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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 ***
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+ Comment s’en
+ vont les Reines
+
+ Par
+ Colette Yver
+
+
+ Nelson Calmann-Lévy
+ Éditeurs Éditeurs
+ 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber
+ Paris Paris
+
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+[Illustration]
+
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+
+
+ Aux femmes d’hommes politiques
+ reléguées par la Raison d’État au second plan
+ des préoccupations de l’époux, et qui devront vivre
+ dans la solitude de leur cœur,
+ ce livre est dédié.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages
+ I. Le Bal de la Délégation 9
+ II. «Cette Canaille d’Auburger» 41
+ III. La Loi Wartz 61
+ IV. La Séance 79
+ V. La Rue 107
+ VI. Le Vieil Ami 130
+ VII. Le Demi-dieu 146
+ VIII. La Bête 170
+ IX. La Rêve de Madeleine 189
+ X. L’Agonie d’un Règne 204
+ XI. Le Cœur de Madeleine 222
+ XII. La Lumière 240
+ XIII. Comment s’en vont les Reines 266
+
+
+
+
+COMMENT S’EN VONT LES REINES
+
+
+
+
+I
+
+LE BAL DE LA DÉLÉGATION
+
+
+Un coupé de louage, traversant Oldsburg, emmenait le ménage Wartz au bal
+que la Reine offrait aux membres du Parlement poméranien. Les passants
+qu’ils croisaient cherchaient à les deviner furtivement, le regard
+attiré par le jeune visage de Madeleine Wartz, qui se détachait sur
+l’ombre du fond. Au coin de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, un
+embarras de voitures les arrêta, et on put les voir. La jeune femme,
+tête nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières un peu
+obliques, gardait le bas de son visage délicat enfoui dans la fourrure
+de son manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus laissait
+voir le plastron de soirée, la ligne des trois boutons de diamant, fut
+reconnu par un des promeneurs, car il y avait dans ce visage pâle,
+boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression, quelque chose
+d’impérieux et de singulier qu’on n’oubliait pas; et ce passant le
+nomma:
+
+--C’est Samuel Wartz, le délégué républicain d’Oldsburg.
+
+Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu d’une opinion nouvelle par
+qui les esprits étaient troublés dans cette petite monarchie du Nord, si
+paisible. Les nations comme les individus sont la proie des idées et des
+crises morales. La Poméranie, depuis un temps imprécis, sentait
+s’éveiller en elle l’idée républicaine, née on ne savait de quoi, de
+souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme de liberté latent chez tous
+les peuples. A un moment donné, au-dessus de ce sentiment national,
+avaient surgi des meneurs qui se croyaient un peu les créateurs du
+mouvement républicain, alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel
+Wartz était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux élections
+dernières, représentant du faubourg de la ville.
+
+Cet homme venait de traverser la période d’enchantement le plus absolu
+que l’on conçoive. Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez
+une noblesse rigoriste de province--il avait été le secrétaire d’un
+châtelain--Wartz était venu à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer
+dans la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait les deux
+passions qui le possédaient également, en conquérant les votes de ce
+quartier ouvrier vers lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et
+en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine, l’enfant d’un milieu
+progressiste où il s’était éperdument jeté, après la compression de la
+vie de château, là-bas. On ne le voyait guère que dans ces deux ou trois
+salons où l’on parlait librement: chez le père de sa femme, le directeur
+du _Nouvel Oldsburg_, M. Franz Furth, chez le vieux délégué libéral, le
+docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm comme on l’appelait dans cette société
+triée de dilettantes politiques, et chez quelques artistes moins en vue,
+qui eux aussi fréquentaient là. Son élection inespérée lui avait d’abord
+donné dans ce cénacle une autorité que convoitait sa vanité de
+modeste-orgueilleux; mais par-dessus tout, elle avait été pour lui
+l’illusion d’un grand rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main
+des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit d’action morale, cet
+instinct qui, en dehors de toute ambition, est le signe fatal des
+Maîtres. Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait sa vie,
+il avait aimé Madeleine, cette petite créature d’esprit et de grâce que,
+furtivement ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son bras. Il
+l’avait aimée aussi tendrement que possible, mais en même temps avec
+fureur, avec folie. Il avait quelquefois cette idée--et il en chassait
+l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement convaincu de sa
+propre modestie et que c’était ridicule: «J’ai là une passion de grand
+homme.» Et en vérité, il y avait quelque chose de rare dans sa manière
+d’aimer, une passion et une tendresse que vingt hommes sur cent ne
+connaissent peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer la conduite
+qu’il aurait tenue, si elle lui avait refusé sa main. Mais il lui avait
+plu. Il lui avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du faubourg,
+par ce que les femmes aimaient en lui comme les hommes: sa pâleur
+intelligente, ses yeux profonds, son air triste, ses mouvements lents de
+rêveur, sa main énergique qui dessinait en gestes les idées qu’il
+énonçait.
+
+Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme faite pour l’amour; et
+c’était tellement réel, qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter
+des robes riches mais sans aucune extravagance, tordre ses cheveux
+strictement selon la mode, elle conservait un charme équivoque. Et
+maintenant, même mariée, il ne lui était plus permis, sous peine de se
+voir méconnue, d’être dans la rue une certaine heure passée, alors que
+tant de femmes, qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient si
+impunément. Ses cheveux trop noirs, trop lourds, la blancheur poudrée de
+ses joues, la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop mince, et
+encore autre chose d’insaisissable lui donnaient un mystère étrange. On
+n’expliquait pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant la moitié
+de tout, une enfant, portât en soi comme une menace tragique. Peu de
+gens voyaient cela en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz,
+deux ou trois hommes habitués à penser et à deviner les destinées
+s’étaient effrayés de voir ce garçon si bon, si bien fait pour la libre
+lutte politique, emprisonné dans ces petites mains de femme qui
+créeraient du drame autour de lui.
+
+Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin de la rue aux Juifs
+et de la rue aux Moines, que pour la première fois Samuel Wartz éprouva,
+lui aussi, comme un avertissement de cette chose mystérieuse.
+
+--Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te faire une petite prière; tu
+avais envie peut-être de me faire danser ce soir, dis? Oui! Eh bien, ne
+me le demande pas, veux-tu?
+
+--Pourquoi? fit en sursautant Wartz qui n’avait encore connu de sa jeune
+femme que les douceurs, mais non point les singularités.
+
+Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu mondain.
+
+Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne comprit pas; la voiture
+avait recommencé sa course; le roulement sur le pavé sec d’une nuit
+d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur châssis les
+assourdissaient, et Wartz ressentait la cruauté de l’incertitude. Une
+minute plus tard, alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir la
+façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait la fête, elle força
+la voix pour couvrir le bruit qui les enveloppait.
+
+--Je te demande de ne pas danser avec moi, et voilà tout. Il me semble
+que je t’ai laissé suffisamment lire en moi pour soupçonner que je
+m’impose là une privation. Tu as bien mille soucis, mille combinaisons
+politiques que tu ne peux me confier. Les femmes ont aussi leur
+politique, une politique secrète de leur cœur...
+
+Il la regardait avec stupeur, prenant conscience tout à coup
+d’imprécises violences qui dormaient en lui. Il entendait garder du cœur
+de sa femme la possession absolue, sans restriction de politique
+sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant qu’à cette minute
+le moindre de ses mots eût été en disproportion avec cette petite âme
+douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau.
+
+D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture s’arrêtait devant l’hôtel
+de ville. Madeleine ouvrit elle-même, sauta la première à terre, et sans
+se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant autour de sa taille
+menue sa grosse fourrure gris argent, elle s’en alla vers la lumière que
+la galerie des grandes baies cintrées, tout le long du péristyle,
+découpait en festons gigantesques.
+
+Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés vinrent à eux pour
+le service du vestiaire. Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes,
+l’air chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre--cet en-haut
+où l’on voyait régner une lumière plus insoutenable, où piétinaient les
+cohues de danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait le double
+escalier de dalles blanches aux rampes en fer forgé--tout cela était
+trop voluptueux, trop grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de
+Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber la fourrure dans ses
+bras.
+
+--Madeleine... murmura-t-il.
+
+Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les nerfs de ses petits
+pieds, la valse jouée là-haut, à pleine vitesse, par les violons.
+
+--Dis-moi si ma robe fait bien!... demanda-t-elle.
+
+Et vers le grand escalier où montaient d’autres couples, elle se mit à
+marcher devant lui, frêle, cambrée, la tête un peu en arrière et comme
+entraînée par le poids des lourds cheveux. Sa robe était d’une étoffe
+blanche où scintillaient des fils d’or. La traîne ondulait dans la
+marche.
+
+--Cela va très bien.
+
+En disant cela, Wartz pensait aux autres hommes qui la feraient danser
+ce soir.
+
+En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée et chauffée des bals qui
+les avait saisis, mais à mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier
+de l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un palais ducal n’en
+possède un semblable, la pensée de la Reine se mit à les prendre. Elle
+était ici, la reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois
+républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau dans la rue aux
+Juifs, une belle femme énergique qui sentait la révolution venir, et qui
+dans son état-major de ministres, de conseillers, de ligueurs
+royalistes, travaillait secrètement la nation au rebours. Samuel Wartz
+nourrissait à son égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires pour
+une veuve qui gère bien son commerce après la mort du chef de maison.
+C’était à ses yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait en
+elle la personnification de l’idée monarchique. Combien, tout jeune
+homme--elle toute jeune Reine--il avait raillé le culte qu’on lui vouait
+dans la noblesse provinciale, comme à une déesse. C’était ses images
+enguirlandées de fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on
+n’avait pas droit de réflexion, son nom que les vieux gentilshommes se
+levaient pour prononcer, leur accent pour dire: «La Reine!»...
+
+Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme de drap blanc à boutons
+de cuivre, étaient échelonnés le long de l’escalier. En levant les yeux,
+on voyait, derrière un massif de bananiers et de palmiers, la tente
+rouge de l’orchestre qui portait les deux lettres brodées de fil d’or:
+B. H.--Béatrix de la dynastie des Hansen.--Puis, comme c’était l’heure
+la plus brillante du bal, après une pause d’un instant, les musiciens
+attaquèrent la grande valse poméranienne dédiée à la Reine: _Béatrix_,
+qui était devenue tellement populaire, que c’était comme un second air
+national ajouté au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de
+fredonner entre les dents cet air berceur, à deux temps, que l’harmonie
+énervante des violons faisait vibrer dans tout le monumental hôtel. Les
+gamins, dans les rues, sifflaient _Béatrix_, les petites filles
+poméraniennes en jouaient au piano une édition simplifiée, la musique du
+régiment des gardes la donnait à chaque concert, et dans la campagne la
+plus lointaine, on la dansait à toutes les noces. Insensiblement, dans
+cette musique tout simplement sensuelle, s’était incarnée une idée, et,
+dès les premières mesures, s’évoquait dans les esprits une figure
+nuageuse de femme portant le diadème.
+
+Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit faisait paraître plus
+replet, passa devant eux escortant une dame âgée.
+
+--Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas Samuel Wartz.
+
+Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on dansait. C’était un
+tournoiement de belles chevelures blondes,--toutes les Poméraniennes
+étaient blondes et Madeleine disait, en parlant de ses tresses d’un noir
+bleu: «J’ai l’air de porter perruque,»--et des étoffes, en mille taches
+de couleurs claires, papillonnaient. Il se levait de beaux bras blancs
+coquets, qui dessinaient fugitivement au passage de la grâce dans l’air.
+Puis c’était des bras osseux aux gestes raides que les danseurs ne
+pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient en l’air, ridicules, des
+manches noires d’hommes, des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants
+retombés qui laissaient voir la chair rouge; et tous ces bras se
+heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient, tandis que d’autres
+revenaient, car il sortait de la salle des mariages un flot continu de
+danseurs que poussait et grisait la valse.
+
+--Voici mon confrère Braun avec une dame en vert, disait encore Wartz.
+
+--Où est-il, Braun? demandait distraitement Madeleine.
+
+--Tiens! voilà le fameux Conrad de Hansegel; tu sais, le conseiller de
+la Reine. Voilà le président de Nathée.
+
+Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant, cherchant ses amis, le
+sourire de Madeleine allait à un personnage aux cheveux gris qui se
+tenait sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des deux mains aux
+balustres, épiant les arrivants. Ces deux baies formaient comme un
+balcon au-dessus de l’escalier dont elles séparaient le trou béant de la
+galerie où l’on dansait. Il y avait là plusieurs hommes graves qui
+semblaient rappeler à la foule combien était artificiel le côté fastueux
+et léger de ce bal politique; mais, parmi tous ceux-là, Madeleine n’en
+avait reconnu qu’un seul.
+
+--Samuel! Samuel! dit-elle vivement, vois donc l’oncle Wilhelm, là-bas.
+
+Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin comme un de ces fleurets
+d’escrime qui étaient sa passion de vieux garçon, souverainement
+gentilhomme dans la structure de son corps, dans la laideur osseuse mais
+si intellectuelle de son visage.
+
+--Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en retard!
+
+Et il leur serrait la main à tous deux, comme à deux enfants.
+
+--Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté, reprit Wartz âprement;
+j’aurais préféré me dispenser de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir
+ces politesses-là à une femme dont le but de votre vie est de ruiner le
+pouvoir.
+
+--Va donc, fit Madeleine; nous sommes invités chez madame de Hansen tout
+simplement, et nous allons lui présenter nos devoirs: elle est la
+maîtresse de maison.
+
+--La maîtresse de maison ici, c’est la nation, répliqua son mari, qui
+avait l’esprit tourné volontiers vers cette littérature républicaine où
+les mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien la fièvre de la
+passion politique.
+
+Le docteur Saltzen reprit:
+
+--Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici; l’architecture et les
+pierres du lieu ne sont pas son domaine il est vrai; mais là où la femme
+reçoit, elle installe comme un chez-soi moral. Quand j’offre à mes amis
+un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement. Maintenant, ne me demandez pas
+le secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui d’inaugurer avec la
+nation des coquetteries qu’on ne lui avait jamais connues, sort dans ce
+but de chez elle, et va pour la circonstance loger ses pénates dans la
+maison commune, qui n’est ni à elle, ni à nous.
+
+--Son palais de la rue aux Juifs était quelque chose de trop frêle, de
+trop précieux, dit Wartz, croyez-moi, dans une certaine aristocratie
+très fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée, on n’estime
+guère la classe politique; on y attache une idée de vulgarité, de
+brutalité. Béatrix est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas voulu
+recevoir _ce monde-là_ chez elle; elle a craint qu’on ne lui abîmât
+quelque chose.
+
+--Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif, il y a une raison plus
+lointaine, plus secrète; c’est là une idée de Hansegel.
+
+--Le duc de Hansegel? Je l’ai vu passer tout à l’heure, ici même; il
+dansait comme un effréné; la jeune femme qu’il menait semblait ne plus
+toucher terre.
+
+--Il en fait danser d’autres! reprit le vieil homme.
+
+Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine le courant de la
+danse, pour se rendre à la salle des mariages, qui était le lieu
+véritable de la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les
+plantes vertes qui garnissaient les murs de la galerie, et, sans le
+vouloir, ils laissaient bercer leur allure par le rythme de la valse, le
+trio de _Béatrix_ qu’on jouait. Comme les journaux l’avaient prédit, ce
+bal était une cohue; on voyait passer des épaules rougies par les
+meurtrissures reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine
+trouvait cela populaire; elle en était choquée; mais, en cet instant,
+elle ne songeait guère qu’à la Reine, devant laquelle elle allait
+paraître pour la première fois.
+
+--Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm en se retournant,
+seriez-vous venu si la réception eût été rue aux Juifs?
+
+--Pourquoi pas? Vous savez comme je suis curieux de tout: je suis venu
+pour voir, pour chercher un spectacle.
+
+Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur la banquette de velours
+rouge qui se trouvait là, contre le mur; Madeleine regardait valser.
+
+--Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici ce soir, vous le
+républicain... le révolutionnaire, c’est que ce bal a été présenté comme
+une chose démocratique; vous saviez qu’on y danserait à nu sur les
+dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux, qu’il n’y régnerait
+nulle étiquette, et que la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez
+la Reine que chez le peuple. La preuve en est que vous avez tout à
+l’heure exprimé cette impression, nébuleuse en votre esprit. Hansegel
+savait cela,--le diable d’homme sait tout--à moins que ce ne soit la
+Reine elle-même, car cette créature est peut-être plus capable encore...
+
+--Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit Madeleine, quel genre de
+femme est-ce, la Reine? Songez que je vais la voir, que c’est la
+première fois, et que je m’affole... Il y a tant de choses, tant d’idées
+dans ce mot de Reine!...
+
+--Quel genre de femme? je n’en sais rien, madame, mais je puis vous dire
+ceci: moi, qui ai cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond,
+qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que les hommes de mon âge
+n’en portent d’ordinaire, moi qui suis vieux et qui suis républicain,
+car j’ai glissé dans ma carrière politique du libéralisme à la Liberté
+souveraine, je ne vois jamais cette femme sans émotion. Que voulez-vous,
+elle me chavire! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de velours, et
+encore ce qu’on ne peut rendre que par le mot de _royal_. Mais tout cela
+n’est rien. Je sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos
+noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait à sa tribune de
+la Délégation, elle serait encore une puissance indéfinissable; elle a
+du sang de vingt-deux rois dans les veines, elle est la Tradition et
+l’Histoire nationale. Votre mari et moi, nous représentons chacun
+environ sept ou huit mille électeurs, mais elle, elle représente la
+Poméranie; elle est la Patrie vivante. Et, tenez, quand je pense que
+dans cette salle, derrière cette porte d’étoffe, rien qu’en faisant
+quelques pas, nous allons la voir, je ne suis pas absolument de
+sang-froid.
+
+--Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait, vous êtes un poète.
+
+--Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien. Les opinions
+politiques sont faites bien moins d’idées que de sentiments; depuis huit
+siècles que nous sommes sujets des rois, nous avons au fond de
+nous-mêmes une force--ou une faiblesse--monarchiste. Les principes
+nouveaux, la conception d’une noblesse sociale plus moderne, font monter
+le niveau des idées: on a l’opinion plus haute, si je puis dire; mais,
+de temps en temps, il vous revient quelque chose du passé. Vous avez vu
+quelquefois des nénufars dans les lacs. Quand viennent les grandes
+pluies, que le lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour, les
+nénufars poussent par-dessus tout, et continuent de s’épanouir toujours
+à fleur d’eau. C’est comme cela que font en nous les vieux sentiments
+politiques de nos pères; eux aussi, sans qu’on le veuille, nous
+remontent parfois à fleur d’âme... Venez-vous, Wartz?
+
+C’était le moment où, pendant que l’orchestre se taisait, les couples
+s’en allaient au buffet. L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que
+passât le jeune ménage. La salle était presque vide. La Reine était au
+fond, près du maire d’Oldsburg, entourée de dames d’honneur. Ses deux
+jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince de Hansen, qui étaient
+les chefs de la maison royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des
+gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse, des tentures mauve
+et or, des roses naturelles en guirlandes, des festons de mimosas; il y
+régnait aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement la beauté
+des visages, car Béatrix détestait la fatigante lueur électrique, et
+l’on avait remplacé les lustres ordinaires par des bougies. Mais
+Madeleine et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur père Franz Furth
+qui causait avec les journalistes, contre cette fenêtre tout près d’eux,
+ni de jeunes femmes assises qui leur souriaient, ni le président de la
+Délégation qui venait à eux, mais seulement cette femme là-bas qui les
+fascinait sans les avoir vus, par son seul titre de Reine.
+
+--Wartz! Wartz! voulez-vous que je vous présente?
+
+C’était le président du Parlement, le baron de Nathée, qui passait pour
+l’homme le plus poli de la Poméranie. Grand et blond, il avait la
+flexibilité courtoise des gens qui saluent beaucoup; devant les hommes,
+devant les femmes, devant ses collègues de la Délégation dont il réglait
+les débats, il gardait toujours la même élégance cérémonieuse, et l’on
+disait que le jour où l’une aurait remplacé l’autre, il adresserait à la
+République les mêmes politesses qu’il faisait maintenant à la Reine.
+
+--Sacré Nathée! pensa tout bas le docteur Saltzen, en rejoignant
+d’autres amis, il a l’âme d’un maître de cérémonies.
+
+Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir à elle cette petite
+femme charmante dont la toilette lui plaisait. Madeleine traversait le
+salon, si pâle, si impressionnée, que c’était une autre femme, une
+créature nouvelle; elle paraissait dix-sept ans avec son regard de
+petite fille effarouchée et sa forme menue qui avait perdu l’allure
+pimpante des heures de coquetterie.
+
+--Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils s’approchèrent, j’allais
+justement vous demander le nom de cette jolie Oldsburgeoise.
+
+Elle disait cela au hasard, sachant flatter la jeune femme, fût-elle
+provinciale, en lui attribuant le cachet de la capitale; car les rôles
+étaient maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine en était réduite
+à faire la cour à ses sujets; ce bal en était la preuve.
+
+--Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté, fit le baron avec son tic
+d’inflexion d’épaules, et madame Wartz.
+
+Sa Majesté ne regardait plus Madeleine; ses yeux doux et puissants de
+femme mûre plongeaient dans les yeux, dans l’esprit même du jeune
+délégué. Et voulant marquer à quel point elle savait qui était devant
+elle:
+
+--Monsieur _Samuel_ Wartz, n’est-ce pas? prononça-t-elle avec un accent
+étrange.
+
+Il s’inclina sans répondre; cette femme en satin mauve, magnifique
+plutôt que belle, la poitrine à demi nue sous les dentelles, et qui
+portait dans les cheveux comme le pli de la grosse et vieille couronne
+d’or massif de la dynastie, ne le toucha que comme une idée. Il pensait
+au mot de Saltzen: «C’est la Patrie vivante».
+
+Elle continua dans son intention persistante:
+
+--C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les opinions se
+rencontrent ici dans la paix et la gaieté.
+
+Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement républicain. Il lui
+fallait, sans doute, après les séances parlementaires, où elle ne
+pouvait être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes rendus, se
+mettre en tête les trois cents noms de ceux qui étaient pour elle le
+pays politique, s’épuiser à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à
+leur physique; elle devait s’attacher surtout à deviner ceux qui
+ruinaient son œuvre, son œuvre acharnée, désespérée, de maîtresse d’État
+qui défend son pouvoir, sa couronne et son enfant!
+
+--Il fallait la pensée de Votre Majesté pour imaginer cette chose, dit
+Wartz.
+
+Et pendant ces mensonges diplomatiques, une seconde ils se regardèrent
+durement, tous deux, la souveraine et le républicain.
+
+--Eh bien! leur demanda Saltzen, quand ils se furent retrouvés dans le
+clan des amis de leur parti, que dites-vous, Wartz?
+
+Wartz ne répondit pas; il était absorbé par le sentiment que cette
+femme, ou celui qui lui dictait ses actes, avaient voulu l’amener ici,
+lui et ses amis, pour leur faire éprouver le prestige royal. Par leurs
+moyens détournés, ils y étaient parvenus, et le prestige royal l’avait
+atteint vraiment dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de
+diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce qu’avait voulu dire
+l’oncle Wilhelm tout à l’heure, en parlant de Hansegel: «Il en fait
+danser d’autres».
+
+Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant sous tous ces yeux
+d’hommes qui la regardaient, s’écria en riant:
+
+--Monsieur Saltzen, vous aviez raison; vous savez si j’ai l’âme
+républicaine! eh bien, tout à l’heure, quand j’ai vu sa grande main
+forte--forte comme celle d’un homme--et que j’ai pensé à tout ce que
+cette main symbolise de puissance, d’autorité héréditaire si lointaine,
+j’ai évoqué les reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les sacres,
+toute mon histoire poméranienne, la dynastie: Conrad III, Conrad II,
+Wenceslas, Othon, Conrad Ier, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe,
+Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à leur aïeul à tous,
+Charlemagne, qui avait uni toutes les nations sous son sceptre. Alors,
+c’était plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes me fleurir
+dans l’esprit par-dessus tout le reste.
+
+Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment en
+l’écoutant.
+
+Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre reprenait. Madeleine
+redressa la tête, trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique de
+loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce salon; le président de
+Nathée vint inviter la jeune femme; elle savait qu’il valsait mieux que
+personne, mais elle le remercia, en le remettant à plus tard.
+
+--Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec l’aisance que lui donnaient
+son âge et sa familiale amitié--il l’avait vue naître,--me trouvez-vous
+trop vieux pour danser avec vous?
+
+--Vous savez bien que vous êtes un jeune homme, répondit Madeleine, mais
+vous êtes trop grand; ma main ne peut jamais atteindre votre épaule.
+
+Et, pareillement, elle congédia deux ou trois rédacteurs du journal de
+son père, jusqu’à ce qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en
+colonel des gardes qui représentait ici la maison de la Reine, le prince
+Erick de Hansen. Madeleine, à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main
+d’un geste coquet, et tout de suite ils partirent à travers le salon,
+ouvrant les premiers cette danse, si légers et si jeunes tous deux qu’on
+les remarquait dans ce blanc assorti de leurs deux costumes où
+scintillait de l’or.
+
+Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des méandres de leur
+valse, puis comme autour d’eux s’amassaient les danseurs, ils glissèrent
+jusqu’à la porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle, très
+amusée de valser avec ce gamin qui était une altesse royale, et qui
+portait un uniforme si joli, lui, décidément très amoureux d’elle.
+
+Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau de rêve qui passait;
+mais l’acte politique était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur
+l’angoisse de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation lui échapper,
+Sa Majesté Béatrix, duchesse d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour
+avoir, d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de cette roturière
+ennemie!
+
+Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux jeunes gens.
+
+--Comme les idées marchent! dit-il.
+
+Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour causer avec son ami Braun,
+que pour ne voir pas Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres...
+Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne pas aimer sa femme
+publiquement, et quand il se sentait par trop la mine d’un amoureux, il
+se mettait volontiers à parler d’interpellations, d’amendements, de
+votes et autres mets parlementaires.
+
+Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément à la Délégation quelque
+chose de très mystérieux: c’était une loi en gestation. Samuel, le
+premier, en avait parlé à ses amis; il comptait la présenter lui-même:
+ce serait la loi Wartz. Tous en faisaient les assises d’une République
+sagace, consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour ainsi dire
+la masse du peuple par l’instruction obligatoire. Or, on peut voter dans
+un État des lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe pas
+qui atteignent la nation davantage.
+
+Braun disait, avec l’accent saccadé de la province de l’Ouest frontière
+qu’il représentait:
+
+--Si nous arrondissons les chiffres, en considérant l’ensemble de la
+Délégation, si nous ne tenons compte ni des demi-opinions, ni des
+nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des esprits incertains,
+également capables, sous l’influence d’un discours, d’aller à droite ou
+à gauche, et qui sont, dans tous les pays constitutionnels, l’aléa
+parlementaire, je vois un premier cent, républicain, qui dicte la loi.
+J’en vois un second, libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe
+des royalistes irréductibles, qui la repousse. En un mot, la
+représentation, nous la tenons.
+
+--Dans un mois ou six semaines, dit Wartz, je serai prêt. J’ai fait
+traduire les différents textes de la loi qui existe déjà dans la plupart
+des États d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y a
+provoquées.
+
+--Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux! s’écria Braun, comment! vous
+pensez, pour votre seul plaisir de créateur, à gaspiller la force que
+vous tenez sous votre idée! Déposer la loi dans six semaines!
+
+Wartz le regardait avec ce mélange de colère et de surprise qui donnait
+parfois une expression si singulière à ses yeux inégaux.
+
+Son beau-père vint à la rescousse:
+
+--Eh! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié ce prurit de législation;
+quel homme pressé! Parler dans un mois! Mais le public n’est pas prêt,
+si vous l’êtes!
+
+Et de tous côtés,--ils étaient sept ou huit à causer,--délégués et
+journalistes lui répétaient à peu près ceci: «Vous n’avez pas compris ce
+qu’on peut faire avec votre loi!»
+
+--Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il.
+
+Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous plus âgés que lui,
+comme un enfant de génie dont on exploite le miraculeux instinct en le
+dirigeant. Il avait, plus que la passion de la politique, celle de la
+République. Cette idée du peuple souverain le possédait de telle manière
+que c’était devenu pour lui une religion sans mesure, le fanatisme même.
+Il avait, des fanatiques, l’ardeur et la naïveté. Les autres étaient, ou
+de vieux hommes d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique, ou
+des esprits médiocres comme Braun, plus méthodiques que convaincus,
+tournés vers ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire, et
+qui, étant la majorité, accomplissent les grandes œuvres publiques, ou
+bien des journalistes, comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid les
+masses, sans connaître ce désir effréné de les posséder par la parole et
+personnellement. Tous se mirent à développer devant Samuel leur
+conception. Il fallait faire de la loi le levier sous la pression duquel
+céderait la Constitution; on ne rencontrerait pas deux fois un outil
+pareil. Avec le ministère actuel, suffisamment libéral pour l’adopter à
+la majorité des voix, le coup d’État n’était pas possible; il fallait
+attendre et, au besoin, provoquer la formation d’un cabinet
+ultra-royaliste qui la repousserait, et contre lequel on lancerait alors
+l’hostilité de la nation qu’on aurait travaillée à point, et qui serait
+gagnée déjà à cette idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient
+Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de cette œuvre, car
+on avait mesuré sa puissance de meneur, mais on y ajoutait les roueries,
+les finesses de métier dont on le voyait incapable. C’étaient des hommes
+faits pour la révolution prochaine, mais il n’y avait parmi eux qu’un
+apôtre.
+
+Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse Royale; puis, avant
+qu’elle pût se reposer, elle fut priée si instamment par un jeune
+publiciste qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie et
+l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener encore.
+
+--Je vous conduirai au moins au buffet, madame? lui glissa Saltzen entre
+deux danses.
+
+Oh! la politique secrète de ce cœur de femme! ce à quoi elle songeait
+devant ce succès fou qu’on lui faisait, et tout ce que le mari ne
+pouvait deviner dans son sourire! Devant lui, les danses
+tourbillonnaient toujours; on voyait le balancement des chevelures, le
+cœur dessiné par le décolleté des robes, dans le dos nu des femmes, et
+les basques des habits noirs, un peu soulevées par le vent du
+tourbillon.
+
+Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait seul dans ce
+brouhaha, seul comme le secrétaire du châtelain d’Orbach autrefois, seul
+de cette solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours.
+
+Sous le péristyle, en bas, une heure après, il croisa Madeleine au bras
+de Saltzen; ce grand et maigre corps la faisait paraître plus gracile,
+plus souple; elle s’essuyait les lèvres, humides encore du champagne
+auquel elle venait de goûter; ses yeux luisaient, et Saltzen écoutait
+son babillage de son air énigmatique et spirituel.
+
+--Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en apercevant le jeune homme;
+vous me paraissez griller de la faire danser aussi, c’est bien votre
+tour.
+
+--Madeleine sait le prix des choses, répondit-il; elle préfère un brin
+de causerie avec vous à ces rondes ineptes.
+
+Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste si vif, que Saltzen le
+remarqua et s’en fut.
+
+--Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit alors Samuel, l’escalier
+qui monte aux salles d’archives, la vraie merveille de l’hôtel de ville?
+Non. Eh bien! venons par ici.
+
+Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient des couples qui
+semblaient désirer la solitude. Au fond, il n’y avait plus personne. Une
+lumière de gaz jaunissait les murs; et on y sentait l’odeur des bureaux.
+Toute la paperasserie municipale dormait derrière ces petites portes, le
+long de la galerie: bureau des décès, bureau des mariages, bureau des
+naissances. Puis ici, c’était l’échancrure géante, le vide
+qu’éclairaient des fanaux à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture
+aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales, qui procédaient par
+angles droits, se déroulaient dans une pente si douce, qu’on les voyait
+se multiplier à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges et profondes
+les marches semblaient sans poids; on eût dit qu’elles s’accrochaient à
+l’espace par les fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du bas
+en haut, dessinait ainsi comme une grecque brodée en noir sur le blanc
+des dalles.
+
+--Montons, dit Madeleine extasiée.
+
+Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa tomber la traîne de sa
+jupe, parce que, même dans la solitude, les femmes éprouvent parfois le
+désir d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles qui les
+regarderaient. En passant devant la première fenêtre qui ouvrait sur les
+jardins, ils s’aperçurent qu’il neigeait; les arbres commençaient à
+s’esquisser en fins linéaments blancs, et silencieusement d’accord,
+Samuel et Madeleine s’arrêtèrent pour voir.
+
+Après quelques minutes, Madeleine se détourna encore une fois pour
+s’assurer si d’en haut ni d’en bas il ne venait personne, puis elle prit
+au cou son mari.
+
+--Tu es triste, mon Sam!
+
+Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il la trouvait froide, ou
+futile ou coquette; c’était parce qu’il ne devinait pas, parce que
+personne ne pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait à ses propres
+apparences; elle ignorait sa vertu profonde. Elle portait, ou plutôt
+elle cachait ingénument sa force morale. Elle était méditative et se
+faisait voir frivole; elle était grave et paraissait légère, et
+quelquefois, des journées entières aux côtés de son mari, elle étouffait
+ses tendresses sans savoir pourquoi: elle avait peur... elle croyait que
+cela valait mieux ainsi.
+
+Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce doigt de vin qui lui
+avait passé dans le sang, elle se sentait la langue toute déliée; mais
+c’était surtout ce décor qui la grisait: l’escalier princier, la vue du
+jardin sous la neige, tout le théâtral qui exalte. Loin de leur maison,
+des choses quotidiennes et matérielles qui marient à la longue les époux
+dans les intérêts vulgaires de la vie bien plus que dans l’amour, ils
+retrouvaient les suavités, lointaines déjà, de leurs fiançailles.
+
+--Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en aller avec tous ces
+hommes, quand tu m’avais refusé, à moi.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! répondit-elle, les yeux tout de suite humides, je
+t’ai chagriné, toi! moi qui voudrais ne faire mal à personne!
+
+--Avais-tu honte de moi? demanda-t-il âprement.
+
+Il se souvenait souvent de la condition subalterne qui lui avait
+autrefois donné ces soubresauts d’orgueil blessé.
+
+--Oh! mon grand homme! peux-tu penser!
+
+Alors, elle fit un grand effort pour parler.
+
+--Tu veux savoir? Tu ne vas pas te fâcher? Eh bien! tu m’aimes, n’est-ce
+pas? On le sait, tout le monde le sait: et c’est si simple, on n’y pense
+pas, entre mari et femme! Mais si tu m’avais fait danser, tu comprends,
+cela se serait vu; ou du moins, je connais des yeux qui l’auraient _vu_,
+qui nous auraient suivis, qui auraient cherché jusqu’à la pensée de ta
+main à ma taille, et ces yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas
+les attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu me regardes, Samuel!
+Voyons, tu ne soupçonnes pas la vérité? Tu ne t’es jamais aperçu de
+rien? Oh! ces hommes! Tu ne devines pas que c’est le docteur Saltzen qui
+a un sentiment pour ta femme?
+
+--Il te l’a dit?
+
+--Oui, cher jaloux, c’est cela; il me l’a dit; il me l’a dit il y a sept
+ans, huit ans, et depuis, chaque fois que nous nous rencontrons, il me
+le répète. C’étaient des aveux subtils.--Comment t’expliquerai-je cela,
+quand à peine si je me l’explique moi-même! Un jour,--je venais d’avoir
+treize ans,--j’avais tordu mes cheveux qui faisaient une tresse trop
+lourde; le soir, il vint dîner chez notre père; je vis qu’il regardait
+le chignon que je m’étais fait; et ses yeux soudain eurent quelque chose
+qui me plut beaucoup, si petite fille que je fusse. C’était à table. En
+levant la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me regardait
+toujours. Je me souviens encore d’une autre circonstance où il me parut
+si singulier, mon Dieu! C’était après la mort de ma grand’mère. Lors de
+notre malheur, il était en voyage; à son retour, apprenant le chagrin
+que nous avions, il accourt à la maison; j’étais tout en noir pour la
+première fois de ma vie. Le voilà entrant au salon, embrassant mon père,
+puis venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains, il me regarde et
+ne m’embrasse pas... Je me suis bien longtemps demandé ce qu’avait
+signifié, dans ce moment-là, l’expression de ses yeux: deux gouttes
+d’eau de mer, vivantes, magnétiques, qui changent soudain, et c’est une
+âme inconnue qu’on a devant soi!--Depuis, je me suis expliqué...
+
+Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant la rampe, regardait le
+jardin devenir féerique. La jeune femme s’arrêta, perdue une minute dans
+les souvenirs du passé. Toute une procession de choses nuageuses passait
+devant elle; des robes qu’elle avait eues, des paysages dans lesquels
+elle s’était promenée, des dentelles qu’elle avait brodées, mais tout
+cela l’éloignait de son sujet; elle se reprit:
+
+--Pauvre oncle Wilhelm! Je lui ai fait un jour le chagrin de me fiancer
+à toi. Il n’a pas fait d’esclandre, souviens-t’en; pas même le
+traditionnel voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement; il
+nous a vus nous aimer; il a été bon et affectueux pour toi; et c’est
+seulement quand nous sommes revenus de Hansen, après un mois, que tu
+m’as dit: «Comme il grisonne depuis quelque temps, ce pauvre docteur; il
+devient tout à fait vieillard.» Te rappelles-tu?
+
+--Je me rappelle, fit Wartz.
+
+--Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser, continua Madeleine. Il
+se contente, pour son lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et
+je t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une femme: sentir cette
+affection poétique qui ne s’est jamais traduite que par d’insaisissables
+preuves, deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat... Un jour aussi,
+tu auras cinquante ans, et je ne respirerai plus que le parfum de ton
+esprit.
+
+A ce mot, il se tourna vers elle; c’était vraiment un trait de son âme
+qu’il avait reconnu là, son âme charmante tournée vers le mystère, vers
+de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire ordinairement. Pour ce
+mot-là, toute la méchante colère qu’il avait eue un instant contre
+Saltzen tomba.
+
+--Tu voudrais donc me voir cinquante ans comme l’oncle Wilhelm, dis?
+
+Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler; il lui venait un flot de
+vocatifs passionnés pour lui répondre. A la fin, elle se mit à rire,
+tout simplement:
+
+--Oh! Samuel, tu dis des choses!...
+
+--Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz, que tu jouisses du culte
+d’un autre. Cependant, je n’en veux pas à Saltzen; c’est un vieux
+sentimental, de ceux qui ne prêtent pas au tragique; et avec cela une
+nature très vénérable. Je l’estime plus avec son ironie factice que tous
+mes autres amis ensemble. Il ne faudrait pas... Ma petite Madeleine,
+songe comme la coquetterie serait cruelle avec lui.
+
+Madeleine soudain le regarda, les prunelles métallisées; sa lèvre se fit
+tombante, elle boudait.
+
+--Quand ai-je été coquette? dit-elle.
+
+Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre lentement. Coquette, elle
+qui venait à l’instant de refuser au vieil ami la danse qu’il lui
+demandait! coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous ses
+artifices délicats à transformer en douce amitié paternelle ce caprice
+d’arrière-saison! Mais il en était toujours ainsi: on méconnaîtrait
+éternellement son cœur! on se tromperait à sa grâce involontaire!
+Elle-même s’assombrit sous l’injure, croyant avoir, peut-être, trop
+épanoui sa jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari se mit à la
+suivre; ils s’en retournèrent vers le bal. Elle marchait à côté de lui,
+souffrant, souffrant si fort que les battements de son cœur lui
+faisaient mal.
+
+--Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux m’étudier.
+
+--Cette confession! murmurait Wartz, dans un coin de l’hôtel de ville,
+une pareille nuit!
+
+--Quelle heure est-il? reprit la jeune femme, je voudrais m’en aller.
+
+Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée lourdement au fond
+de son âme profonde, et elle y avait retrouvé le sérieux de sa vie
+morale, sa préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie conjugale
+qu’elle cherchait, sa conscience.
+
+Comme ils prenaient congé de M. Furth et de tout le groupe de la presse
+qui s’était rassemblé pour demander à Samuel l’article d’inauguration de
+la campagne à entreprendre, on entendit une voix qui disait:
+
+--Docteur, présentez-moi donc à monsieur le délégué Wartz.
+
+Samuel se retourna brusquement. Saltzen était derrière eux, et à ses
+côtés, un homme jeune, d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance;
+l’expression de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire, était
+cachée sous une grosse moustache blonde; au-dessous des tempes rondes,
+élargies par la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire peu
+plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses, et pleins aussi
+de feu et d’intelligence.
+
+Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace, et, hautain comme il
+l’était parfois si élégamment, il dit:
+
+--Wartz, je vous présente monsieur Bertrand Auburger.
+
+--Un de vos admirateurs, monsieur le délégué, interrompit l’inconnu.
+
+Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des sentiments au travers
+duquel il voyait souvent les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le
+geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain Saltzen. Il tendit la
+main à l’homme avec un froid: «Très enchanté, monsieur.» Mais celui-ci
+insista:
+
+--On ne vous a pas encore entendu à la tribune, ce qui ne saurait
+tarder, je pense, monsieur le délégué; mais je vous ai suivi lors des
+réunions électorales au Faubourg, et, là, je puis dire que je vous ai
+connu; oui, monsieur, connu au sens le plus profond du mot.
+
+Cet individu parlait vraiment d’une manière frappante; on eût dit un
+professionnel de la parole: il choisissait ses formes, il accentuait à
+souhait, et toute son attitude soulignait l’expression même de ses mots.
+Il conquit soudain l’attention de Wartz.
+
+--D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée, j’avais appris déjà à
+vous connaître, poursuivit-il; et la manière dont on y parlait de vous
+m’avait fait désirer bien vivement l’honneur de vous être présenté.
+
+--Vous me flattez beaucoup trop, monsieur.
+
+Et quand Samuel Wartz disait cette formule, on sentait son désir
+d’arrêter effectivement ce flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance
+d’impression, l’homme la saisit, subtile comme elle était, et, sous le
+même style, il fit dévier le cours de sa pensée.
+
+--Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais votre sympathie, n’est-ce
+pas, aux personnes que vous avez acquises à vos idées? Les Idées! c’est
+par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée en elles des
+amitiés. Je ne suis, moi, monsieur, qu’un obscur, mais c’est un titre
+devant vous, c’est un titre d’être un obscur devant le républicain
+Wartz.
+
+Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main une seconde fois.
+
+--Vous me trompez, monsieur, vous ne devez pas être un obscur.
+
+Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire, le vieil ami Saltzen qui
+prit affectueusement Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose
+d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait maintenant d’avoir parlé.
+Il y aurait dans l’amitié des deux hommes, désormais, la petite tache
+qui dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir.
+
+Le docteur disait:
+
+--Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre courtoisie près de cette
+canaille d’Auburger. Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché
+cette présentation. C’est le dernier individu que, de mon chef, je vous
+eusse fait connaître.
+
+--Qui est-ce enfin?... demanda Wartz, en quittant le docteur pour aller
+enfiler son pardessus.
+
+La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer l’âme de son mari jusque
+dans le ton de sa voix, connut rien qu’à ce mot: «Qui est-ce?» combien
+il était troublé et ravagé intérieurement.
+
+--Un intrigant, répondit Saltzen, un homme qu’on ne voit pas. Pour se
+faire inviter ce soir, il aura imaginé les pires bassesses, et
+par-dessus le marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée de
+payer la location.
+
+On faisait souvent au démocrate amateur qu’était l’oncle Wilhelm le
+reproche d’incorrigible aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné,
+qui, en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des doigts pour ne
+point froisser sa manchette, ne pouvait se retenir, songeait Wartz, de
+juger toujours un peu les gens sur leur mise. Du moins, la mauvaise
+humeur du jeune mari, qui avait une bien autre source, prit-elle
+âprement ce grief.
+
+--Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle pourtant familièrement
+de Nathée, lequel est le plus authentique baron du royaume, monsieur
+Saltzen.
+
+Saltzen se mit à rire.
+
+--Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président qui l’a mis à la
+porte au bout de quinze jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble
+que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est. Écoutez ceci: Nathée
+m’a certifié qu’entre autres professions,--car il en exerce plusieurs,
+paraît-il,--ce personnage a celle de lancer à la Bourse les fausses
+nouvelles au profit d’honorables spéculateurs.
+
+--Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur, dit Wartz.
+
+Et il emmena sa femme.
+
+Ils traversèrent une dernière fois le péristyle. L’orchestre avait
+repris la valse _Béatrix_. C’était la pensée de la Reine qui emplissait
+de nouveau tout l’édifice. Madeleine songea, avec une sorte de
+compassion, à cette Reine que minait le grand souci du trône, et qui
+devait quand même rester jusqu’au jour dans cette fête, prisonnière de
+toutes ces femmes folles, grisées de plaisir. Mais cette fois, ses
+lèvres ne fredonnèrent plus l’air de la valse. Au dehors, la place de
+l’Hôtel-de-Ville s’étendait toute blanche, et la statue du roi Conrad
+s’y dessinait en noir. On y entendait par intervalles les coups
+d’archets plus aigus des violons de l’orchestre, et il y régnait une
+demi-lueur, venue des grandes fenêtres illuminées de la façade. Wartz et
+sa femme retrouvèrent leur coupé qui les emporta dans une course ouatée
+de neige.
+
+
+
+
+II
+
+«CETTE CANAILLE D’AUBURGER»
+
+
+Deux jours après le bal, Samuel Wartz, à sa table de travail, achevait
+un article pour le _Nouvel Oldsburg_, quand il reconnut, dans le coup
+frappé à sa porte, la main de la petite servante Hannah. Et lorsqu’il
+lui eut dit d’entrer, ses yeux s’éclairèrent de sympathie pour cette
+enfant, dont l’étroit corsage noir et le tablier blanc se montraient
+timidement contre le chambranle.
+
+--Un monsieur Auburger demande Monsieur. Monsieur peut-il le recevoir?
+
+--Qu’il vienne! dit Samuel, sans hésiter.
+
+A quoi tient l’orientation de certaines destinées! Il avait suffi, pour
+que cet individu équivoque vainquît la répugnance de Wartz, que le
+docteur le décriât dans une heure délicatement critique. Wartz avait
+beau dire, il gardait rancune au vieil ami. Ce n’était ni de la haine,
+ni de la jalousie, à peine un regret vague, une simple tristesse,
+corollaire de leur rivalité mystérieuse, comme sa fureur eût été celui
+de l’offense réelle. Mais c’était quand même une barrière entre eux.
+Saltzen n’était plus déjà l’arbitre qu’on écoute aveuglément.
+
+«Si cet homme est besogneux et qu’il me demande de l’aider, songeait-il,
+je l’aiderai. Le vrai citoyen républicain doit agir de la sorte, sans
+trop juger.»
+
+Pour lui, la République était une religion dont il adorait la morale
+maternelle, et que Saltzen ne suivait pas assez strictement à son gré.
+
+Au même instant, Auburger entrait: il s’avançait obséquieux, d’une main
+tenant son chapeau un peu en arrière, de l’autre lissant sa moustache...
+Wartz devina que cette moustache devait être pour l’homme son trait le
+plus précieux, tout son physique. Un rayon de soleil modelait son front,
+son crâne nu et rond de blond faisait cligner ses yeux.
+
+--Monsieur le délégué, pouvez-vous m’accorder une heure?
+
+L’étrangeté du personnage était dans ce mélange d’humilité et
+d’autorité. Il y avait de la servilité dans son attitude, et il venait
+s’installer pour causer une heure avec un homme dont les instants
+étaient quelque chose de sacré. De même, l’autre soir, il avait mitigé
+de compliments de valet une sorte de camaraderie philosophique. On le
+sentait posséder également les deux forces qui conquièrent les hommes,
+la flatterie et l’ascendant moral, et il s’en servait simultanément avec
+une mesure incomparable.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, dit Wartz.
+
+Quand on est enfant, la curiosité vous mène parfois en des excursions
+périlleuses où l’on ne se lance qu’en tremblant, sachant le danger, et
+le bravant pour la passion de voir. Samuel Wartz, à cette minute,
+agissait en enfant curieux. Trop intelligent pour ne point pressentir la
+force de cet être qu’il eût été prudent de mettre sur-le-champ hors de
+chez lui, il ne résista pas à ce désir d’excursion morale chez un
+spécimen humain si intéressant.
+
+Auburger commença:
+
+--Ainsi que je vous le disais l’autre jour, monsieur le délégué, j’ai
+réellement commencé à vous connaître durant la campagne qui a précédé
+votre élection. Je me suis attaché à votre caractère et j’ai conçu le
+dessein de me dévouer à votre œuvre. Nous manquons d’orateurs à la
+Délégation. Il y a bien monsieur Saltzen qui possède si parfaitement sa
+langue, car il possède sa langue comme personne; mais justement, cette
+correction, cette impeccabilité... enfin, vous me comprenez, monsieur le
+délégué, ce n’est pas le tribun au sens vrai du mot. Vous me pardonnez
+ma franchise? le tribun, c’est vous. Ah! je vous ai vu, un soir que vous
+parliez aux tisseurs, dans la salle de l’ancien théâtre, au faubourg.
+Laissez-moi vous rappeler ce souvenir. Vous avez eu la plus tragique, la
+plus superbe des incorrections. Je vous vois encore debout à la petite
+table devant la scène, bien en lumière. J’étais dans un coin de la
+salle; on y faisait un bruit assourdissant; vous vous souvenez? Le petit
+archiduc avait alors le croup, les journaux racontaient les veilles de
+nuit que faisait la Reine près de son enfant, ses crises de désespoir,
+tout le tralala sentimental, enfin. Cela avait créé un très fort
+mouvement dans l’opinion; on en était venu à ne vous permettre plus
+d’énoncer jusqu’au bout vos idées républicaines. Que voulez-vous! il y
+aura toujours cela, l’emballement pour la femme! Et je vous voyais
+remuer les lèvres, sans voix dans le vacarme. Vous étiez devenu très
+pâle, monsieur le délégué, et l’on sentait sourdre en vous la colère.
+Tout à coup, d’un cri d’orateur, vous avez dominé le bruit. De vos bras
+croisés, l’un a quitté l’autre, lentement,--ah! ce geste du bras en
+avant, ce geste magnétiseur qui cueille les esprits!--«Vous avez beau
+hurler et m’assourdir, disiez-vous, j’entends toujours vos cœurs aimer
+sourdement la république!» On s’est tu. Vous aviez été prodigieux. Eh
+bien, votre talent est tout dans ce mot-là: «J’entends vos cœurs
+aimer...» On n’entend pas des cœurs aimer, n’est-ce pas, monsieur le
+délégué? Entendre des cœurs! qu’est-ce que cela signifie? Voilà ce que
+monsieur Saltzen n’aurait jamais dit--et vous avez été magnifique. On
+vous aurait élu rien que pour ce mot-là, et on aurait eu raison, car il
+montre votre tempérament; et le bouleversement qui s’apprête, vous le
+tenez dans votre main.
+
+Samuel n’avait jamais entendu de quémandeur parler de la sorte. Ce
+verbiage le stupéfiait. Il se tut, n’ayant pas encore trouvé sur quel
+ton il convenait de répondre à cet homme.
+
+--J’ai eu l’idée de me vouer à vous, de me mettre tout à votre service.
+Je vous ai observé, je me suis informé, j’ai su que vous n’aviez
+personne.
+
+--Personne? demanda Wartz.
+
+--Quelqu’un de confiance, expliqua-t-il. Monsieur Braun a _quelqu’un_.
+Monsieur de Nathée a _quelqu’un_--ayant été secrétaire chez lui, je vous
+le donne sous le sceau du secret;--le duc de Hansegel a _quelqu’un_, il
+en a même _plusieurs_.
+
+Il se mit à rire d’un air très camarade en regardant Wartz.
+
+--Mais oui, tous ces gens-là ont _quelqu’un_. Strasberg, le délégué
+royaliste, Schwartz, Wallein, et ceux de la province donc! Que
+voulez-vous, un délégué ne peut pas tout faire, et pourtant, vous
+détenez une puissance telle, le moindre de vos actes peut avoir une
+portée si profonde, si lointaine, qu’il vous faut tout savoir, vivre, si
+je puis dire, un doigt posé sur les frémissements de la nation, comme le
+médecin qui palpe l’artère du malade... Je serai, moi, ce doigt perdu
+dans la foule, qui la scrute invisiblement, et je vous transmettrai jour
+par jour ses fluctuations, ses émotions diverses. L’agent du délégué a
+aussi un autre rôle, un rôle actif et inverse du premier; il insinue
+dans le peuple l’action du Maître,--il employait ce mot «Maître» pour la
+première fois, avec l’opportunité et l’habileté d’un être qui s’entend à
+prendre les autres--du Maître qui ne saurait travailler la masse de ses
+propres mains, qui ne possède que le noble, mais trop délicat instrument
+de la parole.
+
+Wartz ne pouvait s’empêcher d’admirer l’art avec lequel était présentée
+cette fonction méprisée, mais il se ressaisit assez pour dire:
+
+--Ce ministère secret, avec ce qu’il comporte de clandestin et
+d’inavoué, me déplaît, monsieur; je vous remercie, je ferai de mon œuvre
+ce que j’en pourrai faire, mais seul.
+
+En disant cela, il s’était levé pour congédier l’homme; mais ce fut
+alors que celui-ci lui apparut sous sa figure véritable, car il restait
+immobile, souriant, souriant comme ceux qui connaissent leur force et
+qui dominent les autres, même d’en bas.
+
+--Monsieur le délégué, je ne vous suis pas utile, je vous suis
+nécessaire. Vous reviendrez sur ce mot-là.
+
+Wartz se tut. Il n’osait plus mettre à la porte cette intelligence.
+
+--Vous désirez me voir partir, monsieur le délégué; mais je ne suis pas,
+je ne puis pas être un homme qu’un geste froisse; tout ce que je puis
+faire, c’est de comprendre. Apprenez d’aventure, par ceci, quels
+services au besoin je peux vous rendre.
+
+--Je comprends, dit Wartz, vous êtes de ceux qui les rendent tous.
+
+Il avait beau se montrer hautain, l’autre l’intimidait; et il ne pouvait
+dire toute sa colère.
+
+--Permettez-moi de vous parler simplement, reprit Auburger. Je ne joue
+pas la comédie devant vous, monsieur le délégué; vous ne souffririez pas
+que je me donne à vous pour un homme d’honneur; le métier pour lequel je
+me propose ne le comporterait pas; tout le monde n’a pas le moyen de
+rester homme d’honneur. Je me suis marié à vingt ans, et j’ai sept
+enfants qui se nourrissent chaque jour d’autre chose que de l’honneur de
+leur père. Si nous avions dû conclure un engagement, je vous aurais même
+confié qu’à Hansen, j’ai subi, il y a cinq ans, une condamnation pour
+abus de confiance--cela, pour vous autoriser à ôter devant moi la clef
+de votre coffre-fort. Les scrupules et les délicatesses sont un luxe
+comme un autre; combien de gens doivent se contenter de les apprécier
+chez leurs voisins! Je vous sais bon; si je vous racontais certaines
+histoires de ma vie, les larmes vous viendraient peut-être aux yeux.
+Vous êtes législateur, avant peu vous serez célèbre par votre loi...
+
+--Ma loi?
+
+Auburger souriait toujours, implacablement.
+
+--Vous savez bien que je n’ignore rien, monsieur le délégué. Eh bien! si
+vous êtes législateur, vous n’êtes pas le code. Vous n’avez pas la
+rigueur d’un principe; de ce que j’ai une fois volé--et dans quelles
+circonstances, mon Dieu!--vous n’allez pas, avec une intransigeance
+enfantine, me tenir pour un monstre. Non, je ne suis pas un monstre, ce
+que je peux être seulement... et voilà!
+
+Wartz s’applaudissait de s’être modéré tout à l’heure; il savait gré à
+ce pauvre être d’exprimer et de développer l’évolution vers la pitié
+qu’il sentait précisément naître en lui-même. Il ouvrit son
+portefeuille.
+
+--Je n’ai le droit de juger personne, dit-il; mais on a toujours celui
+d’aider tout le monde; prenez ceci, et que ce soit fini entre nous.
+
+Cet Auburger, sur qui l’argent devait exercer une telle attirance, était
+bien puissant sur lui-même, car il tira de sa poche deux ou trois pièces
+d’or qu’il montra.
+
+--Pas aujourd’hui, monsieur le délégué; je n’en ai pas besoin. Peu de
+personnes m’ont parlé comme vous; je vous remercie. Mes ressources
+peuvent encore durer quelques semaines. Après, je serai sans rien. C’est
+pourquoi j’étais venu vous trouver; vous m’auriez appointé au chiffre
+que vous auriez voulu. On m’a bien proposé de me présenter chez
+Hansegel; il aurait de l’ouvrage pour moi. Le duc possède une police
+près de laquelle la police nationale n’est qu’un jeu. Je crois que je
+lui servirais beaucoup, sans me flatter. Vous savez ce que je suis,
+monsieur le délégué, un homme de peu, certes! et je ne vais pas poser
+devant vous pour l’individu désintéressé. Si le duc, qui est le
+pseudo-roi de Poméranie, m’offrait le moyen d’élever ma famille comme je
+le veux, je me louerais à lui sans trop hésiter; mais, outre que nous
+touchons à la fin de la dynastie, et que Hansegel n’en a pas pour
+longtemps, j’aurais fait avec plus de goût le service de la République.
+Je vous demande pardon... je suis un triste adepte, et la conquête de
+mon opinion ne doit guère vous flatter, mais cela me fait plaisir de
+pouvoir être franc avec quelqu’un, par hasard. Aujourd’hui, je me suis
+montré à vous, tel que personne ne m’a jamais vu. Je sens pourtant le
+dégoût que je vous inspire.
+
+Il souriait toujours. Wartz dit:
+
+--Pas de dégoût; seulement nous ne pouvons pas, nous ne pourrons jamais
+nous entendre, et tous ces discours sont inutiles: ma décision est
+prise.
+
+Il parlait ainsi, parce qu’il était passionnément attaché à la pureté de
+l’idée républicaine, et qu’il ne pouvait rien souffrir qui entachât son
+œuvre; mais, au fond, il se sentait une indulgence extrême
+d’intellectuel pour celui dont tout le monde disait: «Cette canaille
+d’Auburger». L’autre n’était pas homme à laisser passer cette faiblesse
+sans en tirer profit; il ne parlait pas encore, il se taisait, et ses
+yeux, furtivement, faisaient un rapide et minutieux inventaire de ce
+cabinet de travail: le grand bureau à quatre pieds tordus dont il ne
+voyait que le dos, la bibliothèque vitrée, à grands pans de noyer uni,
+la table du fond, au-dessus de laquelle était installé le téléphone, les
+chaises tout en cuir bourré; pas un objet de luxe, pas un bibelot. Et
+cette simplicité était touchante, voulue par ce jeune riche qui en
+faisait l’expression de sa foi philosophique.
+
+--Monsieur le délégué, un jour viendra où il vous faudra vous rendre à
+ce que je vous propose, si vous désirez la communion absolue avec la
+nation dont vous dirigez la pensée, si vous voulez aussi vous défendre
+contre vos adversaires. Vous oubliez que vous êtes en pleine lutte.
+Ainsi je vais vous dire une chose qui vaudrait fort cher si vous me
+l’achetiez... Je ne veux pas me donner des airs de désintéressement,
+j’agis en cela comme le commerçant qui allèche la clientèle par un
+spécimen.
+
+Il souriait toujours, prenant à pleines mains sa moustache qu’il
+rectifiait à droite et à gauche.
+
+--Votre loi...
+
+--Ma loi, toujours, dit Wartz qui tressaillait chaque fois à ce mot.
+
+C’était la chose de ses rêves, qui lui était chère comme un amour
+secret, la chose qu’il voulait garder mystérieuse, à laquelle les
+étrangers ne pouvaient toucher sans indélicatesse.
+
+--L’instruction obligatoire; eh bien! quelqu’un vous a volé votre
+conception, quelqu’un du parti libéral; voulez-vous que je le nomme?...
+Wallein... Lui aussi a préparé son projet; la chose va éclater d’ici
+quelques semaines. Ce sera un coup de théâtre. Vous le savez comme moi,
+monsieur le délégué, si la monarchie pouvait être sauvée, à l’heure où
+nous sommes, elle le serait par le parti libéral. Ces gens-là en ont
+pour tout le monde; ils savent défendre la Reine tout en se rendant fort
+acceptables à la majorité des républicains. Voyez-vous leur triomphe,
+s’ils vous devancent en créant cette loi qui est l’essence même de
+l’esprit démocratique. Vous ne me croyez pas, monsieur Wartz? Vous
+imaginez que je vous fais là un conte? Écoutez... Le président de Nathée
+en sait là-dessus plus long que nous. Il est actuellement onze heures;
+monsieur de Nathée prend son déjeuner. Téléphonez chez lui, à
+brûle-pourpoint, demandez-lui si le délégué Wallein ne l’aurait pas
+pressenti au sujet de sa loi. Parlez comme un homme sûr de son fait, et
+vous me direz ensuite si je suis mal informé. Allons, monsieur le
+délégué, je vous en prie.
+
+Wartz était atterré. Il ne pouvait douter de la catastrophe ainsi
+annoncée par Auburger. Il revoyait Wallein, comme à chaque séance de la
+Délégation, toujours agité au-dessus de son bureau, interrompant tout le
+monde. «Monsieur Wallein, suppliait à chaque instant l’aimable Nathée,
+laissez parler, je vous en prie.» C’était la phrase la plus accoutumée
+des séances. Un homme sympathique, à coup sûr, mais lui prendre sa
+loi!...
+
+--Allons, monsieur le délégué, faisait Auburger qui le poussait
+doucement vers l’appareil téléphonique,--assurez-vous, assurez-vous.
+
+Wartz eut un haut-le-corps, et se dégagea.
+
+--Eh! pour qui me prenez-vous? Tendre un tel piège? J’irai voir Nathée.
+
+Il tremblait de colère et d’émotion contenue. Mais Auburger, avec une
+familiarité tranquille, lui posant une main sur l’épaule et lui
+présentant de l’autre le récepteur de l’appareil:
+
+--Il ne s’agit point présentement de procédés délicats. Comment! tous
+ces gens s’entendent pour ruiner votre œuvre, et vous parlez de visite
+de politesse! Si j’avais une parole d’honneur, je vous la donnerais: ce
+que j’avance est vrai; et je veux pourtant que vous sachiez que je ne
+vous trompe pas. Un piège à Nathée! Ah! grands dieux! la belle affaire!
+Cet homme n’a pas fait tant de façons quand il s’est agi de vous laisser
+rouler par Wallein! Appelez le président, monsieur le délégué.
+
+Sa loi!... On dirait désormais la loi Wallein! Samuel se sentit tout à
+coup si déprimé qu’il trouva bon de s’abandonner à ce repris de justice
+dont il sentait la puissance occulte. Il appela Nathée.
+
+Alors, dans le bureau silencieux, s’engagea le dialogue avec _celui qui
+n’était pas là_. On n’entendait pas un souffle: là-haut, seulement, ce
+petit oiseau de Madeleine qui chantait, la voix assourdie dans les soies
+de sa chambre. La tiédeur d’un soleil de janvier chauffait la mousseline
+des rideaux. Auburger, sans un mouvement, regardait l’appareil. Cet
+homme était capable d’une seule passion vraie, celle qui le brûlait
+invisiblement à cette minute, devant cette boîte minuscule, ce joujou
+qui parlait, et qui en parlant faisait sa destinée. Que le baron de
+Nathée eût la souplesse de se dérober aux questions de Wartz, qu’il niât
+les intentions du délégué Wallein, et l’autorité brutale qu’Auburger se
+sentait déjà prendre sur le jeune politique s’évanouissait.
+
+Wartz demandait:
+
+--Monsieur le président, quel jour monsieur le délégué Wallein doit-il
+déposer son projet de loi?
+
+Et la petite chose merveilleuse, à l’oreille du jeune homme, répondait
+des mots qu’Auburger n’entendait pas.
+
+Wartz reprenait:
+
+--Je réclame seulement ceci de votre amitié: connaître le jour exact.
+
+Et tout le trouble, le désarroi du malheureux Nathée, ce bel homme sans
+conscience bien ferme, qui ne demandait qu’à entretenir des amitiés
+partout, et qui devait présentement perdre la tête, vibrait dans cette
+petite machine parlante au creux de la main de Wartz.
+
+Puis vinrent des phrases sans clarté pour Auburger,--ces phrases du
+téléphone, qui éclatent seules, veuves de leurs réponses, qui ont
+quelque chose de fou dans leur intonation sans écho: «Oui, monsieur le
+président... Absolument!... Croyez bien que je n’en puis douter... A
+votre cabinet, dès la séance de tantôt.»
+
+Wartz replaça le récepteur et se tourna vers Auburger. Celui-ci
+continuait de sourire, à tout hasard. Les gens de son espèce peuvent
+avoir aussi des battements de cœur, mais ce sont là des accidents dont
+personne ne s’aperçoit.
+
+--Monsieur Auburger, vous m’avez rendu un grand service.
+
+Et, rien qu’à la façon dont Samuel dit ce mot, M. Bertrand Auburger,
+devenu soudain un personnage nouveau, comprit qu’il avait là un homme à
+lui, et qu’il pouvait maintenant s’en aller. Par dilettantisme,
+peut-être, il s’accorda le plaisir de mesurer la possession acquise.
+
+--Ne parlons pas de cela! monsieur le délégué. Dites-moi seulement ceci:
+désormais, quand j’aurai appris quelque nouvelle, devrai-je en apporter
+la primeur chez Hansegel ou chez vous? Comment! vous hésitez encore?
+Toujours des scrupules de loyauté! Mais, je ne suis, moi, qu’un
+instrument, je suis le téléphone de la foule, je transmets au maître qui
+me loue...
+
+--Cela suffit, monsieur, dit Samuel, vous reviendrez demain soir me
+renseigner sur ce qui se dit en ville, car on y parlera sans doute
+beaucoup. Combien vous dois-je?
+
+Il était écrit que, jusqu’au bout du colloque, ce génial cabotin
+trouverait à chaque opportunité le mot de la situation. Il sut, à ce
+moment, faire la plus belle sortie du monde:
+
+--Non, monsieur le délégué, pas d’argent; je n’étais pas dans l’exercice
+de mon métier; demain, oui, je serai votre policier que vous paierez;
+aujourd’hui, je suis votre obscur admirateur; je vous ai rendu service,
+je suis tout récompensé. Excusez-moi, j’ai si peu l’occasion d’être
+désintéressé!
+
+A cette superbe phrase, il perdit environ le quart des appointements
+secrets qu’il touchait chaque mois au service du duc de Hansegel, mais
+il y gagna de laisser Wartz sous une impression trouble à son sujet: une
+impression mitigée de défiance, d’admiration et de pitié.
+
+Quand la porte du cabinet se fut refermée sur l’agent politique, qu’on
+entendit son pas se perdre sur la neige craquelante du jardin, et qu’il
+eut franchi la grille ouverte sur la grande rue du faubourg, Samuel vint
+retomber à son bureau, le front dans la main, absorbé et comme anéanti.
+Et, tout à coup, à son teint bilieux, le sang se mit à monter si vif,
+qu’il rougit: il rougit aux pommettes, au front, comme les femmes. Il
+avait honte. C’était la première fois que, dans sa vie, se mêlait à
+l’honorabilité extérieure quelque chose d’inavoué, ce qu’avec un sens de
+mépris on appelle «les dessous» des existences publiques. Jusqu’alors,
+il n’avait jamais manqué de se conformer dans le secret de sa conscience
+à l’idéal d’irréprochable dignité dont il faisait profession. Mais
+c’était fini de ce matin-là, les jours de rêve où il avait servi son
+idée dans un culte si pur, si délicieux. La période de l’action
+commençait; la fatalité le prenait et l’armait de fougue, d’énergie, et
+surtout, triste mystère! du désir féroce des luttes. On n’a jamais vu
+qu’un soldat fût un moraliste. Le mouvement national politique qui avait
+pétri son âme lui créait, à l’heure voulue, la sereine et monstrueuse
+implacabilité du conquérant. Désormais, quand une à une se dresseraient,
+en obstacles devant son œuvre, les sensibilités de sa conscience, il
+sabrerait tout, fatalement.
+
+Madeleine entra, fraîche coiffée, en tunique du matin, des dentelles au
+col et aux bras, l’ossature frêle du visage toute mangée par ses longs
+yeux tendres, comme on en peint aux femmes de théâtre.
+
+--Quoi de nouveau, Sam?
+
+Elle avait reconnu Auburger au passage, tout à l’heure.
+
+--Rien de nouveau, fit le mari sans hésiter devant le mensonge.
+
+Elle s’en fut attiser le feu:
+
+--J’ai grondé Hannah ce matin; j’en ai du remords; vraiment cette petite
+fille nous sert bien, mais--est-ce que j’ai mauvais cœur, Samuel?--cela
+m’irrite de voir sa tristesse et ses larmes continuelles. Qu’a-t-elle,
+en somme? Pourquoi pleurer toujours?
+
+D’un coup de la pincette, elle fit deux éclats de la bûche et tout
+flamba.
+
+--Elle mène chez nous la vie la plus heureuse qui soit. Ce qu’elle fait
+ici m’amuserait extrêmement. A dix-sept ans, ce n’est pas naturel d’être
+si peu gaie. Je n’aime pas les pleurnicheurs; leur silence a toujours
+l’air de vous reprocher votre rire. Tu me trouves méchante, dis? Je sais
+bien que la pauvre petite avait rêvé autre chose; mais crois-tu qu’elle
+eût été plus heureuse d’enseigner l’alphabet aux petits enfants, dans
+une école perdue, au pays des mines?
+
+C’était de là que venait Hannah, du pays des mines où l’on avait cultivé
+son intelligence pour en faire une future maîtresse d’école, jusqu’au
+jour où sa santé délicate ayant brisé les beaux projets, elle avait dû
+rentrer par violence dans la condition subalterne de sa naissance. C’est
+ainsi qu’elle faisait chez les Wartz office de femme de chambre,
+l’esprit plein d’une foule de choses dont on était à cent lieues de la
+croire occupée.
+
+A la minute même, elle ouvrit la porte, cachant dans la pénombre du
+vestibule ses yeux rougis, sous prétexte de laisser passer le docteur.
+
+--Monsieur Saltzen! cria Madeleine.
+
+Le vieil ami arrivait en effet, ignorant et confiant, son pardessus ôté,
+pimpant comme un jeune homme dans son veston court, et si content du
+tour qu’il jouait au petit ménage!
+
+--Si vous saviez! mon cuisinier a brûlé le rôti; j’abhorre cela; je
+viens donc m’inviter à déjeuner chez vous. Êtes-vous bien fâchés?
+
+--Votre cuisinier a du génie, dit étourdiment Madeleine, il sait brûler
+les rôtis à point.
+
+--Merci, monsieur Saltzen, fit Samuel fort sincèrement.
+
+Il se sentait très aimé, presque comme un fils, par ce vieux garçon
+sentimental, et là, dans l’instant même, comme le docteur entrait et le
+regardait, il avait eu l’impression très vive de cette affection qui le
+tourmentait d’un rien de remords. Et pourtant il ne pouvait se retenir
+de l’observer, d’espionner jusque dans son cœur. Il le vit aller prendre
+sa place au feu, près de la jeune femme, tendre ses bottines à la
+chaleur, la tête au dossier du fauteuil, les mains croisées, silencieux
+un moment comme un homme qu’inonde un bien-être soudain. Puis Madeleine
+causa du bal, et le docteur, léger et rieur comme toujours, esquissait
+de ses mots d’esprit les silhouettes entrevues: le ministre de
+l’Intérieur au physique grotesque, une foule de délégués de la province,
+et Nathée qu’il ne nommait pas, mais qu’il figurait en simulant de sa
+longue main maigre un bonhomme, comme on en fait aux enfants, un
+bonhomme agité de courbettes et de saluts automatiques. Et les paupières
+de Saltzen, tout son visage, se ridaient de spirituelle ironie.
+
+Autrefois, Samuel eût renvoyé Madeleine pour se décharger dans l’âme de
+son vieux collègue de tout ce qui l’oppressait depuis une heure, mais il
+n’était plus tout à fait le même être qu’autrefois. Ce qui le rendait si
+froid et si fermé devant l’une des personnes qu’il estimait le plus au
+monde, ce n’était pas seulement la rancune née de leur rivalité
+sentimentale. Il était devenu inconsciemment défiant, et une force
+intérieure nouvelle le rendait libre de dédaigner les collaborations
+étrangères. Il méditait quelque chose de très hardi à quoi il
+n’associerait aucun de ses amis.
+
+Madeleine demanda tout à coup:
+
+--Avez-vous vu Hannah?
+
+Cette jeune domestique était, pour son âme de maîtresse de maison, un
+sujet de scrupules continuels. Elle se reprochait de n’apprécier pas
+assez son service, sa vertu même, de s’agacer à sa vue sans compatir au
+chagrin délicat qui la minait. Cette animosité de deux jeunes femmes, si
+dissemblables de naissance et de nature, rivées l’une à l’autre par la
+commune vie d’intérieur, est quelque chose de très fréquent. Mais
+Samuel, avec sa belle poétique républicaine et ses idées générales,
+n’entendait rien à ces subtilités, tandis que l’oncle Wilhelm était fait
+pour écouter ces menues histoires de femmes; il y prenait plaisir, il
+eût éprouvé, au besoin, ces minuscules passions féminines. Madeleine,
+pour ces problèmes de conscience, aimait cent fois mieux se confier à
+lui qu’à son mari.
+
+--J’ai été un peu vive avec elle, ce matin, monsieur Saltzen, je l’ai
+fait pleurer.
+
+--Comment donc vous y êtes-vous prise, madame?
+
+Madeleine regardait Wartz comme pour dire: «Vois si je suis peu
+coquette! je vais dévoiler toute ma méchanceté.» Puis dévorée de ce
+besoin de confession, elle raconta tout.
+
+--Voilà; elle m’aidait à m’habiller, muette comme toujours; et chaque
+fois qu’elle s’écartait de moi, c’étaient les mêmes soupirs de
+tristesse. Si vous saviez, docteur, comme c’est irritant! J’aimerais
+mieux l’impertinence d’une servante que ces gestes las, ces silences
+navrés, qui me disent très carrément: «Madame me martyrise, madame me
+fait mourir de chagrin!» Est-ce ma faute, à moi, dites, docteur, si
+cette petite a manqué sa vie? Je l’entoure de soins et d’égards, rien
+n’y fait, au contraire. Tout à coup, je n’ai pu me retenir, je me suis
+écriée: «Hannah, taisez-vous; si vous voulez pleurer, allez dans votre
+chambre, et laissez-moi m’habiller seule.» Alors, elle a éclaté en
+sanglots. «On ne soupçonne pas ce que je souffre, m’a-t-elle dit; mon
+esprit, mon pauvre esprit! le sentir oublier tout comme cela! Je ne sais
+plus une date de mon Histoire, et, quand monsieur parle d’une ville, à
+table, je ne saurais plus dire sur quel cours d’eau elle se trouve.»
+C’était bien mal, docteur, mais la voir effondrée sur un tabouret, les
+poings sur les yeux, toute convulsée, pour avoir senti la chronologie
+s’évanouir dans son esprit, c’était trop; j’ai souri...
+
+Saltzen redevint grave.
+
+--Votre Hannah est une enfant, mais vous en êtes une autre. Moi, je ne
+ris pas; l’histoire que vous me contez là est trop navrante; c’est un
+petit drame qui s’est passé ce matin dans votre chambre, madame, et
+d’autant plus triste que le décor en était plus joyeux, plus joli. Cette
+petite plébéienne a raison; vous ne soupçonniez pas, là-haut, dans votre
+sanctuaire de jeune femme épanouie selon tous ses désirs intellectuels,
+le brisement de ce pauvre cerveau. Vous raillez les dates, la
+nomenclature, et tout ce côté littéral et inerte, qui est la charpente
+de l’enseignement, parce que, créature plus complète, vous avez pris
+dans l’étude justement le contraire: l’esprit et cet affinement secret
+qui en est la mystérieuse résultante. Mais l’enfant du peuple n’a vu que
+le prestige de ces noms ignorés par ceux de sa classe; elle a mis son
+ambition de supériorité dans la possession de la lettre: elle a, des
+années durant, forcé au labeur sa seule mémoire. Maintenant que sa vie
+désorientée est retombée dans le travail manuel, et que la mémoire
+s’assombrit, rien ne reste, qu’un vide moral. Ah! Wartz, quand je vous
+vois élaborer la loi nouvelle qui peuplera la Poméranie d’une foule de
+petites Hannahs douloureuses, je me demande si nous agissons vraiment en
+amis de ces pauvres gens dont nous allons révolutionner l’état mental!
+Leur enfance sera enrégimentée par l’école, leur enfance seulement, vous
+entendez, l’âge où l’on creuse les âmes, mais où on ne les remplit pas!
+Ils auront appris dans ces leçons incomplètes les inquiètes curiosités,
+les vues plus profondes, des sensibilités inconnues, des facultés de
+souffrance nouvelles, mais point la philosophie ou la force sereine. Je
+pense aux artisans illettrés, si paisibles, si dégagés de tout ce qu’ils
+ignorent. Je crains que vous ne nous fassiez une plèbe triste.
+
+Wartz allait protester, mais la porte s’ouvrit. Hannah parut:
+
+--Madame est servie.
+
+Dans la salle à manger, on ne pouvait plus causer librement; la jeune
+servante y était retenue par son service. C’était une figure fine et
+charmante, qu’ennoblissait encore, aux yeux des deux hommes, cette sorte
+de rôle symbolique qu’elle incarnait. Avec son chagrin, elle était pour
+Saltzen le type de l’artisane de demain, lucide et mélancolique, ayant
+payé de sa gaieté perdue le triomphe de la démocratie. Samuel voyait en
+elle l’idéal de la fille du peuple dignifiée; il jouissait déjà de sa
+grâce délicate, comme s’il avait eu dès maintenant devant lui ces
+imaginaires plébéiennes futures, dont il serait l’artiste et le
+créateur.
+
+Dans sa robe noire, serrée au dos, qui faisait saillir les omoplates,
+Hannah tournait autour de la table, d’un pas glissé et assourdi par des
+pantoufles de laine. Tous trois la suivaient de regards furtifs; ils
+surveillaient leur conversation, leurs mots, se rappelant soudain à quel
+point elle les comprenait. Samuel restait d’ailleurs taciturne; il
+semblait penser beaucoup. Parfois, en levant les yeux, il surprenait le
+regard pâle de la petite servante posé sur lui.
+
+
+
+
+III
+
+LA LOI WARTZ
+
+
+Cinq heures sonnaient le même soir, quand Wartz sortit. Il n’avait pas
+suivi le docteur à la séance de l’après-midi à la Délégation.
+
+--J’ai à faire, avait-il dit; et cependant il était resté trois heures
+dans son cabinet sans toucher une plume ni un livre.
+
+Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé, il avait la mine
+défaite, et dans son visage bilieux, ses yeux bleus, plus clairs,
+possédaient un magnétisme indéfinissable.
+
+Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait; au dehors, on
+voyait l’eau courante des ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit
+le visage dans la fourrure du pardessus; le bord du chapeau cachait
+presque son regard, mais des passants se retournaient machinalement vers
+lui quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière avait frappé leur
+rétine.
+
+Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au quai, et comme il
+débouchait là, devant le fleuve, une Oldsburg grise, teintée par le
+soleil couchant, s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir les
+découpures fines de ses silhouettes: le clocher pointu de
+Sainte-Gelburge, les tours gothiques de Saint-Wenceslas, la flèche en
+fonte noire de la cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était plus
+guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré du soir.
+
+Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai, comme un rideau tendu,
+la façade des maisons, suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve
+dessinait; puis derrière, s’élevait en moutonnant jusqu’à l’amphithéâtre
+des collines, au fond, la mer des toits. Çà et là, des rues en pente
+douce trouaient la ville; il y coulait, avec le fracas des voitures, le
+grouillement des piétons, le flot de la vie urbaine. Des lumières
+naissaient une à une, allumées aux vitres des façades, accusant le
+mystère des maisons, des maisons closes par milliers sur tant d’êtres,
+sur tant d’âmes, tant de passions!
+
+Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité, l’harmonie des
+choses faisait la ville, c’est-à-dire Oldsburg vivante et unique, celle
+qui paraissait, dans cette volupté du crépuscule, si attirante au jeune
+meneur qui venait à elle. Être des centaines de mille âmes, vivre devant
+les mêmes aspects de la nature, subir les mêmes intempéries, frémir aux
+mêmes impressions, connaître les mêmes secrets locaux, s’attacher à de
+quotidiens intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se haïssant
+parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont cette âme-là. C’était l’âme
+d’Oldsburg qui troublait ce soir Samuel comme l’eût fait une créature.
+Il regarda les rues assombries, la poésie des silhouettes, les maisons
+innombrables derrière lesquelles vivaient, souffraient et pensaient,
+bons ou méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres: tout le troupeau
+de ceux dont il faut guider la vie sociale; et il proféra ce souhait de
+passion:
+
+--Tout cela à moi!
+
+Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient poser sans poids à
+fleur de glace. En aval se dressait la mâture des bateaux marchands.
+C’était le port de commerce où les glaçons blancs, comme de gros
+cristaux, bloquaient les coques de navires. Wartz avait froid. Mais ce
+n’était point ce froid normal qui vient des éléments extérieurs; il
+sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de qui le cerveau en
+travail accapare toute la vie, laissant transi et misérable le reste du
+corps. Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris quelquefois par
+la singularité de ses yeux, mais ne soupçonnant pas que ce passant
+inconnu portât sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de la
+révolution prochaine.
+
+Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux Juifs; et le palais
+royal, le palais-dentelle, avec son architecture à jour, surgit devant
+lui. Tout de suite, tant était puissante l’idée seule de cette femme, il
+imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements du second étage,
+la Reine traînant ses robes noires de veuve à travers ses chambres. Elle
+sortait rarement, ayant muré sa vie secrète dans ce palais, pour y
+jouer, enveloppée d’une austérité magnifique, son rôle de chef d’État.
+Mais Samuel secoua vite cette imagination, et par la porte ouverte sur
+le couloir, il pénétra dans l’aile gauche du monument qui était réservée
+à la représentation nationale.
+
+La séance de la Délégation était terminée depuis un certain temps. Dans
+l’escalier, il rencontra encore plusieurs collègues attardés; il donna,
+au passage, quelques poignées de main. Braun se trouva là comme exprès
+pour lui poser la question fâcheuse:
+
+--Quoi de nouveau, Wartz?
+
+Il répondit:
+
+--Rien!
+
+Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer au président.
+
+--Mais que diable manigancez-vous, hein! Wartz?
+
+Il se retourna; le délégué Saltzen était derrière lui, le pardessus au
+bras, cérémonieux dans la longue redingote flottante qui était, pour sa
+rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement. Sous son lorgnon, ses
+yeux gris que Madeleine comparait à de l’eau de mer lançaient de
+l’ironie, de la surprise, et cette indulgence d’un homme âgé pour un
+jeune, que Samuel sentait si bien.
+
+--Ce que je manigance? répétait Wartz, le sourcil froncé sur
+l’expression bigle, dure et songeuse, de ses prunelles.
+
+--Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis la séance
+d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à cette heure, cherchant un
+conciliabule avec Nathée!
+
+Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil ami si confiant, mais
+quand même il mentit:
+
+--C’est pour une affaire personnelle, monsieur Saltzen.
+
+Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire, il laissa l’oncle
+Wilhelm, et s’enfonça dans la profondeur du vestibule, confus de sa
+brutalité, mais sentant que son heure était venue, et que les délicates
+entraves du cœur ne comptaient plus.
+
+Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil long qui enserrait mal
+son grand corps. Il avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau de
+bête jetée en châle sur ses épaules laissait briller le plastron blanc
+de la chemise. Il dit, la voix éraillée:
+
+--Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance m’a brisé; je vous fais
+mille excuses de vous recevoir de la sorte, mais je vous jure qu’à tout
+autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité, je crois que demain je
+devrai me faire remplacer.
+
+--Pas demain, monsieur le président, la Délégation aura besoin de vous.
+Vous ferez un effort, mais vous serez là. Eh! ce n’est pas le jour de
+déserter!
+
+--Demain? Qu’est-ce donc demain? demanda Nathée indolemment.
+
+--Demain, répliqua Wartz avec son accentuation douce de Poméranien du
+nord, demain je présente mon projet de loi à la Délégation.
+
+Nathée le regardait comme on regarde un petit garçon qui commet une
+gaminerie.
+
+--Vous plaisantez!
+
+--Je ne plaisante pas.
+
+--Vous plaisantez, monsieur Wartz?
+
+Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du président.
+
+--Si peu, que voilà, pour la régularité des choses, ma demande
+d’interpellation. La tribune est à moi comme à mes collègues, rien ne
+saurait m’empêcher d’y monter demain.
+
+--Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos amis, tous ceux du Comité
+ont accepté cette manœuvre?
+
+Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien là le système
+ordinaire; on le plaçait sous la responsabilité de ses amis, on ne lui
+conservait aucune liberté d’action; ils étaient tous ensemble le groupe
+qui marche d’un bloc, le groupe où se noyait sa personnalité, et, dès
+qu’il s’en détachait, on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du
+parti.
+
+--Je ne suis pas l’homme du Comité, ni l’homme de mes amis, mais celui
+de la République. Je sais ce que je dois faire, seul.
+
+--Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise humeur, je les ai vus tantôt,
+et rien chez eux n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque
+chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz, je vous supplie d’agir
+avec prudence. Songez à ce qui va se passer demain; ce sera un désarroi
+général; tout le parti républicain, désorienté, ne saura lui-même que
+faire. Vous avez vu, de vos yeux, quelle laborieuse entente il faut
+organiser avant de mettre en avant, au Parlement, une affaire de quelque
+importance, et voilà que du jour au lendemain, sans que nul soit prêt,
+sans avoir peut-être même pressenti le parti adverse, vous décidez de
+présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire au pays, une loi capable de
+bouleverser la société. Mais ce sera une séance folle, monsieur Wartz!
+On ne s’y entendra plus; je vois d’ici le désordre. Vous oubliez que
+nous sommes en spectacle à la Presse, et que la Presse le dira au monde!
+
+L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui savait, pour en avoir
+savouré l’amertume, la gamme des intonations qu’un homme arrivé peut
+prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le sentiment du président
+sous ses paroles. Il n’était qu’un obscur délégué de qui personne
+n’avait jamais parlé; la Délégation ne connaissait de lui que sa
+présence silencieuse; il était même secrètement si timide, qu’il
+tremblait encore d’avoir eu à engager ce colloque décisif. La défiance
+de ce baron de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la mode, et qui
+joignait à son titre de président du Parlement celui du plus grand
+mondain d’Oldsburg ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de son
+infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les bras de la grande Mère
+Républicaine comme dans ceux d’une bonne déesse toute justice et toute
+consolation, lui rendit sa force et le nerf de la lutte.
+
+--Monsieur le président, vous êtes dans votre rôle en défendant le bon
+ordre des séances; vous soignez la tranquillité de la Délégation, et
+rien ne vous tient plus au cœur que la mansuétude de nos relations. Mais
+moi, je vois dans la représentation nationale autre chose qu’un salon.
+C’est la grande arène, et si demain il y a combat, tant mieux! ce sera
+jour de fête.
+
+--Pour qui, monsieur? demanda Nathée.
+
+--Pas pour ce symbole, certes, monsieur le président, reprit Wartz en
+montrant sur la cheminée un marbre blanc, qui était le buste de Béatrix.
+
+Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien levé dans ce geste
+non voulu, sur la blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé dans sa
+fourrure, sous les capitons douillets du fauteuil, sentit un certain
+froid désagréable lui courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait
+un peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne. Il eut une
+vision de violences, d’horreurs révolutionnaires, de mille choses
+atroces dont il détestait la seule imagination, en même temps que, grand
+dilettante des femmes, il s’offensa pour celle-ci, qui était comme
+l’essence de toute élégance et de toute finesse.
+
+Entre les deux globes lumineux des lampes, sur la cheminée, se dressait
+l’image de la mystérieuse femme à qui la demi-opacité blanche du marbre
+donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient la vérité de ses
+traits toujours furtivement aperçus, le modelé de la gorge et du col, la
+rondeur du menton, le style si troublant du profil dynastique dont les
+effigies monétaires avaient pénétré le peuple, et qui, rappelant toute
+l’ascendance des rois, l’histoire des siècles passés, était devenu comme
+une chose nationale.
+
+Ce fut le mondain qui parla.
+
+--Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus vénérable du monde; non pas
+pour un politicien, mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un, mais
+l’autre, veuillez vous en souvenir.
+
+--C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein vous avait tant plu!
+ricana Wartz.
+
+Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le mot de Samuel était
+juste; cet homme de bon ton eut mille fois préféré les discours
+académiques de Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur qui
+désordonnerait tout. Et, en effet, sachant confidentiellement à quelle
+loi travaillait Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de
+l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti libéral, neutre
+et terne comme lui, se saisir d’une affaire que les mains républicaines
+auraient rendue si formidable.
+
+--Ma fonction ne consiste pas à approuver les projets de loi, monsieur
+le Délégué, mais à les recevoir, quel qu’en soit l’esprit.
+
+--Je ne vous en demande pas davantage, bien désolé, monsieur le
+président, si demain vous avez quelque peine à cause de moi.
+
+ * * * * *
+
+A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait si fort entre les
+deux hommes qui représentaient les partis en lutte, à tel point que leur
+discussion était le prélude du grand conflit de demain, à cette minute
+même, le docteur Saltzen sonnait chez madame Wartz.
+
+Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une presque heureuse mélancolie
+d’automne, partageant sa vie entre quelques livres de science, un peu
+d’action politique, et la délicieuse amitié de cette petite Madeleine
+Wartz qu’il allait voir souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour.
+Certains matins, quand le soleil était entré trop à flots dans sa
+chambre, ou bien qu’il roulait au ciel de gros nuages chauds, venus du
+Sud, avec le vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou bien qu’il
+était resté à regarder fumer la houille de son feu une heure ou deux,
+sans entendre sonner la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait
+tout à coup. Alors, il réagissait: «Non, non, pas aujourd’hui.» Et ces
+jours-là, à la Délégation, un coup de brosse conquérant donné dans ses
+cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque chose de coquet
+dans la pose du lorgnon, on était sûr de le voir, pour un rien,
+escalader la tribune, nerveux comme à trente ans, et faire vibrer de
+plaisir toutes les belles dames des loges, par les mots de son vieil
+esprit d’autrefois.
+
+Mais, ce soir, il s’était permis cette visite; il venait, inconsciemment
+attiré par Madeleine, c’est vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz
+dont il voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout à coup lui
+échapper cette nature qu’il aimait à guider, sans en avoir encore
+soupçonné le génie. Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de le
+trouver si taciturne.
+
+--Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée, que je suis
+souffrante, que je ne puis le recevoir.
+
+Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce qu’il jugeait un simple
+caprice de femme. Il lui fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un
+entretien de quelques minutes, mais urgent.
+
+Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas un peu du péché d’aller
+s’entretenir seule avec cet homme qui l’aimait? et justement dans ce
+déshabillé d’intérieur: une robe un peu extravagante, de la soie jaune
+qui la faisait voir, surtout à la lumière, si blanche, si fraîche? Et
+puis cette visite ne déplairait-elle pas à Samuel?
+
+Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm, la gaieté et l’aisance lui
+revinrent. Il savait si joliment porter, en le cachant, son sentiment
+pour elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne ne subsistait
+plus entre eux.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il donc pour ce pauvre Samuel? disait-il, je
+le trouve tout changé. Imaginez qu’il est actuellement en conférence
+avec le président de Nathée. Le saviez-vous?
+
+--Il me cache tout ce qui est politique, dit Madeleine. L’individu que
+vous lui avez présenté, l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce
+matin. Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a encore là
+quelque chose de secret.
+
+--Auburger? cria Saltzen.
+
+--Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam; j’en veux à cet homme, docteur.
+
+Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude du vieil ami à la
+sienne pour mieux envelopper son jeune mari. Cela innocentait
+décisivement leur amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui
+était entre eux comme un lien d’entente presque sacré, se confier
+librement au bon Saltzen dont elle appréciait tant la délicatesse.
+
+--Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas avec moi tous ces soucis
+qui l’attristent? Vous parle-t-il de moi quelquefois? Vous dit-il que je
+suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait pas livrer un
+secret?
+
+--Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui rendit humides ses yeux
+flétris; il parle de vous à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est
+beaucoup plus éloquent parfois; mais je sais que vous êtes pour lui la
+reine de toutes les vertus.
+
+--Mon pauvre Sam! continua Madeleine, le regard perdu dans l’invisible;
+je l’aime bien aussi, mon Dieu! Il faut tant l’aimer pour lui faire
+oublier sa jeunesse triste! Il a bien souffert; je voudrais qu’il n’ait
+que des joies, maintenant; son bonheur est mon seul but.
+Malheureusement, entre nous l’échange n’est pas égal; je lui ai donné
+tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois bien, que la moitié du sien.
+Si vous saviez ce que je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées
+terribles dans l’autre part qui m’est fermée! Il est bon, il est dévoué
+à l’excès; mais comme il s’absorbe dans son rêve politique! Je suis
+jalouse de sa République, voyez-vous, comme d’une maîtresse qu’il aurait
+eue autrefois et qui lui causerait encore des chagrins dont je ne
+saurais le consoler.
+
+Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil ami chercha une
+réponse.
+
+--Il faut prendre au sérieux votre rôle de femme d’un grand homme. Ils
+sont tous les mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais c’est mauvais
+cela. Une compagne comme vous, qui êtes si adorée, peut guérir cette
+consomption-là. Je la connais, allez! Croyez-vous que votre mari soit
+fort loquace avec nous, ses collaborateurs? Croyez-vous même que nous
+connaissions la vraie force de son sentiment politique, sur lequel il
+est muet, mais que je sens, moi, passionné et tyrannique? De simples
+amis comme nous devons respecter ses silences; vous qui avez tous les
+droits, gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui ses secrets;
+c’est un poison pour un homme de son âge.
+
+Voilà qu’il devenait maintenant le médecin moral de ce ménage
+d’amoureux; ce n’était pas très gai, mais son vieux cœur honnête y
+trouvait encore presque du plaisir. La vie lui avait appris bien des
+choses; surtout, elle l’avait amené par des chemins assez pénibles à
+cette manière délicate d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour
+de vingt ans; c’était davantage.
+
+--Je connais son tempérament. Physiquement, cette vie repliée et
+concentrée le tue; amenez-le à tout vous dire, tout; confessez-le
+gentiment; et quand il aura pris l’habitude de partager avec vous les
+soucis professionnels, vous verrez qu’il ne sera plus sombre ni ennuyé,
+car, au fond, vous savez, pour lui la politique auprès de vous compte
+bien peu.
+
+--Croyez-vous? dit Madeleine incrédule; je me demande parfois... Oui,
+monsieur Saltzen, cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me
+l’arrache si souvent, que je me suis posé la question: s’il devait
+sacrifier l’une de ces deux puissantes affections à l’autre, la mienne
+ou son fanatisme politique, ce serait... ce serait moi qui souffrirais.
+
+Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues paupières un peu
+bridées, comme en un pli de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé
+une minute, il ne sut que dire, songeant à tout autre chose qu’à Samuel.
+Puis il la consola, la rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce
+besoin soudain de confidence venait bien moins d’une crainte véritable,
+que d’une impulsion d’intimité vers le docteur. Elle n’aurait point
+parlé de cette manière à son père, le journaliste Franz Furth, trop
+ignorant des subtilités sentimentales pour la comprendre. Elle n’avait
+plus de mère, et son mari l’avait toujours un peu intimidée; tandis
+qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec elle.
+
+Moralement, leurs âmes étaient de niveau; rien que de s’aborder, elles
+fusionnaient ensemble. Ce qui les séparait souvent, c’était cet amour
+inexprimé du vieil homme pour elle, mais, en sa présence, elle oubliait
+à demi le danger; ou bien elle ne songeait plus qu’à la douceur de cette
+affection, en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était bon de se
+retrouver dans la pensée de Samuel qui sanctifiait tout!
+
+ * * * * *
+
+Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé par cette querelle avec
+Nathée, qui avait aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les
+trouva tous deux attardés à causer dans le petit salon d’en bas. Leurs
+visages s’éclairèrent à sa vue; mais lui restait ombrageux. Il n’avait
+plus cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui: «Ce brave
+garçon de Samuel Wartz.»
+
+Le docteur commença:
+
+--Mon cher Wartz, nous causions de vous. Écoutez votre femme, ne
+dédaignez pas ses conseils; c’est en qualité de médecin que je parle;
+elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser mon autorité médicale,
+n’est-ce pas?
+
+--Qu’est-ce qu’il y a? fit-il avec une surprise un peu maussade, suis-je
+malade?
+
+--Vous avez ce soir de la température, reprit Saltzen en riant, et vos
+nerfs ne vont pas.
+
+--Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui posant deux doigts sur
+les tempes.
+
+Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète, qu’ils se
+liguaient tous deux pour la lui arracher, et cela le raidit davantage
+contre tout abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à quel point
+l’esprit de lutte l’avait dominé:
+
+--On ne va pas à la guerre sans recevoir de blessures.
+
+--Vous voyez bien qu’il souffre! s’écria Madeleine.
+
+Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon trop heureux, qui
+connaissait à la fois la possession de tous les bonheurs, lui semblait
+par trop ironique. «Et moi?--pensait-il;--elle n’y a pas songé, la
+cruelle petite fille, quand elle caressait, à mes yeux, le front de son
+mari, pour un peu de migraine d’ambition qui le tourmente!»
+
+--Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils furent seuls, j’ai
+besoin de toute ma nuit et de mon esprit libre.
+
+La jeune femme lui voyait des yeux pleins de reproches: comme elle le
+redoutait tant, la visite du docteur lui avait déplu; mais il n’en dit
+pas un mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant son repas,
+toute seule, très tristement devant Hannah qui la servait, elle se
+rappela les mots qu’elle avait dits à Saltzen; elle les pesait tous, les
+retournait dans son esprit, recherchait quelles déductions alambiquées
+le vieil amoureux aurait pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien
+avait été trop familier, qu’elle y avait trop montré le défaut de
+l’amour de Samuel, cet amour si violent, si orageux, qui cachait des
+lacunes, et qui restait si différent du sentiment de Saltzen!...
+
+ * * * * *
+
+Pour Samuel, ce fut la grande nuit.
+
+Il avait dit, l’autre soir: «Dans six semaines, je serai prêt.» Et voilà
+que le travail prévu de tous ces jours devait s’accomplir en une nuit.
+Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé; mais sa loyauté foncière
+soulevait maintenant en lui des doutes, des craintes, des incertitudes;
+il avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La figure désolée
+d’Hannah était sans cesse devant lui, et il se répétait les paroles du
+docteur: «J’ai peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste.» Pauvre
+petite Hannah! aurait-elle tant pleuré si elle avait été la servante
+vulgaire et ignorante que sa naissance eût dû faire d’elle? Et il
+voyait, dans l’avenir, des centaines et des milliers de filles du peuple
+tendre les bras vers lui, retenant dans leurs yeux des larmes qu’il
+consentait en ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture populaire,
+le créateur de ces êtres troublés dont sa loi, ne pouvant faire des
+hommes cultivés et instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et
+reculé les horizons.
+
+Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire, ne pouvant guérir la
+misère, il l’approfondissait encore. Dans les siècles à venir, son nom
+comparaîtrait devant les générations, et les penseurs de demain, devant
+toutes les tristesses sociales, diraient âprement: «Voilà les fruits de
+la loi Wartz!»
+
+Les heures se succédaient aux horloges de la maison silencieuse. Il
+avait entendu s’éteindre un à un les bruits ménagers, et là-haut, dans
+sa chambre, les pas de sa chérie qui devait être maintenant endormie.
+Soudain la porte de son cabinet s’ouvrit, et Hannah entra, avec un
+guéridon chargé de victuailles.
+
+Elle disait:
+
+--J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille toute la nuit;
+voici quelques provisions: ce sont des choses légères qui n’empêcheront
+pas monsieur de travailler du cerveau.
+
+--Merci, Hannah.
+
+Mais le guéridon posé à portée de la main du maître, de son pas glissé,
+ouaté, un peu mystérieux, elle avait regagné la porte et disparu.
+
+Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon, de chocolat emplissait
+la pièce. Avec un bien-être sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger, il
+allait manger! Le corps a de ces revanches sur l’esprit excédé, et, dans
+une joie friande, il but le bouillon avec un verre de vin vieux.
+
+Pourquoi était-il différent, à cette minute, et comme moins seul que
+tout à l’heure, dégagé de la sinistre amertume où il s’enlizait? A peine
+cette jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant seulement
+touché de son attention. La pièce silencieuse semblait avoir gardé le
+rayonnement de quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude
+discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité qui passent. Et par
+contraste, il se rappela la domesticité du château d’Orbach, sur
+laquelle il avait dû souvent exercer de la surveillance: les valets
+plats et cyniques, les servantes rustaudes et flatteuses, tous marqués
+de l’empreinte servile, joignant à la malpropreté extérieure celle des
+vices, triviaux en tous leurs gestes comme en toutes leurs pensées.
+
+«Oh! cette fine, cette délicate Hannah!» pensa-t-il dans une sensation
+soudaine de délivrance.
+
+Ce fut une révélation. La petite servante à la culture secrète était le
+symbole d’une étape douloureuse dans la progression de la masse humaine.
+Mais dans ce type transitoire entre la rusticité passée et l’âge des
+mentalités plus affermies, fleurissaient déjà glorieusement les vertus
+exquises de la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine
+qu’étouffaient les regrets d’une autre vie, elle connaissait, dans son
+humble service, les plaisirs intelligents de bien faire, de comprendre
+mille choses, de s’associer par un regard, par un mot, à la vie de ses
+maîtres, comme tout à l’heure, quand elle avait parlé, avec un air
+complice et entendu, du «travail cérébral de monsieur».
+
+--Elles souffriront peut-être, mais elles seront meilleures! s’écria
+Wartz illuminé d’une conception nouvelle.
+
+Et que serait-ce, quand deux ou trois générations, de plus en plus
+affinées, seraient issues de ce sang plébéien que la cérébralité
+travaillait déjà comme une énergie épurante? Et il voyait s’établir une
+progression morale lente et secrète, d’âge en âge, comme une marche à
+l’épanouissement magnifique de la masse populaire, jusqu’au jour où,
+l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans désordre entre les
+métiers manuels et les cerveaux pensants.
+
+Alors, sans pouvoir retenir des larmes que l’épuisement nerveux lui
+arrachait, d’une écriture pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une
+seule fois la plume, ayant devant les yeux la vision de cette République
+vers laquelle il marchait toujours, sans souci de ce que son pied
+foulait dans la course, il écrivit son discours du lendemain.
+
+
+
+
+IV
+
+LA SÉANCE
+
+
+On entendait le piétinement des délégués qui gagnaient leurs bancs. Des
+groupes se formaient dans l’hémicycle; le murmure des chuchotements
+s’enflait, et lentement la salle continuait à s’emplir. Une horloge
+minuscule, placée au-dessus de la porte des couloirs, marquait deux
+heures moins dix. A pas de loup, sans être vu, arriva M. de Nathée, le
+président; avec son élégance discrète, il gravit les marches; soudain,
+on l’aperçut à son fauteuil, de sa longue main blanche mettant en ordre
+des papiers. Plusieurs délégués se retournèrent vers les tribunes qu’ils
+lorgnèrent; elles se garnissaient de public, de femmes surtout, parmi
+lesquelles ils reconnaissaient de jeunes et jolies habituées, de ces
+amies inconnues pour lesquelles ils soignaient leurs discours. Mais
+aujourd’hui, dans l’ombre d’une draperie rouge se dissimulait une
+nouvelle venue, jeune, pâle et mystérieuse, vêtue de noir. Sa beauté
+fine attira les regards, mais personne n’eût pu la nommer.
+
+Les bancs du centre s’étaient emplis les premiers. Il entre dans la
+nature des partis modérés plus de ponctualité dans l’accomplissement de
+leurs fonctions. Ils méprisent la politique d’à-coups: ce sont des
+réguliers.
+
+Samuel Wartz prit sa place dans les bancs de la gauche sans être
+remarqué. Rien ne l’avait jamais signalé à l’attention. On le
+connaissait à peine.
+
+Peu à peu, la sourde rumeur des conversations s’était élevée avec
+l’appoint des nouveaux arrivants. Le contingent habituel des délégués
+était atteint. L’horloge marquait deux heures moins cinq, et dans la
+grande Assemblée en pleine attente, des courants, des frémissements
+anormaux commencèrent à courir. C’était une inquiétude bruissante partie
+d’un point et qui se propageait jusqu’aux extrémités de la salle. Elle
+se transforma en une clameur étouffée, quand, dans la tribune royale, la
+porte du fond s’ouvrit et que des laquais du palais vinrent apprêter le
+trône de la souveraine: un fauteuil aux chambranles dorés monté sur une
+petite estrade en vieille tapisserie.
+
+C’était donc vrai? La Reine allait venir! Ce fut une stupeur. On savait
+qu’en dehors de la séance mensuelle qu’elle devait présider, la
+Constitution lui réservait le droit d’être présente à certains débats
+importants ou critiques. Or, dans cette calme et heureuse monarchie, on
+ne se rappelait pas l’avoir vue faire usage de ce droit inutile. La
+soudaineté de son acte était troublante; une immense interrogation
+montait de l’Assemblée avec le vacarme d’innombrables voix que rien ne
+contenait plus. Et là-haut, M. de Nathée, n’ayant aucun mandat pour
+imposer le calme avant l’ouverture de la séance, agitait en vain ses
+belles et longues mains dans un geste apaisant.
+
+Soudain, le nom de Wartz fut jeté par quelqu’un comme une explication;
+elle courut la salle et tous les yeux cherchèrent à son rang le jeune
+député obscur de la gauche. Mais son seul aspect démentait le bruit
+lancé, d’un coup monté par lui.
+
+L’air indifférent, il s’était accoudé à son pupitre, jouant avec sa
+règle dont son ongle grattait la moulure, d’un bout à l’autre. C’était
+bien le délégué anodin, celui dont le rôle consiste à faire nombre; on
+s’était trompé.
+
+Personne ne soupçonna qu’à cette minute, sous cet extérieur glacial,
+tout son être moral défaillait et qu’il n’existait pas pour lui d’autre
+bruit parmi cette agitation de la salle, que celui de son sang battant
+dans ses artères. La tribune où il allait monter, tout à l’heure, ne lui
+apparaissait plus que dans un nuage. Quand la salle fut garnie à point,
+et qu’il eut devant lui tous ces hommes dont il avait fait le rêve de
+capter les volontés et de posséder les intelligences, il se dit en
+lui-même: «J’y renonce.» Il sentait maintenant sa témérité, le danger
+d’avoir échafaudé son acte d’aujourd’hui sur le hasard de la surprise.
+Et ce doute de soi lui fut soudain si angoissant que des gouttes de
+sueur lui perlèrent au front.
+
+--Wartz! dit doucement quelqu’un.
+
+Il leva les yeux; Saltzen était debout devant lui, comprenant tout à la
+détresse révélatrice de son visage.
+
+--Wartz, que me dit-on... est-ce vrai?
+
+--C’est vrai, répéta-t-il, très morne. J’ai voulu jouer la grosse
+partie. Je crois que j’ai été fou... je n’y vois plus clair... je ne
+sais plus...
+
+Alors, celui qu’on avait écarté, celui à qui Samuel s’était dérobé comme
+on se libère d’un importun fut pris soudain de compassion pour ce jeune
+lutteur découragé. Il oublia ses griefs et sa fierté.
+
+--Dans les couloirs, tout à l’heure, on m’a conté votre affaire. Vous
+vous êtes défié de nous, vous avez craint notre vieille sagesse, vous
+vous êtes moqué de toute prudence et de toute expérience. Vous avez bien
+fait. Votre foi sauvera tout. Nous aurions voulu, nous autres, jouer les
+maîtres avec vous, parce que vous avez vingt-huit ans; mais le maître,
+c’est vous!
+
+Il se grisait à son propre enthousiasme: il s’approcha de plus près de
+Wartz et s’appuyant d’une main à son épaule:
+
+--Ah! Wartz! Wartz! qui aurait cru cela, que vous nous auriez tous menés
+un jour? L’aurais-je cru moi-même, si confiant que je fusse en votre
+étoile, jusqu’à cette idée formidable que vous avez eue de vous attaquer
+tout seul à la Constitution! Tout seul, n’est-ce pas? Ah! vous êtes un
+homme d’État.
+
+Samuel se sentait renaître; le docteur l’électrisait.
+
+--Oh! quelle séance, quelle séance! murmurait le vieux délégué. La Reine
+sera là; elle vous a deviné, elle a voulu livrer le suprême combat.
+C’est le Passé qui se défend contre l’Avenir! Dire qu’il va nous falloir
+opter entre cette belle dame de légende et votre rude République! Tenez,
+je la revois le jour du Sacre. Le grand manteau brodé d’or, aux dessous
+d’hermine, s’épandait autour de sa personne gracile, la lourde couronne
+dynastique écrasait son front délicat. Elle avait dix-huit ans, et ainsi
+à genoux dans le chœur de la cathédrale, toute blanche sur le fond gris
+des pierres, inondée de la clarté des cierges, avec des chasubles d’or
+processionnant autour d’elle, c’était le moyen âge vivant, c’était toute
+l’Histoire. Et c’est à une telle créature qu’il va falloir, quelque
+jour, signifier l’exil, montrer la frontière, en la chassant de ce pays
+où elle est enracinée comme un arbre à sa terre... Oui, il faudra faire
+l’odieux geste, et je le ferai, et je voterai avec vous, parce que les
+temps sont accomplis, et qu’il n’est tout de même plus séant de
+demeurer, les huit millions de Poméraniens que nous sommes, sous la
+férule d’une femme, et que nous souffrons de mille maux qu’elle
+entretient sous son charme. Que voulez-vous, nous sommes mûrs pour la
+République, et les systèmes d’État nouveaux sortent, non point du
+vouloir de quelques-uns, mais des successives maturités nationales comme
+la graine sort d’un fruit, naturellement...
+
+Wartz continuait de gratter du bout de l’ongle la moulure de sa règle,
+comme un homme qui ne pense à rien. A ce moment, il se fit un grand
+silence. On vit au fond de la tribune royale la portière rouge se
+soulever; deux chambellans, deux gardes blancs, hallebarde au poing,
+vinrent se ranger aux deux côtés, et la reine entra.
+
+Cette arrivée, alors qu’on ne soupçonnait rien d’alarmant et que la
+Révolution fatale demeurait si lointaine et imprécise, fit courir dans
+toute la salle un frisson tragique. Le public surtout, moins prévenu que
+les Délégués, en conçut une impression de terreur. On dévorait des yeux
+la souveraine pour lui arracher le secret de son acte, mais elle était
+impénétrable. Très imposante dans sa robe de velours noir, avec son
+ordinaire quiétude, elle promenait les yeux longuement, froidement sur
+l’Assemblée.
+
+--La séance est ouverte, dit le président de Nathée dont la voix vibra
+longtemps dans l’enceinte silencieuse.
+
+Wartz songea comme la veille: «C’est la grande arène.» Et surchauffé,
+enfiévré par les paroles de Saltzen, il eut cette idée que comme dans
+les scènes antiques, ils étaient, la Reine et lui, deux gladiateurs
+qu’on mettait en présence devant l’amphithéâtre haletant.
+
+Béatrix se leva. Il y eut de lourdes minutes de silence. Sa main gantée
+disposa quelques papiers sur le rebord de la tribune, et sa voix aimée,
+que pas un Poméranien ne pouvait entendre sans émotion, sa voix triste
+et chaude prononça:
+
+--Messieurs, l’ordre du jour de cette séance comporte la proposition,
+faite par l’un de vous, d’un projet de loi dont la portée est immense.
+Notre rôle n’est pas d’intervenir dans vos discussions de législateurs.
+Mais il s’agit aujourd’hui d’une question si grave, que notre règne n’en
+a pas rencontré de telles jusqu’ici. Et il nous a paru bon de vous
+apporter cette collaboration si naturelle: la pensée de votre Reine.
+
+Pendant que la droite exaltée et frémissante applaudissait l’Idole, un
+incident naissait autour de Wartz que ses collègues de la gauche, Braun
+en tête, apostrophaient. C’était ceux qu’on appelait communément «le
+Groupe». Indignés lorsque avait éclaté publiquement cette affirmation du
+coup monté sans eux, leurs calculs, leurs ambitions déjoués, ils ne
+trouvaient plus de mots assez virulents pour qualifier la trahison de
+Wartz. On entendait Braun s’écrier:
+
+--Votre folie aura perdu la République.
+
+Mais, impassible, il supportait ce flot d’injures, sans qu’on pût savoir
+si elles le paralysaient ou manquaient de l’atteindre.
+
+La Reine avait repris la parole; ce bruit de querelle couvrait sa voix.
+On entendait seulement des lambeaux de phrases: «Instruction populaire
+obligatoire... seulement spectateur de vos travaux... toutes réserves
+faites sur notre pouvoir exécutif... sanction...»
+
+Le malheureux baron de Nathée, suppliant et agité, entendait ces mots
+royaux et sacrés se perdre dans un bruit de dispute, et, devant une
+semblable abomination, il perdait la tête. Les ministres s’agitaient;
+celui de l’Intérieur surtout, pétulant et nerveux dans sa petite taille,
+semblait ne pouvoir tenir en place; il regardait rageusement le
+président dont l’autorité défaillait à un moment si critique.
+
+Mais une voix d’homme éclata:
+
+--Silence! je veux entendre.
+
+C’était Samuel Wartz qui, impérieux, s’était levé, et faisait taire
+autour de lui les indignations et les colères. Ce fut comme un
+enchantement; la rumeur s’éteignit. La voix douce de la Reine emplissait
+seule le grand cénacle. Elle disait:
+
+--«... Mais nous voulons qu’avant de vous livrer à l’étude de cette loi
+sur l’instruction obligatoire en Poméranie, vous connaissiez notre
+sentiment sur un sujet si grave. Certes, le côté séduisant de ce projet
+ne nous a pas échappé. L’idée de ce développement du peuple par
+l’instruction est fort belle; c’est même, à notre sens, la plus belle
+utopie d’un législateur. Mais à côté de ce monde des Idées, qui est
+votre domaine, messieurs,--à vous de qui c’est la fonction d’émettre au
+jour le jour, devant le Gouvernement qui vous écoute, les théories
+émanant des fluctuations mentales du pays,--à côté de cette région
+abstraite où vous planez, il y a la réalité de l’organisme national; et
+c’est un champ d’expériences où ne réussissent pas toujours les systèmes
+élaborés dans le vague de la spéculation. Vous avez le droit de vous
+cantonner dans le rêve, mais ce droit n’appartient pas aux chefs d’État,
+qui tiennent entre leurs mains ces grandes réalités si absolues: les
+peuples. Et quelquefois, ce qui est vérité dans la pureté de vos belles
+conceptions, devient erreur en se réalisant dans la vie pratique. Nous
+craignons que la question actuelle ne soit dans ce cas. Nous avons
+observé les États qui, avant nous, avaient tenté la grande aventure où
+vous nous engagez; il ne nous a point paru qu’ils fussent plus parfaits,
+plus forts, plus heureux, pour avoir créé dans la basse classe des
+intelligences plus lucides, et répandu à profusion les bienfaits de
+l’Instruction. Physiquement ils ont connu au contraire une dépression,
+parce que l’esprit ne s’élève à un certain niveau qu’aux dépens de la
+puissance matérielle, cette puissance brutale qui est la base de la
+grandeur dans un pays. Socialement, ils n’ont pas acquis dans le sens
+pacifiant ce qu’on espérait. Au contraire, les haines entre les classes
+sont devenues plus violentes. Le serviteur s’est cru l’égal du maître,
+le maître a méconnu son seigneur. Partout a régné un désordre
+qu’ignorent les nations où, sans confusion, les graduations sociales
+sont délimitées. Nous savons que nous heurtons ici un état d’esprit qui
+se fait très violent dans notre pays, et qu’à beaucoup, aujourd’hui,
+cette confusion morale des classes plaît au contraire. Mais
+rappelez-vous qu’au blason de la Poméranie figurent un lion et une
+colombe: un lion parce que nos aïeux ont été forts, une colombe parce
+qu’ils ont été simples. Un état d’esprit est une chose transitoire sur
+laquelle le législateur ne doit pas s’appuyer; mais ces emblèmes
+éternels laissés dans l’histoire comme une empreinte par le génie même
+d’une nation, voilà sur quoi doit être édifiée la loi. Or, la simplicité
+n’est plus la vertu d’un peuple inquiet que mille soins divers occupent,
+ni la force, celle des générations que le travail cérébral anémie. Que
+dirait une mère si l’on s’emparait de son enfant, dont la complexion
+frêle lui inspire des inquiétudes, pour l’épuiser et le ravager par des
+études auxquelles il est impropre? Hélas! messieurs, qui est ici
+l’enfant, et qui est la mère? Qui est plus enfant que ce peuple,
+inconscient de l’austérité de sa vie, toujours rieur et satisfait, soit
+qu’il reste le grand nourricier de la patrie avec les laboureurs, soit
+qu’il arrache à la terre notre richesse nationale avec les mineurs! Mais
+aussi, qui est plus mère que nous dont toutes les secondes, toutes les
+pensées, toutes les forces, appartiennent à ce peuple poméranien, au nom
+d’une fonction tyrannique et douloureuse, mais qui fait notre orgueil,
+et qui procède mille fois plus de la Maternité que de la Royauté! O
+peuple bien-aimé! ta puérilité nous est sacrée comme nous l’est ton
+contentement; nous voulons te laisser vivre encore, demain comme hier,
+d’un morceau de pain et d’une chanson, notre main restant posée sur ton
+front d’ignorant pour te cacher les horizons qui troublent, les idées
+qui attristent, la science de ce qui tue. Nous voulons défendre ta
+naïveté contre ceux qui te feraient une âme tourmentée et malade; tu es
+notre fils préféré; brise la houille dans les cavernes, sème le blé au
+grand soleil des champs, fabrique obscurément tes merveilles dans les
+usines, sois la vie de la nation, mais sans le savoir. Qu’on laisse à
+tes armes la colombe à côté du lion, car la Destinée les a liés l’un à
+l’autre, et quand l’oiseau blanc s’envolera, le jour sera proche où doit
+périr ta force!»
+
+Elle s’était émue un peu à la fin, en parlant; sa voix fatiguée était
+graduellement retombée aux notes basses et sourdes, mais pas un de ses
+mots n’avait échappé à son auditoire silencieux et recueilli. Quand elle
+se tut et s’assit, en ramassant les papiers où ses yeux avaient cherché
+des points de repère au long du discours, il y eut dans l’Assemblée une
+hésitation dramatique. L’ovation des royalistes fut timide. Dès qu’il
+s’agissait de la souveraine, on était décontenancé; il ne semblait pas
+décent de déchaîner un tapage brutal, et la frénésie un peu barbare du
+choc des mains paraissait hors de propos pour acclamer cette femme qui
+venait de tenir des centaines de personnes sous le charme, en prononçant
+des paroles à mi-voix. Ils avaient ce geste touchant d’applaudir, les
+mains levées vers elle, attitude inconsciente qui justifiait si bien le
+mot d’«Idole» qu’avait employé Saltzen. Mais un murmure désapprobatif et
+mal retenu montait de la gauche; tandis que le centre, habituel appui de
+la souveraine, malgré des frémissements, des inquiétudes et une émotion
+manifestes, gardait un silence glacial. Saltzen lui-même, dans ce
+mélange d’ironie et de sentimentalité, dont il était pétri, s’enlevait
+une larme du bout du doigt, tout en disant:
+
+--Pas mal, le discours, pour avoir été écrit par Hansegel. A vous,
+Wartz, maintenant!
+
+Mais il avait beau regarder Samuel, il ne pouvait deviner ce que pensait
+le jeune homme; personne n’aurait pu le deviner. Du coin de sa loge où
+elle ne le quittait pas des yeux, la pauvre Madeleine, tremblante, toute
+confiance perdue, sûre maintenant d’un insuccès terrible, sentait naître
+en elle pour son «grand homme» d’autrefois un genre d’amour spécial, un
+peu désenchanté, mais dépouillé de vanité: la tendre pitié des femmes.
+Toute la Délégation s’occupait de lui, à cette minute, fort
+désavantageusement. Les voisines de Madeleine en parlaient même tout
+haut, instruites par le président qui avait pris sur lui de changer
+l’ordre du jour, afin de permettre à l’Assemblée d’entendre
+immédiatement la réponse à la Reine.
+
+--La parole, avait-il dit, est à monsieur le délégué Wartz, pour
+l’exposition de son projet de loi.
+
+Et toutes les belles dames, saisies de curiosité, se penchaient pour le
+chercher du regard:
+
+--N’est-ce pas lui?
+
+--A-t-il du talent?
+
+--Eh! eh! comme ceux qui ne s’en servent jamais.
+
+--S’il avait un grain de bon sens, dit quelqu’un, après le discours de
+la Reine, il retirerait son projet... S’il parle quand même, c’est un
+homme fini; jamais il ne s’en relèvera.
+
+Et serrée contre la draperie, très mince dans le drap sombre de sa
+jaquette, bien en face de la tribune, Madeleine vit son mari quitter
+lentement sa place pour en gravir les degrés.
+
+Wartz la chercha des yeux; elle lui sourit; mais déjà il ne la regardait
+plus, attiré par l’autre femme, l’ennemie, qui le dévisageait là-bas à
+la tribune royale. On aurait cru les voir se défier...
+
+Alors, de toute la salle, un murmure d’animosité monta contre le jeune
+homme. La droite, royaliste en cette minute, souhaitait peut-être moins
+son échec que ne le faisait son propre parti, la gauche, dont il avait
+déjoué toutes les ambitions, et le centre faisait chorus contre lui.
+
+Une minute il demeura silencieux. Ses bras croisés ne se dénouèrent pas.
+Il allait parler sans gestes, sans effets. Un instant encore, il
+contempla ces yeux inquiets dardés sur lui par centaines. Puis sa voix
+s’éleva, jeune, puissante et grave:
+
+--«Je demande, messieurs, une chose unique, c’est qu’un minimum de
+connaissances soit exigé de chaque enfant poméranien, avant que
+l’atelier, la mine ou les champs le prennent. Je demande, non point une
+culture impossible, mais quelques lumières, et ces connaissances
+préliminaires qui orienteront son jeune esprit vers des sphères
+inconnues aux illettrés. Je demande que, ne pouvant lui infuser la
+science, on mette entre ses mains l’outil pour l’acquérir, c’est-à-dire
+qu’on lui crée un cerveau avide de savoir et une intelligence aiguisée.
+
+«Vous venez d’entendre contre mon projet de loi les arguments troublants
+d’une auguste bouche. Ils ne m’ont pas surpris, car je les avais prévus.
+J’accorde, messieurs, qu’une âme dégagée des limbes de l’ignorance,
+exposée toute nue aux âpretés de la vérité souffrira mille blessures,
+auxquelles les inconscients seraient invulnérables. Nous le savons tous,
+et si je songe à l’auditoire de lettrés, de savants, de penseurs, qui
+m’écoute, je sens bien inutile de rappeler cette misère supérieure de
+ceux dont l’esprit s’est élevé au-dessus de la masse. «Savoir, c’est
+penser, et penser, c’est souffrir!»
+
+«Pourtant, messieurs, quel est celui d’entre vous, écrivain, homme de
+science, artiste, exerçant enfin l’un de ces métiers de l’esprit, qui
+ont fait de vous des délicats, des difficiles à satisfaire, quel est
+celui d’entre vous qui troquerait son sort contre celui d’un ignorant?
+Ah! dans vos villégiatures, les beaux soirs d’été, quand vous souffriez
+de vagues ennuis sans cause, en voyant le laboureur obtus et las,
+ruisselant de sueur, mais joyeux d’un appétit de bonne santé, rentrer
+chez lui en chantant, vous avez dit bien souvent: «L’heureux homme!»
+Eussiez-vous désiré prendre sa place, messieurs? Et si vous l’avez
+souhaité de bonne foi, si vous avez aspiré vraiment à redescendre dans
+ces couches épaisses, que n’avez-vous fait de vos fils des rustres?
+
+«Mais je vois, au contraire, que plus marchent les temps et plus se
+chargent les programmes des cours dans les institutions où s’élève la
+jeunesse aristocrate. La tendresse de la bourgeoisie pour sa progéniture
+multiplie autour d’elle les dons de l’instruction. Vous orientez sans
+cesse vos enfants dans une voie intellectuelle plus haute. Pourquoi me
+dire alors que l’intellectualité est un fléau, quand vous vous en servez
+comme d’un bienfait?
+
+«Mais quoi, messieurs, ce bienfait, vous le réservez à vos fils?
+Pourquoi donc en priver les fils de la plèbe? Serait-ce pour qu’un jour
+ceux-là pussent mieux dominer ceux-ci?...»
+
+Quelque chose d’étrange avait, depuis qu’il parlait, saisi la salle. Sa
+voix au timbre indéfinissable, son débit lent et simple, son immobilité
+même, étaient impressionnants. Un silence absolu régnait, où vibrait sa
+parole. A cette dernière allusion qui visait la peur bourgeoise de la
+démocratie, la gauche frémit, et se ressaisissant, malgré elle
+applaudit. Le centre, silencieux, mais déjà ébranlé, écoutait, à la fois
+effrayé et séduit. Quant aux royalistes, ils attendaient encore que le
+tribun s’attaquât aux prérogatives royales pour faire éclater d’unanimes
+protestations. Alors, quand il eut cette conscience subtile et grisante
+que connaissent les orateurs, de posséder son auditoire dans le
+recueillement et la sympathie, une assurance extraordinaire envahit le
+jeune délégué. La folie de son idée lui revint, les mots abondaient pour
+la traduire; il en sentait toute l’exaltation et l’ivresse. Et l’on se
+rappela soudain les rhéteurs célèbres du Parlement poméranien, ces vieux
+délégués disparus qui incarnaient pour le pays l’art de la parole, et
+qu’on ne croyait plus remplacer à cette tribune.
+
+Il dit d’abord le grand devoir de ne pas ôter au peuple, ce frère
+souffrant, cet instrument de dignité qu’est l’étude. Il dit la plus
+impérieuse obligation de ne pas lui dérober la vérité. Il montra, avec
+une éloquence sobre et discrète, qui fit frissonner l’auditoire,
+l’évolution humaine, les étapes infinies de la race dans son ascension
+lente vers le mieux moral, et la correspondance avec cette amélioration
+de l’espèce d’une plus large part de vérité entrevue. Que venaient
+faire, devant ce panorama gigantesque de l’humanité en marche, les
+misérables craintes d’une période transitoire inquiétante, alors qu’il
+s’agissait d’obéir à l’immense, à l’implacable mouvement d’«en avant» de
+la destinée humaine?
+
+Le temps passait, le crépuscule hâtif des jours de janvier assombrit la
+salle. Une lumière mystérieuse jaillit pour continuer le jour,
+insensiblement; et Samuel Wartz parlait encore. Son discours, exempt de
+tout artifice oratoire, éclatant comme la voix même de la vérité,
+n’offrait à ses adversaires aucune faiblesse à laquelle ils pussent
+s’attaquer. La droite, recourant à l’argument des minorités, lança des
+imprécations d’impuissante colère. Mais sereine, sans lassitude ni
+désordre, la pensée du tribun se développait. Elle s’évasait du texte de
+cette loi qui en était l’assise, jusqu’au code complet de la révolution.
+
+--Bourreau du peuple! Utopiste! interrompaient les royalistes, enfermés
+dans la casuistique de Béatrix et de Hansegel.--Est-ce avec ces rêveries
+qu’on gouverne!
+
+Alors il parla de la période proche et qu’on devait prévoir à des signes
+fatidiques, où ce peuple serait appelé à se conduire lui-même. Une
+urgence troublante s’imposait de lui verser à flots la lumière. Et il
+lança, d’une voix qui tremblait d’émotion secrète, l’indiscutable
+statistique des illettrés en Poméranie, cette évocation d’une masse
+compacte, profonde et obscure, où gisait une force aveugle, sans
+orientation. Comme il criait cette phrase: «Des écoles! des écoles pour
+instruire le souverain de demain!» la droite affolée voulut couvrir sous
+le tumulte une vérité aussi intolérable. Il sentait en parlant les
+poings se tendre vers lui. Mais il calma cette effervescence avec la
+déconcertante maîtrise qui avait tout à l’heure subjugué les autres:
+
+--Cette loi n’est pas mon œuvre, mais celle de la fatalité. C’est la loi
+de l’Époque. Si j’eusse manqué d’en écrire les termes, elle serait
+sortie d’elle-même de l’esprit national, et il s’en fût trouvé cent
+autres pour la dicter.
+
+Et de même, sans attaquer directement la Reine par un seul mot, il
+établit tranquillement cette autre chose fatale: la République, de telle
+manière que, dilemme poignant, l’applaudissement à son discours, tout à
+l’heure, serait la grande répudiation morale, la première, signifiée à
+la souveraine, et le silence, au contraire, le désaveu de ce qui était
+pour la majorité ici la secrète foi politique.
+
+Puis l’ascendant magnifique qu’il avait conquis sur cette Assemblée
+autorisant toute liberté, il finit sur le chant exalté de cette époque
+prochaine où le peuple libéré secouerait sa tutelle et serait son seul
+maître.
+
+Wartz se tut.
+
+Il avait remué dans les cœurs tous les sentiments de l’heure actuelle,
+cette maturité d’idées qu’avait évoquée Saltzen, et dont le fruit tombe
+naturellement. Il avait suscité des fois nouvelles, infusé de l’énergie
+aux tièdes, embrasé les fervents, fait couler la fièvre dans les
+artères. Cependant l’Assemblée demeurait silencieuse, acculée à cette
+obligation terrible de manifester contre la Reine ou d’étouffer son
+propre enthousiasme. Il se passa une de ces secondes historiques, où
+l’on sentit se poser dans la salle muette le grand cas de conscience
+national.
+
+--Bravo! cria soudain Saltzen.
+
+Et le feu prit à ces cerveaux trop surchauffés, le tumulte se déchaîna;
+l’admiration éclatait pour ce nouveau génie qui se révélait, pour sa
+jeunesse, son éloquence, sa personne même. On fut ivre, et Béatrix ne
+compta plus. En descendant les marches de la tribune, Wartz entendit
+monter l’assourdissante clameur de son nom répété, et il y avait des
+cris, des phrases entières que noyait le bruit; toute la Délégation
+était debout, et la droite royaliste, impuissante à protester, essayait
+de couvrir les acclamations par le tapage rythmé des règles sur les
+pupitres. Jamais le Parlement n’avait offert pareil spectacle; dans les
+tribunes, des discussions naissaient; les femmes penchées au dehors
+applaudissaient, grisées de cette nouvelle gloire qui se levait; et l’on
+vit tomber aux pieds du jeune orateur, en symbole d’hommage dont on ne
+pouvait juger en un pareil moment s’il était ridicule ou touchant, une
+rose de soie arrachée à quelque joli chapeau d’élégante. Et tout ce
+bruit de tempête fait de cris, de rumeurs sourdes, du grand houhou des
+délires publics, montait sans cesse, pendant que, régulièrement, en un
+mince tintement d’alarme, la petite sonnette présidentielle, aux mains
+du baron de Nathée, s’agitait sans qu’on l’entendît. Une seule personne,
+peut-être, la sentait lui résonner sinistrement dans l’âme, c’était la
+Reine. Hélas! la petite sonnette tintait le glas sur les beaux jours de
+la popularité, elle donnait l’avis effrayant des choses qui se
+préparaient. Comment imaginer l’angoisse de cette maîtresse d’État à
+cette minute critique! Ce grêle tocsin prophétique lui créait, sans
+doute, des visions sanglantes de révolution: la guerre dans les rues,
+les incendies, les atrocités dont est capable un peuple dément: et il
+sonnait encore le désagrègement social, la dislocation du trône, et ce
+qui fait l’épouvante des rois, leur honte sacrée: la chute dynastique.
+Elle avait reçu l’outrage national; le pays politique s’était détourné
+d’elle, et son blanc visage de cire, dans les chatoiements noirs du
+costume, n’avait pas eu la faiblesse d’un spasme. Ses yeux bruns, doux
+et puissants, regardaient toujours dans l’infini, mais elle, personne ne
+la regardait plus. Ses fidèles partisans même que la colère suffoquait
+pensaient cent fois plus à leur haine intransigeante qu’à l’océan
+d’amertume qui la submergeait.
+
+Le triomphe de Wartz durait toujours. Si les acclamations faiblissaient,
+il en éclatait aussitôt d’autres plus impétueuses, et ce torrent venait
+l’atteindre à sa place, affaissé à son pupitre, le front posé sur son
+poing crispé. Ses amis l’entouraient maintenant, tous subjugués, comme
+des courtisans, flattant, moitié par instinct, moitié par entraînement,
+celui qu’ils écrasaient de leur colère tout à l’heure. Saltzen ne disait
+rien, mais son visage ruisselait de larmes; il ne cessait de regarder
+Samuel, fier de lui comme un père, et tout l’orgueil de l’ovation, c’est
+lui qui le savourait.
+
+M. de Nathée parlait; tous ses mots se perdaient dans ce tonnerre. On
+eût dit un homme essayant de commander à l’orage. Tout à coup, le
+ministre de l’Intérieur quitta son banc et se dirigea vers la tribune.
+Béatrix le suivit des yeux, éperdument. Avec Hansegel, ce petit homme
+noir trapu et bougeant était son conseil; il pouvait être son salut;
+tout ce qui lui restait d’espoir, elle le mit en lui. Mais, au pied des
+marches, un incident arrêta le ministre, une de ces énigmes
+parlementaires que la foule ne peut comprendre et que le vacarme rendit
+obscure même aux politiciens. C’était Wallein, l’impétueux libéral, qui
+avait bondi derrière lui, puis le royaliste Stalberg. Et tous trois, la
+paume accrochée à la rampe, se disputaient la chaire avec une ardeur qui
+touchait à la frénésie. Ils durent s’injurier, mais rien ne
+s’entendit...
+
+Après, ce furent des coups de théâtre successifs; la tragédie se
+précipitait. Quand le ministre eut gagné la tribune, le tapage atteignit
+son paroxysme; on criait: «Démission! Wartz ministre!» d’un unisson si
+puissant, qu’on eût pu croire à un chœur d’innombrables voix. Toute la
+gauche lança le grand cri de guerre: «Vive la République!» Et ce fut
+peut-être cet élan de folie, l’acte le plus vif de la journée, quand on
+songe que la Reine était présente, qu’elle entendait, et que c’était une
+part importante de la Poméranie qui lui jetait en public ce défi.
+
+Les ministres, hués et injuriés par la gauche, reniés par le parti
+libéral dont ils étaient sortis, venaient de se décider à quitter la
+salle pour aller délibérer. On suivit des yeux avec enthousiasme ce
+premier acte de leur retraite. La défection la plus inouïe à leur égard
+était celle de ce même centre dont ils avaient toujours accompli la
+politique, et qui se retournait maintenant contre eux. Il ne régnait
+plus ici désormais ni mesure, ni logique; l’influence nouvelle qui
+venait de naître défiait tout raisonnement. On ne discute pas avec ces
+convictions spontanées et jaillissantes qui sommeillent au fond des
+cœurs, jusqu’au jour où sous un choc puissant elles s’exaltent en foi
+passionnée. Wartz semblait, par sa seule force, avoir imposé sa pensée à
+cette masse d’esprits; il avait seulement provoqué le choc déterminant
+du phénomène. Il avait emprunté son pouvoir à l’état inconscient des
+idées,--cette maturité mentale qu’entrevoyait Saltzen.--De même que la
+lumière ne prend son aspect que dans les substances qu’elle illumine, de
+même, l’éloquence du tribun n’avait trouvé sa véritable force qu’en
+rencontrant cet unisson mystérieux au fond des âmes. Son œuvre et sa
+gloire avaient été d’élever ces goûts secrets au-dessus du prestige de
+la Reine, dans ce parti libéral de qui la psychologie, à cette heure,
+était si curieuse.
+
+La Reine, alors que tout luttait contre elle: la poussée spirituelle de
+l’époque, les idées, et ce prodigieux talent de Wartz, s’était défendue
+jusqu’ici par un argument unique: le prestige de sa personne. Elle se
+faisait voir; elle s’offrait aux yeux, avec l’attrait royal et l’attrait
+féminin confondus en un seul charme. Soudain, comme si elle eût eu honte
+de mendier ainsi les ovations et l’enthousiasme, elle changea
+d’attitude. C’était le besoin d’agir qui reprenait sa puissante nature,
+et aussi une colère profonde qui la ravageait invisiblement sous son
+masque hautain. Elle qui se sentait toute autorité et loi souveraine, au
+point que ce sens du pouvoir s’identifiait avec le sens même de son
+être, se voyait tout à coup méconnue, reniée et impuissante. Roi, elle
+eût fait un coup d’État, elle eût appelé la garde. Wartz aurait été
+maintenu par la force, et la prison du faubourg, où l’on enfermait les
+condamnés politiques, lui aurait servi de lieu de méditation pour peser
+à son aise la suprématie de la Liberté sur la Monarchie. Mais ce moyen
+masculin ne pouvait être celui d’une créature de force douce comme elle.
+Elle biaisa. Il fallait une digue au flot montant qui la menaçait, elle
+voulut le détourner par adresse. Elle jeta les yeux sur ces effrénés qui
+gesticulaient dans les bancs de l’enceinte: elle y cherchait la
+complicité d’un homme sans laquelle si peu de femmes peuvent agir. Son
+regard choisit Wallein, Wallein dont la politique nerveuse, faite
+d’impressions, d’impulsions, d’agitations, serait plus malléable, plus
+soumise à ses influences. Elle se savait sur lui un grand pouvoir; de
+plus, il était l’un des plus avancés au large dans la tempête
+d’aujourd’hui; elle tenait ce sensitif par les mêmes fibres que le
+tenait l’Idée nouvelle. Ce serait son ouvrier.
+
+--Monsieur le président! appela-t-elle.
+
+Cette faible voix éteignit les autres bruits, le grondement de la salle,
+peu à peu.
+
+--Monsieur le président, voulez-vous transmettre à l’Assemblée ce désir
+de la Reine, que la séance soit renvoyée à demain?
+
+La rumeur reprit, avec un mouvement effrayant de tous les visages vers
+elle:
+
+--Non! non!...
+
+Et le bruit des protestations se prolongeait, s’enflait, atteignait dans
+sa véhémence le pire tumulte de tout à l’heure. Le président parla
+encore, il parla d’égards dus à Sa Majesté, de lassitude, et le «non»
+vibrait toujours, opiniâtre, inflexible. Chose troublante et magique de
+voir cette progression tangible de la puissance changeant de main,
+abandonnant les autorités anciennes, allant vers les bases de la Nation,
+vers le peuple dont c’était ici la Délégation.
+
+Les ministres revinrent. Les huées recommencèrent. Chacun d’eux
+s’installa à son bureau, et, d’une écriture plus ou moins prompte,
+rédigea la formule de démission. Il y eut un silence. Les délégués
+avaient repris leurs places. On les voyait accoudés à leurs pupitres,
+suivant du regard l’acte du ministère.
+
+Les démissions mises en liasse furent portées sur-le-champ à la Reine;
+et comme par enchantement, la suspension de séance fut décidée. La
+Délégation entière s’engouffra dans les portes, dans les couloirs; la
+salle se vida. La Reine était partie. C’était l’entr’acte silencieux où
+le drame allait faire vers le dénouement la glissade vertigineuse. Il
+présidait à cette séance, comme à toutes les grandes scènes d’histoire,
+quelque chose d’inéluctable que les volontés humaines ne dirigeaient
+plus.
+
+ * * * * *
+
+La dame en noir était maintenant assise dans le petit parloir des
+ministres, seule avec Wallein. Elle avait pris un fauteuil de bureau,
+autour duquel il la voyait ramener les plis en longs tuyaux brisés de sa
+jupe, et, debout, tout en l’écoutant, le délégué suivait machinalement,
+sous les mousselines de deuil du chapeau, les enroulements de sa jeune
+et somptueuse chevelure.
+
+Elle parlait avec fièvre, avec indignation, haletante encore de ne
+pouvoir laisser déborder tout ce qui l’étouffait de colère, et souvent,
+au milieu d’une phrase, un soubresaut de sa poitrine l’arrêtait. Elle en
+voulait au cabinet démissionnaire pour sa défection; elle en voulait à
+Nathée, à la droite royaliste, aux infâmes qui avaient osé, sous ses
+yeux, acclamer la République, aux traîtres libéraux qui étaient
+jusqu’ici son appui le plus ferme, _malgré_ leur indépendance d’idées,
+croyait-elle, _à cause_ de cette indépendance réellement. Elle se
+sentait offensée comme jamais reine ne le fut. Hélas, ces libéraux
+avaient applaudi Wartz! Après cet outrage, sur qui compterait-elle
+désormais?
+
+Et quand, femme habile dans la détresse, elle eut bouleversé les esprits
+de cet homme agité qu’elle avait devant elle, quand Wallein eut subi,
+jusqu’au fond de lui-même, l’émotion de voir ce douloureux courroux de
+reine, quand elle le sentit ému de cette auguste pitié qui ne se définit
+pas, celle qu’inspire la douleur et l’humiliation des grands, elle dit:
+
+--Monsieur le délégué, c’est en vous désormais que je place ma
+confiance; c’est vous que je charge de former le nouveau ministère. Vous
+le choisirez acceptable à tous, et capable d’être fidèle à la
+Constitution.
+
+Wallein se taisait.
+
+--Sera-t-il dit que vous refusez? fit-elle âprement en crispant au
+fauteuil sa main gantée.
+
+Wallein secoua les épaules.
+
+--Il est trop tard! murmura-t-il.
+
+--Trop tard?
+
+--La constitution dont parle Votre Majesté est sans force aujourd’hui.
+On n’est pas fidèle à un néant; la loi est annihilée...
+
+--Et par qui, monsieur le délégué?
+
+--Par la loi supérieure qui fait les histoires des peuples.
+
+Et, en disant cela, il crayonna des noms sur son portefeuille: Wartz,
+Braun, les républicains; Moser le libéral; puis il détacha le feuillet
+qu’il tendit à Béatrix:
+
+--Voici mon ministère, le seul possible, le seul qu’acceptera
+aujourd’hui la Nation.
+
+Elle lut, et aussitôt jeta un cri si perçant que tout alentour on dut
+l’entendre:
+
+--Wartz!
+
+--A l’Intérieur, reprit sourdement Wallein, qui était blême et défait
+comme un mort.
+
+Elle ne détachait pas les yeux de ce bout de papier; elle était
+atterrée. Wallein comprit que ce seul choix de Wartz était une injure
+nouvelle, qu’il l’avait atteinte et blessée personnellement, comme elle
+ne l’avait pas été jusqu’ici; il sentit qu’il avait chagriné
+mortellement l’adorable femme, et il était bien à présent l’image du
+pays, tenaillé par ce double idéal de la souveraine et de la liberté,
+les aimant toutes deux différemment, mais sans savoir laquelle il
+sacrifierait à l’autre. Volontiers il se serait mis à ses genoux pour la
+supplier de lui pardonner, en même temps qu’un devoir plus haut lui
+commandait d’exploiter cette prostration, cette défaillance de femme. Et
+pour ne point lui paraître trop odieux, il entreprit l’histoire de leur
+état d’âme, à eux libéraux. Appariés depuis longtemps au parti
+républicain par une idéologie semblable, ils s’étaient laissé mener
+jusqu’aux frontières extrêmes du royalisme, retenus seulement par cette
+fragile barrière: l’amour de la paix et celui de Sa Majesté. Accommodant
+leur esprit progressif avec le culte de la souveraine, ils avaient voulu
+concilier les politiques opposées, rester à la fois les conservateurs et
+les évolutionnaires. Mais c’était là un marché de timorés, une
+transaction; la parole du meneur avait éclairé cette compromission, et
+eux, voyant enfin la vérité, et brisant les barrières, avaient pénétré
+d’un coup dans le camp des démocrates, fusionnant sans effort avec ceux
+dont les avait séparés seulement un nom différent.
+
+--Wartz ministre! Jamais! jamais, monsieur, jamais, répétait la Reine.
+
+Alors, timidement, doucement, puisqu’il fallait apprendre à la triste
+femme sa destinée, avec les égards qu’on a pour un condamné, il commença
+de lui montrer ce qu’elle ne pressentait que trop: ce qu’était Wartz
+pour l’Assemblée, ce qu’il serait demain pour le peuple. Il atténuait
+ses mots; il ne disait pas «son génie», il disait: «son talent»; il ne
+disait pas «sa popularité», mais «sa maîtrise»; ni «la vérité», mais «sa
+doctrine». Et quand, de sa parole insinuante, il l’eut fait voir si lié
+à l’œuvre de l’heure actuelle qu’elle s’incarnait pour ainsi dire en
+lui, il joua d’une hypothèse. Il supposa qu’on fît un cabinet royaliste,
+en espérant de lui une formidable répression qui bloquât dans les
+cerveaux les idées en mouvement; il nomma même ces ministres
+imaginaires; il alla jusqu’à préciser la conduite qu’ils tiendraient, et
+leur politique appuyée avant tout sur les baïonnettes de la garde.
+Est-ce que l’Assemblée, telle qu’elle était désormais, exaltée,
+combative, butée à son idée fixe de la République, supporterait un seul
+jour ce ministère-là?
+
+Horriblement lasse, l’esprit épuisé, elle prononça:
+
+--Un ministère composite... j’avais pensé... des éléments opposés
+empruntés à chaque parti.
+
+Elle s’était trompée dans son choix. Wallein se dérobait à son
+influence, comme les autres, comme tout le monde; elle était désormais
+seule, abandonnée. Elle se sentit perdue.
+
+Il parla encore. Il l’étreignit de plus près dans ce réseau d’arguments
+qui paralysait ses efforts. Elle ne pouvait plus se défendre, elle
+n’avait plus une idée, plus une force, elle acquiesçait à tout.
+
+Ce fut comme une léthargie de douleur et de fatigue; Wallein lui
+arrachait des mots inconscients; ce n’était plus que l’ombre d’elle-même
+qui les articulait.
+
+Elle se réveilla au trône, quand elle revit l’Assemblée grondante devant
+elle, baignée dans la lumière adoucie qui tombait de la coupole.
+L’agitation était contenue, soumise à l’anxiété de ce qu’elle allait
+dire. Le tumulte n’était plus qu’un ronronnement assourdi, et devant
+elle s’étalait la liste des candidatures ministérielles: Wartz, Braun,
+Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller. Elle comprit que c’était là le
+ministère de la Délégation, celui qu’il leur fallait et de l’acceptation
+duquel leur calme factice était conditionnel. Wallein vint à la tribune,
+et, pour mieux compromettre la situation de la malheureuse Reine, il
+rendit public son cas de conscience; il expliqua quel ministère
+républicain lui était soumis, et il l’adjura elle-même, en termes
+véhéments, de signer sur-le-champ le décret qui mettrait au pouvoir les
+_auteurs_ d’une constitution nouvelle.
+
+C’était signer sa déchéance. Elle dédaigna de répondre comme d’obéir.
+Aussitôt, tous les délégués de la gauche et du centre furent debout, les
+bras levés, clamant le nom de Wartz, aggravant le tapage du bruit de
+leurs talons sur le plancher. Elle demeurait immobile et sans un geste.
+Le bruit redoublait. On commença de se battre au pied de la tribune; il
+y eut une rixe sous les yeux affolés du président, qui ne put obtenir,
+dans le tumulte, l’expulsion des coupables.
+
+Soudain, la Reine se leva; on la vit prendre la plume, tracer des mots;
+elle souriait d’un sourire de colère; elle était terrible à voir. A
+peine femme, maintenant, dressée dans son velours noir, virilement, la
+tête fière, le profil hautain, elle se révélait le chef de l’État, la
+Maîtresse, le Roi.
+
+--Selon le désir de la Délégation, dit-elle, nous venons de nommer
+ministres MM. Wartz, Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller;
+mais, comme il nous a paru qu’une Assemblée capable d’imposer d’une
+manière si violente ses volontés à la Reine cessait d’être la
+représentation nationale et le reflet du pays, nous déclarons la
+présente Délégation dissoute, et la nécessité de procéder à de nouvelles
+élections législatives.
+
+Un fracas répondit; la houle des têtes s’ébranla en nappes vibrantes et
+hurlantes. Nathée eut alors le premier geste d’autorité de toute sa
+présidence: il se couvrit, descendit de la tribune et s’en fut. La Reine
+sortait aussi. La Délégation se vida par les couloirs, et le tapage
+s’éparpilla jusque dans la rue.
+
+
+
+
+V
+
+LA RUE
+
+
+Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières. Madeleine attendait
+patiemment la minute du réveil, comptant sur le bonheur de le retrouver
+dans cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce jour d’hiver,
+après les émotions de la veille. Il n’était rentré qu’à une heure
+avancée de la nuit, exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue qui
+l’avait jeté et endormi tout habillé sur son lit. Mais sa femme n’eut
+pas la douce causerie attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la
+couvrit de baisers, comme un homme qui semblait ne connaître de l’amour
+que ses violences. La délicate Madeleine, le cœur gonflé de tout ce
+qu’elle n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès de
+tendresse, les instructions touchant leur nouvelle vie au ministère.
+Chose étrange, chez ces deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs
+sentiments respectifs, différents, opposés même, les travaillaient en
+sens inverse. Alors que Madeleine cherchait à distinguer du grand homme
+l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de tout et malheureux,
+lui s’efforçait, dans son orgueil masculin, à rester devant elle le
+personnage célèbre du jour; il lui imposait sa gloire; il lui offrait le
+perpétuel souvenir de son génie; il voulait être aimé pour sa grandeur.
+
+La jeune femme quittait avec peine cette simple et jolie maison du
+faubourg, où ils s’étaient unis. Samuel, lui, sentait un grand bonheur
+viril à emmener sa chérie dans l’appartement princier du ministère de
+l’Intérieur, qui commandait le quai, et dont il avait connu, lors des
+réceptions, les salons en enfilade, les plafonds caissonnés, les
+trumeaux peints et les murs flottants de vieilles tapisseries
+poméraniennes: tableaux éteints, pâles broderies de laine, dont les
+couleurs reposent les yeux sans les distraire. Ce luxe qu’il aimait
+secrètement, revêtait, dans ce logis transitoire des hommes d’État, un
+anonymat qui n’offensait pas absolument la simplicité républicaine. Il
+honorait la charge, mais non point les personnes, semblait-il, quoique
+pourtant le jeune révolutionnaire entrevît dans ce décor de somptuosité
+comme une existence d’amour magnifiée.
+
+Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine. Samuel éprouvait, plus
+qu’il ne les raisonnait, ces nuances sentimentales que Madeleine eût
+ressassées des journées entières. Son amour était au fond de son cœur,
+simplement, base confuse de toutes ses pensées: mais ce qui dominait
+aujourd’hui sa vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que les
+soucis politiques, les graves préoccupations de l’heure présente, les
+responsabilités de sa fonction nouvelle.
+
+Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait vit arriver au cabinet de
+toilette la petite Hannah, défaite, pâle comme un cierge, haletante,
+deux étincelles au fond de ses yeux de blonde.
+
+--Madame! oh! madame!... ce qu’on dit partout!...
+
+Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond, d’écouter cet écho de la
+voix populaire.
+
+--Qu’y a-t-il donc, Hannah?
+
+--Est-ce vrai, madame? On dit que nous allons avoir une révolution, et
+que c’est monsieur qui mène tout maintenant.
+
+--Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement en ville, Hannah?
+
+Alors, la petite servante, mise en verve par la satisfaction visible de
+sa maîtresse, et aussi par une excitation personnelle plus imprécise, se
+laisse aller à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue. S’il y a
+du mouvement en ville! Comment dira-t-elle cela! C’est comme un repos du
+dimanche, et c’est en même temps comme une fête très solennelle, et
+encore même... pas une fête, une veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni
+belles toilettes dans la rue; on dirait que les gens attendent quelque
+chose; et on parle, on s’attroupe, on crie; et c’est un bruit de
+querelles partout. Dans le faubourg, c’est affreux ce qu’elle a vu:
+devant la porte d’un cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du
+trottoir; quand on y songe! Dire que c’est peut-être un homme tué au
+cours d’une rixe, qui a laissé là ce beau sang rouge! Et les journaux
+qui ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant quand les
+vendeurs passent. Puis il y a encore ceci qu’Hannah hésitait à dire et
+qu’elle hasarde maintenant en devenant toute rouge: tous ces passants
+n’ont à la bouche que le nom de monsieur; ils le crient très haut, ils
+se le renvoient dans leurs disputes; quelques-uns le lancent avec
+colère, mais presque, oh! oui, presque tout le monde le dit en
+admiration. En plein jour, à cette heure même,--que les gens sont
+étranges!--ils sont à ce point dévorés par la curiosité, par la passion
+de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine de tisseurs en
+chômage, de messieurs, de belles dames qui arpentent le trottoir, et qui
+mangent des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché qu’elle était la
+femme de chambre de madame Wartz; et aussitôt, dans la boutique où elle
+se trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a posé mille
+questions sur madame, sur monsieur surtout. Elle s’est sauvée à toutes
+jambes pour n’avoir pas à répondre à ces indiscrets.
+
+Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune fille, voulant s’habiller
+seule. Mais une rêverie si grave, si profonde et angoissante s’était
+emparée de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi vêtue, inerte,
+devant la glace, sans voir la pâle figure fiévreuse, et les minces bras
+nus que le miroir reflétait.
+
+Ainsi c’était la révolution!...
+
+Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans le monde pensant, n’est
+qu’une grande opération intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il
+dort dans le peuple des forces redoutables de cataclysme, qu’en y
+touchant on les déchaîne, et que le geste fatal était fait. Ainsi, dans
+les légendes, voit-on les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les
+écluses qui défendent les villes contre l’océan. Hélas! l’écluse des
+épouvantables démences populaires était ouverte, et c’était Samuel qui
+avait fait cela.
+
+Alors possédée d’une énergie amère, et voulant connaître jusqu’au fond
+le grand trouble populaire, voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang,
+oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle compléta en hâte sa
+toilette, et sortit.
+
+ * * * * *
+
+A cette même heure, dans la salle du Conseil, au Palais, Samuel Wartz
+avait pris place au milieu de ses nouveaux confrères. Rangés autour
+d’une table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines, en
+hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle condition politique de la
+Poméranie.
+
+Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses lambris de chêne à
+moulures d’or, son plafond léger et lointain, où des femmes nues,
+allégories géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond s’élevait le
+trône de la Présidence royale, le trône à trois degrés tapissé de
+brocart blanc.
+
+La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel entra, et il introduisit une
+dame en deuil en disant: «Messieurs, la Reine!» Elle n’alla pas
+s’asseoir sur le trône; elle vint à pas glissés sur le parquet de
+marqueterie qui mirait sa forme sombre, pendant que les sept démocrates
+demeuraient debout, tête baissée, poignés d’une timidité dont ils ne
+pouvaient se rendre maîtres.
+
+--Duc, ayez donc la complaisance de mettre un fauteuil auprès de ces
+messieurs.
+
+Sa voix résonnait sans un écho. Son regard, pendant que Hansegel
+s’empressait à obéir, scrutait les physionomies nouvelles des ministres,
+un regard insistant, passant à travers les cils, et qui vous restait
+dans les yeux longtemps après qu’il s’y était posé. Elle prit place à la
+tête de la table, en faisant signe aux ministres de reprendre leurs
+sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis en présence de Sa Majesté,
+resta debout derrière elle.
+
+--Monsieur Wartz? dit-elle.
+
+Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé comme la veille, à la
+tribune, en parlant. Le visage bistré de femme brune, aux modelés
+épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui pâli, flétri,
+fatigué, mais les prunelles, limpides comme deux joyaux sombres,
+glissaient entre les paupières, rayonnant la vie puissante, la vie
+passionnée d’une créature en qui se réfléchissait vraiment l’existence
+d’un peuple.
+
+--Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me chasser du trône?
+
+Wartz se troubla; cette phrase l’avait terrassé; il resta tout un moment
+sans répondre.
+
+--Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il enfin; il n’y a pas une
+_personne_ en Poméranie capable de cette action. Votre Majesté subit la
+loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons en l’accomplissant
+douloureusement. N’accusez pas une volonté personnelle; ma volonté est
+telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles royalistes à la
+conscience sereine, à qui leur quiétude d’esprit permet de s’engager
+pour la vie à votre personne, quels que soient les mouvements d’opinion,
+quelle que soit votre fortune. J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour
+qui vous restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui, sans
+trouble ni doute, peuvent vivre de l’_Idée_ que vous symbolisez, et je
+sens le bonheur qu’il doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce
+n’est pas moi; accusez plutôt la conscience nationale qui veut clore à
+votre nom une ère d’histoire, qui nous a faits mûrs, en dépit de
+nous-mêmes, pour cette œuvre. Nous autres, les meneurs, nous sommes les
+instruments de la force qui travaille les peuples, pour les élever
+toujours plus haut...
+
+--Ah! les élever toujours plus haut! s’écria-t-elle.
+
+Et sa gorge se contractait de douleur et de colère. Des larmes vite
+refoulées parurent à ses paupières, et ses deux belles mains désespérées
+retombèrent le long du tapis bleu.
+
+--Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines? Depuis que notre
+dynastie règne, n’avons-nous pas fait une Poméranie glorieuse? Voyez
+notre industrie, nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences, ce qui
+s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et les usines, voyez la
+Bourse, voyez Oldsburg et voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus
+haut la nation! Vous oubliez, messieurs, que, pendant dix siècles, nous
+les rois, nous avons peiné, lutté, pour arracher notre peuple à la
+barbarie, à l’ignorance, à l’engourdissement, à la domination étrangère.
+La nation, nous l’avons agrandie, fortifiée, moralisée, enrichie. Et
+maintenant vous prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur et
+dans sa gloire, sous prétexte de votre «Toujours plus haut!» Mais il y
+a, dans l’histoire dont vous parlez tant, une justice implacable; le
+poids de votre imprudence retombera sur le peuple que vous aurez
+conquis. Vous voulez enlever le gouvernement du pays à la monarchie, la
+plus simple et la plus naturelle des formes d’État, pour le donner à une
+sorte d’empire anonyme, incarnant la volonté du peuple, car votre
+république n’est que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous
+serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un après l’autre, tous les
+orages capables de bouleverser une nation, et, loin de réprimer troubles
+et orages, votre autorité démocratique les subira tous, puisqu’il est de
+son essence, non point de diriger les aberrations du peuple, mais de les
+suivre!
+
+Elle était si belle, si tragique, cette femme qui pouvait dire en face
+de ces hommes d’État: «Nous, les Rois!» que tous gardaient le silence;
+ses larmes les avaient émus, mais plus encore ses yeux, le reproche, la
+menace sibylline de ces yeux de feu qui avaient pris une expression
+surhumaine. Braun, qui était fort vulgaire d’éducation et d’esprit,
+était moins atteint par ce prestige indéfinissable; il aurait aimé
+reprendre les arguments un à un et discuter avec Béatrix comme avec un
+homme. Les autres sentirent bien l’inutilité d’un tel effort. Ils
+étaient accablés, ils ne cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible,
+la comédie qui consistait à infliger à cette femme l’opprobre de la
+répudiation, avec tous les ménagements, non point de l’étiquette, mais
+de leur sensibilité même. Wallein se leva.
+
+--Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice en le méconnaissant,
+prononça-t-il d’une voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce de
+bourreaux. La conviction de notre conscience, soit qu’elle ait été,
+comme chez mes confrères, la constante loi de leur pensée, soit qu’elle
+ait paru en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse à exécuter un
+acte qui offense tous nos sentiments de respect et d’admiration pour
+votre personne auguste, Madame. Le dirai-je? Un devoir impérieux nous
+presse, nous stimule, mais il nous semble frapper une mère!...
+
+--Alors pourquoi la frappez-vous? dit-elle en secouant douloureusement
+la tête.
+
+Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz se contentait
+d’écorcher de son soulier la marqueterie du parquet. Il y eut un grand
+silence. Wallein reprit:
+
+--Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame. Que pourrions-nous
+ajouter, d’ailleurs, aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a
+prononcés hier: ceux de la fatalité démocratique! Ce que nous vous
+supplions de faire, car vous serez toujours celle qui dispense des
+grâces, c’est de méditer cette vérité, de la comprendre, de couronner
+votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre Majesté la Reine
+suprême de l’Histoire, de qui l’on pourrait dire: «Après qu’elle eut
+tout donné à son peuple, elle lui donna encore la Liberté!»
+
+Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses, comme s’il les
+eût souillées en passant:
+
+--Abdiquer?
+
+On ne comprend pas, personne autre que les monarques ne peut comprendre
+absolument l’opprobre de ce mot; ils ne le prononcent pas, ils
+l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur caché et mystérieux
+qu’il offense. Dans la bouche de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot
+grossier que la colère aurait arraché à sa dignité. Mais déjà le visage
+de Samuel rayonnait. L’abdication, la cérémonie sublime, l’apothéose du
+peuple!...
+
+--L’Europe admirerait... prononça-t-il.
+
+Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu de mille bruits
+confus qui se noyaient les uns les autres, comme des ondes, une sonnerie
+de clairon, lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie d’alarme,
+la phrase de quatre notes répétée deux ou trois fois de suite,
+précipitée, lugubre. Les sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes,
+et le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir: elle avait reconnu
+le clairon d’alarme de la garde. Il se passait donc au dehors quelque
+chose d’incertain, d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici, seule au
+milieu de ces hommes hostiles dont il lui fallait se garder, comme d’une
+bande d’ennemis? Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à
+cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel, qui centralisait
+au palais tous les services, lui avait dit: «Relativement, tout est
+calme dans la ville»?
+
+Elle contint son émoi, mais non point son indignation. Elle sentait bien
+à quel point sa douleur, son reste de majesté bouleversaient ses
+adversaires; mais que lui importait le combat intérieur que se livraient
+ces hommes, et l’étrange sentiment qu’elle leur inspirait, elle qu’avait
+secrètement aimée un empereur, elle qu’avaient adorée toutes les cours
+d’Europe et qu’avaient blasée sur ce genre de triomphe, tant de fois,
+les acclamations de la foule: des villes entières délirant
+d’enthousiasme, à sa vue, des milliers de voix amoureuses, dans la
+splendeur du plein air, aux belles journées de fête, clamant son nom!
+Pour quoi pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné ces quelques
+roturiers malfaisants! Et ce tragique éclat des clairons déchaîna sa
+colère avec ses angoisses:
+
+--Vous vous trompez si vous me prenez pour une Reine capable de
+déserter. Eh quoi! faire le jeu de mes ennemis, me retirer devant eux,
+leur céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains, l’œuvre de toute
+ma dynastie! Mais comment oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de
+tous vos rois dont je suis la fille! C’est la trahison que vous voudriez
+obtenir de moi; mais vous pourriez, entendez-vous, séduire la foule,
+l’armer, la lancer dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre,
+l’incendie, toutes les œuvres dont vos pareils sont coutumiers en de
+telles heures, je ne faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit:
+«Elle cédera, c’est une femme!» Il se trouve que vous vous êtes mépris;
+ce n’est pas une femme, c’est une force. Elle a, cette force, des
+assises invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle plonge ses
+racines dans la terre de vos cimetières, là où dorment vos morts qui
+furent si fidèles et si loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait
+atteindre toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de vous, hier,
+ont pu peut-être illusionner la nation, elle a pu se laisser prendre un
+instant à vos séduisantes théories, monsieur Wartz, vous avez pu la
+troubler, mais extirper de son cœur le dévouement à sa Reine, jamais!
+J’ai voulu demander aux élections nouvelles une manifestation solennelle
+de la volonté populaire; vous verrez quelle sera cette volonté. Quant à
+moi, je vous le déclare, s’il y a des jours de lutte, je lutterai; non
+pas en femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains
+d’autrefois, pour mon fils, votre souverain de demain.
+
+Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête, mornes, le courage
+et la foi ébranlés. Wallein murmura:
+
+--Quelle créature inouïe!
+
+Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations délicates, dit:
+
+--Elle nous a rudement dérangés. Nous en étions à l’administration
+provinciale. A quoi la rattacheriez-vous, Wartz?
+
+Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé sur le portrait immense
+qui, au milieu des quatre fenêtres de face, faisait l’un des rares
+ornements meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait de Conrad
+II, le souverain qui avait sa statue équestre sur la place de
+l’Hôtel-de-Ville, et qui, dans un cadre aux gigantesques fioritures
+d’or, étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés autour de sa
+personne blanche et mince de colonel des gardes. Ç’avait été le
+véritable monarque homme d’État; il avait refondu la nation en une
+monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel,--réformateur illustre,
+mais préparateur inconscient de la révolution d’aujourd’hui.
+
+--Eh bien, quoi?--fit timidement l’obscur ministre du Commerce, le nommé
+Moser, en se tournant vers le grand homme,--nous ne travaillons donc
+plus, monsieur Wartz?
+
+Samuel étendit le doigt vers le portrait:
+
+--Regardez; elle a tout à fait les yeux de Conrad II.
+
+ * * * * *
+
+Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de voir et de savoir tout ce
+qui lui causait pourtant une mortelle émotion, Madeleine errait au
+hasard par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg, soit qu’ils
+se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils eussent cherché d’instinct le
+cœur de la cité. Les rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De
+loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire; à droite et à
+gauche, les rampes étaient garnies d’une longue grappe humaine: hommes,
+femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux balustrades. Et dans
+cette foule composite, se révélaient, en taches de couleur, des
+individus de toutes classes, de toutes conditions, les sarraus bleu-pâle
+des artisans, les blouses flottantes des ouvriers voisinant avec les
+pardessus corrects, les châles des tisseuses, les haillons des
+misérables, contrastant avec la fourrure des élégantes.
+
+Et sur cette foule, un grand silence planait.
+
+La jeune femme, tremblant de sa hardiesse, pressait le pas, curieuse de
+ce qui pouvait attirer ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé.
+Un cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne:
+
+--Achetez le portrait du nouveau ministre, l’homme du coup d’État!
+demandez Samuel Wartz.
+
+Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies de froid, lui haussa sous
+les yeux une lourde liasse de papiers en éventail, où par centaines de
+reproductions, dans le feuillettement du vent, elle vit passer l’image
+de son mari grossièrement reproduite dans le hâtif tirage nocturne du
+journal. Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder. Il lui
+semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue bruyamment par cette
+foule, si elle tenait entre ses mains ce portrait, et elle continua sa
+route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en dessous, elle entendit
+monter des voix, des chants. Semblable à quelque petite ouvrière, elle
+se faufila entre deux personnes, au long de la barrière vivante qui
+faisait la haie.
+
+Sur la glace, processionnait un cortège grotesque: des hommes portant en
+sautoir des écharpes rouges à franges d’or, d’autres tenant des
+bannières que les tournoiements de la bise, dans la coulée du fleuve,
+tordaient en chiffons. Sur la cotonnade grossière étaient écrits à
+l’encre ces mots exempts de recherche: _Vive la Liberté!_--_A bas la
+Tyrannie!_--Venaient ensuite les oriflammes révolutionnaires: _Béatrix à
+l’échafaud!_--_Luttons pour être libres!_--_A mort les Rétrogrades!_ Et
+toutes ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées dans
+quelque taverne, en grande hâte, ne laissaient déchiffrer que par
+bribes, dans leur enroulement aérien, leur phraséologie de terreur.
+Derrière, suivait une bande sordide: hommes en costume de travail,
+coiffés de casquettes sales, femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux
+défaits, traînant des enfants, et, se mêlant à la cohue des ouvriers en
+chômage, des êtres aux figures sinistres, têtes d’assassins et de
+dégénérés, corps atrophiés: toute cette tourbe abominable qui ne sort de
+ses repaires qu’aux jours d’émeute, pour provoquer le meurtre et allumer
+l’incendie. Des bras se levaient en un geste de menace, des voix
+crapuleuses hurlaient des chants de mort. Et la horde passait comme le
+Destin en marche, piétinant, d’un claquement sourd de semelles, cette
+figure de pureté qu’est la glace.
+
+Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée eut l’impression de
+ce qu’on nomme la lie du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments
+troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme, demeurent diffus et
+invisibles dans la masse nationale, pour s’agglomérer et remonter comme
+une écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les façades des
+maisons aux volets clos, le long du quai, elle apercevait là-bas la
+structure monumentale du ministère, son nouveau foyer; elle eut la
+tentation de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier ce qu’elle
+venait de voir; un sentiment secret la poussa dans une direction
+inverse. Elle aborda la rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère
+allant au cœur: l’Hôtel-de-Ville. C’était une image de mort. L’un après
+l’autre, les magasins de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur
+ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à cette heure de
+l’après-midi, on ne voyait personne. Sur la chaussée, des voitures
+roulaient à une vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre
+ici? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita un instant puis, prenant
+son parti, gagna la place de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle
+était là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il déboucha
+d’une rue adjacente une nouvelle horde d’êtres pareils à ceux qu’elle
+venait de voir, allant par couples, chantant... Ils se dirigeaient vers
+le fleuve; elle les devina en route pour rejoindre les autres. Et
+partout où elle allait maintenant, rue de la Nation, où l’on ne voyait
+d’ordinaire que des élégances,--coupés vernis et parfumés, belles
+personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs de jolis
+visages,--rue aux Moines où les vitrines étaient des musées d’art et
+d’orfèvrerie, et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi, ce
+n’étaient plus que ces déguenillés au rire vicieux, accrochant à leurs
+bustes d’autres bustes de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de
+chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient de chaque rue.
+Oldsburg semblait n’être plus peuplée que de cette vermine, elle qui la
+cachait jusqu’ici en des repaires inconnus!
+
+Mais là, que se produisait-il? La rue aux Moines, qui devenait houleuse
+dans le tronçon compris entre la place Saint-Wolfran et son intersection
+avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut impraticable.
+Artisans et hommes du monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus
+qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes impulsions d’ensemble,
+et par-dessus ce compact fourmillement noir, de biais, on apercevait,
+vers le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens, les croix
+gothiques, les lucarnes à cadres ciselés du palais. Madeleine s’informa
+de ce qui se passait. On lui parla d’une manifestation royaliste qui
+commençait ici.
+
+Seule femme élégante dans cette foule, elle fut vite remarquée. Un vieux
+monsieur grommela: «Cette petite est folle!» D’autres se mirent à
+chercher brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux au baisser des
+paupières, et elle voulut s’en retourner. Mais derrière elle, la
+muraille vivante s’était nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce
+moment, une poussée se fit, une tornade de corps humains se mouvant sur
+place, sans débouché. On s’écrasa le long des maisons; il y eut des cris
+de douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris de guerre, et
+Madeleine, naufragée dans cette tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant,
+vit passer dans le courant qui la portait une bande d’adolescents aux
+jolis visages frais d’aristocrates, quinze peut-être en tout, n’ayant
+pas vingt ans, et dont pas un qui ne fût amoureux de sa belle
+souveraine. Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de subversifs
+couplets, mais simplement la fameuse valse poméranienne, _Béatrix_, et
+la foule terrible, sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se
+sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait nuageusement la
+figure de la Reine; les mouchoirs palpitèrent en l’air comme des flammes
+blanches au-dessus de la multitude noire, et rien ne saurait dire ce qui
+se passait alors dans les cœurs.
+
+Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa derrière eux; on les
+suivit, et le chant de la valse devint un chœur formidable. Tout le
+vieux loyalisme des Oldsburgeois, un moment oublié devant l’idéal
+républicain, se réveilla en folie. Madeleine suivait aussi de loin,
+dominée par cette pensée fixe qu’il y avait désormais par la ville deux
+cortèges ivres d’hostilité, et que, si le hasard de leurs méandres les
+amenait à un moment donné dans une même rue, il se passerait des scènes
+effroyables.
+
+La cohorte des jeunes royalistes monta la rue de la Nation, l’allure
+scandée au trio de la valse, agglomérant autour d’elle sans cesse de
+nouvelles recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de l’hôtel de
+ville et se réjouit, car ils avaient choisi par là une direction opposée
+à celle des révolutionnaires. Les voix diluées dans l’air n’étaient plus
+que quelque chose de sourd, une musique incertaine, dont se comprenaient
+seules, à cette distance, les phrases aiguës. La jeune femme, brisée de
+lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette fois elle fit volte-face
+vers l’hôtel du ministère. Il lui arrivait encore, portées par le vent,
+des notes familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au tournant de
+la rue. Puis soudain elle s’arrêta, glacée de peur.
+
+Une autre musique naissait, toute voisine d’elle, l’hymne poméranien
+hurlé par des gorges avinées; c’était l’autre horde qui venait, montant
+l’une des rampes de la berge, en agitant ses oriflammes lacérées. Elle
+s’était accrue, elle aussi, en sa promenade sur la glace; c’était devenu
+une longue traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air d’une
+puanteur d’humanité, et qui se mit en replis; des replis dessinés par
+l’angle de la rampe et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit
+menant aux bas quartiers.
+
+Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire: cette ruelle, la place
+Sainte-Wilna et la rue du Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui
+pouvait vibrer encore impalpablement, dans l’air, du chant royaliste.
+Rien, plus rien. La piste des autres était donc perdue pour elle; mais
+elle les sentait toujours dans ce quartier, vers lequel s’acheminaient
+présentement ceux-ci, ce quartier du Canal où les maisons font à l’eau
+une rive de pignons à poutrelles et de façades vétustes, derrière
+lesquelles logent, par milliers, les pauvres.
+
+Une voiture passait, elle s’y jeta; et en dépit de toute prudence, de
+toute réserve, elle dit au cocher, qui dut le lui faire répéter pour le
+croire:
+
+--Je vais suivre cette bande-là.
+
+Cet homme la prit pour quelque écervelée de mœurs douteuses, en passe
+d’une extravagance nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins,
+accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses deux mains, obsédée
+par cette intuition d’une rencontre entre les deux cohortes, il aurait
+été plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris. Dans un accès
+de casuistique implacable, frissonnante de peur, blême, angoissée, elle
+s’obligeait à voir de ses yeux les atrocités qu’elle redoutait.
+
+La voiture allait au pas. A ce moment, on avait atteint la place
+Sainte-Wilna. Les manifestants se débandèrent et poussèrent des cris de
+mort contre la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle venait de
+droite et de gauche, des deux parties de la rue du Canal, que coupait la
+place de l’Église. En même temps une troupe d’artisans, de femmes
+échevelées, de gamins, accourait prendre part à ces démonstrations en
+plein air qui étaient de leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus
+pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux qui s’étaient amassés
+autour d’eux, stationnaient actuellement dans le square de
+l’Hôtel-de-Ville dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres à
+grosse ramure noire, à trois cents mètres d’ici.
+
+Et ce fut aussi à cette minute précise que le clairon sonna, faisant
+passer et vibrer dans l’air ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs.
+
+--Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame? demanda le cocher qui, ne
+pouvant plus avancer, était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs
+par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse. Entendez-vous cela?
+
+--Qu’y a-t-il? demanda Madeleine, les lèvres blanches.
+
+--Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus marcher à l’ordre. C’est
+à la caserne du régiment que cela se passe. Le quart des officiers mène
+la révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés dans les chambrées,
+et tout le reste fait l’assaut avec la petite Altesse Royale le prince
+Erick. On dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame le
+nouveau colonel nommé par le gouvernement. Ce sont de tristes choses, ma
+petite dame.
+
+--Et cet homme qui parle là-bas, demanda Madeleine, que dit-il?
+
+--Rien de bon! c’est contre la Reine; il va les mener maintenant à
+l’hôtel de ville.
+
+--Oh! l’hôtel de ville!
+
+Et son visage se crispa dans une telle douleur, que lui reprit:
+
+--Vous devriez vous en retourner chez vous, tenez; ce n’est pas la place
+d’une jolie petite femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez «les
+sangs» tournés.
+
+--Non, répondit fermement Madeleine, je veux voir.
+
+Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans son pressentiment
+terrible. La masse mouvante, qu’était devenue la horde de tout à
+l’heure, prit le tronçon de la rue du Canal qui menait au square de
+l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre cents, agitant toujours
+vers le milieu leurs lambeaux de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils
+à un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du Square. Rétréci
+au passage, le flot formait des houles, des remous. Puis, la grille
+franchie, il se divisait au caprice des allées, débordait sur les
+pelouses. Et l’hymne national, sans mesure ni rythme, sans unisson et
+sans ensemble, précipité comme un chant de fous, un chœur d’ivresse,
+entra dans le jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues, le
+long des bassins congelés, et vint heurter la façade intérieure de
+l’hôtel de ville. Alors, on vit sortir par les trois grandes portes
+cintrées, les enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le péristyle
+depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles du chant poméranien, qui
+insultaient la Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous, sans se
+l’être dit, que la belle Dame idéale dont ils étaient si épris serait
+vengée s’ils mouraient pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col
+glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à terre, la Personne à
+laquelle ils offraient leur vie, les petits aristocrates se ruèrent dans
+les haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés comme ils
+étaient, dans ce flot de malpropreté humaine; il y eut une levée de bras
+pareille à un croisement de massues en l’air, et on ne les revit plus.
+Mais aussitôt, dans les pelouses envahies, sur l’eau congelée du bassin,
+ce fut la bataille générale. Tous les bruits se fondaient en une clameur
+unique, dans laquelle dominait le cri des femmes, aigu, ininterrompu, de
+douleur et de peur; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant et
+griffant les visages qui leur faisaient obstacle.
+
+Madeleine, la main crispée aux barreaux de la grille, s’était aventurée
+jusqu’ici, et regardait. Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un
+ouvrier venir à elle, le menton levé, les mains tendues, la bouche
+ouverte comme un homme qui suffoque, les yeux suppliants et éperdus.
+Elle recula d’un pas. L’homme montra son paletot de velours, et la poche
+du haut d’où sortait tout droit un petit manche de couteau. Puis, d’un
+effort suprême, il arracha l’arme de la blessure. Un jet de sang noir en
+jaillit qui éclaboussa Madeleine.
+
+--Oh! c’est trop! c’est trop! cria-t-elle.
+
+Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture qui l’attendait à
+quelques pas derrière. Le cocher la souleva à demi pour gravir le
+marche-pied.
+
+Il haussait les épaules sans la plaindre, riant plutôt en dessous de ces
+nerfs de femme, qui étaient comme une coquetterie de plus ajoutée à
+l’excès de son charme. Mais, quand elle lui eut nommé, comme sa demeure,
+l’Hôtel du Ministère, l’évocation de cette habitation somptueuse, et de
+la hauteur sociale qui s’y attachait fut une révélation pour ce
+plébéien. Sans comprendre, il pressentit quelque chose de la vérité. Il
+regarda Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près à ce Samuel
+Wartz, le célèbre orateur de la veille. Son élégance, sa tristesse,
+cette passion de voir ce que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout
+cela l’éclairait vaguement; et il la conduisait doucement comme une
+malade, faisant de longs détours pour suivre les voies calmes.
+
+Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque chose l’arrêta encore: un
+convoi, une civière sous un drapeau, un attroupement. Faiblement, en
+frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans voix:
+
+--Je veux savoir tout, tout; racontez-moi ce qui se passe ici.
+
+Le cocher alla s’informer et revint:
+
+--Les canailles! c’est leur colonel, ce pauvre petit prince Erick,
+qu’ils ont tué!
+
+
+
+
+VI
+
+LE VIEIL AMI
+
+
+Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée, elle restait ici, prostrée,
+sur une petite chaise, dans le grand salon du fond où il faisait nuit.
+Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient à l’aménagement de
+l’appartement. On transportait dans le logis de splendeur les meubles
+familiers du jeune ménage, les menus objets, les bibelots, les
+souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité de ces grandes pièces
+froides. Les coups de marteau résonnaient; on entendait le bruit sourd
+des caisses jetées à terre, le heurt des armoires pesantes, un cliquetis
+de vaisselle et de verreries déballées. Les huissiers, les laquais
+nouveaux, Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient, venaient,
+causaient, égayés par ce remue-ménage. Et voilà pourquoi Madeleine
+s’était réfugiée ici, le salon officiel où l’on ne changerait rien, où
+elle pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre.
+
+Soudain, un coup léger retentit à la porte; elle s’irrita qu’on osât
+venir jusqu’ici la troubler dans sa douleur. Mais s’attendant à voir
+paraître quelque domestique en quête d’instructions, elle raffermit sa
+voix pour répondre:
+
+--Entrez, entrez.
+
+--Madame, on me dit que vous êtes ici...
+
+--Oh! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir, que vous êtes bon d’être
+venu!
+
+Et les lampes électriques allumées, elle courut à lui.
+
+--Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions causer enfin: je ne
+vous ai pas vu depuis un siècle!
+
+Et il sentit sa main prise par ces petites mains encore gantées, qui
+l’attiraient, le dirigeaient avec une espèce de chaleur tendre.
+
+--Avant-hier! murmura-t-il, troublé.
+
+--Non, non; un siècle, je vous dis, un siècle!
+
+Il la regarda sous la blanche lumière, le visage comme amaigri, rouge de
+fièvre, les yeux fiévreux aussi et tragiques, avec le foyer
+qu’allumaient, dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant
+sur le sens de cette émotion qu’il lui voyait, il sentit la joie de
+l’accueil se changer pour lui en amertume et dérision. Comment
+n’avait-il pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot, qu’elle était
+toute possédée par la gloire de son jeune mari, par le souvenir d’hier,
+par les émotions d’amour! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait
+joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement:
+
+--Oui; un beau siècle pour Wartz et pour vous.
+
+Elle dit:
+
+--Monsieur Saltzen...
+
+Et elle n’ajoutait rien.
+
+--Monsieur Saltzen... répéta-t-elle.
+
+La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur elle-même, elle
+regardait les fleurs du tapis, le veinage pur des marbres, les ongles
+dorés des chimères qui supportaient une table. Elle semblait demander
+aux choses la force de pouvoir parler.
+
+Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent tout à coup; elle cacha
+ses yeux dans ses mains, et sans honte, sans pensée, presque sans
+pudeur, elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le torrent de
+sa douleur. Elle pleurait tout haut, comme les enfants, avec les
+gémissements et le râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour ne
+pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement de désespoir qui
+faisait de sa personne délicate une chose diminuée, allégée, qui
+n’aurait été rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas! il était
+peut-être celui qui la chérissait le plus dans le secret de son cœur,
+celui qui aurait su lui dire les mots les plus délicieux, et celui qui
+devait garder devant son chagrin, le plus de froideur. Et il se sentait
+perdre la tête.
+
+--Qu’avez-vous? Qu’avez-vous?... murmura-t-il.
+
+--J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa gorge, j’ai vu la
+Révolution, je l’ai vue, monsieur Saltzen; j’ai vu Oldsburg ravagée,
+j’ai vu mourir un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai senti sa
+main sur ma bottine, et je me suis sauvée. Comprenez-vous cela? Sans
+l’avoir regardé, je me suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois
+toujours, je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de ses yeux de
+souffrance, que je n’ai pas écoutée. Je me suis sauvée! Est-ce que
+j’aurais pu le soulager, dites, docteur? Tout un couteau enfoncé là!
+J’ai agi comme la dernière des créatures. Je n’ai pas eu le courage, je
+n’ai pas pu. Regardez; son sang m’a sauté ici.
+
+Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore humides dont la fourrure
+noire ne s’imprégnait que lentement: on aurait dit de larges taches
+d’encre. A les revoir, elle éclata de nouveau.
+
+--Docteur! Docteur! Dieu a voulu que ce sang tombe sur moi; c’est le
+sang que Samuel a fait couler, c’est lui le grand coupable!
+
+Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les mains, elle se tut pendant
+plusieurs secondes. Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste
+caressant et paternel de ses deux mains tendues. Ne lui devait-il pas ce
+mouvement de pitié, n’allait-il pas la prendre dans ses bras, la
+consoler comme un enfant qui souffre? Mais il fit mieux. Il l’aimait
+trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains retombèrent sur ses
+genoux sans avoir même effleuré les soies de la fourrure, et il dit:
+
+--Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui?
+
+Elle continua, poursuivie du même cauchemar:
+
+--Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick? Vous figurez-vous cela?
+Mort! Tout froid déjà, ce gentil valseur de l’autre jour! Il m’avait
+menée d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une pause, il me
+faisait glisser, je ne pesais rien, lui non plus; j’ai vu tantôt la
+civière où gisait son cadavre; les deux hommes de la garde avaient peine
+à le porter. C’est lourd, un mort.
+
+Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt déganté chercha les
+taches de sang sur la jaquette, et quand elle se vit le doigt humide:
+
+--Cela ne peut pas sécher.
+
+Elle ne pleurait plus.
+
+--Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le revoie pas.
+
+Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de fourrure, qu’il jeta au
+loin, en le froissant de colère. Puis, debout devant elle maintenant, la
+dominant:
+
+--Tout cela n’est pas votre affaire; ce qui se passe dans la rue ne vous
+regarde pas. Il meurt chaque jour une foule de gens auxquels vous ne
+pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui, c’est très triste,
+mais vous n’y pouvez rien, et c’était inconvenant de votre part de vous
+y mêler. Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure.
+
+Elle le regarda fixement; ses longs yeux désolés, sa bouche, tout son
+air était une plainte et un reproche.
+
+--Oh! monsieur Saltzen! est-ce vous qui me parlez de la sorte! Est-ce
+que je ne m’appelle pas Madeleine Wartz? Est-ce que tous les actes de
+mon mari ne m’atteignent pas?
+
+--Quels actes?... demanda-t-il évasivement.
+
+Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire jouaient sur son lorgnon.
+Il comprenait, à présent, le cas de conscience effroyable de Madeleine,
+et il sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la savait si
+amoureuse, un de ces voiles impalpables que trament les imaginations
+scrupuleuses des femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même des
+âmes, et qui séparent plus les époux que des barrières de fer. Donc, ce
+serait bien décidément sa fonction de travailler, au profit de celui à
+qui elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille. A l’heure où
+elle se tournait vers lui, comme vers l’ami le plus délicat, le plus
+près d’elle,--il ne le sentait que trop,--il devait, sous peine de
+commettre la plus triviale des fautes, la repousser par force vers le
+seul ami permis à une femme: son mari. Cela, c’était encore l’aimer,
+c’était même l’_adorer_, bien que le mot ne signifie pas toujours ce
+martyre de froide immolation.
+
+--Quels actes? reprit-elle, vous me demandez lesquels? N’a-t-il pas
+rompu par son discours d’hier l’ordre qui régnait dans le pays? N’a-t-il
+pas provoqué l’agitation populaire? N’a-t-il pas déchaîné la révolution,
+enfin? Maintenant l’incendie se propage, et celui qui l’a allumé n’est
+plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment de la Garde à la
+caserne, la bataille dans la rue, les troubles d’Oldsburg, ceux qui
+doivent à cette heure ravager la province, Hansen, cette ville si
+remuante, et la contrée des Charbonnages, tout cela est l’œuvre de
+Samuel! Eh bien, je vous le demande, un homme a-t-il le droit de créer
+dans un pays cette folie de destruction et de sang? Samuel n’a-t-il pas
+pris là une responsabilité intolérable?
+
+--Son discours était toute réserve et toute modération, hasarda le vieil
+ami.
+
+--Un discours de modération ne déchaîne pas, dans une assemblée
+d’hommes, ce que les paroles de Samuel ont déchaîné hier à la
+Délégation, monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le sais, il y
+avait l’éloquence, ce feu de conviction qui dévore mon pauvre Sam; mais
+il y avait autre chose: les idées qui ont de la vie en elles, comme la
+graine qu’on sème. Il s’est fait dans les esprits, déjà exaltés, une
+germination violente. Les révoltes dormaient en eux, il les a
+réveillées. Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à son œuvre.
+
+--Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire à son œuvre, répéta le
+docteur en songeant.
+
+--C’est donc son acte vraiment, monsieur Saltzen, c’est sa faute! sa
+faute! Comprenez-vous? Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en
+répond devant la société et devant Dieu. Ah! j’avais comme un
+pressentiment, une terreur de ces atroces réalités, quand j’ai vu cet
+Auburger adopté de telle sorte par lui.
+
+--Auburger? Votre mari s’est laissé circonvenir par cet être-là?
+
+--Comment, vous ne savez pas? A vous non plus, il ne l’a pas dit? Mais,
+si j’ai bien compris, Auburger est devenu l’agent secret de Samuel.
+
+Saltzen s’indigna.
+
+--Son agent secret!--se disait-il en marchant à pas lents dans le
+salon.--Il a consenti, lui, Wartz, la droiture même!... Il s’est livré,
+pieds et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera maintenant,
+comme un maître son esclave! Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y
+paraisse, la domination n’est pas aux mains de celui qu’on croit.
+Êtes-vous bien sûre, Madeleine?
+
+Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait à la jeune femme ce
+prénom dont il ne la nommait jamais que dans sa pensée.
+
+Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait en son esprit une
+logique en formation. Puis voulant expliquer cette mystérieuse
+complexité de Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même
+au-dessus du blâme, il développa sa conception.
+
+--Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger, dit-il en revenant
+s’asseoir près de Madeleine; il nous dépasse trop. Il nous effraye par
+le mal qu’il a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part de vos
+inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi, secrètement, dans mon cœur
+d’ami, j’ai senti ce qui se passait dans votre cœur de femme! Il nous
+fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés de notre affection;
+mais si, à cette heure, il entrait ici, il faudrait lui tendre les bras,
+l’aimer, le louer; il vous faut, vous, le faire plier sous le poids de
+votre amour; vous ne saurez jamais être assez tendre, assez dévouée,
+pour atteindre ce cœur triste et isolé de grand homme. Triste! vous
+savez comme il l’est intimement, lui que votre jolie gaieté d’oiseau ne
+déride même pas, lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots
+auxquels vous vous plaisez tant! Triste et seul comme un prophète! Qui
+l’a vraiment connu? Est-ce vous? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi,
+vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais douté de la puissance
+qu’il cachait? le châtelain d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce
+génie, et le faisait dîner à part quand il recevait à sa table! Méconnu,
+inconnu, s’ignorant lui-même, portant sans le savoir sa force, c’est
+l’homme de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire ce qui doit être,
+et qui l’accomplit en dépit de tout.
+
+Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant de larmes délicieuses. Il
+fallait savoir comme elle que le vieil ami l’aimait, pour goûter
+vraiment ce qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très émue, elle
+voulait le remercier de redonner à l’image de Samuel l’auréole éteinte;
+elle murmura pour la seconde fois:
+
+--Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être venu me dire tout cela.
+
+Souriant, il regardait complaisamment cette joie d’aimer revenir en
+elle. Il continua:
+
+--Ce matin, les journaux portaient en manchette ces simples mots: «La
+loi Wartz.» Et l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition
+concernant l’instruction populaire. Je vais vous dire, moi, ce que c’est
+que la loi Wartz, non point celle que Samuel a déposée hier, mais celle
+qui préside au cours de sa vie, qui règle ses mouvements, sa conduite,
+ses actes, comme une rigoureuse formule scientifique. C’est une loi
+inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce qu’il est de ces êtres
+dont on dit qu’ils appartiennent à l’histoire; et qu’est-ce que
+l’histoire, sinon la fatalité accomplie? La loi Wartz, la vraie, est une
+formule terrible qui pousse votre mari d’un mouvement irrésistible, vers
+le système d’État nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la
+politique républicaine, comme on subit parfois une passion, souffrant et
+jouant à la fois son propre drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la
+plume et à l’action de la parole, à travers mille obstacles que vous
+connaissez mieux que personne. Voyez comme depuis son enfance, qu’il
+nous a contée, jusqu’à son élection, ce fut une progression constante
+vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce rôle lui est-il dévolu,
+qui permet à sa personnalité de s’épanouir vraiment, que la loi fatale
+plus impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de repos, la course au
+but s’accélère, l’action se précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la
+conception de cette éducation du peuple sur laquelle il fait reposer sa
+République idéale. Nous sommes une dizaine de sages, de réfléchis et de
+prudents qui voulons réglementer, ajourner, son projet trop hâtif. Nous
+sommes des confrères, des aînés, qu’il révère vaguement, des amis qu’il
+sait dévoués; mais il a senti notre résistance. Notre prudence
+l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent. Alors, de tout ce qui s’était
+établi entre nous: cordialité des relations, projets politiques communs,
+respect, affection même, rien ne compte plus. En nous, il ne voit
+désormais qu’un obstacle; la force qui le mène ne lui permet pas de s’y
+arrêter. Nous le gênons; il nous écarte, très simplement. J’en aurais
+pleuré! M’être cru, dans l’esprit de ce garçon, l’arbitre de toutes les
+idées, et constater un beau jour quelle petite place j’y occupais! Chez
+les autres, c’était de la fureur. Mais froissement d’orgueil ou délicate
+blessure de cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun lui-même,
+qui est un rustre aux rancunes opiniâtres, l’a si bien compris, qu’il
+est redevenu malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans cette loi
+implacable comme le _Fatum_ antique, croyez-vous que Wartz, qui n’est
+que pitié et bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous les yeux
+l’exemple d’Hannah...
+
+--Ah! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas grande philosophe, mais
+l’idée de ce que cette fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres
+gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur de prendre une telle
+initiative, vous, monsieur Saltzen?
+
+--Oui, j’aurais toujours reculé devant des craintes, des scrupules,
+parce que je suis une volonté normale, assujettie à tous les souffles du
+sentiment, et que je _veux_ beaucoup moins que je ne _sens_. Mais la
+destinée de notre grand homme, bien autre, unifiant sa volonté à celle
+qui mène le monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses. Je
+n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour savoir que ce fut
+l’éternelle règle des génies de faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se
+soucier si des larmes ou du sang coulaient à leur passage. Nous sommes,
+nous, de pauvres êtres, qui mirons l’univers dans notre propre cœur,
+comme on regarde une immensité dans une toute petite glace, et notre
+maître instinct, la peur de souffrir, nous semble régir l’Univers comme
+il régit notre individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire, s’abstrait
+de ce qui est personnel, il ne s’écoute pas, il se renonce, il
+s’identifie avec les règles mystérieuses de l’humanité. Voilà pourquoi
+Wartz, dans son mouvement en avant, s’est soucié, comme le marcheur du
+brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant lui, que ce fût
+l’amitié, que ce fût la paix de toute une caste dans la nation, que ce
+fût son attrait personnel pour la droiture, la délicatesse même de sa
+loyauté, ou bien l’influence que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru
+deviner, exerçait encore secrètement sur lui.
+
+--Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit parce que c’est la _loi_,
+dites-vous, monsieur Saltzen, faut-il qu’elle me soit expliquée, et
+qu’on me la montre nécessaire; car, j’ai beau sentir un goût très vif
+pour l’état démocratique, je ne saurai jamais dire au juste pourquoi
+cela vaut de bouleverser un pays dont les affaires marchent, en somme,
+très bien.
+
+--Une opinion politique n’est jamais qu’un goût, reprit l’oncle Wilhelm,
+et, à proprement parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on
+imagine, pour appuyer son sentiment politique, des principes qui peuvent
+le légitimer. D’après nos principes, justement, la république étant le
+plus souple des gouvernements, celui qui communie le plus avec les
+mouvements de l’âme populaire, sera toujours aussi le plus conforme aux
+progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement, ma pauvre enfant,
+que Béatrix quittât le trône,--elle nous aurait retardés,--mais il
+faudrait, quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses pas, car
+c’était une adorable femme.
+
+Après le moment d’affolement qu’il avait eu tout à l’heure, il s’était
+ressaisi, et reprenait, avec son sang-froid, sa coquetterie et sa
+séduction. Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui faisait
+ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries et les bibelots, sa
+longue main osseuse à la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap
+fin faisant des plis flottants autour de son grand corps émacié.
+Madeleine, apaisée et doucement satisfaite, le suivait des yeux. Aucun
+bruit ne venait de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit? Les
+paroles du docteur concernant Samuel agissaient en elle, et c’était avec
+une sorte d’exaltation agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son
+mari. L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la première fois de
+cette manière, lui donnait un vertige de cœur, comme si l’amour de ce
+grand homme l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau le
+vieil ami, et elle songeait: «Lui, c’est un saint!»
+
+La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra. Madeleine se souvint de
+ce qu’avait dit l’oncle Wilhelm: «Il faut le faire ployer sous le poids
+de votre amour.»
+
+Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel l’avait regardée alors, il
+aurait senti ses yeux fuir les siens. Mais il revoyait, pour la première
+fois, le docteur depuis la veille.
+
+--Monsieur Saltzen! murmura-t-il.
+
+Et il alla vers lui comme un homme accablé d’un fardeau trop lourd va
+vers l’allégeance d’une amitié sereine, d’une amitié d’exception comme
+celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils allaient se dire:
+elle attendait un trait d’esprit du docteur, quelque mot délicieux; mais
+les deux hommes se serrèrent la main silencieusement, et, quand ils
+s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen s’en alla vers un médaillon de la
+Reine, près duquel, comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir il
+essuya son lorgnon mouillé. Madeleine était de ces imaginations
+délicates, sur lesquelles un mot pèse plus qu’une phrase, un silence
+plus qu’un mot; elle comprit la muette admiration de Saltzen pour le
+grand homme; elle en demeura plus impressionnée encore qu’elle ne
+l’avait été par la venue de Samuel.
+
+--Quelle journée pour toi! prononça-t-elle timidement.
+
+Il lui semblait pour la première fois contempler ce génie.
+
+Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses poignets étaient broyés
+dans les mains du mari qui la reprenait et la serrait; son regard si
+puissant, avec son double fluide de maîtrise et de passion, la brûlait
+et la dévorait. Chose étrange, pendant qu’elle s’abandonnait à cette
+rude caresse, elle se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins
+l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin, presque religieux,
+d’offrande et d’immolation.
+
+--Nous avons tenu conseil toute l’après-midi, raconta-t-il. Ce soir,
+j’ai dû me rendre à la caserne de la Garde; il s’y est passé des choses
+très regrettables... J’ai donné des ordres; un nouveau colonel a été
+nommé d’urgence, à l’ancienneté. J’ai obtenu la neutralité du régiment
+jusqu’à la promulgation de la Constitution qui sera présentée au nouveau
+Parlement, dans huit jours. Tout est calme maintenant.
+
+--Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et cela a suffi!
+
+L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil homme.
+
+--L’Idée que je représente a seule tout pacifié, reprit le jeune
+ministre.
+
+Mais il avait beau dire, et plutôt par principe que par modestie, se
+disculper d’être _quelqu’un_, sa personnalité s’accusait de plus en
+plus. Et Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision du pauvre
+jeune prince assassiné, se défendit d’en parler, dans le scrupule
+d’offenser cette grandeur à qui tout était permis et tout dû. Saltzen
+devinait ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble. Il vint
+dire adieu.
+
+--Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec nous, demanda Wartz.
+
+--Mon cher ministre, répondit le docteur en souriant, pas aujourd’hui;
+j’ai envie de donner ce soir à votre beau-père, un article sur vous, et
+je l’ai seulement construit en pensée.
+
+Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié un sentiment pénible qui
+concernait Madeleine. Il les voyait, elle et lui, en constante recherche
+morale l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre; il
+soupçonnait que, malgré sa gloire, sa passion et sa jeunesse, sa femme
+trouvait moins en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y
+avait entre elle et Saltzen comme une association d’esprits dont il
+était exclu, lui qu’aucun esprit ne rencontrait jamais absolument. Il
+préférait jouir du docteur hors de chez lui.
+
+Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient plus que de muettes
+patrouilles de police, Saltzen se retourna. Sur la façade obscure du
+Ministère, dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres restaient
+éclairées: celles du salon qu’il venait de quitter; ils étaient sans
+doute demeurés là, Wartz et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure
+le croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur sous les cils de la
+tendre petite fille, une atmosphère d’émotion amoureuse vibrant entre
+eux. Il les devina--exaltés et fiévreux comme les avaient faits les
+heures passées--dans les bras l’un de l’autre, jeunes et ivres ainsi
+qu’il convenait. Lui avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art
+mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour, et il s’en
+applaudissait, car c’était l’avoir sauvée d’un grand péril.
+
+La conscience--cette chose blanche et nuageuse qu’on imagine au centre
+de soi--devait être chez lui singulièrement lumineuse et belle; il la
+traitait avec la même coquetterie que son être apparent; il en était
+vaniteux comme un autre l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa
+main d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent été de posséder
+son esprit. C’était une conscience élégante, avec des excès de
+répulsion, des outrances de dédain, pour tout ce qui n’était point
+parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne savait pas, car sa vie
+sentimentale de vieux garçon était toujours demeurée inconnue, il avait
+gravi cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre faute contre
+l’amitié qui le liait à Wartz, contre le respect de Madeleine, lui
+aurait paru, et aurait été en effet pour un homme de son caractère, une
+défaillance inexcusable.
+
+Cependant, quand il acheta les journaux du soir et que, dans la rue
+même, il voulut lire, en passant sous la lueur des réverbères, il
+s’aperçut qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait plus que les
+graves nouvelles de cette journée d’émeutes; seulement il lui avait
+fallu cette preuve flagrante pour savoir combien ce grand souci
+politique, dans un jour pareil, était secondaire pour lui. Plusieurs
+fois il essaya de parcourir ces colonnes troublantes que tout Oldsburg
+dévorait à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute son esprit.
+Toujours, il se sentait ridiculement revenir, malgré lui, sous les cinq
+fenêtres derrière lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre
+molle des tentures: «Elle ne soupçonne pas, songeait-il, quel rôle de
+comédie elle me fait jouer ici!»
+
+A la fin, il alla retrouver la solitude de sa maison.
+
+
+
+
+VII
+
+LE DEMI-DIEU
+
+
+Un des épisodes les plus marquants pour Wartz, dans cette torrentueuse
+vie publique qui l’avait pris et le roulait de ressauts en ressauts dans
+le fracas de la Révolution, ce fut les lettres qu’il commença de
+recevoir. Lettres roses et bleues, lettres ardentes de jeunes gens,
+lettres de femmes surtout, lettres à parfums divers qui s’épanouissaient
+le matin sur sa table de travail en parterre odoriférant. Il en riait.
+Les unes venaient d’Oldsburg; les mains qui les avaient écrites étaient
+celles qui s’étaient lassées à l’applaudir à la séance--et combien en
+avait-il vu battre l’air devant lui, de ces mains gantées, douces et
+souples, faisant courir, dans l’amphithéâtre enfiévré, le souffle d’un
+grand vol d’oiseaux! Celles-là semblaient avoir gardé, dans le style, le
+tremblement de cette heure. Les créatures d’exaltation qui les avaient
+conçues avaient encore l’illusion de sa présence en écrivant, et devant
+lui, leurs phrases demeuraient timides et mesurées. Des billets de
+province, au contraire, la timidité et la mesure étaient exclues. Ici,
+Samuel Wartz n’existait plus qu’en figure imprécise dans ces cerveaux
+d’enthousiastes. Elles lui prêtaient toute beauté, mais aussi toute
+immatérialité; elles lui parlaient comme à un esprit irréel, et avec
+d’autant plus de liberté qu’elles ne l’avaient jamais vu et ne le
+verraient sans doute jamais. Et toutes ces lettres étaient signées de
+jolis prénoms, de noms de fleurs, parfois. Myosotis lui écrivait: «Vous
+êtes le Messie de la grande époque qui va s’ouvrir; mon esprit, sans
+vous connaître, vous attendait, et je souffrais de vous.» Nielle des
+champs confessait: «Je me sens une âme faite uniquement pour vous; je ne
+me nourris que de votre pensée depuis votre révélation. Je ne sais si
+vous répondrez à ces lignes, mais je reste consacrée à vous; je
+m’emploierai toute à la diffusion de votre pensée; je suis votre
+disciple, je vivrai pour vous--et j’ai vingt ans!» Et Héliotrope: «Je
+suis veuve et riche; on vous dit sans fortune. Je sais que dans des
+entreprises telles que la vôtre, il faut que l’or ruisselle autour de la
+Pensée; écrivez-moi, ce que je possède est à vous!» Elsa disait: «Je
+n’avais jamais aimé; mais dites un jour un mot, et je serai à Oldsburg
+le soir, à l’endroit que vous ordonnerez.»
+
+Et les lettres continuaient d’affluer; il en venait sans cesse, de
+mauves, de blanches, que le valet de chambre déposait en masse sur la
+table du ministre, chaque matin. Bientôt, Samuel cessa de les lire;
+après, il ne les ouvrit même plus. Mais il regardait le cachet de la
+poste, et il se faisait dans son esprit une sorte de statistique
+géographique de l’opinion républicaine dont ces lettres de caprice
+étaient un reflet frivole mais vrai. Les journaux, les comités
+politiques avec lesquels le sien était en relation, lui fournissaient à
+cet égard des indications, mais il y avait quelque chose de plus sincère
+dans la spontanéité de ces lettres de femmes qui trahissaient
+l’atmosphère de pensée dans laquelle s’écoulait leur vie. Ainsi Hansen
+et la région du Nord semblaient donner plus de chaleur démocratique,
+puis, pour retrouver la même intensité de sentiments, il fallait
+redescendre jusqu’au pays des charbonnages, le plein Sud. Les provinces
+frontières montraient moins d’exubérance épistolaire; de même aussi les
+dépêches n’en apprenaient-elles que de calmes manifestations de presse
+ou de réunions publiques.
+
+Et souvent, dans les quelques heures de repos que la nuit seule lui
+accordait, Samuel allait s’accouder au balcon de pierre qui dominait le
+quai. Le dégel était venu; le fleuve roulait dans l’eau noire, des
+glaçons blancs, et par delà les halètements de la ville endormie, Wartz
+scrutait les lointains, il aspirait les atmosphères troublées et tièdes
+venues du Sud, il cherchait, dans les nuées torses et lourdes qui se
+heurtaient au ciel, le souvenir des pays qu’en voyageant elles avaient
+obscurcis de leur ombre. Car ce n’était plus désormais Oldsburg seule,
+mais la Poméranie entière qu’il possédait, qu’il avait comme épousée
+dans un mariage mystérieux. Du Nord comme du Sud, des villes comme des
+campagnes, il sentait converger vers lui les pensées en travail. L’œuvre
+des prochaines élections s’accomplissait dans les esprits; par des
+milliers de suffrages intentionnels, les élections étaient déjà
+virtuellement faites, sous l’action de son influence. Ses idées
+planaient sur le pays comme une lumière. Il était partout. Mais ce qui
+lui revenait alors à l’esprit, avec un agrément puéril, c’étaient ces
+pâles amours d’inconnues, amours sans couleurs ni figures, qui erraient
+autour de lui durant ces nuits moites, qui le cherchaient, le
+suppliaient. Peu à peu, cette science vague d’être tant aimé créa comme
+un lit voluptueux à ses pensées; elles s’y reposaient, s’y
+amollissaient, elles y revenaient sans cesse. Quelquefois, dans des
+loisirs de sentiments,--mais combien ces loisirs étaient courts et
+furtifs entre les mille soucis de son action colossale--il se sentait un
+cœur étrange; il s’attendrissait. Et, à l’heure même, il lui fallait
+ordonner des répressions sévères contre les perturbateurs qui ne
+cessaient de faire courir dans les rues un feu latent. Chaque jour
+de-ci, de-là, des rixes éclataient; le sang continuait de couler, à
+peine, goutte à goutte.
+
+Un soir, dès le souper, il était à ce balcon, la fenêtre à demi fermée
+derrière lui, et sa forme invisible dans les ténèbres. Quelqu’un pénétra
+dans la chambre de Madeleine, et, comme il se détournait par instinct,
+il vit Hannah dans la pièce devenue lumineuse. Elle se croyait seule.
+Elle allait et venait selon la coutume de son service, disposant la
+toilette de nuit de Madeleine. Elle mit sur la table les rubans couleur
+de paille qui serraient la chevelure de la jeune femme pendant le
+sommeil; elle étendit sur une chaise la robe de blanc linon dont elle
+fit bouffer la dentelle du bout de l’ongle; elle posa sur la descente de
+lit les deux pantoufles de soie. Au passage, devant une glace, elle
+s’arrêta, se mira un instant, puis, sa tâche finie, elle ne partait pas.
+
+Elle ne partait pas; elle songeait, la main sur sa hanche frêle. Son
+jeune corps, un peu ployé en arrière, eut un étirement de lassitude qui
+accusait la longue journée de labeur. Et, de nouveau, Samuel vit bouger
+à travers la chambre la petite silhouette noire au tablier blanc. Il la
+crut en passe d’aller commettre quelque indiscrétion parmi le désordre
+que Madeleine, souvent, laissait après elle dans sa chambre. Et en
+effet, elle vint au secrétaire dont l’un des tiroirs n’était que
+mi-clos, avec un paquet de chiffons, de gants, de voilettes, de lettres
+d’amies, de bouquets séchés. Et il en souffrit, car il lui avait imaginé
+une âme très délicate et timorée.
+
+Mais, sans donner le moindre regard à ces intimités, elle avança son
+joli visage aminci vers la photographie de Wartz que Madeleine avait
+placée là; et les lèvres tendues, furtivement, elle baisa, sans
+l’effleurer, l’image de son maître.
+
+Samuel se sentit rougir d’une honte incompréhensible. Il eût voulu
+n’avoir rien vu. Il avait commis, envers la pauvre petite servante, une
+faute bizarre et involontaire, une faute dont le nom n’est écrit dans
+aucun livre de casuistique.
+
+Ainsi, voilà que se révélait--et avec quelle brutalité pénible du
+hasard!--une nouvelle amoureuse, ici même, dans sa maison, chez celle
+qui tenait de si près à la personne de Madeleine par les mille soins de
+son ministère, celle qui connaissait le poids, le toucher soyeux de ses
+cheveux, les secrets parfumés de sa toilette, les broderies intimes, la
+grâce cachée de ses membres. Il en était en même temps gêné et touché.
+Ces passions entre maîtres et servantes, avec leurs ridicules, leurs
+trivialités, les relents ménagers qui s’y mêlent, leurs basses ruses et
+la profanation du foyer, n’avaient jamais trouvé grâce devant lui. Et
+depuis longtemps peut-être, dans son intérieur, sans qu’il l’eût jamais
+pensé, cette petite Hannah l’aimait secrètement. Il ne s’en fâchait pas.
+Un homme ne se fâche jamais en pareil cas. Et même, quand il songeait à
+la culture, à la demi-science de cette jeune fille, à son élégance
+corporelle, à son esprit timide mais fin, qui lui faisait tenir si
+dignement, avec tant de tact féminin, son rôle ambigu de domestique
+savante, à tout ce qui l’avait souvent transformée à ses yeux en un
+symbole charmant de la plébéienne future, il s’enorgueillissait.
+
+A partir de ce jour, il se mit à l’observer avec une attention anxieuse.
+Il étudiait ses allées et venues, son service, ses attitudes, toute la
+façon dont elle se comportait avec ce secret qu’elle avait dans le cœur.
+Elle fut impeccable. De cette chaleur d’âme qu’elle avait montrée, de
+l’ardeur de ce baiser et de tout ce qu’on pouvait supposer derrière son
+masque impassible, rien n’apparaissait. Un peu lente, elle s’absorbait
+dans son travail. Samuel, pourtant, restait quelquefois très attendri
+devant elle. Il regardait à la dérobée ses lèvres fermées, d’un rose
+très pâle d’enfant maladive, et il songeait à ce baiser qu’elle lui
+avait tendu, ce baiser offert à son image, mais qui était demeuré en
+route, sans pouvoir jamais, sans vouloir parvenir jusqu’à lui.
+
+Madeleine lui dit un jour:
+
+--Regarde, Samuel, ce que j’ai trouvé dans la chambre d’Hannah!
+Mademoiselle dissimule cela sous son lit, et, la nuit, au lieu de
+dormir, elle lit.
+
+C’était une pile de journaux, tous les derniers numéros du _Nouvel
+Oldsburg_, qui n’étaient remplis que de son nom. Il haussa les épaules
+en disant cette phrase banale:
+
+--Laisse-la; que veux-tu, cette enfant se distrait si peu de son travail
+tout le long de la journée!
+
+Et il pensa désormais, non pas tant à ce cœur de la petite servante, si
+chaud et si fermé, qu’à son cerveau, à tout ce qui s’y dissimulait de
+pensée ardente, en présence du drame actuel, devant l’ascension lente,
+le triomphe de sa propre caste.
+
+Mais tout cela était si peu de chose, semblait-il, dans sa vie! Sa
+voiture le menait chaque matin au Conseil des Ministres. Plusieurs fois
+on le reconnut au passage; ce furent des ovations: parcelles et éclats
+de cette popularité qui s’étendait à tout le pays. Des attroupements se
+formaient d’ailleurs souvent au coin de la rue aux Moines pour le voir
+passer. A peine avait-on signalé sa voiture, que retentissaient les
+vivats; des mains frémissantes agitaient des chapeaux; un délire
+d’enthousiasme se lisait sur les visages, dans ces yeux éperdus d’hommes
+possédés d’un culte. Wartz goûtait tout cela au passage, et continuait
+sa route.
+
+Alors, il arrivait parmi ses collègues l’âme molle, la pensée
+languissante, enveloppé dans ces fluides passionnés d’admiration et
+d’amour, qu’il sentait monter à lui. Et la Constitution s’achevait par
+le travail des autres, le travail de Braun surtout, qui, avec son esprit
+moindre, faisait tout. Jointiste des pouvoirs, ciseleur des lois, maçon
+de cet édifice de la Nation nouvelle, il était fait, avec son instinct
+de solidité, pour en bâtir la charpente, tandis que Wartz, plus
+indolent, n’intervenait que pour y jeter cette note de tendresse envers
+le peuple pauvre, la charité des institutions, l’esprit démocratique.
+Braun et les autres bâtissaient, lui donnait le style. Il était
+l’architecte.
+
+Souvent, la séance du conseil se continuait l’après-midi; il rentrait
+harassé, ne faisait qu’apercevoir Madeleine, et recevait Auburger, qui
+l’entretenait parfois pendant des heures. La nécessité lui imposait de
+plus en plus étroitement cet homme qui, chaque jour, gagnait sur son
+temps un peu plus de temps, sur sa pensée, un peu plus d’intimité.
+Samuel avait l’impression physique de lui être rivé, l’impression d’une
+condamnation implacable, les liant. Le pays traversait une période de
+calme. Après l’explosion des premiers jours, réprimée énergiquement par
+le nouveau ministère, l’ordre semblait bien rétabli. A la fin de cette
+première semaine, plus de rixes, plus de réunions, plus de sang, un
+silence national.
+
+Le docteur Saltzen, poète ingénieux, écrivit dans le _Nouvel Oldsburg_
+un article sur la pacification de la rue, qu’il attribuait à la rigueur
+de la saison. Le charmant homme voyait l’humanité comme une grande
+floraison, changeante avec les époques du soleil. Le printemps à ses
+débuts épanouissait les âmes en rêve et en sentiment; les jours
+caniculaires, ceux qui achèvent de leur énergie torride la maturité des
+moissons, faisaient, selon lui, dans la partie obscure et comme végétale
+de l’être, sourdre le goût du sang, des atrocités et du meurtre: les
+émeutes de l’été sont les plus horrifiantes. L’automne était la saison
+des doux plaisirs et de la vertu; et l’hiver finissant laissait la
+raison et le travail maîtres sereins de l’homme. C’était l’heure idéale
+pour les changements d’État, pour les révolutions laborieuses, qui
+s’accomplissent sans inutiles cruautés ni folie.--Suivait une apologie
+nouvelle de Wartz que le docteur s’exaltait toujours à louer.
+
+Et pendant que les Poméraniens lisaient cette rhétorique, l’homme
+d’État, qui ne se payait pas de ces hypothèses, plus méfiant, faisait
+insidieusement scruter la ténébreuse masse qu’est une nation, par cet
+homme au flair de chien qu’était Auburger. Et Auburger sut tout de suite
+que le soleil ou le temps gris, les rafales de janvier et les
+mystérieuses influences de l’hiver, n’étaient pour rien dans ce
+phénomène qui avait soudain glacé la foule. Il avait vite deviné là
+l’influence de la reine Béatrix qui, de son côté, travaillait en secret
+la masse populaire. L’État agonisant tentait une suprême manœuvre contre
+celui qui ne l’avait pas encore terrassé. Tout restait clandestin et
+invisible, mais, avant de disparaître du théâtre de sa gloire, la Dame
+en noir mettait une dernière fois en œuvre le pouvoir de sa personne
+même. De tels jours étaient venus, que cette Reine alla jusqu’à rappeler
+désespérément l’opinion par l’attrait de sa personne. On distribua dans
+les rues, on glissa sous les portes, on étala aux yeux de tous, une
+image qui la représentait assise, en robe à traîne, tenant son fils
+debout contre elle. Il y avait aussi des conférences royalistes, et ce
+qui restait de la Presse conservatrice s’épuisait en violentes attaques
+contre les candidats républicains. On affichait partout une proclamation
+de la souveraine, d’où s’exhalait un cri si douloureux, une plainte si
+fière, un appel si poignant à la nation, que nul ne la pouvait lire sans
+s’émouvoir. Mais ce qui jeta cette stupeur dans le peuple, dans le bas
+peuple, ce fut cette apparition de l’image, le royal prospectus qui
+s’imposait, prenait les regards par violence, et, après les regards, les
+souvenirs. On se rappelait les fêtes du sacre, le jour où l’on s’était
+étouffé sur le parvis de la cathédrale pour voir la plus belle Reine du
+monde. On se rappelait les fêtes de son mariage, celles de sa maternité,
+quand était né le prince héritier qui promettait une ère de paix au
+pays; on se rappelait surtout son désespoir à la mort du prince consort,
+désespoir de reine pleurant son amour brisé, qui avait arraché des
+larmes à toutes les femmes de Poméranie.
+
+Dans les ménages d’artisans, à l’heure de la soupe, l’image traînait sur
+la table; on la contemplait sans rien dire, les haines s’évanouissaient
+devant ce beau visage. On imagina pour la première fois ce que serait la
+ville quand Elle n’y serait plus, et cette méditation nationale eut pour
+conséquence de faire demeurer ces jours-là, les gens chez eux,
+taciturnes et rêveurs.
+
+L’avant-veille des élections, Wartz s’aperçut qu’à son arrivée, Auburger
+restait un peu plus que de raison à l’antichambre; il était trop peu
+maître de ses impulsions pour n’aller pas, sur-le-champ, éclairer ses
+soupçons; et il vit, comme il s’en doutait, qu’Hannah était là, écoutant
+le policier qui lui parlait bas.
+
+Cet homme faisait métier d’être l’ami des servantes. Il avait, dans la
+ville, une dizaine de liaisons: cuisinières royalistes des grandes
+maisons de la rue Royale, femmes de chambre futées de la rue de la
+Nation, par la bouche desquelles s’évadaient les plus intimes secrets
+des intérieurs oldsburgeois. Et ce n’était pas sa moindre besogne, au
+milieu de tant de soucis divers, que ces amours d’arrière-cuisine,
+périlleux et difficiles, qu’il fallait mener avec stratégie, ménager et
+exploiter en même temps, en leur demandant tout le bénéfice possible. Et
+vraiment, il maniait le vice, le mensonge, l’hypocrisie et l’immoralité
+avec tant d’ampleur, il faisait si génialement ses dupes, et si
+grandement ce honteux commerce, qu’il se haussait à quelque chose
+d’héroïque dans le Mal.
+
+Mais, dès qu’il se fut agi d’Hannah, Wartz se jura qu’il défendrait
+cette très noble fille contre ce coquin, et il le reçut avec plus de
+froideur que jamais.
+
+Auburger, après avoir déposé, comme à l’ordinaire son lourd chapeau de
+feutre rond sur une chaise, dans le petit cabinet privé de Wartz, se mit
+à tirer de ses poches une liasse de documents: télégrammes chiffrés
+venus de toutes les villes poméraniennes, notes griffonnées au crayon
+après un rendez-vous galant, dans quelque chambre meublée de la rue du
+Canal, propos entendus dans les bouges du faubourg, où il allait boire
+toutes les nuits avec les tisseurs. Il étalait complaisamment cette
+moisson riche sous les yeux du Maître, caressant le papier d’un doigt
+satisfait, lissant les fripures, graduant les importances. Mais Samuel
+ne regardait que son être physique, les rondeurs béates de son crâne à
+demi nu sous les poils blonds, ses tempes épaisses. L’œil, doux parfois,
+mobile toujours, n’avait jamais une expression mauvaise, mais ce point
+vif dans la prunelle qui indique le goût secret des gros plaisirs. Les
+paupières, si sensibles, si nerveuses, sans cesse vibrantes, semblaient,
+avec leurs cils pâles, prendre au vol le diapason de votre pensée pour y
+accorder le regard. Tel qu’il était, avec cet air vulgaire et fort, et
+cette moustache soignée qui était son talisman d’entrée dans son monde
+de cœurs habituel, Samuel se demandait s’il n’était pas capable de
+plaire à Hannah, l’enfant du peuple, à qui sa culture n’avait pas ôté le
+caractère de ses goûts plébéiens. Ce fut une inquiétude nouvelle; la
+déchéance de la petite servante l’aurait désolé.
+
+--Monsieur le ministre, ce qu’il nous faudrait maintenant, dit Auburger,
+c’est de l’argent, beaucoup d’argent.
+
+Wartz, d’un air méprisant, choisit dans son portefeuille un billet qu’il
+tendit, affectant l’indifférence au point de n’en pas demander l’usage.
+
+Auburger se mit à rire. Il était maintenant plus à l’aise avec le
+ministre que le ministre ne l’était avec lui.
+
+--Que voulez-vous que je fasse de cela? Il m’en faut quarante, cinquante
+comme celui-ci.
+
+Wartz ne répondit pas: on entendait le cri de papier raide du billet
+qu’Auburger secouait entre le pouce et l’index, le coude sur son genou,
+devant le jeune homme d’État.
+
+--Voyons, monsieur le ministre, vous n’allez pas marchander, je pense.
+C’est maintenant l’heure décisive; si nous manquions ce dernier coup,
+tout serait compromis, ce qui serait vraiment fâcheux, au point où nous
+en sommes. Les comités royalistes n’ont pas ménagé l’or; ce qui s’est
+dépensé depuis trois jours en livraisons, en libelles, en gravures
+suggestives, est incalculable, et ce serait vous qui compteriez
+maintenant, quitte à sombrer au port pour une misérable question comme
+celle-là?
+
+--Que voulez-vous faire de cet argent? demanda Wartz sans laisser
+paraître la moindre passion.
+
+Auburger battit des paupières; arrivé au point culminant de sa
+suggestion sur le Maître, il avait à présent à dire des choses qu’il
+n’avait jamais hasardées jusqu’ici, et de peur que son regard, si dominé
+qu’il fût, n’allât en expression plus vite que ses paroles, il le
+cachait.
+
+--Mais, monsieur le ministre, je pensais que, de vous-même, vous auriez
+prévu cette nécessité, sans que j’eusse l’ennui de vous en parler. Vous
+savez que c’est après-demain le jour du vote, et, pour un vote pareil,
+il convient de créer de l’enthousiasme, de ne laisser rien au hasard.
+Nos amis des sociétés républicaines ont déjà donné beaucoup, mais dans
+un cas pareil, les générosités privées sont insuffisantes; ce qu’il
+faut, c’est la somme officielle. Là où les hommes se réunissent
+d’ordinaire, là où on peut les influencer par des conversations, dans
+les cafés...
+
+Wartz, qui avait écouté avec toutes les apparences du calme, se leva à
+ce mot en repoussant avec fracas son fauteuil, et Auburger vit venir sur
+lui ce pâle visage défiguré par la colère, en même temps qu’il sentit
+ses épaules prises comme pour une lutte.
+
+--Oui, c’est cela, la République saoule!
+
+Samuel parlait les dents serrées, crispant les sourcils, l’œil féroce.
+D’un mouvement d’humeur ou de peur, Auburger dégagea ses épaules qui
+glissèrent au dossier du siège, et il en vint à n’être qu’un homme
+rabougri, rétréci, ridiculement recroquevillé dans le moule de l’étroit
+fauteuil. Wartz était effrayant, mais le policier ne perdait point de
+vue son rôle; il n’en était pas à un affront près, et il n’eut pas le
+moindre geste de défense qui eût tout perdu. Samuel en fut désarmé. Le
+premier feu de sa colère s’éteignit.
+
+--Et ils se permettent de parler de notre œuvre! murmura-t-il en
+s’écartant, les mains aux poches du veston, les épaules secouées de
+mépris, ils se permettent d’y travailler, d’y mettre leur main bestiale!
+Et ils veulent déterminer ces choses de l’esprit, un état d’âme
+national, avec ces grossiers moyens de duperie! Mais vous ne sentez donc
+pas... non, vous ne pouvez pas sentir, vous, de quelle essence est
+justement cette œuvre de Liberté, qui doit sortir sans contrainte de la
+conscience nationale.
+
+--Pardonnez, monsieur le ministre, vous savez bien que je comprends
+tout, dit Auburger moitié penaud, moitié souriant. Vous vous figurez
+même à tort, je vous assure, mon incapacité de concevoir l’ordre
+lumineux et éthéré des choses auxquelles vous faites allusion. Vous,
+monsieur le ministre, vous pouvez vous cantonner dans ces hautes
+régions; vous menez la masse de loin; vous restez ainsi incorporé un peu
+à l’idéal que vous prêchez, et il en résulte un effet très grand, très
+beau. Le général, qui conduit ses hommes à la bataille, reste nuageux
+dans la fumée, avec de nobles gestes seulement; mais si les
+sous-officiers ne s’occupaient pas de mettre de la soupe au ventre des
+soldats, avec du sel et autre chose qui brûle, le général pourrait
+gesticuler sans qu’un seul homme bouge. Vous êtes le général, monsieur
+le ministre, et nous, nous sommes les sous-officiers.
+
+--Votre idée est honteuse, dit Wartz; vous grisez le peuple pour lui
+arracher une approbation qui ne vaut que par sa spontanéité même; nous
+bâtirons ainsi la République sur des assises déshonorées. Au surplus,
+c’est assez discuter; je ne consentirai à aucune concession sur ce
+point, et vous pouvez vous retirer.
+
+--Non, monsieur le ministre, pas encore, car si je m’en allais, vous
+seriez pris dans ce fâcheux dilemme ou de me rappeler, ce qui vous
+abaisserait, ou de perdre votre partie, car je suis un homme nécessaire.
+Gardez-moi donc et écoutez-moi. Que va-t-il se passer si nous nous
+laissons aller à une trop facile confiance dans cette spontanéité du
+peuple dont vous parlez? Les royalistes auront le champ libre, ils
+feront ce que vous n’aurez pas fait. Et puis, songez-y, c’est maintenant
+la Reine qui est en cause; c’est sur son nom que se livre la bataille;
+si vous n’intervenez pas un dernier coup, sa réalité de femme
+l’emportera vite, chez ces gens simples, sur l’abstraction de la
+démocratie, et dans trois jours, vous la verrez consolidée sur son trône
+par une majorité conservatrice. Or, remarquez, vous avez bien exagéré ma
+pensée; je pensais seulement à exercer une influence par des harangues
+ne propageant que vos propres idées, par un second tirage de votre
+portrait avec votre discours, qu’on répandrait sur les tables
+d’estaminets. Quant aux malpropretés dont vous m’attribuez le projet,
+elles se réduisent à quelques gouttes d’alcool dont on électrisera le
+sang de la masse déjà fouetté d’enthousiasme. Voilà ce que vous ne
+m’aviez pas donné le temps d’expliquer, monsieur le Ministre.
+
+--J’exige, reprit Wartz sans changer de ton, le détail strict de
+l’emploi de cet argent. (Et il se mit à préparer une liasse de billets.)
+J’exige qu’on ne l’emploie pas à enivrer les électeurs; vous m’en
+répondez implicitement, Auburger, et si mes rapports m’indiquent que
+vous m’avez trompé, il pourrait se passer des choses auxquelles vous ne
+vous attendez guère. Veillez à ce que tout s’accomplisse selon ma
+volonté.
+
+Quand Auburger fut parti avec l’argent, Hannah vint chercher son maître
+de la part de madame Wartz.
+
+--Hannah, lui dit Samuel, venez ici.
+
+Elle s’approcha du bureau, les cils palpitants, les mains troublées et
+tremblantes, ayant aux joues cet indice d’émoi si frappant du rouge qui
+pâlit, et Samuel voyait ce désarroi, cet affolement secret de la jeune
+fille qui aime, avec un plaisir masculin.
+
+--Hannah, lui demanda-t-il, monsieur Auburger vous a parlé, que vous
+a-t-il dit?
+
+Sans répondre elle rougit dans sa peau de blonde jusque sous ses
+cheveux. Il n’insista pas, et dit avec une pointe d’humeur:
+
+--Je vous défends de jamais parler à monsieur Auburger. Je vous le
+défends, entendez-vous, en quelque occasion que ce soit.
+
+Il disait ces choses comme un homme sûr d’être obéi au nom d’une secrète
+autorité sentimentale plus réelle et plus puissante qu’aucune autorité
+régulière, avec la volupté aussi de sentir ce cœur de femme sous sa
+domination. Il ajouta:
+
+--Maintenant, dites à madame que je vais la rejoindre dans sa chambre.
+
+Elle partit sans avoir desserré les lèvres, ses lèvres blêmies qui
+frémissaient. Le maître avait vu pour la première fois de cette manière
+ses jolis yeux, un peu ternes et tristes, qui avaient tant pleuré. Et
+son silence, cette dignité charmante, l’avaient ému plus que tout. Il
+rejoignit Madeleine.
+
+--Samuel, dit-elle, dès son entrée, je te demande pardon de prendre pour
+moi un peu de ton temps, mais ce ne sera pas long, je te le promets.
+
+Elle était debout, serrée dans une robe sombre qui boutonnait au corsage
+sur de la soie rouge. Ses cheveux étaient très noirs, ses yeux très
+bleus et brillants sous l’arcade longue des sourcils, et la prunelle
+vacillait, comme une petite lumière sous un grand vent.
+
+Elle mit la main sur le bras de son mari:
+
+--Je ne peux pas souffrir d’avoir rien de dissimulé pour toi; ce qui se
+passe chez toi s’entend ici... j’ai perçu tout à l’heure un bruit de
+querelle, j’ai tout écouté. Ainsi, Sam, tu as donné de l’argent à cet
+homme, pour faire boire ceux qui seront demain la voix du pays. Tu as
+consenti à cela! Oh! je ne t’aurais jamais cru capable de mettre en
+œuvre de pareils moyens!
+
+Ses yeux se fermèrent à demi; sa bouche, ses narines se crispèrent comme
+si on lui avait offert à respirer quelque fleur fétide.
+
+--Donner de l’argent! continua-t-elle péniblement sans le regarder;
+acheter l’opinion de ces gens! Alors, que fais-tu de tes principes, du
+principe même de ta fière politique, qui est le respect du peuple?
+
+A mesure qu’elle parlait, l’expression de Wartz changeait et devenait
+mauvaise. A la fin, il regarda sa femme presque durement.
+
+--Je trouve étrange que tu t’occupes de ces choses, dit-il. Jusqu’à
+présent, tu t’es tenue en dehors d’affaires qui ne sont pas les tiennes.
+A peine si tu m’as parlé de mon discours de la séance, de tout ce qui
+aurait dû te rendre heureuse, à ce que je pensais. Et c’est aujourd’hui
+que tu inaugures ce genre de conversation politique, par des paroles de
+blâme que je ne m’attendais certes pas à trouver dans ta bouche!
+
+La vérité, c’est que ce flot d’amour, d’adulation, d’admiration qui le
+berçait depuis sa popularité, lui rendait désormais toute critique
+amère. Il ne pouvait manquer de faire un parallèle entre les billets
+passionnés de ces inconnues qui tendaient vers lui de tout leur
+enthousiasme aveugle, et sa femme que sa gloire avait laissée
+impassible, et qui se permettait de le juger maintenant. C’était un de
+ces torts dont un homme garde rancune. Il se sentait de silencieux
+assentiments dans le cœur de ces femmes qui lui avaient écrit, dans
+celui de tant d’autres qui n’avaient pas osé le faire. Pour ces tendres
+créatures, il était au-dessus de toute critique, elles approuvaient
+aveuglément tous ses actes. Hannah, la petite servante lucide et
+pensante, brûlait perpétuellement autour de sa personne l’encens
+mystérieux de son culte. Il avait l’âme sans cesse caressée par cette
+atmosphère de douceurs, et voilà que Madeleine mettait une fausse note
+dans cette harmonie voluptueuse en lui reprochant sa conduite!
+
+--Mon ami chéri, reprit-elle, soudainement attristée, et de cette voix
+retenue qui ne laissait passer son trop-plein de tendresse que goutte à
+goutte, je t’aime tant, que je veux aimer tout ce qui émane de toi,
+toutes les œuvres de ton génie. Je ne t’ai point parlé de ton triomphe,
+dis-tu? Pourquoi l’aurais-je fait? Je t’admire silencieusement. Je vis
+auprès de toi; je contemple ce qui se passe, je vois cette chose si
+grande de toute une société repétrie par tes mains en quelques jours, et
+de tout un pays qui t’aime comme son chef moral. J’en suis plus émue et
+plus troublée que je ne saurais te le dire. Par quels mots traduirais-je
+tout cela? Je t’offre ma discrétion, mon silence; tu m’es témoin que je
+te laisse travailler sans jamais réclamer pour moi une parcelle de ton
+temps; je te sacrifie les causeries que nous avions autrefois et que
+j’aimais tant. Les repas ne nous réunissent même plus. Me suis-je
+plainte? Je comprends bien, certes, les nécessités de ton grand rôle.
+Ton chef de cabinet, ton secrétaire, tes collègues, tous ces messieurs
+te sont en ce moment cent fois plus que moi, et j’y acquiesce de tout
+cœur. Mais quand m’est venu ce trouble de douter--comment dirai-je!--de
+ton absolue... intégrité, je n’ai pu résister, il m’a fallu m’en ouvrir
+à toi, qui es mon confesseur bien-aimé.
+
+Elle tomba dans ses bras, les yeux en larmes; il sentait frémir sur sa
+poitrine ce jeune être délicat qui ne vibrait que de vie morale, de purs
+désirs de vertu. C’était à ses nerfs excités un mélange de charme et
+d’exaspération. Elle était infiniment belle dans cette spiritualité,
+mais elle lui échappait, et tous les baisers dont il la couvrait sans
+lui répondre n’atteignaient pas son âme.
+
+--Il le faut, vois-tu, expliqua-t-il après, d’une manière brève, il faut
+sacrifier ses goûts personnels, ses tendances, si l’on veut atteindre
+son but. On le fait par devoir. On se révolte d’abord, puis on se
+résigne à ce que dans les choses humaines, il se mêle toujours quelque
+laideur. Ne me blâme pas, Madeleine; j’ai agi pour des intérêts
+supérieurs à ce que tu crois.
+
+Et il l’étouffait à demi sur sa poitrine. Puis, avant cinq minutes, il
+fut repris par sa vie officielle qui ne faisait jamais trêve, et
+Madeleine resta seule, déroutée, indécise, mal satisfaite par
+l’explication furtive d’un cas de conscience aussi lourd. A cause de
+cette équivoque inutile, elle ne verrait plus dans la République cet
+idéal pur et magnifique dont elle était si éprise autrefois. Quelle
+source trouble ce serait à la nouvelle existence nationale, que cette
+pression de l’argent exercée sur la volonté du peuple! quel opprobre!
+
+Et elle pensait que si Saltzen était venu, il l’aurait peut-être
+rassurée, non pas à la manière un peu brutale de Samuel, mais, pour
+amener sa conscience à ce point d’admettre ce qu’elle réprouvait, il
+l’aurait conduite par le dédale de ses arguments subtils au bout
+desquels se trouvait toujours l’évidence absolue et pacifiante, et
+c’étaient là des exercices d’esprit qui lui étaient délicieux.
+Seulement, Saltzen ne venait pas. De toute la semaine, elle ne l’avait
+pas vu. Rarement il avait négligé pendant tant de jours ses petites
+visites. Et les heures de la jeune femme s’écoulaient, désespérément
+longues. Elle redoutait de sortir à pied depuis que l’atroce pèlerinage
+à travers la ville, le jour des émeutes, l’avait tant ébranlée. Elle
+était allée voir son père deux fois, mais il avait à peine eu le temps
+de la regarder, les journalistes étant sur les dents quand le pays
+traverse une crise pareille. A leur entrevue, trois ou quatre rédacteurs
+du _Nouvel Oldsburg_ étaient présents, et un garçon de bureau n’avait
+pas cessé, le temps qu’ils échangeaient quelques mots, de venir déposer
+des lettres ou des demandes d’ordres sur la table de travail de M.
+Furth. Elle était rentrée avec l’impression affreusement triste d’être
+une personne nulle, inutile, dont la présence embarrassait. Elle
+cherchait si elle ne tenait pas au moins au cœur de quelqu’un; mais non;
+même pour Samuel, elle ne comptait plus qu’à peine. L’après-midi elle
+recevait quelques amies, elle brodait; dès que la nuit tombait, elle
+commençait d’attendre Saltzen, dont c’était l’heure favorite pour venir
+la voir. Les soirées solitaires s’allongeaient ainsi, comme si toutes
+les minutes en eussent été comptées, une à une, dans la mélancolie. Elle
+pensait alors beaucoup à la Reine dont personne n’osait plus parler,
+comme si de prononcer même son nom eût causé dans les conversations une
+gêne insupportable. Elle plaignait la pauvre femme, qui traversait des
+épreuves auprès desquelles ses imaginaires tristesses ressemblaient à un
+ridicule énervement.
+
+Ce jour-là, elle était si lasse d’ennui, qu’elle prit une carte et
+écrivit à Saltzen:
+
+«Mon cher Docteur, pourquoi nous délaissez-vous de la sorte? ce n’est
+pas le moment de nous oublier. Pour ma part, ce qui se passe tous ces
+jours me met l’âme à l’envers, et j’aurais très grand besoin d’être
+distraite et soutenue. Venez donc nous voir bientôt, je vous attends.»
+
+En adressant ce billet au vieil ami, elle s’exonérait de tout scrupule,
+par cette excuse qu’elle était censée ignorer le sentiment de Saltzen
+pour elle, et qu’il n’y verrait aucune signification épineuse. Puis,
+n’était-il pas de son devoir de l’appeler, lui qui savait, comme
+personne, apaiser ses troubles, et rajeunir sans cesse l’amour de leur
+jeune ménage?
+
+Elle calcula les heures; il pouvait recevoir ce mot avant le soir; elle
+allait donc le voir arriver en hâte, l’air épanoui par cette idée
+qu’elle l’appelait, plus confiant que jamais, égrenant les diamants de
+son esprit avec chacune de ses paroles, et elle dirait tout ce qui lui
+pesait tant sur le cœur: elle confesserait son chagrin, la faute de
+Samuel, ou ce qui lui semblait tel,--et il l’éclairerait en lui montrant
+ce qu’elle ne savait peut-être pas comprendre.
+
+Mais encore ce jour-là elle attendit en vain, Saltzen ne vint pas.
+Durant la soirée seulement, il lui répondit, dans une lettre très brève,
+qu’il était fort retenu par la préparation de sa candidature, qu’il ne
+les oubliait certes pas, mais que se rendre au Ministère lui était
+impossible.
+
+Madeleine stupéfaite lut et relut ces phrases froides. Était-ce vraiment
+un mot du vieil ami? Il lui semblait retrouver méconnaissable, après une
+absence, une personne très aimée autrefois. Ainsi, quand elle lui
+demandait de venir, avec des paroles, qui eussent dû le toucher
+jusqu’aux larmes, il s’excusait de cette manière, sèchement, comme on
+s’exempte d’un devoir ennuyeux.
+
+«--Mais je me suis trompée, pensa-t-elle, il ne m’aime pas!»
+
+Et, tout de suite, elle sentit s’évanouir en elle un enchantement secret
+qui remplissait à son insu tout son être, et dont la ruine lui donna
+seulement la mesure. N’être pas aimée de ce charmant homme! n’apporter
+dans sa vie qu’une agréable amitié de femme jeune et spirituelle, alors
+qu’elle s’était crue le rayon de son automne, sa seule joie, sa raison
+de vivre! Elle se voyait tout à coup très abandonnée, elle qui avait
+mené l’existence la plus choyée, la plus caressée. Elle était
+rapetissée, humiliée, par cette politique qui prenait les hommes si
+souverainement et d’une manière telle, que, auprès de cette force, les
+tendresses de l’amour n’étaient rien.
+
+Elle s’était trompée. Saltzen ne l’aimait pas. Elle en eut le cœur gros
+tout le soir, et, à peine au lit, elle pleura silencieusement sur
+l’oreiller qui longtemps demeura humide et froid. Quelle place tenait
+cette illusion dans ses pensées! et comme elle avait le dégoût de tout,
+maintenant! Ainsi, sans elle, il pouvait vivre très satisfait; ses
+occupations intellectuelles le contentaient. Combien de sa part l’erreur
+avait été ridicule! S’être crue aimée! S’être crue aimée par un homme de
+cet âge!...
+
+L’engourdissement du sommeil la prenait tout en larmes comme elle était.
+Elle se redisait en s’endormant, dans cette langueur contre laquelle le
+cerveau lutte péniblement: «Je me suis trompée... je me suis trompée...»
+
+
+
+
+VIII
+
+LA BÊTE
+
+
+Le premier jour de février, à huit heures du soir, les journaux
+s’envolèrent à travers les rues, à travers la Poméranie, à travers le
+monde, annonçant que les élections législatives avaient porté au
+Parlement une immense majorité républicaine. Le pays consulté avait
+donné sa réponse. Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le
+scrupule d’agir individuellement et contrairement ainsi à son système
+d’idées, pouvait aller désormais de l’avant, fort de l’acquiescement
+national qui ratifiait sa destinée.
+
+Sur sa table de travail, une à une, de tous les coins du pays, les
+dépêches, le long du jour, étaient venues s’accumuler. Il n’avait connu
+les résultats que peu à peu; maintenant la vérité se révélait dans toute
+sa grandeur solennelle. La douceur des billets d’amour, la volupté des
+acclamations, ce concert louangeur qui résonnait sans cesse autour de sa
+personne n’étaient rien; mais ces dépêches qui superposaient les
+suffrages dans une addition gigantesque, ces papiers fripés, couverts de
+chiffres, c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration du
+peuple à l’unisson de sa pensée, c’était le cœur national frémissant
+sous sa main.
+
+Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire comme le maniement
+du pouvoir. Depuis une semaine que Wartz exerçait une sorte de
+dictature, son tempérament s’était modifié, il ne concevait plus de la
+même manière l’élaboration du nouvel État. Les grands mouvements
+populaires, la transmutation du travail moral d’opinion en agitation
+physique des masses, qui lui causaient autrefois comme un délire de
+meneur, lui paraissaient maintenant vains et dangereux. C’était de la
+Révolution la conséquence terrifiante qu’il fallait refréner. Il voyait
+donc l’œuvre de paix s’accomplir avec le calme de sa responsabilité
+tranquillisée. L’établissement de la République s’annonçait comme un jeu
+désormais. La constitution présentée à l’Assemblée renouvelée qui
+n’était avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la Reine serait
+prononcée comme une simple formalité, et le nouveau gouvernement
+proclamé selon le rite ordinaire.
+
+Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau de dépêches,
+goûtant cette fois le triomphe absolu de son succès, il éprouvait la
+satisfaction d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini. Il avait
+mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre à laquelle il s’était
+consacré. En dix jours il avait métamorphosé une nation; et cela sans
+désordres. Le sang avait bien coulé un peu au début; si peu!
+
+Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse lucide: «Celui qui
+allume l’incendie n’est plus maître de l’éteindre.» A cette heure où,
+dans sa solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre accomplie, à
+cette heure même, au plus profond de la ville, au plus intime, dans le
+quartier du Canal où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du
+faubourg où grouille le monde des tisseurs--deux foyers d’humanité vive,
+remués d’incessants émois, où les étincelles tombent dans les esprits
+comme dans l’étoupe inflammable,--la nouvelle courait que les élections
+venaient d’élever au pouvoir le Peuple lui-même.
+
+Conception naïve du régime républicain! Grisés depuis deux jours d’idées
+que leurs faibles cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se crurent
+rois, tous. L’orgueil les envahit. La phraséologie dont les harangueurs
+de taverne leur chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités
+politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette puissance morale
+qu’on leur conférait, se confondre avec celle de leurs muscles inoccupés
+par le chômage, et possédés du besoin d’agir.
+
+La longue rue du Canal, dessinant entre ses hautes maisons noires des
+ondulations vagues, coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée
+plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une petite rivière
+captée pour les besoins de l’industrie, où l’eau courait, rare et sale
+au fond du lit, souillée par le voisinage de cette population resserrée
+en des logements trop petits. Cette eau charriait les choses les plus
+hétéroclites; et c’était toute la journée un fourmillement d’enfants
+malpropres, accrochés par grappes aux passerelles, la tête pendante dans
+le vide de la coulée, pour voir disparaître sous le noir des ponts, et
+revenir à la lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers, ou
+des corps de chats qui s’en allaient doucement à la dérive comme des
+outres vides.
+
+Les dégels récents avaient amené la pluie, une pluie incessante,
+poudroyant au visage, qui se résolvait en huile boueuse sur le pavé, et,
+des rues situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent chaud.
+On baignait ici dans une vapeur tiède et malodorante; il se faisait un
+mariage de miasmes entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui
+montaient de l’eau lente du canal. La rue suait d’une moiteur de fièvre.
+L’eau venait de partout: du ciel en cette poussière humide, des
+brouillards du fleuve, de l’exhalaison des choses, du lit de la
+minuscule rivière; elle travaillait la pierre des maisons, elle gonflait
+et pourrissait le bois des ponts, elle sortait d’en dessous le sol, elle
+suintait des murailles, elle éclaboussait des toits.
+
+Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons, les fenêtres
+palpitèrent et s’ouvrirent; des femmes apparaissaient en silhouettes
+noires sur le fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre, elles
+se mirent à reconnaître leurs hommes revenant de la ville, dans ces
+ombres parlantes qui s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la
+rue. Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de refus. Quoi!
+rentrer! s’enfermer dans la réalité pauvre de la chambre, quand on
+venait d’offrir à leur imagination l’espace sans limite de la pensée
+grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État!
+
+Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit qui commençait était de
+celles-là.
+
+Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau, tourmentaient tous
+ces hommes. Ils ne savaient pas... Mais cette humidité chaude, cette
+nuit excitante d’un printemps factice, avec «les quelques gouttes
+d’alcool dans le sang» dont avait parlé Auburger, et qui s’étaient
+multipliées jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs artères, leur
+faisaient une force décuplée qui les poussait à des choses étranges.
+D’abord, ce fut un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui
+avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance, sans le moindre
+souci de la politique dont ils ne connaissaient rien, venaient de se
+sentir délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds fussent
+tombées soudain des chaînes. Ce furent les joies d’une évasion
+illusoire. Ils acclamaient Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au
+milieu d’eux; leurs yeux se rivèrent sur lui, et il se produisit dans la
+foule des ondulations, comme en voit courant un troupeau de moutons, à
+l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité, gravit au coin d’une rue
+une borne si étroite, si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la
+maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une voix creuse. Ses paroles
+n’arrivaient qu’à ses auditeurs tout proches; mais, pour ne rien
+entendre, les autres n’en sentaient que plus d’émotion correspondre au
+fond d’eux-mêmes aux paroles inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien
+que de voir la lourde barbe blanche remuer dans ce visage de pontife.
+Son sujet, c’était Wartz. Il proposait au peuple une manifestation sous
+les fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé sa harangue, une telle
+clameur d’approbation se propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour
+les femmes descendirent, puis les vieillards, les enfants. Et de toutes
+les voies adjacentes, arrivaient en courant d’autres artisans, curieux
+et fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt, le vieux harangueur
+prit la tête de la foule. Dans sa redingote d’emprunt, dont ses épaules
+de maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux, rejetaient les
+plis en arrière, il se mit à marcher d’un pas raide, comme rythmé à
+quelque musique intérieure, et, derrière, suivit la houle noire, avec ce
+silence bruissant des foules.
+
+Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre bande prête à se
+joindre à eux; car tout ce mouvement populaire était prévu et mené par
+les têtes chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut une masse
+si compacte, que le second tronçon de la rue du Canal ne la contenait
+qu’à peine. Il s’y formait des poussées inexpliquées; ici ce fut une
+bousculade; le parapet vermoulu céda; une femme tomba dans l’eau. On la
+sauva. Ce fut un enthousiasme délirant, dans cette foule aux nerfs
+tendus. On entama l’hymne national, et le chant, cahoté aux secousses du
+long serpent humain, devint si puissant, clamé par tant de voix, que ce
+fut à travers la ville comme une musique de ralliement, au son de
+laquelle on accourait de tous côtés. En arrivant sur la place de
+l’Hôtel-de-Ville, les manifestants étaient cinq ou six mille.
+Inopinément, la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa devant
+eux, maintenant d’une main l’élan de son cheval cabré, saluant de
+l’autre avec la petite toque de la garde royale.
+
+La haine des rois les prit à cette vue; ils oublièrent Wartz, pour
+insulter celui qui n’avait été dans l’histoire que son précurseur; et
+changeant de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements pesants,
+vers le socle du monument. Ce fut une brutale éclosion de rage et de
+démence. On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le visage levé
+vers cette chose inerte, image d’un mort. Ils le traitaient de tyran,
+d’ennemi du peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs de métal
+du cheval, le choc des pierres qu’on lançait; on ramassait sur le sol
+des ordures avec lesquelles on visait la face haute du souverain. Sur la
+place, c’était un fourmillement dans lequel on ne voyait que les
+frémissements indistincts de moires sombres. Tout à coup, par la rue de
+la Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent un rougeoiement sur
+la foule, et il apparut aussitôt un océan de visages humains surmonté
+d’une moisson de bras levés, de poings menaçants qui provoquaient le
+bloc de bronze, là-haut.
+
+Sans qu’on sût comment, car désormais la masse géante et désordonnée,
+l’innombrable et folle chose ne connaissait plus de chef, il se fit un
+tournoiement de tous ces corps pressés, soudés en un organisme unique;
+et cela commença de s’engouffrer dans la rue de la Nation qui descendait
+au fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes, c’était un être
+formidable, souple et bougeant, démesuré, étendant sa matérialité
+pesante sur tout espace libre, se moulant aux rondeurs des places, aux
+angles des rues, remplissant les vides et traînant sa puissante masse
+par une seule force de passion qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à
+la dernière molécule de ces corps.
+
+La Bête monstrueuse se reforma au gré des lignes de la rue. Elle ne
+possédait pas plus de couleur que de forme, mais, au moment précis où
+elle se déroulait devant les torches arrêtées, on voyait se dessiner des
+personnes, des blouses, des camisoles blanches sur des gorges
+atrophiées, des grappes humaines, des enfants endormis sur des cous
+d’hommes, des sarraus de tisseuses, des figures hagardes, et, le plan de
+lumière traversé, ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la
+masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose, et la tension
+pareille de leurs êtres, poussés tous par l’unique fougue d’ivresse. Les
+cris qui éclataient de toute part se fondaient en une clameur unique,
+prolongée, discordante, ininterrompue.
+
+Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le ministère, avec sa
+façade à triple développement, les gros festons des fenêtres, les
+colonnades des balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut
+plus; elle lança un chant de délire, et par les ressauts de ses
+ondoiements, elle vint s’étaler, ivre et amoureuse, au pied des fenêtres
+de celui qu’elle voulait:
+
+--Wa-a-a-artz! Wa-a-a-artz!
+
+Sur la façade morne du monument, une fenêtre s’ouvrit, un homme s’avança
+qui mit ses mains sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en bas le
+cri éperdu:
+
+--Wa-a-a-artz! Ah! ah! ah!
+
+Et le crépitement des mains claquées en plein air éclata sur toute la
+longueur du quai où s’épandait la foule. Et par-dessus le fracas d’orage
+que cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait, à cette
+fenêtre là-haut, l’être isolé qui semblait, devant cette force bestiale,
+n’être qu’une figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença de
+parler. On n’entendit plus un bruit, comme si le quai fût devenu désert,
+soudain.
+
+--Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie de ta reconnaissance. Je ne
+suis pas autre chose que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais
+elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire; à toi d’y concourir par ta
+modération et l’ordre de ta conduite.
+
+--Ah! ah! ah! Wa-a-artz! répondait d’en bas la clameur.
+
+--Une ère nouvelle va commencer, prononçait de nouveau la voix diluée
+dans l’air, du jeune ministre; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un
+enthousiasme pacifique; l’heure approche où tu seras ton propre maître;
+prouve ta dignité par ton calme.
+
+--Wartz! ah! ah! ah!... Vive Wa-a-artz!
+
+Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs printanières, le duo
+d’amour continuait, le duo du balcon, banal et sublime, entre la foule
+conquise et son maître. Il articulait en paroles les grandes idées
+vagues qui s’agitaient dans les esprits: le règne de la Liberté... la
+noblesse de la Démocratie... le Progrès... Et la foule répondait par ses
+acclamations de folie, comprenant bien moins le sens des mots que leur
+harmonie grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale, qui
+semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des yeux dardés sur lui dans
+cet océan de visages blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et
+referma la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina; il s’éleva des cris
+déchirants: «Wartz! Wartz!» suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait
+pas, elle se rua aux façades dans une charge épouvantable; elle redoubla
+de cris. Le murmure mélangé de passion et de colère s’éploya le long des
+quais, vibra aux vitres closes; il monta dans la ville qu’il emplissait
+comme une menace sourde, et tous les habitants, ceux des quartiers les
+plus lointains même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite de la
+peur.
+
+La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer. De nouveau les mains
+battirent, la Bête satisfaite se calma et ne fit plus montre que de ses
+douceurs. Elle tendait les bras vers le maître. Mille choses flottaient
+en l’air signifiant le délire: des châles de femmes, des mouchoirs, des
+calottes d’artisans; et des mains, des mains crasseuses, des mains
+tordues de vieux tisseurs, des mains pâles d’artisans dégénérées,
+d’autres musclées et d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel
+vers le demi-dieu.
+
+Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les joues blêmes.
+
+Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots à pleine poitrine:
+
+--Rue aux Juifs! rue aux Juifs!
+
+Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un aiguillon, il la stimula
+d’une excitation qui la parcourut en tous sens.
+
+Une clameur répondit:
+
+--Rue aux Juifs!
+
+Les foules n’ont qu’une âme.
+
+Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête se déplaça pesamment,
+s’écrasant sur soi-même en ses replis puis elle s’allongea, s’effila
+dans l’étroite rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un sursaut
+de terreur, se cachaient, en vêtements de nuit, derrière les rideaux
+entr’ouverts, pour la voir passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir
+mouvement qui renaissait sans cesse et d’où montait le chant national,
+avec des dissonances et des contre-temps lointains indiquant où
+s’attardaient encore, là-bas, les extrémités du monstre.
+
+Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe, la rue aux Moines se
+rétrécit encore. D’être plus pressés corps à corps, plus maintenus dans
+les limites rapprochées de leur route, et plus contraints, ils
+s’exaspérèrent davantage. Rue aux Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal
+apparut.
+
+Il se découpait en noir sur le noir plus sombre de la nuit avec ses
+trois corps d’architecture et ses clochetons gothiques multipliés le
+long du faîte. Une grille monumentale fermait la cour d’honneur; au
+travers des sombres guirlandes de fer, se voyaient la façade aux
+puissants reliefs de pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées
+dans la moulure profonde, où fleurissaient des roses en plein cintre
+comme fronton. Des lucarnes monumentales hérissaient le toit, dressant
+en l’air l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues. Quelques
+lumières veillaient derrière les vitres. Le long de la grille, deux
+sentinelles des gardes marchaient.
+
+Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux Juifs fut envahie, une
+sorte de rire mauvais secoua la Bête. Elle se souvenait de sa servitude
+passée. Au moment où ses chaînes tombaient, elle les sentait pour la
+première fois, et, pleine d’un vicieux orgueil, elle venait les secouer,
+par bravade, devant la souveraine vaincue. Elle conçut un désir effréné
+de la voir, de lui montrer sa force contre laquelle aucune autorité ne
+pouvait plus rien désormais. Et elle commença de l’appeler à longs cris:
+
+--Béatrix! A la tourelle, Béatrix!
+
+La tourelle était une construction de forme hexagonale, qui flanquait la
+façade. Aux jours d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une
+fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine dans une vision qui
+pâmait la foule. Aujourd’hui le pouvoir avait changé de mains, et le
+peuple souverain sommait l’ennemie de paraître.
+
+Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent, le diapason en
+tomba aux notes sourdes de la colère. Rien ne bougea dans le palais, et
+les lumières pâles continuaient de veiller derrière les fenêtres. Comme
+la rue aux Juifs ne suffisait plus à contenir la multitude, le monument
+fut entouré sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines, et rue de
+l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée un instant, s’était ressoudée en
+un quadrilatère compact, obsédant les murailles de pierre sombre,
+tumultueusement. Il y eut des alternatives d’irritation et de patience.
+Par instants, tout se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la
+tourelle, dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la grande baie du
+milieu. Et, soudain, la patience trompée dégénérait en folie;
+l’épouvantable clameur d’imprécations s’élevait, non point violente ou
+forte, mais plus terrible encore, presque douce, creuse, partant du fond
+des poitrines, comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde sous
+l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si profond, si étendu, si large,
+qu’on y sentait le rugissement étouffé d’une nation. Et ce fut dans
+l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus sourd, plus chargé
+de terreur:
+
+--A mo-o-ort! Béatrix!... A mo-o-ort!
+
+Un bruit résonna dans le lointain: galopade de chevaux, choc des fers
+sur le pavé. Puis il y eut un tournoiement affolé de la masse sur
+soi-même: la garde chargeait.
+
+La foule venait de franchir toutes les étapes qui mènent à la passion de
+combattre: la fièvre, le délire, puis la haine et la colère. Elle était
+prête pour la lutte; la fureur la prit. Et, pendant que les cris de
+tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance indistincte qui devait
+marquer le premier choc des soldats contre le peuple, elle se rua aux
+grilles du palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et
+commença de secouer les ferronneries de l’entrée.
+
+Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout le long de la rue on
+voyait des hommes escalader la grille, puis retomber un à un sur
+l’asphalte mouillé de la cour, en même temps que la rue, dégagée
+d’autant, laissait remonter un flot nouveau qui venait se joindre à
+l’assaut.
+
+L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces de cruauté qui
+venaient de naître dans les cœurs, portaient maintenant la foule qui
+semblait ne plus peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une
+matière mobile et glissante, comme l’eau dont la masse a cette souplesse
+de poussée; et elle se soulevait au-dessus de soi pour laisser déborder
+son trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes furent forcées,
+que les deux battants s’ouvrirent sous la pesée de cette multitude, et
+que la vague noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur, elle
+était pleine déjà, et l’on avait commencé de se battre dans l’angle où
+s’ouvrait le corps de garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis.
+
+Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les fanaux de la cour, la
+flamme du gaz n’apparaissait qu’à travers des vitres baignées de larmes;
+les gargouilles du toit crachaient l’eau goutte à goutte, et la pluie
+saupoudrait les visages. Dans la nuit profonde, plus assombrie encore à
+cette minute par une chevauchée de nuées noires au ciel, la cour
+bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes de garde, apparus dans
+leur capote blanche, comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette.
+Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques poitrines
+déchirées, des gémissements; puis des centaines de bras terribles, aux
+muscles durs comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent
+assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent, et le flot noir
+roulant dessus parut les anéantir.
+
+La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes; elle défonça un pan
+de porte; mais le front de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute,
+ébloui de ce qu’on voyait ici.
+
+C’était un atrium où régnait comme une douce lumière de jour. Sur les
+dalles de marbre rose où les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient
+des socles peuplés de statues mythologiques. Un escalier montait, le
+long duquel, sur les murailles arrondies de la cage, s’apercevaient les
+nuances tendres des fresques. A droite et à gauche, par des portes
+ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des galeries profondes dont les
+plafonds cintrés s’allongeaient, peints d’or, de rouge et de bleu. Ils
+semblaient incrustés de lazulite, de corail et de cuivre brillant. Ils
+miraient leur forme de vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des
+galeries de tableaux, car le vieil or des cadres luisait aux murs, entre
+des colonnes simulées, en albâtre.
+
+Les envahisseurs croyaient voir des salles construites en pierres
+précieuses, dont un seul fragment aurait comblé leurs convoitises. Une
+Béatrix nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue de magnificence,
+usant ses doigts de belle oisive au toucher des substances précieuses,
+ne connaissant que l’or, le marbre et la soie, pour tous matériaux
+autour d’elle. Retirée de l’humanité, femme en dehors des femmes, elle
+avait joui de ce qu’ils n’avaient jamais connu; elle n’était plus
+seulement une ennemie de la liberté, mais une créatrice de misère. Ils
+voulaient la tenir, eux, les rois nouveaux, sous leurs muscles et sous
+leur rage.
+
+Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries. Ce n’était plus
+la Bête monstrueuse, puissante, audacieuse et terrible, c’était le
+troupeau qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages défendus,
+un régiment de paletots crasseux, de gilets décolorés, de chemises sales
+se frottant aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au vernis des
+cimaises peintes, allant sans savoir où, perdu, cherchant la dame en
+noir qui se cachait.
+
+Ils allaient droit devant eux. On entendit un cliquetis de lames;
+c’était ceux qui, ayant découvert la salle d’armes, décrochaient des
+épées aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands soleils
+rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait un bouclier, mais chacun
+détacha un rayon. Les plus fougueux gravirent l’escalier et
+rencontrèrent, là-haut, l’enfilade des salons. Certaines salles se
+trouvaient obscures; l’un d’eux prit un candélabre dont il alluma les
+bougies, et le brandit en l’air en criant:
+
+--Chasse! Chasse!
+
+C’était la Reine qu’on chassait.
+
+Le mot cingla ces hommes comme une meute; ils bousculèrent les chaises
+blanches à membrure d’or, les guéridons frêles où se mouraient des
+roses; ils ouvraient des portes, et encore des portes. Ils ne voyaient
+guère dans les salles inconnues que ces portes qui dérobaient peut-être
+celle qu’ils cherchaient. Oh! l’avoir prisonnière, suppliante devant
+eux! la tenir au bras par sa manche noire, s’amuser de sa peur!
+
+--Chasse! Chasse!...
+
+Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs hommes en habits de
+soirée qui faisaient cercle tranquillement. C’étaient de vieux
+personnages de cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies, tous
+comtes ou barons, barbes et cheveux gris, pâles visages de cire.
+
+--La Reine? demanda une voix éraillée.
+
+Le cercle ne bougea pas; aucun des vieux hommes ne répondit.
+
+--La Reine? hurla en chœur la foule qui s’amassait par derrière.
+
+Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le dos à la porte
+dédaignèrent de se retourner. Ils faisaient la réception comme chaque
+soir, jambes croisées, bottines minces battant l’air, négligemment, et
+se passant sous la moustache le mouchoir roulé qui fleurait le parfum de
+Sa Majesté. Esprits fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à
+grain, sans jamais laisser de place aux pensées larges, ils n’étaient
+point faits pour comprendre l’idée gigantesque qui s’agitait derrière
+eux. Ils crurent que le temps était encore à mépriser pour tout
+argument. Deux lustres en feu les éclairaient. Des bougies allumées sur
+la cheminée se multipliaient dans les glaces. Le salon était peint en
+blanc. Aux frises du plafond courait en emblème le lion poméranien,
+tandis qu’une colombe, à chaque panneau des murailles, becquetait la
+guirlande du médaillon.
+
+Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant le luxe blanc
+du meuble, insultant de son rire la naïve grandeur des vieillards. Des
+mains au passage souffletèrent les visages de cire; d’autres soulevèrent
+des pans de rideau ou fourragèrent les canapés. Et quand l’ouragan eut
+disparu par une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon, avec une
+odeur de sueur humaine et de malpropreté, au milieu de sièges bousculés,
+de bibelots brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants, autour d’un
+vieillard plus frêle dont la tête dodelinait en tout sens sur l’appui
+d’un fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les yeux éteints.
+La honte et la colère l’avaient foudroyé.
+
+Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait maintenant une chambre.
+Un grognement d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin pendant
+du plafond aux caissons de vieil or, c’était le lit, le lit de la Reine.
+
+Ils étaient là plus de cent, muets, haletants, fouillant de regards
+allumés ce lit vide, ouvert pour la nuit. Les broderies du drap se
+repliaient sur la soie des couvertures défaites qui tombaient molles sur
+les colonnettes sculptées du bois. Un creux dans l’oreiller semblait
+l’empreinte d’une tête.
+
+Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du matelas, une autre palpa
+les tapis et releva une pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des
+pieds s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre; c’était une
+robe. On édifia, en la soulevant aux manches, une forme de femme, et, la
+forme une fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au corps de
+celle qui les portait, un silence glaça ces hommes. Ils se vautrèrent à
+terre, la cherchant sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent,
+tombé ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu; ce fil de soie
+impalpable, qui frôla leurs doigts, les électrisa. Ils la sentaient dans
+cette chambre, invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit
+derrière vous et qu’on ne peut jamais se retourner assez vite pour voir.
+Son mouchoir était posé sur l’angle de cette console; une lampe en
+argent brûlait encore près du lit; près de la table à lire, où
+s’étendait un journal déplié, une chaise était déplacée à demi, gardant
+le mouvement de la femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se
+dérober? S’était-elle enfuie? Ou bien quelque fragile cachette la
+recélait-elle? Et il leur semblait qu’à force de silence et
+d’immobilité, ils l’auraient entendue respirer.
+
+Moins déçus que troublés, fouillant en gestes muets et mornes les
+tiroirs à clef d’or, les armoires où jaunissaient des fleurs et des
+lettres, ils tressaillirent soudain. A travers l’enfilade des salles
+qu’ils venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse un
+piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir à eux, reflétées dans
+le jeu des glaces, les vestes bleues de la police, avec le feu des
+sabres nus, qui agitaient dans les salons traversés autant de fils de
+lumière.
+
+Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute, la foule n’eut plus
+même l’idée de lutter. On la balaya comme un troupeau de bêtes
+peureuses, à coups de plat de sabre. Les gens de service, barricadés aux
+cuisines, n’eurent pas à se défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq
+à trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute avortée s’éparpilla
+dans la nuit, par les rues. Une grande lassitude avait succédé à la
+fureur, le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit.
+
+
+
+
+IX
+
+LE RÊVE DE MADELEINE
+
+
+Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette heure-là Madeleine
+rêvait.
+
+Ses yeux clos virent d’abord des choses grises: un jour de crépuscule,
+un fleuve sur lequel un bateau glissait; elle fut tout à coup à l’avant,
+regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans poids, dont les vagues
+chevauchaient l’une sur l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une
+île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées, que les
+flancs du bateau les frôlaient. Un phénomène survint: le printemps, un
+printemps soudain de cataclysme déroula les bourgeons, développa les
+feuilles, et des frondaisons s’étendirent si touffues, d’un bord à
+l’autre, que le bateau glissait maintenant sous une voûte noire, sombre
+comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait toujours penchée vers cette
+eau ténébreuse, oppressée par le poids de cette nuit, se mit à désirer
+que Saltzen fût présent et lui expliquât...
+
+Une voix dit: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.»
+
+Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant, mais la maison de la
+rue du Faubourg où la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son
+amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de partir, en rajustant
+son chapeau sur la mousse blonde de ses cheveux, la jeune femme disait
+cela: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» Samuel se
+trouvait subitement présent pour demander: «Qu’a-t-il donc?» Et la jeune
+femme hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant Madeleine:
+«Oh! oui, bien mal le pauvre monsieur Saltzen, bien mal!» Pourtant,
+Madeleine savait qu’il viendrait quand même, et, juste à ce moment, une
+voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé des accessoires de théâtre:
+quelques tours de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas d’homme
+fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit, et Wilhelm Saltzen parut.
+Maigre, pâle, essoufflé, il tomba sur une chaise, dans la chambre même
+des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur et froid; sous ses
+pommettes, ses joues fripées et terreuses s’étaient creusées; il était
+miné, mangé tout vivant par la maladie, une de celles qui sont
+implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs cet aspect auquel les
+amis ne se trompent pas. «Vous avez été souffrant, docteur, disait
+Madeleine, contez-moi ce que vous avez eu.--Non!» prononça-t-il.
+
+Et Madeleine, avec la contention d’esprit des rêves, contemplait cette
+figure que ses seuls souvenirs édifiaient là, devant elle, toujours en
+passe de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait. Sans s’étonner
+elle comprit pourquoi il refusait de répondre; mais, par pudeur, elle
+fit semblant de se méprendre.
+
+«Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres qui reviennent. Où
+avez-vous donc pris cela, mon Dieu?--Ici», répondit le pâle visage de
+portrait.
+
+Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le vague de la chambre,
+une figure de Samuel qui riait méchamment.
+
+Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint au vieil ami. Il était
+assis sur cette chaise, qui découpait sur le blanc de la fenêtre les
+angles de son dossier.
+
+Elle lui prit la main presque de force et lui dit tendrement:
+
+--Comme vous paraissez fâché contre moi!
+
+Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le petit salon d’en bas, où
+elle le recevait d’ordinaire; ils étaient seuls, une espèce de soleil
+blanc entrait par les fenêtres. Il lui dit:
+
+--J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.
+
+Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras si lourd, si
+douloureux, qu’elle s’éveilla, faisant sur l’oreiller une grimace de
+souffrance.
+
+Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce rêve l’obsédait. Elle
+croyait y sentir une réalité, peut-être un avertissement. Saltzen devait
+être malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il semblait s’être
+retiré de leur intimité. L’avait-elle blessé secrètement? Elle revoyait
+sans cesse l’attitude glaciale qu’il avait eue pour lui parler, dans ce
+rêve, et, bien que tout cela fût irréel, elle y prenait une sorte de
+remords. Comme ils s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel,
+pendant sa longue absence! C’est cela, il était froissé de ce manque
+d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver quelque marque d’amitié à lui
+envoyer.
+
+Elle restait émue, attendrie. A chaque instant, des larmes lui venaient
+aux yeux. Elle examinait sa conscience. Sans coquetterie certes, mais
+non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse amitié du vieil
+homme, elle en avait distillé le délice, elle l’avait fait concourir à
+son bonheur, elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une chose qu’on
+sait ne pouvoir jamais payer.
+
+Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta au lit l’arrachèrent
+à cette langueur. L’envahissement du palais y était raconté de diverses
+manières selon l’opinion du parti, mais le même fait ressortait de tous
+les récits: la disparition de la Reine. La gravité du mouvement
+populaire, l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les victimes
+même de l’échauffourée, tout s’oubliait devant la question capitale,
+l’unique question capable d’intéresser maintenant un Poméranien, celle
+de savoir ce qu’était devenue la Reine.
+
+Quelle énigme! Cette femme autour de qui s’accomplissait le grand drame,
+s’évanouissait de la scène, soudain. «Elle s’est volontairement exilée»,
+disaient les uns. «Elle s’est, disaient les autres, retirée en province,
+là où on la croit le moins, et elle y prépare la contre-révolution.» Et
+l’on vit alors combien celle qui paraissait transitoirement oubliée,
+remplissait en secret les pensées de tous. Ce fut l’explosion suprême
+des passions contradictoires. Le mystère dont elle avait entouré ce
+dérobement d’elle-même ajoutait à l’exaspération générale. On ne
+s’abordait plus qu’avec cette idée muette au fond des yeux; ses
+partisans furent repris d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un
+renouveau de violence. Les conversations dégénéraient en disputes; dans
+les deux camps elles déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux
+que jamais, les droits que possédait la nation sur cette créature qui ne
+pouvait disposer d’elle, décider de son sort, sans que le pays l’eût
+voulu. La fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie. On attendit,
+dans un frémissement d’angoisse, la journée du surlendemain où le
+nouveau Parlement, interrogeant les membres du Cabinet, ferait la
+lumière sur l’aventure inouïe.
+
+Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son mari comme il allait sortir.
+
+--Où peut-elle être?
+
+--Est-ce que je sais! fit Samuel, la main au bouton de la porte.
+
+Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur; elle fut tout d’un
+coup moins jolie, ses yeux virant au gris, plissés au coin.
+
+--Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches. Tu sais tout.
+
+--Je puis t’assurer que je l’ignore... prononça-t-il en s’en allant.
+
+--Oh! balbutia Madeleine, comme tu me réponds!
+
+Elle le sentait lui échapper de plus en plus.
+
+Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur ne tînt secrètement
+la clef de la grande énigme, presque toutes les amies de Madeleine,
+poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais elle ne reçut pas.
+Un deuil secret voilait son cœur, et elle se retirait dans son isolement
+pour en mieux savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours passés;
+ils lui semblèrent béants d’un vide immense, celui qu’avait laissé, en
+se retirant vers d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris par
+les fatigues et les veilles nocturnes, il avait fait leurs nuits
+solitaires; leurs tête-à-tête étaient furtifs, hâtifs, sans joie. Une
+sorte d’absence subtile de lui-même persistait quand il était là, et
+dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants désirs, l’étincelle
+d’autrefois ne jaillissait plus à la vue de Madeleine.
+
+La phase la plus exquise de sa vie d’épouse était-elle donc révolue
+déjà, après douze mois, douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme
+une série de rêves!
+
+--Déjà! déjà! se redisait-elle.
+
+Au début de leur union, combien de fois triste, âprement perspicace,
+elle avait eu l’épouvante de cette heure, qu’elle voyait sonner pour
+tant de ménages autour d’elle: la fin du rêve, la rupture du charme qui
+laisse les époux face à face, se regarder froidement, comme deux êtres
+quelconques jetés ensemble dans la même chambre et attachés l’un à
+l’autre par cette triste fille de l’Amour qu’est l’Habitude.
+
+--Déjà! se disait la jeune femme dans une analyse implacable, déjà!
+
+Elle avait cessé de croire, cependant, à l’échéance cruelle. Samuel
+l’aimait trop, et elle-même, cet amour l’avait prise si totalement,
+qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors de cette folle
+tendresse. Et bien souvent, les mains étreintes, les yeux dans les yeux,
+ils s’étaient dit: «Ne plus nous aimer!... le pourrions-nous?»
+
+Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait d’elle. Le
+centre de la vie s’était pour lui déplacé et ne résidait plus ici, au
+foyer, mais là-bas, à cette salle du Conseil des ministres vers laquelle
+convergeaient tous les yeux du pays. Qu’était un pauvre cœur d’épouse,
+timide, souvent craintif, silencieusement passionné, pour cet homme à
+qui des millions de cœurs s’offraient dans le grand mouvement national?
+
+Par moments, une rancune désolée lui montant aux lèvres, Madeleine
+songeait:
+
+«Oh! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai mon âme de cette autre
+âme qui ne veut plus de moi, je saurai bien me reprendre.»
+
+Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. Un soir, lasse
+de vivre devant ce mari, comme devant le fantôme de leur bonheur fini,
+elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette de la ville haute,
+où il ne pourrait la retrouver, à Hansen peut-être, ou même à
+l’étranger. Elle trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union.
+Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et tardive, et ne la
+trouvant pas, s’en irait par toute la maison en l’appelant doucement,
+par habitude: «Madeleine! Madeleine!» Et comme sa voix errante de
+chambre en chambre ne recevrait pas de réponse, il assemblerait les
+domestiques, et avec une inquiétude dissimulée: «Où est madame?» leur
+demanderait-il froidement. Eux, répondraient étonnés: «Nous ne savons
+pas. Madame est sortie. Elle n’est pas rentrée.» Alors, _seul_ il
+prendrait son repas, et _seul_ il viendrait dans sa chambre, avec un
+tremblement inavoué. Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un
+adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, subtilement attaché
+aux choses. Et ce parfum s’insinuerait en lui par ses narines, par sa
+bouche, par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de la première
+angoisse, en devinant que ces senteurs évaporées seraient désormais les
+seuls restes impalpables de cette jeune compagne près de laquelle il
+avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, toute une année. L’oreille aux
+écoutes, épiant son retour, il commencerait de souffrir son martyre; la
+petite pendule de sa chambre sonnerait onze heures de la nuit, et sa
+femme ne reviendrait pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait
+chez Franz Furth, son beau-père, au _Nouvel Oldsburg_, chez Gretel,
+l’amie de sa femme. Mais sans avoir prévenu personne, Madeleine se
+serait évanouie dans l’ombre, comme morte du sevrage d’amour. Il
+reviendrait chez lui, haletant, éperdu, jetterait comme un cri:
+«Madeleine!» dans le silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il
+viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, rigide et
+glacial.
+
+Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à force de fièvre.
+
+Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine ne reviendrait. Oh!
+comme il souffrirait, comme il se rappellerait avec désespoir ses
+baisers, ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec toutes leurs taches
+minuscules qui les faisaient si tendres, et le poids de son corps, et la
+forme de ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, jamais.
+Comme il sangloterait, à genoux, comme il regretterait de ne l’avoir pas
+su retenir, comme il maudirait sa gloire, les poings crispés de douleur,
+de colère et de remords.
+
+Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait aussi, toute palpitante
+d’amour et faisant le vœu secret que Samuel revînt de suite, afin
+qu’elle pût lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses tempes
+fatiguées, et le consoler de ces imaginaires peines qu’elle venait de
+lui créer, dans les tristesses de son esprit surexcité.
+
+Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres à balcons du salon
+officiel, où, le rideau soulevé, elle embrassait la longue chaussée
+blanche des quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge,
+s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, ont, vers le
+printemps proche, de sourds appels indéfinissables. La transition des
+saisons s’y affirme.
+
+Le vent du sud chassait vers la ville les fumées du faubourg; le ciel
+était tourmenté, et, par les déchirures des nuages, on apercevait des
+clartés dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. Samuel ne rentra
+pas. Un feu doux de bûches, se consumant en braise, luisait dans l’âtre.
+Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le jour baissait dans
+l’immense pièce. Madeleine prit une chaise basse au coin de la cheminée.
+
+--Comme il me laisse seule! pensa-t-elle.
+
+Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner, ses lèvres lourdes
+de baisers retenus. Qu’importaient désormais toutes ces mièvres choses à
+l’homme célèbre, l’homme du jour! Elle sentait aussi dans son cœur une
+grande faim d’épanchement, d’intimité, d’entente secrète et
+mystérieuse... mais qui donc s’occupait de son cœur, de son pauvre cœur
+douloureux? Où était-elle l’amoureuse amitié dont elle avait rêvé jadis
+les tendres confidences, les échanges délicieux entre leurs deux
+esprits? Ah! sa solitude morale était bien définitive; Samuel ne
+comprendrait jamais sa suave conception de l’amour. Il ne chercherait
+pas à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes, cette secrète
+parenté qu’elle avait cru. Une rancune dans tout son être frémissait, se
+précisait contre son mari.
+
+--Monsieur Saltzen demande si madame veut bien le recevoir, dit Hannah,
+en entr’ouvrant la porte.
+
+--Mais oui, Hannah! mais oui, répondit-elle vivement.
+
+Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si émouvant:
+
+«J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.»
+
+Son cœur battait un peu quand on introduisit le vieil ami.
+
+--Ah! je suis heureuse de vous voir enfin, docteur, fit-elle en lui
+abandonnant ses deux mains, dans une bienvenue à demi câline, oui, oui,
+bien heureuse.
+
+--Et le grand homme? dit-il, souriant.
+
+Elle trouva dans ce sourire quelque chose de fiévreux, de factice et de
+découragé qui rappelait encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la
+question amèrement:
+
+--Le grand homme! il n’est pas ici, bien entendu, il n’est jamais plus
+ici, jamais plus! A peine si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites
+rare, docteur, je vous attends depuis bien des jours. N’avez-vous pas
+été souffrant?
+
+--Moi? non, non... je vous remercie, ma chère enfant.
+
+Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait changée, ses yeux éteints,
+la peau de son visage comme jaunie et fripée, et l’on devinait un
+abattement dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une merveilleuse
+vitalité semblait éterniser la jeunesse. Il parut faire un effort pour
+dominer cette dépression.
+
+--Eh bien, voici la Reine disparue; que dites-vous de cela? Pour moi,
+cette affaire est la plus tragique aventure. Certes, on ne fera pas
+croire à l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine.
+
+Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie secrète, il
+reprit:
+
+--Pauvre femme, pauvre femme! Quel sort! Quelle fuite! Ce départ
+clandestin, après tant d’apothéoses! Et nous ne la reverrons plus, c’est
+fini. Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions à la
+tribune, si hautaine, si triste, si belle, que c’était la dernière fois!
+
+--Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice, c’est la fuite de la
+Reine qui vous a bouleversé?
+
+--Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin. La vie est pleine
+de ces chagrins minimes qui nous atteignent légèrement, et seulement
+dans la mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme ces poudres
+impalpables et anodines que les médecins nous ordonnent, et qui ne nous
+paraissent corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a des
+souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui souffrent ainsi du contact
+de tout.
+
+Il détourna son regard vers le foyer, en étendant au feu sa main maigre
+et plissée. Madeleine n’osait parler. Une grande émotion l’avait saisie
+à revivre si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne lui était
+arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point. Elle avait lu en lui le
+secret très doux d’un amour qu’on doit taire, elle n’en avait jamais
+compris la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce vieil homme
+ravagé, abattu, qui laissait échapper sa première plainte, elle
+concevait soudain la poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa
+propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance spéciale de
+l’expérience douloureuse. Pauvre vieil ami! il souffrait par elle; elle
+était son supplice et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie de
+tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses retenues; elle les aurait
+doucement posées, ainsi, jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante
+ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh! oui, elle sentait bien,
+à cette heure, comme il l’aimait, comme il la chérissait suavement,
+noblement, dans la pureté de son infrangible silence. Au cours de leurs
+entretiens délicieux qui touchaient à tant de sujets délicats, à tant de
+choses d’âme, comme il savait rester muet sur l’invisible lien qui les
+tenait si près, si cœur-à-cœur! Elle était encore plus émue. Elle se
+pencha:
+
+--Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien; je vois que vous souffrez,
+je ne puis savoir de quoi; mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi,
+vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous peine ne peut m’être
+indifférent, et que j’ai du chagrin, oh! oui, bien du chagrin à vous
+voir si triste.
+
+--Chère enfant, redit-il, chère enfant...
+
+Il s’était redressé, la regardant étrangement.
+
+--Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il lentement. C’est une chose
+ancienne, très ancienne. Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant
+m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité de tristesse, ainsi que
+diraient les chimistes, et au moindre trouble, tout cela s’agite et
+remonte. Mais vous ne pouvez pas savoir... Personne n’a su. J’étais fait
+pour être heureux comme tout le monde, je n’ai pas eu ma part, et voilà
+tout. Ma tristesse parfois me donne des joies parce que je l’aime, mais
+elle est atroce parce qu’elle est sans espoir. Que voulez-vous, c’est
+une chose très ancienne. Je m’y fais, doucement, chaque jour un peu
+plus; jusqu’à la fin j’irai de la sorte.
+
+Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant ses yeux se
+remplissaient de larmes. La nuit s’épaississait dans le grand salon
+sombre. Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de Saltzen un
+reflet rouge; les yeux clairs et profonds du vieil homme s’étaient
+agrandis d’une tristesse sans mesure, et des sillons douloureux se
+creusaient en ses joues. Ah! comme celui-là savait l’aimer! Quel délice
+pour elle de lire en cette âme, de la pénétrer, de la sonder, de
+l’admirer, et quel chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur! Elle
+tremblait; ses mains tremblaient, ses lèvres, toute sa personne frêle.
+Rarement elle avait connu pareil émoi.
+
+--Monsieur Saltzen... dit-elle tendrement.
+
+Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne venait à ses lèvres.
+
+--Bast! laissez, fit-il avec un geste découragé, la peine des vieux,
+c’est si peu intéressant!
+
+--Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus tendre, plus insinuante et
+des caresses dans la voix, votre peine crée dans mon cœur une autre
+peine cruelle...
+
+Brusquement il se retourna vers elle, plongeant en ses yeux, en ses
+longs yeux de bonté; et elle souriait d’un mystique sourire affectueux,
+de ses lèvres longuement fendues comme pour des mots d’amour. Il eut un
+éclair dans le regard et levant ses deux poings crispés:
+
+--Ah! le Bonheur! cria-t-il, le Bonheur!
+
+Puis il retomba, le front dans ses mains, son grand corps infléchi, les
+coudes aux genoux. Il eux deux ou trois soubresauts des épaules, on eût
+dit des sanglots. Longuement Madeleine le regarda, elle sentait son cœur
+se gonfler et se fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde, et elle
+demeura un instant immobile, pâle, étourdie.
+
+--En vérité, disait la voix du vieil ami qui la fit se reprendre en
+tressaillant, en vérité, ma pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis
+venu aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je suis un vieux
+fou, et ma punition sera que vous me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises
+de mélancolie! Mais on se doit et l’on doit aux autres de garder pour
+soi sa bile. Avouez que jamais vous ne m’aviez vu ainsi.
+
+Madeleine, toute blanche, fuyait son regard.
+
+--C’est vrai, docteur, jamais, jamais...
+
+--Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers jours, beaucoup trop.
+J’ai brassé de vieux souvenirs, on devrait se défendre cela. Le fardeau
+de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude, et je l’aime
+pourtant cette solitude, la discrète épouse des vieux garçons...
+
+Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant par un regain
+d’entrain et de vitalité:
+
+--Assurément, l’un de mes malades m’aurait fait semblable sortie que je
+l’eusse traité pour dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient
+pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus de m’être montré
+stupide devant vous. Ah! les femmes ont bien autrement de mesure!
+Combien de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement, si
+noblement!...
+
+Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque élan, son cœur était
+retourné à Samuel dans une impétuosité désolée et repentante, Samuel,
+l’époux adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant
+souffrir le vieil homme, Samuel à qui appartenaient toutes ses pitiés,
+toutes ses tendresses, toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné
+un instant, en pensée, pour savourer l’autre amour. Un scrupule affreux
+la dévastait. Toute son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un
+froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le souvenir de son
+mari, comme un être transi court à la maison tiède.
+
+Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter sans entendre. Elle
+surprit seulement sa pensée au moment où il disait:
+
+--Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je le vois, mais vous
+devez lui pardonner.
+
+--Oh! tout, tout! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai tout.
+
+Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide et fuyante.
+
+
+
+
+X
+
+L’AGONIE D’UN RÈGNE
+
+
+Samuel Wartz n’ignorait pas où se trouvait la Reine.
+
+Le soir où dans la ville commença de se dessiner l’agitation populaire,
+une voiture qui suivait la rue aux Juifs s’arrêta devant une porte basse
+du palais, réservée aux services de la maison Royale. Un vieillard
+ouvrit la portière et descendit. C’était le maire d’Oldsburg. Quand on
+l’eut introduit, il tendit, sans desserrer les lèvres, un pli cacheté du
+sceau municipal à l’adresse de la Reine. Il était, dans ce mutisme, si
+impérieux que le portier prit le message et courut.
+
+Le maire d’Oldsburg demeura seul dans une sorte d’antichambre en
+apparence garnie des meubles de rebut, où l’intendant de la table devait
+donner ses audiences. Mais les royales choses démodées qui meublaient la
+pièce: consoles d’acajou, rideaux à crépines d’or, sièges massifs au
+velours défraîchi, avaient conservé, des contacts de tant d’Altesses,
+comme des fripures augustes et de la noblesse fanée. Le vieillard
+demeura debout, par respect.
+
+C’était un ancien industriel du faubourg. Il avait soixante-dix ans;
+mais, en dépit de l’obésité qui l’alourdissait un peu, son visage aux
+beaux yeux bruns, dans l’encadrement coquet des favoris neigeux, gardait
+la franchise et la vivacité de la jeunesse. Il était fort aimé. Son
+opinion, dont nul n’était absolument certain, le faisait classer
+ordinairement dans le parti libéral. Officieusement, il avait fait
+connaître à Wartz qu’il approuvait sa politique. Officieusement aussi,
+Wartz lui avait écrit: «Monsieur le maire, la grande estime que je vous
+porte m’a fait résoudre de vous confier une mission pour le cas où la
+Reine se trouverait en danger dans l’effervescence populaire. Je désire
+qu’il soit préparé à son intention, à l’hôtel de ville, des appartements
+où elle pourrait se retirer en cas de troubles.» Aussitôt, dans le
+secret, des préparatifs avaient été faits au second étage du monument.
+Quatre salles s’étaient métamorphosées en chambres. Quand on regardait
+la façade, c’était, parmi les trente-cinq fenêtres de front, les huit
+premières. L’installation finie, le maire lui-même vint visiter les
+appartements. Il palpa de sa main blanche et ronde les tentures de la
+chambre principale, dont nul autre que lui ne savait la mystérieuse
+destination. Il reconnut au toucher la vulgarité d’une serge, sèche sous
+le doigt, faisant des plis mous de loque. Il voulut que cette étoffe fût
+arrachée sur-le-champ. Le lendemain, il y eut là un lit dessiné dans des
+capitons de soie grise, voilé de rideaux de brocart qui tombaient du
+plafond durs et bruissants comme du métal. «Je me charge personnellement
+de cette amélioration», dit-il quand on dressa la liste des frais. Et il
+revint voir une seconde fois cette chambre qu’il regardait
+complaisamment.
+
+Samuel Wartz pratiquait au plus haut point la prévoyance, cette vertu
+des hommes d’État. Ce soir-là, dès qu’il fut averti de ce qui s’agitait
+en ville, il téléphona au maire d’Oldsburg qu’il craignait un péril pour
+la Reine. C’était au milieu d’une fête de famille: on vit le patriarche
+quitter sa descendance brusquement, et sortir avec toute la hâte que lui
+permettait son âge. On n’attribua aucune gravité à ce devoir soudain,
+car le vieillard souriait en partant, et son sourire rassura enfants et
+petits-enfants. Ce devoir était pourtant d’une gravité exceptionnelle,
+et la main blanche et ronde, qui ne savait plus sans trembler lever même
+son verre, chargea un revolver, en secret, dans l’ombre du vestibule.
+Mais le vieillard souriait, parce qu’il songeait à la dame en noir qui
+avait si longtemps tenu tout le pays en son pouvoir, et qui serait ce
+soir sous sa garde, belle, jeune, mystérieuse comme elle était. Il
+songeait à son sommeil de cette nuit, sous le brocart couleur d’argent
+dont il avait orné son lit. Et il caressait dans sa poche l’acier froid
+de son arme, en se disant, avec une vraie fougue de jeunesse, qu’ayant
+déjà vécu soixante-dix ans, ce qui est fort long, il ne regretterait
+rien s’il lui fallait mourir ce soir en défendant cette belle personne.
+
+Dans la salle aux fauteuils de velours rouge, il attendit longtemps. En
+prêtant l’oreille aux bruits de la ville qu’étouffaient les épaisses
+murailles du palais gothique, il croyait entendre des frémissements, des
+rumeurs angoissantes. Machinalement, il tira du gousset sa riche montre
+en or, comme si la Révolution pour devenir terrible avait eu son heure,
+connue et attendue d’avance. Une inquiétude, une hâte fébrile, le
+pressaient.
+
+Très doucement, la porte s’ouvrit enfin, et Béatrix entra suivie de son
+fils. Ce n’était plus qu’une femme en tenue de voyage, et qui boutonnait
+à son poignet épaissi ses gants de peau noire. Elle portait une
+jaquette, un simple chapeau de deuil: on eût dit une riche bourgeoise de
+la ville. Mais sous la voilette épaisse, son hardi profil monétaire se
+redressa, une hauteur instinctive dans son regard fit baisser les yeux
+au vieil homme.
+
+--Votre Majesté est en péril, Madame,--prononça-t-il d’une voix très
+altérée,--et comme Elle l’a pu apprendre par ma lettre, monsieur le
+ministre de l’Intérieur a désiré que l’hôtel de ville l’abritât pendant
+ces jours troublés.
+
+--Je n’avais pas peur, monsieur.
+
+--La grandeur d’âme de Votre Majesté est connue de tout son peuple;
+néanmoins, monsieur le ministre de l’Intérieur n’a pas toléré que la
+possibilité d’un crime subsistât, et si Votre Majesté veut me faire
+l’honneur de me suivre, je la conduirai sur-le-champ à la maison
+commune, où je me suis efforcé d’y rendre moins indigne d’Elle
+l’appartement préparé.
+
+Alors elle commença de voir et de comprendre l’émoi de ce vieillard
+devant elle; il paraissait en même temps paternel et subjugué. Au moment
+même où elle sentait monter contre elle, comme une vague méchante et
+pensante, son peuple armé, au moment où la nation l’abandonnait, cet
+homme s’improvisait son défenseur en ce lieu subalterne,
+clandestinement, humblement. Elle eut un instant de détente, et se
+troublant:
+
+--Je suis touchée, monsieur, très touchée de ce que vous faites ce soir,
+personnellement.
+
+--L’heure est triste et grave, reprit le vieillard, il faut se hâter.
+
+--Mais que se passe-t-il donc? demanda-t-elle, en serrant contre elle
+son fils.
+
+--Tout est à craindre, tout!
+
+Et il eut un geste désespéré, mais reprit aussitôt:
+
+--Il faut se hâter, il faut se hâter.
+
+--Sortons par ici, fit la Reine, entraînant par la main le petit prince
+héritier.
+
+Elle ouvrit une autre porte, traversa plusieurs pièces en enfilade. On y
+sentait l’humidité, la moisissure des chambres toujours closes.
+Visiblement cette partie du palais était inhabitée. Et Béatrix allait
+devant, d’une allure ferme et vive, s’éclairant d’une petite lampe
+qu’elle avait saisie sur un guéridon de l’antichambre. Les glaces, au
+passage, furtivement, reflétaient sa belle forme noire, et l’on sentait
+si bien la ruine irréparable, la fuite définitive, qu’on aurait souhaité
+que ces miroirs princiers, aux cadres de fines moulures dans les
+trumeaux, gardassent au moins dans leur eau mystérieuse, cette suprême
+vision, auguste et lamentable.
+
+Ils atteignirent un vestibule ténébreux. Les clartés jaunes de la petite
+lampe furtive faisaient apparaître aux murailles, des reliefs effacés
+d’ornements gothiques: armoiries ou arceaux qui s’effritaient. Et cette
+femme dont une angoisse secrète hâtait la marche, traînant l’enfant à
+demi somnolent dont les petits pas résonnaient dans le corridor glacial,
+quittait ainsi le palais où vingt-deux rois, ses pères, avaient régné.
+Celle que tant d’ovations avaient saluée, au grand soleil des jours
+d’été, dans les fêtes populaires, s’en allait secrètement, sous la
+tutelle d’un ennemi, à la lueur d’une lampe d’antichambre, par les
+corridors moisis où se salissait sa traîne noire. Et l’on aurait cru
+voir le fantôme de la monarchie expirante errer dans ces lieux
+clandestins et sinistres, ouvrir en soupirant l’huis rouillé de la rue
+aux Moines, et la lampe soufflée, misérable, vaincue, abandonner pour
+toujours, par cette poterne, le féerique palais royal.
+
+Le maire d’Oldsburg fit avancer la voiture. Béatrix y plaça le petit
+prince avant d’y monter elle-même. Et un galop vertigineux les emporta
+dans la nuit.
+
+Le lendemain, Wartz recevait un billet de femme. Mais il n’y était plus
+question des amoureuses choses dont les autres abondaient. La main qui
+l’avait écrit savait tenir la plume lourde des décrets d’État. Elle
+savait tracer les mots inflexibles qui gouvernent. Samuel, sans en avoir
+lu la signature, reconnut cette écriture longue et appuyée dont les
+actes gouvernementaux donnaient le fac-similé. Ce billet portait ceci:
+
+ «Monsieur le Ministre,
+
+ «J’ai le plus grand désir de vous parler; je vous attendrai demain
+ tout le jour.
+
+ «BÉATRIX.»
+
+Il resta froissé par le ton de cette missive, puis ému, tourmenté, comme
+s’il y avait eu dans cette lettre de Reine, dont la seule vue
+l’impressionnait, une vertu inexplicable qui l’influençait. Il soigna sa
+mise plus que d’ordinaire; il s’attardait à sa toilette, avec
+l’impatience de partir au plus vite, et un vague ennui de ce royal
+rendez-vous. Madeleine le retint à son départ, et ce fut alors qu’il lui
+répondit avec cette brusquerie dont s’était offensée la jeune femme.
+
+Aucune phase de sa carrière ne s’était présentée à lui sous le jour
+insupportable de cette entrevue. A chaque événement nouveau surgissant
+dans sa vie, correspondait toujours, chez lui, un agréable entraînement
+secret, qui allait parfois jusqu’à l’ivresse de l’action; tandis que ce
+colloque suprême avec la souveraine resterait, sans doute, de son Œuvre,
+la scène la plus pénible, le souvenir sombre. Il se la rappela telle
+qu’elle avait paru le jour de la séance, subissant simplement le
+ministère que lui imposait la Délégation, comme on se courbe sous la
+vague qui déferle pour mieux se redresser ensuite; et il la revit
+aussitôt, usant de son pouvoir comme d’un jeu, dissolvant d’un mot
+l’Assemblée, hautaine, rancunière et vengée par ce coup, qui aurait pu
+être son salut, si les élections lui avaient été favorables. «Eh quoi!
+pensait-il, lutter encore avec elle, dans ce tête-à-tête, subir ses
+colères, ses mépris, elle dont je tiens le sort entre mes mains!»
+
+Et il monta, dans l’hôtel de ville, l’escalier aux lentes spirales, dont
+la rampe en fer forgé dessinait comme une grecque brodée en noir sur le
+blanc des dalles. Il tressaillit, quand il passa devant la fenêtre où
+Madeleine et lui s’étaient arrêtés, le soir du bal. Dieu! que ce
+souvenir lui semblait lointain! Il neigeait, ce soir-là; dehors les
+choses s’enflaient, se gonflaient de blanc; et Madeleine avait aussi une
+robe de neige, attiédie et gonflée par les formes de son corps blanc...
+Il compta les jours; il n’y en avait pas quinze. Quelles gravités
+avaient depuis alourdi sa vie!...
+
+Il eut une puissante aspiration de lassitude, puis il remonta vers le
+second étage où l’attendait «tout le jour» la tragique personne.
+
+Là-haut, comme il errait dans ce long couloir claustral, cherchant à
+deviner laquelle de ces multiples portes cachait, dans l’uniformité de
+la bâtisse, le mystérieux appartement, l’une d’elles s’ouvrit et le duc
+de Hansegel apparut. Hautain, portant insolemment la tête, avec un tic
+spécial du menton qui jetait en avant sa légère barbe rousse, il chercha
+le monocle pendant sur son veston gris clair, et se mit à lorgner le
+jeune ministre.
+
+--Monsieur Wartz? demanda-t-il.
+
+--Et Monsieur de Hansegel? fit le républicain. La Reine?
+
+--Sa Majesté vous recevra, j’espère.
+
+Le duc disparut par l’une des portes. Quand il revint, presque aussitôt,
+ce fut pour introduire le ministre dans la chambre aux courtines
+argentées. Wartz aperçut, assise à la fenêtre, une femme enveloppée d’un
+châle noir; elle était voûtée sous le châle que croisaient sur sa
+poitrine ses mains blêmes. Elle avait froid dans ces vastes pièces où le
+feu de houille, dans les cheminées, ne parvenait pas à sécher les
+anciennes humidités agglomérées, depuis des années, jusqu’au plafond
+lointain. Ses yeux, que la fièvre et les larmes avaient bistrés, se
+tournèrent vers Samuel. Elle lui fit pitié; on n’imaginait pas un être
+plus vaincu, plus ruiné, plus dépouillé de tout ce qui avait été sa
+gloire et son orgueil. C’était une pauvre créature dont les yeux
+angoissés s’attachèrent à lui, les yeux aux sombres prunelles qui
+glissaient comme des perles noires sous le glacé des larmes. Elle dit:
+
+--Duc, veuillez nous laisser.
+
+Le duc sortit. Wartz, très gêné de ce tête-à-tête, s’approcha. Elle lui
+fit signe de s’asseoir; il refusa, croyant lui donner là une marque de
+déférence, si vaine fût-elle.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, fit-elle tristement, l’heure n’est plus à
+l’étiquette.
+
+Wartz prit la chaise, et dit avec le même embarras:
+
+--Je me suis empressé de venir...
+
+--Oui, oui, je vois, monsieur, je vous en remercie. Vous êtes mon plus
+réel ennemi; cependant j’espère de vous des sentiments de délicatesse
+dont votre visite m’est le gage. Si je suis ici, aujourd’hui, sans
+pouvoir, sans fonction, à la disposition de mes sujets, à la veille
+d’être reniée peut-être par la nouvelle Délégation, c’est, monsieur, que
+vous l’avez voulu. Vous avez un grand talent de parole, plus même, vous
+avez sur les esprits un pouvoir inexplicable. Ce pouvoir, vous l’avez
+employé à ruiner le mien; vous avez dépensé votre génie à démontrer la
+fatalité de ma déchéance. Vous m’avez pris l’amour de mon peuple, mon
+autorité, mon honneur dynastique. Grâce à vous, je suis en butte à la
+pitié de l’Europe, à l’humiliante pitié des nations; grâce à vous, je
+vais n’être plus rien. Je ne vous ai pas fait venir pour entendre mes
+plaintes; j’ai contre vous des griefs tels que les mots ne sauraient les
+exprimer; il me semble, d’ailleurs, que vous les devez sentir sans que
+je les énumère.
+
+--Je les sens, madame, reprit Wartz sans lever les yeux, et Votre
+Majesté ne peut savoir ce qu’ils me pèsent.
+
+--Pourtant j’aurais pu ne pas faire ce que j’ai fait,--continua Béatrix
+sans paraître l’entendre (elle n’avait plus froid maintenant, elle avait
+fait retomber son châle, son buste s’était redressé, elle redevenait
+inconsciemment royale). J’aurais pu ne point subir ce que j’ai subi. A
+l’heure où vous discouriez, monsieur, j’étais toute-puissante Reine; à
+l’heure où les esprits en désarroi s’orientaient vers vous, j’aurais pu
+faire un geste, un signe, appeler ma garde; elle eût fait évacuer la
+salle, elle se fût saisie de vous, monsieur, qui combattiez la
+Constitution à laquelle vous êtes assermenté, et vous eût conduit en
+prison. Le geste, le signe, j’allais le faire; mais je n’aime point
+d’autre force que celle de la persuasion. J’avais toujours régné, si je
+puis dire, spirituellement; la lutte des armes m’a répugné; j’ai veillé
+jusqu’au bout sur le très précieux sang de mon peuple, et je n’ai point
+appelé mes soldats. J’ai respecté votre liberté, monsieur Wartz, j’ai
+fait plus, je vous ai _nommé_ ministre, espérant terminer ainsi un
+conflit qui n’appartenait déjà plus aux sereines luttes de l’esprit.
+Combien mon coup d’État fut pacifique! J’ai dissous la Délégation;
+était-ce un acte de violence ou une consultation demandée au pays?
+J’étais la gardienne de la loi; j’ai fait mon devoir et même je ne l’ai
+fait qu’à peine, timorée et faible comme je le fus!
+
+--Votre Majesté me permet-elle de parler maintenant?
+
+--Non; je connais vos excuses, vos raisons. Monsieur Wallein et vous me
+les avez présentées déjà, ces raisons d’époque finissante, de Destinée
+démocratique, qui ne m’atteignent pas, qui ne peuvent m’atteindre que
+pour m’offenser davantage, moi qui ne suis qu’un argument vivant! J’ai
+voulu vous dire ceci d’abord, que vous avez été sous mon pouvoir, alors
+que vous vous sentiez le plus puissant dans votre triomphe, et que je
+vous ai épargné pour le respect de l’Idée. J’ai voulu vous demander
+ensuite...
+
+Elle s’arrêta et pâlit encore; elle cessa de le regarder en face, comme
+elle l’avait fait jusqu’ici.
+
+--Nous représentons, vous et moi, deux influences; si nous les unissions
+pour le bien du peuple? Si au lieu de m’exclure de votre constitution
+nouvelle...
+
+Elle n’en put dire davantage; cette prière était le fiel le plus atroce
+de sa Passion. Prier Wartz! Elle poussa un soupir d’agonie, et se cacha
+le visage dans ses deux grandes mains pâles. Elle pleurait. Les larmes
+ruisselaient dans ses doigts; elle avait repris, dans le blanc lumineux
+de la fenêtre, sa posture humiliée et pitoyable; ce n’était plus qu’une
+noire forme de souffrance, un cœur de femme qui suppliait et qui en
+mourait de honte. D’elle, Wartz voyait seulement son front crispé, et
+ses épaules contractées sur son corps magnifique.
+
+A deux mains elle écrasa sur ses joues les larmes, et le visage nu se
+montrant défiguré, enlaidi, tout orgueil abjuré, elle reprit:
+
+--J’aurais fait des concessions, j’aurais renoncé à mes idées, et
+j’aurais pris les vôtres; vous auriez gouverné sous mon nom, laissant
+seulement intact le trône de mon fils.
+
+Ah! son fils! Wartz comprenait maintenant cette scène qui venait de
+l’atterrer, le pourquoi de cette abominable humiliation, de cette
+indignité: elle avait un fils, le rejeton de l’Arbre dynastique,
+l’immortalité de cette race de rois, la survivance éternelle des
+monarques anciens, celui qui, découronné, laisserait dans la branche
+héraldique une coupure béante, une fin, une mort. Et l’on sait ce que
+deviennent ces rameaux coupés, ces fins de race qui traînent de-ci,
+de-là, rebuts, inutilités, sans nation, sans œuvre, sans espoir!
+
+Il restait silencieux.
+
+--Vous êtes actuellement le Maître des esprits, continua Béatrix; ce que
+vous voudrez, ce que vous déciderez, le peuple l’adoptera. Vous pouvez
+faire que le trône soit respecté; vous direz: «Cela est bien», et l’on
+applaudira. Monsieur Wartz... mon sort, celui de mon enfant sont entre
+vos mains; vous voyez si je foule tout orgueil... je vous prie... Il
+pourrait exister une monarchie démocratique... Eh quoi! vous ne me
+répondez même pas? Écoutez; vous avez une femme, une jeune femme
+délicieuse, je m’en souviens... une enfant... des cheveux noirs,
+n’est-ce pas?... dix-huit ans. A cause d’elle?... Vous l’aimez... en son
+nom?...
+
+Wartz assis toujours, les bras croisés serrant sur sa poitrine le drap
+de l’habit, regardait les fumées jaunes du foyer sans répondre.
+
+Elle se leva, elle vint à lui;--ses mains étaient jointes! Elle murmura
+de tout près:
+
+--Épargnez le trône, épargnez mon enfant!
+
+S’arcboutant sur son talon, il recula sa chaise, la tournant un peu plus
+vers le feu qu’il regardait toujours sans désenlacer les bras. Elle
+poursuivit:
+
+--Rien ne serait changé dans votre constitution que le nom du chef de
+l’État, et le nom de l’État lui-même. Ce serait une République qui
+s’appellerait seulement monarchie.
+
+Wartz paraissait ne pas l’entendre.
+
+Elle demeura, plusieurs minutes, debout devant lui, immobile dans les
+plis noirs de sa robe, le châle retombé à ses reins, ses reins cambrés
+et puissants de belle statue. L’effigie royale de son visage se dressait
+dans l’air gris de la chambre, et les perles de ses larmes venaient se
+briser une à une sur la soie de son corsage. Après un silence, elle fit
+quelques pas vers le lit; elle sonna trois fois, ce qui était un appel
+de convention avec ses femmes. Presque aussitôt, une porte
+s’entr’ouvrit, et l’une des dames d’honneur fit pénétrer le petit prince
+héritier.
+
+C’était un joli enfant de huit ans, qui avait reçu du prince consort les
+traits de la race italienne; il portait des boucles brunes si fines,
+qu’elles s’enchevêtraient les unes dans les autres. Son col de petit
+être délicat sortait d’une grosse cravate de soie blanche. Il vint en
+sautillant. Sa mère arrêta cette gaieté; elle le prit par ses deux
+petites épaules, et le poussa vers le jeune ministre:
+
+--Le voilà!
+
+Le visage morne de Wartz se retourna machinalement, curieusement. Il
+avait deviné l’enfant. La mère saisit ce mouvement; ses larmes tarirent;
+elle s’exalta.
+
+--Est-ce que vous croyez à l’hérédité, fit-elle d’une voix sourde et
+précipitée; croyez-vous que l’ascendance vous travaille l’âme
+secrètement? Alors regardez ce fils de rois, créé pour être roi, avec un
+corps royal, un esprit royal, un cœur royal. A la longue, il se fait
+comme un moule dynastique, où se forment les êtres; c’est le mystère
+atavique, la prédestination des monarques. Regardez Conrad IV! Touchez
+ses mains, pesez-les, c’est un sceptre que cette petite main. Et ces
+cheveux, ce front qui n’ont jamais porté que des baisers, savez-vous ce
+qu’ils doivent porter un jour, la lourde chose d’or qui doit peser ici,
+ici, en cercle... vous devinez, monsieur Wartz? Mais, vous n’avez pas le
+droit de la lui ôter, sa couronne, son patrimoine, son héritage, son
+bien! Dites, avez-vous le droit de prendre aux enfants ce qu’ils ont
+hérité de leurs pères? Alors que deviendra-t-il? quel être aurez-vous
+fait de lui? comment l’appellera-t-on? le découronné! Mais voyez, oh!
+voyez comme il vous regarde! voyez bien ces yeux d’enfant, monsieur,
+regardez-les de tout votre regard, suppliants, épouvantés comme vous le
+faites en cette minute, car vous les reverrez toute votre vie, ils vous
+poursuivront le long de votre carrière, ils vous regarderont dans la
+nuit, toujours, et tant que vous vivrez ils ne se fermeront pas. Alors,
+vous regretterez les irrévocables choses que vous fixez en cette heure,
+et votre châtiment, ce sera la misère de ce pauvre être, son lugubre
+avenir que vous aurez voulu.
+
+Ses yeux de fièvre dévoraient Wartz, ils scrutaient cette chair du
+visage aux bouffissures pâles, y cherchant un tressaillement des nerfs
+faciaux, un trouble, une incertitude. Et soudain dans cette face
+insaisissable, elle crut surprendre de la souffrance, ce fut un espoir
+pour elle, elle s’attendrit, et poussant le petit garçon vers le tribun:
+
+--Je vous confie mon enfant; son sort était déjà dans vos mains, je l’y
+place deux fois. Dites-moi qu’il ne sera pas dépossédé... Mais vous ne
+comprenez donc pas: c’est pour lui que je m’accroche au trône, que j’y
+incruste ma griffe comme une lionne qui défend la proie de son petit. Et
+tenez, s’il faut sacrifier ma personne, si c’est vers moi que monte la
+haine, j’abdiquerai, j’abdiquerai en faveur de mon fils.
+
+Un sanglot l’arrêta. Deux fois d’une voix déchirante elle répéta:
+
+--Monsieur Wartz! Monsieur Wartz!
+
+Elle était courbée, ployée, brisée devant lui. Pas un mot ne rompit le
+silence.
+
+L’enfant dit:--Reprenez-moi: j’ai peur.
+
+Alors folle de colère, tout son orgueil un instant refoulé remontant en
+flots de rage, elle se redressa, grande, hautaine, royale, comme elle ne
+l’avait jamais été sous l’hermine du sacre ni sous la couronne
+héréditaire; et saisissant son fils, elle criait à Wartz d’une voix
+terrible:
+
+--Cela suffit, monsieur... Sortez!
+
+Puis ramassant toutes ses forces indignées:
+
+--Quelle idée m’était donc venue? Des accommodements? des concessions?
+transiger, pactiser avec le parti de la honte, demeurer une reine
+indigne, transmettre à Conrad IV une couronne tronquée? Ah! dussiez-vous
+maintenant l’implorer par toutes les bouches de la nation, vous n’aurez
+pas, vous ne pourrez pas avoir l’alliance royale. Mon fils et moi, toute
+la résultante de la race des rois nos maîtres, nous sombrerons sur le
+vaisseau de la Monarchie, debout à l’avant et sans un signal de détresse
+aux barques ennemies. La Royauté fut toujours une, indivisible et
+sainte; comme Dieu l’avait donnée aux nôtres, sainte, indivisible et
+une, je la remets à Dieu. Mais vous, monsieur, qui avez mené
+l’abominable guerre contre cette religion sacrée et nécessaire du
+pouvoir, vous qui arrachez aux enfants royaux leur couronne et menez
+votre patrie à la ruine, soyez maudit!
+
+Wartz hésita, il allait parler. Sous le geste inconscient de sa main la
+porte s’ouvrit; il partit sans avoir desserré les lèvres.
+
+Dans l’antichambre, une forme d’homme se dressa en face de lui. Il eut
+la sensation d’un bras levé, d’une main bougeant devant ses yeux, et,
+avant qu’il eût compris le geste, un soufflet s’abattit sur sa joue.
+
+--Soyez déshonoré, monsieur!
+
+Il reconnut aussitôt l’habit gris de Hansegel.
+
+Wartz était fort, musclé, membré et violent; il sentait la fureur, une
+fureur tiède et vibrante, monter à ses bras, tripler sa puissance, et le
+désir de tuer l’emplit comme une frénésie. Le duc, l’homme de salon, la
+taille fine, le corset aux reins, plus grand que lui, se tenait là,
+essuyant du coin de son mouchoir le cristal du monocle. Wartz les
+connaissait dans leurs intimités, ces aristocrates qu’à Orbach il avait
+observés et étudiés comme le peuvent les subalternes. D’un coup, il
+aurait renversé celui-ci, il l’aurait couché sous ses genoux, mis à
+merci, tué peut-être, et il frémissait de volupté en y pensant.
+
+Tout cela dura une seconde. Il lui offrit sa carte.
+
+--Vous m’en rendrez raison, monsieur, dit-il.
+
+Le duc enleva en l’air, tout à coup, le pouce et l’index qu’il tendait.
+Le carton blanc tomba.
+
+--Peuh! votre carte... Je ne sais si je dois... Je suis gentilhomme...
+
+Il ricanait. Son rire était à Wartz ce que sont aux bêtes de combat les
+dards dont on les stimule. Ce rire pouvait le pousser aux pires
+violences, et le duc de Hansegel courut là, tout un moment, un grand
+danger. Mais la religion de son œuvre avait trop appris à Samuel la
+discipline de toutes ses colères pour qu’elles ne fussent pas toujours
+maîtrisées d’avance; il se baissa lentement, ramassa la carte sans hâte
+ni trouble. Il était redevenu le ministre de l’Intérieur, le calme homme
+d’État qui ne connaît ni colères, ni haines, ni passions, et il s’en
+alla, à peine méprisant.
+
+Mais il venait de traverser une de ces heures qui pèsent plus que des
+années dans une vie. Comme il longeait ce grand couloir des archives,
+dont les fenêtres plongeaient sur la place, il pensa au peuple
+d’Oldsburg, à la Nation libre dont il aurait tant dignifié l’état, la
+Nation maîtresse d’elle, se régissant elle-même, la Nation souveraine.
+
+Soudain, une amertume de prophète l’envahit, le dégoût de son grand
+labeur, le découragement. «A quoi bon, se dit-il, à quoi bon tant
+lutter! Se douteront-ils jamais de ce que j’ai souffert dans mon cœur
+pour leur conquérir tout cela?» Et il revoyait les larmes de la dame en
+noir, la figure du petit garçon qui commençait à le poursuivre déjà,
+comme Béatrix l’en avait menacé. Quel homme avait-il dû paraître aux
+yeux de l’incomparable femme! Qu’importaient maintenant les acclamations
+que lui réservaient les foules, quelqu’un l’avait maudit!
+
+Il suivait les lentes spirales aériennes de l’escalier; il aurait voulu
+que cet escalier durât toujours, qu’il continuât de tournoyer
+éternellement vers des ténèbres, vers des abîmes, vers le néant surtout!
+Et il l’aurait descendu dans une joie secrète, heureux de s’anéantir, de
+finir ainsi dans ce mouvement doux et somnolent de la descente. Ah! s’en
+aller à la dérive de cette pente suave! s’engourdir, s’endormir, n’être
+plus, ne plus penser, ne plus lutter!
+
+Il se reprit, en passant devant la dernière fenêtre; puis ses lèvres
+murmurèrent:
+
+--Madeleine!
+
+Est-ce que Madeleine n’était pas à l’attendre dans sa chambre, là-bas?
+
+
+
+
+XI
+
+LE CŒUR DE MADELEINE
+
+
+Il avait dit à son cocher d’aller très vite. Des importuns l’attendaient
+à sa descente de voiture, dans la cour intérieure du Ministère; il
+congédia tout le monde, se disant malade. En vérité, une fièvre l’avait
+saisi, d’amour impérieux, de tendresse violente, d’inquiétude
+passionnée. Dans le vestibule, son chef de cabinet se posta devant lui,
+cérémonieusement.
+
+--Monsieur le ministre, je viens de dépouiller le courrier des
+gouverneurs de provinces, il y a là des suppliques...
+
+Il l’arrêta d’un geste las:
+
+--Non, pas ce soir, rien ce soir, je vous en prie...
+
+Comme il avait la main sur le bouton de la porte pour entrer chez lui,
+son secrétaire l’arrêta au passage, avec un air de triomphe:
+
+--Monsieur le ministre, le _Nouvel Oldsburg_ fait demander un communiqué
+officiel sur la disparition de la Reine. J’attendais.
+
+--Elle sera où vous voudrez. Répondez ce qu’il vous plaira, laissez-moi.
+
+Il fut enfin chez lui; il voulut s’orienter vers la pièce qu’occupait
+Madeleine, car c’était la vision de sa femme qu’il lui fallait tout de
+suite. Le valet de chambre surgit. Il portait un plateau débordant de
+cartes.
+
+--Toutes ces personnes attendent monsieur le ministre depuis près de
+deux heures. Il y en a trente, je crois; ces messieurs les délégués de
+province ont épinglé sur leur carte la carte de la personne qui les
+recommande, comme l’huissier m’a chargé de l’expliquer à monsieur le
+ministre.
+
+--Ils ont attendu deux heures, ils en attendront trois, répondit-il.
+
+Et il se dirigea vers les chambres. Il fit deux pas. Auburger était là,
+disant jovialement:
+
+--J’ai du nouveau, monsieur le ministre, j’ai du nouveau.
+
+Jamais on ne pouvait interdire à cet homme l’entrée des appartements
+privés. Il avait des audaces qui faisaient ouvrir toutes les portes.
+C’était le valet des intimités morales.
+
+--Vous attendrez, dit son maître.
+
+--Impossible, je dois être au faubourg tout à l’heure, et ma
+communication presse. C’est immédiatement qu’il vous faut m’entendre.
+
+Wartz n’essaya pas de résister; il subissait, sans presque la sentir, la
+domination de cet être; il s’y résignait sans honte ni révolte. Et
+c’était là un phénomène se rattachant à la fatalité de son rôle, cette
+domination d’Auburger agissant toujours dans le sens où le poussait
+elle-même sa destinée.
+
+Ce soir-là, Auburger le retint une heure. Sa communication concernait la
+séance du surlendemain, qui s’annonçait aussi tumultueuse que la
+précédente. La Reine devait y assister pour recevoir le serment de
+fidélité de la nouvelle Délégation, et c’était sur ce cérémonial
+qu’était basée la dislocation gouvernementale. Les élections ayant été
+faites sur une sorte d’engagement au régime républicain, la majorité
+devait, selon toute probabilité, se refuser au serment, et ce serait le
+signal de la déchéance monarchique qui permettrait l’exposition, à
+l’Assemblée, de la Constitution nouvelle. C’est ce qu’Auburger venait de
+vérifier. Et il avait connu la décision d’un nombre considérable de
+délégués de n’accomplir pas le rite constitutionnel.
+
+Enfin, ce dernier importun congédié, Samuel arrivait à la porte de sa
+femme, et il savait que, cette fois, il ne trouverait qu’elle, que son
+sourire, que sa beauté. Toute autre idée laissée dehors, il entrait,
+harassé de la vie, ayant faim et soif de sa chérie, comme s’il
+franchissait cette porte pour la première fois. Jamais il n’avait connu
+cette lassitude, ni ce besoin.
+
+C’était la nuit; la chambre était obscure. Madeleine se tenait là,
+éclairée par une demi-lueur venue du dehors. Elle était oisive, rêvant
+dans le noir, debout, se mouvant à peine de quelques pas. Quand il
+entra, Wartz ne vit pas tout de suite le cher visage; il en eut une
+sorte de chagrin.
+
+--Oh! qu’il fait sombre ici!
+
+--Oui, il fait sombre, répéta Madeleine.
+
+Il s’aperçut qu’elle avait une voix étrange.
+
+--Mais je veux y voir, je veux te voir!
+
+--Laisse, mon ami, je préfère qu’il fasse nuit.
+
+Il vint, les bras tendus pour la prendre, mais elle se déroba d’un
+mouvement en arrière, et il ne rencontra que sa main, sa main qui
+brûlait et qui le repoussait.
+
+--Non, Samuel, non, j’aime mieux te parler d’abord.
+
+Il continuait de ne voir dans son visage que la phosphorescence nacrée
+de ses yeux, quelque chose de morbide et de terrifiant.
+
+--Madeleine! cria-t-il éperdu, tu souffres! qu’as-tu?
+
+Si la lumière lui eût permis de scruter, comme il le voulait, les traits
+de la jeune femme, il eût été encore plus troublé. Elle était livide,
+elle agonisait, la bouche déformée d’angoisse, les yeux apeurés, et tout
+son être dressé n’était qu’un effort, qu’une violence.
+
+Comme elle ne répondait pas, il en conçut une espérance soudaine. Une
+association d’idées se fit entre l’enfant royal qu’il venait de voir, et
+les désirs flottants de paternité qu’il avait éprouvés souvent depuis
+son mariage. Il aurait aimé avoir un enfant; il crut que le mystère de
+Madeleine lui réservait cette joie.
+
+--Je veux te parler, dit-elle encore.
+
+Il ne pouvait deviner l’effort que lui coûtait cette phrase.
+
+--Souffres-tu? répéta-t-il; mais tu me tues, Madeleine, je ne t’ai
+jamais vue ainsi; qui t’a changée?
+
+--Il faut que je te parle, répéta-t-elle pour la troisième fois.
+
+Ce devoir de parler devenait une obsession. C’était aussi un supplice
+auquel elle se menait elle-même, impitoyablement, s’y engageant sans
+retour possible, par cette invite à l’écouter.
+
+Elle commença de sa voix éteinte:
+
+--Une amie est venue me voir tantôt. C’est une jeune femme, mariée
+depuis moins d’un an, qui est... qui se croit du moins, très aimée de
+son mari, et qui, de son côté, lui porte une grande tendresse.
+Seulement, la vie, au lieu de les rapprocher comme ils le désiraient aux
+premiers jours de leur amour, les éloigne l’un de l’autre; leurs
+existences sont deux flots insensiblement divergents. Tous les deux
+n’ont pas la même nature. Lui est bon, très bon, il est le meilleur;
+elle, trop minutieuse. Il est viril, tout simplement; elle se repaîtrait
+d’une idée, d’un mot de lui, elle nourrit avec des riens son amour, et
+c’est justement de ces riens qu’il la prive. Comprends-tu, Samuel? Ce
+sont deux compagnons, deux commensaux de la vie; l’un a mis sur la table
+les choses substantielles, l’autre n’aurait voulu que les friandises.
+Avant que l’amie dont je te parle se soit sentie souffrir, profondément,
+secrètement, quelque chose a pâti en elle. Et, comme il y avait là tout
+près, plus près que le mari, hélas! plus près de son âme difficile, un
+autre homme qui l’aimait, en lui offrant ces friandises spirituelles
+dont elle était si gourmande, son cœur, doucement, s’est tourné vers
+lui.
+
+Elle entendit Samuel prononcer d’une voix creuse, d’une voix lointaine:
+
+--Eh bien?... eh bien?...
+
+--Eh bien, c’est tout!
+
+Elle se tut; elle était demeurée debout en parlant; elle ne bougea pas.
+Lui, dans le coin le plus ombreux de la chambre, restait perdu et
+invisible pour elle, sans qu’elle pût savoir à son tour ce qu’il
+pensait. Oh! Dieu! si le conte trop subtil pour son intelligence grave
+n’avait servi de rien! s’il n’avait pas allumé le soupçon préparatoire
+et si elle était forcée de se confesser à mots ouverts, maintenant!
+
+Le silence dura longtemps. La petite pendule qu’ils avaient prise
+là-bas, à leur chambre nuptiale, pour l’apporter ici, sonna sur son
+timbre d’or une heure qu’ils n’entendirent pas. Tous les deux se
+cherchaient des yeux dans ce noir, tous deux incertains l’un de l’autre,
+sans trouver le courage de se livrer l’un à l’autre.
+
+Oui, elle le comprit, à la fin, Samuel l’avait devinée; il avait saisi
+le douloureux apologue, et il n’osait y croire de peur de l’offenser à
+tort; sans cela serait-il resté si étrange? Mais alors, qui la retenait,
+elle, d’aller se jeter à ses pieds, de lui parler franchement de son
+remords, en loyale compagne?
+
+Tout à coup, il se leva, il marcha vers la cheminée où se trouvait le
+bouton de l’électricité; il fit la lumière. Puis il vint la prendre, il
+l’amena sous la lampe, lui fit renverser en arrière son pauvre visage
+livide.
+
+--Ton amie s’appelle Madeleine? dit-il.
+
+Elle répondit oui, d’un signe des paupières.
+
+Sans rien ajouter, il alla reprendre le fauteuil d’où il venait, et se
+mit à pleurer.
+
+Comme elle bénissait à présent la bonne lampe qui les éclairait, qui
+avait aidé à leur révélation, qui avait terminé son supplice, et qui lui
+montrait maintenant son mari dans cette douleur enfantine, cette douleur
+qu’elle ne se lassait pas de contempler! Qu’il était bon de pleurer
+ainsi pour elle! Tous les mouvements de son chagrin muet, les
+halètements de sa poitrine, le glissement du mouchoir à ses yeux, les
+contractions de ses traits, déplaçaient comme une tendresse qui la
+pénétrait. Son mari! son grand homme! L’avait-elle vraiment jamais tant
+aimé que ce soir, à cette minute, son bien à elle, son ami, son maître,
+sa chose! Et elle avait pu le faire pleurer ainsi! Saltzen n’existait
+plus pour elle, même à l’état de souvenir; seul lui demeurait le remords
+de n’avoir pas apprécié l’amour naïf et puissant de Samuel, de ne s’en
+être pas contentée, de n’en avoir pas joui comme elle le pouvait, d’en
+avoir fait l’injuste procès. Elle s’était jugée plus affinée que lui,
+meilleure, plus noble; mais c’était lui, au contraire cet être
+d’exception, plus grand que nature, au puissant cerveau, aux larges
+conceptions, qui était le plus souverainement bon. Oh! qu’elle l’aimait,
+pleurant ainsi! Elle tardait d’aller le consoler, pour savourer encore
+ce tendre chagrin, encore et encore; et de le voir, son cœur se gonflait
+davantage à chaque minute.
+
+Elle s’agenouilla près de lui; elle lui prit de force les mains pour s’y
+cacher le visage, et, voyant qu’il ne la repoussait pas, comme elle en
+avait si grand’peur, elle se confessa...
+
+--Vois-tu, Sam, j’aimais mieux être franche avec toi; je n’aurais jamais
+pu me résigner à te cacher la vie secrète de mon cœur. Quand tu es venu
+me demander en mariage,--je te l’ai conté souvent,--j’ai longtemps
+hésité avant de me promettre à toi. Le mariage m’effrayait; ou plutôt,
+je m’effrayais moi-même. Je ne suis peut-être pas plus faible qu’une
+autre, mais j’ai plus conscience de ma faiblesse. Répondre de moi, de
+mes sentiments, de mon goût, pour toujours, me terrifiait. Tu sais bien
+à quelle fidélité je fais allusion, Samuel. Ce n’était point les fautes
+grossières et matérielles que je redoutais, mais les délicats adultères
+de cœur ou de pensée. Jeune fille, j’avais déjà une idée si pure, si
+lumineuse du mariage entre les âmes des époux! J’y sentais si bien la
+noblesse de la vie! J’y entrevoyais des choses si belles, que c’était
+uniquement à cette union-là que se portaient mes scrupules et mes
+craintes. Et puis, je t’ai revu, je me suis sentie plus forte, plus
+ferme dans l’amour; je me suis engagée à toi; mais en même temps, je
+prenais envers moi-même un autre engagement qui était de tenir toujours,
+et en toute occasion, mon cœur grand ouvert, comme un livre où tu
+puisses lire les bonnes comme les mauvaises choses. Tu serais mon
+confident, l’ami de ma conscience, et les subtiles fautes envers toi,
+c’est à toi que je les confesserais. Oui, l’union, je la concevais
+telle, que la force qui m’eût fait défaut, je l’aurais puisée en toi.
+
+«Nous nous sommes mariés; ce furent de grandes joies, des joies d’orage.
+Quand on remonte à cette source tumultueuse de la vie qu’est l’amour, on
+a beau chercher, on ne retrouve plus, sous le trouble, la pure clarté de
+cristal, l’idéal d’autrefois. Je t’aimais, et puis je t’aimais, et
+c’était tout; mais je ne connaissais plus les calmes examens de
+conscience faits au pied de mon lit de jeune fille. C’était la fièvre,
+la vraie fièvre, avec l’exaltation et le malaise. On se donne l’un à
+l’autre, dit-on, mais on reste _soi_; on prend toujours pour la
+meilleure sa manière d’aimer, et chacun voudrait plier l’autre à la
+sienne. Tu ne m’aimais pas comme je voulais... Et pendant ce temps-là,
+le docteur Saltzen venait me voir. Je le savais très amoureux de moi;
+j’en riais d’abord, vaguement attendrie. Je l’ai deviné malheureux et je
+n’ai plus ri. Il me disait, à côté de l’amour, toujours, des choses
+exquises... Nous avions des idées semblables, ses goûts flattaient les
+miens...
+
+--Madeleine! dit Samuel en laissant retomber ses deux mains sur l’appui
+du fauteuil, tu ne m’aimes plus.
+
+--Moi! ne plus t’aimer! Alors, qu’est-ce que je fais ici, à genoux
+devant toi? Est-ce qu’il ne faut pas qu’une tendresse au-dessus de tout
+m’ait jetée là, à tes pieds, dis? Eh! si, je t’aime, pour ton chagrin de
+cette heure; j’aime ces chères larmes qui coulent là; je t’aime d’être
+si bon, de ne m’avoir pas même interrogée! car tu ne m’as rien demandé,
+mon Sam, quand tu pouvais croire des choses!... Vois-tu, il n’y a rien,
+rien... Monsieur Saltzen est venu tantôt, je m’étais un peu ennuyée, je
+l’ai accueilli avec plaisir. Du plaisir, voilà; c’est tout. Le plaisir
+d’être aimée de lui, j’ai voulu le savourer jusqu’au bout, le sentir
+bien réel. Je l’ai poussé un peu sur la pente sentimentale où il aime
+tant à glisser; je l’ai vu ému, triste, tout vibrant et ravagé, devant
+moi; je me suis sentie enclose de fluides d’amour par ces pauvres yeux
+qui me regardaient éperdument, qui me livraient leur secret, qui me
+suppliaient. Et mon cœur un moment... il me semble... je ne sais pas...
+une minute... mon cœur l’a aimé, souffrant comme il souffrait.
+
+Elle avait l’angoisse du premier mot qu’il dirait, et lui, sans
+répondre, l’écoutait.
+
+Elle s’accrocha à lui, elle reprit ses mains.
+
+--Reprends-moi, Samuel, reprends-moi pour toi seul; mure-moi dans ta
+vie, que je ne sorte plus de toi. Dis-moi des tendresses, parle-moi
+souvent; ne me délaisse pas, ne me délaisse jamais, pas un jour;
+occupe-moi de toi, rien que de toi; fais-moi vivre dans ton âme; tu me
+l’as tant fermée! il ne fallait pas... j’ai un peu souffert. Oh! Sam! tu
+ne me dis pas un mot, et je ne sais même pas si je suis pardonnée!
+
+--Que veux-tu! fit-il amèrement, je cherche pour te plaire ce qu’aurait
+dit Saltzen à ma place.
+
+--Oh! mon Dieu! s’écria Madeleine, il ne m’a pas comprise! il ne veut
+pas comprendre! Mais Saltzen n’est rien entre nous. Saltzen ne m’est
+rien, entends-tu, rien; et j’ai bien acquis, je pense, le droit d’être
+crue par toi. Samuel, je t’ai dit tout... une seconde mon cœur a viré;
+j’ai eu pitié, tendrement pitié de lui. Pardonne-moi, pardonne-moi, mon
+ami, je souffre!
+
+Il prit sa tête, ses tempes fines qu’il écrasa dans ses mains; il
+croyait embrasser une petite fille coupable, et jamais, pourtant, il
+n’avait senti comme à cette minute le prestige de son esprit délicat,
+puisqu’il n’osait pas dire un mot. Sa passion avait un langage, ce fut
+dans ce langage-là qu’il pardonna. Tout eut un sens alors entre eux; il
+baisa les longs yeux tendres qui avaient contemplé Saltzen; il couvrit
+de caresses les mains qui s’étaient tendues à Saltzen, et, pour les
+lèvres qui lui avaient souri, elles eurent le plus long, le plus tendre,
+le plus délicieux pardon. Il baisa les cheveux noirs parfumés, pour les
+absoudre de s’être laissé voir, et il étreignit sur sa poitrine le
+pauvre faible cœur bien-aimé.
+
+Madeleine se redressa, les yeux rougis, ses yeux qui disaient merci,
+qu’on voyait plongés encore dans l’âme profonde qu’elle venait de
+connaître comme jamais, sans mots d’esprit ni subtilités vaines. Elle
+comprenait maintenant la loi simple d’aimer, ni comme ceci, ni comme
+cela, ni des yeux, ni des lèvres, ni de l’esprit, mais de tout l’être,
+comme Samuel.
+
+--Je voudrais encore te parler, demanda-t-elle.
+
+Lui aussi la regardait avec douceur; il l’écoutait. Elle prononça le mot
+si troublant:
+
+--Demain...
+
+Infiniment sage et prudente, sa conscience envisageait maintenant
+l’avenir. L’avenir était devant elle comme un épais nuage noir où il lui
+fallait s’enfoncer, et tout ce qui l’attendait dans cette obscurité,
+elle ne pouvait ni le prévoir, ni s’en garder. Mais, pour le sens
+indistinct de sa crainte, Saltzen était caché dans cet inconnu et l’y
+attendait.
+
+--Demain, Samuel, le docteur reviendra; il ne soupçonne rien de ce qui
+s’est aujourd’hui passé de terrible en moi. Il m’apportera, selon la
+couleur du temps, sa mélancolie ou sa gaieté, il sera sentimental ou
+ironique, plaisant ou triste, mais toujours, au fond, je le sentirai
+m’aimer mystérieusement. Ne me dis pas qu’il a cinquante ans, que
+l’amour est ridicule à cet âge. Un amour comme le sien ne prête pas à
+rire; il en souffre d’abord, et puis il croit si bien me le cacher! Tout
+cela touche une femme. Comment veux-tu que tant d’affectation me laisse
+indifférente! Donc, il reviendra, et de nouveau je me trouverai devant
+lui; est-ce que je sais, est-ce que je puis savoir ce que fera mon cœur
+à présent? Je crois déjà le voir, il arrive, il entre, il vient
+s’asseoir près du feu: il ne m’a rien dit, et déjà ses yeux m’aiment. Il
+comprend que tu m’es plus cher que tout; il me parle de toi; et je sens
+une émotion si triste dans sa voix! Si j’ai quelque ennui léger, je le
+lui raconte; alors il me sermonne, il me prêche, avec des mots qui ne
+sont que de lui, que de son cœur. Tu sais bien qu’il est fin et bon
+comme personne; il cause des choses du jour, il m’instruit, et l’amour
+filtre entre tout cela comme un parfum, et il s’en exhale un délice qui
+me prend, qui me trouble, qui me change; je ne me retrouve plus. Oh!
+Samuel, j’ai peur. Il faut que je ne le revoie plus.
+
+Wartz se rapprocha d’elle, impérieux, les yeux fixes, la pénétrant de
+son regard double, insoutenable.
+
+--Je ne veux pas que tu l’aimes! je veux que tu m’aimes seul, comme je
+t’aime seule depuis le jour où je t’ai connue.
+
+Quoi! il commandait à une nation, il avait refait, de son seul vouloir,
+l’état d’un peuple, et ce petit cœur de femme, il n’en était pas maître!
+
+Puis saisi de tristesse, soudain:
+
+--Je t’en supplie, aie pitié de moi; la vie que je mène est atroce; tu
+ne peux pas savoir quelles choses pénibles, cruelles, douloureuses, mon
+rôle m’impose. Je n’ai qu’une joie, toi! ne m’abreuve pas de chagrin à
+ton tour. Que vaut l’amour de ce vieil homme auprès de ma tendresse!
+
+--Il est mieux que je ne le revoie pas, répétait-elle, avec une
+insistance navrante. Je ne t’ai jamais mis dans mon cœur en parallèle
+avec lui, Samuel; mais, si peu que je lui donnerais, ce serait trop, et
+je te le répète, j’ai peur, je ne veux plus le revoir.
+
+--Comment faire?
+
+Elle le prit au cou, d’une caresse coquette et suppliante:
+
+--Quittons Oldsburg! Mon père nous a donné une maison à Hansen; allons
+vivre là-bas.
+
+--Tu sais bien que c’est impossible, Madeleine.
+
+--Impossible!
+
+Elle lança le mot dans une telle stupeur qu’il vibra, se prolongea et
+s’éteignit longuement par la chambre.
+
+Samuel prononça, presque honteux:
+
+--Tu sais bien que je suis attaché à mon œuvre par des liens qu’un homme
+ne peut pas rompre.
+
+Quelque chose changea dans les yeux bougeants, dans l’air de la jeune
+femme: la moindre de ses émotions paraissait toujours à quelque
+vacillement de sa prunelle, qu’elle le voulût ou non.
+
+--Ton œuvre est finie, dit-elle, et avant huit jours, nous aurons la
+République!
+
+--Mais qu’est-ce que cela et qu’ai-je fait jusqu’à présent? J’ai été
+mené, soulevé, porté, dans ma route, par le flot des volontés
+populaires, et j’ai été passivement le chef du parti. C’est maintenant,
+seulement, que va commencer mon action, une fois le grand mouvement
+accompli, et quand il faudra entretenir, nourrir, vivifier sans cesse
+l’autorité nouvelle, la nouvelle forme d’État. Sais-tu ce que c’est,
+Madeleine, que de...
+
+--Je sais que je suis ta femme, cria-t-elle, que tu prétends m’aimer, et
+que, lorsque surgit la plus terrible tentation qui puisse m’atteindre,
+dans mon cœur et dans mon âme, quand je t’avertis moi-même de cette
+périlleuse amitié où je puis te perdre le meilleur de ce qui
+t’appartient en moi, tu te refuses à me défendre. Alors, quelle sorte de
+mari fais-tu?
+
+Il prit sa main, il retint le bout de ses doigts qui fuyaient, et il la
+sentit, à cette minute, se retirer tellement de lui qu’il ne possédait
+plus d’elle que cette petite parcelle, ces ongles menus, rien. Il
+supplia:
+
+--Madeleine!
+
+Elle le regarda durement.
+
+--Si Saltzen savait cela de toi!
+
+Elle prit une chaise devant lui qui restait debout, et se mit à le
+contempler, méprisante. Elle avait les yeux secs, ses longues lèvres
+faisaient un mauvais sourire; elle continua:
+
+--C’est ce qu’on appelle avoir la bride sur le cou.
+
+Et puis la méchanceté de cette dernière phrase lui fit mal à elle-même;
+sa poitrine se souleva de petits sanglots sans larmes, les sanglots qui
+disent les outrances de douleur.
+
+--Mon ami, dit-elle doucement, nous aurions vécu là, toujours, dans
+cette jolie maison qui regarde la mer, bâtie loin des bruits de la
+ville, image de notre vie retirée aussi. Sans sortir, sans nous
+dissiper, nous serions restés recueillis en nous-mêmes, en tous les
+deux. Je m’étais vue là. J’aurais meublé nos chambres de choses d’art,
+douces aux yeux; j’avais choisi déjà les pâles étoffes que je tendrais
+aux murailles. Là nous aurions lu, causé, aimé; et je ne te sacrifiais
+pas, je ne brisais pas ta vie politique. Je sais bien l’espèce de
+cohésion professionnelle qui vous unit, vous autres hommes, à certaines
+carrières passionnantes; mais je ne t’enlevais, moi, qu’à une œuvre
+accomplie, je t’y enlevais à l’heure opportune, quand ce n’était autour
+de toi qu’adulation et délire. Aujourd’hui, de toutes ses véhémences, le
+peuple t’aime; tu viens de traverser une période grisante; cet
+enthousiasme, ce culte que te porte toute une nation, ce doit être la
+plus belle, la plus grande jouissance d’orgueil. Garde pour ta vie cette
+saveur suave; demain le peuple peut changer; quand, du prélude idéal et
+triomphant de ton œuvre, tu auras passé au labeur épineux de
+l’organisation politique, t’acclamera-t-il autant? Mille difficultés,
+mille choses inconnues et mesquines vont t’assaillir. Reste, pour
+l’histoire, le jeune vainqueur, le beau soldat de la liberté qui, dès
+que la liberté règne, rentre dans le silence. Combien de grands hommes
+se sont diminués pour ne s’être pas retirés à temps de la scène! Il faut
+cueillir le fruit quand il est mûr, disent les paysans, sans quoi, il
+pourrit à l’arbre. Oh! le beau fruit de gloire, tout mûr, tout éclatant,
+que je vois, près de ta bouche, mon Sam!
+
+Le fruit était là, rouge et frais, dans la forme des longues lèvres
+tendres qui le glorifiaient si délicieusement. Wartz ferma les yeux pour
+ne voir que l’âpre mystère idéologique dormant en lui.
+
+Madeleine lui fit au cou une chaîne de ses bras.
+
+--Ce ne sera rien, dis, de m’avoir, moi, pour toi seul! Puis nous aurons
+des enfants; penses-y, mon ami chéri, des enfants de nos corps et de nos
+âmes, qui seront un peu de nous, vivant hors de nous, de beaux êtres nés
+dans la gloire et dans l’amour, qui feront qu’en mourant nous ne
+mourrons pas tout à fait. Et dans ce bien-être et cette poésie, toi le
+créateur du pays nouveau, l’auteur de la démocratie, tu contempleras la
+vie, si heureux!...
+
+Sa tête retomba sur l’épaule de Wartz, quêteuse de baisers.
+
+--Dis-moi que oui, que nous partirons.
+
+--Je ne puis pas... je ne puis pas te le dire, bégaya-t-il.
+
+Il hésitait à lui avouer le refus, l’implacable refus qu’opposait, sans
+défaillance passionnelle, tout son être; mais jamais il n’avait à ce
+point senti le devoir de sa vie. Tout un peuple avait besoin de lui; il
+était devenu l’âme du pays. S’en aller, c’était abandonner, par
+milliers, d’orphelines intelligences sur lesquelles il exerçait sa
+paternité de prophète. Certes, de grands esprits ne manquaient pas
+autour de lui; il y avait surtout Wallein, qu’il appréciait tant
+maintenant, avec ses opinions poétiques plutôt que politiques, Wallein
+dont l’admirable sensibilité s’accordait à toutes les nuances des
+vibrations nationales, une merveille psychique, un phénomène, un _cas_.
+Cet homme ne pouvait-il pas connaître, en effet, par une faculté occulte
+de son être, quel point géographique insufflait vers le cœur du pays les
+plus forts effluves républicains? Mais Wallein n’eût pas remplacé
+Samuel, personne ne l’eût remplacé.
+
+A son oreille Madeleine murmurait:
+
+--J’ai peur; ne me laisse pas ici. Saltzen reviendra; toi, tu me
+délaisseras un peu; lui me dira ce que tu n’auras pas le temps de me
+dire... Je veux une certitude, je veux savoir que nous partirons; je ne
+veux pas rester à Oldsburg... Samuel!
+
+Il sentait sur sa poitrine la prière vivante et palpitante de ce jeune
+corps bien-aimé; il revit Saltzen dont il avait si souvent appréhendé le
+charme spirituel, la ressemblance d’âme avec Madeleine; il le revit
+élégant, parfumé, amoureux plus doucement, plus suavement que lui; son
+âge incertain, l’équivoque de ces cinquante ans mal accusés, sa laideur
+fine d’œuvre d’art, les incomparables raffinements de son cœur, tout
+cela lui constituait des charmes sans pareils. Et à cette minute, Samuel
+se sentit vraiment triste jusqu’à la mort. Ce qu’il éprouva, ce fut la
+mort: la mort de sa jeunesse, de son bonheur, de tout ce qui avait été
+lui, avec la sensation du désagrègement intime de la fin, et la douleur
+du dernier brisement. Et ce qui survécut, ce fut l’être dur, âpre et
+morne de la fatalité.
+
+--Non, Madeleine, non; je ne puis pas quitter Oldsburg.
+
+--Alors, s’écria-t-elle effrayée et n’osant comprendre, alors tu me...
+tu me sacrifies?
+
+--J’ai confiance en toi, Madeleine.
+
+--Confiance!
+
+Elle courut à son lit, elle s’y cacha le visage, elle s’y roula, s’y
+ensevelit, en criant d’une voix étouffée:
+
+--Mon Dieu! oh! mon Dieu! il a confiance et c’est tout, et cela
+suffit... Oh! mon Dieu! c’était donc tout ce que j’étais pour lui: un
+obstacle qu’on foule. Il aura tout sacrifié, même moi!
+
+Son désespoir tenta le dernier coup. Elle se retourna vers lui, et sa
+tendresse outragée lui lança le suprême appel:
+
+--Mais tu ne devines pas qu’en ce moment, c’est à Saltzen que je pense
+malgré moi, malgré ta belle confiance!... Saltzen qui, lui, m’aurait
+mise au-dessus de tout, Saltzen qui m’aime plus que toi!
+
+Hannah frappait à la porte; elle articula de sa voix sereine:
+
+--L’huissier de monsieur fait dire qu’on attend monsieur depuis quatre
+heures en bas.
+
+Wartz ne bougeait pas.
+
+--Va-t’en! lui dit Madeleine en le poussant vers la porte, va-t’en!
+
+Il murmura:
+
+--Te laisser...
+
+--Oh! oui, me laisser... seule...
+
+Quand il eut refermé la porte, elle tomba dans le petit fauteuil, les
+yeux clos, sans larmes; elle acheva:
+
+--... Seule... comme il me faut vivre!
+
+
+
+
+XII
+
+LA LUMIÈRE
+
+
+Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa femme. Tous deux souffraient
+silencieusement. L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable
+netteté l’état réciproque de leurs deux cœurs. Le plus souvent, l’amour
+est fait de clairs-obscurs, d’équivoques, d’affectueuses duperies; mais
+entre ce mari et cette femme, il ne pouvait plus y avoir ni duperie, ni
+équivoque, ni clairs-obscurs. Les événements avaient fait qu’ils étaient
+désormais incapables de s’illusionner mutuellement. Madeleine se savait
+aimée jusqu’au point précis où son amour commençait de gêner l’œuvre de
+Wartz; lui connaissait que demain, à tel jour incertain de leur union,
+le cœur de sa femme pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et ils
+auraient beau maintenant se dévouer l’un à l’autre, se chérir, s’aduler
+et s’étreindre, la cruelle lumière serait toujours là, leur montrant les
+limites véritables de ce qu’ils croyaient infini.
+
+Tous deux souffraient; mais Samuel gardait l’immense compensation de sa
+gloire, avec le sens voluptueux de sa puissance en travail, tandis que
+Madeleine endurait sa douleur sans allégeance. Elle l’endurait avec
+douceur; sa pure conscience y cherchait un châtiment à sa faute, elle y
+sentait le poids de la main de Dieu la punissant, et elle aimait cette
+douleur, comme font les femmes. Bien plus, la première indignation
+tombée, son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée. C’était une chose
+bien claire, il ne l’aimait que d’un amour tronqué, étouffé par l’autre
+passion plus violente de sa politique. Elle en était humiliée; c’était
+l’irrévocable désenchantement de sa jeunesse, un bonheur s’envolant
+d’elle pour toujours, mais elle pardonnait sans presque le savoir, dans
+le tréfonds obscur de sa rancune. Et pendant que, dédaigneuse encore de
+lui parler, elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait
+inquiète autour de sa chambre, de son cabinet, elle épiait tous ses
+actes, et quand il sortit, elle alla le regarder monter en voiture, en
+bas.
+
+Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait maintenant un dépit
+contre elle-même, le dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce
+glorieux homme. Puis, par un besoin étrange, elle vint aggraver son
+trouble dans la chambre même de ce mari qui la sacrifiait. Elle le
+cherchait jusque dans les choses, jusque dans le désordre de la pièce;
+elle cherchait un sens au dérangement des meubles, elle voulait y lire
+quel genre d’agitation régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui
+aussi souffrait. Mais elle devinait seulement la même ponctualité à son
+grand devoir d’homme d’État. Un peu de désarroi, la hâte du départ dans
+certains indices qu’elle reconnaissait: les armoires ouvertes, un
+bouleversement dans celle-ci où il avait dû chercher quelque objet, et
+c’était tout. Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu, écrite
+dans les choses, tout simplement sa précipitation vers quelque banal
+rendez-vous politique...
+
+«La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la formule inexorable de
+sa vie, le pousse à une progression incessante vers le système d’État
+nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement en avant, il s’est soucié,
+comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant
+lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste dans la nation, la
+délicatesse même de sa loyauté, que ce fût la pauvre Reine...»
+
+--Hélas! ajoutait Madeleine, que ce fût moi!
+
+Elle pleurait.
+
+Elle entra dans le petit cabinet privé qui était contigu. Elle croyait
+entendre encore la voix de Saltzen dire: «Le Pasteur d’hommes s’abstrait
+de ce qui lui est personnel; il ne s’écoute pas, il se renonce; il
+s’identifie avec les lois mystérieuses de l’humanité.» Et elle sentait
+un pardon doux et résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de
+Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre ami qu’elle avait
+rêvé jeune fille, ce n’était pas même l’amant dont elle s’était
+enorgueillie femme, c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait unie
+comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle devait, de Lui, souffrir
+tout. Rôle sombre, rôle humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie
+magnifique!...
+
+Elle vint, en songeant, à cette table de travail apportée ici du
+faubourg, et cette place, à la table de chêne, lui apparut comme le
+trône mystique du grand homme, le siège de sa souveraineté. C’était là
+qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte de ses mains à une usure
+légère visible sur le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui
+servait: un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le roula dans ses
+doigts, longtemps. Un fragment de papier traînait, elle le déplia: elle
+reconnut l’écriture sacrée, et ces deux mots: «Liberté démocratique.»
+Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme le nom d’une rivale. Mais
+elle pardonnait toujours. Un paquet posé là l’intrigua soudain: il était
+enveloppé d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant, une chose
+dure et froide. Elle le soupesa, et c’était de lourds objets de métal
+qui bruirent. L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui
+apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite fleur fripée, toute
+fraîche cueillie pourtant, une perce-neige comme il en poussait dans le
+jardin du faubourg.
+
+Elle demeura un instant interdite, les joues pâlies, cherchant quelle
+nouvelle énigme ou quel simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa
+jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires d’hommes, dans ce monde
+des hommes de la Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières,
+l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît pas devant ces armes une
+angoisse soudaine. Son père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou
+huit fois; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la plupart du temps,
+que récits de duels mémorables, de passes célèbres où les invités
+avaient tous joué un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait
+entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais cessé de ressentir en
+s’en souvenant, l’histoire d’un duel tragique où un jeune journaliste de
+Hansen avait été tué d’une façon horrible, dans les plaines en amont du
+fleuve. Et le docteur Saltzen lui-même était le premier à mettre en
+avant cet art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était une de
+ses coquetteries; on lui disait: «Rien que de tenir un fleuret, vous,
+Saltzen, vous vous affinez, vous vous effilez, vous faites corps avec
+votre lame.» Volontiers, maintenant, Madeleine avait l’esprit tourné
+vers ces préoccupations masculines, et la vue de ces armes lui suggéra
+cette pensée que n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes: une
+affaire pour Samuel.
+
+Son cœur commença de palpiter à grands coups. Elle avait, durant ses
+longs silences de jeune fille, à table, en ces dîners d’hommes, conçu la
+psychologie des gens qui se battent. Les uns allaient au duel par
+nécessité, comme à une périlleuse formalité d’honneur où les traînait,
+mourants de peur, l’usage. D’autres,--ainsi avait-elle vu son
+père--faisaient d’une rencontre une bagatelle où ils se lançaient,
+légers et sceptiques, insoucieux du danger, en cet acte d’élégance.
+D’autres y apportaient la fougue d’une opinion controversée, d’une
+vengeance à tirer, leur orgueil ou leur passion, leur colère. Samuel
+serait de ceux-là. Elle connaissait sa gravité, et cette espèce de
+douceur profonde qui ne se changeait, à un point donné, en violence que
+pour devenir une violence terrifiante. Des hommes comme lui, en se
+battant, tuent ou sont tués; et Madeleine se souvint du jeune
+journaliste de Hansen, la poitrine déchirée sous la soie de sa chemise,
+mourant d’une blessure invraisemblable.
+
+C’était au pistolet également que M. Furth s’était battu. La jeune femme
+en avait manié autrefois d’autres semblables à ceux-ci. Elle caressa de
+son doigt le canon lisse, elle scruta la crosse, les dessous luisants de
+la détente, et reconnut que ce n’étaient pas des armes neuves. Elles lui
+parurent même fleurer encore la poudre fraîche.
+
+La vérité lui échappait entièrement. L’affaire avait-elle eu lieu, déjà,
+sans qu’elle le sût? Mais rien, rien en Samuel les jours précédents,
+n’avait pu laisser pressentir une préoccupation plus grave que les
+soucis habituels. Le mystère de sa vie lui était, il est vrai, bien
+caché, mais elle ne supposait, dans la glorieuse aventure qu’était sa
+carrière, nulle autre chose que l’unanime admiration. Or voici que
+maintenant, depuis hier, il avait un ennemi devant lui...
+
+Elle sonna; elle attendit le valet de chambre de son mari; et, quand il
+eut paru, elle demanda d’une voix qu’elle assurait avec peine:
+
+--Monsieur est sorti, ce matin?
+
+--Monsieur est sorti, oui, madame.
+
+--A cinq heures, comme il le voulait hier?
+
+--A quatre heures précises, madame.
+
+--Avez-vous bien eu soin qu’il prît des vêtements chauds?
+
+--Que madame m’excuse, je n’y suis point parvenu; rien, pas un
+pardessus, pas un foulard, et l’on gelait. Mais monsieur me soutenait
+qu’il avait, au contraire, fort chaud.
+
+A tout hasard, elle lança cette autre phrase:
+
+--Quelle imprudence! Et encore, pour faire cette course à pied!...
+
+--Monsieur n’a pas voulu éveiller si tôt le cocher.
+
+--Une autre fois, veillez mieux sur monsieur, ajouta-t-elle pour finir,
+pour le congédier.
+
+Voici qu’étaient confirmées ses craintes. Samuel allait se battre. Il
+avait recherché ces armes dont elle ignorait l’existence, il était sorti
+ce matin à pied, secrètement, il s’était rendu à leur ancienne maison du
+faubourg, comme en témoignait cette petite perce-neige qui en venait.
+Sans doute avait-il voulu se faire la main. Tout ce qui dormait de
+tragique et de terrible dans cet homme plus grand que nature, se
+révélait en cette occasion. Il voulait un duel, mais il le voulait
+sérieux, à conséquences graves. Aussi voulait-il être maître de sa main,
+viser sûrement. Elle croyait le voir, tirant sur une cible imaginaire
+dans quelque coin de leur joli jardin; et la figure qui se dessinait
+vaguement derrière la cible, c’était Saltzen. Sans qu’il y eût seulement
+une base à sa provocation, Samuel était possédé par l’idée de le tuer;
+sa peine avait distillé de la fureur, et, dans l’heure même qu’il avait
+le plus prémédité sa vengeance, avec le plus d’ardeur mauvaise, il avait
+eu le geste sentimental, la suave pensée, de cueillir dans leur jardin
+cette fleur, souvenir d’amour, chose de tendre naïveté.
+
+Madeleine, dont les mains tremblaient, roula de nouveau les pistolets
+dans l’étoffe de laine rouge, mais elle garda la perce-neige. Son
+bouquet de fiancée avait été moins pour elle que cette fleur, dans un
+tel moment. Elle la tenait entre deux doigts, écrasée comme elle l’avait
+été entre les deux pistolets, et, quand elle se fut enfermée dans sa
+chambre, ce lui fut un sujet de méditations exquises parmi l’horreur qui
+l’enclosait de toutes parts. De temps en temps la pensée du vieil ami
+lui revenait, avec un soubresaut douloureux de son cœur.
+
+Une heure se passa. Wartz revint: elle l’entendit entrer. Il était
+accompagné de Braun. C’était la première fois que le ministre du
+Commerce venait ici depuis le grand bouleversement. Une cause étrangère
+à la politique devait motiver cette visite. Alors, refoulant ses
+scrupules, Madeleine vint sans bruit, à pas glissés, s’enfermer dans la
+garde-robe qui était voisine des pièces de son mari, et prit une chaise
+basse, près de la porte.
+
+Les deux hommes chuchotaient; elle n’entendit rien.
+
+Son acte, dont elle aurait eu honte autrefois, prenait une importance
+sacrée: le sentiment qui la menait sanctifie tout. Retenant son souffle,
+elle se baissa, chercha de l’oreille le défaut de la porte. Elle
+reconnut les mots de Samuel dits en murmure, mais elle ne comprit pas le
+sens d’un seul. Il devait expliquer une chose longue, interminable; il
+parlait sans arrêt, pendant qu’à intervalles réguliers, Braun prononçait
+le «oui» de l’homme attentif qui écoute.
+
+«Sur quoi baserait-il ce duel? sur quelle offense irréelle?» se
+demandait Madeleine. Il devait actuellement tracer à Braun, son témoin
+tout indiqué, le programme de ses volontés, de ses exigences. Et, à bout
+d’efforts, brisée de contention, elle finit par surprendre cette seule
+fin de phrase:
+
+--Je ne l’ai pas touché, mais, s’il se récuse et qu’il faille le pousser
+à bout, je l’y pousserai, et si peu que j’aime cette coutume, je tirerai
+sur lui comme sur un chien!»
+
+Sa fureur l’avait emporté; il avait dit ces mots à mi-voix. Ils étaient
+chargés d’une telle haine, que Madeleine en frémit; elle crut voir
+Saltzen déjà frappé, mourant de la main de cet ami qui était un fils
+pour lui, et de nouveau son pauvre cœur chavira, bouleversé à la pensée
+d’une telle querelle entre ces deux êtres, si chers tous deux,
+inégalement.
+
+Et comme elle voulait douter encore, trouver absurde son idée, se dire
+qu’il n’existait entre Samuel et le vieil ami aucun motif de rencontre,
+elle entendit la voix de Braun, moins soucieux du secret, prononcer
+presque haut:
+
+--Mon cher collègue, voulez-vous que nous allions ce soir chez Saltzen?
+
+Samuel dut le presser, car il reprit:
+
+--A votre gré, je suis tout à vos ordres.
+
+Madeleine se leva, et, ravagée d’angoisse, vint se regarder au grand
+miroir cloué au mur. Elle crut voir dans ses yeux troubles, dans ses
+lèvres pâles, les traits d’une pécheresse détestée. Tout amour-propre
+s’éteignit en elle, soudain; elle se haïssait. Tant de mal venait
+d’elle! En cette affaire, l’entière responsabilité pesait sur elle; elle
+en était le pivot, la source perverse. Oh! oui, pécheresse, pécheresse
+secrète du cœur, pécheresse raffinée, masquée de pudeur, d’honneur, de
+vertu, et dont les fautes cachées avaient conduit de tels hommes à de
+telles haines! Saltzen et Samuel Wartz se détestaient à cause d’elle, à
+cause de ses coquetteries, de cette volupté d’aimer, d’être aimée, de
+goûter à des sentiments quintessenciés qu’elle avait eue et qui l’avait
+menée là!
+
+Il y avait d’autres femmes coupables, portant le poids de fautes plus
+réelles; elle connaissait, dans la société même d’Oldsburg, de belles et
+franches libertines qui ne mettaient pas d’autre barrière à leur champ
+de plaisirs qu’une fragile retenue transparente de bon goût, de
+discrétion, à travers laquelle chacun suivait l’élégant scandale de leur
+vie. Celles-là lui semblaient tenir un rang moral au-dessus d’elle, à
+cause de ce péché subtil, exonéré du blâme, inconnu, mystérieux, qu’elle
+avait commis dans son cœur, hypocritement.
+
+Elle aimait à l’excès la justice. Elle était juste dans toutes ses
+pensées, dans toutes les sévérités de sa conscience, juste comme une
+femme l’est rarement. Elle n’attribua pas le malheur qui les frappait
+tous trois à la franchise qu’elle avait eue envers Samuel, mais à sa
+propre culpabilité. Et, dès ce moment, elle prit la décision de l’acte
+qu’elle accomplirait bientôt.
+
+Le repas lui ramena Samuel. Elle le voyait pour la première fois depuis
+la veille. Il l’effraya. Ses traits pâles, sa face incolore n’avaient
+pas changé; c’était seulement son regard. Les domestiques étant
+présents, ni Madeleine ni son mari ne purent rien laisser paraître de ce
+qui les torturait; mais leurs yeux s’entrecroisaient, se cherchaient, et
+ceux de Samuel n’avaient jamais eu, à ce point, cette ambiguïté
+troublante, l’expression double, ce mélange de douceur et de dureté qui
+exerçait sur la jeune femme un magnétisme implacable. Elle comprit cet
+alliage d’amour et de fureur qui le possédait actuellement, qui le
+poussait contre Saltzen, elle crut lire, jusqu’au fond, le courroux de
+cette âme.
+
+Une heure sonna. Madeleine sortit à pied, dans cette robe de drap sombre
+qui boutonnait au corsage sur de la soie rouge. Elle sortit par une
+porte dérobée, du côté des écuries du ministère, et gagna par une ruelle
+la rue Royale. Le soleil de février éblouissait les passants, il
+miroitait aux vitrines, et scintillait au verni des équipages. Un
+piétinement sonore sur le pavé sec retentit devant elle; elle vit venir
+sur la chaussée une patrouille de la Garde.
+
+--C’est vrai, soupira-t-elle tristement, nous sommes en Révolution.
+
+Son âme, prise par cet autre orage intime déchaîné sur son foyer, avait
+oublié le grand orage national. Un changement d’État, le triomphe d’une
+opinion nouvelle, un nom nouveau remplaçant l’ancien, qu’était tout cela
+à côté de ce qu’elle endurait aujourd’hui?
+
+Comme elle gravissait, lasse et angoissée dans son énergie, la partie
+haute de la rue Royale, elle rencontra son amie Gretel. A cause d’un
+certain rêve qu’elle avait eu, l’image de cette jeune femme était liée à
+celle de Saltzen. Elle reconnut le même chapeau dont la passe était de
+tulle blanc, ornée de boutons de roses de soie, sur la mousse blonde des
+cheveux. Elle crut entendre son amie redire de sa voix sans timbre des
+rêves: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.»
+
+--Ma chérie, s’écria la joyeuse femme en agitant, pour lui tendre la
+main, un flot de dentelles perlées, de fourrures lâches, un cliquetis de
+gourmettes, de bijoux, de breloques,--le voilà donc, le secret d’État
+qui vous a fait me clore votre porte hier! Eh bien, la Reine est
+retrouvée; on ne fait encore que le chuchoter, mais aujourd’hui tout
+Oldsburg sait où elle est.
+
+Et, en parlant, elle regardait fixement Madeleine qui lui semblait avoir
+pris soudain une mine si frêle, si douloureuse; à peine
+reconnaissait-elle le délicat visage où l’on ne voyait plus que les yeux
+et les lèvres fiévreuses, souriant si tristement:
+
+--Pas tout Oldsburg, Gretel! car moi, je l’ignore.
+
+--Allons donc! votre mari vous aurait caché cela, quand c’est lui-même
+qui a offert à la pauvre Reine cet appartement à l’hôtel de ville!
+Monsieur Wartz a été idéal en cela. Quand nos enfants liront ce trait
+dans l’histoire, ils seront émus de génération en génération. Ce grand
+républicain, si chevaleresque, protégeant la femme tout en combattant la
+souveraine, cela est parfait, il n’y a qu’une voix pour le dire. Quel
+génie, et quelle impeccabilité! Demain nous irons toutes, mes parentes,
+mes cousines, mes amies, nous irons toutes à la Délégation pour le voir
+dans son triomphe. Ne riez pas, nous sommes toutes folles de votre mari.
+Ah! ma chérie, avez-vous de la chance d’être la femme de ce grand homme!
+
+Madeleine fit un effort pour sourire; ces mots lui donnaient envie de
+pleurer. Elle dit hâtivement:
+
+--Adieu, Gretel, je suis pressée, excusez-moi.
+
+La gourmette, les bracelets, les breloques, les perles, dansèrent de
+nouveau entre les deux petites mains gantées qui se serraient et les
+jeunes femmes se séparèrent. L’une descendait vers l’hôtel de ville,
+l’autre allait au boulevard, chez le docteur Saltzen.
+
+Une façade blanche se dressait, avec la porte cochère couleur d’olive
+marbrée. Personne ne remarqua que l’élégante femme qui passait sonnait
+ici, mais elle crut sentir, elle, tous les regards des passants attardés
+à suivre son geste. Ne devinait-on pas sa visite clandestine chez
+l’homme qui l’aimait! Est-ce que sa pâleur n’était pas visible!...
+Est-ce qu’il n’était pas loisible à tous de voir qu’elle défaillait,
+qu’elle pouvait à peine se raidir au moment d’accomplir l’horrible
+démarche!...
+
+Avant qu’on l’eût annoncée, le vieil ami avait entendu sa voix; il
+accourait sous le porche. Elle le vit arriver, les mains aux poches de
+son petit veston court, si vif, si anxieux!
+
+--Vous n’êtes pas malade?
+
+--Non, docteur, dit-elle, en s’efforçant de rire, à cause du domestique
+qui les regardait tous deux. J’ai seulement un petit renseignement à
+prendre chez vous, si vous voulez bien...
+
+Il la mena, à travers ses beaux appartements confortables, où, dans la
+pénombre, saillaient les luisants du luxe: la salle à manger, avec l’or
+de ses broderies chinoises, le salon turc aux cuirs odorants, le salon
+d’attente, le billard, et enfin le cabinet où il la fit s’asseoir.
+
+Elle était sans force, sans voix, sans souffle. Il perdit, à la voir
+ainsi, la joie qu’il avait eue à son arrivée, la joie de la posséder
+chez lui, de la trouver dans ce coin d’intimité, de lui montrer sa
+maison, le cadre de sa vie, un peu du mystère de sa solitude, la joie de
+voir réaliser le rêve si souvent fait, le rêve si cher aux hommes qui
+aiment. Debout devant elle, il se pencha, lui prit les mains.
+
+--C’est à cause de Wartz que vous venez?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez appris quelque chose... vous savez?...
+
+--Oui.
+
+--Allons! fit-il en haussant les épaules, nous avions bien besoin de
+cela!
+
+--Docteur, murmura-t-elle d’une voix qui s’étranglait à la gorge, il ne
+faut pas que ce duel ait lieu. Je suis venue vous trouver pour vous
+demander cela; je ne le veux pas, c’est impossible, il faut que tout
+s’arrange.
+
+Il commença par dire, de mauvaise humeur:
+
+--Voilà, c’est toujours ainsi quand les femmes se mêlent...
+
+Puis la voyant si atteinte, si misérable, ses larmes mêmes taries,
+levant vers lui son triste visage de malade où les longues lèvres ne
+faisaient plus qu’un pli de douleur, il se reprit:
+
+--Ma pauvre enfant, calmez-vous; dans la vie des hommes, cela, c’est un
+accident. J’en ai vu tant, moi! tant, si vous saviez! On m’attribuait
+quelque connaissance dans l’art de se battre bien; j’étais très demandé,
+non seulement à Oldsburg, mais en province, à Hansen, jusque dans le
+Sud. Eh bien, je vous en donne ma parole, je n’ai jamais rien vu qui pût
+s’appeler grave. Les adversaires les plus acharnés même, ceux qui ont
+rêvé de tuer, deviennent toujours sur le terrain les plus maladroits,
+étant les plus impressionnables, et partant, les plus impressionnés.
+
+Elle n’osait plus le regarder en face; elle fuyait ses yeux, maintenant
+qu’elle le croyait instruit de sa tendance secrète vers lui, et qu’il
+lui avait fallu renoncer toute pudeur pour venir.
+
+--Je comprends pourquoi vous me parlez de la sorte, dit-elle; mais je ne
+m’y laisse pas prendre. Je connais la violence de Samuel, il sera
+terrible, si maître de lui, avec sa volonté qui est la chose la plus
+forte, la plus inflexible. Docteur, je meurs de frayeur; au nom de votre
+affection pour moi...
+
+Elle commençait à le troubler. Elle ne ressemblait plus à la tendre
+petite fille qu’il avait toujours vue, impulsive et réfléchie, livrant
+étourdiment, sans le savoir, rien qu’en ouvrant ses yeux gais, les
+profondes choses dormant en elle. Aujourd’hui elle était devenue si
+étrange, froide, renfermée, cachant la vérité d’elle-même jusqu’à
+éteindre le timbre de sa voix, jusqu’à emprisonner dans le manchon les
+gestes si francs de ses mains.
+
+Et pourtant, l’avoir là, dans la demi-obscurité de ce cabinet très
+sombre, assise dans ce fauteuil précieux où il l’avait si souvent
+imaginée, l’avoir seule, en tête à tête, à cet endroit même où tant de
+fois il avait laissé le travail pour rêver à elle, où tout lui semblait
+imprégné de son image, c’était encore une chose délicieuse au vieil
+homme. Il vint prendre place près d’elle. Il ne savait plus ce qui
+allait se passer, ni s’il n’allait pas promettre tout ce qu’elle lui
+demanderait. Il entrevoyait la soie rouge du corsage que soulevait un
+souffle fort, et qui flamboyait autour du cou; il devinait, sous le
+dessin allongé des cils, le feu secret des prunelles; il entendit les
+longues lèvres supplier:
+
+--Dites-moi que vous arrangerez les choses!
+
+--Comment voulez-vous que je fasse! répondit-il d’une voix très adoucie,
+puisque j’ai accepté les conditions que m’imposait votre mari.
+
+Elle ne songeait même plus à défendre son cœur. Son cœur n’était plus
+tenté par la tendre affection de la veille, il y avait dans l’heure
+présente trop d’amertume pour qu’une saveur douce lui revînt.
+
+--Docteur, de vous je n’aurai jamais demandé que cela! Souvenez-vous:
+quand j’étais enfant et que vous veniez chez mon père, vous disiez
+toujours: «Demande-moi quelque chose, des poupées, des bonbons.» Et vous
+m’accusiez d’être fière, parce que je vous faisais invariablement la
+même réponse: «Je n’ai besoin de rien.» Lorsque, devenue jeune fille,
+j’en fus aux bibelots, aux bijoux, vous m’avez demandé cent fois de
+choisir ceci, cela.
+
+--Je me souviens; de ce que je vous offrais, il ne s’est jamais rien
+trouvé dont vous eussiez besoin, jamais, jamais!
+
+Rien que d’avoir dit cette phrase, il s’était tout attristé. Madeleine
+comprit et rougit; ses yeux se perdirent dans la fourrure fauve du
+manchon. Mais son inconsciente adresse de femme saisit cet émoi naissant
+du vieil ami.
+
+--Pour une fois, enfin, monsieur Saltzen, _j’ai besoin de quelque
+chose_: je vous fais une prière. C’est un lourd sacrifice que je vous
+demande, mais vous me connaissez jusqu’au fond de l’âme, vous pouvez
+mesurer ce que sera pour moi ce duel dont je suis la cause...
+
+--Dont vous êtes la cause! répéta-t-il dans sa stupeur.
+
+Sans lever les yeux, sans le voir, sans comprendre, elle poursuivit:
+
+--Il me semble que, toutes sortes de raisons imaginaires,
+conventionnelles ou vulgaires, mises à part, il doit vous rester pour
+Samuel quelque souvenir de l’amitié d’autrefois, un sentiment paternel,
+un peu d’affection. Cet usage barbare du duel est odieux. Je vous en
+prie, allez le trouver, expliquez-vous avec lui, calmez-le. Il vous en
+coûtera, mais vous le ferez pour moi. Ce serait si affreux!... Entre nos
+vieilles amitiés il faudra bien élever une muraille, monsieur Saltzen,
+mais enfin, comme cela, il n’y aura pas de haine derrière.
+
+Le sens de ce qu’elle disait échappait au docteur, mais ses mots lui
+ouvraient un inconnu aveuglant, qu’il n’osait approfondir. Il sentait
+entre eux une lourde ambiguïté de pensées, mais la clef de l’équivoque,
+il la tenait entre ses mains, tremblant de bonheur et d’incertitude. Son
+amour de la droiture lui fit dire sur-le-champ, cependant, pour rétablir
+toute vérité:
+
+--C’est contre Hansegel que je suis le témoin de Wartz!
+
+Les longues paupières se levèrent; les chers yeux, sans retenue ni
+contention maintenant, s’ouvrirent vers lui, souriants, confiants,
+exultants; elle cria:
+
+--Hansegel? de chez la Reine? le duel avec lui?
+
+Puis la détente nerveuse survint aussitôt. Sans rien dire, sans rien
+expliquer, ne sentant plus que le réveil bienfaisant après le cauchemar
+enduré, elle répéta encore une fois en riant: «Hansegel!» et retomba sur
+l’appui du fauteuil, sanglotant à longs spasmes étouffés dans le manchon
+de fourrure fauve.
+
+«Alors, se dit Saltzen, dans une pensée qui était l’illumination
+radieuse, l’apothéose de sa solitude pénitente, alors elle s’était
+méprise, alors elle croyait la querelle entre son mari et moi, pour
+elle; alors, alors, elle sait que je l’aime!»
+
+Et il fit un pas en avant, les bras tendus. Déjà l’appel de tendresse
+était sur ses lèvres: «Madeleine!» et déjà il croyait rassasier cette
+lointaine, cette longue et vieille faim d’aveu qu’il avait entretenue en
+inflexible abstinent. Plus que jamais, Madeleine était devant lui «la
+chère petite fille». Ces larmes d’enfant, cet abandon ici, chez lui,
+comme chez un père, la fragilité de son corps qu’un tout petit sanglot
+pouvait ébranler, tout cela, c’était l’exquise puérilité qu’il avait
+sans cesse imaginée et adorée en elle--et il s’arrêta, un instant,
+penché au-dessus d’elle, d’elle qui ne le voyait pas, répétant
+silencieusement dans son cœur:
+
+«La chère petite fille!... Ma chère petite fille!...»
+
+Et ce fut tout.
+
+Elle avait eu trop confiance en venant ainsi chez lui; elle avait trop
+compté sur son respect, sur sa délicatesse, pour qu’il pût faire un
+geste, dire un mot de plus. Il se redressa et se mit à marcher à pas
+lents et glissés pour ne pas troubler cette lassitude qu’il lui voyait.
+Il prenait garde de ne heurter, ni le bois de son grand bureau, ni les
+cuirs ouvrés des sièges, ni le socle de ses bronzes. Il allait comme une
+ombre, tantôt ici, tantôt là-bas, dans le fond obscur où les fenêtres
+n’éclairaient plus. Et ce doux silence apaisa Madeleine en effet, comme
+il l’espérait. Elle ne pleurait plus. Elle leva ses yeux séchés, et,
+confuse de cette gêne qu’elle avait, par son imprudence, à jamais causée
+entre eux, elle chercha du regard le vieil ami.
+
+La pâle figure ravagée était là-bas, dans l’ombre du fond, tournée vers
+elle, toujours. Depuis combien de temps la regardait-il ainsi?
+
+Elle se leva; elle voulait partir tout de suite; ce secret découvert
+entre leurs cœurs délicats n’était plus tolérable. Sur ses yeux rougis
+elle abaissa la voilette sombre, serra la fourrure sur la soie rouge de
+sa gorge; elle allait dire adieu.
+
+--Monsieur Wartz demande à voir monsieur le docteur, annonça le valet
+qui frappait à la porte.
+
+Madeleine et Saltzen se regardèrent et dirent ensemble:
+
+--Qu’il entre!
+
+Il entra. La surprise de trouver ici sa femme l’arrêta, une seconde, au
+seuil de la porte; ses traits mobiles eurent un changement si vif, que
+le bleu clair de ses yeux, d’un seul coup, vira au sombre.
+
+Madeleine, éperdue, murmura:
+
+--Docteur, expliquez à Samuel pourquoi je suis venue.
+
+Lentement, Saltzen traîna un troisième siège entre eux deux.
+
+--Venez ici, Wartz, dit-il, venez vous asseoir.
+
+Samuel le regardait durement, sans répondre, et ne bougeait pas. Il
+fallut que le docteur allât vers lui.
+
+--Venez, Wartz, répéta-t-il, sur un ton poignant de reproche; quand je
+vous dis de venir, c’est que vous le pouvez, mon ami.
+
+Samuel avait une pureté de vue pénétrante qui vous lisait l’âme, et
+souvent, dans ces secondes prolongées de silence où on le croyait
+distrait, rêveur, absent de là, impression qu’accentuait encore
+l’étrangeté de ses inégales prunelles, c’était _en vous_ qu’il voyait.
+Il regarda longuement le vieil ami.
+
+A la fin, comme après un songe, il abandonna sa main puissante, sa main
+ronde et grasse d’homme de pouvoir, aux mains inquiètes, nerveuses,
+chercheuses de Saltzen, et il dit, de l’air le plus simple:
+
+--Eh bien! mais oui, docteur, je viens.
+
+Madeleine lui offrit sa joue à baiser, mouillée encore des larmes de
+tout à l’heure. Saltzen vint s’asseoir près de lui, affectueux et bon
+comme chaque jour; ce fut autour de lui l’atmosphère toujours égale
+d’adulation secrète: on l’aimait...
+
+--Madame Wartz est venue pour obtenir de moi que vous ne vous battiez
+point... Elle a su que vous aviez une affaire; les femmes savent tout!
+
+--Elle a su? répéta Wartz, étonné.
+
+Madeleine prit dans son porte-cartes la fleur de perce-neige:
+
+--Reconnais-tu cela? cette chose qui pousse sous le canon de deux
+pistolets insolites, sur une table de travail.
+
+--Et tu as deviné que je me battais avec Hansegel?
+
+--Non... j’ai pensé...
+
+Maintenant elle se troublait. Il y avait entre eux trois un mystère tel,
+qu’ils ne pouvaient l’effleurer d’un seul mot sans qu’une honte vînt
+offenser leurs âmes nobles. Entre eux trois il y avait un voile tendu,
+et aucun n’osait le soulever, bien qu’il sût ce qui se cachait derrière.
+Entre eux trois il n’y avait plus, il ne pouvait plus y avoir que le
+silence, et ils ne s’entre-regardaient même plus.
+
+Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un embarras qui pouvait
+n’avoir pas d’issue, qui n’en eût pas eu sans les idées exquises du bon
+Saltzen. Mais il était là; il pensait moins à son chagrin qu’au trouble
+de Madeleine, il voulut qu’elle sortît d’ici sans rougir, sans que rien
+chagrinât sa candide conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir
+douloureux lui restât de sa visite chez lui.
+
+Il dit:
+
+--Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce qui nous occupe. Seulement,
+ces sortes de choses ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait
+être seuls.
+
+--C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit Madeleine.
+
+Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir en ce moment sa
+reconnaissance pour cette triste ruse du vieil ami. Elle vint à lui,
+sachant bien que c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi
+sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient vraiment, et que
+déjà était posée entre eux la base de cette muraille mystérieuse dont
+elle avait parlé.
+
+--Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle... et elle était si émue que ses
+longues lèvres tremblaient en parlant. Je vous laisse avec Sam,
+souvenez-vous de ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous
+que j’ai bien peur pour _lui_.
+
+--Oh! je me souviens toujours, moi, répondit Saltzen.
+
+--Adieu, docteur, adieu.
+
+Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait leurs regards, leurs
+gestes, leurs mots, ne l’entendit pas répondre.
+
+Une minute après, le vieil ami revenait à ce coin de feu où s’était
+passé le drame; il se laissa tomber dans le fauteuil vide, en regardant
+Wartz; il n’avait plus ni courage, ni vie.
+
+--Ah! jeunesse! soupira-t-il.
+
+--Vous avez vu Hansegel? demanda Wartz.
+
+--Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de Madeleine, mon ami.
+
+--Non, laissons cela; laissons cela, je vous en prie.
+
+Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus avaient dans sa face pâle un
+fluide insoutenable.
+
+--Laissons cela? mais nous ne le pouvons pas, mon pauvre ami, reprit le
+docteur; vous êtes bon et généreux, vous vous refusez à me chagriner;
+c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement heureux comme vous
+l’êtes! Elle vous adore; je l’ai vu; tout son être en frémissait; elle
+ne vibre que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des cœurs de
+femmes; jamais je n’ai rencontré cela; elle pourrait en mourir, elle en
+vit! Eh bien! vous vous fâchez, Wartz? vous gardez rancune au vieil
+ami?... Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à cause de moi? Grand
+Dieu? aurais-je pensé! Vous m’en voulez de l’aimer aussi? Ah! si vous
+saviez! si vous saviez! Il ne faut pas m’en vouloir, mon ami. Toute sa
+vie, qui est devenue vôtre, maintenant, était entrée en moi; j’ai vu ses
+grâces d’enfant; si vous aviez connu ce petit être délicieux si féminin
+déjà: j’en ai gardé une image ineffaçable. Je l’ai vue un jour
+d’été,--elle venait d’avoir cinq ans,--elle portait une robe blanche,
+d’où sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait d’un geste
+charmant sur ses boucles noires; et son rire d’alors je l’entends
+toujours me retentir dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous
+l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose, avec ses vagues
+ennuis de fillette, indécise entre les jeux et le rêve; et plus tard,
+ses ardeurs de vie qui se tournaient vers la politique que son éducation
+masculine lui avait rendue familière! Elle causait assez librement avec
+moi: j’ai vu cette âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond; c’était adorable.
+La naissance du printemps a plus de poésie que tout autre chose dans la
+nature; ce fut à une naissance de printemps que j’assistai. On sentait
+se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses subtiles!... Et
+puis elle est devenue femme. Je voyais qu’elle allait aimer; je la
+suivais dans le monde, jaloux, soupçonneux; je surveillais jusqu’au
+regard qu’elle posait sur les jeunes hommes, tous épris d’elle, jusqu’au
+trouble de ses paupières, au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle
+aima. Je lui ai pardonné; je vous aimais bien, moi aussi, Wartz. Ce
+mariage me brisait moins qu’un autre; j’en étais fier pour elle et fier
+pour vous. Les deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez m’ont
+toujours été une vision radieuse, et j’avais arrangé ma vie pour me
+contenter des miettes de votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à
+pleine bouche la joie servie; il restait encore pour moi le sourire de
+la chère petite fille, ses menues confidences, ses douceurs au vieil
+ami, le glissement de ses lèvres sur les dents quand elle disait:
+«Monsieur Saltzen.» J’emportais tous ces souvenirs-là chez moi, et je
+les savourais. Voilà, Wartz, le récit que vous devait votre vieux
+camarade. C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout ce qu’on y
+mettrait d’autre ne compterait pas. Vous êtes le mari, le jeune et
+heureux mari, vous pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui, c’est
+cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle! Cacher son amour,
+s’étudier à l’indifférence, jouer la froideur, se flatter de son flegme
+indéchiffrable, pendant que les vrais amoureux, les amoureux en titre et
+pour de bon, malignement lisent entre vos ruses, surprennent les
+émotions les plus cachées de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour
+s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul maître! Dites, Samuel,
+avez-vous ri?
+
+--Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement.
+
+--Mais vous vous êtes fâché alors? La pauvre petite est arrivée ici,
+tout à l’heure, mourante; elle avait surpris quelques indices d’une
+affaire chez vous; elle avait cru comprendre que nous nous battions tous
+deux; pourquoi, dites?
+
+--Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu nerveux et mauvais. Nous
+avons causé de vous, je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite
+Madeleine, j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse; j’envie votre
+esprit; j’ai été jaloux.
+
+--Et vous me détestez?
+
+--Laissons cela, dit avec une colère retenue, Wartz qui redevenait
+impérieux, laissons cela; je ne veux savoir rien... Vous, monsieur
+Saltzen, vous avez mon estime, mon respect, ma confiance; j’ai parfois
+des violences que je ne veux pas. Ne parlons plus de Madeleine.
+Oublions.
+
+--Écoutez, dit encore Saltzen; suis-je de trop dans votre vie? Nous
+portons à nous trois maintenant le secret le plus triste, le plus lourd;
+le charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux; ce sont les vieux
+qu’il faut jeter par-dessus bord; il y aura toujours un malaise entre
+nous dans cet Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face les uns
+des autres. Voulez-vous que je le quitte?
+
+Wartz eut un geste étrange, un geste vif de refus:
+
+--Quitter Oldsburg!
+
+--Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux Oldsburgeois l’aiment; j’aime
+ma cathédrale, Sainte-Gelburge, l’Abbatiale, comme autant de personnes
+vivantes et captivantes; je suis épris de mon fleuve comme s’il y
+dormait une belle fée invisible et amie; et que dirai-je de nos rues, de
+nos vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des pavés,
+jusqu’aux sinuosités imprévues! Mais vraiment, hors d’ici, je souffrirai
+moins. Donc, n’ayez pas de scrupules, décidez; je puis partir et vivre à
+la campagne. Pour nous trois, pour la paix même de celle à qui nous
+voudrions, vous et moi, éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je
+m’en aille.
+
+Wartz prononça avec une tranquille énergie:
+
+--Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que c’est sur vous que nous
+comptons pour remplacer Nathée; nul autre que vous ne pourra présider la
+nouvelle Délégation républicaine; il faut que ce soit vous, ou je ne
+sais plus, alors!
+
+Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait et ravageait si
+profondément sa passion de jeune mari, aucun autre sentiment ne
+paraissait en lui que le serein attachement à son œuvre! Saltzen en fut
+atterré. Il avait cru voir devant lui, dans cet homme aux colères
+contenues, maîtrisant sa haine ou la dissimulant sous l’estime et le
+respect, l’acteur farouche de ce cruel drame d’amour qu’ils jouaient à
+eux trois. Mais non; il s’était trompé. Wartz se découvrait l’être
+impersonnel et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la pensée de
+Madeleine, ses intimes sentiments, ses virils courroux, n’étaient que
+des accidents inférieurs dont se dégageait toujours sa volonté. Sa
+volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire; c’était l’inflexible
+ligne de la Destinée; elle se subordonnait tout.
+
+Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne n’avait compris comme
+lui quelle personnalité mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La
+volonté de Samuel lui était sacrée; il y adhérait toujours. Il ne parla
+plus de Madeleine. Il conta seulement sa visite avec Braun chez le duc
+de Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers, et le docteur
+attendait ses témoins. Vraisemblablement, la rencontre aurait lieu
+demain matin. On se battrait dans un petit bois, situé au delà de la
+prison du faubourg.
+
+
+
+
+XIII
+
+COMMENT S’EN VONT LES REINES
+
+
+On l’avait adjurée de signer l’acte tout écrit d’abdication qu’on lui
+avait présenté. Le cabinet entier, réuni dans la chambre de l’hôtel de
+ville en un Conseil suprême, l’avait, une heure durant, circonvenue et
+martyrisée pour lui arracher ce trait de plume. Sept ministres, acharnés
+après cette femme affaiblie et désespérée, n’eurent pas le pouvoir de
+l’ébranler une seule minute. Elle voulait livrer le dernier combat: et
+le dernier combat, c’était pour elle la séance du nouveau parlement,
+avec son cérémonial du serment de fidélité. Elle reçut, sans broncher,
+l’assaut des arguments, elle résista à celui des prières, elle prit en
+dérision les menaces; ils en étaient confondus. Sa force d’âme les avait
+tous démontés, et les discours qu’ils avaient préparés d’avance vinrent
+se heurter à son inflexibilité.
+
+Elle était redevenue le roi, le roi mâle, sans faiblesse de sexe, sans
+figure, le Vouloir anonyme qu’on n’atteint pas. Elle les effraya. Tant
+de fierté et tant de puissance issues de cette pauvre créature,
+incapable désormais d’écrire même une lettre sans leur aveu,
+témoignaient d’une source secrète qu’ils n’avaient point tarie. Cette
+force rendrait jusqu’au bout la partie incertaine.
+
+La séance s’ouvrit. Elle était dans sa tribune avec l’escorte usuelle
+que lui avait concédée la générosité de Wartz. Les trois cents
+délégués,--pour la plupart nouveaux visages,--étaient présents. Les
+ministres avaient pris leur place: au milieu d’eux, se tenait l’homme du
+jour, le héros de la fête, le grand vainqueur.
+
+Le bruit de son duel le matin, avec le duc, avait couru la population de
+la ville, triplée ce jour-là par les provinciaux. Sa grande amoureuse,
+la foule, s’était pâmée d’angoisse à la pensée de son péril. Le trottoir
+du quai avoisinant le Ministère, avait été noir de monde, dès huit
+heures du matin. On attendait son retour, alors qu’il était revenu
+depuis de longs moments déjà. Des nouvelles avaient été imprimées, qu’on
+vendait par les rues sous forme de journaux.
+
+Soudain, vers neuf heures, un soupir de douleur sembla monter de la
+ville; il était blessé! Hansegel indemne, et lui, lui le Pasteur, le
+Sauveur, le Maître, blessé! Hélas! ne l’avait-on connu que pour le
+perdre! Et tous, hommes et femmes, venaient errer autour de la demeure
+officielle; et l’on cherchait aux fenêtres laquelle pouvait être la
+sienne, et l’on se lamentait, et la suave rumeur, cette grisante
+inquiétude passionnée, s’élevait, montait jusqu’au lit où il reposait
+dans un demi-sommeil.
+
+Blessé par Hansegel! A deux pas de la mort, peut-être! Ce qui frémissait
+dans la ville à cette pensée était indicible. Qu’allait-on devenir s’il
+s’en allait? Qui le remplacerait? Et la radieuse et jeune République
+dont on voyait l’étoile poindre à l’horizon s’assombrissait déjà. Les
+bureaux du _Nouvel Oldsburg_ étaient assiégés. De belles élégantes
+inconnues se mettaient au premier rang, intriguaient, faisaient passer
+leur carte à M. Furth. De temps en temps, pour les apaiser, il en
+recevait une, et, debout dans l’embrasure de la porte, des liasses de
+lettres dans la main, la plume aux doigts, il disait invariablement
+cette phrase: «Toute ma reconnaissance, madame, pour votre intérêt; la
+blessure de monsieur Wartz est légère, l’éraflure d’une balle au bras
+gauche, dans le plan du cœur.»
+
+Dans le plan du cœur! Hansegel avait donc voulu le tuer!
+
+A la vérité, rien n’était moins douteux. Le tuer, le mettre à mal en
+tout cas, l’empêcher d’être présent à la séance, délivrer la Reine de
+cette rivalité. Mais ces calculs étaient déjoués maintenant. Wartz était
+venu quand même; on l’avait vu entrer, avec cette simplicité froide qui
+seyait tant à son rôle, son bras souffrant serré au corps par un
+pansement noir discret. Il se dérobait aux regards, repoussait toute
+ostentation de mauvais aloi. On avait deviné, plus qu’on n’avait vu,
+cette blessure; il en ressortait plus de mystère, plus de stoïcisme; on
+s’était extasié, et des milliers de tendres yeux s’étaient mouillés.
+
+On regardait aussi curieusement la Reine. Ce n’était plus guère qu’une
+grande dame attristée, affligeante à voir, l’image d’un sombre passé
+dont il fallait se dégager. On lui en voulait d’être l’ennemie du
+Maître. La rancune étouffait la pitié.
+
+Une indicible solennité planait sur l’Assemblée où régnait le silence.
+On sentait dès maintenant que tout serait calme, que l’acte
+s’accomplirait froidement, religieusement. La Nation résidait ici,
+malade, exténuée, à la dernière période de la crise. L’heure était venue
+de l’opération suprême: on se recueillait. La Révolution s’achevait,
+sans trouble.
+
+Le règlement voulait qu’en pareil cas on élût d’abord le président de la
+Délégation. Les divers groupes avaient presque tous mis en avant, selon
+la pensée du Maître, le nom de Saltzen. Il fut élu. Sa seule présence au
+fauteuil, en cette dramatique journée, accentua l’impression de gravité
+profonde qui dominait ici déjà. Sa longue vie politique, connue de tous
+les Oldsburgeois, son charme de parole, sa prestance, la noblesse de
+tout son être sans âge, exerçaient déjà une autorité sur l’Assemblée. En
+plus de l’élégance du baron de Nathée, il possédait un autre avantage:
+la Force.
+
+Mais on ne pouvait savoir dans quelle amertume il était venu s’asseoir à
+ce fauteuil, prendre ce rôle qui se présentait aujourd’hui lourd d’un si
+pénible devoir. On traitait autrefois Nathée de «maître de cérémonies».
+Aujourd’hui Saltzen allait être le maître, le metteur en scène, de la
+grande cérémonie nationale. De tous ses collègues, il était peut-être
+celui sur qui l’influence royale de Béatrix agissait le plus fort. Nul
+n’avait comme lui le sens de sa grandeur occulte de reine, de cette
+magnification d’elle-même dans l’ascendance des rois, le sens de la
+Dynastie; nul n’avait plus éprouvé son charme, nul n’avait si justement
+mesuré le malheur qui l’écrasait. Et c’était précisément à lui qu’il
+incombait de porter contre elle, au nom de l’Assemblée, les paroles de
+répudiation! Sa douleur éclata dans ses mots quand il parla:
+
+--Je n’ai pas lu dans l’Histoire, dit-il, qu’il y ait eu jamais une
+tâche comparable à la mienne pour la pénible obligation qu’elle
+m’impose. Président d’une assemblée que les élections ont faite
+républicaine, je dois m’associer à son programme de rénovation
+constitutionnelle. Nous sommes les mandataires de la Nation... que
+dis-je! nous sommes la Nation démocratique elle-même qui demande le
+régime de la liberté, qui réclame la République poméranienne. La
+République! Mais n’est-elle pas installée déjà partout? Elle est assise
+dans les esprits, dans les cœurs, si fortement que, lorsqu’il s’est agi
+de détacher du peuple ce symbole vivant que nous sommes, on a vu se
+former simplement cette Délégation républicaine. Le passé s’évanouit;
+l’ère nouvelle commence, elle est commencée, elle date déjà. Nous sommes
+affranchis, nous sommes libres!... Hélas! et voici que je trouve ici,
+sous ma main, la formule ancienne du serment qui me rappelle à la
+réalité, la formule qui, jurée, doit nous asservir au régime fini, dans
+un engagement de fidélité à la Souveraine... Et je dois vous le
+présenter, messieurs, ce serment, et je dois vous le proposer... Quel
+est celui d’entre vous qui le prononcera?... Ah! madame, vous qui fûtes
+la meilleure des Reines, et qui nous écoutez, Votre Majesté est le
+témoin de ce qui se passe dans nos cœurs. Nous nous émancipons; la
+Nation, vieille de dix siècles, veut enfin se guider elle-même. Vous
+fûtes aimée comme une mère, mais nous sommes le peuple majeur!...
+
+Le bon Saltzen n’en put dire davantage. Quand, en tournant les yeux vers
+la tribune royale, sous le lambrequin du dais en pâle tapisserie
+héraldique, il voyait cette rigide figure de Béatrix, si morne, si
+éteinte, dans sa robe magnifique de moire brodée, il se sentait mourir
+de confusion. Abreuver de chagrin une femme, et celle-là! prononcer
+contre elle ce réquisitoire, alors qu’elle ne pouvait plus se défendre,
+à la minute qu’elle devait sentir ce qu’est l’abandon de tout un peuple!
+Tout craquait autour d’elle. L’autorité s’était éteinte entre ses mains,
+sans violence, sans formalité légale, comme s’éteint un flambeau. Elle
+aurait pu appeler la Force. La Force, que représentait la Garde, était
+acquise au nom de Wartz, et contre Wartz elle serait demeurée inerte.
+C’était une agonie terrible à voir. La souveraine était irrémédiablement
+perdue, elle le comprit.
+
+Elle fit un signe. On la vit tendre à son chambellan de droite une
+enveloppe cachetée de cire. Il ne fut pas fait comme pour une vulgaire
+communication. Les huissiers parlementaires n’intervinrent point. Le
+chambellan descendit les degrés de la tribune royale et vint lui-même
+remettre le pli sur le bureau de Saltzen, auquel il adressa quelques
+mots.
+
+L’enveloppe portait:
+
+ «A Monsieur le Président de la Délégation.»
+
+Saltzen demeura une minute dans l’impossibilité de reprendre la parole.
+Debout, penché à son bureau, les deux mains appuyées sur l’enveloppe aux
+cachets de cire, il garda tout un instant l’Assemblée suspendue à
+l’émotion qu’on le sentait endurer.
+
+--La Reine, dit-il enfin, par mon entremise, demande à la Délégation que
+la séance soit suspendue, ses forces ne lui permettant pas de demeurer
+davantage.
+
+Le document qu’il tenait sous sa main, c’était l’acte de renonciation au
+trône. Elle l’avait signé d’avance, elle l’avait apporté
+clandestinement, à bout d’efforts, sentant bien désormais que son
+endurance physique même était épuisée. Elle l’avait caché pour être
+libre de le lacérer si le miraculeux hasard qu’elle ne se lassait pas
+d’attendre la sauvait. Mais il n’y a pas de miracles pour les reines que
+la destinée poursuit, et, dès qu’elle était entrée, l’attitude de la
+salle l’avait avertie de la fin de tout. Ainsi elle ne faisait plus
+obstacle à son ennemi, elle livrait son abdication, elle remettait
+l’héréditaire pouvoir aux intrus, elle s’en allait, elle s’en allait
+silencieusement, n’ayant plus dans le cœur qu’un tumulte de sanglots.
+
+_Sa Majesté_, cette adorable Majesté, dont huit millions d’êtres
+s’éprenaient autrefois dès qu’elle apparaissait, Sa Majesté se leva dans
+le sourd bruissement de la moire froissée. Sa traîne se déroula en flots
+noirs derrière elle. Tout le monde était debout, dans une espèce
+d’angoisse; on la regardait; n’allait-elle pas mourir?
+
+On la regardait une dernière fois; elle s’en allait lentement. La
+plénitude et l’éclat de sa maturité étaient encore une des causes de sa
+grandeur; on vit ses épaules, ses nobles flancs, tout son corps de
+statue fait pour tant de puissance. C’était la fille de Conrad et de
+Wenceslas, d’Othon et de Wilhelm le Boiteux, la fille de Bertrand le
+Croisé, et la fille de cet aïeul lointain, au nom tellement magique et
+troublant qu’une goutte de son sang parfume de poétique gloire toute une
+race: Charlemagne. C’était aussi l’allégorie vivante de la Patrie, et
+elle s’en allait. Elle faisait un pas, deux pas, on n’entendait que le
+bruit de sa traîne de moire dure sur le tapis de la loge royale. Les
+deux gardes blancs de l’escorte présentèrent les armes. Elle disparut
+dans l’ombre du fond.
+
+Alors avec un bruit de tempête, l’Assemblée se précipita vers les
+portes. Il y eut deux courants en tourbillon: l’un enclosait les
+ministres pour atteindre Wartz, l’autre cherchait Saltzen. La contrainte
+de tout à l’heure se transformait en folie maintenant, et quand la
+nouvelle de l’abdication eut commencé de courir la masse, le délire
+n’eut plus de mesure. L’étrange sentiment que leur inspirait encore leur
+souveraine n’avait fait de tous ces hommes que des êtres impressionnés
+et plus vibrants, plus aptes, elle partie, à l’enthousiasme du régime
+nouveau. L’impatience les prit de posséder enfin la loi républicaine;
+ils ne causaient plus, ils discouraient; ils se haranguaient les uns les
+autres avec exaltation. L’heure présente avait fait trois cents rhéteurs
+de ces trois cents hommes d’affaires publiques. C’était un
+rajeunissement national dont ils participaient, une griserie. Ils
+devinrent bons. Ils s’aimèrent dans la loi d’amour que serait le nouveau
+régime; ils se dignifièrent dans la pensée de la liberté. Ce fut un
+baptême de grandeur qui les rénova pour entrer dans le lumineux futur du
+pays. L’horizon de l’histoire leur apparaissait comme un âge idéal de
+vertu et de bonheur. Ils parlaient avec une éloquence naïve de ces
+vertus civiques et de ce bonheur social.
+
+La suspension de la séance fut longue. Presque tous les délégués
+cherchèrent à voir Samuel Wartz et n’y parvinrent pas. Il s’était
+éclipsé. On l’avait pressenti pour un projet de gouvernement provisoire
+dont il devait être le chef. Mais il s’était récusé pour cette dictature
+dont le principe blessait dans son berceau la jeune Liberté. On supposa
+qu’il avait fui pour se soustraire à de nouvelles sollicitations.
+
+L’office de l’Intérieur, même dans une république, a bien des semblances
+de dictature, semblances discrètes, inconnues et réelles, qui peuvent,
+du ministre, faire un homme redoutable d’autorité; mais on a toujours le
+sentiment que cette autorité tire sa genèse du peuple, et cela suffit à
+calmer l’opinion alarmée. Saltzen l’avait dit: les opinions sont des
+sentiments.
+
+Quand Wartz fut revenu après sa mystérieuse absence, la séance reprit.
+Il se fit, une fois la salle pleine, un tel calme, qu’on aurait cru ces
+hommes politiques prêts à voter, dans la somnolence, quelques centimes
+additionnels sur la circulation d’une denrée alimentaire; mais leurs
+paumes posaient à leurs pupitres, et si l’on avait prêté l’oreille
+attentivement, on aurait entendu les pupitres trembler sur toute la
+courbe de leur ligne.
+
+Le papier grinça là-haut, sous la main du président Saltzen; il
+décachetait le pli royal. Son flegme parut à tous parfait. On n’ignorait
+pas qu’il était à demi mort d’émotion et de religieux trouble, mais on
+lui sut gré de cette impassibilité si conforme à son rôle. Nathée fût
+retombé à son fauteuil, sans voix et sans force; pour Saltzen rien ne
+parut de l’angoisse qui lui glaçait le sang dans les veines. Sans que sa
+voix fût altérée, il lut l’acte de Béatrix; le dernier acte: «Moi,
+Béatrix de Hansen, reine de Poméranie... (chacun de ces mots, un à un,
+tombait comme une chose d’or dans ce reliquaire géant qu’est l’histoire)
+je déclare...» Elle n’avait pas absolument copié la formule prescrite;
+son incomparable personnalité reparaissant jusqu’au bout, elle avait
+changé les mots, voulant, dans son humiliation, non pas obéir, mais agir
+en maîtresse d’État; elle ne disait pas: «Je déclare me soumettre», mais
+ceci: «Je déclare, pour épargner à mon peuple les horreurs d’une lutte
+civile et d’une révolution, abandonner de ma propre volonté, et dans la
+plénitude de ma raison, mes droits au trône poméranien, avec ceux de mes
+descendants.»
+
+--A la tribune, Wartz! dit une voix dans les bancs.
+
+--A la tribune! en répétèrent cent autres.
+
+L’ancienne idole tombée, on voulait acclamer l’autre.
+
+Et _l’autre_ apparut, identifié à cette minute avec l’idéal d’État qu’il
+avait créé. L’hémorragie de sa blessure, le matin, l’avait affaibli
+visiblement; il n’y fit pas allusion; il parla d’une voix creuse,
+abrégeant les discours de feu qui lui montaient aux lèvres. Il semblait
+s’attacher à faire disparaître sous l’Idée, sa personne extérieure. Le
+bras serré au corps par le bandage de soie noire, la pâleur et les
+ombres de fièvre sur son visage étaient les seuls indices de sa
+souffrance. Il parut même laisser inaperçues les marques d’enthousiasme
+dont il était l’objet.
+
+--La délibération de l’Assemblée dans ses bureaux, pendant la suspension
+de séance, dit-il, a donné comme résultat cette unanime résolution de
+constituer un gouvernement démocratique. Interprète de la Délégation, et
+en son nom, au nom du peuple poméranien, au nom de ce gouvernement dont
+on a voulu que je préside les travaux, je proclame la République.
+
+Ce mot prononcé, la contrainte devint impossible: dans les loges, sur
+les bancs, de grands cris, hourras prolongés d’enthousiasme, éclatèrent;
+les bras se levèrent, se tendirent d’instinct vers le ministre; certains
+délégués, transportés, escaladèrent leurs pupitres et vociférèrent des
+idées sublimes sur la liberté, la patrie, la souveraineté du peuple. Des
+chants, des éclats de voix, des choses incohérentes partaient des loges;
+on entendait le nom de Wartz lancé sans interruption par de douces et
+pénétrantes voix de femmes.
+
+A la tribune, toujours rigide, la tête penchant un peu en arrière, la
+main large, les lèvres entr’ouvertes, les yeux dans l’inconnu, le tribun
+goûtait la saveur de ce qui venait à lui sous cette ivresse. Il sentait
+battre à ses tempes le halètement du travail accompli: il revoyait le
+chemin parcouru depuis quinze jours, avec tout ce qui gisait de son cœur
+sur la route, et il en fut orgueilleux.
+
+--Messieurs, reprit la voix de Saltzen, je pardonne votre démence à la
+puissance de votre émotion, mais laissez-moi vous le dire, ce qui doit
+accueillir le plus noblement ce début d’un âge nouveau, c’est le silence
+et le recueillement.
+
+On se tut, et l’on se recueillit. Même le public indiscipliné des loges
+auquel il s’était adressé en parlant, public fait de femmes et d’hommes
+triés parmi les plus exaltés en politique dans tout Oldsburg, obéit aux
+paroles fermes du président. L’émotion avait rendu les consciences
+molles et pieuses, prêtes à toutes les docilités envers la religion
+nouvelle.
+
+--Je propose à mes confrères et à l’Assemblée, dit encore Wartz, de
+communiquer sur-le-champ au peuple d’Oldsburg et de la Poméranie la
+grande nouvelle qui le concerne, qui l’élève au pouvoir, qui le fait
+souverain. Le gouvernement pourrait se rendre à l’hôtel de ville pour
+proclamer, dans la maison du peuple, la naissance de la démocratie.
+
+--A l’hôtel de ville! A l’hôtel de ville!
+
+--Demain, continua le jeune ministre, les travaux de l’Assemblée
+commenceront; un projet de constitution sera porté à la connaissance de
+la Délégation; mais, aujourd’hui, rien ne doit être dit que des mots de
+fête et d’allégresse.
+
+--Vive la république! hurla la salle. Vive Wartz!
+
+Samuel descendit. Au pied des marches, Wallein venait au-devant de lui,
+Wallein qui l’avait combattu, Wallein qui, déloyalement, avait voulu lui
+prendre ses armes, et qui représentait si bien l’incertaine Poméranie
+d’autrefois, fixée maintenant dans son opinion passionnée. Il tendait
+les deux mains; Wartz s’approcha; ils s’embrassèrent. Dans les loges,
+une foule de petits mouchoirs tremblaient, lourds de larmes, et, parmi
+les délégués les plus graves, il s’en trouva qui détournèrent la tête
+pour ne pas laisser voir ce qu’ils ressentaient.
+
+Aussitôt, les sept membres du gouvernement, le président Saltzen et les
+délégués de la ville sortirent pour se rendre à la mairie. Le ministre
+Moser désirait que le détachement des gardes qui se trouvait ici de
+faction les escortât. Mais Wartz repoussa cette idée. Il ne voulait pas
+d’escorte.
+
+--Nous sommes du peuple, dit-il, et sous la garde du peuple, qui nous
+fera de lui-même passage.
+
+Quand ils approchèrent des portes de sortie sur la rue aux Juifs, ils
+commencèrent d’entendre la grande rumeur du dehors. La foule, qui
+n’avait pu trouver place dans les tribunes, attendait ici l’issue de la
+séance, et le bruit venait d’être répandu dans la masse que la
+République était proclamée. La vue de Wartz, nu-tête, le chapeau à la
+main, précédé de deux huissiers, et que suivaient les autres membres du
+gouvernement, produisit un effet tout autre que celui auquel on aurait
+pu s’attendre. La rumeur s’éteignit lentement et mourut; il n’y eut plus
+que le lourd murmure de tant de souffles haletants, une sorte d’extase.
+
+Les huissiers firent un seul geste: celui d’écarter leurs deux bras
+rapprochés, et la foule comprit: elle se rétracta de droite et de gauche
+vers les trottoirs; le mouvement se propagea tout le long de la rue, et
+il y eut dans l’instant, entre les deux haies noires bougeantes où
+palpitaient des mains levées, des chapeaux, des écharpes de femmes, une
+route large et libre où le cortège chemina.
+
+Au tournant de la rue aux Moines, il y avait encore foule: un mouvement
+analogue s’accomplit. Mais, à présent, une houle venait derrière; les
+deux flots humains suspendus reprenaient leur cours, dans une masse
+unique, un processionnement en marche vers l’hôtel de ville. Il faisait
+beau; le soleil, qui se couchait, ne dorait plus que le haut des pignons
+et les toits, mais il y avait, au-dessus de cette grandeur sereine d’un
+peuple en rêve, l’autre grande sérénité du ciel bleu.
+
+Et Wartz buvait ces choses mystérieuses, ces regards chargés d’amour qui
+par milliers le dévoraient, cette pensée ardente dardée vers lui.
+C’était une sensation sans mesure, surhumaine, confusément mêlée à la
+corrosion de sa blessure qui semblait s’étendre, gagner jusqu’à l’os,
+jusqu’à la moelle de son bras souffrant, mêlée aussi à la fièvre qui
+aurait dû, à cette heure, l’étendre inerte sur son lit.
+
+Ils prirent la spacieuse rue de l’Hôtel-de-Ville. Les fenêtres
+s’ouvraient aux façades des maisons, et l’on pressentait, à voir le
+cortège, la grande métamorphose politique accomplie.
+
+Depuis le matin, Oldsburg était sur pied, dans la rue. Les membres du
+gouvernement n’avaient pas pénétré depuis un quart d’heure dans
+l’intérieur de l’hôtel de ville, que la place s’était comblée. La statue
+du roi Conrad soutenait des grappes d’êtres vivants. De toutes les rues
+aboutissant ici, remontait une masse à chaque minute plus compacte, un
+mouvement foulant. Le calme de tout à l’heure n’avait pu durer: des
+chants et des querelles, des cris et des murmures éclataient de toutes
+parts. Des groupes d’artisans se frayaient un passage dans la masse,
+brandissant en trophées les plaques indicatrices de la rue Royale qu’ils
+avaient arrachées du haut en bas de la grande voie, comme un outrage à
+l’allégresse d’un tel jour. D’autres agitaient des cercles de métal
+tordus: c’était le monogramme de la Reine, qui faisait médaillon aux
+grilles de la rue aux Juifs; et l’on vit venir enfin, porté au-dessus de
+la foule, dans le balancement cahoté de la marche, une large toile
+peinte déclouée, flasque, dressée sur des piques. C’était un portrait de
+Béatrix dans son costume du sacre, un ornement du musée royal, un poème.
+La figure était mutilée et outragée, le diadème coupé, les yeux crevés,
+la bouche tailladée. Cet acte dut paraître au peuple une des grandes
+choses de la journée, car on se pâma devant ce fait d’armes.
+
+Au bout d’une heure d’attente, Wartz et ses collègues parurent à la
+tribune de pierre qui s’avançait, dans le style grec, au-dessus du
+péristyle. Le faîte de cette tribune était soutenu par trois colonnes
+doriques aux rondeurs desquelles vinrent s’adosser les sept ministres,
+sur l’extrême rebord de l’avancée. Wartz, de sa main valide, tenait un
+papier. Il lut:
+
+ «Peuple poméranien...»
+
+Mais, dès ce moment, le tonnerre de la foule couvrit tout. Le
+fourmillement noir s’étendait rue de l’Hôtel-de-Ville et dans les deux
+tronçons de celle de la Nation, comme les trois bras d’une croix
+formidable de vies, dont la place eût été le centre; et, de la gorge de
+tous ces êtres qu’on ne nombra jamais, sortit un cri qui ne finit point.
+Les mots de Wartz s’envolaient dans le néant. Il proclama, dans la
+froide formule constitutionnelle, le gouvernement nouveau; on ne
+l’entendit pas, mais on fit mieux, on le comprit, et la même émotion
+républicaine tordit tous ces milliers de cœurs avec le sien.
+
+Derrière lui, les derniers rayons du soleil finissant nacraient les
+vitres des grandes baies de l’édifice; c’était, à la tribune, un fond
+miroitant et irisé d’apothéose. Quand, d’en bas, les acclamations
+commencèrent de monter vers le jeune meneur, ses collègues s’écartèrent,
+en vains comparses qu’ils étaient. Il ne resta que lui, sa forme noire,
+rigide et silencieuse, sur le bord de la tribune. Il entendit longuement
+ce grand cri d’amour qui semblait venir de plus loin, des provinces
+distantes, des charbonnages du Sud, des côtes maritimes, des petites
+cités, des campagnes. La ville frémissait des extrémités de ses rues à
+ce centre vital. Mais Oldsburg n’était rien, ces cent mille êtres grisés
+ne comptaient pas pour lui; ce qu’écoutait, en cette minute, sa pensée
+distraite, ce n’étaient pas ces vivats tapageurs, mais le murmure
+lointain et suave de la Nation chantant l’avènement de la liberté,
+c’était la musique de sa création qui vivait, c’était son œuvre!
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+A la nuit, une douce lueur monta des rues. On illuminait. Aux façades,
+les fenêtres se dessinaient en petits verres de lumière. Des cordons de
+feu couraient, des girandoles, de frêles lampes de papier, aériennes,
+bousculées au moindre vent, suspendues à d’invisibles fils dans le noir.
+Tant de petites flammes pâles, flammes fumeuses, flammes jaunes des
+chandelles, flammes minimes des mèches buvant l’huile, donnaient à la
+ville une couleur d’incendie. Des chants, le chant nouveau de la nation,
+traversaient l’atmosphère. Oldsburg vibrait toute, sans une ruelle, sans
+un coin qui se tût. Et par-dessus le tumulte bourdonnaient les cloches
+des églises, qui ne cessaient point de secouer dans l’air la joie
+angoissante de leurs ondes sonores.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+A la gare de Hansen, dans le brouhaha des trains arrivants, trois femmes
+en deuil descendaient de voiture avec un enfant. Nul ne les vit, pas
+plus que le baron de Nathée qui les escortait. Sa longue silhouette
+enfouie dans le pardessus long, il se tenait à distance, tête nue, et le
+visage dissimulé dans la fourrure du vêtement. Quelqu’un vint à leur
+rencontre et les guida vers un bureau dont Samuel Wartz lui-même leur
+ouvrit la porte. Il était le maître partout. Les trois tristes
+créatures, incertaines, affolées, avec ces regards furtifs qu’ont les
+gens traqués, le suivaient sans rien dire, et le baron, livide, suivait
+les trois formes noires. Le chef de gare aussi était là, muet comme les
+autres, les guidant vers une voie obscure, vers un train minuscule à une
+seule voiture. Le fonctionnaire portait une lanterne qui tournait au
+bout de son bras, et qui faisait tourner aussi des ombres géantes, par
+terre. Celle des trois femmes qui tenait l’enfant par la main trébuchait
+sur l’acier des rails. Quand elles eurent atteint le petit train
+minuscule, Wartz ouvrit une portière; il salua très bas. La dame en noir
+qui monta la première passa sans le regarder. Elle s’en fut se cacher
+dans l’ombre du coin. On ne la revit plus.
+
+C’est ainsi que s’en vont les Reines.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Samuel Wartz revint chez lui par des chemins détournés, pour échapper à
+la foule.
+
+Madeleine l’attendait, anxieuse, son sourire éteint, guérie de sa
+gaieté, irrémédiablement grave désormais. Elle lui tendit son front,
+froidement.
+
+--Comment vas-tu? Souffres-tu bien? Vas-tu te mettre enfin au lit?
+
+Elle ne pouvait pas faire allusion aux scènes de la journée. L’effort
+était au-dessus de son courage. Samuel répondait distraitement:
+
+--Non... Oui...
+
+--Sais-tu ce qui nous arrive? dit-elle encore, Hannah est partie. Ce
+qu’elle a fait est indigne; sans me prévenir, sans un mot de
+reconnaissance, elle a fermé sa malle, elle s’est enfuie, je ne l’ai pas
+vue.
+
+Le visage de Samuel prit une expression de triomphe inexplicable. Cet
+acte d’Hannah, si plein de sens pour lui, couronnait dans son esprit une
+longue suite de pensées, une théorie aimée, sa théorie, sa Loi! Mais
+pour Madeleine, il demeurait inconcevable et révoltant, c’était un
+désenchantement nouveau; elle avait envie de pleurer en y songeant.
+
+--C’est une ingrate, dit-elle très amère.
+
+Samuel l’appela d’un geste de malade, le bras tendu:
+
+--Viens, Madeleine, berce-moi; je suis las!
+
+
+FIN
+
+
+IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 ***
diff --git a/77096-h/77096-h.htm b/77096-h/77096-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
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+ <title>Comment s’en vont les reines | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em i">Comment s’en<br>
+vont les Reines</h1>
+
+<p class="c i">Par<br>
+<span class="large">Colette Yver</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><img class="w2" src="images/deco.jpg" alt=""></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="w40 i"><span class="large">Nelson</span><br>
+Éditeurs<br>
+<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br>
+Paris</span> <span class="w40 i"><span class="large">Calmann-Lévy</span><br>
+Éditeurs<br>
+<span class="small">3, rue Auber</span><br>
+Paris</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Aux femmes d’hommes politiques<br>
+reléguées par la Raison d’État au second plan<br>
+des préoccupations de l’époux, et qui devront vivre<br>
+dans la solitude de leur cœur,<br>
+ce livre est dédié.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak i">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="i">
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Le Bal de la Délégation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">« Cette Canaille d’Auburger »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">41</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">La Loi Wartz</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">La Séance</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">La Rue</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">Le Vieil Ami</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">130</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">Le Demi-dieu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">146</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">La Bête</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">170</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">La Rêve de Madeleine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">L’Agonie d’un Règne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">204</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">Le Cœur de Madeleine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">222</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">La Lumière</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">240</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">Comment s’en vont les Reines</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">266</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">COMMENT S’EN VONT LES REINES</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="xsmall">LE BAL DE LA DÉLÉGATION</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Un coupé de louage, traversant Oldsburg,
+emmenait le ménage Wartz au bal que la Reine
+offrait aux membres du Parlement poméranien.
+Les passants qu’ils croisaient cherchaient à les
+deviner furtivement, le regard attiré par le jeune
+visage de Madeleine Wartz, qui se détachait sur
+l’ombre du fond. Au coin de la rue aux Juifs et de
+la rue aux Moines, un embarras de voitures les
+arrêta, et on put les voir. La jeune femme, tête
+nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières
+un peu obliques, gardait le bas de son
+visage délicat enfoui dans la fourrure de son
+manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus
+laissait voir le plastron de soirée, la ligne
+des trois boutons de diamant, fut reconnu par
+un des promeneurs, car il y avait dans ce visage
+pâle, boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression,
+quelque chose d’impérieux et de singulier
+qu’on n’oubliait pas ; et ce passant le
+nomma :</p>
+
+<p>— C’est Samuel Wartz, le délégué républicain
+d’Oldsburg.</p>
+
+<p>Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu
+d’une opinion nouvelle par qui les esprits étaient
+troublés dans cette petite monarchie du Nord, si
+paisible. Les nations comme les individus sont la
+proie des idées et des crises morales. La Poméranie,
+depuis un temps imprécis, sentait s’éveiller
+en elle l’idée républicaine, née on ne savait de
+quoi, de souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme
+de liberté latent chez tous les peuples. A un
+moment donné, au-dessus de ce sentiment national,
+avaient surgi des meneurs qui se croyaient
+un peu les créateurs du mouvement républicain,
+alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel Wartz
+était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux
+élections dernières, représentant du faubourg de
+la ville.</p>
+
+<p>Cet homme venait de traverser la période d’enchantement
+le plus absolu que l’on conçoive.
+Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez
+une noblesse rigoriste de province — il avait été
+le secrétaire d’un châtelain — Wartz était venu
+à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer dans
+la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait
+les deux passions qui le possédaient également, en
+conquérant les votes de ce quartier ouvrier vers
+lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et
+en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine,
+l’enfant d’un milieu progressiste où il s’était
+éperdument jeté, après la compression de la vie
+de château, là-bas. On ne le voyait guère que
+dans ces deux ou trois salons où l’on parlait librement :
+chez le père de sa femme, le directeur du
+<i>Nouvel Oldsburg</i>, M. Franz Furth, chez le vieux
+délégué libéral, le docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm
+comme on l’appelait dans cette société
+triée de dilettantes politiques, et chez quelques
+artistes moins en vue, qui eux aussi fréquentaient
+là. Son élection inespérée lui avait d’abord donné
+dans ce cénacle une autorité que convoitait sa
+vanité de modeste-orgueilleux ; mais par-dessus
+tout, elle avait été pour lui l’illusion d’un grand
+rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main
+des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit
+d’action morale, cet instinct qui, en dehors de
+toute ambition, est le signe fatal des Maîtres.
+Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait
+sa vie, il avait aimé Madeleine, cette petite
+créature d’esprit et de grâce que, furtivement
+ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son
+bras. Il l’avait aimée aussi tendrement que possible,
+mais en même temps avec fureur, avec folie.
+Il avait quelquefois cette idée — et il en chassait
+l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement
+convaincu de sa propre modestie et que
+c’était ridicule : « J’ai là une passion de grand
+homme. » Et en vérité, il y avait quelque chose de
+rare dans sa manière d’aimer, une passion et une
+tendresse que vingt hommes sur cent ne connaissent
+peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer
+la conduite qu’il aurait tenue, si elle lui
+avait refusé sa main. Mais il lui avait plu. Il lui
+avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du
+faubourg, par ce que les femmes aimaient en lui
+comme les hommes : sa pâleur intelligente, ses
+yeux profonds, son air triste, ses mouvements
+lents de rêveur, sa main énergique qui dessinait
+en gestes les idées qu’il énonçait.</p>
+
+<p>Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme
+faite pour l’amour ; et c’était tellement réel,
+qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter
+des robes riches mais sans aucune extravagance,
+tordre ses cheveux strictement selon la mode, elle
+conservait un charme équivoque. Et maintenant,
+même mariée, il ne lui était plus permis, sous
+peine de se voir méconnue, d’être dans la rue une
+certaine heure passée, alors que tant de femmes,
+qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient
+si impunément. Ses cheveux trop noirs,
+trop lourds, la blancheur poudrée de ses joues,
+la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop
+mince, et encore autre chose d’insaisissable lui
+donnaient un mystère étrange. On n’expliquait
+pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant
+la moitié de tout, une enfant, portât en soi comme
+une menace tragique. Peu de gens voyaient cela
+en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz,
+deux ou trois hommes habitués à penser et à
+deviner les destinées s’étaient effrayés de voir ce
+garçon si bon, si bien fait pour la libre lutte
+politique, emprisonné dans ces petites mains de
+femme qui créeraient du drame autour de lui.</p>
+
+<p>Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin
+de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, que
+pour la première fois Samuel Wartz éprouva, lui
+aussi, comme un avertissement de cette chose
+mystérieuse.</p>
+
+<p>— Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te
+faire une petite prière ; tu avais envie peut-être
+de me faire danser ce soir, dis ? Oui ! Eh bien, ne
+me le demande pas, veux-tu ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? fit en sursautant Wartz qui
+n’avait encore connu de sa jeune femme que les
+douceurs, mais non point les singularités.</p>
+
+<p>Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu
+mondain.</p>
+
+<p>Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne
+comprit pas ; la voiture avait recommencé sa
+course ; le roulement sur le pavé sec d’une nuit
+d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur
+châssis les assourdissaient, et Wartz ressentait la
+cruauté de l’incertitude. Une minute plus tard,
+alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir
+la façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait
+la fête, elle força la voix pour couvrir le bruit
+qui les enveloppait.</p>
+
+<p>— Je te demande de ne pas danser avec moi,
+et voilà tout. Il me semble que je t’ai laissé suffisamment
+lire en moi pour soupçonner que je
+m’impose là une privation. Tu as bien mille
+soucis, mille combinaisons politiques que tu ne
+peux me confier. Les femmes ont aussi leur politique,
+une politique secrète de leur cœur…</p>
+
+<p>Il la regardait avec stupeur, prenant conscience
+tout à coup d’imprécises violences qui dormaient
+en lui. Il entendait garder du cœur de sa femme
+la possession absolue, sans restriction de politique
+sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant
+qu’à cette minute le moindre de ses mots
+eût été en disproportion avec cette petite âme
+douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau.</p>
+
+<p>D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture
+s’arrêtait devant l’hôtel de ville. Madeleine ouvrit
+elle-même, sauta la première à terre, et sans
+se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant
+autour de sa taille menue sa grosse fourrure gris
+argent, elle s’en alla vers la lumière que la galerie
+des grandes baies cintrées, tout le long du
+péristyle, découpait en festons gigantesques.</p>
+
+<p>Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés
+vinrent à eux pour le service du vestiaire.
+Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes, l’air
+chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre — cet
+en-haut où l’on voyait régner une lumière
+plus insoutenable, où piétinaient les cohues de
+danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait
+le double escalier de dalles blanches aux rampes en
+fer forgé — tout cela était trop voluptueux, trop
+grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de
+Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber
+la fourrure dans ses bras.</p>
+
+<p>— Madeleine… murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les
+nerfs de ses petits pieds, la valse jouée là-haut, à
+pleine vitesse, par les violons.</p>
+
+<p>— Dis-moi si ma robe fait bien !… demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Et vers le grand escalier où montaient d’autres
+couples, elle se mit à marcher devant lui, frêle,
+cambrée, la tête un peu en arrière et comme entraînée
+par le poids des lourds cheveux. Sa robe
+était d’une étoffe blanche où scintillaient des fils
+d’or. La traîne ondulait dans la marche.</p>
+
+<p>— Cela va très bien.</p>
+
+<p>En disant cela, Wartz pensait aux autres
+hommes qui la feraient danser ce soir.</p>
+
+<p>En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée
+et chauffée des bals qui les avait saisis, mais à
+mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier de
+l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un
+palais ducal n’en possède un semblable, la pensée
+de la Reine se mit à les prendre. Elle était ici, la
+reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois
+républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau
+dans la rue aux Juifs, une belle femme énergique
+qui sentait la révolution venir, et qui dans
+son état-major de ministres, de conseillers, de
+ligueurs royalistes, travaillait secrètement la
+nation au rebours. Samuel Wartz nourrissait à son
+égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires
+pour une veuve qui gère bien son commerce
+après la mort du chef de maison. C’était à ses
+yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait
+en elle la personnification de l’idée monarchique.
+Combien, tout jeune homme — elle toute
+jeune Reine — il avait raillé le culte qu’on lui
+vouait dans la noblesse provinciale, comme à
+une déesse. C’était ses images enguirlandées de
+fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on
+n’avait pas droit de réflexion, son nom que les
+vieux gentilshommes se levaient pour prononcer,
+leur accent pour dire : « La Reine ! »…</p>
+
+<p>Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme
+de drap blanc à boutons de cuivre, étaient
+échelonnés le long de l’escalier. En levant les
+yeux, on voyait, derrière un massif de bananiers
+et de palmiers, la tente rouge de l’orchestre qui
+portait les deux lettres brodées de fil d’or : B. H. — Béatrix
+de la dynastie des Hansen. — Puis,
+comme c’était l’heure la plus brillante du bal, après
+une pause d’un instant, les musiciens attaquèrent
+la grande valse poméranienne dédiée à la Reine :
+<i>Béatrix</i>, qui était devenue tellement populaire,
+que c’était comme un second air national ajouté
+au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de
+fredonner entre les dents cet air berceur, à deux
+temps, que l’harmonie énervante des violons faisait
+vibrer dans tout le monumental hôtel. Les
+gamins, dans les rues, sifflaient <i>Béatrix</i>, les petites
+filles poméraniennes en jouaient au piano
+une édition simplifiée, la musique du régiment des
+gardes la donnait à chaque concert, et dans la
+campagne la plus lointaine, on la dansait à toutes
+les noces. Insensiblement, dans cette musique tout
+simplement sensuelle, s’était incarnée une idée,
+et, dès les premières mesures, s’évoquait dans les
+esprits une figure nuageuse de femme portant le
+diadème.</p>
+
+<p>Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit
+faisait paraître plus replet, passa devant eux
+escortant une dame âgée.</p>
+
+<p>— Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas
+Samuel Wartz.</p>
+
+<p>Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on
+dansait. C’était un tournoiement de belles chevelures
+blondes, — toutes les Poméraniennes étaient
+blondes et Madeleine disait, en parlant de ses
+tresses d’un noir bleu : « J’ai l’air de porter perruque, » — et
+des étoffes, en mille taches de couleurs
+claires, papillonnaient. Il se levait de beaux
+bras blancs coquets, qui dessinaient fugitivement
+au passage de la grâce dans l’air. Puis c’était
+des bras osseux aux gestes raides que les danseurs
+ne pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient
+en l’air, ridicules, des manches noires d’hommes,
+des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants retombés
+qui laissaient voir la chair rouge ; et tous
+ces bras se heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient,
+tandis que d’autres revenaient, car il sortait
+de la salle des mariages un flot continu de danseurs
+que poussait et grisait la valse.</p>
+
+<p>— Voici mon confrère Braun avec une dame
+en vert, disait encore Wartz.</p>
+
+<p>— Où est-il, Braun ? demandait distraitement
+Madeleine.</p>
+
+<p>— Tiens ! voilà le fameux Conrad de Hansegel ;
+tu sais, le conseiller de la Reine. Voilà le président
+de Nathée.</p>
+
+<p>Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant,
+cherchant ses amis, le sourire de Madeleine allait
+à un personnage aux cheveux gris qui se tenait
+sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des
+deux mains aux balustres, épiant les arrivants.
+Ces deux baies formaient comme un balcon au-dessus
+de l’escalier dont elles séparaient le trou
+béant de la galerie où l’on dansait. Il y avait là
+plusieurs hommes graves qui semblaient rappeler
+à la foule combien était artificiel le côté fastueux
+et léger de ce bal politique ; mais, parmi tous
+ceux-là, Madeleine n’en avait reconnu qu’un
+seul.</p>
+
+<p>— Samuel ! Samuel ! dit-elle vivement, vois
+donc l’oncle Wilhelm, là-bas.</p>
+
+<p>Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin
+comme un de ces fleurets d’escrime qui étaient sa
+passion de vieux garçon, souverainement gentilhomme
+dans la structure de son corps, dans la
+laideur osseuse mais si intellectuelle de son
+visage.</p>
+
+<p>— Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en
+retard !</p>
+
+<p>Et il leur serrait la main à tous deux, comme à
+deux enfants.</p>
+
+<p>— Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté,
+reprit Wartz âprement ; j’aurais préféré me dispenser
+de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir
+ces politesses-là à une femme dont le but de votre
+vie est de ruiner le pouvoir.</p>
+
+<p>— Va donc, fit Madeleine ; nous sommes invités
+chez madame de Hansen tout simplement, et nous
+allons lui présenter nos devoirs : elle est la maîtresse
+de maison.</p>
+
+<p>— La maîtresse de maison ici, c’est la nation,
+répliqua son mari, qui avait l’esprit tourné volontiers
+vers cette littérature républicaine où les
+mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien
+la fièvre de la passion politique.</p>
+
+<p>Le docteur Saltzen reprit :</p>
+
+<p>— Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici ;
+l’architecture et les pierres du lieu ne sont pas son
+domaine il est vrai ; mais là où la femme reçoit,
+elle installe comme un chez-soi moral. Quand
+j’offre à mes amis un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement.
+Maintenant, ne me demandez pas le
+secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui
+d’inaugurer avec la nation des coquetteries qu’on
+ne lui avait jamais connues, sort dans ce but de
+chez elle, et va pour la circonstance loger ses
+pénates dans la maison commune, qui n’est ni à
+elle, ni à nous.</p>
+
+<p>— Son palais de la rue aux Juifs était quelque
+chose de trop frêle, de trop précieux, dit Wartz,
+croyez-moi, dans une certaine aristocratie très
+fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée,
+on n’estime guère la classe politique ; on y
+attache une idée de vulgarité, de brutalité. Béatrix
+est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas
+voulu recevoir <i>ce monde-là</i> chez elle ; elle a craint
+qu’on ne lui abîmât quelque chose.</p>
+
+<p>— Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif,
+il y a une raison plus lointaine, plus secrète ; c’est
+là une idée de Hansegel.</p>
+
+<p>— Le duc de Hansegel ? Je l’ai vu passer tout à
+l’heure, ici même ; il dansait comme un effréné ;
+la jeune femme qu’il menait semblait ne plus toucher
+terre.</p>
+
+<p>— Il en fait danser d’autres ! reprit le vieil
+homme.</p>
+
+<p>Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine
+le courant de la danse, pour se rendre à
+la salle des mariages, qui était le lieu véritable de
+la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les
+plantes vertes qui garnissaient les murs de la
+galerie, et, sans le vouloir, ils laissaient bercer
+leur allure par le rythme de la valse, le trio de
+<i>Béatrix</i> qu’on jouait. Comme les journaux
+l’avaient prédit, ce bal était une cohue ; on voyait
+passer des épaules rougies par les meurtrissures
+reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine
+trouvait cela populaire ; elle en était choquée ;
+mais, en cet instant, elle ne songeait guère qu’à
+la Reine, devant laquelle elle allait paraître pour
+la première fois.</p>
+
+<p>— Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm
+en se retournant, seriez-vous venu si la réception
+eût été rue aux Juifs ?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Vous savez comme je suis
+curieux de tout : je suis venu pour voir, pour
+chercher un spectacle.</p>
+
+<p>Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur
+la banquette de velours rouge qui se trouvait là,
+contre le mur ; Madeleine regardait valser.</p>
+
+<p>— Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici
+ce soir, vous le républicain… le révolutionnaire,
+c’est que ce bal a été présenté comme une chose
+démocratique ; vous saviez qu’on y danserait à nu
+sur les dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux,
+qu’il n’y régnerait nulle étiquette, et que
+la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez
+la Reine que chez le peuple. La preuve en est que
+vous avez tout à l’heure exprimé cette impression,
+nébuleuse en votre esprit. Hansegel savait cela, — le
+diable d’homme sait tout — à moins que
+ce ne soit la Reine elle-même, car cette créature
+est peut-être plus capable encore…</p>
+
+<p>— Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit
+Madeleine, quel genre de femme est-ce, la
+Reine ? Songez que je vais la voir, que c’est
+la première fois, et que je m’affole… Il y a
+tant de choses, tant d’idées dans ce mot de
+Reine !…</p>
+
+<p>— Quel genre de femme ? je n’en sais rien, madame,
+mais je puis vous dire ceci : moi, qui ai
+cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond,
+qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que
+les hommes de mon âge n’en portent d’ordinaire,
+moi qui suis vieux et qui suis républicain, car j’ai
+glissé dans ma carrière politique du libéralisme
+à la Liberté souveraine, je ne vois jamais cette
+femme sans émotion. Que voulez-vous, elle me
+chavire ! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de
+velours, et encore ce qu’on ne peut rendre que
+par le mot de <i>royal</i>. Mais tout cela n’est rien. Je
+sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos
+noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait
+à sa tribune de la Délégation, elle serait encore
+une puissance indéfinissable ; elle a du sang
+de vingt-deux rois dans les veines, elle est la
+Tradition et l’Histoire nationale. Votre mari et
+moi, nous représentons chacun environ sept ou
+huit mille électeurs, mais elle, elle représente la
+Poméranie ; elle est la Patrie vivante. Et, tenez,
+quand je pense que dans cette salle, derrière cette
+porte d’étoffe, rien qu’en faisant quelques pas,
+nous allons la voir, je ne suis pas absolument de
+sang-froid.</p>
+
+<p>— Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait,
+vous êtes un poète.</p>
+
+<p>— Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien.
+Les opinions politiques sont faites bien
+moins d’idées que de sentiments ; depuis huit
+siècles que nous sommes sujets des rois, nous
+avons au fond de nous-mêmes une force — ou une
+faiblesse — monarchiste. Les principes nouveaux,
+la conception d’une noblesse sociale plus moderne,
+font monter le niveau des idées : on a l’opinion
+plus haute, si je puis dire ; mais, de temps en
+temps, il vous revient quelque chose du passé.
+Vous avez vu quelquefois des nénufars dans les
+lacs. Quand viennent les grandes pluies, que le
+lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour,
+les nénufars poussent par-dessus tout, et continuent
+de s’épanouir toujours à fleur d’eau. C’est
+comme cela que font en nous les vieux sentiments
+politiques de nos pères ; eux aussi, sans qu’on le
+veuille, nous remontent parfois à fleur d’âme…
+Venez-vous, Wartz ?</p>
+
+<p>C’était le moment où, pendant que l’orchestre
+se taisait, les couples s’en allaient au buffet.
+L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que
+passât le jeune ménage. La salle était presque
+vide. La Reine était au fond, près du maire d’Oldsburg,
+entourée de dames d’honneur. Ses deux
+jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince
+de Hansen, qui étaient les chefs de la maison
+royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des
+gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse,
+des tentures mauve et or, des roses naturelles en
+guirlandes, des festons de mimosas ; il y régnait
+aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement
+la beauté des visages, car Béatrix détestait
+la fatigante lueur électrique, et l’on avait remplacé
+les lustres ordinaires par des bougies. Mais Madeleine
+et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur
+père Franz Furth qui causait avec les journalistes,
+contre cette fenêtre tout près d’eux, ni de jeunes
+femmes assises qui leur souriaient, ni le président
+de la Délégation qui venait à eux, mais seulement
+cette femme là-bas qui les fascinait sans les avoir
+vus, par son seul titre de Reine.</p>
+
+<p>— Wartz ! Wartz ! voulez-vous que je vous présente ?</p>
+
+<p>C’était le président du Parlement, le baron de
+Nathée, qui passait pour l’homme le plus poli de
+la Poméranie. Grand et blond, il avait la flexibilité
+courtoise des gens qui saluent beaucoup ; devant
+les hommes, devant les femmes, devant ses
+collègues de la Délégation dont il réglait les débats,
+il gardait toujours la même élégance cérémonieuse,
+et l’on disait que le jour où l’une aurait remplacé
+l’autre, il adresserait à la République les mêmes
+politesses qu’il faisait maintenant à la Reine.</p>
+
+<p>— Sacré Nathée ! pensa tout bas le docteur
+Saltzen, en rejoignant d’autres amis, il a l’âme
+d’un maître de cérémonies.</p>
+
+<p>Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir
+à elle cette petite femme charmante dont la toilette
+lui plaisait. Madeleine traversait le salon, si
+pâle, si impressionnée, que c’était une autre
+femme, une créature nouvelle ; elle paraissait dix-sept
+ans avec son regard de petite fille effarouchée
+et sa forme menue qui avait perdu l’allure pimpante
+des heures de coquetterie.</p>
+
+<p>— Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils
+s’approchèrent, j’allais justement vous demander
+le nom de cette jolie Oldsburgeoise.</p>
+
+<p>Elle disait cela au hasard, sachant flatter la
+jeune femme, fût-elle provinciale, en lui attribuant
+le cachet de la capitale ; car les rôles étaient
+maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine
+en était réduite à faire la cour à ses sujets ; ce bal
+en était la preuve.</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté,
+fit le baron avec son tic d’inflexion d’épaules,
+et madame Wartz.</p>
+
+<p>Sa Majesté ne regardait plus Madeleine ; ses
+yeux doux et puissants de femme mûre plongeaient
+dans les yeux, dans l’esprit même du jeune délégué.
+Et voulant marquer à quel point elle savait
+qui était devant elle :</p>
+
+<p>— Monsieur <i>Samuel</i> Wartz, n’est-ce pas ? prononça-t-elle
+avec un accent étrange.</p>
+
+<p>Il s’inclina sans répondre ; cette femme en satin
+mauve, magnifique plutôt que belle, la poitrine à
+demi nue sous les dentelles, et qui portait dans
+les cheveux comme le pli de la grosse et vieille
+couronne d’or massif de la dynastie, ne le toucha
+que comme une idée. Il pensait au mot de Saltzen :
+« C’est la Patrie vivante ».</p>
+
+<p>Elle continua dans son intention persistante :</p>
+
+<p>— C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les
+opinions se rencontrent ici dans la paix et la
+gaieté.</p>
+
+<p>Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement
+républicain. Il lui fallait, sans doute, après
+les séances parlementaires, où elle ne pouvait
+être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes
+rendus, se mettre en tête les trois cents noms de
+ceux qui étaient pour elle le pays politique, s’épuiser
+à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à
+leur physique ; elle devait s’attacher surtout à
+deviner ceux qui ruinaient son œuvre, son œuvre
+acharnée, désespérée, de maîtresse d’État qui défend
+son pouvoir, sa couronne et son enfant !</p>
+
+<p>— Il fallait la pensée de Votre Majesté pour
+imaginer cette chose, dit Wartz.</p>
+
+<p>Et pendant ces mensonges diplomatiques, une
+seconde ils se regardèrent durement, tous deux,
+la souveraine et le républicain.</p>
+
+<p>— Eh bien ! leur demanda Saltzen, quand ils se
+furent retrouvés dans le clan des amis de leur parti,
+que dites-vous, Wartz ?</p>
+
+<p>Wartz ne répondit pas ; il était absorbé par le
+sentiment que cette femme, ou celui qui lui dictait
+ses actes, avaient voulu l’amener ici, lui et ses
+amis, pour leur faire éprouver le prestige royal.
+Par leurs moyens détournés, ils y étaient parvenus,
+et le prestige royal l’avait atteint vraiment
+dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de
+diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce
+qu’avait voulu dire l’oncle Wilhelm tout à l’heure,
+en parlant de Hansegel : « Il en fait danser
+d’autres ».</p>
+
+<p>Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant
+sous tous ces yeux d’hommes qui la regardaient,
+s’écria en riant :</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen, vous aviez raison ; vous
+savez si j’ai l’âme républicaine ! eh bien, tout à
+l’heure, quand j’ai vu sa grande main forte — forte
+comme celle d’un homme — et que j’ai pensé
+à tout ce que cette main symbolise de puissance,
+d’autorité héréditaire si lointaine, j’ai évoqué les
+reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les
+sacres, toute mon histoire poméranienne, la dynastie :
+Conrad III, Conrad II, Wenceslas, Othon,
+Conrad I<sup>er</sup>, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe,
+Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à
+leur aïeul à tous, Charlemagne, qui avait uni
+toutes les nations sous son sceptre. Alors, c’était
+plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes
+me fleurir dans l’esprit par-dessus tout le reste.</p>
+
+<p>Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment
+en l’écoutant.</p>
+
+<p>Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre
+reprenait. Madeleine redressa la tête,
+trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique
+de loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce
+salon ; le président de Nathée vint inviter la jeune
+femme ; elle savait qu’il valsait mieux que personne,
+mais elle le remercia, en le remettant à plus
+tard.</p>
+
+<p>— Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec
+l’aisance que lui donnaient son âge et sa familiale
+amitié — il l’avait vue naître, — me trouvez-vous
+trop vieux pour danser avec vous ?</p>
+
+<p>— Vous savez bien que vous êtes un jeune
+homme, répondit Madeleine, mais vous êtes trop
+grand ; ma main ne peut jamais atteindre votre
+épaule.</p>
+
+<p>Et, pareillement, elle congédia deux ou trois
+rédacteurs du journal de son père, jusqu’à ce
+qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en colonel
+des gardes qui représentait ici la maison de la
+Reine, le prince Erick de Hansen. Madeleine,
+à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main d’un geste
+coquet, et tout de suite ils partirent à travers le
+salon, ouvrant les premiers cette danse, si légers
+et si jeunes tous deux qu’on les remarquait dans
+ce blanc assorti de leurs deux costumes où
+scintillait de l’or.</p>
+
+<p>Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des
+méandres de leur valse, puis comme autour d’eux
+s’amassaient les danseurs, ils glissèrent jusqu’à la
+porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle,
+très amusée de valser avec ce gamin qui était une
+altesse royale, et qui portait un uniforme si joli,
+lui, décidément très amoureux d’elle.</p>
+
+<p>Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau
+de rêve qui passait ; mais l’acte politique
+était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur l’angoisse
+de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation
+lui échapper, Sa Majesté Béatrix, duchesse
+d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour avoir,
+d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de
+cette roturière ennemie !</p>
+
+<p>Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>— Comme les idées marchent ! dit-il.</p>
+
+<p>Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour
+causer avec son ami Braun, que pour ne voir pas
+Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres…
+Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne
+pas aimer sa femme publiquement, et quand il se
+sentait par trop la mine d’un amoureux, il se mettait
+volontiers à parler d’interpellations, d’amendements,
+de votes et autres mets parlementaires.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément
+à la Délégation quelque chose de très mystérieux :
+c’était une loi en gestation. Samuel, le
+premier, en avait parlé à ses amis ; il comptait la
+présenter lui-même : ce serait la loi Wartz. Tous en
+faisaient les assises d’une République sagace,
+consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour
+ainsi dire la masse du peuple par l’instruction
+obligatoire. Or, on peut voter dans un État des
+lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe
+pas qui atteignent la nation davantage.</p>
+
+<p>Braun disait, avec l’accent saccadé de la province
+de l’Ouest frontière qu’il représentait :</p>
+
+<p>— Si nous arrondissons les chiffres, en considérant
+l’ensemble de la Délégation, si nous ne
+tenons compte ni des demi-opinions, ni des
+nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des
+esprits incertains, également capables, sous l’influence
+d’un discours, d’aller à droite ou à gauche,
+et qui sont, dans tous les pays constitutionnels,
+l’aléa parlementaire, je vois un premier cent,
+républicain, qui dicte la loi. J’en vois un second,
+libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe des
+royalistes irréductibles, qui la repousse. En un
+mot, la représentation, nous la tenons.</p>
+
+<p>— Dans un mois ou six semaines, dit Wartz,
+je serai prêt. J’ai fait traduire les différents textes
+de la loi qui existe déjà dans la plupart des États
+d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y
+a provoquées.</p>
+
+<p>— Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux ! s’écria
+Braun, comment ! vous pensez, pour votre seul
+plaisir de créateur, à gaspiller la force que vous
+tenez sous votre idée ! Déposer la loi dans six
+semaines !</p>
+
+<p>Wartz le regardait avec ce mélange de colère et
+de surprise qui donnait parfois une expression si
+singulière à ses yeux inégaux.</p>
+
+<p>Son beau-père vint à la rescousse :</p>
+
+<p>— Eh ! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié
+ce prurit de législation ; quel homme pressé !
+Parler dans un mois ! Mais le public n’est pas
+prêt, si vous l’êtes !</p>
+
+<p>Et de tous côtés, — ils étaient sept ou huit
+à causer, — délégués et journalistes lui répétaient
+à peu près ceci : « Vous n’avez pas compris ce qu’on
+peut faire avec votre loi ! »</p>
+
+<p>— Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il.</p>
+
+<p>Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous
+plus âgés que lui, comme un enfant de génie dont
+on exploite le miraculeux instinct en le dirigeant.
+Il avait, plus que la passion de la politique, celle
+de la République. Cette idée du peuple souverain
+le possédait de telle manière que c’était devenu
+pour lui une religion sans mesure, le fanatisme
+même. Il avait, des fanatiques, l’ardeur et
+la naïveté. Les autres étaient, ou de vieux hommes
+d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique,
+ou des esprits médiocres comme Braun,
+plus méthodiques que convaincus, tournés vers
+ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire,
+et qui, étant la majorité, accomplissent les
+grandes œuvres publiques, ou bien des journalistes,
+comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid
+les masses, sans connaître ce désir effréné
+de les posséder par la parole et personnellement.
+Tous se mirent à développer devant Samuel leur
+conception. Il fallait faire de la loi le levier sous
+la pression duquel céderait la Constitution ; on ne
+rencontrerait pas deux fois un outil pareil. Avec
+le ministère actuel, suffisamment libéral pour
+l’adopter à la majorité des voix, le coup d’État
+n’était pas possible ; il fallait attendre et, au
+besoin, provoquer la formation d’un cabinet ultra-royaliste
+qui la repousserait, et contre lequel on
+lancerait alors l’hostilité de la nation qu’on aurait
+travaillée à point, et qui serait gagnée déjà à cette
+idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient
+Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de
+cette œuvre, car on avait mesuré sa puissance de
+meneur, mais on y ajoutait les roueries, les
+finesses de métier dont on le voyait incapable.
+C’étaient des hommes faits pour la révolution prochaine,
+mais il n’y avait parmi eux qu’un apôtre.</p>
+
+<p>Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse
+Royale ; puis, avant qu’elle pût se reposer, elle
+fut priée si instamment par un jeune publiciste
+qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie
+et l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener
+encore.</p>
+
+<p>— Je vous conduirai au moins au buffet, madame ?
+lui glissa Saltzen entre deux danses.</p>
+
+<p>Oh ! la politique secrète de ce cœur de femme !
+ce à quoi elle songeait devant ce succès fou qu’on
+lui faisait, et tout ce que le mari ne pouvait deviner
+dans son sourire ! Devant lui, les danses
+tourbillonnaient toujours ; on voyait le balancement
+des chevelures, le cœur dessiné par le décolleté
+des robes, dans le dos nu des femmes, et
+les basques des habits noirs, un peu soulevées par
+le vent du tourbillon.</p>
+
+<p>Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait
+seul dans ce brouhaha, seul comme le secrétaire
+du châtelain d’Orbach autrefois, seul de cette
+solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours.</p>
+
+<p>Sous le péristyle, en bas, une heure après, il
+croisa Madeleine au bras de Saltzen ; ce grand et
+maigre corps la faisait paraître plus gracile, plus
+souple ; elle s’essuyait les lèvres, humides encore
+du champagne auquel elle venait de goûter ; ses
+yeux luisaient, et Saltzen écoutait son babillage
+de son air énigmatique et spirituel.</p>
+
+<p>— Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en
+apercevant le jeune homme ; vous me paraissez
+griller de la faire danser aussi, c’est bien votre
+tour.</p>
+
+<p>— Madeleine sait le prix des choses, répondit-il ;
+elle préfère un brin de causerie avec vous
+à ces rondes ineptes.</p>
+
+<p>Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste
+si vif, que Saltzen le remarqua et s’en fut.</p>
+
+<p>— Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit
+alors Samuel, l’escalier qui monte aux salles d’archives,
+la vraie merveille de l’hôtel de ville ? Non.
+Eh bien ! venons par ici.</p>
+
+<p>Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient
+des couples qui semblaient désirer la solitude.
+Au fond, il n’y avait plus personne. Une
+lumière de gaz jaunissait les murs ; et on y sentait
+l’odeur des bureaux. Toute la paperasserie municipale
+dormait derrière ces petites portes, le long
+de la galerie : bureau des décès, bureau des mariages,
+bureau des naissances. Puis ici, c’était l’échancrure
+géante, le vide qu’éclairaient des fanaux
+à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture
+aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales,
+qui procédaient par angles droits, se déroulaient
+dans une pente si douce, qu’on les voyait se multiplier
+à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges
+et profondes les marches semblaient sans poids ;
+on eût dit qu’elles s’accrochaient à l’espace par les
+fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du
+bas en haut, dessinait ainsi comme une grecque
+brodée en noir sur le blanc des dalles.</p>
+
+<p>— Montons, dit Madeleine extasiée.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa
+tomber la traîne de sa jupe, parce que, même dans
+la solitude, les femmes éprouvent parfois le désir
+d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles
+qui les regarderaient. En passant devant la
+première fenêtre qui ouvrait sur les jardins, ils
+s’aperçurent qu’il neigeait ; les arbres commençaient
+à s’esquisser en fins linéaments blancs, et
+silencieusement d’accord, Samuel et Madeleine
+s’arrêtèrent pour voir.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, Madeleine se détourna
+encore une fois pour s’assurer si d’en haut ni d’en
+bas il ne venait personne, puis elle prit au cou
+son mari.</p>
+
+<p>— Tu es triste, mon Sam !</p>
+
+<p>Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il
+la trouvait froide, ou futile ou coquette ; c’était
+parce qu’il ne devinait pas, parce que personne ne
+pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait
+à ses propres apparences ; elle ignorait sa vertu
+profonde. Elle portait, ou plutôt elle cachait ingénument
+sa force morale. Elle était méditative et
+se faisait voir frivole ; elle était grave et paraissait
+légère, et quelquefois, des journées entières aux
+côtés de son mari, elle étouffait ses tendresses
+sans savoir pourquoi : elle avait peur… elle croyait
+que cela valait mieux ainsi.</p>
+
+<p>Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce
+doigt de vin qui lui avait passé dans le sang, elle
+se sentait la langue toute déliée ; mais c’était surtout
+ce décor qui la grisait : l’escalier princier, la
+vue du jardin sous la neige, tout le théâtral qui
+exalte. Loin de leur maison, des choses quotidiennes
+et matérielles qui marient à la longue les
+époux dans les intérêts vulgaires de la vie bien
+plus que dans l’amour, ils retrouvaient les suavités,
+lointaines déjà, de leurs fiançailles.</p>
+
+<p>— Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en
+aller avec tous ces hommes, quand tu m’avais
+refusé, à moi.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, mon Dieu ! répondit-elle, les
+yeux tout de suite humides, je t’ai chagriné, toi !
+moi qui voudrais ne faire mal à personne !</p>
+
+<p>— Avais-tu honte de moi ? demanda-t-il âprement.</p>
+
+<p>Il se souvenait souvent de la condition subalterne
+qui lui avait autrefois donné ces soubresauts
+d’orgueil blessé.</p>
+
+<p>— Oh ! mon grand homme ! peux-tu penser !</p>
+
+<p>Alors, elle fit un grand effort pour parler.</p>
+
+<p>— Tu veux savoir ? Tu ne vas pas te fâcher ?
+Eh bien ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? On le sait,
+tout le monde le sait : et c’est si simple, on n’y
+pense pas, entre mari et femme ! Mais si tu m’avais
+fait danser, tu comprends, cela se serait vu ; ou
+du moins, je connais des yeux qui l’auraient <i>vu</i>,
+qui nous auraient suivis, qui auraient cherché
+jusqu’à la pensée de ta main à ma taille, et ces
+yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas les
+attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu
+me regardes, Samuel ! Voyons, tu ne soupçonnes
+pas la vérité ? Tu ne t’es jamais aperçu de rien ?
+Oh ! ces hommes ! Tu ne devines pas que c’est
+le docteur Saltzen qui a un sentiment pour ta
+femme ?</p>
+
+<p>— Il te l’a dit ?</p>
+
+<p>— Oui, cher jaloux, c’est cela ; il me l’a dit ;
+il me l’a dit il y a sept ans, huit ans, et depuis,
+chaque fois que nous nous rencontrons, il me le
+répète. C’étaient des aveux subtils. — Comment
+t’expliquerai-je cela, quand à peine si je me l’explique
+moi-même ! Un jour, — je venais d’avoir
+treize ans, — j’avais tordu mes cheveux qui
+faisaient une tresse trop lourde ; le soir, il vint
+dîner chez notre père ; je vis qu’il regardait le
+chignon que je m’étais fait ; et ses yeux soudain
+eurent quelque chose qui me plut beaucoup, si
+petite fille que je fusse. C’était à table. En levant
+la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me
+regardait toujours. Je me souviens encore d’une
+autre circonstance où il me parut si singulier,
+mon Dieu ! C’était après la mort de ma grand’mère.
+Lors de notre malheur, il était en voyage ;
+à son retour, apprenant le chagrin que nous
+avions, il accourt à la maison ; j’étais tout en
+noir pour la première fois de ma vie. Le voilà
+entrant au salon, embrassant mon père, puis
+venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains,
+il me regarde et ne m’embrasse pas… Je me suis
+bien longtemps demandé ce qu’avait signifié,
+dans ce moment-là, l’expression de ses yeux :
+deux gouttes d’eau de mer, vivantes, magnétiques,
+qui changent soudain, et c’est une âme inconnue
+qu’on a devant soi ! — Depuis, je me suis expliqué…</p>
+
+<p>Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant
+la rampe, regardait le jardin devenir féerique.
+La jeune femme s’arrêta, perdue une
+minute dans les souvenirs du passé. Toute une procession
+de choses nuageuses passait devant elle ;
+des robes qu’elle avait eues, des paysages dans
+lesquels elle s’était promenée, des dentelles qu’elle
+avait brodées, mais tout cela l’éloignait de son
+sujet ; elle se reprit :</p>
+
+<p>— Pauvre oncle Wilhelm ! Je lui ai fait un jour
+le chagrin de me fiancer à toi. Il n’a pas fait d’esclandre,
+souviens-t’en ; pas même le traditionnel
+voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement ;
+il nous a vus nous aimer ; il a été bon
+et affectueux pour toi ; et c’est seulement quand
+nous sommes revenus de Hansen, après un mois,
+que tu m’as dit : « Comme il grisonne depuis quelque
+temps, ce pauvre docteur ; il devient tout à
+fait vieillard. » Te rappelles-tu ?</p>
+
+<p>— Je me rappelle, fit Wartz.</p>
+
+<p>— Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser,
+continua Madeleine. Il se contente, pour son
+lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et je
+t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une
+femme : sentir cette affection poétique qui ne s’est
+jamais traduite que par d’insaisissables preuves,
+deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat… Un
+jour aussi, tu auras cinquante ans, et je ne respirerai
+plus que le parfum de ton esprit.</p>
+
+<p>A ce mot, il se tourna vers elle ; c’était vraiment
+un trait de son âme qu’il avait reconnu là,
+son âme charmante tournée vers le mystère, vers
+de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire
+ordinairement. Pour ce mot-là, toute la méchante
+colère qu’il avait eue un instant contre Saltzen
+tomba.</p>
+
+<p>— Tu voudrais donc me voir cinquante ans
+comme l’oncle Wilhelm, dis ?</p>
+
+<p>Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler ; il lui
+venait un flot de vocatifs passionnés pour lui répondre.
+A la fin, elle se mit à rire, tout simplement :</p>
+
+<p>— Oh ! Samuel, tu dis des choses !…</p>
+
+<p>— Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz,
+que tu jouisses du culte d’un autre. Cependant,
+je n’en veux pas à Saltzen ; c’est un vieux sentimental,
+de ceux qui ne prêtent pas au tragique ;
+et avec cela une nature très vénérable. Je l’estime
+plus avec son ironie factice que tous mes autres
+amis ensemble. Il ne faudrait pas… Ma petite
+Madeleine, songe comme la coquetterie serait
+cruelle avec lui.</p>
+
+<p>Madeleine soudain le regarda, les prunelles
+métallisées ; sa lèvre se fit tombante, elle boudait.</p>
+
+<p>— Quand ai-je été coquette ? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre
+lentement. Coquette, elle qui venait à l’instant de
+refuser au vieil ami la danse qu’il lui demandait !
+coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous
+ses artifices délicats à transformer en douce
+amitié paternelle ce caprice d’arrière-saison !
+Mais il en était toujours ainsi : on méconnaîtrait
+éternellement son cœur ! on se tromperait à sa
+grâce involontaire ! Elle-même s’assombrit sous
+l’injure, croyant avoir, peut-être, trop épanoui sa
+jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari
+se mit à la suivre ; ils s’en retournèrent vers le
+bal. Elle marchait à côté de lui, souffrant, souffrant
+si fort que les battements de son cœur lui faisaient
+mal.</p>
+
+<p>— Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux
+m’étudier.</p>
+
+<p>— Cette confession ! murmurait Wartz, dans
+un coin de l’hôtel de ville, une pareille nuit !</p>
+
+<p>— Quelle heure est-il ? reprit la jeune femme, je
+voudrais m’en aller.</p>
+
+<p>Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée
+lourdement au fond de son âme profonde, et elle
+y avait retrouvé le sérieux de sa vie morale, sa
+préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie
+conjugale qu’elle cherchait, sa conscience.</p>
+
+<p>Comme ils prenaient congé de M. Furth et de
+tout le groupe de la presse qui s’était rassemblé
+pour demander à Samuel l’article d’inauguration
+de la campagne à entreprendre, on entendit une
+voix qui disait :</p>
+
+<p>— Docteur, présentez-moi donc à monsieur le
+délégué Wartz.</p>
+
+<p>Samuel se retourna brusquement. Saltzen était
+derrière eux, et à ses côtés, un homme jeune,
+d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance ; l’expression
+de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire,
+était cachée sous une grosse moustache
+blonde ; au-dessous des tempes rondes, élargies par
+la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire
+peu plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses,
+et pleins aussi de feu et d’intelligence.</p>
+
+<p>Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace,
+et, hautain comme il l’était parfois si élégamment,
+il dit :</p>
+
+<p>— Wartz, je vous présente monsieur Bertrand
+Auburger.</p>
+
+<p>— Un de vos admirateurs, monsieur le délégué,
+interrompit l’inconnu.</p>
+
+<p>Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des
+sentiments au travers duquel il voyait souvent
+les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le
+geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain
+Saltzen. Il tendit la main à l’homme avec un
+froid : « Très enchanté, monsieur. » Mais celui-ci
+insista :</p>
+
+<p>— On ne vous a pas encore entendu à la tribune,
+ce qui ne saurait tarder, je pense, monsieur
+le délégué ; mais je vous ai suivi lors des réunions
+électorales au Faubourg, et, là, je puis dire
+que je vous ai connu ; oui, monsieur, connu au
+sens le plus profond du mot.</p>
+
+<p>Cet individu parlait vraiment d’une manière
+frappante ; on eût dit un professionnel de la
+parole : il choisissait ses formes, il accentuait à
+souhait, et toute son attitude soulignait l’expression
+même de ses mots. Il conquit soudain l’attention
+de Wartz.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée,
+j’avais appris déjà à vous connaître, poursuivit-il ;
+et la manière dont on y parlait de vous m’avait
+fait désirer bien vivement l’honneur de vous être
+présenté.</p>
+
+<p>— Vous me flattez beaucoup trop, monsieur.</p>
+
+<p>Et quand Samuel Wartz disait cette formule,
+on sentait son désir d’arrêter effectivement ce
+flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance d’impression,
+l’homme la saisit, subtile comme elle
+était, et, sous le même style, il fit dévier le cours
+de sa pensée.</p>
+
+<p>— Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais
+votre sympathie, n’est-ce pas, aux personnes que
+vous avez acquises à vos idées ? Les Idées ! c’est
+par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée
+en elles des amitiés. Je ne suis, moi, monsieur,
+qu’un obscur, mais c’est un titre devant vous,
+c’est un titre d’être un obscur devant le républicain
+Wartz.</p>
+
+<p>Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main
+une seconde fois.</p>
+
+<p>— Vous me trompez, monsieur, vous ne devez
+pas être un obscur.</p>
+
+<p>Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire,
+le vieil ami Saltzen qui prit affectueusement
+Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose
+d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait
+maintenant d’avoir parlé. Il y aurait dans l’amitié
+des deux hommes, désormais, la petite tache qui
+dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir.</p>
+
+<p>Le docteur disait :</p>
+
+<p>— Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre
+courtoisie près de cette canaille d’Auburger.
+Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché
+cette présentation. C’est le dernier individu que,
+de mon chef, je vous eusse fait connaître.</p>
+
+<p>— Qui est-ce enfin ?… demanda Wartz, en
+quittant le docteur pour aller enfiler son pardessus.</p>
+
+<p>La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer
+l’âme de son mari jusque dans le ton de sa voix,
+connut rien qu’à ce mot : « Qui est-ce ? » combien
+il était troublé et ravagé intérieurement.</p>
+
+<p>— Un intrigant, répondit Saltzen, un homme
+qu’on ne voit pas. Pour se faire inviter ce soir, il
+aura imaginé les pires bassesses, et par-dessus le
+marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée
+de payer la location.</p>
+
+<p>On faisait souvent au démocrate amateur
+qu’était l’oncle Wilhelm le reproche d’incorrigible
+aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné, qui,
+en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des
+doigts pour ne point froisser sa manchette, ne
+pouvait se retenir, songeait Wartz, de juger toujours
+un peu les gens sur leur mise. Du moins, la
+mauvaise humeur du jeune mari, qui avait une
+bien autre source, prit-elle âprement ce grief.</p>
+
+<p>— Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle
+pourtant familièrement de Nathée, lequel est le
+plus authentique baron du royaume, monsieur
+Saltzen.</p>
+
+<p>Saltzen se mit à rire.</p>
+
+<p>— Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président
+qui l’a mis à la porte au bout de quinze
+jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble
+que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est.
+Écoutez ceci : Nathée m’a certifié qu’entre autres
+professions, — car il en exerce plusieurs, paraît-il, — ce
+personnage a celle de lancer à la Bourse
+les fausses nouvelles au profit d’honorables spéculateurs.</p>
+
+<p>— Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur,
+dit Wartz.</p>
+
+<p>Et il emmena sa femme.</p>
+
+<p>Ils traversèrent une dernière fois le péristyle.
+L’orchestre avait repris la valse <i>Béatrix</i>. C’était
+la pensée de la Reine qui emplissait de nouveau
+tout l’édifice. Madeleine songea, avec une sorte
+de compassion, à cette Reine que minait le grand
+souci du trône, et qui devait quand même rester
+jusqu’au jour dans cette fête, prisonnière de toutes
+ces femmes folles, grisées de plaisir. Mais cette
+fois, ses lèvres ne fredonnèrent plus l’air de la
+valse. Au dehors, la place de l’Hôtel-de-Ville
+s’étendait toute blanche, et la statue du roi Conrad
+s’y dessinait en noir. On y entendait par intervalles
+les coups d’archets plus aigus des violons de
+l’orchestre, et il y régnait une demi-lueur, venue
+des grandes fenêtres illuminées de la façade. Wartz
+et sa femme retrouvèrent leur coupé qui les emporta
+dans une course ouatée de neige.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="xsmall">« CETTE CANAILLE D’AUBURGER »</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Deux jours après le bal, Samuel Wartz, à sa
+table de travail, achevait un article pour le <i>Nouvel
+Oldsburg</i>, quand il reconnut, dans le coup
+frappé à sa porte, la main de la petite servante
+Hannah. Et lorsqu’il lui eut dit d’entrer, ses yeux
+s’éclairèrent de sympathie pour cette enfant, dont
+l’étroit corsage noir et le tablier blanc se montraient
+timidement contre le chambranle.</p>
+
+<p>— Un monsieur Auburger demande Monsieur.
+Monsieur peut-il le recevoir ?</p>
+
+<p>— Qu’il vienne ! dit Samuel, sans hésiter.</p>
+
+<p>A quoi tient l’orientation de certaines destinées !
+Il avait suffi, pour que cet individu équivoque
+vainquît la répugnance de Wartz, que le docteur
+le décriât dans une heure délicatement critique.
+Wartz avait beau dire, il gardait rancune au vieil
+ami. Ce n’était ni de la haine, ni de la jalousie, à
+peine un regret vague, une simple tristesse, corollaire
+de leur rivalité mystérieuse, comme sa fureur
+eût été celui de l’offense réelle. Mais c’était
+quand même une barrière entre eux. Saltzen n’était
+plus déjà l’arbitre qu’on écoute aveuglément.</p>
+
+<p>« Si cet homme est besogneux et qu’il me demande
+de l’aider, songeait-il, je l’aiderai. Le vrai
+citoyen républicain doit agir de la sorte, sans trop
+juger. »</p>
+
+<p>Pour lui, la République était une religion dont
+il adorait la morale maternelle, et que Saltzen
+ne suivait pas assez strictement à son gré.</p>
+
+<p>Au même instant, Auburger entrait : il s’avançait
+obséquieux, d’une main tenant son chapeau un
+peu en arrière, de l’autre lissant sa moustache…
+Wartz devina que cette moustache devait être pour
+l’homme son trait le plus précieux, tout son physique.
+Un rayon de soleil modelait son front, son
+crâne nu et rond de blond faisait cligner ses
+yeux.</p>
+
+<p>— Monsieur le délégué, pouvez-vous m’accorder
+une heure ?</p>
+
+<p>L’étrangeté du personnage était dans ce mélange
+d’humilité et d’autorité. Il y avait de la servilité
+dans son attitude, et il venait s’installer pour
+causer une heure avec un homme dont les instants
+étaient quelque chose de sacré. De même, l’autre
+soir, il avait mitigé de compliments de valet une
+sorte de camaraderie philosophique. On le sentait
+posséder également les deux forces qui conquièrent
+les hommes, la flatterie et l’ascendant moral, et
+il s’en servait simultanément avec une mesure incomparable.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous, monsieur, dit Wartz.</p>
+
+<p>Quand on est enfant, la curiosité vous mène
+parfois en des excursions périlleuses où l’on ne se
+lance qu’en tremblant, sachant le danger, et le
+bravant pour la passion de voir. Samuel Wartz,
+à cette minute, agissait en enfant curieux. Trop
+intelligent pour ne point pressentir la force de cet
+être qu’il eût été prudent de mettre sur-le-champ
+hors de chez lui, il ne résista pas à ce désir d’excursion
+morale chez un spécimen humain si intéressant.</p>
+
+<p>Auburger commença :</p>
+
+<p>— Ainsi que je vous le disais l’autre jour, monsieur
+le délégué, j’ai réellement commencé à vous
+connaître durant la campagne qui a précédé votre
+élection. Je me suis attaché à votre caractère et
+j’ai conçu le dessein de me dévouer à votre œuvre.
+Nous manquons d’orateurs à la Délégation. Il y a
+bien monsieur Saltzen qui possède si parfaitement
+sa langue, car il possède sa langue comme personne ;
+mais justement, cette correction, cette impeccabilité…
+enfin, vous me comprenez, monsieur le délégué,
+ce n’est pas le tribun au sens vrai du mot.
+Vous me pardonnez ma franchise ? le tribun, c’est
+vous. Ah ! je vous ai vu, un soir que vous parliez
+aux tisseurs, dans la salle de l’ancien théâtre, au
+faubourg. Laissez-moi vous rappeler ce souvenir.
+Vous avez eu la plus tragique, la plus superbe des
+incorrections. Je vous vois encore debout à la
+petite table devant la scène, bien en lumière.
+J’étais dans un coin de la salle ; on y faisait un
+bruit assourdissant ; vous vous souvenez ? Le petit
+archiduc avait alors le croup, les journaux racontaient
+les veilles de nuit que faisait la Reine près
+de son enfant, ses crises de désespoir, tout le tralala
+sentimental, enfin. Cela avait créé un très fort
+mouvement dans l’opinion ; on en était venu à
+ne vous permettre plus d’énoncer jusqu’au bout
+vos idées républicaines. Que voulez-vous ! il y
+aura toujours cela, l’emballement pour la femme !
+Et je vous voyais remuer les lèvres, sans voix dans
+le vacarme. Vous étiez devenu très pâle, monsieur
+le délégué, et l’on sentait sourdre en vous la colère.
+Tout à coup, d’un cri d’orateur, vous avez dominé
+le bruit. De vos bras croisés, l’un a quitté l’autre,
+lentement, — ah ! ce geste du bras en avant, ce
+geste magnétiseur qui cueille les esprits ! — « Vous
+avez beau hurler et m’assourdir, disiez-vous, j’entends
+toujours vos cœurs aimer sourdement la
+république ! » On s’est tu. Vous aviez été prodigieux.
+Eh bien, votre talent est tout dans ce
+mot-là : « J’entends vos cœurs aimer… » On n’entend
+pas des cœurs aimer, n’est-ce pas, monsieur
+le délégué ? Entendre des cœurs ! qu’est-ce que
+cela signifie ? Voilà ce que monsieur Saltzen n’aurait
+jamais dit — et vous avez été magnifique. On
+vous aurait élu rien que pour ce mot-là, et on aurait
+eu raison, car il montre votre tempérament ;
+et le bouleversement qui s’apprête, vous le tenez
+dans votre main.</p>
+
+<p>Samuel n’avait jamais entendu de quémandeur
+parler de la sorte. Ce verbiage le stupéfiait. Il se
+tut, n’ayant pas encore trouvé sur quel ton il convenait
+de répondre à cet homme.</p>
+
+<p>— J’ai eu l’idée de me vouer à vous, de me
+mettre tout à votre service. Je vous ai observé, je
+me suis informé, j’ai su que vous n’aviez personne.</p>
+
+<p>— Personne ? demanda Wartz.</p>
+
+<p>— Quelqu’un de confiance, expliqua-t-il. Monsieur
+Braun a <i>quelqu’un</i>. Monsieur de Nathée a
+<i>quelqu’un</i> — ayant été secrétaire chez lui, je vous
+le donne sous le sceau du secret ; — le duc de Hansegel
+a <i>quelqu’un</i>, il en a même <i>plusieurs</i>.</p>
+
+<p>Il se mit à rire d’un air très camarade en regardant
+Wartz.</p>
+
+<p>— Mais oui, tous ces gens-là ont <i>quelqu’un</i>.
+Strasberg, le délégué royaliste, Schwartz, Wallein,
+et ceux de la province donc ! Que voulez-vous,
+un délégué ne peut pas tout faire, et pourtant,
+vous détenez une puissance telle, le moindre de
+vos actes peut avoir une portée si profonde, si
+lointaine, qu’il vous faut tout savoir, vivre, si je
+puis dire, un doigt posé sur les frémissements de
+la nation, comme le médecin qui palpe l’artère du
+malade… Je serai, moi, ce doigt perdu dans la
+foule, qui la scrute invisiblement, et je vous transmettrai
+jour par jour ses fluctuations, ses émotions
+diverses. L’agent du délégué a aussi un autre
+rôle, un rôle actif et inverse du premier ; il insinue
+dans le peuple l’action du Maître, — il employait
+ce mot « Maître » pour la première fois, avec l’opportunité
+et l’habileté d’un être qui s’entend à
+prendre les autres — du Maître qui ne saurait travailler
+la masse de ses propres mains, qui ne possède
+que le noble, mais trop délicat instrument de
+la parole.</p>
+
+<p>Wartz ne pouvait s’empêcher d’admirer l’art
+avec lequel était présentée cette fonction méprisée,
+mais il se ressaisit assez pour dire :</p>
+
+<p>— Ce ministère secret, avec ce qu’il comporte
+de clandestin et d’inavoué, me déplaît, monsieur ;
+je vous remercie, je ferai de mon œuvre ce que j’en
+pourrai faire, mais seul.</p>
+
+<p>En disant cela, il s’était levé pour congédier
+l’homme ; mais ce fut alors que celui-ci lui apparut
+sous sa figure véritable, car il restait immobile,
+souriant, souriant comme ceux qui connaissent
+leur force et qui dominent les autres, même
+d’en bas.</p>
+
+<p>— Monsieur le délégué, je ne vous suis pas
+utile, je vous suis nécessaire. Vous reviendrez sur
+ce mot-là.</p>
+
+<p>Wartz se tut. Il n’osait plus mettre à la porte
+cette intelligence.</p>
+
+<p>— Vous désirez me voir partir, monsieur le délégué ;
+mais je ne suis pas, je ne puis pas être un
+homme qu’un geste froisse ; tout ce que je puis
+faire, c’est de comprendre. Apprenez d’aventure,
+par ceci, quels services au besoin je peux vous
+rendre.</p>
+
+<p>— Je comprends, dit Wartz, vous êtes de ceux
+qui les rendent tous.</p>
+
+<p>Il avait beau se montrer hautain, l’autre l’intimidait ;
+et il ne pouvait dire toute sa colère.</p>
+
+<p>— Permettez-moi de vous parler simplement,
+reprit Auburger. Je ne joue pas la comédie devant
+vous, monsieur le délégué ; vous ne souffririez
+pas que je me donne à vous pour un homme
+d’honneur ; le métier pour lequel je me propose
+ne le comporterait pas ; tout le monde n’a pas le
+moyen de rester homme d’honneur. Je me suis
+marié à vingt ans, et j’ai sept enfants qui se nourrissent
+chaque jour d’autre chose que de l’honneur
+de leur père. Si nous avions dû conclure un
+engagement, je vous aurais même confié qu’à
+Hansen, j’ai subi, il y a cinq ans, une condamnation
+pour abus de confiance — cela, pour vous
+autoriser à ôter devant moi la clef de votre coffre-fort.
+Les scrupules et les délicatesses sont un luxe
+comme un autre ; combien de gens doivent se contenter
+de les apprécier chez leurs voisins ! Je vous
+sais bon ; si je vous racontais certaines histoires
+de ma vie, les larmes vous viendraient peut-être
+aux yeux. Vous êtes législateur, avant peu vous
+serez célèbre par votre loi…</p>
+
+<p>— Ma loi ?</p>
+
+<p>Auburger souriait toujours, implacablement.</p>
+
+<p>— Vous savez bien que je n’ignore rien, monsieur
+le délégué. Eh bien ! si vous êtes législateur,
+vous n’êtes pas le code. Vous n’avez pas la
+rigueur d’un principe ; de ce que j’ai une fois volé — et
+dans quelles circonstances, mon Dieu ! — vous
+n’allez pas, avec une intransigeance enfantine,
+me tenir pour un monstre. Non, je ne suis
+pas un monstre, ce que je peux être seulement…
+et voilà !</p>
+
+<p>Wartz s’applaudissait de s’être modéré tout à
+l’heure ; il savait gré à ce pauvre être d’exprimer
+et de développer l’évolution vers la pitié qu’il sentait
+précisément naître en lui-même. Il ouvrit
+son portefeuille.</p>
+
+<p>— Je n’ai le droit de juger personne, dit-il ;
+mais on a toujours celui d’aider tout le monde ;
+prenez ceci, et que ce soit fini entre nous.</p>
+
+<p>Cet Auburger, sur qui l’argent devait exercer
+une telle attirance, était bien puissant sur lui-même,
+car il tira de sa poche deux ou trois pièces
+d’or qu’il montra.</p>
+
+<p>— Pas aujourd’hui, monsieur le délégué ; je
+n’en ai pas besoin. Peu de personnes m’ont parlé
+comme vous ; je vous remercie. Mes ressources
+peuvent encore durer quelques semaines. Après,
+je serai sans rien. C’est pourquoi j’étais venu vous
+trouver ; vous m’auriez appointé au chiffre que vous
+auriez voulu. On m’a bien proposé de me présenter
+chez Hansegel ; il aurait de l’ouvrage
+pour moi. Le duc possède une police près de laquelle
+la police nationale n’est qu’un jeu. Je crois
+que je lui servirais beaucoup, sans me flatter.
+Vous savez ce que je suis, monsieur le délégué,
+un homme de peu, certes ! et je ne vais pas poser
+devant vous pour l’individu désintéressé. Si le duc,
+qui est le pseudo-roi de Poméranie, m’offrait le
+moyen d’élever ma famille comme je le veux, je
+me louerais à lui sans trop hésiter ; mais, outre que
+nous touchons à la fin de la dynastie, et que Hansegel
+n’en a pas pour longtemps, j’aurais fait avec
+plus de goût le service de la République. Je vous
+demande pardon… je suis un triste adepte, et la
+conquête de mon opinion ne doit guère vous flatter,
+mais cela me fait plaisir de pouvoir être franc avec
+quelqu’un, par hasard. Aujourd’hui, je me suis
+montré à vous, tel que personne ne m’a jamais vu.
+Je sens pourtant le dégoût que je vous inspire.</p>
+
+<p>Il souriait toujours. Wartz dit :</p>
+
+<p>— Pas de dégoût ; seulement nous ne pouvons
+pas, nous ne pourrons jamais nous entendre, et
+tous ces discours sont inutiles : ma décision est
+prise.</p>
+
+<p>Il parlait ainsi, parce qu’il était passionnément
+attaché à la pureté de l’idée républicaine, et qu’il
+ne pouvait rien souffrir qui entachât son œuvre ;
+mais, au fond, il se sentait une indulgence extrême
+d’intellectuel pour celui dont tout le monde disait :
+« Cette canaille d’Auburger ». L’autre n’était pas
+homme à laisser passer cette faiblesse sans en
+tirer profit ; il ne parlait pas encore, il se taisait,
+et ses yeux, furtivement, faisaient un rapide et
+minutieux inventaire de ce cabinet de travail :
+le grand bureau à quatre pieds tordus dont il
+ne voyait que le dos, la bibliothèque vitrée, à
+grands pans de noyer uni, la table du fond, au-dessus
+de laquelle était installé le téléphone, les
+chaises tout en cuir bourré ; pas un objet de luxe,
+pas un bibelot. Et cette simplicité était touchante,
+voulue par ce jeune riche qui en faisait
+l’expression de sa foi philosophique.</p>
+
+<p>— Monsieur le délégué, un jour viendra où il
+vous faudra vous rendre à ce que je vous propose,
+si vous désirez la communion absolue avec
+la nation dont vous dirigez la pensée, si vous
+voulez aussi vous défendre contre vos adversaires.
+Vous oubliez que vous êtes en pleine lutte. Ainsi
+je vais vous dire une chose qui vaudrait fort cher
+si vous me l’achetiez… Je ne veux pas me donner
+des airs de désintéressement, j’agis en cela comme
+le commerçant qui allèche la clientèle par un spécimen.</p>
+
+<p>Il souriait toujours, prenant à pleines mains sa
+moustache qu’il rectifiait à droite et à gauche.</p>
+
+<p>— Votre loi…</p>
+
+<p>— Ma loi, toujours, dit Wartz qui tressaillait
+chaque fois à ce mot.</p>
+
+<p>C’était la chose de ses rêves, qui lui était chère
+comme un amour secret, la chose qu’il voulait
+garder mystérieuse, à laquelle les étrangers ne
+pouvaient toucher sans indélicatesse.</p>
+
+<p>— L’instruction obligatoire ; eh bien ! quelqu’un
+vous a volé votre conception, quelqu’un du
+parti libéral ; voulez-vous que je le nomme ?…
+Wallein… Lui aussi a préparé son projet ; la chose
+va éclater d’ici quelques semaines. Ce sera un coup
+de théâtre. Vous le savez comme moi, monsieur
+le délégué, si la monarchie pouvait être sauvée,
+à l’heure où nous sommes, elle le serait par le parti
+libéral. Ces gens-là en ont pour tout le monde ;
+ils savent défendre la Reine tout en se rendant
+fort acceptables à la majorité des républicains.
+Voyez-vous leur triomphe, s’ils vous devancent en
+créant cette loi qui est l’essence même de l’esprit
+démocratique. Vous ne me croyez pas, monsieur
+Wartz ? Vous imaginez que je vous fais là un conte ?
+Écoutez… Le président de Nathée en sait là-dessus
+plus long que nous. Il est actuellement onze
+heures ; monsieur de Nathée prend son déjeuner.
+Téléphonez chez lui, à brûle-pourpoint, demandez-lui
+si le délégué Wallein ne l’aurait pas pressenti au
+sujet de sa loi. Parlez comme un homme sûr de son
+fait, et vous me direz ensuite si je suis mal informé.
+Allons, monsieur le délégué, je vous en prie.</p>
+
+<p>Wartz était atterré. Il ne pouvait douter de la
+catastrophe ainsi annoncée par Auburger. Il revoyait
+Wallein, comme à chaque séance de la Délégation,
+toujours agité au-dessus de son bureau,
+interrompant tout le monde. « Monsieur Wallein,
+suppliait à chaque instant l’aimable Nathée, laissez
+parler, je vous en prie. » C’était la phrase la plus
+accoutumée des séances. Un homme sympathique,
+à coup sûr, mais lui prendre sa loi !…</p>
+
+<p>— Allons, monsieur le délégué, faisait Auburger
+qui le poussait doucement vers l’appareil téléphonique, — assurez-vous,
+assurez-vous.</p>
+
+<p>Wartz eut un haut-le-corps, et se dégagea.</p>
+
+<p>— Eh ! pour qui me prenez-vous ? Tendre un tel
+piège ? J’irai voir Nathée.</p>
+
+<p>Il tremblait de colère et d’émotion contenue.
+Mais Auburger, avec une familiarité tranquille, lui
+posant une main sur l’épaule et lui présentant de
+l’autre le récepteur de l’appareil :</p>
+
+<p>— Il ne s’agit point présentement de procédés
+délicats. Comment ! tous ces gens s’entendent pour
+ruiner votre œuvre, et vous parlez de visite de
+politesse ! Si j’avais une parole d’honneur, je vous
+la donnerais : ce que j’avance est vrai ; et je
+veux pourtant que vous sachiez que je ne vous
+trompe pas. Un piège à Nathée ! Ah ! grands dieux !
+la belle affaire ! Cet homme n’a pas fait tant de
+façons quand il s’est agi de vous laisser rouler par
+Wallein ! Appelez le président, monsieur le délégué.</p>
+
+<p>Sa loi !… On dirait désormais la loi Wallein !
+Samuel se sentit tout à coup si déprimé qu’il trouva
+bon de s’abandonner à ce repris de justice dont il
+sentait la puissance occulte. Il appela Nathée.</p>
+
+<p>Alors, dans le bureau silencieux, s’engagea le
+dialogue avec <i>celui qui n’était pas là</i>. On n’entendait
+pas un souffle : là-haut, seulement, ce
+petit oiseau de Madeleine qui chantait, la voix
+assourdie dans les soies de sa chambre. La tiédeur
+d’un soleil de janvier chauffait la mousseline des
+rideaux. Auburger, sans un mouvement, regardait
+l’appareil. Cet homme était capable d’une
+seule passion vraie, celle qui le brûlait invisiblement
+à cette minute, devant cette boîte minuscule,
+ce joujou qui parlait, et qui en parlant faisait sa
+destinée. Que le baron de Nathée eût la souplesse
+de se dérober aux questions de Wartz, qu’il niât
+les intentions du délégué Wallein, et l’autorité
+brutale qu’Auburger se sentait déjà prendre sur
+le jeune politique s’évanouissait.</p>
+
+<p>Wartz demandait :</p>
+
+<p>— Monsieur le président, quel jour monsieur le
+délégué Wallein doit-il déposer son projet de loi ?</p>
+
+<p>Et la petite chose merveilleuse, à l’oreille du
+jeune homme, répondait des mots qu’Auburger
+n’entendait pas.</p>
+
+<p>Wartz reprenait :</p>
+
+<p>— Je réclame seulement ceci de votre amitié :
+connaître le jour exact.</p>
+
+<p>Et tout le trouble, le désarroi du malheureux
+Nathée, ce bel homme sans conscience bien
+ferme, qui ne demandait qu’à entretenir des amitiés
+partout, et qui devait présentement perdre la
+tête, vibrait dans cette petite machine parlante au
+creux de la main de Wartz.</p>
+
+<p>Puis vinrent des phrases sans clarté pour Auburger, — ces
+phrases du téléphone, qui éclatent
+seules, veuves de leurs réponses, qui ont quelque
+chose de fou dans leur intonation sans écho :
+« Oui, monsieur le président… Absolument !…
+Croyez bien que je n’en puis douter… A votre
+cabinet, dès la séance de tantôt. »</p>
+
+<p>Wartz replaça le récepteur et se tourna vers
+Auburger. Celui-ci continuait de sourire, à tout
+hasard. Les gens de son espèce peuvent avoir
+aussi des battements de cœur, mais ce sont là des
+accidents dont personne ne s’aperçoit.</p>
+
+<p>— Monsieur Auburger, vous m’avez rendu un
+grand service.</p>
+
+<p>Et, rien qu’à la façon dont Samuel dit ce mot,
+M. Bertrand Auburger, devenu soudain un personnage
+nouveau, comprit qu’il avait là un homme
+à lui, et qu’il pouvait maintenant s’en aller. Par
+dilettantisme, peut-être, il s’accorda le plaisir de
+mesurer la possession acquise.</p>
+
+<p>— Ne parlons pas de cela ! monsieur le délégué.
+Dites-moi seulement ceci : désormais, quand
+j’aurai appris quelque nouvelle, devrai-je en apporter
+la primeur chez Hansegel ou chez vous ? Comment !
+vous hésitez encore ? Toujours des scrupules
+de loyauté ! Mais, je ne suis, moi, qu’un
+instrument, je suis le téléphone de la foule, je
+transmets au maître qui me loue…</p>
+
+<p>— Cela suffit, monsieur, dit Samuel, vous reviendrez
+demain soir me renseigner sur ce qui se dit
+en ville, car on y parlera sans doute beaucoup.
+Combien vous dois-je ?</p>
+
+<p>Il était écrit que, jusqu’au bout du colloque, ce
+génial cabotin trouverait à chaque opportunité
+le mot de la situation. Il sut, à ce moment, faire la
+plus belle sortie du monde :</p>
+
+<p>— Non, monsieur le délégué, pas d’argent ; je
+n’étais pas dans l’exercice de mon métier ; demain,
+oui, je serai votre policier que vous paierez ; aujourd’hui,
+je suis votre obscur admirateur ; je vous
+ai rendu service, je suis tout récompensé. Excusez-moi,
+j’ai si peu l’occasion d’être désintéressé !</p>
+
+<p>A cette superbe phrase, il perdit environ le
+quart des appointements secrets qu’il touchait
+chaque mois au service du duc de Hansegel, mais
+il y gagna de laisser Wartz sous une impression
+trouble à son sujet : une impression mitigée de
+défiance, d’admiration et de pitié.</p>
+
+<p>Quand la porte du cabinet se fut refermée sur
+l’agent politique, qu’on entendit son pas se perdre
+sur la neige craquelante du jardin, et qu’il eut
+franchi la grille ouverte sur la grande rue du faubourg,
+Samuel vint retomber à son bureau, le front
+dans la main, absorbé et comme anéanti. Et,
+tout à coup, à son teint bilieux, le sang se mit
+à monter si vif, qu’il rougit : il rougit aux pommettes,
+au front, comme les femmes. Il avait
+honte. C’était la première fois que, dans sa vie, se
+mêlait à l’honorabilité extérieure quelque chose
+d’inavoué, ce qu’avec un sens de mépris on appelle
+« les dessous » des existences publiques. Jusqu’alors,
+il n’avait jamais manqué de se conformer dans
+le secret de sa conscience à l’idéal d’irréprochable
+dignité dont il faisait profession. Mais c’était fini
+de ce matin-là, les jours de rêve où il avait servi
+son idée dans un culte si pur, si délicieux. La
+période de l’action commençait ; la fatalité le
+prenait et l’armait de fougue, d’énergie, et surtout,
+triste mystère ! du désir féroce des luttes. On
+n’a jamais vu qu’un soldat fût un moraliste. Le
+mouvement national politique qui avait pétri son
+âme lui créait, à l’heure voulue, la sereine et monstrueuse
+implacabilité du conquérant. Désormais,
+quand une à une se dresseraient, en obstacles devant
+son œuvre, les sensibilités de sa conscience, il
+sabrerait tout, fatalement.</p>
+
+<p>Madeleine entra, fraîche coiffée, en tunique du
+matin, des dentelles au col et aux bras, l’ossature
+frêle du visage toute mangée par ses longs yeux
+tendres, comme on en peint aux femmes de théâtre.</p>
+
+<p>— Quoi de nouveau, Sam ?</p>
+
+<p>Elle avait reconnu Auburger au passage, tout
+à l’heure.</p>
+
+<p>— Rien de nouveau, fit le mari sans hésiter
+devant le mensonge.</p>
+
+<p>Elle s’en fut attiser le feu :</p>
+
+<p>— J’ai grondé Hannah ce matin ; j’en ai du
+remords ; vraiment cette petite fille nous sert
+bien, mais — est-ce que j’ai mauvais cœur,
+Samuel ? — cela m’irrite de voir sa tristesse et ses
+larmes continuelles. Qu’a-t-elle, en somme ? Pourquoi
+pleurer toujours ?</p>
+
+<p>D’un coup de la pincette, elle fit deux éclats de
+la bûche et tout flamba.</p>
+
+<p>— Elle mène chez nous la vie la plus heureuse
+qui soit. Ce qu’elle fait ici m’amuserait extrêmement.
+A dix-sept ans, ce n’est pas naturel d’être
+si peu gaie. Je n’aime pas les pleurnicheurs ; leur
+silence a toujours l’air de vous reprocher votre
+rire. Tu me trouves méchante, dis ? Je sais bien
+que la pauvre petite avait rêvé autre chose ; mais
+crois-tu qu’elle eût été plus heureuse d’enseigner
+l’alphabet aux petits enfants, dans une école perdue,
+au pays des mines ?</p>
+
+<p>C’était de là que venait Hannah, du pays des
+mines où l’on avait cultivé son intelligence pour
+en faire une future maîtresse d’école, jusqu’au
+jour où sa santé délicate ayant brisé les beaux
+projets, elle avait dû rentrer par violence dans la
+condition subalterne de sa naissance. C’est ainsi
+qu’elle faisait chez les Wartz office de femme de
+chambre, l’esprit plein d’une foule de choses dont
+on était à cent lieues de la croire occupée.</p>
+
+<p>A la minute même, elle ouvrit la porte, cachant
+dans la pénombre du vestibule ses yeux rougis,
+sous prétexte de laisser passer le docteur.</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen ! cria Madeleine.</p>
+
+<p>Le vieil ami arrivait en effet, ignorant et confiant,
+son pardessus ôté, pimpant comme un jeune
+homme dans son veston court, et si content du
+tour qu’il jouait au petit ménage !</p>
+
+<p>— Si vous saviez ! mon cuisinier a brûlé le rôti ;
+j’abhorre cela ; je viens donc m’inviter à déjeuner
+chez vous. Êtes-vous bien fâchés ?</p>
+
+<p>— Votre cuisinier a du génie, dit étourdiment
+Madeleine, il sait brûler les rôtis à point.</p>
+
+<p>— Merci, monsieur Saltzen, fit Samuel fort sincèrement.</p>
+
+<p>Il se sentait très aimé, presque comme un fils,
+par ce vieux garçon sentimental, et là, dans l’instant
+même, comme le docteur entrait et le regardait,
+il avait eu l’impression très vive de cette
+affection qui le tourmentait d’un rien de remords.
+Et pourtant il ne pouvait se retenir de l’observer,
+d’espionner jusque dans son cœur. Il le vit aller
+prendre sa place au feu, près de la jeune femme,
+tendre ses bottines à la chaleur, la tête au dossier
+du fauteuil, les mains croisées, silencieux un
+moment comme un homme qu’inonde un bien-être
+soudain. Puis Madeleine causa du bal, et le docteur,
+léger et rieur comme toujours, esquissait
+de ses mots d’esprit les silhouettes entrevues :
+le ministre de l’Intérieur au physique grotesque,
+une foule de délégués de la province, et Nathée
+qu’il ne nommait pas, mais qu’il figurait en simulant
+de sa longue main maigre un bonhomme, comme
+on en fait aux enfants, un bonhomme agité de courbettes
+et de saluts automatiques. Et les paupières
+de Saltzen, tout son visage, se ridaient de spirituelle
+ironie.</p>
+
+<p>Autrefois, Samuel eût renvoyé Madeleine pour
+se décharger dans l’âme de son vieux collègue de
+tout ce qui l’oppressait depuis une heure, mais il
+n’était plus tout à fait le même être qu’autrefois.
+Ce qui le rendait si froid et si fermé devant l’une
+des personnes qu’il estimait le plus au monde, ce
+n’était pas seulement la rancune née de leur rivalité
+sentimentale. Il était devenu inconsciemment
+défiant, et une force intérieure nouvelle le rendait
+libre de dédaigner les collaborations étrangères. Il
+méditait quelque chose de très hardi à quoi il
+n’associerait aucun de ses amis.</p>
+
+<p>Madeleine demanda tout à coup :</p>
+
+<p>— Avez-vous vu Hannah ?</p>
+
+<p>Cette jeune domestique était, pour son âme de
+maîtresse de maison, un sujet de scrupules continuels.
+Elle se reprochait de n’apprécier pas assez
+son service, sa vertu même, de s’agacer à sa vue
+sans compatir au chagrin délicat qui la minait.
+Cette animosité de deux jeunes femmes, si dissemblables
+de naissance et de nature, rivées l’une
+à l’autre par la commune vie d’intérieur, est
+quelque chose de très fréquent. Mais Samuel, avec
+sa belle poétique républicaine et ses idées générales,
+n’entendait rien à ces subtilités, tandis que
+l’oncle Wilhelm était fait pour écouter ces menues
+histoires de femmes ; il y prenait plaisir, il eût
+éprouvé, au besoin, ces minuscules passions féminines.
+Madeleine, pour ces problèmes de conscience,
+aimait cent fois mieux se confier à lui qu’à son
+mari.</p>
+
+<p>— J’ai été un peu vive avec elle, ce matin, monsieur
+Saltzen, je l’ai fait pleurer.</p>
+
+<p>— Comment donc vous y êtes-vous prise, madame ?</p>
+
+<p>Madeleine regardait Wartz comme pour dire :
+« Vois si je suis peu coquette ! je vais dévoiler
+toute ma méchanceté. » Puis dévorée de ce besoin
+de confession, elle raconta tout.</p>
+
+<p>— Voilà ; elle m’aidait à m’habiller, muette
+comme toujours ; et chaque fois qu’elle s’écartait
+de moi, c’étaient les mêmes soupirs de tristesse.
+Si vous saviez, docteur, comme c’est irritant !
+J’aimerais mieux l’impertinence d’une servante que
+ces gestes las, ces silences navrés, qui me disent
+très carrément : « Madame me martyrise, madame
+me fait mourir de chagrin ! » Est-ce ma faute, à
+moi, dites, docteur, si cette petite a manqué sa vie ?
+Je l’entoure de soins et d’égards, rien n’y fait, au
+contraire. Tout à coup, je n’ai pu me retenir, je
+me suis écriée : « Hannah, taisez-vous ; si vous
+voulez pleurer, allez dans votre chambre, et laissez-moi
+m’habiller seule. » Alors, elle a éclaté en sanglots.
+« On ne soupçonne pas ce que je souffre,
+m’a-t-elle dit ; mon esprit, mon pauvre esprit ! le
+sentir oublier tout comme cela ! Je ne sais plus
+une date de mon Histoire, et, quand monsieur parle
+d’une ville, à table, je ne saurais plus dire sur quel
+cours d’eau elle se trouve. » C’était bien mal, docteur,
+mais la voir effondrée sur un tabouret, les
+poings sur les yeux, toute convulsée, pour avoir
+senti la chronologie s’évanouir dans son esprit,
+c’était trop ; j’ai souri…</p>
+
+<p>Saltzen redevint grave.</p>
+
+<p>— Votre Hannah est une enfant, mais vous en
+êtes une autre. Moi, je ne ris pas ; l’histoire que
+vous me contez là est trop navrante ; c’est un petit
+drame qui s’est passé ce matin dans votre chambre,
+madame, et d’autant plus triste que le décor en
+était plus joyeux, plus joli. Cette petite plébéienne
+a raison ; vous ne soupçonniez pas, là-haut, dans
+votre sanctuaire de jeune femme épanouie selon
+tous ses désirs intellectuels, le brisement de ce
+pauvre cerveau. Vous raillez les dates, la nomenclature,
+et tout ce côté littéral et inerte, qui est la
+charpente de l’enseignement, parce que, créature
+plus complète, vous avez pris dans l’étude justement
+le contraire : l’esprit et cet affinement secret
+qui en est la mystérieuse résultante. Mais l’enfant
+du peuple n’a vu que le prestige de ces noms ignorés
+par ceux de sa classe ; elle a mis son ambition
+de supériorité dans la possession de la lettre : elle
+a, des années durant, forcé au labeur sa seule mémoire.
+Maintenant que sa vie désorientée est retombée
+dans le travail manuel, et que la mémoire
+s’assombrit, rien ne reste, qu’un vide moral. Ah !
+Wartz, quand je vous vois élaborer la loi nouvelle
+qui peuplera la Poméranie d’une foule de petites
+Hannahs douloureuses, je me demande si nous
+agissons vraiment en amis de ces pauvres gens
+dont nous allons révolutionner l’état mental ! Leur
+enfance sera enrégimentée par l’école, leur enfance
+seulement, vous entendez, l’âge où l’on
+creuse les âmes, mais où on ne les remplit pas ! Ils
+auront appris dans ces leçons incomplètes les inquiètes
+curiosités, les vues plus profondes, des
+sensibilités inconnues, des facultés de souffrance
+nouvelles, mais point la philosophie ou la force
+sereine. Je pense aux artisans illettrés, si paisibles,
+si dégagés de tout ce qu’ils ignorent. Je crains que
+vous ne nous fassiez une plèbe triste.</p>
+
+<p>Wartz allait protester, mais la porte s’ouvrit.
+Hannah parut :</p>
+
+<p>— Madame est servie.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, on ne pouvait plus causer
+librement ; la jeune servante y était retenue par
+son service. C’était une figure fine et charmante,
+qu’ennoblissait encore, aux yeux des deux hommes,
+cette sorte de rôle symbolique qu’elle incarnait.
+Avec son chagrin, elle était pour Saltzen le type
+de l’artisane de demain, lucide et mélancolique,
+ayant payé de sa gaieté perdue le triomphe de la
+démocratie. Samuel voyait en elle l’idéal de la fille
+du peuple dignifiée ; il jouissait déjà de sa grâce
+délicate, comme s’il avait eu dès maintenant devant
+lui ces imaginaires plébéiennes futures, dont
+il serait l’artiste et le créateur.</p>
+
+<p>Dans sa robe noire, serrée au dos, qui faisait
+saillir les omoplates, Hannah tournait autour de la
+table, d’un pas glissé et assourdi par des pantoufles
+de laine. Tous trois la suivaient de regards furtifs ;
+ils surveillaient leur conversation, leurs mots, se
+rappelant soudain à quel point elle les comprenait.
+Samuel restait d’ailleurs taciturne ; il semblait
+penser beaucoup. Parfois, en levant les yeux,
+il surprenait le regard pâle de la petite servante
+posé sur lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall">LA LOI WARTZ</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Cinq heures sonnaient le même soir, quand
+Wartz sortit. Il n’avait pas suivi le docteur à la
+séance de l’après-midi à la Délégation.</p>
+
+<p>— J’ai à faire, avait-il dit ; et cependant il
+était resté trois heures dans son cabinet sans toucher
+une plume ni un livre.</p>
+
+<p>Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé,
+il avait la mine défaite, et dans son visage
+bilieux, ses yeux bleus, plus clairs, possédaient
+un magnétisme indéfinissable.</p>
+
+<p>Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait ;
+au dehors, on voyait l’eau courante des
+ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit le
+visage dans la fourrure du pardessus ; le bord
+du chapeau cachait presque son regard, mais des
+passants se retournaient machinalement vers lui
+quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière
+avait frappé leur rétine.</p>
+
+<p>Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au
+quai, et comme il débouchait là, devant le fleuve,
+une Oldsburg grise, teintée par le soleil couchant,
+s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir
+les découpures fines de ses silhouettes : le clocher
+pointu de Sainte-Gelburge, les tours gothiques de
+Saint-Wenceslas, la flèche en fonte noire de la
+cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était
+plus guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré
+du soir.</p>
+
+<p>Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai,
+comme un rideau tendu, la façade des maisons,
+suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve
+dessinait ; puis derrière, s’élevait en moutonnant
+jusqu’à l’amphithéâtre des collines, au fond, la
+mer des toits. Çà et là, des rues en pente douce
+trouaient la ville ; il y coulait, avec le fracas des
+voitures, le grouillement des piétons, le flot de la
+vie urbaine. Des lumières naissaient une à une,
+allumées aux vitres des façades, accusant le mystère
+des maisons, des maisons closes par milliers
+sur tant d’êtres, sur tant d’âmes, tant de passions !</p>
+
+<p>Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité,
+l’harmonie des choses faisait la ville, c’est-à-dire
+Oldsburg vivante et unique, celle qui paraissait,
+dans cette volupté du crépuscule, si attirante
+au jeune meneur qui venait à elle. Être des centaines
+de mille âmes, vivre devant les mêmes
+aspects de la nature, subir les mêmes intempéries,
+frémir aux mêmes impressions, connaître les
+mêmes secrets locaux, s’attacher à de quotidiens
+intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se
+haïssant parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont
+cette âme-là. C’était l’âme d’Oldsburg qui troublait
+ce soir Samuel comme l’eût fait une créature.
+Il regarda les rues assombries, la poésie des
+silhouettes, les maisons innombrables derrière lesquelles
+vivaient, souffraient et pensaient, bons ou
+méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres :
+tout le troupeau de ceux dont il faut guider la vie
+sociale ; et il proféra ce souhait de passion :</p>
+
+<p>— Tout cela à moi !</p>
+
+<p>Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient
+poser sans poids à fleur de glace. En aval
+se dressait la mâture des bateaux marchands.
+C’était le port de commerce où les glaçons blancs,
+comme de gros cristaux, bloquaient les coques de
+navires. Wartz avait froid. Mais ce n’était point ce
+froid normal qui vient des éléments extérieurs ; il
+sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de
+qui le cerveau en travail accapare toute la vie,
+laissant transi et misérable le reste du corps.
+Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris
+quelquefois par la singularité de ses yeux, mais ne
+soupçonnant pas que ce passant inconnu portât
+sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de
+la révolution prochaine.</p>
+
+<p>Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux
+Juifs ; et le palais royal, le palais-dentelle, avec son
+architecture à jour, surgit devant lui. Tout de suite,
+tant était puissante l’idée seule de cette femme,
+il imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements
+du second étage, la Reine traînant ses
+robes noires de veuve à travers ses chambres.
+Elle sortait rarement, ayant muré sa vie secrète
+dans ce palais, pour y jouer, enveloppée d’une
+austérité magnifique, son rôle de chef d’État.
+Mais Samuel secoua vite cette imagination, et
+par la porte ouverte sur le couloir, il pénétra dans
+l’aile gauche du monument qui était réservée
+à la représentation nationale.</p>
+
+<p>La séance de la Délégation était terminée depuis
+un certain temps. Dans l’escalier, il rencontra
+encore plusieurs collègues attardés ; il donna, au
+passage, quelques poignées de main. Braun se
+trouva là comme exprès pour lui poser la question
+fâcheuse :</p>
+
+<p>— Quoi de nouveau, Wartz ?</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Rien !</p>
+
+<p>Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer
+au président.</p>
+
+<p>— Mais que diable manigancez-vous, hein !
+Wartz ?</p>
+
+<p>Il se retourna ; le délégué Saltzen était derrière
+lui, le pardessus au bras, cérémonieux dans la
+longue redingote flottante qui était, pour sa
+rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement.
+Sous son lorgnon, ses yeux gris que Madeleine
+comparait à de l’eau de mer lançaient de l’ironie,
+de la surprise, et cette indulgence d’un homme
+âgé pour un jeune, que Samuel sentait si bien.</p>
+
+<p>— Ce que je manigance ? répétait Wartz, le
+sourcil froncé sur l’expression bigle, dure et songeuse,
+de ses prunelles.</p>
+
+<p>— Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis
+la séance d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à
+cette heure, cherchant un conciliabule avec
+Nathée !</p>
+
+<p>Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil
+ami si confiant, mais quand même il mentit :</p>
+
+<p>— C’est pour une affaire personnelle, monsieur
+Saltzen.</p>
+
+<p>Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire,
+il laissa l’oncle Wilhelm, et s’enfonça dans
+la profondeur du vestibule, confus de sa brutalité,
+mais sentant que son heure était venue, et que
+les délicates entraves du cœur ne comptaient
+plus.</p>
+
+<p>Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil
+long qui enserrait mal son grand corps. Il
+avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau
+de bête jetée en châle sur ses épaules laissait
+briller le plastron blanc de la chemise. Il dit, la
+voix éraillée :</p>
+
+<p>— Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance
+m’a brisé ; je vous fais mille excuses de vous recevoir
+de la sorte, mais je vous jure qu’à tout
+autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité,
+je crois que demain je devrai me faire remplacer.</p>
+
+<p>— Pas demain, monsieur le président, la Délégation
+aura besoin de vous. Vous ferez un effort,
+mais vous serez là. Eh ! ce n’est pas le jour de
+déserter !</p>
+
+<p>— Demain ? Qu’est-ce donc demain ? demanda
+Nathée indolemment.</p>
+
+<p>— Demain, répliqua Wartz avec son accentuation
+douce de Poméranien du nord, demain je
+présente mon projet de loi à la Délégation.</p>
+
+<p>Nathée le regardait comme on regarde un petit
+garçon qui commet une gaminerie.</p>
+
+<p>— Vous plaisantez !</p>
+
+<p>— Je ne plaisante pas.</p>
+
+<p>— Vous plaisantez, monsieur Wartz ?</p>
+
+<p>Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du
+président.</p>
+
+<p>— Si peu, que voilà, pour la régularité des
+choses, ma demande d’interpellation. La tribune
+est à moi comme à mes collègues, rien ne saurait
+m’empêcher d’y monter demain.</p>
+
+<p>— Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos
+amis, tous ceux du Comité ont accepté cette manœuvre ?</p>
+
+<p>Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien
+là le système ordinaire ; on le plaçait sous la responsabilité
+de ses amis, on ne lui conservait aucune
+liberté d’action ; ils étaient tous ensemble le
+groupe qui marche d’un bloc, le groupe où se
+noyait sa personnalité, et, dès qu’il s’en détachait,
+on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du
+parti.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas l’homme du Comité, ni
+l’homme de mes amis, mais celui de la République.
+Je sais ce que je dois faire, seul.</p>
+
+<p>— Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise
+humeur, je les ai vus tantôt, et rien chez eux
+n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque
+chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz,
+je vous supplie d’agir avec prudence. Songez à ce
+qui va se passer demain ; ce sera un désarroi général ;
+tout le parti républicain, désorienté, ne
+saura lui-même que faire. Vous avez vu, de vos
+yeux, quelle laborieuse entente il faut organiser
+avant de mettre en avant, au Parlement, une
+affaire de quelque importance, et voilà que du
+jour au lendemain, sans que nul soit prêt, sans
+avoir peut-être même pressenti le parti adverse,
+vous décidez de présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire
+au pays, une loi capable de bouleverser la
+société. Mais ce sera une séance folle, monsieur
+Wartz ! On ne s’y entendra plus ; je vois d’ici le
+désordre. Vous oubliez que nous sommes en spectacle
+à la Presse, et que la Presse le dira au
+monde !</p>
+
+<p>L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui
+savait, pour en avoir savouré l’amertume, la
+gamme des intonations qu’un homme arrivé peut
+prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le
+sentiment du président sous ses paroles. Il n’était
+qu’un obscur délégué de qui personne n’avait jamais
+parlé ; la Délégation ne connaissait de lui que
+sa présence silencieuse ; il était même secrètement
+si timide, qu’il tremblait encore d’avoir eu à engager
+ce colloque décisif. La défiance de ce baron
+de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la
+mode, et qui joignait à son titre de président du
+Parlement celui du plus grand mondain d’Oldsburg
+ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de
+son infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les
+bras de la grande Mère Républicaine comme dans
+ceux d’une bonne déesse toute justice et toute
+consolation, lui rendit sa force et le nerf de la
+lutte.</p>
+
+<p>— Monsieur le président, vous êtes dans votre
+rôle en défendant le bon ordre des séances ; vous
+soignez la tranquillité de la Délégation, et rien ne
+vous tient plus au cœur que la mansuétude de
+nos relations. Mais moi, je vois dans la représentation
+nationale autre chose qu’un salon. C’est la
+grande arène, et si demain il y a combat, tant
+mieux ! ce sera jour de fête.</p>
+
+<p>— Pour qui, monsieur ? demanda Nathée.</p>
+
+<p>— Pas pour ce symbole, certes, monsieur le
+président, reprit Wartz en montrant sur la cheminée
+un marbre blanc, qui était le buste de
+Béatrix.</p>
+
+<p>Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien
+levé dans ce geste non voulu, sur la
+blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé
+dans sa fourrure, sous les capitons douillets du
+fauteuil, sentit un certain froid désagréable lui
+courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait un
+peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne.
+Il eut une vision de violences, d’horreurs
+révolutionnaires, de mille choses atroces dont il
+détestait la seule imagination, en même temps
+que, grand dilettante des femmes, il s’offensa
+pour celle-ci, qui était comme l’essence de toute
+élégance et de toute finesse.</p>
+
+<p>Entre les deux globes lumineux des lampes, sur
+la cheminée, se dressait l’image de la mystérieuse
+femme à qui la demi-opacité blanche du marbre
+donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient
+la vérité de ses traits toujours furtivement aperçus,
+le modelé de la gorge et du col, la rondeur
+du menton, le style si troublant du profil dynastique
+dont les effigies monétaires avaient pénétré
+le peuple, et qui, rappelant toute l’ascendance des
+rois, l’histoire des siècles passés, était devenu
+comme une chose nationale.</p>
+
+<p>Ce fut le mondain qui parla.</p>
+
+<p>— Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus
+vénérable du monde ; non pas pour un politicien,
+mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un,
+mais l’autre, veuillez vous en souvenir.</p>
+
+<p>— C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein
+vous avait tant plu ! ricana Wartz.</p>
+
+<p>Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le
+mot de Samuel était juste ; cet homme de bon ton
+eut mille fois préféré les discours académiques de
+Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur
+qui désordonnerait tout. Et, en effet, sachant
+confidentiellement à quelle loi travaillait
+Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de
+l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti
+libéral, neutre et terne comme lui, se saisir d’une
+affaire que les mains républicaines auraient rendue
+si formidable.</p>
+
+<p>— Ma fonction ne consiste pas à approuver les
+projets de loi, monsieur le Délégué, mais à les recevoir,
+quel qu’en soit l’esprit.</p>
+
+<p>— Je ne vous en demande pas davantage, bien
+désolé, monsieur le président, si demain vous
+avez quelque peine à cause de moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait
+si fort entre les deux hommes qui représentaient
+les partis en lutte, à tel point que leur discussion
+était le prélude du grand conflit de demain,
+à cette minute même, le docteur Saltzen
+sonnait chez madame Wartz.</p>
+
+<p>Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une
+presque heureuse mélancolie d’automne, partageant
+sa vie entre quelques livres de science, un
+peu d’action politique, et la délicieuse amitié de
+cette petite Madeleine Wartz qu’il allait voir
+souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour. Certains
+matins, quand le soleil était entré trop à
+flots dans sa chambre, ou bien qu’il roulait au ciel
+de gros nuages chauds, venus du Sud, avec le
+vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou
+bien qu’il était resté à regarder fumer la houille
+de son feu une heure ou deux, sans entendre sonner
+la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait
+tout à coup. Alors, il réagissait : « Non, non, pas
+aujourd’hui. » Et ces jours-là, à la Délégation,
+un coup de brosse conquérant donné dans ses
+cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque
+chose de coquet dans la pose du lorgnon, on
+était sûr de le voir, pour un rien, escalader la
+tribune, nerveux comme à trente ans, et faire
+vibrer de plaisir toutes les belles dames des loges,
+par les mots de son vieil esprit d’autrefois.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, il s’était permis cette visite ; il
+venait, inconsciemment attiré par Madeleine, c’est
+vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz dont il
+voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout
+à coup lui échapper cette nature qu’il aimait à
+guider, sans en avoir encore soupçonné le génie.
+Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de
+le trouver si taciturne.</p>
+
+<p>— Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée,
+que je suis souffrante, que je ne puis le recevoir.</p>
+
+<p>Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce
+qu’il jugeait un simple caprice de femme. Il lui
+fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un entretien
+de quelques minutes, mais urgent.</p>
+
+<p>Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas
+un peu du péché d’aller s’entretenir seule avec
+cet homme qui l’aimait ? et justement dans ce
+déshabillé d’intérieur : une robe un peu extravagante,
+de la soie jaune qui la faisait voir, surtout
+à la lumière, si blanche, si fraîche ? Et puis cette
+visite ne déplairait-elle pas à Samuel ?</p>
+
+<p>Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm,
+la gaieté et l’aisance lui revinrent. Il savait si joliment
+porter, en le cachant, son sentiment pour
+elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne
+ne subsistait plus entre eux.</p>
+
+<p>— Eh bien ! que se passe-t-il donc pour ce pauvre
+Samuel ? disait-il, je le trouve tout changé.
+Imaginez qu’il est actuellement en conférence
+avec le président de Nathée. Le saviez-vous ?</p>
+
+<p>— Il me cache tout ce qui est politique, dit
+Madeleine. L’individu que vous lui avez présenté,
+l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce matin.
+Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a
+encore là quelque chose de secret.</p>
+
+<p>— Auburger ? cria Saltzen.</p>
+
+<p>— Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam ;
+j’en veux à cet homme, docteur.</p>
+
+<p>Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude
+du vieil ami à la sienne pour mieux envelopper
+son jeune mari. Cela innocentait décisivement leur
+amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui
+était entre eux comme un lien d’entente presque
+sacré, se confier librement au bon Saltzen dont
+elle appréciait tant la délicatesse.</p>
+
+<p>— Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas
+avec moi tous ces soucis qui l’attristent ? Vous
+parle-t-il de moi quelquefois ? Vous dit-il que je
+suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait
+pas livrer un secret ?</p>
+
+<p>— Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui
+rendit humides ses yeux flétris ; il parle de vous
+à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est beaucoup plus
+éloquent parfois ; mais je sais que vous êtes pour
+lui la reine de toutes les vertus.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Sam ! continua Madeleine, le
+regard perdu dans l’invisible ; je l’aime bien
+aussi, mon Dieu ! Il faut tant l’aimer pour lui faire
+oublier sa jeunesse triste ! Il a bien souffert ; je
+voudrais qu’il n’ait que des joies, maintenant ;
+son bonheur est mon seul but. Malheureusement,
+entre nous l’échange n’est pas égal ; je lui ai
+donné tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois
+bien, que la moitié du sien. Si vous saviez ce que
+je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées
+terribles dans l’autre part qui m’est fermée !
+Il est bon, il est dévoué à l’excès ; mais comme il
+s’absorbe dans son rêve politique ! Je suis jalouse
+de sa République, voyez-vous, comme d’une
+maîtresse qu’il aurait eue autrefois et qui lui
+causerait encore des chagrins dont je ne saurais
+le consoler.</p>
+
+<p>Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil
+ami chercha une réponse.</p>
+
+<p>— Il faut prendre au sérieux votre rôle de
+femme d’un grand homme. Ils sont tous les
+mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais
+c’est mauvais cela. Une compagne comme vous,
+qui êtes si adorée, peut guérir cette consomption-là.
+Je la connais, allez ! Croyez-vous que votre
+mari soit fort loquace avec nous, ses collaborateurs ?
+Croyez-vous même que nous connaissions
+la vraie force de son sentiment politique, sur
+lequel il est muet, mais que je sens, moi, passionné et
+tyrannique ? De simples amis comme nous devons
+respecter ses silences ; vous qui avez tous les droits,
+gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui
+ses secrets ; c’est un poison pour un homme de
+son âge.</p>
+
+<p>Voilà qu’il devenait maintenant le médecin
+moral de ce ménage d’amoureux ; ce n’était pas
+très gai, mais son vieux cœur honnête y trouvait
+encore presque du plaisir. La vie lui avait appris
+bien des choses ; surtout, elle l’avait amené par
+des chemins assez pénibles à cette manière délicate
+d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour de
+vingt ans ; c’était davantage.</p>
+
+<p>— Je connais son tempérament. Physiquement,
+cette vie repliée et concentrée le tue ; amenez-le
+à tout vous dire, tout ; confessez-le gentiment ; et
+quand il aura pris l’habitude de partager avec
+vous les soucis professionnels, vous verrez qu’il
+ne sera plus sombre ni ennuyé, car, au fond, vous
+savez, pour lui la politique auprès de vous compte
+bien peu.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ? dit Madeleine incrédule ; je
+me demande parfois… Oui, monsieur Saltzen,
+cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me
+l’arrache si souvent, que je me suis posé la question :
+s’il devait sacrifier l’une de ces deux puissantes
+affections à l’autre, la mienne ou son
+fanatisme politique, ce serait… ce serait moi qui
+souffrirais.</p>
+
+<p>Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues
+paupières un peu bridées, comme en un pli
+de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé
+une minute, il ne sut que dire, songeant à tout
+autre chose qu’à Samuel. Puis il la consola, la
+rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce
+besoin soudain de confidence venait bien moins
+d’une crainte véritable, que d’une impulsion d’intimité
+vers le docteur. Elle n’aurait point parlé
+de cette manière à son père, le journaliste Franz
+Furth, trop ignorant des subtilités sentimentales
+pour la comprendre. Elle n’avait plus de mère, et
+son mari l’avait toujours un peu intimidée ; tandis
+qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec
+elle.</p>
+
+<p>Moralement, leurs âmes étaient de niveau ; rien
+que de s’aborder, elles fusionnaient ensemble. Ce
+qui les séparait souvent, c’était cet amour inexprimé
+du vieil homme pour elle, mais, en sa présence,
+elle oubliait à demi le danger ; ou bien elle
+ne songeait plus qu’à la douceur de cette affection,
+en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était
+bon de se retrouver dans la pensée de Samuel qui
+sanctifiait tout !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé
+par cette querelle avec Nathée, qui avait
+aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les
+trouva tous deux attardés à causer dans le petit
+salon d’en bas. Leurs visages s’éclairèrent à sa
+vue ; mais lui restait ombrageux. Il n’avait plus
+cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui :
+« Ce brave garçon de Samuel Wartz. »</p>
+
+<p>Le docteur commença :</p>
+
+<p>— Mon cher Wartz, nous causions de vous.
+Écoutez votre femme, ne dédaignez pas ses conseils ;
+c’est en qualité de médecin que je parle ;
+elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser
+mon autorité médicale, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il avec une surprise
+un peu maussade, suis-je malade ?</p>
+
+<p>— Vous avez ce soir de la température, reprit
+Saltzen en riant, et vos nerfs ne vont pas.</p>
+
+<p>— Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui
+posant deux doigts sur les tempes.</p>
+
+<p>Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète,
+qu’ils se liguaient tous deux pour la lui arracher,
+et cela le raidit davantage contre tout
+abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à
+quel point l’esprit de lutte l’avait dominé :</p>
+
+<p>— On ne va pas à la guerre sans recevoir de
+blessures.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien qu’il souffre ! s’écria Madeleine.</p>
+
+<p>Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon
+trop heureux, qui connaissait à la fois la possession
+de tous les bonheurs, lui semblait par trop
+ironique. « Et moi ? — pensait-il ; — elle n’y a
+pas songé, la cruelle petite fille, quand elle caressait,
+à mes yeux, le front de son mari, pour un
+peu de migraine d’ambition qui le tourmente ! »</p>
+
+<p>— Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils
+furent seuls, j’ai besoin de toute ma nuit et
+de mon esprit libre.</p>
+
+<p>La jeune femme lui voyait des yeux pleins de
+reproches : comme elle le redoutait tant, la visite
+du docteur lui avait déplu ; mais il n’en dit pas un
+mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant
+son repas, toute seule, très tristement devant
+Hannah qui la servait, elle se rappela les mots
+qu’elle avait dits à Saltzen ; elle les pesait tous,
+les retournait dans son esprit, recherchait quelles
+déductions alambiquées le vieil amoureux aurait
+pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien avait
+été trop familier, qu’elle y avait trop montré le
+défaut de l’amour de Samuel, cet amour si violent,
+si orageux, qui cachait des lacunes, et qui restait
+si différent du sentiment de Saltzen !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour Samuel, ce fut la grande nuit.</p>
+
+<p>Il avait dit, l’autre soir : « Dans six semaines,
+je serai prêt. » Et voilà que le travail prévu de
+tous ces jours devait s’accomplir en une nuit.
+Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé ;
+mais sa loyauté foncière soulevait maintenant en
+lui des doutes, des craintes, des incertitudes ; il
+avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La
+figure désolée d’Hannah était sans cesse devant
+lui, et il se répétait les paroles du docteur : « J’ai
+peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste. »
+Pauvre petite Hannah ! aurait-elle tant pleuré si
+elle avait été la servante vulgaire et ignorante
+que sa naissance eût dû faire d’elle ? Et il voyait,
+dans l’avenir, des centaines et des milliers de
+filles du peuple tendre les bras vers lui, retenant
+dans leurs yeux des larmes qu’il consentait en
+ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture
+populaire, le créateur de ces êtres troublés dont
+sa loi, ne pouvant faire des hommes cultivés et
+instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et
+reculé les horizons.</p>
+
+<p>Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire,
+ne pouvant guérir la misère, il l’approfondissait
+encore. Dans les siècles à venir, son nom
+comparaîtrait devant les générations, et les penseurs
+de demain, devant toutes les tristesses sociales,
+diraient âprement : « Voilà les fruits de la
+loi Wartz ! »</p>
+
+<p>Les heures se succédaient aux horloges de la
+maison silencieuse. Il avait entendu s’éteindre un
+à un les bruits ménagers, et là-haut, dans sa chambre,
+les pas de sa chérie qui devait être maintenant
+endormie. Soudain la porte de son cabinet
+s’ouvrit, et Hannah entra, avec un guéridon chargé
+de victuailles.</p>
+
+<p>Elle disait :</p>
+
+<p>— J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille
+toute la nuit ; voici quelques provisions : ce
+sont des choses légères qui n’empêcheront pas
+monsieur de travailler du cerveau.</p>
+
+<p>— Merci, Hannah.</p>
+
+<p>Mais le guéridon posé à portée de la main
+du maître, de son pas glissé, ouaté, un peu mystérieux,
+elle avait regagné la porte et disparu.</p>
+
+<p>Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon,
+de chocolat emplissait la pièce. Avec un bien-être
+sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger,
+il allait manger ! Le corps a de ces revanches sur
+l’esprit excédé, et, dans une joie friande, il but le
+bouillon avec un verre de vin vieux.</p>
+
+<p>Pourquoi était-il différent, à cette minute, et
+comme moins seul que tout à l’heure, dégagé de
+la sinistre amertume où il s’enlizait ? A peine cette
+jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant
+seulement touché de son attention. La pièce silencieuse
+semblait avoir gardé le rayonnement de
+quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude
+discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité
+qui passent. Et par contraste, il se rappela la domesticité
+du château d’Orbach, sur laquelle il
+avait dû souvent exercer de la surveillance : les
+valets plats et cyniques, les servantes rustaudes et
+flatteuses, tous marqués de l’empreinte servile,
+joignant à la malpropreté extérieure celle des
+vices, triviaux en tous leurs gestes comme en
+toutes leurs pensées.</p>
+
+<p>« Oh ! cette fine, cette délicate Hannah ! » pensa-t-il
+dans une sensation soudaine de délivrance.</p>
+
+<p>Ce fut une révélation. La petite servante à la
+culture secrète était le symbole d’une étape douloureuse
+dans la progression de la masse humaine.
+Mais dans ce type transitoire entre la rusticité
+passée et l’âge des mentalités plus affermies, fleurissaient
+déjà glorieusement les vertus exquises de
+la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine
+qu’étouffaient les regrets d’une autre vie,
+elle connaissait, dans son humble service, les plaisirs
+intelligents de bien faire, de comprendre
+mille choses, de s’associer par un regard, par un
+mot, à la vie de ses maîtres, comme tout à l’heure,
+quand elle avait parlé, avec un air complice et
+entendu, du « travail cérébral de monsieur ».</p>
+
+<p>— Elles souffriront peut-être, mais elles seront
+meilleures ! s’écria Wartz illuminé d’une conception
+nouvelle.</p>
+
+<p>Et que serait-ce, quand deux ou trois générations,
+de plus en plus affinées, seraient issues de
+ce sang plébéien que la cérébralité travaillait déjà
+comme une énergie épurante ? Et il voyait s’établir
+une progression morale lente et secrète, d’âge en
+âge, comme une marche à l’épanouissement magnifique
+de la masse populaire, jusqu’au jour où,
+l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans
+désordre entre les métiers manuels et les cerveaux
+pensants.</p>
+
+<p>Alors, sans pouvoir retenir des larmes que
+l’épuisement nerveux lui arrachait, d’une écriture
+pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une seule
+fois la plume, ayant devant les yeux la vision de
+cette République vers laquelle il marchait toujours,
+sans souci de ce que son pied foulait dans
+la course, il écrivit son discours du lendemain.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall">LA SÉANCE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">On entendait le piétinement des délégués qui
+gagnaient leurs bancs. Des groupes se formaient
+dans l’hémicycle ; le murmure des chuchotements
+s’enflait, et lentement la salle continuait à s’emplir.
+Une horloge minuscule, placée au-dessus de la
+porte des couloirs, marquait deux heures moins
+dix. A pas de loup, sans être vu, arriva M. de
+Nathée, le président ; avec son élégance discrète,
+il gravit les marches ; soudain, on l’aperçut à son
+fauteuil, de sa longue main blanche mettant en
+ordre des papiers. Plusieurs délégués se retournèrent
+vers les tribunes qu’ils lorgnèrent ; elles se
+garnissaient de public, de femmes surtout, parmi
+lesquelles ils reconnaissaient de jeunes et jolies
+habituées, de ces amies inconnues pour lesquelles
+ils soignaient leurs discours. Mais aujourd’hui,
+dans l’ombre d’une draperie rouge se dissimulait
+une nouvelle venue, jeune, pâle et mystérieuse,
+vêtue de noir. Sa beauté fine attira les regards,
+mais personne n’eût pu la nommer.</p>
+
+<p>Les bancs du centre s’étaient emplis les premiers.
+Il entre dans la nature des partis modérés
+plus de ponctualité dans l’accomplissement de
+leurs fonctions. Ils méprisent la politique d’à-coups :
+ce sont des réguliers.</p>
+
+<p>Samuel Wartz prit sa place dans les bancs de
+la gauche sans être remarqué. Rien ne l’avait
+jamais signalé à l’attention. On le connaissait à
+peine.</p>
+
+<p>Peu à peu, la sourde rumeur des conversations
+s’était élevée avec l’appoint des nouveaux arrivants.
+Le contingent habituel des délégués était
+atteint. L’horloge marquait deux heures moins
+cinq, et dans la grande Assemblée en pleine attente,
+des courants, des frémissements anormaux commencèrent
+à courir. C’était une inquiétude bruissante
+partie d’un point et qui se propageait
+jusqu’aux extrémités de la salle. Elle se transforma
+en une clameur étouffée, quand, dans la
+tribune royale, la porte du fond s’ouvrit et que
+des laquais du palais vinrent apprêter le trône de
+la souveraine : un fauteuil aux chambranles
+dorés monté sur une petite estrade en vieille
+tapisserie.</p>
+
+<p>C’était donc vrai ? La Reine allait venir ! Ce
+fut une stupeur. On savait qu’en dehors de la
+séance mensuelle qu’elle devait présider, la Constitution
+lui réservait le droit d’être présente à
+certains débats importants ou critiques. Or, dans
+cette calme et heureuse monarchie, on ne se
+rappelait pas l’avoir vue faire usage de ce droit
+inutile. La soudaineté de son acte était troublante ;
+une immense interrogation montait de
+l’Assemblée avec le vacarme d’innombrables voix
+que rien ne contenait plus. Et là-haut, M. de
+Nathée, n’ayant aucun mandat pour imposer le
+calme avant l’ouverture de la séance, agitait en
+vain ses belles et longues mains dans un geste
+apaisant.</p>
+
+<p>Soudain, le nom de Wartz fut jeté par quelqu’un
+comme une explication ; elle courut la salle
+et tous les yeux cherchèrent à son rang le jeune
+député obscur de la gauche. Mais son seul aspect
+démentait le bruit lancé, d’un coup monté par
+lui.</p>
+
+<p>L’air indifférent, il s’était accoudé à son pupitre,
+jouant avec sa règle dont son ongle grattait la
+moulure, d’un bout à l’autre. C’était bien le
+délégué anodin, celui dont le rôle consiste à faire
+nombre ; on s’était trompé.</p>
+
+<p>Personne ne soupçonna qu’à cette minute, sous
+cet extérieur glacial, tout son être moral défaillait
+et qu’il n’existait pas pour lui d’autre bruit parmi
+cette agitation de la salle, que celui de son sang
+battant dans ses artères. La tribune où il allait
+monter, tout à l’heure, ne lui apparaissait plus que
+dans un nuage. Quand la salle fut garnie à point,
+et qu’il eut devant lui tous ces hommes dont il
+avait fait le rêve de capter les volontés et de
+posséder les intelligences, il se dit en lui-même :
+« J’y renonce. » Il sentait maintenant sa témérité,
+le danger d’avoir échafaudé son acte d’aujourd’hui
+sur le hasard de la surprise. Et ce doute de soi lui
+fut soudain si angoissant que des gouttes de sueur
+lui perlèrent au front.</p>
+
+<p>— Wartz ! dit doucement quelqu’un.</p>
+
+<p>Il leva les yeux ; Saltzen était debout devant lui,
+comprenant tout à la détresse révélatrice de son
+visage.</p>
+
+<p>— Wartz, que me dit-on… est-ce vrai ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, répéta-t-il, très morne. J’ai voulu
+jouer la grosse partie. Je crois que j’ai été fou…
+je n’y vois plus clair… je ne sais plus…</p>
+
+<p>Alors, celui qu’on avait écarté, celui à qui Samuel
+s’était dérobé comme on se libère d’un importun
+fut pris soudain de compassion pour ce
+jeune lutteur découragé. Il oublia ses griefs et sa
+fierté.</p>
+
+<p>— Dans les couloirs, tout à l’heure, on m’a
+conté votre affaire. Vous vous êtes défié de nous,
+vous avez craint notre vieille sagesse, vous vous
+êtes moqué de toute prudence et de toute expérience.
+Vous avez bien fait. Votre foi sauvera
+tout. Nous aurions voulu, nous autres, jouer les
+maîtres avec vous, parce que vous avez vingt-huit
+ans ; mais le maître, c’est vous !</p>
+
+<p>Il se grisait à son propre enthousiasme : il s’approcha
+de plus près de Wartz et s’appuyant d’une
+main à son épaule :</p>
+
+<p>— Ah ! Wartz ! Wartz ! qui aurait cru cela, que
+vous nous auriez tous menés un jour ? L’aurais-je
+cru moi-même, si confiant que je fusse en votre
+étoile, jusqu’à cette idée formidable que vous avez
+eue de vous attaquer tout seul à la Constitution !
+Tout seul, n’est-ce pas ? Ah ! vous êtes un homme
+d’État.</p>
+
+<p>Samuel se sentait renaître ; le docteur l’électrisait.</p>
+
+<p>— Oh ! quelle séance, quelle séance ! murmurait
+le vieux délégué. La Reine sera là ; elle vous
+a deviné, elle a voulu livrer le suprême combat.
+C’est le Passé qui se défend contre l’Avenir !
+Dire qu’il va nous falloir opter entre cette belle
+dame de légende et votre rude République ! Tenez,
+je la revois le jour du Sacre. Le grand manteau
+brodé d’or, aux dessous d’hermine, s’épandait autour
+de sa personne gracile, la lourde couronne
+dynastique écrasait son front délicat. Elle avait
+dix-huit ans, et ainsi à genoux dans le chœur de la
+cathédrale, toute blanche sur le fond gris des
+pierres, inondée de la clarté des cierges, avec des
+chasubles d’or processionnant autour d’elle, c’était
+le moyen âge vivant, c’était toute l’Histoire. Et
+c’est à une telle créature qu’il va falloir, quelque
+jour, signifier l’exil, montrer la frontière, en la
+chassant de ce pays où elle est enracinée comme
+un arbre à sa terre… Oui, il faudra faire l’odieux
+geste, et je le ferai, et je voterai avec vous, parce
+que les temps sont accomplis, et qu’il n’est tout de
+même plus séant de demeurer, les huit millions de
+Poméraniens que nous sommes, sous la férule d’une
+femme, et que nous souffrons de mille maux qu’elle
+entretient sous son charme. Que voulez-vous, nous
+sommes mûrs pour la République, et les systèmes
+d’État nouveaux sortent, non point du vouloir de
+quelques-uns, mais des successives maturités nationales
+comme la graine sort d’un fruit, naturellement…</p>
+
+<p>Wartz continuait de gratter du bout de l’ongle
+la moulure de sa règle, comme un homme qui ne
+pense à rien. A ce moment, il se fit un grand silence.
+On vit au fond de la tribune royale la
+portière rouge se soulever ; deux chambellans,
+deux gardes blancs, hallebarde au poing, vinrent
+se ranger aux deux côtés, et la reine entra.</p>
+
+<p>Cette arrivée, alors qu’on ne soupçonnait rien
+d’alarmant et que la Révolution fatale demeurait
+si lointaine et imprécise, fit courir dans toute la
+salle un frisson tragique. Le public surtout, moins
+prévenu que les Délégués, en conçut une impression
+de terreur. On dévorait des yeux la souveraine
+pour lui arracher le secret de son acte, mais
+elle était impénétrable. Très imposante dans sa
+robe de velours noir, avec son ordinaire quiétude,
+elle promenait les yeux longuement, froidement
+sur l’Assemblée.</p>
+
+<p>— La séance est ouverte, dit le président de
+Nathée dont la voix vibra longtemps dans l’enceinte
+silencieuse.</p>
+
+<p>Wartz songea comme la veille : « C’est la grande
+arène. » Et surchauffé, enfiévré par les paroles de
+Saltzen, il eut cette idée que comme dans les
+scènes antiques, ils étaient, la Reine et lui, deux
+gladiateurs qu’on mettait en présence devant l’amphithéâtre
+haletant.</p>
+
+<p>Béatrix se leva. Il y eut de lourdes minutes de
+silence. Sa main gantée disposa quelques papiers
+sur le rebord de la tribune, et sa voix aimée, que
+pas un Poméranien ne pouvait entendre sans
+émotion, sa voix triste et chaude prononça :</p>
+
+<p>— Messieurs, l’ordre du jour de cette séance
+comporte la proposition, faite par l’un de vous,
+d’un projet de loi dont la portée est immense.
+Notre rôle n’est pas d’intervenir dans vos discussions
+de législateurs. Mais il s’agit aujourd’hui
+d’une question si grave, que notre règne n’en a
+pas rencontré de telles jusqu’ici. Et il nous a paru
+bon de vous apporter cette collaboration si naturelle :
+la pensée de votre Reine.</p>
+
+<p>Pendant que la droite exaltée et frémissante
+applaudissait l’Idole, un incident naissait autour
+de Wartz que ses collègues de la gauche, Braun
+en tête, apostrophaient. C’était ceux qu’on appelait
+communément « le Groupe ». Indignés lorsque
+avait éclaté publiquement cette affirmation du
+coup monté sans eux, leurs calculs, leurs ambitions
+déjoués, ils ne trouvaient plus de mots assez
+virulents pour qualifier la trahison de Wartz. On
+entendait Braun s’écrier :</p>
+
+<p>— Votre folie aura perdu la République.</p>
+
+<p>Mais, impassible, il supportait ce flot d’injures,
+sans qu’on pût savoir si elles le paralysaient ou
+manquaient de l’atteindre.</p>
+
+<p>La Reine avait repris la parole ; ce bruit de
+querelle couvrait sa voix. On entendait seulement
+des lambeaux de phrases : « Instruction populaire
+obligatoire… seulement spectateur de vos
+travaux… toutes réserves faites sur notre pouvoir
+exécutif… sanction… »</p>
+
+<p>Le malheureux baron de Nathée, suppliant et
+agité, entendait ces mots royaux et sacrés se
+perdre dans un bruit de dispute, et, devant une
+semblable abomination, il perdait la tête. Les ministres
+s’agitaient ; celui de l’Intérieur surtout,
+pétulant et nerveux dans sa petite taille, semblait
+ne pouvoir tenir en place ; il regardait rageusement
+le président dont l’autorité défaillait à un
+moment si critique.</p>
+
+<p>Mais une voix d’homme éclata :</p>
+
+<p>— Silence ! je veux entendre.</p>
+
+<p>C’était Samuel Wartz qui, impérieux, s’était
+levé, et faisait taire autour de lui les indignations
+et les colères. Ce fut comme un enchantement ; la
+rumeur s’éteignit. La voix douce de la Reine emplissait
+seule le grand cénacle. Elle disait :</p>
+
+<p>— « … Mais nous voulons qu’avant de vous
+livrer à l’étude de cette loi sur l’instruction obligatoire
+en Poméranie, vous connaissiez notre sentiment
+sur un sujet si grave. Certes, le côté séduisant
+de ce projet ne nous a pas échappé. L’idée de ce
+développement du peuple par l’instruction est fort
+belle ; c’est même, à notre sens, la plus belle utopie
+d’un législateur. Mais à côté de ce monde des
+Idées, qui est votre domaine, messieurs, — à vous
+de qui c’est la fonction d’émettre au jour le jour,
+devant le Gouvernement qui vous écoute, les théories
+émanant des fluctuations mentales du pays, — à
+côté de cette région abstraite où vous planez, il
+y a la réalité de l’organisme national ; et c’est un
+champ d’expériences où ne réussissent pas toujours
+les systèmes élaborés dans le vague de la
+spéculation. Vous avez le droit de vous cantonner
+dans le rêve, mais ce droit n’appartient pas aux
+chefs d’État, qui tiennent entre leurs mains ces
+grandes réalités si absolues : les peuples. Et quelquefois,
+ce qui est vérité dans la pureté de vos
+belles conceptions, devient erreur en se réalisant
+dans la vie pratique. Nous craignons que la question
+actuelle ne soit dans ce cas. Nous avons
+observé les États qui, avant nous, avaient tenté la
+grande aventure où vous nous engagez ; il ne nous
+a point paru qu’ils fussent plus parfaits, plus forts,
+plus heureux, pour avoir créé dans la basse classe
+des intelligences plus lucides, et répandu à profusion
+les bienfaits de l’Instruction. Physiquement
+ils ont connu au contraire une dépression, parce
+que l’esprit ne s’élève à un certain niveau qu’aux
+dépens de la puissance matérielle, cette puissance
+brutale qui est la base de la grandeur dans un
+pays. Socialement, ils n’ont pas acquis dans le
+sens pacifiant ce qu’on espérait. Au contraire, les
+haines entre les classes sont devenues plus violentes.
+Le serviteur s’est cru l’égal du maître, le
+maître a méconnu son seigneur. Partout a régné
+un désordre qu’ignorent les nations où, sans confusion,
+les graduations sociales sont délimitées.
+Nous savons que nous heurtons ici un état d’esprit
+qui se fait très violent dans notre pays, et qu’à
+beaucoup, aujourd’hui, cette confusion morale des
+classes plaît au contraire. Mais rappelez-vous
+qu’au blason de la Poméranie figurent un lion et
+une colombe : un lion parce que nos aïeux ont été
+forts, une colombe parce qu’ils ont été simples.
+Un état d’esprit est une chose transitoire sur laquelle
+le législateur ne doit pas s’appuyer ; mais
+ces emblèmes éternels laissés dans l’histoire
+comme une empreinte par le génie même d’une
+nation, voilà sur quoi doit être édifiée la loi. Or, la
+simplicité n’est plus la vertu d’un peuple inquiet
+que mille soins divers occupent, ni la force, celle
+des générations que le travail cérébral anémie. Que
+dirait une mère si l’on s’emparait de son enfant,
+dont la complexion frêle lui inspire des inquiétudes,
+pour l’épuiser et le ravager par des études
+auxquelles il est impropre ? Hélas ! messieurs, qui
+est ici l’enfant, et qui est la mère ? Qui est plus
+enfant que ce peuple, inconscient de l’austérité de
+sa vie, toujours rieur et satisfait, soit qu’il reste
+le grand nourricier de la patrie avec les laboureurs,
+soit qu’il arrache à la terre notre richesse
+nationale avec les mineurs ! Mais aussi, qui est plus
+mère que nous dont toutes les secondes, toutes les
+pensées, toutes les forces, appartiennent à ce
+peuple poméranien, au nom d’une fonction tyrannique
+et douloureuse, mais qui fait notre orgueil,
+et qui procède mille fois plus de la Maternité que
+de la Royauté ! O peuple bien-aimé ! ta puérilité
+nous est sacrée comme nous l’est ton contentement ;
+nous voulons te laisser vivre encore, demain
+comme hier, d’un morceau de pain et d’une
+chanson, notre main restant posée sur ton front
+d’ignorant pour te cacher les horizons qui troublent,
+les idées qui attristent, la science de ce qui
+tue. Nous voulons défendre ta naïveté contre ceux
+qui te feraient une âme tourmentée et malade ; tu
+es notre fils préféré ; brise la houille dans les cavernes,
+sème le blé au grand soleil des champs,
+fabrique obscurément tes merveilles dans les
+usines, sois la vie de la nation, mais sans le savoir.
+Qu’on laisse à tes armes la colombe à côté
+du lion, car la Destinée les a liés l’un à l’autre, et
+quand l’oiseau blanc s’envolera, le jour sera
+proche où doit périr ta force ! »</p>
+
+<p>Elle s’était émue un peu à la fin, en parlant ;
+sa voix fatiguée était graduellement retombée aux
+notes basses et sourdes, mais pas un de ses mots
+n’avait échappé à son auditoire silencieux et recueilli.
+Quand elle se tut et s’assit, en ramassant
+les papiers où ses yeux avaient cherché des points
+de repère au long du discours, il y eut dans l’Assemblée
+une hésitation dramatique. L’ovation des
+royalistes fut timide. Dès qu’il s’agissait de la
+souveraine, on était décontenancé ; il ne semblait
+pas décent de déchaîner un tapage brutal,
+et la frénésie un peu barbare du choc des mains
+paraissait hors de propos pour acclamer cette
+femme qui venait de tenir des centaines de personnes
+sous le charme, en prononçant des paroles
+à mi-voix. Ils avaient ce geste touchant d’applaudir,
+les mains levées vers elle, attitude inconsciente
+qui justifiait si bien le mot d’« Idole »
+qu’avait employé Saltzen. Mais un murmure
+désapprobatif et mal retenu montait de la gauche ;
+tandis que le centre, habituel appui de la souveraine,
+malgré des frémissements, des inquiétudes
+et une émotion manifestes, gardait un silence
+glacial. Saltzen lui-même, dans ce mélange d’ironie
+et de sentimentalité, dont il était pétri, s’enlevait
+une larme du bout du doigt, tout en disant :</p>
+
+<p>— Pas mal, le discours, pour avoir été écrit par
+Hansegel. A vous, Wartz, maintenant !</p>
+
+<p>Mais il avait beau regarder Samuel, il ne pouvait
+deviner ce que pensait le jeune homme ; personne
+n’aurait pu le deviner. Du coin de sa loge
+où elle ne le quittait pas des yeux, la pauvre Madeleine,
+tremblante, toute confiance perdue, sûre
+maintenant d’un insuccès terrible, sentait naître
+en elle pour son « grand homme » d’autrefois un
+genre d’amour spécial, un peu désenchanté, mais
+dépouillé de vanité : la tendre pitié des femmes.
+Toute la Délégation s’occupait de lui, à cette minute,
+fort désavantageusement. Les voisines de
+Madeleine en parlaient même tout haut, instruites
+par le président qui avait pris sur lui de changer
+l’ordre du jour, afin de permettre à l’Assemblée
+d’entendre immédiatement la réponse à la Reine.</p>
+
+<p>— La parole, avait-il dit, est à monsieur le
+délégué Wartz, pour l’exposition de son projet de
+loi.</p>
+
+<p>Et toutes les belles dames, saisies de curiosité,
+se penchaient pour le chercher du regard :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas lui ?</p>
+
+<p>— A-t-il du talent ?</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! comme ceux qui ne s’en servent
+jamais.</p>
+
+<p>— S’il avait un grain de bon sens, dit quelqu’un,
+après le discours de la Reine, il retirerait
+son projet… S’il parle quand même, c’est un
+homme fini ; jamais il ne s’en relèvera.</p>
+
+<p>Et serrée contre la draperie, très mince dans le
+drap sombre de sa jaquette, bien en face de la tribune,
+Madeleine vit son mari quitter lentement sa
+place pour en gravir les degrés.</p>
+
+<p>Wartz la chercha des yeux ; elle lui sourit ;
+mais déjà il ne la regardait plus, attiré par l’autre
+femme, l’ennemie, qui le dévisageait là-bas à la
+tribune royale. On aurait cru les voir se défier…</p>
+
+<p>Alors, de toute la salle, un murmure d’animosité
+monta contre le jeune homme. La droite,
+royaliste en cette minute, souhaitait peut-être
+moins son échec que ne le faisait son propre
+parti, la gauche, dont il avait déjoué toutes les
+ambitions, et le centre faisait chorus contre lui.</p>
+
+<p>Une minute il demeura silencieux. Ses bras
+croisés ne se dénouèrent pas. Il allait parler sans
+gestes, sans effets. Un instant encore, il contempla
+ces yeux inquiets dardés sur lui par centaines.
+Puis sa voix s’éleva, jeune, puissante et grave :</p>
+
+<p>— « Je demande, messieurs, une chose unique,
+c’est qu’un minimum de connaissances soit exigé
+de chaque enfant poméranien, avant que l’atelier,
+la mine ou les champs le prennent. Je demande,
+non point une culture impossible, mais quelques
+lumières, et ces connaissances préliminaires qui
+orienteront son jeune esprit vers des sphères
+inconnues aux illettrés. Je demande que, ne pouvant
+lui infuser la science, on mette entre ses
+mains l’outil pour l’acquérir, c’est-à-dire qu’on
+lui crée un cerveau avide de savoir et une intelligence
+aiguisée.</p>
+
+<p>« Vous venez d’entendre contre mon projet de
+loi les arguments troublants d’une auguste bouche.
+Ils ne m’ont pas surpris, car je les avais prévus.
+J’accorde, messieurs, qu’une âme dégagée des
+limbes de l’ignorance, exposée toute nue aux âpretés
+de la vérité souffrira mille blessures, auxquelles
+les inconscients seraient invulnérables. Nous le
+savons tous, et si je songe à l’auditoire de lettrés,
+de savants, de penseurs, qui m’écoute, je sens
+bien inutile de rappeler cette misère supérieure
+de ceux dont l’esprit s’est élevé au-dessus de la
+masse. « Savoir, c’est penser, et penser, c’est
+souffrir ! »</p>
+
+<p>« Pourtant, messieurs, quel est celui d’entre
+vous, écrivain, homme de science, artiste, exerçant
+enfin l’un de ces métiers de l’esprit, qui ont fait de
+vous des délicats, des difficiles à satisfaire, quel est
+celui d’entre vous qui troquerait son sort contre
+celui d’un ignorant ? Ah ! dans vos villégiatures,
+les beaux soirs d’été, quand vous souffriez de
+vagues ennuis sans cause, en voyant le laboureur
+obtus et las, ruisselant de sueur, mais joyeux d’un
+appétit de bonne santé, rentrer chez lui en chantant,
+vous avez dit bien souvent : « L’heureux
+homme ! » Eussiez-vous désiré prendre sa place,
+messieurs ? Et si vous l’avez souhaité de bonne
+foi, si vous avez aspiré vraiment à redescendre
+dans ces couches épaisses, que n’avez-vous fait
+de vos fils des rustres ?</p>
+
+<p>« Mais je vois, au contraire, que plus marchent
+les temps et plus se chargent les programmes des
+cours dans les institutions où s’élève la jeunesse
+aristocrate. La tendresse de la bourgeoisie pour sa
+progéniture multiplie autour d’elle les dons de
+l’instruction. Vous orientez sans cesse vos enfants
+dans une voie intellectuelle plus haute. Pourquoi
+me dire alors que l’intellectualité est un fléau,
+quand vous vous en servez comme d’un bienfait ?</p>
+
+<p>« Mais quoi, messieurs, ce bienfait, vous le réservez
+à vos fils ? Pourquoi donc en priver les fils de
+la plèbe ? Serait-ce pour qu’un jour ceux-là pussent
+mieux dominer ceux-ci ?… »</p>
+
+<p>Quelque chose d’étrange avait, depuis qu’il parlait,
+saisi la salle. Sa voix au timbre indéfinissable,
+son débit lent et simple, son immobilité même,
+étaient impressionnants. Un silence absolu régnait,
+où vibrait sa parole. A cette dernière allusion qui
+visait la peur bourgeoise de la démocratie, la
+gauche frémit, et se ressaisissant, malgré elle
+applaudit. Le centre, silencieux, mais déjà ébranlé,
+écoutait, à la fois effrayé et séduit. Quant aux
+royalistes, ils attendaient encore que le tribun
+s’attaquât aux prérogatives royales pour faire
+éclater d’unanimes protestations. Alors, quand il
+eut cette conscience subtile et grisante que connaissent
+les orateurs, de posséder son auditoire
+dans le recueillement et la sympathie, une assurance
+extraordinaire envahit le jeune délégué. La
+folie de son idée lui revint, les mots abondaient
+pour la traduire ; il en sentait toute l’exaltation et
+l’ivresse. Et l’on se rappela soudain les rhéteurs
+célèbres du Parlement poméranien, ces vieux délégués
+disparus qui incarnaient pour le pays l’art
+de la parole, et qu’on ne croyait plus remplacer
+à cette tribune.</p>
+
+<p>Il dit d’abord le grand devoir de ne pas ôter au
+peuple, ce frère souffrant, cet instrument de dignité
+qu’est l’étude. Il dit la plus impérieuse obligation
+de ne pas lui dérober la vérité. Il montra,
+avec une éloquence sobre et discrète, qui fit frissonner
+l’auditoire, l’évolution humaine, les étapes
+infinies de la race dans son ascension lente vers
+le mieux moral, et la correspondance avec cette
+amélioration de l’espèce d’une plus large part de
+vérité entrevue. Que venaient faire, devant ce
+panorama gigantesque de l’humanité en marche,
+les misérables craintes d’une période transitoire
+inquiétante, alors qu’il s’agissait d’obéir à l’immense,
+à l’implacable mouvement d’« en avant »
+de la destinée humaine ?</p>
+
+<p>Le temps passait, le crépuscule hâtif des jours
+de janvier assombrit la salle. Une lumière mystérieuse
+jaillit pour continuer le jour, insensiblement ;
+et Samuel Wartz parlait encore. Son discours,
+exempt de tout artifice oratoire, éclatant
+comme la voix même de la vérité, n’offrait à ses
+adversaires aucune faiblesse à laquelle ils pussent
+s’attaquer. La droite, recourant à l’argument des
+minorités, lança des imprécations d’impuissante
+colère. Mais sereine, sans lassitude ni désordre,
+la pensée du tribun se développait. Elle s’évasait
+du texte de cette loi qui en était l’assise, jusqu’au
+code complet de la révolution.</p>
+
+<p>— Bourreau du peuple ! Utopiste ! interrompaient
+les royalistes, enfermés dans la casuistique
+de Béatrix et de Hansegel. — Est-ce avec ces rêveries
+qu’on gouverne !</p>
+
+<p>Alors il parla de la période proche et qu’on devait
+prévoir à des signes fatidiques, où ce peuple
+serait appelé à se conduire lui-même. Une urgence
+troublante s’imposait de lui verser à flots la lumière.
+Et il lança, d’une voix qui tremblait d’émotion
+secrète, l’indiscutable statistique des illettrés
+en Poméranie, cette évocation d’une masse compacte,
+profonde et obscure, où gisait une force
+aveugle, sans orientation. Comme il criait cette
+phrase : « Des écoles ! des écoles pour instruire le
+souverain de demain ! » la droite affolée voulut
+couvrir sous le tumulte une vérité aussi intolérable.
+Il sentait en parlant les poings se tendre
+vers lui. Mais il calma cette effervescence avec la
+déconcertante maîtrise qui avait tout à l’heure
+subjugué les autres :</p>
+
+<p>— Cette loi n’est pas mon œuvre, mais celle de
+la fatalité. C’est la loi de l’Époque. Si j’eusse
+manqué d’en écrire les termes, elle serait sortie
+d’elle-même de l’esprit national, et il s’en fût
+trouvé cent autres pour la dicter.</p>
+
+<p>Et de même, sans attaquer directement la Reine
+par un seul mot, il établit tranquillement cette
+autre chose fatale : la République, de telle manière
+que, dilemme poignant, l’applaudissement à son
+discours, tout à l’heure, serait la grande répudiation
+morale, la première, signifiée à la souveraine,
+et le silence, au contraire, le désaveu de
+ce qui était pour la majorité ici la secrète foi politique.</p>
+
+<p>Puis l’ascendant magnifique qu’il avait conquis
+sur cette Assemblée autorisant toute liberté, il
+finit sur le chant exalté de cette époque prochaine
+où le peuple libéré secouerait sa tutelle et serait
+son seul maître.</p>
+
+<p>Wartz se tut.</p>
+
+<p>Il avait remué dans les cœurs tous les sentiments
+de l’heure actuelle, cette maturité d’idées
+qu’avait évoquée Saltzen, et dont le fruit tombe
+naturellement. Il avait suscité des fois nouvelles,
+infusé de l’énergie aux tièdes, embrasé les fervents,
+fait couler la fièvre dans les artères. Cependant
+l’Assemblée demeurait silencieuse, acculée à cette
+obligation terrible de manifester contre la Reine
+ou d’étouffer son propre enthousiasme. Il se passa
+une de ces secondes historiques, où l’on sentit
+se poser dans la salle muette le grand cas de conscience
+national.</p>
+
+<p>— Bravo ! cria soudain Saltzen.</p>
+
+<p>Et le feu prit à ces cerveaux trop surchauffés,
+le tumulte se déchaîna ; l’admiration éclatait pour
+ce nouveau génie qui se révélait, pour sa jeunesse,
+son éloquence, sa personne même. On fut ivre, et
+Béatrix ne compta plus. En descendant les marches
+de la tribune, Wartz entendit monter l’assourdissante
+clameur de son nom répété, et il y avait
+des cris, des phrases entières que noyait le bruit ;
+toute la Délégation était debout, et la droite
+royaliste, impuissante à protester, essayait de
+couvrir les acclamations par le tapage rythmé
+des règles sur les pupitres. Jamais le Parlement
+n’avait offert pareil spectacle ; dans les tribunes,
+des discussions naissaient ; les femmes penchées
+au dehors applaudissaient, grisées de cette nouvelle
+gloire qui se levait ; et l’on vit tomber aux
+pieds du jeune orateur, en symbole d’hommage
+dont on ne pouvait juger en un pareil moment s’il
+était ridicule ou touchant, une rose de soie arrachée
+à quelque joli chapeau d’élégante. Et tout
+ce bruit de tempête fait de cris, de rumeurs sourdes,
+du grand houhou des délires publics, montait sans
+cesse, pendant que, régulièrement, en un mince
+tintement d’alarme, la petite sonnette présidentielle,
+aux mains du baron de Nathée, s’agitait sans
+qu’on l’entendît. Une seule personne, peut-être,
+la sentait lui résonner sinistrement dans l’âme,
+c’était la Reine. Hélas ! la petite sonnette tintait le
+glas sur les beaux jours de la popularité, elle donnait
+l’avis effrayant des choses qui se préparaient.
+Comment imaginer l’angoisse de cette maîtresse
+d’État à cette minute critique ! Ce grêle tocsin
+prophétique lui créait, sans doute, des visions sanglantes
+de révolution : la guerre dans les rues,
+les incendies, les atrocités dont est capable un
+peuple dément : et il sonnait encore le désagrègement
+social, la dislocation du trône, et ce qui
+fait l’épouvante des rois, leur honte sacrée : la
+chute dynastique. Elle avait reçu l’outrage national ;
+le pays politique s’était détourné d’elle, et
+son blanc visage de cire, dans les chatoiements
+noirs du costume, n’avait pas eu la faiblesse d’un
+spasme. Ses yeux bruns, doux et puissants, regardaient
+toujours dans l’infini, mais elle, personne
+ne la regardait plus. Ses fidèles partisans même
+que la colère suffoquait pensaient cent fois plus
+à leur haine intransigeante qu’à l’océan d’amertume
+qui la submergeait.</p>
+
+<p>Le triomphe de Wartz durait toujours. Si les
+acclamations faiblissaient, il en éclatait aussitôt
+d’autres plus impétueuses, et ce torrent venait
+l’atteindre à sa place, affaissé à son pupitre, le
+front posé sur son poing crispé. Ses amis l’entouraient
+maintenant, tous subjugués, comme des
+courtisans, flattant, moitié par instinct, moitié par
+entraînement, celui qu’ils écrasaient de leur colère
+tout à l’heure. Saltzen ne disait rien, mais
+son visage ruisselait de larmes ; il ne cessait de
+regarder Samuel, fier de lui comme un père, et
+tout l’orgueil de l’ovation, c’est lui qui le savourait.</p>
+
+<p>M. de Nathée parlait ; tous ses mots se perdaient
+dans ce tonnerre. On eût dit un homme
+essayant de commander à l’orage. Tout à coup, le
+ministre de l’Intérieur quitta son banc et se dirigea
+vers la tribune. Béatrix le suivit des yeux,
+éperdument. Avec Hansegel, ce petit homme noir
+trapu et bougeant était son conseil ; il pouvait être
+son salut ; tout ce qui lui restait d’espoir, elle le
+mit en lui. Mais, au pied des marches, un incident
+arrêta le ministre, une de ces énigmes parlementaires
+que la foule ne peut comprendre et que le
+vacarme rendit obscure même aux politiciens.
+C’était Wallein, l’impétueux libéral, qui avait
+bondi derrière lui, puis le royaliste Stalberg. Et
+tous trois, la paume accrochée à la rampe, se disputaient
+la chaire avec une ardeur qui touchait à
+la frénésie. Ils durent s’injurier, mais rien ne
+s’entendit…</p>
+
+<p>Après, ce furent des coups de théâtre successifs ;
+la tragédie se précipitait. Quand le ministre
+eut gagné la tribune, le tapage atteignit son paroxysme ;
+on criait : « Démission ! Wartz ministre ! »
+d’un unisson si puissant, qu’on eût pu
+croire à un chœur d’innombrables voix. Toute la
+gauche lança le grand cri de guerre : « Vive la
+République ! » Et ce fut peut-être cet élan de folie,
+l’acte le plus vif de la journée, quand on songe
+que la Reine était présente, qu’elle entendait, et
+que c’était une part importante de la Poméranie
+qui lui jetait en public ce défi.</p>
+
+<p>Les ministres, hués et injuriés par la gauche,
+reniés par le parti libéral dont ils étaient sortis,
+venaient de se décider à quitter la salle pour aller
+délibérer. On suivit des yeux avec enthousiasme
+ce premier acte de leur retraite. La défection la
+plus inouïe à leur égard était celle de ce même
+centre dont ils avaient toujours accompli la politique,
+et qui se retournait maintenant contre eux.
+Il ne régnait plus ici désormais ni mesure, ni
+logique ; l’influence nouvelle qui venait de naître
+défiait tout raisonnement. On ne discute pas avec
+ces convictions spontanées et jaillissantes qui sommeillent
+au fond des cœurs, jusqu’au jour où sous
+un choc puissant elles s’exaltent en foi passionnée.
+Wartz semblait, par sa seule force, avoir imposé
+sa pensée à cette masse d’esprits ; il avait seulement
+provoqué le choc déterminant du phénomène. Il
+avait emprunté son pouvoir à l’état inconscient des
+idées, — cette maturité mentale qu’entrevoyait
+Saltzen. — De même que la lumière ne prend son
+aspect que dans les substances qu’elle illumine,
+de même, l’éloquence du tribun n’avait trouvé sa
+véritable force qu’en rencontrant cet unisson
+mystérieux au fond des âmes. Son œuvre et sa
+gloire avaient été d’élever ces goûts secrets
+au-dessus du prestige de la Reine, dans ce parti
+libéral de qui la psychologie, à cette heure,
+était si curieuse.</p>
+
+<p>La Reine, alors que tout luttait contre elle : la
+poussée spirituelle de l’époque, les idées, et ce
+prodigieux talent de Wartz, s’était défendue jusqu’ici
+par un argument unique : le prestige de sa
+personne. Elle se faisait voir ; elle s’offrait aux
+yeux, avec l’attrait royal et l’attrait féminin confondus
+en un seul charme. Soudain, comme si elle
+eût eu honte de mendier ainsi les ovations et l’enthousiasme,
+elle changea d’attitude. C’était le
+besoin d’agir qui reprenait sa puissante nature, et
+aussi une colère profonde qui la ravageait invisiblement
+sous son masque hautain. Elle qui se sentait
+toute autorité et loi souveraine, au point que
+ce sens du pouvoir s’identifiait avec le sens même
+de son être, se voyait tout à coup méconnue, reniée
+et impuissante. Roi, elle eût fait un coup
+d’État, elle eût appelé la garde. Wartz aurait été
+maintenu par la force, et la prison du faubourg, où
+l’on enfermait les condamnés politiques, lui aurait
+servi de lieu de méditation pour peser à son aise la
+suprématie de la Liberté sur la Monarchie. Mais
+ce moyen masculin ne pouvait être celui d’une
+créature de force douce comme elle. Elle biaisa. Il
+fallait une digue au flot montant qui la menaçait,
+elle voulut le détourner par adresse. Elle jeta
+les yeux sur ces effrénés qui gesticulaient dans
+les bancs de l’enceinte : elle y cherchait la complicité
+d’un homme sans laquelle si peu de femmes peuvent
+agir. Son regard choisit Wallein, Wallein dont la
+politique nerveuse, faite d’impressions, d’impulsions,
+d’agitations, serait plus malléable, plus
+soumise à ses influences. Elle se savait sur lui
+un grand pouvoir ; de plus, il était l’un des
+plus avancés au large dans la tempête d’aujourd’hui ;
+elle tenait ce sensitif par les mêmes
+fibres que le tenait l’Idée nouvelle. Ce serait son
+ouvrier.</p>
+
+<p>— Monsieur le président ! appela-t-elle.</p>
+
+<p>Cette faible voix éteignit les autres bruits, le
+grondement de la salle, peu à peu.</p>
+
+<p>— Monsieur le président, voulez-vous transmettre
+à l’Assemblée ce désir de la Reine, que la
+séance soit renvoyée à demain ?</p>
+
+<p>La rumeur reprit, avec un mouvement effrayant
+de tous les visages vers elle :</p>
+
+<p>— Non ! non !…</p>
+
+<p>Et le bruit des protestations se prolongeait, s’enflait,
+atteignait dans sa véhémence le pire tumulte
+de tout à l’heure. Le président parla encore, il
+parla d’égards dus à Sa Majesté, de lassitude, et
+le « non » vibrait toujours, opiniâtre, inflexible.
+Chose troublante et magique de voir cette progression
+tangible de la puissance changeant de
+main, abandonnant les autorités anciennes, allant
+vers les bases de la Nation, vers le peuple dont
+c’était ici la Délégation.</p>
+
+<p>Les ministres revinrent. Les huées recommencèrent.
+Chacun d’eux s’installa à son bureau, et,
+d’une écriture plus ou moins prompte, rédigea la
+formule de démission. Il y eut un silence. Les
+délégués avaient repris leurs places. On les voyait
+accoudés à leurs pupitres, suivant du regard l’acte
+du ministère.</p>
+
+<p>Les démissions mises en liasse furent portées
+sur-le-champ à la Reine ; et comme par enchantement,
+la suspension de séance fut décidée. La Délégation
+entière s’engouffra dans les portes, dans
+les couloirs ; la salle se vida. La Reine était partie.
+C’était l’entr’acte silencieux où le drame allait
+faire vers le dénouement la glissade vertigineuse.
+Il présidait à cette séance, comme à toutes les
+grandes scènes d’histoire, quelque chose d’inéluctable
+que les volontés humaines ne dirigeaient
+plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La dame en noir était maintenant assise dans
+le petit parloir des ministres, seule avec Wallein.
+Elle avait pris un fauteuil de bureau, autour duquel
+il la voyait ramener les plis en longs tuyaux
+brisés de sa jupe, et, debout, tout en l’écoutant, le
+délégué suivait machinalement, sous les mousselines
+de deuil du chapeau, les enroulements de
+sa jeune et somptueuse chevelure.</p>
+
+<p>Elle parlait avec fièvre, avec indignation, haletante
+encore de ne pouvoir laisser déborder tout
+ce qui l’étouffait de colère, et souvent, au milieu
+d’une phrase, un soubresaut de sa poitrine l’arrêtait.
+Elle en voulait au cabinet démissionnaire pour
+sa défection ; elle en voulait à Nathée, à la droite
+royaliste, aux infâmes qui avaient osé, sous ses
+yeux, acclamer la République, aux traîtres libéraux
+qui étaient jusqu’ici son appui le plus ferme,
+<i>malgré</i> leur indépendance d’idées, croyait-elle,
+<i>à cause</i> de cette indépendance réellement. Elle se
+sentait offensée comme jamais reine ne le fut.
+Hélas, ces libéraux avaient applaudi Wartz !
+Après cet outrage, sur qui compterait-elle désormais ?</p>
+
+<p>Et quand, femme habile dans la détresse, elle
+eut bouleversé les esprits de cet homme agité
+qu’elle avait devant elle, quand Wallein eut subi,
+jusqu’au fond de lui-même, l’émotion de voir ce
+douloureux courroux de reine, quand elle le sentit
+ému de cette auguste pitié qui ne se définit pas,
+celle qu’inspire la douleur et l’humiliation des
+grands, elle dit :</p>
+
+<p>— Monsieur le délégué, c’est en vous désormais
+que je place ma confiance ; c’est vous que je charge
+de former le nouveau ministère. Vous le choisirez
+acceptable à tous, et capable d’être fidèle à la
+Constitution.</p>
+
+<p>Wallein se taisait.</p>
+
+<p>— Sera-t-il dit que vous refusez ? fit-elle âprement
+en crispant au fauteuil sa main gantée.</p>
+
+<p>Wallein secoua les épaules.</p>
+
+<p>— Il est trop tard ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Trop tard ?</p>
+
+<p>— La constitution dont parle Votre Majesté
+est sans force aujourd’hui. On n’est pas fidèle à
+un néant ; la loi est annihilée…</p>
+
+<p>— Et par qui, monsieur le délégué ?</p>
+
+<p>— Par la loi supérieure qui fait les histoires des
+peuples.</p>
+
+<p>Et, en disant cela, il crayonna des noms sur
+son portefeuille : Wartz, Braun, les républicains ;
+Moser le libéral ; puis il détacha le feuillet qu’il
+tendit à Béatrix :</p>
+
+<p>— Voici mon ministère, le seul possible, le seul
+qu’acceptera aujourd’hui la Nation.</p>
+
+<p>Elle lut, et aussitôt jeta un cri si perçant que
+tout alentour on dut l’entendre :</p>
+
+<p>— Wartz !</p>
+
+<p>— A l’Intérieur, reprit sourdement Wallein,
+qui était blême et défait comme un mort.</p>
+
+<p>Elle ne détachait pas les yeux de ce bout de papier ;
+elle était atterrée. Wallein comprit que ce
+seul choix de Wartz était une injure nouvelle,
+qu’il l’avait atteinte et blessée personnellement,
+comme elle ne l’avait pas été jusqu’ici ; il sentit
+qu’il avait chagriné mortellement l’adorable femme,
+et il était bien à présent l’image du pays, tenaillé
+par ce double idéal de la souveraine et de la
+liberté, les aimant toutes deux différemment,
+mais sans savoir laquelle il sacrifierait à l’autre.
+Volontiers il se serait mis à ses genoux pour la
+supplier de lui pardonner, en même temps qu’un
+devoir plus haut lui commandait d’exploiter cette
+prostration, cette défaillance de femme. Et pour
+ne point lui paraître trop odieux, il entreprit
+l’histoire de leur état d’âme, à eux libéraux. Appariés
+depuis longtemps au parti républicain par
+une idéologie semblable, ils s’étaient laissé mener
+jusqu’aux frontières extrêmes du royalisme, retenus
+seulement par cette fragile barrière : l’amour
+de la paix et celui de Sa Majesté. Accommodant
+leur esprit progressif avec le culte de la souveraine,
+ils avaient voulu concilier les politiques
+opposées, rester à la fois les conservateurs et les
+évolutionnaires. Mais c’était là un marché de timorés,
+une transaction ; la parole du meneur
+avait éclairé cette compromission, et eux, voyant
+enfin la vérité, et brisant les barrières, avaient
+pénétré d’un coup dans le camp des démocrates,
+fusionnant sans effort avec ceux dont les avait
+séparés seulement un nom différent.</p>
+
+<p>— Wartz ministre ! Jamais ! jamais, monsieur,
+jamais, répétait la Reine.</p>
+
+<p>Alors, timidement, doucement, puisqu’il fallait
+apprendre à la triste femme sa destinée, avec les
+égards qu’on a pour un condamné, il commença
+de lui montrer ce qu’elle ne pressentait que trop :
+ce qu’était Wartz pour l’Assemblée, ce qu’il serait
+demain pour le peuple. Il atténuait ses mots ; il ne
+disait pas « son génie », il disait : « son talent » ;
+il ne disait pas « sa popularité », mais « sa maîtrise » ;
+ni « la vérité », mais « sa doctrine ». Et
+quand, de sa parole insinuante, il l’eut fait voir si
+lié à l’œuvre de l’heure actuelle qu’elle s’incarnait
+pour ainsi dire en lui, il joua d’une hypothèse. Il
+supposa qu’on fît un cabinet royaliste, en espérant
+de lui une formidable répression qui bloquât dans
+les cerveaux les idées en mouvement ; il nomma
+même ces ministres imaginaires ; il alla jusqu’à
+préciser la conduite qu’ils tiendraient, et leur politique
+appuyée avant tout sur les baïonnettes de la
+garde. Est-ce que l’Assemblée, telle qu’elle était
+désormais, exaltée, combative, butée à son idée
+fixe de la République, supporterait un seul jour
+ce ministère-là ?</p>
+
+<p>Horriblement lasse, l’esprit épuisé, elle prononça :</p>
+
+<p>— Un ministère composite… j’avais pensé… des
+éléments opposés empruntés à chaque parti.</p>
+
+<p>Elle s’était trompée dans son choix. Wallein se
+dérobait à son influence, comme les autres, comme
+tout le monde ; elle était désormais seule, abandonnée.
+Elle se sentit perdue.</p>
+
+<p>Il parla encore. Il l’étreignit de plus près dans
+ce réseau d’arguments qui paralysait ses efforts.
+Elle ne pouvait plus se défendre, elle n’avait plus
+une idée, plus une force, elle acquiesçait à tout.</p>
+
+<p>Ce fut comme une léthargie de douleur et de
+fatigue ; Wallein lui arrachait des mots inconscients ;
+ce n’était plus que l’ombre d’elle-même
+qui les articulait.</p>
+
+<p>Elle se réveilla au trône, quand elle revit l’Assemblée
+grondante devant elle, baignée dans la lumière
+adoucie qui tombait de la coupole. L’agitation était
+contenue, soumise à l’anxiété de ce qu’elle allait
+dire. Le tumulte n’était plus qu’un ronronnement
+assourdi, et devant elle s’étalait la liste des candidatures
+ministérielles : Wartz, Braun, Wallein, Moser,
+Aldberg, Saas et Zwiller. Elle comprit que c’était
+là le ministère de la Délégation, celui qu’il leur
+fallait et de l’acceptation duquel leur calme factice
+était conditionnel. Wallein vint à la tribune, et,
+pour mieux compromettre la situation de la malheureuse
+Reine, il rendit public son cas de conscience ;
+il expliqua quel ministère républicain lui
+était soumis, et il l’adjura elle-même, en termes
+véhéments, de signer sur-le-champ le décret qui
+mettrait au pouvoir les <i>auteurs</i> d’une constitution
+nouvelle.</p>
+
+<p>C’était signer sa déchéance. Elle dédaigna de
+répondre comme d’obéir. Aussitôt, tous les délégués
+de la gauche et du centre furent debout, les
+bras levés, clamant le nom de Wartz, aggravant
+le tapage du bruit de leurs talons sur le plancher.
+Elle demeurait immobile et sans un geste. Le bruit
+redoublait. On commença de se battre au pied de
+la tribune ; il y eut une rixe sous les yeux affolés
+du président, qui ne put obtenir, dans le tumulte,
+l’expulsion des coupables.</p>
+
+<p>Soudain, la Reine se leva ; on la vit prendre la
+plume, tracer des mots ; elle souriait d’un sourire
+de colère ; elle était terrible à voir. A peine
+femme, maintenant, dressée dans son velours noir,
+virilement, la tête fière, le profil hautain, elle se
+révélait le chef de l’État, la Maîtresse, le Roi.</p>
+
+<p>— Selon le désir de la Délégation, dit-elle,
+nous venons de nommer ministres MM. Wartz,
+Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller ;
+mais, comme il nous a paru qu’une Assemblée
+capable d’imposer d’une manière si violente ses
+volontés à la Reine cessait d’être la représentation
+nationale et le reflet du pays, nous déclarons
+la présente Délégation dissoute, et la nécessité de
+procéder à de nouvelles élections législatives.</p>
+
+<p>Un fracas répondit ; la houle des têtes s’ébranla
+en nappes vibrantes et hurlantes. Nathée eut alors
+le premier geste d’autorité de toute sa présidence :
+il se couvrit, descendit de la tribune et s’en fut.
+La Reine sortait aussi. La Délégation se vida par
+les couloirs, et le tapage s’éparpilla jusque dans
+la rue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall">LA RUE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières.
+Madeleine attendait patiemment la minute du réveil,
+comptant sur le bonheur de le retrouver dans
+cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce
+jour d’hiver, après les émotions de la veille. Il
+n’était rentré qu’à une heure avancée de la nuit,
+exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue
+qui l’avait jeté et endormi tout habillé sur son
+lit. Mais sa femme n’eut pas la douce causerie
+attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la couvrit
+de baisers, comme un homme qui semblait
+ne connaître de l’amour que ses violences. La délicate
+Madeleine, le cœur gonflé de tout ce qu’elle
+n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès
+de tendresse, les instructions touchant leur nouvelle
+vie au ministère. Chose étrange, chez ces
+deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs sentiments
+respectifs, différents, opposés même, les
+travaillaient en sens inverse. Alors que Madeleine
+cherchait à distinguer du grand homme
+l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de
+tout et malheureux, lui s’efforçait, dans son orgueil
+masculin, à rester devant elle le personnage
+célèbre du jour ; il lui imposait sa gloire ; il lui
+offrait le perpétuel souvenir de son génie ; il voulait
+être aimé pour sa grandeur.</p>
+
+<p>La jeune femme quittait avec peine cette simple
+et jolie maison du faubourg, où ils s’étaient unis.
+Samuel, lui, sentait un grand bonheur viril à emmener
+sa chérie dans l’appartement princier du ministère
+de l’Intérieur, qui commandait le quai, et
+dont il avait connu, lors des réceptions, les salons
+en enfilade, les plafonds caissonnés, les trumeaux
+peints et les murs flottants de vieilles tapisseries
+poméraniennes : tableaux éteints, pâles broderies
+de laine, dont les couleurs reposent les yeux sans
+les distraire. Ce luxe qu’il aimait secrètement,
+revêtait, dans ce logis transitoire des hommes
+d’État, un anonymat qui n’offensait pas absolument
+la simplicité républicaine. Il honorait la
+charge, mais non point les personnes, semblait-il,
+quoique pourtant le jeune révolutionnaire entrevît
+dans ce décor de somptuosité comme une existence
+d’amour magnifiée.</p>
+
+<p>Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine.
+Samuel éprouvait, plus qu’il ne les raisonnait, ces
+nuances sentimentales que Madeleine eût ressassées
+des journées entières. Son amour était au fond
+de son cœur, simplement, base confuse de toutes
+ses pensées : mais ce qui dominait aujourd’hui sa
+vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que
+les soucis politiques, les graves préoccupations
+de l’heure présente, les responsabilités de sa fonction
+nouvelle.</p>
+
+<p>Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait
+vit arriver au cabinet de toilette la petite Hannah,
+défaite, pâle comme un cierge, haletante, deux
+étincelles au fond de ses yeux de blonde.</p>
+
+<p>— Madame ! oh ! madame !… ce qu’on dit partout !…</p>
+
+<p>Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond,
+d’écouter cet écho de la voix populaire.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il donc, Hannah ?</p>
+
+<p>— Est-ce vrai, madame ? On dit que nous allons
+avoir une révolution, et que c’est monsieur qui
+mène tout maintenant.</p>
+
+<p>— Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement
+en ville, Hannah ?</p>
+
+<p>Alors, la petite servante, mise en verve par la
+satisfaction visible de sa maîtresse, et aussi par une
+excitation personnelle plus imprécise, se laisse aller
+à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue.
+S’il y a du mouvement en ville ! Comment dira-t-elle
+cela ! C’est comme un repos du dimanche,
+et c’est en même temps comme une fête très
+solennelle, et encore même… pas une fête, une
+veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni belles toilettes
+dans la rue ; on dirait que les gens attendent quelque
+chose ; et on parle, on s’attroupe, on crie ; et c’est
+un bruit de querelles partout. Dans le faubourg,
+c’est affreux ce qu’elle a vu : devant la porte d’un
+cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du
+trottoir ; quand on y songe ! Dire que c’est peut-être
+un homme tué au cours d’une rixe, qui a
+laissé là ce beau sang rouge ! Et les journaux qui
+ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant
+quand les vendeurs passent. Puis il y a encore
+ceci qu’Hannah hésitait à dire et qu’elle hasarde
+maintenant en devenant toute rouge : tous ces
+passants n’ont à la bouche que le nom de monsieur ;
+ils le crient très haut, ils se le renvoient
+dans leurs disputes ; quelques-uns le lancent avec
+colère, mais presque, oh ! oui, presque tout le monde
+le dit en admiration. En plein jour, à cette heure
+même, — que les gens sont étranges ! — ils sont
+à ce point dévorés par la curiosité, par la passion
+de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine
+de tisseurs en chômage, de messieurs, de belles
+dames qui arpentent le trottoir, et qui mangent
+des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché
+qu’elle était la femme de chambre de madame
+Wartz ; et aussitôt, dans la boutique où elle se
+trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a
+posé mille questions sur madame, sur monsieur
+surtout. Elle s’est sauvée à toutes jambes pour
+n’avoir pas à répondre à ces indiscrets.</p>
+
+<p>Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune
+fille, voulant s’habiller seule. Mais une rêverie si
+grave, si profonde et angoissante s’était emparée
+de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi
+vêtue, inerte, devant la glace, sans voir la pâle
+figure fiévreuse, et les minces bras nus que le miroir
+reflétait.</p>
+
+<p>Ainsi c’était la révolution !…</p>
+
+<p>Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans
+le monde pensant, n’est qu’une grande opération
+intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il dort dans
+le peuple des forces redoutables de cataclysme,
+qu’en y touchant on les déchaîne, et que le geste
+fatal était fait. Ainsi, dans les légendes, voit-on
+les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les écluses
+qui défendent les villes contre l’océan. Hélas !
+l’écluse des épouvantables démences populaires
+était ouverte, et c’était Samuel qui avait fait cela.</p>
+
+<p>Alors possédée d’une énergie amère, et voulant
+connaître jusqu’au fond le grand trouble populaire,
+voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang,
+oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle
+compléta en hâte sa toilette, et sortit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A cette même heure, dans la salle du Conseil,
+au Palais, Samuel Wartz avait pris place au milieu
+de ses nouveaux confrères. Rangés autour d’une
+table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines,
+en hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle
+condition politique de la Poméranie.</p>
+
+<p>Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses
+lambris de chêne à moulures d’or, son plafond
+léger et lointain, où des femmes nues, allégories
+géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond
+s’élevait le trône de la Présidence royale, le trône
+à trois degrés tapissé de brocart blanc.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel
+entra, et il introduisit une dame en deuil en disant :
+« Messieurs, la Reine ! » Elle n’alla pas
+s’asseoir sur le trône ; elle vint à pas glissés sur le
+parquet de marqueterie qui mirait sa forme
+sombre, pendant que les sept démocrates demeuraient
+debout, tête baissée, poignés d’une timidité
+dont ils ne pouvaient se rendre maîtres.</p>
+
+<p>— Duc, ayez donc la complaisance de mettre un
+fauteuil auprès de ces messieurs.</p>
+
+<p>Sa voix résonnait sans un écho. Son regard,
+pendant que Hansegel s’empressait à obéir, scrutait
+les physionomies nouvelles des ministres,
+un regard insistant, passant à travers les cils, et
+qui vous restait dans les yeux longtemps après
+qu’il s’y était posé. Elle prit place à la tête de la
+table, en faisant signe aux ministres de reprendre
+leurs sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis
+en présence de Sa Majesté, resta debout derrière
+elle.</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz ? dit-elle.</p>
+
+<p>Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé
+comme la veille, à la tribune, en parlant.
+Le visage bistré de femme brune, aux modelés
+épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui
+pâli, flétri, fatigué, mais les prunelles, limpides
+comme deux joyaux sombres, glissaient entre les
+paupières, rayonnant la vie puissante, la vie passionnée
+d’une créature en qui se réfléchissait vraiment
+l’existence d’un peuple.</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me
+chasser du trône ?</p>
+
+<p>Wartz se troubla ; cette phrase l’avait terrassé ;
+il resta tout un moment sans répondre.</p>
+
+<p>— Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il
+enfin ; il n’y a pas une <i>personne</i> en Poméranie
+capable de cette action. Votre Majesté subit la
+loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons
+en l’accomplissant douloureusement. N’accusez
+pas une volonté personnelle ; ma volonté est
+telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles
+royalistes à la conscience sereine, à qui leur
+quiétude d’esprit permet de s’engager pour la vie
+à votre personne, quels que soient les mouvements
+d’opinion, quelle que soit votre fortune.
+J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour qui vous
+restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui,
+sans trouble ni doute, peuvent vivre de l’<i>Idée</i>
+que vous symbolisez, et je sens le bonheur qu’il
+doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce
+n’est pas moi ; accusez plutôt la conscience nationale
+qui veut clore à votre nom une ère d’histoire,
+qui nous a faits mûrs, en dépit de nous-mêmes,
+pour cette œuvre. Nous autres, les
+meneurs, nous sommes les instruments de la force
+qui travaille les peuples, pour les élever toujours
+plus haut…</p>
+
+<p>— Ah ! les élever toujours plus haut ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et sa gorge se contractait de douleur et de
+colère. Des larmes vite refoulées parurent à ses
+paupières, et ses deux belles mains désespérées
+retombèrent le long du tapis bleu.</p>
+
+<p>— Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines ?
+Depuis que notre dynastie règne, n’avons-nous pas
+fait une Poméranie glorieuse ? Voyez notre industrie,
+nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences,
+ce qui s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et
+les usines, voyez la Bourse, voyez Oldsburg et
+voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus haut
+la nation ! Vous oubliez, messieurs, que, pendant
+dix siècles, nous les rois, nous avons peiné, lutté,
+pour arracher notre peuple à la barbarie, à l’ignorance,
+à l’engourdissement, à la domination
+étrangère. La nation, nous l’avons agrandie,
+fortifiée, moralisée, enrichie. Et maintenant vous
+prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur
+et dans sa gloire, sous prétexte de votre « Toujours
+plus haut ! » Mais il y a, dans l’histoire dont
+vous parlez tant, une justice implacable ; le poids
+de votre imprudence retombera sur le peuple que
+vous aurez conquis. Vous voulez enlever le gouvernement
+du pays à la monarchie, la plus simple
+et la plus naturelle des formes d’État, pour le
+donner à une sorte d’empire anonyme, incarnant
+la volonté du peuple, car votre république n’est
+que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous
+serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un
+après l’autre, tous les orages capables de bouleverser
+une nation, et, loin de réprimer troubles
+et orages, votre autorité démocratique les subira
+tous, puisqu’il est de son essence, non point de diriger
+les aberrations du peuple, mais de les suivre !</p>
+
+<p>Elle était si belle, si tragique, cette femme qui
+pouvait dire en face de ces hommes d’État : « Nous,
+les Rois ! » que tous gardaient le silence ; ses
+larmes les avaient émus, mais plus encore ses
+yeux, le reproche, la menace sibylline de ces
+yeux de feu qui avaient pris une expression surhumaine.
+Braun, qui était fort vulgaire d’éducation
+et d’esprit, était moins atteint par ce prestige
+indéfinissable ; il aurait aimé reprendre les arguments
+un à un et discuter avec Béatrix comme
+avec un homme. Les autres sentirent bien l’inutilité
+d’un tel effort. Ils étaient accablés, ils ne
+cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible, la
+comédie qui consistait à infliger à cette femme
+l’opprobre de la répudiation, avec tous les ménagements,
+non point de l’étiquette, mais de leur
+sensibilité même. Wallein se leva.</p>
+
+<p>— Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice
+en le méconnaissant, prononça-t-il d’une
+voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce
+de bourreaux. La conviction de notre conscience,
+soit qu’elle ait été, comme chez mes confrères, la
+constante loi de leur pensée, soit qu’elle ait paru
+en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse
+à exécuter un acte qui offense tous nos sentiments
+de respect et d’admiration pour votre personne auguste,
+Madame. Le dirai-je ? Un devoir impérieux
+nous presse, nous stimule, mais il nous semble
+frapper une mère !…</p>
+
+<p>— Alors pourquoi la frappez-vous ? dit-elle en
+secouant douloureusement la tête.</p>
+
+<p>Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz
+se contentait d’écorcher de son soulier la marqueterie
+du parquet. Il y eut un grand silence.
+Wallein reprit :</p>
+
+<p>— Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame.
+Que pourrions-nous ajouter, d’ailleurs,
+aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a
+prononcés hier : ceux de la fatalité démocratique !
+Ce que nous vous supplions de faire, car vous serez
+toujours celle qui dispense des grâces, c’est de méditer
+cette vérité, de la comprendre, de couronner
+votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre
+Majesté la Reine suprême de l’Histoire, de qui l’on
+pourrait dire : « Après qu’elle eut tout donné à
+son peuple, elle lui donna encore la Liberté ! »</p>
+
+<p>Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses,
+comme s’il les eût souillées en passant :</p>
+
+<p>— Abdiquer ?</p>
+
+<p>On ne comprend pas, personne autre que les
+monarques ne peut comprendre absolument l’opprobre
+de ce mot ; ils ne le prononcent pas, ils
+l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur
+caché et mystérieux qu’il offense. Dans la bouche
+de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot grossier
+que la colère aurait arraché à sa dignité.
+Mais déjà le visage de Samuel rayonnait. L’abdication,
+la cérémonie sublime, l’apothéose du
+peuple !…</p>
+
+<p>— L’Europe admirerait… prononça-t-il.</p>
+
+<p>Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu
+de mille bruits confus qui se noyaient les uns les
+autres, comme des ondes, une sonnerie de clairon,
+lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie
+d’alarme, la phrase de quatre notes répétée deux
+ou trois fois de suite, précipitée, lugubre. Les
+sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes, et
+le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir :
+elle avait reconnu le clairon d’alarme de la garde.
+Il se passait donc au dehors quelque chose d’incertain,
+d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici,
+seule au milieu de ces hommes hostiles dont il lui
+fallait se garder, comme d’une bande d’ennemis ?
+Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à
+cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel,
+qui centralisait au palais tous les services,
+lui avait dit : « Relativement, tout est calme dans
+la ville » ?</p>
+
+<p>Elle contint son émoi, mais non point son indignation.
+Elle sentait bien à quel point sa douleur,
+son reste de majesté bouleversaient ses adversaires ;
+mais que lui importait le combat intérieur
+que se livraient ces hommes, et l’étrange sentiment
+qu’elle leur inspirait, elle qu’avait secrètement
+aimée un empereur, elle qu’avaient adorée
+toutes les cours d’Europe et qu’avaient blasée sur
+ce genre de triomphe, tant de fois, les acclamations
+de la foule : des villes entières délirant d’enthousiasme,
+à sa vue, des milliers de voix amoureuses,
+dans la splendeur du plein air, aux belles
+journées de fête, clamant son nom ! Pour quoi
+pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné
+ces quelques roturiers malfaisants ! Et ce tragique
+éclat des clairons déchaîna sa colère avec ses angoisses :</p>
+
+<p>— Vous vous trompez si vous me prenez pour
+une Reine capable de déserter. Eh quoi ! faire le
+jeu de mes ennemis, me retirer devant eux, leur
+céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains,
+l’œuvre de toute ma dynastie ! Mais comment
+oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de tous
+vos rois dont je suis la fille ! C’est la trahison que
+vous voudriez obtenir de moi ; mais vous pourriez,
+entendez-vous, séduire la foule, l’armer, la lancer
+dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre,
+l’incendie, toutes les œuvres dont vos
+pareils sont coutumiers en de telles heures, je ne
+faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit :
+« Elle cédera, c’est une femme ! » Il se trouve que
+vous vous êtes mépris ; ce n’est pas une femme,
+c’est une force. Elle a, cette force, des assises
+invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle
+plonge ses racines dans la terre de vos cimetières,
+là où dorment vos morts qui furent si fidèles et si
+loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait atteindre
+toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de
+vous, hier, ont pu peut-être illusionner la nation,
+elle a pu se laisser prendre un instant à vos séduisantes
+théories, monsieur Wartz, vous avez pu la
+troubler, mais extirper de son cœur le dévouement
+à sa Reine, jamais ! J’ai voulu demander aux
+élections nouvelles une manifestation solennelle
+de la volonté populaire ; vous verrez quelle sera
+cette volonté. Quant à moi, je vous le déclare, s’il
+y a des jours de lutte, je lutterai ; non pas en
+femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains
+d’autrefois, pour mon fils, votre souverain
+de demain.</p>
+
+<p>Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête,
+mornes, le courage et la foi ébranlés. Wallein
+murmura :</p>
+
+<p>— Quelle créature inouïe !</p>
+
+<p>Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations
+délicates, dit :</p>
+
+<p>— Elle nous a rudement dérangés. Nous en
+étions à l’administration provinciale. A quoi la
+rattacheriez-vous, Wartz ?</p>
+
+<p>Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé
+sur le portrait immense qui, au milieu des quatre
+fenêtres de face, faisait l’un des rares ornements
+meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait
+de Conrad II, le souverain qui avait sa statue
+équestre sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et qui,
+dans un cadre aux gigantesques fioritures d’or,
+étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés
+autour de sa personne blanche et mince de colonel
+des gardes. Ç’avait été le véritable monarque
+homme d’État ; il avait refondu la nation en une
+monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel, — réformateur
+illustre, mais préparateur inconscient
+de la révolution d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi ? — fit timidement l’obscur
+ministre du Commerce, le nommé Moser, en se
+tournant vers le grand homme, — nous ne travaillons
+donc plus, monsieur Wartz ?</p>
+
+<p>Samuel étendit le doigt vers le portrait :</p>
+
+<p>— Regardez ; elle a tout à fait les yeux de
+Conrad II.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de
+voir et de savoir tout ce qui lui causait pourtant
+une mortelle émotion, Madeleine errait au hasard
+par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg,
+soit qu’ils se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils
+eussent cherché d’instinct le cœur de la cité. Les
+rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De
+loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire ;
+à droite et à gauche, les rampes étaient
+garnies d’une longue grappe humaine : hommes,
+femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux
+balustrades. Et dans cette foule composite, se révélaient,
+en taches de couleur, des individus de
+toutes classes, de toutes conditions, les sarraus
+bleu-pâle des artisans, les blouses flottantes des
+ouvriers voisinant avec les pardessus corrects, les
+châles des tisseuses, les haillons des misérables,
+contrastant avec la fourrure des élégantes.</p>
+
+<p>Et sur cette foule, un grand silence planait.</p>
+
+<p>La jeune femme, tremblant de sa hardiesse,
+pressait le pas, curieuse de ce qui pouvait attirer
+ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé. Un
+cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne :</p>
+
+<p>— Achetez le portrait du nouveau ministre,
+l’homme du coup d’État ! demandez Samuel
+Wartz.</p>
+
+<p>Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies
+de froid, lui haussa sous les yeux une lourde liasse
+de papiers en éventail, où par centaines de reproductions,
+dans le feuillettement du vent, elle vit
+passer l’image de son mari grossièrement reproduite
+dans le hâtif tirage nocturne du journal.
+Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder.
+Il lui semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue
+bruyamment par cette foule, si elle tenait
+entre ses mains ce portrait, et elle continua sa
+route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en
+dessous, elle entendit monter des voix, des chants.
+Semblable à quelque petite ouvrière, elle se faufila
+entre deux personnes, au long de la barrière vivante
+qui faisait la haie.</p>
+
+<p>Sur la glace, processionnait un cortège grotesque :
+des hommes portant en sautoir des écharpes
+rouges à franges d’or, d’autres tenant des bannières
+que les tournoiements de la bise, dans la coulée du
+fleuve, tordaient en chiffons. Sur la cotonnade
+grossière étaient écrits à l’encre ces mots exempts
+de recherche : <i>Vive la Liberté !</i> — <i>A bas la Tyrannie !</i> — Venaient
+ensuite les oriflammes révolutionnaires :
+<i>Béatrix à l’échafaud !</i> — <i>Luttons pour
+être libres !</i> — <i>A mort les Rétrogrades !</i> Et toutes
+ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées
+dans quelque taverne, en grande hâte, ne
+laissaient déchiffrer que par bribes, dans leur enroulement
+aérien, leur phraséologie de terreur.
+Derrière, suivait une bande sordide : hommes en
+costume de travail, coiffés de casquettes sales,
+femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux défaits,
+traînant des enfants, et, se mêlant à la
+cohue des ouvriers en chômage, des êtres aux
+figures sinistres, têtes d’assassins et de dégénérés,
+corps atrophiés : toute cette tourbe abominable
+qui ne sort de ses repaires qu’aux jours d’émeute,
+pour provoquer le meurtre et allumer l’incendie.
+Des bras se levaient en un geste de menace, des
+voix crapuleuses hurlaient des chants de mort.
+Et la horde passait comme le Destin en marche,
+piétinant, d’un claquement sourd de semelles,
+cette figure de pureté qu’est la glace.</p>
+
+<p>Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée
+eut l’impression de ce qu’on nomme la lie
+du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments
+troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme,
+demeurent diffus et invisibles dans la masse nationale,
+pour s’agglomérer et remonter comme une
+écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les
+façades des maisons aux volets clos, le long du quai,
+elle apercevait là-bas la structure monumentale du
+ministère, son nouveau foyer ; elle eut la tentation
+de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier
+ce qu’elle venait de voir ; un sentiment secret la
+poussa dans une direction inverse. Elle aborda la
+rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère
+allant au cœur : l’Hôtel-de-Ville. C’était une
+image de mort. L’un après l’autre, les magasins
+de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur
+ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à
+cette heure de l’après-midi, on ne voyait personne.
+Sur la chaussée, des voitures roulaient à une
+vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre
+ici ? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita
+un instant puis, prenant son parti, gagna la place
+de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle était
+là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il
+déboucha d’une rue adjacente une nouvelle horde
+d’êtres pareils à ceux qu’elle venait de voir, allant
+par couples, chantant… Ils se dirigeaient vers le
+fleuve ; elle les devina en route pour rejoindre les
+autres. Et partout où elle allait maintenant, rue
+de la Nation, où l’on ne voyait d’ordinaire que des
+élégances, — coupés vernis et parfumés, belles
+personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs
+de jolis visages, — rue aux Moines où les
+vitrines étaient des musées d’art et d’orfèvrerie,
+et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi,
+ce n’étaient plus que ces déguenillés au rire
+vicieux, accrochant à leurs bustes d’autres bustes
+de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de
+chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient
+de chaque rue. Oldsburg semblait n’être plus peuplée
+que de cette vermine, elle qui la cachait jusqu’ici
+en des repaires inconnus !</p>
+
+<p>Mais là, que se produisait-il ? La rue aux Moines,
+qui devenait houleuse dans le tronçon compris
+entre la place Saint-Wolfran et son intersection
+avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut
+impraticable. Artisans et hommes du
+monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus
+qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes
+impulsions d’ensemble, et par-dessus ce compact
+fourmillement noir, de biais, on apercevait, vers
+le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens,
+les croix gothiques, les lucarnes à cadres ciselés
+du palais. Madeleine s’informa de ce qui se passait.
+On lui parla d’une manifestation royaliste qui
+commençait ici.</p>
+
+<p>Seule femme élégante dans cette foule, elle fut
+vite remarquée. Un vieux monsieur grommela :
+« Cette petite est folle ! » D’autres se mirent à chercher
+brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux
+au baisser des paupières, et elle voulut s’en retourner.
+Mais derrière elle, la muraille vivante s’était
+nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce
+moment, une poussée se fit, une tornade de corps
+humains se mouvant sur place, sans débouché. On
+s’écrasa le long des maisons ; il y eut des cris de
+douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris
+de guerre, et Madeleine, naufragée dans cette
+tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant, vit passer
+dans le courant qui la portait une bande d’adolescents
+aux jolis visages frais d’aristocrates, quinze
+peut-être en tout, n’ayant pas vingt ans, et dont
+pas un qui ne fût amoureux de sa belle souveraine.
+Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de
+subversifs couplets, mais simplement la fameuse
+valse poméranienne, <i>Béatrix</i>, et la foule terrible,
+sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se
+sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait
+nuageusement la figure de la Reine ; les mouchoirs
+palpitèrent en l’air comme des flammes
+blanches au-dessus de la multitude noire, et rien
+ne saurait dire ce qui se passait alors dans les
+cœurs.</p>
+
+<p>Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa
+derrière eux ; on les suivit, et le chant de la valse
+devint un chœur formidable. Tout le vieux loyalisme
+des Oldsburgeois, un moment oublié devant
+l’idéal républicain, se réveilla en folie. Madeleine
+suivait aussi de loin, dominée par cette pensée
+fixe qu’il y avait désormais par la ville deux cortèges
+ivres d’hostilité, et que, si le hasard de
+leurs méandres les amenait à un moment donné
+dans une même rue, il se passerait des scènes
+effroyables.</p>
+
+<p>La cohorte des jeunes royalistes monta la rue
+de la Nation, l’allure scandée au trio de la valse,
+agglomérant autour d’elle sans cesse de nouvelles
+recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de
+l’hôtel de ville et se réjouit, car ils avaient choisi
+par là une direction opposée à celle des révolutionnaires.
+Les voix diluées dans l’air n’étaient plus
+que quelque chose de sourd, une musique incertaine,
+dont se comprenaient seules, à cette distance,
+les phrases aiguës. La jeune femme, brisée
+de lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette
+fois elle fit volte-face vers l’hôtel du ministère.
+Il lui arrivait encore, portées par le vent, des notes
+familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au
+tournant de la rue. Puis soudain elle s’arrêta,
+glacée de peur.</p>
+
+<p>Une autre musique naissait, toute voisine d’elle,
+l’hymne poméranien hurlé par des gorges avinées ;
+c’était l’autre horde qui venait, montant l’une des
+rampes de la berge, en agitant ses oriflammes
+lacérées. Elle s’était accrue, elle aussi, en sa promenade
+sur la glace ; c’était devenu une longue
+traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air
+d’une puanteur d’humanité, et qui se mit en replis ;
+des replis dessinés par l’angle de la rampe
+et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit
+menant aux bas quartiers.</p>
+
+<p>Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire :
+cette ruelle, la place Sainte-Wilna et la rue du
+Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui pouvait
+vibrer encore impalpablement, dans l’air, du
+chant royaliste. Rien, plus rien. La piste des
+autres était donc perdue pour elle ; mais elle les
+sentait toujours dans ce quartier, vers lequel
+s’acheminaient présentement ceux-ci, ce quartier
+du Canal où les maisons font à l’eau une rive
+de pignons à poutrelles et de façades vétustes,
+derrière lesquelles logent, par milliers, les pauvres.</p>
+
+<p>Une voiture passait, elle s’y jeta ; et en dépit de
+toute prudence, de toute réserve, elle dit au
+cocher, qui dut le lui faire répéter pour le croire :</p>
+
+<p>— Je vais suivre cette bande-là.</p>
+
+<p>Cet homme la prit pour quelque écervelée de
+mœurs douteuses, en passe d’une extravagance
+nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins,
+accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses
+deux mains, obsédée par cette intuition d’une
+rencontre entre les deux cohortes, il aurait été
+plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris.
+Dans un accès de casuistique implacable,
+frissonnante de peur, blême, angoissée, elle s’obligeait
+à voir de ses yeux les atrocités qu’elle
+redoutait.</p>
+
+<p>La voiture allait au pas. A ce moment, on avait
+atteint la place Sainte-Wilna. Les manifestants se
+débandèrent et poussèrent des cris de mort contre
+la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle
+venait de droite et de gauche, des deux parties de
+la rue du Canal, que coupait la place de l’Église.
+En même temps une troupe d’artisans, de femmes
+échevelées, de gamins, accourait prendre part
+à ces démonstrations en plein air qui étaient de
+leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus
+pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux
+qui s’étaient amassés autour d’eux, stationnaient
+actuellement dans le square de l’Hôtel-de-Ville
+dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres
+à grosse ramure noire, à trois cents mètres
+d’ici.</p>
+
+<p>Et ce fut aussi à cette minute précise que le
+clairon sonna, faisant passer et vibrer dans l’air
+ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame ?
+demanda le cocher qui, ne pouvant plus avancer,
+était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs
+par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse.
+Entendez-vous cela ?</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? demanda Madeleine, les lèvres
+blanches.</p>
+
+<p>— Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus
+marcher à l’ordre. C’est à la caserne du régiment
+que cela se passe. Le quart des officiers mène la
+révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés
+dans les chambrées, et tout le reste fait l’assaut
+avec la petite Altesse Royale le prince Erick. On
+dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame
+le nouveau colonel nommé par le gouvernement.
+Ce sont de tristes choses, ma petite dame.</p>
+
+<p>— Et cet homme qui parle là-bas, demanda
+Madeleine, que dit-il ?</p>
+
+<p>— Rien de bon ! c’est contre la Reine ; il va les
+mener maintenant à l’hôtel de ville.</p>
+
+<p>— Oh ! l’hôtel de ville !</p>
+
+<p>Et son visage se crispa dans une telle douleur,
+que lui reprit :</p>
+
+<p>— Vous devriez vous en retourner chez vous,
+tenez ; ce n’est pas la place d’une jolie petite
+femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez
+« les sangs » tournés.</p>
+
+<p>— Non, répondit fermement Madeleine, je veux
+voir.</p>
+
+<p>Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans
+son pressentiment terrible. La masse mouvante,
+qu’était devenue la horde de tout à l’heure, prit le
+tronçon de la rue du Canal qui menait au square
+de l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre
+cents, agitant toujours vers le milieu leurs lambeaux
+de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils à
+un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du
+Square. Rétréci au passage, le flot formait des
+houles, des remous. Puis, la grille franchie, il se
+divisait au caprice des allées, débordait sur les pelouses.
+Et l’hymne national, sans mesure ni rythme,
+sans unisson et sans ensemble, précipité comme
+un chant de fous, un chœur d’ivresse, entra dans le
+jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues,
+le long des bassins congelés, et vint heurter la façade
+intérieure de l’hôtel de ville. Alors, on vit
+sortir par les trois grandes portes cintrées, les
+enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le
+péristyle depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles
+du chant poméranien, qui insultaient la
+Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous,
+sans se l’être dit, que la belle Dame idéale dont
+ils étaient si épris serait vengée s’ils mouraient
+pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col
+glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à
+terre, la Personne à laquelle ils offraient leur
+vie, les petits aristocrates se ruèrent dans les
+haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés
+comme ils étaient, dans ce flot de malpropreté
+humaine ; il y eut une levée de bras pareille
+à un croisement de massues en l’air, et on ne les
+revit plus. Mais aussitôt, dans les pelouses envahies,
+sur l’eau congelée du bassin, ce fut la bataille
+générale. Tous les bruits se fondaient en une
+clameur unique, dans laquelle dominait le cri
+des femmes, aigu, ininterrompu, de douleur et de
+peur ; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant
+et griffant les visages qui leur faisaient obstacle.</p>
+
+<p>Madeleine, la main crispée aux barreaux de la
+grille, s’était aventurée jusqu’ici, et regardait.
+Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un ouvrier
+venir à elle, le menton levé, les mains
+tendues, la bouche ouverte comme un homme qui
+suffoque, les yeux suppliants et éperdus. Elle
+recula d’un pas. L’homme montra son paletot de
+velours, et la poche du haut d’où sortait tout
+droit un petit manche de couteau. Puis, d’un
+effort suprême, il arracha l’arme de la blessure.
+Un jet de sang noir en jaillit qui éclaboussa
+Madeleine.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est trop ! c’est trop ! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture
+qui l’attendait à quelques pas derrière. Le
+cocher la souleva à demi pour gravir le marche-pied.</p>
+
+<p>Il haussait les épaules sans la plaindre, riant
+plutôt en dessous de ces nerfs de femme, qui
+étaient comme une coquetterie de plus ajoutée
+à l’excès de son charme. Mais, quand elle lui
+eut nommé, comme sa demeure, l’Hôtel du Ministère,
+l’évocation de cette habitation somptueuse,
+et de la hauteur sociale qui s’y attachait fut une
+révélation pour ce plébéien. Sans comprendre, il
+pressentit quelque chose de la vérité. Il regarda
+Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près
+à ce Samuel Wartz, le célèbre orateur de la veille.
+Son élégance, sa tristesse, cette passion de voir ce
+que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout
+cela l’éclairait vaguement ; et il la conduisait
+doucement comme une malade, faisant de longs
+détours pour suivre les voies calmes.</p>
+
+<p>Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque
+chose l’arrêta encore : un convoi, une civière sous
+un drapeau, un attroupement. Faiblement, en
+frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans
+voix :</p>
+
+<p>— Je veux savoir tout, tout ; racontez-moi ce
+qui se passe ici.</p>
+
+<p>Le cocher alla s’informer et revint :</p>
+
+<p>— Les canailles ! c’est leur colonel, ce pauvre
+petit prince Erick, qu’ils ont tué !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall">LE VIEIL AMI</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée,
+elle restait ici, prostrée, sur une petite chaise,
+dans le grand salon du fond où il faisait nuit.
+Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient
+à l’aménagement de l’appartement. On transportait
+dans le logis de splendeur les meubles familiers
+du jeune ménage, les menus objets, les bibelots,
+les souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité
+de ces grandes pièces froides. Les coups de
+marteau résonnaient ; on entendait le bruit sourd
+des caisses jetées à terre, le heurt des armoires
+pesantes, un cliquetis de vaisselle et de verreries
+déballées. Les huissiers, les laquais nouveaux,
+Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient,
+venaient, causaient, égayés par ce remue-ménage.
+Et voilà pourquoi Madeleine s’était réfugiée ici,
+le salon officiel où l’on ne changerait rien, où elle
+pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre.</p>
+
+<p>Soudain, un coup léger retentit à la porte ; elle
+s’irrita qu’on osât venir jusqu’ici la troubler dans
+sa douleur. Mais s’attendant à voir paraître quelque
+domestique en quête d’instructions, elle raffermit
+sa voix pour répondre :</p>
+
+<p>— Entrez, entrez.</p>
+
+<p>— Madame, on me dit que vous êtes ici…</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir,
+que vous êtes bon d’être venu !</p>
+
+<p>Et les lampes électriques allumées, elle courut
+à lui.</p>
+
+<p>— Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions
+causer enfin : je ne vous ai pas vu depuis
+un siècle !</p>
+
+<p>Et il sentit sa main prise par ces petites mains
+encore gantées, qui l’attiraient, le dirigeaient avec
+une espèce de chaleur tendre.</p>
+
+<p>— Avant-hier ! murmura-t-il, troublé.</p>
+
+<p>— Non, non ; un siècle, je vous dis, un siècle !</p>
+
+<p>Il la regarda sous la blanche lumière, le visage
+comme amaigri, rouge de fièvre, les yeux fiévreux
+aussi et tragiques, avec le foyer qu’allumaient,
+dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant
+sur le sens de cette émotion qu’il lui
+voyait, il sentit la joie de l’accueil se changer pour
+lui en amertume et dérision. Comment n’avait-il
+pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot,
+qu’elle était toute possédée par la gloire de son
+jeune mari, par le souvenir d’hier, par les émotions
+d’amour ! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait
+joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement :</p>
+
+<p>— Oui ; un beau siècle pour Wartz et pour
+vous.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen…</p>
+
+<p>Et elle n’ajoutait rien.</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen… répéta-t-elle.</p>
+
+<p>La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur
+elle-même, elle regardait les fleurs du tapis, le
+veinage pur des marbres, les ongles dorés des
+chimères qui supportaient une table. Elle semblait
+demander aux choses la force de pouvoir
+parler.</p>
+
+<p>Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent
+tout à coup ; elle cacha ses yeux dans ses mains,
+et sans honte, sans pensée, presque sans pudeur,
+elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le
+torrent de sa douleur. Elle pleurait tout haut,
+comme les enfants, avec les gémissements et le
+râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour
+ne pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement
+de désespoir qui faisait de sa personne délicate
+une chose diminuée, allégée, qui n’aurait été
+rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas ! il
+était peut-être celui qui la chérissait le plus dans
+le secret de son cœur, celui qui aurait su lui dire
+les mots les plus délicieux, et celui qui devait
+garder devant son chagrin, le plus de froideur.
+Et il se sentait perdre la tête.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous ? Qu’avez-vous ?… murmura-t-il.</p>
+
+<p>— J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa
+gorge, j’ai vu la Révolution, je l’ai vue, monsieur
+Saltzen ; j’ai vu Oldsburg ravagée, j’ai vu mourir
+un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai
+senti sa main sur ma bottine, et je me suis sauvée.
+Comprenez-vous cela ? Sans l’avoir regardé, je me
+suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois toujours,
+je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de
+ses yeux de souffrance, que je n’ai pas écoutée.
+Je me suis sauvée ! Est-ce que j’aurais pu le
+soulager, dites, docteur ? Tout un couteau enfoncé
+là ! J’ai agi comme la dernière des créatures. Je
+n’ai pas eu le courage, je n’ai pas pu. Regardez ;
+son sang m’a sauté ici.</p>
+
+<p>Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore
+humides dont la fourrure noire ne s’imprégnait que
+lentement : on aurait dit de larges taches d’encre.
+A les revoir, elle éclata de nouveau.</p>
+
+<p>— Docteur ! Docteur ! Dieu a voulu que ce sang
+tombe sur moi ; c’est le sang que Samuel a fait
+couler, c’est lui le grand coupable !</p>
+
+<p>Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les
+mains, elle se tut pendant plusieurs secondes.
+Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste
+caressant et paternel de ses deux mains tendues.
+Ne lui devait-il pas ce mouvement de pitié, n’allait-il
+pas la prendre dans ses bras, la consoler comme
+un enfant qui souffre ? Mais il fit mieux. Il l’aimait
+trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains
+retombèrent sur ses genoux sans avoir même effleuré
+les soies de la fourrure, et il dit :</p>
+
+<p>— Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui ?</p>
+
+<p>Elle continua, poursuivie du même cauchemar :</p>
+
+<p>— Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick ?
+Vous figurez-vous cela ? Mort ! Tout froid déjà,
+ce gentil valseur de l’autre jour ! Il m’avait menée
+d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une
+pause, il me faisait glisser, je ne pesais rien, lui
+non plus ; j’ai vu tantôt la civière où gisait son
+cadavre ; les deux hommes de la garde avaient
+peine à le porter. C’est lourd, un mort.</p>
+
+<p>Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt
+déganté chercha les taches de sang sur la jaquette,
+et quand elle se vit le doigt humide :</p>
+
+<p>— Cela ne peut pas sécher.</p>
+
+<p>Elle ne pleurait plus.</p>
+
+<p>— Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le
+revoie pas.</p>
+
+<p>Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de
+fourrure, qu’il jeta au loin, en le froissant de colère.
+Puis, debout devant elle maintenant, la dominant :</p>
+
+<p>— Tout cela n’est pas votre affaire ; ce qui se
+passe dans la rue ne vous regarde pas. Il meurt
+chaque jour une foule de gens auxquels vous ne
+pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui,
+c’est très triste, mais vous n’y pouvez rien, et
+c’était inconvenant de votre part de vous y mêler.
+Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure.</p>
+
+<p>Elle le regarda fixement ; ses longs yeux désolés,
+sa bouche, tout son air était une plainte et un
+reproche.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur Saltzen ! est-ce vous qui me
+parlez de la sorte ! Est-ce que je ne m’appelle pas
+Madeleine Wartz ? Est-ce que tous les actes de
+mon mari ne m’atteignent pas ?</p>
+
+<p>— Quels actes ?… demanda-t-il évasivement.</p>
+
+<p>Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire
+jouaient sur son lorgnon. Il comprenait, à présent,
+le cas de conscience effroyable de Madeleine, et il
+sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la
+savait si amoureuse, un de ces voiles impalpables
+que trament les imaginations scrupuleuses des
+femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même
+des âmes, et qui séparent plus les époux que des
+barrières de fer. Donc, ce serait bien décidément
+sa fonction de travailler, au profit de celui à qui
+elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille.
+A l’heure où elle se tournait vers lui, comme vers
+l’ami le plus délicat, le plus près d’elle, — il ne le
+sentait que trop, — il devait, sous peine de commettre
+la plus triviale des fautes, la repousser par
+force vers le seul ami permis à une femme : son
+mari. Cela, c’était encore l’aimer, c’était même
+l’<i>adorer</i>, bien que le mot ne signifie pas toujours
+ce martyre de froide immolation.</p>
+
+<p>— Quels actes ? reprit-elle, vous me demandez
+lesquels ? N’a-t-il pas rompu par son discours
+d’hier l’ordre qui régnait dans le pays ? N’a-t-il
+pas provoqué l’agitation populaire ? N’a-t-il pas
+déchaîné la révolution, enfin ? Maintenant l’incendie
+se propage, et celui qui l’a allumé n’est
+plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment
+de la Garde à la caserne, la bataille dans la rue,
+les troubles d’Oldsburg, ceux qui doivent à cette
+heure ravager la province, Hansen, cette ville si
+remuante, et la contrée des Charbonnages, tout
+cela est l’œuvre de Samuel ! Eh bien, je vous le
+demande, un homme a-t-il le droit de créer dans
+un pays cette folie de destruction et de sang ?
+Samuel n’a-t-il pas pris là une responsabilité
+intolérable ?</p>
+
+<p>— Son discours était toute réserve et toute
+modération, hasarda le vieil ami.</p>
+
+<p>— Un discours de modération ne déchaîne pas,
+dans une assemblée d’hommes, ce que les paroles
+de Samuel ont déchaîné hier à la Délégation,
+monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le
+sais, il y avait l’éloquence, ce feu de conviction
+qui dévore mon pauvre Sam ; mais il y avait
+autre chose : les idées qui ont de la vie en elles,
+comme la graine qu’on sème. Il s’est fait dans les
+esprits, déjà exaltés, une germination violente.
+Les révoltes dormaient en eux, il les a réveillées.
+Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à
+son œuvre.</p>
+
+<p>— Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire
+à son œuvre, répéta le docteur en songeant.</p>
+
+<p>— C’est donc son acte vraiment, monsieur
+Saltzen, c’est sa faute ! sa faute ! Comprenez-vous ?
+Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en
+répond devant la société et devant Dieu. Ah ! j’avais
+comme un pressentiment, une terreur de ces
+atroces réalités, quand j’ai vu cet Auburger
+adopté de telle sorte par lui.</p>
+
+<p>— Auburger ? Votre mari s’est laissé circonvenir
+par cet être-là ?</p>
+
+<p>— Comment, vous ne savez pas ? A vous non
+plus, il ne l’a pas dit ? Mais, si j’ai bien compris,
+Auburger est devenu l’agent secret de Samuel.</p>
+
+<p>Saltzen s’indigna.</p>
+
+<p>— Son agent secret ! — se disait-il en marchant
+à pas lents dans le salon. — Il a consenti, lui,
+Wartz, la droiture même !… Il s’est livré, pieds
+et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera
+maintenant, comme un maître son esclave !
+Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y paraisse,
+la domination n’est pas aux mains de celui
+qu’on croit. Êtes-vous bien sûre, Madeleine ?</p>
+
+<p>Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait
+à la jeune femme ce prénom dont il ne la
+nommait jamais que dans sa pensée.</p>
+
+<p>Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait
+en son esprit une logique en formation. Puis
+voulant expliquer cette mystérieuse complexité de
+Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même
+au-dessus du blâme, il développa sa conception.</p>
+
+<p>— Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger,
+dit-il en revenant s’asseoir près de Madeleine ; il
+nous dépasse trop. Il nous effraye par le mal qu’il
+a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part
+de vos inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi,
+secrètement, dans mon cœur d’ami, j’ai senti ce
+qui se passait dans votre cœur de femme ! Il nous
+fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés
+de notre affection ; mais si, à cette heure, il
+entrait ici, il faudrait lui tendre les bras, l’aimer,
+le louer ; il vous faut, vous, le faire plier sous le
+poids de votre amour ; vous ne saurez jamais être
+assez tendre, assez dévouée, pour atteindre ce
+cœur triste et isolé de grand homme. Triste !
+vous savez comme il l’est intimement, lui que
+votre jolie gaieté d’oiseau ne déride même pas,
+lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots
+auxquels vous vous plaisez tant ! Triste et seul
+comme un prophète ! Qui l’a vraiment connu ?
+Est-ce vous ? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi,
+vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais
+douté de la puissance qu’il cachait ? le châtelain
+d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce génie,
+et le faisait dîner à part quand il recevait à sa
+table ! Méconnu, inconnu, s’ignorant lui-même,
+portant sans le savoir sa force, c’est l’homme
+de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire
+ce qui doit être, et qui l’accomplit en dépit de
+tout.</p>
+
+<p>Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant
+de larmes délicieuses. Il fallait savoir comme elle
+que le vieil ami l’aimait, pour goûter vraiment ce
+qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très
+émue, elle voulait le remercier de redonner à
+l’image de Samuel l’auréole éteinte ; elle murmura
+pour la seconde fois :</p>
+
+<p>— Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être
+venu me dire tout cela.</p>
+
+<p>Souriant, il regardait complaisamment cette joie
+d’aimer revenir en elle. Il continua :</p>
+
+<p>— Ce matin, les journaux portaient en manchette
+ces simples mots : « La loi Wartz. » Et
+l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition
+concernant l’instruction populaire. Je vais
+vous dire, moi, ce que c’est que la loi Wartz,
+non point celle que Samuel a déposée hier, mais
+celle qui préside au cours de sa vie, qui règle ses
+mouvements, sa conduite, ses actes, comme une
+rigoureuse formule scientifique. C’est une loi
+inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce
+qu’il est de ces êtres dont on dit qu’ils appartiennent
+à l’histoire ; et qu’est-ce que l’histoire, sinon
+la fatalité accomplie ? La loi Wartz, la vraie, est
+une formule terrible qui pousse votre mari d’un
+mouvement irrésistible, vers le système d’État
+nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la
+politique républicaine, comme on subit parfois une
+passion, souffrant et jouant à la fois son propre
+drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la plume
+et à l’action de la parole, à travers mille obstacles
+que vous connaissez mieux que personne. Voyez
+comme depuis son enfance, qu’il nous a contée,
+jusqu’à son élection, ce fut une progression constante
+vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce
+rôle lui est-il dévolu, qui permet à sa personnalité
+de s’épanouir vraiment, que la loi fatale plus
+impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de
+repos, la course au but s’accélère, l’action se
+précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la conception
+de cette éducation du peuple sur laquelle
+il fait reposer sa République idéale. Nous sommes
+une dizaine de sages, de réfléchis et de prudents
+qui voulons réglementer, ajourner, son projet
+trop hâtif. Nous sommes des confrères, des aînés,
+qu’il révère vaguement, des amis qu’il sait dévoués ;
+mais il a senti notre résistance. Notre
+prudence l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent.
+Alors, de tout ce qui s’était établi entre nous :
+cordialité des relations, projets politiques communs,
+respect, affection même, rien ne compte
+plus. En nous, il ne voit désormais qu’un obstacle ;
+la force qui le mène ne lui permet pas de s’y
+arrêter. Nous le gênons ; il nous écarte, très simplement.
+J’en aurais pleuré ! M’être cru, dans l’esprit
+de ce garçon, l’arbitre de toutes les idées, et
+constater un beau jour quelle petite place j’y
+occupais ! Chez les autres, c’était de la fureur.
+Mais froissement d’orgueil ou délicate blessure de
+cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun
+lui-même, qui est un rustre aux rancunes opiniâtres,
+l’a si bien compris, qu’il est redevenu
+malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans
+cette loi implacable comme le <i lang="la" xml:lang="la">Fatum</i> antique,
+croyez-vous que Wartz, qui n’est que pitié et
+bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous
+les yeux l’exemple d’Hannah…</p>
+
+<p>— Ah ! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas
+grande philosophe, mais l’idée de ce que cette
+fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres
+gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur
+de prendre une telle initiative, vous, monsieur
+Saltzen ?</p>
+
+<p>— Oui, j’aurais toujours reculé devant des
+craintes, des scrupules, parce que je suis une volonté
+normale, assujettie à tous les souffles du
+sentiment, et que je <i>veux</i> beaucoup moins que je
+ne <i>sens</i>. Mais la destinée de notre grand homme,
+bien autre, unifiant sa volonté à celle qui mène le
+monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses.
+Je n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour
+savoir que ce fut l’éternelle règle des génies de
+faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se soucier si
+des larmes ou du sang coulaient à leur passage.
+Nous sommes, nous, de pauvres êtres, qui mirons
+l’univers dans notre propre cœur, comme on
+regarde une immensité dans une toute petite
+glace, et notre maître instinct, la peur de souffrir,
+nous semble régir l’Univers comme il régit notre
+individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire,
+s’abstrait de ce qui est personnel, il ne s’écoute
+pas, il se renonce, il s’identifie avec les règles mystérieuses
+de l’humanité. Voilà pourquoi Wartz,
+dans son mouvement en avant, s’est soucié,
+comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce
+qui se dressait devant lui, que ce fût l’amitié, que
+ce fût la paix de toute une caste dans la nation,
+que ce fût son attrait personnel pour la droiture,
+la délicatesse même de sa loyauté, ou bien l’influence
+que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru deviner,
+exerçait encore secrètement sur lui.</p>
+
+<p>— Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit
+parce que c’est la <i>loi</i>, dites-vous, monsieur Saltzen,
+faut-il qu’elle me soit expliquée, et qu’on me la
+montre nécessaire ; car, j’ai beau sentir un goût
+très vif pour l’état démocratique, je ne saurai jamais
+dire au juste pourquoi cela vaut de bouleverser
+un pays dont les affaires marchent, en
+somme, très bien.</p>
+
+<p>— Une opinion politique n’est jamais qu’un
+goût, reprit l’oncle Wilhelm, et, à proprement
+parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on
+imagine, pour appuyer son sentiment politique,
+des principes qui peuvent le légitimer. D’après
+nos principes, justement, la république étant le
+plus souple des gouvernements, celui qui communie
+le plus avec les mouvements de l’âme
+populaire, sera toujours aussi le plus conforme
+aux progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement,
+ma pauvre enfant, que Béatrix quittât le
+trône, — elle nous aurait retardés, — mais il faudrait,
+quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses
+pas, car c’était une adorable femme.</p>
+
+<p>Après le moment d’affolement qu’il avait eu
+tout à l’heure, il s’était ressaisi, et reprenait, avec
+son sang-froid, sa coquetterie et sa séduction.
+Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui
+faisait ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries
+et les bibelots, sa longue main osseuse à
+la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap
+fin faisant des plis flottants autour de son grand
+corps émacié. Madeleine, apaisée et doucement satisfaite,
+le suivait des yeux. Aucun bruit ne venait
+de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit ?
+Les paroles du docteur concernant Samuel agissaient
+en elle, et c’était avec une sorte d’exaltation
+agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son mari.
+L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la
+première fois de cette manière, lui donnait un vertige
+de cœur, comme si l’amour de ce grand homme
+l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau
+le vieil ami, et elle songeait : « Lui, c’est un
+saint ! »</p>
+
+<p>La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra.
+Madeleine se souvint de ce qu’avait dit l’oncle
+Wilhelm : « Il faut le faire ployer sous le poids de
+votre amour. »</p>
+
+<p>Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel
+l’avait regardée alors, il aurait senti ses yeux fuir
+les siens. Mais il revoyait, pour la première fois,
+le docteur depuis la veille.</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et il alla vers lui comme un homme accablé
+d’un fardeau trop lourd va vers l’allégeance d’une
+amitié sereine, d’une amitié d’exception comme
+celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils
+allaient se dire : elle attendait un trait d’esprit du
+docteur, quelque mot délicieux ; mais les deux
+hommes se serrèrent la main silencieusement,
+et, quand ils s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen
+s’en alla vers un médaillon de la Reine, près duquel,
+comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir
+il essuya son lorgnon mouillé. Madeleine
+était de ces imaginations délicates, sur lesquelles
+un mot pèse plus qu’une phrase, un silence plus
+qu’un mot ; elle comprit la muette admiration de
+Saltzen pour le grand homme ; elle en demeura
+plus impressionnée encore qu’elle ne l’avait été
+par la venue de Samuel.</p>
+
+<p>— Quelle journée pour toi ! prononça-t-elle
+timidement.</p>
+
+<p>Il lui semblait pour la première fois contempler
+ce génie.</p>
+
+<p>Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses
+poignets étaient broyés dans les mains du mari
+qui la reprenait et la serrait ; son regard si puissant,
+avec son double fluide de maîtrise et de passion,
+la brûlait et la dévorait. Chose étrange, pendant
+qu’elle s’abandonnait à cette rude caresse, elle
+se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins
+l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin,
+presque religieux, d’offrande et d’immolation.</p>
+
+<p>— Nous avons tenu conseil toute l’après-midi,
+raconta-t-il. Ce soir, j’ai dû me rendre à la caserne
+de la Garde ; il s’y est passé des choses très
+regrettables… J’ai donné des ordres ; un nouveau
+colonel a été nommé d’urgence, à l’ancienneté.
+J’ai obtenu la neutralité du régiment jusqu’à la
+promulgation de la Constitution qui sera présentée
+au nouveau Parlement, dans huit jours. Tout est
+calme maintenant.</p>
+
+<p>— Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et
+cela a suffi !</p>
+
+<p>L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil
+homme.</p>
+
+<p>— L’Idée que je représente a seule tout pacifié,
+reprit le jeune ministre.</p>
+
+<p>Mais il avait beau dire, et plutôt par principe
+que par modestie, se disculper d’être <i>quelqu’un</i>,
+sa personnalité s’accusait de plus en plus. Et
+Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision
+du pauvre jeune prince assassiné, se défendit d’en
+parler, dans le scrupule d’offenser cette grandeur
+à qui tout était permis et tout dû. Saltzen devinait
+ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble.
+Il vint dire adieu.</p>
+
+<p>— Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec
+nous, demanda Wartz.</p>
+
+<p>— Mon cher ministre, répondit le docteur en
+souriant, pas aujourd’hui ; j’ai envie de donner ce
+soir à votre beau-père, un article sur vous, et je
+l’ai seulement construit en pensée.</p>
+
+<p>Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié
+un sentiment pénible qui concernait Madeleine. Il
+les voyait, elle et lui, en constante recherche morale
+l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre ;
+il soupçonnait que, malgré sa gloire, sa
+passion et sa jeunesse, sa femme trouvait moins
+en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y
+avait entre elle et Saltzen comme une association
+d’esprits dont il était exclu, lui qu’aucun esprit
+ne rencontrait jamais absolument. Il préférait
+jouir du docteur hors de chez lui.</p>
+
+<p>Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient
+plus que de muettes patrouilles de police, Saltzen
+se retourna. Sur la façade obscure du Ministère,
+dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres
+restaient éclairées : celles du salon qu’il venait de
+quitter ; ils étaient sans doute demeurés là, Wartz
+et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure le
+croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur
+sous les cils de la tendre petite fille, une atmosphère
+d’émotion amoureuse vibrant entre eux. Il
+les devina — exaltés et fiévreux comme les avaient
+faits les heures passées — dans les bras l’un de
+l’autre, jeunes et ivres ainsi qu’il convenait. Lui
+avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art
+mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour,
+et il s’en applaudissait, car c’était l’avoir
+sauvée d’un grand péril.</p>
+
+<p>La conscience — cette chose blanche et nuageuse
+qu’on imagine au centre de soi — devait
+être chez lui singulièrement lumineuse et belle ; il
+la traitait avec la même coquetterie que son être
+apparent ; il en était vaniteux comme un autre
+l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa main
+d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent
+été de posséder son esprit. C’était une conscience
+élégante, avec des excès de répulsion, des outrances
+de dédain, pour tout ce qui n’était point
+parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne
+savait pas, car sa vie sentimentale de vieux garçon
+était toujours demeurée inconnue, il avait gravi
+cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre
+faute contre l’amitié qui le liait à Wartz, contre
+le respect de Madeleine, lui aurait paru, et aurait
+été en effet pour un homme de son caractère, une
+défaillance inexcusable.</p>
+
+<p>Cependant, quand il acheta les journaux du
+soir et que, dans la rue même, il voulut lire, en
+passant sous la lueur des réverbères, il s’aperçut
+qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait
+plus que les graves nouvelles de cette journée
+d’émeutes ; seulement il lui avait fallu cette preuve
+flagrante pour savoir combien ce grand souci
+politique, dans un jour pareil, était secondaire
+pour lui. Plusieurs fois il essaya de parcourir ces
+colonnes troublantes que tout Oldsburg dévorait
+à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute
+son esprit. Toujours, il se sentait ridiculement
+revenir, malgré lui, sous les cinq fenêtres derrière
+lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre
+molle des tentures : « Elle ne soupçonne pas,
+songeait-il, quel rôle de comédie elle me fait jouer
+ici ! »</p>
+
+<p>A la fin, il alla retrouver la solitude de sa
+maison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall">LE DEMI-DIEU</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Un des épisodes les plus marquants pour Wartz,
+dans cette torrentueuse vie publique qui l’avait
+pris et le roulait de ressauts en ressauts dans le
+fracas de la Révolution, ce fut les lettres qu’il
+commença de recevoir. Lettres roses et bleues,
+lettres ardentes de jeunes gens, lettres de femmes
+surtout, lettres à parfums divers qui s’épanouissaient
+le matin sur sa table de travail en parterre
+odoriférant. Il en riait. Les unes venaient
+d’Oldsburg ; les mains qui les avaient écrites
+étaient celles qui s’étaient lassées à l’applaudir à
+la séance — et combien en avait-il vu battre l’air
+devant lui, de ces mains gantées, douces et souples,
+faisant courir, dans l’amphithéâtre enfiévré, le
+souffle d’un grand vol d’oiseaux ! Celles-là semblaient
+avoir gardé, dans le style, le tremblement
+de cette heure. Les créatures d’exaltation qui les
+avaient conçues avaient encore l’illusion de sa
+présence en écrivant, et devant lui, leurs phrases
+demeuraient timides et mesurées. Des billets de
+province, au contraire, la timidité et la mesure
+étaient exclues. Ici, Samuel Wartz n’existait plus
+qu’en figure imprécise dans ces cerveaux d’enthousiastes.
+Elles lui prêtaient toute beauté, mais
+aussi toute immatérialité ; elles lui parlaient comme
+à un esprit irréel, et avec d’autant plus de liberté
+qu’elles ne l’avaient jamais vu et ne le verraient
+sans doute jamais. Et toutes ces lettres étaient
+signées de jolis prénoms, de noms de fleurs, parfois.
+Myosotis lui écrivait : « Vous êtes le Messie
+de la grande époque qui va s’ouvrir ; mon esprit,
+sans vous connaître, vous attendait, et je souffrais
+de vous. » Nielle des champs confessait :
+« Je me sens une âme faite uniquement pour vous ;
+je ne me nourris que de votre pensée depuis votre
+révélation. Je ne sais si vous répondrez à ces
+lignes, mais je reste consacrée à vous ; je m’emploierai
+toute à la diffusion de votre pensée ; je
+suis votre disciple, je vivrai pour vous — et j’ai
+vingt ans ! » Et Héliotrope : « Je suis veuve et riche ;
+on vous dit sans fortune. Je sais que dans des
+entreprises telles que la vôtre, il faut que l’or
+ruisselle autour de la Pensée ; écrivez-moi, ce que
+je possède est à vous ! » Elsa disait : « Je n’avais
+jamais aimé ; mais dites un jour un mot, et je
+serai à Oldsburg le soir, à l’endroit que vous
+ordonnerez. »</p>
+
+<p>Et les lettres continuaient d’affluer ; il en venait
+sans cesse, de mauves, de blanches, que le
+valet de chambre déposait en masse sur la table
+du ministre, chaque matin. Bientôt, Samuel cessa
+de les lire ; après, il ne les ouvrit même plus.
+Mais il regardait le cachet de la poste, et il se
+faisait dans son esprit une sorte de statistique
+géographique de l’opinion républicaine dont ces
+lettres de caprice étaient un reflet frivole mais
+vrai. Les journaux, les comités politiques avec lesquels
+le sien était en relation, lui fournissaient à
+cet égard des indications, mais il y avait quelque
+chose de plus sincère dans la spontanéité de ces
+lettres de femmes qui trahissaient l’atmosphère
+de pensée dans laquelle s’écoulait leur vie. Ainsi
+Hansen et la région du Nord semblaient donner
+plus de chaleur démocratique, puis, pour retrouver
+la même intensité de sentiments, il fallait redescendre
+jusqu’au pays des charbonnages, le plein
+Sud. Les provinces frontières montraient moins
+d’exubérance épistolaire ; de même aussi les dépêches
+n’en apprenaient-elles que de calmes manifestations
+de presse ou de réunions publiques.</p>
+
+<p>Et souvent, dans les quelques heures de repos
+que la nuit seule lui accordait, Samuel allait
+s’accouder au balcon de pierre qui dominait le
+quai. Le dégel était venu ; le fleuve roulait dans
+l’eau noire, des glaçons blancs, et par delà les
+halètements de la ville endormie, Wartz scrutait
+les lointains, il aspirait les atmosphères troublées
+et tièdes venues du Sud, il cherchait, dans les nuées
+torses et lourdes qui se heurtaient au ciel, le souvenir
+des pays qu’en voyageant elles avaient obscurcis
+de leur ombre. Car ce n’était plus désormais
+Oldsburg seule, mais la Poméranie entière
+qu’il possédait, qu’il avait comme épousée dans
+un mariage mystérieux. Du Nord comme du Sud,
+des villes comme des campagnes, il sentait converger
+vers lui les pensées en travail. L’œuvre des
+prochaines élections s’accomplissait dans les esprits ;
+par des milliers de suffrages intentionnels,
+les élections étaient déjà virtuellement faites, sous
+l’action de son influence. Ses idées planaient sur
+le pays comme une lumière. Il était partout. Mais
+ce qui lui revenait alors à l’esprit, avec un agrément
+puéril, c’étaient ces pâles amours d’inconnues,
+amours sans couleurs ni figures, qui erraient
+autour de lui durant ces nuits moites, qui le cherchaient,
+le suppliaient. Peu à peu, cette science
+vague d’être tant aimé créa comme un lit voluptueux
+à ses pensées ; elles s’y reposaient, s’y amollissaient,
+elles y revenaient sans cesse. Quelquefois,
+dans des loisirs de sentiments, — mais combien
+ces loisirs étaient courts et furtifs entre les mille
+soucis de son action colossale — il se sentait un
+cœur étrange ; il s’attendrissait. Et, à l’heure
+même, il lui fallait ordonner des répressions sévères
+contre les perturbateurs qui ne cessaient de faire
+courir dans les rues un feu latent. Chaque jour
+de-ci, de-là, des rixes éclataient ; le sang continuait
+de couler, à peine, goutte à goutte.</p>
+
+<p>Un soir, dès le souper, il était à ce balcon, la
+fenêtre à demi fermée derrière lui, et sa forme
+invisible dans les ténèbres. Quelqu’un pénétra
+dans la chambre de Madeleine, et, comme il se
+détournait par instinct, il vit Hannah dans la pièce
+devenue lumineuse. Elle se croyait seule. Elle
+allait et venait selon la coutume de son service,
+disposant la toilette de nuit de Madeleine. Elle
+mit sur la table les rubans couleur de paille qui
+serraient la chevelure de la jeune femme pendant
+le sommeil ; elle étendit sur une chaise la robe de
+blanc linon dont elle fit bouffer la dentelle du
+bout de l’ongle ; elle posa sur la descente de lit
+les deux pantoufles de soie. Au passage, devant
+une glace, elle s’arrêta, se mira un instant, puis,
+sa tâche finie, elle ne partait pas.</p>
+
+<p>Elle ne partait pas ; elle songeait, la main sur sa
+hanche frêle. Son jeune corps, un peu ployé en
+arrière, eut un étirement de lassitude qui accusait
+la longue journée de labeur. Et, de nouveau,
+Samuel vit bouger à travers la chambre la
+petite silhouette noire au tablier blanc. Il la crut
+en passe d’aller commettre quelque indiscrétion
+parmi le désordre que Madeleine, souvent, laissait
+après elle dans sa chambre. Et en effet, elle vint
+au secrétaire dont l’un des tiroirs n’était que mi-clos,
+avec un paquet de chiffons, de gants, de
+voilettes, de lettres d’amies, de bouquets séchés.
+Et il en souffrit, car il lui avait imaginé une âme
+très délicate et timorée.</p>
+
+<p>Mais, sans donner le moindre regard à ces
+intimités, elle avança son joli visage aminci
+vers la photographie de Wartz que Madeleine
+avait placée là ; et les lèvres tendues, furtivement,
+elle baisa, sans l’effleurer, l’image de son
+maître.</p>
+
+<p>Samuel se sentit rougir d’une honte incompréhensible.
+Il eût voulu n’avoir rien vu. Il avait
+commis, envers la pauvre petite servante, une faute
+bizarre et involontaire, une faute dont le nom n’est
+écrit dans aucun livre de casuistique.</p>
+
+<p>Ainsi, voilà que se révélait — et avec quelle
+brutalité pénible du hasard ! — une nouvelle
+amoureuse, ici même, dans sa maison, chez celle
+qui tenait de si près à la personne de Madeleine
+par les mille soins de son ministère, celle qui
+connaissait le poids, le toucher soyeux de ses
+cheveux, les secrets parfumés de sa toilette, les
+broderies intimes, la grâce cachée de ses membres.
+Il en était en même temps gêné et touché. Ces
+passions entre maîtres et servantes, avec leurs
+ridicules, leurs trivialités, les relents ménagers qui
+s’y mêlent, leurs basses ruses et la profanation du
+foyer, n’avaient jamais trouvé grâce devant lui.
+Et depuis longtemps peut-être, dans son intérieur,
+sans qu’il l’eût jamais pensé, cette petite
+Hannah l’aimait secrètement. Il ne s’en fâchait pas.
+Un homme ne se fâche jamais en pareil cas. Et
+même, quand il songeait à la culture, à la demi-science
+de cette jeune fille, à son élégance corporelle,
+à son esprit timide mais fin, qui lui faisait
+tenir si dignement, avec tant de tact féminin, son
+rôle ambigu de domestique savante, à tout ce qui
+l’avait souvent transformée à ses yeux en un symbole
+charmant de la plébéienne future, il s’enorgueillissait.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, il se mit à l’observer avec
+une attention anxieuse. Il étudiait ses allées et
+venues, son service, ses attitudes, toute la façon
+dont elle se comportait avec ce secret qu’elle avait
+dans le cœur. Elle fut impeccable. De cette chaleur
+d’âme qu’elle avait montrée, de l’ardeur de
+ce baiser et de tout ce qu’on pouvait supposer
+derrière son masque impassible, rien n’apparaissait.
+Un peu lente, elle s’absorbait dans son travail.
+Samuel, pourtant, restait quelquefois très attendri
+devant elle. Il regardait à la dérobée ses lèvres
+fermées, d’un rose très pâle d’enfant maladive, et
+il songeait à ce baiser qu’elle lui avait tendu, ce
+baiser offert à son image, mais qui était demeuré
+en route, sans pouvoir jamais, sans vouloir parvenir
+jusqu’à lui.</p>
+
+<p>Madeleine lui dit un jour :</p>
+
+<p>— Regarde, Samuel, ce que j’ai trouvé dans
+la chambre d’Hannah ! Mademoiselle dissimule
+cela sous son lit, et, la nuit, au lieu de dormir,
+elle lit.</p>
+
+<p>C’était une pile de journaux, tous les derniers
+numéros du <i>Nouvel Oldsburg</i>, qui n’étaient remplis
+que de son nom. Il haussa les épaules en
+disant cette phrase banale :</p>
+
+<p>— Laisse-la ; que veux-tu, cette enfant se distrait
+si peu de son travail tout le long de la journée !</p>
+
+<p>Et il pensa désormais, non pas tant à ce cœur
+de la petite servante, si chaud et si fermé, qu’à son
+cerveau, à tout ce qui s’y dissimulait de pensée
+ardente, en présence du drame actuel, devant
+l’ascension lente, le triomphe de sa propre caste.</p>
+
+<p>Mais tout cela était si peu de chose, semblait-il,
+dans sa vie ! Sa voiture le menait chaque matin
+au Conseil des Ministres. Plusieurs fois on le reconnut
+au passage ; ce furent des ovations : parcelles
+et éclats de cette popularité qui s’étendait à tout
+le pays. Des attroupements se formaient d’ailleurs
+souvent au coin de la rue aux Moines pour le voir
+passer. A peine avait-on signalé sa voiture, que
+retentissaient les vivats ; des mains frémissantes
+agitaient des chapeaux ; un délire d’enthousiasme
+se lisait sur les visages, dans ces yeux éperdus
+d’hommes possédés d’un culte. Wartz goûtait tout
+cela au passage, et continuait sa route.</p>
+
+<p>Alors, il arrivait parmi ses collègues l’âme molle,
+la pensée languissante, enveloppé dans ces fluides
+passionnés d’admiration et d’amour, qu’il sentait
+monter à lui. Et la Constitution s’achevait par le
+travail des autres, le travail de Braun surtout, qui,
+avec son esprit moindre, faisait tout. Jointiste des
+pouvoirs, ciseleur des lois, maçon de cet édifice
+de la Nation nouvelle, il était fait, avec son instinct
+de solidité, pour en bâtir la charpente,
+tandis que Wartz, plus indolent, n’intervenait que
+pour y jeter cette note de tendresse envers le
+peuple pauvre, la charité des institutions, l’esprit
+démocratique. Braun et les autres bâtissaient, lui
+donnait le style. Il était l’architecte.</p>
+
+<p>Souvent, la séance du conseil se continuait
+l’après-midi ; il rentrait harassé, ne faisait qu’apercevoir
+Madeleine, et recevait Auburger, qui l’entretenait
+parfois pendant des heures. La nécessité
+lui imposait de plus en plus étroitement cet homme
+qui, chaque jour, gagnait sur son temps un peu
+plus de temps, sur sa pensée, un peu plus d’intimité.
+Samuel avait l’impression physique de lui
+être rivé, l’impression d’une condamnation implacable,
+les liant. Le pays traversait une période
+de calme. Après l’explosion des premiers jours, réprimée
+énergiquement par le nouveau ministère,
+l’ordre semblait bien rétabli. A la fin de cette
+première semaine, plus de rixes, plus de réunions,
+plus de sang, un silence national.</p>
+
+<p>Le docteur Saltzen, poète ingénieux, écrivit
+dans le <i>Nouvel Oldsburg</i> un article sur la pacification
+de la rue, qu’il attribuait à la rigueur de
+la saison. Le charmant homme voyait l’humanité
+comme une grande floraison, changeante avec les
+époques du soleil. Le printemps à ses débuts épanouissait
+les âmes en rêve et en sentiment ; les
+jours caniculaires, ceux qui achèvent de leur
+énergie torride la maturité des moissons, faisaient,
+selon lui, dans la partie obscure et comme végétale
+de l’être, sourdre le goût du sang, des atrocités
+et du meurtre : les émeutes de l’été sont les
+plus horrifiantes. L’automne était la saison des
+doux plaisirs et de la vertu ; et l’hiver finissant
+laissait la raison et le travail maîtres sereins de
+l’homme. C’était l’heure idéale pour les changements
+d’État, pour les révolutions laborieuses,
+qui s’accomplissent sans inutiles cruautés ni
+folie. — Suivait une apologie nouvelle de Wartz
+que le docteur s’exaltait toujours à louer.</p>
+
+<p>Et pendant que les Poméraniens lisaient cette
+rhétorique, l’homme d’État, qui ne se payait pas
+de ces hypothèses, plus méfiant, faisait insidieusement
+scruter la ténébreuse masse qu’est une nation,
+par cet homme au flair de chien qu’était Auburger.
+Et Auburger sut tout de suite que le soleil
+ou le temps gris, les rafales de janvier et les mystérieuses
+influences de l’hiver, n’étaient pour rien
+dans ce phénomène qui avait soudain glacé la
+foule. Il avait vite deviné là l’influence de la reine
+Béatrix qui, de son côté, travaillait en secret la
+masse populaire. L’État agonisant tentait une
+suprême manœuvre contre celui qui ne l’avait
+pas encore terrassé. Tout restait clandestin et
+invisible, mais, avant de disparaître du théâtre
+de sa gloire, la Dame en noir mettait une dernière
+fois en œuvre le pouvoir de sa personne même.
+De tels jours étaient venus, que cette Reine alla
+jusqu’à rappeler désespérément l’opinion par
+l’attrait de sa personne. On distribua dans les rues,
+on glissa sous les portes, on étala aux yeux de tous,
+une image qui la représentait assise, en robe à
+traîne, tenant son fils debout contre elle. Il y
+avait aussi des conférences royalistes, et ce qui
+restait de la Presse conservatrice s’épuisait en
+violentes attaques contre les candidats républicains.
+On affichait partout une proclamation de
+la souveraine, d’où s’exhalait un cri si douloureux,
+une plainte si fière, un appel si poignant à
+la nation, que nul ne la pouvait lire sans s’émouvoir.
+Mais ce qui jeta cette stupeur dans le peuple,
+dans le bas peuple, ce fut cette apparition de
+l’image, le royal prospectus qui s’imposait, prenait
+les regards par violence, et, après les regards, les
+souvenirs. On se rappelait les fêtes du sacre, le jour
+où l’on s’était étouffé sur le parvis de la cathédrale
+pour voir la plus belle Reine du monde. On
+se rappelait les fêtes de son mariage, celles de sa
+maternité, quand était né le prince héritier qui
+promettait une ère de paix au pays ; on se rappelait
+surtout son désespoir à la mort du prince
+consort, désespoir de reine pleurant son amour
+brisé, qui avait arraché des larmes à toutes les
+femmes de Poméranie.</p>
+
+<p>Dans les ménages d’artisans, à l’heure de la
+soupe, l’image traînait sur la table ; on la contemplait
+sans rien dire, les haines s’évanouissaient
+devant ce beau visage. On imagina pour la première
+fois ce que serait la ville quand Elle n’y
+serait plus, et cette méditation nationale eut pour
+conséquence de faire demeurer ces jours-là, les
+gens chez eux, taciturnes et rêveurs.</p>
+
+<p>L’avant-veille des élections, Wartz s’aperçut
+qu’à son arrivée, Auburger restait un peu plus que
+de raison à l’antichambre ; il était trop peu maître
+de ses impulsions pour n’aller pas, sur-le-champ,
+éclairer ses soupçons ; et il vit, comme il s’en doutait,
+qu’Hannah était là, écoutant le policier qui
+lui parlait bas.</p>
+
+<p>Cet homme faisait métier d’être l’ami des servantes.
+Il avait, dans la ville, une dizaine de
+liaisons : cuisinières royalistes des grandes maisons
+de la rue Royale, femmes de chambre futées
+de la rue de la Nation, par la bouche desquelles
+s’évadaient les plus intimes secrets des intérieurs
+oldsburgeois. Et ce n’était pas sa moindre besogne,
+au milieu de tant de soucis divers, que
+ces amours d’arrière-cuisine, périlleux et difficiles,
+qu’il fallait mener avec stratégie, ménager et
+exploiter en même temps, en leur demandant tout
+le bénéfice possible. Et vraiment, il maniait le vice,
+le mensonge, l’hypocrisie et l’immoralité avec
+tant d’ampleur, il faisait si génialement ses dupes,
+et si grandement ce honteux commerce, qu’il se
+haussait à quelque chose d’héroïque dans le Mal.</p>
+
+<p>Mais, dès qu’il se fut agi d’Hannah, Wartz se
+jura qu’il défendrait cette très noble fille contre ce
+coquin, et il le reçut avec plus de froideur que
+jamais.</p>
+
+<p>Auburger, après avoir déposé, comme à l’ordinaire
+son lourd chapeau de feutre rond sur une
+chaise, dans le petit cabinet privé de Wartz, se
+mit à tirer de ses poches une liasse de documents :
+télégrammes chiffrés venus de toutes les villes
+poméraniennes, notes griffonnées au crayon après
+un rendez-vous galant, dans quelque chambre meublée
+de la rue du Canal, propos entendus dans les
+bouges du faubourg, où il allait boire toutes les
+nuits avec les tisseurs. Il étalait complaisamment
+cette moisson riche sous les yeux du Maître, caressant
+le papier d’un doigt satisfait, lissant les fripures,
+graduant les importances. Mais Samuel ne
+regardait que son être physique, les rondeurs
+béates de son crâne à demi nu sous les poils
+blonds, ses tempes épaisses. L’œil, doux parfois,
+mobile toujours, n’avait jamais une expression
+mauvaise, mais ce point vif dans la prunelle qui
+indique le goût secret des gros plaisirs. Les paupières,
+si sensibles, si nerveuses, sans cesse vibrantes,
+semblaient, avec leurs cils pâles, prendre
+au vol le diapason de votre pensée pour y accorder
+le regard. Tel qu’il était, avec cet air vulgaire et
+fort, et cette moustache soignée qui était son
+talisman d’entrée dans son monde de cœurs habituel,
+Samuel se demandait s’il n’était pas capable
+de plaire à Hannah, l’enfant du peuple, à qui sa
+culture n’avait pas ôté le caractère de ses goûts
+plébéiens. Ce fut une inquiétude nouvelle ; la
+déchéance de la petite servante l’aurait désolé.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, ce qu’il nous faudrait
+maintenant, dit Auburger, c’est de l’argent,
+beaucoup d’argent.</p>
+
+<p>Wartz, d’un air méprisant, choisit dans son
+portefeuille un billet qu’il tendit, affectant l’indifférence
+au point de n’en pas demander l’usage.</p>
+
+<p>Auburger se mit à rire. Il était maintenant plus
+à l’aise avec le ministre que le ministre ne l’était
+avec lui.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous que je fasse de cela ? Il
+m’en faut quarante, cinquante comme celui-ci.</p>
+
+<p>Wartz ne répondit pas : on entendait le cri de
+papier raide du billet qu’Auburger secouait entre
+le pouce et l’index, le coude sur son genou, devant
+le jeune homme d’État.</p>
+
+<p>— Voyons, monsieur le ministre, vous n’allez
+pas marchander, je pense. C’est maintenant
+l’heure décisive ; si nous manquions ce dernier
+coup, tout serait compromis, ce qui serait vraiment
+fâcheux, au point où nous en sommes. Les
+comités royalistes n’ont pas ménagé l’or ; ce qui
+s’est dépensé depuis trois jours en livraisons, en
+libelles, en gravures suggestives, est incalculable,
+et ce serait vous qui compteriez maintenant,
+quitte à sombrer au port pour une misérable question
+comme celle-là ?</p>
+
+<p>— Que voulez-vous faire de cet argent ? demanda
+Wartz sans laisser paraître la moindre passion.</p>
+
+<p>Auburger battit des paupières ; arrivé au point
+culminant de sa suggestion sur le Maître, il avait
+à présent à dire des choses qu’il n’avait jamais
+hasardées jusqu’ici, et de peur que son regard, si
+dominé qu’il fût, n’allât en expression plus vite
+que ses paroles, il le cachait.</p>
+
+<p>— Mais, monsieur le ministre, je pensais que,
+de vous-même, vous auriez prévu cette nécessité,
+sans que j’eusse l’ennui de vous en parler. Vous
+savez que c’est après-demain le jour du vote, et,
+pour un vote pareil, il convient de créer de l’enthousiasme,
+de ne laisser rien au hasard. Nos
+amis des sociétés républicaines ont déjà donné
+beaucoup, mais dans un cas pareil, les générosités
+privées sont insuffisantes ; ce qu’il faut, c’est
+la somme officielle. Là où les hommes se réunissent
+d’ordinaire, là où on peut les influencer par
+des conversations, dans les cafés…</p>
+
+<p>Wartz, qui avait écouté avec toutes les apparences
+du calme, se leva à ce mot en repoussant
+avec fracas son fauteuil, et Auburger vit venir sur
+lui ce pâle visage défiguré par la colère, en même
+temps qu’il sentit ses épaules prises comme pour
+une lutte.</p>
+
+<p>— Oui, c’est cela, la République saoule !</p>
+
+<p>Samuel parlait les dents serrées, crispant les
+sourcils, l’œil féroce. D’un mouvement d’humeur
+ou de peur, Auburger dégagea ses épaules qui glissèrent
+au dossier du siège, et il en vint à n’être
+qu’un homme rabougri, rétréci, ridiculement
+recroquevillé dans le moule de l’étroit fauteuil.
+Wartz était effrayant, mais le policier ne perdait
+point de vue son rôle ; il n’en était pas à un affront
+près, et il n’eut pas le moindre geste de défense
+qui eût tout perdu. Samuel en fut désarmé. Le
+premier feu de sa colère s’éteignit.</p>
+
+<p>— Et ils se permettent de parler de notre
+œuvre ! murmura-t-il en s’écartant, les mains aux
+poches du veston, les épaules secouées de mépris,
+ils se permettent d’y travailler, d’y mettre
+leur main bestiale ! Et ils veulent déterminer ces
+choses de l’esprit, un état d’âme national, avec
+ces grossiers moyens de duperie ! Mais vous ne
+sentez donc pas… non, vous ne pouvez pas sentir,
+vous, de quelle essence est justement cette
+œuvre de Liberté, qui doit sortir sans contrainte
+de la conscience nationale.</p>
+
+<p>— Pardonnez, monsieur le ministre, vous savez
+bien que je comprends tout, dit Auburger moitié
+penaud, moitié souriant. Vous vous figurez même
+à tort, je vous assure, mon incapacité de concevoir
+l’ordre lumineux et éthéré des choses auxquelles
+vous faites allusion. Vous, monsieur
+le ministre, vous pouvez vous cantonner dans
+ces hautes régions ; vous menez la masse de loin ;
+vous restez ainsi incorporé un peu à l’idéal que
+vous prêchez, et il en résulte un effet très grand,
+très beau. Le général, qui conduit ses hommes
+à la bataille, reste nuageux dans la fumée, avec
+de nobles gestes seulement ; mais si les sous-officiers
+ne s’occupaient pas de mettre de la soupe
+au ventre des soldats, avec du sel et autre chose
+qui brûle, le général pourrait gesticuler sans
+qu’un seul homme bouge. Vous êtes le général,
+monsieur le ministre, et nous, nous sommes les
+sous-officiers.</p>
+
+<p>— Votre idée est honteuse, dit Wartz ; vous
+grisez le peuple pour lui arracher une approbation
+qui ne vaut que par sa spontanéité même ;
+nous bâtirons ainsi la République sur des assises
+déshonorées. Au surplus, c’est assez discuter ; je
+ne consentirai à aucune concession sur ce point,
+et vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>— Non, monsieur le ministre, pas encore, car
+si je m’en allais, vous seriez pris dans ce fâcheux
+dilemme ou de me rappeler, ce qui vous abaisserait,
+ou de perdre votre partie, car je suis un homme
+nécessaire. Gardez-moi donc et écoutez-moi. Que
+va-t-il se passer si nous nous laissons aller à une
+trop facile confiance dans cette spontanéité du
+peuple dont vous parlez ? Les royalistes auront le
+champ libre, ils feront ce que vous n’aurez pas
+fait. Et puis, songez-y, c’est maintenant la Reine
+qui est en cause ; c’est sur son nom que se livre la
+bataille ; si vous n’intervenez pas un dernier coup,
+sa réalité de femme l’emportera vite, chez ces
+gens simples, sur l’abstraction de la démocratie,
+et dans trois jours, vous la verrez consolidée sur
+son trône par une majorité conservatrice. Or, remarquez,
+vous avez bien exagéré ma pensée ; je
+pensais seulement à exercer une influence par des
+harangues ne propageant que vos propres idées,
+par un second tirage de votre portrait avec votre
+discours, qu’on répandrait sur les tables d’estaminets.
+Quant aux malpropretés dont vous m’attribuez
+le projet, elles se réduisent à quelques gouttes
+d’alcool dont on électrisera le sang de la masse
+déjà fouetté d’enthousiasme. Voilà ce que vous
+ne m’aviez pas donné le temps d’expliquer, monsieur
+le Ministre.</p>
+
+<p>— J’exige, reprit Wartz sans changer de ton,
+le détail strict de l’emploi de cet argent. (Et il
+se mit à préparer une liasse de billets.) J’exige
+qu’on ne l’emploie pas à enivrer les électeurs ; vous
+m’en répondez implicitement, Auburger, et si mes
+rapports m’indiquent que vous m’avez trompé, il
+pourrait se passer des choses auxquelles vous ne
+vous attendez guère. Veillez à ce que tout s’accomplisse
+selon ma volonté.</p>
+
+<p>Quand Auburger fut parti avec l’argent, Hannah
+vint chercher son maître de la part de madame
+Wartz.</p>
+
+<p>— Hannah, lui dit Samuel, venez ici.</p>
+
+<p>Elle s’approcha du bureau, les cils palpitants,
+les mains troublées et tremblantes, ayant aux joues
+cet indice d’émoi si frappant du rouge qui pâlit,
+et Samuel voyait ce désarroi, cet affolement secret
+de la jeune fille qui aime, avec un plaisir masculin.</p>
+
+<p>— Hannah, lui demanda-t-il, monsieur Auburger
+vous a parlé, que vous a-t-il dit ?</p>
+
+<p>Sans répondre elle rougit dans sa peau de
+blonde jusque sous ses cheveux. Il n’insista pas, et
+dit avec une pointe d’humeur :</p>
+
+<p>— Je vous défends de jamais parler à monsieur
+Auburger. Je vous le défends, entendez-vous,
+en quelque occasion que ce soit.</p>
+
+<p>Il disait ces choses comme un homme sûr d’être
+obéi au nom d’une secrète autorité sentimentale
+plus réelle et plus puissante qu’aucune autorité
+régulière, avec la volupté aussi de sentir ce cœur
+de femme sous sa domination. Il ajouta :</p>
+
+<p>— Maintenant, dites à madame que je vais la
+rejoindre dans sa chambre.</p>
+
+<p>Elle partit sans avoir desserré les lèvres, ses
+lèvres blêmies qui frémissaient. Le maître avait
+vu pour la première fois de cette manière ses jolis
+yeux, un peu ternes et tristes, qui avaient tant
+pleuré. Et son silence, cette dignité charmante,
+l’avaient ému plus que tout. Il rejoignit Madeleine.</p>
+
+<p>— Samuel, dit-elle, dès son entrée, je te demande
+pardon de prendre pour moi un peu de
+ton temps, mais ce ne sera pas long, je te le promets.</p>
+
+<p>Elle était debout, serrée dans une robe sombre
+qui boutonnait au corsage sur de la soie rouge.
+Ses cheveux étaient très noirs, ses yeux très bleus
+et brillants sous l’arcade longue des sourcils, et la
+prunelle vacillait, comme une petite lumière sous
+un grand vent.</p>
+
+<p>Elle mit la main sur le bras de son mari :</p>
+
+<p>— Je ne peux pas souffrir d’avoir rien de dissimulé
+pour toi ; ce qui se passe chez toi s’entend
+ici… j’ai perçu tout à l’heure un bruit de querelle,
+j’ai tout écouté. Ainsi, Sam, tu as donné de l’argent
+à cet homme, pour faire boire ceux qui seront
+demain la voix du pays. Tu as consenti à
+cela ! Oh ! je ne t’aurais jamais cru capable de
+mettre en œuvre de pareils moyens !</p>
+
+<p>Ses yeux se fermèrent à demi ; sa bouche, ses
+narines se crispèrent comme si on lui avait offert
+à respirer quelque fleur fétide.</p>
+
+<p>— Donner de l’argent ! continua-t-elle péniblement
+sans le regarder ; acheter l’opinion de
+ces gens ! Alors, que fais-tu de tes principes, du
+principe même de ta fière politique, qui est le respect
+du peuple ?</p>
+
+<p>A mesure qu’elle parlait, l’expression de Wartz
+changeait et devenait mauvaise. A la fin, il regarda
+sa femme presque durement.</p>
+
+<p>— Je trouve étrange que tu t’occupes de ces
+choses, dit-il. Jusqu’à présent, tu t’es tenue en
+dehors d’affaires qui ne sont pas les tiennes.
+A peine si tu m’as parlé de mon discours de
+la séance, de tout ce qui aurait dû te rendre
+heureuse, à ce que je pensais. Et c’est aujourd’hui
+que tu inaugures ce genre de conversation politique,
+par des paroles de blâme que je ne m’attendais
+certes pas à trouver dans ta bouche !</p>
+
+<p>La vérité, c’est que ce flot d’amour, d’adulation,
+d’admiration qui le berçait depuis sa popularité,
+lui rendait désormais toute critique amère. Il ne
+pouvait manquer de faire un parallèle entre les
+billets passionnés de ces inconnues qui tendaient
+vers lui de tout leur enthousiasme aveugle, et sa
+femme que sa gloire avait laissée impassible, et
+qui se permettait de le juger maintenant. C’était
+un de ces torts dont un homme garde rancune. Il
+se sentait de silencieux assentiments dans le cœur
+de ces femmes qui lui avaient écrit, dans celui de
+tant d’autres qui n’avaient pas osé le faire. Pour
+ces tendres créatures, il était au-dessus de toute
+critique, elles approuvaient aveuglément tous ses
+actes. Hannah, la petite servante lucide et pensante,
+brûlait perpétuellement autour de sa personne
+l’encens mystérieux de son culte. Il avait
+l’âme sans cesse caressée par cette atmosphère de
+douceurs, et voilà que Madeleine mettait une fausse
+note dans cette harmonie voluptueuse en lui reprochant
+sa conduite !</p>
+
+<p>— Mon ami chéri, reprit-elle, soudainement
+attristée, et de cette voix retenue qui ne laissait
+passer son trop-plein de tendresse que goutte à
+goutte, je t’aime tant, que je veux aimer tout ce
+qui émane de toi, toutes les œuvres de ton génie.
+Je ne t’ai point parlé de ton triomphe, dis-tu ?
+Pourquoi l’aurais-je fait ? Je t’admire silencieusement.
+Je vis auprès de toi ; je contemple ce qui
+se passe, je vois cette chose si grande de toute
+une société repétrie par tes mains en quelques
+jours, et de tout un pays qui t’aime comme son
+chef moral. J’en suis plus émue et plus troublée
+que je ne saurais te le dire. Par quels mots traduirais-je
+tout cela ? Je t’offre ma discrétion, mon
+silence ; tu m’es témoin que je te laisse travailler
+sans jamais réclamer pour moi une parcelle de ton
+temps ; je te sacrifie les causeries que nous avions
+autrefois et que j’aimais tant. Les repas ne nous
+réunissent même plus. Me suis-je plainte ? Je comprends
+bien, certes, les nécessités de ton grand
+rôle. Ton chef de cabinet, ton secrétaire, tes
+collègues, tous ces messieurs te sont en ce moment
+cent fois plus que moi, et j’y acquiesce de
+tout cœur. Mais quand m’est venu ce trouble de
+douter — comment dirai-je ! — de ton absolue…
+intégrité, je n’ai pu résister, il m’a fallu m’en ouvrir
+à toi, qui es mon confesseur bien-aimé.</p>
+
+<p>Elle tomba dans ses bras, les yeux en larmes ;
+il sentait frémir sur sa poitrine ce jeune être délicat
+qui ne vibrait que de vie morale, de purs désirs de
+vertu. C’était à ses nerfs excités un mélange de
+charme et d’exaspération. Elle était infiniment
+belle dans cette spiritualité, mais elle lui échappait,
+et tous les baisers dont il la couvrait sans
+lui répondre n’atteignaient pas son âme.</p>
+
+<p>— Il le faut, vois-tu, expliqua-t-il après, d’une
+manière brève, il faut sacrifier ses goûts personnels,
+ses tendances, si l’on veut atteindre son but.
+On le fait par devoir. On se révolte d’abord, puis
+on se résigne à ce que dans les choses humaines,
+il se mêle toujours quelque laideur. Ne me blâme
+pas, Madeleine ; j’ai agi pour des intérêts supérieurs
+à ce que tu crois.</p>
+
+<p>Et il l’étouffait à demi sur sa poitrine. Puis,
+avant cinq minutes, il fut repris par sa vie officielle
+qui ne faisait jamais trêve, et Madeleine
+resta seule, déroutée, indécise, mal satisfaite par
+l’explication furtive d’un cas de conscience aussi
+lourd. A cause de cette équivoque inutile, elle ne
+verrait plus dans la République cet idéal pur et
+magnifique dont elle était si éprise autrefois.
+Quelle source trouble ce serait à la nouvelle existence
+nationale, que cette pression de l’argent
+exercée sur la volonté du peuple ! quel opprobre !</p>
+
+<p>Et elle pensait que si Saltzen était venu, il
+l’aurait peut-être rassurée, non pas à la manière un
+peu brutale de Samuel, mais, pour amener sa
+conscience à ce point d’admettre ce qu’elle réprouvait,
+il l’aurait conduite par le dédale de
+ses arguments subtils au bout desquels se trouvait
+toujours l’évidence absolue et pacifiante, et
+c’étaient là des exercices d’esprit qui lui étaient
+délicieux. Seulement, Saltzen ne venait pas.
+De toute la semaine, elle ne l’avait pas vu. Rarement
+il avait négligé pendant tant de jours ses
+petites visites. Et les heures de la jeune femme
+s’écoulaient, désespérément longues. Elle redoutait
+de sortir à pied depuis que l’atroce pèlerinage
+à travers la ville, le jour des émeutes, l’avait tant
+ébranlée. Elle était allée voir son père deux fois,
+mais il avait à peine eu le temps de la regarder, les
+journalistes étant sur les dents quand le pays traverse
+une crise pareille. A leur entrevue, trois
+ou quatre rédacteurs du <i>Nouvel Oldsburg</i> étaient
+présents, et un garçon de bureau n’avait pas cessé,
+le temps qu’ils échangeaient quelques mots, de
+venir déposer des lettres ou des demandes d’ordres
+sur la table de travail de M. Furth. Elle était rentrée
+avec l’impression affreusement triste d’être
+une personne nulle, inutile, dont la présence embarrassait.
+Elle cherchait si elle ne tenait pas au
+moins au cœur de quelqu’un ; mais non ; même pour
+Samuel, elle ne comptait plus qu’à peine. L’après-midi
+elle recevait quelques amies, elle brodait ; dès
+que la nuit tombait, elle commençait d’attendre
+Saltzen, dont c’était l’heure favorite pour venir la
+voir. Les soirées solitaires s’allongeaient ainsi,
+comme si toutes les minutes en eussent été comptées,
+une à une, dans la mélancolie. Elle pensait
+alors beaucoup à la Reine dont personne n’osait
+plus parler, comme si de prononcer même son nom
+eût causé dans les conversations une gêne insupportable.
+Elle plaignait la pauvre femme, qui
+traversait des épreuves auprès desquelles ses imaginaires
+tristesses ressemblaient à un ridicule
+énervement.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle était si lasse d’ennui, qu’elle
+prit une carte et écrivit à Saltzen :</p>
+
+<p>« Mon cher Docteur, pourquoi nous délaissez-vous
+de la sorte ? ce n’est pas le moment de nous
+oublier. Pour ma part, ce qui se passe tous ces
+jours me met l’âme à l’envers, et j’aurais très
+grand besoin d’être distraite et soutenue. Venez
+donc nous voir bientôt, je vous attends. »</p>
+
+<p>En adressant ce billet au vieil ami, elle s’exonérait
+de tout scrupule, par cette excuse qu’elle
+était censée ignorer le sentiment de Saltzen pour
+elle, et qu’il n’y verrait aucune signification épineuse.
+Puis, n’était-il pas de son devoir de l’appeler,
+lui qui savait, comme personne, apaiser ses
+troubles, et rajeunir sans cesse l’amour de leur
+jeune ménage ?</p>
+
+<p>Elle calcula les heures ; il pouvait recevoir ce
+mot avant le soir ; elle allait donc le voir arriver
+en hâte, l’air épanoui par cette idée qu’elle l’appelait,
+plus confiant que jamais, égrenant les diamants
+de son esprit avec chacune de ses paroles,
+et elle dirait tout ce qui lui pesait tant sur le cœur :
+elle confesserait son chagrin, la faute de Samuel,
+ou ce qui lui semblait tel, — et il l’éclairerait
+en lui montrant ce qu’elle ne savait peut-être pas
+comprendre.</p>
+
+<p>Mais encore ce jour-là elle attendit en vain,
+Saltzen ne vint pas. Durant la soirée seulement, il
+lui répondit, dans une lettre très brève, qu’il était
+fort retenu par la préparation de sa candidature,
+qu’il ne les oubliait certes pas, mais que se rendre
+au Ministère lui était impossible.</p>
+
+<p>Madeleine stupéfaite lut et relut ces phrases
+froides. Était-ce vraiment un mot du vieil ami ?
+Il lui semblait retrouver méconnaissable, après
+une absence, une personne très aimée autrefois.
+Ainsi, quand elle lui demandait de venir, avec
+des paroles, qui eussent dû le toucher jusqu’aux
+larmes, il s’excusait de cette manière, sèchement,
+comme on s’exempte d’un devoir ennuyeux.</p>
+
+<p>«  — Mais je me suis trompée, pensa-t-elle, il
+ne m’aime pas ! »</p>
+
+<p>Et, tout de suite, elle sentit s’évanouir en elle
+un enchantement secret qui remplissait à son insu
+tout son être, et dont la ruine lui donna seulement
+la mesure. N’être pas aimée de ce charmant
+homme ! n’apporter dans sa vie qu’une agréable
+amitié de femme jeune et spirituelle, alors qu’elle
+s’était crue le rayon de son automne, sa seule joie,
+sa raison de vivre ! Elle se voyait tout à coup très
+abandonnée, elle qui avait mené l’existence la plus
+choyée, la plus caressée. Elle était rapetissée, humiliée,
+par cette politique qui prenait les hommes
+si souverainement et d’une manière telle, que,
+auprès de cette force, les tendresses de l’amour
+n’étaient rien.</p>
+
+<p>Elle s’était trompée. Saltzen ne l’aimait pas. Elle
+en eut le cœur gros tout le soir, et, à peine au
+lit, elle pleura silencieusement sur l’oreiller qui
+longtemps demeura humide et froid. Quelle place
+tenait cette illusion dans ses pensées ! et comme
+elle avait le dégoût de tout, maintenant ! Ainsi,
+sans elle, il pouvait vivre très satisfait ; ses occupations
+intellectuelles le contentaient. Combien de
+sa part l’erreur avait été ridicule ! S’être crue
+aimée ! S’être crue aimée par un homme de cet
+âge !…</p>
+
+<p>L’engourdissement du sommeil la prenait tout
+en larmes comme elle était. Elle se redisait en
+s’endormant, dans cette langueur contre laquelle
+le cerveau lutte péniblement : « Je me suis trompée…
+je me suis trompée… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">LA BÊTE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Le premier jour de février, à huit heures du
+soir, les journaux s’envolèrent à travers les rues,
+à travers la Poméranie, à travers le monde, annonçant
+que les élections législatives avaient
+porté au Parlement une immense majorité républicaine.
+Le pays consulté avait donné sa réponse.
+Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le
+scrupule d’agir individuellement et contrairement
+ainsi à son système d’idées, pouvait aller désormais
+de l’avant, fort de l’acquiescement national
+qui ratifiait sa destinée.</p>
+
+<p>Sur sa table de travail, une à une, de tous les
+coins du pays, les dépêches, le long du jour, étaient
+venues s’accumuler. Il n’avait connu les résultats
+que peu à peu ; maintenant la vérité se révélait
+dans toute sa grandeur solennelle. La douceur des
+billets d’amour, la volupté des acclamations, ce
+concert louangeur qui résonnait sans cesse autour
+de sa personne n’étaient rien ; mais ces dépêches
+qui superposaient les suffrages dans une addition
+gigantesque, ces papiers fripés, couverts de chiffres,
+c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration
+du peuple à l’unisson de sa pensée, c’était
+le cœur national frémissant sous sa main.</p>
+
+<p>Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire
+comme le maniement du pouvoir. Depuis
+une semaine que Wartz exerçait une sorte de dictature,
+son tempérament s’était modifié, il ne
+concevait plus de la même manière l’élaboration
+du nouvel État. Les grands mouvements populaires,
+la transmutation du travail moral d’opinion
+en agitation physique des masses, qui lui causaient
+autrefois comme un délire de meneur, lui paraissaient
+maintenant vains et dangereux. C’était
+de la Révolution la conséquence terrifiante qu’il
+fallait refréner. Il voyait donc l’œuvre de paix
+s’accomplir avec le calme de sa responsabilité tranquillisée.
+L’établissement de la République s’annonçait
+comme un jeu désormais. La constitution
+présentée à l’Assemblée renouvelée qui n’était
+avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la
+Reine serait prononcée comme une simple formalité,
+et le nouveau gouvernement proclamé selon
+le rite ordinaire.</p>
+
+<p>Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau
+de dépêches, goûtant cette fois le triomphe
+absolu de son succès, il éprouvait la satisfaction
+d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini.
+Il avait mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre
+à laquelle il s’était consacré. En dix jours il avait
+métamorphosé une nation ; et cela sans désordres.
+Le sang avait bien coulé un peu au début ; si
+peu !</p>
+
+<p>Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse
+lucide : « Celui qui allume l’incendie n’est plus
+maître de l’éteindre. » A cette heure où, dans sa
+solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre
+accomplie, à cette heure même, au plus profond
+de la ville, au plus intime, dans le quartier du Canal
+où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du
+faubourg où grouille le monde des tisseurs — deux
+foyers d’humanité vive, remués d’incessants
+émois, où les étincelles tombent dans les esprits
+comme dans l’étoupe inflammable, — la nouvelle
+courait que les élections venaient d’élever au
+pouvoir le Peuple lui-même.</p>
+
+<p>Conception naïve du régime républicain !
+Grisés depuis deux jours d’idées que leurs faibles
+cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se
+crurent rois, tous. L’orgueil les envahit. La
+phraséologie dont les harangueurs de taverne leur
+chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités
+politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette
+puissance morale qu’on leur conférait, se confondre
+avec celle de leurs muscles inoccupés par le chômage,
+et possédés du besoin d’agir.</p>
+
+<p>La longue rue du Canal, dessinant entre ses
+hautes maisons noires des ondulations vagues,
+coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée
+plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une
+petite rivière captée pour les besoins de l’industrie,
+où l’eau courait, rare et sale au fond du
+lit, souillée par le voisinage de cette population
+resserrée en des logements trop petits. Cette eau
+charriait les choses les plus hétéroclites ; et c’était
+toute la journée un fourmillement d’enfants malpropres,
+accrochés par grappes aux passerelles, la
+tête pendante dans le vide de la coulée, pour voir
+disparaître sous le noir des ponts, et revenir à la
+lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers,
+ou des corps de chats qui s’en allaient doucement
+à la dérive comme des outres vides.</p>
+
+<p>Les dégels récents avaient amené la pluie, une
+pluie incessante, poudroyant au visage, qui se résolvait
+en huile boueuse sur le pavé, et, des rues
+situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent
+chaud. On baignait ici dans une vapeur tiède et
+malodorante ; il se faisait un mariage de miasmes
+entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui montaient
+de l’eau lente du canal. La rue suait d’une
+moiteur de fièvre. L’eau venait de partout : du ciel
+en cette poussière humide, des brouillards du fleuve,
+de l’exhalaison des choses, du lit de la minuscule
+rivière ; elle travaillait la pierre des maisons, elle
+gonflait et pourrissait le bois des ponts, elle sortait
+d’en dessous le sol, elle suintait des murailles,
+elle éclaboussait des toits.</p>
+
+<p>Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons,
+les fenêtres palpitèrent et s’ouvrirent ; des
+femmes apparaissaient en silhouettes noires sur le
+fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre,
+elles se mirent à reconnaître leurs hommes revenant
+de la ville, dans ces ombres parlantes qui
+s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la rue.
+Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de
+refus. Quoi ! rentrer ! s’enfermer dans la réalité
+pauvre de la chambre, quand on venait d’offrir
+à leur imagination l’espace sans limite de la pensée
+grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État !</p>
+
+<p>Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit
+qui commençait était de celles-là.</p>
+
+<p>Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau,
+tourmentaient tous ces hommes. Ils ne savaient
+pas… Mais cette humidité chaude, cette
+nuit excitante d’un printemps factice, avec « les
+quelques gouttes d’alcool dans le sang » dont avait
+parlé Auburger, et qui s’étaient multipliées
+jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs
+artères, leur faisaient une force décuplée qui les
+poussait à des choses étranges. D’abord, ce fut
+un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui
+avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance,
+sans le moindre souci de la politique dont
+ils ne connaissaient rien, venaient de se sentir
+délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds
+fussent tombées soudain des chaînes. Ce furent les
+joies d’une évasion illusoire. Ils acclamaient
+Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au milieu
+d’eux ; leurs yeux se rivèrent sur lui, et
+il se produisit dans la foule des ondulations,
+comme en voit courant un troupeau de moutons,
+à l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité,
+gravit au coin d’une rue une borne si étroite,
+si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la
+maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une
+voix creuse. Ses paroles n’arrivaient qu’à ses
+auditeurs tout proches ; mais, pour ne rien entendre,
+les autres n’en sentaient que plus d’émotion
+correspondre au fond d’eux-mêmes aux paroles
+inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien que
+de voir la lourde barbe blanche remuer dans
+ce visage de pontife. Son sujet, c’était Wartz. Il
+proposait au peuple une manifestation sous les
+fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé
+sa harangue, une telle clameur d’approbation se
+propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour
+les femmes descendirent, puis les vieillards, les
+enfants. Et de toutes les voies adjacentes, arrivaient
+en courant d’autres artisans, curieux et
+fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt,
+le vieux harangueur prit la tête de la foule. Dans
+sa redingote d’emprunt, dont ses épaules de
+maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux,
+rejetaient les plis en arrière, il se mit à marcher
+d’un pas raide, comme rythmé à quelque musique
+intérieure, et, derrière, suivit la houle noire,
+avec ce silence bruissant des foules.</p>
+
+<p>Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre
+bande prête à se joindre à eux ; car tout ce mouvement
+populaire était prévu et mené par les têtes
+chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut
+une masse si compacte, que le second tronçon de
+la rue du Canal ne la contenait qu’à peine. Il
+s’y formait des poussées inexpliquées ; ici ce fut une
+bousculade ; le parapet vermoulu céda ; une femme
+tomba dans l’eau. On la sauva. Ce fut un enthousiasme
+délirant, dans cette foule aux nerfs tendus.
+On entama l’hymne national, et le chant, cahoté
+aux secousses du long serpent humain, devint si
+puissant, clamé par tant de voix, que ce fut à
+travers la ville comme une musique de ralliement,
+au son de laquelle on accourait de tous côtés. En
+arrivant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les manifestants
+étaient cinq ou six mille. Inopinément,
+la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa
+devant eux, maintenant d’une main l’élan de son
+cheval cabré, saluant de l’autre avec la petite
+toque de la garde royale.</p>
+
+<p>La haine des rois les prit à cette vue ; ils oublièrent
+Wartz, pour insulter celui qui n’avait été
+dans l’histoire que son précurseur ; et changeant
+de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements
+pesants, vers le socle du monument. Ce
+fut une brutale éclosion de rage et de démence.
+On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le
+visage levé vers cette chose inerte, image d’un
+mort. Ils le traitaient de tyran, d’ennemi du
+peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs
+de métal du cheval, le choc des pierres qu’on lançait ;
+on ramassait sur le sol des ordures avec lesquelles
+on visait la face haute du souverain. Sur
+la place, c’était un fourmillement dans lequel on
+ne voyait que les frémissements indistincts de
+moires sombres. Tout à coup, par la rue de la
+Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent
+un rougeoiement sur la foule, et il apparut aussitôt
+un océan de visages humains surmonté
+d’une moisson de bras levés, de poings menaçants
+qui provoquaient le bloc de bronze, là-haut.</p>
+
+<p>Sans qu’on sût comment, car désormais la masse
+géante et désordonnée, l’innombrable et folle
+chose ne connaissait plus de chef, il se fit un tournoiement
+de tous ces corps pressés, soudés en un
+organisme unique ; et cela commença de s’engouffrer
+dans la rue de la Nation qui descendait au
+fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes,
+c’était un être formidable, souple et bougeant,
+démesuré, étendant sa matérialité pesante sur tout
+espace libre, se moulant aux rondeurs des places,
+aux angles des rues, remplissant les vides et traînant
+sa puissante masse par une seule force de passion
+qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à la dernière
+molécule de ces corps.</p>
+
+<p>La Bête monstrueuse se reforma au gré des
+lignes de la rue. Elle ne possédait pas plus de
+couleur que de forme, mais, au moment précis
+où elle se déroulait devant les torches arrêtées,
+on voyait se dessiner des personnes, des blouses,
+des camisoles blanches sur des gorges atrophiées,
+des grappes humaines, des enfants endormis sur
+des cous d’hommes, des sarraus de tisseuses, des
+figures hagardes, et, le plan de lumière traversé,
+ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la
+masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose,
+et la tension pareille de leurs êtres, poussés
+tous par l’unique fougue d’ivresse. Les cris qui
+éclataient de toute part se fondaient en une clameur
+unique, prolongée, discordante, ininterrompue.</p>
+
+<p>Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le
+ministère, avec sa façade à triple développement,
+les gros festons des fenêtres, les colonnades des
+balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut
+plus ; elle lança un chant de délire, et par les ressauts
+de ses ondoiements, elle vint s’étaler, ivre
+et amoureuse, au pied des fenêtres de celui qu’elle
+voulait :</p>
+
+<p>— Wa-a-a-artz ! Wa-a-a-artz !</p>
+
+<p>Sur la façade morne du monument, une fenêtre
+s’ouvrit, un homme s’avança qui mit ses mains
+sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en
+bas le cri éperdu :</p>
+
+<p>— Wa-a-a-artz ! Ah ! ah ! ah !</p>
+
+<p>Et le crépitement des mains claquées en plein
+air éclata sur toute la longueur du quai où s’épandait
+la foule. Et par-dessus le fracas d’orage que
+cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait,
+à cette fenêtre là-haut, l’être isolé qui
+semblait, devant cette force bestiale, n’être qu’une
+figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença
+de parler. On n’entendit plus un bruit,
+comme si le quai fût devenu désert, soudain.</p>
+
+<p>— Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie
+de ta reconnaissance. Je ne suis pas autre chose
+que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais
+elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire ; à toi d’y
+concourir par ta modération et l’ordre de ta
+conduite.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! ah ! Wa-a-artz ! répondait d’en bas
+la clameur.</p>
+
+<p>— Une ère nouvelle va commencer, prononçait
+de nouveau la voix diluée dans l’air, du jeune
+ministre ; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un
+enthousiasme pacifique ; l’heure approche où tu
+seras ton propre maître ; prouve ta dignité par ton
+calme.</p>
+
+<p>— Wartz ! ah ! ah ! ah !… Vive Wa-a-artz !</p>
+
+<p>Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs
+printanières, le duo d’amour continuait, le duo
+du balcon, banal et sublime, entre la foule conquise
+et son maître. Il articulait en paroles les
+grandes idées vagues qui s’agitaient dans les esprits :
+le règne de la Liberté… la noblesse de la
+Démocratie… le Progrès… Et la foule répondait
+par ses acclamations de folie, comprenant
+bien moins le sens des mots que leur harmonie
+grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale,
+qui semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des
+yeux dardés sur lui dans cet océan de visages
+blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et referma
+la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina ;
+il s’éleva des cris déchirants : « Wartz ! Wartz ! »
+suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait pas,
+elle se rua aux façades dans une charge épouvantable ;
+elle redoubla de cris. Le murmure mélangé
+de passion et de colère s’éploya le long des quais,
+vibra aux vitres closes ; il monta dans la ville qu’il
+emplissait comme une menace sourde, et tous les
+habitants, ceux des quartiers les plus lointains
+même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite
+de la peur.</p>
+
+<p>La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer.
+De nouveau les mains battirent, la Bête satisfaite
+se calma et ne fit plus montre que de ses
+douceurs. Elle tendait les bras vers le maître.
+Mille choses flottaient en l’air signifiant le délire :
+des châles de femmes, des mouchoirs, des calottes
+d’artisans ; et des mains, des mains crasseuses,
+des mains tordues de vieux tisseurs, des mains
+pâles d’artisans dégénérées, d’autres musclées et
+d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel
+vers le demi-dieu.</p>
+
+<p>Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les
+joues blêmes.</p>
+
+<p>Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots
+à pleine poitrine :</p>
+
+<p>— Rue aux Juifs ! rue aux Juifs !</p>
+
+<p>Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un
+aiguillon, il la stimula d’une excitation qui la
+parcourut en tous sens.</p>
+
+<p>Une clameur répondit :</p>
+
+<p>— Rue aux Juifs !</p>
+
+<p>Les foules n’ont qu’une âme.</p>
+
+<p>Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête
+se déplaça pesamment, s’écrasant sur soi-même en
+ses replis puis elle s’allongea, s’effila dans l’étroite
+rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un
+sursaut de terreur, se cachaient, en vêtements de
+nuit, derrière les rideaux entr’ouverts, pour la voir
+passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir mouvement
+qui renaissait sans cesse et d’où montait
+le chant national, avec des dissonances et des
+contre-temps lointains indiquant où s’attardaient
+encore, là-bas, les extrémités du monstre.</p>
+
+<p>Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe,
+la rue aux Moines se rétrécit encore. D’être plus
+pressés corps à corps, plus maintenus dans les
+limites rapprochées de leur route, et plus contraints,
+ils s’exaspérèrent davantage. Rue aux
+Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal apparut.</p>
+
+<p>Il se découpait en noir sur le noir plus sombre
+de la nuit avec ses trois corps d’architecture et ses
+clochetons gothiques multipliés le long du faîte.
+Une grille monumentale fermait la cour d’honneur ;
+au travers des sombres guirlandes de fer,
+se voyaient la façade aux puissants reliefs de
+pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées
+dans la moulure profonde, où fleurissaient des
+roses en plein cintre comme fronton. Des lucarnes
+monumentales hérissaient le toit, dressant en l’air
+l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues.
+Quelques lumières veillaient derrière les vitres.
+Le long de la grille, deux sentinelles des gardes
+marchaient.</p>
+
+<p>Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux
+Juifs fut envahie, une sorte de rire mauvais secoua
+la Bête. Elle se souvenait de sa servitude passée.
+Au moment où ses chaînes tombaient, elle les
+sentait pour la première fois, et, pleine d’un vicieux
+orgueil, elle venait les secouer, par bravade,
+devant la souveraine vaincue. Elle conçut un
+désir effréné de la voir, de lui montrer sa force contre
+laquelle aucune autorité ne pouvait plus rien
+désormais. Et elle commença de l’appeler à longs
+cris :</p>
+
+<p>— Béatrix ! A la tourelle, Béatrix !</p>
+
+<p>La tourelle était une construction de forme
+hexagonale, qui flanquait la façade. Aux jours
+d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une
+fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine
+dans une vision qui pâmait la foule. Aujourd’hui le
+pouvoir avait changé de mains, et le peuple souverain
+sommait l’ennemie de paraître.</p>
+
+<p>Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent,
+le diapason en tomba aux notes sourdes de
+la colère. Rien ne bougea dans le palais, et les
+lumières pâles continuaient de veiller derrière les
+fenêtres. Comme la rue aux Juifs ne suffisait plus
+à contenir la multitude, le monument fut entouré
+sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines,
+et rue de l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée
+un instant, s’était ressoudée en un quadrilatère
+compact, obsédant les murailles de pierre sombre,
+tumultueusement. Il y eut des alternatives
+d’irritation et de patience. Par instants, tout
+se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la tourelle,
+dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la
+grande baie du milieu. Et, soudain, la patience
+trompée dégénérait en folie ; l’épouvantable clameur
+d’imprécations s’élevait, non point violente
+ou forte, mais plus terrible encore, presque
+douce, creuse, partant du fond des poitrines,
+comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde
+sous l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si
+profond, si étendu, si large, qu’on y sentait le rugissement
+étouffé d’une nation. Et ce fut dans
+l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus
+sourd, plus chargé de terreur :</p>
+
+<p>— A mo-o-ort ! Béatrix !… A mo-o-ort !</p>
+
+<p>Un bruit résonna dans le lointain : galopade
+de chevaux, choc des fers sur le pavé. Puis il y
+eut un tournoiement affolé de la masse sur soi-même :
+la garde chargeait.</p>
+
+<p>La foule venait de franchir toutes les étapes qui
+mènent à la passion de combattre : la fièvre, le délire,
+puis la haine et la colère. Elle était prête pour
+la lutte ; la fureur la prit. Et, pendant que les cris
+de tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance
+indistincte qui devait marquer le premier choc des
+soldats contre le peuple, elle se rua aux grilles du
+palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et
+commença de secouer les ferronneries de l’entrée.</p>
+
+<p>Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout
+le long de la rue on voyait des hommes escalader
+la grille, puis retomber un à un sur l’asphalte
+mouillé de la cour, en même temps que la rue,
+dégagée d’autant, laissait remonter un flot nouveau
+qui venait se joindre à l’assaut.</p>
+
+<p>L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces
+de cruauté qui venaient de naître dans les cœurs,
+portaient maintenant la foule qui semblait ne plus
+peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une
+matière mobile et glissante, comme l’eau dont la
+masse a cette souplesse de poussée ; et elle se soulevait
+au-dessus de soi pour laisser déborder son
+trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes
+furent forcées, que les deux battants s’ouvrirent
+sous la pesée de cette multitude, et que la vague
+noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur,
+elle était pleine déjà, et l’on avait commencé
+de se battre dans l’angle où s’ouvrait le corps de
+garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis.</p>
+
+<p>Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les
+fanaux de la cour, la flamme du gaz n’apparaissait
+qu’à travers des vitres baignées de larmes ; les gargouilles
+du toit crachaient l’eau goutte à goutte,
+et la pluie saupoudrait les visages. Dans la nuit
+profonde, plus assombrie encore à cette minute
+par une chevauchée de nuées noires au ciel, la
+cour bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes
+de garde, apparus dans leur capote blanche,
+comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette.
+Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques
+poitrines déchirées, des gémissements ; puis
+des centaines de bras terribles, aux muscles durs
+comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent
+assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent,
+et le flot noir roulant dessus parut les
+anéantir.</p>
+
+<p>La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes ;
+elle défonça un pan de porte ; mais le front
+de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute,
+ébloui de ce qu’on voyait ici.</p>
+
+<p>C’était un atrium où régnait comme une douce
+lumière de jour. Sur les dalles de marbre rose où
+les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient des socles
+peuplés de statues mythologiques. Un escalier
+montait, le long duquel, sur les murailles arrondies
+de la cage, s’apercevaient les nuances
+tendres des fresques. A droite et à gauche, par des
+portes ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des
+galeries profondes dont les plafonds cintrés s’allongeaient,
+peints d’or, de rouge et de bleu. Ils
+semblaient incrustés de lazulite, de corail et
+de cuivre brillant. Ils miraient leur forme de
+vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des
+galeries de tableaux, car le vieil or des cadres
+luisait aux murs, entre des colonnes simulées, en
+albâtre.</p>
+
+<p>Les envahisseurs croyaient voir des salles construites
+en pierres précieuses, dont un seul fragment
+aurait comblé leurs convoitises. Une Béatrix
+nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue
+de magnificence, usant ses doigts de belle oisive
+au toucher des substances précieuses, ne connaissant
+que l’or, le marbre et la soie, pour tous
+matériaux autour d’elle. Retirée de l’humanité,
+femme en dehors des femmes, elle avait joui de
+ce qu’ils n’avaient jamais connu ; elle n’était plus
+seulement une ennemie de la liberté, mais une
+créatrice de misère. Ils voulaient la tenir, eux, les
+rois nouveaux, sous leurs muscles et sous leur rage.</p>
+
+<p>Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries.
+Ce n’était plus la Bête monstrueuse, puissante,
+audacieuse et terrible, c’était le troupeau
+qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages
+défendus, un régiment de paletots crasseux,
+de gilets décolorés, de chemises sales se frottant
+aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au
+vernis des cimaises peintes, allant sans savoir
+où, perdu, cherchant la dame en noir qui se cachait.</p>
+
+<p>Ils allaient droit devant eux. On entendit un
+cliquetis de lames ; c’était ceux qui, ayant découvert
+la salle d’armes, décrochaient des épées
+aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands
+soleils rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait
+un bouclier, mais chacun détacha un rayon.
+Les plus fougueux gravirent l’escalier et rencontrèrent,
+là-haut, l’enfilade des salons. Certaines
+salles se trouvaient obscures ; l’un d’eux prit un
+candélabre dont il alluma les bougies, et le brandit
+en l’air en criant :</p>
+
+<p>— Chasse ! Chasse !</p>
+
+<p>C’était la Reine qu’on chassait.</p>
+
+<p>Le mot cingla ces hommes comme une meute ;
+ils bousculèrent les chaises blanches à membrure
+d’or, les guéridons frêles où se mouraient des
+roses ; ils ouvraient des portes, et encore des portes.
+Ils ne voyaient guère dans les salles inconnues
+que ces portes qui dérobaient peut-être celle
+qu’ils cherchaient. Oh ! l’avoir prisonnière, suppliante
+devant eux ! la tenir au bras par sa manche
+noire, s’amuser de sa peur !</p>
+
+<p>— Chasse ! Chasse !…</p>
+
+<p>Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs
+hommes en habits de soirée qui faisaient cercle
+tranquillement. C’étaient de vieux personnages de
+cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies,
+tous comtes ou barons, barbes et cheveux gris,
+pâles visages de cire.</p>
+
+<p>— La Reine ? demanda une voix éraillée.</p>
+
+<p>Le cercle ne bougea pas ; aucun des vieux
+hommes ne répondit.</p>
+
+<p>— La Reine ? hurla en chœur la foule qui s’amassait
+par derrière.</p>
+
+<p>Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le
+dos à la porte dédaignèrent de se retourner. Ils
+faisaient la réception comme chaque soir, jambes
+croisées, bottines minces battant l’air, négligemment,
+et se passant sous la moustache le mouchoir
+roulé qui fleurait le parfum de Sa Majesté. Esprits
+fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à
+grain, sans jamais laisser de place aux pensées
+larges, ils n’étaient point faits pour comprendre
+l’idée gigantesque qui s’agitait derrière eux. Ils
+crurent que le temps était encore à mépriser pour
+tout argument. Deux lustres en feu les éclairaient.
+Des bougies allumées sur la cheminée se multipliaient
+dans les glaces. Le salon était peint en
+blanc. Aux frises du plafond courait en emblème
+le lion poméranien, tandis qu’une colombe, à
+chaque panneau des murailles, becquetait la guirlande
+du médaillon.</p>
+
+<p>Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant
+le luxe blanc du meuble, insultant de son
+rire la naïve grandeur des vieillards. Des mains
+au passage souffletèrent les visages de cire ; d’autres
+soulevèrent des pans de rideau ou fourragèrent
+les canapés. Et quand l’ouragan eut disparu par
+une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon,
+avec une odeur de sueur humaine et de malpropreté,
+au milieu de sièges bousculés, de bibelots
+brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants,
+autour d’un vieillard plus frêle dont la
+tête dodelinait en tout sens sur l’appui d’un
+fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les
+yeux éteints. La honte et la colère l’avaient
+foudroyé.</p>
+
+<p>Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait
+maintenant une chambre. Un grognement
+d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin
+pendant du plafond aux caissons de vieil or, c’était
+le lit, le lit de la Reine.</p>
+
+<p>Ils étaient là plus de cent, muets, haletants,
+fouillant de regards allumés ce lit vide, ouvert
+pour la nuit. Les broderies du drap se repliaient
+sur la soie des couvertures défaites qui tombaient
+molles sur les colonnettes sculptées du
+bois. Un creux dans l’oreiller semblait l’empreinte
+d’une tête.</p>
+
+<p>Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du
+matelas, une autre palpa les tapis et releva une
+pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des pieds
+s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre ;
+c’était une robe. On édifia, en la soulevant aux
+manches, une forme de femme, et, la forme une
+fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au
+corps de celle qui les portait, un silence glaça ces
+hommes. Ils se vautrèrent à terre, la cherchant
+sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent, tombé
+ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu ;
+ce fil de soie impalpable, qui frôla leurs doigts,
+les électrisa. Ils la sentaient dans cette chambre,
+invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit
+derrière vous et qu’on ne peut jamais se
+retourner assez vite pour voir. Son mouchoir était
+posé sur l’angle de cette console ; une lampe en argent
+brûlait encore près du lit ; près de la table à
+lire, où s’étendait un journal déplié, une chaise
+était déplacée à demi, gardant le mouvement de la
+femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se
+dérober ? S’était-elle enfuie ? Ou bien quelque fragile
+cachette la recélait-elle ? Et il leur semblait
+qu’à force de silence et d’immobilité, ils l’auraient
+entendue respirer.</p>
+
+<p>Moins déçus que troublés, fouillant en gestes
+muets et mornes les tiroirs à clef d’or, les armoires
+où jaunissaient des fleurs et des lettres, ils tressaillirent
+soudain. A travers l’enfilade des salles qu’ils
+venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse
+un piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir
+à eux, reflétées dans le jeu des glaces, les vestes
+bleues de la police, avec le feu des sabres nus, qui
+agitaient dans les salons traversés autant de fils
+de lumière.</p>
+
+<p>Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute,
+la foule n’eut plus même l’idée de lutter.
+On la balaya comme un troupeau de bêtes peureuses,
+à coups de plat de sabre. Les gens de service,
+barricadés aux cuisines, n’eurent pas à se
+défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq à
+trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute
+avortée s’éparpilla dans la nuit, par les rues.
+Une grande lassitude avait succédé à la fureur,
+le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall">LE RÊVE DE MADELEINE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette
+heure-là Madeleine rêvait.</p>
+
+<p>Ses yeux clos virent d’abord des choses grises :
+un jour de crépuscule, un fleuve sur lequel un
+bateau glissait ; elle fut tout à coup à l’avant,
+regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans
+poids, dont les vagues chevauchaient l’une sur
+l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une
+île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées,
+que les flancs du bateau les frôlaient. Un
+phénomène survint : le printemps, un printemps
+soudain de cataclysme déroula les bourgeons,
+développa les feuilles, et des frondaisons s’étendirent
+si touffues, d’un bord à l’autre, que le
+bateau glissait maintenant sous une voûte noire,
+sombre comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait
+toujours penchée vers cette eau ténébreuse, oppressée
+par le poids de cette nuit, se mit à désirer
+que Saltzen fût présent et lui expliquât…</p>
+
+<p>Une voix dit : « Monsieur Saltzen ne viendra
+pas, il est trop mal. »</p>
+
+<p>Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant,
+mais la maison de la rue du Faubourg où
+la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son
+amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de
+partir, en rajustant son chapeau sur la mousse
+blonde de ses cheveux, la jeune femme disait cela :
+« Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop
+mal. » Samuel se trouvait subitement présent pour
+demander : « Qu’a-t-il donc ? » Et la jeune femme
+hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant
+Madeleine : « Oh ! oui, bien mal le pauvre monsieur
+Saltzen, bien mal ! » Pourtant, Madeleine savait
+qu’il viendrait quand même, et, juste à ce
+moment, une voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé
+des accessoires de théâtre : quelques tours
+de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas
+d’homme fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit,
+et Wilhelm Saltzen parut. Maigre, pâle, essoufflé,
+il tomba sur une chaise, dans la chambre même
+des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur
+et froid ; sous ses pommettes, ses joues fripées et
+terreuses s’étaient creusées ; il était miné, mangé
+tout vivant par la maladie, une de celles qui sont
+implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs
+cet aspect auquel les amis ne se trompent pas.
+« Vous avez été souffrant, docteur, disait Madeleine,
+contez-moi ce que vous avez eu. — Non ! »
+prononça-t-il.</p>
+
+<p>Et Madeleine, avec la contention d’esprit des
+rêves, contemplait cette figure que ses seuls souvenirs
+édifiaient là, devant elle, toujours en passe
+de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait.
+Sans s’étonner elle comprit pourquoi il refusait
+de répondre ; mais, par pudeur, elle fit semblant
+de se méprendre.</p>
+
+<p>« Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres
+qui reviennent. Où avez-vous donc pris cela, mon
+Dieu ? — Ici », répondit le pâle visage de portrait.</p>
+
+<p>Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le
+vague de la chambre, une figure de Samuel qui
+riait méchamment.</p>
+
+<p>Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint
+au vieil ami. Il était assis sur cette chaise, qui
+découpait sur le blanc de la fenêtre les angles
+de son dossier.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main presque de force et lui dit
+tendrement :</p>
+
+<p>— Comme vous paraissez fâché contre moi !</p>
+
+<p>Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le
+petit salon d’en bas, où elle le recevait d’ordinaire ;
+ils étaient seuls, une espèce de soleil blanc entrait
+par les fenêtres. Il lui dit :</p>
+
+<p>— J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.</p>
+
+<p>Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras
+si lourd, si douloureux, qu’elle s’éveilla,
+faisant sur l’oreiller une grimace de souffrance.</p>
+
+<p>Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce
+rêve l’obsédait. Elle croyait y sentir une réalité,
+peut-être un avertissement. Saltzen devait être
+malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il
+semblait s’être retiré de leur intimité. L’avait-elle
+blessé secrètement ? Elle revoyait sans cesse l’attitude
+glaciale qu’il avait eue pour lui parler,
+dans ce rêve, et, bien que tout cela fût irréel,
+elle y prenait une sorte de remords. Comme ils
+s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel, pendant
+sa longue absence ! C’est cela, il était froissé
+de ce manque d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver
+quelque marque d’amitié à lui envoyer.</p>
+
+<p>Elle restait émue, attendrie. A chaque instant,
+des larmes lui venaient aux yeux. Elle examinait
+sa conscience. Sans coquetterie certes, mais
+non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse
+amitié du vieil homme, elle en avait distillé
+le délice, elle l’avait fait concourir à son bonheur,
+elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une
+chose qu’on sait ne pouvoir jamais payer.</p>
+
+<p>Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta
+au lit l’arrachèrent à cette langueur. L’envahissement
+du palais y était raconté de diverses
+manières selon l’opinion du parti, mais le même
+fait ressortait de tous les récits : la disparition de
+la Reine. La gravité du mouvement populaire,
+l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les
+victimes même de l’échauffourée, tout s’oubliait
+devant la question capitale, l’unique question capable
+d’intéresser maintenant un Poméranien,
+celle de savoir ce qu’était devenue la Reine.</p>
+
+<p>Quelle énigme ! Cette femme autour de qui s’accomplissait
+le grand drame, s’évanouissait de la
+scène, soudain. « Elle s’est volontairement exilée »,
+disaient les uns. « Elle s’est, disaient les autres, retirée
+en province, là où on la croit le moins, et elle
+y prépare la contre-révolution. » Et l’on vit alors
+combien celle qui paraissait transitoirement oubliée,
+remplissait en secret les pensées de tous. Ce
+fut l’explosion suprême des passions contradictoires.
+Le mystère dont elle avait entouré ce dérobement
+d’elle-même ajoutait à l’exaspération
+générale. On ne s’abordait plus qu’avec cette idée
+muette au fond des yeux ; ses partisans furent repris
+d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un
+renouveau de violence. Les conversations dégénéraient
+en disputes ; dans les deux camps elles
+déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux
+que jamais, les droits que possédait la nation sur
+cette créature qui ne pouvait disposer d’elle, décider
+de son sort, sans que le pays l’eût voulu. La
+fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie.
+On attendit, dans un frémissement d’angoisse, la
+journée du surlendemain où le nouveau Parlement,
+interrogeant les membres du Cabinet, ferait
+la lumière sur l’aventure inouïe.</p>
+
+<p>Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son
+mari comme il allait sortir.</p>
+
+<p>— Où peut-elle être ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je sais ! fit Samuel, la main au
+bouton de la porte.</p>
+
+<p>Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur ;
+elle fut tout d’un coup moins jolie, ses yeux
+virant au gris, plissés au coin.</p>
+
+<p>— Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches.
+Tu sais tout.</p>
+
+<p>— Je puis t’assurer que je l’ignore… prononça-t-il
+en s’en allant.</p>
+
+<p>— Oh ! balbutia Madeleine, comme tu me
+réponds !</p>
+
+<p>Elle le sentait lui échapper de plus en plus.</p>
+
+<p>Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur
+ne tînt secrètement la clef de la grande
+énigme, presque toutes les amies de Madeleine,
+poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais
+elle ne reçut pas. Un deuil secret voilait son cœur,
+et elle se retirait dans son isolement pour en mieux
+savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours
+passés ; ils lui semblèrent béants d’un vide immense,
+celui qu’avait laissé, en se retirant vers
+d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris
+par les fatigues et les veilles nocturnes, il avait
+fait leurs nuits solitaires ; leurs tête-à-tête étaient
+furtifs, hâtifs, sans joie. Une sorte d’absence subtile
+de lui-même persistait quand il était là, et
+dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants
+désirs, l’étincelle d’autrefois ne jaillissait plus à
+la vue de Madeleine.</p>
+
+<p>La phase la plus exquise de sa vie d’épouse
+était-elle donc révolue déjà, après douze mois,
+douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme
+une série de rêves !</p>
+
+<p>— Déjà ! déjà ! se redisait-elle.</p>
+
+<p>Au début de leur union, combien de fois triste,
+âprement perspicace, elle avait eu l’épouvante de
+cette heure, qu’elle voyait sonner pour tant de
+ménages autour d’elle : la fin du rêve, la rupture
+du charme qui laisse les époux face à face, se regarder
+froidement, comme deux êtres quelconques
+jetés ensemble dans la même chambre et attachés
+l’un à l’autre par cette triste fille de l’Amour
+qu’est l’Habitude.</p>
+
+<p>— Déjà ! se disait la jeune femme dans une
+analyse implacable, déjà !</p>
+
+<p>Elle avait cessé de croire, cependant, à
+l’échéance cruelle. Samuel l’aimait trop, et elle-même,
+cet amour l’avait prise si totalement,
+qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors
+de cette folle tendresse. Et bien souvent, les mains
+étreintes, les yeux dans les yeux, ils s’étaient dit :
+« Ne plus nous aimer !… le pourrions-nous ? »</p>
+
+<p>Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait
+d’elle. Le centre de la vie s’était pour lui
+déplacé et ne résidait plus ici, au foyer, mais là-bas,
+à cette salle du Conseil des ministres vers
+laquelle convergeaient tous les yeux du pays.
+Qu’était un pauvre cœur d’épouse, timide, souvent
+craintif, silencieusement passionné, pour cet
+homme à qui des millions de cœurs s’offraient
+dans le grand mouvement national ?</p>
+
+<p>Par moments, une rancune désolée lui montant
+aux lèvres, Madeleine songeait :</p>
+
+<p>« Oh ! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai
+mon âme de cette autre âme qui ne veut plus de
+moi, je saurai bien me reprendre. »</p>
+
+<p>Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations.
+Un soir, lasse de vivre devant ce mari,
+comme devant le fantôme de leur bonheur fini,
+elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette
+de la ville haute, où il ne pourrait la retrouver,
+à Hansen peut-être, ou même à l’étranger. Elle
+trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union.
+Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et
+tardive, et ne la trouvant pas, s’en irait par
+toute la maison en l’appelant doucement, par
+habitude : « Madeleine ! Madeleine ! » Et comme sa
+voix errante de chambre en chambre ne recevrait
+pas de réponse, il assemblerait les domestiques,
+et avec une inquiétude dissimulée : « Où est madame ? »
+leur demanderait-il froidement. Eux,
+répondraient étonnés : « Nous ne savons pas. Madame
+est sortie. Elle n’est pas rentrée. » Alors,
+<i>seul</i> il prendrait son repas, et <i>seul</i> il viendrait
+dans sa chambre, avec un tremblement inavoué.
+Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un
+adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum,
+subtilement attaché aux choses. Et ce parfum
+s’insinuerait en lui par ses narines, par sa bouche,
+par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de
+la première angoisse, en devinant que ces senteurs
+évaporées seraient désormais les seuls restes
+impalpables de cette jeune compagne près de laquelle
+il avait pensé, souri, causé, vécu et dormi,
+toute une année. L’oreille aux écoutes, épiant son
+retour, il commencerait de souffrir son martyre ;
+la petite pendule de sa chambre sonnerait onze
+heures de la nuit, et sa femme ne reviendrait
+pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait
+chez Franz Furth, son beau-père, au <i>Nouvel Oldsburg</i>,
+chez Gretel, l’amie de sa femme. Mais sans
+avoir prévenu personne, Madeleine se serait évanouie
+dans l’ombre, comme morte du sevrage
+d’amour. Il reviendrait chez lui, haletant, éperdu,
+jetterait comme un cri : « Madeleine ! » dans le
+silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il
+viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact,
+rigide et glacial.</p>
+
+<p>Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à
+force de fièvre.</p>
+
+<p>Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine
+ne reviendrait. Oh ! comme il souffrirait,
+comme il se rappellerait avec désespoir ses baisers,
+ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec
+toutes leurs taches minuscules qui les faisaient si
+tendres, et le poids de son corps, et la forme de
+ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais,
+jamais. Comme il sangloterait, à genoux,
+comme il regretterait de ne l’avoir pas su retenir,
+comme il maudirait sa gloire, les poings crispés
+de douleur, de colère et de remords.</p>
+
+<p>Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait
+aussi, toute palpitante d’amour et faisant le vœu
+secret que Samuel revînt de suite, afin qu’elle pût
+lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses
+tempes fatiguées, et le consoler de ces imaginaires
+peines qu’elle venait de lui créer, dans les tristesses
+de son esprit surexcité.</p>
+
+<p>Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres
+à balcons du salon officiel, où, le rideau soulevé,
+elle embrassait la longue chaussée blanche des
+quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge,
+s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent,
+ont, vers le printemps proche, de sourds
+appels indéfinissables. La transition des saisons
+s’y affirme.</p>
+
+<p>Le vent du sud chassait vers la ville les fumées
+du faubourg ; le ciel était tourmenté, et, par les
+déchirures des nuages, on apercevait des clartés
+dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait.
+Samuel ne rentra pas. Un feu doux de bûches,
+se consumant en braise, luisait dans l’âtre.
+Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le
+jour baissait dans l’immense pièce. Madeleine prit
+une chaise basse au coin de la cheminée.</p>
+
+<p>— Comme il me laisse seule ! pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner,
+ses lèvres lourdes de baisers retenus. Qu’importaient
+désormais toutes ces mièvres choses à
+l’homme célèbre, l’homme du jour ! Elle sentait
+aussi dans son cœur une grande faim d’épanchement,
+d’intimité, d’entente secrète et mystérieuse…
+mais qui donc s’occupait de son cœur, de son
+pauvre cœur douloureux ? Où était-elle l’amoureuse
+amitié dont elle avait rêvé jadis les tendres
+confidences, les échanges délicieux entre leurs
+deux esprits ? Ah ! sa solitude morale était bien
+définitive ; Samuel ne comprendrait jamais sa
+suave conception de l’amour. Il ne chercherait pas
+à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes,
+cette secrète parenté qu’elle avait cru. Une rancune
+dans tout son être frémissait, se précisait
+contre son mari.</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen demande si madame veut
+bien le recevoir, dit Hannah, en entr’ouvrant la
+porte.</p>
+
+<p>— Mais oui, Hannah ! mais oui, répondit-elle
+vivement.</p>
+
+<p>Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si
+émouvant :</p>
+
+<p>« J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés. »</p>
+
+<p>Son cœur battait un peu quand on introduisit le
+vieil ami.</p>
+
+<p>— Ah ! je suis heureuse de vous voir enfin,
+docteur, fit-elle en lui abandonnant ses deux
+mains, dans une bienvenue à demi câline, oui,
+oui, bien heureuse.</p>
+
+<p>— Et le grand homme ? dit-il, souriant.</p>
+
+<p>Elle trouva dans ce sourire quelque chose de
+fiévreux, de factice et de découragé qui rappelait
+encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la
+question amèrement :</p>
+
+<p>— Le grand homme ! il n’est pas ici, bien entendu,
+il n’est jamais plus ici, jamais plus ! A peine
+si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites rare,
+docteur, je vous attends depuis bien des jours.
+N’avez-vous pas été souffrant ?</p>
+
+<p>— Moi ? non, non… je vous remercie, ma chère
+enfant.</p>
+
+<p>Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait
+changée, ses yeux éteints, la peau de son visage
+comme jaunie et fripée, et l’on devinait un abattement
+dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une
+merveilleuse vitalité semblait éterniser la jeunesse.
+Il parut faire un effort pour dominer cette
+dépression.</p>
+
+<p>— Eh bien, voici la Reine disparue ; que dites-vous
+de cela ? Pour moi, cette affaire est la plus
+tragique aventure. Certes, on ne fera pas croire à
+l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine.</p>
+
+<p>Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie
+secrète, il reprit :</p>
+
+<p>— Pauvre femme, pauvre femme ! Quel sort !
+Quelle fuite ! Ce départ clandestin, après tant d’apothéoses !
+Et nous ne la reverrons plus, c’est fini.
+Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions
+à la tribune, si hautaine, si triste, si belle,
+que c’était la dernière fois !</p>
+
+<p>— Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice,
+c’est la fuite de la Reine qui vous a bouleversé ?</p>
+
+<p>— Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin.
+La vie est pleine de ces chagrins minimes qui
+nous atteignent légèrement, et seulement dans la
+mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme
+ces poudres impalpables et anodines que les médecins
+nous ordonnent, et qui ne nous paraissent
+corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a
+des souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui
+souffrent ainsi du contact de tout.</p>
+
+<p>Il détourna son regard vers le foyer, en étendant
+au feu sa main maigre et plissée. Madeleine n’osait
+parler. Une grande émotion l’avait saisie à revivre
+si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne
+lui était arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point.
+Elle avait lu en lui le secret très doux d’un amour
+qu’on doit taire, elle n’en avait jamais compris
+la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce
+vieil homme ravagé, abattu, qui laissait échapper
+sa première plainte, elle concevait soudain la
+poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa
+propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance
+spéciale de l’expérience douloureuse. Pauvre vieil
+ami ! il souffrait par elle ; elle était son supplice
+et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie
+de tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses
+retenues ; elle les aurait doucement posées, ainsi,
+jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante
+ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh !
+oui, elle sentait bien, à cette heure, comme il l’aimait,
+comme il la chérissait suavement, noblement,
+dans la pureté de son infrangible silence. Au cours
+de leurs entretiens délicieux qui touchaient à tant
+de sujets délicats, à tant de choses d’âme, comme
+il savait rester muet sur l’invisible lien qui les
+tenait si près, si cœur-à-cœur ! Elle était encore
+plus émue. Elle se pencha :</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien ;
+je vois que vous souffrez, je ne puis savoir de quoi ;
+mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi,
+vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous
+peine ne peut m’être indifférent, et que j’ai du
+chagrin, oh ! oui, bien du chagrin à vous voir si
+triste.</p>
+
+<p>— Chère enfant, redit-il, chère enfant…</p>
+
+<p>Il s’était redressé, la regardant étrangement.</p>
+
+<p>— Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il
+lentement. C’est une chose ancienne, très ancienne.
+Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant
+m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité
+de tristesse, ainsi que diraient les chimistes, et
+au moindre trouble, tout cela s’agite et remonte.
+Mais vous ne pouvez pas savoir… Personne n’a su.
+J’étais fait pour être heureux comme tout le monde,
+je n’ai pas eu ma part, et voilà tout. Ma tristesse
+parfois me donne des joies parce que je l’aime,
+mais elle est atroce parce qu’elle est sans espoir.
+Que voulez-vous, c’est une chose très ancienne. Je
+m’y fais, doucement, chaque jour un peu plus ;
+jusqu’à la fin j’irai de la sorte.</p>
+
+<p>Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant
+ses yeux se remplissaient de larmes. La
+nuit s’épaississait dans le grand salon sombre.
+Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de
+Saltzen un reflet rouge ; les yeux clairs et profonds
+du vieil homme s’étaient agrandis d’une tristesse
+sans mesure, et des sillons douloureux se creusaient
+en ses joues. Ah ! comme celui-là savait
+l’aimer ! Quel délice pour elle de lire en cette âme,
+de la pénétrer, de la sonder, de l’admirer, et quel
+chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur !
+Elle tremblait ; ses mains tremblaient, ses lèvres,
+toute sa personne frêle. Rarement elle avait connu
+pareil émoi.</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen… dit-elle tendrement.</p>
+
+<p>Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne
+venait à ses lèvres.</p>
+
+<p>— Bast ! laissez, fit-il avec un geste découragé,
+la peine des vieux, c’est si peu intéressant !</p>
+
+<p>— Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus
+tendre, plus insinuante et des caresses dans la
+voix, votre peine crée dans mon cœur une autre
+peine cruelle…</p>
+
+<p>Brusquement il se retourna vers elle, plongeant
+en ses yeux, en ses longs yeux de bonté ; et elle
+souriait d’un mystique sourire affectueux, de ses
+lèvres longuement fendues comme pour des mots
+d’amour. Il eut un éclair dans le regard et levant
+ses deux poings crispés :</p>
+
+<p>— Ah ! le Bonheur ! cria-t-il, le Bonheur !</p>
+
+<p>Puis il retomba, le front dans ses mains, son
+grand corps infléchi, les coudes aux genoux. Il
+eux deux ou trois soubresauts des épaules, on
+eût dit des sanglots. Longuement Madeleine le
+regarda, elle sentait son cœur se gonfler et se
+fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde,
+et elle demeura un instant immobile, pâle, étourdie.</p>
+
+<p>— En vérité, disait la voix du vieil ami qui la
+fit se reprendre en tressaillant, en vérité, ma
+pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis venu
+aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je
+suis un vieux fou, et ma punition sera que vous
+me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises de mélancolie !
+Mais on se doit et l’on doit aux autres de
+garder pour soi sa bile. Avouez que jamais vous
+ne m’aviez vu ainsi.</p>
+
+<p>Madeleine, toute blanche, fuyait son regard.</p>
+
+<p>— C’est vrai, docteur, jamais, jamais…</p>
+
+<p>— Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers
+jours, beaucoup trop. J’ai brassé de vieux souvenirs,
+on devrait se défendre cela. Le fardeau
+de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude,
+et je l’aime pourtant cette solitude, la discrète
+épouse des vieux garçons…</p>
+
+<p>Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant
+par un regain d’entrain et de vitalité :</p>
+
+<p>— Assurément, l’un de mes malades m’aurait
+fait semblable sortie que je l’eusse traité pour
+dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient
+pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus
+de m’être montré stupide devant vous. Ah !
+les femmes ont bien autrement de mesure ! Combien
+de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement,
+si noblement !…</p>
+
+<p>Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque
+élan, son cœur était retourné à Samuel dans une
+impétuosité désolée et repentante, Samuel, l’époux
+adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant
+souffrir le vieil homme, Samuel à qui
+appartenaient toutes ses pitiés, toutes ses tendresses,
+toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné
+un instant, en pensée, pour savourer l’autre
+amour. Un scrupule affreux la dévastait. Toute
+son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un
+froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le
+souvenir de son mari, comme un être transi court
+à la maison tiède.</p>
+
+<p>Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter
+sans entendre. Elle surprit seulement sa pensée
+au moment où il disait :</p>
+
+<p>— Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je
+le vois, mais vous devez lui pardonner.</p>
+
+<p>— Oh ! tout, tout ! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai
+tout.</p>
+
+<p>Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide
+et fuyante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall">L’AGONIE D’UN RÈGNE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Samuel Wartz n’ignorait pas où se trouvait la
+Reine.</p>
+
+<p>Le soir où dans la ville commença de se dessiner
+l’agitation populaire, une voiture qui suivait
+la rue aux Juifs s’arrêta devant une porte basse du
+palais, réservée aux services de la maison Royale.
+Un vieillard ouvrit la portière et descendit. C’était
+le maire d’Oldsburg. Quand on l’eut introduit, il
+tendit, sans desserrer les lèvres, un pli cacheté
+du sceau municipal à l’adresse de la Reine. Il
+était, dans ce mutisme, si impérieux que le portier
+prit le message et courut.</p>
+
+<p>Le maire d’Oldsburg demeura seul dans une
+sorte d’antichambre en apparence garnie des
+meubles de rebut, où l’intendant de la table devait
+donner ses audiences. Mais les royales choses
+démodées qui meublaient la pièce : consoles d’acajou,
+rideaux à crépines d’or, sièges massifs au velours
+défraîchi, avaient conservé, des contacts de
+tant d’Altesses, comme des fripures augustes et de
+la noblesse fanée. Le vieillard demeura debout,
+par respect.</p>
+
+<p>C’était un ancien industriel du faubourg. Il
+avait soixante-dix ans ; mais, en dépit de l’obésité
+qui l’alourdissait un peu, son visage aux beaux
+yeux bruns, dans l’encadrement coquet des favoris
+neigeux, gardait la franchise et la vivacité de la
+jeunesse. Il était fort aimé. Son opinion, dont nul
+n’était absolument certain, le faisait classer ordinairement
+dans le parti libéral. Officieusement,
+il avait fait connaître à Wartz qu’il approuvait sa
+politique. Officieusement aussi, Wartz lui avait
+écrit : « Monsieur le maire, la grande estime que
+je vous porte m’a fait résoudre de vous confier
+une mission pour le cas où la Reine se trouverait
+en danger dans l’effervescence populaire. Je désire
+qu’il soit préparé à son intention, à l’hôtel de ville,
+des appartements où elle pourrait se retirer en
+cas de troubles. » Aussitôt, dans le secret, des préparatifs
+avaient été faits au second étage du monument.
+Quatre salles s’étaient métamorphosées en
+chambres. Quand on regardait la façade, c’était,
+parmi les trente-cinq fenêtres de front, les huit
+premières. L’installation finie, le maire lui-même
+vint visiter les appartements. Il palpa de sa main
+blanche et ronde les tentures de la chambre principale,
+dont nul autre que lui ne savait la mystérieuse
+destination. Il reconnut au toucher la vulgarité
+d’une serge, sèche sous le doigt, faisant des
+plis mous de loque. Il voulut que cette étoffe fût
+arrachée sur-le-champ. Le lendemain, il y eut là
+un lit dessiné dans des capitons de soie grise, voilé
+de rideaux de brocart qui tombaient du plafond
+durs et bruissants comme du métal. « Je me charge
+personnellement de cette amélioration », dit-il
+quand on dressa la liste des frais. Et il revint voir
+une seconde fois cette chambre qu’il regardait
+complaisamment.</p>
+
+<p>Samuel Wartz pratiquait au plus haut point la
+prévoyance, cette vertu des hommes d’État. Ce
+soir-là, dès qu’il fut averti de ce qui s’agitait en
+ville, il téléphona au maire d’Oldsburg qu’il craignait
+un péril pour la Reine. C’était au milieu
+d’une fête de famille : on vit le patriarche quitter
+sa descendance brusquement, et sortir avec toute
+la hâte que lui permettait son âge. On n’attribua
+aucune gravité à ce devoir soudain, car le vieillard
+souriait en partant, et son sourire rassura enfants
+et petits-enfants. Ce devoir était pourtant d’une
+gravité exceptionnelle, et la main blanche et ronde,
+qui ne savait plus sans trembler lever même son
+verre, chargea un revolver, en secret, dans l’ombre
+du vestibule. Mais le vieillard souriait, parce qu’il
+songeait à la dame en noir qui avait si longtemps
+tenu tout le pays en son pouvoir, et qui serait ce
+soir sous sa garde, belle, jeune, mystérieuse comme
+elle était. Il songeait à son sommeil de cette nuit,
+sous le brocart couleur d’argent dont il avait orné
+son lit. Et il caressait dans sa poche l’acier froid
+de son arme, en se disant, avec une vraie fougue de
+jeunesse, qu’ayant déjà vécu soixante-dix ans, ce
+qui est fort long, il ne regretterait rien s’il lui fallait
+mourir ce soir en défendant cette belle personne.</p>
+
+<p>Dans la salle aux fauteuils de velours rouge, il
+attendit longtemps. En prêtant l’oreille aux bruits
+de la ville qu’étouffaient les épaisses murailles du
+palais gothique, il croyait entendre des frémissements,
+des rumeurs angoissantes. Machinalement,
+il tira du gousset sa riche montre en or, comme si
+la Révolution pour devenir terrible avait eu son
+heure, connue et attendue d’avance. Une inquiétude,
+une hâte fébrile, le pressaient.</p>
+
+<p>Très doucement, la porte s’ouvrit enfin, et
+Béatrix entra suivie de son fils. Ce n’était plus
+qu’une femme en tenue de voyage, et qui boutonnait
+à son poignet épaissi ses gants de peau noire.
+Elle portait une jaquette, un simple chapeau de
+deuil : on eût dit une riche bourgeoise de la ville.
+Mais sous la voilette épaisse, son hardi profil monétaire
+se redressa, une hauteur instinctive dans
+son regard fit baisser les yeux au vieil homme.</p>
+
+<p>— Votre Majesté est en péril, Madame, — prononça-t-il
+d’une voix très altérée, — et comme
+Elle l’a pu apprendre par ma lettre, monsieur le
+ministre de l’Intérieur a désiré que l’hôtel de ville
+l’abritât pendant ces jours troublés.</p>
+
+<p>— Je n’avais pas peur, monsieur.</p>
+
+<p>— La grandeur d’âme de Votre Majesté est connue
+de tout son peuple ; néanmoins, monsieur le
+ministre de l’Intérieur n’a pas toléré que la possibilité
+d’un crime subsistât, et si Votre Majesté
+veut me faire l’honneur de me suivre, je la conduirai
+sur-le-champ à la maison commune, où je
+me suis efforcé d’y rendre moins indigne d’Elle
+l’appartement préparé.</p>
+
+<p>Alors elle commença de voir et de comprendre
+l’émoi de ce vieillard devant elle ; il paraissait en
+même temps paternel et subjugué. Au moment
+même où elle sentait monter contre elle, comme
+une vague méchante et pensante, son peuple armé,
+au moment où la nation l’abandonnait, cet homme
+s’improvisait son défenseur en ce lieu subalterne,
+clandestinement, humblement. Elle eut un instant
+de détente, et se troublant :</p>
+
+<p>— Je suis touchée, monsieur, très touchée de ce
+que vous faites ce soir, personnellement.</p>
+
+<p>— L’heure est triste et grave, reprit le vieillard,
+il faut se hâter.</p>
+
+<p>— Mais que se passe-t-il donc ? demanda-t-elle,
+en serrant contre elle son fils.</p>
+
+<p>— Tout est à craindre, tout !</p>
+
+<p>Et il eut un geste désespéré, mais reprit aussitôt :</p>
+
+<p>— Il faut se hâter, il faut se hâter.</p>
+
+<p>— Sortons par ici, fit la Reine, entraînant par la
+main le petit prince héritier.</p>
+
+<p>Elle ouvrit une autre porte, traversa plusieurs
+pièces en enfilade. On y sentait l’humidité, la moisissure
+des chambres toujours closes. Visiblement
+cette partie du palais était inhabitée. Et Béatrix
+allait devant, d’une allure ferme et vive, s’éclairant
+d’une petite lampe qu’elle avait saisie sur un guéridon
+de l’antichambre. Les glaces, au passage,
+furtivement, reflétaient sa belle forme noire, et l’on
+sentait si bien la ruine irréparable, la fuite définitive,
+qu’on aurait souhaité que ces miroirs
+princiers, aux cadres de fines moulures dans les
+trumeaux, gardassent au moins dans leur eau
+mystérieuse, cette suprême vision, auguste et lamentable.</p>
+
+<p>Ils atteignirent un vestibule ténébreux. Les
+clartés jaunes de la petite lampe furtive faisaient
+apparaître aux murailles, des reliefs effacés d’ornements
+gothiques : armoiries ou arceaux qui
+s’effritaient. Et cette femme dont une angoisse secrète
+hâtait la marche, traînant l’enfant à demi
+somnolent dont les petits pas résonnaient dans le
+corridor glacial, quittait ainsi le palais où vingt-deux
+rois, ses pères, avaient régné. Celle que tant
+d’ovations avaient saluée, au grand soleil des jours
+d’été, dans les fêtes populaires, s’en allait secrètement,
+sous la tutelle d’un ennemi, à la lueur d’une
+lampe d’antichambre, par les corridors moisis où
+se salissait sa traîne noire. Et l’on aurait cru voir
+le fantôme de la monarchie expirante errer dans
+ces lieux clandestins et sinistres, ouvrir en soupirant
+l’huis rouillé de la rue aux Moines, et la
+lampe soufflée, misérable, vaincue, abandonner
+pour toujours, par cette poterne, le féerique palais
+royal.</p>
+
+<p>Le maire d’Oldsburg fit avancer la voiture.
+Béatrix y plaça le petit prince avant d’y monter
+elle-même. Et un galop vertigineux les emporta
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, Wartz recevait un billet de
+femme. Mais il n’y était plus question des amoureuses
+choses dont les autres abondaient. La main
+qui l’avait écrit savait tenir la plume lourde des
+décrets d’État. Elle savait tracer les mots inflexibles
+qui gouvernent. Samuel, sans en avoir lu
+la signature, reconnut cette écriture longue et
+appuyée dont les actes gouvernementaux donnaient
+le fac-similé. Ce billet portait ceci :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Monsieur le Ministre,</p>
+
+<p>« J’ai le plus grand désir de vous parler ; je
+vous attendrai demain tout le jour.</p>
+
+<p class="sign">« <span class="xsmall">BÉATRIX</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il resta froissé par le ton de cette missive, puis
+ému, tourmenté, comme s’il y avait eu dans cette
+lettre de Reine, dont la seule vue l’impressionnait,
+une vertu inexplicable qui l’influençait. Il soigna
+sa mise plus que d’ordinaire ; il s’attardait à sa
+toilette, avec l’impatience de partir au plus vite, et
+un vague ennui de ce royal rendez-vous. Madeleine
+le retint à son départ, et ce fut alors qu’il lui
+répondit avec cette brusquerie dont s’était offensée
+la jeune femme.</p>
+
+<p>Aucune phase de sa carrière ne s’était présentée
+à lui sous le jour insupportable de cette entrevue.
+A chaque événement nouveau surgissant dans sa
+vie, correspondait toujours, chez lui, un agréable
+entraînement secret, qui allait parfois jusqu’à
+l’ivresse de l’action ; tandis que ce colloque suprême
+avec la souveraine resterait, sans doute, de son
+Œuvre, la scène la plus pénible, le souvenir sombre.
+Il se la rappela telle qu’elle avait paru le jour de
+la séance, subissant simplement le ministère que
+lui imposait la Délégation, comme on se courbe
+sous la vague qui déferle pour mieux se redresser
+ensuite ; et il la revit aussitôt, usant de son pouvoir
+comme d’un jeu, dissolvant d’un mot l’Assemblée,
+hautaine, rancunière et vengée par ce
+coup, qui aurait pu être son salut, si les élections
+lui avaient été favorables. « Eh quoi ! pensait-il,
+lutter encore avec elle, dans ce tête-à-tête, subir
+ses colères, ses mépris, elle dont je tiens le sort
+entre mes mains ! »</p>
+
+<p>Et il monta, dans l’hôtel de ville, l’escalier aux
+lentes spirales, dont la rampe en fer forgé dessinait
+comme une grecque brodée en noir sur le
+blanc des dalles. Il tressaillit, quand il passa devant
+la fenêtre où Madeleine et lui s’étaient arrêtés,
+le soir du bal. Dieu ! que ce souvenir lui semblait
+lointain ! Il neigeait, ce soir-là ; dehors les
+choses s’enflaient, se gonflaient de blanc ; et Madeleine
+avait aussi une robe de neige, attiédie
+et gonflée par les formes de son corps blanc…
+Il compta les jours ; il n’y en avait pas quinze.
+Quelles gravités avaient depuis alourdi sa vie !…</p>
+
+<p>Il eut une puissante aspiration de lassitude,
+puis il remonta vers le second étage où l’attendait
+« tout le jour » la tragique personne.</p>
+
+<p>Là-haut, comme il errait dans ce long couloir
+claustral, cherchant à deviner laquelle de ces multiples
+portes cachait, dans l’uniformité de la bâtisse,
+le mystérieux appartement, l’une d’elles s’ouvrit
+et le duc de Hansegel apparut. Hautain, portant
+insolemment la tête, avec un tic spécial du menton
+qui jetait en avant sa légère barbe rousse, il
+chercha le monocle pendant sur son veston gris
+clair, et se mit à lorgner le jeune ministre.</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Et Monsieur de Hansegel ? fit le républicain.
+La Reine ?</p>
+
+<p>— Sa Majesté vous recevra, j’espère.</p>
+
+<p>Le duc disparut par l’une des portes. Quand il
+revint, presque aussitôt, ce fut pour introduire le
+ministre dans la chambre aux courtines argentées.
+Wartz aperçut, assise à la fenêtre, une femme
+enveloppée d’un châle noir ; elle était voûtée sous
+le châle que croisaient sur sa poitrine ses mains
+blêmes. Elle avait froid dans ces vastes pièces où
+le feu de houille, dans les cheminées, ne parvenait
+pas à sécher les anciennes humidités agglomérées,
+depuis des années, jusqu’au plafond lointain.
+Ses yeux, que la fièvre et les larmes avaient
+bistrés, se tournèrent vers Samuel. Elle lui fit pitié ;
+on n’imaginait pas un être plus vaincu, plus ruiné,
+plus dépouillé de tout ce qui avait été sa gloire
+et son orgueil. C’était une pauvre créature dont
+les yeux angoissés s’attachèrent à lui, les yeux
+aux sombres prunelles qui glissaient comme des
+perles noires sous le glacé des larmes. Elle
+dit :</p>
+
+<p>— Duc, veuillez nous laisser.</p>
+
+<p>Le duc sortit. Wartz, très gêné de ce tête-à-tête,
+s’approcha. Elle lui fit signe de s’asseoir ; il
+refusa, croyant lui donner là une marque de déférence,
+si vaine fût-elle.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous, monsieur, fit-elle tristement,
+l’heure n’est plus à l’étiquette.</p>
+
+<p>Wartz prit la chaise, et dit avec le même embarras :</p>
+
+<p>— Je me suis empressé de venir…</p>
+
+<p>— Oui, oui, je vois, monsieur, je vous en remercie.
+Vous êtes mon plus réel ennemi ; cependant
+j’espère de vous des sentiments de délicatesse
+dont votre visite m’est le gage. Si je suis
+ici, aujourd’hui, sans pouvoir, sans fonction, à
+la disposition de mes sujets, à la veille d’être
+reniée peut-être par la nouvelle Délégation, c’est,
+monsieur, que vous l’avez voulu. Vous avez un
+grand talent de parole, plus même, vous avez sur
+les esprits un pouvoir inexplicable. Ce pouvoir,
+vous l’avez employé à ruiner le mien ; vous avez
+dépensé votre génie à démontrer la fatalité de
+ma déchéance. Vous m’avez pris l’amour de mon
+peuple, mon autorité, mon honneur dynastique.
+Grâce à vous, je suis en butte à la pitié de l’Europe,
+à l’humiliante pitié des nations ; grâce à vous, je
+vais n’être plus rien. Je ne vous ai pas fait venir
+pour entendre mes plaintes ; j’ai contre vous des
+griefs tels que les mots ne sauraient les exprimer ;
+il me semble, d’ailleurs, que vous les devez sentir
+sans que je les énumère.</p>
+
+<p>— Je les sens, madame, reprit Wartz sans lever
+les yeux, et Votre Majesté ne peut savoir ce qu’ils
+me pèsent.</p>
+
+<p>— Pourtant j’aurais pu ne pas faire ce que
+j’ai fait, — continua Béatrix sans paraître l’entendre
+(elle n’avait plus froid maintenant, elle
+avait fait retomber son châle, son buste s’était
+redressé, elle redevenait inconsciemment royale).
+J’aurais pu ne point subir ce que j’ai subi. A
+l’heure où vous discouriez, monsieur, j’étais
+toute-puissante Reine ; à l’heure où les esprits
+en désarroi s’orientaient vers vous, j’aurais pu
+faire un geste, un signe, appeler ma garde ; elle
+eût fait évacuer la salle, elle se fût saisie de vous,
+monsieur, qui combattiez la Constitution à laquelle
+vous êtes assermenté, et vous eût conduit
+en prison. Le geste, le signe, j’allais le faire ; mais
+je n’aime point d’autre force que celle de la persuasion.
+J’avais toujours régné, si je puis dire,
+spirituellement ; la lutte des armes m’a répugné ;
+j’ai veillé jusqu’au bout sur le très précieux sang
+de mon peuple, et je n’ai point appelé mes soldats.
+J’ai respecté votre liberté, monsieur Wartz, j’ai
+fait plus, je vous ai <i>nommé</i> ministre, espérant
+terminer ainsi un conflit qui n’appartenait déjà
+plus aux sereines luttes de l’esprit. Combien mon
+coup d’État fut pacifique ! J’ai dissous la Délégation ;
+était-ce un acte de violence ou une consultation
+demandée au pays ? J’étais la gardienne
+de la loi ; j’ai fait mon devoir et même je ne
+l’ai fait qu’à peine, timorée et faible comme je le
+fus !</p>
+
+<p>— Votre Majesté me permet-elle de parler maintenant ?</p>
+
+<p>— Non ; je connais vos excuses, vos raisons.
+Monsieur Wallein et vous me les avez présentées
+déjà, ces raisons d’époque finissante, de Destinée
+démocratique, qui ne m’atteignent pas, qui ne
+peuvent m’atteindre que pour m’offenser davantage,
+moi qui ne suis qu’un argument vivant !
+J’ai voulu vous dire ceci d’abord, que vous avez
+été sous mon pouvoir, alors que vous vous sentiez
+le plus puissant dans votre triomphe, et que je
+vous ai épargné pour le respect de l’Idée. J’ai
+voulu vous demander ensuite…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta et pâlit encore ; elle cessa de le
+regarder en face, comme elle l’avait fait jusqu’ici.</p>
+
+<p>— Nous représentons, vous et moi, deux influences ;
+si nous les unissions pour le bien du
+peuple ? Si au lieu de m’exclure de votre constitution
+nouvelle…</p>
+
+<p>Elle n’en put dire davantage ; cette prière était
+le fiel le plus atroce de sa Passion. Prier Wartz !
+Elle poussa un soupir d’agonie, et se cacha le
+visage dans ses deux grandes mains pâles. Elle
+pleurait. Les larmes ruisselaient dans ses doigts ;
+elle avait repris, dans le blanc lumineux de la fenêtre,
+sa posture humiliée et pitoyable ; ce n’était
+plus qu’une noire forme de souffrance, un cœur
+de femme qui suppliait et qui en mourait de honte.
+D’elle, Wartz voyait seulement son front crispé, et
+ses épaules contractées sur son corps magnifique.</p>
+
+<p>A deux mains elle écrasa sur ses joues les larmes,
+et le visage nu se montrant défiguré, enlaidi, tout
+orgueil abjuré, elle reprit :</p>
+
+<p>— J’aurais fait des concessions, j’aurais renoncé
+à mes idées, et j’aurais pris les vôtres ; vous auriez
+gouverné sous mon nom, laissant seulement intact
+le trône de mon fils.</p>
+
+<p>Ah ! son fils ! Wartz comprenait maintenant
+cette scène qui venait de l’atterrer, le pourquoi
+de cette abominable humiliation, de cette indignité :
+elle avait un fils, le rejeton de l’Arbre
+dynastique, l’immortalité de cette race de rois, la
+survivance éternelle des monarques anciens, celui
+qui, découronné, laisserait dans la branche héraldique
+une coupure béante, une fin, une mort.
+Et l’on sait ce que deviennent ces rameaux coupés,
+ces fins de race qui traînent de-ci, de-là,
+rebuts, inutilités, sans nation, sans œuvre, sans
+espoir !</p>
+
+<p>Il restait silencieux.</p>
+
+<p>— Vous êtes actuellement le Maître des esprits,
+continua Béatrix ; ce que vous voudrez, ce que
+vous déciderez, le peuple l’adoptera. Vous pouvez
+faire que le trône soit respecté ; vous direz : « Cela
+est bien », et l’on applaudira. Monsieur Wartz…
+mon sort, celui de mon enfant sont entre vos
+mains ; vous voyez si je foule tout orgueil… je
+vous prie… Il pourrait exister une monarchie démocratique…
+Eh quoi ! vous ne me répondez même
+pas ? Écoutez ; vous avez une femme, une jeune
+femme délicieuse, je m’en souviens… une enfant…
+des cheveux noirs, n’est-ce pas ?… dix-huit ans. A
+cause d’elle ?… Vous l’aimez… en son nom ?…</p>
+
+<p>Wartz assis toujours, les bras croisés serrant
+sur sa poitrine le drap de l’habit, regardait les
+fumées jaunes du foyer sans répondre.</p>
+
+<p>Elle se leva, elle vint à lui ; — ses mains étaient
+jointes ! Elle murmura de tout près :</p>
+
+<p>— Épargnez le trône, épargnez mon enfant !</p>
+
+<p>S’arcboutant sur son talon, il recula sa chaise,
+la tournant un peu plus vers le feu qu’il regardait
+toujours sans désenlacer les bras. Elle poursuivit :</p>
+
+<p>— Rien ne serait changé dans votre constitution
+que le nom du chef de l’État, et le nom de
+l’État lui-même. Ce serait une République qui
+s’appellerait seulement monarchie.</p>
+
+<p>Wartz paraissait ne pas l’entendre.</p>
+
+<p>Elle demeura, plusieurs minutes, debout devant
+lui, immobile dans les plis noirs de sa robe, le
+châle retombé à ses reins, ses reins cambrés et
+puissants de belle statue. L’effigie royale de son
+visage se dressait dans l’air gris de la chambre, et
+les perles de ses larmes venaient se briser une à
+une sur la soie de son corsage. Après un silence,
+elle fit quelques pas vers le lit ; elle sonna trois
+fois, ce qui était un appel de convention avec ses
+femmes. Presque aussitôt, une porte s’entr’ouvrit,
+et l’une des dames d’honneur fit pénétrer le petit
+prince héritier.</p>
+
+<p>C’était un joli enfant de huit ans, qui avait reçu
+du prince consort les traits de la race italienne ; il
+portait des boucles brunes si fines, qu’elles s’enchevêtraient
+les unes dans les autres. Son col de
+petit être délicat sortait d’une grosse cravate de
+soie blanche. Il vint en sautillant. Sa mère arrêta
+cette gaieté ; elle le prit par ses deux petites épaules,
+et le poussa vers le jeune ministre :</p>
+
+<p>— Le voilà !</p>
+
+<p>Le visage morne de Wartz se retourna machinalement,
+curieusement. Il avait deviné l’enfant. La
+mère saisit ce mouvement ; ses larmes tarirent ;
+elle s’exalta.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous croyez à l’hérédité, fit-elle
+d’une voix sourde et précipitée ; croyez-vous que
+l’ascendance vous travaille l’âme secrètement ?
+Alors regardez ce fils de rois, créé pour être roi,
+avec un corps royal, un esprit royal, un cœur
+royal. A la longue, il se fait comme un moule
+dynastique, où se forment les êtres ; c’est le mystère
+atavique, la prédestination des monarques.
+Regardez Conrad IV ! Touchez ses mains, pesez-les,
+c’est un sceptre que cette petite main. Et ces
+cheveux, ce front qui n’ont jamais porté que des
+baisers, savez-vous ce qu’ils doivent porter un
+jour, la lourde chose d’or qui doit peser ici, ici,
+en cercle… vous devinez, monsieur Wartz ? Mais,
+vous n’avez pas le droit de la lui ôter, sa couronne,
+son patrimoine, son héritage, son bien ! Dites,
+avez-vous le droit de prendre aux enfants ce
+qu’ils ont hérité de leurs pères ? Alors que deviendra-t-il ?
+quel être aurez-vous fait de lui ?
+comment l’appellera-t-on ? le découronné ! Mais
+voyez, oh ! voyez comme il vous regarde ! voyez
+bien ces yeux d’enfant, monsieur, regardez-les
+de tout votre regard, suppliants, épouvantés
+comme vous le faites en cette minute, car vous
+les reverrez toute votre vie, ils vous poursuivront
+le long de votre carrière, ils vous regarderont dans
+la nuit, toujours, et tant que vous vivrez ils ne
+se fermeront pas. Alors, vous regretterez les
+irrévocables choses que vous fixez en cette heure,
+et votre châtiment, ce sera la misère de ce pauvre
+être, son lugubre avenir que vous aurez voulu.</p>
+
+<p>Ses yeux de fièvre dévoraient Wartz, ils scrutaient
+cette chair du visage aux bouffissures pâles,
+y cherchant un tressaillement des nerfs faciaux,
+un trouble, une incertitude. Et soudain dans cette
+face insaisissable, elle crut surprendre de la souffrance,
+ce fut un espoir pour elle, elle s’attendrit,
+et poussant le petit garçon vers le tribun :</p>
+
+<p>— Je vous confie mon enfant ; son sort était
+déjà dans vos mains, je l’y place deux fois. Dites-moi
+qu’il ne sera pas dépossédé… Mais vous ne
+comprenez donc pas : c’est pour lui que je m’accroche
+au trône, que j’y incruste ma griffe comme
+une lionne qui défend la proie de son petit. Et
+tenez, s’il faut sacrifier ma personne, si c’est vers
+moi que monte la haine, j’abdiquerai, j’abdiquerai
+en faveur de mon fils.</p>
+
+<p>Un sanglot l’arrêta. Deux fois d’une voix déchirante
+elle répéta :</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz ! Monsieur Wartz !</p>
+
+<p>Elle était courbée, ployée, brisée devant lui.
+Pas un mot ne rompit le silence.</p>
+
+<p>L’enfant dit : — Reprenez-moi : j’ai peur.</p>
+
+<p>Alors folle de colère, tout son orgueil un instant
+refoulé remontant en flots de rage, elle se redressa,
+grande, hautaine, royale, comme elle ne l’avait
+jamais été sous l’hermine du sacre ni sous la
+couronne héréditaire ; et saisissant son fils, elle
+criait à Wartz d’une voix terrible :</p>
+
+<p>— Cela suffit, monsieur… Sortez !</p>
+
+<p>Puis ramassant toutes ses forces indignées :</p>
+
+<p>— Quelle idée m’était donc venue ? Des accommodements ?
+des concessions ? transiger, pactiser
+avec le parti de la honte, demeurer une reine
+indigne, transmettre à Conrad IV une couronne
+tronquée ? Ah ! dussiez-vous maintenant l’implorer
+par toutes les bouches de la nation, vous n’aurez
+pas, vous ne pourrez pas avoir l’alliance royale.
+Mon fils et moi, toute la résultante de la race des
+rois nos maîtres, nous sombrerons sur le vaisseau
+de la Monarchie, debout à l’avant et sans un signal
+de détresse aux barques ennemies. La Royauté
+fut toujours une, indivisible et sainte ; comme
+Dieu l’avait donnée aux nôtres, sainte, indivisible
+et une, je la remets à Dieu. Mais vous, monsieur,
+qui avez mené l’abominable guerre contre cette
+religion sacrée et nécessaire du pouvoir, vous qui
+arrachez aux enfants royaux leur couronne et
+menez votre patrie à la ruine, soyez maudit !</p>
+
+<p>Wartz hésita, il allait parler. Sous le geste inconscient
+de sa main la porte s’ouvrit ; il partit
+sans avoir desserré les lèvres.</p>
+
+<p>Dans l’antichambre, une forme d’homme se
+dressa en face de lui. Il eut la sensation d’un bras
+levé, d’une main bougeant devant ses yeux, et,
+avant qu’il eût compris le geste, un soufflet s’abattit
+sur sa joue.</p>
+
+<p>— Soyez déshonoré, monsieur !</p>
+
+<p>Il reconnut aussitôt l’habit gris de Hansegel.</p>
+
+<p>Wartz était fort, musclé, membré et violent ; il
+sentait la fureur, une fureur tiède et vibrante,
+monter à ses bras, tripler sa puissance, et le désir
+de tuer l’emplit comme une frénésie. Le duc,
+l’homme de salon, la taille fine, le corset aux reins,
+plus grand que lui, se tenait là, essuyant du coin
+de son mouchoir le cristal du monocle. Wartz les
+connaissait dans leurs intimités, ces aristocrates
+qu’à Orbach il avait observés et étudiés comme
+le peuvent les subalternes. D’un coup, il aurait
+renversé celui-ci, il l’aurait couché sous ses genoux,
+mis à merci, tué peut-être, et il frémissait de
+volupté en y pensant.</p>
+
+<p>Tout cela dura une seconde. Il lui offrit sa carte.</p>
+
+<p>— Vous m’en rendrez raison, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Le duc enleva en l’air, tout à coup, le pouce et
+l’index qu’il tendait. Le carton blanc tomba.</p>
+
+<p>— Peuh ! votre carte… Je ne sais si je dois…
+Je suis gentilhomme…</p>
+
+<p>Il ricanait. Son rire était à Wartz ce que sont aux
+bêtes de combat les dards dont on les stimule.
+Ce rire pouvait le pousser aux pires violences,
+et le duc de Hansegel courut là, tout un moment,
+un grand danger. Mais la religion de son œuvre
+avait trop appris à Samuel la discipline de toutes
+ses colères pour qu’elles ne fussent pas toujours
+maîtrisées d’avance ; il se baissa lentement,
+ramassa la carte sans hâte ni trouble. Il était
+redevenu le ministre de l’Intérieur, le calme
+homme d’État qui ne connaît ni colères, ni haines,
+ni passions, et il s’en alla, à peine méprisant.</p>
+
+<p>Mais il venait de traverser une de ces heures qui
+pèsent plus que des années dans une vie. Comme
+il longeait ce grand couloir des archives, dont les
+fenêtres plongeaient sur la place, il pensa au
+peuple d’Oldsburg, à la Nation libre dont il aurait
+tant dignifié l’état, la Nation maîtresse d’elle, se
+régissant elle-même, la Nation souveraine.</p>
+
+<p>Soudain, une amertume de prophète l’envahit, le
+dégoût de son grand labeur, le découragement.
+« A quoi bon, se dit-il, à quoi bon tant lutter !
+Se douteront-ils jamais de ce que j’ai souffert
+dans mon cœur pour leur conquérir tout cela ? »
+Et il revoyait les larmes de la dame en noir, la
+figure du petit garçon qui commençait à le poursuivre
+déjà, comme Béatrix l’en avait menacé.
+Quel homme avait-il dû paraître aux yeux de
+l’incomparable femme ! Qu’importaient maintenant
+les acclamations que lui réservaient les foules,
+quelqu’un l’avait maudit !</p>
+
+<p>Il suivait les lentes spirales aériennes de l’escalier ;
+il aurait voulu que cet escalier durât toujours,
+qu’il continuât de tournoyer éternellement vers
+des ténèbres, vers des abîmes, vers le néant surtout !
+Et il l’aurait descendu dans une joie secrète,
+heureux de s’anéantir, de finir ainsi dans ce mouvement
+doux et somnolent de la descente. Ah !
+s’en aller à la dérive de cette pente suave ! s’engourdir,
+s’endormir, n’être plus, ne plus penser,
+ne plus lutter !</p>
+
+<p>Il se reprit, en passant devant la dernière
+fenêtre ; puis ses lèvres murmurèrent :</p>
+
+<p>— Madeleine !</p>
+
+<p>Est-ce que Madeleine n’était pas à l’attendre
+dans sa chambre, là-bas ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="xsmall">LE CŒUR DE MADELEINE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Il avait dit à son cocher d’aller très vite. Des
+importuns l’attendaient à sa descente de voiture,
+dans la cour intérieure du Ministère ; il congédia
+tout le monde, se disant malade. En vérité, une
+fièvre l’avait saisi, d’amour impérieux, de tendresse
+violente, d’inquiétude passionnée. Dans le vestibule,
+son chef de cabinet se posta devant lui,
+cérémonieusement.</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, je viens de dépouiller
+le courrier des gouverneurs de provinces, il y a là
+des suppliques…</p>
+
+<p>Il l’arrêta d’un geste las :</p>
+
+<p>— Non, pas ce soir, rien ce soir, je vous en
+prie…</p>
+
+<p>Comme il avait la main sur le bouton de la porte
+pour entrer chez lui, son secrétaire l’arrêta au
+passage, avec un air de triomphe :</p>
+
+<p>— Monsieur le ministre, le <i>Nouvel Oldsburg</i>
+fait demander un communiqué officiel sur la disparition
+de la Reine. J’attendais.</p>
+
+<p>— Elle sera où vous voudrez. Répondez ce qu’il
+vous plaira, laissez-moi.</p>
+
+<p>Il fut enfin chez lui ; il voulut s’orienter vers
+la pièce qu’occupait Madeleine, car c’était la
+vision de sa femme qu’il lui fallait tout de suite.
+Le valet de chambre surgit. Il portait un plateau
+débordant de cartes.</p>
+
+<p>— Toutes ces personnes attendent monsieur le
+ministre depuis près de deux heures. Il y en a
+trente, je crois ; ces messieurs les délégués de
+province ont épinglé sur leur carte la carte de la
+personne qui les recommande, comme l’huissier
+m’a chargé de l’expliquer à monsieur le ministre.</p>
+
+<p>— Ils ont attendu deux heures, ils en attendront
+trois, répondit-il.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers les chambres. Il fit deux
+pas. Auburger était là, disant jovialement :</p>
+
+<p>— J’ai du nouveau, monsieur le ministre, j’ai
+du nouveau.</p>
+
+<p>Jamais on ne pouvait interdire à cet homme
+l’entrée des appartements privés. Il avait des
+audaces qui faisaient ouvrir toutes les portes.
+C’était le valet des intimités morales.</p>
+
+<p>— Vous attendrez, dit son maître.</p>
+
+<p>— Impossible, je dois être au faubourg tout à
+l’heure, et ma communication presse. C’est immédiatement
+qu’il vous faut m’entendre.</p>
+
+<p>Wartz n’essaya pas de résister ; il subissait,
+sans presque la sentir, la domination de cet être ;
+il s’y résignait sans honte ni révolte. Et c’était là
+un phénomène se rattachant à la fatalité de son
+rôle, cette domination d’Auburger agissant toujours
+dans le sens où le poussait elle-même sa
+destinée.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Auburger le retint une heure. Sa
+communication concernait la séance du surlendemain,
+qui s’annonçait aussi tumultueuse que la
+précédente. La Reine devait y assister pour recevoir
+le serment de fidélité de la nouvelle Délégation,
+et c’était sur ce cérémonial qu’était basée la
+dislocation gouvernementale. Les élections ayant
+été faites sur une sorte d’engagement au régime
+républicain, la majorité devait, selon toute probabilité,
+se refuser au serment, et ce serait le signal
+de la déchéance monarchique qui permettrait
+l’exposition, à l’Assemblée, de la Constitution
+nouvelle. C’est ce qu’Auburger venait de vérifier.
+Et il avait connu la décision d’un nombre considérable
+de délégués de n’accomplir pas le rite
+constitutionnel.</p>
+
+<p>Enfin, ce dernier importun congédié, Samuel
+arrivait à la porte de sa femme, et il savait que,
+cette fois, il ne trouverait qu’elle, que son sourire,
+que sa beauté. Toute autre idée laissée dehors, il
+entrait, harassé de la vie, ayant faim et soif de
+sa chérie, comme s’il franchissait cette porte pour
+la première fois. Jamais il n’avait connu cette
+lassitude, ni ce besoin.</p>
+
+<p>C’était la nuit ; la chambre était obscure. Madeleine
+se tenait là, éclairée par une demi-lueur venue
+du dehors. Elle était oisive, rêvant dans le noir,
+debout, se mouvant à peine de quelques pas.
+Quand il entra, Wartz ne vit pas tout de suite le
+cher visage ; il en eut une sorte de chagrin.</p>
+
+<p>— Oh ! qu’il fait sombre ici !</p>
+
+<p>— Oui, il fait sombre, répéta Madeleine.</p>
+
+<p>Il s’aperçut qu’elle avait une voix étrange.</p>
+
+<p>— Mais je veux y voir, je veux te voir !</p>
+
+<p>— Laisse, mon ami, je préfère qu’il fasse
+nuit.</p>
+
+<p>Il vint, les bras tendus pour la prendre, mais
+elle se déroba d’un mouvement en arrière, et il ne
+rencontra que sa main, sa main qui brûlait et qui
+le repoussait.</p>
+
+<p>— Non, Samuel, non, j’aime mieux te parler
+d’abord.</p>
+
+<p>Il continuait de ne voir dans son visage que
+la phosphorescence nacrée de ses yeux, quelque
+chose de morbide et de terrifiant.</p>
+
+<p>— Madeleine ! cria-t-il éperdu, tu souffres !
+qu’as-tu ?</p>
+
+<p>Si la lumière lui eût permis de scruter, comme
+il le voulait, les traits de la jeune femme, il eût
+été encore plus troublé. Elle était livide, elle
+agonisait, la bouche déformée d’angoisse, les yeux
+apeurés, et tout son être dressé n’était qu’un effort,
+qu’une violence.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas, il en conçut une
+espérance soudaine. Une association d’idées se fit
+entre l’enfant royal qu’il venait de voir, et les désirs
+flottants de paternité qu’il avait éprouvés souvent
+depuis son mariage. Il aurait aimé avoir un enfant ;
+il crut que le mystère de Madeleine lui réservait
+cette joie.</p>
+
+<p>— Je veux te parler, dit-elle encore.</p>
+
+<p>Il ne pouvait deviner l’effort que lui coûtait
+cette phrase.</p>
+
+<p>— Souffres-tu ? répéta-t-il ; mais tu me tues,
+Madeleine, je ne t’ai jamais vue ainsi ; qui t’a
+changée ?</p>
+
+<p>— Il faut que je te parle, répéta-t-elle pour la
+troisième fois.</p>
+
+<p>Ce devoir de parler devenait une obsession.
+C’était aussi un supplice auquel elle se menait
+elle-même, impitoyablement, s’y engageant sans
+retour possible, par cette invite à l’écouter.</p>
+
+<p>Elle commença de sa voix éteinte :</p>
+
+<p>— Une amie est venue me voir tantôt. C’est une
+jeune femme, mariée depuis moins d’un an, qui
+est… qui se croit du moins, très aimée de son
+mari, et qui, de son côté, lui porte une grande tendresse.
+Seulement, la vie, au lieu de les rapprocher
+comme ils le désiraient aux premiers jours de leur
+amour, les éloigne l’un de l’autre ; leurs existences
+sont deux flots insensiblement divergents. Tous
+les deux n’ont pas la même nature. Lui est
+bon, très bon, il est le meilleur ; elle, trop minutieuse.
+Il est viril, tout simplement ; elle se repaîtrait
+d’une idée, d’un mot de lui, elle nourrit avec
+des riens son amour, et c’est justement de ces
+riens qu’il la prive. Comprends-tu, Samuel ? Ce
+sont deux compagnons, deux commensaux de la
+vie ; l’un a mis sur la table les choses substantielles,
+l’autre n’aurait voulu que les friandises. Avant
+que l’amie dont je te parle se soit sentie souffrir,
+profondément, secrètement, quelque chose a pâti
+en elle. Et, comme il y avait là tout près, plus
+près que le mari, hélas ! plus près de son âme
+difficile, un autre homme qui l’aimait, en lui
+offrant ces friandises spirituelles dont elle était si
+gourmande, son cœur, doucement, s’est tourné
+vers lui.</p>
+
+<p>Elle entendit Samuel prononcer d’une voix
+creuse, d’une voix lointaine :</p>
+
+<p>— Eh bien ?… eh bien ?…</p>
+
+<p>— Eh bien, c’est tout !</p>
+
+<p>Elle se tut ; elle était demeurée debout en parlant ;
+elle ne bougea pas. Lui, dans le coin le plus
+ombreux de la chambre, restait perdu et invisible
+pour elle, sans qu’elle pût savoir à son tour ce
+qu’il pensait. Oh ! Dieu ! si le conte trop subtil
+pour son intelligence grave n’avait servi de rien !
+s’il n’avait pas allumé le soupçon préparatoire et
+si elle était forcée de se confesser à mots ouverts,
+maintenant !</p>
+
+<p>Le silence dura longtemps. La petite pendule
+qu’ils avaient prise là-bas, à leur chambre nuptiale,
+pour l’apporter ici, sonna sur son timbre d’or une
+heure qu’ils n’entendirent pas. Tous les deux se
+cherchaient des yeux dans ce noir, tous deux incertains
+l’un de l’autre, sans trouver le courage
+de se livrer l’un à l’autre.</p>
+
+<p>Oui, elle le comprit, à la fin, Samuel l’avait
+devinée ; il avait saisi le douloureux apologue, et
+il n’osait y croire de peur de l’offenser à tort ;
+sans cela serait-il resté si étrange ? Mais alors,
+qui la retenait, elle, d’aller se jeter à ses pieds, de
+lui parler franchement de son remords, en loyale
+compagne ?</p>
+
+<p>Tout à coup, il se leva, il marcha vers la cheminée
+où se trouvait le bouton de l’électricité ; il
+fit la lumière. Puis il vint la prendre, il l’amena
+sous la lampe, lui fit renverser en arrière son pauvre
+visage livide.</p>
+
+<p>— Ton amie s’appelle Madeleine ? dit-il.</p>
+
+<p>Elle répondit oui, d’un signe des paupières.</p>
+
+<p>Sans rien ajouter, il alla reprendre le fauteuil
+d’où il venait, et se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Comme elle bénissait à présent la bonne lampe
+qui les éclairait, qui avait aidé à leur révélation,
+qui avait terminé son supplice, et qui lui montrait
+maintenant son mari dans cette douleur enfantine,
+cette douleur qu’elle ne se lassait pas de contempler !
+Qu’il était bon de pleurer ainsi pour elle !
+Tous les mouvements de son chagrin muet, les
+halètements de sa poitrine, le glissement du mouchoir
+à ses yeux, les contractions de ses traits,
+déplaçaient comme une tendresse qui la pénétrait.
+Son mari ! son grand homme ! L’avait-elle vraiment
+jamais tant aimé que ce soir, à cette minute,
+son bien à elle, son ami, son maître, sa chose !
+Et elle avait pu le faire pleurer ainsi ! Saltzen
+n’existait plus pour elle, même à l’état de souvenir ;
+seul lui demeurait le remords de n’avoir pas
+apprécié l’amour naïf et puissant de Samuel, de
+ne s’en être pas contentée, de n’en avoir pas joui
+comme elle le pouvait, d’en avoir fait l’injuste
+procès. Elle s’était jugée plus affinée que lui,
+meilleure, plus noble ; mais c’était lui, au contraire
+cet être d’exception, plus grand que nature, au
+puissant cerveau, aux larges conceptions, qui était
+le plus souverainement bon. Oh ! qu’elle l’aimait,
+pleurant ainsi ! Elle tardait d’aller le consoler,
+pour savourer encore ce tendre chagrin, encore et
+encore ; et de le voir, son cœur se gonflait davantage
+à chaque minute.</p>
+
+<p>Elle s’agenouilla près de lui ; elle lui prit de force
+les mains pour s’y cacher le visage, et, voyant qu’il
+ne la repoussait pas, comme elle en avait si grand’peur,
+elle se confessa…</p>
+
+<p>— Vois-tu, Sam, j’aimais mieux être franche
+avec toi ; je n’aurais jamais pu me résigner à te
+cacher la vie secrète de mon cœur. Quand tu
+es venu me demander en mariage, — je te l’ai
+conté souvent, — j’ai longtemps hésité avant
+de me promettre à toi. Le mariage m’effrayait ;
+ou plutôt, je m’effrayais moi-même. Je ne suis
+peut-être pas plus faible qu’une autre, mais j’ai
+plus conscience de ma faiblesse. Répondre de
+moi, de mes sentiments, de mon goût, pour toujours,
+me terrifiait. Tu sais bien à quelle fidélité
+je fais allusion, Samuel. Ce n’était point les fautes
+grossières et matérielles que je redoutais, mais les
+délicats adultères de cœur ou de pensée. Jeune
+fille, j’avais déjà une idée si pure, si lumineuse
+du mariage entre les âmes des époux ! J’y sentais
+si bien la noblesse de la vie ! J’y entrevoyais des
+choses si belles, que c’était uniquement à cette
+union-là que se portaient mes scrupules et mes
+craintes. Et puis, je t’ai revu, je me suis sentie
+plus forte, plus ferme dans l’amour ; je me suis
+engagée à toi ; mais en même temps, je prenais
+envers moi-même un autre engagement qui était
+de tenir toujours, et en toute occasion, mon cœur
+grand ouvert, comme un livre où tu puisses lire
+les bonnes comme les mauvaises choses. Tu serais
+mon confident, l’ami de ma conscience, et les subtiles
+fautes envers toi, c’est à toi que je les confesserais.
+Oui, l’union, je la concevais telle, que la force
+qui m’eût fait défaut, je l’aurais puisée en toi.</p>
+
+<p>« Nous nous sommes mariés ; ce furent de
+grandes joies, des joies d’orage. Quand on remonte
+à cette source tumultueuse de la vie qu’est l’amour,
+on a beau chercher, on ne retrouve plus, sous le
+trouble, la pure clarté de cristal, l’idéal d’autrefois.
+Je t’aimais, et puis je t’aimais, et c’était tout ;
+mais je ne connaissais plus les calmes examens de
+conscience faits au pied de mon lit de jeune fille.
+C’était la fièvre, la vraie fièvre, avec l’exaltation et
+le malaise. On se donne l’un à l’autre, dit-on, mais
+on reste <i>soi</i> ; on prend toujours pour la meilleure
+sa manière d’aimer, et chacun voudrait plier l’autre
+à la sienne. Tu ne m’aimais pas comme je voulais…
+Et pendant ce temps-là, le docteur Saltzen venait
+me voir. Je le savais très amoureux de moi ; j’en
+riais d’abord, vaguement attendrie. Je l’ai deviné
+malheureux et je n’ai plus ri. Il me disait, à côté de
+l’amour, toujours, des choses exquises… Nous avions
+des idées semblables, ses goûts flattaient les miens…</p>
+
+<p>— Madeleine ! dit Samuel en laissant retomber
+ses deux mains sur l’appui du fauteuil, tu ne
+m’aimes plus.</p>
+
+<p>— Moi ! ne plus t’aimer ! Alors, qu’est-ce que
+je fais ici, à genoux devant toi ? Est-ce qu’il ne
+faut pas qu’une tendresse au-dessus de tout m’ait
+jetée là, à tes pieds, dis ? Eh ! si, je t’aime, pour
+ton chagrin de cette heure ; j’aime ces chères
+larmes qui coulent là ; je t’aime d’être si bon, de
+ne m’avoir pas même interrogée ! car tu ne m’as
+rien demandé, mon Sam, quand tu pouvais croire
+des choses !… Vois-tu, il n’y a rien, rien… Monsieur
+Saltzen est venu tantôt, je m’étais un peu
+ennuyée, je l’ai accueilli avec plaisir. Du plaisir,
+voilà ; c’est tout. Le plaisir d’être aimée de lui,
+j’ai voulu le savourer jusqu’au bout, le sentir bien
+réel. Je l’ai poussé un peu sur la pente sentimentale
+où il aime tant à glisser ; je l’ai vu ému, triste,
+tout vibrant et ravagé, devant moi ; je me suis
+sentie enclose de fluides d’amour par ces pauvres
+yeux qui me regardaient éperdument, qui me livraient
+leur secret, qui me suppliaient. Et mon
+cœur un moment… il me semble… je ne sais pas…
+une minute… mon cœur l’a aimé, souffrant comme
+il souffrait.</p>
+
+<p>Elle avait l’angoisse du premier mot qu’il dirait,
+et lui, sans répondre, l’écoutait.</p>
+
+<p>Elle s’accrocha à lui, elle reprit ses mains.</p>
+
+<p>— Reprends-moi, Samuel, reprends-moi pour
+toi seul ; mure-moi dans ta vie, que je ne sorte
+plus de toi. Dis-moi des tendresses, parle-moi souvent ;
+ne me délaisse pas, ne me délaisse jamais,
+pas un jour ; occupe-moi de toi, rien que de toi ;
+fais-moi vivre dans ton âme ; tu me l’as tant fermée !
+il ne fallait pas… j’ai un peu souffert. Oh !
+Sam ! tu ne me dis pas un mot, et je ne sais même
+pas si je suis pardonnée !</p>
+
+<p>— Que veux-tu ! fit-il amèrement, je cherche
+pour te plaire ce qu’aurait dit Saltzen à ma
+place.</p>
+
+<p>— Oh ! mon Dieu ! s’écria Madeleine, il ne m’a
+pas comprise ! il ne veut pas comprendre ! Mais
+Saltzen n’est rien entre nous. Saltzen ne m’est
+rien, entends-tu, rien ; et j’ai bien acquis, je
+pense, le droit d’être crue par toi. Samuel, je t’ai
+dit tout… une seconde mon cœur a viré ; j’ai eu
+pitié, tendrement pitié de lui. Pardonne-moi,
+pardonne-moi, mon ami, je souffre !</p>
+
+<p>Il prit sa tête, ses tempes fines qu’il écrasa dans
+ses mains ; il croyait embrasser une petite fille
+coupable, et jamais, pourtant, il n’avait senti comme
+à cette minute le prestige de son esprit délicat,
+puisqu’il n’osait pas dire un mot. Sa passion avait
+un langage, ce fut dans ce langage-là qu’il pardonna.
+Tout eut un sens alors entre eux ; il baisa
+les longs yeux tendres qui avaient contemplé
+Saltzen ; il couvrit de caresses les mains qui s’étaient
+tendues à Saltzen, et, pour les lèvres qui
+lui avaient souri, elles eurent le plus long, le
+plus tendre, le plus délicieux pardon. Il baisa les
+cheveux noirs parfumés, pour les absoudre de
+s’être laissé voir, et il étreignit sur sa poitrine le
+pauvre faible cœur bien-aimé.</p>
+
+<p>Madeleine se redressa, les yeux rougis, ses yeux
+qui disaient merci, qu’on voyait plongés encore
+dans l’âme profonde qu’elle venait de connaître
+comme jamais, sans mots d’esprit ni subtilités
+vaines. Elle comprenait maintenant la loi simple
+d’aimer, ni comme ceci, ni comme cela, ni des
+yeux, ni des lèvres, ni de l’esprit, mais de tout
+l’être, comme Samuel.</p>
+
+<p>— Je voudrais encore te parler, demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Lui aussi la regardait avec douceur ; il l’écoutait.
+Elle prononça le mot si troublant :</p>
+
+<p>— Demain…</p>
+
+<p>Infiniment sage et prudente, sa conscience envisageait
+maintenant l’avenir. L’avenir était devant
+elle comme un épais nuage noir où il lui fallait
+s’enfoncer, et tout ce qui l’attendait dans cette
+obscurité, elle ne pouvait ni le prévoir, ni s’en
+garder. Mais, pour le sens indistinct de sa crainte,
+Saltzen était caché dans cet inconnu et l’y attendait.</p>
+
+<p>— Demain, Samuel, le docteur reviendra ; il ne
+soupçonne rien de ce qui s’est aujourd’hui passé de
+terrible en moi. Il m’apportera, selon la couleur du
+temps, sa mélancolie ou sa gaieté, il sera sentimental
+ou ironique, plaisant ou triste, mais toujours,
+au fond, je le sentirai m’aimer mystérieusement.
+Ne me dis pas qu’il a cinquante ans, que l’amour est
+ridicule à cet âge. Un amour comme le sien ne prête
+pas à rire ; il en souffre d’abord, et puis il croit si
+bien me le cacher ! Tout cela touche une femme.
+Comment veux-tu que tant d’affectation me laisse
+indifférente ! Donc, il reviendra, et de nouveau je
+me trouverai devant lui ; est-ce que je sais, est-ce
+que je puis savoir ce que fera mon cœur à présent ?
+Je crois déjà le voir, il arrive, il entre, il vient
+s’asseoir près du feu : il ne m’a rien dit, et déjà ses
+yeux m’aiment. Il comprend que tu m’es plus cher
+que tout ; il me parle de toi ; et je sens une émotion
+si triste dans sa voix ! Si j’ai quelque ennui léger,
+je le lui raconte ; alors il me sermonne, il me prêche,
+avec des mots qui ne sont que de lui, que de son
+cœur. Tu sais bien qu’il est fin et bon comme personne ;
+il cause des choses du jour, il m’instruit,
+et l’amour filtre entre tout cela comme un parfum,
+et il s’en exhale un délice qui me prend, qui me
+trouble, qui me change ; je ne me retrouve plus.
+Oh ! Samuel, j’ai peur. Il faut que je ne le revoie
+plus.</p>
+
+<p>Wartz se rapprocha d’elle, impérieux, les yeux
+fixes, la pénétrant de son regard double, insoutenable.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas que tu l’aimes ! je veux que
+tu m’aimes seul, comme je t’aime seule depuis le
+jour où je t’ai connue.</p>
+
+<p>Quoi ! il commandait à une nation, il avait
+refait, de son seul vouloir, l’état d’un peuple, et
+ce petit cœur de femme, il n’en était pas maître !</p>
+
+<p>Puis saisi de tristesse, soudain :</p>
+
+<p>— Je t’en supplie, aie pitié de moi ; la vie que
+je mène est atroce ; tu ne peux pas savoir quelles
+choses pénibles, cruelles, douloureuses, mon rôle
+m’impose. Je n’ai qu’une joie, toi ! ne m’abreuve
+pas de chagrin à ton tour. Que vaut l’amour de ce
+vieil homme auprès de ma tendresse !</p>
+
+<p>— Il est mieux que je ne le revoie pas, répétait-elle,
+avec une insistance navrante. Je ne t’ai
+jamais mis dans mon cœur en parallèle avec lui,
+Samuel ; mais, si peu que je lui donnerais, ce
+serait trop, et je te le répète, j’ai peur, je ne veux
+plus le revoir.</p>
+
+<p>— Comment faire ?</p>
+
+<p>Elle le prit au cou, d’une caresse coquette et
+suppliante :</p>
+
+<p>— Quittons Oldsburg ! Mon père nous a donné
+une maison à Hansen ; allons vivre là-bas.</p>
+
+<p>— Tu sais bien que c’est impossible, Madeleine.</p>
+
+<p>— Impossible !</p>
+
+<p>Elle lança le mot dans une telle stupeur qu’il
+vibra, se prolongea et s’éteignit longuement par la
+chambre.</p>
+
+<p>Samuel prononça, presque honteux :</p>
+
+<p>— Tu sais bien que je suis attaché à mon œuvre
+par des liens qu’un homme ne peut pas rompre.</p>
+
+<p>Quelque chose changea dans les yeux bougeants,
+dans l’air de la jeune femme : la moindre de ses
+émotions paraissait toujours à quelque vacillement
+de sa prunelle, qu’elle le voulût ou non.</p>
+
+<p>— Ton œuvre est finie, dit-elle, et avant huit
+jours, nous aurons la République !</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce que cela et qu’ai-je fait jusqu’à
+présent ? J’ai été mené, soulevé, porté, dans
+ma route, par le flot des volontés populaires, et
+j’ai été passivement le chef du parti. C’est maintenant,
+seulement, que va commencer mon action,
+une fois le grand mouvement accompli, et quand
+il faudra entretenir, nourrir, vivifier sans cesse l’autorité
+nouvelle, la nouvelle forme d’État. Sais-tu
+ce que c’est, Madeleine, que de…</p>
+
+<p>— Je sais que je suis ta femme, cria-t-elle,
+que tu prétends m’aimer, et que, lorsque surgit
+la plus terrible tentation qui puisse m’atteindre,
+dans mon cœur et dans mon âme, quand je t’avertis
+moi-même de cette périlleuse amitié où je puis
+te perdre le meilleur de ce qui t’appartient en moi,
+tu te refuses à me défendre. Alors, quelle sorte de
+mari fais-tu ?</p>
+
+<p>Il prit sa main, il retint le bout de ses doigts qui
+fuyaient, et il la sentit, à cette minute, se retirer
+tellement de lui qu’il ne possédait plus d’elle que
+cette petite parcelle, ces ongles menus, rien. Il
+supplia :</p>
+
+<p>— Madeleine !</p>
+
+<p>Elle le regarda durement.</p>
+
+<p>— Si Saltzen savait cela de toi !</p>
+
+<p>Elle prit une chaise devant lui qui restait debout,
+et se mit à le contempler, méprisante. Elle avait
+les yeux secs, ses longues lèvres faisaient un mauvais
+sourire ; elle continua :</p>
+
+<p>— C’est ce qu’on appelle avoir la bride sur
+le cou.</p>
+
+<p>Et puis la méchanceté de cette dernière phrase
+lui fit mal à elle-même ; sa poitrine se souleva de
+petits sanglots sans larmes, les sanglots qui disent
+les outrances de douleur.</p>
+
+<p>— Mon ami, dit-elle doucement, nous aurions
+vécu là, toujours, dans cette jolie maison qui
+regarde la mer, bâtie loin des bruits de la ville,
+image de notre vie retirée aussi. Sans sortir,
+sans nous dissiper, nous serions restés recueillis
+en nous-mêmes, en tous les deux. Je m’étais
+vue là. J’aurais meublé nos chambres de choses
+d’art, douces aux yeux ; j’avais choisi déjà les
+pâles étoffes que je tendrais aux murailles. Là
+nous aurions lu, causé, aimé ; et je ne te sacrifiais
+pas, je ne brisais pas ta vie politique. Je sais bien
+l’espèce de cohésion professionnelle qui vous unit,
+vous autres hommes, à certaines carrières passionnantes ;
+mais je ne t’enlevais, moi, qu’à une œuvre
+accomplie, je t’y enlevais à l’heure opportune,
+quand ce n’était autour de toi qu’adulation et
+délire. Aujourd’hui, de toutes ses véhémences, le
+peuple t’aime ; tu viens de traverser une période
+grisante ; cet enthousiasme, ce culte que te porte
+toute une nation, ce doit être la plus belle, la plus
+grande jouissance d’orgueil. Garde pour ta vie
+cette saveur suave ; demain le peuple peut changer ;
+quand, du prélude idéal et triomphant de ton
+œuvre, tu auras passé au labeur épineux de l’organisation
+politique, t’acclamera-t-il autant ? Mille
+difficultés, mille choses inconnues et mesquines
+vont t’assaillir. Reste, pour l’histoire, le jeune
+vainqueur, le beau soldat de la liberté qui, dès
+que la liberté règne, rentre dans le silence. Combien
+de grands hommes se sont diminués pour ne s’être
+pas retirés à temps de la scène ! Il faut cueillir le
+fruit quand il est mûr, disent les paysans, sans
+quoi, il pourrit à l’arbre. Oh ! le beau fruit de
+gloire, tout mûr, tout éclatant, que je vois, près
+de ta bouche, mon Sam !</p>
+
+<p>Le fruit était là, rouge et frais, dans la forme
+des longues lèvres tendres qui le glorifiaient si
+délicieusement. Wartz ferma les yeux pour ne voir
+que l’âpre mystère idéologique dormant en lui.</p>
+
+<p>Madeleine lui fit au cou une chaîne de ses bras.</p>
+
+<p>— Ce ne sera rien, dis, de m’avoir, moi, pour
+toi seul ! Puis nous aurons des enfants ; penses-y,
+mon ami chéri, des enfants de nos corps et de nos
+âmes, qui seront un peu de nous, vivant hors de
+nous, de beaux êtres nés dans la gloire et dans
+l’amour, qui feront qu’en mourant nous ne mourrons
+pas tout à fait. Et dans ce bien-être et cette
+poésie, toi le créateur du pays nouveau, l’auteur
+de la démocratie, tu contempleras la vie, si heureux !…</p>
+
+<p>Sa tête retomba sur l’épaule de Wartz, quêteuse
+de baisers.</p>
+
+<p>— Dis-moi que oui, que nous partirons.</p>
+
+<p>— Je ne puis pas… je ne puis pas te le dire,
+bégaya-t-il.</p>
+
+<p>Il hésitait à lui avouer le refus, l’implacable
+refus qu’opposait, sans défaillance passionnelle,
+tout son être ; mais jamais il n’avait à ce point
+senti le devoir de sa vie. Tout un peuple avait
+besoin de lui ; il était devenu l’âme du pays.
+S’en aller, c’était abandonner, par milliers, d’orphelines
+intelligences sur lesquelles il exerçait
+sa paternité de prophète. Certes, de grands esprits
+ne manquaient pas autour de lui ; il y avait surtout
+Wallein, qu’il appréciait tant maintenant,
+avec ses opinions poétiques plutôt que politiques,
+Wallein dont l’admirable sensibilité s’accordait à
+toutes les nuances des vibrations nationales, une
+merveille psychique, un phénomène, un <i>cas</i>. Cet
+homme ne pouvait-il pas connaître, en effet, par
+une faculté occulte de son être, quel point géographique
+insufflait vers le cœur du pays les plus
+forts effluves républicains ? Mais Wallein n’eût
+pas remplacé Samuel, personne ne l’eût remplacé.</p>
+
+<p>A son oreille Madeleine murmurait :</p>
+
+<p>— J’ai peur ; ne me laisse pas ici. Saltzen reviendra ;
+toi, tu me délaisseras un peu ; lui me
+dira ce que tu n’auras pas le temps de me dire… Je
+veux une certitude, je veux savoir que nous partirons ;
+je ne veux pas rester à Oldsburg…
+Samuel !</p>
+
+<p>Il sentait sur sa poitrine la prière vivante et palpitante
+de ce jeune corps bien-aimé ; il revit
+Saltzen dont il avait si souvent appréhendé le
+charme spirituel, la ressemblance d’âme avec
+Madeleine ; il le revit élégant, parfumé, amoureux
+plus doucement, plus suavement que lui ; son
+âge incertain, l’équivoque de ces cinquante ans
+mal accusés, sa laideur fine d’œuvre d’art, les
+incomparables raffinements de son cœur, tout cela
+lui constituait des charmes sans pareils. Et à
+cette minute, Samuel se sentit vraiment triste
+jusqu’à la mort. Ce qu’il éprouva, ce fut la mort :
+la mort de sa jeunesse, de son bonheur, de tout ce
+qui avait été lui, avec la sensation du désagrègement
+intime de la fin, et la douleur du dernier
+brisement. Et ce qui survécut, ce fut l’être dur,
+âpre et morne de la fatalité.</p>
+
+<p>— Non, Madeleine, non ; je ne puis pas quitter
+Oldsburg.</p>
+
+<p>— Alors, s’écria-t-elle effrayée et n’osant comprendre,
+alors tu me… tu me sacrifies ?</p>
+
+<p>— J’ai confiance en toi, Madeleine.</p>
+
+<p>— Confiance !</p>
+
+<p>Elle courut à son lit, elle s’y cacha le visage,
+elle s’y roula, s’y ensevelit, en criant d’une voix
+étouffée :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! il a confiance et
+c’est tout, et cela suffit… Oh ! mon Dieu ! c’était
+donc tout ce que j’étais pour lui : un obstacle
+qu’on foule. Il aura tout sacrifié, même moi !</p>
+
+<p>Son désespoir tenta le dernier coup. Elle se retourna
+vers lui, et sa tendresse outragée lui lança
+le suprême appel :</p>
+
+<p>— Mais tu ne devines pas qu’en ce moment,
+c’est à Saltzen que je pense malgré moi, malgré
+ta belle confiance !… Saltzen qui, lui, m’aurait
+mise au-dessus de tout, Saltzen qui m’aime plus
+que toi !</p>
+
+<p>Hannah frappait à la porte ; elle articula de sa
+voix sereine :</p>
+
+<p>— L’huissier de monsieur fait dire qu’on attend
+monsieur depuis quatre heures en bas.</p>
+
+<p>Wartz ne bougeait pas.</p>
+
+<p>— Va-t’en ! lui dit Madeleine en le poussant
+vers la porte, va-t’en !</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Te laisser…</p>
+
+<p>— Oh ! oui, me laisser… seule…</p>
+
+<p>Quand il eut refermé la porte, elle tomba dans
+le petit fauteuil, les yeux clos, sans larmes ; elle
+acheva :</p>
+
+<p>— … Seule… comme il me faut vivre !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall">LA LUMIÈRE</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa
+femme. Tous deux souffraient silencieusement.
+L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable
+netteté l’état réciproque de leurs deux
+cœurs. Le plus souvent, l’amour est fait de clairs-obscurs,
+d’équivoques, d’affectueuses duperies ;
+mais entre ce mari et cette femme, il ne pouvait
+plus y avoir ni duperie, ni équivoque, ni clairs-obscurs.
+Les événements avaient fait qu’ils étaient
+désormais incapables de s’illusionner mutuellement.
+Madeleine se savait aimée jusqu’au point
+précis où son amour commençait de gêner l’œuvre
+de Wartz ; lui connaissait que demain, à tel jour
+incertain de leur union, le cœur de sa femme
+pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et
+ils auraient beau maintenant se dévouer l’un à
+l’autre, se chérir, s’aduler et s’étreindre, la cruelle
+lumière serait toujours là, leur montrant les
+limites véritables de ce qu’ils croyaient infini.</p>
+
+<p>Tous deux souffraient ; mais Samuel gardait
+l’immense compensation de sa gloire, avec le sens
+voluptueux de sa puissance en travail, tandis que
+Madeleine endurait sa douleur sans allégeance.
+Elle l’endurait avec douceur ; sa pure conscience
+y cherchait un châtiment à sa faute, elle y
+sentait le poids de la main de Dieu la punissant,
+et elle aimait cette douleur, comme font les
+femmes. Bien plus, la première indignation tombée,
+son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée.
+C’était une chose bien claire, il ne l’aimait que
+d’un amour tronqué, étouffé par l’autre passion
+plus violente de sa politique. Elle en était humiliée ;
+c’était l’irrévocable désenchantement de sa
+jeunesse, un bonheur s’envolant d’elle pour
+toujours, mais elle pardonnait sans presque le
+savoir, dans le tréfonds obscur de sa rancune.
+Et pendant que, dédaigneuse encore de lui parler,
+elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait
+inquiète autour de sa chambre, de son cabinet,
+elle épiait tous ses actes, et quand il sortit, elle
+alla le regarder monter en voiture, en bas.</p>
+
+<p>Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait
+maintenant un dépit contre elle-même, le
+dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce glorieux
+homme. Puis, par un besoin étrange, elle
+vint aggraver son trouble dans la chambre même
+de ce mari qui la sacrifiait. Elle le cherchait jusque
+dans les choses, jusque dans le désordre de la
+pièce ; elle cherchait un sens au dérangement des
+meubles, elle voulait y lire quel genre d’agitation
+régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui aussi
+souffrait. Mais elle devinait seulement la même
+ponctualité à son grand devoir d’homme d’État.
+Un peu de désarroi, la hâte du départ dans certains
+indices qu’elle reconnaissait : les armoires
+ouvertes, un bouleversement dans celle-ci où il
+avait dû chercher quelque objet, et c’était tout.
+Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu,
+écrite dans les choses, tout simplement sa précipitation
+vers quelque banal rendez-vous politique…</p>
+
+<p>« La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la
+formule inexorable de sa vie, le pousse à une
+progression incessante vers le système d’État
+nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement
+en avant, il s’est soucié, comme le marcheur du
+brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant
+lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste
+dans la nation, la délicatesse même de sa loyauté,
+que ce fût la pauvre Reine… »</p>
+
+<p>— Hélas ! ajoutait Madeleine, que ce fût moi !</p>
+
+<p>Elle pleurait.</p>
+
+<p>Elle entra dans le petit cabinet privé qui était
+contigu. Elle croyait entendre encore la voix de
+Saltzen dire : « Le Pasteur d’hommes s’abstrait
+de ce qui lui est personnel ; il ne s’écoute pas, il se
+renonce ; il s’identifie avec les lois mystérieuses
+de l’humanité. » Et elle sentait un pardon doux et
+résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de
+Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre
+ami qu’elle avait rêvé jeune fille, ce n’était pas
+même l’amant dont elle s’était enorgueillie femme,
+c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait
+unie comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle
+devait, de Lui, souffrir tout. Rôle sombre, rôle
+humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie
+magnifique !…</p>
+
+<p>Elle vint, en songeant, à cette table de travail
+apportée ici du faubourg, et cette place, à la table
+de chêne, lui apparut comme le trône mystique
+du grand homme, le siège de sa souveraineté.
+C’était là qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte
+de ses mains à une usure légère visible sur
+le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui servait :
+un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le
+roula dans ses doigts, longtemps. Un fragment de
+papier traînait, elle le déplia : elle reconnut l’écriture
+sacrée, et ces deux mots : « Liberté démocratique. »
+Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme
+le nom d’une rivale. Mais elle pardonnait toujours.
+Un paquet posé là l’intrigua soudain : il était enveloppé
+d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant,
+une chose dure et froide. Elle le soupesa, et
+c’était de lourds objets de métal qui bruirent.
+L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui
+apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite
+fleur fripée, toute fraîche cueillie pourtant, une
+perce-neige comme il en poussait dans le jardin
+du faubourg.</p>
+
+<p>Elle demeura un instant interdite, les joues
+pâlies, cherchant quelle nouvelle énigme ou quel
+simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa
+jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires
+d’hommes, dans ce monde des hommes de la
+Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières,
+l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît
+pas devant ces armes une angoisse soudaine. Son
+père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou
+huit fois ; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la
+plupart du temps, que récits de duels mémorables,
+de passes célèbres où les invités avaient tous joué
+un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait
+entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais
+cessé de ressentir en s’en souvenant, l’histoire
+d’un duel tragique où un jeune journaliste de Hansen
+avait été tué d’une façon horrible, dans les
+plaines en amont du fleuve. Et le docteur Saltzen
+lui-même était le premier à mettre en avant cet
+art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était
+une de ses coquetteries ; on lui disait : « Rien que
+de tenir un fleuret, vous, Saltzen, vous vous affinez,
+vous vous effilez, vous faites corps avec votre
+lame. » Volontiers, maintenant, Madeleine avait
+l’esprit tourné vers ces préoccupations masculines,
+et la vue de ces armes lui suggéra cette pensée que
+n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes : une
+affaire pour Samuel.</p>
+
+<p>Son cœur commença de palpiter à grands coups.
+Elle avait, durant ses longs silences de jeune fille,
+à table, en ces dîners d’hommes, conçu la psychologie
+des gens qui se battent. Les uns allaient au
+duel par nécessité, comme à une périlleuse formalité
+d’honneur où les traînait, mourants de
+peur, l’usage. D’autres, — ainsi avait-elle vu son
+père — faisaient d’une rencontre une bagatelle où
+ils se lançaient, légers et sceptiques, insoucieux du
+danger, en cet acte d’élégance. D’autres y apportaient
+la fougue d’une opinion controversée, d’une
+vengeance à tirer, leur orgueil ou leur passion, leur
+colère. Samuel serait de ceux-là. Elle connaissait
+sa gravité, et cette espèce de douceur profonde qui
+ne se changeait, à un point donné, en violence que
+pour devenir une violence terrifiante. Des hommes
+comme lui, en se battant, tuent ou sont tués ;
+et Madeleine se souvint du jeune journaliste de
+Hansen, la poitrine déchirée sous la soie de sa
+chemise, mourant d’une blessure invraisemblable.</p>
+
+<p>C’était au pistolet également que M. Furth
+s’était battu. La jeune femme en avait manié autrefois
+d’autres semblables à ceux-ci. Elle caressa
+de son doigt le canon lisse, elle scruta la crosse,
+les dessous luisants de la détente, et reconnut que
+ce n’étaient pas des armes neuves. Elles lui parurent
+même fleurer encore la poudre fraîche.</p>
+
+<p>La vérité lui échappait entièrement. L’affaire
+avait-elle eu lieu, déjà, sans qu’elle le sût ? Mais
+rien, rien en Samuel les jours précédents, n’avait
+pu laisser pressentir une préoccupation plus grave
+que les soucis habituels. Le mystère de sa vie lui
+était, il est vrai, bien caché, mais elle ne supposait,
+dans la glorieuse aventure qu’était sa carrière,
+nulle autre chose que l’unanime admiration. Or
+voici que maintenant, depuis hier, il avait un ennemi
+devant lui…</p>
+
+<p>Elle sonna ; elle attendit le valet de chambre de
+son mari ; et, quand il eut paru, elle demanda
+d’une voix qu’elle assurait avec peine :</p>
+
+<p>— Monsieur est sorti, ce matin ?</p>
+
+<p>— Monsieur est sorti, oui, madame.</p>
+
+<p>— A cinq heures, comme il le voulait hier ?</p>
+
+<p>— A quatre heures précises, madame.</p>
+
+<p>— Avez-vous bien eu soin qu’il prît des vêtements
+chauds ?</p>
+
+<p>— Que madame m’excuse, je n’y suis point
+parvenu ; rien, pas un pardessus, pas un foulard,
+et l’on gelait. Mais monsieur me soutenait qu’il
+avait, au contraire, fort chaud.</p>
+
+<p>A tout hasard, elle lança cette autre phrase :</p>
+
+<p>— Quelle imprudence ! Et encore, pour faire
+cette course à pied !…</p>
+
+<p>— Monsieur n’a pas voulu éveiller si tôt le
+cocher.</p>
+
+<p>— Une autre fois, veillez mieux sur monsieur,
+ajouta-t-elle pour finir, pour le congédier.</p>
+
+<p>Voici qu’étaient confirmées ses craintes. Samuel
+allait se battre. Il avait recherché ces armes
+dont elle ignorait l’existence, il était sorti ce matin
+à pied, secrètement, il s’était rendu à leur ancienne
+maison du faubourg, comme en témoignait
+cette petite perce-neige qui en venait. Sans
+doute avait-il voulu se faire la main. Tout ce qui
+dormait de tragique et de terrible dans cet homme
+plus grand que nature, se révélait en cette occasion.
+Il voulait un duel, mais il le voulait sérieux,
+à conséquences graves. Aussi voulait-il être
+maître de sa main, viser sûrement. Elle croyait
+le voir, tirant sur une cible imaginaire dans
+quelque coin de leur joli jardin ; et la figure qui
+se dessinait vaguement derrière la cible, c’était
+Saltzen. Sans qu’il y eût seulement une base à
+sa provocation, Samuel était possédé par l’idée
+de le tuer ; sa peine avait distillé de la fureur,
+et, dans l’heure même qu’il avait le plus prémédité
+sa vengeance, avec le plus d’ardeur mauvaise, il
+avait eu le geste sentimental, la suave pensée,
+de cueillir dans leur jardin cette fleur, souvenir
+d’amour, chose de tendre naïveté.</p>
+
+<p>Madeleine, dont les mains tremblaient, roula de
+nouveau les pistolets dans l’étoffe de laine rouge,
+mais elle garda la perce-neige. Son bouquet de
+fiancée avait été moins pour elle que cette fleur,
+dans un tel moment. Elle la tenait entre deux
+doigts, écrasée comme elle l’avait été entre les
+deux pistolets, et, quand elle se fut enfermée dans sa
+chambre, ce lui fut un sujet de méditations
+exquises parmi l’horreur qui l’enclosait de toutes
+parts. De temps en temps la pensée du vieil ami
+lui revenait, avec un soubresaut douloureux de
+son cœur.</p>
+
+<p>Une heure se passa. Wartz revint : elle l’entendit
+entrer. Il était accompagné de Braun. C’était
+la première fois que le ministre du Commerce venait
+ici depuis le grand bouleversement. Une
+cause étrangère à la politique devait motiver cette
+visite. Alors, refoulant ses scrupules, Madeleine
+vint sans bruit, à pas glissés, s’enfermer dans la
+garde-robe qui était voisine des pièces de son
+mari, et prit une chaise basse, près de la porte.</p>
+
+<p>Les deux hommes chuchotaient ; elle n’entendit
+rien.</p>
+
+<p>Son acte, dont elle aurait eu honte autrefois,
+prenait une importance sacrée : le sentiment qui la
+menait sanctifie tout. Retenant son souffle, elle
+se baissa, chercha de l’oreille le défaut de la
+porte. Elle reconnut les mots de Samuel dits en
+murmure, mais elle ne comprit pas le sens d’un
+seul. Il devait expliquer une chose longue, interminable ;
+il parlait sans arrêt, pendant qu’à intervalles
+réguliers, Braun prononçait le « oui » de
+l’homme attentif qui écoute.</p>
+
+<p>« Sur quoi baserait-il ce duel ? sur quelle offense
+irréelle ? » se demandait Madeleine. Il devait
+actuellement tracer à Braun, son témoin tout
+indiqué, le programme de ses volontés, de ses
+exigences. Et, à bout d’efforts, brisée de contention,
+elle finit par surprendre cette seule fin de
+phrase :</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas touché, mais, s’il se récuse
+et qu’il faille le pousser à bout, je l’y pousserai, et
+si peu que j’aime cette coutume, je tirerai sur lui
+comme sur un chien ! »</p>
+
+<p>Sa fureur l’avait emporté ; il avait dit ces mots à
+mi-voix. Ils étaient chargés d’une telle haine, que
+Madeleine en frémit ; elle crut voir Saltzen déjà
+frappé, mourant de la main de cet ami qui était
+un fils pour lui, et de nouveau son pauvre cœur
+chavira, bouleversé à la pensée d’une telle querelle
+entre ces deux êtres, si chers tous deux,
+inégalement.</p>
+
+<p>Et comme elle voulait douter encore, trouver
+absurde son idée, se dire qu’il n’existait entre
+Samuel et le vieil ami aucun motif de rencontre,
+elle entendit la voix de Braun, moins soucieux du
+secret, prononcer presque haut :</p>
+
+<p>— Mon cher collègue, voulez-vous que nous
+allions ce soir chez Saltzen ?</p>
+
+<p>Samuel dut le presser, car il reprit :</p>
+
+<p>— A votre gré, je suis tout à vos ordres.</p>
+
+<p>Madeleine se leva, et, ravagée d’angoisse, vint
+se regarder au grand miroir cloué au mur. Elle
+crut voir dans ses yeux troubles, dans ses lèvres
+pâles, les traits d’une pécheresse détestée. Tout
+amour-propre s’éteignit en elle, soudain ; elle se
+haïssait. Tant de mal venait d’elle ! En cette
+affaire, l’entière responsabilité pesait sur elle ; elle
+en était le pivot, la source perverse. Oh ! oui,
+pécheresse, pécheresse secrète du cœur, pécheresse
+raffinée, masquée de pudeur, d’honneur, de vertu,
+et dont les fautes cachées avaient conduit de tels
+hommes à de telles haines ! Saltzen et Samuel
+Wartz se détestaient à cause d’elle, à cause de ses
+coquetteries, de cette volupté d’aimer, d’être
+aimée, de goûter à des sentiments quintessenciés
+qu’elle avait eue et qui l’avait menée là !</p>
+
+<p>Il y avait d’autres femmes coupables, portant le
+poids de fautes plus réelles ; elle connaissait, dans
+la société même d’Oldsburg, de belles et franches
+libertines qui ne mettaient pas d’autre barrière à
+leur champ de plaisirs qu’une fragile retenue transparente
+de bon goût, de discrétion, à travers laquelle
+chacun suivait l’élégant scandale de leur vie.
+Celles-là lui semblaient tenir un rang moral au-dessus
+d’elle, à cause de ce péché subtil, exonéré
+du blâme, inconnu, mystérieux, qu’elle avait
+commis dans son cœur, hypocritement.</p>
+
+<p>Elle aimait à l’excès la justice. Elle était juste
+dans toutes ses pensées, dans toutes les sévérités
+de sa conscience, juste comme une femme l’est
+rarement. Elle n’attribua pas le malheur qui les
+frappait tous trois à la franchise qu’elle avait eue
+envers Samuel, mais à sa propre culpabilité. Et,
+dès ce moment, elle prit la décision de l’acte
+qu’elle accomplirait bientôt.</p>
+
+<p>Le repas lui ramena Samuel. Elle le voyait pour
+la première fois depuis la veille. Il l’effraya. Ses
+traits pâles, sa face incolore n’avaient pas changé ;
+c’était seulement son regard. Les domestiques
+étant présents, ni Madeleine ni son mari ne purent
+rien laisser paraître de ce qui les torturait ; mais
+leurs yeux s’entrecroisaient, se cherchaient, et
+ceux de Samuel n’avaient jamais eu, à ce point,
+cette ambiguïté troublante, l’expression double,
+ce mélange de douceur et de dureté qui exerçait
+sur la jeune femme un magnétisme implacable.
+Elle comprit cet alliage d’amour et de fureur qui
+le possédait actuellement, qui le poussait contre
+Saltzen, elle crut lire, jusqu’au fond, le courroux
+de cette âme.</p>
+
+<p>Une heure sonna. Madeleine sortit à pied, dans
+cette robe de drap sombre qui boutonnait au corsage
+sur de la soie rouge. Elle sortit par une porte
+dérobée, du côté des écuries du ministère, et gagna
+par une ruelle la rue Royale. Le soleil de février
+éblouissait les passants, il miroitait aux vitrines, et
+scintillait au verni des équipages. Un piétinement
+sonore sur le pavé sec retentit devant elle ; elle
+vit venir sur la chaussée une patrouille de la
+Garde.</p>
+
+<p>— C’est vrai, soupira-t-elle tristement, nous
+sommes en Révolution.</p>
+
+<p>Son âme, prise par cet autre orage intime déchaîné
+sur son foyer, avait oublié le grand orage
+national. Un changement d’État, le triomphe d’une
+opinion nouvelle, un nom nouveau remplaçant
+l’ancien, qu’était tout cela à côté de ce qu’elle
+endurait aujourd’hui ?</p>
+
+<p>Comme elle gravissait, lasse et angoissée dans
+son énergie, la partie haute de la rue Royale, elle
+rencontra son amie Gretel. A cause d’un certain
+rêve qu’elle avait eu, l’image de cette jeune femme
+était liée à celle de Saltzen. Elle reconnut le
+même chapeau dont la passe était de tulle blanc,
+ornée de boutons de roses de soie, sur la mousse
+blonde des cheveux. Elle crut entendre son amie
+redire de sa voix sans timbre des rêves : « Monsieur
+Saltzen ne viendra pas, il est trop mal. »</p>
+
+<p>— Ma chérie, s’écria la joyeuse femme en agitant,
+pour lui tendre la main, un flot de dentelles
+perlées, de fourrures lâches, un cliquetis de gourmettes,
+de bijoux, de breloques, — le voilà donc,
+le secret d’État qui vous a fait me clore votre
+porte hier ! Eh bien, la Reine est retrouvée ; on
+ne fait encore que le chuchoter, mais aujourd’hui
+tout Oldsburg sait où elle est.</p>
+
+<p>Et, en parlant, elle regardait fixement Madeleine
+qui lui semblait avoir pris soudain une mine si
+frêle, si douloureuse ; à peine reconnaissait-elle
+le délicat visage où l’on ne voyait plus que les
+yeux et les lèvres fiévreuses, souriant si tristement :</p>
+
+<p>— Pas tout Oldsburg, Gretel ! car moi, je
+l’ignore.</p>
+
+<p>— Allons donc ! votre mari vous aurait caché
+cela, quand c’est lui-même qui a offert à la pauvre
+Reine cet appartement à l’hôtel de ville ! Monsieur
+Wartz a été idéal en cela. Quand nos enfants
+liront ce trait dans l’histoire, ils seront émus de
+génération en génération. Ce grand républicain,
+si chevaleresque, protégeant la femme tout en
+combattant la souveraine, cela est parfait, il n’y a
+qu’une voix pour le dire. Quel génie, et quelle
+impeccabilité ! Demain nous irons toutes, mes
+parentes, mes cousines, mes amies, nous irons
+toutes à la Délégation pour le voir dans son
+triomphe. Ne riez pas, nous sommes toutes folles
+de votre mari. Ah ! ma chérie, avez-vous de la
+chance d’être la femme de ce grand homme !</p>
+
+<p>Madeleine fit un effort pour sourire ; ces mots
+lui donnaient envie de pleurer. Elle dit hâtivement :</p>
+
+<p>— Adieu, Gretel, je suis pressée, excusez-moi.</p>
+
+<p>La gourmette, les bracelets, les breloques, les
+perles, dansèrent de nouveau entre les deux petites
+mains gantées qui se serraient et les jeunes
+femmes se séparèrent. L’une descendait vers
+l’hôtel de ville, l’autre allait au boulevard, chez le
+docteur Saltzen.</p>
+
+<p>Une façade blanche se dressait, avec la porte
+cochère couleur d’olive marbrée. Personne ne remarqua
+que l’élégante femme qui passait sonnait
+ici, mais elle crut sentir, elle, tous les regards des
+passants attardés à suivre son geste. Ne devinait-on
+pas sa visite clandestine chez l’homme qui l’aimait !
+Est-ce que sa pâleur n’était pas visible !…
+Est-ce qu’il n’était pas loisible à tous de voir
+qu’elle défaillait, qu’elle pouvait à peine se raidir
+au moment d’accomplir l’horrible démarche !…</p>
+
+<p>Avant qu’on l’eût annoncée, le vieil ami avait
+entendu sa voix ; il accourait sous le porche. Elle
+le vit arriver, les mains aux poches de son petit
+veston court, si vif, si anxieux !</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas malade ?</p>
+
+<p>— Non, docteur, dit-elle, en s’efforçant de rire,
+à cause du domestique qui les regardait tous deux.
+J’ai seulement un petit renseignement à prendre
+chez vous, si vous voulez bien…</p>
+
+<p>Il la mena, à travers ses beaux appartements
+confortables, où, dans la pénombre, saillaient les
+luisants du luxe : la salle à manger, avec l’or de
+ses broderies chinoises, le salon turc aux cuirs
+odorants, le salon d’attente, le billard, et enfin le
+cabinet où il la fit s’asseoir.</p>
+
+<p>Elle était sans force, sans voix, sans souffle. Il
+perdit, à la voir ainsi, la joie qu’il avait eue à
+son arrivée, la joie de la posséder chez lui, de la
+trouver dans ce coin d’intimité, de lui montrer
+sa maison, le cadre de sa vie, un peu du mystère
+de sa solitude, la joie de voir réaliser le rêve si
+souvent fait, le rêve si cher aux hommes qui
+aiment. Debout devant elle, il se pencha, lui prit
+les mains.</p>
+
+<p>— C’est à cause de Wartz que vous venez ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Vous avez appris quelque chose… vous
+savez ?…</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Allons ! fit-il en haussant les épaules, nous
+avions bien besoin de cela !</p>
+
+<p>— Docteur, murmura-t-elle d’une voix qui
+s’étranglait à la gorge, il ne faut pas que ce duel
+ait lieu. Je suis venue vous trouver pour vous
+demander cela ; je ne le veux pas, c’est impossible,
+il faut que tout s’arrange.</p>
+
+<p>Il commença par dire, de mauvaise humeur :</p>
+
+<p>— Voilà, c’est toujours ainsi quand les femmes
+se mêlent…</p>
+
+<p>Puis la voyant si atteinte, si misérable, ses
+larmes mêmes taries, levant vers lui son triste
+visage de malade où les longues lèvres ne faisaient
+plus qu’un pli de douleur, il se reprit :</p>
+
+<p>— Ma pauvre enfant, calmez-vous ; dans la vie
+des hommes, cela, c’est un accident. J’en ai vu
+tant, moi ! tant, si vous saviez ! On m’attribuait
+quelque connaissance dans l’art de se battre bien ;
+j’étais très demandé, non seulement à Oldsburg,
+mais en province, à Hansen, jusque dans le Sud.
+Eh bien, je vous en donne ma parole, je n’ai
+jamais rien vu qui pût s’appeler grave. Les adversaires
+les plus acharnés même, ceux qui ont rêvé
+de tuer, deviennent toujours sur le terrain les plus
+maladroits, étant les plus impressionnables, et
+partant, les plus impressionnés.</p>
+
+<p>Elle n’osait plus le regarder en face ; elle fuyait
+ses yeux, maintenant qu’elle le croyait instruit de
+sa tendance secrète vers lui, et qu’il lui avait fallu
+renoncer toute pudeur pour venir.</p>
+
+<p>— Je comprends pourquoi vous me parlez de
+la sorte, dit-elle ; mais je ne m’y laisse pas prendre.
+Je connais la violence de Samuel, il sera
+terrible, si maître de lui, avec sa volonté qui est
+la chose la plus forte, la plus inflexible. Docteur,
+je meurs de frayeur ; au nom de votre affection
+pour moi…</p>
+
+<p>Elle commençait à le troubler. Elle ne ressemblait
+plus à la tendre petite fille qu’il avait toujours
+vue, impulsive et réfléchie, livrant étourdiment,
+sans le savoir, rien qu’en ouvrant ses yeux gais,
+les profondes choses dormant en elle. Aujourd’hui
+elle était devenue si étrange, froide, renfermée,
+cachant la vérité d’elle-même jusqu’à éteindre le
+timbre de sa voix, jusqu’à emprisonner dans le
+manchon les gestes si francs de ses mains.</p>
+
+<p>Et pourtant, l’avoir là, dans la demi-obscurité
+de ce cabinet très sombre, assise dans ce fauteuil
+précieux où il l’avait si souvent imaginée, l’avoir
+seule, en tête à tête, à cet endroit même où tant
+de fois il avait laissé le travail pour rêver à elle, où
+tout lui semblait imprégné de son image, c’était
+encore une chose délicieuse au vieil homme. Il
+vint prendre place près d’elle. Il ne savait plus
+ce qui allait se passer, ni s’il n’allait pas promettre
+tout ce qu’elle lui demanderait. Il entrevoyait la
+soie rouge du corsage que soulevait un souffle
+fort, et qui flamboyait autour du cou ; il devinait,
+sous le dessin allongé des cils, le feu secret des
+prunelles ; il entendit les longues lèvres supplier :</p>
+
+<p>— Dites-moi que vous arrangerez les choses !</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je fasse ! répondit-il
+d’une voix très adoucie, puisque j’ai accepté
+les conditions que m’imposait votre mari.</p>
+
+<p>Elle ne songeait même plus à défendre son
+cœur. Son cœur n’était plus tenté par la tendre
+affection de la veille, il y avait dans l’heure présente
+trop d’amertume pour qu’une saveur douce
+lui revînt.</p>
+
+<p>— Docteur, de vous je n’aurai jamais demandé
+que cela ! Souvenez-vous : quand j’étais enfant et
+que vous veniez chez mon père, vous disiez toujours :
+« Demande-moi quelque chose, des poupées,
+des bonbons. » Et vous m’accusiez d’être
+fière, parce que je vous faisais invariablement la
+même réponse : « Je n’ai besoin de rien. » Lorsque,
+devenue jeune fille, j’en fus aux bibelots,
+aux bijoux, vous m’avez demandé cent fois de
+choisir ceci, cela.</p>
+
+<p>— Je me souviens ; de ce que je vous offrais, il
+ne s’est jamais rien trouvé dont vous eussiez besoin,
+jamais, jamais !</p>
+
+<p>Rien que d’avoir dit cette phrase, il s’était tout
+attristé. Madeleine comprit et rougit ; ses yeux se
+perdirent dans la fourrure fauve du manchon.
+Mais son inconsciente adresse de femme saisit cet
+émoi naissant du vieil ami.</p>
+
+<p>— Pour une fois, enfin, monsieur Saltzen, <i>j’ai
+besoin de quelque chose</i> : je vous fais une prière.
+C’est un lourd sacrifice que je vous demande, mais
+vous me connaissez jusqu’au fond de l’âme, vous
+pouvez mesurer ce que sera pour moi ce duel dont
+je suis la cause…</p>
+
+<p>— Dont vous êtes la cause ! répéta-t-il dans sa
+stupeur.</p>
+
+<p>Sans lever les yeux, sans le voir, sans comprendre,
+elle poursuivit :</p>
+
+<p>— Il me semble que, toutes sortes de raisons
+imaginaires, conventionnelles ou vulgaires, mises
+à part, il doit vous rester pour Samuel quelque
+souvenir de l’amitié d’autrefois, un sentiment paternel,
+un peu d’affection. Cet usage barbare du
+duel est odieux. Je vous en prie, allez le trouver,
+expliquez-vous avec lui, calmez-le. Il vous en coûtera,
+mais vous le ferez pour moi. Ce serait si
+affreux !… Entre nos vieilles amitiés il faudra bien
+élever une muraille, monsieur Saltzen, mais enfin,
+comme cela, il n’y aura pas de haine derrière.</p>
+
+<p>Le sens de ce qu’elle disait échappait au docteur,
+mais ses mots lui ouvraient un inconnu
+aveuglant, qu’il n’osait approfondir. Il sentait
+entre eux une lourde ambiguïté de pensées, mais
+la clef de l’équivoque, il la tenait entre ses mains,
+tremblant de bonheur et d’incertitude. Son amour
+de la droiture lui fit dire sur-le-champ, cependant,
+pour rétablir toute vérité :</p>
+
+<p>— C’est contre Hansegel que je suis le témoin
+de Wartz !</p>
+
+<p>Les longues paupières se levèrent ; les chers
+yeux, sans retenue ni contention maintenant, s’ouvrirent
+vers lui, souriants, confiants, exultants ;
+elle cria :</p>
+
+<p>— Hansegel ? de chez la Reine ? le duel avec lui ?</p>
+
+<p>Puis la détente nerveuse survint aussitôt. Sans
+rien dire, sans rien expliquer, ne sentant plus que
+le réveil bienfaisant après le cauchemar enduré,
+elle répéta encore une fois en riant : « Hansegel ! »
+et retomba sur l’appui du fauteuil, sanglotant à
+longs spasmes étouffés dans le manchon de fourrure
+fauve.</p>
+
+<p>« Alors, se dit Saltzen, dans une pensée qui
+était l’illumination radieuse, l’apothéose de sa
+solitude pénitente, alors elle s’était méprise, alors
+elle croyait la querelle entre son mari et moi, pour
+elle ; alors, alors, elle sait que je l’aime ! »</p>
+
+<p>Et il fit un pas en avant, les bras tendus. Déjà
+l’appel de tendresse était sur ses lèvres : « Madeleine ! »
+et déjà il croyait rassasier cette lointaine,
+cette longue et vieille faim d’aveu qu’il avait entretenue
+en inflexible abstinent. Plus que jamais,
+Madeleine était devant lui « la chère petite fille ».
+Ces larmes d’enfant, cet abandon ici, chez lui,
+comme chez un père, la fragilité de son corps
+qu’un tout petit sanglot pouvait ébranler, tout
+cela, c’était l’exquise puérilité qu’il avait sans
+cesse imaginée et adorée en elle — et il s’arrêta,
+un instant, penché au-dessus d’elle, d’elle qui ne le
+voyait pas, répétant silencieusement dans son
+cœur :</p>
+
+<p>« La chère petite fille !… Ma chère petite
+fille !… »</p>
+
+<p>Et ce fut tout.</p>
+
+<p>Elle avait eu trop confiance en venant ainsi chez
+lui ; elle avait trop compté sur son respect, sur
+sa délicatesse, pour qu’il pût faire un geste, dire
+un mot de plus. Il se redressa et se mit à marcher
+à pas lents et glissés pour ne pas troubler
+cette lassitude qu’il lui voyait. Il prenait garde de
+ne heurter, ni le bois de son grand bureau, ni les
+cuirs ouvrés des sièges, ni le socle de ses bronzes.
+Il allait comme une ombre, tantôt ici, tantôt là-bas,
+dans le fond obscur où les fenêtres n’éclairaient
+plus. Et ce doux silence apaisa Madeleine en effet,
+comme il l’espérait. Elle ne pleurait plus. Elle
+leva ses yeux séchés, et, confuse de cette gêne
+qu’elle avait, par son imprudence, à jamais causée
+entre eux, elle chercha du regard le vieil ami.</p>
+
+<p>La pâle figure ravagée était là-bas, dans l’ombre
+du fond, tournée vers elle, toujours. Depuis combien
+de temps la regardait-il ainsi ?</p>
+
+<p>Elle se leva ; elle voulait partir tout de suite ; ce
+secret découvert entre leurs cœurs délicats n’était
+plus tolérable. Sur ses yeux rougis elle abaissa la
+voilette sombre, serra la fourrure sur la soie rouge
+de sa gorge ; elle allait dire adieu.</p>
+
+<p>— Monsieur Wartz demande à voir monsieur le
+docteur, annonça le valet qui frappait à la porte.</p>
+
+<p>Madeleine et Saltzen se regardèrent et dirent
+ensemble :</p>
+
+<p>— Qu’il entre !</p>
+
+<p>Il entra. La surprise de trouver ici sa femme
+l’arrêta, une seconde, au seuil de la porte ; ses
+traits mobiles eurent un changement si vif, que le
+bleu clair de ses yeux, d’un seul coup, vira au
+sombre.</p>
+
+<p>Madeleine, éperdue, murmura :</p>
+
+<p>— Docteur, expliquez à Samuel pourquoi je suis
+venue.</p>
+
+<p>Lentement, Saltzen traîna un troisième siège
+entre eux deux.</p>
+
+<p>— Venez ici, Wartz, dit-il, venez vous asseoir.</p>
+
+<p>Samuel le regardait durement, sans répondre,
+et ne bougeait pas. Il fallut que le docteur allât
+vers lui.</p>
+
+<p>— Venez, Wartz, répéta-t-il, sur un ton poignant
+de reproche ; quand je vous dis de venir,
+c’est que vous le pouvez, mon ami.</p>
+
+<p>Samuel avait une pureté de vue pénétrante qui
+vous lisait l’âme, et souvent, dans ces secondes
+prolongées de silence où on le croyait distrait,
+rêveur, absent de là, impression qu’accentuait
+encore l’étrangeté de ses inégales prunelles, c’était
+<i>en vous</i> qu’il voyait. Il regarda longuement le
+vieil ami.</p>
+
+<p>A la fin, comme après un songe, il abandonna
+sa main puissante, sa main ronde et grasse d’homme
+de pouvoir, aux mains inquiètes, nerveuses, chercheuses
+de Saltzen, et il dit, de l’air le plus simple :</p>
+
+<p>— Eh bien ! mais oui, docteur, je viens.</p>
+
+<p>Madeleine lui offrit sa joue à baiser, mouillée
+encore des larmes de tout à l’heure. Saltzen vint
+s’asseoir près de lui, affectueux et bon comme
+chaque jour ; ce fut autour de lui l’atmosphère
+toujours égale d’adulation secrète : on l’aimait…</p>
+
+<p>— Madame Wartz est venue pour obtenir de
+moi que vous ne vous battiez point… Elle a su
+que vous aviez une affaire ; les femmes savent
+tout !</p>
+
+<p>— Elle a su ? répéta Wartz, étonné.</p>
+
+<p>Madeleine prit dans son porte-cartes la fleur de
+perce-neige :</p>
+
+<p>— Reconnais-tu cela ? cette chose qui pousse
+sous le canon de deux pistolets insolites, sur une
+table de travail.</p>
+
+<p>— Et tu as deviné que je me battais avec Hansegel ?</p>
+
+<p>— Non… j’ai pensé…</p>
+
+<p>Maintenant elle se troublait. Il y avait entre eux
+trois un mystère tel, qu’ils ne pouvaient l’effleurer
+d’un seul mot sans qu’une honte vînt offenser leurs
+âmes nobles. Entre eux trois il y avait un voile
+tendu, et aucun n’osait le soulever, bien qu’il sût
+ce qui se cachait derrière. Entre eux trois il n’y
+avait plus, il ne pouvait plus y avoir que le silence,
+et ils ne s’entre-regardaient même plus.</p>
+
+<p>Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un
+embarras qui pouvait n’avoir pas d’issue, qui n’en
+eût pas eu sans les idées exquises du bon Saltzen.
+Mais il était là ; il pensait moins à son chagrin
+qu’au trouble de Madeleine, il voulut qu’elle sortît
+d’ici sans rougir, sans que rien chagrinât sa candide
+conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir
+douloureux lui restât de sa visite chez lui.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce
+qui nous occupe. Seulement, ces sortes de choses
+ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait
+être seuls.</p>
+
+<p>— C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit
+Madeleine.</p>
+
+<p>Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir
+en ce moment sa reconnaissance pour cette triste
+ruse du vieil ami. Elle vint à lui, sachant bien que
+c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi
+sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient
+vraiment, et que déjà était posée entre eux la base
+de cette muraille mystérieuse dont elle avait parlé.</p>
+
+<p>— Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle… et elle était
+si émue que ses longues lèvres tremblaient en parlant.
+Je vous laisse avec Sam, souvenez-vous de
+ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous
+que j’ai bien peur pour <i>lui</i>.</p>
+
+<p>— Oh ! je me souviens toujours, moi, répondit
+Saltzen.</p>
+
+<p>— Adieu, docteur, adieu.</p>
+
+<p>Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait
+leurs regards, leurs gestes, leurs mots, ne l’entendit
+pas répondre.</p>
+
+<p>Une minute après, le vieil ami revenait à ce
+coin de feu où s’était passé le drame ; il se laissa
+tomber dans le fauteuil vide, en regardant Wartz ;
+il n’avait plus ni courage, ni vie.</p>
+
+<p>— Ah ! jeunesse ! soupira-t-il.</p>
+
+<p>— Vous avez vu Hansegel ? demanda Wartz.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de
+Madeleine, mon ami.</p>
+
+<p>— Non, laissons cela ; laissons cela, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus
+avaient dans sa face pâle un fluide insoutenable.</p>
+
+<p>— Laissons cela ? mais nous ne le pouvons pas,
+mon pauvre ami, reprit le docteur ; vous êtes bon
+et généreux, vous vous refusez à me chagriner ;
+c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement
+heureux comme vous l’êtes ! Elle vous adore ;
+je l’ai vu ; tout son être en frémissait ; elle ne vibre
+que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des
+cœurs de femmes ; jamais je n’ai rencontré cela ;
+elle pourrait en mourir, elle en vit ! Eh bien ! vous
+vous fâchez, Wartz ? vous gardez rancune au vieil
+ami ?… Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à
+cause de moi ? Grand Dieu ? aurais-je pensé ! Vous
+m’en voulez de l’aimer aussi ? Ah ! si vous saviez !
+si vous saviez ! Il ne faut pas m’en vouloir, mon
+ami. Toute sa vie, qui est devenue vôtre, maintenant,
+était entrée en moi ; j’ai vu ses grâces d’enfant ;
+si vous aviez connu ce petit être délicieux si
+féminin déjà : j’en ai gardé une image ineffaçable.
+Je l’ai vue un jour d’été, — elle venait d’avoir
+cinq ans, — elle portait une robe blanche, d’où
+sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait
+d’un geste charmant sur ses boucles noires ; et
+son rire d’alors je l’entends toujours me retentir
+dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous
+l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose,
+avec ses vagues ennuis de fillette, indécise
+entre les jeux et le rêve ; et plus tard, ses ardeurs
+de vie qui se tournaient vers la politique que son
+éducation masculine lui avait rendue familière ! Elle
+causait assez librement avec moi : j’ai vu cette
+âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond ; c’était adorable.
+La naissance du printemps a plus de poésie
+que tout autre chose dans la nature ; ce fut à une
+naissance de printemps que j’assistai. On sentait
+se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses
+subtiles !… Et puis elle est devenue femme. Je
+voyais qu’elle allait aimer ; je la suivais dans le
+monde, jaloux, soupçonneux ; je surveillais jusqu’au
+regard qu’elle posait sur les jeunes hommes,
+tous épris d’elle, jusqu’au trouble de ses paupières,
+au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle aima.
+Je lui ai pardonné ; je vous aimais bien, moi aussi,
+Wartz. Ce mariage me brisait moins qu’un autre ;
+j’en étais fier pour elle et fier pour vous. Les
+deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez
+m’ont toujours été une vision radieuse, et j’avais
+arrangé ma vie pour me contenter des miettes de
+votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à
+pleine bouche la joie servie ; il restait encore pour
+moi le sourire de la chère petite fille, ses menues
+confidences, ses douceurs au vieil ami, le glissement
+de ses lèvres sur les dents quand elle disait :
+« Monsieur Saltzen. » J’emportais tous ces souvenirs-là
+chez moi, et je les savourais. Voilà, Wartz,
+le récit que vous devait votre vieux camarade.
+C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout
+ce qu’on y mettrait d’autre ne compterait pas.
+Vous êtes le mari, le jeune et heureux mari, vous
+pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui,
+c’est cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle !
+Cacher son amour, s’étudier à l’indifférence, jouer
+la froideur, se flatter de son flegme indéchiffrable,
+pendant que les vrais amoureux, les amoureux en
+titre et pour de bon, malignement lisent entre vos
+ruses, surprennent les émotions les plus cachées
+de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour
+s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul
+maître ! Dites, Samuel, avez-vous ri ?</p>
+
+<p>— Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement.</p>
+
+<p>— Mais vous vous êtes fâché alors ? La pauvre
+petite est arrivée ici, tout à l’heure, mourante ; elle
+avait surpris quelques indices d’une affaire chez
+vous ; elle avait cru comprendre que nous nous
+battions tous deux ; pourquoi, dites ?</p>
+
+<p>— Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu
+nerveux et mauvais. Nous avons causé de vous,
+je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite Madeleine,
+j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse ;
+j’envie votre esprit ; j’ai été jaloux.</p>
+
+<p>— Et vous me détestez ?</p>
+
+<p>— Laissons cela, dit avec une colère retenue,
+Wartz qui redevenait impérieux, laissons cela ;
+je ne veux savoir rien… Vous, monsieur Saltzen,
+vous avez mon estime, mon respect, ma confiance ;
+j’ai parfois des violences que je ne veux pas. Ne
+parlons plus de Madeleine. Oublions.</p>
+
+<p>— Écoutez, dit encore Saltzen ; suis-je de trop
+dans votre vie ? Nous portons à nous trois maintenant
+le secret le plus triste, le plus lourd ; le
+charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux ;
+ce sont les vieux qu’il faut jeter par-dessus bord ;
+il y aura toujours un malaise entre nous dans cet
+Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face
+les uns des autres. Voulez-vous que je le quitte ?</p>
+
+<p>Wartz eut un geste étrange, un geste vif de
+refus :</p>
+
+<p>— Quitter Oldsburg !</p>
+
+<p>— Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux
+Oldsburgeois l’aiment ; j’aime ma cathédrale, Sainte-Gelburge,
+l’Abbatiale, comme autant de personnes
+vivantes et captivantes ; je suis épris de mon
+fleuve comme s’il y dormait une belle fée invisible
+et amie ; et que dirai-je de nos rues, de nos
+vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des
+pavés, jusqu’aux sinuosités imprévues ! Mais vraiment,
+hors d’ici, je souffrirai moins. Donc, n’ayez
+pas de scrupules, décidez ; je puis partir et vivre
+à la campagne. Pour nous trois, pour la paix
+même de celle à qui nous voudrions, vous et moi,
+éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je
+m’en aille.</p>
+
+<p>Wartz prononça avec une tranquille énergie :</p>
+
+<p>— Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que
+c’est sur vous que nous comptons pour remplacer
+Nathée ; nul autre que vous ne pourra présider
+la nouvelle Délégation républicaine ; il faut que
+ce soit vous, ou je ne sais plus, alors !</p>
+
+<p>Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait
+et ravageait si profondément sa passion de
+jeune mari, aucun autre sentiment ne paraissait
+en lui que le serein attachement à son œuvre !
+Saltzen en fut atterré. Il avait cru voir devant
+lui, dans cet homme aux colères contenues, maîtrisant
+sa haine ou la dissimulant sous l’estime et
+le respect, l’acteur farouche de ce cruel drame
+d’amour qu’ils jouaient à eux trois. Mais non ; il
+s’était trompé. Wartz se découvrait l’être impersonnel
+et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la
+pensée de Madeleine, ses intimes sentiments, ses
+virils courroux, n’étaient que des accidents inférieurs
+dont se dégageait toujours sa volonté. Sa
+volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire ;
+c’était l’inflexible ligne de la Destinée ; elle se subordonnait
+tout.</p>
+
+<p>Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne
+n’avait compris comme lui quelle personnalité
+mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La volonté
+de Samuel lui était sacrée ; il y adhérait
+toujours. Il ne parla plus de Madeleine. Il conta
+seulement sa visite avec Braun chez le duc de
+Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers,
+et le docteur attendait ses témoins. Vraisemblablement,
+la rencontre aurait lieu demain matin. On
+se battrait dans un petit bois, situé au delà de la
+prison du faubourg.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">COMMENT S’EN VONT LES REINES</span></h2>
+
+
+<p class="noindent">On l’avait adjurée de signer l’acte tout écrit
+d’abdication qu’on lui avait présenté. Le cabinet
+entier, réuni dans la chambre de l’hôtel de ville
+en un Conseil suprême, l’avait, une heure durant,
+circonvenue et martyrisée pour lui arracher ce trait
+de plume. Sept ministres, acharnés après cette
+femme affaiblie et désespérée, n’eurent pas le pouvoir
+de l’ébranler une seule minute. Elle voulait
+livrer le dernier combat : et le dernier combat,
+c’était pour elle la séance du nouveau parlement,
+avec son cérémonial du serment de fidélité. Elle
+reçut, sans broncher, l’assaut des arguments, elle
+résista à celui des prières, elle prit en dérision les
+menaces ; ils en étaient confondus. Sa force d’âme
+les avait tous démontés, et les discours qu’ils
+avaient préparés d’avance vinrent se heurter à son
+inflexibilité.</p>
+
+<p>Elle était redevenue le roi, le roi mâle, sans
+faiblesse de sexe, sans figure, le Vouloir anonyme
+qu’on n’atteint pas. Elle les effraya. Tant de fierté
+et tant de puissance issues de cette pauvre créature,
+incapable désormais d’écrire même une lettre
+sans leur aveu, témoignaient d’une source secrète
+qu’ils n’avaient point tarie. Cette force rendrait
+jusqu’au bout la partie incertaine.</p>
+
+<p>La séance s’ouvrit. Elle était dans sa tribune
+avec l’escorte usuelle que lui avait concédée la
+générosité de Wartz. Les trois cents délégués, — pour
+la plupart nouveaux visages, — étaient
+présents. Les ministres avaient pris leur place :
+au milieu d’eux, se tenait l’homme du jour, le
+héros de la fête, le grand vainqueur.</p>
+
+<p>Le bruit de son duel le matin, avec le duc, avait
+couru la population de la ville, triplée ce jour-là
+par les provinciaux. Sa grande amoureuse, la
+foule, s’était pâmée d’angoisse à la pensée de son
+péril. Le trottoir du quai avoisinant le Ministère,
+avait été noir de monde, dès huit heures du matin.
+On attendait son retour, alors qu’il était revenu
+depuis de longs moments déjà. Des nouvelles
+avaient été imprimées, qu’on vendait par les rues
+sous forme de journaux.</p>
+
+<p>Soudain, vers neuf heures, un soupir de douleur
+sembla monter de la ville ; il était blessé !
+Hansegel indemne, et lui, lui le Pasteur, le Sauveur,
+le Maître, blessé ! Hélas ! ne l’avait-on
+connu que pour le perdre ! Et tous, hommes et
+femmes, venaient errer autour de la demeure
+officielle ; et l’on cherchait aux fenêtres laquelle
+pouvait être la sienne, et l’on se lamentait, et la
+suave rumeur, cette grisante inquiétude passionnée,
+s’élevait, montait jusqu’au lit où il reposait
+dans un demi-sommeil.</p>
+
+<p>Blessé par Hansegel ! A deux pas de la mort,
+peut-être ! Ce qui frémissait dans la ville à cette
+pensée était indicible. Qu’allait-on devenir s’il
+s’en allait ? Qui le remplacerait ? Et la radieuse et
+jeune République dont on voyait l’étoile poindre
+à l’horizon s’assombrissait déjà. Les bureaux du
+<i>Nouvel Oldsburg</i> étaient assiégés. De belles élégantes
+inconnues se mettaient au premier rang,
+intriguaient, faisaient passer leur carte à M. Furth.
+De temps en temps, pour les apaiser, il en
+recevait une, et, debout dans l’embrasure de la
+porte, des liasses de lettres dans la main, la
+plume aux doigts, il disait invariablement cette
+phrase : « Toute ma reconnaissance, madame,
+pour votre intérêt ; la blessure de monsieur Wartz
+est légère, l’éraflure d’une balle au bras gauche,
+dans le plan du cœur. »</p>
+
+<p>Dans le plan du cœur ! Hansegel avait donc
+voulu le tuer !</p>
+
+<p>A la vérité, rien n’était moins douteux. Le tuer,
+le mettre à mal en tout cas, l’empêcher d’être présent
+à la séance, délivrer la Reine de cette rivalité.
+Mais ces calculs étaient déjoués maintenant. Wartz
+était venu quand même ; on l’avait vu entrer, avec
+cette simplicité froide qui seyait tant à son rôle,
+son bras souffrant serré au corps par un pansement
+noir discret. Il se dérobait aux regards, repoussait
+toute ostentation de mauvais aloi. On
+avait deviné, plus qu’on n’avait vu, cette blessure ;
+il en ressortait plus de mystère, plus de
+stoïcisme ; on s’était extasié, et des milliers de
+tendres yeux s’étaient mouillés.</p>
+
+<p>On regardait aussi curieusement la Reine. Ce
+n’était plus guère qu’une grande dame attristée,
+affligeante à voir, l’image d’un sombre passé dont
+il fallait se dégager. On lui en voulait d’être l’ennemie
+du Maître. La rancune étouffait la pitié.</p>
+
+<p>Une indicible solennité planait sur l’Assemblée
+où régnait le silence. On sentait dès maintenant
+que tout serait calme, que l’acte s’accomplirait
+froidement, religieusement. La Nation résidait ici,
+malade, exténuée, à la dernière période de la
+crise. L’heure était venue de l’opération suprême :
+on se recueillait. La Révolution s’achevait, sans
+trouble.</p>
+
+<p>Le règlement voulait qu’en pareil cas on élût
+d’abord le président de la Délégation. Les divers
+groupes avaient presque tous mis en avant, selon
+la pensée du Maître, le nom de Saltzen. Il fut élu.
+Sa seule présence au fauteuil, en cette dramatique
+journée, accentua l’impression de gravité profonde
+qui dominait ici déjà. Sa longue vie politique, connue
+de tous les Oldsburgeois, son charme de parole,
+sa prestance, la noblesse de tout son être
+sans âge, exerçaient déjà une autorité sur l’Assemblée.
+En plus de l’élégance du baron de Nathée, il
+possédait un autre avantage : la Force.</p>
+
+<p>Mais on ne pouvait savoir dans quelle amertume
+il était venu s’asseoir à ce fauteuil, prendre ce
+rôle qui se présentait aujourd’hui lourd d’un si
+pénible devoir. On traitait autrefois Nathée de
+« maître de cérémonies ». Aujourd’hui Saltzen allait
+être le maître, le metteur en scène, de la grande
+cérémonie nationale. De tous ses collègues, il
+était peut-être celui sur qui l’influence royale de
+Béatrix agissait le plus fort. Nul n’avait comme
+lui le sens de sa grandeur occulte de reine, de cette
+magnification d’elle-même dans l’ascendance des
+rois, le sens de la Dynastie ; nul n’avait plus
+éprouvé son charme, nul n’avait si justement mesuré
+le malheur qui l’écrasait. Et c’était précisément
+à lui qu’il incombait de porter contre elle, au
+nom de l’Assemblée, les paroles de répudiation !
+Sa douleur éclata dans ses mots quand il
+parla :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas lu dans l’Histoire, dit-il, qu’il y
+ait eu jamais une tâche comparable à la mienne
+pour la pénible obligation qu’elle m’impose. Président
+d’une assemblée que les élections ont faite
+républicaine, je dois m’associer à son programme
+de rénovation constitutionnelle. Nous sommes les
+mandataires de la Nation… que dis-je ! nous sommes
+la Nation démocratique elle-même qui demande
+le régime de la liberté, qui réclame la République
+poméranienne. La République ! Mais
+n’est-elle pas installée déjà partout ? Elle est assise
+dans les esprits, dans les cœurs, si fortement que,
+lorsqu’il s’est agi de détacher du peuple ce symbole
+vivant que nous sommes, on a vu se former
+simplement cette Délégation républicaine. Le
+passé s’évanouit ; l’ère nouvelle commence, elle
+est commencée, elle date déjà. Nous sommes affranchis,
+nous sommes libres !… Hélas ! et voici que
+je trouve ici, sous ma main, la formule ancienne
+du serment qui me rappelle à la réalité, la formule
+qui, jurée, doit nous asservir au régime fini,
+dans un engagement de fidélité à la Souveraine…
+Et je dois vous le présenter, messieurs, ce serment,
+et je dois vous le proposer… Quel est celui d’entre
+vous qui le prononcera ?… Ah ! madame, vous qui
+fûtes la meilleure des Reines, et qui nous écoutez,
+Votre Majesté est le témoin de ce qui se passe dans
+nos cœurs. Nous nous émancipons ; la Nation,
+vieille de dix siècles, veut enfin se guider elle-même.
+Vous fûtes aimée comme une mère, mais
+nous sommes le peuple majeur !…</p>
+
+<p>Le bon Saltzen n’en put dire davantage. Quand,
+en tournant les yeux vers la tribune royale, sous
+le lambrequin du dais en pâle tapisserie héraldique,
+il voyait cette rigide figure de Béatrix, si morne, si
+éteinte, dans sa robe magnifique de moire brodée,
+il se sentait mourir de confusion. Abreuver de
+chagrin une femme, et celle-là ! prononcer contre
+elle ce réquisitoire, alors qu’elle ne pouvait plus
+se défendre, à la minute qu’elle devait sentir ce
+qu’est l’abandon de tout un peuple ! Tout craquait
+autour d’elle. L’autorité s’était éteinte entre ses
+mains, sans violence, sans formalité légale, comme
+s’éteint un flambeau. Elle aurait pu appeler la
+Force. La Force, que représentait la Garde, était
+acquise au nom de Wartz, et contre Wartz elle
+serait demeurée inerte. C’était une agonie terrible
+à voir. La souveraine était irrémédiablement
+perdue, elle le comprit.</p>
+
+<p>Elle fit un signe. On la vit tendre à son chambellan
+de droite une enveloppe cachetée de cire.
+Il ne fut pas fait comme pour une vulgaire communication.
+Les huissiers parlementaires n’intervinrent
+point. Le chambellan descendit les degrés de la
+tribune royale et vint lui-même remettre le pli sur
+le bureau de Saltzen, auquel il adressa quelques
+mots.</p>
+
+<p>L’enveloppe portait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« A Monsieur le Président de la Délégation. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Saltzen demeura une minute dans l’impossibilité
+de reprendre la parole. Debout, penché à son
+bureau, les deux mains appuyées sur l’enveloppe
+aux cachets de cire, il garda tout un instant l’Assemblée
+suspendue à l’émotion qu’on le sentait
+endurer.</p>
+
+<p>— La Reine, dit-il enfin, par mon entremise,
+demande à la Délégation que la séance soit suspendue,
+ses forces ne lui permettant pas de demeurer
+davantage.</p>
+
+<p>Le document qu’il tenait sous sa main, c’était
+l’acte de renonciation au trône. Elle l’avait signé
+d’avance, elle l’avait apporté clandestinement, à
+bout d’efforts, sentant bien désormais que son endurance
+physique même était épuisée. Elle l’avait
+caché pour être libre de le lacérer si le miraculeux
+hasard qu’elle ne se lassait pas d’attendre
+la sauvait. Mais il n’y a pas de miracles pour les
+reines que la destinée poursuit, et, dès qu’elle
+était entrée, l’attitude de la salle l’avait avertie
+de la fin de tout. Ainsi elle ne faisait plus obstacle
+à son ennemi, elle livrait son abdication, elle
+remettait l’héréditaire pouvoir aux intrus, elle
+s’en allait, elle s’en allait silencieusement, n’ayant
+plus dans le cœur qu’un tumulte de sanglots.</p>
+
+<p><i>Sa Majesté</i>, cette adorable Majesté, dont huit
+millions d’êtres s’éprenaient autrefois dès qu’elle
+apparaissait, Sa Majesté se leva dans le sourd bruissement
+de la moire froissée. Sa traîne se déroula
+en flots noirs derrière elle. Tout le monde était
+debout, dans une espèce d’angoisse ; on la regardait ;
+n’allait-elle pas mourir ?</p>
+
+<p>On la regardait une dernière fois ; elle s’en allait
+lentement. La plénitude et l’éclat de sa maturité
+étaient encore une des causes de sa grandeur ;
+on vit ses épaules, ses nobles flancs, tout son corps
+de statue fait pour tant de puissance. C’était la
+fille de Conrad et de Wenceslas, d’Othon et de
+Wilhelm le Boiteux, la fille de Bertrand le Croisé,
+et la fille de cet aïeul lointain, au nom tellement
+magique et troublant qu’une goutte de son sang
+parfume de poétique gloire toute une race : Charlemagne.
+C’était aussi l’allégorie vivante de la
+Patrie, et elle s’en allait. Elle faisait un pas,
+deux pas, on n’entendait que le bruit de sa traîne
+de moire dure sur le tapis de la loge royale. Les
+deux gardes blancs de l’escorte présentèrent les
+armes. Elle disparut dans l’ombre du fond.</p>
+
+<p>Alors avec un bruit de tempête, l’Assemblée se
+précipita vers les portes. Il y eut deux courants en
+tourbillon : l’un enclosait les ministres pour atteindre
+Wartz, l’autre cherchait Saltzen. La contrainte
+de tout à l’heure se transformait en folie
+maintenant, et quand la nouvelle de l’abdication
+eut commencé de courir la masse, le délire n’eut
+plus de mesure. L’étrange sentiment que leur inspirait
+encore leur souveraine n’avait fait de tous
+ces hommes que des êtres impressionnés et plus
+vibrants, plus aptes, elle partie, à l’enthousiasme
+du régime nouveau. L’impatience les prit de posséder
+enfin la loi républicaine ; ils ne causaient plus,
+ils discouraient ; ils se haranguaient les uns les
+autres avec exaltation. L’heure présente avait fait
+trois cents rhéteurs de ces trois cents hommes
+d’affaires publiques. C’était un rajeunissement
+national dont ils participaient, une griserie. Ils
+devinrent bons. Ils s’aimèrent dans la loi d’amour
+que serait le nouveau régime ; ils se dignifièrent
+dans la pensée de la liberté. Ce fut un baptême de
+grandeur qui les rénova pour entrer dans le lumineux
+futur du pays. L’horizon de l’histoire leur
+apparaissait comme un âge idéal de vertu et de
+bonheur. Ils parlaient avec une éloquence naïve
+de ces vertus civiques et de ce bonheur social.</p>
+
+<p>La suspension de la séance fut longue. Presque
+tous les délégués cherchèrent à voir Samuel Wartz
+et n’y parvinrent pas. Il s’était éclipsé. On l’avait
+pressenti pour un projet de gouvernement provisoire
+dont il devait être le chef. Mais il s’était récusé
+pour cette dictature dont le principe blessait dans
+son berceau la jeune Liberté. On supposa qu’il avait
+fui pour se soustraire à de nouvelles sollicitations.</p>
+
+<p>L’office de l’Intérieur, même dans une république,
+a bien des semblances de dictature, semblances
+discrètes, inconnues et réelles, qui peuvent,
+du ministre, faire un homme redoutable
+d’autorité ; mais on a toujours le sentiment que
+cette autorité tire sa genèse du peuple, et cela
+suffit à calmer l’opinion alarmée. Saltzen l’avait
+dit : les opinions sont des sentiments.</p>
+
+<p>Quand Wartz fut revenu après sa mystérieuse
+absence, la séance reprit. Il se fit, une fois la salle
+pleine, un tel calme, qu’on aurait cru ces hommes
+politiques prêts à voter, dans la somnolence, quelques
+centimes additionnels sur la circulation d’une
+denrée alimentaire ; mais leurs paumes posaient
+à leurs pupitres, et si l’on avait prêté l’oreille attentivement,
+on aurait entendu les pupitres trembler
+sur toute la courbe de leur ligne.</p>
+
+<p>Le papier grinça là-haut, sous la main du président
+Saltzen ; il décachetait le pli royal. Son
+flegme parut à tous parfait. On n’ignorait pas qu’il
+était à demi mort d’émotion et de religieux trouble,
+mais on lui sut gré de cette impassibilité si conforme
+à son rôle. Nathée fût retombé à son fauteuil,
+sans voix et sans force ; pour Saltzen rien ne
+parut de l’angoisse qui lui glaçait le sang dans les
+veines. Sans que sa voix fût altérée, il lut l’acte
+de Béatrix ; le dernier acte : « Moi, Béatrix de Hansen,
+reine de Poméranie… (chacun de ces mots,
+un à un, tombait comme une chose d’or dans ce
+reliquaire géant qu’est l’histoire) je déclare… »
+Elle n’avait pas absolument copié la formule prescrite ;
+son incomparable personnalité reparaissant
+jusqu’au bout, elle avait changé les mots, voulant,
+dans son humiliation, non pas obéir, mais
+agir en maîtresse d’État ; elle ne disait pas : « Je
+déclare me soumettre », mais ceci : « Je déclare,
+pour épargner à mon peuple les horreurs d’une
+lutte civile et d’une révolution, abandonner de
+ma propre volonté, et dans la plénitude de ma
+raison, mes droits au trône poméranien, avec
+ceux de mes descendants. »</p>
+
+<p>— A la tribune, Wartz ! dit une voix dans les
+bancs.</p>
+
+<p>— A la tribune ! en répétèrent cent autres.</p>
+
+<p>L’ancienne idole tombée, on voulait acclamer
+l’autre.</p>
+
+<p>Et <i>l’autre</i> apparut, identifié à cette minute avec
+l’idéal d’État qu’il avait créé. L’hémorragie de sa
+blessure, le matin, l’avait affaibli visiblement ; il
+n’y fit pas allusion ; il parla d’une voix creuse,
+abrégeant les discours de feu qui lui montaient
+aux lèvres. Il semblait s’attacher à faire disparaître
+sous l’Idée, sa personne extérieure. Le bras serré
+au corps par le bandage de soie noire, la pâleur et
+les ombres de fièvre sur son visage étaient les
+seuls indices de sa souffrance. Il parut même
+laisser inaperçues les marques d’enthousiasme
+dont il était l’objet.</p>
+
+<p>— La délibération de l’Assemblée dans ses bureaux,
+pendant la suspension de séance, dit-il, a
+donné comme résultat cette unanime résolution
+de constituer un gouvernement démocratique.
+Interprète de la Délégation, et en son nom, au
+nom du peuple poméranien, au nom de ce gouvernement
+dont on a voulu que je préside les travaux,
+je proclame la République.</p>
+
+<p>Ce mot prononcé, la contrainte devint impossible :
+dans les loges, sur les bancs, de grands cris,
+hourras prolongés d’enthousiasme, éclatèrent ; les
+bras se levèrent, se tendirent d’instinct vers le
+ministre ; certains délégués, transportés, escaladèrent
+leurs pupitres et vociférèrent des idées
+sublimes sur la liberté, la patrie, la souveraineté
+du peuple. Des chants, des éclats de voix, des
+choses incohérentes partaient des loges ; on entendait
+le nom de Wartz lancé sans interruption par
+de douces et pénétrantes voix de femmes.</p>
+
+<p>A la tribune, toujours rigide, la tête penchant
+un peu en arrière, la main large, les lèvres entr’ouvertes,
+les yeux dans l’inconnu, le tribun
+goûtait la saveur de ce qui venait à lui sous cette
+ivresse. Il sentait battre à ses tempes le halètement
+du travail accompli : il revoyait le chemin
+parcouru depuis quinze jours, avec tout ce qui
+gisait de son cœur sur la route, et il en fut
+orgueilleux.</p>
+
+<p>— Messieurs, reprit la voix de Saltzen, je pardonne
+votre démence à la puissance de votre
+émotion, mais laissez-moi vous le dire, ce qui doit
+accueillir le plus noblement ce début d’un âge
+nouveau, c’est le silence et le recueillement.</p>
+
+<p>On se tut, et l’on se recueillit. Même le public
+indiscipliné des loges auquel il s’était adressé en
+parlant, public fait de femmes et d’hommes triés
+parmi les plus exaltés en politique dans tout
+Oldsburg, obéit aux paroles fermes du président.
+L’émotion avait rendu les consciences molles et
+pieuses, prêtes à toutes les docilités envers la religion
+nouvelle.</p>
+
+<p>— Je propose à mes confrères et à l’Assemblée,
+dit encore Wartz, de communiquer sur-le-champ
+au peuple d’Oldsburg et de la Poméranie la grande
+nouvelle qui le concerne, qui l’élève au pouvoir,
+qui le fait souverain. Le gouvernement pourrait
+se rendre à l’hôtel de ville pour proclamer, dans
+la maison du peuple, la naissance de la démocratie.</p>
+
+<p>— A l’hôtel de ville ! A l’hôtel de ville !</p>
+
+<p>— Demain, continua le jeune ministre, les travaux
+de l’Assemblée commenceront ; un projet de
+constitution sera porté à la connaissance de la
+Délégation ; mais, aujourd’hui, rien ne doit être
+dit que des mots de fête et d’allégresse.</p>
+
+<p>— Vive la république ! hurla la salle. Vive
+Wartz !</p>
+
+<p>Samuel descendit. Au pied des marches, Wallein
+venait au-devant de lui, Wallein qui l’avait
+combattu, Wallein qui, déloyalement, avait voulu
+lui prendre ses armes, et qui représentait si bien
+l’incertaine Poméranie d’autrefois, fixée maintenant
+dans son opinion passionnée. Il tendait les
+deux mains ; Wartz s’approcha ; ils s’embrassèrent.
+Dans les loges, une foule de petits mouchoirs
+tremblaient, lourds de larmes, et, parmi les délégués
+les plus graves, il s’en trouva qui détournèrent
+la tête pour ne pas laisser voir ce qu’ils
+ressentaient.</p>
+
+<p>Aussitôt, les sept membres du gouvernement,
+le président Saltzen et les délégués de la ville
+sortirent pour se rendre à la mairie. Le ministre
+Moser désirait que le détachement des gardes
+qui se trouvait ici de faction les escortât. Mais
+Wartz repoussa cette idée. Il ne voulait pas d’escorte.</p>
+
+<p>— Nous sommes du peuple, dit-il, et sous la
+garde du peuple, qui nous fera de lui-même
+passage.</p>
+
+<p>Quand ils approchèrent des portes de sortie sur
+la rue aux Juifs, ils commencèrent d’entendre la
+grande rumeur du dehors. La foule, qui n’avait
+pu trouver place dans les tribunes, attendait ici
+l’issue de la séance, et le bruit venait d’être répandu
+dans la masse que la République était proclamée.
+La vue de Wartz, nu-tête, le chapeau à la
+main, précédé de deux huissiers, et que suivaient
+les autres membres du gouvernement, produisit un
+effet tout autre que celui auquel on aurait pu s’attendre.
+La rumeur s’éteignit lentement et mourut ;
+il n’y eut plus que le lourd murmure de tant de
+souffles haletants, une sorte d’extase.</p>
+
+<p>Les huissiers firent un seul geste : celui d’écarter
+leurs deux bras rapprochés, et la foule comprit :
+elle se rétracta de droite et de gauche vers les
+trottoirs ; le mouvement se propagea tout le long
+de la rue, et il y eut dans l’instant, entre les deux
+haies noires bougeantes où palpitaient des mains
+levées, des chapeaux, des écharpes de femmes,
+une route large et libre où le cortège chemina.</p>
+
+<p>Au tournant de la rue aux Moines, il y avait
+encore foule : un mouvement analogue s’accomplit.
+Mais, à présent, une houle venait derrière ; les
+deux flots humains suspendus reprenaient leur
+cours, dans une masse unique, un processionnement
+en marche vers l’hôtel de ville. Il faisait
+beau ; le soleil, qui se couchait, ne dorait plus que
+le haut des pignons et les toits, mais il y avait, au-dessus
+de cette grandeur sereine d’un peuple en
+rêve, l’autre grande sérénité du ciel bleu.</p>
+
+<p>Et Wartz buvait ces choses mystérieuses, ces
+regards chargés d’amour qui par milliers le dévoraient,
+cette pensée ardente dardée vers lui.
+C’était une sensation sans mesure, surhumaine,
+confusément mêlée à la corrosion de sa blessure
+qui semblait s’étendre, gagner jusqu’à l’os, jusqu’à
+la moelle de son bras souffrant, mêlée aussi
+à la fièvre qui aurait dû, à cette heure, l’étendre
+inerte sur son lit.</p>
+
+<p>Ils prirent la spacieuse rue de l’Hôtel-de-Ville.
+Les fenêtres s’ouvraient aux façades des maisons,
+et l’on pressentait, à voir le cortège, la grande
+métamorphose politique accomplie.</p>
+
+<p>Depuis le matin, Oldsburg était sur pied, dans
+la rue. Les membres du gouvernement n’avaient
+pas pénétré depuis un quart d’heure dans l’intérieur
+de l’hôtel de ville, que la place s’était comblée.
+La statue du roi Conrad soutenait des grappes
+d’êtres vivants. De toutes les rues aboutissant ici,
+remontait une masse à chaque minute plus compacte,
+un mouvement foulant. Le calme de tout à
+l’heure n’avait pu durer : des chants et des querelles,
+des cris et des murmures éclataient de
+toutes parts. Des groupes d’artisans se frayaient
+un passage dans la masse, brandissant en trophées
+les plaques indicatrices de la rue Royale qu’ils
+avaient arrachées du haut en bas de la grande
+voie, comme un outrage à l’allégresse d’un tel
+jour. D’autres agitaient des cercles de métal tordus :
+c’était le monogramme de la Reine, qui
+faisait médaillon aux grilles de la rue aux Juifs ;
+et l’on vit venir enfin, porté au-dessus de la foule,
+dans le balancement cahoté de la marche, une
+large toile peinte déclouée, flasque, dressée sur
+des piques. C’était un portrait de Béatrix dans
+son costume du sacre, un ornement du musée
+royal, un poème. La figure était mutilée et outragée,
+le diadème coupé, les yeux crevés, la bouche
+tailladée. Cet acte dut paraître au peuple une des
+grandes choses de la journée, car on se pâma
+devant ce fait d’armes.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure d’attente, Wartz et ses
+collègues parurent à la tribune de pierre qui
+s’avançait, dans le style grec, au-dessus du péristyle.
+Le faîte de cette tribune était soutenu par
+trois colonnes doriques aux rondeurs desquelles
+vinrent s’adosser les sept ministres, sur l’extrême
+rebord de l’avancée. Wartz, de sa main valide,
+tenait un papier. Il lut :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Peuple poméranien… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais, dès ce moment, le tonnerre de la foule
+couvrit tout. Le fourmillement noir s’étendait rue
+de l’Hôtel-de-Ville et dans les deux tronçons de
+celle de la Nation, comme les trois bras d’une
+croix formidable de vies, dont la place eût été le
+centre ; et, de la gorge de tous ces êtres qu’on ne
+nombra jamais, sortit un cri qui ne finit point. Les
+mots de Wartz s’envolaient dans le néant. Il proclama,
+dans la froide formule constitutionnelle, le
+gouvernement nouveau ; on ne l’entendit pas, mais
+on fit mieux, on le comprit, et la même émotion
+républicaine tordit tous ces milliers de cœurs avec
+le sien.</p>
+
+<p>Derrière lui, les derniers rayons du soleil finissant
+nacraient les vitres des grandes baies de
+l’édifice ; c’était, à la tribune, un fond miroitant et
+irisé d’apothéose. Quand, d’en bas, les acclamations
+commencèrent de monter vers le jeune meneur,
+ses collègues s’écartèrent, en vains comparses
+qu’ils étaient. Il ne resta que lui, sa forme
+noire, rigide et silencieuse, sur le bord de la tribune.
+Il entendit longuement ce grand cri d’amour qui
+semblait venir de plus loin, des provinces distantes,
+des charbonnages du Sud, des côtes maritimes,
+des petites cités, des campagnes. La ville frémissait
+des extrémités de ses rues à ce centre vital.
+Mais Oldsburg n’était rien, ces cent mille êtres
+grisés ne comptaient pas pour lui ; ce qu’écoutait,
+en cette minute, sa pensée distraite, ce n’étaient
+pas ces vivats tapageurs, mais le murmure lointain
+et suave de la Nation chantant l’avènement
+de la liberté, c’était la musique de sa création
+qui vivait, c’était son œuvre !</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>A la nuit, une douce lueur monta des rues.
+On illuminait. Aux façades, les fenêtres se dessinaient
+en petits verres de lumière. Des cordons
+de feu couraient, des girandoles, de frêles lampes
+de papier, aériennes, bousculées au moindre vent,
+suspendues à d’invisibles fils dans le noir. Tant
+de petites flammes pâles, flammes fumeuses,
+flammes jaunes des chandelles, flammes minimes
+des mèches buvant l’huile, donnaient à la ville
+une couleur d’incendie. Des chants, le chant nouveau
+de la nation, traversaient l’atmosphère. Oldsburg
+vibrait toute, sans une ruelle, sans un coin
+qui se tût. Et par-dessus le tumulte bourdonnaient
+les cloches des églises, qui ne cessaient point de
+secouer dans l’air la joie angoissante de leurs ondes
+sonores.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>A la gare de Hansen, dans le brouhaha des
+trains arrivants, trois femmes en deuil descendaient
+de voiture avec un enfant. Nul ne les vit,
+pas plus que le baron de Nathée qui les escortait. Sa
+longue silhouette enfouie dans le pardessus long,
+il se tenait à distance, tête nue, et le visage dissimulé
+dans la fourrure du vêtement. Quelqu’un vint
+à leur rencontre et les guida vers un bureau dont
+Samuel Wartz lui-même leur ouvrit la porte. Il
+était le maître partout. Les trois tristes créatures,
+incertaines, affolées, avec ces regards furtifs qu’ont
+les gens traqués, le suivaient sans rien dire, et le
+baron, livide, suivait les trois formes noires. Le
+chef de gare aussi était là, muet comme les
+autres, les guidant vers une voie obscure, vers un
+train minuscule à une seule voiture. Le fonctionnaire
+portait une lanterne qui tournait au bout de
+son bras, et qui faisait tourner aussi des ombres
+géantes, par terre. Celle des trois femmes qui
+tenait l’enfant par la main trébuchait sur l’acier
+des rails. Quand elles eurent atteint le petit train
+minuscule, Wartz ouvrit une portière ; il salua
+très bas. La dame en noir qui monta la première
+passa sans le regarder. Elle s’en fut se cacher
+dans l’ombre du coin. On ne la revit plus.</p>
+
+<p>C’est ainsi que s’en vont les Reines.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Samuel Wartz revint chez lui par des chemins
+détournés, pour échapper à la foule.</p>
+
+<p>Madeleine l’attendait, anxieuse, son sourire
+éteint, guérie de sa gaieté, irrémédiablement grave
+désormais. Elle lui tendit son front, froidement.</p>
+
+<p>— Comment vas-tu ? Souffres-tu bien ? Vas-tu
+te mettre enfin au lit ?</p>
+
+<p>Elle ne pouvait pas faire allusion aux scènes de
+la journée. L’effort était au-dessus de son courage.
+Samuel répondait distraitement :</p>
+
+<p>— Non… Oui…</p>
+
+<p>— Sais-tu ce qui nous arrive ? dit-elle encore,
+Hannah est partie. Ce qu’elle a fait est indigne ;
+sans me prévenir, sans un mot de reconnaissance,
+elle a fermé sa malle, elle s’est enfuie, je ne l’ai
+pas vue.</p>
+
+<p>Le visage de Samuel prit une expression de
+triomphe inexplicable. Cet acte d’Hannah, si plein
+de sens pour lui, couronnait dans son esprit une
+longue suite de pensées, une théorie aimée, sa
+théorie, sa Loi ! Mais pour Madeleine, il demeurait
+inconcevable et révoltant, c’était un désenchantement
+nouveau ; elle avait envie de pleurer
+en y songeant.</p>
+
+<p>— C’est une ingrate, dit-elle très amère.</p>
+
+<p>Samuel l’appela d’un geste de malade, le bras
+tendu :</p>
+
+<p>— Viens, Madeleine, berce-moi ; je suis las !</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77096
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