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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/77096-0.txt b/77096-0.txt new file mode 100644 index 0000000..67854b6 --- /dev/null +++ b/77096-0.txt @@ -0,0 +1,7937 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 *** + + + + + + + Comment s’en + vont les Reines + + Par + Colette Yver + + + Nelson Calmann-Lévy + Éditeurs Éditeurs + 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber + Paris Paris + + + + +[Illustration] + + + + + Aux femmes d’hommes politiques + reléguées par la Raison d’État au second plan + des préoccupations de l’époux, et qui devront vivre + dans la solitude de leur cœur, + ce livre est dédié. + + + + +TABLE + + + Pages + I. Le Bal de la Délégation 9 + II. «Cette Canaille d’Auburger» 41 + III. La Loi Wartz 61 + IV. La Séance 79 + V. La Rue 107 + VI. Le Vieil Ami 130 + VII. Le Demi-dieu 146 + VIII. La Bête 170 + IX. La Rêve de Madeleine 189 + X. L’Agonie d’un Règne 204 + XI. Le Cœur de Madeleine 222 + XII. La Lumière 240 + XIII. Comment s’en vont les Reines 266 + + + + +COMMENT S’EN VONT LES REINES + + + + +I + +LE BAL DE LA DÉLÉGATION + + +Un coupé de louage, traversant Oldsburg, emmenait le ménage Wartz au bal +que la Reine offrait aux membres du Parlement poméranien. Les passants +qu’ils croisaient cherchaient à les deviner furtivement, le regard +attiré par le jeune visage de Madeleine Wartz, qui se détachait sur +l’ombre du fond. Au coin de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, un +embarras de voitures les arrêta, et on put les voir. La jeune femme, +tête nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières un peu +obliques, gardait le bas de son visage délicat enfoui dans la fourrure +de son manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus laissait +voir le plastron de soirée, la ligne des trois boutons de diamant, fut +reconnu par un des promeneurs, car il y avait dans ce visage pâle, +boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression, quelque chose +d’impérieux et de singulier qu’on n’oubliait pas; et ce passant le +nomma: + +--C’est Samuel Wartz, le délégué républicain d’Oldsburg. + +Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu d’une opinion nouvelle par +qui les esprits étaient troublés dans cette petite monarchie du Nord, si +paisible. Les nations comme les individus sont la proie des idées et des +crises morales. La Poméranie, depuis un temps imprécis, sentait +s’éveiller en elle l’idée républicaine, née on ne savait de quoi, de +souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme de liberté latent chez tous +les peuples. A un moment donné, au-dessus de ce sentiment national, +avaient surgi des meneurs qui se croyaient un peu les créateurs du +mouvement républicain, alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel +Wartz était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux élections +dernières, représentant du faubourg de la ville. + +Cet homme venait de traverser la période d’enchantement le plus absolu +que l’on conçoive. Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez +une noblesse rigoriste de province--il avait été le secrétaire d’un +châtelain--Wartz était venu à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer +dans la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait les deux +passions qui le possédaient également, en conquérant les votes de ce +quartier ouvrier vers lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et +en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine, l’enfant d’un milieu +progressiste où il s’était éperdument jeté, après la compression de la +vie de château, là-bas. On ne le voyait guère que dans ces deux ou trois +salons où l’on parlait librement: chez le père de sa femme, le directeur +du _Nouvel Oldsburg_, M. Franz Furth, chez le vieux délégué libéral, le +docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm comme on l’appelait dans cette société +triée de dilettantes politiques, et chez quelques artistes moins en vue, +qui eux aussi fréquentaient là. Son élection inespérée lui avait d’abord +donné dans ce cénacle une autorité que convoitait sa vanité de +modeste-orgueilleux; mais par-dessus tout, elle avait été pour lui +l’illusion d’un grand rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main +des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit d’action morale, cet +instinct qui, en dehors de toute ambition, est le signe fatal des +Maîtres. Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait sa vie, +il avait aimé Madeleine, cette petite créature d’esprit et de grâce que, +furtivement ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son bras. Il +l’avait aimée aussi tendrement que possible, mais en même temps avec +fureur, avec folie. Il avait quelquefois cette idée--et il en chassait +l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement convaincu de sa +propre modestie et que c’était ridicule: «J’ai là une passion de grand +homme.» Et en vérité, il y avait quelque chose de rare dans sa manière +d’aimer, une passion et une tendresse que vingt hommes sur cent ne +connaissent peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer la conduite +qu’il aurait tenue, si elle lui avait refusé sa main. Mais il lui avait +plu. Il lui avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du faubourg, +par ce que les femmes aimaient en lui comme les hommes: sa pâleur +intelligente, ses yeux profonds, son air triste, ses mouvements lents de +rêveur, sa main énergique qui dessinait en gestes les idées qu’il +énonçait. + +Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme faite pour l’amour; et +c’était tellement réel, qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter +des robes riches mais sans aucune extravagance, tordre ses cheveux +strictement selon la mode, elle conservait un charme équivoque. Et +maintenant, même mariée, il ne lui était plus permis, sous peine de se +voir méconnue, d’être dans la rue une certaine heure passée, alors que +tant de femmes, qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient si +impunément. Ses cheveux trop noirs, trop lourds, la blancheur poudrée de +ses joues, la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop mince, et +encore autre chose d’insaisissable lui donnaient un mystère étrange. On +n’expliquait pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant la moitié +de tout, une enfant, portât en soi comme une menace tragique. Peu de +gens voyaient cela en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz, +deux ou trois hommes habitués à penser et à deviner les destinées +s’étaient effrayés de voir ce garçon si bon, si bien fait pour la libre +lutte politique, emprisonné dans ces petites mains de femme qui +créeraient du drame autour de lui. + +Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin de la rue aux Juifs +et de la rue aux Moines, que pour la première fois Samuel Wartz éprouva, +lui aussi, comme un avertissement de cette chose mystérieuse. + +--Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te faire une petite prière; tu +avais envie peut-être de me faire danser ce soir, dis? Oui! Eh bien, ne +me le demande pas, veux-tu? + +--Pourquoi? fit en sursautant Wartz qui n’avait encore connu de sa jeune +femme que les douceurs, mais non point les singularités. + +Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu mondain. + +Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne comprit pas; la voiture +avait recommencé sa course; le roulement sur le pavé sec d’une nuit +d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur châssis les +assourdissaient, et Wartz ressentait la cruauté de l’incertitude. Une +minute plus tard, alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir la +façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait la fête, elle força +la voix pour couvrir le bruit qui les enveloppait. + +--Je te demande de ne pas danser avec moi, et voilà tout. Il me semble +que je t’ai laissé suffisamment lire en moi pour soupçonner que je +m’impose là une privation. Tu as bien mille soucis, mille combinaisons +politiques que tu ne peux me confier. Les femmes ont aussi leur +politique, une politique secrète de leur cœur... + +Il la regardait avec stupeur, prenant conscience tout à coup +d’imprécises violences qui dormaient en lui. Il entendait garder du cœur +de sa femme la possession absolue, sans restriction de politique +sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant qu’à cette minute +le moindre de ses mots eût été en disproportion avec cette petite âme +douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau. + +D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture s’arrêtait devant l’hôtel +de ville. Madeleine ouvrit elle-même, sauta la première à terre, et sans +se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant autour de sa taille +menue sa grosse fourrure gris argent, elle s’en alla vers la lumière que +la galerie des grandes baies cintrées, tout le long du péristyle, +découpait en festons gigantesques. + +Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés vinrent à eux pour +le service du vestiaire. Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes, +l’air chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre--cet en-haut +où l’on voyait régner une lumière plus insoutenable, où piétinaient les +cohues de danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait le double +escalier de dalles blanches aux rampes en fer forgé--tout cela était +trop voluptueux, trop grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de +Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber la fourrure dans ses +bras. + +--Madeleine... murmura-t-il. + +Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les nerfs de ses petits +pieds, la valse jouée là-haut, à pleine vitesse, par les violons. + +--Dis-moi si ma robe fait bien!... demanda-t-elle. + +Et vers le grand escalier où montaient d’autres couples, elle se mit à +marcher devant lui, frêle, cambrée, la tête un peu en arrière et comme +entraînée par le poids des lourds cheveux. Sa robe était d’une étoffe +blanche où scintillaient des fils d’or. La traîne ondulait dans la +marche. + +--Cela va très bien. + +En disant cela, Wartz pensait aux autres hommes qui la feraient danser +ce soir. + +En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée et chauffée des bals qui +les avait saisis, mais à mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier +de l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un palais ducal n’en +possède un semblable, la pensée de la Reine se mit à les prendre. Elle +était ici, la reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois +républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau dans la rue aux +Juifs, une belle femme énergique qui sentait la révolution venir, et qui +dans son état-major de ministres, de conseillers, de ligueurs +royalistes, travaillait secrètement la nation au rebours. Samuel Wartz +nourrissait à son égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires pour +une veuve qui gère bien son commerce après la mort du chef de maison. +C’était à ses yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait en +elle la personnification de l’idée monarchique. Combien, tout jeune +homme--elle toute jeune Reine--il avait raillé le culte qu’on lui vouait +dans la noblesse provinciale, comme à une déesse. C’était ses images +enguirlandées de fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on +n’avait pas droit de réflexion, son nom que les vieux gentilshommes se +levaient pour prononcer, leur accent pour dire: «La Reine!»... + +Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme de drap blanc à boutons +de cuivre, étaient échelonnés le long de l’escalier. En levant les yeux, +on voyait, derrière un massif de bananiers et de palmiers, la tente +rouge de l’orchestre qui portait les deux lettres brodées de fil d’or: +B. H.--Béatrix de la dynastie des Hansen.--Puis, comme c’était l’heure +la plus brillante du bal, après une pause d’un instant, les musiciens +attaquèrent la grande valse poméranienne dédiée à la Reine: _Béatrix_, +qui était devenue tellement populaire, que c’était comme un second air +national ajouté au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de +fredonner entre les dents cet air berceur, à deux temps, que l’harmonie +énervante des violons faisait vibrer dans tout le monumental hôtel. Les +gamins, dans les rues, sifflaient _Béatrix_, les petites filles +poméraniennes en jouaient au piano une édition simplifiée, la musique du +régiment des gardes la donnait à chaque concert, et dans la campagne la +plus lointaine, on la dansait à toutes les noces. Insensiblement, dans +cette musique tout simplement sensuelle, s’était incarnée une idée, et, +dès les premières mesures, s’évoquait dans les esprits une figure +nuageuse de femme portant le diadème. + +Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit faisait paraître plus +replet, passa devant eux escortant une dame âgée. + +--Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas Samuel Wartz. + +Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on dansait. C’était un +tournoiement de belles chevelures blondes,--toutes les Poméraniennes +étaient blondes et Madeleine disait, en parlant de ses tresses d’un noir +bleu: «J’ai l’air de porter perruque,»--et des étoffes, en mille taches +de couleurs claires, papillonnaient. Il se levait de beaux bras blancs +coquets, qui dessinaient fugitivement au passage de la grâce dans l’air. +Puis c’était des bras osseux aux gestes raides que les danseurs ne +pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient en l’air, ridicules, des +manches noires d’hommes, des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants +retombés qui laissaient voir la chair rouge; et tous ces bras se +heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient, tandis que d’autres +revenaient, car il sortait de la salle des mariages un flot continu de +danseurs que poussait et grisait la valse. + +--Voici mon confrère Braun avec une dame en vert, disait encore Wartz. + +--Où est-il, Braun? demandait distraitement Madeleine. + +--Tiens! voilà le fameux Conrad de Hansegel; tu sais, le conseiller de +la Reine. Voilà le président de Nathée. + +Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant, cherchant ses amis, le +sourire de Madeleine allait à un personnage aux cheveux gris qui se +tenait sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des deux mains aux +balustres, épiant les arrivants. Ces deux baies formaient comme un +balcon au-dessus de l’escalier dont elles séparaient le trou béant de la +galerie où l’on dansait. Il y avait là plusieurs hommes graves qui +semblaient rappeler à la foule combien était artificiel le côté fastueux +et léger de ce bal politique; mais, parmi tous ceux-là, Madeleine n’en +avait reconnu qu’un seul. + +--Samuel! Samuel! dit-elle vivement, vois donc l’oncle Wilhelm, là-bas. + +Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin comme un de ces fleurets +d’escrime qui étaient sa passion de vieux garçon, souverainement +gentilhomme dans la structure de son corps, dans la laideur osseuse mais +si intellectuelle de son visage. + +--Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en retard! + +Et il leur serrait la main à tous deux, comme à deux enfants. + +--Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté, reprit Wartz âprement; +j’aurais préféré me dispenser de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir +ces politesses-là à une femme dont le but de votre vie est de ruiner le +pouvoir. + +--Va donc, fit Madeleine; nous sommes invités chez madame de Hansen tout +simplement, et nous allons lui présenter nos devoirs: elle est la +maîtresse de maison. + +--La maîtresse de maison ici, c’est la nation, répliqua son mari, qui +avait l’esprit tourné volontiers vers cette littérature républicaine où +les mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien la fièvre de la +passion politique. + +Le docteur Saltzen reprit: + +--Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici; l’architecture et les +pierres du lieu ne sont pas son domaine il est vrai; mais là où la femme +reçoit, elle installe comme un chez-soi moral. Quand j’offre à mes amis +un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement. Maintenant, ne me demandez pas +le secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui d’inaugurer avec la +nation des coquetteries qu’on ne lui avait jamais connues, sort dans ce +but de chez elle, et va pour la circonstance loger ses pénates dans la +maison commune, qui n’est ni à elle, ni à nous. + +--Son palais de la rue aux Juifs était quelque chose de trop frêle, de +trop précieux, dit Wartz, croyez-moi, dans une certaine aristocratie +très fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée, on n’estime +guère la classe politique; on y attache une idée de vulgarité, de +brutalité. Béatrix est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas voulu +recevoir _ce monde-là_ chez elle; elle a craint qu’on ne lui abîmât +quelque chose. + +--Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif, il y a une raison plus +lointaine, plus secrète; c’est là une idée de Hansegel. + +--Le duc de Hansegel? Je l’ai vu passer tout à l’heure, ici même; il +dansait comme un effréné; la jeune femme qu’il menait semblait ne plus +toucher terre. + +--Il en fait danser d’autres! reprit le vieil homme. + +Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine le courant de la +danse, pour se rendre à la salle des mariages, qui était le lieu +véritable de la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les +plantes vertes qui garnissaient les murs de la galerie, et, sans le +vouloir, ils laissaient bercer leur allure par le rythme de la valse, le +trio de _Béatrix_ qu’on jouait. Comme les journaux l’avaient prédit, ce +bal était une cohue; on voyait passer des épaules rougies par les +meurtrissures reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine +trouvait cela populaire; elle en était choquée; mais, en cet instant, +elle ne songeait guère qu’à la Reine, devant laquelle elle allait +paraître pour la première fois. + +--Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm en se retournant, +seriez-vous venu si la réception eût été rue aux Juifs? + +--Pourquoi pas? Vous savez comme je suis curieux de tout: je suis venu +pour voir, pour chercher un spectacle. + +Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur la banquette de velours +rouge qui se trouvait là, contre le mur; Madeleine regardait valser. + +--Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici ce soir, vous le +républicain... le révolutionnaire, c’est que ce bal a été présenté comme +une chose démocratique; vous saviez qu’on y danserait à nu sur les +dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux, qu’il n’y régnerait +nulle étiquette, et que la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez +la Reine que chez le peuple. La preuve en est que vous avez tout à +l’heure exprimé cette impression, nébuleuse en votre esprit. Hansegel +savait cela,--le diable d’homme sait tout--à moins que ce ne soit la +Reine elle-même, car cette créature est peut-être plus capable encore... + +--Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit Madeleine, quel genre de +femme est-ce, la Reine? Songez que je vais la voir, que c’est la +première fois, et que je m’affole... Il y a tant de choses, tant d’idées +dans ce mot de Reine!... + +--Quel genre de femme? je n’en sais rien, madame, mais je puis vous dire +ceci: moi, qui ai cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond, +qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que les hommes de mon âge +n’en portent d’ordinaire, moi qui suis vieux et qui suis républicain, +car j’ai glissé dans ma carrière politique du libéralisme à la Liberté +souveraine, je ne vois jamais cette femme sans émotion. Que voulez-vous, +elle me chavire! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de velours, et +encore ce qu’on ne peut rendre que par le mot de _royal_. Mais tout cela +n’est rien. Je sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos +noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait à sa tribune de +la Délégation, elle serait encore une puissance indéfinissable; elle a +du sang de vingt-deux rois dans les veines, elle est la Tradition et +l’Histoire nationale. Votre mari et moi, nous représentons chacun +environ sept ou huit mille électeurs, mais elle, elle représente la +Poméranie; elle est la Patrie vivante. Et, tenez, quand je pense que +dans cette salle, derrière cette porte d’étoffe, rien qu’en faisant +quelques pas, nous allons la voir, je ne suis pas absolument de +sang-froid. + +--Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait, vous êtes un poète. + +--Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien. Les opinions +politiques sont faites bien moins d’idées que de sentiments; depuis huit +siècles que nous sommes sujets des rois, nous avons au fond de +nous-mêmes une force--ou une faiblesse--monarchiste. Les principes +nouveaux, la conception d’une noblesse sociale plus moderne, font monter +le niveau des idées: on a l’opinion plus haute, si je puis dire; mais, +de temps en temps, il vous revient quelque chose du passé. Vous avez vu +quelquefois des nénufars dans les lacs. Quand viennent les grandes +pluies, que le lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour, les +nénufars poussent par-dessus tout, et continuent de s’épanouir toujours +à fleur d’eau. C’est comme cela que font en nous les vieux sentiments +politiques de nos pères; eux aussi, sans qu’on le veuille, nous +remontent parfois à fleur d’âme... Venez-vous, Wartz? + +C’était le moment où, pendant que l’orchestre se taisait, les couples +s’en allaient au buffet. L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que +passât le jeune ménage. La salle était presque vide. La Reine était au +fond, près du maire d’Oldsburg, entourée de dames d’honneur. Ses deux +jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince de Hansen, qui étaient +les chefs de la maison royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des +gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse, des tentures mauve +et or, des roses naturelles en guirlandes, des festons de mimosas; il y +régnait aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement la beauté +des visages, car Béatrix détestait la fatigante lueur électrique, et +l’on avait remplacé les lustres ordinaires par des bougies. Mais +Madeleine et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur père Franz Furth +qui causait avec les journalistes, contre cette fenêtre tout près d’eux, +ni de jeunes femmes assises qui leur souriaient, ni le président de la +Délégation qui venait à eux, mais seulement cette femme là-bas qui les +fascinait sans les avoir vus, par son seul titre de Reine. + +--Wartz! Wartz! voulez-vous que je vous présente? + +C’était le président du Parlement, le baron de Nathée, qui passait pour +l’homme le plus poli de la Poméranie. Grand et blond, il avait la +flexibilité courtoise des gens qui saluent beaucoup; devant les hommes, +devant les femmes, devant ses collègues de la Délégation dont il réglait +les débats, il gardait toujours la même élégance cérémonieuse, et l’on +disait que le jour où l’une aurait remplacé l’autre, il adresserait à la +République les mêmes politesses qu’il faisait maintenant à la Reine. + +--Sacré Nathée! pensa tout bas le docteur Saltzen, en rejoignant +d’autres amis, il a l’âme d’un maître de cérémonies. + +Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir à elle cette petite +femme charmante dont la toilette lui plaisait. Madeleine traversait le +salon, si pâle, si impressionnée, que c’était une autre femme, une +créature nouvelle; elle paraissait dix-sept ans avec son regard de +petite fille effarouchée et sa forme menue qui avait perdu l’allure +pimpante des heures de coquetterie. + +--Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils s’approchèrent, j’allais +justement vous demander le nom de cette jolie Oldsburgeoise. + +Elle disait cela au hasard, sachant flatter la jeune femme, fût-elle +provinciale, en lui attribuant le cachet de la capitale; car les rôles +étaient maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine en était réduite +à faire la cour à ses sujets; ce bal en était la preuve. + +--Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté, fit le baron avec son tic +d’inflexion d’épaules, et madame Wartz. + +Sa Majesté ne regardait plus Madeleine; ses yeux doux et puissants de +femme mûre plongeaient dans les yeux, dans l’esprit même du jeune +délégué. Et voulant marquer à quel point elle savait qui était devant +elle: + +--Monsieur _Samuel_ Wartz, n’est-ce pas? prononça-t-elle avec un accent +étrange. + +Il s’inclina sans répondre; cette femme en satin mauve, magnifique +plutôt que belle, la poitrine à demi nue sous les dentelles, et qui +portait dans les cheveux comme le pli de la grosse et vieille couronne +d’or massif de la dynastie, ne le toucha que comme une idée. Il pensait +au mot de Saltzen: «C’est la Patrie vivante». + +Elle continua dans son intention persistante: + +--C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les opinions se +rencontrent ici dans la paix et la gaieté. + +Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement républicain. Il lui +fallait, sans doute, après les séances parlementaires, où elle ne +pouvait être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes rendus, se +mettre en tête les trois cents noms de ceux qui étaient pour elle le +pays politique, s’épuiser à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à +leur physique; elle devait s’attacher surtout à deviner ceux qui +ruinaient son œuvre, son œuvre acharnée, désespérée, de maîtresse d’État +qui défend son pouvoir, sa couronne et son enfant! + +--Il fallait la pensée de Votre Majesté pour imaginer cette chose, dit +Wartz. + +Et pendant ces mensonges diplomatiques, une seconde ils se regardèrent +durement, tous deux, la souveraine et le républicain. + +--Eh bien! leur demanda Saltzen, quand ils se furent retrouvés dans le +clan des amis de leur parti, que dites-vous, Wartz? + +Wartz ne répondit pas; il était absorbé par le sentiment que cette +femme, ou celui qui lui dictait ses actes, avaient voulu l’amener ici, +lui et ses amis, pour leur faire éprouver le prestige royal. Par leurs +moyens détournés, ils y étaient parvenus, et le prestige royal l’avait +atteint vraiment dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de +diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce qu’avait voulu dire +l’oncle Wilhelm tout à l’heure, en parlant de Hansegel: «Il en fait +danser d’autres». + +Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant sous tous ces yeux +d’hommes qui la regardaient, s’écria en riant: + +--Monsieur Saltzen, vous aviez raison; vous savez si j’ai l’âme +républicaine! eh bien, tout à l’heure, quand j’ai vu sa grande main +forte--forte comme celle d’un homme--et que j’ai pensé à tout ce que +cette main symbolise de puissance, d’autorité héréditaire si lointaine, +j’ai évoqué les reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les sacres, +toute mon histoire poméranienne, la dynastie: Conrad III, Conrad II, +Wenceslas, Othon, Conrad Ier, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe, +Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à leur aïeul à tous, +Charlemagne, qui avait uni toutes les nations sous son sceptre. Alors, +c’était plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes me fleurir +dans l’esprit par-dessus tout le reste. + +Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment en +l’écoutant. + +Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre reprenait. Madeleine +redressa la tête, trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique de +loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce salon; le président de +Nathée vint inviter la jeune femme; elle savait qu’il valsait mieux que +personne, mais elle le remercia, en le remettant à plus tard. + +--Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec l’aisance que lui donnaient +son âge et sa familiale amitié--il l’avait vue naître,--me trouvez-vous +trop vieux pour danser avec vous? + +--Vous savez bien que vous êtes un jeune homme, répondit Madeleine, mais +vous êtes trop grand; ma main ne peut jamais atteindre votre épaule. + +Et, pareillement, elle congédia deux ou trois rédacteurs du journal de +son père, jusqu’à ce qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en +colonel des gardes qui représentait ici la maison de la Reine, le prince +Erick de Hansen. Madeleine, à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main +d’un geste coquet, et tout de suite ils partirent à travers le salon, +ouvrant les premiers cette danse, si légers et si jeunes tous deux qu’on +les remarquait dans ce blanc assorti de leurs deux costumes où +scintillait de l’or. + +Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des méandres de leur +valse, puis comme autour d’eux s’amassaient les danseurs, ils glissèrent +jusqu’à la porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle, très +amusée de valser avec ce gamin qui était une altesse royale, et qui +portait un uniforme si joli, lui, décidément très amoureux d’elle. + +Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau de rêve qui passait; +mais l’acte politique était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur +l’angoisse de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation lui échapper, +Sa Majesté Béatrix, duchesse d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour +avoir, d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de cette roturière +ennemie! + +Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux jeunes gens. + +--Comme les idées marchent! dit-il. + +Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour causer avec son ami Braun, +que pour ne voir pas Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres... +Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne pas aimer sa femme +publiquement, et quand il se sentait par trop la mine d’un amoureux, il +se mettait volontiers à parler d’interpellations, d’amendements, de +votes et autres mets parlementaires. + +Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément à la Délégation quelque +chose de très mystérieux: c’était une loi en gestation. Samuel, le +premier, en avait parlé à ses amis; il comptait la présenter lui-même: +ce serait la loi Wartz. Tous en faisaient les assises d’une République +sagace, consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour ainsi dire +la masse du peuple par l’instruction obligatoire. Or, on peut voter dans +un État des lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe pas +qui atteignent la nation davantage. + +Braun disait, avec l’accent saccadé de la province de l’Ouest frontière +qu’il représentait: + +--Si nous arrondissons les chiffres, en considérant l’ensemble de la +Délégation, si nous ne tenons compte ni des demi-opinions, ni des +nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des esprits incertains, +également capables, sous l’influence d’un discours, d’aller à droite ou +à gauche, et qui sont, dans tous les pays constitutionnels, l’aléa +parlementaire, je vois un premier cent, républicain, qui dicte la loi. +J’en vois un second, libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe +des royalistes irréductibles, qui la repousse. En un mot, la +représentation, nous la tenons. + +--Dans un mois ou six semaines, dit Wartz, je serai prêt. J’ai fait +traduire les différents textes de la loi qui existe déjà dans la plupart +des États d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y a +provoquées. + +--Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux! s’écria Braun, comment! vous +pensez, pour votre seul plaisir de créateur, à gaspiller la force que +vous tenez sous votre idée! Déposer la loi dans six semaines! + +Wartz le regardait avec ce mélange de colère et de surprise qui donnait +parfois une expression si singulière à ses yeux inégaux. + +Son beau-père vint à la rescousse: + +--Eh! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié ce prurit de législation; +quel homme pressé! Parler dans un mois! Mais le public n’est pas prêt, +si vous l’êtes! + +Et de tous côtés,--ils étaient sept ou huit à causer,--délégués et +journalistes lui répétaient à peu près ceci: «Vous n’avez pas compris ce +qu’on peut faire avec votre loi!» + +--Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il. + +Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous plus âgés que lui, +comme un enfant de génie dont on exploite le miraculeux instinct en le +dirigeant. Il avait, plus que la passion de la politique, celle de la +République. Cette idée du peuple souverain le possédait de telle manière +que c’était devenu pour lui une religion sans mesure, le fanatisme même. +Il avait, des fanatiques, l’ardeur et la naïveté. Les autres étaient, ou +de vieux hommes d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique, ou +des esprits médiocres comme Braun, plus méthodiques que convaincus, +tournés vers ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire, et +qui, étant la majorité, accomplissent les grandes œuvres publiques, ou +bien des journalistes, comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid les +masses, sans connaître ce désir effréné de les posséder par la parole et +personnellement. Tous se mirent à développer devant Samuel leur +conception. Il fallait faire de la loi le levier sous la pression duquel +céderait la Constitution; on ne rencontrerait pas deux fois un outil +pareil. Avec le ministère actuel, suffisamment libéral pour l’adopter à +la majorité des voix, le coup d’État n’était pas possible; il fallait +attendre et, au besoin, provoquer la formation d’un cabinet +ultra-royaliste qui la repousserait, et contre lequel on lancerait alors +l’hostilité de la nation qu’on aurait travaillée à point, et qui serait +gagnée déjà à cette idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient +Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de cette œuvre, car +on avait mesuré sa puissance de meneur, mais on y ajoutait les roueries, +les finesses de métier dont on le voyait incapable. C’étaient des hommes +faits pour la révolution prochaine, mais il n’y avait parmi eux qu’un +apôtre. + +Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse Royale; puis, avant +qu’elle pût se reposer, elle fut priée si instamment par un jeune +publiciste qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie et +l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener encore. + +--Je vous conduirai au moins au buffet, madame? lui glissa Saltzen entre +deux danses. + +Oh! la politique secrète de ce cœur de femme! ce à quoi elle songeait +devant ce succès fou qu’on lui faisait, et tout ce que le mari ne +pouvait deviner dans son sourire! Devant lui, les danses +tourbillonnaient toujours; on voyait le balancement des chevelures, le +cœur dessiné par le décolleté des robes, dans le dos nu des femmes, et +les basques des habits noirs, un peu soulevées par le vent du +tourbillon. + +Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait seul dans ce +brouhaha, seul comme le secrétaire du châtelain d’Orbach autrefois, seul +de cette solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours. + +Sous le péristyle, en bas, une heure après, il croisa Madeleine au bras +de Saltzen; ce grand et maigre corps la faisait paraître plus gracile, +plus souple; elle s’essuyait les lèvres, humides encore du champagne +auquel elle venait de goûter; ses yeux luisaient, et Saltzen écoutait +son babillage de son air énigmatique et spirituel. + +--Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en apercevant le jeune homme; +vous me paraissez griller de la faire danser aussi, c’est bien votre +tour. + +--Madeleine sait le prix des choses, répondit-il; elle préfère un brin +de causerie avec vous à ces rondes ineptes. + +Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste si vif, que Saltzen le +remarqua et s’en fut. + +--Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit alors Samuel, l’escalier +qui monte aux salles d’archives, la vraie merveille de l’hôtel de ville? +Non. Eh bien! venons par ici. + +Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient des couples qui +semblaient désirer la solitude. Au fond, il n’y avait plus personne. Une +lumière de gaz jaunissait les murs; et on y sentait l’odeur des bureaux. +Toute la paperasserie municipale dormait derrière ces petites portes, le +long de la galerie: bureau des décès, bureau des mariages, bureau des +naissances. Puis ici, c’était l’échancrure géante, le vide +qu’éclairaient des fanaux à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture +aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales, qui procédaient par +angles droits, se déroulaient dans une pente si douce, qu’on les voyait +se multiplier à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges et profondes +les marches semblaient sans poids; on eût dit qu’elles s’accrochaient à +l’espace par les fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du bas +en haut, dessinait ainsi comme une grecque brodée en noir sur le blanc +des dalles. + +--Montons, dit Madeleine extasiée. + +Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa tomber la traîne de sa +jupe, parce que, même dans la solitude, les femmes éprouvent parfois le +désir d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles qui les +regarderaient. En passant devant la première fenêtre qui ouvrait sur les +jardins, ils s’aperçurent qu’il neigeait; les arbres commençaient à +s’esquisser en fins linéaments blancs, et silencieusement d’accord, +Samuel et Madeleine s’arrêtèrent pour voir. + +Après quelques minutes, Madeleine se détourna encore une fois pour +s’assurer si d’en haut ni d’en bas il ne venait personne, puis elle prit +au cou son mari. + +--Tu es triste, mon Sam! + +Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il la trouvait froide, ou +futile ou coquette; c’était parce qu’il ne devinait pas, parce que +personne ne pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait à ses propres +apparences; elle ignorait sa vertu profonde. Elle portait, ou plutôt +elle cachait ingénument sa force morale. Elle était méditative et se +faisait voir frivole; elle était grave et paraissait légère, et +quelquefois, des journées entières aux côtés de son mari, elle étouffait +ses tendresses sans savoir pourquoi: elle avait peur... elle croyait que +cela valait mieux ainsi. + +Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce doigt de vin qui lui +avait passé dans le sang, elle se sentait la langue toute déliée; mais +c’était surtout ce décor qui la grisait: l’escalier princier, la vue du +jardin sous la neige, tout le théâtral qui exalte. Loin de leur maison, +des choses quotidiennes et matérielles qui marient à la longue les époux +dans les intérêts vulgaires de la vie bien plus que dans l’amour, ils +retrouvaient les suavités, lointaines déjà, de leurs fiançailles. + +--Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en aller avec tous ces +hommes, quand tu m’avais refusé, à moi. + +--Mon Dieu, mon Dieu! répondit-elle, les yeux tout de suite humides, je +t’ai chagriné, toi! moi qui voudrais ne faire mal à personne! + +--Avais-tu honte de moi? demanda-t-il âprement. + +Il se souvenait souvent de la condition subalterne qui lui avait +autrefois donné ces soubresauts d’orgueil blessé. + +--Oh! mon grand homme! peux-tu penser! + +Alors, elle fit un grand effort pour parler. + +--Tu veux savoir? Tu ne vas pas te fâcher? Eh bien! tu m’aimes, n’est-ce +pas? On le sait, tout le monde le sait: et c’est si simple, on n’y pense +pas, entre mari et femme! Mais si tu m’avais fait danser, tu comprends, +cela se serait vu; ou du moins, je connais des yeux qui l’auraient _vu_, +qui nous auraient suivis, qui auraient cherché jusqu’à la pensée de ta +main à ma taille, et ces yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas +les attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu me regardes, Samuel! +Voyons, tu ne soupçonnes pas la vérité? Tu ne t’es jamais aperçu de +rien? Oh! ces hommes! Tu ne devines pas que c’est le docteur Saltzen qui +a un sentiment pour ta femme? + +--Il te l’a dit? + +--Oui, cher jaloux, c’est cela; il me l’a dit; il me l’a dit il y a sept +ans, huit ans, et depuis, chaque fois que nous nous rencontrons, il me +le répète. C’étaient des aveux subtils.--Comment t’expliquerai-je cela, +quand à peine si je me l’explique moi-même! Un jour,--je venais d’avoir +treize ans,--j’avais tordu mes cheveux qui faisaient une tresse trop +lourde; le soir, il vint dîner chez notre père; je vis qu’il regardait +le chignon que je m’étais fait; et ses yeux soudain eurent quelque chose +qui me plut beaucoup, si petite fille que je fusse. C’était à table. En +levant la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me regardait +toujours. Je me souviens encore d’une autre circonstance où il me parut +si singulier, mon Dieu! C’était après la mort de ma grand’mère. Lors de +notre malheur, il était en voyage; à son retour, apprenant le chagrin +que nous avions, il accourt à la maison; j’étais tout en noir pour la +première fois de ma vie. Le voilà entrant au salon, embrassant mon père, +puis venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains, il me regarde et +ne m’embrasse pas... Je me suis bien longtemps demandé ce qu’avait +signifié, dans ce moment-là, l’expression de ses yeux: deux gouttes +d’eau de mer, vivantes, magnétiques, qui changent soudain, et c’est une +âme inconnue qu’on a devant soi!--Depuis, je me suis expliqué... + +Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant la rampe, regardait le +jardin devenir féerique. La jeune femme s’arrêta, perdue une minute dans +les souvenirs du passé. Toute une procession de choses nuageuses passait +devant elle; des robes qu’elle avait eues, des paysages dans lesquels +elle s’était promenée, des dentelles qu’elle avait brodées, mais tout +cela l’éloignait de son sujet; elle se reprit: + +--Pauvre oncle Wilhelm! Je lui ai fait un jour le chagrin de me fiancer +à toi. Il n’a pas fait d’esclandre, souviens-t’en; pas même le +traditionnel voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement; il +nous a vus nous aimer; il a été bon et affectueux pour toi; et c’est +seulement quand nous sommes revenus de Hansen, après un mois, que tu +m’as dit: «Comme il grisonne depuis quelque temps, ce pauvre docteur; il +devient tout à fait vieillard.» Te rappelles-tu? + +--Je me rappelle, fit Wartz. + +--Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser, continua Madeleine. Il +se contente, pour son lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et +je t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une femme: sentir cette +affection poétique qui ne s’est jamais traduite que par d’insaisissables +preuves, deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat... Un jour aussi, +tu auras cinquante ans, et je ne respirerai plus que le parfum de ton +esprit. + +A ce mot, il se tourna vers elle; c’était vraiment un trait de son âme +qu’il avait reconnu là, son âme charmante tournée vers le mystère, vers +de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire ordinairement. Pour ce +mot-là, toute la méchante colère qu’il avait eue un instant contre +Saltzen tomba. + +--Tu voudrais donc me voir cinquante ans comme l’oncle Wilhelm, dis? + +Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler; il lui venait un flot de +vocatifs passionnés pour lui répondre. A la fin, elle se mit à rire, +tout simplement: + +--Oh! Samuel, tu dis des choses!... + +--Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz, que tu jouisses du culte +d’un autre. Cependant, je n’en veux pas à Saltzen; c’est un vieux +sentimental, de ceux qui ne prêtent pas au tragique; et avec cela une +nature très vénérable. Je l’estime plus avec son ironie factice que tous +mes autres amis ensemble. Il ne faudrait pas... Ma petite Madeleine, +songe comme la coquetterie serait cruelle avec lui. + +Madeleine soudain le regarda, les prunelles métallisées; sa lèvre se fit +tombante, elle boudait. + +--Quand ai-je été coquette? dit-elle. + +Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre lentement. Coquette, elle +qui venait à l’instant de refuser au vieil ami la danse qu’il lui +demandait! coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous ses +artifices délicats à transformer en douce amitié paternelle ce caprice +d’arrière-saison! Mais il en était toujours ainsi: on méconnaîtrait +éternellement son cœur! on se tromperait à sa grâce involontaire! +Elle-même s’assombrit sous l’injure, croyant avoir, peut-être, trop +épanoui sa jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari se mit à la +suivre; ils s’en retournèrent vers le bal. Elle marchait à côté de lui, +souffrant, souffrant si fort que les battements de son cœur lui +faisaient mal. + +--Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux m’étudier. + +--Cette confession! murmurait Wartz, dans un coin de l’hôtel de ville, +une pareille nuit! + +--Quelle heure est-il? reprit la jeune femme, je voudrais m’en aller. + +Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée lourdement au fond +de son âme profonde, et elle y avait retrouvé le sérieux de sa vie +morale, sa préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie conjugale +qu’elle cherchait, sa conscience. + +Comme ils prenaient congé de M. Furth et de tout le groupe de la presse +qui s’était rassemblé pour demander à Samuel l’article d’inauguration de +la campagne à entreprendre, on entendit une voix qui disait: + +--Docteur, présentez-moi donc à monsieur le délégué Wartz. + +Samuel se retourna brusquement. Saltzen était derrière eux, et à ses +côtés, un homme jeune, d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance; +l’expression de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire, était +cachée sous une grosse moustache blonde; au-dessous des tempes rondes, +élargies par la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire peu +plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses, et pleins aussi +de feu et d’intelligence. + +Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace, et, hautain comme il +l’était parfois si élégamment, il dit: + +--Wartz, je vous présente monsieur Bertrand Auburger. + +--Un de vos admirateurs, monsieur le délégué, interrompit l’inconnu. + +Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des sentiments au travers +duquel il voyait souvent les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le +geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain Saltzen. Il tendit la +main à l’homme avec un froid: «Très enchanté, monsieur.» Mais celui-ci +insista: + +--On ne vous a pas encore entendu à la tribune, ce qui ne saurait +tarder, je pense, monsieur le délégué; mais je vous ai suivi lors des +réunions électorales au Faubourg, et, là, je puis dire que je vous ai +connu; oui, monsieur, connu au sens le plus profond du mot. + +Cet individu parlait vraiment d’une manière frappante; on eût dit un +professionnel de la parole: il choisissait ses formes, il accentuait à +souhait, et toute son attitude soulignait l’expression même de ses mots. +Il conquit soudain l’attention de Wartz. + +--D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée, j’avais appris déjà à +vous connaître, poursuivit-il; et la manière dont on y parlait de vous +m’avait fait désirer bien vivement l’honneur de vous être présenté. + +--Vous me flattez beaucoup trop, monsieur. + +Et quand Samuel Wartz disait cette formule, on sentait son désir +d’arrêter effectivement ce flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance +d’impression, l’homme la saisit, subtile comme elle était, et, sous le +même style, il fit dévier le cours de sa pensée. + +--Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais votre sympathie, n’est-ce +pas, aux personnes que vous avez acquises à vos idées? Les Idées! c’est +par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée en elles des +amitiés. Je ne suis, moi, monsieur, qu’un obscur, mais c’est un titre +devant vous, c’est un titre d’être un obscur devant le républicain +Wartz. + +Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main une seconde fois. + +--Vous me trompez, monsieur, vous ne devez pas être un obscur. + +Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire, le vieil ami Saltzen qui +prit affectueusement Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose +d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait maintenant d’avoir parlé. +Il y aurait dans l’amitié des deux hommes, désormais, la petite tache +qui dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir. + +Le docteur disait: + +--Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre courtoisie près de cette +canaille d’Auburger. Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché +cette présentation. C’est le dernier individu que, de mon chef, je vous +eusse fait connaître. + +--Qui est-ce enfin?... demanda Wartz, en quittant le docteur pour aller +enfiler son pardessus. + +La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer l’âme de son mari jusque +dans le ton de sa voix, connut rien qu’à ce mot: «Qui est-ce?» combien +il était troublé et ravagé intérieurement. + +--Un intrigant, répondit Saltzen, un homme qu’on ne voit pas. Pour se +faire inviter ce soir, il aura imaginé les pires bassesses, et +par-dessus le marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée de +payer la location. + +On faisait souvent au démocrate amateur qu’était l’oncle Wilhelm le +reproche d’incorrigible aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné, +qui, en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des doigts pour ne +point froisser sa manchette, ne pouvait se retenir, songeait Wartz, de +juger toujours un peu les gens sur leur mise. Du moins, la mauvaise +humeur du jeune mari, qui avait une bien autre source, prit-elle +âprement ce grief. + +--Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle pourtant familièrement +de Nathée, lequel est le plus authentique baron du royaume, monsieur +Saltzen. + +Saltzen se mit à rire. + +--Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président qui l’a mis à la +porte au bout de quinze jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble +que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est. Écoutez ceci: Nathée +m’a certifié qu’entre autres professions,--car il en exerce plusieurs, +paraît-il,--ce personnage a celle de lancer à la Bourse les fausses +nouvelles au profit d’honorables spéculateurs. + +--Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur, dit Wartz. + +Et il emmena sa femme. + +Ils traversèrent une dernière fois le péristyle. L’orchestre avait +repris la valse _Béatrix_. C’était la pensée de la Reine qui emplissait +de nouveau tout l’édifice. Madeleine songea, avec une sorte de +compassion, à cette Reine que minait le grand souci du trône, et qui +devait quand même rester jusqu’au jour dans cette fête, prisonnière de +toutes ces femmes folles, grisées de plaisir. Mais cette fois, ses +lèvres ne fredonnèrent plus l’air de la valse. Au dehors, la place de +l’Hôtel-de-Ville s’étendait toute blanche, et la statue du roi Conrad +s’y dessinait en noir. On y entendait par intervalles les coups +d’archets plus aigus des violons de l’orchestre, et il y régnait une +demi-lueur, venue des grandes fenêtres illuminées de la façade. Wartz et +sa femme retrouvèrent leur coupé qui les emporta dans une course ouatée +de neige. + + + + +II + +«CETTE CANAILLE D’AUBURGER» + + +Deux jours après le bal, Samuel Wartz, à sa table de travail, achevait +un article pour le _Nouvel Oldsburg_, quand il reconnut, dans le coup +frappé à sa porte, la main de la petite servante Hannah. Et lorsqu’il +lui eut dit d’entrer, ses yeux s’éclairèrent de sympathie pour cette +enfant, dont l’étroit corsage noir et le tablier blanc se montraient +timidement contre le chambranle. + +--Un monsieur Auburger demande Monsieur. Monsieur peut-il le recevoir? + +--Qu’il vienne! dit Samuel, sans hésiter. + +A quoi tient l’orientation de certaines destinées! Il avait suffi, pour +que cet individu équivoque vainquît la répugnance de Wartz, que le +docteur le décriât dans une heure délicatement critique. Wartz avait +beau dire, il gardait rancune au vieil ami. Ce n’était ni de la haine, +ni de la jalousie, à peine un regret vague, une simple tristesse, +corollaire de leur rivalité mystérieuse, comme sa fureur eût été celui +de l’offense réelle. Mais c’était quand même une barrière entre eux. +Saltzen n’était plus déjà l’arbitre qu’on écoute aveuglément. + +«Si cet homme est besogneux et qu’il me demande de l’aider, songeait-il, +je l’aiderai. Le vrai citoyen républicain doit agir de la sorte, sans +trop juger.» + +Pour lui, la République était une religion dont il adorait la morale +maternelle, et que Saltzen ne suivait pas assez strictement à son gré. + +Au même instant, Auburger entrait: il s’avançait obséquieux, d’une main +tenant son chapeau un peu en arrière, de l’autre lissant sa moustache... +Wartz devina que cette moustache devait être pour l’homme son trait le +plus précieux, tout son physique. Un rayon de soleil modelait son front, +son crâne nu et rond de blond faisait cligner ses yeux. + +--Monsieur le délégué, pouvez-vous m’accorder une heure? + +L’étrangeté du personnage était dans ce mélange d’humilité et +d’autorité. Il y avait de la servilité dans son attitude, et il venait +s’installer pour causer une heure avec un homme dont les instants +étaient quelque chose de sacré. De même, l’autre soir, il avait mitigé +de compliments de valet une sorte de camaraderie philosophique. On le +sentait posséder également les deux forces qui conquièrent les hommes, +la flatterie et l’ascendant moral, et il s’en servait simultanément avec +une mesure incomparable. + +--Asseyez-vous, monsieur, dit Wartz. + +Quand on est enfant, la curiosité vous mène parfois en des excursions +périlleuses où l’on ne se lance qu’en tremblant, sachant le danger, et +le bravant pour la passion de voir. Samuel Wartz, à cette minute, +agissait en enfant curieux. Trop intelligent pour ne point pressentir la +force de cet être qu’il eût été prudent de mettre sur-le-champ hors de +chez lui, il ne résista pas à ce désir d’excursion morale chez un +spécimen humain si intéressant. + +Auburger commença: + +--Ainsi que je vous le disais l’autre jour, monsieur le délégué, j’ai +réellement commencé à vous connaître durant la campagne qui a précédé +votre élection. Je me suis attaché à votre caractère et j’ai conçu le +dessein de me dévouer à votre œuvre. Nous manquons d’orateurs à la +Délégation. Il y a bien monsieur Saltzen qui possède si parfaitement sa +langue, car il possède sa langue comme personne; mais justement, cette +correction, cette impeccabilité... enfin, vous me comprenez, monsieur le +délégué, ce n’est pas le tribun au sens vrai du mot. Vous me pardonnez +ma franchise? le tribun, c’est vous. Ah! je vous ai vu, un soir que vous +parliez aux tisseurs, dans la salle de l’ancien théâtre, au faubourg. +Laissez-moi vous rappeler ce souvenir. Vous avez eu la plus tragique, la +plus superbe des incorrections. Je vous vois encore debout à la petite +table devant la scène, bien en lumière. J’étais dans un coin de la +salle; on y faisait un bruit assourdissant; vous vous souvenez? Le petit +archiduc avait alors le croup, les journaux racontaient les veilles de +nuit que faisait la Reine près de son enfant, ses crises de désespoir, +tout le tralala sentimental, enfin. Cela avait créé un très fort +mouvement dans l’opinion; on en était venu à ne vous permettre plus +d’énoncer jusqu’au bout vos idées républicaines. Que voulez-vous! il y +aura toujours cela, l’emballement pour la femme! Et je vous voyais +remuer les lèvres, sans voix dans le vacarme. Vous étiez devenu très +pâle, monsieur le délégué, et l’on sentait sourdre en vous la colère. +Tout à coup, d’un cri d’orateur, vous avez dominé le bruit. De vos bras +croisés, l’un a quitté l’autre, lentement,--ah! ce geste du bras en +avant, ce geste magnétiseur qui cueille les esprits!--«Vous avez beau +hurler et m’assourdir, disiez-vous, j’entends toujours vos cœurs aimer +sourdement la république!» On s’est tu. Vous aviez été prodigieux. Eh +bien, votre talent est tout dans ce mot-là: «J’entends vos cœurs +aimer...» On n’entend pas des cœurs aimer, n’est-ce pas, monsieur le +délégué? Entendre des cœurs! qu’est-ce que cela signifie? Voilà ce que +monsieur Saltzen n’aurait jamais dit--et vous avez été magnifique. On +vous aurait élu rien que pour ce mot-là, et on aurait eu raison, car il +montre votre tempérament; et le bouleversement qui s’apprête, vous le +tenez dans votre main. + +Samuel n’avait jamais entendu de quémandeur parler de la sorte. Ce +verbiage le stupéfiait. Il se tut, n’ayant pas encore trouvé sur quel +ton il convenait de répondre à cet homme. + +--J’ai eu l’idée de me vouer à vous, de me mettre tout à votre service. +Je vous ai observé, je me suis informé, j’ai su que vous n’aviez +personne. + +--Personne? demanda Wartz. + +--Quelqu’un de confiance, expliqua-t-il. Monsieur Braun a _quelqu’un_. +Monsieur de Nathée a _quelqu’un_--ayant été secrétaire chez lui, je vous +le donne sous le sceau du secret;--le duc de Hansegel a _quelqu’un_, il +en a même _plusieurs_. + +Il se mit à rire d’un air très camarade en regardant Wartz. + +--Mais oui, tous ces gens-là ont _quelqu’un_. Strasberg, le délégué +royaliste, Schwartz, Wallein, et ceux de la province donc! Que +voulez-vous, un délégué ne peut pas tout faire, et pourtant, vous +détenez une puissance telle, le moindre de vos actes peut avoir une +portée si profonde, si lointaine, qu’il vous faut tout savoir, vivre, si +je puis dire, un doigt posé sur les frémissements de la nation, comme le +médecin qui palpe l’artère du malade... Je serai, moi, ce doigt perdu +dans la foule, qui la scrute invisiblement, et je vous transmettrai jour +par jour ses fluctuations, ses émotions diverses. L’agent du délégué a +aussi un autre rôle, un rôle actif et inverse du premier; il insinue +dans le peuple l’action du Maître,--il employait ce mot «Maître» pour la +première fois, avec l’opportunité et l’habileté d’un être qui s’entend à +prendre les autres--du Maître qui ne saurait travailler la masse de ses +propres mains, qui ne possède que le noble, mais trop délicat instrument +de la parole. + +Wartz ne pouvait s’empêcher d’admirer l’art avec lequel était présentée +cette fonction méprisée, mais il se ressaisit assez pour dire: + +--Ce ministère secret, avec ce qu’il comporte de clandestin et +d’inavoué, me déplaît, monsieur; je vous remercie, je ferai de mon œuvre +ce que j’en pourrai faire, mais seul. + +En disant cela, il s’était levé pour congédier l’homme; mais ce fut +alors que celui-ci lui apparut sous sa figure véritable, car il restait +immobile, souriant, souriant comme ceux qui connaissent leur force et +qui dominent les autres, même d’en bas. + +--Monsieur le délégué, je ne vous suis pas utile, je vous suis +nécessaire. Vous reviendrez sur ce mot-là. + +Wartz se tut. Il n’osait plus mettre à la porte cette intelligence. + +--Vous désirez me voir partir, monsieur le délégué; mais je ne suis pas, +je ne puis pas être un homme qu’un geste froisse; tout ce que je puis +faire, c’est de comprendre. Apprenez d’aventure, par ceci, quels +services au besoin je peux vous rendre. + +--Je comprends, dit Wartz, vous êtes de ceux qui les rendent tous. + +Il avait beau se montrer hautain, l’autre l’intimidait; et il ne pouvait +dire toute sa colère. + +--Permettez-moi de vous parler simplement, reprit Auburger. Je ne joue +pas la comédie devant vous, monsieur le délégué; vous ne souffririez pas +que je me donne à vous pour un homme d’honneur; le métier pour lequel je +me propose ne le comporterait pas; tout le monde n’a pas le moyen de +rester homme d’honneur. Je me suis marié à vingt ans, et j’ai sept +enfants qui se nourrissent chaque jour d’autre chose que de l’honneur de +leur père. Si nous avions dû conclure un engagement, je vous aurais même +confié qu’à Hansen, j’ai subi, il y a cinq ans, une condamnation pour +abus de confiance--cela, pour vous autoriser à ôter devant moi la clef +de votre coffre-fort. Les scrupules et les délicatesses sont un luxe +comme un autre; combien de gens doivent se contenter de les apprécier +chez leurs voisins! Je vous sais bon; si je vous racontais certaines +histoires de ma vie, les larmes vous viendraient peut-être aux yeux. +Vous êtes législateur, avant peu vous serez célèbre par votre loi... + +--Ma loi? + +Auburger souriait toujours, implacablement. + +--Vous savez bien que je n’ignore rien, monsieur le délégué. Eh bien! si +vous êtes législateur, vous n’êtes pas le code. Vous n’avez pas la +rigueur d’un principe; de ce que j’ai une fois volé--et dans quelles +circonstances, mon Dieu!--vous n’allez pas, avec une intransigeance +enfantine, me tenir pour un monstre. Non, je ne suis pas un monstre, ce +que je peux être seulement... et voilà! + +Wartz s’applaudissait de s’être modéré tout à l’heure; il savait gré à +ce pauvre être d’exprimer et de développer l’évolution vers la pitié +qu’il sentait précisément naître en lui-même. Il ouvrit son +portefeuille. + +--Je n’ai le droit de juger personne, dit-il; mais on a toujours celui +d’aider tout le monde; prenez ceci, et que ce soit fini entre nous. + +Cet Auburger, sur qui l’argent devait exercer une telle attirance, était +bien puissant sur lui-même, car il tira de sa poche deux ou trois pièces +d’or qu’il montra. + +--Pas aujourd’hui, monsieur le délégué; je n’en ai pas besoin. Peu de +personnes m’ont parlé comme vous; je vous remercie. Mes ressources +peuvent encore durer quelques semaines. Après, je serai sans rien. C’est +pourquoi j’étais venu vous trouver; vous m’auriez appointé au chiffre +que vous auriez voulu. On m’a bien proposé de me présenter chez +Hansegel; il aurait de l’ouvrage pour moi. Le duc possède une police +près de laquelle la police nationale n’est qu’un jeu. Je crois que je +lui servirais beaucoup, sans me flatter. Vous savez ce que je suis, +monsieur le délégué, un homme de peu, certes! et je ne vais pas poser +devant vous pour l’individu désintéressé. Si le duc, qui est le +pseudo-roi de Poméranie, m’offrait le moyen d’élever ma famille comme je +le veux, je me louerais à lui sans trop hésiter; mais, outre que nous +touchons à la fin de la dynastie, et que Hansegel n’en a pas pour +longtemps, j’aurais fait avec plus de goût le service de la République. +Je vous demande pardon... je suis un triste adepte, et la conquête de +mon opinion ne doit guère vous flatter, mais cela me fait plaisir de +pouvoir être franc avec quelqu’un, par hasard. Aujourd’hui, je me suis +montré à vous, tel que personne ne m’a jamais vu. Je sens pourtant le +dégoût que je vous inspire. + +Il souriait toujours. Wartz dit: + +--Pas de dégoût; seulement nous ne pouvons pas, nous ne pourrons jamais +nous entendre, et tous ces discours sont inutiles: ma décision est +prise. + +Il parlait ainsi, parce qu’il était passionnément attaché à la pureté de +l’idée républicaine, et qu’il ne pouvait rien souffrir qui entachât son +œuvre; mais, au fond, il se sentait une indulgence extrême +d’intellectuel pour celui dont tout le monde disait: «Cette canaille +d’Auburger». L’autre n’était pas homme à laisser passer cette faiblesse +sans en tirer profit; il ne parlait pas encore, il se taisait, et ses +yeux, furtivement, faisaient un rapide et minutieux inventaire de ce +cabinet de travail: le grand bureau à quatre pieds tordus dont il ne +voyait que le dos, la bibliothèque vitrée, à grands pans de noyer uni, +la table du fond, au-dessus de laquelle était installé le téléphone, les +chaises tout en cuir bourré; pas un objet de luxe, pas un bibelot. Et +cette simplicité était touchante, voulue par ce jeune riche qui en +faisait l’expression de sa foi philosophique. + +--Monsieur le délégué, un jour viendra où il vous faudra vous rendre à +ce que je vous propose, si vous désirez la communion absolue avec la +nation dont vous dirigez la pensée, si vous voulez aussi vous défendre +contre vos adversaires. Vous oubliez que vous êtes en pleine lutte. +Ainsi je vais vous dire une chose qui vaudrait fort cher si vous me +l’achetiez... Je ne veux pas me donner des airs de désintéressement, +j’agis en cela comme le commerçant qui allèche la clientèle par un +spécimen. + +Il souriait toujours, prenant à pleines mains sa moustache qu’il +rectifiait à droite et à gauche. + +--Votre loi... + +--Ma loi, toujours, dit Wartz qui tressaillait chaque fois à ce mot. + +C’était la chose de ses rêves, qui lui était chère comme un amour +secret, la chose qu’il voulait garder mystérieuse, à laquelle les +étrangers ne pouvaient toucher sans indélicatesse. + +--L’instruction obligatoire; eh bien! quelqu’un vous a volé votre +conception, quelqu’un du parti libéral; voulez-vous que je le nomme?... +Wallein... Lui aussi a préparé son projet; la chose va éclater d’ici +quelques semaines. Ce sera un coup de théâtre. Vous le savez comme moi, +monsieur le délégué, si la monarchie pouvait être sauvée, à l’heure où +nous sommes, elle le serait par le parti libéral. Ces gens-là en ont +pour tout le monde; ils savent défendre la Reine tout en se rendant fort +acceptables à la majorité des républicains. Voyez-vous leur triomphe, +s’ils vous devancent en créant cette loi qui est l’essence même de +l’esprit démocratique. Vous ne me croyez pas, monsieur Wartz? Vous +imaginez que je vous fais là un conte? Écoutez... Le président de Nathée +en sait là-dessus plus long que nous. Il est actuellement onze heures; +monsieur de Nathée prend son déjeuner. Téléphonez chez lui, à +brûle-pourpoint, demandez-lui si le délégué Wallein ne l’aurait pas +pressenti au sujet de sa loi. Parlez comme un homme sûr de son fait, et +vous me direz ensuite si je suis mal informé. Allons, monsieur le +délégué, je vous en prie. + +Wartz était atterré. Il ne pouvait douter de la catastrophe ainsi +annoncée par Auburger. Il revoyait Wallein, comme à chaque séance de la +Délégation, toujours agité au-dessus de son bureau, interrompant tout le +monde. «Monsieur Wallein, suppliait à chaque instant l’aimable Nathée, +laissez parler, je vous en prie.» C’était la phrase la plus accoutumée +des séances. Un homme sympathique, à coup sûr, mais lui prendre sa +loi!... + +--Allons, monsieur le délégué, faisait Auburger qui le poussait +doucement vers l’appareil téléphonique,--assurez-vous, assurez-vous. + +Wartz eut un haut-le-corps, et se dégagea. + +--Eh! pour qui me prenez-vous? Tendre un tel piège? J’irai voir Nathée. + +Il tremblait de colère et d’émotion contenue. Mais Auburger, avec une +familiarité tranquille, lui posant une main sur l’épaule et lui +présentant de l’autre le récepteur de l’appareil: + +--Il ne s’agit point présentement de procédés délicats. Comment! tous +ces gens s’entendent pour ruiner votre œuvre, et vous parlez de visite +de politesse! Si j’avais une parole d’honneur, je vous la donnerais: ce +que j’avance est vrai; et je veux pourtant que vous sachiez que je ne +vous trompe pas. Un piège à Nathée! Ah! grands dieux! la belle affaire! +Cet homme n’a pas fait tant de façons quand il s’est agi de vous laisser +rouler par Wallein! Appelez le président, monsieur le délégué. + +Sa loi!... On dirait désormais la loi Wallein! Samuel se sentit tout à +coup si déprimé qu’il trouva bon de s’abandonner à ce repris de justice +dont il sentait la puissance occulte. Il appela Nathée. + +Alors, dans le bureau silencieux, s’engagea le dialogue avec _celui qui +n’était pas là_. On n’entendait pas un souffle: là-haut, seulement, ce +petit oiseau de Madeleine qui chantait, la voix assourdie dans les soies +de sa chambre. La tiédeur d’un soleil de janvier chauffait la mousseline +des rideaux. Auburger, sans un mouvement, regardait l’appareil. Cet +homme était capable d’une seule passion vraie, celle qui le brûlait +invisiblement à cette minute, devant cette boîte minuscule, ce joujou +qui parlait, et qui en parlant faisait sa destinée. Que le baron de +Nathée eût la souplesse de se dérober aux questions de Wartz, qu’il niât +les intentions du délégué Wallein, et l’autorité brutale qu’Auburger se +sentait déjà prendre sur le jeune politique s’évanouissait. + +Wartz demandait: + +--Monsieur le président, quel jour monsieur le délégué Wallein doit-il +déposer son projet de loi? + +Et la petite chose merveilleuse, à l’oreille du jeune homme, répondait +des mots qu’Auburger n’entendait pas. + +Wartz reprenait: + +--Je réclame seulement ceci de votre amitié: connaître le jour exact. + +Et tout le trouble, le désarroi du malheureux Nathée, ce bel homme sans +conscience bien ferme, qui ne demandait qu’à entretenir des amitiés +partout, et qui devait présentement perdre la tête, vibrait dans cette +petite machine parlante au creux de la main de Wartz. + +Puis vinrent des phrases sans clarté pour Auburger,--ces phrases du +téléphone, qui éclatent seules, veuves de leurs réponses, qui ont +quelque chose de fou dans leur intonation sans écho: «Oui, monsieur le +président... Absolument!... Croyez bien que je n’en puis douter... A +votre cabinet, dès la séance de tantôt.» + +Wartz replaça le récepteur et se tourna vers Auburger. Celui-ci +continuait de sourire, à tout hasard. Les gens de son espèce peuvent +avoir aussi des battements de cœur, mais ce sont là des accidents dont +personne ne s’aperçoit. + +--Monsieur Auburger, vous m’avez rendu un grand service. + +Et, rien qu’à la façon dont Samuel dit ce mot, M. Bertrand Auburger, +devenu soudain un personnage nouveau, comprit qu’il avait là un homme à +lui, et qu’il pouvait maintenant s’en aller. Par dilettantisme, +peut-être, il s’accorda le plaisir de mesurer la possession acquise. + +--Ne parlons pas de cela! monsieur le délégué. Dites-moi seulement ceci: +désormais, quand j’aurai appris quelque nouvelle, devrai-je en apporter +la primeur chez Hansegel ou chez vous? Comment! vous hésitez encore? +Toujours des scrupules de loyauté! Mais, je ne suis, moi, qu’un +instrument, je suis le téléphone de la foule, je transmets au maître qui +me loue... + +--Cela suffit, monsieur, dit Samuel, vous reviendrez demain soir me +renseigner sur ce qui se dit en ville, car on y parlera sans doute +beaucoup. Combien vous dois-je? + +Il était écrit que, jusqu’au bout du colloque, ce génial cabotin +trouverait à chaque opportunité le mot de la situation. Il sut, à ce +moment, faire la plus belle sortie du monde: + +--Non, monsieur le délégué, pas d’argent; je n’étais pas dans l’exercice +de mon métier; demain, oui, je serai votre policier que vous paierez; +aujourd’hui, je suis votre obscur admirateur; je vous ai rendu service, +je suis tout récompensé. Excusez-moi, j’ai si peu l’occasion d’être +désintéressé! + +A cette superbe phrase, il perdit environ le quart des appointements +secrets qu’il touchait chaque mois au service du duc de Hansegel, mais +il y gagna de laisser Wartz sous une impression trouble à son sujet: une +impression mitigée de défiance, d’admiration et de pitié. + +Quand la porte du cabinet se fut refermée sur l’agent politique, qu’on +entendit son pas se perdre sur la neige craquelante du jardin, et qu’il +eut franchi la grille ouverte sur la grande rue du faubourg, Samuel vint +retomber à son bureau, le front dans la main, absorbé et comme anéanti. +Et, tout à coup, à son teint bilieux, le sang se mit à monter si vif, +qu’il rougit: il rougit aux pommettes, au front, comme les femmes. Il +avait honte. C’était la première fois que, dans sa vie, se mêlait à +l’honorabilité extérieure quelque chose d’inavoué, ce qu’avec un sens de +mépris on appelle «les dessous» des existences publiques. Jusqu’alors, +il n’avait jamais manqué de se conformer dans le secret de sa conscience +à l’idéal d’irréprochable dignité dont il faisait profession. Mais +c’était fini de ce matin-là, les jours de rêve où il avait servi son +idée dans un culte si pur, si délicieux. La période de l’action +commençait; la fatalité le prenait et l’armait de fougue, d’énergie, et +surtout, triste mystère! du désir féroce des luttes. On n’a jamais vu +qu’un soldat fût un moraliste. Le mouvement national politique qui avait +pétri son âme lui créait, à l’heure voulue, la sereine et monstrueuse +implacabilité du conquérant. Désormais, quand une à une se dresseraient, +en obstacles devant son œuvre, les sensibilités de sa conscience, il +sabrerait tout, fatalement. + +Madeleine entra, fraîche coiffée, en tunique du matin, des dentelles au +col et aux bras, l’ossature frêle du visage toute mangée par ses longs +yeux tendres, comme on en peint aux femmes de théâtre. + +--Quoi de nouveau, Sam? + +Elle avait reconnu Auburger au passage, tout à l’heure. + +--Rien de nouveau, fit le mari sans hésiter devant le mensonge. + +Elle s’en fut attiser le feu: + +--J’ai grondé Hannah ce matin; j’en ai du remords; vraiment cette petite +fille nous sert bien, mais--est-ce que j’ai mauvais cœur, Samuel?--cela +m’irrite de voir sa tristesse et ses larmes continuelles. Qu’a-t-elle, +en somme? Pourquoi pleurer toujours? + +D’un coup de la pincette, elle fit deux éclats de la bûche et tout +flamba. + +--Elle mène chez nous la vie la plus heureuse qui soit. Ce qu’elle fait +ici m’amuserait extrêmement. A dix-sept ans, ce n’est pas naturel d’être +si peu gaie. Je n’aime pas les pleurnicheurs; leur silence a toujours +l’air de vous reprocher votre rire. Tu me trouves méchante, dis? Je sais +bien que la pauvre petite avait rêvé autre chose; mais crois-tu qu’elle +eût été plus heureuse d’enseigner l’alphabet aux petits enfants, dans +une école perdue, au pays des mines? + +C’était de là que venait Hannah, du pays des mines où l’on avait cultivé +son intelligence pour en faire une future maîtresse d’école, jusqu’au +jour où sa santé délicate ayant brisé les beaux projets, elle avait dû +rentrer par violence dans la condition subalterne de sa naissance. C’est +ainsi qu’elle faisait chez les Wartz office de femme de chambre, +l’esprit plein d’une foule de choses dont on était à cent lieues de la +croire occupée. + +A la minute même, elle ouvrit la porte, cachant dans la pénombre du +vestibule ses yeux rougis, sous prétexte de laisser passer le docteur. + +--Monsieur Saltzen! cria Madeleine. + +Le vieil ami arrivait en effet, ignorant et confiant, son pardessus ôté, +pimpant comme un jeune homme dans son veston court, et si content du +tour qu’il jouait au petit ménage! + +--Si vous saviez! mon cuisinier a brûlé le rôti; j’abhorre cela; je +viens donc m’inviter à déjeuner chez vous. Êtes-vous bien fâchés? + +--Votre cuisinier a du génie, dit étourdiment Madeleine, il sait brûler +les rôtis à point. + +--Merci, monsieur Saltzen, fit Samuel fort sincèrement. + +Il se sentait très aimé, presque comme un fils, par ce vieux garçon +sentimental, et là, dans l’instant même, comme le docteur entrait et le +regardait, il avait eu l’impression très vive de cette affection qui le +tourmentait d’un rien de remords. Et pourtant il ne pouvait se retenir +de l’observer, d’espionner jusque dans son cœur. Il le vit aller prendre +sa place au feu, près de la jeune femme, tendre ses bottines à la +chaleur, la tête au dossier du fauteuil, les mains croisées, silencieux +un moment comme un homme qu’inonde un bien-être soudain. Puis Madeleine +causa du bal, et le docteur, léger et rieur comme toujours, esquissait +de ses mots d’esprit les silhouettes entrevues: le ministre de +l’Intérieur au physique grotesque, une foule de délégués de la province, +et Nathée qu’il ne nommait pas, mais qu’il figurait en simulant de sa +longue main maigre un bonhomme, comme on en fait aux enfants, un +bonhomme agité de courbettes et de saluts automatiques. Et les paupières +de Saltzen, tout son visage, se ridaient de spirituelle ironie. + +Autrefois, Samuel eût renvoyé Madeleine pour se décharger dans l’âme de +son vieux collègue de tout ce qui l’oppressait depuis une heure, mais il +n’était plus tout à fait le même être qu’autrefois. Ce qui le rendait si +froid et si fermé devant l’une des personnes qu’il estimait le plus au +monde, ce n’était pas seulement la rancune née de leur rivalité +sentimentale. Il était devenu inconsciemment défiant, et une force +intérieure nouvelle le rendait libre de dédaigner les collaborations +étrangères. Il méditait quelque chose de très hardi à quoi il +n’associerait aucun de ses amis. + +Madeleine demanda tout à coup: + +--Avez-vous vu Hannah? + +Cette jeune domestique était, pour son âme de maîtresse de maison, un +sujet de scrupules continuels. Elle se reprochait de n’apprécier pas +assez son service, sa vertu même, de s’agacer à sa vue sans compatir au +chagrin délicat qui la minait. Cette animosité de deux jeunes femmes, si +dissemblables de naissance et de nature, rivées l’une à l’autre par la +commune vie d’intérieur, est quelque chose de très fréquent. Mais +Samuel, avec sa belle poétique républicaine et ses idées générales, +n’entendait rien à ces subtilités, tandis que l’oncle Wilhelm était fait +pour écouter ces menues histoires de femmes; il y prenait plaisir, il +eût éprouvé, au besoin, ces minuscules passions féminines. Madeleine, +pour ces problèmes de conscience, aimait cent fois mieux se confier à +lui qu’à son mari. + +--J’ai été un peu vive avec elle, ce matin, monsieur Saltzen, je l’ai +fait pleurer. + +--Comment donc vous y êtes-vous prise, madame? + +Madeleine regardait Wartz comme pour dire: «Vois si je suis peu +coquette! je vais dévoiler toute ma méchanceté.» Puis dévorée de ce +besoin de confession, elle raconta tout. + +--Voilà; elle m’aidait à m’habiller, muette comme toujours; et chaque +fois qu’elle s’écartait de moi, c’étaient les mêmes soupirs de +tristesse. Si vous saviez, docteur, comme c’est irritant! J’aimerais +mieux l’impertinence d’une servante que ces gestes las, ces silences +navrés, qui me disent très carrément: «Madame me martyrise, madame me +fait mourir de chagrin!» Est-ce ma faute, à moi, dites, docteur, si +cette petite a manqué sa vie? Je l’entoure de soins et d’égards, rien +n’y fait, au contraire. Tout à coup, je n’ai pu me retenir, je me suis +écriée: «Hannah, taisez-vous; si vous voulez pleurer, allez dans votre +chambre, et laissez-moi m’habiller seule.» Alors, elle a éclaté en +sanglots. «On ne soupçonne pas ce que je souffre, m’a-t-elle dit; mon +esprit, mon pauvre esprit! le sentir oublier tout comme cela! Je ne sais +plus une date de mon Histoire, et, quand monsieur parle d’une ville, à +table, je ne saurais plus dire sur quel cours d’eau elle se trouve.» +C’était bien mal, docteur, mais la voir effondrée sur un tabouret, les +poings sur les yeux, toute convulsée, pour avoir senti la chronologie +s’évanouir dans son esprit, c’était trop; j’ai souri... + +Saltzen redevint grave. + +--Votre Hannah est une enfant, mais vous en êtes une autre. Moi, je ne +ris pas; l’histoire que vous me contez là est trop navrante; c’est un +petit drame qui s’est passé ce matin dans votre chambre, madame, et +d’autant plus triste que le décor en était plus joyeux, plus joli. Cette +petite plébéienne a raison; vous ne soupçonniez pas, là-haut, dans votre +sanctuaire de jeune femme épanouie selon tous ses désirs intellectuels, +le brisement de ce pauvre cerveau. Vous raillez les dates, la +nomenclature, et tout ce côté littéral et inerte, qui est la charpente +de l’enseignement, parce que, créature plus complète, vous avez pris +dans l’étude justement le contraire: l’esprit et cet affinement secret +qui en est la mystérieuse résultante. Mais l’enfant du peuple n’a vu que +le prestige de ces noms ignorés par ceux de sa classe; elle a mis son +ambition de supériorité dans la possession de la lettre: elle a, des +années durant, forcé au labeur sa seule mémoire. Maintenant que sa vie +désorientée est retombée dans le travail manuel, et que la mémoire +s’assombrit, rien ne reste, qu’un vide moral. Ah! Wartz, quand je vous +vois élaborer la loi nouvelle qui peuplera la Poméranie d’une foule de +petites Hannahs douloureuses, je me demande si nous agissons vraiment en +amis de ces pauvres gens dont nous allons révolutionner l’état mental! +Leur enfance sera enrégimentée par l’école, leur enfance seulement, vous +entendez, l’âge où l’on creuse les âmes, mais où on ne les remplit pas! +Ils auront appris dans ces leçons incomplètes les inquiètes curiosités, +les vues plus profondes, des sensibilités inconnues, des facultés de +souffrance nouvelles, mais point la philosophie ou la force sereine. Je +pense aux artisans illettrés, si paisibles, si dégagés de tout ce qu’ils +ignorent. Je crains que vous ne nous fassiez une plèbe triste. + +Wartz allait protester, mais la porte s’ouvrit. Hannah parut: + +--Madame est servie. + +Dans la salle à manger, on ne pouvait plus causer librement; la jeune +servante y était retenue par son service. C’était une figure fine et +charmante, qu’ennoblissait encore, aux yeux des deux hommes, cette sorte +de rôle symbolique qu’elle incarnait. Avec son chagrin, elle était pour +Saltzen le type de l’artisane de demain, lucide et mélancolique, ayant +payé de sa gaieté perdue le triomphe de la démocratie. Samuel voyait en +elle l’idéal de la fille du peuple dignifiée; il jouissait déjà de sa +grâce délicate, comme s’il avait eu dès maintenant devant lui ces +imaginaires plébéiennes futures, dont il serait l’artiste et le +créateur. + +Dans sa robe noire, serrée au dos, qui faisait saillir les omoplates, +Hannah tournait autour de la table, d’un pas glissé et assourdi par des +pantoufles de laine. Tous trois la suivaient de regards furtifs; ils +surveillaient leur conversation, leurs mots, se rappelant soudain à quel +point elle les comprenait. Samuel restait d’ailleurs taciturne; il +semblait penser beaucoup. Parfois, en levant les yeux, il surprenait le +regard pâle de la petite servante posé sur lui. + + + + +III + +LA LOI WARTZ + + +Cinq heures sonnaient le même soir, quand Wartz sortit. Il n’avait pas +suivi le docteur à la séance de l’après-midi à la Délégation. + +--J’ai à faire, avait-il dit; et cependant il était resté trois heures +dans son cabinet sans toucher une plume ni un livre. + +Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé, il avait la mine +défaite, et dans son visage bilieux, ses yeux bleus, plus clairs, +possédaient un magnétisme indéfinissable. + +Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait; au dehors, on +voyait l’eau courante des ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit +le visage dans la fourrure du pardessus; le bord du chapeau cachait +presque son regard, mais des passants se retournaient machinalement vers +lui quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière avait frappé leur +rétine. + +Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au quai, et comme il +débouchait là, devant le fleuve, une Oldsburg grise, teintée par le +soleil couchant, s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir les +découpures fines de ses silhouettes: le clocher pointu de +Sainte-Gelburge, les tours gothiques de Saint-Wenceslas, la flèche en +fonte noire de la cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était plus +guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré du soir. + +Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai, comme un rideau tendu, +la façade des maisons, suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve +dessinait; puis derrière, s’élevait en moutonnant jusqu’à l’amphithéâtre +des collines, au fond, la mer des toits. Çà et là, des rues en pente +douce trouaient la ville; il y coulait, avec le fracas des voitures, le +grouillement des piétons, le flot de la vie urbaine. Des lumières +naissaient une à une, allumées aux vitres des façades, accusant le +mystère des maisons, des maisons closes par milliers sur tant d’êtres, +sur tant d’âmes, tant de passions! + +Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité, l’harmonie des +choses faisait la ville, c’est-à-dire Oldsburg vivante et unique, celle +qui paraissait, dans cette volupté du crépuscule, si attirante au jeune +meneur qui venait à elle. Être des centaines de mille âmes, vivre devant +les mêmes aspects de la nature, subir les mêmes intempéries, frémir aux +mêmes impressions, connaître les mêmes secrets locaux, s’attacher à de +quotidiens intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se haïssant +parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont cette âme-là. C’était l’âme +d’Oldsburg qui troublait ce soir Samuel comme l’eût fait une créature. +Il regarda les rues assombries, la poésie des silhouettes, les maisons +innombrables derrière lesquelles vivaient, souffraient et pensaient, +bons ou méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres: tout le troupeau +de ceux dont il faut guider la vie sociale; et il proféra ce souhait de +passion: + +--Tout cela à moi! + +Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient poser sans poids à +fleur de glace. En aval se dressait la mâture des bateaux marchands. +C’était le port de commerce où les glaçons blancs, comme de gros +cristaux, bloquaient les coques de navires. Wartz avait froid. Mais ce +n’était point ce froid normal qui vient des éléments extérieurs; il +sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de qui le cerveau en +travail accapare toute la vie, laissant transi et misérable le reste du +corps. Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris quelquefois par +la singularité de ses yeux, mais ne soupçonnant pas que ce passant +inconnu portât sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de la +révolution prochaine. + +Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux Juifs; et le palais +royal, le palais-dentelle, avec son architecture à jour, surgit devant +lui. Tout de suite, tant était puissante l’idée seule de cette femme, il +imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements du second étage, +la Reine traînant ses robes noires de veuve à travers ses chambres. Elle +sortait rarement, ayant muré sa vie secrète dans ce palais, pour y +jouer, enveloppée d’une austérité magnifique, son rôle de chef d’État. +Mais Samuel secoua vite cette imagination, et par la porte ouverte sur +le couloir, il pénétra dans l’aile gauche du monument qui était réservée +à la représentation nationale. + +La séance de la Délégation était terminée depuis un certain temps. Dans +l’escalier, il rencontra encore plusieurs collègues attardés; il donna, +au passage, quelques poignées de main. Braun se trouva là comme exprès +pour lui poser la question fâcheuse: + +--Quoi de nouveau, Wartz? + +Il répondit: + +--Rien! + +Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer au président. + +--Mais que diable manigancez-vous, hein! Wartz? + +Il se retourna; le délégué Saltzen était derrière lui, le pardessus au +bras, cérémonieux dans la longue redingote flottante qui était, pour sa +rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement. Sous son lorgnon, ses +yeux gris que Madeleine comparait à de l’eau de mer lançaient de +l’ironie, de la surprise, et cette indulgence d’un homme âgé pour un +jeune, que Samuel sentait si bien. + +--Ce que je manigance? répétait Wartz, le sourcil froncé sur +l’expression bigle, dure et songeuse, de ses prunelles. + +--Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis la séance +d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à cette heure, cherchant un +conciliabule avec Nathée! + +Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil ami si confiant, mais +quand même il mentit: + +--C’est pour une affaire personnelle, monsieur Saltzen. + +Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire, il laissa l’oncle +Wilhelm, et s’enfonça dans la profondeur du vestibule, confus de sa +brutalité, mais sentant que son heure était venue, et que les délicates +entraves du cœur ne comptaient plus. + +Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil long qui enserrait mal +son grand corps. Il avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau de +bête jetée en châle sur ses épaules laissait briller le plastron blanc +de la chemise. Il dit, la voix éraillée: + +--Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance m’a brisé; je vous fais +mille excuses de vous recevoir de la sorte, mais je vous jure qu’à tout +autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité, je crois que demain je +devrai me faire remplacer. + +--Pas demain, monsieur le président, la Délégation aura besoin de vous. +Vous ferez un effort, mais vous serez là. Eh! ce n’est pas le jour de +déserter! + +--Demain? Qu’est-ce donc demain? demanda Nathée indolemment. + +--Demain, répliqua Wartz avec son accentuation douce de Poméranien du +nord, demain je présente mon projet de loi à la Délégation. + +Nathée le regardait comme on regarde un petit garçon qui commet une +gaminerie. + +--Vous plaisantez! + +--Je ne plaisante pas. + +--Vous plaisantez, monsieur Wartz? + +Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du président. + +--Si peu, que voilà, pour la régularité des choses, ma demande +d’interpellation. La tribune est à moi comme à mes collègues, rien ne +saurait m’empêcher d’y monter demain. + +--Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos amis, tous ceux du Comité +ont accepté cette manœuvre? + +Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien là le système +ordinaire; on le plaçait sous la responsabilité de ses amis, on ne lui +conservait aucune liberté d’action; ils étaient tous ensemble le groupe +qui marche d’un bloc, le groupe où se noyait sa personnalité, et, dès +qu’il s’en détachait, on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du +parti. + +--Je ne suis pas l’homme du Comité, ni l’homme de mes amis, mais celui +de la République. Je sais ce que je dois faire, seul. + +--Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise humeur, je les ai vus tantôt, +et rien chez eux n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque +chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz, je vous supplie d’agir +avec prudence. Songez à ce qui va se passer demain; ce sera un désarroi +général; tout le parti républicain, désorienté, ne saura lui-même que +faire. Vous avez vu, de vos yeux, quelle laborieuse entente il faut +organiser avant de mettre en avant, au Parlement, une affaire de quelque +importance, et voilà que du jour au lendemain, sans que nul soit prêt, +sans avoir peut-être même pressenti le parti adverse, vous décidez de +présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire au pays, une loi capable de +bouleverser la société. Mais ce sera une séance folle, monsieur Wartz! +On ne s’y entendra plus; je vois d’ici le désordre. Vous oubliez que +nous sommes en spectacle à la Presse, et que la Presse le dira au monde! + +L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui savait, pour en avoir +savouré l’amertume, la gamme des intonations qu’un homme arrivé peut +prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le sentiment du président +sous ses paroles. Il n’était qu’un obscur délégué de qui personne +n’avait jamais parlé; la Délégation ne connaissait de lui que sa +présence silencieuse; il était même secrètement si timide, qu’il +tremblait encore d’avoir eu à engager ce colloque décisif. La défiance +de ce baron de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la mode, et qui +joignait à son titre de président du Parlement celui du plus grand +mondain d’Oldsburg ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de son +infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les bras de la grande Mère +Républicaine comme dans ceux d’une bonne déesse toute justice et toute +consolation, lui rendit sa force et le nerf de la lutte. + +--Monsieur le président, vous êtes dans votre rôle en défendant le bon +ordre des séances; vous soignez la tranquillité de la Délégation, et +rien ne vous tient plus au cœur que la mansuétude de nos relations. Mais +moi, je vois dans la représentation nationale autre chose qu’un salon. +C’est la grande arène, et si demain il y a combat, tant mieux! ce sera +jour de fête. + +--Pour qui, monsieur? demanda Nathée. + +--Pas pour ce symbole, certes, monsieur le président, reprit Wartz en +montrant sur la cheminée un marbre blanc, qui était le buste de Béatrix. + +Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien levé dans ce geste +non voulu, sur la blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé dans sa +fourrure, sous les capitons douillets du fauteuil, sentit un certain +froid désagréable lui courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait +un peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne. Il eut une +vision de violences, d’horreurs révolutionnaires, de mille choses +atroces dont il détestait la seule imagination, en même temps que, grand +dilettante des femmes, il s’offensa pour celle-ci, qui était comme +l’essence de toute élégance et de toute finesse. + +Entre les deux globes lumineux des lampes, sur la cheminée, se dressait +l’image de la mystérieuse femme à qui la demi-opacité blanche du marbre +donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient la vérité de ses +traits toujours furtivement aperçus, le modelé de la gorge et du col, la +rondeur du menton, le style si troublant du profil dynastique dont les +effigies monétaires avaient pénétré le peuple, et qui, rappelant toute +l’ascendance des rois, l’histoire des siècles passés, était devenu comme +une chose nationale. + +Ce fut le mondain qui parla. + +--Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus vénérable du monde; non pas +pour un politicien, mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un, mais +l’autre, veuillez vous en souvenir. + +--C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein vous avait tant plu! +ricana Wartz. + +Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le mot de Samuel était +juste; cet homme de bon ton eut mille fois préféré les discours +académiques de Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur qui +désordonnerait tout. Et, en effet, sachant confidentiellement à quelle +loi travaillait Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de +l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti libéral, neutre +et terne comme lui, se saisir d’une affaire que les mains républicaines +auraient rendue si formidable. + +--Ma fonction ne consiste pas à approuver les projets de loi, monsieur +le Délégué, mais à les recevoir, quel qu’en soit l’esprit. + +--Je ne vous en demande pas davantage, bien désolé, monsieur le +président, si demain vous avez quelque peine à cause de moi. + + * * * * * + +A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait si fort entre les +deux hommes qui représentaient les partis en lutte, à tel point que leur +discussion était le prélude du grand conflit de demain, à cette minute +même, le docteur Saltzen sonnait chez madame Wartz. + +Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une presque heureuse mélancolie +d’automne, partageant sa vie entre quelques livres de science, un peu +d’action politique, et la délicieuse amitié de cette petite Madeleine +Wartz qu’il allait voir souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour. +Certains matins, quand le soleil était entré trop à flots dans sa +chambre, ou bien qu’il roulait au ciel de gros nuages chauds, venus du +Sud, avec le vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou bien qu’il +était resté à regarder fumer la houille de son feu une heure ou deux, +sans entendre sonner la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait +tout à coup. Alors, il réagissait: «Non, non, pas aujourd’hui.» Et ces +jours-là, à la Délégation, un coup de brosse conquérant donné dans ses +cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque chose de coquet +dans la pose du lorgnon, on était sûr de le voir, pour un rien, +escalader la tribune, nerveux comme à trente ans, et faire vibrer de +plaisir toutes les belles dames des loges, par les mots de son vieil +esprit d’autrefois. + +Mais, ce soir, il s’était permis cette visite; il venait, inconsciemment +attiré par Madeleine, c’est vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz +dont il voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout à coup lui +échapper cette nature qu’il aimait à guider, sans en avoir encore +soupçonné le génie. Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de le +trouver si taciturne. + +--Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée, que je suis +souffrante, que je ne puis le recevoir. + +Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce qu’il jugeait un simple +caprice de femme. Il lui fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un +entretien de quelques minutes, mais urgent. + +Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas un peu du péché d’aller +s’entretenir seule avec cet homme qui l’aimait? et justement dans ce +déshabillé d’intérieur: une robe un peu extravagante, de la soie jaune +qui la faisait voir, surtout à la lumière, si blanche, si fraîche? Et +puis cette visite ne déplairait-elle pas à Samuel? + +Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm, la gaieté et l’aisance lui +revinrent. Il savait si joliment porter, en le cachant, son sentiment +pour elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne ne subsistait +plus entre eux. + +--Eh bien! que se passe-t-il donc pour ce pauvre Samuel? disait-il, je +le trouve tout changé. Imaginez qu’il est actuellement en conférence +avec le président de Nathée. Le saviez-vous? + +--Il me cache tout ce qui est politique, dit Madeleine. L’individu que +vous lui avez présenté, l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce +matin. Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a encore là +quelque chose de secret. + +--Auburger? cria Saltzen. + +--Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam; j’en veux à cet homme, docteur. + +Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude du vieil ami à la +sienne pour mieux envelopper son jeune mari. Cela innocentait +décisivement leur amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui +était entre eux comme un lien d’entente presque sacré, se confier +librement au bon Saltzen dont elle appréciait tant la délicatesse. + +--Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas avec moi tous ces soucis +qui l’attristent? Vous parle-t-il de moi quelquefois? Vous dit-il que je +suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait pas livrer un +secret? + +--Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui rendit humides ses yeux +flétris; il parle de vous à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est +beaucoup plus éloquent parfois; mais je sais que vous êtes pour lui la +reine de toutes les vertus. + +--Mon pauvre Sam! continua Madeleine, le regard perdu dans l’invisible; +je l’aime bien aussi, mon Dieu! Il faut tant l’aimer pour lui faire +oublier sa jeunesse triste! Il a bien souffert; je voudrais qu’il n’ait +que des joies, maintenant; son bonheur est mon seul but. +Malheureusement, entre nous l’échange n’est pas égal; je lui ai donné +tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois bien, que la moitié du sien. +Si vous saviez ce que je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées +terribles dans l’autre part qui m’est fermée! Il est bon, il est dévoué +à l’excès; mais comme il s’absorbe dans son rêve politique! Je suis +jalouse de sa République, voyez-vous, comme d’une maîtresse qu’il aurait +eue autrefois et qui lui causerait encore des chagrins dont je ne +saurais le consoler. + +Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil ami chercha une +réponse. + +--Il faut prendre au sérieux votre rôle de femme d’un grand homme. Ils +sont tous les mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais c’est mauvais +cela. Une compagne comme vous, qui êtes si adorée, peut guérir cette +consomption-là. Je la connais, allez! Croyez-vous que votre mari soit +fort loquace avec nous, ses collaborateurs? Croyez-vous même que nous +connaissions la vraie force de son sentiment politique, sur lequel il +est muet, mais que je sens, moi, passionné et tyrannique? De simples +amis comme nous devons respecter ses silences; vous qui avez tous les +droits, gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui ses secrets; +c’est un poison pour un homme de son âge. + +Voilà qu’il devenait maintenant le médecin moral de ce ménage +d’amoureux; ce n’était pas très gai, mais son vieux cœur honnête y +trouvait encore presque du plaisir. La vie lui avait appris bien des +choses; surtout, elle l’avait amené par des chemins assez pénibles à +cette manière délicate d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour +de vingt ans; c’était davantage. + +--Je connais son tempérament. Physiquement, cette vie repliée et +concentrée le tue; amenez-le à tout vous dire, tout; confessez-le +gentiment; et quand il aura pris l’habitude de partager avec vous les +soucis professionnels, vous verrez qu’il ne sera plus sombre ni ennuyé, +car, au fond, vous savez, pour lui la politique auprès de vous compte +bien peu. + +--Croyez-vous? dit Madeleine incrédule; je me demande parfois... Oui, +monsieur Saltzen, cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me +l’arrache si souvent, que je me suis posé la question: s’il devait +sacrifier l’une de ces deux puissantes affections à l’autre, la mienne +ou son fanatisme politique, ce serait... ce serait moi qui souffrirais. + +Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues paupières un peu +bridées, comme en un pli de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé +une minute, il ne sut que dire, songeant à tout autre chose qu’à Samuel. +Puis il la consola, la rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce +besoin soudain de confidence venait bien moins d’une crainte véritable, +que d’une impulsion d’intimité vers le docteur. Elle n’aurait point +parlé de cette manière à son père, le journaliste Franz Furth, trop +ignorant des subtilités sentimentales pour la comprendre. Elle n’avait +plus de mère, et son mari l’avait toujours un peu intimidée; tandis +qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec elle. + +Moralement, leurs âmes étaient de niveau; rien que de s’aborder, elles +fusionnaient ensemble. Ce qui les séparait souvent, c’était cet amour +inexprimé du vieil homme pour elle, mais, en sa présence, elle oubliait +à demi le danger; ou bien elle ne songeait plus qu’à la douceur de cette +affection, en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était bon de se +retrouver dans la pensée de Samuel qui sanctifiait tout! + + * * * * * + +Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé par cette querelle avec +Nathée, qui avait aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les +trouva tous deux attardés à causer dans le petit salon d’en bas. Leurs +visages s’éclairèrent à sa vue; mais lui restait ombrageux. Il n’avait +plus cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui: «Ce brave +garçon de Samuel Wartz.» + +Le docteur commença: + +--Mon cher Wartz, nous causions de vous. Écoutez votre femme, ne +dédaignez pas ses conseils; c’est en qualité de médecin que je parle; +elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser mon autorité médicale, +n’est-ce pas? + +--Qu’est-ce qu’il y a? fit-il avec une surprise un peu maussade, suis-je +malade? + +--Vous avez ce soir de la température, reprit Saltzen en riant, et vos +nerfs ne vont pas. + +--Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui posant deux doigts sur +les tempes. + +Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète, qu’ils se +liguaient tous deux pour la lui arracher, et cela le raidit davantage +contre tout abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à quel point +l’esprit de lutte l’avait dominé: + +--On ne va pas à la guerre sans recevoir de blessures. + +--Vous voyez bien qu’il souffre! s’écria Madeleine. + +Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon trop heureux, qui +connaissait à la fois la possession de tous les bonheurs, lui semblait +par trop ironique. «Et moi?--pensait-il;--elle n’y a pas songé, la +cruelle petite fille, quand elle caressait, à mes yeux, le front de son +mari, pour un peu de migraine d’ambition qui le tourmente!» + +--Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils furent seuls, j’ai +besoin de toute ma nuit et de mon esprit libre. + +La jeune femme lui voyait des yeux pleins de reproches: comme elle le +redoutait tant, la visite du docteur lui avait déplu; mais il n’en dit +pas un mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant son repas, +toute seule, très tristement devant Hannah qui la servait, elle se +rappela les mots qu’elle avait dits à Saltzen; elle les pesait tous, les +retournait dans son esprit, recherchait quelles déductions alambiquées +le vieil amoureux aurait pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien +avait été trop familier, qu’elle y avait trop montré le défaut de +l’amour de Samuel, cet amour si violent, si orageux, qui cachait des +lacunes, et qui restait si différent du sentiment de Saltzen!... + + * * * * * + +Pour Samuel, ce fut la grande nuit. + +Il avait dit, l’autre soir: «Dans six semaines, je serai prêt.» Et voilà +que le travail prévu de tous ces jours devait s’accomplir en une nuit. +Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé; mais sa loyauté foncière +soulevait maintenant en lui des doutes, des craintes, des incertitudes; +il avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La figure désolée +d’Hannah était sans cesse devant lui, et il se répétait les paroles du +docteur: «J’ai peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste.» Pauvre +petite Hannah! aurait-elle tant pleuré si elle avait été la servante +vulgaire et ignorante que sa naissance eût dû faire d’elle? Et il +voyait, dans l’avenir, des centaines et des milliers de filles du peuple +tendre les bras vers lui, retenant dans leurs yeux des larmes qu’il +consentait en ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture populaire, +le créateur de ces êtres troublés dont sa loi, ne pouvant faire des +hommes cultivés et instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et +reculé les horizons. + +Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire, ne pouvant guérir la +misère, il l’approfondissait encore. Dans les siècles à venir, son nom +comparaîtrait devant les générations, et les penseurs de demain, devant +toutes les tristesses sociales, diraient âprement: «Voilà les fruits de +la loi Wartz!» + +Les heures se succédaient aux horloges de la maison silencieuse. Il +avait entendu s’éteindre un à un les bruits ménagers, et là-haut, dans +sa chambre, les pas de sa chérie qui devait être maintenant endormie. +Soudain la porte de son cabinet s’ouvrit, et Hannah entra, avec un +guéridon chargé de victuailles. + +Elle disait: + +--J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille toute la nuit; +voici quelques provisions: ce sont des choses légères qui n’empêcheront +pas monsieur de travailler du cerveau. + +--Merci, Hannah. + +Mais le guéridon posé à portée de la main du maître, de son pas glissé, +ouaté, un peu mystérieux, elle avait regagné la porte et disparu. + +Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon, de chocolat emplissait +la pièce. Avec un bien-être sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger, il +allait manger! Le corps a de ces revanches sur l’esprit excédé, et, dans +une joie friande, il but le bouillon avec un verre de vin vieux. + +Pourquoi était-il différent, à cette minute, et comme moins seul que +tout à l’heure, dégagé de la sinistre amertume où il s’enlizait? A peine +cette jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant seulement +touché de son attention. La pièce silencieuse semblait avoir gardé le +rayonnement de quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude +discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité qui passent. Et par +contraste, il se rappela la domesticité du château d’Orbach, sur +laquelle il avait dû souvent exercer de la surveillance: les valets +plats et cyniques, les servantes rustaudes et flatteuses, tous marqués +de l’empreinte servile, joignant à la malpropreté extérieure celle des +vices, triviaux en tous leurs gestes comme en toutes leurs pensées. + +«Oh! cette fine, cette délicate Hannah!» pensa-t-il dans une sensation +soudaine de délivrance. + +Ce fut une révélation. La petite servante à la culture secrète était le +symbole d’une étape douloureuse dans la progression de la masse humaine. +Mais dans ce type transitoire entre la rusticité passée et l’âge des +mentalités plus affermies, fleurissaient déjà glorieusement les vertus +exquises de la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine +qu’étouffaient les regrets d’une autre vie, elle connaissait, dans son +humble service, les plaisirs intelligents de bien faire, de comprendre +mille choses, de s’associer par un regard, par un mot, à la vie de ses +maîtres, comme tout à l’heure, quand elle avait parlé, avec un air +complice et entendu, du «travail cérébral de monsieur». + +--Elles souffriront peut-être, mais elles seront meilleures! s’écria +Wartz illuminé d’une conception nouvelle. + +Et que serait-ce, quand deux ou trois générations, de plus en plus +affinées, seraient issues de ce sang plébéien que la cérébralité +travaillait déjà comme une énergie épurante? Et il voyait s’établir une +progression morale lente et secrète, d’âge en âge, comme une marche à +l’épanouissement magnifique de la masse populaire, jusqu’au jour où, +l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans désordre entre les +métiers manuels et les cerveaux pensants. + +Alors, sans pouvoir retenir des larmes que l’épuisement nerveux lui +arrachait, d’une écriture pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une +seule fois la plume, ayant devant les yeux la vision de cette République +vers laquelle il marchait toujours, sans souci de ce que son pied +foulait dans la course, il écrivit son discours du lendemain. + + + + +IV + +LA SÉANCE + + +On entendait le piétinement des délégués qui gagnaient leurs bancs. Des +groupes se formaient dans l’hémicycle; le murmure des chuchotements +s’enflait, et lentement la salle continuait à s’emplir. Une horloge +minuscule, placée au-dessus de la porte des couloirs, marquait deux +heures moins dix. A pas de loup, sans être vu, arriva M. de Nathée, le +président; avec son élégance discrète, il gravit les marches; soudain, +on l’aperçut à son fauteuil, de sa longue main blanche mettant en ordre +des papiers. Plusieurs délégués se retournèrent vers les tribunes qu’ils +lorgnèrent; elles se garnissaient de public, de femmes surtout, parmi +lesquelles ils reconnaissaient de jeunes et jolies habituées, de ces +amies inconnues pour lesquelles ils soignaient leurs discours. Mais +aujourd’hui, dans l’ombre d’une draperie rouge se dissimulait une +nouvelle venue, jeune, pâle et mystérieuse, vêtue de noir. Sa beauté +fine attira les regards, mais personne n’eût pu la nommer. + +Les bancs du centre s’étaient emplis les premiers. Il entre dans la +nature des partis modérés plus de ponctualité dans l’accomplissement de +leurs fonctions. Ils méprisent la politique d’à-coups: ce sont des +réguliers. + +Samuel Wartz prit sa place dans les bancs de la gauche sans être +remarqué. Rien ne l’avait jamais signalé à l’attention. On le +connaissait à peine. + +Peu à peu, la sourde rumeur des conversations s’était élevée avec +l’appoint des nouveaux arrivants. Le contingent habituel des délégués +était atteint. L’horloge marquait deux heures moins cinq, et dans la +grande Assemblée en pleine attente, des courants, des frémissements +anormaux commencèrent à courir. C’était une inquiétude bruissante partie +d’un point et qui se propageait jusqu’aux extrémités de la salle. Elle +se transforma en une clameur étouffée, quand, dans la tribune royale, la +porte du fond s’ouvrit et que des laquais du palais vinrent apprêter le +trône de la souveraine: un fauteuil aux chambranles dorés monté sur une +petite estrade en vieille tapisserie. + +C’était donc vrai? La Reine allait venir! Ce fut une stupeur. On savait +qu’en dehors de la séance mensuelle qu’elle devait présider, la +Constitution lui réservait le droit d’être présente à certains débats +importants ou critiques. Or, dans cette calme et heureuse monarchie, on +ne se rappelait pas l’avoir vue faire usage de ce droit inutile. La +soudaineté de son acte était troublante; une immense interrogation +montait de l’Assemblée avec le vacarme d’innombrables voix que rien ne +contenait plus. Et là-haut, M. de Nathée, n’ayant aucun mandat pour +imposer le calme avant l’ouverture de la séance, agitait en vain ses +belles et longues mains dans un geste apaisant. + +Soudain, le nom de Wartz fut jeté par quelqu’un comme une explication; +elle courut la salle et tous les yeux cherchèrent à son rang le jeune +député obscur de la gauche. Mais son seul aspect démentait le bruit +lancé, d’un coup monté par lui. + +L’air indifférent, il s’était accoudé à son pupitre, jouant avec sa +règle dont son ongle grattait la moulure, d’un bout à l’autre. C’était +bien le délégué anodin, celui dont le rôle consiste à faire nombre; on +s’était trompé. + +Personne ne soupçonna qu’à cette minute, sous cet extérieur glacial, +tout son être moral défaillait et qu’il n’existait pas pour lui d’autre +bruit parmi cette agitation de la salle, que celui de son sang battant +dans ses artères. La tribune où il allait monter, tout à l’heure, ne lui +apparaissait plus que dans un nuage. Quand la salle fut garnie à point, +et qu’il eut devant lui tous ces hommes dont il avait fait le rêve de +capter les volontés et de posséder les intelligences, il se dit en +lui-même: «J’y renonce.» Il sentait maintenant sa témérité, le danger +d’avoir échafaudé son acte d’aujourd’hui sur le hasard de la surprise. +Et ce doute de soi lui fut soudain si angoissant que des gouttes de +sueur lui perlèrent au front. + +--Wartz! dit doucement quelqu’un. + +Il leva les yeux; Saltzen était debout devant lui, comprenant tout à la +détresse révélatrice de son visage. + +--Wartz, que me dit-on... est-ce vrai? + +--C’est vrai, répéta-t-il, très morne. J’ai voulu jouer la grosse +partie. Je crois que j’ai été fou... je n’y vois plus clair... je ne +sais plus... + +Alors, celui qu’on avait écarté, celui à qui Samuel s’était dérobé comme +on se libère d’un importun fut pris soudain de compassion pour ce jeune +lutteur découragé. Il oublia ses griefs et sa fierté. + +--Dans les couloirs, tout à l’heure, on m’a conté votre affaire. Vous +vous êtes défié de nous, vous avez craint notre vieille sagesse, vous +vous êtes moqué de toute prudence et de toute expérience. Vous avez bien +fait. Votre foi sauvera tout. Nous aurions voulu, nous autres, jouer les +maîtres avec vous, parce que vous avez vingt-huit ans; mais le maître, +c’est vous! + +Il se grisait à son propre enthousiasme: il s’approcha de plus près de +Wartz et s’appuyant d’une main à son épaule: + +--Ah! Wartz! Wartz! qui aurait cru cela, que vous nous auriez tous menés +un jour? L’aurais-je cru moi-même, si confiant que je fusse en votre +étoile, jusqu’à cette idée formidable que vous avez eue de vous attaquer +tout seul à la Constitution! Tout seul, n’est-ce pas? Ah! vous êtes un +homme d’État. + +Samuel se sentait renaître; le docteur l’électrisait. + +--Oh! quelle séance, quelle séance! murmurait le vieux délégué. La Reine +sera là; elle vous a deviné, elle a voulu livrer le suprême combat. +C’est le Passé qui se défend contre l’Avenir! Dire qu’il va nous falloir +opter entre cette belle dame de légende et votre rude République! Tenez, +je la revois le jour du Sacre. Le grand manteau brodé d’or, aux dessous +d’hermine, s’épandait autour de sa personne gracile, la lourde couronne +dynastique écrasait son front délicat. Elle avait dix-huit ans, et ainsi +à genoux dans le chœur de la cathédrale, toute blanche sur le fond gris +des pierres, inondée de la clarté des cierges, avec des chasubles d’or +processionnant autour d’elle, c’était le moyen âge vivant, c’était toute +l’Histoire. Et c’est à une telle créature qu’il va falloir, quelque +jour, signifier l’exil, montrer la frontière, en la chassant de ce pays +où elle est enracinée comme un arbre à sa terre... Oui, il faudra faire +l’odieux geste, et je le ferai, et je voterai avec vous, parce que les +temps sont accomplis, et qu’il n’est tout de même plus séant de +demeurer, les huit millions de Poméraniens que nous sommes, sous la +férule d’une femme, et que nous souffrons de mille maux qu’elle +entretient sous son charme. Que voulez-vous, nous sommes mûrs pour la +République, et les systèmes d’État nouveaux sortent, non point du +vouloir de quelques-uns, mais des successives maturités nationales comme +la graine sort d’un fruit, naturellement... + +Wartz continuait de gratter du bout de l’ongle la moulure de sa règle, +comme un homme qui ne pense à rien. A ce moment, il se fit un grand +silence. On vit au fond de la tribune royale la portière rouge se +soulever; deux chambellans, deux gardes blancs, hallebarde au poing, +vinrent se ranger aux deux côtés, et la reine entra. + +Cette arrivée, alors qu’on ne soupçonnait rien d’alarmant et que la +Révolution fatale demeurait si lointaine et imprécise, fit courir dans +toute la salle un frisson tragique. Le public surtout, moins prévenu que +les Délégués, en conçut une impression de terreur. On dévorait des yeux +la souveraine pour lui arracher le secret de son acte, mais elle était +impénétrable. Très imposante dans sa robe de velours noir, avec son +ordinaire quiétude, elle promenait les yeux longuement, froidement sur +l’Assemblée. + +--La séance est ouverte, dit le président de Nathée dont la voix vibra +longtemps dans l’enceinte silencieuse. + +Wartz songea comme la veille: «C’est la grande arène.» Et surchauffé, +enfiévré par les paroles de Saltzen, il eut cette idée que comme dans +les scènes antiques, ils étaient, la Reine et lui, deux gladiateurs +qu’on mettait en présence devant l’amphithéâtre haletant. + +Béatrix se leva. Il y eut de lourdes minutes de silence. Sa main gantée +disposa quelques papiers sur le rebord de la tribune, et sa voix aimée, +que pas un Poméranien ne pouvait entendre sans émotion, sa voix triste +et chaude prononça: + +--Messieurs, l’ordre du jour de cette séance comporte la proposition, +faite par l’un de vous, d’un projet de loi dont la portée est immense. +Notre rôle n’est pas d’intervenir dans vos discussions de législateurs. +Mais il s’agit aujourd’hui d’une question si grave, que notre règne n’en +a pas rencontré de telles jusqu’ici. Et il nous a paru bon de vous +apporter cette collaboration si naturelle: la pensée de votre Reine. + +Pendant que la droite exaltée et frémissante applaudissait l’Idole, un +incident naissait autour de Wartz que ses collègues de la gauche, Braun +en tête, apostrophaient. C’était ceux qu’on appelait communément «le +Groupe». Indignés lorsque avait éclaté publiquement cette affirmation du +coup monté sans eux, leurs calculs, leurs ambitions déjoués, ils ne +trouvaient plus de mots assez virulents pour qualifier la trahison de +Wartz. On entendait Braun s’écrier: + +--Votre folie aura perdu la République. + +Mais, impassible, il supportait ce flot d’injures, sans qu’on pût savoir +si elles le paralysaient ou manquaient de l’atteindre. + +La Reine avait repris la parole; ce bruit de querelle couvrait sa voix. +On entendait seulement des lambeaux de phrases: «Instruction populaire +obligatoire... seulement spectateur de vos travaux... toutes réserves +faites sur notre pouvoir exécutif... sanction...» + +Le malheureux baron de Nathée, suppliant et agité, entendait ces mots +royaux et sacrés se perdre dans un bruit de dispute, et, devant une +semblable abomination, il perdait la tête. Les ministres s’agitaient; +celui de l’Intérieur surtout, pétulant et nerveux dans sa petite taille, +semblait ne pouvoir tenir en place; il regardait rageusement le +président dont l’autorité défaillait à un moment si critique. + +Mais une voix d’homme éclata: + +--Silence! je veux entendre. + +C’était Samuel Wartz qui, impérieux, s’était levé, et faisait taire +autour de lui les indignations et les colères. Ce fut comme un +enchantement; la rumeur s’éteignit. La voix douce de la Reine emplissait +seule le grand cénacle. Elle disait: + +--«... Mais nous voulons qu’avant de vous livrer à l’étude de cette loi +sur l’instruction obligatoire en Poméranie, vous connaissiez notre +sentiment sur un sujet si grave. Certes, le côté séduisant de ce projet +ne nous a pas échappé. L’idée de ce développement du peuple par +l’instruction est fort belle; c’est même, à notre sens, la plus belle +utopie d’un législateur. Mais à côté de ce monde des Idées, qui est +votre domaine, messieurs,--à vous de qui c’est la fonction d’émettre au +jour le jour, devant le Gouvernement qui vous écoute, les théories +émanant des fluctuations mentales du pays,--à côté de cette région +abstraite où vous planez, il y a la réalité de l’organisme national; et +c’est un champ d’expériences où ne réussissent pas toujours les systèmes +élaborés dans le vague de la spéculation. Vous avez le droit de vous +cantonner dans le rêve, mais ce droit n’appartient pas aux chefs d’État, +qui tiennent entre leurs mains ces grandes réalités si absolues: les +peuples. Et quelquefois, ce qui est vérité dans la pureté de vos belles +conceptions, devient erreur en se réalisant dans la vie pratique. Nous +craignons que la question actuelle ne soit dans ce cas. Nous avons +observé les États qui, avant nous, avaient tenté la grande aventure où +vous nous engagez; il ne nous a point paru qu’ils fussent plus parfaits, +plus forts, plus heureux, pour avoir créé dans la basse classe des +intelligences plus lucides, et répandu à profusion les bienfaits de +l’Instruction. Physiquement ils ont connu au contraire une dépression, +parce que l’esprit ne s’élève à un certain niveau qu’aux dépens de la +puissance matérielle, cette puissance brutale qui est la base de la +grandeur dans un pays. Socialement, ils n’ont pas acquis dans le sens +pacifiant ce qu’on espérait. Au contraire, les haines entre les classes +sont devenues plus violentes. Le serviteur s’est cru l’égal du maître, +le maître a méconnu son seigneur. Partout a régné un désordre +qu’ignorent les nations où, sans confusion, les graduations sociales +sont délimitées. Nous savons que nous heurtons ici un état d’esprit qui +se fait très violent dans notre pays, et qu’à beaucoup, aujourd’hui, +cette confusion morale des classes plaît au contraire. Mais +rappelez-vous qu’au blason de la Poméranie figurent un lion et une +colombe: un lion parce que nos aïeux ont été forts, une colombe parce +qu’ils ont été simples. Un état d’esprit est une chose transitoire sur +laquelle le législateur ne doit pas s’appuyer; mais ces emblèmes +éternels laissés dans l’histoire comme une empreinte par le génie même +d’une nation, voilà sur quoi doit être édifiée la loi. Or, la simplicité +n’est plus la vertu d’un peuple inquiet que mille soins divers occupent, +ni la force, celle des générations que le travail cérébral anémie. Que +dirait une mère si l’on s’emparait de son enfant, dont la complexion +frêle lui inspire des inquiétudes, pour l’épuiser et le ravager par des +études auxquelles il est impropre? Hélas! messieurs, qui est ici +l’enfant, et qui est la mère? Qui est plus enfant que ce peuple, +inconscient de l’austérité de sa vie, toujours rieur et satisfait, soit +qu’il reste le grand nourricier de la patrie avec les laboureurs, soit +qu’il arrache à la terre notre richesse nationale avec les mineurs! Mais +aussi, qui est plus mère que nous dont toutes les secondes, toutes les +pensées, toutes les forces, appartiennent à ce peuple poméranien, au nom +d’une fonction tyrannique et douloureuse, mais qui fait notre orgueil, +et qui procède mille fois plus de la Maternité que de la Royauté! O +peuple bien-aimé! ta puérilité nous est sacrée comme nous l’est ton +contentement; nous voulons te laisser vivre encore, demain comme hier, +d’un morceau de pain et d’une chanson, notre main restant posée sur ton +front d’ignorant pour te cacher les horizons qui troublent, les idées +qui attristent, la science de ce qui tue. Nous voulons défendre ta +naïveté contre ceux qui te feraient une âme tourmentée et malade; tu es +notre fils préféré; brise la houille dans les cavernes, sème le blé au +grand soleil des champs, fabrique obscurément tes merveilles dans les +usines, sois la vie de la nation, mais sans le savoir. Qu’on laisse à +tes armes la colombe à côté du lion, car la Destinée les a liés l’un à +l’autre, et quand l’oiseau blanc s’envolera, le jour sera proche où doit +périr ta force!» + +Elle s’était émue un peu à la fin, en parlant; sa voix fatiguée était +graduellement retombée aux notes basses et sourdes, mais pas un de ses +mots n’avait échappé à son auditoire silencieux et recueilli. Quand elle +se tut et s’assit, en ramassant les papiers où ses yeux avaient cherché +des points de repère au long du discours, il y eut dans l’Assemblée une +hésitation dramatique. L’ovation des royalistes fut timide. Dès qu’il +s’agissait de la souveraine, on était décontenancé; il ne semblait pas +décent de déchaîner un tapage brutal, et la frénésie un peu barbare du +choc des mains paraissait hors de propos pour acclamer cette femme qui +venait de tenir des centaines de personnes sous le charme, en prononçant +des paroles à mi-voix. Ils avaient ce geste touchant d’applaudir, les +mains levées vers elle, attitude inconsciente qui justifiait si bien le +mot d’«Idole» qu’avait employé Saltzen. Mais un murmure désapprobatif et +mal retenu montait de la gauche; tandis que le centre, habituel appui de +la souveraine, malgré des frémissements, des inquiétudes et une émotion +manifestes, gardait un silence glacial. Saltzen lui-même, dans ce +mélange d’ironie et de sentimentalité, dont il était pétri, s’enlevait +une larme du bout du doigt, tout en disant: + +--Pas mal, le discours, pour avoir été écrit par Hansegel. A vous, +Wartz, maintenant! + +Mais il avait beau regarder Samuel, il ne pouvait deviner ce que pensait +le jeune homme; personne n’aurait pu le deviner. Du coin de sa loge où +elle ne le quittait pas des yeux, la pauvre Madeleine, tremblante, toute +confiance perdue, sûre maintenant d’un insuccès terrible, sentait naître +en elle pour son «grand homme» d’autrefois un genre d’amour spécial, un +peu désenchanté, mais dépouillé de vanité: la tendre pitié des femmes. +Toute la Délégation s’occupait de lui, à cette minute, fort +désavantageusement. Les voisines de Madeleine en parlaient même tout +haut, instruites par le président qui avait pris sur lui de changer +l’ordre du jour, afin de permettre à l’Assemblée d’entendre +immédiatement la réponse à la Reine. + +--La parole, avait-il dit, est à monsieur le délégué Wartz, pour +l’exposition de son projet de loi. + +Et toutes les belles dames, saisies de curiosité, se penchaient pour le +chercher du regard: + +--N’est-ce pas lui? + +--A-t-il du talent? + +--Eh! eh! comme ceux qui ne s’en servent jamais. + +--S’il avait un grain de bon sens, dit quelqu’un, après le discours de +la Reine, il retirerait son projet... S’il parle quand même, c’est un +homme fini; jamais il ne s’en relèvera. + +Et serrée contre la draperie, très mince dans le drap sombre de sa +jaquette, bien en face de la tribune, Madeleine vit son mari quitter +lentement sa place pour en gravir les degrés. + +Wartz la chercha des yeux; elle lui sourit; mais déjà il ne la regardait +plus, attiré par l’autre femme, l’ennemie, qui le dévisageait là-bas à +la tribune royale. On aurait cru les voir se défier... + +Alors, de toute la salle, un murmure d’animosité monta contre le jeune +homme. La droite, royaliste en cette minute, souhaitait peut-être moins +son échec que ne le faisait son propre parti, la gauche, dont il avait +déjoué toutes les ambitions, et le centre faisait chorus contre lui. + +Une minute il demeura silencieux. Ses bras croisés ne se dénouèrent pas. +Il allait parler sans gestes, sans effets. Un instant encore, il +contempla ces yeux inquiets dardés sur lui par centaines. Puis sa voix +s’éleva, jeune, puissante et grave: + +--«Je demande, messieurs, une chose unique, c’est qu’un minimum de +connaissances soit exigé de chaque enfant poméranien, avant que +l’atelier, la mine ou les champs le prennent. Je demande, non point une +culture impossible, mais quelques lumières, et ces connaissances +préliminaires qui orienteront son jeune esprit vers des sphères +inconnues aux illettrés. Je demande que, ne pouvant lui infuser la +science, on mette entre ses mains l’outil pour l’acquérir, c’est-à-dire +qu’on lui crée un cerveau avide de savoir et une intelligence aiguisée. + +«Vous venez d’entendre contre mon projet de loi les arguments troublants +d’une auguste bouche. Ils ne m’ont pas surpris, car je les avais prévus. +J’accorde, messieurs, qu’une âme dégagée des limbes de l’ignorance, +exposée toute nue aux âpretés de la vérité souffrira mille blessures, +auxquelles les inconscients seraient invulnérables. Nous le savons tous, +et si je songe à l’auditoire de lettrés, de savants, de penseurs, qui +m’écoute, je sens bien inutile de rappeler cette misère supérieure de +ceux dont l’esprit s’est élevé au-dessus de la masse. «Savoir, c’est +penser, et penser, c’est souffrir!» + +«Pourtant, messieurs, quel est celui d’entre vous, écrivain, homme de +science, artiste, exerçant enfin l’un de ces métiers de l’esprit, qui +ont fait de vous des délicats, des difficiles à satisfaire, quel est +celui d’entre vous qui troquerait son sort contre celui d’un ignorant? +Ah! dans vos villégiatures, les beaux soirs d’été, quand vous souffriez +de vagues ennuis sans cause, en voyant le laboureur obtus et las, +ruisselant de sueur, mais joyeux d’un appétit de bonne santé, rentrer +chez lui en chantant, vous avez dit bien souvent: «L’heureux homme!» +Eussiez-vous désiré prendre sa place, messieurs? Et si vous l’avez +souhaité de bonne foi, si vous avez aspiré vraiment à redescendre dans +ces couches épaisses, que n’avez-vous fait de vos fils des rustres? + +«Mais je vois, au contraire, que plus marchent les temps et plus se +chargent les programmes des cours dans les institutions où s’élève la +jeunesse aristocrate. La tendresse de la bourgeoisie pour sa progéniture +multiplie autour d’elle les dons de l’instruction. Vous orientez sans +cesse vos enfants dans une voie intellectuelle plus haute. Pourquoi me +dire alors que l’intellectualité est un fléau, quand vous vous en servez +comme d’un bienfait? + +«Mais quoi, messieurs, ce bienfait, vous le réservez à vos fils? +Pourquoi donc en priver les fils de la plèbe? Serait-ce pour qu’un jour +ceux-là pussent mieux dominer ceux-ci?...» + +Quelque chose d’étrange avait, depuis qu’il parlait, saisi la salle. Sa +voix au timbre indéfinissable, son débit lent et simple, son immobilité +même, étaient impressionnants. Un silence absolu régnait, où vibrait sa +parole. A cette dernière allusion qui visait la peur bourgeoise de la +démocratie, la gauche frémit, et se ressaisissant, malgré elle +applaudit. Le centre, silencieux, mais déjà ébranlé, écoutait, à la fois +effrayé et séduit. Quant aux royalistes, ils attendaient encore que le +tribun s’attaquât aux prérogatives royales pour faire éclater d’unanimes +protestations. Alors, quand il eut cette conscience subtile et grisante +que connaissent les orateurs, de posséder son auditoire dans le +recueillement et la sympathie, une assurance extraordinaire envahit le +jeune délégué. La folie de son idée lui revint, les mots abondaient pour +la traduire; il en sentait toute l’exaltation et l’ivresse. Et l’on se +rappela soudain les rhéteurs célèbres du Parlement poméranien, ces vieux +délégués disparus qui incarnaient pour le pays l’art de la parole, et +qu’on ne croyait plus remplacer à cette tribune. + +Il dit d’abord le grand devoir de ne pas ôter au peuple, ce frère +souffrant, cet instrument de dignité qu’est l’étude. Il dit la plus +impérieuse obligation de ne pas lui dérober la vérité. Il montra, avec +une éloquence sobre et discrète, qui fit frissonner l’auditoire, +l’évolution humaine, les étapes infinies de la race dans son ascension +lente vers le mieux moral, et la correspondance avec cette amélioration +de l’espèce d’une plus large part de vérité entrevue. Que venaient +faire, devant ce panorama gigantesque de l’humanité en marche, les +misérables craintes d’une période transitoire inquiétante, alors qu’il +s’agissait d’obéir à l’immense, à l’implacable mouvement d’«en avant» de +la destinée humaine? + +Le temps passait, le crépuscule hâtif des jours de janvier assombrit la +salle. Une lumière mystérieuse jaillit pour continuer le jour, +insensiblement; et Samuel Wartz parlait encore. Son discours, exempt de +tout artifice oratoire, éclatant comme la voix même de la vérité, +n’offrait à ses adversaires aucune faiblesse à laquelle ils pussent +s’attaquer. La droite, recourant à l’argument des minorités, lança des +imprécations d’impuissante colère. Mais sereine, sans lassitude ni +désordre, la pensée du tribun se développait. Elle s’évasait du texte de +cette loi qui en était l’assise, jusqu’au code complet de la révolution. + +--Bourreau du peuple! Utopiste! interrompaient les royalistes, enfermés +dans la casuistique de Béatrix et de Hansegel.--Est-ce avec ces rêveries +qu’on gouverne! + +Alors il parla de la période proche et qu’on devait prévoir à des signes +fatidiques, où ce peuple serait appelé à se conduire lui-même. Une +urgence troublante s’imposait de lui verser à flots la lumière. Et il +lança, d’une voix qui tremblait d’émotion secrète, l’indiscutable +statistique des illettrés en Poméranie, cette évocation d’une masse +compacte, profonde et obscure, où gisait une force aveugle, sans +orientation. Comme il criait cette phrase: «Des écoles! des écoles pour +instruire le souverain de demain!» la droite affolée voulut couvrir sous +le tumulte une vérité aussi intolérable. Il sentait en parlant les +poings se tendre vers lui. Mais il calma cette effervescence avec la +déconcertante maîtrise qui avait tout à l’heure subjugué les autres: + +--Cette loi n’est pas mon œuvre, mais celle de la fatalité. C’est la loi +de l’Époque. Si j’eusse manqué d’en écrire les termes, elle serait +sortie d’elle-même de l’esprit national, et il s’en fût trouvé cent +autres pour la dicter. + +Et de même, sans attaquer directement la Reine par un seul mot, il +établit tranquillement cette autre chose fatale: la République, de telle +manière que, dilemme poignant, l’applaudissement à son discours, tout à +l’heure, serait la grande répudiation morale, la première, signifiée à +la souveraine, et le silence, au contraire, le désaveu de ce qui était +pour la majorité ici la secrète foi politique. + +Puis l’ascendant magnifique qu’il avait conquis sur cette Assemblée +autorisant toute liberté, il finit sur le chant exalté de cette époque +prochaine où le peuple libéré secouerait sa tutelle et serait son seul +maître. + +Wartz se tut. + +Il avait remué dans les cœurs tous les sentiments de l’heure actuelle, +cette maturité d’idées qu’avait évoquée Saltzen, et dont le fruit tombe +naturellement. Il avait suscité des fois nouvelles, infusé de l’énergie +aux tièdes, embrasé les fervents, fait couler la fièvre dans les +artères. Cependant l’Assemblée demeurait silencieuse, acculée à cette +obligation terrible de manifester contre la Reine ou d’étouffer son +propre enthousiasme. Il se passa une de ces secondes historiques, où +l’on sentit se poser dans la salle muette le grand cas de conscience +national. + +--Bravo! cria soudain Saltzen. + +Et le feu prit à ces cerveaux trop surchauffés, le tumulte se déchaîna; +l’admiration éclatait pour ce nouveau génie qui se révélait, pour sa +jeunesse, son éloquence, sa personne même. On fut ivre, et Béatrix ne +compta plus. En descendant les marches de la tribune, Wartz entendit +monter l’assourdissante clameur de son nom répété, et il y avait des +cris, des phrases entières que noyait le bruit; toute la Délégation +était debout, et la droite royaliste, impuissante à protester, essayait +de couvrir les acclamations par le tapage rythmé des règles sur les +pupitres. Jamais le Parlement n’avait offert pareil spectacle; dans les +tribunes, des discussions naissaient; les femmes penchées au dehors +applaudissaient, grisées de cette nouvelle gloire qui se levait; et l’on +vit tomber aux pieds du jeune orateur, en symbole d’hommage dont on ne +pouvait juger en un pareil moment s’il était ridicule ou touchant, une +rose de soie arrachée à quelque joli chapeau d’élégante. Et tout ce +bruit de tempête fait de cris, de rumeurs sourdes, du grand houhou des +délires publics, montait sans cesse, pendant que, régulièrement, en un +mince tintement d’alarme, la petite sonnette présidentielle, aux mains +du baron de Nathée, s’agitait sans qu’on l’entendît. Une seule personne, +peut-être, la sentait lui résonner sinistrement dans l’âme, c’était la +Reine. Hélas! la petite sonnette tintait le glas sur les beaux jours de +la popularité, elle donnait l’avis effrayant des choses qui se +préparaient. Comment imaginer l’angoisse de cette maîtresse d’État à +cette minute critique! Ce grêle tocsin prophétique lui créait, sans +doute, des visions sanglantes de révolution: la guerre dans les rues, +les incendies, les atrocités dont est capable un peuple dément: et il +sonnait encore le désagrègement social, la dislocation du trône, et ce +qui fait l’épouvante des rois, leur honte sacrée: la chute dynastique. +Elle avait reçu l’outrage national; le pays politique s’était détourné +d’elle, et son blanc visage de cire, dans les chatoiements noirs du +costume, n’avait pas eu la faiblesse d’un spasme. Ses yeux bruns, doux +et puissants, regardaient toujours dans l’infini, mais elle, personne ne +la regardait plus. Ses fidèles partisans même que la colère suffoquait +pensaient cent fois plus à leur haine intransigeante qu’à l’océan +d’amertume qui la submergeait. + +Le triomphe de Wartz durait toujours. Si les acclamations faiblissaient, +il en éclatait aussitôt d’autres plus impétueuses, et ce torrent venait +l’atteindre à sa place, affaissé à son pupitre, le front posé sur son +poing crispé. Ses amis l’entouraient maintenant, tous subjugués, comme +des courtisans, flattant, moitié par instinct, moitié par entraînement, +celui qu’ils écrasaient de leur colère tout à l’heure. Saltzen ne disait +rien, mais son visage ruisselait de larmes; il ne cessait de regarder +Samuel, fier de lui comme un père, et tout l’orgueil de l’ovation, c’est +lui qui le savourait. + +M. de Nathée parlait; tous ses mots se perdaient dans ce tonnerre. On +eût dit un homme essayant de commander à l’orage. Tout à coup, le +ministre de l’Intérieur quitta son banc et se dirigea vers la tribune. +Béatrix le suivit des yeux, éperdument. Avec Hansegel, ce petit homme +noir trapu et bougeant était son conseil; il pouvait être son salut; +tout ce qui lui restait d’espoir, elle le mit en lui. Mais, au pied des +marches, un incident arrêta le ministre, une de ces énigmes +parlementaires que la foule ne peut comprendre et que le vacarme rendit +obscure même aux politiciens. C’était Wallein, l’impétueux libéral, qui +avait bondi derrière lui, puis le royaliste Stalberg. Et tous trois, la +paume accrochée à la rampe, se disputaient la chaire avec une ardeur qui +touchait à la frénésie. Ils durent s’injurier, mais rien ne +s’entendit... + +Après, ce furent des coups de théâtre successifs; la tragédie se +précipitait. Quand le ministre eut gagné la tribune, le tapage atteignit +son paroxysme; on criait: «Démission! Wartz ministre!» d’un unisson si +puissant, qu’on eût pu croire à un chœur d’innombrables voix. Toute la +gauche lança le grand cri de guerre: «Vive la République!» Et ce fut +peut-être cet élan de folie, l’acte le plus vif de la journée, quand on +songe que la Reine était présente, qu’elle entendait, et que c’était une +part importante de la Poméranie qui lui jetait en public ce défi. + +Les ministres, hués et injuriés par la gauche, reniés par le parti +libéral dont ils étaient sortis, venaient de se décider à quitter la +salle pour aller délibérer. On suivit des yeux avec enthousiasme ce +premier acte de leur retraite. La défection la plus inouïe à leur égard +était celle de ce même centre dont ils avaient toujours accompli la +politique, et qui se retournait maintenant contre eux. Il ne régnait +plus ici désormais ni mesure, ni logique; l’influence nouvelle qui +venait de naître défiait tout raisonnement. On ne discute pas avec ces +convictions spontanées et jaillissantes qui sommeillent au fond des +cœurs, jusqu’au jour où sous un choc puissant elles s’exaltent en foi +passionnée. Wartz semblait, par sa seule force, avoir imposé sa pensée à +cette masse d’esprits; il avait seulement provoqué le choc déterminant +du phénomène. Il avait emprunté son pouvoir à l’état inconscient des +idées,--cette maturité mentale qu’entrevoyait Saltzen.--De même que la +lumière ne prend son aspect que dans les substances qu’elle illumine, de +même, l’éloquence du tribun n’avait trouvé sa véritable force qu’en +rencontrant cet unisson mystérieux au fond des âmes. Son œuvre et sa +gloire avaient été d’élever ces goûts secrets au-dessus du prestige de +la Reine, dans ce parti libéral de qui la psychologie, à cette heure, +était si curieuse. + +La Reine, alors que tout luttait contre elle: la poussée spirituelle de +l’époque, les idées, et ce prodigieux talent de Wartz, s’était défendue +jusqu’ici par un argument unique: le prestige de sa personne. Elle se +faisait voir; elle s’offrait aux yeux, avec l’attrait royal et l’attrait +féminin confondus en un seul charme. Soudain, comme si elle eût eu honte +de mendier ainsi les ovations et l’enthousiasme, elle changea +d’attitude. C’était le besoin d’agir qui reprenait sa puissante nature, +et aussi une colère profonde qui la ravageait invisiblement sous son +masque hautain. Elle qui se sentait toute autorité et loi souveraine, au +point que ce sens du pouvoir s’identifiait avec le sens même de son +être, se voyait tout à coup méconnue, reniée et impuissante. Roi, elle +eût fait un coup d’État, elle eût appelé la garde. Wartz aurait été +maintenu par la force, et la prison du faubourg, où l’on enfermait les +condamnés politiques, lui aurait servi de lieu de méditation pour peser +à son aise la suprématie de la Liberté sur la Monarchie. Mais ce moyen +masculin ne pouvait être celui d’une créature de force douce comme elle. +Elle biaisa. Il fallait une digue au flot montant qui la menaçait, elle +voulut le détourner par adresse. Elle jeta les yeux sur ces effrénés qui +gesticulaient dans les bancs de l’enceinte: elle y cherchait la +complicité d’un homme sans laquelle si peu de femmes peuvent agir. Son +regard choisit Wallein, Wallein dont la politique nerveuse, faite +d’impressions, d’impulsions, d’agitations, serait plus malléable, plus +soumise à ses influences. Elle se savait sur lui un grand pouvoir; de +plus, il était l’un des plus avancés au large dans la tempête +d’aujourd’hui; elle tenait ce sensitif par les mêmes fibres que le +tenait l’Idée nouvelle. Ce serait son ouvrier. + +--Monsieur le président! appela-t-elle. + +Cette faible voix éteignit les autres bruits, le grondement de la salle, +peu à peu. + +--Monsieur le président, voulez-vous transmettre à l’Assemblée ce désir +de la Reine, que la séance soit renvoyée à demain? + +La rumeur reprit, avec un mouvement effrayant de tous les visages vers +elle: + +--Non! non!... + +Et le bruit des protestations se prolongeait, s’enflait, atteignait dans +sa véhémence le pire tumulte de tout à l’heure. Le président parla +encore, il parla d’égards dus à Sa Majesté, de lassitude, et le «non» +vibrait toujours, opiniâtre, inflexible. Chose troublante et magique de +voir cette progression tangible de la puissance changeant de main, +abandonnant les autorités anciennes, allant vers les bases de la Nation, +vers le peuple dont c’était ici la Délégation. + +Les ministres revinrent. Les huées recommencèrent. Chacun d’eux +s’installa à son bureau, et, d’une écriture plus ou moins prompte, +rédigea la formule de démission. Il y eut un silence. Les délégués +avaient repris leurs places. On les voyait accoudés à leurs pupitres, +suivant du regard l’acte du ministère. + +Les démissions mises en liasse furent portées sur-le-champ à la Reine; +et comme par enchantement, la suspension de séance fut décidée. La +Délégation entière s’engouffra dans les portes, dans les couloirs; la +salle se vida. La Reine était partie. C’était l’entr’acte silencieux où +le drame allait faire vers le dénouement la glissade vertigineuse. Il +présidait à cette séance, comme à toutes les grandes scènes d’histoire, +quelque chose d’inéluctable que les volontés humaines ne dirigeaient +plus. + + * * * * * + +La dame en noir était maintenant assise dans le petit parloir des +ministres, seule avec Wallein. Elle avait pris un fauteuil de bureau, +autour duquel il la voyait ramener les plis en longs tuyaux brisés de sa +jupe, et, debout, tout en l’écoutant, le délégué suivait machinalement, +sous les mousselines de deuil du chapeau, les enroulements de sa jeune +et somptueuse chevelure. + +Elle parlait avec fièvre, avec indignation, haletante encore de ne +pouvoir laisser déborder tout ce qui l’étouffait de colère, et souvent, +au milieu d’une phrase, un soubresaut de sa poitrine l’arrêtait. Elle en +voulait au cabinet démissionnaire pour sa défection; elle en voulait à +Nathée, à la droite royaliste, aux infâmes qui avaient osé, sous ses +yeux, acclamer la République, aux traîtres libéraux qui étaient +jusqu’ici son appui le plus ferme, _malgré_ leur indépendance d’idées, +croyait-elle, _à cause_ de cette indépendance réellement. Elle se +sentait offensée comme jamais reine ne le fut. Hélas, ces libéraux +avaient applaudi Wartz! Après cet outrage, sur qui compterait-elle +désormais? + +Et quand, femme habile dans la détresse, elle eut bouleversé les esprits +de cet homme agité qu’elle avait devant elle, quand Wallein eut subi, +jusqu’au fond de lui-même, l’émotion de voir ce douloureux courroux de +reine, quand elle le sentit ému de cette auguste pitié qui ne se définit +pas, celle qu’inspire la douleur et l’humiliation des grands, elle dit: + +--Monsieur le délégué, c’est en vous désormais que je place ma +confiance; c’est vous que je charge de former le nouveau ministère. Vous +le choisirez acceptable à tous, et capable d’être fidèle à la +Constitution. + +Wallein se taisait. + +--Sera-t-il dit que vous refusez? fit-elle âprement en crispant au +fauteuil sa main gantée. + +Wallein secoua les épaules. + +--Il est trop tard! murmura-t-il. + +--Trop tard? + +--La constitution dont parle Votre Majesté est sans force aujourd’hui. +On n’est pas fidèle à un néant; la loi est annihilée... + +--Et par qui, monsieur le délégué? + +--Par la loi supérieure qui fait les histoires des peuples. + +Et, en disant cela, il crayonna des noms sur son portefeuille: Wartz, +Braun, les républicains; Moser le libéral; puis il détacha le feuillet +qu’il tendit à Béatrix: + +--Voici mon ministère, le seul possible, le seul qu’acceptera +aujourd’hui la Nation. + +Elle lut, et aussitôt jeta un cri si perçant que tout alentour on dut +l’entendre: + +--Wartz! + +--A l’Intérieur, reprit sourdement Wallein, qui était blême et défait +comme un mort. + +Elle ne détachait pas les yeux de ce bout de papier; elle était +atterrée. Wallein comprit que ce seul choix de Wartz était une injure +nouvelle, qu’il l’avait atteinte et blessée personnellement, comme elle +ne l’avait pas été jusqu’ici; il sentit qu’il avait chagriné +mortellement l’adorable femme, et il était bien à présent l’image du +pays, tenaillé par ce double idéal de la souveraine et de la liberté, +les aimant toutes deux différemment, mais sans savoir laquelle il +sacrifierait à l’autre. Volontiers il se serait mis à ses genoux pour la +supplier de lui pardonner, en même temps qu’un devoir plus haut lui +commandait d’exploiter cette prostration, cette défaillance de femme. Et +pour ne point lui paraître trop odieux, il entreprit l’histoire de leur +état d’âme, à eux libéraux. Appariés depuis longtemps au parti +républicain par une idéologie semblable, ils s’étaient laissé mener +jusqu’aux frontières extrêmes du royalisme, retenus seulement par cette +fragile barrière: l’amour de la paix et celui de Sa Majesté. Accommodant +leur esprit progressif avec le culte de la souveraine, ils avaient voulu +concilier les politiques opposées, rester à la fois les conservateurs et +les évolutionnaires. Mais c’était là un marché de timorés, une +transaction; la parole du meneur avait éclairé cette compromission, et +eux, voyant enfin la vérité, et brisant les barrières, avaient pénétré +d’un coup dans le camp des démocrates, fusionnant sans effort avec ceux +dont les avait séparés seulement un nom différent. + +--Wartz ministre! Jamais! jamais, monsieur, jamais, répétait la Reine. + +Alors, timidement, doucement, puisqu’il fallait apprendre à la triste +femme sa destinée, avec les égards qu’on a pour un condamné, il commença +de lui montrer ce qu’elle ne pressentait que trop: ce qu’était Wartz +pour l’Assemblée, ce qu’il serait demain pour le peuple. Il atténuait +ses mots; il ne disait pas «son génie», il disait: «son talent»; il ne +disait pas «sa popularité», mais «sa maîtrise»; ni «la vérité», mais «sa +doctrine». Et quand, de sa parole insinuante, il l’eut fait voir si lié +à l’œuvre de l’heure actuelle qu’elle s’incarnait pour ainsi dire en +lui, il joua d’une hypothèse. Il supposa qu’on fît un cabinet royaliste, +en espérant de lui une formidable répression qui bloquât dans les +cerveaux les idées en mouvement; il nomma même ces ministres +imaginaires; il alla jusqu’à préciser la conduite qu’ils tiendraient, et +leur politique appuyée avant tout sur les baïonnettes de la garde. +Est-ce que l’Assemblée, telle qu’elle était désormais, exaltée, +combative, butée à son idée fixe de la République, supporterait un seul +jour ce ministère-là? + +Horriblement lasse, l’esprit épuisé, elle prononça: + +--Un ministère composite... j’avais pensé... des éléments opposés +empruntés à chaque parti. + +Elle s’était trompée dans son choix. Wallein se dérobait à son +influence, comme les autres, comme tout le monde; elle était désormais +seule, abandonnée. Elle se sentit perdue. + +Il parla encore. Il l’étreignit de plus près dans ce réseau d’arguments +qui paralysait ses efforts. Elle ne pouvait plus se défendre, elle +n’avait plus une idée, plus une force, elle acquiesçait à tout. + +Ce fut comme une léthargie de douleur et de fatigue; Wallein lui +arrachait des mots inconscients; ce n’était plus que l’ombre d’elle-même +qui les articulait. + +Elle se réveilla au trône, quand elle revit l’Assemblée grondante devant +elle, baignée dans la lumière adoucie qui tombait de la coupole. +L’agitation était contenue, soumise à l’anxiété de ce qu’elle allait +dire. Le tumulte n’était plus qu’un ronronnement assourdi, et devant +elle s’étalait la liste des candidatures ministérielles: Wartz, Braun, +Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller. Elle comprit que c’était là le +ministère de la Délégation, celui qu’il leur fallait et de l’acceptation +duquel leur calme factice était conditionnel. Wallein vint à la tribune, +et, pour mieux compromettre la situation de la malheureuse Reine, il +rendit public son cas de conscience; il expliqua quel ministère +républicain lui était soumis, et il l’adjura elle-même, en termes +véhéments, de signer sur-le-champ le décret qui mettrait au pouvoir les +_auteurs_ d’une constitution nouvelle. + +C’était signer sa déchéance. Elle dédaigna de répondre comme d’obéir. +Aussitôt, tous les délégués de la gauche et du centre furent debout, les +bras levés, clamant le nom de Wartz, aggravant le tapage du bruit de +leurs talons sur le plancher. Elle demeurait immobile et sans un geste. +Le bruit redoublait. On commença de se battre au pied de la tribune; il +y eut une rixe sous les yeux affolés du président, qui ne put obtenir, +dans le tumulte, l’expulsion des coupables. + +Soudain, la Reine se leva; on la vit prendre la plume, tracer des mots; +elle souriait d’un sourire de colère; elle était terrible à voir. A +peine femme, maintenant, dressée dans son velours noir, virilement, la +tête fière, le profil hautain, elle se révélait le chef de l’État, la +Maîtresse, le Roi. + +--Selon le désir de la Délégation, dit-elle, nous venons de nommer +ministres MM. Wartz, Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller; +mais, comme il nous a paru qu’une Assemblée capable d’imposer d’une +manière si violente ses volontés à la Reine cessait d’être la +représentation nationale et le reflet du pays, nous déclarons la +présente Délégation dissoute, et la nécessité de procéder à de nouvelles +élections législatives. + +Un fracas répondit; la houle des têtes s’ébranla en nappes vibrantes et +hurlantes. Nathée eut alors le premier geste d’autorité de toute sa +présidence: il se couvrit, descendit de la tribune et s’en fut. La Reine +sortait aussi. La Délégation se vida par les couloirs, et le tapage +s’éparpilla jusque dans la rue. + + + + +V + +LA RUE + + +Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières. Madeleine attendait +patiemment la minute du réveil, comptant sur le bonheur de le retrouver +dans cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce jour d’hiver, +après les émotions de la veille. Il n’était rentré qu’à une heure +avancée de la nuit, exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue qui +l’avait jeté et endormi tout habillé sur son lit. Mais sa femme n’eut +pas la douce causerie attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la +couvrit de baisers, comme un homme qui semblait ne connaître de l’amour +que ses violences. La délicate Madeleine, le cœur gonflé de tout ce +qu’elle n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès de +tendresse, les instructions touchant leur nouvelle vie au ministère. +Chose étrange, chez ces deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs +sentiments respectifs, différents, opposés même, les travaillaient en +sens inverse. Alors que Madeleine cherchait à distinguer du grand homme +l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de tout et malheureux, +lui s’efforçait, dans son orgueil masculin, à rester devant elle le +personnage célèbre du jour; il lui imposait sa gloire; il lui offrait le +perpétuel souvenir de son génie; il voulait être aimé pour sa grandeur. + +La jeune femme quittait avec peine cette simple et jolie maison du +faubourg, où ils s’étaient unis. Samuel, lui, sentait un grand bonheur +viril à emmener sa chérie dans l’appartement princier du ministère de +l’Intérieur, qui commandait le quai, et dont il avait connu, lors des +réceptions, les salons en enfilade, les plafonds caissonnés, les +trumeaux peints et les murs flottants de vieilles tapisseries +poméraniennes: tableaux éteints, pâles broderies de laine, dont les +couleurs reposent les yeux sans les distraire. Ce luxe qu’il aimait +secrètement, revêtait, dans ce logis transitoire des hommes d’État, un +anonymat qui n’offensait pas absolument la simplicité républicaine. Il +honorait la charge, mais non point les personnes, semblait-il, quoique +pourtant le jeune révolutionnaire entrevît dans ce décor de somptuosité +comme une existence d’amour magnifiée. + +Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine. Samuel éprouvait, plus +qu’il ne les raisonnait, ces nuances sentimentales que Madeleine eût +ressassées des journées entières. Son amour était au fond de son cœur, +simplement, base confuse de toutes ses pensées: mais ce qui dominait +aujourd’hui sa vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que les +soucis politiques, les graves préoccupations de l’heure présente, les +responsabilités de sa fonction nouvelle. + +Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait vit arriver au cabinet de +toilette la petite Hannah, défaite, pâle comme un cierge, haletante, +deux étincelles au fond de ses yeux de blonde. + +--Madame! oh! madame!... ce qu’on dit partout!... + +Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond, d’écouter cet écho de la +voix populaire. + +--Qu’y a-t-il donc, Hannah? + +--Est-ce vrai, madame? On dit que nous allons avoir une révolution, et +que c’est monsieur qui mène tout maintenant. + +--Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement en ville, Hannah? + +Alors, la petite servante, mise en verve par la satisfaction visible de +sa maîtresse, et aussi par une excitation personnelle plus imprécise, se +laisse aller à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue. S’il y a +du mouvement en ville! Comment dira-t-elle cela! C’est comme un repos du +dimanche, et c’est en même temps comme une fête très solennelle, et +encore même... pas une fête, une veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni +belles toilettes dans la rue; on dirait que les gens attendent quelque +chose; et on parle, on s’attroupe, on crie; et c’est un bruit de +querelles partout. Dans le faubourg, c’est affreux ce qu’elle a vu: +devant la porte d’un cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du +trottoir; quand on y songe! Dire que c’est peut-être un homme tué au +cours d’une rixe, qui a laissé là ce beau sang rouge! Et les journaux +qui ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant quand les +vendeurs passent. Puis il y a encore ceci qu’Hannah hésitait à dire et +qu’elle hasarde maintenant en devenant toute rouge: tous ces passants +n’ont à la bouche que le nom de monsieur; ils le crient très haut, ils +se le renvoient dans leurs disputes; quelques-uns le lancent avec +colère, mais presque, oh! oui, presque tout le monde le dit en +admiration. En plein jour, à cette heure même,--que les gens sont +étranges!--ils sont à ce point dévorés par la curiosité, par la passion +de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine de tisseurs en +chômage, de messieurs, de belles dames qui arpentent le trottoir, et qui +mangent des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché qu’elle était la +femme de chambre de madame Wartz; et aussitôt, dans la boutique où elle +se trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a posé mille +questions sur madame, sur monsieur surtout. Elle s’est sauvée à toutes +jambes pour n’avoir pas à répondre à ces indiscrets. + +Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune fille, voulant s’habiller +seule. Mais une rêverie si grave, si profonde et angoissante s’était +emparée de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi vêtue, inerte, +devant la glace, sans voir la pâle figure fiévreuse, et les minces bras +nus que le miroir reflétait. + +Ainsi c’était la révolution!... + +Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans le monde pensant, n’est +qu’une grande opération intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il +dort dans le peuple des forces redoutables de cataclysme, qu’en y +touchant on les déchaîne, et que le geste fatal était fait. Ainsi, dans +les légendes, voit-on les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les +écluses qui défendent les villes contre l’océan. Hélas! l’écluse des +épouvantables démences populaires était ouverte, et c’était Samuel qui +avait fait cela. + +Alors possédée d’une énergie amère, et voulant connaître jusqu’au fond +le grand trouble populaire, voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang, +oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle compléta en hâte sa +toilette, et sortit. + + * * * * * + +A cette même heure, dans la salle du Conseil, au Palais, Samuel Wartz +avait pris place au milieu de ses nouveaux confrères. Rangés autour +d’une table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines, en +hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle condition politique de la +Poméranie. + +Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses lambris de chêne à +moulures d’or, son plafond léger et lointain, où des femmes nues, +allégories géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond s’élevait le +trône de la Présidence royale, le trône à trois degrés tapissé de +brocart blanc. + +La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel entra, et il introduisit une +dame en deuil en disant: «Messieurs, la Reine!» Elle n’alla pas +s’asseoir sur le trône; elle vint à pas glissés sur le parquet de +marqueterie qui mirait sa forme sombre, pendant que les sept démocrates +demeuraient debout, tête baissée, poignés d’une timidité dont ils ne +pouvaient se rendre maîtres. + +--Duc, ayez donc la complaisance de mettre un fauteuil auprès de ces +messieurs. + +Sa voix résonnait sans un écho. Son regard, pendant que Hansegel +s’empressait à obéir, scrutait les physionomies nouvelles des ministres, +un regard insistant, passant à travers les cils, et qui vous restait +dans les yeux longtemps après qu’il s’y était posé. Elle prit place à la +tête de la table, en faisant signe aux ministres de reprendre leurs +sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis en présence de Sa Majesté, +resta debout derrière elle. + +--Monsieur Wartz? dit-elle. + +Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé comme la veille, à la +tribune, en parlant. Le visage bistré de femme brune, aux modelés +épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui pâli, flétri, +fatigué, mais les prunelles, limpides comme deux joyaux sombres, +glissaient entre les paupières, rayonnant la vie puissante, la vie +passionnée d’une créature en qui se réfléchissait vraiment l’existence +d’un peuple. + +--Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me chasser du trône? + +Wartz se troubla; cette phrase l’avait terrassé; il resta tout un moment +sans répondre. + +--Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il enfin; il n’y a pas une +_personne_ en Poméranie capable de cette action. Votre Majesté subit la +loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons en l’accomplissant +douloureusement. N’accusez pas une volonté personnelle; ma volonté est +telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles royalistes à la +conscience sereine, à qui leur quiétude d’esprit permet de s’engager +pour la vie à votre personne, quels que soient les mouvements d’opinion, +quelle que soit votre fortune. J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour +qui vous restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui, sans +trouble ni doute, peuvent vivre de l’_Idée_ que vous symbolisez, et je +sens le bonheur qu’il doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce +n’est pas moi; accusez plutôt la conscience nationale qui veut clore à +votre nom une ère d’histoire, qui nous a faits mûrs, en dépit de +nous-mêmes, pour cette œuvre. Nous autres, les meneurs, nous sommes les +instruments de la force qui travaille les peuples, pour les élever +toujours plus haut... + +--Ah! les élever toujours plus haut! s’écria-t-elle. + +Et sa gorge se contractait de douleur et de colère. Des larmes vite +refoulées parurent à ses paupières, et ses deux belles mains désespérées +retombèrent le long du tapis bleu. + +--Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines? Depuis que notre +dynastie règne, n’avons-nous pas fait une Poméranie glorieuse? Voyez +notre industrie, nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences, ce qui +s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et les usines, voyez la +Bourse, voyez Oldsburg et voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus +haut la nation! Vous oubliez, messieurs, que, pendant dix siècles, nous +les rois, nous avons peiné, lutté, pour arracher notre peuple à la +barbarie, à l’ignorance, à l’engourdissement, à la domination étrangère. +La nation, nous l’avons agrandie, fortifiée, moralisée, enrichie. Et +maintenant vous prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur et +dans sa gloire, sous prétexte de votre «Toujours plus haut!» Mais il y +a, dans l’histoire dont vous parlez tant, une justice implacable; le +poids de votre imprudence retombera sur le peuple que vous aurez +conquis. Vous voulez enlever le gouvernement du pays à la monarchie, la +plus simple et la plus naturelle des formes d’État, pour le donner à une +sorte d’empire anonyme, incarnant la volonté du peuple, car votre +république n’est que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous +serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un après l’autre, tous les +orages capables de bouleverser une nation, et, loin de réprimer troubles +et orages, votre autorité démocratique les subira tous, puisqu’il est de +son essence, non point de diriger les aberrations du peuple, mais de les +suivre! + +Elle était si belle, si tragique, cette femme qui pouvait dire en face +de ces hommes d’État: «Nous, les Rois!» que tous gardaient le silence; +ses larmes les avaient émus, mais plus encore ses yeux, le reproche, la +menace sibylline de ces yeux de feu qui avaient pris une expression +surhumaine. Braun, qui était fort vulgaire d’éducation et d’esprit, +était moins atteint par ce prestige indéfinissable; il aurait aimé +reprendre les arguments un à un et discuter avec Béatrix comme avec un +homme. Les autres sentirent bien l’inutilité d’un tel effort. Ils +étaient accablés, ils ne cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible, +la comédie qui consistait à infliger à cette femme l’opprobre de la +répudiation, avec tous les ménagements, non point de l’étiquette, mais +de leur sensibilité même. Wallein se leva. + +--Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice en le méconnaissant, +prononça-t-il d’une voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce de +bourreaux. La conviction de notre conscience, soit qu’elle ait été, +comme chez mes confrères, la constante loi de leur pensée, soit qu’elle +ait paru en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse à exécuter un +acte qui offense tous nos sentiments de respect et d’admiration pour +votre personne auguste, Madame. Le dirai-je? Un devoir impérieux nous +presse, nous stimule, mais il nous semble frapper une mère!... + +--Alors pourquoi la frappez-vous? dit-elle en secouant douloureusement +la tête. + +Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz se contentait +d’écorcher de son soulier la marqueterie du parquet. Il y eut un grand +silence. Wallein reprit: + +--Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame. Que pourrions-nous +ajouter, d’ailleurs, aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a +prononcés hier: ceux de la fatalité démocratique! Ce que nous vous +supplions de faire, car vous serez toujours celle qui dispense des +grâces, c’est de méditer cette vérité, de la comprendre, de couronner +votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre Majesté la Reine +suprême de l’Histoire, de qui l’on pourrait dire: «Après qu’elle eut +tout donné à son peuple, elle lui donna encore la Liberté!» + +Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses, comme s’il les +eût souillées en passant: + +--Abdiquer? + +On ne comprend pas, personne autre que les monarques ne peut comprendre +absolument l’opprobre de ce mot; ils ne le prononcent pas, ils +l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur caché et mystérieux +qu’il offense. Dans la bouche de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot +grossier que la colère aurait arraché à sa dignité. Mais déjà le visage +de Samuel rayonnait. L’abdication, la cérémonie sublime, l’apothéose du +peuple!... + +--L’Europe admirerait... prononça-t-il. + +Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu de mille bruits +confus qui se noyaient les uns les autres, comme des ondes, une sonnerie +de clairon, lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie d’alarme, +la phrase de quatre notes répétée deux ou trois fois de suite, +précipitée, lugubre. Les sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes, +et le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir: elle avait reconnu +le clairon d’alarme de la garde. Il se passait donc au dehors quelque +chose d’incertain, d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici, seule au +milieu de ces hommes hostiles dont il lui fallait se garder, comme d’une +bande d’ennemis? Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à +cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel, qui centralisait +au palais tous les services, lui avait dit: «Relativement, tout est +calme dans la ville»? + +Elle contint son émoi, mais non point son indignation. Elle sentait bien +à quel point sa douleur, son reste de majesté bouleversaient ses +adversaires; mais que lui importait le combat intérieur que se livraient +ces hommes, et l’étrange sentiment qu’elle leur inspirait, elle qu’avait +secrètement aimée un empereur, elle qu’avaient adorée toutes les cours +d’Europe et qu’avaient blasée sur ce genre de triomphe, tant de fois, +les acclamations de la foule: des villes entières délirant +d’enthousiasme, à sa vue, des milliers de voix amoureuses, dans la +splendeur du plein air, aux belles journées de fête, clamant son nom! +Pour quoi pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné ces quelques +roturiers malfaisants! Et ce tragique éclat des clairons déchaîna sa +colère avec ses angoisses: + +--Vous vous trompez si vous me prenez pour une Reine capable de +déserter. Eh quoi! faire le jeu de mes ennemis, me retirer devant eux, +leur céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains, l’œuvre de toute +ma dynastie! Mais comment oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de +tous vos rois dont je suis la fille! C’est la trahison que vous voudriez +obtenir de moi; mais vous pourriez, entendez-vous, séduire la foule, +l’armer, la lancer dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre, +l’incendie, toutes les œuvres dont vos pareils sont coutumiers en de +telles heures, je ne faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit: +«Elle cédera, c’est une femme!» Il se trouve que vous vous êtes mépris; +ce n’est pas une femme, c’est une force. Elle a, cette force, des +assises invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle plonge ses +racines dans la terre de vos cimetières, là où dorment vos morts qui +furent si fidèles et si loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait +atteindre toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de vous, hier, +ont pu peut-être illusionner la nation, elle a pu se laisser prendre un +instant à vos séduisantes théories, monsieur Wartz, vous avez pu la +troubler, mais extirper de son cœur le dévouement à sa Reine, jamais! +J’ai voulu demander aux élections nouvelles une manifestation solennelle +de la volonté populaire; vous verrez quelle sera cette volonté. Quant à +moi, je vous le déclare, s’il y a des jours de lutte, je lutterai; non +pas en femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains +d’autrefois, pour mon fils, votre souverain de demain. + +Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête, mornes, le courage +et la foi ébranlés. Wallein murmura: + +--Quelle créature inouïe! + +Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations délicates, dit: + +--Elle nous a rudement dérangés. Nous en étions à l’administration +provinciale. A quoi la rattacheriez-vous, Wartz? + +Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé sur le portrait immense +qui, au milieu des quatre fenêtres de face, faisait l’un des rares +ornements meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait de Conrad +II, le souverain qui avait sa statue équestre sur la place de +l’Hôtel-de-Ville, et qui, dans un cadre aux gigantesques fioritures +d’or, étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés autour de sa +personne blanche et mince de colonel des gardes. Ç’avait été le +véritable monarque homme d’État; il avait refondu la nation en une +monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel,--réformateur illustre, +mais préparateur inconscient de la révolution d’aujourd’hui. + +--Eh bien, quoi?--fit timidement l’obscur ministre du Commerce, le nommé +Moser, en se tournant vers le grand homme,--nous ne travaillons donc +plus, monsieur Wartz? + +Samuel étendit le doigt vers le portrait: + +--Regardez; elle a tout à fait les yeux de Conrad II. + + * * * * * + +Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de voir et de savoir tout ce +qui lui causait pourtant une mortelle émotion, Madeleine errait au +hasard par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg, soit qu’ils +se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils eussent cherché d’instinct le +cœur de la cité. Les rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De +loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire; à droite et à +gauche, les rampes étaient garnies d’une longue grappe humaine: hommes, +femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux balustrades. Et dans +cette foule composite, se révélaient, en taches de couleur, des +individus de toutes classes, de toutes conditions, les sarraus bleu-pâle +des artisans, les blouses flottantes des ouvriers voisinant avec les +pardessus corrects, les châles des tisseuses, les haillons des +misérables, contrastant avec la fourrure des élégantes. + +Et sur cette foule, un grand silence planait. + +La jeune femme, tremblant de sa hardiesse, pressait le pas, curieuse de +ce qui pouvait attirer ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé. +Un cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne: + +--Achetez le portrait du nouveau ministre, l’homme du coup d’État! +demandez Samuel Wartz. + +Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies de froid, lui haussa sous +les yeux une lourde liasse de papiers en éventail, où par centaines de +reproductions, dans le feuillettement du vent, elle vit passer l’image +de son mari grossièrement reproduite dans le hâtif tirage nocturne du +journal. Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder. Il lui +semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue bruyamment par cette +foule, si elle tenait entre ses mains ce portrait, et elle continua sa +route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en dessous, elle entendit +monter des voix, des chants. Semblable à quelque petite ouvrière, elle +se faufila entre deux personnes, au long de la barrière vivante qui +faisait la haie. + +Sur la glace, processionnait un cortège grotesque: des hommes portant en +sautoir des écharpes rouges à franges d’or, d’autres tenant des +bannières que les tournoiements de la bise, dans la coulée du fleuve, +tordaient en chiffons. Sur la cotonnade grossière étaient écrits à +l’encre ces mots exempts de recherche: _Vive la Liberté!_--_A bas la +Tyrannie!_--Venaient ensuite les oriflammes révolutionnaires: _Béatrix à +l’échafaud!_--_Luttons pour être libres!_--_A mort les Rétrogrades!_ Et +toutes ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées dans +quelque taverne, en grande hâte, ne laissaient déchiffrer que par +bribes, dans leur enroulement aérien, leur phraséologie de terreur. +Derrière, suivait une bande sordide: hommes en costume de travail, +coiffés de casquettes sales, femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux +défaits, traînant des enfants, et, se mêlant à la cohue des ouvriers en +chômage, des êtres aux figures sinistres, têtes d’assassins et de +dégénérés, corps atrophiés: toute cette tourbe abominable qui ne sort de +ses repaires qu’aux jours d’émeute, pour provoquer le meurtre et allumer +l’incendie. Des bras se levaient en un geste de menace, des voix +crapuleuses hurlaient des chants de mort. Et la horde passait comme le +Destin en marche, piétinant, d’un claquement sourd de semelles, cette +figure de pureté qu’est la glace. + +Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée eut l’impression de +ce qu’on nomme la lie du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments +troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme, demeurent diffus et +invisibles dans la masse nationale, pour s’agglomérer et remonter comme +une écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les façades des +maisons aux volets clos, le long du quai, elle apercevait là-bas la +structure monumentale du ministère, son nouveau foyer; elle eut la +tentation de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier ce qu’elle +venait de voir; un sentiment secret la poussa dans une direction +inverse. Elle aborda la rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère +allant au cœur: l’Hôtel-de-Ville. C’était une image de mort. L’un après +l’autre, les magasins de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur +ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à cette heure de +l’après-midi, on ne voyait personne. Sur la chaussée, des voitures +roulaient à une vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre +ici? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita un instant puis, prenant +son parti, gagna la place de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle +était là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il déboucha +d’une rue adjacente une nouvelle horde d’êtres pareils à ceux qu’elle +venait de voir, allant par couples, chantant... Ils se dirigeaient vers +le fleuve; elle les devina en route pour rejoindre les autres. Et +partout où elle allait maintenant, rue de la Nation, où l’on ne voyait +d’ordinaire que des élégances,--coupés vernis et parfumés, belles +personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs de jolis +visages,--rue aux Moines où les vitrines étaient des musées d’art et +d’orfèvrerie, et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi, ce +n’étaient plus que ces déguenillés au rire vicieux, accrochant à leurs +bustes d’autres bustes de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de +chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient de chaque rue. +Oldsburg semblait n’être plus peuplée que de cette vermine, elle qui la +cachait jusqu’ici en des repaires inconnus! + +Mais là, que se produisait-il? La rue aux Moines, qui devenait houleuse +dans le tronçon compris entre la place Saint-Wolfran et son intersection +avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut impraticable. +Artisans et hommes du monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus +qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes impulsions d’ensemble, +et par-dessus ce compact fourmillement noir, de biais, on apercevait, +vers le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens, les croix +gothiques, les lucarnes à cadres ciselés du palais. Madeleine s’informa +de ce qui se passait. On lui parla d’une manifestation royaliste qui +commençait ici. + +Seule femme élégante dans cette foule, elle fut vite remarquée. Un vieux +monsieur grommela: «Cette petite est folle!» D’autres se mirent à +chercher brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux au baisser des +paupières, et elle voulut s’en retourner. Mais derrière elle, la +muraille vivante s’était nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce +moment, une poussée se fit, une tornade de corps humains se mouvant sur +place, sans débouché. On s’écrasa le long des maisons; il y eut des cris +de douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris de guerre, et +Madeleine, naufragée dans cette tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant, +vit passer dans le courant qui la portait une bande d’adolescents aux +jolis visages frais d’aristocrates, quinze peut-être en tout, n’ayant +pas vingt ans, et dont pas un qui ne fût amoureux de sa belle +souveraine. Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de subversifs +couplets, mais simplement la fameuse valse poméranienne, _Béatrix_, et +la foule terrible, sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se +sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait nuageusement la +figure de la Reine; les mouchoirs palpitèrent en l’air comme des flammes +blanches au-dessus de la multitude noire, et rien ne saurait dire ce qui +se passait alors dans les cœurs. + +Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa derrière eux; on les +suivit, et le chant de la valse devint un chœur formidable. Tout le +vieux loyalisme des Oldsburgeois, un moment oublié devant l’idéal +républicain, se réveilla en folie. Madeleine suivait aussi de loin, +dominée par cette pensée fixe qu’il y avait désormais par la ville deux +cortèges ivres d’hostilité, et que, si le hasard de leurs méandres les +amenait à un moment donné dans une même rue, il se passerait des scènes +effroyables. + +La cohorte des jeunes royalistes monta la rue de la Nation, l’allure +scandée au trio de la valse, agglomérant autour d’elle sans cesse de +nouvelles recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de l’hôtel de +ville et se réjouit, car ils avaient choisi par là une direction opposée +à celle des révolutionnaires. Les voix diluées dans l’air n’étaient plus +que quelque chose de sourd, une musique incertaine, dont se comprenaient +seules, à cette distance, les phrases aiguës. La jeune femme, brisée de +lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette fois elle fit volte-face +vers l’hôtel du ministère. Il lui arrivait encore, portées par le vent, +des notes familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au tournant de +la rue. Puis soudain elle s’arrêta, glacée de peur. + +Une autre musique naissait, toute voisine d’elle, l’hymne poméranien +hurlé par des gorges avinées; c’était l’autre horde qui venait, montant +l’une des rampes de la berge, en agitant ses oriflammes lacérées. Elle +s’était accrue, elle aussi, en sa promenade sur la glace; c’était devenu +une longue traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air d’une +puanteur d’humanité, et qui se mit en replis; des replis dessinés par +l’angle de la rampe et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit +menant aux bas quartiers. + +Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire: cette ruelle, la place +Sainte-Wilna et la rue du Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui +pouvait vibrer encore impalpablement, dans l’air, du chant royaliste. +Rien, plus rien. La piste des autres était donc perdue pour elle; mais +elle les sentait toujours dans ce quartier, vers lequel s’acheminaient +présentement ceux-ci, ce quartier du Canal où les maisons font à l’eau +une rive de pignons à poutrelles et de façades vétustes, derrière +lesquelles logent, par milliers, les pauvres. + +Une voiture passait, elle s’y jeta; et en dépit de toute prudence, de +toute réserve, elle dit au cocher, qui dut le lui faire répéter pour le +croire: + +--Je vais suivre cette bande-là. + +Cet homme la prit pour quelque écervelée de mœurs douteuses, en passe +d’une extravagance nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins, +accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses deux mains, obsédée +par cette intuition d’une rencontre entre les deux cohortes, il aurait +été plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris. Dans un accès +de casuistique implacable, frissonnante de peur, blême, angoissée, elle +s’obligeait à voir de ses yeux les atrocités qu’elle redoutait. + +La voiture allait au pas. A ce moment, on avait atteint la place +Sainte-Wilna. Les manifestants se débandèrent et poussèrent des cris de +mort contre la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle venait de +droite et de gauche, des deux parties de la rue du Canal, que coupait la +place de l’Église. En même temps une troupe d’artisans, de femmes +échevelées, de gamins, accourait prendre part à ces démonstrations en +plein air qui étaient de leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus +pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux qui s’étaient amassés +autour d’eux, stationnaient actuellement dans le square de +l’Hôtel-de-Ville dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres à +grosse ramure noire, à trois cents mètres d’ici. + +Et ce fut aussi à cette minute précise que le clairon sonna, faisant +passer et vibrer dans l’air ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs. + +--Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame? demanda le cocher qui, ne +pouvant plus avancer, était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs +par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse. Entendez-vous cela? + +--Qu’y a-t-il? demanda Madeleine, les lèvres blanches. + +--Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus marcher à l’ordre. C’est +à la caserne du régiment que cela se passe. Le quart des officiers mène +la révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés dans les chambrées, +et tout le reste fait l’assaut avec la petite Altesse Royale le prince +Erick. On dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame le +nouveau colonel nommé par le gouvernement. Ce sont de tristes choses, ma +petite dame. + +--Et cet homme qui parle là-bas, demanda Madeleine, que dit-il? + +--Rien de bon! c’est contre la Reine; il va les mener maintenant à +l’hôtel de ville. + +--Oh! l’hôtel de ville! + +Et son visage se crispa dans une telle douleur, que lui reprit: + +--Vous devriez vous en retourner chez vous, tenez; ce n’est pas la place +d’une jolie petite femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez «les +sangs» tournés. + +--Non, répondit fermement Madeleine, je veux voir. + +Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans son pressentiment +terrible. La masse mouvante, qu’était devenue la horde de tout à +l’heure, prit le tronçon de la rue du Canal qui menait au square de +l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre cents, agitant toujours +vers le milieu leurs lambeaux de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils +à un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du Square. Rétréci +au passage, le flot formait des houles, des remous. Puis, la grille +franchie, il se divisait au caprice des allées, débordait sur les +pelouses. Et l’hymne national, sans mesure ni rythme, sans unisson et +sans ensemble, précipité comme un chant de fous, un chœur d’ivresse, +entra dans le jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues, le +long des bassins congelés, et vint heurter la façade intérieure de +l’hôtel de ville. Alors, on vit sortir par les trois grandes portes +cintrées, les enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le péristyle +depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles du chant poméranien, qui +insultaient la Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous, sans se +l’être dit, que la belle Dame idéale dont ils étaient si épris serait +vengée s’ils mouraient pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col +glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à terre, la Personne à +laquelle ils offraient leur vie, les petits aristocrates se ruèrent dans +les haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés comme ils +étaient, dans ce flot de malpropreté humaine; il y eut une levée de bras +pareille à un croisement de massues en l’air, et on ne les revit plus. +Mais aussitôt, dans les pelouses envahies, sur l’eau congelée du bassin, +ce fut la bataille générale. Tous les bruits se fondaient en une clameur +unique, dans laquelle dominait le cri des femmes, aigu, ininterrompu, de +douleur et de peur; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant et +griffant les visages qui leur faisaient obstacle. + +Madeleine, la main crispée aux barreaux de la grille, s’était aventurée +jusqu’ici, et regardait. Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un +ouvrier venir à elle, le menton levé, les mains tendues, la bouche +ouverte comme un homme qui suffoque, les yeux suppliants et éperdus. +Elle recula d’un pas. L’homme montra son paletot de velours, et la poche +du haut d’où sortait tout droit un petit manche de couteau. Puis, d’un +effort suprême, il arracha l’arme de la blessure. Un jet de sang noir en +jaillit qui éclaboussa Madeleine. + +--Oh! c’est trop! c’est trop! cria-t-elle. + +Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture qui l’attendait à +quelques pas derrière. Le cocher la souleva à demi pour gravir le +marche-pied. + +Il haussait les épaules sans la plaindre, riant plutôt en dessous de ces +nerfs de femme, qui étaient comme une coquetterie de plus ajoutée à +l’excès de son charme. Mais, quand elle lui eut nommé, comme sa demeure, +l’Hôtel du Ministère, l’évocation de cette habitation somptueuse, et de +la hauteur sociale qui s’y attachait fut une révélation pour ce +plébéien. Sans comprendre, il pressentit quelque chose de la vérité. Il +regarda Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près à ce Samuel +Wartz, le célèbre orateur de la veille. Son élégance, sa tristesse, +cette passion de voir ce que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout +cela l’éclairait vaguement; et il la conduisait doucement comme une +malade, faisant de longs détours pour suivre les voies calmes. + +Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque chose l’arrêta encore: un +convoi, une civière sous un drapeau, un attroupement. Faiblement, en +frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans voix: + +--Je veux savoir tout, tout; racontez-moi ce qui se passe ici. + +Le cocher alla s’informer et revint: + +--Les canailles! c’est leur colonel, ce pauvre petit prince Erick, +qu’ils ont tué! + + + + +VI + +LE VIEIL AMI + + +Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée, elle restait ici, prostrée, +sur une petite chaise, dans le grand salon du fond où il faisait nuit. +Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient à l’aménagement de +l’appartement. On transportait dans le logis de splendeur les meubles +familiers du jeune ménage, les menus objets, les bibelots, les +souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité de ces grandes pièces +froides. Les coups de marteau résonnaient; on entendait le bruit sourd +des caisses jetées à terre, le heurt des armoires pesantes, un cliquetis +de vaisselle et de verreries déballées. Les huissiers, les laquais +nouveaux, Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient, venaient, +causaient, égayés par ce remue-ménage. Et voilà pourquoi Madeleine +s’était réfugiée ici, le salon officiel où l’on ne changerait rien, où +elle pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre. + +Soudain, un coup léger retentit à la porte; elle s’irrita qu’on osât +venir jusqu’ici la troubler dans sa douleur. Mais s’attendant à voir +paraître quelque domestique en quête d’instructions, elle raffermit sa +voix pour répondre: + +--Entrez, entrez. + +--Madame, on me dit que vous êtes ici... + +--Oh! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir, que vous êtes bon d’être +venu! + +Et les lampes électriques allumées, elle courut à lui. + +--Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions causer enfin: je ne +vous ai pas vu depuis un siècle! + +Et il sentit sa main prise par ces petites mains encore gantées, qui +l’attiraient, le dirigeaient avec une espèce de chaleur tendre. + +--Avant-hier! murmura-t-il, troublé. + +--Non, non; un siècle, je vous dis, un siècle! + +Il la regarda sous la blanche lumière, le visage comme amaigri, rouge de +fièvre, les yeux fiévreux aussi et tragiques, avec le foyer +qu’allumaient, dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant +sur le sens de cette émotion qu’il lui voyait, il sentit la joie de +l’accueil se changer pour lui en amertume et dérision. Comment +n’avait-il pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot, qu’elle était +toute possédée par la gloire de son jeune mari, par le souvenir d’hier, +par les émotions d’amour! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait +joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement: + +--Oui; un beau siècle pour Wartz et pour vous. + +Elle dit: + +--Monsieur Saltzen... + +Et elle n’ajoutait rien. + +--Monsieur Saltzen... répéta-t-elle. + +La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur elle-même, elle +regardait les fleurs du tapis, le veinage pur des marbres, les ongles +dorés des chimères qui supportaient une table. Elle semblait demander +aux choses la force de pouvoir parler. + +Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent tout à coup; elle cacha +ses yeux dans ses mains, et sans honte, sans pensée, presque sans +pudeur, elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le torrent de +sa douleur. Elle pleurait tout haut, comme les enfants, avec les +gémissements et le râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour ne +pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement de désespoir qui +faisait de sa personne délicate une chose diminuée, allégée, qui +n’aurait été rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas! il était +peut-être celui qui la chérissait le plus dans le secret de son cœur, +celui qui aurait su lui dire les mots les plus délicieux, et celui qui +devait garder devant son chagrin, le plus de froideur. Et il se sentait +perdre la tête. + +--Qu’avez-vous? Qu’avez-vous?... murmura-t-il. + +--J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa gorge, j’ai vu la +Révolution, je l’ai vue, monsieur Saltzen; j’ai vu Oldsburg ravagée, +j’ai vu mourir un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai senti sa +main sur ma bottine, et je me suis sauvée. Comprenez-vous cela? Sans +l’avoir regardé, je me suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois +toujours, je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de ses yeux de +souffrance, que je n’ai pas écoutée. Je me suis sauvée! Est-ce que +j’aurais pu le soulager, dites, docteur? Tout un couteau enfoncé là! +J’ai agi comme la dernière des créatures. Je n’ai pas eu le courage, je +n’ai pas pu. Regardez; son sang m’a sauté ici. + +Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore humides dont la fourrure +noire ne s’imprégnait que lentement: on aurait dit de larges taches +d’encre. A les revoir, elle éclata de nouveau. + +--Docteur! Docteur! Dieu a voulu que ce sang tombe sur moi; c’est le +sang que Samuel a fait couler, c’est lui le grand coupable! + +Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les mains, elle se tut pendant +plusieurs secondes. Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste +caressant et paternel de ses deux mains tendues. Ne lui devait-il pas ce +mouvement de pitié, n’allait-il pas la prendre dans ses bras, la +consoler comme un enfant qui souffre? Mais il fit mieux. Il l’aimait +trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains retombèrent sur ses +genoux sans avoir même effleuré les soies de la fourrure, et il dit: + +--Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui? + +Elle continua, poursuivie du même cauchemar: + +--Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick? Vous figurez-vous cela? +Mort! Tout froid déjà, ce gentil valseur de l’autre jour! Il m’avait +menée d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une pause, il me +faisait glisser, je ne pesais rien, lui non plus; j’ai vu tantôt la +civière où gisait son cadavre; les deux hommes de la garde avaient peine +à le porter. C’est lourd, un mort. + +Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt déganté chercha les +taches de sang sur la jaquette, et quand elle se vit le doigt humide: + +--Cela ne peut pas sécher. + +Elle ne pleurait plus. + +--Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le revoie pas. + +Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de fourrure, qu’il jeta au +loin, en le froissant de colère. Puis, debout devant elle maintenant, la +dominant: + +--Tout cela n’est pas votre affaire; ce qui se passe dans la rue ne vous +regarde pas. Il meurt chaque jour une foule de gens auxquels vous ne +pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui, c’est très triste, +mais vous n’y pouvez rien, et c’était inconvenant de votre part de vous +y mêler. Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure. + +Elle le regarda fixement; ses longs yeux désolés, sa bouche, tout son +air était une plainte et un reproche. + +--Oh! monsieur Saltzen! est-ce vous qui me parlez de la sorte! Est-ce +que je ne m’appelle pas Madeleine Wartz? Est-ce que tous les actes de +mon mari ne m’atteignent pas? + +--Quels actes?... demanda-t-il évasivement. + +Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire jouaient sur son lorgnon. +Il comprenait, à présent, le cas de conscience effroyable de Madeleine, +et il sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la savait si +amoureuse, un de ces voiles impalpables que trament les imaginations +scrupuleuses des femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même des +âmes, et qui séparent plus les époux que des barrières de fer. Donc, ce +serait bien décidément sa fonction de travailler, au profit de celui à +qui elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille. A l’heure où +elle se tournait vers lui, comme vers l’ami le plus délicat, le plus +près d’elle,--il ne le sentait que trop,--il devait, sous peine de +commettre la plus triviale des fautes, la repousser par force vers le +seul ami permis à une femme: son mari. Cela, c’était encore l’aimer, +c’était même l’_adorer_, bien que le mot ne signifie pas toujours ce +martyre de froide immolation. + +--Quels actes? reprit-elle, vous me demandez lesquels? N’a-t-il pas +rompu par son discours d’hier l’ordre qui régnait dans le pays? N’a-t-il +pas provoqué l’agitation populaire? N’a-t-il pas déchaîné la révolution, +enfin? Maintenant l’incendie se propage, et celui qui l’a allumé n’est +plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment de la Garde à la +caserne, la bataille dans la rue, les troubles d’Oldsburg, ceux qui +doivent à cette heure ravager la province, Hansen, cette ville si +remuante, et la contrée des Charbonnages, tout cela est l’œuvre de +Samuel! Eh bien, je vous le demande, un homme a-t-il le droit de créer +dans un pays cette folie de destruction et de sang? Samuel n’a-t-il pas +pris là une responsabilité intolérable? + +--Son discours était toute réserve et toute modération, hasarda le vieil +ami. + +--Un discours de modération ne déchaîne pas, dans une assemblée +d’hommes, ce que les paroles de Samuel ont déchaîné hier à la +Délégation, monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le sais, il y +avait l’éloquence, ce feu de conviction qui dévore mon pauvre Sam; mais +il y avait autre chose: les idées qui ont de la vie en elles, comme la +graine qu’on sème. Il s’est fait dans les esprits, déjà exaltés, une +germination violente. Les révoltes dormaient en eux, il les a +réveillées. Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à son œuvre. + +--Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire à son œuvre, répéta le +docteur en songeant. + +--C’est donc son acte vraiment, monsieur Saltzen, c’est sa faute! sa +faute! Comprenez-vous? Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en +répond devant la société et devant Dieu. Ah! j’avais comme un +pressentiment, une terreur de ces atroces réalités, quand j’ai vu cet +Auburger adopté de telle sorte par lui. + +--Auburger? Votre mari s’est laissé circonvenir par cet être-là? + +--Comment, vous ne savez pas? A vous non plus, il ne l’a pas dit? Mais, +si j’ai bien compris, Auburger est devenu l’agent secret de Samuel. + +Saltzen s’indigna. + +--Son agent secret!--se disait-il en marchant à pas lents dans le +salon.--Il a consenti, lui, Wartz, la droiture même!... Il s’est livré, +pieds et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera maintenant, +comme un maître son esclave! Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y +paraisse, la domination n’est pas aux mains de celui qu’on croit. +Êtes-vous bien sûre, Madeleine? + +Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait à la jeune femme ce +prénom dont il ne la nommait jamais que dans sa pensée. + +Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait en son esprit une +logique en formation. Puis voulant expliquer cette mystérieuse +complexité de Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même +au-dessus du blâme, il développa sa conception. + +--Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger, dit-il en revenant +s’asseoir près de Madeleine; il nous dépasse trop. Il nous effraye par +le mal qu’il a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part de vos +inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi, secrètement, dans mon cœur +d’ami, j’ai senti ce qui se passait dans votre cœur de femme! Il nous +fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés de notre affection; +mais si, à cette heure, il entrait ici, il faudrait lui tendre les bras, +l’aimer, le louer; il vous faut, vous, le faire plier sous le poids de +votre amour; vous ne saurez jamais être assez tendre, assez dévouée, +pour atteindre ce cœur triste et isolé de grand homme. Triste! vous +savez comme il l’est intimement, lui que votre jolie gaieté d’oiseau ne +déride même pas, lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots +auxquels vous vous plaisez tant! Triste et seul comme un prophète! Qui +l’a vraiment connu? Est-ce vous? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi, +vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais douté de la puissance +qu’il cachait? le châtelain d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce +génie, et le faisait dîner à part quand il recevait à sa table! Méconnu, +inconnu, s’ignorant lui-même, portant sans le savoir sa force, c’est +l’homme de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire ce qui doit être, +et qui l’accomplit en dépit de tout. + +Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant de larmes délicieuses. Il +fallait savoir comme elle que le vieil ami l’aimait, pour goûter +vraiment ce qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très émue, elle +voulait le remercier de redonner à l’image de Samuel l’auréole éteinte; +elle murmura pour la seconde fois: + +--Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être venu me dire tout cela. + +Souriant, il regardait complaisamment cette joie d’aimer revenir en +elle. Il continua: + +--Ce matin, les journaux portaient en manchette ces simples mots: «La +loi Wartz.» Et l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition +concernant l’instruction populaire. Je vais vous dire, moi, ce que c’est +que la loi Wartz, non point celle que Samuel a déposée hier, mais celle +qui préside au cours de sa vie, qui règle ses mouvements, sa conduite, +ses actes, comme une rigoureuse formule scientifique. C’est une loi +inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce qu’il est de ces êtres +dont on dit qu’ils appartiennent à l’histoire; et qu’est-ce que +l’histoire, sinon la fatalité accomplie? La loi Wartz, la vraie, est une +formule terrible qui pousse votre mari d’un mouvement irrésistible, vers +le système d’État nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la +politique républicaine, comme on subit parfois une passion, souffrant et +jouant à la fois son propre drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la +plume et à l’action de la parole, à travers mille obstacles que vous +connaissez mieux que personne. Voyez comme depuis son enfance, qu’il +nous a contée, jusqu’à son élection, ce fut une progression constante +vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce rôle lui est-il dévolu, +qui permet à sa personnalité de s’épanouir vraiment, que la loi fatale +plus impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de repos, la course au +but s’accélère, l’action se précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la +conception de cette éducation du peuple sur laquelle il fait reposer sa +République idéale. Nous sommes une dizaine de sages, de réfléchis et de +prudents qui voulons réglementer, ajourner, son projet trop hâtif. Nous +sommes des confrères, des aînés, qu’il révère vaguement, des amis qu’il +sait dévoués; mais il a senti notre résistance. Notre prudence +l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent. Alors, de tout ce qui s’était +établi entre nous: cordialité des relations, projets politiques communs, +respect, affection même, rien ne compte plus. En nous, il ne voit +désormais qu’un obstacle; la force qui le mène ne lui permet pas de s’y +arrêter. Nous le gênons; il nous écarte, très simplement. J’en aurais +pleuré! M’être cru, dans l’esprit de ce garçon, l’arbitre de toutes les +idées, et constater un beau jour quelle petite place j’y occupais! Chez +les autres, c’était de la fureur. Mais froissement d’orgueil ou délicate +blessure de cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun lui-même, +qui est un rustre aux rancunes opiniâtres, l’a si bien compris, qu’il +est redevenu malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans cette loi +implacable comme le _Fatum_ antique, croyez-vous que Wartz, qui n’est +que pitié et bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous les yeux +l’exemple d’Hannah... + +--Ah! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas grande philosophe, mais +l’idée de ce que cette fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres +gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur de prendre une telle +initiative, vous, monsieur Saltzen? + +--Oui, j’aurais toujours reculé devant des craintes, des scrupules, +parce que je suis une volonté normale, assujettie à tous les souffles du +sentiment, et que je _veux_ beaucoup moins que je ne _sens_. Mais la +destinée de notre grand homme, bien autre, unifiant sa volonté à celle +qui mène le monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses. Je +n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour savoir que ce fut +l’éternelle règle des génies de faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se +soucier si des larmes ou du sang coulaient à leur passage. Nous sommes, +nous, de pauvres êtres, qui mirons l’univers dans notre propre cœur, +comme on regarde une immensité dans une toute petite glace, et notre +maître instinct, la peur de souffrir, nous semble régir l’Univers comme +il régit notre individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire, s’abstrait +de ce qui est personnel, il ne s’écoute pas, il se renonce, il +s’identifie avec les règles mystérieuses de l’humanité. Voilà pourquoi +Wartz, dans son mouvement en avant, s’est soucié, comme le marcheur du +brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant lui, que ce fût +l’amitié, que ce fût la paix de toute une caste dans la nation, que ce +fût son attrait personnel pour la droiture, la délicatesse même de sa +loyauté, ou bien l’influence que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru +deviner, exerçait encore secrètement sur lui. + +--Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit parce que c’est la _loi_, +dites-vous, monsieur Saltzen, faut-il qu’elle me soit expliquée, et +qu’on me la montre nécessaire; car, j’ai beau sentir un goût très vif +pour l’état démocratique, je ne saurai jamais dire au juste pourquoi +cela vaut de bouleverser un pays dont les affaires marchent, en somme, +très bien. + +--Une opinion politique n’est jamais qu’un goût, reprit l’oncle Wilhelm, +et, à proprement parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on +imagine, pour appuyer son sentiment politique, des principes qui peuvent +le légitimer. D’après nos principes, justement, la république étant le +plus souple des gouvernements, celui qui communie le plus avec les +mouvements de l’âme populaire, sera toujours aussi le plus conforme aux +progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement, ma pauvre enfant, +que Béatrix quittât le trône,--elle nous aurait retardés,--mais il +faudrait, quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses pas, car +c’était une adorable femme. + +Après le moment d’affolement qu’il avait eu tout à l’heure, il s’était +ressaisi, et reprenait, avec son sang-froid, sa coquetterie et sa +séduction. Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui faisait +ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries et les bibelots, sa +longue main osseuse à la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap +fin faisant des plis flottants autour de son grand corps émacié. +Madeleine, apaisée et doucement satisfaite, le suivait des yeux. Aucun +bruit ne venait de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit? Les +paroles du docteur concernant Samuel agissaient en elle, et c’était avec +une sorte d’exaltation agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son +mari. L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la première fois de +cette manière, lui donnait un vertige de cœur, comme si l’amour de ce +grand homme l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau le +vieil ami, et elle songeait: «Lui, c’est un saint!» + +La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra. Madeleine se souvint de +ce qu’avait dit l’oncle Wilhelm: «Il faut le faire ployer sous le poids +de votre amour.» + +Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel l’avait regardée alors, il +aurait senti ses yeux fuir les siens. Mais il revoyait, pour la première +fois, le docteur depuis la veille. + +--Monsieur Saltzen! murmura-t-il. + +Et il alla vers lui comme un homme accablé d’un fardeau trop lourd va +vers l’allégeance d’une amitié sereine, d’une amitié d’exception comme +celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils allaient se dire: +elle attendait un trait d’esprit du docteur, quelque mot délicieux; mais +les deux hommes se serrèrent la main silencieusement, et, quand ils +s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen s’en alla vers un médaillon de la +Reine, près duquel, comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir il +essuya son lorgnon mouillé. Madeleine était de ces imaginations +délicates, sur lesquelles un mot pèse plus qu’une phrase, un silence +plus qu’un mot; elle comprit la muette admiration de Saltzen pour le +grand homme; elle en demeura plus impressionnée encore qu’elle ne +l’avait été par la venue de Samuel. + +--Quelle journée pour toi! prononça-t-elle timidement. + +Il lui semblait pour la première fois contempler ce génie. + +Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses poignets étaient broyés +dans les mains du mari qui la reprenait et la serrait; son regard si +puissant, avec son double fluide de maîtrise et de passion, la brûlait +et la dévorait. Chose étrange, pendant qu’elle s’abandonnait à cette +rude caresse, elle se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins +l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin, presque religieux, +d’offrande et d’immolation. + +--Nous avons tenu conseil toute l’après-midi, raconta-t-il. Ce soir, +j’ai dû me rendre à la caserne de la Garde; il s’y est passé des choses +très regrettables... J’ai donné des ordres; un nouveau colonel a été +nommé d’urgence, à l’ancienneté. J’ai obtenu la neutralité du régiment +jusqu’à la promulgation de la Constitution qui sera présentée au nouveau +Parlement, dans huit jours. Tout est calme maintenant. + +--Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et cela a suffi! + +L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil homme. + +--L’Idée que je représente a seule tout pacifié, reprit le jeune +ministre. + +Mais il avait beau dire, et plutôt par principe que par modestie, se +disculper d’être _quelqu’un_, sa personnalité s’accusait de plus en +plus. Et Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision du pauvre +jeune prince assassiné, se défendit d’en parler, dans le scrupule +d’offenser cette grandeur à qui tout était permis et tout dû. Saltzen +devinait ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble. Il vint +dire adieu. + +--Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec nous, demanda Wartz. + +--Mon cher ministre, répondit le docteur en souriant, pas aujourd’hui; +j’ai envie de donner ce soir à votre beau-père, un article sur vous, et +je l’ai seulement construit en pensée. + +Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié un sentiment pénible qui +concernait Madeleine. Il les voyait, elle et lui, en constante recherche +morale l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre; il +soupçonnait que, malgré sa gloire, sa passion et sa jeunesse, sa femme +trouvait moins en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y +avait entre elle et Saltzen comme une association d’esprits dont il +était exclu, lui qu’aucun esprit ne rencontrait jamais absolument. Il +préférait jouir du docteur hors de chez lui. + +Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient plus que de muettes +patrouilles de police, Saltzen se retourna. Sur la façade obscure du +Ministère, dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres restaient +éclairées: celles du salon qu’il venait de quitter; ils étaient sans +doute demeurés là, Wartz et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure +le croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur sous les cils de la +tendre petite fille, une atmosphère d’émotion amoureuse vibrant entre +eux. Il les devina--exaltés et fiévreux comme les avaient faits les +heures passées--dans les bras l’un de l’autre, jeunes et ivres ainsi +qu’il convenait. Lui avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art +mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour, et il s’en +applaudissait, car c’était l’avoir sauvée d’un grand péril. + +La conscience--cette chose blanche et nuageuse qu’on imagine au centre +de soi--devait être chez lui singulièrement lumineuse et belle; il la +traitait avec la même coquetterie que son être apparent; il en était +vaniteux comme un autre l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa +main d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent été de posséder +son esprit. C’était une conscience élégante, avec des excès de +répulsion, des outrances de dédain, pour tout ce qui n’était point +parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne savait pas, car sa vie +sentimentale de vieux garçon était toujours demeurée inconnue, il avait +gravi cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre faute contre +l’amitié qui le liait à Wartz, contre le respect de Madeleine, lui +aurait paru, et aurait été en effet pour un homme de son caractère, une +défaillance inexcusable. + +Cependant, quand il acheta les journaux du soir et que, dans la rue +même, il voulut lire, en passant sous la lueur des réverbères, il +s’aperçut qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait plus que les +graves nouvelles de cette journée d’émeutes; seulement il lui avait +fallu cette preuve flagrante pour savoir combien ce grand souci +politique, dans un jour pareil, était secondaire pour lui. Plusieurs +fois il essaya de parcourir ces colonnes troublantes que tout Oldsburg +dévorait à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute son esprit. +Toujours, il se sentait ridiculement revenir, malgré lui, sous les cinq +fenêtres derrière lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre +molle des tentures: «Elle ne soupçonne pas, songeait-il, quel rôle de +comédie elle me fait jouer ici!» + +A la fin, il alla retrouver la solitude de sa maison. + + + + +VII + +LE DEMI-DIEU + + +Un des épisodes les plus marquants pour Wartz, dans cette torrentueuse +vie publique qui l’avait pris et le roulait de ressauts en ressauts dans +le fracas de la Révolution, ce fut les lettres qu’il commença de +recevoir. Lettres roses et bleues, lettres ardentes de jeunes gens, +lettres de femmes surtout, lettres à parfums divers qui s’épanouissaient +le matin sur sa table de travail en parterre odoriférant. Il en riait. +Les unes venaient d’Oldsburg; les mains qui les avaient écrites étaient +celles qui s’étaient lassées à l’applaudir à la séance--et combien en +avait-il vu battre l’air devant lui, de ces mains gantées, douces et +souples, faisant courir, dans l’amphithéâtre enfiévré, le souffle d’un +grand vol d’oiseaux! Celles-là semblaient avoir gardé, dans le style, le +tremblement de cette heure. Les créatures d’exaltation qui les avaient +conçues avaient encore l’illusion de sa présence en écrivant, et devant +lui, leurs phrases demeuraient timides et mesurées. Des billets de +province, au contraire, la timidité et la mesure étaient exclues. Ici, +Samuel Wartz n’existait plus qu’en figure imprécise dans ces cerveaux +d’enthousiastes. Elles lui prêtaient toute beauté, mais aussi toute +immatérialité; elles lui parlaient comme à un esprit irréel, et avec +d’autant plus de liberté qu’elles ne l’avaient jamais vu et ne le +verraient sans doute jamais. Et toutes ces lettres étaient signées de +jolis prénoms, de noms de fleurs, parfois. Myosotis lui écrivait: «Vous +êtes le Messie de la grande époque qui va s’ouvrir; mon esprit, sans +vous connaître, vous attendait, et je souffrais de vous.» Nielle des +champs confessait: «Je me sens une âme faite uniquement pour vous; je ne +me nourris que de votre pensée depuis votre révélation. Je ne sais si +vous répondrez à ces lignes, mais je reste consacrée à vous; je +m’emploierai toute à la diffusion de votre pensée; je suis votre +disciple, je vivrai pour vous--et j’ai vingt ans!» Et Héliotrope: «Je +suis veuve et riche; on vous dit sans fortune. Je sais que dans des +entreprises telles que la vôtre, il faut que l’or ruisselle autour de la +Pensée; écrivez-moi, ce que je possède est à vous!» Elsa disait: «Je +n’avais jamais aimé; mais dites un jour un mot, et je serai à Oldsburg +le soir, à l’endroit que vous ordonnerez.» + +Et les lettres continuaient d’affluer; il en venait sans cesse, de +mauves, de blanches, que le valet de chambre déposait en masse sur la +table du ministre, chaque matin. Bientôt, Samuel cessa de les lire; +après, il ne les ouvrit même plus. Mais il regardait le cachet de la +poste, et il se faisait dans son esprit une sorte de statistique +géographique de l’opinion républicaine dont ces lettres de caprice +étaient un reflet frivole mais vrai. Les journaux, les comités +politiques avec lesquels le sien était en relation, lui fournissaient à +cet égard des indications, mais il y avait quelque chose de plus sincère +dans la spontanéité de ces lettres de femmes qui trahissaient +l’atmosphère de pensée dans laquelle s’écoulait leur vie. Ainsi Hansen +et la région du Nord semblaient donner plus de chaleur démocratique, +puis, pour retrouver la même intensité de sentiments, il fallait +redescendre jusqu’au pays des charbonnages, le plein Sud. Les provinces +frontières montraient moins d’exubérance épistolaire; de même aussi les +dépêches n’en apprenaient-elles que de calmes manifestations de presse +ou de réunions publiques. + +Et souvent, dans les quelques heures de repos que la nuit seule lui +accordait, Samuel allait s’accouder au balcon de pierre qui dominait le +quai. Le dégel était venu; le fleuve roulait dans l’eau noire, des +glaçons blancs, et par delà les halètements de la ville endormie, Wartz +scrutait les lointains, il aspirait les atmosphères troublées et tièdes +venues du Sud, il cherchait, dans les nuées torses et lourdes qui se +heurtaient au ciel, le souvenir des pays qu’en voyageant elles avaient +obscurcis de leur ombre. Car ce n’était plus désormais Oldsburg seule, +mais la Poméranie entière qu’il possédait, qu’il avait comme épousée +dans un mariage mystérieux. Du Nord comme du Sud, des villes comme des +campagnes, il sentait converger vers lui les pensées en travail. L’œuvre +des prochaines élections s’accomplissait dans les esprits; par des +milliers de suffrages intentionnels, les élections étaient déjà +virtuellement faites, sous l’action de son influence. Ses idées +planaient sur le pays comme une lumière. Il était partout. Mais ce qui +lui revenait alors à l’esprit, avec un agrément puéril, c’étaient ces +pâles amours d’inconnues, amours sans couleurs ni figures, qui erraient +autour de lui durant ces nuits moites, qui le cherchaient, le +suppliaient. Peu à peu, cette science vague d’être tant aimé créa comme +un lit voluptueux à ses pensées; elles s’y reposaient, s’y +amollissaient, elles y revenaient sans cesse. Quelquefois, dans des +loisirs de sentiments,--mais combien ces loisirs étaient courts et +furtifs entre les mille soucis de son action colossale--il se sentait un +cœur étrange; il s’attendrissait. Et, à l’heure même, il lui fallait +ordonner des répressions sévères contre les perturbateurs qui ne +cessaient de faire courir dans les rues un feu latent. Chaque jour +de-ci, de-là, des rixes éclataient; le sang continuait de couler, à +peine, goutte à goutte. + +Un soir, dès le souper, il était à ce balcon, la fenêtre à demi fermée +derrière lui, et sa forme invisible dans les ténèbres. Quelqu’un pénétra +dans la chambre de Madeleine, et, comme il se détournait par instinct, +il vit Hannah dans la pièce devenue lumineuse. Elle se croyait seule. +Elle allait et venait selon la coutume de son service, disposant la +toilette de nuit de Madeleine. Elle mit sur la table les rubans couleur +de paille qui serraient la chevelure de la jeune femme pendant le +sommeil; elle étendit sur une chaise la robe de blanc linon dont elle +fit bouffer la dentelle du bout de l’ongle; elle posa sur la descente de +lit les deux pantoufles de soie. Au passage, devant une glace, elle +s’arrêta, se mira un instant, puis, sa tâche finie, elle ne partait pas. + +Elle ne partait pas; elle songeait, la main sur sa hanche frêle. Son +jeune corps, un peu ployé en arrière, eut un étirement de lassitude qui +accusait la longue journée de labeur. Et, de nouveau, Samuel vit bouger +à travers la chambre la petite silhouette noire au tablier blanc. Il la +crut en passe d’aller commettre quelque indiscrétion parmi le désordre +que Madeleine, souvent, laissait après elle dans sa chambre. Et en +effet, elle vint au secrétaire dont l’un des tiroirs n’était que +mi-clos, avec un paquet de chiffons, de gants, de voilettes, de lettres +d’amies, de bouquets séchés. Et il en souffrit, car il lui avait imaginé +une âme très délicate et timorée. + +Mais, sans donner le moindre regard à ces intimités, elle avança son +joli visage aminci vers la photographie de Wartz que Madeleine avait +placée là; et les lèvres tendues, furtivement, elle baisa, sans +l’effleurer, l’image de son maître. + +Samuel se sentit rougir d’une honte incompréhensible. Il eût voulu +n’avoir rien vu. Il avait commis, envers la pauvre petite servante, une +faute bizarre et involontaire, une faute dont le nom n’est écrit dans +aucun livre de casuistique. + +Ainsi, voilà que se révélait--et avec quelle brutalité pénible du +hasard!--une nouvelle amoureuse, ici même, dans sa maison, chez celle +qui tenait de si près à la personne de Madeleine par les mille soins de +son ministère, celle qui connaissait le poids, le toucher soyeux de ses +cheveux, les secrets parfumés de sa toilette, les broderies intimes, la +grâce cachée de ses membres. Il en était en même temps gêné et touché. +Ces passions entre maîtres et servantes, avec leurs ridicules, leurs +trivialités, les relents ménagers qui s’y mêlent, leurs basses ruses et +la profanation du foyer, n’avaient jamais trouvé grâce devant lui. Et +depuis longtemps peut-être, dans son intérieur, sans qu’il l’eût jamais +pensé, cette petite Hannah l’aimait secrètement. Il ne s’en fâchait pas. +Un homme ne se fâche jamais en pareil cas. Et même, quand il songeait à +la culture, à la demi-science de cette jeune fille, à son élégance +corporelle, à son esprit timide mais fin, qui lui faisait tenir si +dignement, avec tant de tact féminin, son rôle ambigu de domestique +savante, à tout ce qui l’avait souvent transformée à ses yeux en un +symbole charmant de la plébéienne future, il s’enorgueillissait. + +A partir de ce jour, il se mit à l’observer avec une attention anxieuse. +Il étudiait ses allées et venues, son service, ses attitudes, toute la +façon dont elle se comportait avec ce secret qu’elle avait dans le cœur. +Elle fut impeccable. De cette chaleur d’âme qu’elle avait montrée, de +l’ardeur de ce baiser et de tout ce qu’on pouvait supposer derrière son +masque impassible, rien n’apparaissait. Un peu lente, elle s’absorbait +dans son travail. Samuel, pourtant, restait quelquefois très attendri +devant elle. Il regardait à la dérobée ses lèvres fermées, d’un rose +très pâle d’enfant maladive, et il songeait à ce baiser qu’elle lui +avait tendu, ce baiser offert à son image, mais qui était demeuré en +route, sans pouvoir jamais, sans vouloir parvenir jusqu’à lui. + +Madeleine lui dit un jour: + +--Regarde, Samuel, ce que j’ai trouvé dans la chambre d’Hannah! +Mademoiselle dissimule cela sous son lit, et, la nuit, au lieu de +dormir, elle lit. + +C’était une pile de journaux, tous les derniers numéros du _Nouvel +Oldsburg_, qui n’étaient remplis que de son nom. Il haussa les épaules +en disant cette phrase banale: + +--Laisse-la; que veux-tu, cette enfant se distrait si peu de son travail +tout le long de la journée! + +Et il pensa désormais, non pas tant à ce cœur de la petite servante, si +chaud et si fermé, qu’à son cerveau, à tout ce qui s’y dissimulait de +pensée ardente, en présence du drame actuel, devant l’ascension lente, +le triomphe de sa propre caste. + +Mais tout cela était si peu de chose, semblait-il, dans sa vie! Sa +voiture le menait chaque matin au Conseil des Ministres. Plusieurs fois +on le reconnut au passage; ce furent des ovations: parcelles et éclats +de cette popularité qui s’étendait à tout le pays. Des attroupements se +formaient d’ailleurs souvent au coin de la rue aux Moines pour le voir +passer. A peine avait-on signalé sa voiture, que retentissaient les +vivats; des mains frémissantes agitaient des chapeaux; un délire +d’enthousiasme se lisait sur les visages, dans ces yeux éperdus d’hommes +possédés d’un culte. Wartz goûtait tout cela au passage, et continuait +sa route. + +Alors, il arrivait parmi ses collègues l’âme molle, la pensée +languissante, enveloppé dans ces fluides passionnés d’admiration et +d’amour, qu’il sentait monter à lui. Et la Constitution s’achevait par +le travail des autres, le travail de Braun surtout, qui, avec son esprit +moindre, faisait tout. Jointiste des pouvoirs, ciseleur des lois, maçon +de cet édifice de la Nation nouvelle, il était fait, avec son instinct +de solidité, pour en bâtir la charpente, tandis que Wartz, plus +indolent, n’intervenait que pour y jeter cette note de tendresse envers +le peuple pauvre, la charité des institutions, l’esprit démocratique. +Braun et les autres bâtissaient, lui donnait le style. Il était +l’architecte. + +Souvent, la séance du conseil se continuait l’après-midi; il rentrait +harassé, ne faisait qu’apercevoir Madeleine, et recevait Auburger, qui +l’entretenait parfois pendant des heures. La nécessité lui imposait de +plus en plus étroitement cet homme qui, chaque jour, gagnait sur son +temps un peu plus de temps, sur sa pensée, un peu plus d’intimité. +Samuel avait l’impression physique de lui être rivé, l’impression d’une +condamnation implacable, les liant. Le pays traversait une période de +calme. Après l’explosion des premiers jours, réprimée énergiquement par +le nouveau ministère, l’ordre semblait bien rétabli. A la fin de cette +première semaine, plus de rixes, plus de réunions, plus de sang, un +silence national. + +Le docteur Saltzen, poète ingénieux, écrivit dans le _Nouvel Oldsburg_ +un article sur la pacification de la rue, qu’il attribuait à la rigueur +de la saison. Le charmant homme voyait l’humanité comme une grande +floraison, changeante avec les époques du soleil. Le printemps à ses +débuts épanouissait les âmes en rêve et en sentiment; les jours +caniculaires, ceux qui achèvent de leur énergie torride la maturité des +moissons, faisaient, selon lui, dans la partie obscure et comme végétale +de l’être, sourdre le goût du sang, des atrocités et du meurtre: les +émeutes de l’été sont les plus horrifiantes. L’automne était la saison +des doux plaisirs et de la vertu; et l’hiver finissant laissait la +raison et le travail maîtres sereins de l’homme. C’était l’heure idéale +pour les changements d’État, pour les révolutions laborieuses, qui +s’accomplissent sans inutiles cruautés ni folie.--Suivait une apologie +nouvelle de Wartz que le docteur s’exaltait toujours à louer. + +Et pendant que les Poméraniens lisaient cette rhétorique, l’homme +d’État, qui ne se payait pas de ces hypothèses, plus méfiant, faisait +insidieusement scruter la ténébreuse masse qu’est une nation, par cet +homme au flair de chien qu’était Auburger. Et Auburger sut tout de suite +que le soleil ou le temps gris, les rafales de janvier et les +mystérieuses influences de l’hiver, n’étaient pour rien dans ce +phénomène qui avait soudain glacé la foule. Il avait vite deviné là +l’influence de la reine Béatrix qui, de son côté, travaillait en secret +la masse populaire. L’État agonisant tentait une suprême manœuvre contre +celui qui ne l’avait pas encore terrassé. Tout restait clandestin et +invisible, mais, avant de disparaître du théâtre de sa gloire, la Dame +en noir mettait une dernière fois en œuvre le pouvoir de sa personne +même. De tels jours étaient venus, que cette Reine alla jusqu’à rappeler +désespérément l’opinion par l’attrait de sa personne. On distribua dans +les rues, on glissa sous les portes, on étala aux yeux de tous, une +image qui la représentait assise, en robe à traîne, tenant son fils +debout contre elle. Il y avait aussi des conférences royalistes, et ce +qui restait de la Presse conservatrice s’épuisait en violentes attaques +contre les candidats républicains. On affichait partout une proclamation +de la souveraine, d’où s’exhalait un cri si douloureux, une plainte si +fière, un appel si poignant à la nation, que nul ne la pouvait lire sans +s’émouvoir. Mais ce qui jeta cette stupeur dans le peuple, dans le bas +peuple, ce fut cette apparition de l’image, le royal prospectus qui +s’imposait, prenait les regards par violence, et, après les regards, les +souvenirs. On se rappelait les fêtes du sacre, le jour où l’on s’était +étouffé sur le parvis de la cathédrale pour voir la plus belle Reine du +monde. On se rappelait les fêtes de son mariage, celles de sa maternité, +quand était né le prince héritier qui promettait une ère de paix au +pays; on se rappelait surtout son désespoir à la mort du prince consort, +désespoir de reine pleurant son amour brisé, qui avait arraché des +larmes à toutes les femmes de Poméranie. + +Dans les ménages d’artisans, à l’heure de la soupe, l’image traînait sur +la table; on la contemplait sans rien dire, les haines s’évanouissaient +devant ce beau visage. On imagina pour la première fois ce que serait la +ville quand Elle n’y serait plus, et cette méditation nationale eut pour +conséquence de faire demeurer ces jours-là, les gens chez eux, +taciturnes et rêveurs. + +L’avant-veille des élections, Wartz s’aperçut qu’à son arrivée, Auburger +restait un peu plus que de raison à l’antichambre; il était trop peu +maître de ses impulsions pour n’aller pas, sur-le-champ, éclairer ses +soupçons; et il vit, comme il s’en doutait, qu’Hannah était là, écoutant +le policier qui lui parlait bas. + +Cet homme faisait métier d’être l’ami des servantes. Il avait, dans la +ville, une dizaine de liaisons: cuisinières royalistes des grandes +maisons de la rue Royale, femmes de chambre futées de la rue de la +Nation, par la bouche desquelles s’évadaient les plus intimes secrets +des intérieurs oldsburgeois. Et ce n’était pas sa moindre besogne, au +milieu de tant de soucis divers, que ces amours d’arrière-cuisine, +périlleux et difficiles, qu’il fallait mener avec stratégie, ménager et +exploiter en même temps, en leur demandant tout le bénéfice possible. Et +vraiment, il maniait le vice, le mensonge, l’hypocrisie et l’immoralité +avec tant d’ampleur, il faisait si génialement ses dupes, et si +grandement ce honteux commerce, qu’il se haussait à quelque chose +d’héroïque dans le Mal. + +Mais, dès qu’il se fut agi d’Hannah, Wartz se jura qu’il défendrait +cette très noble fille contre ce coquin, et il le reçut avec plus de +froideur que jamais. + +Auburger, après avoir déposé, comme à l’ordinaire son lourd chapeau de +feutre rond sur une chaise, dans le petit cabinet privé de Wartz, se mit +à tirer de ses poches une liasse de documents: télégrammes chiffrés +venus de toutes les villes poméraniennes, notes griffonnées au crayon +après un rendez-vous galant, dans quelque chambre meublée de la rue du +Canal, propos entendus dans les bouges du faubourg, où il allait boire +toutes les nuits avec les tisseurs. Il étalait complaisamment cette +moisson riche sous les yeux du Maître, caressant le papier d’un doigt +satisfait, lissant les fripures, graduant les importances. Mais Samuel +ne regardait que son être physique, les rondeurs béates de son crâne à +demi nu sous les poils blonds, ses tempes épaisses. L’œil, doux parfois, +mobile toujours, n’avait jamais une expression mauvaise, mais ce point +vif dans la prunelle qui indique le goût secret des gros plaisirs. Les +paupières, si sensibles, si nerveuses, sans cesse vibrantes, semblaient, +avec leurs cils pâles, prendre au vol le diapason de votre pensée pour y +accorder le regard. Tel qu’il était, avec cet air vulgaire et fort, et +cette moustache soignée qui était son talisman d’entrée dans son monde +de cœurs habituel, Samuel se demandait s’il n’était pas capable de +plaire à Hannah, l’enfant du peuple, à qui sa culture n’avait pas ôté le +caractère de ses goûts plébéiens. Ce fut une inquiétude nouvelle; la +déchéance de la petite servante l’aurait désolé. + +--Monsieur le ministre, ce qu’il nous faudrait maintenant, dit Auburger, +c’est de l’argent, beaucoup d’argent. + +Wartz, d’un air méprisant, choisit dans son portefeuille un billet qu’il +tendit, affectant l’indifférence au point de n’en pas demander l’usage. + +Auburger se mit à rire. Il était maintenant plus à l’aise avec le +ministre que le ministre ne l’était avec lui. + +--Que voulez-vous que je fasse de cela? Il m’en faut quarante, cinquante +comme celui-ci. + +Wartz ne répondit pas: on entendait le cri de papier raide du billet +qu’Auburger secouait entre le pouce et l’index, le coude sur son genou, +devant le jeune homme d’État. + +--Voyons, monsieur le ministre, vous n’allez pas marchander, je pense. +C’est maintenant l’heure décisive; si nous manquions ce dernier coup, +tout serait compromis, ce qui serait vraiment fâcheux, au point où nous +en sommes. Les comités royalistes n’ont pas ménagé l’or; ce qui s’est +dépensé depuis trois jours en livraisons, en libelles, en gravures +suggestives, est incalculable, et ce serait vous qui compteriez +maintenant, quitte à sombrer au port pour une misérable question comme +celle-là? + +--Que voulez-vous faire de cet argent? demanda Wartz sans laisser +paraître la moindre passion. + +Auburger battit des paupières; arrivé au point culminant de sa +suggestion sur le Maître, il avait à présent à dire des choses qu’il +n’avait jamais hasardées jusqu’ici, et de peur que son regard, si dominé +qu’il fût, n’allât en expression plus vite que ses paroles, il le +cachait. + +--Mais, monsieur le ministre, je pensais que, de vous-même, vous auriez +prévu cette nécessité, sans que j’eusse l’ennui de vous en parler. Vous +savez que c’est après-demain le jour du vote, et, pour un vote pareil, +il convient de créer de l’enthousiasme, de ne laisser rien au hasard. +Nos amis des sociétés républicaines ont déjà donné beaucoup, mais dans +un cas pareil, les générosités privées sont insuffisantes; ce qu’il +faut, c’est la somme officielle. Là où les hommes se réunissent +d’ordinaire, là où on peut les influencer par des conversations, dans +les cafés... + +Wartz, qui avait écouté avec toutes les apparences du calme, se leva à +ce mot en repoussant avec fracas son fauteuil, et Auburger vit venir sur +lui ce pâle visage défiguré par la colère, en même temps qu’il sentit +ses épaules prises comme pour une lutte. + +--Oui, c’est cela, la République saoule! + +Samuel parlait les dents serrées, crispant les sourcils, l’œil féroce. +D’un mouvement d’humeur ou de peur, Auburger dégagea ses épaules qui +glissèrent au dossier du siège, et il en vint à n’être qu’un homme +rabougri, rétréci, ridiculement recroquevillé dans le moule de l’étroit +fauteuil. Wartz était effrayant, mais le policier ne perdait point de +vue son rôle; il n’en était pas à un affront près, et il n’eut pas le +moindre geste de défense qui eût tout perdu. Samuel en fut désarmé. Le +premier feu de sa colère s’éteignit. + +--Et ils se permettent de parler de notre œuvre! murmura-t-il en +s’écartant, les mains aux poches du veston, les épaules secouées de +mépris, ils se permettent d’y travailler, d’y mettre leur main bestiale! +Et ils veulent déterminer ces choses de l’esprit, un état d’âme +national, avec ces grossiers moyens de duperie! Mais vous ne sentez donc +pas... non, vous ne pouvez pas sentir, vous, de quelle essence est +justement cette œuvre de Liberté, qui doit sortir sans contrainte de la +conscience nationale. + +--Pardonnez, monsieur le ministre, vous savez bien que je comprends +tout, dit Auburger moitié penaud, moitié souriant. Vous vous figurez +même à tort, je vous assure, mon incapacité de concevoir l’ordre +lumineux et éthéré des choses auxquelles vous faites allusion. Vous, +monsieur le ministre, vous pouvez vous cantonner dans ces hautes +régions; vous menez la masse de loin; vous restez ainsi incorporé un peu +à l’idéal que vous prêchez, et il en résulte un effet très grand, très +beau. Le général, qui conduit ses hommes à la bataille, reste nuageux +dans la fumée, avec de nobles gestes seulement; mais si les +sous-officiers ne s’occupaient pas de mettre de la soupe au ventre des +soldats, avec du sel et autre chose qui brûle, le général pourrait +gesticuler sans qu’un seul homme bouge. Vous êtes le général, monsieur +le ministre, et nous, nous sommes les sous-officiers. + +--Votre idée est honteuse, dit Wartz; vous grisez le peuple pour lui +arracher une approbation qui ne vaut que par sa spontanéité même; nous +bâtirons ainsi la République sur des assises déshonorées. Au surplus, +c’est assez discuter; je ne consentirai à aucune concession sur ce +point, et vous pouvez vous retirer. + +--Non, monsieur le ministre, pas encore, car si je m’en allais, vous +seriez pris dans ce fâcheux dilemme ou de me rappeler, ce qui vous +abaisserait, ou de perdre votre partie, car je suis un homme nécessaire. +Gardez-moi donc et écoutez-moi. Que va-t-il se passer si nous nous +laissons aller à une trop facile confiance dans cette spontanéité du +peuple dont vous parlez? Les royalistes auront le champ libre, ils +feront ce que vous n’aurez pas fait. Et puis, songez-y, c’est maintenant +la Reine qui est en cause; c’est sur son nom que se livre la bataille; +si vous n’intervenez pas un dernier coup, sa réalité de femme +l’emportera vite, chez ces gens simples, sur l’abstraction de la +démocratie, et dans trois jours, vous la verrez consolidée sur son trône +par une majorité conservatrice. Or, remarquez, vous avez bien exagéré ma +pensée; je pensais seulement à exercer une influence par des harangues +ne propageant que vos propres idées, par un second tirage de votre +portrait avec votre discours, qu’on répandrait sur les tables +d’estaminets. Quant aux malpropretés dont vous m’attribuez le projet, +elles se réduisent à quelques gouttes d’alcool dont on électrisera le +sang de la masse déjà fouetté d’enthousiasme. Voilà ce que vous ne +m’aviez pas donné le temps d’expliquer, monsieur le Ministre. + +--J’exige, reprit Wartz sans changer de ton, le détail strict de +l’emploi de cet argent. (Et il se mit à préparer une liasse de billets.) +J’exige qu’on ne l’emploie pas à enivrer les électeurs; vous m’en +répondez implicitement, Auburger, et si mes rapports m’indiquent que +vous m’avez trompé, il pourrait se passer des choses auxquelles vous ne +vous attendez guère. Veillez à ce que tout s’accomplisse selon ma +volonté. + +Quand Auburger fut parti avec l’argent, Hannah vint chercher son maître +de la part de madame Wartz. + +--Hannah, lui dit Samuel, venez ici. + +Elle s’approcha du bureau, les cils palpitants, les mains troublées et +tremblantes, ayant aux joues cet indice d’émoi si frappant du rouge qui +pâlit, et Samuel voyait ce désarroi, cet affolement secret de la jeune +fille qui aime, avec un plaisir masculin. + +--Hannah, lui demanda-t-il, monsieur Auburger vous a parlé, que vous +a-t-il dit? + +Sans répondre elle rougit dans sa peau de blonde jusque sous ses +cheveux. Il n’insista pas, et dit avec une pointe d’humeur: + +--Je vous défends de jamais parler à monsieur Auburger. Je vous le +défends, entendez-vous, en quelque occasion que ce soit. + +Il disait ces choses comme un homme sûr d’être obéi au nom d’une secrète +autorité sentimentale plus réelle et plus puissante qu’aucune autorité +régulière, avec la volupté aussi de sentir ce cœur de femme sous sa +domination. Il ajouta: + +--Maintenant, dites à madame que je vais la rejoindre dans sa chambre. + +Elle partit sans avoir desserré les lèvres, ses lèvres blêmies qui +frémissaient. Le maître avait vu pour la première fois de cette manière +ses jolis yeux, un peu ternes et tristes, qui avaient tant pleuré. Et +son silence, cette dignité charmante, l’avaient ému plus que tout. Il +rejoignit Madeleine. + +--Samuel, dit-elle, dès son entrée, je te demande pardon de prendre pour +moi un peu de ton temps, mais ce ne sera pas long, je te le promets. + +Elle était debout, serrée dans une robe sombre qui boutonnait au corsage +sur de la soie rouge. Ses cheveux étaient très noirs, ses yeux très +bleus et brillants sous l’arcade longue des sourcils, et la prunelle +vacillait, comme une petite lumière sous un grand vent. + +Elle mit la main sur le bras de son mari: + +--Je ne peux pas souffrir d’avoir rien de dissimulé pour toi; ce qui se +passe chez toi s’entend ici... j’ai perçu tout à l’heure un bruit de +querelle, j’ai tout écouté. Ainsi, Sam, tu as donné de l’argent à cet +homme, pour faire boire ceux qui seront demain la voix du pays. Tu as +consenti à cela! Oh! je ne t’aurais jamais cru capable de mettre en +œuvre de pareils moyens! + +Ses yeux se fermèrent à demi; sa bouche, ses narines se crispèrent comme +si on lui avait offert à respirer quelque fleur fétide. + +--Donner de l’argent! continua-t-elle péniblement sans le regarder; +acheter l’opinion de ces gens! Alors, que fais-tu de tes principes, du +principe même de ta fière politique, qui est le respect du peuple? + +A mesure qu’elle parlait, l’expression de Wartz changeait et devenait +mauvaise. A la fin, il regarda sa femme presque durement. + +--Je trouve étrange que tu t’occupes de ces choses, dit-il. Jusqu’à +présent, tu t’es tenue en dehors d’affaires qui ne sont pas les tiennes. +A peine si tu m’as parlé de mon discours de la séance, de tout ce qui +aurait dû te rendre heureuse, à ce que je pensais. Et c’est aujourd’hui +que tu inaugures ce genre de conversation politique, par des paroles de +blâme que je ne m’attendais certes pas à trouver dans ta bouche! + +La vérité, c’est que ce flot d’amour, d’adulation, d’admiration qui le +berçait depuis sa popularité, lui rendait désormais toute critique +amère. Il ne pouvait manquer de faire un parallèle entre les billets +passionnés de ces inconnues qui tendaient vers lui de tout leur +enthousiasme aveugle, et sa femme que sa gloire avait laissée +impassible, et qui se permettait de le juger maintenant. C’était un de +ces torts dont un homme garde rancune. Il se sentait de silencieux +assentiments dans le cœur de ces femmes qui lui avaient écrit, dans +celui de tant d’autres qui n’avaient pas osé le faire. Pour ces tendres +créatures, il était au-dessus de toute critique, elles approuvaient +aveuglément tous ses actes. Hannah, la petite servante lucide et +pensante, brûlait perpétuellement autour de sa personne l’encens +mystérieux de son culte. Il avait l’âme sans cesse caressée par cette +atmosphère de douceurs, et voilà que Madeleine mettait une fausse note +dans cette harmonie voluptueuse en lui reprochant sa conduite! + +--Mon ami chéri, reprit-elle, soudainement attristée, et de cette voix +retenue qui ne laissait passer son trop-plein de tendresse que goutte à +goutte, je t’aime tant, que je veux aimer tout ce qui émane de toi, +toutes les œuvres de ton génie. Je ne t’ai point parlé de ton triomphe, +dis-tu? Pourquoi l’aurais-je fait? Je t’admire silencieusement. Je vis +auprès de toi; je contemple ce qui se passe, je vois cette chose si +grande de toute une société repétrie par tes mains en quelques jours, et +de tout un pays qui t’aime comme son chef moral. J’en suis plus émue et +plus troublée que je ne saurais te le dire. Par quels mots traduirais-je +tout cela? Je t’offre ma discrétion, mon silence; tu m’es témoin que je +te laisse travailler sans jamais réclamer pour moi une parcelle de ton +temps; je te sacrifie les causeries que nous avions autrefois et que +j’aimais tant. Les repas ne nous réunissent même plus. Me suis-je +plainte? Je comprends bien, certes, les nécessités de ton grand rôle. +Ton chef de cabinet, ton secrétaire, tes collègues, tous ces messieurs +te sont en ce moment cent fois plus que moi, et j’y acquiesce de tout +cœur. Mais quand m’est venu ce trouble de douter--comment dirai-je!--de +ton absolue... intégrité, je n’ai pu résister, il m’a fallu m’en ouvrir +à toi, qui es mon confesseur bien-aimé. + +Elle tomba dans ses bras, les yeux en larmes; il sentait frémir sur sa +poitrine ce jeune être délicat qui ne vibrait que de vie morale, de purs +désirs de vertu. C’était à ses nerfs excités un mélange de charme et +d’exaspération. Elle était infiniment belle dans cette spiritualité, +mais elle lui échappait, et tous les baisers dont il la couvrait sans +lui répondre n’atteignaient pas son âme. + +--Il le faut, vois-tu, expliqua-t-il après, d’une manière brève, il faut +sacrifier ses goûts personnels, ses tendances, si l’on veut atteindre +son but. On le fait par devoir. On se révolte d’abord, puis on se +résigne à ce que dans les choses humaines, il se mêle toujours quelque +laideur. Ne me blâme pas, Madeleine; j’ai agi pour des intérêts +supérieurs à ce que tu crois. + +Et il l’étouffait à demi sur sa poitrine. Puis, avant cinq minutes, il +fut repris par sa vie officielle qui ne faisait jamais trêve, et +Madeleine resta seule, déroutée, indécise, mal satisfaite par +l’explication furtive d’un cas de conscience aussi lourd. A cause de +cette équivoque inutile, elle ne verrait plus dans la République cet +idéal pur et magnifique dont elle était si éprise autrefois. Quelle +source trouble ce serait à la nouvelle existence nationale, que cette +pression de l’argent exercée sur la volonté du peuple! quel opprobre! + +Et elle pensait que si Saltzen était venu, il l’aurait peut-être +rassurée, non pas à la manière un peu brutale de Samuel, mais, pour +amener sa conscience à ce point d’admettre ce qu’elle réprouvait, il +l’aurait conduite par le dédale de ses arguments subtils au bout +desquels se trouvait toujours l’évidence absolue et pacifiante, et +c’étaient là des exercices d’esprit qui lui étaient délicieux. +Seulement, Saltzen ne venait pas. De toute la semaine, elle ne l’avait +pas vu. Rarement il avait négligé pendant tant de jours ses petites +visites. Et les heures de la jeune femme s’écoulaient, désespérément +longues. Elle redoutait de sortir à pied depuis que l’atroce pèlerinage +à travers la ville, le jour des émeutes, l’avait tant ébranlée. Elle +était allée voir son père deux fois, mais il avait à peine eu le temps +de la regarder, les journalistes étant sur les dents quand le pays +traverse une crise pareille. A leur entrevue, trois ou quatre rédacteurs +du _Nouvel Oldsburg_ étaient présents, et un garçon de bureau n’avait +pas cessé, le temps qu’ils échangeaient quelques mots, de venir déposer +des lettres ou des demandes d’ordres sur la table de travail de M. +Furth. Elle était rentrée avec l’impression affreusement triste d’être +une personne nulle, inutile, dont la présence embarrassait. Elle +cherchait si elle ne tenait pas au moins au cœur de quelqu’un; mais non; +même pour Samuel, elle ne comptait plus qu’à peine. L’après-midi elle +recevait quelques amies, elle brodait; dès que la nuit tombait, elle +commençait d’attendre Saltzen, dont c’était l’heure favorite pour venir +la voir. Les soirées solitaires s’allongeaient ainsi, comme si toutes +les minutes en eussent été comptées, une à une, dans la mélancolie. Elle +pensait alors beaucoup à la Reine dont personne n’osait plus parler, +comme si de prononcer même son nom eût causé dans les conversations une +gêne insupportable. Elle plaignait la pauvre femme, qui traversait des +épreuves auprès desquelles ses imaginaires tristesses ressemblaient à un +ridicule énervement. + +Ce jour-là, elle était si lasse d’ennui, qu’elle prit une carte et +écrivit à Saltzen: + +«Mon cher Docteur, pourquoi nous délaissez-vous de la sorte? ce n’est +pas le moment de nous oublier. Pour ma part, ce qui se passe tous ces +jours me met l’âme à l’envers, et j’aurais très grand besoin d’être +distraite et soutenue. Venez donc nous voir bientôt, je vous attends.» + +En adressant ce billet au vieil ami, elle s’exonérait de tout scrupule, +par cette excuse qu’elle était censée ignorer le sentiment de Saltzen +pour elle, et qu’il n’y verrait aucune signification épineuse. Puis, +n’était-il pas de son devoir de l’appeler, lui qui savait, comme +personne, apaiser ses troubles, et rajeunir sans cesse l’amour de leur +jeune ménage? + +Elle calcula les heures; il pouvait recevoir ce mot avant le soir; elle +allait donc le voir arriver en hâte, l’air épanoui par cette idée +qu’elle l’appelait, plus confiant que jamais, égrenant les diamants de +son esprit avec chacune de ses paroles, et elle dirait tout ce qui lui +pesait tant sur le cœur: elle confesserait son chagrin, la faute de +Samuel, ou ce qui lui semblait tel,--et il l’éclairerait en lui montrant +ce qu’elle ne savait peut-être pas comprendre. + +Mais encore ce jour-là elle attendit en vain, Saltzen ne vint pas. +Durant la soirée seulement, il lui répondit, dans une lettre très brève, +qu’il était fort retenu par la préparation de sa candidature, qu’il ne +les oubliait certes pas, mais que se rendre au Ministère lui était +impossible. + +Madeleine stupéfaite lut et relut ces phrases froides. Était-ce vraiment +un mot du vieil ami? Il lui semblait retrouver méconnaissable, après une +absence, une personne très aimée autrefois. Ainsi, quand elle lui +demandait de venir, avec des paroles, qui eussent dû le toucher +jusqu’aux larmes, il s’excusait de cette manière, sèchement, comme on +s’exempte d’un devoir ennuyeux. + +«--Mais je me suis trompée, pensa-t-elle, il ne m’aime pas!» + +Et, tout de suite, elle sentit s’évanouir en elle un enchantement secret +qui remplissait à son insu tout son être, et dont la ruine lui donna +seulement la mesure. N’être pas aimée de ce charmant homme! n’apporter +dans sa vie qu’une agréable amitié de femme jeune et spirituelle, alors +qu’elle s’était crue le rayon de son automne, sa seule joie, sa raison +de vivre! Elle se voyait tout à coup très abandonnée, elle qui avait +mené l’existence la plus choyée, la plus caressée. Elle était +rapetissée, humiliée, par cette politique qui prenait les hommes si +souverainement et d’une manière telle, que, auprès de cette force, les +tendresses de l’amour n’étaient rien. + +Elle s’était trompée. Saltzen ne l’aimait pas. Elle en eut le cœur gros +tout le soir, et, à peine au lit, elle pleura silencieusement sur +l’oreiller qui longtemps demeura humide et froid. Quelle place tenait +cette illusion dans ses pensées! et comme elle avait le dégoût de tout, +maintenant! Ainsi, sans elle, il pouvait vivre très satisfait; ses +occupations intellectuelles le contentaient. Combien de sa part l’erreur +avait été ridicule! S’être crue aimée! S’être crue aimée par un homme de +cet âge!... + +L’engourdissement du sommeil la prenait tout en larmes comme elle était. +Elle se redisait en s’endormant, dans cette langueur contre laquelle le +cerveau lutte péniblement: «Je me suis trompée... je me suis trompée...» + + + + +VIII + +LA BÊTE + + +Le premier jour de février, à huit heures du soir, les journaux +s’envolèrent à travers les rues, à travers la Poméranie, à travers le +monde, annonçant que les élections législatives avaient porté au +Parlement une immense majorité républicaine. Le pays consulté avait +donné sa réponse. Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le +scrupule d’agir individuellement et contrairement ainsi à son système +d’idées, pouvait aller désormais de l’avant, fort de l’acquiescement +national qui ratifiait sa destinée. + +Sur sa table de travail, une à une, de tous les coins du pays, les +dépêches, le long du jour, étaient venues s’accumuler. Il n’avait connu +les résultats que peu à peu; maintenant la vérité se révélait dans toute +sa grandeur solennelle. La douceur des billets d’amour, la volupté des +acclamations, ce concert louangeur qui résonnait sans cesse autour de sa +personne n’étaient rien; mais ces dépêches qui superposaient les +suffrages dans une addition gigantesque, ces papiers fripés, couverts de +chiffres, c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration du +peuple à l’unisson de sa pensée, c’était le cœur national frémissant +sous sa main. + +Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire comme le maniement +du pouvoir. Depuis une semaine que Wartz exerçait une sorte de +dictature, son tempérament s’était modifié, il ne concevait plus de la +même manière l’élaboration du nouvel État. Les grands mouvements +populaires, la transmutation du travail moral d’opinion en agitation +physique des masses, qui lui causaient autrefois comme un délire de +meneur, lui paraissaient maintenant vains et dangereux. C’était de la +Révolution la conséquence terrifiante qu’il fallait refréner. Il voyait +donc l’œuvre de paix s’accomplir avec le calme de sa responsabilité +tranquillisée. L’établissement de la République s’annonçait comme un jeu +désormais. La constitution présentée à l’Assemblée renouvelée qui +n’était avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la Reine serait +prononcée comme une simple formalité, et le nouveau gouvernement +proclamé selon le rite ordinaire. + +Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau de dépêches, +goûtant cette fois le triomphe absolu de son succès, il éprouvait la +satisfaction d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini. Il avait +mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre à laquelle il s’était +consacré. En dix jours il avait métamorphosé une nation; et cela sans +désordres. Le sang avait bien coulé un peu au début; si peu! + +Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse lucide: «Celui qui +allume l’incendie n’est plus maître de l’éteindre.» A cette heure où, +dans sa solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre accomplie, à +cette heure même, au plus profond de la ville, au plus intime, dans le +quartier du Canal où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du +faubourg où grouille le monde des tisseurs--deux foyers d’humanité vive, +remués d’incessants émois, où les étincelles tombent dans les esprits +comme dans l’étoupe inflammable,--la nouvelle courait que les élections +venaient d’élever au pouvoir le Peuple lui-même. + +Conception naïve du régime républicain! Grisés depuis deux jours d’idées +que leurs faibles cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se crurent +rois, tous. L’orgueil les envahit. La phraséologie dont les harangueurs +de taverne leur chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités +politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette puissance morale +qu’on leur conférait, se confondre avec celle de leurs muscles inoccupés +par le chômage, et possédés du besoin d’agir. + +La longue rue du Canal, dessinant entre ses hautes maisons noires des +ondulations vagues, coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée +plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une petite rivière +captée pour les besoins de l’industrie, où l’eau courait, rare et sale +au fond du lit, souillée par le voisinage de cette population resserrée +en des logements trop petits. Cette eau charriait les choses les plus +hétéroclites; et c’était toute la journée un fourmillement d’enfants +malpropres, accrochés par grappes aux passerelles, la tête pendante dans +le vide de la coulée, pour voir disparaître sous le noir des ponts, et +revenir à la lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers, ou +des corps de chats qui s’en allaient doucement à la dérive comme des +outres vides. + +Les dégels récents avaient amené la pluie, une pluie incessante, +poudroyant au visage, qui se résolvait en huile boueuse sur le pavé, et, +des rues situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent chaud. +On baignait ici dans une vapeur tiède et malodorante; il se faisait un +mariage de miasmes entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui +montaient de l’eau lente du canal. La rue suait d’une moiteur de fièvre. +L’eau venait de partout: du ciel en cette poussière humide, des +brouillards du fleuve, de l’exhalaison des choses, du lit de la +minuscule rivière; elle travaillait la pierre des maisons, elle gonflait +et pourrissait le bois des ponts, elle sortait d’en dessous le sol, elle +suintait des murailles, elle éclaboussait des toits. + +Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons, les fenêtres +palpitèrent et s’ouvrirent; des femmes apparaissaient en silhouettes +noires sur le fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre, elles +se mirent à reconnaître leurs hommes revenant de la ville, dans ces +ombres parlantes qui s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la +rue. Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de refus. Quoi! +rentrer! s’enfermer dans la réalité pauvre de la chambre, quand on +venait d’offrir à leur imagination l’espace sans limite de la pensée +grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État! + +Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit qui commençait était de +celles-là. + +Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau, tourmentaient tous +ces hommes. Ils ne savaient pas... Mais cette humidité chaude, cette +nuit excitante d’un printemps factice, avec «les quelques gouttes +d’alcool dans le sang» dont avait parlé Auburger, et qui s’étaient +multipliées jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs artères, leur +faisaient une force décuplée qui les poussait à des choses étranges. +D’abord, ce fut un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui +avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance, sans le moindre +souci de la politique dont ils ne connaissaient rien, venaient de se +sentir délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds fussent +tombées soudain des chaînes. Ce furent les joies d’une évasion +illusoire. Ils acclamaient Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au +milieu d’eux; leurs yeux se rivèrent sur lui, et il se produisit dans la +foule des ondulations, comme en voit courant un troupeau de moutons, à +l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité, gravit au coin d’une rue +une borne si étroite, si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la +maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une voix creuse. Ses paroles +n’arrivaient qu’à ses auditeurs tout proches; mais, pour ne rien +entendre, les autres n’en sentaient que plus d’émotion correspondre au +fond d’eux-mêmes aux paroles inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien +que de voir la lourde barbe blanche remuer dans ce visage de pontife. +Son sujet, c’était Wartz. Il proposait au peuple une manifestation sous +les fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé sa harangue, une telle +clameur d’approbation se propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour +les femmes descendirent, puis les vieillards, les enfants. Et de toutes +les voies adjacentes, arrivaient en courant d’autres artisans, curieux +et fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt, le vieux harangueur +prit la tête de la foule. Dans sa redingote d’emprunt, dont ses épaules +de maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux, rejetaient les +plis en arrière, il se mit à marcher d’un pas raide, comme rythmé à +quelque musique intérieure, et, derrière, suivit la houle noire, avec ce +silence bruissant des foules. + +Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre bande prête à se +joindre à eux; car tout ce mouvement populaire était prévu et mené par +les têtes chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut une masse +si compacte, que le second tronçon de la rue du Canal ne la contenait +qu’à peine. Il s’y formait des poussées inexpliquées; ici ce fut une +bousculade; le parapet vermoulu céda; une femme tomba dans l’eau. On la +sauva. Ce fut un enthousiasme délirant, dans cette foule aux nerfs +tendus. On entama l’hymne national, et le chant, cahoté aux secousses du +long serpent humain, devint si puissant, clamé par tant de voix, que ce +fut à travers la ville comme une musique de ralliement, au son de +laquelle on accourait de tous côtés. En arrivant sur la place de +l’Hôtel-de-Ville, les manifestants étaient cinq ou six mille. +Inopinément, la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa devant +eux, maintenant d’une main l’élan de son cheval cabré, saluant de +l’autre avec la petite toque de la garde royale. + +La haine des rois les prit à cette vue; ils oublièrent Wartz, pour +insulter celui qui n’avait été dans l’histoire que son précurseur; et +changeant de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements pesants, +vers le socle du monument. Ce fut une brutale éclosion de rage et de +démence. On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le visage levé +vers cette chose inerte, image d’un mort. Ils le traitaient de tyran, +d’ennemi du peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs de métal +du cheval, le choc des pierres qu’on lançait; on ramassait sur le sol +des ordures avec lesquelles on visait la face haute du souverain. Sur la +place, c’était un fourmillement dans lequel on ne voyait que les +frémissements indistincts de moires sombres. Tout à coup, par la rue de +la Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent un rougeoiement sur +la foule, et il apparut aussitôt un océan de visages humains surmonté +d’une moisson de bras levés, de poings menaçants qui provoquaient le +bloc de bronze, là-haut. + +Sans qu’on sût comment, car désormais la masse géante et désordonnée, +l’innombrable et folle chose ne connaissait plus de chef, il se fit un +tournoiement de tous ces corps pressés, soudés en un organisme unique; +et cela commença de s’engouffrer dans la rue de la Nation qui descendait +au fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes, c’était un être +formidable, souple et bougeant, démesuré, étendant sa matérialité +pesante sur tout espace libre, se moulant aux rondeurs des places, aux +angles des rues, remplissant les vides et traînant sa puissante masse +par une seule force de passion qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à +la dernière molécule de ces corps. + +La Bête monstrueuse se reforma au gré des lignes de la rue. Elle ne +possédait pas plus de couleur que de forme, mais, au moment précis où +elle se déroulait devant les torches arrêtées, on voyait se dessiner des +personnes, des blouses, des camisoles blanches sur des gorges +atrophiées, des grappes humaines, des enfants endormis sur des cous +d’hommes, des sarraus de tisseuses, des figures hagardes, et, le plan de +lumière traversé, ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la +masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose, et la tension +pareille de leurs êtres, poussés tous par l’unique fougue d’ivresse. Les +cris qui éclataient de toute part se fondaient en une clameur unique, +prolongée, discordante, ininterrompue. + +Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le ministère, avec sa +façade à triple développement, les gros festons des fenêtres, les +colonnades des balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut +plus; elle lança un chant de délire, et par les ressauts de ses +ondoiements, elle vint s’étaler, ivre et amoureuse, au pied des fenêtres +de celui qu’elle voulait: + +--Wa-a-a-artz! Wa-a-a-artz! + +Sur la façade morne du monument, une fenêtre s’ouvrit, un homme s’avança +qui mit ses mains sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en bas le +cri éperdu: + +--Wa-a-a-artz! Ah! ah! ah! + +Et le crépitement des mains claquées en plein air éclata sur toute la +longueur du quai où s’épandait la foule. Et par-dessus le fracas d’orage +que cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait, à cette +fenêtre là-haut, l’être isolé qui semblait, devant cette force bestiale, +n’être qu’une figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença de +parler. On n’entendit plus un bruit, comme si le quai fût devenu désert, +soudain. + +--Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie de ta reconnaissance. Je ne +suis pas autre chose que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais +elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire; à toi d’y concourir par ta +modération et l’ordre de ta conduite. + +--Ah! ah! ah! Wa-a-artz! répondait d’en bas la clameur. + +--Une ère nouvelle va commencer, prononçait de nouveau la voix diluée +dans l’air, du jeune ministre; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un +enthousiasme pacifique; l’heure approche où tu seras ton propre maître; +prouve ta dignité par ton calme. + +--Wartz! ah! ah! ah!... Vive Wa-a-artz! + +Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs printanières, le duo +d’amour continuait, le duo du balcon, banal et sublime, entre la foule +conquise et son maître. Il articulait en paroles les grandes idées +vagues qui s’agitaient dans les esprits: le règne de la Liberté... la +noblesse de la Démocratie... le Progrès... Et la foule répondait par ses +acclamations de folie, comprenant bien moins le sens des mots que leur +harmonie grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale, qui +semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des yeux dardés sur lui dans +cet océan de visages blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et +referma la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina; il s’éleva des cris +déchirants: «Wartz! Wartz!» suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait +pas, elle se rua aux façades dans une charge épouvantable; elle redoubla +de cris. Le murmure mélangé de passion et de colère s’éploya le long des +quais, vibra aux vitres closes; il monta dans la ville qu’il emplissait +comme une menace sourde, et tous les habitants, ceux des quartiers les +plus lointains même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite de la +peur. + +La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer. De nouveau les mains +battirent, la Bête satisfaite se calma et ne fit plus montre que de ses +douceurs. Elle tendait les bras vers le maître. Mille choses flottaient +en l’air signifiant le délire: des châles de femmes, des mouchoirs, des +calottes d’artisans; et des mains, des mains crasseuses, des mains +tordues de vieux tisseurs, des mains pâles d’artisans dégénérées, +d’autres musclées et d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel +vers le demi-dieu. + +Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les joues blêmes. + +Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots à pleine poitrine: + +--Rue aux Juifs! rue aux Juifs! + +Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un aiguillon, il la stimula +d’une excitation qui la parcourut en tous sens. + +Une clameur répondit: + +--Rue aux Juifs! + +Les foules n’ont qu’une âme. + +Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête se déplaça pesamment, +s’écrasant sur soi-même en ses replis puis elle s’allongea, s’effila +dans l’étroite rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un sursaut +de terreur, se cachaient, en vêtements de nuit, derrière les rideaux +entr’ouverts, pour la voir passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir +mouvement qui renaissait sans cesse et d’où montait le chant national, +avec des dissonances et des contre-temps lointains indiquant où +s’attardaient encore, là-bas, les extrémités du monstre. + +Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe, la rue aux Moines se +rétrécit encore. D’être plus pressés corps à corps, plus maintenus dans +les limites rapprochées de leur route, et plus contraints, ils +s’exaspérèrent davantage. Rue aux Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal +apparut. + +Il se découpait en noir sur le noir plus sombre de la nuit avec ses +trois corps d’architecture et ses clochetons gothiques multipliés le +long du faîte. Une grille monumentale fermait la cour d’honneur; au +travers des sombres guirlandes de fer, se voyaient la façade aux +puissants reliefs de pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées +dans la moulure profonde, où fleurissaient des roses en plein cintre +comme fronton. Des lucarnes monumentales hérissaient le toit, dressant +en l’air l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues. Quelques +lumières veillaient derrière les vitres. Le long de la grille, deux +sentinelles des gardes marchaient. + +Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux Juifs fut envahie, une +sorte de rire mauvais secoua la Bête. Elle se souvenait de sa servitude +passée. Au moment où ses chaînes tombaient, elle les sentait pour la +première fois, et, pleine d’un vicieux orgueil, elle venait les secouer, +par bravade, devant la souveraine vaincue. Elle conçut un désir effréné +de la voir, de lui montrer sa force contre laquelle aucune autorité ne +pouvait plus rien désormais. Et elle commença de l’appeler à longs cris: + +--Béatrix! A la tourelle, Béatrix! + +La tourelle était une construction de forme hexagonale, qui flanquait la +façade. Aux jours d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une +fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine dans une vision qui +pâmait la foule. Aujourd’hui le pouvoir avait changé de mains, et le +peuple souverain sommait l’ennemie de paraître. + +Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent, le diapason en +tomba aux notes sourdes de la colère. Rien ne bougea dans le palais, et +les lumières pâles continuaient de veiller derrière les fenêtres. Comme +la rue aux Juifs ne suffisait plus à contenir la multitude, le monument +fut entouré sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines, et rue de +l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée un instant, s’était ressoudée en +un quadrilatère compact, obsédant les murailles de pierre sombre, +tumultueusement. Il y eut des alternatives d’irritation et de patience. +Par instants, tout se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la +tourelle, dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la grande baie du +milieu. Et, soudain, la patience trompée dégénérait en folie; +l’épouvantable clameur d’imprécations s’élevait, non point violente ou +forte, mais plus terrible encore, presque douce, creuse, partant du fond +des poitrines, comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde sous +l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si profond, si étendu, si large, +qu’on y sentait le rugissement étouffé d’une nation. Et ce fut dans +l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus sourd, plus chargé +de terreur: + +--A mo-o-ort! Béatrix!... A mo-o-ort! + +Un bruit résonna dans le lointain: galopade de chevaux, choc des fers +sur le pavé. Puis il y eut un tournoiement affolé de la masse sur +soi-même: la garde chargeait. + +La foule venait de franchir toutes les étapes qui mènent à la passion de +combattre: la fièvre, le délire, puis la haine et la colère. Elle était +prête pour la lutte; la fureur la prit. Et, pendant que les cris de +tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance indistincte qui devait +marquer le premier choc des soldats contre le peuple, elle se rua aux +grilles du palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et +commença de secouer les ferronneries de l’entrée. + +Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout le long de la rue on +voyait des hommes escalader la grille, puis retomber un à un sur +l’asphalte mouillé de la cour, en même temps que la rue, dégagée +d’autant, laissait remonter un flot nouveau qui venait se joindre à +l’assaut. + +L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces de cruauté qui +venaient de naître dans les cœurs, portaient maintenant la foule qui +semblait ne plus peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une +matière mobile et glissante, comme l’eau dont la masse a cette souplesse +de poussée; et elle se soulevait au-dessus de soi pour laisser déborder +son trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes furent forcées, +que les deux battants s’ouvrirent sous la pesée de cette multitude, et +que la vague noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur, elle +était pleine déjà, et l’on avait commencé de se battre dans l’angle où +s’ouvrait le corps de garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis. + +Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les fanaux de la cour, la +flamme du gaz n’apparaissait qu’à travers des vitres baignées de larmes; +les gargouilles du toit crachaient l’eau goutte à goutte, et la pluie +saupoudrait les visages. Dans la nuit profonde, plus assombrie encore à +cette minute par une chevauchée de nuées noires au ciel, la cour +bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes de garde, apparus dans +leur capote blanche, comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette. +Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques poitrines +déchirées, des gémissements; puis des centaines de bras terribles, aux +muscles durs comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent +assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent, et le flot noir +roulant dessus parut les anéantir. + +La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes; elle défonça un pan +de porte; mais le front de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute, +ébloui de ce qu’on voyait ici. + +C’était un atrium où régnait comme une douce lumière de jour. Sur les +dalles de marbre rose où les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient +des socles peuplés de statues mythologiques. Un escalier montait, le +long duquel, sur les murailles arrondies de la cage, s’apercevaient les +nuances tendres des fresques. A droite et à gauche, par des portes +ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des galeries profondes dont les +plafonds cintrés s’allongeaient, peints d’or, de rouge et de bleu. Ils +semblaient incrustés de lazulite, de corail et de cuivre brillant. Ils +miraient leur forme de vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des +galeries de tableaux, car le vieil or des cadres luisait aux murs, entre +des colonnes simulées, en albâtre. + +Les envahisseurs croyaient voir des salles construites en pierres +précieuses, dont un seul fragment aurait comblé leurs convoitises. Une +Béatrix nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue de magnificence, +usant ses doigts de belle oisive au toucher des substances précieuses, +ne connaissant que l’or, le marbre et la soie, pour tous matériaux +autour d’elle. Retirée de l’humanité, femme en dehors des femmes, elle +avait joui de ce qu’ils n’avaient jamais connu; elle n’était plus +seulement une ennemie de la liberté, mais une créatrice de misère. Ils +voulaient la tenir, eux, les rois nouveaux, sous leurs muscles et sous +leur rage. + +Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries. Ce n’était plus +la Bête monstrueuse, puissante, audacieuse et terrible, c’était le +troupeau qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages défendus, +un régiment de paletots crasseux, de gilets décolorés, de chemises sales +se frottant aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au vernis des +cimaises peintes, allant sans savoir où, perdu, cherchant la dame en +noir qui se cachait. + +Ils allaient droit devant eux. On entendit un cliquetis de lames; +c’était ceux qui, ayant découvert la salle d’armes, décrochaient des +épées aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands soleils +rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait un bouclier, mais chacun +détacha un rayon. Les plus fougueux gravirent l’escalier et +rencontrèrent, là-haut, l’enfilade des salons. Certaines salles se +trouvaient obscures; l’un d’eux prit un candélabre dont il alluma les +bougies, et le brandit en l’air en criant: + +--Chasse! Chasse! + +C’était la Reine qu’on chassait. + +Le mot cingla ces hommes comme une meute; ils bousculèrent les chaises +blanches à membrure d’or, les guéridons frêles où se mouraient des +roses; ils ouvraient des portes, et encore des portes. Ils ne voyaient +guère dans les salles inconnues que ces portes qui dérobaient peut-être +celle qu’ils cherchaient. Oh! l’avoir prisonnière, suppliante devant +eux! la tenir au bras par sa manche noire, s’amuser de sa peur! + +--Chasse! Chasse!... + +Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs hommes en habits de +soirée qui faisaient cercle tranquillement. C’étaient de vieux +personnages de cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies, tous +comtes ou barons, barbes et cheveux gris, pâles visages de cire. + +--La Reine? demanda une voix éraillée. + +Le cercle ne bougea pas; aucun des vieux hommes ne répondit. + +--La Reine? hurla en chœur la foule qui s’amassait par derrière. + +Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le dos à la porte +dédaignèrent de se retourner. Ils faisaient la réception comme chaque +soir, jambes croisées, bottines minces battant l’air, négligemment, et +se passant sous la moustache le mouchoir roulé qui fleurait le parfum de +Sa Majesté. Esprits fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à +grain, sans jamais laisser de place aux pensées larges, ils n’étaient +point faits pour comprendre l’idée gigantesque qui s’agitait derrière +eux. Ils crurent que le temps était encore à mépriser pour tout +argument. Deux lustres en feu les éclairaient. Des bougies allumées sur +la cheminée se multipliaient dans les glaces. Le salon était peint en +blanc. Aux frises du plafond courait en emblème le lion poméranien, +tandis qu’une colombe, à chaque panneau des murailles, becquetait la +guirlande du médaillon. + +Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant le luxe blanc +du meuble, insultant de son rire la naïve grandeur des vieillards. Des +mains au passage souffletèrent les visages de cire; d’autres soulevèrent +des pans de rideau ou fourragèrent les canapés. Et quand l’ouragan eut +disparu par une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon, avec une +odeur de sueur humaine et de malpropreté, au milieu de sièges bousculés, +de bibelots brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants, autour d’un +vieillard plus frêle dont la tête dodelinait en tout sens sur l’appui +d’un fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les yeux éteints. +La honte et la colère l’avaient foudroyé. + +Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait maintenant une chambre. +Un grognement d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin pendant +du plafond aux caissons de vieil or, c’était le lit, le lit de la Reine. + +Ils étaient là plus de cent, muets, haletants, fouillant de regards +allumés ce lit vide, ouvert pour la nuit. Les broderies du drap se +repliaient sur la soie des couvertures défaites qui tombaient molles sur +les colonnettes sculptées du bois. Un creux dans l’oreiller semblait +l’empreinte d’une tête. + +Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du matelas, une autre palpa +les tapis et releva une pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des +pieds s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre; c’était une +robe. On édifia, en la soulevant aux manches, une forme de femme, et, la +forme une fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au corps de +celle qui les portait, un silence glaça ces hommes. Ils se vautrèrent à +terre, la cherchant sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent, +tombé ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu; ce fil de soie +impalpable, qui frôla leurs doigts, les électrisa. Ils la sentaient dans +cette chambre, invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit +derrière vous et qu’on ne peut jamais se retourner assez vite pour voir. +Son mouchoir était posé sur l’angle de cette console; une lampe en +argent brûlait encore près du lit; près de la table à lire, où +s’étendait un journal déplié, une chaise était déplacée à demi, gardant +le mouvement de la femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se +dérober? S’était-elle enfuie? Ou bien quelque fragile cachette la +recélait-elle? Et il leur semblait qu’à force de silence et +d’immobilité, ils l’auraient entendue respirer. + +Moins déçus que troublés, fouillant en gestes muets et mornes les +tiroirs à clef d’or, les armoires où jaunissaient des fleurs et des +lettres, ils tressaillirent soudain. A travers l’enfilade des salles +qu’ils venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse un +piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir à eux, reflétées dans +le jeu des glaces, les vestes bleues de la police, avec le feu des +sabres nus, qui agitaient dans les salons traversés autant de fils de +lumière. + +Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute, la foule n’eut plus +même l’idée de lutter. On la balaya comme un troupeau de bêtes +peureuses, à coups de plat de sabre. Les gens de service, barricadés aux +cuisines, n’eurent pas à se défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq +à trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute avortée s’éparpilla +dans la nuit, par les rues. Une grande lassitude avait succédé à la +fureur, le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit. + + + + +IX + +LE RÊVE DE MADELEINE + + +Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette heure-là Madeleine +rêvait. + +Ses yeux clos virent d’abord des choses grises: un jour de crépuscule, +un fleuve sur lequel un bateau glissait; elle fut tout à coup à l’avant, +regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans poids, dont les vagues +chevauchaient l’une sur l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une +île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées, que les +flancs du bateau les frôlaient. Un phénomène survint: le printemps, un +printemps soudain de cataclysme déroula les bourgeons, développa les +feuilles, et des frondaisons s’étendirent si touffues, d’un bord à +l’autre, que le bateau glissait maintenant sous une voûte noire, sombre +comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait toujours penchée vers cette +eau ténébreuse, oppressée par le poids de cette nuit, se mit à désirer +que Saltzen fût présent et lui expliquât... + +Une voix dit: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» + +Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant, mais la maison de la +rue du Faubourg où la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son +amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de partir, en rajustant +son chapeau sur la mousse blonde de ses cheveux, la jeune femme disait +cela: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» Samuel se +trouvait subitement présent pour demander: «Qu’a-t-il donc?» Et la jeune +femme hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant Madeleine: +«Oh! oui, bien mal le pauvre monsieur Saltzen, bien mal!» Pourtant, +Madeleine savait qu’il viendrait quand même, et, juste à ce moment, une +voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé des accessoires de théâtre: +quelques tours de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas d’homme +fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit, et Wilhelm Saltzen parut. +Maigre, pâle, essoufflé, il tomba sur une chaise, dans la chambre même +des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur et froid; sous ses +pommettes, ses joues fripées et terreuses s’étaient creusées; il était +miné, mangé tout vivant par la maladie, une de celles qui sont +implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs cet aspect auquel les +amis ne se trompent pas. «Vous avez été souffrant, docteur, disait +Madeleine, contez-moi ce que vous avez eu.--Non!» prononça-t-il. + +Et Madeleine, avec la contention d’esprit des rêves, contemplait cette +figure que ses seuls souvenirs édifiaient là, devant elle, toujours en +passe de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait. Sans s’étonner +elle comprit pourquoi il refusait de répondre; mais, par pudeur, elle +fit semblant de se méprendre. + +«Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres qui reviennent. Où +avez-vous donc pris cela, mon Dieu?--Ici», répondit le pâle visage de +portrait. + +Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le vague de la chambre, +une figure de Samuel qui riait méchamment. + +Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint au vieil ami. Il était +assis sur cette chaise, qui découpait sur le blanc de la fenêtre les +angles de son dossier. + +Elle lui prit la main presque de force et lui dit tendrement: + +--Comme vous paraissez fâché contre moi! + +Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le petit salon d’en bas, où +elle le recevait d’ordinaire; ils étaient seuls, une espèce de soleil +blanc entrait par les fenêtres. Il lui dit: + +--J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés. + +Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras si lourd, si +douloureux, qu’elle s’éveilla, faisant sur l’oreiller une grimace de +souffrance. + +Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce rêve l’obsédait. Elle +croyait y sentir une réalité, peut-être un avertissement. Saltzen devait +être malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il semblait s’être +retiré de leur intimité. L’avait-elle blessé secrètement? Elle revoyait +sans cesse l’attitude glaciale qu’il avait eue pour lui parler, dans ce +rêve, et, bien que tout cela fût irréel, elle y prenait une sorte de +remords. Comme ils s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel, +pendant sa longue absence! C’est cela, il était froissé de ce manque +d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver quelque marque d’amitié à lui +envoyer. + +Elle restait émue, attendrie. A chaque instant, des larmes lui venaient +aux yeux. Elle examinait sa conscience. Sans coquetterie certes, mais +non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse amitié du vieil +homme, elle en avait distillé le délice, elle l’avait fait concourir à +son bonheur, elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une chose qu’on +sait ne pouvoir jamais payer. + +Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta au lit l’arrachèrent +à cette langueur. L’envahissement du palais y était raconté de diverses +manières selon l’opinion du parti, mais le même fait ressortait de tous +les récits: la disparition de la Reine. La gravité du mouvement +populaire, l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les victimes +même de l’échauffourée, tout s’oubliait devant la question capitale, +l’unique question capable d’intéresser maintenant un Poméranien, celle +de savoir ce qu’était devenue la Reine. + +Quelle énigme! Cette femme autour de qui s’accomplissait le grand drame, +s’évanouissait de la scène, soudain. «Elle s’est volontairement exilée», +disaient les uns. «Elle s’est, disaient les autres, retirée en province, +là où on la croit le moins, et elle y prépare la contre-révolution.» Et +l’on vit alors combien celle qui paraissait transitoirement oubliée, +remplissait en secret les pensées de tous. Ce fut l’explosion suprême +des passions contradictoires. Le mystère dont elle avait entouré ce +dérobement d’elle-même ajoutait à l’exaspération générale. On ne +s’abordait plus qu’avec cette idée muette au fond des yeux; ses +partisans furent repris d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un +renouveau de violence. Les conversations dégénéraient en disputes; dans +les deux camps elles déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux +que jamais, les droits que possédait la nation sur cette créature qui ne +pouvait disposer d’elle, décider de son sort, sans que le pays l’eût +voulu. La fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie. On attendit, +dans un frémissement d’angoisse, la journée du surlendemain où le +nouveau Parlement, interrogeant les membres du Cabinet, ferait la +lumière sur l’aventure inouïe. + +Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son mari comme il allait sortir. + +--Où peut-elle être? + +--Est-ce que je sais! fit Samuel, la main au bouton de la porte. + +Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur; elle fut tout d’un +coup moins jolie, ses yeux virant au gris, plissés au coin. + +--Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches. Tu sais tout. + +--Je puis t’assurer que je l’ignore... prononça-t-il en s’en allant. + +--Oh! balbutia Madeleine, comme tu me réponds! + +Elle le sentait lui échapper de plus en plus. + +Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur ne tînt secrètement +la clef de la grande énigme, presque toutes les amies de Madeleine, +poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais elle ne reçut pas. +Un deuil secret voilait son cœur, et elle se retirait dans son isolement +pour en mieux savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours passés; +ils lui semblèrent béants d’un vide immense, celui qu’avait laissé, en +se retirant vers d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris par +les fatigues et les veilles nocturnes, il avait fait leurs nuits +solitaires; leurs tête-à-tête étaient furtifs, hâtifs, sans joie. Une +sorte d’absence subtile de lui-même persistait quand il était là, et +dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants désirs, l’étincelle +d’autrefois ne jaillissait plus à la vue de Madeleine. + +La phase la plus exquise de sa vie d’épouse était-elle donc révolue +déjà, après douze mois, douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme +une série de rêves! + +--Déjà! déjà! se redisait-elle. + +Au début de leur union, combien de fois triste, âprement perspicace, +elle avait eu l’épouvante de cette heure, qu’elle voyait sonner pour +tant de ménages autour d’elle: la fin du rêve, la rupture du charme qui +laisse les époux face à face, se regarder froidement, comme deux êtres +quelconques jetés ensemble dans la même chambre et attachés l’un à +l’autre par cette triste fille de l’Amour qu’est l’Habitude. + +--Déjà! se disait la jeune femme dans une analyse implacable, déjà! + +Elle avait cessé de croire, cependant, à l’échéance cruelle. Samuel +l’aimait trop, et elle-même, cet amour l’avait prise si totalement, +qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors de cette folle +tendresse. Et bien souvent, les mains étreintes, les yeux dans les yeux, +ils s’étaient dit: «Ne plus nous aimer!... le pourrions-nous?» + +Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait d’elle. Le +centre de la vie s’était pour lui déplacé et ne résidait plus ici, au +foyer, mais là-bas, à cette salle du Conseil des ministres vers laquelle +convergeaient tous les yeux du pays. Qu’était un pauvre cœur d’épouse, +timide, souvent craintif, silencieusement passionné, pour cet homme à +qui des millions de cœurs s’offraient dans le grand mouvement national? + +Par moments, une rancune désolée lui montant aux lèvres, Madeleine +songeait: + +«Oh! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai mon âme de cette autre +âme qui ne veut plus de moi, je saurai bien me reprendre.» + +Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. Un soir, lasse +de vivre devant ce mari, comme devant le fantôme de leur bonheur fini, +elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette de la ville haute, +où il ne pourrait la retrouver, à Hansen peut-être, ou même à +l’étranger. Elle trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union. +Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et tardive, et ne la +trouvant pas, s’en irait par toute la maison en l’appelant doucement, +par habitude: «Madeleine! Madeleine!» Et comme sa voix errante de +chambre en chambre ne recevrait pas de réponse, il assemblerait les +domestiques, et avec une inquiétude dissimulée: «Où est madame?» leur +demanderait-il froidement. Eux, répondraient étonnés: «Nous ne savons +pas. Madame est sortie. Elle n’est pas rentrée.» Alors, _seul_ il +prendrait son repas, et _seul_ il viendrait dans sa chambre, avec un +tremblement inavoué. Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un +adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, subtilement attaché +aux choses. Et ce parfum s’insinuerait en lui par ses narines, par sa +bouche, par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de la première +angoisse, en devinant que ces senteurs évaporées seraient désormais les +seuls restes impalpables de cette jeune compagne près de laquelle il +avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, toute une année. L’oreille aux +écoutes, épiant son retour, il commencerait de souffrir son martyre; la +petite pendule de sa chambre sonnerait onze heures de la nuit, et sa +femme ne reviendrait pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait +chez Franz Furth, son beau-père, au _Nouvel Oldsburg_, chez Gretel, +l’amie de sa femme. Mais sans avoir prévenu personne, Madeleine se +serait évanouie dans l’ombre, comme morte du sevrage d’amour. Il +reviendrait chez lui, haletant, éperdu, jetterait comme un cri: +«Madeleine!» dans le silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il +viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, rigide et +glacial. + +Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à force de fièvre. + +Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine ne reviendrait. Oh! +comme il souffrirait, comme il se rappellerait avec désespoir ses +baisers, ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec toutes leurs taches +minuscules qui les faisaient si tendres, et le poids de son corps, et la +forme de ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, jamais. +Comme il sangloterait, à genoux, comme il regretterait de ne l’avoir pas +su retenir, comme il maudirait sa gloire, les poings crispés de douleur, +de colère et de remords. + +Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait aussi, toute palpitante +d’amour et faisant le vœu secret que Samuel revînt de suite, afin +qu’elle pût lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses tempes +fatiguées, et le consoler de ces imaginaires peines qu’elle venait de +lui créer, dans les tristesses de son esprit surexcité. + +Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres à balcons du salon +officiel, où, le rideau soulevé, elle embrassait la longue chaussée +blanche des quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge, +s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, ont, vers le +printemps proche, de sourds appels indéfinissables. La transition des +saisons s’y affirme. + +Le vent du sud chassait vers la ville les fumées du faubourg; le ciel +était tourmenté, et, par les déchirures des nuages, on apercevait des +clartés dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. Samuel ne rentra +pas. Un feu doux de bûches, se consumant en braise, luisait dans l’âtre. +Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le jour baissait dans +l’immense pièce. Madeleine prit une chaise basse au coin de la cheminée. + +--Comme il me laisse seule! pensa-t-elle. + +Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner, ses lèvres lourdes +de baisers retenus. Qu’importaient désormais toutes ces mièvres choses à +l’homme célèbre, l’homme du jour! Elle sentait aussi dans son cœur une +grande faim d’épanchement, d’intimité, d’entente secrète et +mystérieuse... mais qui donc s’occupait de son cœur, de son pauvre cœur +douloureux? Où était-elle l’amoureuse amitié dont elle avait rêvé jadis +les tendres confidences, les échanges délicieux entre leurs deux +esprits? Ah! sa solitude morale était bien définitive; Samuel ne +comprendrait jamais sa suave conception de l’amour. Il ne chercherait +pas à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes, cette secrète +parenté qu’elle avait cru. Une rancune dans tout son être frémissait, se +précisait contre son mari. + +--Monsieur Saltzen demande si madame veut bien le recevoir, dit Hannah, +en entr’ouvrant la porte. + +--Mais oui, Hannah! mais oui, répondit-elle vivement. + +Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si émouvant: + +«J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.» + +Son cœur battait un peu quand on introduisit le vieil ami. + +--Ah! je suis heureuse de vous voir enfin, docteur, fit-elle en lui +abandonnant ses deux mains, dans une bienvenue à demi câline, oui, oui, +bien heureuse. + +--Et le grand homme? dit-il, souriant. + +Elle trouva dans ce sourire quelque chose de fiévreux, de factice et de +découragé qui rappelait encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la +question amèrement: + +--Le grand homme! il n’est pas ici, bien entendu, il n’est jamais plus +ici, jamais plus! A peine si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites +rare, docteur, je vous attends depuis bien des jours. N’avez-vous pas +été souffrant? + +--Moi? non, non... je vous remercie, ma chère enfant. + +Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait changée, ses yeux éteints, +la peau de son visage comme jaunie et fripée, et l’on devinait un +abattement dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une merveilleuse +vitalité semblait éterniser la jeunesse. Il parut faire un effort pour +dominer cette dépression. + +--Eh bien, voici la Reine disparue; que dites-vous de cela? Pour moi, +cette affaire est la plus tragique aventure. Certes, on ne fera pas +croire à l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine. + +Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie secrète, il +reprit: + +--Pauvre femme, pauvre femme! Quel sort! Quelle fuite! Ce départ +clandestin, après tant d’apothéoses! Et nous ne la reverrons plus, c’est +fini. Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions à la +tribune, si hautaine, si triste, si belle, que c’était la dernière fois! + +--Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice, c’est la fuite de la +Reine qui vous a bouleversé? + +--Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin. La vie est pleine +de ces chagrins minimes qui nous atteignent légèrement, et seulement +dans la mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme ces poudres +impalpables et anodines que les médecins nous ordonnent, et qui ne nous +paraissent corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a des +souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui souffrent ainsi du contact +de tout. + +Il détourna son regard vers le foyer, en étendant au feu sa main maigre +et plissée. Madeleine n’osait parler. Une grande émotion l’avait saisie +à revivre si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne lui était +arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point. Elle avait lu en lui le +secret très doux d’un amour qu’on doit taire, elle n’en avait jamais +compris la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce vieil homme +ravagé, abattu, qui laissait échapper sa première plainte, elle +concevait soudain la poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa +propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance spéciale de +l’expérience douloureuse. Pauvre vieil ami! il souffrait par elle; elle +était son supplice et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie de +tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses retenues; elle les aurait +doucement posées, ainsi, jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante +ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh! oui, elle sentait bien, +à cette heure, comme il l’aimait, comme il la chérissait suavement, +noblement, dans la pureté de son infrangible silence. Au cours de leurs +entretiens délicieux qui touchaient à tant de sujets délicats, à tant de +choses d’âme, comme il savait rester muet sur l’invisible lien qui les +tenait si près, si cœur-à-cœur! Elle était encore plus émue. Elle se +pencha: + +--Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien; je vois que vous souffrez, +je ne puis savoir de quoi; mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi, +vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous peine ne peut m’être +indifférent, et que j’ai du chagrin, oh! oui, bien du chagrin à vous +voir si triste. + +--Chère enfant, redit-il, chère enfant... + +Il s’était redressé, la regardant étrangement. + +--Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il lentement. C’est une chose +ancienne, très ancienne. Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant +m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité de tristesse, ainsi que +diraient les chimistes, et au moindre trouble, tout cela s’agite et +remonte. Mais vous ne pouvez pas savoir... Personne n’a su. J’étais fait +pour être heureux comme tout le monde, je n’ai pas eu ma part, et voilà +tout. Ma tristesse parfois me donne des joies parce que je l’aime, mais +elle est atroce parce qu’elle est sans espoir. Que voulez-vous, c’est +une chose très ancienne. Je m’y fais, doucement, chaque jour un peu +plus; jusqu’à la fin j’irai de la sorte. + +Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant ses yeux se +remplissaient de larmes. La nuit s’épaississait dans le grand salon +sombre. Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de Saltzen un +reflet rouge; les yeux clairs et profonds du vieil homme s’étaient +agrandis d’une tristesse sans mesure, et des sillons douloureux se +creusaient en ses joues. Ah! comme celui-là savait l’aimer! Quel délice +pour elle de lire en cette âme, de la pénétrer, de la sonder, de +l’admirer, et quel chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur! Elle +tremblait; ses mains tremblaient, ses lèvres, toute sa personne frêle. +Rarement elle avait connu pareil émoi. + +--Monsieur Saltzen... dit-elle tendrement. + +Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne venait à ses lèvres. + +--Bast! laissez, fit-il avec un geste découragé, la peine des vieux, +c’est si peu intéressant! + +--Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus tendre, plus insinuante et +des caresses dans la voix, votre peine crée dans mon cœur une autre +peine cruelle... + +Brusquement il se retourna vers elle, plongeant en ses yeux, en ses +longs yeux de bonté; et elle souriait d’un mystique sourire affectueux, +de ses lèvres longuement fendues comme pour des mots d’amour. Il eut un +éclair dans le regard et levant ses deux poings crispés: + +--Ah! le Bonheur! cria-t-il, le Bonheur! + +Puis il retomba, le front dans ses mains, son grand corps infléchi, les +coudes aux genoux. Il eux deux ou trois soubresauts des épaules, on eût +dit des sanglots. Longuement Madeleine le regarda, elle sentait son cœur +se gonfler et se fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde, et elle +demeura un instant immobile, pâle, étourdie. + +--En vérité, disait la voix du vieil ami qui la fit se reprendre en +tressaillant, en vérité, ma pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis +venu aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je suis un vieux +fou, et ma punition sera que vous me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises +de mélancolie! Mais on se doit et l’on doit aux autres de garder pour +soi sa bile. Avouez que jamais vous ne m’aviez vu ainsi. + +Madeleine, toute blanche, fuyait son regard. + +--C’est vrai, docteur, jamais, jamais... + +--Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers jours, beaucoup trop. +J’ai brassé de vieux souvenirs, on devrait se défendre cela. Le fardeau +de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude, et je l’aime +pourtant cette solitude, la discrète épouse des vieux garçons... + +Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant par un regain +d’entrain et de vitalité: + +--Assurément, l’un de mes malades m’aurait fait semblable sortie que je +l’eusse traité pour dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient +pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus de m’être montré +stupide devant vous. Ah! les femmes ont bien autrement de mesure! +Combien de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement, si +noblement!... + +Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque élan, son cœur était +retourné à Samuel dans une impétuosité désolée et repentante, Samuel, +l’époux adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant +souffrir le vieil homme, Samuel à qui appartenaient toutes ses pitiés, +toutes ses tendresses, toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné +un instant, en pensée, pour savourer l’autre amour. Un scrupule affreux +la dévastait. Toute son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un +froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le souvenir de son +mari, comme un être transi court à la maison tiède. + +Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter sans entendre. Elle +surprit seulement sa pensée au moment où il disait: + +--Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je le vois, mais vous +devez lui pardonner. + +--Oh! tout, tout! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai tout. + +Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide et fuyante. + + + + +X + +L’AGONIE D’UN RÈGNE + + +Samuel Wartz n’ignorait pas où se trouvait la Reine. + +Le soir où dans la ville commença de se dessiner l’agitation populaire, +une voiture qui suivait la rue aux Juifs s’arrêta devant une porte basse +du palais, réservée aux services de la maison Royale. Un vieillard +ouvrit la portière et descendit. C’était le maire d’Oldsburg. Quand on +l’eut introduit, il tendit, sans desserrer les lèvres, un pli cacheté du +sceau municipal à l’adresse de la Reine. Il était, dans ce mutisme, si +impérieux que le portier prit le message et courut. + +Le maire d’Oldsburg demeura seul dans une sorte d’antichambre en +apparence garnie des meubles de rebut, où l’intendant de la table devait +donner ses audiences. Mais les royales choses démodées qui meublaient la +pièce: consoles d’acajou, rideaux à crépines d’or, sièges massifs au +velours défraîchi, avaient conservé, des contacts de tant d’Altesses, +comme des fripures augustes et de la noblesse fanée. Le vieillard +demeura debout, par respect. + +C’était un ancien industriel du faubourg. Il avait soixante-dix ans; +mais, en dépit de l’obésité qui l’alourdissait un peu, son visage aux +beaux yeux bruns, dans l’encadrement coquet des favoris neigeux, gardait +la franchise et la vivacité de la jeunesse. Il était fort aimé. Son +opinion, dont nul n’était absolument certain, le faisait classer +ordinairement dans le parti libéral. Officieusement, il avait fait +connaître à Wartz qu’il approuvait sa politique. Officieusement aussi, +Wartz lui avait écrit: «Monsieur le maire, la grande estime que je vous +porte m’a fait résoudre de vous confier une mission pour le cas où la +Reine se trouverait en danger dans l’effervescence populaire. Je désire +qu’il soit préparé à son intention, à l’hôtel de ville, des appartements +où elle pourrait se retirer en cas de troubles.» Aussitôt, dans le +secret, des préparatifs avaient été faits au second étage du monument. +Quatre salles s’étaient métamorphosées en chambres. Quand on regardait +la façade, c’était, parmi les trente-cinq fenêtres de front, les huit +premières. L’installation finie, le maire lui-même vint visiter les +appartements. Il palpa de sa main blanche et ronde les tentures de la +chambre principale, dont nul autre que lui ne savait la mystérieuse +destination. Il reconnut au toucher la vulgarité d’une serge, sèche sous +le doigt, faisant des plis mous de loque. Il voulut que cette étoffe fût +arrachée sur-le-champ. Le lendemain, il y eut là un lit dessiné dans des +capitons de soie grise, voilé de rideaux de brocart qui tombaient du +plafond durs et bruissants comme du métal. «Je me charge personnellement +de cette amélioration», dit-il quand on dressa la liste des frais. Et il +revint voir une seconde fois cette chambre qu’il regardait +complaisamment. + +Samuel Wartz pratiquait au plus haut point la prévoyance, cette vertu +des hommes d’État. Ce soir-là, dès qu’il fut averti de ce qui s’agitait +en ville, il téléphona au maire d’Oldsburg qu’il craignait un péril pour +la Reine. C’était au milieu d’une fête de famille: on vit le patriarche +quitter sa descendance brusquement, et sortir avec toute la hâte que lui +permettait son âge. On n’attribua aucune gravité à ce devoir soudain, +car le vieillard souriait en partant, et son sourire rassura enfants et +petits-enfants. Ce devoir était pourtant d’une gravité exceptionnelle, +et la main blanche et ronde, qui ne savait plus sans trembler lever même +son verre, chargea un revolver, en secret, dans l’ombre du vestibule. +Mais le vieillard souriait, parce qu’il songeait à la dame en noir qui +avait si longtemps tenu tout le pays en son pouvoir, et qui serait ce +soir sous sa garde, belle, jeune, mystérieuse comme elle était. Il +songeait à son sommeil de cette nuit, sous le brocart couleur d’argent +dont il avait orné son lit. Et il caressait dans sa poche l’acier froid +de son arme, en se disant, avec une vraie fougue de jeunesse, qu’ayant +déjà vécu soixante-dix ans, ce qui est fort long, il ne regretterait +rien s’il lui fallait mourir ce soir en défendant cette belle personne. + +Dans la salle aux fauteuils de velours rouge, il attendit longtemps. En +prêtant l’oreille aux bruits de la ville qu’étouffaient les épaisses +murailles du palais gothique, il croyait entendre des frémissements, des +rumeurs angoissantes. Machinalement, il tira du gousset sa riche montre +en or, comme si la Révolution pour devenir terrible avait eu son heure, +connue et attendue d’avance. Une inquiétude, une hâte fébrile, le +pressaient. + +Très doucement, la porte s’ouvrit enfin, et Béatrix entra suivie de son +fils. Ce n’était plus qu’une femme en tenue de voyage, et qui boutonnait +à son poignet épaissi ses gants de peau noire. Elle portait une +jaquette, un simple chapeau de deuil: on eût dit une riche bourgeoise de +la ville. Mais sous la voilette épaisse, son hardi profil monétaire se +redressa, une hauteur instinctive dans son regard fit baisser les yeux +au vieil homme. + +--Votre Majesté est en péril, Madame,--prononça-t-il d’une voix très +altérée,--et comme Elle l’a pu apprendre par ma lettre, monsieur le +ministre de l’Intérieur a désiré que l’hôtel de ville l’abritât pendant +ces jours troublés. + +--Je n’avais pas peur, monsieur. + +--La grandeur d’âme de Votre Majesté est connue de tout son peuple; +néanmoins, monsieur le ministre de l’Intérieur n’a pas toléré que la +possibilité d’un crime subsistât, et si Votre Majesté veut me faire +l’honneur de me suivre, je la conduirai sur-le-champ à la maison +commune, où je me suis efforcé d’y rendre moins indigne d’Elle +l’appartement préparé. + +Alors elle commença de voir et de comprendre l’émoi de ce vieillard +devant elle; il paraissait en même temps paternel et subjugué. Au moment +même où elle sentait monter contre elle, comme une vague méchante et +pensante, son peuple armé, au moment où la nation l’abandonnait, cet +homme s’improvisait son défenseur en ce lieu subalterne, +clandestinement, humblement. Elle eut un instant de détente, et se +troublant: + +--Je suis touchée, monsieur, très touchée de ce que vous faites ce soir, +personnellement. + +--L’heure est triste et grave, reprit le vieillard, il faut se hâter. + +--Mais que se passe-t-il donc? demanda-t-elle, en serrant contre elle +son fils. + +--Tout est à craindre, tout! + +Et il eut un geste désespéré, mais reprit aussitôt: + +--Il faut se hâter, il faut se hâter. + +--Sortons par ici, fit la Reine, entraînant par la main le petit prince +héritier. + +Elle ouvrit une autre porte, traversa plusieurs pièces en enfilade. On y +sentait l’humidité, la moisissure des chambres toujours closes. +Visiblement cette partie du palais était inhabitée. Et Béatrix allait +devant, d’une allure ferme et vive, s’éclairant d’une petite lampe +qu’elle avait saisie sur un guéridon de l’antichambre. Les glaces, au +passage, furtivement, reflétaient sa belle forme noire, et l’on sentait +si bien la ruine irréparable, la fuite définitive, qu’on aurait souhaité +que ces miroirs princiers, aux cadres de fines moulures dans les +trumeaux, gardassent au moins dans leur eau mystérieuse, cette suprême +vision, auguste et lamentable. + +Ils atteignirent un vestibule ténébreux. Les clartés jaunes de la petite +lampe furtive faisaient apparaître aux murailles, des reliefs effacés +d’ornements gothiques: armoiries ou arceaux qui s’effritaient. Et cette +femme dont une angoisse secrète hâtait la marche, traînant l’enfant à +demi somnolent dont les petits pas résonnaient dans le corridor glacial, +quittait ainsi le palais où vingt-deux rois, ses pères, avaient régné. +Celle que tant d’ovations avaient saluée, au grand soleil des jours +d’été, dans les fêtes populaires, s’en allait secrètement, sous la +tutelle d’un ennemi, à la lueur d’une lampe d’antichambre, par les +corridors moisis où se salissait sa traîne noire. Et l’on aurait cru +voir le fantôme de la monarchie expirante errer dans ces lieux +clandestins et sinistres, ouvrir en soupirant l’huis rouillé de la rue +aux Moines, et la lampe soufflée, misérable, vaincue, abandonner pour +toujours, par cette poterne, le féerique palais royal. + +Le maire d’Oldsburg fit avancer la voiture. Béatrix y plaça le petit +prince avant d’y monter elle-même. Et un galop vertigineux les emporta +dans la nuit. + +Le lendemain, Wartz recevait un billet de femme. Mais il n’y était plus +question des amoureuses choses dont les autres abondaient. La main qui +l’avait écrit savait tenir la plume lourde des décrets d’État. Elle +savait tracer les mots inflexibles qui gouvernent. Samuel, sans en avoir +lu la signature, reconnut cette écriture longue et appuyée dont les +actes gouvernementaux donnaient le fac-similé. Ce billet portait ceci: + + «Monsieur le Ministre, + + «J’ai le plus grand désir de vous parler; je vous attendrai demain + tout le jour. + + «BÉATRIX.» + +Il resta froissé par le ton de cette missive, puis ému, tourmenté, comme +s’il y avait eu dans cette lettre de Reine, dont la seule vue +l’impressionnait, une vertu inexplicable qui l’influençait. Il soigna sa +mise plus que d’ordinaire; il s’attardait à sa toilette, avec +l’impatience de partir au plus vite, et un vague ennui de ce royal +rendez-vous. Madeleine le retint à son départ, et ce fut alors qu’il lui +répondit avec cette brusquerie dont s’était offensée la jeune femme. + +Aucune phase de sa carrière ne s’était présentée à lui sous le jour +insupportable de cette entrevue. A chaque événement nouveau surgissant +dans sa vie, correspondait toujours, chez lui, un agréable entraînement +secret, qui allait parfois jusqu’à l’ivresse de l’action; tandis que ce +colloque suprême avec la souveraine resterait, sans doute, de son Œuvre, +la scène la plus pénible, le souvenir sombre. Il se la rappela telle +qu’elle avait paru le jour de la séance, subissant simplement le +ministère que lui imposait la Délégation, comme on se courbe sous la +vague qui déferle pour mieux se redresser ensuite; et il la revit +aussitôt, usant de son pouvoir comme d’un jeu, dissolvant d’un mot +l’Assemblée, hautaine, rancunière et vengée par ce coup, qui aurait pu +être son salut, si les élections lui avaient été favorables. «Eh quoi! +pensait-il, lutter encore avec elle, dans ce tête-à-tête, subir ses +colères, ses mépris, elle dont je tiens le sort entre mes mains!» + +Et il monta, dans l’hôtel de ville, l’escalier aux lentes spirales, dont +la rampe en fer forgé dessinait comme une grecque brodée en noir sur le +blanc des dalles. Il tressaillit, quand il passa devant la fenêtre où +Madeleine et lui s’étaient arrêtés, le soir du bal. Dieu! que ce +souvenir lui semblait lointain! Il neigeait, ce soir-là; dehors les +choses s’enflaient, se gonflaient de blanc; et Madeleine avait aussi une +robe de neige, attiédie et gonflée par les formes de son corps blanc... +Il compta les jours; il n’y en avait pas quinze. Quelles gravités +avaient depuis alourdi sa vie!... + +Il eut une puissante aspiration de lassitude, puis il remonta vers le +second étage où l’attendait «tout le jour» la tragique personne. + +Là-haut, comme il errait dans ce long couloir claustral, cherchant à +deviner laquelle de ces multiples portes cachait, dans l’uniformité de +la bâtisse, le mystérieux appartement, l’une d’elles s’ouvrit et le duc +de Hansegel apparut. Hautain, portant insolemment la tête, avec un tic +spécial du menton qui jetait en avant sa légère barbe rousse, il chercha +le monocle pendant sur son veston gris clair, et se mit à lorgner le +jeune ministre. + +--Monsieur Wartz? demanda-t-il. + +--Et Monsieur de Hansegel? fit le républicain. La Reine? + +--Sa Majesté vous recevra, j’espère. + +Le duc disparut par l’une des portes. Quand il revint, presque aussitôt, +ce fut pour introduire le ministre dans la chambre aux courtines +argentées. Wartz aperçut, assise à la fenêtre, une femme enveloppée d’un +châle noir; elle était voûtée sous le châle que croisaient sur sa +poitrine ses mains blêmes. Elle avait froid dans ces vastes pièces où le +feu de houille, dans les cheminées, ne parvenait pas à sécher les +anciennes humidités agglomérées, depuis des années, jusqu’au plafond +lointain. Ses yeux, que la fièvre et les larmes avaient bistrés, se +tournèrent vers Samuel. Elle lui fit pitié; on n’imaginait pas un être +plus vaincu, plus ruiné, plus dépouillé de tout ce qui avait été sa +gloire et son orgueil. C’était une pauvre créature dont les yeux +angoissés s’attachèrent à lui, les yeux aux sombres prunelles qui +glissaient comme des perles noires sous le glacé des larmes. Elle dit: + +--Duc, veuillez nous laisser. + +Le duc sortit. Wartz, très gêné de ce tête-à-tête, s’approcha. Elle lui +fit signe de s’asseoir; il refusa, croyant lui donner là une marque de +déférence, si vaine fût-elle. + +--Asseyez-vous, monsieur, fit-elle tristement, l’heure n’est plus à +l’étiquette. + +Wartz prit la chaise, et dit avec le même embarras: + +--Je me suis empressé de venir... + +--Oui, oui, je vois, monsieur, je vous en remercie. Vous êtes mon plus +réel ennemi; cependant j’espère de vous des sentiments de délicatesse +dont votre visite m’est le gage. Si je suis ici, aujourd’hui, sans +pouvoir, sans fonction, à la disposition de mes sujets, à la veille +d’être reniée peut-être par la nouvelle Délégation, c’est, monsieur, que +vous l’avez voulu. Vous avez un grand talent de parole, plus même, vous +avez sur les esprits un pouvoir inexplicable. Ce pouvoir, vous l’avez +employé à ruiner le mien; vous avez dépensé votre génie à démontrer la +fatalité de ma déchéance. Vous m’avez pris l’amour de mon peuple, mon +autorité, mon honneur dynastique. Grâce à vous, je suis en butte à la +pitié de l’Europe, à l’humiliante pitié des nations; grâce à vous, je +vais n’être plus rien. Je ne vous ai pas fait venir pour entendre mes +plaintes; j’ai contre vous des griefs tels que les mots ne sauraient les +exprimer; il me semble, d’ailleurs, que vous les devez sentir sans que +je les énumère. + +--Je les sens, madame, reprit Wartz sans lever les yeux, et Votre +Majesté ne peut savoir ce qu’ils me pèsent. + +--Pourtant j’aurais pu ne pas faire ce que j’ai fait,--continua Béatrix +sans paraître l’entendre (elle n’avait plus froid maintenant, elle avait +fait retomber son châle, son buste s’était redressé, elle redevenait +inconsciemment royale). J’aurais pu ne point subir ce que j’ai subi. A +l’heure où vous discouriez, monsieur, j’étais toute-puissante Reine; à +l’heure où les esprits en désarroi s’orientaient vers vous, j’aurais pu +faire un geste, un signe, appeler ma garde; elle eût fait évacuer la +salle, elle se fût saisie de vous, monsieur, qui combattiez la +Constitution à laquelle vous êtes assermenté, et vous eût conduit en +prison. Le geste, le signe, j’allais le faire; mais je n’aime point +d’autre force que celle de la persuasion. J’avais toujours régné, si je +puis dire, spirituellement; la lutte des armes m’a répugné; j’ai veillé +jusqu’au bout sur le très précieux sang de mon peuple, et je n’ai point +appelé mes soldats. J’ai respecté votre liberté, monsieur Wartz, j’ai +fait plus, je vous ai _nommé_ ministre, espérant terminer ainsi un +conflit qui n’appartenait déjà plus aux sereines luttes de l’esprit. +Combien mon coup d’État fut pacifique! J’ai dissous la Délégation; +était-ce un acte de violence ou une consultation demandée au pays? +J’étais la gardienne de la loi; j’ai fait mon devoir et même je ne l’ai +fait qu’à peine, timorée et faible comme je le fus! + +--Votre Majesté me permet-elle de parler maintenant? + +--Non; je connais vos excuses, vos raisons. Monsieur Wallein et vous me +les avez présentées déjà, ces raisons d’époque finissante, de Destinée +démocratique, qui ne m’atteignent pas, qui ne peuvent m’atteindre que +pour m’offenser davantage, moi qui ne suis qu’un argument vivant! J’ai +voulu vous dire ceci d’abord, que vous avez été sous mon pouvoir, alors +que vous vous sentiez le plus puissant dans votre triomphe, et que je +vous ai épargné pour le respect de l’Idée. J’ai voulu vous demander +ensuite... + +Elle s’arrêta et pâlit encore; elle cessa de le regarder en face, comme +elle l’avait fait jusqu’ici. + +--Nous représentons, vous et moi, deux influences; si nous les unissions +pour le bien du peuple? Si au lieu de m’exclure de votre constitution +nouvelle... + +Elle n’en put dire davantage; cette prière était le fiel le plus atroce +de sa Passion. Prier Wartz! Elle poussa un soupir d’agonie, et se cacha +le visage dans ses deux grandes mains pâles. Elle pleurait. Les larmes +ruisselaient dans ses doigts; elle avait repris, dans le blanc lumineux +de la fenêtre, sa posture humiliée et pitoyable; ce n’était plus qu’une +noire forme de souffrance, un cœur de femme qui suppliait et qui en +mourait de honte. D’elle, Wartz voyait seulement son front crispé, et +ses épaules contractées sur son corps magnifique. + +A deux mains elle écrasa sur ses joues les larmes, et le visage nu se +montrant défiguré, enlaidi, tout orgueil abjuré, elle reprit: + +--J’aurais fait des concessions, j’aurais renoncé à mes idées, et +j’aurais pris les vôtres; vous auriez gouverné sous mon nom, laissant +seulement intact le trône de mon fils. + +Ah! son fils! Wartz comprenait maintenant cette scène qui venait de +l’atterrer, le pourquoi de cette abominable humiliation, de cette +indignité: elle avait un fils, le rejeton de l’Arbre dynastique, +l’immortalité de cette race de rois, la survivance éternelle des +monarques anciens, celui qui, découronné, laisserait dans la branche +héraldique une coupure béante, une fin, une mort. Et l’on sait ce que +deviennent ces rameaux coupés, ces fins de race qui traînent de-ci, +de-là, rebuts, inutilités, sans nation, sans œuvre, sans espoir! + +Il restait silencieux. + +--Vous êtes actuellement le Maître des esprits, continua Béatrix; ce que +vous voudrez, ce que vous déciderez, le peuple l’adoptera. Vous pouvez +faire que le trône soit respecté; vous direz: «Cela est bien», et l’on +applaudira. Monsieur Wartz... mon sort, celui de mon enfant sont entre +vos mains; vous voyez si je foule tout orgueil... je vous prie... Il +pourrait exister une monarchie démocratique... Eh quoi! vous ne me +répondez même pas? Écoutez; vous avez une femme, une jeune femme +délicieuse, je m’en souviens... une enfant... des cheveux noirs, +n’est-ce pas?... dix-huit ans. A cause d’elle?... Vous l’aimez... en son +nom?... + +Wartz assis toujours, les bras croisés serrant sur sa poitrine le drap +de l’habit, regardait les fumées jaunes du foyer sans répondre. + +Elle se leva, elle vint à lui;--ses mains étaient jointes! Elle murmura +de tout près: + +--Épargnez le trône, épargnez mon enfant! + +S’arcboutant sur son talon, il recula sa chaise, la tournant un peu plus +vers le feu qu’il regardait toujours sans désenlacer les bras. Elle +poursuivit: + +--Rien ne serait changé dans votre constitution que le nom du chef de +l’État, et le nom de l’État lui-même. Ce serait une République qui +s’appellerait seulement monarchie. + +Wartz paraissait ne pas l’entendre. + +Elle demeura, plusieurs minutes, debout devant lui, immobile dans les +plis noirs de sa robe, le châle retombé à ses reins, ses reins cambrés +et puissants de belle statue. L’effigie royale de son visage se dressait +dans l’air gris de la chambre, et les perles de ses larmes venaient se +briser une à une sur la soie de son corsage. Après un silence, elle fit +quelques pas vers le lit; elle sonna trois fois, ce qui était un appel +de convention avec ses femmes. Presque aussitôt, une porte +s’entr’ouvrit, et l’une des dames d’honneur fit pénétrer le petit prince +héritier. + +C’était un joli enfant de huit ans, qui avait reçu du prince consort les +traits de la race italienne; il portait des boucles brunes si fines, +qu’elles s’enchevêtraient les unes dans les autres. Son col de petit +être délicat sortait d’une grosse cravate de soie blanche. Il vint en +sautillant. Sa mère arrêta cette gaieté; elle le prit par ses deux +petites épaules, et le poussa vers le jeune ministre: + +--Le voilà! + +Le visage morne de Wartz se retourna machinalement, curieusement. Il +avait deviné l’enfant. La mère saisit ce mouvement; ses larmes tarirent; +elle s’exalta. + +--Est-ce que vous croyez à l’hérédité, fit-elle d’une voix sourde et +précipitée; croyez-vous que l’ascendance vous travaille l’âme +secrètement? Alors regardez ce fils de rois, créé pour être roi, avec un +corps royal, un esprit royal, un cœur royal. A la longue, il se fait +comme un moule dynastique, où se forment les êtres; c’est le mystère +atavique, la prédestination des monarques. Regardez Conrad IV! Touchez +ses mains, pesez-les, c’est un sceptre que cette petite main. Et ces +cheveux, ce front qui n’ont jamais porté que des baisers, savez-vous ce +qu’ils doivent porter un jour, la lourde chose d’or qui doit peser ici, +ici, en cercle... vous devinez, monsieur Wartz? Mais, vous n’avez pas le +droit de la lui ôter, sa couronne, son patrimoine, son héritage, son +bien! Dites, avez-vous le droit de prendre aux enfants ce qu’ils ont +hérité de leurs pères? Alors que deviendra-t-il? quel être aurez-vous +fait de lui? comment l’appellera-t-on? le découronné! Mais voyez, oh! +voyez comme il vous regarde! voyez bien ces yeux d’enfant, monsieur, +regardez-les de tout votre regard, suppliants, épouvantés comme vous le +faites en cette minute, car vous les reverrez toute votre vie, ils vous +poursuivront le long de votre carrière, ils vous regarderont dans la +nuit, toujours, et tant que vous vivrez ils ne se fermeront pas. Alors, +vous regretterez les irrévocables choses que vous fixez en cette heure, +et votre châtiment, ce sera la misère de ce pauvre être, son lugubre +avenir que vous aurez voulu. + +Ses yeux de fièvre dévoraient Wartz, ils scrutaient cette chair du +visage aux bouffissures pâles, y cherchant un tressaillement des nerfs +faciaux, un trouble, une incertitude. Et soudain dans cette face +insaisissable, elle crut surprendre de la souffrance, ce fut un espoir +pour elle, elle s’attendrit, et poussant le petit garçon vers le tribun: + +--Je vous confie mon enfant; son sort était déjà dans vos mains, je l’y +place deux fois. Dites-moi qu’il ne sera pas dépossédé... Mais vous ne +comprenez donc pas: c’est pour lui que je m’accroche au trône, que j’y +incruste ma griffe comme une lionne qui défend la proie de son petit. Et +tenez, s’il faut sacrifier ma personne, si c’est vers moi que monte la +haine, j’abdiquerai, j’abdiquerai en faveur de mon fils. + +Un sanglot l’arrêta. Deux fois d’une voix déchirante elle répéta: + +--Monsieur Wartz! Monsieur Wartz! + +Elle était courbée, ployée, brisée devant lui. Pas un mot ne rompit le +silence. + +L’enfant dit:--Reprenez-moi: j’ai peur. + +Alors folle de colère, tout son orgueil un instant refoulé remontant en +flots de rage, elle se redressa, grande, hautaine, royale, comme elle ne +l’avait jamais été sous l’hermine du sacre ni sous la couronne +héréditaire; et saisissant son fils, elle criait à Wartz d’une voix +terrible: + +--Cela suffit, monsieur... Sortez! + +Puis ramassant toutes ses forces indignées: + +--Quelle idée m’était donc venue? Des accommodements? des concessions? +transiger, pactiser avec le parti de la honte, demeurer une reine +indigne, transmettre à Conrad IV une couronne tronquée? Ah! dussiez-vous +maintenant l’implorer par toutes les bouches de la nation, vous n’aurez +pas, vous ne pourrez pas avoir l’alliance royale. Mon fils et moi, toute +la résultante de la race des rois nos maîtres, nous sombrerons sur le +vaisseau de la Monarchie, debout à l’avant et sans un signal de détresse +aux barques ennemies. La Royauté fut toujours une, indivisible et +sainte; comme Dieu l’avait donnée aux nôtres, sainte, indivisible et +une, je la remets à Dieu. Mais vous, monsieur, qui avez mené +l’abominable guerre contre cette religion sacrée et nécessaire du +pouvoir, vous qui arrachez aux enfants royaux leur couronne et menez +votre patrie à la ruine, soyez maudit! + +Wartz hésita, il allait parler. Sous le geste inconscient de sa main la +porte s’ouvrit; il partit sans avoir desserré les lèvres. + +Dans l’antichambre, une forme d’homme se dressa en face de lui. Il eut +la sensation d’un bras levé, d’une main bougeant devant ses yeux, et, +avant qu’il eût compris le geste, un soufflet s’abattit sur sa joue. + +--Soyez déshonoré, monsieur! + +Il reconnut aussitôt l’habit gris de Hansegel. + +Wartz était fort, musclé, membré et violent; il sentait la fureur, une +fureur tiède et vibrante, monter à ses bras, tripler sa puissance, et le +désir de tuer l’emplit comme une frénésie. Le duc, l’homme de salon, la +taille fine, le corset aux reins, plus grand que lui, se tenait là, +essuyant du coin de son mouchoir le cristal du monocle. Wartz les +connaissait dans leurs intimités, ces aristocrates qu’à Orbach il avait +observés et étudiés comme le peuvent les subalternes. D’un coup, il +aurait renversé celui-ci, il l’aurait couché sous ses genoux, mis à +merci, tué peut-être, et il frémissait de volupté en y pensant. + +Tout cela dura une seconde. Il lui offrit sa carte. + +--Vous m’en rendrez raison, monsieur, dit-il. + +Le duc enleva en l’air, tout à coup, le pouce et l’index qu’il tendait. +Le carton blanc tomba. + +--Peuh! votre carte... Je ne sais si je dois... Je suis gentilhomme... + +Il ricanait. Son rire était à Wartz ce que sont aux bêtes de combat les +dards dont on les stimule. Ce rire pouvait le pousser aux pires +violences, et le duc de Hansegel courut là, tout un moment, un grand +danger. Mais la religion de son œuvre avait trop appris à Samuel la +discipline de toutes ses colères pour qu’elles ne fussent pas toujours +maîtrisées d’avance; il se baissa lentement, ramassa la carte sans hâte +ni trouble. Il était redevenu le ministre de l’Intérieur, le calme homme +d’État qui ne connaît ni colères, ni haines, ni passions, et il s’en +alla, à peine méprisant. + +Mais il venait de traverser une de ces heures qui pèsent plus que des +années dans une vie. Comme il longeait ce grand couloir des archives, +dont les fenêtres plongeaient sur la place, il pensa au peuple +d’Oldsburg, à la Nation libre dont il aurait tant dignifié l’état, la +Nation maîtresse d’elle, se régissant elle-même, la Nation souveraine. + +Soudain, une amertume de prophète l’envahit, le dégoût de son grand +labeur, le découragement. «A quoi bon, se dit-il, à quoi bon tant +lutter! Se douteront-ils jamais de ce que j’ai souffert dans mon cœur +pour leur conquérir tout cela?» Et il revoyait les larmes de la dame en +noir, la figure du petit garçon qui commençait à le poursuivre déjà, +comme Béatrix l’en avait menacé. Quel homme avait-il dû paraître aux +yeux de l’incomparable femme! Qu’importaient maintenant les acclamations +que lui réservaient les foules, quelqu’un l’avait maudit! + +Il suivait les lentes spirales aériennes de l’escalier; il aurait voulu +que cet escalier durât toujours, qu’il continuât de tournoyer +éternellement vers des ténèbres, vers des abîmes, vers le néant surtout! +Et il l’aurait descendu dans une joie secrète, heureux de s’anéantir, de +finir ainsi dans ce mouvement doux et somnolent de la descente. Ah! s’en +aller à la dérive de cette pente suave! s’engourdir, s’endormir, n’être +plus, ne plus penser, ne plus lutter! + +Il se reprit, en passant devant la dernière fenêtre; puis ses lèvres +murmurèrent: + +--Madeleine! + +Est-ce que Madeleine n’était pas à l’attendre dans sa chambre, là-bas? + + + + +XI + +LE CŒUR DE MADELEINE + + +Il avait dit à son cocher d’aller très vite. Des importuns l’attendaient +à sa descente de voiture, dans la cour intérieure du Ministère; il +congédia tout le monde, se disant malade. En vérité, une fièvre l’avait +saisi, d’amour impérieux, de tendresse violente, d’inquiétude +passionnée. Dans le vestibule, son chef de cabinet se posta devant lui, +cérémonieusement. + +--Monsieur le ministre, je viens de dépouiller le courrier des +gouverneurs de provinces, il y a là des suppliques... + +Il l’arrêta d’un geste las: + +--Non, pas ce soir, rien ce soir, je vous en prie... + +Comme il avait la main sur le bouton de la porte pour entrer chez lui, +son secrétaire l’arrêta au passage, avec un air de triomphe: + +--Monsieur le ministre, le _Nouvel Oldsburg_ fait demander un communiqué +officiel sur la disparition de la Reine. J’attendais. + +--Elle sera où vous voudrez. Répondez ce qu’il vous plaira, laissez-moi. + +Il fut enfin chez lui; il voulut s’orienter vers la pièce qu’occupait +Madeleine, car c’était la vision de sa femme qu’il lui fallait tout de +suite. Le valet de chambre surgit. Il portait un plateau débordant de +cartes. + +--Toutes ces personnes attendent monsieur le ministre depuis près de +deux heures. Il y en a trente, je crois; ces messieurs les délégués de +province ont épinglé sur leur carte la carte de la personne qui les +recommande, comme l’huissier m’a chargé de l’expliquer à monsieur le +ministre. + +--Ils ont attendu deux heures, ils en attendront trois, répondit-il. + +Et il se dirigea vers les chambres. Il fit deux pas. Auburger était là, +disant jovialement: + +--J’ai du nouveau, monsieur le ministre, j’ai du nouveau. + +Jamais on ne pouvait interdire à cet homme l’entrée des appartements +privés. Il avait des audaces qui faisaient ouvrir toutes les portes. +C’était le valet des intimités morales. + +--Vous attendrez, dit son maître. + +--Impossible, je dois être au faubourg tout à l’heure, et ma +communication presse. C’est immédiatement qu’il vous faut m’entendre. + +Wartz n’essaya pas de résister; il subissait, sans presque la sentir, la +domination de cet être; il s’y résignait sans honte ni révolte. Et +c’était là un phénomène se rattachant à la fatalité de son rôle, cette +domination d’Auburger agissant toujours dans le sens où le poussait +elle-même sa destinée. + +Ce soir-là, Auburger le retint une heure. Sa communication concernait la +séance du surlendemain, qui s’annonçait aussi tumultueuse que la +précédente. La Reine devait y assister pour recevoir le serment de +fidélité de la nouvelle Délégation, et c’était sur ce cérémonial +qu’était basée la dislocation gouvernementale. Les élections ayant été +faites sur une sorte d’engagement au régime républicain, la majorité +devait, selon toute probabilité, se refuser au serment, et ce serait le +signal de la déchéance monarchique qui permettrait l’exposition, à +l’Assemblée, de la Constitution nouvelle. C’est ce qu’Auburger venait de +vérifier. Et il avait connu la décision d’un nombre considérable de +délégués de n’accomplir pas le rite constitutionnel. + +Enfin, ce dernier importun congédié, Samuel arrivait à la porte de sa +femme, et il savait que, cette fois, il ne trouverait qu’elle, que son +sourire, que sa beauté. Toute autre idée laissée dehors, il entrait, +harassé de la vie, ayant faim et soif de sa chérie, comme s’il +franchissait cette porte pour la première fois. Jamais il n’avait connu +cette lassitude, ni ce besoin. + +C’était la nuit; la chambre était obscure. Madeleine se tenait là, +éclairée par une demi-lueur venue du dehors. Elle était oisive, rêvant +dans le noir, debout, se mouvant à peine de quelques pas. Quand il +entra, Wartz ne vit pas tout de suite le cher visage; il en eut une +sorte de chagrin. + +--Oh! qu’il fait sombre ici! + +--Oui, il fait sombre, répéta Madeleine. + +Il s’aperçut qu’elle avait une voix étrange. + +--Mais je veux y voir, je veux te voir! + +--Laisse, mon ami, je préfère qu’il fasse nuit. + +Il vint, les bras tendus pour la prendre, mais elle se déroba d’un +mouvement en arrière, et il ne rencontra que sa main, sa main qui +brûlait et qui le repoussait. + +--Non, Samuel, non, j’aime mieux te parler d’abord. + +Il continuait de ne voir dans son visage que la phosphorescence nacrée +de ses yeux, quelque chose de morbide et de terrifiant. + +--Madeleine! cria-t-il éperdu, tu souffres! qu’as-tu? + +Si la lumière lui eût permis de scruter, comme il le voulait, les traits +de la jeune femme, il eût été encore plus troublé. Elle était livide, +elle agonisait, la bouche déformée d’angoisse, les yeux apeurés, et tout +son être dressé n’était qu’un effort, qu’une violence. + +Comme elle ne répondait pas, il en conçut une espérance soudaine. Une +association d’idées se fit entre l’enfant royal qu’il venait de voir, et +les désirs flottants de paternité qu’il avait éprouvés souvent depuis +son mariage. Il aurait aimé avoir un enfant; il crut que le mystère de +Madeleine lui réservait cette joie. + +--Je veux te parler, dit-elle encore. + +Il ne pouvait deviner l’effort que lui coûtait cette phrase. + +--Souffres-tu? répéta-t-il; mais tu me tues, Madeleine, je ne t’ai +jamais vue ainsi; qui t’a changée? + +--Il faut que je te parle, répéta-t-elle pour la troisième fois. + +Ce devoir de parler devenait une obsession. C’était aussi un supplice +auquel elle se menait elle-même, impitoyablement, s’y engageant sans +retour possible, par cette invite à l’écouter. + +Elle commença de sa voix éteinte: + +--Une amie est venue me voir tantôt. C’est une jeune femme, mariée +depuis moins d’un an, qui est... qui se croit du moins, très aimée de +son mari, et qui, de son côté, lui porte une grande tendresse. +Seulement, la vie, au lieu de les rapprocher comme ils le désiraient aux +premiers jours de leur amour, les éloigne l’un de l’autre; leurs +existences sont deux flots insensiblement divergents. Tous les deux +n’ont pas la même nature. Lui est bon, très bon, il est le meilleur; +elle, trop minutieuse. Il est viril, tout simplement; elle se repaîtrait +d’une idée, d’un mot de lui, elle nourrit avec des riens son amour, et +c’est justement de ces riens qu’il la prive. Comprends-tu, Samuel? Ce +sont deux compagnons, deux commensaux de la vie; l’un a mis sur la table +les choses substantielles, l’autre n’aurait voulu que les friandises. +Avant que l’amie dont je te parle se soit sentie souffrir, profondément, +secrètement, quelque chose a pâti en elle. Et, comme il y avait là tout +près, plus près que le mari, hélas! plus près de son âme difficile, un +autre homme qui l’aimait, en lui offrant ces friandises spirituelles +dont elle était si gourmande, son cœur, doucement, s’est tourné vers +lui. + +Elle entendit Samuel prononcer d’une voix creuse, d’une voix lointaine: + +--Eh bien?... eh bien?... + +--Eh bien, c’est tout! + +Elle se tut; elle était demeurée debout en parlant; elle ne bougea pas. +Lui, dans le coin le plus ombreux de la chambre, restait perdu et +invisible pour elle, sans qu’elle pût savoir à son tour ce qu’il +pensait. Oh! Dieu! si le conte trop subtil pour son intelligence grave +n’avait servi de rien! s’il n’avait pas allumé le soupçon préparatoire +et si elle était forcée de se confesser à mots ouverts, maintenant! + +Le silence dura longtemps. La petite pendule qu’ils avaient prise +là-bas, à leur chambre nuptiale, pour l’apporter ici, sonna sur son +timbre d’or une heure qu’ils n’entendirent pas. Tous les deux se +cherchaient des yeux dans ce noir, tous deux incertains l’un de l’autre, +sans trouver le courage de se livrer l’un à l’autre. + +Oui, elle le comprit, à la fin, Samuel l’avait devinée; il avait saisi +le douloureux apologue, et il n’osait y croire de peur de l’offenser à +tort; sans cela serait-il resté si étrange? Mais alors, qui la retenait, +elle, d’aller se jeter à ses pieds, de lui parler franchement de son +remords, en loyale compagne? + +Tout à coup, il se leva, il marcha vers la cheminée où se trouvait le +bouton de l’électricité; il fit la lumière. Puis il vint la prendre, il +l’amena sous la lampe, lui fit renverser en arrière son pauvre visage +livide. + +--Ton amie s’appelle Madeleine? dit-il. + +Elle répondit oui, d’un signe des paupières. + +Sans rien ajouter, il alla reprendre le fauteuil d’où il venait, et se +mit à pleurer. + +Comme elle bénissait à présent la bonne lampe qui les éclairait, qui +avait aidé à leur révélation, qui avait terminé son supplice, et qui lui +montrait maintenant son mari dans cette douleur enfantine, cette douleur +qu’elle ne se lassait pas de contempler! Qu’il était bon de pleurer +ainsi pour elle! Tous les mouvements de son chagrin muet, les +halètements de sa poitrine, le glissement du mouchoir à ses yeux, les +contractions de ses traits, déplaçaient comme une tendresse qui la +pénétrait. Son mari! son grand homme! L’avait-elle vraiment jamais tant +aimé que ce soir, à cette minute, son bien à elle, son ami, son maître, +sa chose! Et elle avait pu le faire pleurer ainsi! Saltzen n’existait +plus pour elle, même à l’état de souvenir; seul lui demeurait le remords +de n’avoir pas apprécié l’amour naïf et puissant de Samuel, de ne s’en +être pas contentée, de n’en avoir pas joui comme elle le pouvait, d’en +avoir fait l’injuste procès. Elle s’était jugée plus affinée que lui, +meilleure, plus noble; mais c’était lui, au contraire cet être +d’exception, plus grand que nature, au puissant cerveau, aux larges +conceptions, qui était le plus souverainement bon. Oh! qu’elle l’aimait, +pleurant ainsi! Elle tardait d’aller le consoler, pour savourer encore +ce tendre chagrin, encore et encore; et de le voir, son cœur se gonflait +davantage à chaque minute. + +Elle s’agenouilla près de lui; elle lui prit de force les mains pour s’y +cacher le visage, et, voyant qu’il ne la repoussait pas, comme elle en +avait si grand’peur, elle se confessa... + +--Vois-tu, Sam, j’aimais mieux être franche avec toi; je n’aurais jamais +pu me résigner à te cacher la vie secrète de mon cœur. Quand tu es venu +me demander en mariage,--je te l’ai conté souvent,--j’ai longtemps +hésité avant de me promettre à toi. Le mariage m’effrayait; ou plutôt, +je m’effrayais moi-même. Je ne suis peut-être pas plus faible qu’une +autre, mais j’ai plus conscience de ma faiblesse. Répondre de moi, de +mes sentiments, de mon goût, pour toujours, me terrifiait. Tu sais bien +à quelle fidélité je fais allusion, Samuel. Ce n’était point les fautes +grossières et matérielles que je redoutais, mais les délicats adultères +de cœur ou de pensée. Jeune fille, j’avais déjà une idée si pure, si +lumineuse du mariage entre les âmes des époux! J’y sentais si bien la +noblesse de la vie! J’y entrevoyais des choses si belles, que c’était +uniquement à cette union-là que se portaient mes scrupules et mes +craintes. Et puis, je t’ai revu, je me suis sentie plus forte, plus +ferme dans l’amour; je me suis engagée à toi; mais en même temps, je +prenais envers moi-même un autre engagement qui était de tenir toujours, +et en toute occasion, mon cœur grand ouvert, comme un livre où tu +puisses lire les bonnes comme les mauvaises choses. Tu serais mon +confident, l’ami de ma conscience, et les subtiles fautes envers toi, +c’est à toi que je les confesserais. Oui, l’union, je la concevais +telle, que la force qui m’eût fait défaut, je l’aurais puisée en toi. + +«Nous nous sommes mariés; ce furent de grandes joies, des joies d’orage. +Quand on remonte à cette source tumultueuse de la vie qu’est l’amour, on +a beau chercher, on ne retrouve plus, sous le trouble, la pure clarté de +cristal, l’idéal d’autrefois. Je t’aimais, et puis je t’aimais, et +c’était tout; mais je ne connaissais plus les calmes examens de +conscience faits au pied de mon lit de jeune fille. C’était la fièvre, +la vraie fièvre, avec l’exaltation et le malaise. On se donne l’un à +l’autre, dit-on, mais on reste _soi_; on prend toujours pour la +meilleure sa manière d’aimer, et chacun voudrait plier l’autre à la +sienne. Tu ne m’aimais pas comme je voulais... Et pendant ce temps-là, +le docteur Saltzen venait me voir. Je le savais très amoureux de moi; +j’en riais d’abord, vaguement attendrie. Je l’ai deviné malheureux et je +n’ai plus ri. Il me disait, à côté de l’amour, toujours, des choses +exquises... Nous avions des idées semblables, ses goûts flattaient les +miens... + +--Madeleine! dit Samuel en laissant retomber ses deux mains sur l’appui +du fauteuil, tu ne m’aimes plus. + +--Moi! ne plus t’aimer! Alors, qu’est-ce que je fais ici, à genoux +devant toi? Est-ce qu’il ne faut pas qu’une tendresse au-dessus de tout +m’ait jetée là, à tes pieds, dis? Eh! si, je t’aime, pour ton chagrin de +cette heure; j’aime ces chères larmes qui coulent là; je t’aime d’être +si bon, de ne m’avoir pas même interrogée! car tu ne m’as rien demandé, +mon Sam, quand tu pouvais croire des choses!... Vois-tu, il n’y a rien, +rien... Monsieur Saltzen est venu tantôt, je m’étais un peu ennuyée, je +l’ai accueilli avec plaisir. Du plaisir, voilà; c’est tout. Le plaisir +d’être aimée de lui, j’ai voulu le savourer jusqu’au bout, le sentir +bien réel. Je l’ai poussé un peu sur la pente sentimentale où il aime +tant à glisser; je l’ai vu ému, triste, tout vibrant et ravagé, devant +moi; je me suis sentie enclose de fluides d’amour par ces pauvres yeux +qui me regardaient éperdument, qui me livraient leur secret, qui me +suppliaient. Et mon cœur un moment... il me semble... je ne sais pas... +une minute... mon cœur l’a aimé, souffrant comme il souffrait. + +Elle avait l’angoisse du premier mot qu’il dirait, et lui, sans +répondre, l’écoutait. + +Elle s’accrocha à lui, elle reprit ses mains. + +--Reprends-moi, Samuel, reprends-moi pour toi seul; mure-moi dans ta +vie, que je ne sorte plus de toi. Dis-moi des tendresses, parle-moi +souvent; ne me délaisse pas, ne me délaisse jamais, pas un jour; +occupe-moi de toi, rien que de toi; fais-moi vivre dans ton âme; tu me +l’as tant fermée! il ne fallait pas... j’ai un peu souffert. Oh! Sam! tu +ne me dis pas un mot, et je ne sais même pas si je suis pardonnée! + +--Que veux-tu! fit-il amèrement, je cherche pour te plaire ce qu’aurait +dit Saltzen à ma place. + +--Oh! mon Dieu! s’écria Madeleine, il ne m’a pas comprise! il ne veut +pas comprendre! Mais Saltzen n’est rien entre nous. Saltzen ne m’est +rien, entends-tu, rien; et j’ai bien acquis, je pense, le droit d’être +crue par toi. Samuel, je t’ai dit tout... une seconde mon cœur a viré; +j’ai eu pitié, tendrement pitié de lui. Pardonne-moi, pardonne-moi, mon +ami, je souffre! + +Il prit sa tête, ses tempes fines qu’il écrasa dans ses mains; il +croyait embrasser une petite fille coupable, et jamais, pourtant, il +n’avait senti comme à cette minute le prestige de son esprit délicat, +puisqu’il n’osait pas dire un mot. Sa passion avait un langage, ce fut +dans ce langage-là qu’il pardonna. Tout eut un sens alors entre eux; il +baisa les longs yeux tendres qui avaient contemplé Saltzen; il couvrit +de caresses les mains qui s’étaient tendues à Saltzen, et, pour les +lèvres qui lui avaient souri, elles eurent le plus long, le plus tendre, +le plus délicieux pardon. Il baisa les cheveux noirs parfumés, pour les +absoudre de s’être laissé voir, et il étreignit sur sa poitrine le +pauvre faible cœur bien-aimé. + +Madeleine se redressa, les yeux rougis, ses yeux qui disaient merci, +qu’on voyait plongés encore dans l’âme profonde qu’elle venait de +connaître comme jamais, sans mots d’esprit ni subtilités vaines. Elle +comprenait maintenant la loi simple d’aimer, ni comme ceci, ni comme +cela, ni des yeux, ni des lèvres, ni de l’esprit, mais de tout l’être, +comme Samuel. + +--Je voudrais encore te parler, demanda-t-elle. + +Lui aussi la regardait avec douceur; il l’écoutait. Elle prononça le mot +si troublant: + +--Demain... + +Infiniment sage et prudente, sa conscience envisageait maintenant +l’avenir. L’avenir était devant elle comme un épais nuage noir où il lui +fallait s’enfoncer, et tout ce qui l’attendait dans cette obscurité, +elle ne pouvait ni le prévoir, ni s’en garder. Mais, pour le sens +indistinct de sa crainte, Saltzen était caché dans cet inconnu et l’y +attendait. + +--Demain, Samuel, le docteur reviendra; il ne soupçonne rien de ce qui +s’est aujourd’hui passé de terrible en moi. Il m’apportera, selon la +couleur du temps, sa mélancolie ou sa gaieté, il sera sentimental ou +ironique, plaisant ou triste, mais toujours, au fond, je le sentirai +m’aimer mystérieusement. Ne me dis pas qu’il a cinquante ans, que +l’amour est ridicule à cet âge. Un amour comme le sien ne prête pas à +rire; il en souffre d’abord, et puis il croit si bien me le cacher! Tout +cela touche une femme. Comment veux-tu que tant d’affectation me laisse +indifférente! Donc, il reviendra, et de nouveau je me trouverai devant +lui; est-ce que je sais, est-ce que je puis savoir ce que fera mon cœur +à présent? Je crois déjà le voir, il arrive, il entre, il vient +s’asseoir près du feu: il ne m’a rien dit, et déjà ses yeux m’aiment. Il +comprend que tu m’es plus cher que tout; il me parle de toi; et je sens +une émotion si triste dans sa voix! Si j’ai quelque ennui léger, je le +lui raconte; alors il me sermonne, il me prêche, avec des mots qui ne +sont que de lui, que de son cœur. Tu sais bien qu’il est fin et bon +comme personne; il cause des choses du jour, il m’instruit, et l’amour +filtre entre tout cela comme un parfum, et il s’en exhale un délice qui +me prend, qui me trouble, qui me change; je ne me retrouve plus. Oh! +Samuel, j’ai peur. Il faut que je ne le revoie plus. + +Wartz se rapprocha d’elle, impérieux, les yeux fixes, la pénétrant de +son regard double, insoutenable. + +--Je ne veux pas que tu l’aimes! je veux que tu m’aimes seul, comme je +t’aime seule depuis le jour où je t’ai connue. + +Quoi! il commandait à une nation, il avait refait, de son seul vouloir, +l’état d’un peuple, et ce petit cœur de femme, il n’en était pas maître! + +Puis saisi de tristesse, soudain: + +--Je t’en supplie, aie pitié de moi; la vie que je mène est atroce; tu +ne peux pas savoir quelles choses pénibles, cruelles, douloureuses, mon +rôle m’impose. Je n’ai qu’une joie, toi! ne m’abreuve pas de chagrin à +ton tour. Que vaut l’amour de ce vieil homme auprès de ma tendresse! + +--Il est mieux que je ne le revoie pas, répétait-elle, avec une +insistance navrante. Je ne t’ai jamais mis dans mon cœur en parallèle +avec lui, Samuel; mais, si peu que je lui donnerais, ce serait trop, et +je te le répète, j’ai peur, je ne veux plus le revoir. + +--Comment faire? + +Elle le prit au cou, d’une caresse coquette et suppliante: + +--Quittons Oldsburg! Mon père nous a donné une maison à Hansen; allons +vivre là-bas. + +--Tu sais bien que c’est impossible, Madeleine. + +--Impossible! + +Elle lança le mot dans une telle stupeur qu’il vibra, se prolongea et +s’éteignit longuement par la chambre. + +Samuel prononça, presque honteux: + +--Tu sais bien que je suis attaché à mon œuvre par des liens qu’un homme +ne peut pas rompre. + +Quelque chose changea dans les yeux bougeants, dans l’air de la jeune +femme: la moindre de ses émotions paraissait toujours à quelque +vacillement de sa prunelle, qu’elle le voulût ou non. + +--Ton œuvre est finie, dit-elle, et avant huit jours, nous aurons la +République! + +--Mais qu’est-ce que cela et qu’ai-je fait jusqu’à présent? J’ai été +mené, soulevé, porté, dans ma route, par le flot des volontés +populaires, et j’ai été passivement le chef du parti. C’est maintenant, +seulement, que va commencer mon action, une fois le grand mouvement +accompli, et quand il faudra entretenir, nourrir, vivifier sans cesse +l’autorité nouvelle, la nouvelle forme d’État. Sais-tu ce que c’est, +Madeleine, que de... + +--Je sais que je suis ta femme, cria-t-elle, que tu prétends m’aimer, et +que, lorsque surgit la plus terrible tentation qui puisse m’atteindre, +dans mon cœur et dans mon âme, quand je t’avertis moi-même de cette +périlleuse amitié où je puis te perdre le meilleur de ce qui +t’appartient en moi, tu te refuses à me défendre. Alors, quelle sorte de +mari fais-tu? + +Il prit sa main, il retint le bout de ses doigts qui fuyaient, et il la +sentit, à cette minute, se retirer tellement de lui qu’il ne possédait +plus d’elle que cette petite parcelle, ces ongles menus, rien. Il +supplia: + +--Madeleine! + +Elle le regarda durement. + +--Si Saltzen savait cela de toi! + +Elle prit une chaise devant lui qui restait debout, et se mit à le +contempler, méprisante. Elle avait les yeux secs, ses longues lèvres +faisaient un mauvais sourire; elle continua: + +--C’est ce qu’on appelle avoir la bride sur le cou. + +Et puis la méchanceté de cette dernière phrase lui fit mal à elle-même; +sa poitrine se souleva de petits sanglots sans larmes, les sanglots qui +disent les outrances de douleur. + +--Mon ami, dit-elle doucement, nous aurions vécu là, toujours, dans +cette jolie maison qui regarde la mer, bâtie loin des bruits de la +ville, image de notre vie retirée aussi. Sans sortir, sans nous +dissiper, nous serions restés recueillis en nous-mêmes, en tous les +deux. Je m’étais vue là. J’aurais meublé nos chambres de choses d’art, +douces aux yeux; j’avais choisi déjà les pâles étoffes que je tendrais +aux murailles. Là nous aurions lu, causé, aimé; et je ne te sacrifiais +pas, je ne brisais pas ta vie politique. Je sais bien l’espèce de +cohésion professionnelle qui vous unit, vous autres hommes, à certaines +carrières passionnantes; mais je ne t’enlevais, moi, qu’à une œuvre +accomplie, je t’y enlevais à l’heure opportune, quand ce n’était autour +de toi qu’adulation et délire. Aujourd’hui, de toutes ses véhémences, le +peuple t’aime; tu viens de traverser une période grisante; cet +enthousiasme, ce culte que te porte toute une nation, ce doit être la +plus belle, la plus grande jouissance d’orgueil. Garde pour ta vie cette +saveur suave; demain le peuple peut changer; quand, du prélude idéal et +triomphant de ton œuvre, tu auras passé au labeur épineux de +l’organisation politique, t’acclamera-t-il autant? Mille difficultés, +mille choses inconnues et mesquines vont t’assaillir. Reste, pour +l’histoire, le jeune vainqueur, le beau soldat de la liberté qui, dès +que la liberté règne, rentre dans le silence. Combien de grands hommes +se sont diminués pour ne s’être pas retirés à temps de la scène! Il faut +cueillir le fruit quand il est mûr, disent les paysans, sans quoi, il +pourrit à l’arbre. Oh! le beau fruit de gloire, tout mûr, tout éclatant, +que je vois, près de ta bouche, mon Sam! + +Le fruit était là, rouge et frais, dans la forme des longues lèvres +tendres qui le glorifiaient si délicieusement. Wartz ferma les yeux pour +ne voir que l’âpre mystère idéologique dormant en lui. + +Madeleine lui fit au cou une chaîne de ses bras. + +--Ce ne sera rien, dis, de m’avoir, moi, pour toi seul! Puis nous aurons +des enfants; penses-y, mon ami chéri, des enfants de nos corps et de nos +âmes, qui seront un peu de nous, vivant hors de nous, de beaux êtres nés +dans la gloire et dans l’amour, qui feront qu’en mourant nous ne +mourrons pas tout à fait. Et dans ce bien-être et cette poésie, toi le +créateur du pays nouveau, l’auteur de la démocratie, tu contempleras la +vie, si heureux!... + +Sa tête retomba sur l’épaule de Wartz, quêteuse de baisers. + +--Dis-moi que oui, que nous partirons. + +--Je ne puis pas... je ne puis pas te le dire, bégaya-t-il. + +Il hésitait à lui avouer le refus, l’implacable refus qu’opposait, sans +défaillance passionnelle, tout son être; mais jamais il n’avait à ce +point senti le devoir de sa vie. Tout un peuple avait besoin de lui; il +était devenu l’âme du pays. S’en aller, c’était abandonner, par +milliers, d’orphelines intelligences sur lesquelles il exerçait sa +paternité de prophète. Certes, de grands esprits ne manquaient pas +autour de lui; il y avait surtout Wallein, qu’il appréciait tant +maintenant, avec ses opinions poétiques plutôt que politiques, Wallein +dont l’admirable sensibilité s’accordait à toutes les nuances des +vibrations nationales, une merveille psychique, un phénomène, un _cas_. +Cet homme ne pouvait-il pas connaître, en effet, par une faculté occulte +de son être, quel point géographique insufflait vers le cœur du pays les +plus forts effluves républicains? Mais Wallein n’eût pas remplacé +Samuel, personne ne l’eût remplacé. + +A son oreille Madeleine murmurait: + +--J’ai peur; ne me laisse pas ici. Saltzen reviendra; toi, tu me +délaisseras un peu; lui me dira ce que tu n’auras pas le temps de me +dire... Je veux une certitude, je veux savoir que nous partirons; je ne +veux pas rester à Oldsburg... Samuel! + +Il sentait sur sa poitrine la prière vivante et palpitante de ce jeune +corps bien-aimé; il revit Saltzen dont il avait si souvent appréhendé le +charme spirituel, la ressemblance d’âme avec Madeleine; il le revit +élégant, parfumé, amoureux plus doucement, plus suavement que lui; son +âge incertain, l’équivoque de ces cinquante ans mal accusés, sa laideur +fine d’œuvre d’art, les incomparables raffinements de son cœur, tout +cela lui constituait des charmes sans pareils. Et à cette minute, Samuel +se sentit vraiment triste jusqu’à la mort. Ce qu’il éprouva, ce fut la +mort: la mort de sa jeunesse, de son bonheur, de tout ce qui avait été +lui, avec la sensation du désagrègement intime de la fin, et la douleur +du dernier brisement. Et ce qui survécut, ce fut l’être dur, âpre et +morne de la fatalité. + +--Non, Madeleine, non; je ne puis pas quitter Oldsburg. + +--Alors, s’écria-t-elle effrayée et n’osant comprendre, alors tu me... +tu me sacrifies? + +--J’ai confiance en toi, Madeleine. + +--Confiance! + +Elle courut à son lit, elle s’y cacha le visage, elle s’y roula, s’y +ensevelit, en criant d’une voix étouffée: + +--Mon Dieu! oh! mon Dieu! il a confiance et c’est tout, et cela +suffit... Oh! mon Dieu! c’était donc tout ce que j’étais pour lui: un +obstacle qu’on foule. Il aura tout sacrifié, même moi! + +Son désespoir tenta le dernier coup. Elle se retourna vers lui, et sa +tendresse outragée lui lança le suprême appel: + +--Mais tu ne devines pas qu’en ce moment, c’est à Saltzen que je pense +malgré moi, malgré ta belle confiance!... Saltzen qui, lui, m’aurait +mise au-dessus de tout, Saltzen qui m’aime plus que toi! + +Hannah frappait à la porte; elle articula de sa voix sereine: + +--L’huissier de monsieur fait dire qu’on attend monsieur depuis quatre +heures en bas. + +Wartz ne bougeait pas. + +--Va-t’en! lui dit Madeleine en le poussant vers la porte, va-t’en! + +Il murmura: + +--Te laisser... + +--Oh! oui, me laisser... seule... + +Quand il eut refermé la porte, elle tomba dans le petit fauteuil, les +yeux clos, sans larmes; elle acheva: + +--... Seule... comme il me faut vivre! + + + + +XII + +LA LUMIÈRE + + +Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa femme. Tous deux souffraient +silencieusement. L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable +netteté l’état réciproque de leurs deux cœurs. Le plus souvent, l’amour +est fait de clairs-obscurs, d’équivoques, d’affectueuses duperies; mais +entre ce mari et cette femme, il ne pouvait plus y avoir ni duperie, ni +équivoque, ni clairs-obscurs. Les événements avaient fait qu’ils étaient +désormais incapables de s’illusionner mutuellement. Madeleine se savait +aimée jusqu’au point précis où son amour commençait de gêner l’œuvre de +Wartz; lui connaissait que demain, à tel jour incertain de leur union, +le cœur de sa femme pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et ils +auraient beau maintenant se dévouer l’un à l’autre, se chérir, s’aduler +et s’étreindre, la cruelle lumière serait toujours là, leur montrant les +limites véritables de ce qu’ils croyaient infini. + +Tous deux souffraient; mais Samuel gardait l’immense compensation de sa +gloire, avec le sens voluptueux de sa puissance en travail, tandis que +Madeleine endurait sa douleur sans allégeance. Elle l’endurait avec +douceur; sa pure conscience y cherchait un châtiment à sa faute, elle y +sentait le poids de la main de Dieu la punissant, et elle aimait cette +douleur, comme font les femmes. Bien plus, la première indignation +tombée, son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée. C’était une chose +bien claire, il ne l’aimait que d’un amour tronqué, étouffé par l’autre +passion plus violente de sa politique. Elle en était humiliée; c’était +l’irrévocable désenchantement de sa jeunesse, un bonheur s’envolant +d’elle pour toujours, mais elle pardonnait sans presque le savoir, dans +le tréfonds obscur de sa rancune. Et pendant que, dédaigneuse encore de +lui parler, elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait +inquiète autour de sa chambre, de son cabinet, elle épiait tous ses +actes, et quand il sortit, elle alla le regarder monter en voiture, en +bas. + +Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait maintenant un dépit +contre elle-même, le dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce +glorieux homme. Puis, par un besoin étrange, elle vint aggraver son +trouble dans la chambre même de ce mari qui la sacrifiait. Elle le +cherchait jusque dans les choses, jusque dans le désordre de la pièce; +elle cherchait un sens au dérangement des meubles, elle voulait y lire +quel genre d’agitation régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui +aussi souffrait. Mais elle devinait seulement la même ponctualité à son +grand devoir d’homme d’État. Un peu de désarroi, la hâte du départ dans +certains indices qu’elle reconnaissait: les armoires ouvertes, un +bouleversement dans celle-ci où il avait dû chercher quelque objet, et +c’était tout. Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu, écrite +dans les choses, tout simplement sa précipitation vers quelque banal +rendez-vous politique... + +«La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la formule inexorable de +sa vie, le pousse à une progression incessante vers le système d’État +nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement en avant, il s’est soucié, +comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant +lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste dans la nation, la +délicatesse même de sa loyauté, que ce fût la pauvre Reine...» + +--Hélas! ajoutait Madeleine, que ce fût moi! + +Elle pleurait. + +Elle entra dans le petit cabinet privé qui était contigu. Elle croyait +entendre encore la voix de Saltzen dire: «Le Pasteur d’hommes s’abstrait +de ce qui lui est personnel; il ne s’écoute pas, il se renonce; il +s’identifie avec les lois mystérieuses de l’humanité.» Et elle sentait +un pardon doux et résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de +Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre ami qu’elle avait +rêvé jeune fille, ce n’était pas même l’amant dont elle s’était +enorgueillie femme, c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait unie +comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle devait, de Lui, souffrir +tout. Rôle sombre, rôle humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie +magnifique!... + +Elle vint, en songeant, à cette table de travail apportée ici du +faubourg, et cette place, à la table de chêne, lui apparut comme le +trône mystique du grand homme, le siège de sa souveraineté. C’était là +qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte de ses mains à une usure +légère visible sur le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui +servait: un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le roula dans ses +doigts, longtemps. Un fragment de papier traînait, elle le déplia: elle +reconnut l’écriture sacrée, et ces deux mots: «Liberté démocratique.» +Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme le nom d’une rivale. Mais +elle pardonnait toujours. Un paquet posé là l’intrigua soudain: il était +enveloppé d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant, une chose +dure et froide. Elle le soupesa, et c’était de lourds objets de métal +qui bruirent. L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui +apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite fleur fripée, toute +fraîche cueillie pourtant, une perce-neige comme il en poussait dans le +jardin du faubourg. + +Elle demeura un instant interdite, les joues pâlies, cherchant quelle +nouvelle énigme ou quel simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa +jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires d’hommes, dans ce monde +des hommes de la Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières, +l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît pas devant ces armes une +angoisse soudaine. Son père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou +huit fois; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la plupart du temps, +que récits de duels mémorables, de passes célèbres où les invités +avaient tous joué un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait +entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais cessé de ressentir en +s’en souvenant, l’histoire d’un duel tragique où un jeune journaliste de +Hansen avait été tué d’une façon horrible, dans les plaines en amont du +fleuve. Et le docteur Saltzen lui-même était le premier à mettre en +avant cet art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était une de +ses coquetteries; on lui disait: «Rien que de tenir un fleuret, vous, +Saltzen, vous vous affinez, vous vous effilez, vous faites corps avec +votre lame.» Volontiers, maintenant, Madeleine avait l’esprit tourné +vers ces préoccupations masculines, et la vue de ces armes lui suggéra +cette pensée que n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes: une +affaire pour Samuel. + +Son cœur commença de palpiter à grands coups. Elle avait, durant ses +longs silences de jeune fille, à table, en ces dîners d’hommes, conçu la +psychologie des gens qui se battent. Les uns allaient au duel par +nécessité, comme à une périlleuse formalité d’honneur où les traînait, +mourants de peur, l’usage. D’autres,--ainsi avait-elle vu son +père--faisaient d’une rencontre une bagatelle où ils se lançaient, +légers et sceptiques, insoucieux du danger, en cet acte d’élégance. +D’autres y apportaient la fougue d’une opinion controversée, d’une +vengeance à tirer, leur orgueil ou leur passion, leur colère. Samuel +serait de ceux-là. Elle connaissait sa gravité, et cette espèce de +douceur profonde qui ne se changeait, à un point donné, en violence que +pour devenir une violence terrifiante. Des hommes comme lui, en se +battant, tuent ou sont tués; et Madeleine se souvint du jeune +journaliste de Hansen, la poitrine déchirée sous la soie de sa chemise, +mourant d’une blessure invraisemblable. + +C’était au pistolet également que M. Furth s’était battu. La jeune femme +en avait manié autrefois d’autres semblables à ceux-ci. Elle caressa de +son doigt le canon lisse, elle scruta la crosse, les dessous luisants de +la détente, et reconnut que ce n’étaient pas des armes neuves. Elles lui +parurent même fleurer encore la poudre fraîche. + +La vérité lui échappait entièrement. L’affaire avait-elle eu lieu, déjà, +sans qu’elle le sût? Mais rien, rien en Samuel les jours précédents, +n’avait pu laisser pressentir une préoccupation plus grave que les +soucis habituels. Le mystère de sa vie lui était, il est vrai, bien +caché, mais elle ne supposait, dans la glorieuse aventure qu’était sa +carrière, nulle autre chose que l’unanime admiration. Or voici que +maintenant, depuis hier, il avait un ennemi devant lui... + +Elle sonna; elle attendit le valet de chambre de son mari; et, quand il +eut paru, elle demanda d’une voix qu’elle assurait avec peine: + +--Monsieur est sorti, ce matin? + +--Monsieur est sorti, oui, madame. + +--A cinq heures, comme il le voulait hier? + +--A quatre heures précises, madame. + +--Avez-vous bien eu soin qu’il prît des vêtements chauds? + +--Que madame m’excuse, je n’y suis point parvenu; rien, pas un +pardessus, pas un foulard, et l’on gelait. Mais monsieur me soutenait +qu’il avait, au contraire, fort chaud. + +A tout hasard, elle lança cette autre phrase: + +--Quelle imprudence! Et encore, pour faire cette course à pied!... + +--Monsieur n’a pas voulu éveiller si tôt le cocher. + +--Une autre fois, veillez mieux sur monsieur, ajouta-t-elle pour finir, +pour le congédier. + +Voici qu’étaient confirmées ses craintes. Samuel allait se battre. Il +avait recherché ces armes dont elle ignorait l’existence, il était sorti +ce matin à pied, secrètement, il s’était rendu à leur ancienne maison du +faubourg, comme en témoignait cette petite perce-neige qui en venait. +Sans doute avait-il voulu se faire la main. Tout ce qui dormait de +tragique et de terrible dans cet homme plus grand que nature, se +révélait en cette occasion. Il voulait un duel, mais il le voulait +sérieux, à conséquences graves. Aussi voulait-il être maître de sa main, +viser sûrement. Elle croyait le voir, tirant sur une cible imaginaire +dans quelque coin de leur joli jardin; et la figure qui se dessinait +vaguement derrière la cible, c’était Saltzen. Sans qu’il y eût seulement +une base à sa provocation, Samuel était possédé par l’idée de le tuer; +sa peine avait distillé de la fureur, et, dans l’heure même qu’il avait +le plus prémédité sa vengeance, avec le plus d’ardeur mauvaise, il avait +eu le geste sentimental, la suave pensée, de cueillir dans leur jardin +cette fleur, souvenir d’amour, chose de tendre naïveté. + +Madeleine, dont les mains tremblaient, roula de nouveau les pistolets +dans l’étoffe de laine rouge, mais elle garda la perce-neige. Son +bouquet de fiancée avait été moins pour elle que cette fleur, dans un +tel moment. Elle la tenait entre deux doigts, écrasée comme elle l’avait +été entre les deux pistolets, et, quand elle se fut enfermée dans sa +chambre, ce lui fut un sujet de méditations exquises parmi l’horreur qui +l’enclosait de toutes parts. De temps en temps la pensée du vieil ami +lui revenait, avec un soubresaut douloureux de son cœur. + +Une heure se passa. Wartz revint: elle l’entendit entrer. Il était +accompagné de Braun. C’était la première fois que le ministre du +Commerce venait ici depuis le grand bouleversement. Une cause étrangère +à la politique devait motiver cette visite. Alors, refoulant ses +scrupules, Madeleine vint sans bruit, à pas glissés, s’enfermer dans la +garde-robe qui était voisine des pièces de son mari, et prit une chaise +basse, près de la porte. + +Les deux hommes chuchotaient; elle n’entendit rien. + +Son acte, dont elle aurait eu honte autrefois, prenait une importance +sacrée: le sentiment qui la menait sanctifie tout. Retenant son souffle, +elle se baissa, chercha de l’oreille le défaut de la porte. Elle +reconnut les mots de Samuel dits en murmure, mais elle ne comprit pas le +sens d’un seul. Il devait expliquer une chose longue, interminable; il +parlait sans arrêt, pendant qu’à intervalles réguliers, Braun prononçait +le «oui» de l’homme attentif qui écoute. + +«Sur quoi baserait-il ce duel? sur quelle offense irréelle?» se +demandait Madeleine. Il devait actuellement tracer à Braun, son témoin +tout indiqué, le programme de ses volontés, de ses exigences. Et, à bout +d’efforts, brisée de contention, elle finit par surprendre cette seule +fin de phrase: + +--Je ne l’ai pas touché, mais, s’il se récuse et qu’il faille le pousser +à bout, je l’y pousserai, et si peu que j’aime cette coutume, je tirerai +sur lui comme sur un chien!» + +Sa fureur l’avait emporté; il avait dit ces mots à mi-voix. Ils étaient +chargés d’une telle haine, que Madeleine en frémit; elle crut voir +Saltzen déjà frappé, mourant de la main de cet ami qui était un fils +pour lui, et de nouveau son pauvre cœur chavira, bouleversé à la pensée +d’une telle querelle entre ces deux êtres, si chers tous deux, +inégalement. + +Et comme elle voulait douter encore, trouver absurde son idée, se dire +qu’il n’existait entre Samuel et le vieil ami aucun motif de rencontre, +elle entendit la voix de Braun, moins soucieux du secret, prononcer +presque haut: + +--Mon cher collègue, voulez-vous que nous allions ce soir chez Saltzen? + +Samuel dut le presser, car il reprit: + +--A votre gré, je suis tout à vos ordres. + +Madeleine se leva, et, ravagée d’angoisse, vint se regarder au grand +miroir cloué au mur. Elle crut voir dans ses yeux troubles, dans ses +lèvres pâles, les traits d’une pécheresse détestée. Tout amour-propre +s’éteignit en elle, soudain; elle se haïssait. Tant de mal venait +d’elle! En cette affaire, l’entière responsabilité pesait sur elle; elle +en était le pivot, la source perverse. Oh! oui, pécheresse, pécheresse +secrète du cœur, pécheresse raffinée, masquée de pudeur, d’honneur, de +vertu, et dont les fautes cachées avaient conduit de tels hommes à de +telles haines! Saltzen et Samuel Wartz se détestaient à cause d’elle, à +cause de ses coquetteries, de cette volupté d’aimer, d’être aimée, de +goûter à des sentiments quintessenciés qu’elle avait eue et qui l’avait +menée là! + +Il y avait d’autres femmes coupables, portant le poids de fautes plus +réelles; elle connaissait, dans la société même d’Oldsburg, de belles et +franches libertines qui ne mettaient pas d’autre barrière à leur champ +de plaisirs qu’une fragile retenue transparente de bon goût, de +discrétion, à travers laquelle chacun suivait l’élégant scandale de leur +vie. Celles-là lui semblaient tenir un rang moral au-dessus d’elle, à +cause de ce péché subtil, exonéré du blâme, inconnu, mystérieux, qu’elle +avait commis dans son cœur, hypocritement. + +Elle aimait à l’excès la justice. Elle était juste dans toutes ses +pensées, dans toutes les sévérités de sa conscience, juste comme une +femme l’est rarement. Elle n’attribua pas le malheur qui les frappait +tous trois à la franchise qu’elle avait eue envers Samuel, mais à sa +propre culpabilité. Et, dès ce moment, elle prit la décision de l’acte +qu’elle accomplirait bientôt. + +Le repas lui ramena Samuel. Elle le voyait pour la première fois depuis +la veille. Il l’effraya. Ses traits pâles, sa face incolore n’avaient +pas changé; c’était seulement son regard. Les domestiques étant +présents, ni Madeleine ni son mari ne purent rien laisser paraître de ce +qui les torturait; mais leurs yeux s’entrecroisaient, se cherchaient, et +ceux de Samuel n’avaient jamais eu, à ce point, cette ambiguïté +troublante, l’expression double, ce mélange de douceur et de dureté qui +exerçait sur la jeune femme un magnétisme implacable. Elle comprit cet +alliage d’amour et de fureur qui le possédait actuellement, qui le +poussait contre Saltzen, elle crut lire, jusqu’au fond, le courroux de +cette âme. + +Une heure sonna. Madeleine sortit à pied, dans cette robe de drap sombre +qui boutonnait au corsage sur de la soie rouge. Elle sortit par une +porte dérobée, du côté des écuries du ministère, et gagna par une ruelle +la rue Royale. Le soleil de février éblouissait les passants, il +miroitait aux vitrines, et scintillait au verni des équipages. Un +piétinement sonore sur le pavé sec retentit devant elle; elle vit venir +sur la chaussée une patrouille de la Garde. + +--C’est vrai, soupira-t-elle tristement, nous sommes en Révolution. + +Son âme, prise par cet autre orage intime déchaîné sur son foyer, avait +oublié le grand orage national. Un changement d’État, le triomphe d’une +opinion nouvelle, un nom nouveau remplaçant l’ancien, qu’était tout cela +à côté de ce qu’elle endurait aujourd’hui? + +Comme elle gravissait, lasse et angoissée dans son énergie, la partie +haute de la rue Royale, elle rencontra son amie Gretel. A cause d’un +certain rêve qu’elle avait eu, l’image de cette jeune femme était liée à +celle de Saltzen. Elle reconnut le même chapeau dont la passe était de +tulle blanc, ornée de boutons de roses de soie, sur la mousse blonde des +cheveux. Elle crut entendre son amie redire de sa voix sans timbre des +rêves: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» + +--Ma chérie, s’écria la joyeuse femme en agitant, pour lui tendre la +main, un flot de dentelles perlées, de fourrures lâches, un cliquetis de +gourmettes, de bijoux, de breloques,--le voilà donc, le secret d’État +qui vous a fait me clore votre porte hier! Eh bien, la Reine est +retrouvée; on ne fait encore que le chuchoter, mais aujourd’hui tout +Oldsburg sait où elle est. + +Et, en parlant, elle regardait fixement Madeleine qui lui semblait avoir +pris soudain une mine si frêle, si douloureuse; à peine +reconnaissait-elle le délicat visage où l’on ne voyait plus que les yeux +et les lèvres fiévreuses, souriant si tristement: + +--Pas tout Oldsburg, Gretel! car moi, je l’ignore. + +--Allons donc! votre mari vous aurait caché cela, quand c’est lui-même +qui a offert à la pauvre Reine cet appartement à l’hôtel de ville! +Monsieur Wartz a été idéal en cela. Quand nos enfants liront ce trait +dans l’histoire, ils seront émus de génération en génération. Ce grand +républicain, si chevaleresque, protégeant la femme tout en combattant la +souveraine, cela est parfait, il n’y a qu’une voix pour le dire. Quel +génie, et quelle impeccabilité! Demain nous irons toutes, mes parentes, +mes cousines, mes amies, nous irons toutes à la Délégation pour le voir +dans son triomphe. Ne riez pas, nous sommes toutes folles de votre mari. +Ah! ma chérie, avez-vous de la chance d’être la femme de ce grand homme! + +Madeleine fit un effort pour sourire; ces mots lui donnaient envie de +pleurer. Elle dit hâtivement: + +--Adieu, Gretel, je suis pressée, excusez-moi. + +La gourmette, les bracelets, les breloques, les perles, dansèrent de +nouveau entre les deux petites mains gantées qui se serraient et les +jeunes femmes se séparèrent. L’une descendait vers l’hôtel de ville, +l’autre allait au boulevard, chez le docteur Saltzen. + +Une façade blanche se dressait, avec la porte cochère couleur d’olive +marbrée. Personne ne remarqua que l’élégante femme qui passait sonnait +ici, mais elle crut sentir, elle, tous les regards des passants attardés +à suivre son geste. Ne devinait-on pas sa visite clandestine chez +l’homme qui l’aimait! Est-ce que sa pâleur n’était pas visible!... +Est-ce qu’il n’était pas loisible à tous de voir qu’elle défaillait, +qu’elle pouvait à peine se raidir au moment d’accomplir l’horrible +démarche!... + +Avant qu’on l’eût annoncée, le vieil ami avait entendu sa voix; il +accourait sous le porche. Elle le vit arriver, les mains aux poches de +son petit veston court, si vif, si anxieux! + +--Vous n’êtes pas malade? + +--Non, docteur, dit-elle, en s’efforçant de rire, à cause du domestique +qui les regardait tous deux. J’ai seulement un petit renseignement à +prendre chez vous, si vous voulez bien... + +Il la mena, à travers ses beaux appartements confortables, où, dans la +pénombre, saillaient les luisants du luxe: la salle à manger, avec l’or +de ses broderies chinoises, le salon turc aux cuirs odorants, le salon +d’attente, le billard, et enfin le cabinet où il la fit s’asseoir. + +Elle était sans force, sans voix, sans souffle. Il perdit, à la voir +ainsi, la joie qu’il avait eue à son arrivée, la joie de la posséder +chez lui, de la trouver dans ce coin d’intimité, de lui montrer sa +maison, le cadre de sa vie, un peu du mystère de sa solitude, la joie de +voir réaliser le rêve si souvent fait, le rêve si cher aux hommes qui +aiment. Debout devant elle, il se pencha, lui prit les mains. + +--C’est à cause de Wartz que vous venez? + +--Oui. + +--Vous avez appris quelque chose... vous savez?... + +--Oui. + +--Allons! fit-il en haussant les épaules, nous avions bien besoin de +cela! + +--Docteur, murmura-t-elle d’une voix qui s’étranglait à la gorge, il ne +faut pas que ce duel ait lieu. Je suis venue vous trouver pour vous +demander cela; je ne le veux pas, c’est impossible, il faut que tout +s’arrange. + +Il commença par dire, de mauvaise humeur: + +--Voilà, c’est toujours ainsi quand les femmes se mêlent... + +Puis la voyant si atteinte, si misérable, ses larmes mêmes taries, +levant vers lui son triste visage de malade où les longues lèvres ne +faisaient plus qu’un pli de douleur, il se reprit: + +--Ma pauvre enfant, calmez-vous; dans la vie des hommes, cela, c’est un +accident. J’en ai vu tant, moi! tant, si vous saviez! On m’attribuait +quelque connaissance dans l’art de se battre bien; j’étais très demandé, +non seulement à Oldsburg, mais en province, à Hansen, jusque dans le +Sud. Eh bien, je vous en donne ma parole, je n’ai jamais rien vu qui pût +s’appeler grave. Les adversaires les plus acharnés même, ceux qui ont +rêvé de tuer, deviennent toujours sur le terrain les plus maladroits, +étant les plus impressionnables, et partant, les plus impressionnés. + +Elle n’osait plus le regarder en face; elle fuyait ses yeux, maintenant +qu’elle le croyait instruit de sa tendance secrète vers lui, et qu’il +lui avait fallu renoncer toute pudeur pour venir. + +--Je comprends pourquoi vous me parlez de la sorte, dit-elle; mais je ne +m’y laisse pas prendre. Je connais la violence de Samuel, il sera +terrible, si maître de lui, avec sa volonté qui est la chose la plus +forte, la plus inflexible. Docteur, je meurs de frayeur; au nom de votre +affection pour moi... + +Elle commençait à le troubler. Elle ne ressemblait plus à la tendre +petite fille qu’il avait toujours vue, impulsive et réfléchie, livrant +étourdiment, sans le savoir, rien qu’en ouvrant ses yeux gais, les +profondes choses dormant en elle. Aujourd’hui elle était devenue si +étrange, froide, renfermée, cachant la vérité d’elle-même jusqu’à +éteindre le timbre de sa voix, jusqu’à emprisonner dans le manchon les +gestes si francs de ses mains. + +Et pourtant, l’avoir là, dans la demi-obscurité de ce cabinet très +sombre, assise dans ce fauteuil précieux où il l’avait si souvent +imaginée, l’avoir seule, en tête à tête, à cet endroit même où tant de +fois il avait laissé le travail pour rêver à elle, où tout lui semblait +imprégné de son image, c’était encore une chose délicieuse au vieil +homme. Il vint prendre place près d’elle. Il ne savait plus ce qui +allait se passer, ni s’il n’allait pas promettre tout ce qu’elle lui +demanderait. Il entrevoyait la soie rouge du corsage que soulevait un +souffle fort, et qui flamboyait autour du cou; il devinait, sous le +dessin allongé des cils, le feu secret des prunelles; il entendit les +longues lèvres supplier: + +--Dites-moi que vous arrangerez les choses! + +--Comment voulez-vous que je fasse! répondit-il d’une voix très adoucie, +puisque j’ai accepté les conditions que m’imposait votre mari. + +Elle ne songeait même plus à défendre son cœur. Son cœur n’était plus +tenté par la tendre affection de la veille, il y avait dans l’heure +présente trop d’amertume pour qu’une saveur douce lui revînt. + +--Docteur, de vous je n’aurai jamais demandé que cela! Souvenez-vous: +quand j’étais enfant et que vous veniez chez mon père, vous disiez +toujours: «Demande-moi quelque chose, des poupées, des bonbons.» Et vous +m’accusiez d’être fière, parce que je vous faisais invariablement la +même réponse: «Je n’ai besoin de rien.» Lorsque, devenue jeune fille, +j’en fus aux bibelots, aux bijoux, vous m’avez demandé cent fois de +choisir ceci, cela. + +--Je me souviens; de ce que je vous offrais, il ne s’est jamais rien +trouvé dont vous eussiez besoin, jamais, jamais! + +Rien que d’avoir dit cette phrase, il s’était tout attristé. Madeleine +comprit et rougit; ses yeux se perdirent dans la fourrure fauve du +manchon. Mais son inconsciente adresse de femme saisit cet émoi naissant +du vieil ami. + +--Pour une fois, enfin, monsieur Saltzen, _j’ai besoin de quelque +chose_: je vous fais une prière. C’est un lourd sacrifice que je vous +demande, mais vous me connaissez jusqu’au fond de l’âme, vous pouvez +mesurer ce que sera pour moi ce duel dont je suis la cause... + +--Dont vous êtes la cause! répéta-t-il dans sa stupeur. + +Sans lever les yeux, sans le voir, sans comprendre, elle poursuivit: + +--Il me semble que, toutes sortes de raisons imaginaires, +conventionnelles ou vulgaires, mises à part, il doit vous rester pour +Samuel quelque souvenir de l’amitié d’autrefois, un sentiment paternel, +un peu d’affection. Cet usage barbare du duel est odieux. Je vous en +prie, allez le trouver, expliquez-vous avec lui, calmez-le. Il vous en +coûtera, mais vous le ferez pour moi. Ce serait si affreux!... Entre nos +vieilles amitiés il faudra bien élever une muraille, monsieur Saltzen, +mais enfin, comme cela, il n’y aura pas de haine derrière. + +Le sens de ce qu’elle disait échappait au docteur, mais ses mots lui +ouvraient un inconnu aveuglant, qu’il n’osait approfondir. Il sentait +entre eux une lourde ambiguïté de pensées, mais la clef de l’équivoque, +il la tenait entre ses mains, tremblant de bonheur et d’incertitude. Son +amour de la droiture lui fit dire sur-le-champ, cependant, pour rétablir +toute vérité: + +--C’est contre Hansegel que je suis le témoin de Wartz! + +Les longues paupières se levèrent; les chers yeux, sans retenue ni +contention maintenant, s’ouvrirent vers lui, souriants, confiants, +exultants; elle cria: + +--Hansegel? de chez la Reine? le duel avec lui? + +Puis la détente nerveuse survint aussitôt. Sans rien dire, sans rien +expliquer, ne sentant plus que le réveil bienfaisant après le cauchemar +enduré, elle répéta encore une fois en riant: «Hansegel!» et retomba sur +l’appui du fauteuil, sanglotant à longs spasmes étouffés dans le manchon +de fourrure fauve. + +«Alors, se dit Saltzen, dans une pensée qui était l’illumination +radieuse, l’apothéose de sa solitude pénitente, alors elle s’était +méprise, alors elle croyait la querelle entre son mari et moi, pour +elle; alors, alors, elle sait que je l’aime!» + +Et il fit un pas en avant, les bras tendus. Déjà l’appel de tendresse +était sur ses lèvres: «Madeleine!» et déjà il croyait rassasier cette +lointaine, cette longue et vieille faim d’aveu qu’il avait entretenue en +inflexible abstinent. Plus que jamais, Madeleine était devant lui «la +chère petite fille». Ces larmes d’enfant, cet abandon ici, chez lui, +comme chez un père, la fragilité de son corps qu’un tout petit sanglot +pouvait ébranler, tout cela, c’était l’exquise puérilité qu’il avait +sans cesse imaginée et adorée en elle--et il s’arrêta, un instant, +penché au-dessus d’elle, d’elle qui ne le voyait pas, répétant +silencieusement dans son cœur: + +«La chère petite fille!... Ma chère petite fille!...» + +Et ce fut tout. + +Elle avait eu trop confiance en venant ainsi chez lui; elle avait trop +compté sur son respect, sur sa délicatesse, pour qu’il pût faire un +geste, dire un mot de plus. Il se redressa et se mit à marcher à pas +lents et glissés pour ne pas troubler cette lassitude qu’il lui voyait. +Il prenait garde de ne heurter, ni le bois de son grand bureau, ni les +cuirs ouvrés des sièges, ni le socle de ses bronzes. Il allait comme une +ombre, tantôt ici, tantôt là-bas, dans le fond obscur où les fenêtres +n’éclairaient plus. Et ce doux silence apaisa Madeleine en effet, comme +il l’espérait. Elle ne pleurait plus. Elle leva ses yeux séchés, et, +confuse de cette gêne qu’elle avait, par son imprudence, à jamais causée +entre eux, elle chercha du regard le vieil ami. + +La pâle figure ravagée était là-bas, dans l’ombre du fond, tournée vers +elle, toujours. Depuis combien de temps la regardait-il ainsi? + +Elle se leva; elle voulait partir tout de suite; ce secret découvert +entre leurs cœurs délicats n’était plus tolérable. Sur ses yeux rougis +elle abaissa la voilette sombre, serra la fourrure sur la soie rouge de +sa gorge; elle allait dire adieu. + +--Monsieur Wartz demande à voir monsieur le docteur, annonça le valet +qui frappait à la porte. + +Madeleine et Saltzen se regardèrent et dirent ensemble: + +--Qu’il entre! + +Il entra. La surprise de trouver ici sa femme l’arrêta, une seconde, au +seuil de la porte; ses traits mobiles eurent un changement si vif, que +le bleu clair de ses yeux, d’un seul coup, vira au sombre. + +Madeleine, éperdue, murmura: + +--Docteur, expliquez à Samuel pourquoi je suis venue. + +Lentement, Saltzen traîna un troisième siège entre eux deux. + +--Venez ici, Wartz, dit-il, venez vous asseoir. + +Samuel le regardait durement, sans répondre, et ne bougeait pas. Il +fallut que le docteur allât vers lui. + +--Venez, Wartz, répéta-t-il, sur un ton poignant de reproche; quand je +vous dis de venir, c’est que vous le pouvez, mon ami. + +Samuel avait une pureté de vue pénétrante qui vous lisait l’âme, et +souvent, dans ces secondes prolongées de silence où on le croyait +distrait, rêveur, absent de là, impression qu’accentuait encore +l’étrangeté de ses inégales prunelles, c’était _en vous_ qu’il voyait. +Il regarda longuement le vieil ami. + +A la fin, comme après un songe, il abandonna sa main puissante, sa main +ronde et grasse d’homme de pouvoir, aux mains inquiètes, nerveuses, +chercheuses de Saltzen, et il dit, de l’air le plus simple: + +--Eh bien! mais oui, docteur, je viens. + +Madeleine lui offrit sa joue à baiser, mouillée encore des larmes de +tout à l’heure. Saltzen vint s’asseoir près de lui, affectueux et bon +comme chaque jour; ce fut autour de lui l’atmosphère toujours égale +d’adulation secrète: on l’aimait... + +--Madame Wartz est venue pour obtenir de moi que vous ne vous battiez +point... Elle a su que vous aviez une affaire; les femmes savent tout! + +--Elle a su? répéta Wartz, étonné. + +Madeleine prit dans son porte-cartes la fleur de perce-neige: + +--Reconnais-tu cela? cette chose qui pousse sous le canon de deux +pistolets insolites, sur une table de travail. + +--Et tu as deviné que je me battais avec Hansegel? + +--Non... j’ai pensé... + +Maintenant elle se troublait. Il y avait entre eux trois un mystère tel, +qu’ils ne pouvaient l’effleurer d’un seul mot sans qu’une honte vînt +offenser leurs âmes nobles. Entre eux trois il y avait un voile tendu, +et aucun n’osait le soulever, bien qu’il sût ce qui se cachait derrière. +Entre eux trois il n’y avait plus, il ne pouvait plus y avoir que le +silence, et ils ne s’entre-regardaient même plus. + +Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un embarras qui pouvait +n’avoir pas d’issue, qui n’en eût pas eu sans les idées exquises du bon +Saltzen. Mais il était là; il pensait moins à son chagrin qu’au trouble +de Madeleine, il voulut qu’elle sortît d’ici sans rougir, sans que rien +chagrinât sa candide conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir +douloureux lui restât de sa visite chez lui. + +Il dit: + +--Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce qui nous occupe. Seulement, +ces sortes de choses ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait +être seuls. + +--C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit Madeleine. + +Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir en ce moment sa +reconnaissance pour cette triste ruse du vieil ami. Elle vint à lui, +sachant bien que c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi +sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient vraiment, et que +déjà était posée entre eux la base de cette muraille mystérieuse dont +elle avait parlé. + +--Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle... et elle était si émue que ses +longues lèvres tremblaient en parlant. Je vous laisse avec Sam, +souvenez-vous de ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous +que j’ai bien peur pour _lui_. + +--Oh! je me souviens toujours, moi, répondit Saltzen. + +--Adieu, docteur, adieu. + +Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait leurs regards, leurs +gestes, leurs mots, ne l’entendit pas répondre. + +Une minute après, le vieil ami revenait à ce coin de feu où s’était +passé le drame; il se laissa tomber dans le fauteuil vide, en regardant +Wartz; il n’avait plus ni courage, ni vie. + +--Ah! jeunesse! soupira-t-il. + +--Vous avez vu Hansegel? demanda Wartz. + +--Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de Madeleine, mon ami. + +--Non, laissons cela; laissons cela, je vous en prie. + +Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus avaient dans sa face pâle un +fluide insoutenable. + +--Laissons cela? mais nous ne le pouvons pas, mon pauvre ami, reprit le +docteur; vous êtes bon et généreux, vous vous refusez à me chagriner; +c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement heureux comme vous +l’êtes! Elle vous adore; je l’ai vu; tout son être en frémissait; elle +ne vibre que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des cœurs de +femmes; jamais je n’ai rencontré cela; elle pourrait en mourir, elle en +vit! Eh bien! vous vous fâchez, Wartz? vous gardez rancune au vieil +ami?... Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à cause de moi? Grand +Dieu? aurais-je pensé! Vous m’en voulez de l’aimer aussi? Ah! si vous +saviez! si vous saviez! Il ne faut pas m’en vouloir, mon ami. Toute sa +vie, qui est devenue vôtre, maintenant, était entrée en moi; j’ai vu ses +grâces d’enfant; si vous aviez connu ce petit être délicieux si féminin +déjà: j’en ai gardé une image ineffaçable. Je l’ai vue un jour +d’été,--elle venait d’avoir cinq ans,--elle portait une robe blanche, +d’où sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait d’un geste +charmant sur ses boucles noires; et son rire d’alors je l’entends +toujours me retentir dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous +l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose, avec ses vagues +ennuis de fillette, indécise entre les jeux et le rêve; et plus tard, +ses ardeurs de vie qui se tournaient vers la politique que son éducation +masculine lui avait rendue familière! Elle causait assez librement avec +moi: j’ai vu cette âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond; c’était adorable. +La naissance du printemps a plus de poésie que tout autre chose dans la +nature; ce fut à une naissance de printemps que j’assistai. On sentait +se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses subtiles!... Et +puis elle est devenue femme. Je voyais qu’elle allait aimer; je la +suivais dans le monde, jaloux, soupçonneux; je surveillais jusqu’au +regard qu’elle posait sur les jeunes hommes, tous épris d’elle, jusqu’au +trouble de ses paupières, au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle +aima. Je lui ai pardonné; je vous aimais bien, moi aussi, Wartz. Ce +mariage me brisait moins qu’un autre; j’en étais fier pour elle et fier +pour vous. Les deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez m’ont +toujours été une vision radieuse, et j’avais arrangé ma vie pour me +contenter des miettes de votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à +pleine bouche la joie servie; il restait encore pour moi le sourire de +la chère petite fille, ses menues confidences, ses douceurs au vieil +ami, le glissement de ses lèvres sur les dents quand elle disait: +«Monsieur Saltzen.» J’emportais tous ces souvenirs-là chez moi, et je +les savourais. Voilà, Wartz, le récit que vous devait votre vieux +camarade. C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout ce qu’on y +mettrait d’autre ne compterait pas. Vous êtes le mari, le jeune et +heureux mari, vous pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui, c’est +cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle! Cacher son amour, +s’étudier à l’indifférence, jouer la froideur, se flatter de son flegme +indéchiffrable, pendant que les vrais amoureux, les amoureux en titre et +pour de bon, malignement lisent entre vos ruses, surprennent les +émotions les plus cachées de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour +s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul maître! Dites, Samuel, +avez-vous ri? + +--Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement. + +--Mais vous vous êtes fâché alors? La pauvre petite est arrivée ici, +tout à l’heure, mourante; elle avait surpris quelques indices d’une +affaire chez vous; elle avait cru comprendre que nous nous battions tous +deux; pourquoi, dites? + +--Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu nerveux et mauvais. Nous +avons causé de vous, je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite +Madeleine, j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse; j’envie votre +esprit; j’ai été jaloux. + +--Et vous me détestez? + +--Laissons cela, dit avec une colère retenue, Wartz qui redevenait +impérieux, laissons cela; je ne veux savoir rien... Vous, monsieur +Saltzen, vous avez mon estime, mon respect, ma confiance; j’ai parfois +des violences que je ne veux pas. Ne parlons plus de Madeleine. +Oublions. + +--Écoutez, dit encore Saltzen; suis-je de trop dans votre vie? Nous +portons à nous trois maintenant le secret le plus triste, le plus lourd; +le charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux; ce sont les vieux +qu’il faut jeter par-dessus bord; il y aura toujours un malaise entre +nous dans cet Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face les uns +des autres. Voulez-vous que je le quitte? + +Wartz eut un geste étrange, un geste vif de refus: + +--Quitter Oldsburg! + +--Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux Oldsburgeois l’aiment; j’aime +ma cathédrale, Sainte-Gelburge, l’Abbatiale, comme autant de personnes +vivantes et captivantes; je suis épris de mon fleuve comme s’il y +dormait une belle fée invisible et amie; et que dirai-je de nos rues, de +nos vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des pavés, +jusqu’aux sinuosités imprévues! Mais vraiment, hors d’ici, je souffrirai +moins. Donc, n’ayez pas de scrupules, décidez; je puis partir et vivre à +la campagne. Pour nous trois, pour la paix même de celle à qui nous +voudrions, vous et moi, éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je +m’en aille. + +Wartz prononça avec une tranquille énergie: + +--Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que c’est sur vous que nous +comptons pour remplacer Nathée; nul autre que vous ne pourra présider la +nouvelle Délégation républicaine; il faut que ce soit vous, ou je ne +sais plus, alors! + +Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait et ravageait si +profondément sa passion de jeune mari, aucun autre sentiment ne +paraissait en lui que le serein attachement à son œuvre! Saltzen en fut +atterré. Il avait cru voir devant lui, dans cet homme aux colères +contenues, maîtrisant sa haine ou la dissimulant sous l’estime et le +respect, l’acteur farouche de ce cruel drame d’amour qu’ils jouaient à +eux trois. Mais non; il s’était trompé. Wartz se découvrait l’être +impersonnel et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la pensée de +Madeleine, ses intimes sentiments, ses virils courroux, n’étaient que +des accidents inférieurs dont se dégageait toujours sa volonté. Sa +volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire; c’était l’inflexible +ligne de la Destinée; elle se subordonnait tout. + +Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne n’avait compris comme +lui quelle personnalité mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La +volonté de Samuel lui était sacrée; il y adhérait toujours. Il ne parla +plus de Madeleine. Il conta seulement sa visite avec Braun chez le duc +de Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers, et le docteur +attendait ses témoins. Vraisemblablement, la rencontre aurait lieu +demain matin. On se battrait dans un petit bois, situé au delà de la +prison du faubourg. + + + + +XIII + +COMMENT S’EN VONT LES REINES + + +On l’avait adjurée de signer l’acte tout écrit d’abdication qu’on lui +avait présenté. Le cabinet entier, réuni dans la chambre de l’hôtel de +ville en un Conseil suprême, l’avait, une heure durant, circonvenue et +martyrisée pour lui arracher ce trait de plume. Sept ministres, acharnés +après cette femme affaiblie et désespérée, n’eurent pas le pouvoir de +l’ébranler une seule minute. Elle voulait livrer le dernier combat: et +le dernier combat, c’était pour elle la séance du nouveau parlement, +avec son cérémonial du serment de fidélité. Elle reçut, sans broncher, +l’assaut des arguments, elle résista à celui des prières, elle prit en +dérision les menaces; ils en étaient confondus. Sa force d’âme les avait +tous démontés, et les discours qu’ils avaient préparés d’avance vinrent +se heurter à son inflexibilité. + +Elle était redevenue le roi, le roi mâle, sans faiblesse de sexe, sans +figure, le Vouloir anonyme qu’on n’atteint pas. Elle les effraya. Tant +de fierté et tant de puissance issues de cette pauvre créature, +incapable désormais d’écrire même une lettre sans leur aveu, +témoignaient d’une source secrète qu’ils n’avaient point tarie. Cette +force rendrait jusqu’au bout la partie incertaine. + +La séance s’ouvrit. Elle était dans sa tribune avec l’escorte usuelle +que lui avait concédée la générosité de Wartz. Les trois cents +délégués,--pour la plupart nouveaux visages,--étaient présents. Les +ministres avaient pris leur place: au milieu d’eux, se tenait l’homme du +jour, le héros de la fête, le grand vainqueur. + +Le bruit de son duel le matin, avec le duc, avait couru la population de +la ville, triplée ce jour-là par les provinciaux. Sa grande amoureuse, +la foule, s’était pâmée d’angoisse à la pensée de son péril. Le trottoir +du quai avoisinant le Ministère, avait été noir de monde, dès huit +heures du matin. On attendait son retour, alors qu’il était revenu +depuis de longs moments déjà. Des nouvelles avaient été imprimées, qu’on +vendait par les rues sous forme de journaux. + +Soudain, vers neuf heures, un soupir de douleur sembla monter de la +ville; il était blessé! Hansegel indemne, et lui, lui le Pasteur, le +Sauveur, le Maître, blessé! Hélas! ne l’avait-on connu que pour le +perdre! Et tous, hommes et femmes, venaient errer autour de la demeure +officielle; et l’on cherchait aux fenêtres laquelle pouvait être la +sienne, et l’on se lamentait, et la suave rumeur, cette grisante +inquiétude passionnée, s’élevait, montait jusqu’au lit où il reposait +dans un demi-sommeil. + +Blessé par Hansegel! A deux pas de la mort, peut-être! Ce qui frémissait +dans la ville à cette pensée était indicible. Qu’allait-on devenir s’il +s’en allait? Qui le remplacerait? Et la radieuse et jeune République +dont on voyait l’étoile poindre à l’horizon s’assombrissait déjà. Les +bureaux du _Nouvel Oldsburg_ étaient assiégés. De belles élégantes +inconnues se mettaient au premier rang, intriguaient, faisaient passer +leur carte à M. Furth. De temps en temps, pour les apaiser, il en +recevait une, et, debout dans l’embrasure de la porte, des liasses de +lettres dans la main, la plume aux doigts, il disait invariablement +cette phrase: «Toute ma reconnaissance, madame, pour votre intérêt; la +blessure de monsieur Wartz est légère, l’éraflure d’une balle au bras +gauche, dans le plan du cœur.» + +Dans le plan du cœur! Hansegel avait donc voulu le tuer! + +A la vérité, rien n’était moins douteux. Le tuer, le mettre à mal en +tout cas, l’empêcher d’être présent à la séance, délivrer la Reine de +cette rivalité. Mais ces calculs étaient déjoués maintenant. Wartz était +venu quand même; on l’avait vu entrer, avec cette simplicité froide qui +seyait tant à son rôle, son bras souffrant serré au corps par un +pansement noir discret. Il se dérobait aux regards, repoussait toute +ostentation de mauvais aloi. On avait deviné, plus qu’on n’avait vu, +cette blessure; il en ressortait plus de mystère, plus de stoïcisme; on +s’était extasié, et des milliers de tendres yeux s’étaient mouillés. + +On regardait aussi curieusement la Reine. Ce n’était plus guère qu’une +grande dame attristée, affligeante à voir, l’image d’un sombre passé +dont il fallait se dégager. On lui en voulait d’être l’ennemie du +Maître. La rancune étouffait la pitié. + +Une indicible solennité planait sur l’Assemblée où régnait le silence. +On sentait dès maintenant que tout serait calme, que l’acte +s’accomplirait froidement, religieusement. La Nation résidait ici, +malade, exténuée, à la dernière période de la crise. L’heure était venue +de l’opération suprême: on se recueillait. La Révolution s’achevait, +sans trouble. + +Le règlement voulait qu’en pareil cas on élût d’abord le président de la +Délégation. Les divers groupes avaient presque tous mis en avant, selon +la pensée du Maître, le nom de Saltzen. Il fut élu. Sa seule présence au +fauteuil, en cette dramatique journée, accentua l’impression de gravité +profonde qui dominait ici déjà. Sa longue vie politique, connue de tous +les Oldsburgeois, son charme de parole, sa prestance, la noblesse de +tout son être sans âge, exerçaient déjà une autorité sur l’Assemblée. En +plus de l’élégance du baron de Nathée, il possédait un autre avantage: +la Force. + +Mais on ne pouvait savoir dans quelle amertume il était venu s’asseoir à +ce fauteuil, prendre ce rôle qui se présentait aujourd’hui lourd d’un si +pénible devoir. On traitait autrefois Nathée de «maître de cérémonies». +Aujourd’hui Saltzen allait être le maître, le metteur en scène, de la +grande cérémonie nationale. De tous ses collègues, il était peut-être +celui sur qui l’influence royale de Béatrix agissait le plus fort. Nul +n’avait comme lui le sens de sa grandeur occulte de reine, de cette +magnification d’elle-même dans l’ascendance des rois, le sens de la +Dynastie; nul n’avait plus éprouvé son charme, nul n’avait si justement +mesuré le malheur qui l’écrasait. Et c’était précisément à lui qu’il +incombait de porter contre elle, au nom de l’Assemblée, les paroles de +répudiation! Sa douleur éclata dans ses mots quand il parla: + +--Je n’ai pas lu dans l’Histoire, dit-il, qu’il y ait eu jamais une +tâche comparable à la mienne pour la pénible obligation qu’elle +m’impose. Président d’une assemblée que les élections ont faite +républicaine, je dois m’associer à son programme de rénovation +constitutionnelle. Nous sommes les mandataires de la Nation... que +dis-je! nous sommes la Nation démocratique elle-même qui demande le +régime de la liberté, qui réclame la République poméranienne. La +République! Mais n’est-elle pas installée déjà partout? Elle est assise +dans les esprits, dans les cœurs, si fortement que, lorsqu’il s’est agi +de détacher du peuple ce symbole vivant que nous sommes, on a vu se +former simplement cette Délégation républicaine. Le passé s’évanouit; +l’ère nouvelle commence, elle est commencée, elle date déjà. Nous sommes +affranchis, nous sommes libres!... Hélas! et voici que je trouve ici, +sous ma main, la formule ancienne du serment qui me rappelle à la +réalité, la formule qui, jurée, doit nous asservir au régime fini, dans +un engagement de fidélité à la Souveraine... Et je dois vous le +présenter, messieurs, ce serment, et je dois vous le proposer... Quel +est celui d’entre vous qui le prononcera?... Ah! madame, vous qui fûtes +la meilleure des Reines, et qui nous écoutez, Votre Majesté est le +témoin de ce qui se passe dans nos cœurs. Nous nous émancipons; la +Nation, vieille de dix siècles, veut enfin se guider elle-même. Vous +fûtes aimée comme une mère, mais nous sommes le peuple majeur!... + +Le bon Saltzen n’en put dire davantage. Quand, en tournant les yeux vers +la tribune royale, sous le lambrequin du dais en pâle tapisserie +héraldique, il voyait cette rigide figure de Béatrix, si morne, si +éteinte, dans sa robe magnifique de moire brodée, il se sentait mourir +de confusion. Abreuver de chagrin une femme, et celle-là! prononcer +contre elle ce réquisitoire, alors qu’elle ne pouvait plus se défendre, +à la minute qu’elle devait sentir ce qu’est l’abandon de tout un peuple! +Tout craquait autour d’elle. L’autorité s’était éteinte entre ses mains, +sans violence, sans formalité légale, comme s’éteint un flambeau. Elle +aurait pu appeler la Force. La Force, que représentait la Garde, était +acquise au nom de Wartz, et contre Wartz elle serait demeurée inerte. +C’était une agonie terrible à voir. La souveraine était irrémédiablement +perdue, elle le comprit. + +Elle fit un signe. On la vit tendre à son chambellan de droite une +enveloppe cachetée de cire. Il ne fut pas fait comme pour une vulgaire +communication. Les huissiers parlementaires n’intervinrent point. Le +chambellan descendit les degrés de la tribune royale et vint lui-même +remettre le pli sur le bureau de Saltzen, auquel il adressa quelques +mots. + +L’enveloppe portait: + + «A Monsieur le Président de la Délégation.» + +Saltzen demeura une minute dans l’impossibilité de reprendre la parole. +Debout, penché à son bureau, les deux mains appuyées sur l’enveloppe aux +cachets de cire, il garda tout un instant l’Assemblée suspendue à +l’émotion qu’on le sentait endurer. + +--La Reine, dit-il enfin, par mon entremise, demande à la Délégation que +la séance soit suspendue, ses forces ne lui permettant pas de demeurer +davantage. + +Le document qu’il tenait sous sa main, c’était l’acte de renonciation au +trône. Elle l’avait signé d’avance, elle l’avait apporté +clandestinement, à bout d’efforts, sentant bien désormais que son +endurance physique même était épuisée. Elle l’avait caché pour être +libre de le lacérer si le miraculeux hasard qu’elle ne se lassait pas +d’attendre la sauvait. Mais il n’y a pas de miracles pour les reines que +la destinée poursuit, et, dès qu’elle était entrée, l’attitude de la +salle l’avait avertie de la fin de tout. Ainsi elle ne faisait plus +obstacle à son ennemi, elle livrait son abdication, elle remettait +l’héréditaire pouvoir aux intrus, elle s’en allait, elle s’en allait +silencieusement, n’ayant plus dans le cœur qu’un tumulte de sanglots. + +_Sa Majesté_, cette adorable Majesté, dont huit millions d’êtres +s’éprenaient autrefois dès qu’elle apparaissait, Sa Majesté se leva dans +le sourd bruissement de la moire froissée. Sa traîne se déroula en flots +noirs derrière elle. Tout le monde était debout, dans une espèce +d’angoisse; on la regardait; n’allait-elle pas mourir? + +On la regardait une dernière fois; elle s’en allait lentement. La +plénitude et l’éclat de sa maturité étaient encore une des causes de sa +grandeur; on vit ses épaules, ses nobles flancs, tout son corps de +statue fait pour tant de puissance. C’était la fille de Conrad et de +Wenceslas, d’Othon et de Wilhelm le Boiteux, la fille de Bertrand le +Croisé, et la fille de cet aïeul lointain, au nom tellement magique et +troublant qu’une goutte de son sang parfume de poétique gloire toute une +race: Charlemagne. C’était aussi l’allégorie vivante de la Patrie, et +elle s’en allait. Elle faisait un pas, deux pas, on n’entendait que le +bruit de sa traîne de moire dure sur le tapis de la loge royale. Les +deux gardes blancs de l’escorte présentèrent les armes. Elle disparut +dans l’ombre du fond. + +Alors avec un bruit de tempête, l’Assemblée se précipita vers les +portes. Il y eut deux courants en tourbillon: l’un enclosait les +ministres pour atteindre Wartz, l’autre cherchait Saltzen. La contrainte +de tout à l’heure se transformait en folie maintenant, et quand la +nouvelle de l’abdication eut commencé de courir la masse, le délire +n’eut plus de mesure. L’étrange sentiment que leur inspirait encore leur +souveraine n’avait fait de tous ces hommes que des êtres impressionnés +et plus vibrants, plus aptes, elle partie, à l’enthousiasme du régime +nouveau. L’impatience les prit de posséder enfin la loi républicaine; +ils ne causaient plus, ils discouraient; ils se haranguaient les uns les +autres avec exaltation. L’heure présente avait fait trois cents rhéteurs +de ces trois cents hommes d’affaires publiques. C’était un +rajeunissement national dont ils participaient, une griserie. Ils +devinrent bons. Ils s’aimèrent dans la loi d’amour que serait le nouveau +régime; ils se dignifièrent dans la pensée de la liberté. Ce fut un +baptême de grandeur qui les rénova pour entrer dans le lumineux futur du +pays. L’horizon de l’histoire leur apparaissait comme un âge idéal de +vertu et de bonheur. Ils parlaient avec une éloquence naïve de ces +vertus civiques et de ce bonheur social. + +La suspension de la séance fut longue. Presque tous les délégués +cherchèrent à voir Samuel Wartz et n’y parvinrent pas. Il s’était +éclipsé. On l’avait pressenti pour un projet de gouvernement provisoire +dont il devait être le chef. Mais il s’était récusé pour cette dictature +dont le principe blessait dans son berceau la jeune Liberté. On supposa +qu’il avait fui pour se soustraire à de nouvelles sollicitations. + +L’office de l’Intérieur, même dans une république, a bien des semblances +de dictature, semblances discrètes, inconnues et réelles, qui peuvent, +du ministre, faire un homme redoutable d’autorité; mais on a toujours le +sentiment que cette autorité tire sa genèse du peuple, et cela suffit à +calmer l’opinion alarmée. Saltzen l’avait dit: les opinions sont des +sentiments. + +Quand Wartz fut revenu après sa mystérieuse absence, la séance reprit. +Il se fit, une fois la salle pleine, un tel calme, qu’on aurait cru ces +hommes politiques prêts à voter, dans la somnolence, quelques centimes +additionnels sur la circulation d’une denrée alimentaire; mais leurs +paumes posaient à leurs pupitres, et si l’on avait prêté l’oreille +attentivement, on aurait entendu les pupitres trembler sur toute la +courbe de leur ligne. + +Le papier grinça là-haut, sous la main du président Saltzen; il +décachetait le pli royal. Son flegme parut à tous parfait. On n’ignorait +pas qu’il était à demi mort d’émotion et de religieux trouble, mais on +lui sut gré de cette impassibilité si conforme à son rôle. Nathée fût +retombé à son fauteuil, sans voix et sans force; pour Saltzen rien ne +parut de l’angoisse qui lui glaçait le sang dans les veines. Sans que sa +voix fût altérée, il lut l’acte de Béatrix; le dernier acte: «Moi, +Béatrix de Hansen, reine de Poméranie... (chacun de ces mots, un à un, +tombait comme une chose d’or dans ce reliquaire géant qu’est l’histoire) +je déclare...» Elle n’avait pas absolument copié la formule prescrite; +son incomparable personnalité reparaissant jusqu’au bout, elle avait +changé les mots, voulant, dans son humiliation, non pas obéir, mais agir +en maîtresse d’État; elle ne disait pas: «Je déclare me soumettre», mais +ceci: «Je déclare, pour épargner à mon peuple les horreurs d’une lutte +civile et d’une révolution, abandonner de ma propre volonté, et dans la +plénitude de ma raison, mes droits au trône poméranien, avec ceux de mes +descendants.» + +--A la tribune, Wartz! dit une voix dans les bancs. + +--A la tribune! en répétèrent cent autres. + +L’ancienne idole tombée, on voulait acclamer l’autre. + +Et _l’autre_ apparut, identifié à cette minute avec l’idéal d’État qu’il +avait créé. L’hémorragie de sa blessure, le matin, l’avait affaibli +visiblement; il n’y fit pas allusion; il parla d’une voix creuse, +abrégeant les discours de feu qui lui montaient aux lèvres. Il semblait +s’attacher à faire disparaître sous l’Idée, sa personne extérieure. Le +bras serré au corps par le bandage de soie noire, la pâleur et les +ombres de fièvre sur son visage étaient les seuls indices de sa +souffrance. Il parut même laisser inaperçues les marques d’enthousiasme +dont il était l’objet. + +--La délibération de l’Assemblée dans ses bureaux, pendant la suspension +de séance, dit-il, a donné comme résultat cette unanime résolution de +constituer un gouvernement démocratique. Interprète de la Délégation, et +en son nom, au nom du peuple poméranien, au nom de ce gouvernement dont +on a voulu que je préside les travaux, je proclame la République. + +Ce mot prononcé, la contrainte devint impossible: dans les loges, sur +les bancs, de grands cris, hourras prolongés d’enthousiasme, éclatèrent; +les bras se levèrent, se tendirent d’instinct vers le ministre; certains +délégués, transportés, escaladèrent leurs pupitres et vociférèrent des +idées sublimes sur la liberté, la patrie, la souveraineté du peuple. Des +chants, des éclats de voix, des choses incohérentes partaient des loges; +on entendait le nom de Wartz lancé sans interruption par de douces et +pénétrantes voix de femmes. + +A la tribune, toujours rigide, la tête penchant un peu en arrière, la +main large, les lèvres entr’ouvertes, les yeux dans l’inconnu, le tribun +goûtait la saveur de ce qui venait à lui sous cette ivresse. Il sentait +battre à ses tempes le halètement du travail accompli: il revoyait le +chemin parcouru depuis quinze jours, avec tout ce qui gisait de son cœur +sur la route, et il en fut orgueilleux. + +--Messieurs, reprit la voix de Saltzen, je pardonne votre démence à la +puissance de votre émotion, mais laissez-moi vous le dire, ce qui doit +accueillir le plus noblement ce début d’un âge nouveau, c’est le silence +et le recueillement. + +On se tut, et l’on se recueillit. Même le public indiscipliné des loges +auquel il s’était adressé en parlant, public fait de femmes et d’hommes +triés parmi les plus exaltés en politique dans tout Oldsburg, obéit aux +paroles fermes du président. L’émotion avait rendu les consciences +molles et pieuses, prêtes à toutes les docilités envers la religion +nouvelle. + +--Je propose à mes confrères et à l’Assemblée, dit encore Wartz, de +communiquer sur-le-champ au peuple d’Oldsburg et de la Poméranie la +grande nouvelle qui le concerne, qui l’élève au pouvoir, qui le fait +souverain. Le gouvernement pourrait se rendre à l’hôtel de ville pour +proclamer, dans la maison du peuple, la naissance de la démocratie. + +--A l’hôtel de ville! A l’hôtel de ville! + +--Demain, continua le jeune ministre, les travaux de l’Assemblée +commenceront; un projet de constitution sera porté à la connaissance de +la Délégation; mais, aujourd’hui, rien ne doit être dit que des mots de +fête et d’allégresse. + +--Vive la république! hurla la salle. Vive Wartz! + +Samuel descendit. Au pied des marches, Wallein venait au-devant de lui, +Wallein qui l’avait combattu, Wallein qui, déloyalement, avait voulu lui +prendre ses armes, et qui représentait si bien l’incertaine Poméranie +d’autrefois, fixée maintenant dans son opinion passionnée. Il tendait +les deux mains; Wartz s’approcha; ils s’embrassèrent. Dans les loges, +une foule de petits mouchoirs tremblaient, lourds de larmes, et, parmi +les délégués les plus graves, il s’en trouva qui détournèrent la tête +pour ne pas laisser voir ce qu’ils ressentaient. + +Aussitôt, les sept membres du gouvernement, le président Saltzen et les +délégués de la ville sortirent pour se rendre à la mairie. Le ministre +Moser désirait que le détachement des gardes qui se trouvait ici de +faction les escortât. Mais Wartz repoussa cette idée. Il ne voulait pas +d’escorte. + +--Nous sommes du peuple, dit-il, et sous la garde du peuple, qui nous +fera de lui-même passage. + +Quand ils approchèrent des portes de sortie sur la rue aux Juifs, ils +commencèrent d’entendre la grande rumeur du dehors. La foule, qui +n’avait pu trouver place dans les tribunes, attendait ici l’issue de la +séance, et le bruit venait d’être répandu dans la masse que la +République était proclamée. La vue de Wartz, nu-tête, le chapeau à la +main, précédé de deux huissiers, et que suivaient les autres membres du +gouvernement, produisit un effet tout autre que celui auquel on aurait +pu s’attendre. La rumeur s’éteignit lentement et mourut; il n’y eut plus +que le lourd murmure de tant de souffles haletants, une sorte d’extase. + +Les huissiers firent un seul geste: celui d’écarter leurs deux bras +rapprochés, et la foule comprit: elle se rétracta de droite et de gauche +vers les trottoirs; le mouvement se propagea tout le long de la rue, et +il y eut dans l’instant, entre les deux haies noires bougeantes où +palpitaient des mains levées, des chapeaux, des écharpes de femmes, une +route large et libre où le cortège chemina. + +Au tournant de la rue aux Moines, il y avait encore foule: un mouvement +analogue s’accomplit. Mais, à présent, une houle venait derrière; les +deux flots humains suspendus reprenaient leur cours, dans une masse +unique, un processionnement en marche vers l’hôtel de ville. Il faisait +beau; le soleil, qui se couchait, ne dorait plus que le haut des pignons +et les toits, mais il y avait, au-dessus de cette grandeur sereine d’un +peuple en rêve, l’autre grande sérénité du ciel bleu. + +Et Wartz buvait ces choses mystérieuses, ces regards chargés d’amour qui +par milliers le dévoraient, cette pensée ardente dardée vers lui. +C’était une sensation sans mesure, surhumaine, confusément mêlée à la +corrosion de sa blessure qui semblait s’étendre, gagner jusqu’à l’os, +jusqu’à la moelle de son bras souffrant, mêlée aussi à la fièvre qui +aurait dû, à cette heure, l’étendre inerte sur son lit. + +Ils prirent la spacieuse rue de l’Hôtel-de-Ville. Les fenêtres +s’ouvraient aux façades des maisons, et l’on pressentait, à voir le +cortège, la grande métamorphose politique accomplie. + +Depuis le matin, Oldsburg était sur pied, dans la rue. Les membres du +gouvernement n’avaient pas pénétré depuis un quart d’heure dans +l’intérieur de l’hôtel de ville, que la place s’était comblée. La statue +du roi Conrad soutenait des grappes d’êtres vivants. De toutes les rues +aboutissant ici, remontait une masse à chaque minute plus compacte, un +mouvement foulant. Le calme de tout à l’heure n’avait pu durer: des +chants et des querelles, des cris et des murmures éclataient de toutes +parts. Des groupes d’artisans se frayaient un passage dans la masse, +brandissant en trophées les plaques indicatrices de la rue Royale qu’ils +avaient arrachées du haut en bas de la grande voie, comme un outrage à +l’allégresse d’un tel jour. D’autres agitaient des cercles de métal +tordus: c’était le monogramme de la Reine, qui faisait médaillon aux +grilles de la rue aux Juifs; et l’on vit venir enfin, porté au-dessus de +la foule, dans le balancement cahoté de la marche, une large toile +peinte déclouée, flasque, dressée sur des piques. C’était un portrait de +Béatrix dans son costume du sacre, un ornement du musée royal, un poème. +La figure était mutilée et outragée, le diadème coupé, les yeux crevés, +la bouche tailladée. Cet acte dut paraître au peuple une des grandes +choses de la journée, car on se pâma devant ce fait d’armes. + +Au bout d’une heure d’attente, Wartz et ses collègues parurent à la +tribune de pierre qui s’avançait, dans le style grec, au-dessus du +péristyle. Le faîte de cette tribune était soutenu par trois colonnes +doriques aux rondeurs desquelles vinrent s’adosser les sept ministres, +sur l’extrême rebord de l’avancée. Wartz, de sa main valide, tenait un +papier. Il lut: + + «Peuple poméranien...» + +Mais, dès ce moment, le tonnerre de la foule couvrit tout. Le +fourmillement noir s’étendait rue de l’Hôtel-de-Ville et dans les deux +tronçons de celle de la Nation, comme les trois bras d’une croix +formidable de vies, dont la place eût été le centre; et, de la gorge de +tous ces êtres qu’on ne nombra jamais, sortit un cri qui ne finit point. +Les mots de Wartz s’envolaient dans le néant. Il proclama, dans la +froide formule constitutionnelle, le gouvernement nouveau; on ne +l’entendit pas, mais on fit mieux, on le comprit, et la même émotion +républicaine tordit tous ces milliers de cœurs avec le sien. + +Derrière lui, les derniers rayons du soleil finissant nacraient les +vitres des grandes baies de l’édifice; c’était, à la tribune, un fond +miroitant et irisé d’apothéose. Quand, d’en bas, les acclamations +commencèrent de monter vers le jeune meneur, ses collègues s’écartèrent, +en vains comparses qu’ils étaient. Il ne resta que lui, sa forme noire, +rigide et silencieuse, sur le bord de la tribune. Il entendit longuement +ce grand cri d’amour qui semblait venir de plus loin, des provinces +distantes, des charbonnages du Sud, des côtes maritimes, des petites +cités, des campagnes. La ville frémissait des extrémités de ses rues à +ce centre vital. Mais Oldsburg n’était rien, ces cent mille êtres grisés +ne comptaient pas pour lui; ce qu’écoutait, en cette minute, sa pensée +distraite, ce n’étaient pas ces vivats tapageurs, mais le murmure +lointain et suave de la Nation chantant l’avènement de la liberté, +c’était la musique de sa création qui vivait, c’était son œuvre! + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +A la nuit, une douce lueur monta des rues. On illuminait. Aux façades, +les fenêtres se dessinaient en petits verres de lumière. Des cordons de +feu couraient, des girandoles, de frêles lampes de papier, aériennes, +bousculées au moindre vent, suspendues à d’invisibles fils dans le noir. +Tant de petites flammes pâles, flammes fumeuses, flammes jaunes des +chandelles, flammes minimes des mèches buvant l’huile, donnaient à la +ville une couleur d’incendie. Des chants, le chant nouveau de la nation, +traversaient l’atmosphère. Oldsburg vibrait toute, sans une ruelle, sans +un coin qui se tût. Et par-dessus le tumulte bourdonnaient les cloches +des églises, qui ne cessaient point de secouer dans l’air la joie +angoissante de leurs ondes sonores. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +A la gare de Hansen, dans le brouhaha des trains arrivants, trois femmes +en deuil descendaient de voiture avec un enfant. Nul ne les vit, pas +plus que le baron de Nathée qui les escortait. Sa longue silhouette +enfouie dans le pardessus long, il se tenait à distance, tête nue, et le +visage dissimulé dans la fourrure du vêtement. Quelqu’un vint à leur +rencontre et les guida vers un bureau dont Samuel Wartz lui-même leur +ouvrit la porte. Il était le maître partout. Les trois tristes +créatures, incertaines, affolées, avec ces regards furtifs qu’ont les +gens traqués, le suivaient sans rien dire, et le baron, livide, suivait +les trois formes noires. Le chef de gare aussi était là, muet comme les +autres, les guidant vers une voie obscure, vers un train minuscule à une +seule voiture. Le fonctionnaire portait une lanterne qui tournait au +bout de son bras, et qui faisait tourner aussi des ombres géantes, par +terre. Celle des trois femmes qui tenait l’enfant par la main trébuchait +sur l’acier des rails. Quand elles eurent atteint le petit train +minuscule, Wartz ouvrit une portière; il salua très bas. La dame en noir +qui monta la première passa sans le regarder. Elle s’en fut se cacher +dans l’ombre du coin. On ne la revit plus. + +C’est ainsi que s’en vont les Reines. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Samuel Wartz revint chez lui par des chemins détournés, pour échapper à +la foule. + +Madeleine l’attendait, anxieuse, son sourire éteint, guérie de sa +gaieté, irrémédiablement grave désormais. Elle lui tendit son front, +froidement. + +--Comment vas-tu? Souffres-tu bien? Vas-tu te mettre enfin au lit? + +Elle ne pouvait pas faire allusion aux scènes de la journée. L’effort +était au-dessus de son courage. Samuel répondait distraitement: + +--Non... Oui... + +--Sais-tu ce qui nous arrive? dit-elle encore, Hannah est partie. Ce +qu’elle a fait est indigne; sans me prévenir, sans un mot de +reconnaissance, elle a fermé sa malle, elle s’est enfuie, je ne l’ai pas +vue. + +Le visage de Samuel prit une expression de triomphe inexplicable. Cet +acte d’Hannah, si plein de sens pour lui, couronnait dans son esprit une +longue suite de pensées, une théorie aimée, sa théorie, sa Loi! Mais +pour Madeleine, il demeurait inconcevable et révoltant, c’était un +désenchantement nouveau; elle avait envie de pleurer en y songeant. + +--C’est une ingrate, dit-elle très amère. + +Samuel l’appela d’un geste de malade, le bras tendu: + +--Viens, Madeleine, berce-moi; je suis las! + + +FIN + + +IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 *** diff --git a/77096-h/77096-h.htm b/77096-h/77096-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f876f20 --- /dev/null +++ b/77096-h/77096-h.htm @@ -0,0 +1,10498 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Comment s’en vont les reines | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; 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Au coin de la rue aux Juifs et de +la rue aux Moines, un embarras de voitures les +arrêta, et on put les voir. La jeune femme, tête +nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières +un peu obliques, gardait le bas de son +visage délicat enfoui dans la fourrure de son +manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus +laissait voir le plastron de soirée, la ligne +des trois boutons de diamant, fut reconnu par +un des promeneurs, car il y avait dans ce visage +pâle, boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression, +quelque chose d’impérieux et de singulier +qu’on n’oubliait pas ; et ce passant le +nomma :</p> + +<p>— C’est Samuel Wartz, le délégué républicain +d’Oldsburg.</p> + +<p>Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu +d’une opinion nouvelle par qui les esprits étaient +troublés dans cette petite monarchie du Nord, si +paisible. Les nations comme les individus sont la +proie des idées et des crises morales. La Poméranie, +depuis un temps imprécis, sentait s’éveiller +en elle l’idée républicaine, née on ne savait de +quoi, de souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme +de liberté latent chez tous les peuples. A un +moment donné, au-dessus de ce sentiment national, +avaient surgi des meneurs qui se croyaient +un peu les créateurs du mouvement républicain, +alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel Wartz +était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux +élections dernières, représentant du faubourg de +la ville.</p> + +<p>Cet homme venait de traverser la période d’enchantement +le plus absolu que l’on conçoive. +Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez +une noblesse rigoriste de province — il avait été +le secrétaire d’un châtelain — Wartz était venu +à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer dans +la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait +les deux passions qui le possédaient également, en +conquérant les votes de ce quartier ouvrier vers +lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et +en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine, +l’enfant d’un milieu progressiste où il s’était +éperdument jeté, après la compression de la vie +de château, là-bas. On ne le voyait guère que +dans ces deux ou trois salons où l’on parlait librement : +chez le père de sa femme, le directeur du +<i>Nouvel Oldsburg</i>, M. Franz Furth, chez le vieux +délégué libéral, le docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm +comme on l’appelait dans cette société +triée de dilettantes politiques, et chez quelques +artistes moins en vue, qui eux aussi fréquentaient +là. Son élection inespérée lui avait d’abord donné +dans ce cénacle une autorité que convoitait sa +vanité de modeste-orgueilleux ; mais par-dessus +tout, elle avait été pour lui l’illusion d’un grand +rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main +des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit +d’action morale, cet instinct qui, en dehors de +toute ambition, est le signe fatal des Maîtres. +Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait +sa vie, il avait aimé Madeleine, cette petite +créature d’esprit et de grâce que, furtivement +ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son +bras. Il l’avait aimée aussi tendrement que possible, +mais en même temps avec fureur, avec folie. +Il avait quelquefois cette idée — et il en chassait +l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement +convaincu de sa propre modestie et que +c’était ridicule : « J’ai là une passion de grand +homme. » Et en vérité, il y avait quelque chose de +rare dans sa manière d’aimer, une passion et une +tendresse que vingt hommes sur cent ne connaissent +peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer +la conduite qu’il aurait tenue, si elle lui +avait refusé sa main. Mais il lui avait plu. Il lui +avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du +faubourg, par ce que les femmes aimaient en lui +comme les hommes : sa pâleur intelligente, ses +yeux profonds, son air triste, ses mouvements +lents de rêveur, sa main énergique qui dessinait +en gestes les idées qu’il énonçait.</p> + +<p>Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme +faite pour l’amour ; et c’était tellement réel, +qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter +des robes riches mais sans aucune extravagance, +tordre ses cheveux strictement selon la mode, elle +conservait un charme équivoque. Et maintenant, +même mariée, il ne lui était plus permis, sous +peine de se voir méconnue, d’être dans la rue une +certaine heure passée, alors que tant de femmes, +qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient +si impunément. Ses cheveux trop noirs, +trop lourds, la blancheur poudrée de ses joues, +la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop +mince, et encore autre chose d’insaisissable lui +donnaient un mystère étrange. On n’expliquait +pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant +la moitié de tout, une enfant, portât en soi comme +une menace tragique. Peu de gens voyaient cela +en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz, +deux ou trois hommes habitués à penser et à +deviner les destinées s’étaient effrayés de voir ce +garçon si bon, si bien fait pour la libre lutte +politique, emprisonné dans ces petites mains de +femme qui créeraient du drame autour de lui.</p> + +<p>Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin +de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, que +pour la première fois Samuel Wartz éprouva, lui +aussi, comme un avertissement de cette chose +mystérieuse.</p> + +<p>— Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te +faire une petite prière ; tu avais envie peut-être +de me faire danser ce soir, dis ? Oui ! Eh bien, ne +me le demande pas, veux-tu ?</p> + +<p>— Pourquoi ? fit en sursautant Wartz qui +n’avait encore connu de sa jeune femme que les +douceurs, mais non point les singularités.</p> + +<p>Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu +mondain.</p> + +<p>Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne +comprit pas ; la voiture avait recommencé sa +course ; le roulement sur le pavé sec d’une nuit +d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur +châssis les assourdissaient, et Wartz ressentait la +cruauté de l’incertitude. Une minute plus tard, +alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir +la façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait +la fête, elle força la voix pour couvrir le bruit +qui les enveloppait.</p> + +<p>— Je te demande de ne pas danser avec moi, +et voilà tout. Il me semble que je t’ai laissé suffisamment +lire en moi pour soupçonner que je +m’impose là une privation. Tu as bien mille +soucis, mille combinaisons politiques que tu ne +peux me confier. Les femmes ont aussi leur politique, +une politique secrète de leur cœur…</p> + +<p>Il la regardait avec stupeur, prenant conscience +tout à coup d’imprécises violences qui dormaient +en lui. Il entendait garder du cœur de sa femme +la possession absolue, sans restriction de politique +sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant +qu’à cette minute le moindre de ses mots +eût été en disproportion avec cette petite âme +douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau.</p> + +<p>D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture +s’arrêtait devant l’hôtel de ville. Madeleine ouvrit +elle-même, sauta la première à terre, et sans +se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant +autour de sa taille menue sa grosse fourrure gris +argent, elle s’en alla vers la lumière que la galerie +des grandes baies cintrées, tout le long du +péristyle, découpait en festons gigantesques.</p> + +<p>Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés +vinrent à eux pour le service du vestiaire. +Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes, l’air +chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre — cet +en-haut où l’on voyait régner une lumière +plus insoutenable, où piétinaient les cohues de +danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait +le double escalier de dalles blanches aux rampes en +fer forgé — tout cela était trop voluptueux, trop +grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de +Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber +la fourrure dans ses bras.</p> + +<p>— Madeleine… murmura-t-il.</p> + +<p>Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les +nerfs de ses petits pieds, la valse jouée là-haut, à +pleine vitesse, par les violons.</p> + +<p>— Dis-moi si ma robe fait bien !… demanda-t-elle.</p> + +<p>Et vers le grand escalier où montaient d’autres +couples, elle se mit à marcher devant lui, frêle, +cambrée, la tête un peu en arrière et comme entraînée +par le poids des lourds cheveux. Sa robe +était d’une étoffe blanche où scintillaient des fils +d’or. La traîne ondulait dans la marche.</p> + +<p>— Cela va très bien.</p> + +<p>En disant cela, Wartz pensait aux autres +hommes qui la feraient danser ce soir.</p> + +<p>En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée +et chauffée des bals qui les avait saisis, mais à +mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier de +l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un +palais ducal n’en possède un semblable, la pensée +de la Reine se mit à les prendre. Elle était ici, la +reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois +républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau +dans la rue aux Juifs, une belle femme énergique +qui sentait la révolution venir, et qui dans +son état-major de ministres, de conseillers, de +ligueurs royalistes, travaillait secrètement la +nation au rebours. Samuel Wartz nourrissait à son +égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires +pour une veuve qui gère bien son commerce +après la mort du chef de maison. C’était à ses +yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait +en elle la personnification de l’idée monarchique. +Combien, tout jeune homme — elle toute +jeune Reine — il avait raillé le culte qu’on lui +vouait dans la noblesse provinciale, comme à +une déesse. C’était ses images enguirlandées de +fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on +n’avait pas droit de réflexion, son nom que les +vieux gentilshommes se levaient pour prononcer, +leur accent pour dire : « La Reine ! »…</p> + +<p>Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme +de drap blanc à boutons de cuivre, étaient +échelonnés le long de l’escalier. En levant les +yeux, on voyait, derrière un massif de bananiers +et de palmiers, la tente rouge de l’orchestre qui +portait les deux lettres brodées de fil d’or : B. H. — Béatrix +de la dynastie des Hansen. — Puis, +comme c’était l’heure la plus brillante du bal, après +une pause d’un instant, les musiciens attaquèrent +la grande valse poméranienne dédiée à la Reine : +<i>Béatrix</i>, qui était devenue tellement populaire, +que c’était comme un second air national ajouté +au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de +fredonner entre les dents cet air berceur, à deux +temps, que l’harmonie énervante des violons faisait +vibrer dans tout le monumental hôtel. Les +gamins, dans les rues, sifflaient <i>Béatrix</i>, les petites +filles poméraniennes en jouaient au piano +une édition simplifiée, la musique du régiment des +gardes la donnait à chaque concert, et dans la +campagne la plus lointaine, on la dansait à toutes +les noces. Insensiblement, dans cette musique tout +simplement sensuelle, s’était incarnée une idée, +et, dès les premières mesures, s’évoquait dans les +esprits une figure nuageuse de femme portant le +diadème.</p> + +<p>Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit +faisait paraître plus replet, passa devant eux +escortant une dame âgée.</p> + +<p>— Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas +Samuel Wartz.</p> + +<p>Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on +dansait. C’était un tournoiement de belles chevelures +blondes, — toutes les Poméraniennes étaient +blondes et Madeleine disait, en parlant de ses +tresses d’un noir bleu : « J’ai l’air de porter perruque, » — et +des étoffes, en mille taches de couleurs +claires, papillonnaient. Il se levait de beaux +bras blancs coquets, qui dessinaient fugitivement +au passage de la grâce dans l’air. Puis c’était +des bras osseux aux gestes raides que les danseurs +ne pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient +en l’air, ridicules, des manches noires d’hommes, +des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants retombés +qui laissaient voir la chair rouge ; et tous +ces bras se heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient, +tandis que d’autres revenaient, car il sortait +de la salle des mariages un flot continu de danseurs +que poussait et grisait la valse.</p> + +<p>— Voici mon confrère Braun avec une dame +en vert, disait encore Wartz.</p> + +<p>— Où est-il, Braun ? demandait distraitement +Madeleine.</p> + +<p>— Tiens ! voilà le fameux Conrad de Hansegel ; +tu sais, le conseiller de la Reine. Voilà le président +de Nathée.</p> + +<p>Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant, +cherchant ses amis, le sourire de Madeleine allait +à un personnage aux cheveux gris qui se tenait +sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des +deux mains aux balustres, épiant les arrivants. +Ces deux baies formaient comme un balcon au-dessus +de l’escalier dont elles séparaient le trou +béant de la galerie où l’on dansait. Il y avait là +plusieurs hommes graves qui semblaient rappeler +à la foule combien était artificiel le côté fastueux +et léger de ce bal politique ; mais, parmi tous +ceux-là, Madeleine n’en avait reconnu qu’un +seul.</p> + +<p>— Samuel ! Samuel ! dit-elle vivement, vois +donc l’oncle Wilhelm, là-bas.</p> + +<p>Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin +comme un de ces fleurets d’escrime qui étaient sa +passion de vieux garçon, souverainement gentilhomme +dans la structure de son corps, dans la +laideur osseuse mais si intellectuelle de son +visage.</p> + +<p>— Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en +retard !</p> + +<p>Et il leur serrait la main à tous deux, comme à +deux enfants.</p> + +<p>— Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté, +reprit Wartz âprement ; j’aurais préféré me dispenser +de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir +ces politesses-là à une femme dont le but de votre +vie est de ruiner le pouvoir.</p> + +<p>— Va donc, fit Madeleine ; nous sommes invités +chez madame de Hansen tout simplement, et nous +allons lui présenter nos devoirs : elle est la maîtresse +de maison.</p> + +<p>— La maîtresse de maison ici, c’est la nation, +répliqua son mari, qui avait l’esprit tourné volontiers +vers cette littérature républicaine où les +mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien +la fièvre de la passion politique.</p> + +<p>Le docteur Saltzen reprit :</p> + +<p>— Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici ; +l’architecture et les pierres du lieu ne sont pas son +domaine il est vrai ; mais là où la femme reçoit, +elle installe comme un chez-soi moral. Quand +j’offre à mes amis un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement. +Maintenant, ne me demandez pas le +secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui +d’inaugurer avec la nation des coquetteries qu’on +ne lui avait jamais connues, sort dans ce but de +chez elle, et va pour la circonstance loger ses +pénates dans la maison commune, qui n’est ni à +elle, ni à nous.</p> + +<p>— Son palais de la rue aux Juifs était quelque +chose de trop frêle, de trop précieux, dit Wartz, +croyez-moi, dans une certaine aristocratie très +fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée, +on n’estime guère la classe politique ; on y +attache une idée de vulgarité, de brutalité. Béatrix +est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas +voulu recevoir <i>ce monde-là</i> chez elle ; elle a craint +qu’on ne lui abîmât quelque chose.</p> + +<p>— Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif, +il y a une raison plus lointaine, plus secrète ; c’est +là une idée de Hansegel.</p> + +<p>— Le duc de Hansegel ? Je l’ai vu passer tout à +l’heure, ici même ; il dansait comme un effréné ; +la jeune femme qu’il menait semblait ne plus toucher +terre.</p> + +<p>— Il en fait danser d’autres ! reprit le vieil +homme.</p> + +<p>Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine +le courant de la danse, pour se rendre à +la salle des mariages, qui était le lieu véritable de +la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les +plantes vertes qui garnissaient les murs de la +galerie, et, sans le vouloir, ils laissaient bercer +leur allure par le rythme de la valse, le trio de +<i>Béatrix</i> qu’on jouait. Comme les journaux +l’avaient prédit, ce bal était une cohue ; on voyait +passer des épaules rougies par les meurtrissures +reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine +trouvait cela populaire ; elle en était choquée ; +mais, en cet instant, elle ne songeait guère qu’à +la Reine, devant laquelle elle allait paraître pour +la première fois.</p> + +<p>— Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm +en se retournant, seriez-vous venu si la réception +eût été rue aux Juifs ?</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Vous savez comme je suis +curieux de tout : je suis venu pour voir, pour +chercher un spectacle.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur +la banquette de velours rouge qui se trouvait là, +contre le mur ; Madeleine regardait valser.</p> + +<p>— Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici +ce soir, vous le républicain… le révolutionnaire, +c’est que ce bal a été présenté comme une chose +démocratique ; vous saviez qu’on y danserait à nu +sur les dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux, +qu’il n’y régnerait nulle étiquette, et que +la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez +la Reine que chez le peuple. La preuve en est que +vous avez tout à l’heure exprimé cette impression, +nébuleuse en votre esprit. Hansegel savait cela, — le +diable d’homme sait tout — à moins que +ce ne soit la Reine elle-même, car cette créature +est peut-être plus capable encore…</p> + +<p>— Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit +Madeleine, quel genre de femme est-ce, la +Reine ? Songez que je vais la voir, que c’est +la première fois, et que je m’affole… Il y a +tant de choses, tant d’idées dans ce mot de +Reine !…</p> + +<p>— Quel genre de femme ? je n’en sais rien, madame, +mais je puis vous dire ceci : moi, qui ai +cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond, +qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que +les hommes de mon âge n’en portent d’ordinaire, +moi qui suis vieux et qui suis républicain, car j’ai +glissé dans ma carrière politique du libéralisme +à la Liberté souveraine, je ne vois jamais cette +femme sans émotion. Que voulez-vous, elle me +chavire ! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de +velours, et encore ce qu’on ne peut rendre que +par le mot de <i>royal</i>. Mais tout cela n’est rien. Je +sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos +noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait +à sa tribune de la Délégation, elle serait encore +une puissance indéfinissable ; elle a du sang +de vingt-deux rois dans les veines, elle est la +Tradition et l’Histoire nationale. Votre mari et +moi, nous représentons chacun environ sept ou +huit mille électeurs, mais elle, elle représente la +Poméranie ; elle est la Patrie vivante. Et, tenez, +quand je pense que dans cette salle, derrière cette +porte d’étoffe, rien qu’en faisant quelques pas, +nous allons la voir, je ne suis pas absolument de +sang-froid.</p> + +<p>— Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait, +vous êtes un poète.</p> + +<p>— Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien. +Les opinions politiques sont faites bien +moins d’idées que de sentiments ; depuis huit +siècles que nous sommes sujets des rois, nous +avons au fond de nous-mêmes une force — ou une +faiblesse — monarchiste. Les principes nouveaux, +la conception d’une noblesse sociale plus moderne, +font monter le niveau des idées : on a l’opinion +plus haute, si je puis dire ; mais, de temps en +temps, il vous revient quelque chose du passé. +Vous avez vu quelquefois des nénufars dans les +lacs. Quand viennent les grandes pluies, que le +lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour, +les nénufars poussent par-dessus tout, et continuent +de s’épanouir toujours à fleur d’eau. C’est +comme cela que font en nous les vieux sentiments +politiques de nos pères ; eux aussi, sans qu’on le +veuille, nous remontent parfois à fleur d’âme… +Venez-vous, Wartz ?</p> + +<p>C’était le moment où, pendant que l’orchestre +se taisait, les couples s’en allaient au buffet. +L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que +passât le jeune ménage. La salle était presque +vide. La Reine était au fond, près du maire d’Oldsburg, +entourée de dames d’honneur. Ses deux +jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince +de Hansen, qui étaient les chefs de la maison +royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des +gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse, +des tentures mauve et or, des roses naturelles en +guirlandes, des festons de mimosas ; il y régnait +aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement +la beauté des visages, car Béatrix détestait +la fatigante lueur électrique, et l’on avait remplacé +les lustres ordinaires par des bougies. Mais Madeleine +et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur +père Franz Furth qui causait avec les journalistes, +contre cette fenêtre tout près d’eux, ni de jeunes +femmes assises qui leur souriaient, ni le président +de la Délégation qui venait à eux, mais seulement +cette femme là-bas qui les fascinait sans les avoir +vus, par son seul titre de Reine.</p> + +<p>— Wartz ! Wartz ! voulez-vous que je vous présente ?</p> + +<p>C’était le président du Parlement, le baron de +Nathée, qui passait pour l’homme le plus poli de +la Poméranie. Grand et blond, il avait la flexibilité +courtoise des gens qui saluent beaucoup ; devant +les hommes, devant les femmes, devant ses +collègues de la Délégation dont il réglait les débats, +il gardait toujours la même élégance cérémonieuse, +et l’on disait que le jour où l’une aurait remplacé +l’autre, il adresserait à la République les mêmes +politesses qu’il faisait maintenant à la Reine.</p> + +<p>— Sacré Nathée ! pensa tout bas le docteur +Saltzen, en rejoignant d’autres amis, il a l’âme +d’un maître de cérémonies.</p> + +<p>Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir +à elle cette petite femme charmante dont la toilette +lui plaisait. Madeleine traversait le salon, si +pâle, si impressionnée, que c’était une autre +femme, une créature nouvelle ; elle paraissait dix-sept +ans avec son regard de petite fille effarouchée +et sa forme menue qui avait perdu l’allure pimpante +des heures de coquetterie.</p> + +<p>— Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils +s’approchèrent, j’allais justement vous demander +le nom de cette jolie Oldsburgeoise.</p> + +<p>Elle disait cela au hasard, sachant flatter la +jeune femme, fût-elle provinciale, en lui attribuant +le cachet de la capitale ; car les rôles étaient +maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine +en était réduite à faire la cour à ses sujets ; ce bal +en était la preuve.</p> + +<p>— Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté, +fit le baron avec son tic d’inflexion d’épaules, +et madame Wartz.</p> + +<p>Sa Majesté ne regardait plus Madeleine ; ses +yeux doux et puissants de femme mûre plongeaient +dans les yeux, dans l’esprit même du jeune délégué. +Et voulant marquer à quel point elle savait +qui était devant elle :</p> + +<p>— Monsieur <i>Samuel</i> Wartz, n’est-ce pas ? prononça-t-elle +avec un accent étrange.</p> + +<p>Il s’inclina sans répondre ; cette femme en satin +mauve, magnifique plutôt que belle, la poitrine à +demi nue sous les dentelles, et qui portait dans +les cheveux comme le pli de la grosse et vieille +couronne d’or massif de la dynastie, ne le toucha +que comme une idée. Il pensait au mot de Saltzen : +« C’est la Patrie vivante ».</p> + +<p>Elle continua dans son intention persistante :</p> + +<p>— C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les +opinions se rencontrent ici dans la paix et la +gaieté.</p> + +<p>Ainsi, elle le savait l’un des meneurs du mouvement +républicain. Il lui fallait, sans doute, après +les séances parlementaires, où elle ne pouvait +être présente qu’à intervalles, dévorer les comptes +rendus, se mettre en tête les trois cents noms de +ceux qui étaient pour elle le pays politique, s’épuiser +à concevoir leur personnalité, créer jusqu’à +leur physique ; elle devait s’attacher surtout à +deviner ceux qui ruinaient son œuvre, son œuvre +acharnée, désespérée, de maîtresse d’État qui défend +son pouvoir, sa couronne et son enfant !</p> + +<p>— Il fallait la pensée de Votre Majesté pour +imaginer cette chose, dit Wartz.</p> + +<p>Et pendant ces mensonges diplomatiques, une +seconde ils se regardèrent durement, tous deux, +la souveraine et le républicain.</p> + +<p>— Eh bien ! leur demanda Saltzen, quand ils se +furent retrouvés dans le clan des amis de leur parti, +que dites-vous, Wartz ?</p> + +<p>Wartz ne répondit pas ; il était absorbé par le +sentiment que cette femme, ou celui qui lui dictait +ses actes, avaient voulu l’amener ici, lui et ses +amis, pour leur faire éprouver le prestige royal. +Par leurs moyens détournés, ils y étaient parvenus, +et le prestige royal l’avait atteint vraiment +dans ce décor somptueux de lumière, de fleurs, de +diamants et d’étoffes chatoyantes. Il comprit ce +qu’avait voulu dire l’oncle Wilhelm tout à l’heure, +en parlant de Hansegel : « Il en fait danser +d’autres ».</p> + +<p>Mais Madeleine, plus éclatante que jamais maintenant +sous tous ces yeux d’hommes qui la regardaient, +s’écria en riant :</p> + +<p>— Monsieur Saltzen, vous aviez raison ; vous +savez si j’ai l’âme républicaine ! eh bien, tout à +l’heure, quand j’ai vu sa grande main forte — forte +comme celle d’un homme — et que j’ai pensé +à tout ce que cette main symbolise de puissance, +d’autorité héréditaire si lointaine, j’ai évoqué les +reines d’autrefois, les manteaux d’hermine, les +sacres, toute mon histoire poméranienne, la dynastie : +Conrad III, Conrad II, Wenceslas, Othon, +Conrad I<sup>er</sup>, Wilhelm le Boiteux qui a vaincu l’Europe, +Bertrand qui a fait les Croisades, et jusqu’à +leur aïeul à tous, Charlemagne, qui avait uni +toutes les nations sous son sceptre. Alors, c’était +plus fort que moi, j’ai senti les nénufars royalistes +me fleurir dans l’esprit par-dessus tout le reste.</p> + +<p>Saltzen avait les yeux sur elle et souriait complaisamment +en l’écoutant.</p> + +<p>Et voilà que vint l’air d’une valse que l’orchestre +reprenait. Madeleine redressa la tête, +trouvant délicieux d’entendre ainsi cette musique +de loin. Les danseurs revenaient aussi dans ce +salon ; le président de Nathée vint inviter la jeune +femme ; elle savait qu’il valsait mieux que personne, +mais elle le remercia, en le remettant à plus +tard.</p> + +<p>— Madame Wartz, lui demanda Saltzen, avec +l’aisance que lui donnaient son âge et sa familiale +amitié — il l’avait vue naître, — me trouvez-vous +trop vieux pour danser avec vous ?</p> + +<p>— Vous savez bien que vous êtes un jeune +homme, répondit Madeleine, mais vous êtes trop +grand ; ma main ne peut jamais atteindre votre +épaule.</p> + +<p>Et, pareillement, elle congédia deux ou trois +rédacteurs du journal de son père, jusqu’à ce +qu’on vît venir à leur groupe l’adolescent en colonel +des gardes qui représentait ici la maison de la +Reine, le prince Erick de Hansen. Madeleine, +à peine l’eut-il invitée, lui tendit la main d’un geste +coquet, et tout de suite ils partirent à travers le +salon, ouvrant les premiers cette danse, si légers +et si jeunes tous deux qu’on les remarquait dans +ce blanc assorti de leurs deux costumes où +scintillait de l’or.</p> + +<p>Ils traversèrent deux ou trois fois cette salle des +méandres de leur valse, puis comme autour d’eux +s’amassaient les danseurs, ils glissèrent jusqu’à la +porte et on les vit disparaître dans la galerie, elle, +très amusée de valser avec ce gamin qui était une +altesse royale, et qui portait un uniforme si joli, +lui, décidément très amoureux d’elle.</p> + +<p>Ce fut une idylle de dix minutes, un petit tableau +de rêve qui passait ; mais l’acte politique +était lourd. Fallait-il qu’elle eût au cœur l’angoisse +de la ruine, qu’elle sentît vraiment la nation +lui échapper, Sa Majesté Béatrix, duchesse +d’Oldsburg et reine de Poméranie, pour avoir, +d’un signe, envoyé son neveu quêter la faveur de +cette roturière ennemie !</p> + +<p>Le délégué Saltzen avait suivi des yeux les deux +jeunes gens.</p> + +<p>— Comme les idées marchent ! dit-il.</p> + +<p>Wartz s’était détourné, beaucoup moins pour +causer avec son ami Braun, que pour ne voir pas +Madeleine, sa Madeleine à lui, griser les autres… +Mais ce n’était pas un mari ridicule, il savait ne +pas aimer sa femme publiquement, et quand il se +sentait par trop la mine d’un amoureux, il se mettait +volontiers à parler d’interpellations, d’amendements, +de votes et autres mets parlementaires.</p> + +<p>Depuis quelque temps, il s’élaborait précisément +à la Délégation quelque chose de très mystérieux : +c’était une loi en gestation. Samuel, le +premier, en avait parlé à ses amis ; il comptait la +présenter lui-même : ce serait la loi Wartz. Tous en +faisaient les assises d’une République sagace, +consciente d’elle-même. Il s’agissait de recréer pour +ainsi dire la masse du peuple par l’instruction +obligatoire. Or, on peut voter dans un État des +lois plus tapageuses que celle-ci, mais il n’en existe +pas qui atteignent la nation davantage.</p> + +<p>Braun disait, avec l’accent saccadé de la province +de l’Ouest frontière qu’il représentait :</p> + +<p>— Si nous arrondissons les chiffres, en considérant +l’ensemble de la Délégation, si nous ne +tenons compte ni des demi-opinions, ni des +nuances fausses qui ne sont ni blanc ni noir, ni des +esprits incertains, également capables, sous l’influence +d’un discours, d’aller à droite ou à gauche, +et qui sont, dans tous les pays constitutionnels, +l’aléa parlementaire, je vois un premier cent, +républicain, qui dicte la loi. J’en vois un second, +libéral, qui la vote, et le troisième, le groupe des +royalistes irréductibles, qui la repousse. En un +mot, la représentation, nous la tenons.</p> + +<p>— Dans un mois ou six semaines, dit Wartz, +je serai prêt. J’ai fait traduire les différents textes +de la loi qui existe déjà dans la plupart des États +d’Europe, avec les polémiques de presse qu’elle y +a provoquées.</p> + +<p>— Voyons, Wartz, ce n’est pas sérieux ! s’écria +Braun, comment ! vous pensez, pour votre seul +plaisir de créateur, à gaspiller la force que vous +tenez sous votre idée ! Déposer la loi dans six +semaines !</p> + +<p>Wartz le regardait avec ce mélange de colère et +de surprise qui donnait parfois une expression si +singulière à ses yeux inégaux.</p> + +<p>Son beau-père vint à la rescousse :</p> + +<p>— Eh ! mon ami, vous ne m’aviez jamais confié +ce prurit de législation ; quel homme pressé ! +Parler dans un mois ! Mais le public n’est pas +prêt, si vous l’êtes !</p> + +<p>Et de tous côtés, — ils étaient sept ou huit +à causer, — délégués et journalistes lui répétaient +à peu près ceci : « Vous n’avez pas compris ce qu’on +peut faire avec votre loi ! »</p> + +<p>— Je sais ce que j’en veux faire, moi, répondit-il.</p> + +<p>Il se sentait traité par ses collaborateurs, tous +plus âgés que lui, comme un enfant de génie dont +on exploite le miraculeux instinct en le dirigeant. +Il avait, plus que la passion de la politique, celle +de la République. Cette idée du peuple souverain +le possédait de telle manière que c’était devenu +pour lui une religion sans mesure, le fanatisme +même. Il avait, des fanatiques, l’ardeur et +la naïveté. Les autres étaient, ou de vieux hommes +d’État comme Saltzen, experts en stratégie politique, +ou des esprits médiocres comme Braun, +plus méthodiques que convaincus, tournés vers +ce qu’on pourrait appeler l’intelligence parlementaire, +et qui, étant la majorité, accomplissent les +grandes œuvres publiques, ou bien des journalistes, +comme Franz Furth, qui mènent de sang-froid +les masses, sans connaître ce désir effréné +de les posséder par la parole et personnellement. +Tous se mirent à développer devant Samuel leur +conception. Il fallait faire de la loi le levier sous +la pression duquel céderait la Constitution ; on ne +rencontrerait pas deux fois un outil pareil. Avec +le ministère actuel, suffisamment libéral pour +l’adopter à la majorité des voix, le coup d’État +n’était pas possible ; il fallait attendre et, au +besoin, provoquer la formation d’un cabinet ultra-royaliste +qui la repousserait, et contre lequel on +lancerait alors l’hostilité de la nation qu’on aurait +travaillée à point, et qui serait gagnée déjà à cette +idée de la Plèbe instruite. Tous gourmandaient +Wartz. On lui laissait l’initiative et l’exécution de +cette œuvre, car on avait mesuré sa puissance de +meneur, mais on y ajoutait les roueries, les +finesses de métier dont on le voyait incapable. +C’étaient des hommes faits pour la révolution prochaine, +mais il n’y avait parmi eux qu’un apôtre.</p> + +<p>Madeleine passa devant eux au bras de l’Altesse +Royale ; puis, avant qu’elle pût se reposer, elle +fut priée si instamment par un jeune publiciste +qui l’avait vue danser à l’autre bout de la galerie +et l’avait suivie jusqu’ici, qu’elle se laissa emmener +encore.</p> + +<p>— Je vous conduirai au moins au buffet, madame ? +lui glissa Saltzen entre deux danses.</p> + +<p>Oh ! la politique secrète de ce cœur de femme ! +ce à quoi elle songeait devant ce succès fou qu’on +lui faisait, et tout ce que le mari ne pouvait deviner +dans son sourire ! Devant lui, les danses +tourbillonnaient toujours ; on voyait le balancement +des chevelures, le cœur dessiné par le décolleté +des robes, dans le dos nu des femmes, et +les basques des habits noirs, un peu soulevées par +le vent du tourbillon.</p> + +<p>Wartz ne causait plus avec personne. Il se sentait +seul dans ce brouhaha, seul comme le secrétaire +du châtelain d’Orbach autrefois, seul de cette +solitude morale qui l’avait fait triste pour toujours.</p> + +<p>Sous le péristyle, en bas, une heure après, il +croisa Madeleine au bras de Saltzen ; ce grand et +maigre corps la faisait paraître plus gracile, plus +souple ; elle s’essuyait les lèvres, humides encore +du champagne auquel elle venait de goûter ; ses +yeux luisaient, et Saltzen écoutait son babillage +de son air énigmatique et spirituel.</p> + +<p>— Je vous rends votre bien, Wartz, dit-il en +apercevant le jeune homme ; vous me paraissez +griller de la faire danser aussi, c’est bien votre +tour.</p> + +<p>— Madeleine sait le prix des choses, répondit-il ; +elle préfère un brin de causerie avec vous +à ces rondes ineptes.</p> + +<p>Mais il reprit quand même sa femme, d’un geste +si vif, que Saltzen le remarqua et s’en fut.</p> + +<p>— Connais-tu l’escalier du fond, là-bas, dit +alors Samuel, l’escalier qui monte aux salles d’archives, +la vraie merveille de l’hôtel de ville ? Non. +Eh bien ! venons par ici.</p> + +<p>Il l’emmena le long du péristyle où se promenaient +des couples qui semblaient désirer la solitude. +Au fond, il n’y avait plus personne. Une +lumière de gaz jaunissait les murs ; et on y sentait +l’odeur des bureaux. Toute la paperasserie municipale +dormait derrière ces petites portes, le long +de la galerie : bureau des décès, bureau des mariages, +bureau des naissances. Puis ici, c’était l’échancrure +géante, le vide qu’éclairaient des fanaux +à gaz, et dans lequel s’élevait l’architecture +aérienne de l’escalier monumental. Ses spirales, +qui procédaient par angles droits, se déroulaient +dans une pente si douce, qu’on les voyait se multiplier +à profusion jusqu’au faîte ténébreux. Larges +et profondes les marches semblaient sans poids ; +on eût dit qu’elles s’accrochaient à l’espace par les +fioritures de fer de la rampe, et cette rampe, du +bas en haut, dessinait ainsi comme une grecque +brodée en noir sur le blanc des dalles.</p> + +<p>— Montons, dit Madeleine extasiée.</p> + +<p>Ils étaient seuls là. Ils montèrent. Elle laissa +tomber la traîne de sa jupe, parce que, même dans +la solitude, les femmes éprouvent parfois le désir +d’être plus belles, comme pour des yeux invisibles +qui les regarderaient. En passant devant la +première fenêtre qui ouvrait sur les jardins, ils +s’aperçurent qu’il neigeait ; les arbres commençaient +à s’esquisser en fins linéaments blancs, et +silencieusement d’accord, Samuel et Madeleine +s’arrêtèrent pour voir.</p> + +<p>Après quelques minutes, Madeleine se détourna +encore une fois pour s’assurer si d’en haut ni d’en +bas il ne venait personne, puis elle prit au cou +son mari.</p> + +<p>— Tu es triste, mon Sam !</p> + +<p>Elle l’aimait aussi passionnément. Souvent il +la trouvait froide, ou futile ou coquette ; c’était +parce qu’il ne devinait pas, parce que personne ne +pouvait deviner ce cœur. Elle-même se trompait +à ses propres apparences ; elle ignorait sa vertu +profonde. Elle portait, ou plutôt elle cachait ingénument +sa force morale. Elle était méditative et +se faisait voir frivole ; elle était grave et paraissait +légère, et quelquefois, des journées entières aux +côtés de son mari, elle étouffait ses tendresses +sans savoir pourquoi : elle avait peur… elle croyait +que cela valait mieux ainsi.</p> + +<p>Ce soir, comme il arrive à des enfants, pour ce +doigt de vin qui lui avait passé dans le sang, elle +se sentait la langue toute déliée ; mais c’était surtout +ce décor qui la grisait : l’escalier princier, la +vue du jardin sous la neige, tout le théâtral qui +exalte. Loin de leur maison, des choses quotidiennes +et matérielles qui marient à la longue les +époux dans les intérêts vulgaires de la vie bien +plus que dans l’amour, ils retrouvaient les suavités, +lointaines déjà, de leurs fiançailles.</p> + +<p>— Tu m’as fait de la peine, Madeleine, de t’en +aller avec tous ces hommes, quand tu m’avais +refusé, à moi.</p> + +<p>— Mon Dieu, mon Dieu ! répondit-elle, les +yeux tout de suite humides, je t’ai chagriné, toi ! +moi qui voudrais ne faire mal à personne !</p> + +<p>— Avais-tu honte de moi ? demanda-t-il âprement.</p> + +<p>Il se souvenait souvent de la condition subalterne +qui lui avait autrefois donné ces soubresauts +d’orgueil blessé.</p> + +<p>— Oh ! mon grand homme ! peux-tu penser !</p> + +<p>Alors, elle fit un grand effort pour parler.</p> + +<p>— Tu veux savoir ? Tu ne vas pas te fâcher ? +Eh bien ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? On le sait, +tout le monde le sait : et c’est si simple, on n’y +pense pas, entre mari et femme ! Mais si tu m’avais +fait danser, tu comprends, cela se serait vu ; ou +du moins, je connais des yeux qui l’auraient <i>vu</i>, +qui nous auraient suivis, qui auraient cherché +jusqu’à la pensée de ta main à ma taille, et ces +yeux-là, ces pauvres yeux amis, il ne faut pas les +attrister par la vue de notre bonheur. Comme tu +me regardes, Samuel ! Voyons, tu ne soupçonnes +pas la vérité ? Tu ne t’es jamais aperçu de rien ? +Oh ! ces hommes ! Tu ne devines pas que c’est +le docteur Saltzen qui a un sentiment pour ta +femme ?</p> + +<p>— Il te l’a dit ?</p> + +<p>— Oui, cher jaloux, c’est cela ; il me l’a dit ; +il me l’a dit il y a sept ans, huit ans, et depuis, +chaque fois que nous nous rencontrons, il me le +répète. C’étaient des aveux subtils. — Comment +t’expliquerai-je cela, quand à peine si je me l’explique +moi-même ! Un jour, — je venais d’avoir +treize ans, — j’avais tordu mes cheveux qui +faisaient une tresse trop lourde ; le soir, il vint +dîner chez notre père ; je vis qu’il regardait le +chignon que je m’étais fait ; et ses yeux soudain +eurent quelque chose qui me plut beaucoup, si +petite fille que je fusse. C’était à table. En levant +la tête, deux ou trois fois je m’aperçus qu’il me +regardait toujours. Je me souviens encore d’une +autre circonstance où il me parut si singulier, +mon Dieu ! C’était après la mort de ma grand’mère. +Lors de notre malheur, il était en voyage ; +à son retour, apprenant le chagrin que nous +avions, il accourt à la maison ; j’étais tout en +noir pour la première fois de ma vie. Le voilà +entrant au salon, embrassant mon père, puis +venant à moi qui pleurais. Il me tend les mains, +il me regarde et ne m’embrasse pas… Je me suis +bien longtemps demandé ce qu’avait signifié, +dans ce moment-là, l’expression de ses yeux : +deux gouttes d’eau de mer, vivantes, magnétiques, +qui changent soudain, et c’est une âme inconnue +qu’on a devant soi ! — Depuis, je me suis expliqué…</p> + +<p>Samuel, ses deux mains gantées de blanc serrant +la rampe, regardait le jardin devenir féerique. +La jeune femme s’arrêta, perdue une +minute dans les souvenirs du passé. Toute une procession +de choses nuageuses passait devant elle ; +des robes qu’elle avait eues, des paysages dans +lesquels elle s’était promenée, des dentelles qu’elle +avait brodées, mais tout cela l’éloignait de son +sujet ; elle se reprit :</p> + +<p>— Pauvre oncle Wilhelm ! Je lui ai fait un jour +le chagrin de me fiancer à toi. Il n’a pas fait d’esclandre, +souviens-t’en ; pas même le traditionnel +voyage de l’amoureux déçu. Il est resté bien simplement ; +il nous a vus nous aimer ; il a été bon +et affectueux pour toi ; et c’est seulement quand +nous sommes revenus de Hansen, après un mois, +que tu m’as dit : « Comme il grisonne depuis quelque +temps, ce pauvre docteur ; il devient tout à +fait vieillard. » Te rappelles-tu ?</p> + +<p>— Je me rappelle, fit Wartz.</p> + +<p>— Il savait bien qu’il ne pouvait pas m’épouser, +continua Madeleine. Il se contente, pour son +lot, des petits mots d’amitié que je lui dis, et je +t’assure, Sam, que c’est exquis cela pour une +femme : sentir cette affection poétique qui ne s’est +jamais traduite que par d’insaisissables preuves, +deviner ce cœur que l’âge a fait si délicat… Un +jour aussi, tu auras cinquante ans, et je ne respirerai +plus que le parfum de ton esprit.</p> + +<p>A ce mot, il se tourna vers elle ; c’était vraiment +un trait de son âme qu’il avait reconnu là, +son âme charmante tournée vers le mystère, vers +de délicieuses choses qu’elle ne savait pas dire +ordinairement. Pour ce mot-là, toute la méchante +colère qu’il avait eue un instant contre Saltzen +tomba.</p> + +<p>— Tu voudrais donc me voir cinquante ans +comme l’oncle Wilhelm, dis ?</p> + +<p>Elle entr’ouvrait les lèvres pour parler ; il lui +venait un flot de vocatifs passionnés pour lui répondre. +A la fin, elle se mit à rire, tout simplement :</p> + +<p>— Oh ! Samuel, tu dis des choses !…</p> + +<p>— Je n’aimerais pas, vois-tu, continua Wartz, +que tu jouisses du culte d’un autre. Cependant, +je n’en veux pas à Saltzen ; c’est un vieux sentimental, +de ceux qui ne prêtent pas au tragique ; +et avec cela une nature très vénérable. Je l’estime +plus avec son ironie factice que tous mes autres +amis ensemble. Il ne faudrait pas… Ma petite +Madeleine, songe comme la coquetterie serait +cruelle avec lui.</p> + +<p>Madeleine soudain le regarda, les prunelles +métallisées ; sa lèvre se fit tombante, elle boudait.</p> + +<p>— Quand ai-je été coquette ? dit-elle.</p> + +<p>Et elle tourna le dos, puis se mit à descendre +lentement. Coquette, elle qui venait à l’instant de +refuser au vieil ami la danse qu’il lui demandait ! +coquette, quand elle mettait tous ses soins, tous +ses artifices délicats à transformer en douce +amitié paternelle ce caprice d’arrière-saison ! +Mais il en était toujours ainsi : on méconnaîtrait +éternellement son cœur ! on se tromperait à sa +grâce involontaire ! Elle-même s’assombrit sous +l’injure, croyant avoir, peut-être, trop épanoui sa +jeunesse rieuse devant le vieil homme. Son mari +se mit à la suivre ; ils s’en retournèrent vers le +bal. Elle marchait à côté de lui, souffrant, souffrant +si fort que les battements de son cœur lui faisaient +mal.</p> + +<p>— Je t’ai maintenant averti, dit-elle, tu peux +m’étudier.</p> + +<p>— Cette confession ! murmurait Wartz, dans +un coin de l’hôtel de ville, une pareille nuit !</p> + +<p>— Quelle heure est-il ? reprit la jeune femme, je +voudrais m’en aller.</p> + +<p>Pour elle, la fête était finie. Elle était retombée +lourdement au fond de son âme profonde, et elle +y avait retrouvé le sérieux de sa vie morale, sa +préoccupation du Bien, le souci de l’idéale vie +conjugale qu’elle cherchait, sa conscience.</p> + +<p>Comme ils prenaient congé de M. Furth et de +tout le groupe de la presse qui s’était rassemblé +pour demander à Samuel l’article d’inauguration +de la campagne à entreprendre, on entendit une +voix qui disait :</p> + +<p>— Docteur, présentez-moi donc à monsieur le +délégué Wartz.</p> + +<p>Samuel se retourna brusquement. Saltzen était +derrière eux, et à ses côtés, un homme jeune, +d’aspect vulgaire, petit, vêtu sans élégance ; l’expression +de la lèvre, celle qui trompe si peu d’ordinaire, +était cachée sous une grosse moustache +blonde ; au-dessous des tempes rondes, élargies par +la calvitie prématurée, souriaient, d’un sourire +peu plaisant, les yeux gris pleins de pensées obséquieuses, +et pleins aussi de feu et d’intelligence.</p> + +<p>Saltzen, pris au dépourvu, réprima une grimace, +et, hautain comme il l’était parfois si élégamment, +il dit :</p> + +<p>— Wartz, je vous présente monsieur Bertrand +Auburger.</p> + +<p>— Un de vos admirateurs, monsieur le délégué, +interrompit l’inconnu.</p> + +<p>Samuel, très absorbé, retiré dans le monde des +sentiments au travers duquel il voyait souvent +les êtres qui l’entouraient, ne remarqua pas le +geste d’ennui que n’avait su retenir le mondain +Saltzen. Il tendit la main à l’homme avec un +froid : « Très enchanté, monsieur. » Mais celui-ci +insista :</p> + +<p>— On ne vous a pas encore entendu à la tribune, +ce qui ne saurait tarder, je pense, monsieur +le délégué ; mais je vous ai suivi lors des réunions +électorales au Faubourg, et, là, je puis dire +que je vous ai connu ; oui, monsieur, connu au +sens le plus profond du mot.</p> + +<p>Cet individu parlait vraiment d’une manière +frappante ; on eût dit un professionnel de la +parole : il choisissait ses formes, il accentuait à +souhait, et toute son attitude soulignait l’expression +même de ses mots. Il conquit soudain l’attention +de Wartz.</p> + +<p>— D’ailleurs, chez monsieur le baron de Nathée, +j’avais appris déjà à vous connaître, poursuivit-il ; +et la manière dont on y parlait de vous m’avait +fait désirer bien vivement l’honneur de vous être +présenté.</p> + +<p>— Vous me flattez beaucoup trop, monsieur.</p> + +<p>Et quand Samuel Wartz disait cette formule, +on sentait son désir d’arrêter effectivement ce +flux louangeur qui l’irritait. Cette nuance d’impression, +l’homme la saisit, subtile comme elle +était, et, sous le même style, il fit dévier le cours +de sa pensée.</p> + +<p>— Monsieur le délégué, vous ne refusez jamais +votre sympathie, n’est-ce pas, aux personnes que +vous avez acquises à vos idées ? Les Idées ! c’est +par elles qu’on vit, on s’use pour elles, on se crée +en elles des amitiés. Je ne suis, moi, monsieur, +qu’un obscur, mais c’est un titre devant vous, +c’est un titre d’être un obscur devant le républicain +Wartz.</p> + +<p>Inconsciemment électrisé, Wartz tendit la main +une seconde fois.</p> + +<p>— Vous me trompez, monsieur, vous ne devez +pas être un obscur.</p> + +<p>Quand Madeleine vit venir à eux, au vestiaire, +le vieil ami Saltzen qui prit affectueusement +Samuel par le bras, elle éprouva quelque chose +d’étrange et de douloureux. Elle se reprochait +maintenant d’avoir parlé. Il y aurait dans l’amitié +des deux hommes, désormais, la petite tache qui +dans un fruit tôt ou tard le fait pourrir.</p> + +<p>Le docteur disait :</p> + +<p>— Cher ami, n’épuisez pas, je vous prie, votre +courtoisie près de cette canaille d’Auburger. +Croyez que c’est par surprise s’il m’a arraché +cette présentation. C’est le dernier individu que, +de mon chef, je vous eusse fait connaître.</p> + +<p>— Qui est-ce enfin ?… demanda Wartz, en +quittant le docteur pour aller enfiler son pardessus.</p> + +<p>La fine Madeleine, qui savait entendre vibrer +l’âme de son mari jusque dans le ton de sa voix, +connut rien qu’à ce mot : « Qui est-ce ? » combien +il était troublé et ravagé intérieurement.</p> + +<p>— Un intrigant, répondit Saltzen, un homme +qu’on ne voit pas. Pour se faire inviter ce soir, il +aura imaginé les pires bassesses, et par-dessus le +marché, loué son habit dont il n’aura jamais l’idée +de payer la location.</p> + +<p>On faisait souvent au démocrate amateur +qu’était l’oncle Wilhelm le reproche d’incorrigible +aristocratie. Ce vieil élégant parfumé, raffiné, qui, +en parlant à la tribune, n’y posait que du bout des +doigts pour ne point froisser sa manchette, ne +pouvait se retenir, songeait Wartz, de juger toujours +un peu les gens sur leur mise. Du moins, la +mauvaise humeur du jeune mari, qui avait une +bien autre source, prit-elle âprement ce grief.</p> + +<p>— Cet intrigant, qui manque d’habit noir, parle +pourtant familièrement de Nathée, lequel est le +plus authentique baron du royaume, monsieur +Saltzen.</p> + +<p>Saltzen se mit à rire.</p> + +<p>— Il a tenu je ne sais quel emploi chez le président +qui l’a mis à la porte au bout de quinze +jours. Mais prenez garde, Wartz, il me semble +que cet homme vous a trop plu pour ce qu’il est. +Écoutez ceci : Nathée m’a certifié qu’entre autres +professions, — car il en exerce plusieurs, paraît-il, — ce +personnage a celle de lancer à la Bourse +les fausses nouvelles au profit d’honorables spéculateurs.</p> + +<p>— Je n’ai confiance en Nathée que comme valseur, +dit Wartz.</p> + +<p>Et il emmena sa femme.</p> + +<p>Ils traversèrent une dernière fois le péristyle. +L’orchestre avait repris la valse <i>Béatrix</i>. C’était +la pensée de la Reine qui emplissait de nouveau +tout l’édifice. Madeleine songea, avec une sorte +de compassion, à cette Reine que minait le grand +souci du trône, et qui devait quand même rester +jusqu’au jour dans cette fête, prisonnière de toutes +ces femmes folles, grisées de plaisir. Mais cette +fois, ses lèvres ne fredonnèrent plus l’air de la +valse. Au dehors, la place de l’Hôtel-de-Ville +s’étendait toute blanche, et la statue du roi Conrad +s’y dessinait en noir. On y entendait par intervalles +les coups d’archets plus aigus des violons de +l’orchestre, et il y régnait une demi-lueur, venue +des grandes fenêtres illuminées de la façade. Wartz +et sa femme retrouvèrent leur coupé qui les emporta +dans une course ouatée de neige.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">« CETTE CANAILLE D’AUBURGER »</span></h2> + + +<p class="noindent">Deux jours après le bal, Samuel Wartz, à sa +table de travail, achevait un article pour le <i>Nouvel +Oldsburg</i>, quand il reconnut, dans le coup +frappé à sa porte, la main de la petite servante +Hannah. Et lorsqu’il lui eut dit d’entrer, ses yeux +s’éclairèrent de sympathie pour cette enfant, dont +l’étroit corsage noir et le tablier blanc se montraient +timidement contre le chambranle.</p> + +<p>— Un monsieur Auburger demande Monsieur. +Monsieur peut-il le recevoir ?</p> + +<p>— Qu’il vienne ! dit Samuel, sans hésiter.</p> + +<p>A quoi tient l’orientation de certaines destinées ! +Il avait suffi, pour que cet individu équivoque +vainquît la répugnance de Wartz, que le docteur +le décriât dans une heure délicatement critique. +Wartz avait beau dire, il gardait rancune au vieil +ami. Ce n’était ni de la haine, ni de la jalousie, à +peine un regret vague, une simple tristesse, corollaire +de leur rivalité mystérieuse, comme sa fureur +eût été celui de l’offense réelle. Mais c’était +quand même une barrière entre eux. Saltzen n’était +plus déjà l’arbitre qu’on écoute aveuglément.</p> + +<p>« Si cet homme est besogneux et qu’il me demande +de l’aider, songeait-il, je l’aiderai. Le vrai +citoyen républicain doit agir de la sorte, sans trop +juger. »</p> + +<p>Pour lui, la République était une religion dont +il adorait la morale maternelle, et que Saltzen +ne suivait pas assez strictement à son gré.</p> + +<p>Au même instant, Auburger entrait : il s’avançait +obséquieux, d’une main tenant son chapeau un +peu en arrière, de l’autre lissant sa moustache… +Wartz devina que cette moustache devait être pour +l’homme son trait le plus précieux, tout son physique. +Un rayon de soleil modelait son front, son +crâne nu et rond de blond faisait cligner ses +yeux.</p> + +<p>— Monsieur le délégué, pouvez-vous m’accorder +une heure ?</p> + +<p>L’étrangeté du personnage était dans ce mélange +d’humilité et d’autorité. Il y avait de la servilité +dans son attitude, et il venait s’installer pour +causer une heure avec un homme dont les instants +étaient quelque chose de sacré. De même, l’autre +soir, il avait mitigé de compliments de valet une +sorte de camaraderie philosophique. On le sentait +posséder également les deux forces qui conquièrent +les hommes, la flatterie et l’ascendant moral, et +il s’en servait simultanément avec une mesure incomparable.</p> + +<p>— Asseyez-vous, monsieur, dit Wartz.</p> + +<p>Quand on est enfant, la curiosité vous mène +parfois en des excursions périlleuses où l’on ne se +lance qu’en tremblant, sachant le danger, et le +bravant pour la passion de voir. Samuel Wartz, +à cette minute, agissait en enfant curieux. Trop +intelligent pour ne point pressentir la force de cet +être qu’il eût été prudent de mettre sur-le-champ +hors de chez lui, il ne résista pas à ce désir d’excursion +morale chez un spécimen humain si intéressant.</p> + +<p>Auburger commença :</p> + +<p>— Ainsi que je vous le disais l’autre jour, monsieur +le délégué, j’ai réellement commencé à vous +connaître durant la campagne qui a précédé votre +élection. Je me suis attaché à votre caractère et +j’ai conçu le dessein de me dévouer à votre œuvre. +Nous manquons d’orateurs à la Délégation. Il y a +bien monsieur Saltzen qui possède si parfaitement +sa langue, car il possède sa langue comme personne ; +mais justement, cette correction, cette impeccabilité… +enfin, vous me comprenez, monsieur le délégué, +ce n’est pas le tribun au sens vrai du mot. +Vous me pardonnez ma franchise ? le tribun, c’est +vous. Ah ! je vous ai vu, un soir que vous parliez +aux tisseurs, dans la salle de l’ancien théâtre, au +faubourg. Laissez-moi vous rappeler ce souvenir. +Vous avez eu la plus tragique, la plus superbe des +incorrections. Je vous vois encore debout à la +petite table devant la scène, bien en lumière. +J’étais dans un coin de la salle ; on y faisait un +bruit assourdissant ; vous vous souvenez ? Le petit +archiduc avait alors le croup, les journaux racontaient +les veilles de nuit que faisait la Reine près +de son enfant, ses crises de désespoir, tout le tralala +sentimental, enfin. Cela avait créé un très fort +mouvement dans l’opinion ; on en était venu à +ne vous permettre plus d’énoncer jusqu’au bout +vos idées républicaines. Que voulez-vous ! il y +aura toujours cela, l’emballement pour la femme ! +Et je vous voyais remuer les lèvres, sans voix dans +le vacarme. Vous étiez devenu très pâle, monsieur +le délégué, et l’on sentait sourdre en vous la colère. +Tout à coup, d’un cri d’orateur, vous avez dominé +le bruit. De vos bras croisés, l’un a quitté l’autre, +lentement, — ah ! ce geste du bras en avant, ce +geste magnétiseur qui cueille les esprits ! — « Vous +avez beau hurler et m’assourdir, disiez-vous, j’entends +toujours vos cœurs aimer sourdement la +république ! » On s’est tu. Vous aviez été prodigieux. +Eh bien, votre talent est tout dans ce +mot-là : « J’entends vos cœurs aimer… » On n’entend +pas des cœurs aimer, n’est-ce pas, monsieur +le délégué ? Entendre des cœurs ! qu’est-ce que +cela signifie ? Voilà ce que monsieur Saltzen n’aurait +jamais dit — et vous avez été magnifique. On +vous aurait élu rien que pour ce mot-là, et on aurait +eu raison, car il montre votre tempérament ; +et le bouleversement qui s’apprête, vous le tenez +dans votre main.</p> + +<p>Samuel n’avait jamais entendu de quémandeur +parler de la sorte. Ce verbiage le stupéfiait. Il se +tut, n’ayant pas encore trouvé sur quel ton il convenait +de répondre à cet homme.</p> + +<p>— J’ai eu l’idée de me vouer à vous, de me +mettre tout à votre service. Je vous ai observé, je +me suis informé, j’ai su que vous n’aviez personne.</p> + +<p>— Personne ? demanda Wartz.</p> + +<p>— Quelqu’un de confiance, expliqua-t-il. Monsieur +Braun a <i>quelqu’un</i>. Monsieur de Nathée a +<i>quelqu’un</i> — ayant été secrétaire chez lui, je vous +le donne sous le sceau du secret ; — le duc de Hansegel +a <i>quelqu’un</i>, il en a même <i>plusieurs</i>.</p> + +<p>Il se mit à rire d’un air très camarade en regardant +Wartz.</p> + +<p>— Mais oui, tous ces gens-là ont <i>quelqu’un</i>. +Strasberg, le délégué royaliste, Schwartz, Wallein, +et ceux de la province donc ! Que voulez-vous, +un délégué ne peut pas tout faire, et pourtant, +vous détenez une puissance telle, le moindre de +vos actes peut avoir une portée si profonde, si +lointaine, qu’il vous faut tout savoir, vivre, si je +puis dire, un doigt posé sur les frémissements de +la nation, comme le médecin qui palpe l’artère du +malade… Je serai, moi, ce doigt perdu dans la +foule, qui la scrute invisiblement, et je vous transmettrai +jour par jour ses fluctuations, ses émotions +diverses. L’agent du délégué a aussi un autre +rôle, un rôle actif et inverse du premier ; il insinue +dans le peuple l’action du Maître, — il employait +ce mot « Maître » pour la première fois, avec l’opportunité +et l’habileté d’un être qui s’entend à +prendre les autres — du Maître qui ne saurait travailler +la masse de ses propres mains, qui ne possède +que le noble, mais trop délicat instrument de +la parole.</p> + +<p>Wartz ne pouvait s’empêcher d’admirer l’art +avec lequel était présentée cette fonction méprisée, +mais il se ressaisit assez pour dire :</p> + +<p>— Ce ministère secret, avec ce qu’il comporte +de clandestin et d’inavoué, me déplaît, monsieur ; +je vous remercie, je ferai de mon œuvre ce que j’en +pourrai faire, mais seul.</p> + +<p>En disant cela, il s’était levé pour congédier +l’homme ; mais ce fut alors que celui-ci lui apparut +sous sa figure véritable, car il restait immobile, +souriant, souriant comme ceux qui connaissent +leur force et qui dominent les autres, même +d’en bas.</p> + +<p>— Monsieur le délégué, je ne vous suis pas +utile, je vous suis nécessaire. Vous reviendrez sur +ce mot-là.</p> + +<p>Wartz se tut. Il n’osait plus mettre à la porte +cette intelligence.</p> + +<p>— Vous désirez me voir partir, monsieur le délégué ; +mais je ne suis pas, je ne puis pas être un +homme qu’un geste froisse ; tout ce que je puis +faire, c’est de comprendre. Apprenez d’aventure, +par ceci, quels services au besoin je peux vous +rendre.</p> + +<p>— Je comprends, dit Wartz, vous êtes de ceux +qui les rendent tous.</p> + +<p>Il avait beau se montrer hautain, l’autre l’intimidait ; +et il ne pouvait dire toute sa colère.</p> + +<p>— Permettez-moi de vous parler simplement, +reprit Auburger. Je ne joue pas la comédie devant +vous, monsieur le délégué ; vous ne souffririez +pas que je me donne à vous pour un homme +d’honneur ; le métier pour lequel je me propose +ne le comporterait pas ; tout le monde n’a pas le +moyen de rester homme d’honneur. Je me suis +marié à vingt ans, et j’ai sept enfants qui se nourrissent +chaque jour d’autre chose que de l’honneur +de leur père. Si nous avions dû conclure un +engagement, je vous aurais même confié qu’à +Hansen, j’ai subi, il y a cinq ans, une condamnation +pour abus de confiance — cela, pour vous +autoriser à ôter devant moi la clef de votre coffre-fort. +Les scrupules et les délicatesses sont un luxe +comme un autre ; combien de gens doivent se contenter +de les apprécier chez leurs voisins ! Je vous +sais bon ; si je vous racontais certaines histoires +de ma vie, les larmes vous viendraient peut-être +aux yeux. Vous êtes législateur, avant peu vous +serez célèbre par votre loi…</p> + +<p>— Ma loi ?</p> + +<p>Auburger souriait toujours, implacablement.</p> + +<p>— Vous savez bien que je n’ignore rien, monsieur +le délégué. Eh bien ! si vous êtes législateur, +vous n’êtes pas le code. Vous n’avez pas la +rigueur d’un principe ; de ce que j’ai une fois volé — et +dans quelles circonstances, mon Dieu ! — vous +n’allez pas, avec une intransigeance enfantine, +me tenir pour un monstre. Non, je ne suis +pas un monstre, ce que je peux être seulement… +et voilà !</p> + +<p>Wartz s’applaudissait de s’être modéré tout à +l’heure ; il savait gré à ce pauvre être d’exprimer +et de développer l’évolution vers la pitié qu’il sentait +précisément naître en lui-même. Il ouvrit +son portefeuille.</p> + +<p>— Je n’ai le droit de juger personne, dit-il ; +mais on a toujours celui d’aider tout le monde ; +prenez ceci, et que ce soit fini entre nous.</p> + +<p>Cet Auburger, sur qui l’argent devait exercer +une telle attirance, était bien puissant sur lui-même, +car il tira de sa poche deux ou trois pièces +d’or qu’il montra.</p> + +<p>— Pas aujourd’hui, monsieur le délégué ; je +n’en ai pas besoin. Peu de personnes m’ont parlé +comme vous ; je vous remercie. Mes ressources +peuvent encore durer quelques semaines. Après, +je serai sans rien. C’est pourquoi j’étais venu vous +trouver ; vous m’auriez appointé au chiffre que vous +auriez voulu. On m’a bien proposé de me présenter +chez Hansegel ; il aurait de l’ouvrage +pour moi. Le duc possède une police près de laquelle +la police nationale n’est qu’un jeu. Je crois +que je lui servirais beaucoup, sans me flatter. +Vous savez ce que je suis, monsieur le délégué, +un homme de peu, certes ! et je ne vais pas poser +devant vous pour l’individu désintéressé. Si le duc, +qui est le pseudo-roi de Poméranie, m’offrait le +moyen d’élever ma famille comme je le veux, je +me louerais à lui sans trop hésiter ; mais, outre que +nous touchons à la fin de la dynastie, et que Hansegel +n’en a pas pour longtemps, j’aurais fait avec +plus de goût le service de la République. Je vous +demande pardon… je suis un triste adepte, et la +conquête de mon opinion ne doit guère vous flatter, +mais cela me fait plaisir de pouvoir être franc avec +quelqu’un, par hasard. Aujourd’hui, je me suis +montré à vous, tel que personne ne m’a jamais vu. +Je sens pourtant le dégoût que je vous inspire.</p> + +<p>Il souriait toujours. Wartz dit :</p> + +<p>— Pas de dégoût ; seulement nous ne pouvons +pas, nous ne pourrons jamais nous entendre, et +tous ces discours sont inutiles : ma décision est +prise.</p> + +<p>Il parlait ainsi, parce qu’il était passionnément +attaché à la pureté de l’idée républicaine, et qu’il +ne pouvait rien souffrir qui entachât son œuvre ; +mais, au fond, il se sentait une indulgence extrême +d’intellectuel pour celui dont tout le monde disait : +« Cette canaille d’Auburger ». L’autre n’était pas +homme à laisser passer cette faiblesse sans en +tirer profit ; il ne parlait pas encore, il se taisait, +et ses yeux, furtivement, faisaient un rapide et +minutieux inventaire de ce cabinet de travail : +le grand bureau à quatre pieds tordus dont il +ne voyait que le dos, la bibliothèque vitrée, à +grands pans de noyer uni, la table du fond, au-dessus +de laquelle était installé le téléphone, les +chaises tout en cuir bourré ; pas un objet de luxe, +pas un bibelot. Et cette simplicité était touchante, +voulue par ce jeune riche qui en faisait +l’expression de sa foi philosophique.</p> + +<p>— Monsieur le délégué, un jour viendra où il +vous faudra vous rendre à ce que je vous propose, +si vous désirez la communion absolue avec +la nation dont vous dirigez la pensée, si vous +voulez aussi vous défendre contre vos adversaires. +Vous oubliez que vous êtes en pleine lutte. Ainsi +je vais vous dire une chose qui vaudrait fort cher +si vous me l’achetiez… Je ne veux pas me donner +des airs de désintéressement, j’agis en cela comme +le commerçant qui allèche la clientèle par un spécimen.</p> + +<p>Il souriait toujours, prenant à pleines mains sa +moustache qu’il rectifiait à droite et à gauche.</p> + +<p>— Votre loi…</p> + +<p>— Ma loi, toujours, dit Wartz qui tressaillait +chaque fois à ce mot.</p> + +<p>C’était la chose de ses rêves, qui lui était chère +comme un amour secret, la chose qu’il voulait +garder mystérieuse, à laquelle les étrangers ne +pouvaient toucher sans indélicatesse.</p> + +<p>— L’instruction obligatoire ; eh bien ! quelqu’un +vous a volé votre conception, quelqu’un du +parti libéral ; voulez-vous que je le nomme ?… +Wallein… Lui aussi a préparé son projet ; la chose +va éclater d’ici quelques semaines. Ce sera un coup +de théâtre. Vous le savez comme moi, monsieur +le délégué, si la monarchie pouvait être sauvée, +à l’heure où nous sommes, elle le serait par le parti +libéral. Ces gens-là en ont pour tout le monde ; +ils savent défendre la Reine tout en se rendant +fort acceptables à la majorité des républicains. +Voyez-vous leur triomphe, s’ils vous devancent en +créant cette loi qui est l’essence même de l’esprit +démocratique. Vous ne me croyez pas, monsieur +Wartz ? Vous imaginez que je vous fais là un conte ? +Écoutez… Le président de Nathée en sait là-dessus +plus long que nous. Il est actuellement onze +heures ; monsieur de Nathée prend son déjeuner. +Téléphonez chez lui, à brûle-pourpoint, demandez-lui +si le délégué Wallein ne l’aurait pas pressenti au +sujet de sa loi. Parlez comme un homme sûr de son +fait, et vous me direz ensuite si je suis mal informé. +Allons, monsieur le délégué, je vous en prie.</p> + +<p>Wartz était atterré. Il ne pouvait douter de la +catastrophe ainsi annoncée par Auburger. Il revoyait +Wallein, comme à chaque séance de la Délégation, +toujours agité au-dessus de son bureau, +interrompant tout le monde. « Monsieur Wallein, +suppliait à chaque instant l’aimable Nathée, laissez +parler, je vous en prie. » C’était la phrase la plus +accoutumée des séances. Un homme sympathique, +à coup sûr, mais lui prendre sa loi !…</p> + +<p>— Allons, monsieur le délégué, faisait Auburger +qui le poussait doucement vers l’appareil téléphonique, — assurez-vous, +assurez-vous.</p> + +<p>Wartz eut un haut-le-corps, et se dégagea.</p> + +<p>— Eh ! pour qui me prenez-vous ? Tendre un tel +piège ? J’irai voir Nathée.</p> + +<p>Il tremblait de colère et d’émotion contenue. +Mais Auburger, avec une familiarité tranquille, lui +posant une main sur l’épaule et lui présentant de +l’autre le récepteur de l’appareil :</p> + +<p>— Il ne s’agit point présentement de procédés +délicats. Comment ! tous ces gens s’entendent pour +ruiner votre œuvre, et vous parlez de visite de +politesse ! Si j’avais une parole d’honneur, je vous +la donnerais : ce que j’avance est vrai ; et je +veux pourtant que vous sachiez que je ne vous +trompe pas. Un piège à Nathée ! Ah ! grands dieux ! +la belle affaire ! Cet homme n’a pas fait tant de +façons quand il s’est agi de vous laisser rouler par +Wallein ! Appelez le président, monsieur le délégué.</p> + +<p>Sa loi !… On dirait désormais la loi Wallein ! +Samuel se sentit tout à coup si déprimé qu’il trouva +bon de s’abandonner à ce repris de justice dont il +sentait la puissance occulte. Il appela Nathée.</p> + +<p>Alors, dans le bureau silencieux, s’engagea le +dialogue avec <i>celui qui n’était pas là</i>. On n’entendait +pas un souffle : là-haut, seulement, ce +petit oiseau de Madeleine qui chantait, la voix +assourdie dans les soies de sa chambre. La tiédeur +d’un soleil de janvier chauffait la mousseline des +rideaux. Auburger, sans un mouvement, regardait +l’appareil. Cet homme était capable d’une +seule passion vraie, celle qui le brûlait invisiblement +à cette minute, devant cette boîte minuscule, +ce joujou qui parlait, et qui en parlant faisait sa +destinée. Que le baron de Nathée eût la souplesse +de se dérober aux questions de Wartz, qu’il niât +les intentions du délégué Wallein, et l’autorité +brutale qu’Auburger se sentait déjà prendre sur +le jeune politique s’évanouissait.</p> + +<p>Wartz demandait :</p> + +<p>— Monsieur le président, quel jour monsieur le +délégué Wallein doit-il déposer son projet de loi ?</p> + +<p>Et la petite chose merveilleuse, à l’oreille du +jeune homme, répondait des mots qu’Auburger +n’entendait pas.</p> + +<p>Wartz reprenait :</p> + +<p>— Je réclame seulement ceci de votre amitié : +connaître le jour exact.</p> + +<p>Et tout le trouble, le désarroi du malheureux +Nathée, ce bel homme sans conscience bien +ferme, qui ne demandait qu’à entretenir des amitiés +partout, et qui devait présentement perdre la +tête, vibrait dans cette petite machine parlante au +creux de la main de Wartz.</p> + +<p>Puis vinrent des phrases sans clarté pour Auburger, — ces +phrases du téléphone, qui éclatent +seules, veuves de leurs réponses, qui ont quelque +chose de fou dans leur intonation sans écho : +« Oui, monsieur le président… Absolument !… +Croyez bien que je n’en puis douter… A votre +cabinet, dès la séance de tantôt. »</p> + +<p>Wartz replaça le récepteur et se tourna vers +Auburger. Celui-ci continuait de sourire, à tout +hasard. Les gens de son espèce peuvent avoir +aussi des battements de cœur, mais ce sont là des +accidents dont personne ne s’aperçoit.</p> + +<p>— Monsieur Auburger, vous m’avez rendu un +grand service.</p> + +<p>Et, rien qu’à la façon dont Samuel dit ce mot, +M. Bertrand Auburger, devenu soudain un personnage +nouveau, comprit qu’il avait là un homme +à lui, et qu’il pouvait maintenant s’en aller. Par +dilettantisme, peut-être, il s’accorda le plaisir de +mesurer la possession acquise.</p> + +<p>— Ne parlons pas de cela ! monsieur le délégué. +Dites-moi seulement ceci : désormais, quand +j’aurai appris quelque nouvelle, devrai-je en apporter +la primeur chez Hansegel ou chez vous ? Comment ! +vous hésitez encore ? Toujours des scrupules +de loyauté ! Mais, je ne suis, moi, qu’un +instrument, je suis le téléphone de la foule, je +transmets au maître qui me loue…</p> + +<p>— Cela suffit, monsieur, dit Samuel, vous reviendrez +demain soir me renseigner sur ce qui se dit +en ville, car on y parlera sans doute beaucoup. +Combien vous dois-je ?</p> + +<p>Il était écrit que, jusqu’au bout du colloque, ce +génial cabotin trouverait à chaque opportunité +le mot de la situation. Il sut, à ce moment, faire la +plus belle sortie du monde :</p> + +<p>— Non, monsieur le délégué, pas d’argent ; je +n’étais pas dans l’exercice de mon métier ; demain, +oui, je serai votre policier que vous paierez ; aujourd’hui, +je suis votre obscur admirateur ; je vous +ai rendu service, je suis tout récompensé. Excusez-moi, +j’ai si peu l’occasion d’être désintéressé !</p> + +<p>A cette superbe phrase, il perdit environ le +quart des appointements secrets qu’il touchait +chaque mois au service du duc de Hansegel, mais +il y gagna de laisser Wartz sous une impression +trouble à son sujet : une impression mitigée de +défiance, d’admiration et de pitié.</p> + +<p>Quand la porte du cabinet se fut refermée sur +l’agent politique, qu’on entendit son pas se perdre +sur la neige craquelante du jardin, et qu’il eut +franchi la grille ouverte sur la grande rue du faubourg, +Samuel vint retomber à son bureau, le front +dans la main, absorbé et comme anéanti. Et, +tout à coup, à son teint bilieux, le sang se mit +à monter si vif, qu’il rougit : il rougit aux pommettes, +au front, comme les femmes. Il avait +honte. C’était la première fois que, dans sa vie, se +mêlait à l’honorabilité extérieure quelque chose +d’inavoué, ce qu’avec un sens de mépris on appelle +« les dessous » des existences publiques. Jusqu’alors, +il n’avait jamais manqué de se conformer dans +le secret de sa conscience à l’idéal d’irréprochable +dignité dont il faisait profession. Mais c’était fini +de ce matin-là, les jours de rêve où il avait servi +son idée dans un culte si pur, si délicieux. La +période de l’action commençait ; la fatalité le +prenait et l’armait de fougue, d’énergie, et surtout, +triste mystère ! du désir féroce des luttes. On +n’a jamais vu qu’un soldat fût un moraliste. Le +mouvement national politique qui avait pétri son +âme lui créait, à l’heure voulue, la sereine et monstrueuse +implacabilité du conquérant. Désormais, +quand une à une se dresseraient, en obstacles devant +son œuvre, les sensibilités de sa conscience, il +sabrerait tout, fatalement.</p> + +<p>Madeleine entra, fraîche coiffée, en tunique du +matin, des dentelles au col et aux bras, l’ossature +frêle du visage toute mangée par ses longs yeux +tendres, comme on en peint aux femmes de théâtre.</p> + +<p>— Quoi de nouveau, Sam ?</p> + +<p>Elle avait reconnu Auburger au passage, tout +à l’heure.</p> + +<p>— Rien de nouveau, fit le mari sans hésiter +devant le mensonge.</p> + +<p>Elle s’en fut attiser le feu :</p> + +<p>— J’ai grondé Hannah ce matin ; j’en ai du +remords ; vraiment cette petite fille nous sert +bien, mais — est-ce que j’ai mauvais cœur, +Samuel ? — cela m’irrite de voir sa tristesse et ses +larmes continuelles. Qu’a-t-elle, en somme ? Pourquoi +pleurer toujours ?</p> + +<p>D’un coup de la pincette, elle fit deux éclats de +la bûche et tout flamba.</p> + +<p>— Elle mène chez nous la vie la plus heureuse +qui soit. Ce qu’elle fait ici m’amuserait extrêmement. +A dix-sept ans, ce n’est pas naturel d’être +si peu gaie. Je n’aime pas les pleurnicheurs ; leur +silence a toujours l’air de vous reprocher votre +rire. Tu me trouves méchante, dis ? Je sais bien +que la pauvre petite avait rêvé autre chose ; mais +crois-tu qu’elle eût été plus heureuse d’enseigner +l’alphabet aux petits enfants, dans une école perdue, +au pays des mines ?</p> + +<p>C’était de là que venait Hannah, du pays des +mines où l’on avait cultivé son intelligence pour +en faire une future maîtresse d’école, jusqu’au +jour où sa santé délicate ayant brisé les beaux +projets, elle avait dû rentrer par violence dans la +condition subalterne de sa naissance. C’est ainsi +qu’elle faisait chez les Wartz office de femme de +chambre, l’esprit plein d’une foule de choses dont +on était à cent lieues de la croire occupée.</p> + +<p>A la minute même, elle ouvrit la porte, cachant +dans la pénombre du vestibule ses yeux rougis, +sous prétexte de laisser passer le docteur.</p> + +<p>— Monsieur Saltzen ! cria Madeleine.</p> + +<p>Le vieil ami arrivait en effet, ignorant et confiant, +son pardessus ôté, pimpant comme un jeune +homme dans son veston court, et si content du +tour qu’il jouait au petit ménage !</p> + +<p>— Si vous saviez ! mon cuisinier a brûlé le rôti ; +j’abhorre cela ; je viens donc m’inviter à déjeuner +chez vous. Êtes-vous bien fâchés ?</p> + +<p>— Votre cuisinier a du génie, dit étourdiment +Madeleine, il sait brûler les rôtis à point.</p> + +<p>— Merci, monsieur Saltzen, fit Samuel fort sincèrement.</p> + +<p>Il se sentait très aimé, presque comme un fils, +par ce vieux garçon sentimental, et là, dans l’instant +même, comme le docteur entrait et le regardait, +il avait eu l’impression très vive de cette +affection qui le tourmentait d’un rien de remords. +Et pourtant il ne pouvait se retenir de l’observer, +d’espionner jusque dans son cœur. Il le vit aller +prendre sa place au feu, près de la jeune femme, +tendre ses bottines à la chaleur, la tête au dossier +du fauteuil, les mains croisées, silencieux un +moment comme un homme qu’inonde un bien-être +soudain. Puis Madeleine causa du bal, et le docteur, +léger et rieur comme toujours, esquissait +de ses mots d’esprit les silhouettes entrevues : +le ministre de l’Intérieur au physique grotesque, +une foule de délégués de la province, et Nathée +qu’il ne nommait pas, mais qu’il figurait en simulant +de sa longue main maigre un bonhomme, comme +on en fait aux enfants, un bonhomme agité de courbettes +et de saluts automatiques. Et les paupières +de Saltzen, tout son visage, se ridaient de spirituelle +ironie.</p> + +<p>Autrefois, Samuel eût renvoyé Madeleine pour +se décharger dans l’âme de son vieux collègue de +tout ce qui l’oppressait depuis une heure, mais il +n’était plus tout à fait le même être qu’autrefois. +Ce qui le rendait si froid et si fermé devant l’une +des personnes qu’il estimait le plus au monde, ce +n’était pas seulement la rancune née de leur rivalité +sentimentale. Il était devenu inconsciemment +défiant, et une force intérieure nouvelle le rendait +libre de dédaigner les collaborations étrangères. Il +méditait quelque chose de très hardi à quoi il +n’associerait aucun de ses amis.</p> + +<p>Madeleine demanda tout à coup :</p> + +<p>— Avez-vous vu Hannah ?</p> + +<p>Cette jeune domestique était, pour son âme de +maîtresse de maison, un sujet de scrupules continuels. +Elle se reprochait de n’apprécier pas assez +son service, sa vertu même, de s’agacer à sa vue +sans compatir au chagrin délicat qui la minait. +Cette animosité de deux jeunes femmes, si dissemblables +de naissance et de nature, rivées l’une +à l’autre par la commune vie d’intérieur, est +quelque chose de très fréquent. Mais Samuel, avec +sa belle poétique républicaine et ses idées générales, +n’entendait rien à ces subtilités, tandis que +l’oncle Wilhelm était fait pour écouter ces menues +histoires de femmes ; il y prenait plaisir, il eût +éprouvé, au besoin, ces minuscules passions féminines. +Madeleine, pour ces problèmes de conscience, +aimait cent fois mieux se confier à lui qu’à son +mari.</p> + +<p>— J’ai été un peu vive avec elle, ce matin, monsieur +Saltzen, je l’ai fait pleurer.</p> + +<p>— Comment donc vous y êtes-vous prise, madame ?</p> + +<p>Madeleine regardait Wartz comme pour dire : +« Vois si je suis peu coquette ! je vais dévoiler +toute ma méchanceté. » Puis dévorée de ce besoin +de confession, elle raconta tout.</p> + +<p>— Voilà ; elle m’aidait à m’habiller, muette +comme toujours ; et chaque fois qu’elle s’écartait +de moi, c’étaient les mêmes soupirs de tristesse. +Si vous saviez, docteur, comme c’est irritant ! +J’aimerais mieux l’impertinence d’une servante que +ces gestes las, ces silences navrés, qui me disent +très carrément : « Madame me martyrise, madame +me fait mourir de chagrin ! » Est-ce ma faute, à +moi, dites, docteur, si cette petite a manqué sa vie ? +Je l’entoure de soins et d’égards, rien n’y fait, au +contraire. Tout à coup, je n’ai pu me retenir, je +me suis écriée : « Hannah, taisez-vous ; si vous +voulez pleurer, allez dans votre chambre, et laissez-moi +m’habiller seule. » Alors, elle a éclaté en sanglots. +« On ne soupçonne pas ce que je souffre, +m’a-t-elle dit ; mon esprit, mon pauvre esprit ! le +sentir oublier tout comme cela ! Je ne sais plus +une date de mon Histoire, et, quand monsieur parle +d’une ville, à table, je ne saurais plus dire sur quel +cours d’eau elle se trouve. » C’était bien mal, docteur, +mais la voir effondrée sur un tabouret, les +poings sur les yeux, toute convulsée, pour avoir +senti la chronologie s’évanouir dans son esprit, +c’était trop ; j’ai souri…</p> + +<p>Saltzen redevint grave.</p> + +<p>— Votre Hannah est une enfant, mais vous en +êtes une autre. Moi, je ne ris pas ; l’histoire que +vous me contez là est trop navrante ; c’est un petit +drame qui s’est passé ce matin dans votre chambre, +madame, et d’autant plus triste que le décor en +était plus joyeux, plus joli. Cette petite plébéienne +a raison ; vous ne soupçonniez pas, là-haut, dans +votre sanctuaire de jeune femme épanouie selon +tous ses désirs intellectuels, le brisement de ce +pauvre cerveau. Vous raillez les dates, la nomenclature, +et tout ce côté littéral et inerte, qui est la +charpente de l’enseignement, parce que, créature +plus complète, vous avez pris dans l’étude justement +le contraire : l’esprit et cet affinement secret +qui en est la mystérieuse résultante. Mais l’enfant +du peuple n’a vu que le prestige de ces noms ignorés +par ceux de sa classe ; elle a mis son ambition +de supériorité dans la possession de la lettre : elle +a, des années durant, forcé au labeur sa seule mémoire. +Maintenant que sa vie désorientée est retombée +dans le travail manuel, et que la mémoire +s’assombrit, rien ne reste, qu’un vide moral. Ah ! +Wartz, quand je vous vois élaborer la loi nouvelle +qui peuplera la Poméranie d’une foule de petites +Hannahs douloureuses, je me demande si nous +agissons vraiment en amis de ces pauvres gens +dont nous allons révolutionner l’état mental ! Leur +enfance sera enrégimentée par l’école, leur enfance +seulement, vous entendez, l’âge où l’on +creuse les âmes, mais où on ne les remplit pas ! Ils +auront appris dans ces leçons incomplètes les inquiètes +curiosités, les vues plus profondes, des +sensibilités inconnues, des facultés de souffrance +nouvelles, mais point la philosophie ou la force +sereine. Je pense aux artisans illettrés, si paisibles, +si dégagés de tout ce qu’ils ignorent. Je crains que +vous ne nous fassiez une plèbe triste.</p> + +<p>Wartz allait protester, mais la porte s’ouvrit. +Hannah parut :</p> + +<p>— Madame est servie.</p> + +<p>Dans la salle à manger, on ne pouvait plus causer +librement ; la jeune servante y était retenue par +son service. C’était une figure fine et charmante, +qu’ennoblissait encore, aux yeux des deux hommes, +cette sorte de rôle symbolique qu’elle incarnait. +Avec son chagrin, elle était pour Saltzen le type +de l’artisane de demain, lucide et mélancolique, +ayant payé de sa gaieté perdue le triomphe de la +démocratie. Samuel voyait en elle l’idéal de la fille +du peuple dignifiée ; il jouissait déjà de sa grâce +délicate, comme s’il avait eu dès maintenant devant +lui ces imaginaires plébéiennes futures, dont +il serait l’artiste et le créateur.</p> + +<p>Dans sa robe noire, serrée au dos, qui faisait +saillir les omoplates, Hannah tournait autour de la +table, d’un pas glissé et assourdi par des pantoufles +de laine. Tous trois la suivaient de regards furtifs ; +ils surveillaient leur conversation, leurs mots, se +rappelant soudain à quel point elle les comprenait. +Samuel restait d’ailleurs taciturne ; il semblait +penser beaucoup. Parfois, en levant les yeux, +il surprenait le regard pâle de la petite servante +posé sur lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">LA LOI WARTZ</span></h2> + + +<p class="noindent">Cinq heures sonnaient le même soir, quand +Wartz sortit. Il n’avait pas suivi le docteur à la +séance de l’après-midi à la Délégation.</p> + +<p>— J’ai à faire, avait-il dit ; et cependant il +était resté trois heures dans son cabinet sans toucher +une plume ni un livre.</p> + +<p>Mais comme si un travail secret l’avait bouleversé, +il avait la mine défaite, et dans son visage +bilieux, ses yeux bleus, plus clairs, possédaient +un magnétisme indéfinissable.</p> + +<p>Une des plus fortes gelées de cet hiver-là commençait ; +au dehors, on voyait l’eau courante des +ruisseaux se figer lentement. Wartz s’enfouit le +visage dans la fourrure du pardessus ; le bord +du chapeau cachait presque son regard, mais des +passants se retournaient machinalement vers lui +quant ils l’avaient croisé, comme si une lumière +avait frappé leur rétine.</p> + +<p>Il remonta la grande rue du faubourg jusqu’au +quai, et comme il débouchait là, devant le fleuve, +une Oldsburg grise, teintée par le soleil couchant, +s’éploya devant lui, offrant aux brumes du soir +les découpures fines de ses silhouettes : le clocher +pointu de Sainte-Gelburge, les tours gothiques de +Saint-Wenceslas, la flèche en fonte noire de la +cathédrale, si longue, que là-haut elle n’était +plus guère qu’une ligne effilée dans le ciel décoloré +du soir.</p> + +<p>Vis-à-vis, c’était, au premier plan, sur le quai, +comme un rideau tendu, la façade des maisons, +suivant dans sa courbe la boucle que le fleuve +dessinait ; puis derrière, s’élevait en moutonnant +jusqu’à l’amphithéâtre des collines, au fond, la +mer des toits. Çà et là, des rues en pente douce +trouaient la ville ; il y coulait, avec le fracas des +voitures, le grouillement des piétons, le flot de la +vie urbaine. Des lumières naissaient une à une, +allumées aux vitres des façades, accusant le mystère +des maisons, des maisons closes par milliers +sur tant d’êtres, sur tant d’âmes, tant de passions !</p> + +<p>Et de toutes ces vies disparates, de cette complexité, +l’harmonie des choses faisait la ville, c’est-à-dire +Oldsburg vivante et unique, celle qui paraissait, +dans cette volupté du crépuscule, si attirante +au jeune meneur qui venait à elle. Être des centaines +de mille âmes, vivre devant les mêmes +aspects de la nature, subir les mêmes intempéries, +frémir aux mêmes impressions, connaître les +mêmes secrets locaux, s’attacher à de quotidiens +intérêts communs, c’est, tout en s’ignorant, en se +haïssant parfois, n’être qu’une âme. Les cités ont +cette âme-là. C’était l’âme d’Oldsburg qui troublait +ce soir Samuel comme l’eût fait une créature. +Il regarda les rues assombries, la poésie des +silhouettes, les maisons innombrables derrière lesquelles +vivaient, souffraient et pensaient, bons ou +méchants, hommes ou femmes, riches ou pauvres : +tout le troupeau de ceux dont il faut guider la vie +sociale ; et il proféra ce souhait de passion :</p> + +<p>— Tout cela à moi !</p> + +<p>Il s’engagea sur le pont dont les arches semblaient +poser sans poids à fleur de glace. En aval +se dressait la mâture des bateaux marchands. +C’était le port de commerce où les glaçons blancs, +comme de gros cristaux, bloquaient les coques de +navires. Wartz avait froid. Mais ce n’était point ce +froid normal qui vient des éléments extérieurs ; il +sentait ce frisson morbide de l’homme qui crée, de +qui le cerveau en travail accapare toute la vie, +laissant transi et misérable le reste du corps. +Pourtant, une foule de gens le frôlaient, surpris +quelquefois par la singularité de ses yeux, mais ne +soupçonnant pas que ce passant inconnu portât +sous son front le plan, ferme comme la fatalité, de +la révolution prochaine.</p> + +<p>Il remonta la rue aux Moines, gagna la rue aux +Juifs ; et le palais royal, le palais-dentelle, avec son +architecture à jour, surgit devant lui. Tout de suite, +tant était puissante l’idée seule de cette femme, +il imagina, derrière les lucarnes géantes des appartements +du second étage, la Reine traînant ses +robes noires de veuve à travers ses chambres. +Elle sortait rarement, ayant muré sa vie secrète +dans ce palais, pour y jouer, enveloppée d’une +austérité magnifique, son rôle de chef d’État. +Mais Samuel secoua vite cette imagination, et +par la porte ouverte sur le couloir, il pénétra dans +l’aile gauche du monument qui était réservée +à la représentation nationale.</p> + +<p>La séance de la Délégation était terminée depuis +un certain temps. Dans l’escalier, il rencontra +encore plusieurs collègues attardés ; il donna, au +passage, quelques poignées de main. Braun se +trouva là comme exprès pour lui poser la question +fâcheuse :</p> + +<p>— Quoi de nouveau, Wartz ?</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Rien !</p> + +<p>Et il se hâta vers un huissier pour se faire annoncer +au président.</p> + +<p>— Mais que diable manigancez-vous, hein ! +Wartz ?</p> + +<p>Il se retourna ; le délégué Saltzen était derrière +lui, le pardessus au bras, cérémonieux dans la +longue redingote flottante qui était, pour sa +rigueur d’élégant, la tenue obligée du Parlement. +Sous son lorgnon, ses yeux gris que Madeleine +comparait à de l’eau de mer lançaient de l’ironie, +de la surprise, et cette indulgence d’un homme +âgé pour un jeune, que Samuel sentait si bien.</p> + +<p>— Ce que je manigance ? répétait Wartz, le +sourcil froncé sur l’expression bigle, dure et songeuse, +de ses prunelles.</p> + +<p>— Oui. Votre travail tantôt ne vous a pas permis +la séance d’aujourd’hui, et vous voilà ici, à +cette heure, cherchant un conciliabule avec +Nathée !</p> + +<p>Il lui parut soudain atroce de mentir au vieil +ami si confiant, mais quand même il mentit :</p> + +<p>— C’est pour une affaire personnelle, monsieur +Saltzen.</p> + +<p>Et, comme l’huissier revenait à lui pour l’introduire, +il laissa l’oncle Wilhelm, et s’enfonça dans +la profondeur du vestibule, confus de sa brutalité, +mais sentant que son heure était venue, et que +les délicates entraves du cœur ne comptaient +plus.</p> + +<p>Le président l’attendait, étendu dans un fauteuil +long qui enserrait mal son grand corps. Il +avait aux lèvres une tasse de tisane, et une peau +de bête jetée en châle sur ses épaules laissait +briller le plastron blanc de la chemise. Il dit, la +voix éraillée :</p> + +<p>— Mon cher collègue, pardonnez-moi, la séance +m’a brisé ; je vous fais mille excuses de vous recevoir +de la sorte, mais je vous jure qu’à tout +autre j’aurais fermé ma porte ce soir. En vérité, +je crois que demain je devrai me faire remplacer.</p> + +<p>— Pas demain, monsieur le président, la Délégation +aura besoin de vous. Vous ferez un effort, +mais vous serez là. Eh ! ce n’est pas le jour de +déserter !</p> + +<p>— Demain ? Qu’est-ce donc demain ? demanda +Nathée indolemment.</p> + +<p>— Demain, répliqua Wartz avec son accentuation +douce de Poméranien du nord, demain je +présente mon projet de loi à la Délégation.</p> + +<p>Nathée le regardait comme on regarde un petit +garçon qui commet une gaminerie.</p> + +<p>— Vous plaisantez !</p> + +<p>— Je ne plaisante pas.</p> + +<p>— Vous plaisantez, monsieur Wartz ?</p> + +<p>Samuel jeta une enveloppe sur le bureau du +président.</p> + +<p>— Si peu, que voilà, pour la régularité des +choses, ma demande d’interpellation. La tribune +est à moi comme à mes collègues, rien ne saurait +m’empêcher d’y monter demain.</p> + +<p>— Mais monsieur Braun, monsieur Saltzen, vos +amis, tous ceux du Comité ont accepté cette manœuvre ?</p> + +<p>Samuel sentit la colère le prendre. C’était bien +là le système ordinaire ; on le plaçait sous la responsabilité +de ses amis, on ne lui conservait aucune +liberté d’action ; ils étaient tous ensemble le +groupe qui marche d’un bloc, le groupe où se +noyait sa personnalité, et, dès qu’il s’en détachait, +on perdait confiance en lui. Il était l’enfant du +parti.</p> + +<p>— Je ne suis pas l’homme du Comité, ni +l’homme de mes amis, mais celui de la République. +Je sais ce que je dois faire, seul.</p> + +<p>— Je m’en doutais, fit Nathée de mauvaise +humeur, je les ai vus tantôt, et rien chez eux +n’eût pu me faire croire qu’ils projetaient quelque +chose de si intempestif. Voyons, monsieur Wartz, +je vous supplie d’agir avec prudence. Songez à ce +qui va se passer demain ; ce sera un désarroi général ; +tout le parti républicain, désorienté, ne +saura lui-même que faire. Vous avez vu, de vos +yeux, quelle laborieuse entente il faut organiser +avant de mettre en avant, au Parlement, une +affaire de quelque importance, et voilà que du +jour au lendemain, sans que nul soit prêt, sans +avoir peut-être même pressenti le parti adverse, +vous décidez de présenter à l’Assemblée, c’est-à-dire +au pays, une loi capable de bouleverser la +société. Mais ce sera une séance folle, monsieur +Wartz ! On ne s’y entendra plus ; je vois d’ici le +désordre. Vous oubliez que nous sommes en spectacle +à la Presse, et que la Presse le dira au +monde !</p> + +<p>L’ancien secrétaire du châtelain d’Orbach, qui +savait, pour en avoir savouré l’amertume, la +gamme des intonations qu’un homme arrivé peut +prendre avec ceux qui ne le sont pas, discerna le +sentiment du président sous ses paroles. Il n’était +qu’un obscur délégué de qui personne n’avait jamais +parlé ; la Délégation ne connaissait de lui que +sa présence silencieuse ; il était même secrètement +si timide, qu’il tremblait encore d’avoir eu à engager +ce colloque décisif. La défiance de ce baron +de Nathée, qui était l’aristocrate le plus à la +mode, et qui joignait à son titre de président du +Parlement celui du plus grand mondain d’Oldsburg +ne le surprit pas. Mais ce sens orgueilleux de +son infériorité sociale, qui l’avait jeté dans les +bras de la grande Mère Républicaine comme dans +ceux d’une bonne déesse toute justice et toute +consolation, lui rendit sa force et le nerf de la +lutte.</p> + +<p>— Monsieur le président, vous êtes dans votre +rôle en défendant le bon ordre des séances ; vous +soignez la tranquillité de la Délégation, et rien ne +vous tient plus au cœur que la mansuétude de +nos relations. Mais moi, je vois dans la représentation +nationale autre chose qu’un salon. C’est la +grande arène, et si demain il y a combat, tant +mieux ! ce sera jour de fête.</p> + +<p>— Pour qui, monsieur ? demanda Nathée.</p> + +<p>— Pas pour ce symbole, certes, monsieur le +président, reprit Wartz en montrant sur la cheminée +un marbre blanc, qui était le buste de +Béatrix.</p> + +<p>Et quand il vit le poing exaspéré du jeune politicien +levé dans ce geste non voulu, sur la +blanche image de la Reine, M. de Nathée, roulé +dans sa fourrure, sous les capitons douillets du +fauteuil, sentit un certain froid désagréable lui +courir les os. Samuel tout à coup lui paraissait un +peu plus qu’un jeune homme turbulent qu’on sermonne. +Il eut une vision de violences, d’horreurs +révolutionnaires, de mille choses atroces dont il +détestait la seule imagination, en même temps +que, grand dilettante des femmes, il s’offensa +pour celle-ci, qui était comme l’essence de toute +élégance et de toute finesse.</p> + +<p>Entre les deux globes lumineux des lampes, sur +la cheminée, se dressait l’image de la mystérieuse +femme à qui la demi-opacité blanche du marbre +donnait une sorte de vie glacée. Ici se dévoilaient +la vérité de ses traits toujours furtivement aperçus, +le modelé de la gorge et du col, la rondeur +du menton, le style si troublant du profil dynastique +dont les effigies monétaires avaient pénétré +le peuple, et qui, rappelant toute l’ascendance des +rois, l’histoire des siècles passés, était devenu +comme une chose nationale.</p> + +<p>Ce fut le mondain qui parla.</p> + +<p>— Ce symbole, monsieur Wartz, est le plus +vénérable du monde ; non pas pour un politicien, +mais pour un galant homme. Je ne suis pas l’un, +mais l’autre, veuillez vous en souvenir.</p> + +<p>— C’est pourquoi le projet de monsieur Wallein +vous avait tant plu ! ricana Wartz.</p> + +<p>Cet air agressif déconcerta l’aimable Nathée. Le +mot de Samuel était juste ; cet homme de bon ton +eut mille fois préféré les discours académiques de +Wallein à ceux de ce jeune et redoutable harangueur +qui désordonnerait tout. Et, en effet, sachant +confidentiellement à quelle loi travaillait +Wartz, il avait quand même reçu les ouvertures de +l’autre, et l’avait favorisé, enchanté de voir le parti +libéral, neutre et terne comme lui, se saisir d’une +affaire que les mains républicaines auraient rendue +si formidable.</p> + +<p>— Ma fonction ne consiste pas à approuver les +projets de loi, monsieur le Délégué, mais à les recevoir, +quel qu’en soit l’esprit.</p> + +<p>— Je ne vous en demande pas davantage, bien +désolé, monsieur le président, si demain vous +avez quelque peine à cause de moi.</p> + +<hr> + + +<p>A cette minute même, comme l’hostilité s’engageait +si fort entre les deux hommes qui représentaient +les partis en lutte, à tel point que leur discussion +était le prélude du grand conflit de demain, +à cette minute même, le docteur Saltzen +sonnait chez madame Wartz.</p> + +<p>Il s’était ainsi arrangé une tranquille, une +presque heureuse mélancolie d’automne, partageant +sa vie entre quelques livres de science, un +peu d’action politique, et la délicieuse amitié de +cette petite Madeleine Wartz qu’il allait voir +souvent. Il n’y serait pas allé chaque jour. Certains +matins, quand le soleil était entré trop à +flots dans sa chambre, ou bien qu’il roulait au ciel +de gros nuages chauds, venus du Sud, avec le +vent tiède qui sentait Mars avant le temps, ou +bien qu’il était resté à regarder fumer la houille +de son feu une heure ou deux, sans entendre sonner +la pendule, un vif désir d’aller là-bas le prenait +tout à coup. Alors, il réagissait : « Non, non, pas +aujourd’hui. » Et ces jours-là, à la Délégation, +un coup de brosse conquérant donné dans ses +cheveux gris, plus cambré dans sa redingote, quelque +chose de coquet dans la pose du lorgnon, on +était sûr de le voir, pour un rien, escalader la +tribune, nerveux comme à trente ans, et faire +vibrer de plaisir toutes les belles dames des loges, +par les mots de son vieil esprit d’autrefois.</p> + +<p>Mais, ce soir, il s’était permis cette visite ; il +venait, inconsciemment attiré par Madeleine, c’est +vrai, mais aussi l’esprit plein de Wartz dont il +voulait parler avec la jeune femme. Il sentait tout +à coup lui échapper cette nature qu’il aimait à +guider, sans en avoir encore soupçonné le génie. +Il s’étonnait de ne voir plus clair en Samuel, de +le trouver si taciturne.</p> + +<p>— Dites à monsieur Saltzen, fit Madeleine troublée, +que je suis souffrante, que je ne puis le recevoir.</p> + +<p>Mais le docteur ne se laissa pas arrêter par ce +qu’il jugeait un simple caprice de femme. Il lui +fit dire par Hannah qu’il s’agissait d’un entretien +de quelques minutes, mais urgent.</p> + +<p>Elle eut un scrupule. Est-ce qu’il ne tenait pas +un peu du péché d’aller s’entretenir seule avec +cet homme qui l’aimait ? et justement dans ce +déshabillé d’intérieur : une robe un peu extravagante, +de la soie jaune qui la faisait voir, surtout +à la lumière, si blanche, si fraîche ? Et puis cette +visite ne déplairait-elle pas à Samuel ?</p> + +<p>Mais, dès qu’elle fut devant l’oncle Wilhelm, +la gaieté et l’aisance lui revinrent. Il savait si joliment +porter, en le cachant, son sentiment pour +elle, que, lorsqu’ils étaient ensemble, aucune gêne +ne subsistait plus entre eux.</p> + +<p>— Eh bien ! que se passe-t-il donc pour ce pauvre +Samuel ? disait-il, je le trouve tout changé. +Imaginez qu’il est actuellement en conférence +avec le président de Nathée. Le saviez-vous ?</p> + +<p>— Il me cache tout ce qui est politique, dit +Madeleine. L’individu que vous lui avez présenté, +l’autre soir, à l’hôtel de ville, est venu ce matin. +Ils ont causé pendant un temps infini, mais il y a +encore là quelque chose de secret.</p> + +<p>— Auburger ? cria Saltzen.</p> + +<p>— Sa venue a bouleversé mon pauvre Sam ; +j’en veux à cet homme, docteur.</p> + +<p>Il lui paraissait très doux d’unir la sollicitude +du vieil ami à la sienne pour mieux envelopper +son jeune mari. Cela innocentait décisivement leur +amitié. Elle pouvait, sur ce sujet de Samuel, qui +était entre eux comme un lien d’entente presque +sacré, se confier librement au bon Saltzen dont +elle appréciait tant la délicatesse.</p> + +<p>— Dites, docteur, pourquoi ne partage-t-il pas +avec moi tous ces soucis qui l’attristent ? Vous +parle-t-il de moi quelquefois ? Vous dit-il que je +suis une petite femme étourdie à laquelle il n’oserait +pas livrer un secret ?</p> + +<p>— Non, reprit Saltzen avec un sourire ému qui +rendit humides ses yeux flétris ; il parle de vous +à peine. Il se tait. C’est mieux. C’est beaucoup plus +éloquent parfois ; mais je sais que vous êtes pour +lui la reine de toutes les vertus.</p> + +<p>— Mon pauvre Sam ! continua Madeleine, le +regard perdu dans l’invisible ; je l’aime bien +aussi, mon Dieu ! Il faut tant l’aimer pour lui faire +oublier sa jeunesse triste ! Il a bien souffert ; je +voudrais qu’il n’ait que des joies, maintenant ; +son bonheur est mon seul but. Malheureusement, +entre nous l’échange n’est pas égal ; je lui ai +donné tout mon cœur, mais moi, je n’ai, je crois +bien, que la moitié du sien. Si vous saviez ce que +je devine de soins, d’inquiétudes, de pensées +terribles dans l’autre part qui m’est fermée ! +Il est bon, il est dévoué à l’excès ; mais comme il +s’absorbe dans son rêve politique ! Je suis jalouse +de sa République, voyez-vous, comme d’une +maîtresse qu’il aurait eue autrefois et qui lui +causerait encore des chagrins dont je ne saurais +le consoler.</p> + +<p>Dans le coin le plus exquis de son âme, le vieil +ami chercha une réponse.</p> + +<p>— Il faut prendre au sérieux votre rôle de +femme d’un grand homme. Ils sont tous les +mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais +c’est mauvais cela. Une compagne comme vous, +qui êtes si adorée, peut guérir cette consomption-là. +Je la connais, allez ! Croyez-vous que votre +mari soit fort loquace avec nous, ses collaborateurs ? +Croyez-vous même que nous connaissions +la vraie force de son sentiment politique, sur +lequel il est muet, mais que je sens, moi, passionné et +tyrannique ? De simples amis comme nous devons +respecter ses silences ; vous qui avez tous les droits, +gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui +ses secrets ; c’est un poison pour un homme de +son âge.</p> + +<p>Voilà qu’il devenait maintenant le médecin +moral de ce ménage d’amoureux ; ce n’était pas +très gai, mais son vieux cœur honnête y trouvait +encore presque du plaisir. La vie lui avait appris +bien des choses ; surtout, elle l’avait amené par +des chemins assez pénibles à cette manière délicate +d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour de +vingt ans ; c’était davantage.</p> + +<p>— Je connais son tempérament. Physiquement, +cette vie repliée et concentrée le tue ; amenez-le +à tout vous dire, tout ; confessez-le gentiment ; et +quand il aura pris l’habitude de partager avec +vous les soucis professionnels, vous verrez qu’il +ne sera plus sombre ni ennuyé, car, au fond, vous +savez, pour lui la politique auprès de vous compte +bien peu.</p> + +<p>— Croyez-vous ? dit Madeleine incrédule ; je +me demande parfois… Oui, monsieur Saltzen, +cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me +l’arrache si souvent, que je me suis posé la question : +s’il devait sacrifier l’une de ces deux puissantes +affections à l’autre, la mienne ou son +fanatisme politique, ce serait… ce serait moi qui +souffrirais.</p> + +<p>Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues +paupières un peu bridées, comme en un pli +de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé +une minute, il ne sut que dire, songeant à tout +autre chose qu’à Samuel. Puis il la consola, la +rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce +besoin soudain de confidence venait bien moins +d’une crainte véritable, que d’une impulsion d’intimité +vers le docteur. Elle n’aurait point parlé +de cette manière à son père, le journaliste Franz +Furth, trop ignorant des subtilités sentimentales +pour la comprendre. Elle n’avait plus de mère, et +son mari l’avait toujours un peu intimidée ; tandis +qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec +elle.</p> + +<p>Moralement, leurs âmes étaient de niveau ; rien +que de s’aborder, elles fusionnaient ensemble. Ce +qui les séparait souvent, c’était cet amour inexprimé +du vieil homme pour elle, mais, en sa présence, +elle oubliait à demi le danger ; ou bien elle +ne songeait plus qu’à la douceur de cette affection, +en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était +bon de se retrouver dans la pensée de Samuel qui +sanctifiait tout !</p> + +<hr> + + +<p>Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé +par cette querelle avec Nathée, qui avait +aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les +trouva tous deux attardés à causer dans le petit +salon d’en bas. Leurs visages s’éclairèrent à sa +vue ; mais lui restait ombrageux. Il n’avait plus +cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui : +« Ce brave garçon de Samuel Wartz. »</p> + +<p>Le docteur commença :</p> + +<p>— Mon cher Wartz, nous causions de vous. +Écoutez votre femme, ne dédaignez pas ses conseils ; +c’est en qualité de médecin que je parle ; +elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser +mon autorité médicale, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il avec une surprise +un peu maussade, suis-je malade ?</p> + +<p>— Vous avez ce soir de la température, reprit +Saltzen en riant, et vos nerfs ne vont pas.</p> + +<p>— Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui +posant deux doigts sur les tempes.</p> + +<p>Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète, +qu’ils se liguaient tous deux pour la lui arracher, +et cela le raidit davantage contre tout +abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à +quel point l’esprit de lutte l’avait dominé :</p> + +<p>— On ne va pas à la guerre sans recevoir de +blessures.</p> + +<p>— Vous voyez bien qu’il souffre ! s’écria Madeleine.</p> + +<p>Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon +trop heureux, qui connaissait à la fois la possession +de tous les bonheurs, lui semblait par trop +ironique. « Et moi ? — pensait-il ; — elle n’y a +pas songé, la cruelle petite fille, quand elle caressait, +à mes yeux, le front de son mari, pour un +peu de migraine d’ambition qui le tourmente ! »</p> + +<p>— Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils +furent seuls, j’ai besoin de toute ma nuit et +de mon esprit libre.</p> + +<p>La jeune femme lui voyait des yeux pleins de +reproches : comme elle le redoutait tant, la visite +du docteur lui avait déplu ; mais il n’en dit pas un +mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant +son repas, toute seule, très tristement devant +Hannah qui la servait, elle se rappela les mots +qu’elle avait dits à Saltzen ; elle les pesait tous, +les retournait dans son esprit, recherchait quelles +déductions alambiquées le vieil amoureux aurait +pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien avait +été trop familier, qu’elle y avait trop montré le +défaut de l’amour de Samuel, cet amour si violent, +si orageux, qui cachait des lacunes, et qui restait +si différent du sentiment de Saltzen !…</p> + +<hr> + + +<p>Pour Samuel, ce fut la grande nuit.</p> + +<p>Il avait dit, l’autre soir : « Dans six semaines, +je serai prêt. » Et voilà que le travail prévu de +tous ces jours devait s’accomplir en une nuit. +Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé ; +mais sa loyauté foncière soulevait maintenant en +lui des doutes, des craintes, des incertitudes ; il +avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La +figure désolée d’Hannah était sans cesse devant +lui, et il se répétait les paroles du docteur : « J’ai +peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste. » +Pauvre petite Hannah ! aurait-elle tant pleuré si +elle avait été la servante vulgaire et ignorante +que sa naissance eût dû faire d’elle ? Et il voyait, +dans l’avenir, des centaines et des milliers de +filles du peuple tendre les bras vers lui, retenant +dans leurs yeux des larmes qu’il consentait en +ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture +populaire, le créateur de ces êtres troublés dont +sa loi, ne pouvant faire des hommes cultivés et +instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et +reculé les horizons.</p> + +<p>Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire, +ne pouvant guérir la misère, il l’approfondissait +encore. Dans les siècles à venir, son nom +comparaîtrait devant les générations, et les penseurs +de demain, devant toutes les tristesses sociales, +diraient âprement : « Voilà les fruits de la +loi Wartz ! »</p> + +<p>Les heures se succédaient aux horloges de la +maison silencieuse. Il avait entendu s’éteindre un +à un les bruits ménagers, et là-haut, dans sa chambre, +les pas de sa chérie qui devait être maintenant +endormie. Soudain la porte de son cabinet +s’ouvrit, et Hannah entra, avec un guéridon chargé +de victuailles.</p> + +<p>Elle disait :</p> + +<p>— J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille +toute la nuit ; voici quelques provisions : ce +sont des choses légères qui n’empêcheront pas +monsieur de travailler du cerveau.</p> + +<p>— Merci, Hannah.</p> + +<p>Mais le guéridon posé à portée de la main +du maître, de son pas glissé, ouaté, un peu mystérieux, +elle avait regagné la porte et disparu.</p> + +<p>Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon, +de chocolat emplissait la pièce. Avec un bien-être +sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger, +il allait manger ! Le corps a de ces revanches sur +l’esprit excédé, et, dans une joie friande, il but le +bouillon avec un verre de vin vieux.</p> + +<p>Pourquoi était-il différent, à cette minute, et +comme moins seul que tout à l’heure, dégagé de +la sinistre amertume où il s’enlizait ? A peine cette +jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant +seulement touché de son attention. La pièce silencieuse +semblait avoir gardé le rayonnement de +quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude +discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité +qui passent. Et par contraste, il se rappela la domesticité +du château d’Orbach, sur laquelle il +avait dû souvent exercer de la surveillance : les +valets plats et cyniques, les servantes rustaudes et +flatteuses, tous marqués de l’empreinte servile, +joignant à la malpropreté extérieure celle des +vices, triviaux en tous leurs gestes comme en +toutes leurs pensées.</p> + +<p>« Oh ! cette fine, cette délicate Hannah ! » pensa-t-il +dans une sensation soudaine de délivrance.</p> + +<p>Ce fut une révélation. La petite servante à la +culture secrète était le symbole d’une étape douloureuse +dans la progression de la masse humaine. +Mais dans ce type transitoire entre la rusticité +passée et l’âge des mentalités plus affermies, fleurissaient +déjà glorieusement les vertus exquises de +la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine +qu’étouffaient les regrets d’une autre vie, +elle connaissait, dans son humble service, les plaisirs +intelligents de bien faire, de comprendre +mille choses, de s’associer par un regard, par un +mot, à la vie de ses maîtres, comme tout à l’heure, +quand elle avait parlé, avec un air complice et +entendu, du « travail cérébral de monsieur ».</p> + +<p>— Elles souffriront peut-être, mais elles seront +meilleures ! s’écria Wartz illuminé d’une conception +nouvelle.</p> + +<p>Et que serait-ce, quand deux ou trois générations, +de plus en plus affinées, seraient issues de +ce sang plébéien que la cérébralité travaillait déjà +comme une énergie épurante ? Et il voyait s’établir +une progression morale lente et secrète, d’âge en +âge, comme une marche à l’épanouissement magnifique +de la masse populaire, jusqu’au jour où, +l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans +désordre entre les métiers manuels et les cerveaux +pensants.</p> + +<p>Alors, sans pouvoir retenir des larmes que +l’épuisement nerveux lui arrachait, d’une écriture +pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une seule +fois la plume, ayant devant les yeux la vision de +cette République vers laquelle il marchait toujours, +sans souci de ce que son pied foulait dans +la course, il écrivit son discours du lendemain.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">LA SÉANCE</span></h2> + + +<p class="noindent">On entendait le piétinement des délégués qui +gagnaient leurs bancs. Des groupes se formaient +dans l’hémicycle ; le murmure des chuchotements +s’enflait, et lentement la salle continuait à s’emplir. +Une horloge minuscule, placée au-dessus de la +porte des couloirs, marquait deux heures moins +dix. A pas de loup, sans être vu, arriva M. de +Nathée, le président ; avec son élégance discrète, +il gravit les marches ; soudain, on l’aperçut à son +fauteuil, de sa longue main blanche mettant en +ordre des papiers. Plusieurs délégués se retournèrent +vers les tribunes qu’ils lorgnèrent ; elles se +garnissaient de public, de femmes surtout, parmi +lesquelles ils reconnaissaient de jeunes et jolies +habituées, de ces amies inconnues pour lesquelles +ils soignaient leurs discours. Mais aujourd’hui, +dans l’ombre d’une draperie rouge se dissimulait +une nouvelle venue, jeune, pâle et mystérieuse, +vêtue de noir. Sa beauté fine attira les regards, +mais personne n’eût pu la nommer.</p> + +<p>Les bancs du centre s’étaient emplis les premiers. +Il entre dans la nature des partis modérés +plus de ponctualité dans l’accomplissement de +leurs fonctions. Ils méprisent la politique d’à-coups : +ce sont des réguliers.</p> + +<p>Samuel Wartz prit sa place dans les bancs de +la gauche sans être remarqué. Rien ne l’avait +jamais signalé à l’attention. On le connaissait à +peine.</p> + +<p>Peu à peu, la sourde rumeur des conversations +s’était élevée avec l’appoint des nouveaux arrivants. +Le contingent habituel des délégués était +atteint. L’horloge marquait deux heures moins +cinq, et dans la grande Assemblée en pleine attente, +des courants, des frémissements anormaux commencèrent +à courir. C’était une inquiétude bruissante +partie d’un point et qui se propageait +jusqu’aux extrémités de la salle. Elle se transforma +en une clameur étouffée, quand, dans la +tribune royale, la porte du fond s’ouvrit et que +des laquais du palais vinrent apprêter le trône de +la souveraine : un fauteuil aux chambranles +dorés monté sur une petite estrade en vieille +tapisserie.</p> + +<p>C’était donc vrai ? La Reine allait venir ! Ce +fut une stupeur. On savait qu’en dehors de la +séance mensuelle qu’elle devait présider, la Constitution +lui réservait le droit d’être présente à +certains débats importants ou critiques. Or, dans +cette calme et heureuse monarchie, on ne se +rappelait pas l’avoir vue faire usage de ce droit +inutile. La soudaineté de son acte était troublante ; +une immense interrogation montait de +l’Assemblée avec le vacarme d’innombrables voix +que rien ne contenait plus. Et là-haut, M. de +Nathée, n’ayant aucun mandat pour imposer le +calme avant l’ouverture de la séance, agitait en +vain ses belles et longues mains dans un geste +apaisant.</p> + +<p>Soudain, le nom de Wartz fut jeté par quelqu’un +comme une explication ; elle courut la salle +et tous les yeux cherchèrent à son rang le jeune +député obscur de la gauche. Mais son seul aspect +démentait le bruit lancé, d’un coup monté par +lui.</p> + +<p>L’air indifférent, il s’était accoudé à son pupitre, +jouant avec sa règle dont son ongle grattait la +moulure, d’un bout à l’autre. C’était bien le +délégué anodin, celui dont le rôle consiste à faire +nombre ; on s’était trompé.</p> + +<p>Personne ne soupçonna qu’à cette minute, sous +cet extérieur glacial, tout son être moral défaillait +et qu’il n’existait pas pour lui d’autre bruit parmi +cette agitation de la salle, que celui de son sang +battant dans ses artères. La tribune où il allait +monter, tout à l’heure, ne lui apparaissait plus que +dans un nuage. Quand la salle fut garnie à point, +et qu’il eut devant lui tous ces hommes dont il +avait fait le rêve de capter les volontés et de +posséder les intelligences, il se dit en lui-même : +« J’y renonce. » Il sentait maintenant sa témérité, +le danger d’avoir échafaudé son acte d’aujourd’hui +sur le hasard de la surprise. Et ce doute de soi lui +fut soudain si angoissant que des gouttes de sueur +lui perlèrent au front.</p> + +<p>— Wartz ! dit doucement quelqu’un.</p> + +<p>Il leva les yeux ; Saltzen était debout devant lui, +comprenant tout à la détresse révélatrice de son +visage.</p> + +<p>— Wartz, que me dit-on… est-ce vrai ?</p> + +<p>— C’est vrai, répéta-t-il, très morne. J’ai voulu +jouer la grosse partie. Je crois que j’ai été fou… +je n’y vois plus clair… je ne sais plus…</p> + +<p>Alors, celui qu’on avait écarté, celui à qui Samuel +s’était dérobé comme on se libère d’un importun +fut pris soudain de compassion pour ce +jeune lutteur découragé. Il oublia ses griefs et sa +fierté.</p> + +<p>— Dans les couloirs, tout à l’heure, on m’a +conté votre affaire. Vous vous êtes défié de nous, +vous avez craint notre vieille sagesse, vous vous +êtes moqué de toute prudence et de toute expérience. +Vous avez bien fait. Votre foi sauvera +tout. Nous aurions voulu, nous autres, jouer les +maîtres avec vous, parce que vous avez vingt-huit +ans ; mais le maître, c’est vous !</p> + +<p>Il se grisait à son propre enthousiasme : il s’approcha +de plus près de Wartz et s’appuyant d’une +main à son épaule :</p> + +<p>— Ah ! Wartz ! Wartz ! qui aurait cru cela, que +vous nous auriez tous menés un jour ? L’aurais-je +cru moi-même, si confiant que je fusse en votre +étoile, jusqu’à cette idée formidable que vous avez +eue de vous attaquer tout seul à la Constitution ! +Tout seul, n’est-ce pas ? Ah ! vous êtes un homme +d’État.</p> + +<p>Samuel se sentait renaître ; le docteur l’électrisait.</p> + +<p>— Oh ! quelle séance, quelle séance ! murmurait +le vieux délégué. La Reine sera là ; elle vous +a deviné, elle a voulu livrer le suprême combat. +C’est le Passé qui se défend contre l’Avenir ! +Dire qu’il va nous falloir opter entre cette belle +dame de légende et votre rude République ! Tenez, +je la revois le jour du Sacre. Le grand manteau +brodé d’or, aux dessous d’hermine, s’épandait autour +de sa personne gracile, la lourde couronne +dynastique écrasait son front délicat. Elle avait +dix-huit ans, et ainsi à genoux dans le chœur de la +cathédrale, toute blanche sur le fond gris des +pierres, inondée de la clarté des cierges, avec des +chasubles d’or processionnant autour d’elle, c’était +le moyen âge vivant, c’était toute l’Histoire. Et +c’est à une telle créature qu’il va falloir, quelque +jour, signifier l’exil, montrer la frontière, en la +chassant de ce pays où elle est enracinée comme +un arbre à sa terre… Oui, il faudra faire l’odieux +geste, et je le ferai, et je voterai avec vous, parce +que les temps sont accomplis, et qu’il n’est tout de +même plus séant de demeurer, les huit millions de +Poméraniens que nous sommes, sous la férule d’une +femme, et que nous souffrons de mille maux qu’elle +entretient sous son charme. Que voulez-vous, nous +sommes mûrs pour la République, et les systèmes +d’État nouveaux sortent, non point du vouloir de +quelques-uns, mais des successives maturités nationales +comme la graine sort d’un fruit, naturellement…</p> + +<p>Wartz continuait de gratter du bout de l’ongle +la moulure de sa règle, comme un homme qui ne +pense à rien. A ce moment, il se fit un grand silence. +On vit au fond de la tribune royale la +portière rouge se soulever ; deux chambellans, +deux gardes blancs, hallebarde au poing, vinrent +se ranger aux deux côtés, et la reine entra.</p> + +<p>Cette arrivée, alors qu’on ne soupçonnait rien +d’alarmant et que la Révolution fatale demeurait +si lointaine et imprécise, fit courir dans toute la +salle un frisson tragique. Le public surtout, moins +prévenu que les Délégués, en conçut une impression +de terreur. On dévorait des yeux la souveraine +pour lui arracher le secret de son acte, mais +elle était impénétrable. Très imposante dans sa +robe de velours noir, avec son ordinaire quiétude, +elle promenait les yeux longuement, froidement +sur l’Assemblée.</p> + +<p>— La séance est ouverte, dit le président de +Nathée dont la voix vibra longtemps dans l’enceinte +silencieuse.</p> + +<p>Wartz songea comme la veille : « C’est la grande +arène. » Et surchauffé, enfiévré par les paroles de +Saltzen, il eut cette idée que comme dans les +scènes antiques, ils étaient, la Reine et lui, deux +gladiateurs qu’on mettait en présence devant l’amphithéâtre +haletant.</p> + +<p>Béatrix se leva. Il y eut de lourdes minutes de +silence. Sa main gantée disposa quelques papiers +sur le rebord de la tribune, et sa voix aimée, que +pas un Poméranien ne pouvait entendre sans +émotion, sa voix triste et chaude prononça :</p> + +<p>— Messieurs, l’ordre du jour de cette séance +comporte la proposition, faite par l’un de vous, +d’un projet de loi dont la portée est immense. +Notre rôle n’est pas d’intervenir dans vos discussions +de législateurs. Mais il s’agit aujourd’hui +d’une question si grave, que notre règne n’en a +pas rencontré de telles jusqu’ici. Et il nous a paru +bon de vous apporter cette collaboration si naturelle : +la pensée de votre Reine.</p> + +<p>Pendant que la droite exaltée et frémissante +applaudissait l’Idole, un incident naissait autour +de Wartz que ses collègues de la gauche, Braun +en tête, apostrophaient. C’était ceux qu’on appelait +communément « le Groupe ». Indignés lorsque +avait éclaté publiquement cette affirmation du +coup monté sans eux, leurs calculs, leurs ambitions +déjoués, ils ne trouvaient plus de mots assez +virulents pour qualifier la trahison de Wartz. On +entendait Braun s’écrier :</p> + +<p>— Votre folie aura perdu la République.</p> + +<p>Mais, impassible, il supportait ce flot d’injures, +sans qu’on pût savoir si elles le paralysaient ou +manquaient de l’atteindre.</p> + +<p>La Reine avait repris la parole ; ce bruit de +querelle couvrait sa voix. On entendait seulement +des lambeaux de phrases : « Instruction populaire +obligatoire… seulement spectateur de vos +travaux… toutes réserves faites sur notre pouvoir +exécutif… sanction… »</p> + +<p>Le malheureux baron de Nathée, suppliant et +agité, entendait ces mots royaux et sacrés se +perdre dans un bruit de dispute, et, devant une +semblable abomination, il perdait la tête. Les ministres +s’agitaient ; celui de l’Intérieur surtout, +pétulant et nerveux dans sa petite taille, semblait +ne pouvoir tenir en place ; il regardait rageusement +le président dont l’autorité défaillait à un +moment si critique.</p> + +<p>Mais une voix d’homme éclata :</p> + +<p>— Silence ! je veux entendre.</p> + +<p>C’était Samuel Wartz qui, impérieux, s’était +levé, et faisait taire autour de lui les indignations +et les colères. Ce fut comme un enchantement ; la +rumeur s’éteignit. La voix douce de la Reine emplissait +seule le grand cénacle. Elle disait :</p> + +<p>— « … Mais nous voulons qu’avant de vous +livrer à l’étude de cette loi sur l’instruction obligatoire +en Poméranie, vous connaissiez notre sentiment +sur un sujet si grave. Certes, le côté séduisant +de ce projet ne nous a pas échappé. L’idée de ce +développement du peuple par l’instruction est fort +belle ; c’est même, à notre sens, la plus belle utopie +d’un législateur. Mais à côté de ce monde des +Idées, qui est votre domaine, messieurs, — à vous +de qui c’est la fonction d’émettre au jour le jour, +devant le Gouvernement qui vous écoute, les théories +émanant des fluctuations mentales du pays, — à +côté de cette région abstraite où vous planez, il +y a la réalité de l’organisme national ; et c’est un +champ d’expériences où ne réussissent pas toujours +les systèmes élaborés dans le vague de la +spéculation. Vous avez le droit de vous cantonner +dans le rêve, mais ce droit n’appartient pas aux +chefs d’État, qui tiennent entre leurs mains ces +grandes réalités si absolues : les peuples. Et quelquefois, +ce qui est vérité dans la pureté de vos +belles conceptions, devient erreur en se réalisant +dans la vie pratique. Nous craignons que la question +actuelle ne soit dans ce cas. Nous avons +observé les États qui, avant nous, avaient tenté la +grande aventure où vous nous engagez ; il ne nous +a point paru qu’ils fussent plus parfaits, plus forts, +plus heureux, pour avoir créé dans la basse classe +des intelligences plus lucides, et répandu à profusion +les bienfaits de l’Instruction. Physiquement +ils ont connu au contraire une dépression, parce +que l’esprit ne s’élève à un certain niveau qu’aux +dépens de la puissance matérielle, cette puissance +brutale qui est la base de la grandeur dans un +pays. Socialement, ils n’ont pas acquis dans le +sens pacifiant ce qu’on espérait. Au contraire, les +haines entre les classes sont devenues plus violentes. +Le serviteur s’est cru l’égal du maître, le +maître a méconnu son seigneur. Partout a régné +un désordre qu’ignorent les nations où, sans confusion, +les graduations sociales sont délimitées. +Nous savons que nous heurtons ici un état d’esprit +qui se fait très violent dans notre pays, et qu’à +beaucoup, aujourd’hui, cette confusion morale des +classes plaît au contraire. Mais rappelez-vous +qu’au blason de la Poméranie figurent un lion et +une colombe : un lion parce que nos aïeux ont été +forts, une colombe parce qu’ils ont été simples. +Un état d’esprit est une chose transitoire sur laquelle +le législateur ne doit pas s’appuyer ; mais +ces emblèmes éternels laissés dans l’histoire +comme une empreinte par le génie même d’une +nation, voilà sur quoi doit être édifiée la loi. Or, la +simplicité n’est plus la vertu d’un peuple inquiet +que mille soins divers occupent, ni la force, celle +des générations que le travail cérébral anémie. Que +dirait une mère si l’on s’emparait de son enfant, +dont la complexion frêle lui inspire des inquiétudes, +pour l’épuiser et le ravager par des études +auxquelles il est impropre ? Hélas ! messieurs, qui +est ici l’enfant, et qui est la mère ? Qui est plus +enfant que ce peuple, inconscient de l’austérité de +sa vie, toujours rieur et satisfait, soit qu’il reste +le grand nourricier de la patrie avec les laboureurs, +soit qu’il arrache à la terre notre richesse +nationale avec les mineurs ! Mais aussi, qui est plus +mère que nous dont toutes les secondes, toutes les +pensées, toutes les forces, appartiennent à ce +peuple poméranien, au nom d’une fonction tyrannique +et douloureuse, mais qui fait notre orgueil, +et qui procède mille fois plus de la Maternité que +de la Royauté ! O peuple bien-aimé ! ta puérilité +nous est sacrée comme nous l’est ton contentement ; +nous voulons te laisser vivre encore, demain +comme hier, d’un morceau de pain et d’une +chanson, notre main restant posée sur ton front +d’ignorant pour te cacher les horizons qui troublent, +les idées qui attristent, la science de ce qui +tue. Nous voulons défendre ta naïveté contre ceux +qui te feraient une âme tourmentée et malade ; tu +es notre fils préféré ; brise la houille dans les cavernes, +sème le blé au grand soleil des champs, +fabrique obscurément tes merveilles dans les +usines, sois la vie de la nation, mais sans le savoir. +Qu’on laisse à tes armes la colombe à côté +du lion, car la Destinée les a liés l’un à l’autre, et +quand l’oiseau blanc s’envolera, le jour sera +proche où doit périr ta force ! »</p> + +<p>Elle s’était émue un peu à la fin, en parlant ; +sa voix fatiguée était graduellement retombée aux +notes basses et sourdes, mais pas un de ses mots +n’avait échappé à son auditoire silencieux et recueilli. +Quand elle se tut et s’assit, en ramassant +les papiers où ses yeux avaient cherché des points +de repère au long du discours, il y eut dans l’Assemblée +une hésitation dramatique. L’ovation des +royalistes fut timide. Dès qu’il s’agissait de la +souveraine, on était décontenancé ; il ne semblait +pas décent de déchaîner un tapage brutal, +et la frénésie un peu barbare du choc des mains +paraissait hors de propos pour acclamer cette +femme qui venait de tenir des centaines de personnes +sous le charme, en prononçant des paroles +à mi-voix. Ils avaient ce geste touchant d’applaudir, +les mains levées vers elle, attitude inconsciente +qui justifiait si bien le mot d’« Idole » +qu’avait employé Saltzen. Mais un murmure +désapprobatif et mal retenu montait de la gauche ; +tandis que le centre, habituel appui de la souveraine, +malgré des frémissements, des inquiétudes +et une émotion manifestes, gardait un silence +glacial. Saltzen lui-même, dans ce mélange d’ironie +et de sentimentalité, dont il était pétri, s’enlevait +une larme du bout du doigt, tout en disant :</p> + +<p>— Pas mal, le discours, pour avoir été écrit par +Hansegel. A vous, Wartz, maintenant !</p> + +<p>Mais il avait beau regarder Samuel, il ne pouvait +deviner ce que pensait le jeune homme ; personne +n’aurait pu le deviner. Du coin de sa loge +où elle ne le quittait pas des yeux, la pauvre Madeleine, +tremblante, toute confiance perdue, sûre +maintenant d’un insuccès terrible, sentait naître +en elle pour son « grand homme » d’autrefois un +genre d’amour spécial, un peu désenchanté, mais +dépouillé de vanité : la tendre pitié des femmes. +Toute la Délégation s’occupait de lui, à cette minute, +fort désavantageusement. Les voisines de +Madeleine en parlaient même tout haut, instruites +par le président qui avait pris sur lui de changer +l’ordre du jour, afin de permettre à l’Assemblée +d’entendre immédiatement la réponse à la Reine.</p> + +<p>— La parole, avait-il dit, est à monsieur le +délégué Wartz, pour l’exposition de son projet de +loi.</p> + +<p>Et toutes les belles dames, saisies de curiosité, +se penchaient pour le chercher du regard :</p> + +<p>— N’est-ce pas lui ?</p> + +<p>— A-t-il du talent ?</p> + +<p>— Eh ! eh ! comme ceux qui ne s’en servent +jamais.</p> + +<p>— S’il avait un grain de bon sens, dit quelqu’un, +après le discours de la Reine, il retirerait +son projet… S’il parle quand même, c’est un +homme fini ; jamais il ne s’en relèvera.</p> + +<p>Et serrée contre la draperie, très mince dans le +drap sombre de sa jaquette, bien en face de la tribune, +Madeleine vit son mari quitter lentement sa +place pour en gravir les degrés.</p> + +<p>Wartz la chercha des yeux ; elle lui sourit ; +mais déjà il ne la regardait plus, attiré par l’autre +femme, l’ennemie, qui le dévisageait là-bas à la +tribune royale. On aurait cru les voir se défier…</p> + +<p>Alors, de toute la salle, un murmure d’animosité +monta contre le jeune homme. La droite, +royaliste en cette minute, souhaitait peut-être +moins son échec que ne le faisait son propre +parti, la gauche, dont il avait déjoué toutes les +ambitions, et le centre faisait chorus contre lui.</p> + +<p>Une minute il demeura silencieux. Ses bras +croisés ne se dénouèrent pas. Il allait parler sans +gestes, sans effets. Un instant encore, il contempla +ces yeux inquiets dardés sur lui par centaines. +Puis sa voix s’éleva, jeune, puissante et grave :</p> + +<p>— « Je demande, messieurs, une chose unique, +c’est qu’un minimum de connaissances soit exigé +de chaque enfant poméranien, avant que l’atelier, +la mine ou les champs le prennent. Je demande, +non point une culture impossible, mais quelques +lumières, et ces connaissances préliminaires qui +orienteront son jeune esprit vers des sphères +inconnues aux illettrés. Je demande que, ne pouvant +lui infuser la science, on mette entre ses +mains l’outil pour l’acquérir, c’est-à-dire qu’on +lui crée un cerveau avide de savoir et une intelligence +aiguisée.</p> + +<p>« Vous venez d’entendre contre mon projet de +loi les arguments troublants d’une auguste bouche. +Ils ne m’ont pas surpris, car je les avais prévus. +J’accorde, messieurs, qu’une âme dégagée des +limbes de l’ignorance, exposée toute nue aux âpretés +de la vérité souffrira mille blessures, auxquelles +les inconscients seraient invulnérables. Nous le +savons tous, et si je songe à l’auditoire de lettrés, +de savants, de penseurs, qui m’écoute, je sens +bien inutile de rappeler cette misère supérieure +de ceux dont l’esprit s’est élevé au-dessus de la +masse. « Savoir, c’est penser, et penser, c’est +souffrir ! »</p> + +<p>« Pourtant, messieurs, quel est celui d’entre +vous, écrivain, homme de science, artiste, exerçant +enfin l’un de ces métiers de l’esprit, qui ont fait de +vous des délicats, des difficiles à satisfaire, quel est +celui d’entre vous qui troquerait son sort contre +celui d’un ignorant ? Ah ! dans vos villégiatures, +les beaux soirs d’été, quand vous souffriez de +vagues ennuis sans cause, en voyant le laboureur +obtus et las, ruisselant de sueur, mais joyeux d’un +appétit de bonne santé, rentrer chez lui en chantant, +vous avez dit bien souvent : « L’heureux +homme ! » Eussiez-vous désiré prendre sa place, +messieurs ? Et si vous l’avez souhaité de bonne +foi, si vous avez aspiré vraiment à redescendre +dans ces couches épaisses, que n’avez-vous fait +de vos fils des rustres ?</p> + +<p>« Mais je vois, au contraire, que plus marchent +les temps et plus se chargent les programmes des +cours dans les institutions où s’élève la jeunesse +aristocrate. La tendresse de la bourgeoisie pour sa +progéniture multiplie autour d’elle les dons de +l’instruction. Vous orientez sans cesse vos enfants +dans une voie intellectuelle plus haute. Pourquoi +me dire alors que l’intellectualité est un fléau, +quand vous vous en servez comme d’un bienfait ?</p> + +<p>« Mais quoi, messieurs, ce bienfait, vous le réservez +à vos fils ? Pourquoi donc en priver les fils de +la plèbe ? Serait-ce pour qu’un jour ceux-là pussent +mieux dominer ceux-ci ?… »</p> + +<p>Quelque chose d’étrange avait, depuis qu’il parlait, +saisi la salle. Sa voix au timbre indéfinissable, +son débit lent et simple, son immobilité même, +étaient impressionnants. Un silence absolu régnait, +où vibrait sa parole. A cette dernière allusion qui +visait la peur bourgeoise de la démocratie, la +gauche frémit, et se ressaisissant, malgré elle +applaudit. Le centre, silencieux, mais déjà ébranlé, +écoutait, à la fois effrayé et séduit. Quant aux +royalistes, ils attendaient encore que le tribun +s’attaquât aux prérogatives royales pour faire +éclater d’unanimes protestations. Alors, quand il +eut cette conscience subtile et grisante que connaissent +les orateurs, de posséder son auditoire +dans le recueillement et la sympathie, une assurance +extraordinaire envahit le jeune délégué. La +folie de son idée lui revint, les mots abondaient +pour la traduire ; il en sentait toute l’exaltation et +l’ivresse. Et l’on se rappela soudain les rhéteurs +célèbres du Parlement poméranien, ces vieux délégués +disparus qui incarnaient pour le pays l’art +de la parole, et qu’on ne croyait plus remplacer +à cette tribune.</p> + +<p>Il dit d’abord le grand devoir de ne pas ôter au +peuple, ce frère souffrant, cet instrument de dignité +qu’est l’étude. Il dit la plus impérieuse obligation +de ne pas lui dérober la vérité. Il montra, +avec une éloquence sobre et discrète, qui fit frissonner +l’auditoire, l’évolution humaine, les étapes +infinies de la race dans son ascension lente vers +le mieux moral, et la correspondance avec cette +amélioration de l’espèce d’une plus large part de +vérité entrevue. Que venaient faire, devant ce +panorama gigantesque de l’humanité en marche, +les misérables craintes d’une période transitoire +inquiétante, alors qu’il s’agissait d’obéir à l’immense, +à l’implacable mouvement d’« en avant » +de la destinée humaine ?</p> + +<p>Le temps passait, le crépuscule hâtif des jours +de janvier assombrit la salle. Une lumière mystérieuse +jaillit pour continuer le jour, insensiblement ; +et Samuel Wartz parlait encore. Son discours, +exempt de tout artifice oratoire, éclatant +comme la voix même de la vérité, n’offrait à ses +adversaires aucune faiblesse à laquelle ils pussent +s’attaquer. La droite, recourant à l’argument des +minorités, lança des imprécations d’impuissante +colère. Mais sereine, sans lassitude ni désordre, +la pensée du tribun se développait. Elle s’évasait +du texte de cette loi qui en était l’assise, jusqu’au +code complet de la révolution.</p> + +<p>— Bourreau du peuple ! Utopiste ! interrompaient +les royalistes, enfermés dans la casuistique +de Béatrix et de Hansegel. — Est-ce avec ces rêveries +qu’on gouverne !</p> + +<p>Alors il parla de la période proche et qu’on devait +prévoir à des signes fatidiques, où ce peuple +serait appelé à se conduire lui-même. Une urgence +troublante s’imposait de lui verser à flots la lumière. +Et il lança, d’une voix qui tremblait d’émotion +secrète, l’indiscutable statistique des illettrés +en Poméranie, cette évocation d’une masse compacte, +profonde et obscure, où gisait une force +aveugle, sans orientation. Comme il criait cette +phrase : « Des écoles ! des écoles pour instruire le +souverain de demain ! » la droite affolée voulut +couvrir sous le tumulte une vérité aussi intolérable. +Il sentait en parlant les poings se tendre +vers lui. Mais il calma cette effervescence avec la +déconcertante maîtrise qui avait tout à l’heure +subjugué les autres :</p> + +<p>— Cette loi n’est pas mon œuvre, mais celle de +la fatalité. C’est la loi de l’Époque. Si j’eusse +manqué d’en écrire les termes, elle serait sortie +d’elle-même de l’esprit national, et il s’en fût +trouvé cent autres pour la dicter.</p> + +<p>Et de même, sans attaquer directement la Reine +par un seul mot, il établit tranquillement cette +autre chose fatale : la République, de telle manière +que, dilemme poignant, l’applaudissement à son +discours, tout à l’heure, serait la grande répudiation +morale, la première, signifiée à la souveraine, +et le silence, au contraire, le désaveu de +ce qui était pour la majorité ici la secrète foi politique.</p> + +<p>Puis l’ascendant magnifique qu’il avait conquis +sur cette Assemblée autorisant toute liberté, il +finit sur le chant exalté de cette époque prochaine +où le peuple libéré secouerait sa tutelle et serait +son seul maître.</p> + +<p>Wartz se tut.</p> + +<p>Il avait remué dans les cœurs tous les sentiments +de l’heure actuelle, cette maturité d’idées +qu’avait évoquée Saltzen, et dont le fruit tombe +naturellement. Il avait suscité des fois nouvelles, +infusé de l’énergie aux tièdes, embrasé les fervents, +fait couler la fièvre dans les artères. Cependant +l’Assemblée demeurait silencieuse, acculée à cette +obligation terrible de manifester contre la Reine +ou d’étouffer son propre enthousiasme. Il se passa +une de ces secondes historiques, où l’on sentit +se poser dans la salle muette le grand cas de conscience +national.</p> + +<p>— Bravo ! cria soudain Saltzen.</p> + +<p>Et le feu prit à ces cerveaux trop surchauffés, +le tumulte se déchaîna ; l’admiration éclatait pour +ce nouveau génie qui se révélait, pour sa jeunesse, +son éloquence, sa personne même. On fut ivre, et +Béatrix ne compta plus. En descendant les marches +de la tribune, Wartz entendit monter l’assourdissante +clameur de son nom répété, et il y avait +des cris, des phrases entières que noyait le bruit ; +toute la Délégation était debout, et la droite +royaliste, impuissante à protester, essayait de +couvrir les acclamations par le tapage rythmé +des règles sur les pupitres. Jamais le Parlement +n’avait offert pareil spectacle ; dans les tribunes, +des discussions naissaient ; les femmes penchées +au dehors applaudissaient, grisées de cette nouvelle +gloire qui se levait ; et l’on vit tomber aux +pieds du jeune orateur, en symbole d’hommage +dont on ne pouvait juger en un pareil moment s’il +était ridicule ou touchant, une rose de soie arrachée +à quelque joli chapeau d’élégante. Et tout +ce bruit de tempête fait de cris, de rumeurs sourdes, +du grand houhou des délires publics, montait sans +cesse, pendant que, régulièrement, en un mince +tintement d’alarme, la petite sonnette présidentielle, +aux mains du baron de Nathée, s’agitait sans +qu’on l’entendît. Une seule personne, peut-être, +la sentait lui résonner sinistrement dans l’âme, +c’était la Reine. Hélas ! la petite sonnette tintait le +glas sur les beaux jours de la popularité, elle donnait +l’avis effrayant des choses qui se préparaient. +Comment imaginer l’angoisse de cette maîtresse +d’État à cette minute critique ! Ce grêle tocsin +prophétique lui créait, sans doute, des visions sanglantes +de révolution : la guerre dans les rues, +les incendies, les atrocités dont est capable un +peuple dément : et il sonnait encore le désagrègement +social, la dislocation du trône, et ce qui +fait l’épouvante des rois, leur honte sacrée : la +chute dynastique. Elle avait reçu l’outrage national ; +le pays politique s’était détourné d’elle, et +son blanc visage de cire, dans les chatoiements +noirs du costume, n’avait pas eu la faiblesse d’un +spasme. Ses yeux bruns, doux et puissants, regardaient +toujours dans l’infini, mais elle, personne +ne la regardait plus. Ses fidèles partisans même +que la colère suffoquait pensaient cent fois plus +à leur haine intransigeante qu’à l’océan d’amertume +qui la submergeait.</p> + +<p>Le triomphe de Wartz durait toujours. Si les +acclamations faiblissaient, il en éclatait aussitôt +d’autres plus impétueuses, et ce torrent venait +l’atteindre à sa place, affaissé à son pupitre, le +front posé sur son poing crispé. Ses amis l’entouraient +maintenant, tous subjugués, comme des +courtisans, flattant, moitié par instinct, moitié par +entraînement, celui qu’ils écrasaient de leur colère +tout à l’heure. Saltzen ne disait rien, mais +son visage ruisselait de larmes ; il ne cessait de +regarder Samuel, fier de lui comme un père, et +tout l’orgueil de l’ovation, c’est lui qui le savourait.</p> + +<p>M. de Nathée parlait ; tous ses mots se perdaient +dans ce tonnerre. On eût dit un homme +essayant de commander à l’orage. Tout à coup, le +ministre de l’Intérieur quitta son banc et se dirigea +vers la tribune. Béatrix le suivit des yeux, +éperdument. Avec Hansegel, ce petit homme noir +trapu et bougeant était son conseil ; il pouvait être +son salut ; tout ce qui lui restait d’espoir, elle le +mit en lui. Mais, au pied des marches, un incident +arrêta le ministre, une de ces énigmes parlementaires +que la foule ne peut comprendre et que le +vacarme rendit obscure même aux politiciens. +C’était Wallein, l’impétueux libéral, qui avait +bondi derrière lui, puis le royaliste Stalberg. Et +tous trois, la paume accrochée à la rampe, se disputaient +la chaire avec une ardeur qui touchait à +la frénésie. Ils durent s’injurier, mais rien ne +s’entendit…</p> + +<p>Après, ce furent des coups de théâtre successifs ; +la tragédie se précipitait. Quand le ministre +eut gagné la tribune, le tapage atteignit son paroxysme ; +on criait : « Démission ! Wartz ministre ! » +d’un unisson si puissant, qu’on eût pu +croire à un chœur d’innombrables voix. Toute la +gauche lança le grand cri de guerre : « Vive la +République ! » Et ce fut peut-être cet élan de folie, +l’acte le plus vif de la journée, quand on songe +que la Reine était présente, qu’elle entendait, et +que c’était une part importante de la Poméranie +qui lui jetait en public ce défi.</p> + +<p>Les ministres, hués et injuriés par la gauche, +reniés par le parti libéral dont ils étaient sortis, +venaient de se décider à quitter la salle pour aller +délibérer. On suivit des yeux avec enthousiasme +ce premier acte de leur retraite. La défection la +plus inouïe à leur égard était celle de ce même +centre dont ils avaient toujours accompli la politique, +et qui se retournait maintenant contre eux. +Il ne régnait plus ici désormais ni mesure, ni +logique ; l’influence nouvelle qui venait de naître +défiait tout raisonnement. On ne discute pas avec +ces convictions spontanées et jaillissantes qui sommeillent +au fond des cœurs, jusqu’au jour où sous +un choc puissant elles s’exaltent en foi passionnée. +Wartz semblait, par sa seule force, avoir imposé +sa pensée à cette masse d’esprits ; il avait seulement +provoqué le choc déterminant du phénomène. Il +avait emprunté son pouvoir à l’état inconscient des +idées, — cette maturité mentale qu’entrevoyait +Saltzen. — De même que la lumière ne prend son +aspect que dans les substances qu’elle illumine, +de même, l’éloquence du tribun n’avait trouvé sa +véritable force qu’en rencontrant cet unisson +mystérieux au fond des âmes. Son œuvre et sa +gloire avaient été d’élever ces goûts secrets +au-dessus du prestige de la Reine, dans ce parti +libéral de qui la psychologie, à cette heure, +était si curieuse.</p> + +<p>La Reine, alors que tout luttait contre elle : la +poussée spirituelle de l’époque, les idées, et ce +prodigieux talent de Wartz, s’était défendue jusqu’ici +par un argument unique : le prestige de sa +personne. Elle se faisait voir ; elle s’offrait aux +yeux, avec l’attrait royal et l’attrait féminin confondus +en un seul charme. Soudain, comme si elle +eût eu honte de mendier ainsi les ovations et l’enthousiasme, +elle changea d’attitude. C’était le +besoin d’agir qui reprenait sa puissante nature, et +aussi une colère profonde qui la ravageait invisiblement +sous son masque hautain. Elle qui se sentait +toute autorité et loi souveraine, au point que +ce sens du pouvoir s’identifiait avec le sens même +de son être, se voyait tout à coup méconnue, reniée +et impuissante. Roi, elle eût fait un coup +d’État, elle eût appelé la garde. Wartz aurait été +maintenu par la force, et la prison du faubourg, où +l’on enfermait les condamnés politiques, lui aurait +servi de lieu de méditation pour peser à son aise la +suprématie de la Liberté sur la Monarchie. Mais +ce moyen masculin ne pouvait être celui d’une +créature de force douce comme elle. Elle biaisa. Il +fallait une digue au flot montant qui la menaçait, +elle voulut le détourner par adresse. Elle jeta +les yeux sur ces effrénés qui gesticulaient dans +les bancs de l’enceinte : elle y cherchait la complicité +d’un homme sans laquelle si peu de femmes peuvent +agir. Son regard choisit Wallein, Wallein dont la +politique nerveuse, faite d’impressions, d’impulsions, +d’agitations, serait plus malléable, plus +soumise à ses influences. Elle se savait sur lui +un grand pouvoir ; de plus, il était l’un des +plus avancés au large dans la tempête d’aujourd’hui ; +elle tenait ce sensitif par les mêmes +fibres que le tenait l’Idée nouvelle. Ce serait son +ouvrier.</p> + +<p>— Monsieur le président ! appela-t-elle.</p> + +<p>Cette faible voix éteignit les autres bruits, le +grondement de la salle, peu à peu.</p> + +<p>— Monsieur le président, voulez-vous transmettre +à l’Assemblée ce désir de la Reine, que la +séance soit renvoyée à demain ?</p> + +<p>La rumeur reprit, avec un mouvement effrayant +de tous les visages vers elle :</p> + +<p>— Non ! non !…</p> + +<p>Et le bruit des protestations se prolongeait, s’enflait, +atteignait dans sa véhémence le pire tumulte +de tout à l’heure. Le président parla encore, il +parla d’égards dus à Sa Majesté, de lassitude, et +le « non » vibrait toujours, opiniâtre, inflexible. +Chose troublante et magique de voir cette progression +tangible de la puissance changeant de +main, abandonnant les autorités anciennes, allant +vers les bases de la Nation, vers le peuple dont +c’était ici la Délégation.</p> + +<p>Les ministres revinrent. Les huées recommencèrent. +Chacun d’eux s’installa à son bureau, et, +d’une écriture plus ou moins prompte, rédigea la +formule de démission. Il y eut un silence. Les +délégués avaient repris leurs places. On les voyait +accoudés à leurs pupitres, suivant du regard l’acte +du ministère.</p> + +<p>Les démissions mises en liasse furent portées +sur-le-champ à la Reine ; et comme par enchantement, +la suspension de séance fut décidée. La Délégation +entière s’engouffra dans les portes, dans +les couloirs ; la salle se vida. La Reine était partie. +C’était l’entr’acte silencieux où le drame allait +faire vers le dénouement la glissade vertigineuse. +Il présidait à cette séance, comme à toutes les +grandes scènes d’histoire, quelque chose d’inéluctable +que les volontés humaines ne dirigeaient +plus.</p> + +<hr> + + +<p>La dame en noir était maintenant assise dans +le petit parloir des ministres, seule avec Wallein. +Elle avait pris un fauteuil de bureau, autour duquel +il la voyait ramener les plis en longs tuyaux +brisés de sa jupe, et, debout, tout en l’écoutant, le +délégué suivait machinalement, sous les mousselines +de deuil du chapeau, les enroulements de +sa jeune et somptueuse chevelure.</p> + +<p>Elle parlait avec fièvre, avec indignation, haletante +encore de ne pouvoir laisser déborder tout +ce qui l’étouffait de colère, et souvent, au milieu +d’une phrase, un soubresaut de sa poitrine l’arrêtait. +Elle en voulait au cabinet démissionnaire pour +sa défection ; elle en voulait à Nathée, à la droite +royaliste, aux infâmes qui avaient osé, sous ses +yeux, acclamer la République, aux traîtres libéraux +qui étaient jusqu’ici son appui le plus ferme, +<i>malgré</i> leur indépendance d’idées, croyait-elle, +<i>à cause</i> de cette indépendance réellement. Elle se +sentait offensée comme jamais reine ne le fut. +Hélas, ces libéraux avaient applaudi Wartz ! +Après cet outrage, sur qui compterait-elle désormais ?</p> + +<p>Et quand, femme habile dans la détresse, elle +eut bouleversé les esprits de cet homme agité +qu’elle avait devant elle, quand Wallein eut subi, +jusqu’au fond de lui-même, l’émotion de voir ce +douloureux courroux de reine, quand elle le sentit +ému de cette auguste pitié qui ne se définit pas, +celle qu’inspire la douleur et l’humiliation des +grands, elle dit :</p> + +<p>— Monsieur le délégué, c’est en vous désormais +que je place ma confiance ; c’est vous que je charge +de former le nouveau ministère. Vous le choisirez +acceptable à tous, et capable d’être fidèle à la +Constitution.</p> + +<p>Wallein se taisait.</p> + +<p>— Sera-t-il dit que vous refusez ? fit-elle âprement +en crispant au fauteuil sa main gantée.</p> + +<p>Wallein secoua les épaules.</p> + +<p>— Il est trop tard ! murmura-t-il.</p> + +<p>— Trop tard ?</p> + +<p>— La constitution dont parle Votre Majesté +est sans force aujourd’hui. On n’est pas fidèle à +un néant ; la loi est annihilée…</p> + +<p>— Et par qui, monsieur le délégué ?</p> + +<p>— Par la loi supérieure qui fait les histoires des +peuples.</p> + +<p>Et, en disant cela, il crayonna des noms sur +son portefeuille : Wartz, Braun, les républicains ; +Moser le libéral ; puis il détacha le feuillet qu’il +tendit à Béatrix :</p> + +<p>— Voici mon ministère, le seul possible, le seul +qu’acceptera aujourd’hui la Nation.</p> + +<p>Elle lut, et aussitôt jeta un cri si perçant que +tout alentour on dut l’entendre :</p> + +<p>— Wartz !</p> + +<p>— A l’Intérieur, reprit sourdement Wallein, +qui était blême et défait comme un mort.</p> + +<p>Elle ne détachait pas les yeux de ce bout de papier ; +elle était atterrée. Wallein comprit que ce +seul choix de Wartz était une injure nouvelle, +qu’il l’avait atteinte et blessée personnellement, +comme elle ne l’avait pas été jusqu’ici ; il sentit +qu’il avait chagriné mortellement l’adorable femme, +et il était bien à présent l’image du pays, tenaillé +par ce double idéal de la souveraine et de la +liberté, les aimant toutes deux différemment, +mais sans savoir laquelle il sacrifierait à l’autre. +Volontiers il se serait mis à ses genoux pour la +supplier de lui pardonner, en même temps qu’un +devoir plus haut lui commandait d’exploiter cette +prostration, cette défaillance de femme. Et pour +ne point lui paraître trop odieux, il entreprit +l’histoire de leur état d’âme, à eux libéraux. Appariés +depuis longtemps au parti républicain par +une idéologie semblable, ils s’étaient laissé mener +jusqu’aux frontières extrêmes du royalisme, retenus +seulement par cette fragile barrière : l’amour +de la paix et celui de Sa Majesté. Accommodant +leur esprit progressif avec le culte de la souveraine, +ils avaient voulu concilier les politiques +opposées, rester à la fois les conservateurs et les +évolutionnaires. Mais c’était là un marché de timorés, +une transaction ; la parole du meneur +avait éclairé cette compromission, et eux, voyant +enfin la vérité, et brisant les barrières, avaient +pénétré d’un coup dans le camp des démocrates, +fusionnant sans effort avec ceux dont les avait +séparés seulement un nom différent.</p> + +<p>— Wartz ministre ! Jamais ! jamais, monsieur, +jamais, répétait la Reine.</p> + +<p>Alors, timidement, doucement, puisqu’il fallait +apprendre à la triste femme sa destinée, avec les +égards qu’on a pour un condamné, il commença +de lui montrer ce qu’elle ne pressentait que trop : +ce qu’était Wartz pour l’Assemblée, ce qu’il serait +demain pour le peuple. Il atténuait ses mots ; il ne +disait pas « son génie », il disait : « son talent » ; +il ne disait pas « sa popularité », mais « sa maîtrise » ; +ni « la vérité », mais « sa doctrine ». Et +quand, de sa parole insinuante, il l’eut fait voir si +lié à l’œuvre de l’heure actuelle qu’elle s’incarnait +pour ainsi dire en lui, il joua d’une hypothèse. Il +supposa qu’on fît un cabinet royaliste, en espérant +de lui une formidable répression qui bloquât dans +les cerveaux les idées en mouvement ; il nomma +même ces ministres imaginaires ; il alla jusqu’à +préciser la conduite qu’ils tiendraient, et leur politique +appuyée avant tout sur les baïonnettes de la +garde. Est-ce que l’Assemblée, telle qu’elle était +désormais, exaltée, combative, butée à son idée +fixe de la République, supporterait un seul jour +ce ministère-là ?</p> + +<p>Horriblement lasse, l’esprit épuisé, elle prononça :</p> + +<p>— Un ministère composite… j’avais pensé… des +éléments opposés empruntés à chaque parti.</p> + +<p>Elle s’était trompée dans son choix. Wallein se +dérobait à son influence, comme les autres, comme +tout le monde ; elle était désormais seule, abandonnée. +Elle se sentit perdue.</p> + +<p>Il parla encore. Il l’étreignit de plus près dans +ce réseau d’arguments qui paralysait ses efforts. +Elle ne pouvait plus se défendre, elle n’avait plus +une idée, plus une force, elle acquiesçait à tout.</p> + +<p>Ce fut comme une léthargie de douleur et de +fatigue ; Wallein lui arrachait des mots inconscients ; +ce n’était plus que l’ombre d’elle-même +qui les articulait.</p> + +<p>Elle se réveilla au trône, quand elle revit l’Assemblée +grondante devant elle, baignée dans la lumière +adoucie qui tombait de la coupole. L’agitation était +contenue, soumise à l’anxiété de ce qu’elle allait +dire. Le tumulte n’était plus qu’un ronronnement +assourdi, et devant elle s’étalait la liste des candidatures +ministérielles : Wartz, Braun, Wallein, Moser, +Aldberg, Saas et Zwiller. Elle comprit que c’était +là le ministère de la Délégation, celui qu’il leur +fallait et de l’acceptation duquel leur calme factice +était conditionnel. Wallein vint à la tribune, et, +pour mieux compromettre la situation de la malheureuse +Reine, il rendit public son cas de conscience ; +il expliqua quel ministère républicain lui +était soumis, et il l’adjura elle-même, en termes +véhéments, de signer sur-le-champ le décret qui +mettrait au pouvoir les <i>auteurs</i> d’une constitution +nouvelle.</p> + +<p>C’était signer sa déchéance. Elle dédaigna de +répondre comme d’obéir. Aussitôt, tous les délégués +de la gauche et du centre furent debout, les +bras levés, clamant le nom de Wartz, aggravant +le tapage du bruit de leurs talons sur le plancher. +Elle demeurait immobile et sans un geste. Le bruit +redoublait. On commença de se battre au pied de +la tribune ; il y eut une rixe sous les yeux affolés +du président, qui ne put obtenir, dans le tumulte, +l’expulsion des coupables.</p> + +<p>Soudain, la Reine se leva ; on la vit prendre la +plume, tracer des mots ; elle souriait d’un sourire +de colère ; elle était terrible à voir. A peine +femme, maintenant, dressée dans son velours noir, +virilement, la tête fière, le profil hautain, elle se +révélait le chef de l’État, la Maîtresse, le Roi.</p> + +<p>— Selon le désir de la Délégation, dit-elle, +nous venons de nommer ministres MM. Wartz, +Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller ; +mais, comme il nous a paru qu’une Assemblée +capable d’imposer d’une manière si violente ses +volontés à la Reine cessait d’être la représentation +nationale et le reflet du pays, nous déclarons +la présente Délégation dissoute, et la nécessité de +procéder à de nouvelles élections législatives.</p> + +<p>Un fracas répondit ; la houle des têtes s’ébranla +en nappes vibrantes et hurlantes. Nathée eut alors +le premier geste d’autorité de toute sa présidence : +il se couvrit, descendit de la tribune et s’en fut. +La Reine sortait aussi. La Délégation se vida par +les couloirs, et le tapage s’éparpilla jusque dans +la rue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">LA RUE</span></h2> + + +<p class="noindent">Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières. +Madeleine attendait patiemment la minute du réveil, +comptant sur le bonheur de le retrouver dans +cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce +jour d’hiver, après les émotions de la veille. Il +n’était rentré qu’à une heure avancée de la nuit, +exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue +qui l’avait jeté et endormi tout habillé sur son +lit. Mais sa femme n’eut pas la douce causerie +attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la couvrit +de baisers, comme un homme qui semblait +ne connaître de l’amour que ses violences. La délicate +Madeleine, le cœur gonflé de tout ce qu’elle +n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès +de tendresse, les instructions touchant leur nouvelle +vie au ministère. Chose étrange, chez ces +deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs sentiments +respectifs, différents, opposés même, les +travaillaient en sens inverse. Alors que Madeleine +cherchait à distinguer du grand homme +l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de +tout et malheureux, lui s’efforçait, dans son orgueil +masculin, à rester devant elle le personnage +célèbre du jour ; il lui imposait sa gloire ; il lui +offrait le perpétuel souvenir de son génie ; il voulait +être aimé pour sa grandeur.</p> + +<p>La jeune femme quittait avec peine cette simple +et jolie maison du faubourg, où ils s’étaient unis. +Samuel, lui, sentait un grand bonheur viril à emmener +sa chérie dans l’appartement princier du ministère +de l’Intérieur, qui commandait le quai, et +dont il avait connu, lors des réceptions, les salons +en enfilade, les plafonds caissonnés, les trumeaux +peints et les murs flottants de vieilles tapisseries +poméraniennes : tableaux éteints, pâles broderies +de laine, dont les couleurs reposent les yeux sans +les distraire. Ce luxe qu’il aimait secrètement, +revêtait, dans ce logis transitoire des hommes +d’État, un anonymat qui n’offensait pas absolument +la simplicité républicaine. Il honorait la +charge, mais non point les personnes, semblait-il, +quoique pourtant le jeune révolutionnaire entrevît +dans ce décor de somptuosité comme une existence +d’amour magnifiée.</p> + +<p>Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine. +Samuel éprouvait, plus qu’il ne les raisonnait, ces +nuances sentimentales que Madeleine eût ressassées +des journées entières. Son amour était au fond +de son cœur, simplement, base confuse de toutes +ses pensées : mais ce qui dominait aujourd’hui sa +vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que +les soucis politiques, les graves préoccupations +de l’heure présente, les responsabilités de sa fonction +nouvelle.</p> + +<p>Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait +vit arriver au cabinet de toilette la petite Hannah, +défaite, pâle comme un cierge, haletante, deux +étincelles au fond de ses yeux de blonde.</p> + +<p>— Madame ! oh ! madame !… ce qu’on dit partout !…</p> + +<p>Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond, +d’écouter cet écho de la voix populaire.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il donc, Hannah ?</p> + +<p>— Est-ce vrai, madame ? On dit que nous allons +avoir une révolution, et que c’est monsieur qui +mène tout maintenant.</p> + +<p>— Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement +en ville, Hannah ?</p> + +<p>Alors, la petite servante, mise en verve par la +satisfaction visible de sa maîtresse, et aussi par une +excitation personnelle plus imprécise, se laisse aller +à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue. +S’il y a du mouvement en ville ! Comment dira-t-elle +cela ! C’est comme un repos du dimanche, +et c’est en même temps comme une fête très +solennelle, et encore même… pas une fête, une +veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni belles toilettes +dans la rue ; on dirait que les gens attendent quelque +chose ; et on parle, on s’attroupe, on crie ; et c’est +un bruit de querelles partout. Dans le faubourg, +c’est affreux ce qu’elle a vu : devant la porte d’un +cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du +trottoir ; quand on y songe ! Dire que c’est peut-être +un homme tué au cours d’une rixe, qui a +laissé là ce beau sang rouge ! Et les journaux qui +ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant +quand les vendeurs passent. Puis il y a encore +ceci qu’Hannah hésitait à dire et qu’elle hasarde +maintenant en devenant toute rouge : tous ces +passants n’ont à la bouche que le nom de monsieur ; +ils le crient très haut, ils se le renvoient +dans leurs disputes ; quelques-uns le lancent avec +colère, mais presque, oh ! oui, presque tout le monde +le dit en admiration. En plein jour, à cette heure +même, — que les gens sont étranges ! — ils sont +à ce point dévorés par la curiosité, par la passion +de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine +de tisseurs en chômage, de messieurs, de belles +dames qui arpentent le trottoir, et qui mangent +des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché +qu’elle était la femme de chambre de madame +Wartz ; et aussitôt, dans la boutique où elle se +trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a +posé mille questions sur madame, sur monsieur +surtout. Elle s’est sauvée à toutes jambes pour +n’avoir pas à répondre à ces indiscrets.</p> + +<p>Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune +fille, voulant s’habiller seule. Mais une rêverie si +grave, si profonde et angoissante s’était emparée +de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi +vêtue, inerte, devant la glace, sans voir la pâle +figure fiévreuse, et les minces bras nus que le miroir +reflétait.</p> + +<p>Ainsi c’était la révolution !…</p> + +<p>Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans +le monde pensant, n’est qu’une grande opération +intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il dort dans +le peuple des forces redoutables de cataclysme, +qu’en y touchant on les déchaîne, et que le geste +fatal était fait. Ainsi, dans les légendes, voit-on +les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les écluses +qui défendent les villes contre l’océan. Hélas ! +l’écluse des épouvantables démences populaires +était ouverte, et c’était Samuel qui avait fait cela.</p> + +<p>Alors possédée d’une énergie amère, et voulant +connaître jusqu’au fond le grand trouble populaire, +voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang, +oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle +compléta en hâte sa toilette, et sortit.</p> + +<hr> + + +<p>A cette même heure, dans la salle du Conseil, +au Palais, Samuel Wartz avait pris place au milieu +de ses nouveaux confrères. Rangés autour d’une +table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines, +en hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle +condition politique de la Poméranie.</p> + +<p>Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses +lambris de chêne à moulures d’or, son plafond +léger et lointain, où des femmes nues, allégories +géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond +s’élevait le trône de la Présidence royale, le trône +à trois degrés tapissé de brocart blanc.</p> + +<p>La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel +entra, et il introduisit une dame en deuil en disant : +« Messieurs, la Reine ! » Elle n’alla pas +s’asseoir sur le trône ; elle vint à pas glissés sur le +parquet de marqueterie qui mirait sa forme +sombre, pendant que les sept démocrates demeuraient +debout, tête baissée, poignés d’une timidité +dont ils ne pouvaient se rendre maîtres.</p> + +<p>— Duc, ayez donc la complaisance de mettre un +fauteuil auprès de ces messieurs.</p> + +<p>Sa voix résonnait sans un écho. Son regard, +pendant que Hansegel s’empressait à obéir, scrutait +les physionomies nouvelles des ministres, +un regard insistant, passant à travers les cils, et +qui vous restait dans les yeux longtemps après +qu’il s’y était posé. Elle prit place à la tête de la +table, en faisant signe aux ministres de reprendre +leurs sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis +en présence de Sa Majesté, resta debout derrière +elle.</p> + +<p>— Monsieur Wartz ? dit-elle.</p> + +<p>Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé +comme la veille, à la tribune, en parlant. +Le visage bistré de femme brune, aux modelés +épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui +pâli, flétri, fatigué, mais les prunelles, limpides +comme deux joyaux sombres, glissaient entre les +paupières, rayonnant la vie puissante, la vie passionnée +d’une créature en qui se réfléchissait vraiment +l’existence d’un peuple.</p> + +<p>— Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me +chasser du trône ?</p> + +<p>Wartz se troubla ; cette phrase l’avait terrassé ; +il resta tout un moment sans répondre.</p> + +<p>— Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il +enfin ; il n’y a pas une <i>personne</i> en Poméranie +capable de cette action. Votre Majesté subit la +loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons +en l’accomplissant douloureusement. N’accusez +pas une volonté personnelle ; ma volonté est +telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles +royalistes à la conscience sereine, à qui leur +quiétude d’esprit permet de s’engager pour la vie +à votre personne, quels que soient les mouvements +d’opinion, quelle que soit votre fortune. +J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour qui vous +restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui, +sans trouble ni doute, peuvent vivre de l’<i>Idée</i> +que vous symbolisez, et je sens le bonheur qu’il +doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce +n’est pas moi ; accusez plutôt la conscience nationale +qui veut clore à votre nom une ère d’histoire, +qui nous a faits mûrs, en dépit de nous-mêmes, +pour cette œuvre. Nous autres, les +meneurs, nous sommes les instruments de la force +qui travaille les peuples, pour les élever toujours +plus haut…</p> + +<p>— Ah ! les élever toujours plus haut ! s’écria-t-elle.</p> + +<p>Et sa gorge se contractait de douleur et de +colère. Des larmes vite refoulées parurent à ses +paupières, et ses deux belles mains désespérées +retombèrent le long du tapis bleu.</p> + +<p>— Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines ? +Depuis que notre dynastie règne, n’avons-nous pas +fait une Poméranie glorieuse ? Voyez notre industrie, +nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences, +ce qui s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et +les usines, voyez la Bourse, voyez Oldsburg et +voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus haut +la nation ! Vous oubliez, messieurs, que, pendant +dix siècles, nous les rois, nous avons peiné, lutté, +pour arracher notre peuple à la barbarie, à l’ignorance, +à l’engourdissement, à la domination +étrangère. La nation, nous l’avons agrandie, +fortifiée, moralisée, enrichie. Et maintenant vous +prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur +et dans sa gloire, sous prétexte de votre « Toujours +plus haut ! » Mais il y a, dans l’histoire dont +vous parlez tant, une justice implacable ; le poids +de votre imprudence retombera sur le peuple que +vous aurez conquis. Vous voulez enlever le gouvernement +du pays à la monarchie, la plus simple +et la plus naturelle des formes d’État, pour le +donner à une sorte d’empire anonyme, incarnant +la volonté du peuple, car votre république n’est +que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous +serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un +après l’autre, tous les orages capables de bouleverser +une nation, et, loin de réprimer troubles +et orages, votre autorité démocratique les subira +tous, puisqu’il est de son essence, non point de diriger +les aberrations du peuple, mais de les suivre !</p> + +<p>Elle était si belle, si tragique, cette femme qui +pouvait dire en face de ces hommes d’État : « Nous, +les Rois ! » que tous gardaient le silence ; ses +larmes les avaient émus, mais plus encore ses +yeux, le reproche, la menace sibylline de ces +yeux de feu qui avaient pris une expression surhumaine. +Braun, qui était fort vulgaire d’éducation +et d’esprit, était moins atteint par ce prestige +indéfinissable ; il aurait aimé reprendre les arguments +un à un et discuter avec Béatrix comme +avec un homme. Les autres sentirent bien l’inutilité +d’un tel effort. Ils étaient accablés, ils ne +cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible, la +comédie qui consistait à infliger à cette femme +l’opprobre de la répudiation, avec tous les ménagements, +non point de l’étiquette, mais de leur +sensibilité même. Wallein se leva.</p> + +<p>— Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice +en le méconnaissant, prononça-t-il d’une +voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce +de bourreaux. La conviction de notre conscience, +soit qu’elle ait été, comme chez mes confrères, la +constante loi de leur pensée, soit qu’elle ait paru +en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse +à exécuter un acte qui offense tous nos sentiments +de respect et d’admiration pour votre personne auguste, +Madame. Le dirai-je ? Un devoir impérieux +nous presse, nous stimule, mais il nous semble +frapper une mère !…</p> + +<p>— Alors pourquoi la frappez-vous ? dit-elle en +secouant douloureusement la tête.</p> + +<p>Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz +se contentait d’écorcher de son soulier la marqueterie +du parquet. Il y eut un grand silence. +Wallein reprit :</p> + +<p>— Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame. +Que pourrions-nous ajouter, d’ailleurs, +aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a +prononcés hier : ceux de la fatalité démocratique ! +Ce que nous vous supplions de faire, car vous serez +toujours celle qui dispense des grâces, c’est de méditer +cette vérité, de la comprendre, de couronner +votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre +Majesté la Reine suprême de l’Histoire, de qui l’on +pourrait dire : « Après qu’elle eut tout donné à +son peuple, elle lui donna encore la Liberté ! »</p> + +<p>Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses, +comme s’il les eût souillées en passant :</p> + +<p>— Abdiquer ?</p> + +<p>On ne comprend pas, personne autre que les +monarques ne peut comprendre absolument l’opprobre +de ce mot ; ils ne le prononcent pas, ils +l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur +caché et mystérieux qu’il offense. Dans la bouche +de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot grossier +que la colère aurait arraché à sa dignité. +Mais déjà le visage de Samuel rayonnait. L’abdication, +la cérémonie sublime, l’apothéose du +peuple !…</p> + +<p>— L’Europe admirerait… prononça-t-il.</p> + +<p>Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu +de mille bruits confus qui se noyaient les uns les +autres, comme des ondes, une sonnerie de clairon, +lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie +d’alarme, la phrase de quatre notes répétée deux +ou trois fois de suite, précipitée, lugubre. Les +sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes, et +le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir : +elle avait reconnu le clairon d’alarme de la garde. +Il se passait donc au dehors quelque chose d’incertain, +d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici, +seule au milieu de ces hommes hostiles dont il lui +fallait se garder, comme d’une bande d’ennemis ? +Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à +cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel, +qui centralisait au palais tous les services, +lui avait dit : « Relativement, tout est calme dans +la ville » ?</p> + +<p>Elle contint son émoi, mais non point son indignation. +Elle sentait bien à quel point sa douleur, +son reste de majesté bouleversaient ses adversaires ; +mais que lui importait le combat intérieur +que se livraient ces hommes, et l’étrange sentiment +qu’elle leur inspirait, elle qu’avait secrètement +aimée un empereur, elle qu’avaient adorée +toutes les cours d’Europe et qu’avaient blasée sur +ce genre de triomphe, tant de fois, les acclamations +de la foule : des villes entières délirant d’enthousiasme, +à sa vue, des milliers de voix amoureuses, +dans la splendeur du plein air, aux belles +journées de fête, clamant son nom ! Pour quoi +pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné +ces quelques roturiers malfaisants ! Et ce tragique +éclat des clairons déchaîna sa colère avec ses angoisses :</p> + +<p>— Vous vous trompez si vous me prenez pour +une Reine capable de déserter. Eh quoi ! faire le +jeu de mes ennemis, me retirer devant eux, leur +céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains, +l’œuvre de toute ma dynastie ! Mais comment +oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de tous +vos rois dont je suis la fille ! C’est la trahison que +vous voudriez obtenir de moi ; mais vous pourriez, +entendez-vous, séduire la foule, l’armer, la lancer +dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre, +l’incendie, toutes les œuvres dont vos +pareils sont coutumiers en de telles heures, je ne +faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit : +« Elle cédera, c’est une femme ! » Il se trouve que +vous vous êtes mépris ; ce n’est pas une femme, +c’est une force. Elle a, cette force, des assises +invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle +plonge ses racines dans la terre de vos cimetières, +là où dorment vos morts qui furent si fidèles et si +loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait atteindre +toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de +vous, hier, ont pu peut-être illusionner la nation, +elle a pu se laisser prendre un instant à vos séduisantes +théories, monsieur Wartz, vous avez pu la +troubler, mais extirper de son cœur le dévouement +à sa Reine, jamais ! J’ai voulu demander aux +élections nouvelles une manifestation solennelle +de la volonté populaire ; vous verrez quelle sera +cette volonté. Quant à moi, je vous le déclare, s’il +y a des jours de lutte, je lutterai ; non pas en +femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains +d’autrefois, pour mon fils, votre souverain +de demain.</p> + +<p>Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête, +mornes, le courage et la foi ébranlés. Wallein +murmura :</p> + +<p>— Quelle créature inouïe !</p> + +<p>Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations +délicates, dit :</p> + +<p>— Elle nous a rudement dérangés. Nous en +étions à l’administration provinciale. A quoi la +rattacheriez-vous, Wartz ?</p> + +<p>Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé +sur le portrait immense qui, au milieu des quatre +fenêtres de face, faisait l’un des rares ornements +meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait +de Conrad II, le souverain qui avait sa statue +équestre sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et qui, +dans un cadre aux gigantesques fioritures d’or, +étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés +autour de sa personne blanche et mince de colonel +des gardes. Ç’avait été le véritable monarque +homme d’État ; il avait refondu la nation en une +monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel, — réformateur +illustre, mais préparateur inconscient +de la révolution d’aujourd’hui.</p> + +<p>— Eh bien, quoi ? — fit timidement l’obscur +ministre du Commerce, le nommé Moser, en se +tournant vers le grand homme, — nous ne travaillons +donc plus, monsieur Wartz ?</p> + +<p>Samuel étendit le doigt vers le portrait :</p> + +<p>— Regardez ; elle a tout à fait les yeux de +Conrad II.</p> + +<hr> + + +<p>Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de +voir et de savoir tout ce qui lui causait pourtant +une mortelle émotion, Madeleine errait au hasard +par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg, +soit qu’ils se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils +eussent cherché d’instinct le cœur de la cité. Les +rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De +loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire ; +à droite et à gauche, les rampes étaient +garnies d’une longue grappe humaine : hommes, +femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux +balustrades. Et dans cette foule composite, se révélaient, +en taches de couleur, des individus de +toutes classes, de toutes conditions, les sarraus +bleu-pâle des artisans, les blouses flottantes des +ouvriers voisinant avec les pardessus corrects, les +châles des tisseuses, les haillons des misérables, +contrastant avec la fourrure des élégantes.</p> + +<p>Et sur cette foule, un grand silence planait.</p> + +<p>La jeune femme, tremblant de sa hardiesse, +pressait le pas, curieuse de ce qui pouvait attirer +ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé. Un +cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne :</p> + +<p>— Achetez le portrait du nouveau ministre, +l’homme du coup d’État ! demandez Samuel +Wartz.</p> + +<p>Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies +de froid, lui haussa sous les yeux une lourde liasse +de papiers en éventail, où par centaines de reproductions, +dans le feuillettement du vent, elle vit +passer l’image de son mari grossièrement reproduite +dans le hâtif tirage nocturne du journal. +Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder. +Il lui semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue +bruyamment par cette foule, si elle tenait +entre ses mains ce portrait, et elle continua sa +route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en +dessous, elle entendit monter des voix, des chants. +Semblable à quelque petite ouvrière, elle se faufila +entre deux personnes, au long de la barrière vivante +qui faisait la haie.</p> + +<p>Sur la glace, processionnait un cortège grotesque : +des hommes portant en sautoir des écharpes +rouges à franges d’or, d’autres tenant des bannières +que les tournoiements de la bise, dans la coulée du +fleuve, tordaient en chiffons. Sur la cotonnade +grossière étaient écrits à l’encre ces mots exempts +de recherche : <i>Vive la Liberté !</i> — <i>A bas la Tyrannie !</i> — Venaient +ensuite les oriflammes révolutionnaires : +<i>Béatrix à l’échafaud !</i> — <i>Luttons pour +être libres !</i> — <i>A mort les Rétrogrades !</i> Et toutes +ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées +dans quelque taverne, en grande hâte, ne +laissaient déchiffrer que par bribes, dans leur enroulement +aérien, leur phraséologie de terreur. +Derrière, suivait une bande sordide : hommes en +costume de travail, coiffés de casquettes sales, +femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux défaits, +traînant des enfants, et, se mêlant à la +cohue des ouvriers en chômage, des êtres aux +figures sinistres, têtes d’assassins et de dégénérés, +corps atrophiés : toute cette tourbe abominable +qui ne sort de ses repaires qu’aux jours d’émeute, +pour provoquer le meurtre et allumer l’incendie. +Des bras se levaient en un geste de menace, des +voix crapuleuses hurlaient des chants de mort. +Et la horde passait comme le Destin en marche, +piétinant, d’un claquement sourd de semelles, +cette figure de pureté qu’est la glace.</p> + +<p>Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée +eut l’impression de ce qu’on nomme la lie +du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments +troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme, +demeurent diffus et invisibles dans la masse nationale, +pour s’agglomérer et remonter comme une +écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les +façades des maisons aux volets clos, le long du quai, +elle apercevait là-bas la structure monumentale du +ministère, son nouveau foyer ; elle eut la tentation +de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier +ce qu’elle venait de voir ; un sentiment secret la +poussa dans une direction inverse. Elle aborda la +rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère +allant au cœur : l’Hôtel-de-Ville. C’était une +image de mort. L’un après l’autre, les magasins +de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur +ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à +cette heure de l’après-midi, on ne voyait personne. +Sur la chaussée, des voitures roulaient à une +vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre +ici ? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita +un instant puis, prenant son parti, gagna la place +de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle était +là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il +déboucha d’une rue adjacente une nouvelle horde +d’êtres pareils à ceux qu’elle venait de voir, allant +par couples, chantant… Ils se dirigeaient vers le +fleuve ; elle les devina en route pour rejoindre les +autres. Et partout où elle allait maintenant, rue +de la Nation, où l’on ne voyait d’ordinaire que des +élégances, — coupés vernis et parfumés, belles +personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs +de jolis visages, — rue aux Moines où les +vitrines étaient des musées d’art et d’orfèvrerie, +et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi, +ce n’étaient plus que ces déguenillés au rire +vicieux, accrochant à leurs bustes d’autres bustes +de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de +chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient +de chaque rue. Oldsburg semblait n’être plus peuplée +que de cette vermine, elle qui la cachait jusqu’ici +en des repaires inconnus !</p> + +<p>Mais là, que se produisait-il ? La rue aux Moines, +qui devenait houleuse dans le tronçon compris +entre la place Saint-Wolfran et son intersection +avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut +impraticable. Artisans et hommes du +monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus +qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes +impulsions d’ensemble, et par-dessus ce compact +fourmillement noir, de biais, on apercevait, vers +le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens, +les croix gothiques, les lucarnes à cadres ciselés +du palais. Madeleine s’informa de ce qui se passait. +On lui parla d’une manifestation royaliste qui +commençait ici.</p> + +<p>Seule femme élégante dans cette foule, elle fut +vite remarquée. Un vieux monsieur grommela : +« Cette petite est folle ! » D’autres se mirent à chercher +brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux +au baisser des paupières, et elle voulut s’en retourner. +Mais derrière elle, la muraille vivante s’était +nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce +moment, une poussée se fit, une tornade de corps +humains se mouvant sur place, sans débouché. On +s’écrasa le long des maisons ; il y eut des cris de +douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris +de guerre, et Madeleine, naufragée dans cette +tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant, vit passer +dans le courant qui la portait une bande d’adolescents +aux jolis visages frais d’aristocrates, quinze +peut-être en tout, n’ayant pas vingt ans, et dont +pas un qui ne fût amoureux de sa belle souveraine. +Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de +subversifs couplets, mais simplement la fameuse +valse poméranienne, <i>Béatrix</i>, et la foule terrible, +sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se +sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait +nuageusement la figure de la Reine ; les mouchoirs +palpitèrent en l’air comme des flammes +blanches au-dessus de la multitude noire, et rien +ne saurait dire ce qui se passait alors dans les +cœurs.</p> + +<p>Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa +derrière eux ; on les suivit, et le chant de la valse +devint un chœur formidable. Tout le vieux loyalisme +des Oldsburgeois, un moment oublié devant +l’idéal républicain, se réveilla en folie. Madeleine +suivait aussi de loin, dominée par cette pensée +fixe qu’il y avait désormais par la ville deux cortèges +ivres d’hostilité, et que, si le hasard de +leurs méandres les amenait à un moment donné +dans une même rue, il se passerait des scènes +effroyables.</p> + +<p>La cohorte des jeunes royalistes monta la rue +de la Nation, l’allure scandée au trio de la valse, +agglomérant autour d’elle sans cesse de nouvelles +recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de +l’hôtel de ville et se réjouit, car ils avaient choisi +par là une direction opposée à celle des révolutionnaires. +Les voix diluées dans l’air n’étaient plus +que quelque chose de sourd, une musique incertaine, +dont se comprenaient seules, à cette distance, +les phrases aiguës. La jeune femme, brisée +de lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette +fois elle fit volte-face vers l’hôtel du ministère. +Il lui arrivait encore, portées par le vent, des notes +familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au +tournant de la rue. Puis soudain elle s’arrêta, +glacée de peur.</p> + +<p>Une autre musique naissait, toute voisine d’elle, +l’hymne poméranien hurlé par des gorges avinées ; +c’était l’autre horde qui venait, montant l’une des +rampes de la berge, en agitant ses oriflammes +lacérées. Elle s’était accrue, elle aussi, en sa promenade +sur la glace ; c’était devenu une longue +traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air +d’une puanteur d’humanité, et qui se mit en replis ; +des replis dessinés par l’angle de la rampe +et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit +menant aux bas quartiers.</p> + +<p>Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire : +cette ruelle, la place Sainte-Wilna et la rue du +Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui pouvait +vibrer encore impalpablement, dans l’air, du +chant royaliste. Rien, plus rien. La piste des +autres était donc perdue pour elle ; mais elle les +sentait toujours dans ce quartier, vers lequel +s’acheminaient présentement ceux-ci, ce quartier +du Canal où les maisons font à l’eau une rive +de pignons à poutrelles et de façades vétustes, +derrière lesquelles logent, par milliers, les pauvres.</p> + +<p>Une voiture passait, elle s’y jeta ; et en dépit de +toute prudence, de toute réserve, elle dit au +cocher, qui dut le lui faire répéter pour le croire :</p> + +<p>— Je vais suivre cette bande-là.</p> + +<p>Cet homme la prit pour quelque écervelée de +mœurs douteuses, en passe d’une extravagance +nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins, +accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses +deux mains, obsédée par cette intuition d’une +rencontre entre les deux cohortes, il aurait été +plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris. +Dans un accès de casuistique implacable, +frissonnante de peur, blême, angoissée, elle s’obligeait +à voir de ses yeux les atrocités qu’elle +redoutait.</p> + +<p>La voiture allait au pas. A ce moment, on avait +atteint la place Sainte-Wilna. Les manifestants se +débandèrent et poussèrent des cris de mort contre +la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle +venait de droite et de gauche, des deux parties de +la rue du Canal, que coupait la place de l’Église. +En même temps une troupe d’artisans, de femmes +échevelées, de gamins, accourait prendre part +à ces démonstrations en plein air qui étaient de +leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus +pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux +qui s’étaient amassés autour d’eux, stationnaient +actuellement dans le square de l’Hôtel-de-Ville +dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres +à grosse ramure noire, à trois cents mètres +d’ici.</p> + +<p>Et ce fut aussi à cette minute précise que le +clairon sonna, faisant passer et vibrer dans l’air +ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs.</p> + +<p>— Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame ? +demanda le cocher qui, ne pouvant plus avancer, +était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs +par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse. +Entendez-vous cela ?</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? demanda Madeleine, les lèvres +blanches.</p> + +<p>— Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus +marcher à l’ordre. C’est à la caserne du régiment +que cela se passe. Le quart des officiers mène la +révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés +dans les chambrées, et tout le reste fait l’assaut +avec la petite Altesse Royale le prince Erick. On +dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame +le nouveau colonel nommé par le gouvernement. +Ce sont de tristes choses, ma petite dame.</p> + +<p>— Et cet homme qui parle là-bas, demanda +Madeleine, que dit-il ?</p> + +<p>— Rien de bon ! c’est contre la Reine ; il va les +mener maintenant à l’hôtel de ville.</p> + +<p>— Oh ! l’hôtel de ville !</p> + +<p>Et son visage se crispa dans une telle douleur, +que lui reprit :</p> + +<p>— Vous devriez vous en retourner chez vous, +tenez ; ce n’est pas la place d’une jolie petite +femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez +« les sangs » tournés.</p> + +<p>— Non, répondit fermement Madeleine, je veux +voir.</p> + +<p>Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans +son pressentiment terrible. La masse mouvante, +qu’était devenue la horde de tout à l’heure, prit le +tronçon de la rue du Canal qui menait au square +de l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre +cents, agitant toujours vers le milieu leurs lambeaux +de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils à +un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du +Square. Rétréci au passage, le flot formait des +houles, des remous. Puis, la grille franchie, il se +divisait au caprice des allées, débordait sur les pelouses. +Et l’hymne national, sans mesure ni rythme, +sans unisson et sans ensemble, précipité comme +un chant de fous, un chœur d’ivresse, entra dans le +jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues, +le long des bassins congelés, et vint heurter la façade +intérieure de l’hôtel de ville. Alors, on vit +sortir par les trois grandes portes cintrées, les +enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le +péristyle depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles +du chant poméranien, qui insultaient la +Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous, +sans se l’être dit, que la belle Dame idéale dont +ils étaient si épris serait vengée s’ils mouraient +pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col +glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à +terre, la Personne à laquelle ils offraient leur +vie, les petits aristocrates se ruèrent dans les +haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés +comme ils étaient, dans ce flot de malpropreté +humaine ; il y eut une levée de bras pareille +à un croisement de massues en l’air, et on ne les +revit plus. Mais aussitôt, dans les pelouses envahies, +sur l’eau congelée du bassin, ce fut la bataille +générale. Tous les bruits se fondaient en une +clameur unique, dans laquelle dominait le cri +des femmes, aigu, ininterrompu, de douleur et de +peur ; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant +et griffant les visages qui leur faisaient obstacle.</p> + +<p>Madeleine, la main crispée aux barreaux de la +grille, s’était aventurée jusqu’ici, et regardait. +Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un ouvrier +venir à elle, le menton levé, les mains +tendues, la bouche ouverte comme un homme qui +suffoque, les yeux suppliants et éperdus. Elle +recula d’un pas. L’homme montra son paletot de +velours, et la poche du haut d’où sortait tout +droit un petit manche de couteau. Puis, d’un +effort suprême, il arracha l’arme de la blessure. +Un jet de sang noir en jaillit qui éclaboussa +Madeleine.</p> + +<p>— Oh ! c’est trop ! c’est trop ! cria-t-elle.</p> + +<p>Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture +qui l’attendait à quelques pas derrière. Le +cocher la souleva à demi pour gravir le marche-pied.</p> + +<p>Il haussait les épaules sans la plaindre, riant +plutôt en dessous de ces nerfs de femme, qui +étaient comme une coquetterie de plus ajoutée +à l’excès de son charme. Mais, quand elle lui +eut nommé, comme sa demeure, l’Hôtel du Ministère, +l’évocation de cette habitation somptueuse, +et de la hauteur sociale qui s’y attachait fut une +révélation pour ce plébéien. Sans comprendre, il +pressentit quelque chose de la vérité. Il regarda +Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près +à ce Samuel Wartz, le célèbre orateur de la veille. +Son élégance, sa tristesse, cette passion de voir ce +que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout +cela l’éclairait vaguement ; et il la conduisait +doucement comme une malade, faisant de longs +détours pour suivre les voies calmes.</p> + +<p>Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque +chose l’arrêta encore : un convoi, une civière sous +un drapeau, un attroupement. Faiblement, en +frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans +voix :</p> + +<p>— Je veux savoir tout, tout ; racontez-moi ce +qui se passe ici.</p> + +<p>Le cocher alla s’informer et revint :</p> + +<p>— Les canailles ! c’est leur colonel, ce pauvre +petit prince Erick, qu’ils ont tué !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">LE VIEIL AMI</span></h2> + + +<p class="noindent">Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée, +elle restait ici, prostrée, sur une petite chaise, +dans le grand salon du fond où il faisait nuit. +Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient +à l’aménagement de l’appartement. On transportait +dans le logis de splendeur les meubles familiers +du jeune ménage, les menus objets, les bibelots, +les souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité +de ces grandes pièces froides. Les coups de +marteau résonnaient ; on entendait le bruit sourd +des caisses jetées à terre, le heurt des armoires +pesantes, un cliquetis de vaisselle et de verreries +déballées. Les huissiers, les laquais nouveaux, +Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient, +venaient, causaient, égayés par ce remue-ménage. +Et voilà pourquoi Madeleine s’était réfugiée ici, +le salon officiel où l’on ne changerait rien, où elle +pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre.</p> + +<p>Soudain, un coup léger retentit à la porte ; elle +s’irrita qu’on osât venir jusqu’ici la troubler dans +sa douleur. Mais s’attendant à voir paraître quelque +domestique en quête d’instructions, elle raffermit +sa voix pour répondre :</p> + +<p>— Entrez, entrez.</p> + +<p>— Madame, on me dit que vous êtes ici…</p> + +<p>— Oh ! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir, +que vous êtes bon d’être venu !</p> + +<p>Et les lampes électriques allumées, elle courut +à lui.</p> + +<p>— Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions +causer enfin : je ne vous ai pas vu depuis +un siècle !</p> + +<p>Et il sentit sa main prise par ces petites mains +encore gantées, qui l’attiraient, le dirigeaient avec +une espèce de chaleur tendre.</p> + +<p>— Avant-hier ! murmura-t-il, troublé.</p> + +<p>— Non, non ; un siècle, je vous dis, un siècle !</p> + +<p>Il la regarda sous la blanche lumière, le visage +comme amaigri, rouge de fièvre, les yeux fiévreux +aussi et tragiques, avec le foyer qu’allumaient, +dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant +sur le sens de cette émotion qu’il lui +voyait, il sentit la joie de l’accueil se changer pour +lui en amertume et dérision. Comment n’avait-il +pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot, +qu’elle était toute possédée par la gloire de son +jeune mari, par le souvenir d’hier, par les émotions +d’amour ! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait +joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement :</p> + +<p>— Oui ; un beau siècle pour Wartz et pour +vous.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Monsieur Saltzen…</p> + +<p>Et elle n’ajoutait rien.</p> + +<p>— Monsieur Saltzen… répéta-t-elle.</p> + +<p>La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur +elle-même, elle regardait les fleurs du tapis, le +veinage pur des marbres, les ongles dorés des +chimères qui supportaient une table. Elle semblait +demander aux choses la force de pouvoir +parler.</p> + +<p>Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent +tout à coup ; elle cacha ses yeux dans ses mains, +et sans honte, sans pensée, presque sans pudeur, +elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le +torrent de sa douleur. Elle pleurait tout haut, +comme les enfants, avec les gémissements et le +râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour +ne pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement +de désespoir qui faisait de sa personne délicate +une chose diminuée, allégée, qui n’aurait été +rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas ! il +était peut-être celui qui la chérissait le plus dans +le secret de son cœur, celui qui aurait su lui dire +les mots les plus délicieux, et celui qui devait +garder devant son chagrin, le plus de froideur. +Et il se sentait perdre la tête.</p> + +<p>— Qu’avez-vous ? Qu’avez-vous ?… murmura-t-il.</p> + +<p>— J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa +gorge, j’ai vu la Révolution, je l’ai vue, monsieur +Saltzen ; j’ai vu Oldsburg ravagée, j’ai vu mourir +un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai +senti sa main sur ma bottine, et je me suis sauvée. +Comprenez-vous cela ? Sans l’avoir regardé, je me +suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois toujours, +je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de +ses yeux de souffrance, que je n’ai pas écoutée. +Je me suis sauvée ! Est-ce que j’aurais pu le +soulager, dites, docteur ? Tout un couteau enfoncé +là ! J’ai agi comme la dernière des créatures. Je +n’ai pas eu le courage, je n’ai pas pu. Regardez ; +son sang m’a sauté ici.</p> + +<p>Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore +humides dont la fourrure noire ne s’imprégnait que +lentement : on aurait dit de larges taches d’encre. +A les revoir, elle éclata de nouveau.</p> + +<p>— Docteur ! Docteur ! Dieu a voulu que ce sang +tombe sur moi ; c’est le sang que Samuel a fait +couler, c’est lui le grand coupable !</p> + +<p>Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les +mains, elle se tut pendant plusieurs secondes. +Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste +caressant et paternel de ses deux mains tendues. +Ne lui devait-il pas ce mouvement de pitié, n’allait-il +pas la prendre dans ses bras, la consoler comme +un enfant qui souffre ? Mais il fit mieux. Il l’aimait +trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains +retombèrent sur ses genoux sans avoir même effleuré +les soies de la fourrure, et il dit :</p> + +<p>— Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui ?</p> + +<p>Elle continua, poursuivie du même cauchemar :</p> + +<p>— Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick ? +Vous figurez-vous cela ? Mort ! Tout froid déjà, +ce gentil valseur de l’autre jour ! Il m’avait menée +d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une +pause, il me faisait glisser, je ne pesais rien, lui +non plus ; j’ai vu tantôt la civière où gisait son +cadavre ; les deux hommes de la garde avaient +peine à le porter. C’est lourd, un mort.</p> + +<p>Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt +déganté chercha les taches de sang sur la jaquette, +et quand elle se vit le doigt humide :</p> + +<p>— Cela ne peut pas sécher.</p> + +<p>Elle ne pleurait plus.</p> + +<p>— Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le +revoie pas.</p> + +<p>Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de +fourrure, qu’il jeta au loin, en le froissant de colère. +Puis, debout devant elle maintenant, la dominant :</p> + +<p>— Tout cela n’est pas votre affaire ; ce qui se +passe dans la rue ne vous regarde pas. Il meurt +chaque jour une foule de gens auxquels vous ne +pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui, +c’est très triste, mais vous n’y pouvez rien, et +c’était inconvenant de votre part de vous y mêler. +Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure.</p> + +<p>Elle le regarda fixement ; ses longs yeux désolés, +sa bouche, tout son air était une plainte et un +reproche.</p> + +<p>— Oh ! monsieur Saltzen ! est-ce vous qui me +parlez de la sorte ! Est-ce que je ne m’appelle pas +Madeleine Wartz ? Est-ce que tous les actes de +mon mari ne m’atteignent pas ?</p> + +<p>— Quels actes ?… demanda-t-il évasivement.</p> + +<p>Ses doigts maigres comme des osselets d’ivoire +jouaient sur son lorgnon. Il comprenait, à présent, +le cas de conscience effroyable de Madeleine, et il +sentait se tendre, entre elle et le mari dont il la +savait si amoureuse, un de ces voiles impalpables +que trament les imaginations scrupuleuses des +femmes, voiles invisibles, faits de l’étoffe même +des âmes, et qui séparent plus les époux que des +barrières de fer. Donc, ce serait bien décidément +sa fonction de travailler, au profit de celui à qui +elle s’était donnée, le cœur de cette petite fille. +A l’heure où elle se tournait vers lui, comme vers +l’ami le plus délicat, le plus près d’elle, — il ne le +sentait que trop, — il devait, sous peine de commettre +la plus triviale des fautes, la repousser par +force vers le seul ami permis à une femme : son +mari. Cela, c’était encore l’aimer, c’était même +l’<i>adorer</i>, bien que le mot ne signifie pas toujours +ce martyre de froide immolation.</p> + +<p>— Quels actes ? reprit-elle, vous me demandez +lesquels ? N’a-t-il pas rompu par son discours +d’hier l’ordre qui régnait dans le pays ? N’a-t-il +pas provoqué l’agitation populaire ? N’a-t-il pas +déchaîné la révolution, enfin ? Maintenant l’incendie +se propage, et celui qui l’a allumé n’est +plus maître de l’éteindre. L’émeute du régiment +de la Garde à la caserne, la bataille dans la rue, +les troubles d’Oldsburg, ceux qui doivent à cette +heure ravager la province, Hansen, cette ville si +remuante, et la contrée des Charbonnages, tout +cela est l’œuvre de Samuel ! Eh bien, je vous le +demande, un homme a-t-il le droit de créer dans +un pays cette folie de destruction et de sang ? +Samuel n’a-t-il pas pris là une responsabilité +intolérable ?</p> + +<p>— Son discours était toute réserve et toute +modération, hasarda le vieil ami.</p> + +<p>— Un discours de modération ne déchaîne pas, +dans une assemblée d’hommes, ce que les paroles +de Samuel ont déchaîné hier à la Délégation, +monsieur Saltzen, vous le concevez bien. Je le +sais, il y avait l’éloquence, ce feu de conviction +qui dévore mon pauvre Sam ; mais il y avait +autre chose : les idées qui ont de la vie en elles, +comme la graine qu’on sème. Il s’est fait dans les +esprits, déjà exaltés, une germination violente. +Les révoltes dormaient en eux, il les a réveillées. +Et il a voulu cela parce que c’était nécessaire à +son œuvre.</p> + +<p>— Oui. Il l’a voulu parce que c’était nécessaire +à son œuvre, répéta le docteur en songeant.</p> + +<p>— C’est donc son acte vraiment, monsieur +Saltzen, c’est sa faute ! sa faute ! Comprenez-vous ? +Tout le sang qui va couler aujourd’hui, il en +répond devant la société et devant Dieu. Ah ! j’avais +comme un pressentiment, une terreur de ces +atroces réalités, quand j’ai vu cet Auburger +adopté de telle sorte par lui.</p> + +<p>— Auburger ? Votre mari s’est laissé circonvenir +par cet être-là ?</p> + +<p>— Comment, vous ne savez pas ? A vous non +plus, il ne l’a pas dit ? Mais, si j’ai bien compris, +Auburger est devenu l’agent secret de Samuel.</p> + +<p>Saltzen s’indigna.</p> + +<p>— Son agent secret ! — se disait-il en marchant +à pas lents dans le salon. — Il a consenti, lui, +Wartz, la droiture même !… Il s’est livré, pieds +et poings liés, à cet homme de rien qui le possédera +maintenant, comme un maître son esclave ! +Car, dans ces sortes de pactes, quoiqu’il y paraisse, +la domination n’est pas aux mains de celui +qu’on croit. Êtes-vous bien sûre, Madeleine ?</p> + +<p>Il était à ce point hors de lui-même, qu’il donnait +à la jeune femme ce prénom dont il ne la +nommait jamais que dans sa pensée.</p> + +<p>Il réfléchit longtemps. Ce qu’il entendait confirmait +en son esprit une logique en formation. Puis +voulant expliquer cette mystérieuse complexité de +Wartz, l’être au-dessus de nature et par cela même +au-dessus du blâme, il développa sa conception.</p> + +<p>— Ni vous, ni moi, n’avons le droit de le juger, +dit-il en revenant s’asseoir près de Madeleine ; il +nous dépasse trop. Il nous effraye par le mal qu’il +a causé aujourd’hui. Et à qui faites-vous part +de vos inquiétudes, ma pauvre enfant, quand moi, +secrètement, dans mon cœur d’ami, j’ai senti ce +qui se passait dans votre cœur de femme ! Il nous +fait peur. C’est un grand criminel aux yeux timorés +de notre affection ; mais si, à cette heure, il +entrait ici, il faudrait lui tendre les bras, l’aimer, +le louer ; il vous faut, vous, le faire plier sous le +poids de votre amour ; vous ne saurez jamais être +assez tendre, assez dévouée, pour atteindre ce +cœur triste et isolé de grand homme. Triste ! +vous savez comme il l’est intimement, lui que +votre jolie gaieté d’oiseau ne déride même pas, +lui qui ne jouit jamais de cet esprit, de ces mots +auxquels vous vous plaisez tant ! Triste et seul +comme un prophète ! Qui l’a vraiment connu ? +Est-ce vous ? Vous n’oseriez le dire. Est-ce moi, +vieux praticien des hommes, qui ne m’étais jamais +douté de la puissance qu’il cachait ? le châtelain +d’Orbach, peut-être, qui s’était asservi ce génie, +et le faisait dîner à part quand il recevait à sa +table ! Méconnu, inconnu, s’ignorant lui-même, +portant sans le savoir sa force, c’est l’homme +de la Destinée, l’homme fatal, créé pour faire +ce qui doit être, et qui l’accomplit en dépit de +tout.</p> + +<p>Madeleine sentait ses yeux s’emplir maintenant +de larmes délicieuses. Il fallait savoir comme elle +que le vieil ami l’aimait, pour goûter vraiment ce +qui se cachait d’indicible sous ses phrases. Très +émue, elle voulait le remercier de redonner à +l’image de Samuel l’auréole éteinte ; elle murmura +pour la seconde fois :</p> + +<p>— Vous êtes bon, docteur, vous êtes bon d’être +venu me dire tout cela.</p> + +<p>Souriant, il regardait complaisamment cette joie +d’aimer revenir en elle. Il continua :</p> + +<p>— Ce matin, les journaux portaient en manchette +ces simples mots : « La loi Wartz. » Et +l’on ne pensait en lisant ce titre, qu’à la proposition +concernant l’instruction populaire. Je vais +vous dire, moi, ce que c’est que la loi Wartz, +non point celle que Samuel a déposée hier, mais +celle qui préside au cours de sa vie, qui règle ses +mouvements, sa conduite, ses actes, comme une +rigoureuse formule scientifique. C’est une loi +inexorable dont rien ne saurait le dégager, parce +qu’il est de ces êtres dont on dit qu’ils appartiennent +à l’histoire ; et qu’est-ce que l’histoire, sinon +la fatalité accomplie ? La loi Wartz, la vraie, est +une formule terrible qui pousse votre mari d’un +mouvement irrésistible, vers le système d’État +nouveau. Passivement, il a subi l’attirance de la +politique républicaine, comme on subit parfois une +passion, souffrant et jouant à la fois son propre +drame. Ce goût l’a conduit à l’action de la plume +et à l’action de la parole, à travers mille obstacles +que vous connaissez mieux que personne. Voyez +comme depuis son enfance, qu’il nous a contée, +jusqu’à son élection, ce fut une progression constante +vers le rôle qu’il devait tenir. Et à peine ce +rôle lui est-il dévolu, qui permet à sa personnalité +de s’épanouir vraiment, que la loi fatale plus +impérieuse, le mène plus puissamment. Plus de +repos, la course au but s’accélère, l’action se +précipite. C’est en son cerveau, d’abord, la conception +de cette éducation du peuple sur laquelle +il fait reposer sa République idéale. Nous sommes +une dizaine de sages, de réfléchis et de prudents +qui voulons réglementer, ajourner, son projet +trop hâtif. Nous sommes des confrères, des aînés, +qu’il révère vaguement, des amis qu’il sait dévoués ; +mais il a senti notre résistance. Notre +prudence l’impatiente, nos conseils l’exaspèrent. +Alors, de tout ce qui s’était établi entre nous : +cordialité des relations, projets politiques communs, +respect, affection même, rien ne compte +plus. En nous, il ne voit désormais qu’un obstacle ; +la force qui le mène ne lui permet pas de s’y +arrêter. Nous le gênons ; il nous écarte, très simplement. +J’en aurais pleuré ! M’être cru, dans l’esprit +de ce garçon, l’arbitre de toutes les idées, et +constater un beau jour quelle petite place j’y +occupais ! Chez les autres, c’était de la fureur. +Mais froissement d’orgueil ou délicate blessure de +cœur, son autorité rend tout acceptable, et Braun +lui-même, qui est un rustre aux rancunes opiniâtres, +l’a si bien compris, qu’il est redevenu +malgré tout, l’ami de Wartz. Et maintenant, sans +cette loi implacable comme le <i lang="la" xml:lang="la">Fatum</i> antique, +croyez-vous que Wartz, qui n’est que pitié et +bonté pour le peuple, et qui avait en outre sous +les yeux l’exemple d’Hannah…</p> + +<p>— Ah ! l’interrompit Madeleine, je ne suis pas +grande philosophe, mais l’idée de ce que cette +fameuse loi pourra faire naître chez les pauvres +gens me terrifie. N’auriez-vous pas eu peur +de prendre une telle initiative, vous, monsieur +Saltzen ?</p> + +<p>— Oui, j’aurais toujours reculé devant des +craintes, des scrupules, parce que je suis une volonté +normale, assujettie à tous les souffles du +sentiment, et que je <i>veux</i> beaucoup moins que je +ne <i>sens</i>. Mais la destinée de notre grand homme, +bien autre, unifiant sa volonté à celle qui mène le +monde, ne lui a pas laissé connaître ces faiblesses. +Je n’invente rien. Vous êtes assez instruite pour +savoir que ce fut l’éternelle règle des génies de +faire leur œuvre jusqu’au bout, sans se soucier si +des larmes ou du sang coulaient à leur passage. +Nous sommes, nous, de pauvres êtres, qui mirons +l’univers dans notre propre cœur, comme on +regarde une immensité dans une toute petite +glace, et notre maître instinct, la peur de souffrir, +nous semble régir l’Univers comme il régit notre +individu. Le Pasteur d’hommes, au contraire, +s’abstrait de ce qui est personnel, il ne s’écoute +pas, il se renonce, il s’identifie avec les règles mystérieuses +de l’humanité. Voilà pourquoi Wartz, +dans son mouvement en avant, s’est soucié, +comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce +qui se dressait devant lui, que ce fût l’amitié, que +ce fût la paix de toute une caste dans la nation, +que ce fût son attrait personnel pour la droiture, +la délicatesse même de sa loyauté, ou bien l’influence +que la pauvre Reine, à ce que j’ai cru deviner, +exerçait encore secrètement sur lui.</p> + +<p>— Mais encore, cette œuvre qu’il accomplit +parce que c’est la <i>loi</i>, dites-vous, monsieur Saltzen, +faut-il qu’elle me soit expliquée, et qu’on me la +montre nécessaire ; car, j’ai beau sentir un goût +très vif pour l’état démocratique, je ne saurai jamais +dire au juste pourquoi cela vaut de bouleverser +un pays dont les affaires marchent, en +somme, très bien.</p> + +<p>— Une opinion politique n’est jamais qu’un +goût, reprit l’oncle Wilhelm, et, à proprement +parler, un goût ne s’explique pas. Cependant on +imagine, pour appuyer son sentiment politique, +des principes qui peuvent le légitimer. D’après +nos principes, justement, la république étant le +plus souple des gouvernements, celui qui communie +le plus avec les mouvements de l’âme +populaire, sera toujours aussi le plus conforme +aux progrès de l’évolution. Il fallait bien réellement, +ma pauvre enfant, que Béatrix quittât le +trône, — elle nous aurait retardés, — mais il faudrait, +quand elle s’en ira, jeter des fleurs sous ses +pas, car c’était une adorable femme.</p> + +<p>Après le moment d’affolement qu’il avait eu +tout à l’heure, il s’était ressaisi, et reprenait, avec +son sang-froid, sa coquetterie et sa séduction. +Rejetant en arrière une touffe de cheveux gris qui +faisait ombre sur ses yeux, il alla lorgner les tapisseries +et les bibelots, sa longue main osseuse à +la cambrure des reins, l’ample pardessus au drap +fin faisant des plis flottants autour de son grand +corps émacié. Madeleine, apaisée et doucement satisfaite, +le suivait des yeux. Aucun bruit ne venait +de la ville. Était-ce le calme, était-ce la nuit ? +Les paroles du docteur concernant Samuel agissaient +en elle, et c’était avec une sorte d’exaltation +agréable qu’elle pensait, qu’elle rêvait à son mari. +L’idée de sa grandeur qu’elle entrevoyait pour la +première fois de cette manière, lui donnait un vertige +de cœur, comme si l’amour de ce grand homme +l’eût placée très haut. Puis elle regardait de nouveau +le vieil ami, et elle songeait : « Lui, c’est un +saint ! »</p> + +<p>La porte ouverte d’un geste brutal, Wartz entra. +Madeleine se souvint de ce qu’avait dit l’oncle +Wilhelm : « Il faut le faire ployer sous le poids de +votre amour. »</p> + +<p>Elle rougit imperceptiblement, et si Samuel +l’avait regardée alors, il aurait senti ses yeux fuir +les siens. Mais il revoyait, pour la première fois, +le docteur depuis la veille.</p> + +<p>— Monsieur Saltzen ! murmura-t-il.</p> + +<p>Et il alla vers lui comme un homme accablé +d’un fardeau trop lourd va vers l’allégeance d’une +amitié sereine, d’une amitié d’exception comme +celle-ci. La jeune femme, curieuse, épia ce qu’ils +allaient se dire : elle attendait un trait d’esprit du +docteur, quelque mot délicieux ; mais les deux +hommes se serrèrent la main silencieusement, +et, quand ils s’écartèrent l’un de l’autre, Saltzen +s’en alla vers un médaillon de la Reine, près duquel, +comme pour mieux voir, d’un coin du mouchoir +il essuya son lorgnon mouillé. Madeleine +était de ces imaginations délicates, sur lesquelles +un mot pèse plus qu’une phrase, un silence plus +qu’un mot ; elle comprit la muette admiration de +Saltzen pour le grand homme ; elle en demeura +plus impressionnée encore qu’elle ne l’avait été +par la venue de Samuel.</p> + +<p>— Quelle journée pour toi ! prononça-t-elle +timidement.</p> + +<p>Il lui semblait pour la première fois contempler +ce génie.</p> + +<p>Et aussitôt ses mains, ses coudes fragiles, ses +poignets étaient broyés dans les mains du mari +qui la reprenait et la serrait ; son regard si puissant, +avec son double fluide de maîtrise et de passion, +la brûlait et la dévorait. Chose étrange, pendant +qu’elle s’abandonnait à cette rude caresse, elle +se sentait, dans son cœur frémissant, bien moins +l’épouse que la victime de ce mari, dans un besoin, +presque religieux, d’offrande et d’immolation.</p> + +<p>— Nous avons tenu conseil toute l’après-midi, +raconta-t-il. Ce soir, j’ai dû me rendre à la caserne +de la Garde ; il s’y est passé des choses très +regrettables… J’ai donné des ordres ; un nouveau +colonel a été nommé d’urgence, à l’ancienneté. +J’ai obtenu la neutralité du régiment jusqu’à la +promulgation de la Constitution qui sera présentée +au nouveau Parlement, dans huit jours. Tout est +calme maintenant.</p> + +<p>— Ainsi, dit le docteur, vous y êtes allé, et +cela a suffi !</p> + +<p>L’enthousiasme brillait dans les yeux du vieil +homme.</p> + +<p>— L’Idée que je représente a seule tout pacifié, +reprit le jeune ministre.</p> + +<p>Mais il avait beau dire, et plutôt par principe +que par modestie, se disculper d’être <i>quelqu’un</i>, +sa personnalité s’accusait de plus en plus. Et +Madeleine, à qui revenait opiniâtrement la vision +du pauvre jeune prince assassiné, se défendit d’en +parler, dans le scrupule d’offenser cette grandeur +à qui tout était permis et tout dû. Saltzen devinait +ces choses et en éprouvait une sorte de joie trouble. +Il vint dire adieu.</p> + +<p>— Cher monsieur Saltzen, dînez donc avec +nous, demanda Wartz.</p> + +<p>— Mon cher ministre, répondit le docteur en +souriant, pas aujourd’hui ; j’ai envie de donner ce +soir à votre beau-père, un article sur vous, et je +l’ai seulement construit en pensée.</p> + +<p>Samuel n’insista pas. Il se mêlait à son amitié +un sentiment pénible qui concernait Madeleine. Il +les voyait, elle et lui, en constante recherche morale +l’un de l’autre. C’était une souffrance d’amour-propre ; +il soupçonnait que, malgré sa gloire, sa +passion et sa jeunesse, sa femme trouvait moins +en lui que dans le vieil ami ce qu’elle aimait. Il y +avait entre elle et Saltzen comme une association +d’esprits dont il était exclu, lui qu’aucun esprit +ne rencontrait jamais absolument. Il préférait +jouir du docteur hors de chez lui.</p> + +<p>Une fois sur le quai du fleuve, où ne passaient +plus que de muettes patrouilles de police, Saltzen +se retourna. Sur la façade obscure du Ministère, +dont les bureaux étaient fermés, cinq fenêtres +restaient éclairées : celles du salon qu’il venait de +quitter ; ils étaient sans doute demeurés là, Wartz +et Madeleine. Il avait surpris tout à l’heure le +croisement de leurs yeux, une étincelle d’ardeur +sous les cils de la tendre petite fille, une atmosphère +d’émotion amoureuse vibrant entre eux. Il +les devina — exaltés et fiévreux comme les avaient +faits les heures passées — dans les bras l’un de +l’autre, jeunes et ivres ainsi qu’il convenait. Lui +avait voulu cela. Il avait sciemment et avec art +mené la jeune femme ébranlée à cette crise d’amour, +et il s’en applaudissait, car c’était l’avoir +sauvée d’un grand péril.</p> + +<p>La conscience — cette chose blanche et nuageuse +qu’on imagine au centre de soi — devait +être chez lui singulièrement lumineuse et belle ; il +la traitait avec la même coquetterie que son être +apparent ; il en était vaniteux comme un autre +l’eût été de posséder sa prestance jeune, sa main +d’une finesse sans chair, comme d’autres l’eussent +été de posséder son esprit. C’était une conscience +élégante, avec des excès de répulsion, des outrances +de dédain, pour tout ce qui n’était point +parfaitement délicat. Par des chemins qu’on ne +savait pas, car sa vie sentimentale de vieux garçon +était toujours demeurée inconnue, il avait gravi +cette hauteur d’âme où il était arrivé, où la moindre +faute contre l’amitié qui le liait à Wartz, contre +le respect de Madeleine, lui aurait paru, et aurait +été en effet pour un homme de son caractère, une +défaillance inexcusable.</p> + +<p>Cependant, quand il acheta les journaux du +soir et que, dans la rue même, il voulut lire, en +passant sous la lueur des réverbères, il s’aperçut +qu’il ne comprenait plus. Une chose le poignait +plus que les graves nouvelles de cette journée +d’émeutes ; seulement il lui avait fallu cette preuve +flagrante pour savoir combien ce grand souci +politique, dans un jour pareil, était secondaire +pour lui. Plusieurs fois il essaya de parcourir ces +colonnes troublantes que tout Oldsburg dévorait +à cette heure, mais sans pouvoir y fixer une minute +son esprit. Toujours, il se sentait ridiculement +revenir, malgré lui, sous les cinq fenêtres derrière +lesquelles on sentait, en un dessin vague, l’ombre +molle des tentures : « Elle ne soupçonne pas, +songeait-il, quel rôle de comédie elle me fait jouer +ici ! »</p> + +<p>A la fin, il alla retrouver la solitude de sa +maison.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">LE DEMI-DIEU</span></h2> + + +<p class="noindent">Un des épisodes les plus marquants pour Wartz, +dans cette torrentueuse vie publique qui l’avait +pris et le roulait de ressauts en ressauts dans le +fracas de la Révolution, ce fut les lettres qu’il +commença de recevoir. Lettres roses et bleues, +lettres ardentes de jeunes gens, lettres de femmes +surtout, lettres à parfums divers qui s’épanouissaient +le matin sur sa table de travail en parterre +odoriférant. Il en riait. Les unes venaient +d’Oldsburg ; les mains qui les avaient écrites +étaient celles qui s’étaient lassées à l’applaudir à +la séance — et combien en avait-il vu battre l’air +devant lui, de ces mains gantées, douces et souples, +faisant courir, dans l’amphithéâtre enfiévré, le +souffle d’un grand vol d’oiseaux ! Celles-là semblaient +avoir gardé, dans le style, le tremblement +de cette heure. Les créatures d’exaltation qui les +avaient conçues avaient encore l’illusion de sa +présence en écrivant, et devant lui, leurs phrases +demeuraient timides et mesurées. Des billets de +province, au contraire, la timidité et la mesure +étaient exclues. Ici, Samuel Wartz n’existait plus +qu’en figure imprécise dans ces cerveaux d’enthousiastes. +Elles lui prêtaient toute beauté, mais +aussi toute immatérialité ; elles lui parlaient comme +à un esprit irréel, et avec d’autant plus de liberté +qu’elles ne l’avaient jamais vu et ne le verraient +sans doute jamais. Et toutes ces lettres étaient +signées de jolis prénoms, de noms de fleurs, parfois. +Myosotis lui écrivait : « Vous êtes le Messie +de la grande époque qui va s’ouvrir ; mon esprit, +sans vous connaître, vous attendait, et je souffrais +de vous. » Nielle des champs confessait : +« Je me sens une âme faite uniquement pour vous ; +je ne me nourris que de votre pensée depuis votre +révélation. Je ne sais si vous répondrez à ces +lignes, mais je reste consacrée à vous ; je m’emploierai +toute à la diffusion de votre pensée ; je +suis votre disciple, je vivrai pour vous — et j’ai +vingt ans ! » Et Héliotrope : « Je suis veuve et riche ; +on vous dit sans fortune. Je sais que dans des +entreprises telles que la vôtre, il faut que l’or +ruisselle autour de la Pensée ; écrivez-moi, ce que +je possède est à vous ! » Elsa disait : « Je n’avais +jamais aimé ; mais dites un jour un mot, et je +serai à Oldsburg le soir, à l’endroit que vous +ordonnerez. »</p> + +<p>Et les lettres continuaient d’affluer ; il en venait +sans cesse, de mauves, de blanches, que le +valet de chambre déposait en masse sur la table +du ministre, chaque matin. Bientôt, Samuel cessa +de les lire ; après, il ne les ouvrit même plus. +Mais il regardait le cachet de la poste, et il se +faisait dans son esprit une sorte de statistique +géographique de l’opinion républicaine dont ces +lettres de caprice étaient un reflet frivole mais +vrai. Les journaux, les comités politiques avec lesquels +le sien était en relation, lui fournissaient à +cet égard des indications, mais il y avait quelque +chose de plus sincère dans la spontanéité de ces +lettres de femmes qui trahissaient l’atmosphère +de pensée dans laquelle s’écoulait leur vie. Ainsi +Hansen et la région du Nord semblaient donner +plus de chaleur démocratique, puis, pour retrouver +la même intensité de sentiments, il fallait redescendre +jusqu’au pays des charbonnages, le plein +Sud. Les provinces frontières montraient moins +d’exubérance épistolaire ; de même aussi les dépêches +n’en apprenaient-elles que de calmes manifestations +de presse ou de réunions publiques.</p> + +<p>Et souvent, dans les quelques heures de repos +que la nuit seule lui accordait, Samuel allait +s’accouder au balcon de pierre qui dominait le +quai. Le dégel était venu ; le fleuve roulait dans +l’eau noire, des glaçons blancs, et par delà les +halètements de la ville endormie, Wartz scrutait +les lointains, il aspirait les atmosphères troublées +et tièdes venues du Sud, il cherchait, dans les nuées +torses et lourdes qui se heurtaient au ciel, le souvenir +des pays qu’en voyageant elles avaient obscurcis +de leur ombre. Car ce n’était plus désormais +Oldsburg seule, mais la Poméranie entière +qu’il possédait, qu’il avait comme épousée dans +un mariage mystérieux. Du Nord comme du Sud, +des villes comme des campagnes, il sentait converger +vers lui les pensées en travail. L’œuvre des +prochaines élections s’accomplissait dans les esprits ; +par des milliers de suffrages intentionnels, +les élections étaient déjà virtuellement faites, sous +l’action de son influence. Ses idées planaient sur +le pays comme une lumière. Il était partout. Mais +ce qui lui revenait alors à l’esprit, avec un agrément +puéril, c’étaient ces pâles amours d’inconnues, +amours sans couleurs ni figures, qui erraient +autour de lui durant ces nuits moites, qui le cherchaient, +le suppliaient. Peu à peu, cette science +vague d’être tant aimé créa comme un lit voluptueux +à ses pensées ; elles s’y reposaient, s’y amollissaient, +elles y revenaient sans cesse. Quelquefois, +dans des loisirs de sentiments, — mais combien +ces loisirs étaient courts et furtifs entre les mille +soucis de son action colossale — il se sentait un +cœur étrange ; il s’attendrissait. Et, à l’heure +même, il lui fallait ordonner des répressions sévères +contre les perturbateurs qui ne cessaient de faire +courir dans les rues un feu latent. Chaque jour +de-ci, de-là, des rixes éclataient ; le sang continuait +de couler, à peine, goutte à goutte.</p> + +<p>Un soir, dès le souper, il était à ce balcon, la +fenêtre à demi fermée derrière lui, et sa forme +invisible dans les ténèbres. Quelqu’un pénétra +dans la chambre de Madeleine, et, comme il se +détournait par instinct, il vit Hannah dans la pièce +devenue lumineuse. Elle se croyait seule. Elle +allait et venait selon la coutume de son service, +disposant la toilette de nuit de Madeleine. Elle +mit sur la table les rubans couleur de paille qui +serraient la chevelure de la jeune femme pendant +le sommeil ; elle étendit sur une chaise la robe de +blanc linon dont elle fit bouffer la dentelle du +bout de l’ongle ; elle posa sur la descente de lit +les deux pantoufles de soie. Au passage, devant +une glace, elle s’arrêta, se mira un instant, puis, +sa tâche finie, elle ne partait pas.</p> + +<p>Elle ne partait pas ; elle songeait, la main sur sa +hanche frêle. Son jeune corps, un peu ployé en +arrière, eut un étirement de lassitude qui accusait +la longue journée de labeur. Et, de nouveau, +Samuel vit bouger à travers la chambre la +petite silhouette noire au tablier blanc. Il la crut +en passe d’aller commettre quelque indiscrétion +parmi le désordre que Madeleine, souvent, laissait +après elle dans sa chambre. Et en effet, elle vint +au secrétaire dont l’un des tiroirs n’était que mi-clos, +avec un paquet de chiffons, de gants, de +voilettes, de lettres d’amies, de bouquets séchés. +Et il en souffrit, car il lui avait imaginé une âme +très délicate et timorée.</p> + +<p>Mais, sans donner le moindre regard à ces +intimités, elle avança son joli visage aminci +vers la photographie de Wartz que Madeleine +avait placée là ; et les lèvres tendues, furtivement, +elle baisa, sans l’effleurer, l’image de son +maître.</p> + +<p>Samuel se sentit rougir d’une honte incompréhensible. +Il eût voulu n’avoir rien vu. Il avait +commis, envers la pauvre petite servante, une faute +bizarre et involontaire, une faute dont le nom n’est +écrit dans aucun livre de casuistique.</p> + +<p>Ainsi, voilà que se révélait — et avec quelle +brutalité pénible du hasard ! — une nouvelle +amoureuse, ici même, dans sa maison, chez celle +qui tenait de si près à la personne de Madeleine +par les mille soins de son ministère, celle qui +connaissait le poids, le toucher soyeux de ses +cheveux, les secrets parfumés de sa toilette, les +broderies intimes, la grâce cachée de ses membres. +Il en était en même temps gêné et touché. Ces +passions entre maîtres et servantes, avec leurs +ridicules, leurs trivialités, les relents ménagers qui +s’y mêlent, leurs basses ruses et la profanation du +foyer, n’avaient jamais trouvé grâce devant lui. +Et depuis longtemps peut-être, dans son intérieur, +sans qu’il l’eût jamais pensé, cette petite +Hannah l’aimait secrètement. Il ne s’en fâchait pas. +Un homme ne se fâche jamais en pareil cas. Et +même, quand il songeait à la culture, à la demi-science +de cette jeune fille, à son élégance corporelle, +à son esprit timide mais fin, qui lui faisait +tenir si dignement, avec tant de tact féminin, son +rôle ambigu de domestique savante, à tout ce qui +l’avait souvent transformée à ses yeux en un symbole +charmant de la plébéienne future, il s’enorgueillissait.</p> + +<p>A partir de ce jour, il se mit à l’observer avec +une attention anxieuse. Il étudiait ses allées et +venues, son service, ses attitudes, toute la façon +dont elle se comportait avec ce secret qu’elle avait +dans le cœur. Elle fut impeccable. De cette chaleur +d’âme qu’elle avait montrée, de l’ardeur de +ce baiser et de tout ce qu’on pouvait supposer +derrière son masque impassible, rien n’apparaissait. +Un peu lente, elle s’absorbait dans son travail. +Samuel, pourtant, restait quelquefois très attendri +devant elle. Il regardait à la dérobée ses lèvres +fermées, d’un rose très pâle d’enfant maladive, et +il songeait à ce baiser qu’elle lui avait tendu, ce +baiser offert à son image, mais qui était demeuré +en route, sans pouvoir jamais, sans vouloir parvenir +jusqu’à lui.</p> + +<p>Madeleine lui dit un jour :</p> + +<p>— Regarde, Samuel, ce que j’ai trouvé dans +la chambre d’Hannah ! Mademoiselle dissimule +cela sous son lit, et, la nuit, au lieu de dormir, +elle lit.</p> + +<p>C’était une pile de journaux, tous les derniers +numéros du <i>Nouvel Oldsburg</i>, qui n’étaient remplis +que de son nom. Il haussa les épaules en +disant cette phrase banale :</p> + +<p>— Laisse-la ; que veux-tu, cette enfant se distrait +si peu de son travail tout le long de la journée !</p> + +<p>Et il pensa désormais, non pas tant à ce cœur +de la petite servante, si chaud et si fermé, qu’à son +cerveau, à tout ce qui s’y dissimulait de pensée +ardente, en présence du drame actuel, devant +l’ascension lente, le triomphe de sa propre caste.</p> + +<p>Mais tout cela était si peu de chose, semblait-il, +dans sa vie ! Sa voiture le menait chaque matin +au Conseil des Ministres. Plusieurs fois on le reconnut +au passage ; ce furent des ovations : parcelles +et éclats de cette popularité qui s’étendait à tout +le pays. Des attroupements se formaient d’ailleurs +souvent au coin de la rue aux Moines pour le voir +passer. A peine avait-on signalé sa voiture, que +retentissaient les vivats ; des mains frémissantes +agitaient des chapeaux ; un délire d’enthousiasme +se lisait sur les visages, dans ces yeux éperdus +d’hommes possédés d’un culte. Wartz goûtait tout +cela au passage, et continuait sa route.</p> + +<p>Alors, il arrivait parmi ses collègues l’âme molle, +la pensée languissante, enveloppé dans ces fluides +passionnés d’admiration et d’amour, qu’il sentait +monter à lui. Et la Constitution s’achevait par le +travail des autres, le travail de Braun surtout, qui, +avec son esprit moindre, faisait tout. Jointiste des +pouvoirs, ciseleur des lois, maçon de cet édifice +de la Nation nouvelle, il était fait, avec son instinct +de solidité, pour en bâtir la charpente, +tandis que Wartz, plus indolent, n’intervenait que +pour y jeter cette note de tendresse envers le +peuple pauvre, la charité des institutions, l’esprit +démocratique. Braun et les autres bâtissaient, lui +donnait le style. Il était l’architecte.</p> + +<p>Souvent, la séance du conseil se continuait +l’après-midi ; il rentrait harassé, ne faisait qu’apercevoir +Madeleine, et recevait Auburger, qui l’entretenait +parfois pendant des heures. La nécessité +lui imposait de plus en plus étroitement cet homme +qui, chaque jour, gagnait sur son temps un peu +plus de temps, sur sa pensée, un peu plus d’intimité. +Samuel avait l’impression physique de lui +être rivé, l’impression d’une condamnation implacable, +les liant. Le pays traversait une période +de calme. Après l’explosion des premiers jours, réprimée +énergiquement par le nouveau ministère, +l’ordre semblait bien rétabli. A la fin de cette +première semaine, plus de rixes, plus de réunions, +plus de sang, un silence national.</p> + +<p>Le docteur Saltzen, poète ingénieux, écrivit +dans le <i>Nouvel Oldsburg</i> un article sur la pacification +de la rue, qu’il attribuait à la rigueur de +la saison. Le charmant homme voyait l’humanité +comme une grande floraison, changeante avec les +époques du soleil. Le printemps à ses débuts épanouissait +les âmes en rêve et en sentiment ; les +jours caniculaires, ceux qui achèvent de leur +énergie torride la maturité des moissons, faisaient, +selon lui, dans la partie obscure et comme végétale +de l’être, sourdre le goût du sang, des atrocités +et du meurtre : les émeutes de l’été sont les +plus horrifiantes. L’automne était la saison des +doux plaisirs et de la vertu ; et l’hiver finissant +laissait la raison et le travail maîtres sereins de +l’homme. C’était l’heure idéale pour les changements +d’État, pour les révolutions laborieuses, +qui s’accomplissent sans inutiles cruautés ni +folie. — Suivait une apologie nouvelle de Wartz +que le docteur s’exaltait toujours à louer.</p> + +<p>Et pendant que les Poméraniens lisaient cette +rhétorique, l’homme d’État, qui ne se payait pas +de ces hypothèses, plus méfiant, faisait insidieusement +scruter la ténébreuse masse qu’est une nation, +par cet homme au flair de chien qu’était Auburger. +Et Auburger sut tout de suite que le soleil +ou le temps gris, les rafales de janvier et les mystérieuses +influences de l’hiver, n’étaient pour rien +dans ce phénomène qui avait soudain glacé la +foule. Il avait vite deviné là l’influence de la reine +Béatrix qui, de son côté, travaillait en secret la +masse populaire. L’État agonisant tentait une +suprême manœuvre contre celui qui ne l’avait +pas encore terrassé. Tout restait clandestin et +invisible, mais, avant de disparaître du théâtre +de sa gloire, la Dame en noir mettait une dernière +fois en œuvre le pouvoir de sa personne même. +De tels jours étaient venus, que cette Reine alla +jusqu’à rappeler désespérément l’opinion par +l’attrait de sa personne. On distribua dans les rues, +on glissa sous les portes, on étala aux yeux de tous, +une image qui la représentait assise, en robe à +traîne, tenant son fils debout contre elle. Il y +avait aussi des conférences royalistes, et ce qui +restait de la Presse conservatrice s’épuisait en +violentes attaques contre les candidats républicains. +On affichait partout une proclamation de +la souveraine, d’où s’exhalait un cri si douloureux, +une plainte si fière, un appel si poignant à +la nation, que nul ne la pouvait lire sans s’émouvoir. +Mais ce qui jeta cette stupeur dans le peuple, +dans le bas peuple, ce fut cette apparition de +l’image, le royal prospectus qui s’imposait, prenait +les regards par violence, et, après les regards, les +souvenirs. On se rappelait les fêtes du sacre, le jour +où l’on s’était étouffé sur le parvis de la cathédrale +pour voir la plus belle Reine du monde. On +se rappelait les fêtes de son mariage, celles de sa +maternité, quand était né le prince héritier qui +promettait une ère de paix au pays ; on se rappelait +surtout son désespoir à la mort du prince +consort, désespoir de reine pleurant son amour +brisé, qui avait arraché des larmes à toutes les +femmes de Poméranie.</p> + +<p>Dans les ménages d’artisans, à l’heure de la +soupe, l’image traînait sur la table ; on la contemplait +sans rien dire, les haines s’évanouissaient +devant ce beau visage. On imagina pour la première +fois ce que serait la ville quand Elle n’y +serait plus, et cette méditation nationale eut pour +conséquence de faire demeurer ces jours-là, les +gens chez eux, taciturnes et rêveurs.</p> + +<p>L’avant-veille des élections, Wartz s’aperçut +qu’à son arrivée, Auburger restait un peu plus que +de raison à l’antichambre ; il était trop peu maître +de ses impulsions pour n’aller pas, sur-le-champ, +éclairer ses soupçons ; et il vit, comme il s’en doutait, +qu’Hannah était là, écoutant le policier qui +lui parlait bas.</p> + +<p>Cet homme faisait métier d’être l’ami des servantes. +Il avait, dans la ville, une dizaine de +liaisons : cuisinières royalistes des grandes maisons +de la rue Royale, femmes de chambre futées +de la rue de la Nation, par la bouche desquelles +s’évadaient les plus intimes secrets des intérieurs +oldsburgeois. Et ce n’était pas sa moindre besogne, +au milieu de tant de soucis divers, que +ces amours d’arrière-cuisine, périlleux et difficiles, +qu’il fallait mener avec stratégie, ménager et +exploiter en même temps, en leur demandant tout +le bénéfice possible. Et vraiment, il maniait le vice, +le mensonge, l’hypocrisie et l’immoralité avec +tant d’ampleur, il faisait si génialement ses dupes, +et si grandement ce honteux commerce, qu’il se +haussait à quelque chose d’héroïque dans le Mal.</p> + +<p>Mais, dès qu’il se fut agi d’Hannah, Wartz se +jura qu’il défendrait cette très noble fille contre ce +coquin, et il le reçut avec plus de froideur que +jamais.</p> + +<p>Auburger, après avoir déposé, comme à l’ordinaire +son lourd chapeau de feutre rond sur une +chaise, dans le petit cabinet privé de Wartz, se +mit à tirer de ses poches une liasse de documents : +télégrammes chiffrés venus de toutes les villes +poméraniennes, notes griffonnées au crayon après +un rendez-vous galant, dans quelque chambre meublée +de la rue du Canal, propos entendus dans les +bouges du faubourg, où il allait boire toutes les +nuits avec les tisseurs. Il étalait complaisamment +cette moisson riche sous les yeux du Maître, caressant +le papier d’un doigt satisfait, lissant les fripures, +graduant les importances. Mais Samuel ne +regardait que son être physique, les rondeurs +béates de son crâne à demi nu sous les poils +blonds, ses tempes épaisses. L’œil, doux parfois, +mobile toujours, n’avait jamais une expression +mauvaise, mais ce point vif dans la prunelle qui +indique le goût secret des gros plaisirs. Les paupières, +si sensibles, si nerveuses, sans cesse vibrantes, +semblaient, avec leurs cils pâles, prendre +au vol le diapason de votre pensée pour y accorder +le regard. Tel qu’il était, avec cet air vulgaire et +fort, et cette moustache soignée qui était son +talisman d’entrée dans son monde de cœurs habituel, +Samuel se demandait s’il n’était pas capable +de plaire à Hannah, l’enfant du peuple, à qui sa +culture n’avait pas ôté le caractère de ses goûts +plébéiens. Ce fut une inquiétude nouvelle ; la +déchéance de la petite servante l’aurait désolé.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, ce qu’il nous faudrait +maintenant, dit Auburger, c’est de l’argent, +beaucoup d’argent.</p> + +<p>Wartz, d’un air méprisant, choisit dans son +portefeuille un billet qu’il tendit, affectant l’indifférence +au point de n’en pas demander l’usage.</p> + +<p>Auburger se mit à rire. Il était maintenant plus +à l’aise avec le ministre que le ministre ne l’était +avec lui.</p> + +<p>— Que voulez-vous que je fasse de cela ? Il +m’en faut quarante, cinquante comme celui-ci.</p> + +<p>Wartz ne répondit pas : on entendait le cri de +papier raide du billet qu’Auburger secouait entre +le pouce et l’index, le coude sur son genou, devant +le jeune homme d’État.</p> + +<p>— Voyons, monsieur le ministre, vous n’allez +pas marchander, je pense. C’est maintenant +l’heure décisive ; si nous manquions ce dernier +coup, tout serait compromis, ce qui serait vraiment +fâcheux, au point où nous en sommes. Les +comités royalistes n’ont pas ménagé l’or ; ce qui +s’est dépensé depuis trois jours en livraisons, en +libelles, en gravures suggestives, est incalculable, +et ce serait vous qui compteriez maintenant, +quitte à sombrer au port pour une misérable question +comme celle-là ?</p> + +<p>— Que voulez-vous faire de cet argent ? demanda +Wartz sans laisser paraître la moindre passion.</p> + +<p>Auburger battit des paupières ; arrivé au point +culminant de sa suggestion sur le Maître, il avait +à présent à dire des choses qu’il n’avait jamais +hasardées jusqu’ici, et de peur que son regard, si +dominé qu’il fût, n’allât en expression plus vite +que ses paroles, il le cachait.</p> + +<p>— Mais, monsieur le ministre, je pensais que, +de vous-même, vous auriez prévu cette nécessité, +sans que j’eusse l’ennui de vous en parler. Vous +savez que c’est après-demain le jour du vote, et, +pour un vote pareil, il convient de créer de l’enthousiasme, +de ne laisser rien au hasard. Nos +amis des sociétés républicaines ont déjà donné +beaucoup, mais dans un cas pareil, les générosités +privées sont insuffisantes ; ce qu’il faut, c’est +la somme officielle. Là où les hommes se réunissent +d’ordinaire, là où on peut les influencer par +des conversations, dans les cafés…</p> + +<p>Wartz, qui avait écouté avec toutes les apparences +du calme, se leva à ce mot en repoussant +avec fracas son fauteuil, et Auburger vit venir sur +lui ce pâle visage défiguré par la colère, en même +temps qu’il sentit ses épaules prises comme pour +une lutte.</p> + +<p>— Oui, c’est cela, la République saoule !</p> + +<p>Samuel parlait les dents serrées, crispant les +sourcils, l’œil féroce. D’un mouvement d’humeur +ou de peur, Auburger dégagea ses épaules qui glissèrent +au dossier du siège, et il en vint à n’être +qu’un homme rabougri, rétréci, ridiculement +recroquevillé dans le moule de l’étroit fauteuil. +Wartz était effrayant, mais le policier ne perdait +point de vue son rôle ; il n’en était pas à un affront +près, et il n’eut pas le moindre geste de défense +qui eût tout perdu. Samuel en fut désarmé. Le +premier feu de sa colère s’éteignit.</p> + +<p>— Et ils se permettent de parler de notre +œuvre ! murmura-t-il en s’écartant, les mains aux +poches du veston, les épaules secouées de mépris, +ils se permettent d’y travailler, d’y mettre +leur main bestiale ! Et ils veulent déterminer ces +choses de l’esprit, un état d’âme national, avec +ces grossiers moyens de duperie ! Mais vous ne +sentez donc pas… non, vous ne pouvez pas sentir, +vous, de quelle essence est justement cette +œuvre de Liberté, qui doit sortir sans contrainte +de la conscience nationale.</p> + +<p>— Pardonnez, monsieur le ministre, vous savez +bien que je comprends tout, dit Auburger moitié +penaud, moitié souriant. Vous vous figurez même +à tort, je vous assure, mon incapacité de concevoir +l’ordre lumineux et éthéré des choses auxquelles +vous faites allusion. Vous, monsieur +le ministre, vous pouvez vous cantonner dans +ces hautes régions ; vous menez la masse de loin ; +vous restez ainsi incorporé un peu à l’idéal que +vous prêchez, et il en résulte un effet très grand, +très beau. Le général, qui conduit ses hommes +à la bataille, reste nuageux dans la fumée, avec +de nobles gestes seulement ; mais si les sous-officiers +ne s’occupaient pas de mettre de la soupe +au ventre des soldats, avec du sel et autre chose +qui brûle, le général pourrait gesticuler sans +qu’un seul homme bouge. Vous êtes le général, +monsieur le ministre, et nous, nous sommes les +sous-officiers.</p> + +<p>— Votre idée est honteuse, dit Wartz ; vous +grisez le peuple pour lui arracher une approbation +qui ne vaut que par sa spontanéité même ; +nous bâtirons ainsi la République sur des assises +déshonorées. Au surplus, c’est assez discuter ; je +ne consentirai à aucune concession sur ce point, +et vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>— Non, monsieur le ministre, pas encore, car +si je m’en allais, vous seriez pris dans ce fâcheux +dilemme ou de me rappeler, ce qui vous abaisserait, +ou de perdre votre partie, car je suis un homme +nécessaire. Gardez-moi donc et écoutez-moi. Que +va-t-il se passer si nous nous laissons aller à une +trop facile confiance dans cette spontanéité du +peuple dont vous parlez ? Les royalistes auront le +champ libre, ils feront ce que vous n’aurez pas +fait. Et puis, songez-y, c’est maintenant la Reine +qui est en cause ; c’est sur son nom que se livre la +bataille ; si vous n’intervenez pas un dernier coup, +sa réalité de femme l’emportera vite, chez ces +gens simples, sur l’abstraction de la démocratie, +et dans trois jours, vous la verrez consolidée sur +son trône par une majorité conservatrice. Or, remarquez, +vous avez bien exagéré ma pensée ; je +pensais seulement à exercer une influence par des +harangues ne propageant que vos propres idées, +par un second tirage de votre portrait avec votre +discours, qu’on répandrait sur les tables d’estaminets. +Quant aux malpropretés dont vous m’attribuez +le projet, elles se réduisent à quelques gouttes +d’alcool dont on électrisera le sang de la masse +déjà fouetté d’enthousiasme. Voilà ce que vous +ne m’aviez pas donné le temps d’expliquer, monsieur +le Ministre.</p> + +<p>— J’exige, reprit Wartz sans changer de ton, +le détail strict de l’emploi de cet argent. (Et il +se mit à préparer une liasse de billets.) J’exige +qu’on ne l’emploie pas à enivrer les électeurs ; vous +m’en répondez implicitement, Auburger, et si mes +rapports m’indiquent que vous m’avez trompé, il +pourrait se passer des choses auxquelles vous ne +vous attendez guère. Veillez à ce que tout s’accomplisse +selon ma volonté.</p> + +<p>Quand Auburger fut parti avec l’argent, Hannah +vint chercher son maître de la part de madame +Wartz.</p> + +<p>— Hannah, lui dit Samuel, venez ici.</p> + +<p>Elle s’approcha du bureau, les cils palpitants, +les mains troublées et tremblantes, ayant aux joues +cet indice d’émoi si frappant du rouge qui pâlit, +et Samuel voyait ce désarroi, cet affolement secret +de la jeune fille qui aime, avec un plaisir masculin.</p> + +<p>— Hannah, lui demanda-t-il, monsieur Auburger +vous a parlé, que vous a-t-il dit ?</p> + +<p>Sans répondre elle rougit dans sa peau de +blonde jusque sous ses cheveux. Il n’insista pas, et +dit avec une pointe d’humeur :</p> + +<p>— Je vous défends de jamais parler à monsieur +Auburger. Je vous le défends, entendez-vous, +en quelque occasion que ce soit.</p> + +<p>Il disait ces choses comme un homme sûr d’être +obéi au nom d’une secrète autorité sentimentale +plus réelle et plus puissante qu’aucune autorité +régulière, avec la volupté aussi de sentir ce cœur +de femme sous sa domination. Il ajouta :</p> + +<p>— Maintenant, dites à madame que je vais la +rejoindre dans sa chambre.</p> + +<p>Elle partit sans avoir desserré les lèvres, ses +lèvres blêmies qui frémissaient. Le maître avait +vu pour la première fois de cette manière ses jolis +yeux, un peu ternes et tristes, qui avaient tant +pleuré. Et son silence, cette dignité charmante, +l’avaient ému plus que tout. Il rejoignit Madeleine.</p> + +<p>— Samuel, dit-elle, dès son entrée, je te demande +pardon de prendre pour moi un peu de +ton temps, mais ce ne sera pas long, je te le promets.</p> + +<p>Elle était debout, serrée dans une robe sombre +qui boutonnait au corsage sur de la soie rouge. +Ses cheveux étaient très noirs, ses yeux très bleus +et brillants sous l’arcade longue des sourcils, et la +prunelle vacillait, comme une petite lumière sous +un grand vent.</p> + +<p>Elle mit la main sur le bras de son mari :</p> + +<p>— Je ne peux pas souffrir d’avoir rien de dissimulé +pour toi ; ce qui se passe chez toi s’entend +ici… j’ai perçu tout à l’heure un bruit de querelle, +j’ai tout écouté. Ainsi, Sam, tu as donné de l’argent +à cet homme, pour faire boire ceux qui seront +demain la voix du pays. Tu as consenti à +cela ! Oh ! je ne t’aurais jamais cru capable de +mettre en œuvre de pareils moyens !</p> + +<p>Ses yeux se fermèrent à demi ; sa bouche, ses +narines se crispèrent comme si on lui avait offert +à respirer quelque fleur fétide.</p> + +<p>— Donner de l’argent ! continua-t-elle péniblement +sans le regarder ; acheter l’opinion de +ces gens ! Alors, que fais-tu de tes principes, du +principe même de ta fière politique, qui est le respect +du peuple ?</p> + +<p>A mesure qu’elle parlait, l’expression de Wartz +changeait et devenait mauvaise. A la fin, il regarda +sa femme presque durement.</p> + +<p>— Je trouve étrange que tu t’occupes de ces +choses, dit-il. Jusqu’à présent, tu t’es tenue en +dehors d’affaires qui ne sont pas les tiennes. +A peine si tu m’as parlé de mon discours de +la séance, de tout ce qui aurait dû te rendre +heureuse, à ce que je pensais. Et c’est aujourd’hui +que tu inaugures ce genre de conversation politique, +par des paroles de blâme que je ne m’attendais +certes pas à trouver dans ta bouche !</p> + +<p>La vérité, c’est que ce flot d’amour, d’adulation, +d’admiration qui le berçait depuis sa popularité, +lui rendait désormais toute critique amère. Il ne +pouvait manquer de faire un parallèle entre les +billets passionnés de ces inconnues qui tendaient +vers lui de tout leur enthousiasme aveugle, et sa +femme que sa gloire avait laissée impassible, et +qui se permettait de le juger maintenant. C’était +un de ces torts dont un homme garde rancune. Il +se sentait de silencieux assentiments dans le cœur +de ces femmes qui lui avaient écrit, dans celui de +tant d’autres qui n’avaient pas osé le faire. Pour +ces tendres créatures, il était au-dessus de toute +critique, elles approuvaient aveuglément tous ses +actes. Hannah, la petite servante lucide et pensante, +brûlait perpétuellement autour de sa personne +l’encens mystérieux de son culte. Il avait +l’âme sans cesse caressée par cette atmosphère de +douceurs, et voilà que Madeleine mettait une fausse +note dans cette harmonie voluptueuse en lui reprochant +sa conduite !</p> + +<p>— Mon ami chéri, reprit-elle, soudainement +attristée, et de cette voix retenue qui ne laissait +passer son trop-plein de tendresse que goutte à +goutte, je t’aime tant, que je veux aimer tout ce +qui émane de toi, toutes les œuvres de ton génie. +Je ne t’ai point parlé de ton triomphe, dis-tu ? +Pourquoi l’aurais-je fait ? Je t’admire silencieusement. +Je vis auprès de toi ; je contemple ce qui +se passe, je vois cette chose si grande de toute +une société repétrie par tes mains en quelques +jours, et de tout un pays qui t’aime comme son +chef moral. J’en suis plus émue et plus troublée +que je ne saurais te le dire. Par quels mots traduirais-je +tout cela ? Je t’offre ma discrétion, mon +silence ; tu m’es témoin que je te laisse travailler +sans jamais réclamer pour moi une parcelle de ton +temps ; je te sacrifie les causeries que nous avions +autrefois et que j’aimais tant. Les repas ne nous +réunissent même plus. Me suis-je plainte ? Je comprends +bien, certes, les nécessités de ton grand +rôle. Ton chef de cabinet, ton secrétaire, tes +collègues, tous ces messieurs te sont en ce moment +cent fois plus que moi, et j’y acquiesce de +tout cœur. Mais quand m’est venu ce trouble de +douter — comment dirai-je ! — de ton absolue… +intégrité, je n’ai pu résister, il m’a fallu m’en ouvrir +à toi, qui es mon confesseur bien-aimé.</p> + +<p>Elle tomba dans ses bras, les yeux en larmes ; +il sentait frémir sur sa poitrine ce jeune être délicat +qui ne vibrait que de vie morale, de purs désirs de +vertu. C’était à ses nerfs excités un mélange de +charme et d’exaspération. Elle était infiniment +belle dans cette spiritualité, mais elle lui échappait, +et tous les baisers dont il la couvrait sans +lui répondre n’atteignaient pas son âme.</p> + +<p>— Il le faut, vois-tu, expliqua-t-il après, d’une +manière brève, il faut sacrifier ses goûts personnels, +ses tendances, si l’on veut atteindre son but. +On le fait par devoir. On se révolte d’abord, puis +on se résigne à ce que dans les choses humaines, +il se mêle toujours quelque laideur. Ne me blâme +pas, Madeleine ; j’ai agi pour des intérêts supérieurs +à ce que tu crois.</p> + +<p>Et il l’étouffait à demi sur sa poitrine. Puis, +avant cinq minutes, il fut repris par sa vie officielle +qui ne faisait jamais trêve, et Madeleine +resta seule, déroutée, indécise, mal satisfaite par +l’explication furtive d’un cas de conscience aussi +lourd. A cause de cette équivoque inutile, elle ne +verrait plus dans la République cet idéal pur et +magnifique dont elle était si éprise autrefois. +Quelle source trouble ce serait à la nouvelle existence +nationale, que cette pression de l’argent +exercée sur la volonté du peuple ! quel opprobre !</p> + +<p>Et elle pensait que si Saltzen était venu, il +l’aurait peut-être rassurée, non pas à la manière un +peu brutale de Samuel, mais, pour amener sa +conscience à ce point d’admettre ce qu’elle réprouvait, +il l’aurait conduite par le dédale de +ses arguments subtils au bout desquels se trouvait +toujours l’évidence absolue et pacifiante, et +c’étaient là des exercices d’esprit qui lui étaient +délicieux. Seulement, Saltzen ne venait pas. +De toute la semaine, elle ne l’avait pas vu. Rarement +il avait négligé pendant tant de jours ses +petites visites. Et les heures de la jeune femme +s’écoulaient, désespérément longues. Elle redoutait +de sortir à pied depuis que l’atroce pèlerinage +à travers la ville, le jour des émeutes, l’avait tant +ébranlée. Elle était allée voir son père deux fois, +mais il avait à peine eu le temps de la regarder, les +journalistes étant sur les dents quand le pays traverse +une crise pareille. A leur entrevue, trois +ou quatre rédacteurs du <i>Nouvel Oldsburg</i> étaient +présents, et un garçon de bureau n’avait pas cessé, +le temps qu’ils échangeaient quelques mots, de +venir déposer des lettres ou des demandes d’ordres +sur la table de travail de M. Furth. Elle était rentrée +avec l’impression affreusement triste d’être +une personne nulle, inutile, dont la présence embarrassait. +Elle cherchait si elle ne tenait pas au +moins au cœur de quelqu’un ; mais non ; même pour +Samuel, elle ne comptait plus qu’à peine. L’après-midi +elle recevait quelques amies, elle brodait ; dès +que la nuit tombait, elle commençait d’attendre +Saltzen, dont c’était l’heure favorite pour venir la +voir. Les soirées solitaires s’allongeaient ainsi, +comme si toutes les minutes en eussent été comptées, +une à une, dans la mélancolie. Elle pensait +alors beaucoup à la Reine dont personne n’osait +plus parler, comme si de prononcer même son nom +eût causé dans les conversations une gêne insupportable. +Elle plaignait la pauvre femme, qui +traversait des épreuves auprès desquelles ses imaginaires +tristesses ressemblaient à un ridicule +énervement.</p> + +<p>Ce jour-là, elle était si lasse d’ennui, qu’elle +prit une carte et écrivit à Saltzen :</p> + +<p>« Mon cher Docteur, pourquoi nous délaissez-vous +de la sorte ? ce n’est pas le moment de nous +oublier. Pour ma part, ce qui se passe tous ces +jours me met l’âme à l’envers, et j’aurais très +grand besoin d’être distraite et soutenue. Venez +donc nous voir bientôt, je vous attends. »</p> + +<p>En adressant ce billet au vieil ami, elle s’exonérait +de tout scrupule, par cette excuse qu’elle +était censée ignorer le sentiment de Saltzen pour +elle, et qu’il n’y verrait aucune signification épineuse. +Puis, n’était-il pas de son devoir de l’appeler, +lui qui savait, comme personne, apaiser ses +troubles, et rajeunir sans cesse l’amour de leur +jeune ménage ?</p> + +<p>Elle calcula les heures ; il pouvait recevoir ce +mot avant le soir ; elle allait donc le voir arriver +en hâte, l’air épanoui par cette idée qu’elle l’appelait, +plus confiant que jamais, égrenant les diamants +de son esprit avec chacune de ses paroles, +et elle dirait tout ce qui lui pesait tant sur le cœur : +elle confesserait son chagrin, la faute de Samuel, +ou ce qui lui semblait tel, — et il l’éclairerait +en lui montrant ce qu’elle ne savait peut-être pas +comprendre.</p> + +<p>Mais encore ce jour-là elle attendit en vain, +Saltzen ne vint pas. Durant la soirée seulement, il +lui répondit, dans une lettre très brève, qu’il était +fort retenu par la préparation de sa candidature, +qu’il ne les oubliait certes pas, mais que se rendre +au Ministère lui était impossible.</p> + +<p>Madeleine stupéfaite lut et relut ces phrases +froides. Était-ce vraiment un mot du vieil ami ? +Il lui semblait retrouver méconnaissable, après +une absence, une personne très aimée autrefois. +Ainsi, quand elle lui demandait de venir, avec +des paroles, qui eussent dû le toucher jusqu’aux +larmes, il s’excusait de cette manière, sèchement, +comme on s’exempte d’un devoir ennuyeux.</p> + +<p>« — Mais je me suis trompée, pensa-t-elle, il +ne m’aime pas ! »</p> + +<p>Et, tout de suite, elle sentit s’évanouir en elle +un enchantement secret qui remplissait à son insu +tout son être, et dont la ruine lui donna seulement +la mesure. N’être pas aimée de ce charmant +homme ! n’apporter dans sa vie qu’une agréable +amitié de femme jeune et spirituelle, alors qu’elle +s’était crue le rayon de son automne, sa seule joie, +sa raison de vivre ! Elle se voyait tout à coup très +abandonnée, elle qui avait mené l’existence la plus +choyée, la plus caressée. Elle était rapetissée, humiliée, +par cette politique qui prenait les hommes +si souverainement et d’une manière telle, que, +auprès de cette force, les tendresses de l’amour +n’étaient rien.</p> + +<p>Elle s’était trompée. Saltzen ne l’aimait pas. Elle +en eut le cœur gros tout le soir, et, à peine au +lit, elle pleura silencieusement sur l’oreiller qui +longtemps demeura humide et froid. Quelle place +tenait cette illusion dans ses pensées ! et comme +elle avait le dégoût de tout, maintenant ! Ainsi, +sans elle, il pouvait vivre très satisfait ; ses occupations +intellectuelles le contentaient. Combien de +sa part l’erreur avait été ridicule ! S’être crue +aimée ! S’être crue aimée par un homme de cet +âge !…</p> + +<p>L’engourdissement du sommeil la prenait tout +en larmes comme elle était. Elle se redisait en +s’endormant, dans cette langueur contre laquelle +le cerveau lutte péniblement : « Je me suis trompée… +je me suis trompée… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">LA BÊTE</span></h2> + + +<p class="noindent">Le premier jour de février, à huit heures du +soir, les journaux s’envolèrent à travers les rues, +à travers la Poméranie, à travers le monde, annonçant +que les élections législatives avaient +porté au Parlement une immense majorité républicaine. +Le pays consulté avait donné sa réponse. +Samuel Wartz qu’avait arrêté quelques jours le +scrupule d’agir individuellement et contrairement +ainsi à son système d’idées, pouvait aller désormais +de l’avant, fort de l’acquiescement national +qui ratifiait sa destinée.</p> + +<p>Sur sa table de travail, une à une, de tous les +coins du pays, les dépêches, le long du jour, étaient +venues s’accumuler. Il n’avait connu les résultats +que peu à peu ; maintenant la vérité se révélait +dans toute sa grandeur solennelle. La douceur des +billets d’amour, la volupté des acclamations, ce +concert louangeur qui résonnait sans cesse autour +de sa personne n’étaient rien ; mais ces dépêches +qui superposaient les suffrages dans une addition +gigantesque, ces papiers fripés, couverts de chiffres, +c’était l’ivresse pour lui, c’était la grande vibration +du peuple à l’unisson de sa pensée, c’était +le cœur national frémissant sous sa main.</p> + +<p>Rien n’éteint la fougue d’un esprit révolutionnaire +comme le maniement du pouvoir. Depuis +une semaine que Wartz exerçait une sorte de dictature, +son tempérament s’était modifié, il ne +concevait plus de la même manière l’élaboration +du nouvel État. Les grands mouvements populaires, +la transmutation du travail moral d’opinion +en agitation physique des masses, qui lui causaient +autrefois comme un délire de meneur, lui paraissaient +maintenant vains et dangereux. C’était +de la Révolution la conséquence terrifiante qu’il +fallait refréner. Il voyait donc l’œuvre de paix +s’accomplir avec le calme de sa responsabilité tranquillisée. +L’établissement de la République s’annonçait +comme un jeu désormais. La constitution +présentée à l’Assemblée renouvelée qui n’était +avec lui qu’un même esprit, la déchéance de la +Reine serait prononcée comme une simple formalité, +et le nouveau gouvernement proclamé selon +le rite ordinaire.</p> + +<p>Assis à sa table de travail, les yeux sur ce monceau +de dépêches, goûtant cette fois le triomphe +absolu de son succès, il éprouvait la satisfaction +d’un tâcheron puissant devant un ouvrage fini. +Il avait mené à bien, avec art, avec force, l’œuvre +à laquelle il s’était consacré. En dix jours il avait +métamorphosé une nation ; et cela sans désordres. +Le sang avait bien coulé un peu au début ; si +peu !</p> + +<p>Mais Madeleine l’avait dit dans un cri d’angoisse +lucide : « Celui qui allume l’incendie n’est plus +maître de l’éteindre. » A cette heure où, dans sa +solitude, l’homme d’État goûtait la joie de l’œuvre +accomplie, à cette heure même, au plus profond +de la ville, au plus intime, dans le quartier du Canal +où la vie du peuple s’agglomère, dans celui du +faubourg où grouille le monde des tisseurs — deux +foyers d’humanité vive, remués d’incessants +émois, où les étincelles tombent dans les esprits +comme dans l’étoupe inflammable, — la nouvelle +courait que les élections venaient d’élever au +pouvoir le Peuple lui-même.</p> + +<p>Conception naïve du régime républicain ! +Grisés depuis deux jours d’idées que leurs faibles +cerveaux d’enfants ne pouvaient porter, ils se +crurent rois, tous. L’orgueil les envahit. La +phraséologie dont les harangueurs de taverne leur +chauffaient l’esprit depuis l’organisation des comités +politiques, leur montait à la tête. Ils sentaient cette +puissance morale qu’on leur conférait, se confondre +avec celle de leurs muscles inoccupés par le chômage, +et possédés du besoin d’agir.</p> + +<p>La longue rue du Canal, dessinant entre ses +hautes maisons noires des ondulations vagues, +coupait la ville, puante, obscure, étroite, mangée +plus qu’à moitié par le lit du fluviole. C’était une +petite rivière captée pour les besoins de l’industrie, +où l’eau courait, rare et sale au fond du +lit, souillée par le voisinage de cette population +resserrée en des logements trop petits. Cette eau +charriait les choses les plus hétéroclites ; et c’était +toute la journée un fourmillement d’enfants malpropres, +accrochés par grappes aux passerelles, la +tête pendante dans le vide de la coulée, pour voir +disparaître sous le noir des ponts, et revenir à la +lumière, deux mètres plus loin, des détritus ménagers, +ou des corps de chats qui s’en allaient doucement +à la dérive comme des outres vides.</p> + +<p>Les dégels récents avaient amené la pluie, une +pluie incessante, poudroyant au visage, qui se résolvait +en huile boueuse sur le pavé, et, des rues +situées vers le sud, il soufflait des bouffées de vent +chaud. On baignait ici dans une vapeur tiède et +malodorante ; il se faisait un mariage de miasmes +entre ceux qui flottaient dans l’air et ceux qui montaient +de l’eau lente du canal. La rue suait d’une +moiteur de fièvre. L’eau venait de partout : du ciel +en cette poussière humide, des brouillards du fleuve, +de l’exhalaison des choses, du lit de la minuscule +rivière ; elle travaillait la pierre des maisons, elle +gonflait et pourrissait le bois des ponts, elle sortait +d’en dessous le sol, elle suintait des murailles, +elle éclaboussait des toits.</p> + +<p>Des bruits de voix éclatèrent soudain. Aux pignons, +les fenêtres palpitèrent et s’ouvrirent ; des +femmes apparaissaient en silhouettes noires sur le +fond éclairé de l’intérieur, et l’une après l’autre, +elles se mirent à reconnaître leurs hommes revenant +de la ville, dans ces ombres parlantes qui +s’animaient et gesticulaient parmi le noir de la rue. +Elles les appelèrent, mais eux firent des signes de +refus. Quoi ! rentrer ! s’enfermer dans la réalité +pauvre de la chambre, quand on venait d’offrir +à leur imagination l’espace sans limite de la pensée +grisante. Leur domaine maintenant c’était l’État !</p> + +<p>Il est des nuits où l’on ne dort pas. La nuit +qui commençait était de celles-là.</p> + +<p>Des désirs vagues, l’inconnu de leur rôle nouveau, +tourmentaient tous ces hommes. Ils ne savaient +pas… Mais cette humidité chaude, cette +nuit excitante d’un printemps factice, avec « les +quelques gouttes d’alcool dans le sang » dont avait +parlé Auburger, et qui s’étaient multipliées +jusqu’à devenir une coulée de feu dans leurs +artères, leur faisaient une force décuplée qui les +poussait à des choses étranges. D’abord, ce fut +un élan vers Samuel Wartz, le libérateur. Eux qui +avaient jusqu’ici vécu dans une si heureuse ignorance, +sans le moindre souci de la politique dont +ils ne connaissaient rien, venaient de se sentir +délivrés, comme si de leurs mains et de leurs pieds +fussent tombées soudain des chaînes. Ce furent les +joies d’une évasion illusoire. Ils acclamaient +Wartz. Un homme à barbe blanche surgit au milieu +d’eux ; leurs yeux se rivèrent sur lui, et +il se produisit dans la foule des ondulations, +comme en voit courant un troupeau de moutons, +à l’approche du pasteur. L’homme, avec dignité, +gravit au coin d’une rue une borne si étroite, +si rongée, qu’il dut se soutenir à l’angle de la +maison pour garder l’équilibre. Il parla d’une +voix creuse. Ses paroles n’arrivaient qu’à ses +auditeurs tout proches ; mais, pour ne rien entendre, +les autres n’en sentaient que plus d’émotion +correspondre au fond d’eux-mêmes aux paroles +inintelligibles. Et ils s’exaltèrent, rien que +de voir la lourde barbe blanche remuer dans +ce visage de pontife. Son sujet, c’était Wartz. Il +proposait au peuple une manifestation sous les +fenêtres du grand homme. Quand il eut achevé +sa harangue, une telle clameur d’approbation se +propagea tout le long de la rue, qu’à leur tour +les femmes descendirent, puis les vieillards, les +enfants. Et de toutes les voies adjacentes, arrivaient +en courant d’autres artisans, curieux et +fiévreux, qui grossissaient les rangs. Bientôt, +le vieux harangueur prit la tête de la foule. Dans +sa redingote d’emprunt, dont ses épaules de +maître charpentier, habituées à d’autres fardeaux, +rejetaient les plis en arrière, il se mit à marcher +d’un pas raide, comme rythmé à quelque musique +intérieure, et, derrière, suivit la houle noire, +avec ce silence bruissant des foules.</p> + +<p>Sur la place Sainte-Wilna, ils trouvèrent une autre +bande prête à se joindre à eux ; car tout ce mouvement +populaire était prévu et mené par les têtes +chaudes des comités républicains. Dès lors, ce fut +une masse si compacte, que le second tronçon de +la rue du Canal ne la contenait qu’à peine. Il +s’y formait des poussées inexpliquées ; ici ce fut une +bousculade ; le parapet vermoulu céda ; une femme +tomba dans l’eau. On la sauva. Ce fut un enthousiasme +délirant, dans cette foule aux nerfs tendus. +On entama l’hymne national, et le chant, cahoté +aux secousses du long serpent humain, devint si +puissant, clamé par tant de voix, que ce fut à +travers la ville comme une musique de ralliement, +au son de laquelle on accourait de tous côtés. En +arrivant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les manifestants +étaient cinq ou six mille. Inopinément, +la grande statue de bronze du roi Conrad se dressa +devant eux, maintenant d’une main l’élan de son +cheval cabré, saluant de l’autre avec la petite +toque de la garde royale.</p> + +<p>La haine des rois les prit à cette vue ; ils oublièrent +Wartz, pour insulter celui qui n’avait été +dans l’histoire que son précurseur ; et changeant +de voie, brusquement, ils se portèrent, en mouvements +pesants, vers le socle du monument. Ce +fut une brutale éclosion de rage et de démence. +On voyait grouiller ces hommes et ces femmes, le +visage levé vers cette chose inerte, image d’un +mort. Ils le traitaient de tyran, d’ennemi du +peuple, d’oppresseur. On entendait, sur les flancs +de métal du cheval, le choc des pierres qu’on lançait ; +on ramassait sur le sol des ordures avec lesquelles +on visait la face haute du souverain. Sur +la place, c’était un fourmillement dans lequel on +ne voyait que les frémissements indistincts de +moires sombres. Tout à coup, par la rue de la +Nation, s’avancèrent des torches qui répandirent +un rougeoiement sur la foule, et il apparut aussitôt +un océan de visages humains surmonté +d’une moisson de bras levés, de poings menaçants +qui provoquaient le bloc de bronze, là-haut.</p> + +<p>Sans qu’on sût comment, car désormais la masse +géante et désordonnée, l’innombrable et folle +chose ne connaissait plus de chef, il se fit un tournoiement +de tous ces corps pressés, soudés en un +organisme unique ; et cela commença de s’engouffrer +dans la rue de la Nation qui descendait au +fleuve. Ce n’était plus cinq ou six mille âmes, +c’était un être formidable, souple et bougeant, +démesuré, étendant sa matérialité pesante sur tout +espace libre, se moulant aux rondeurs des places, +aux angles des rues, remplissant les vides et traînant +sa puissante masse par une seule force de passion +qui vibrait dans tous les sens, jusqu’à la dernière +molécule de ces corps.</p> + +<p>La Bête monstrueuse se reforma au gré des +lignes de la rue. Elle ne possédait pas plus de +couleur que de forme, mais, au moment précis +où elle se déroulait devant les torches arrêtées, +on voyait se dessiner des personnes, des blouses, +des camisoles blanches sur des gorges atrophiées, +des grappes humaines, des enfants endormis sur +des cous d’hommes, des sarraus de tisseuses, des +figures hagardes, et, le plan de lumière traversé, +ces rangées d’individus rentraient se noyer dans la +masse, n’ayant laissé voir que leur visage en hypnose, +et la tension pareille de leurs êtres, poussés +tous par l’unique fougue d’ivresse. Les cris qui +éclataient de toute part se fondaient en une clameur +unique, prolongée, discordante, ininterrompue.</p> + +<p>Une fois sur le quai, dès qu’apparut de loin le +ministère, avec sa façade à triple développement, +les gros festons des fenêtres, les colonnades des +balcons, les cariatides du faîte, la Bête ne se connut +plus ; elle lança un chant de délire, et par les ressauts +de ses ondoiements, elle vint s’étaler, ivre +et amoureuse, au pied des fenêtres de celui qu’elle +voulait :</p> + +<p>— Wa-a-a-artz ! Wa-a-a-artz !</p> + +<p>Sur la façade morne du monument, une fenêtre +s’ouvrit, un homme s’avança qui mit ses mains +sur l’allège du balcon. De nouveau monta d’en +bas le cri éperdu :</p> + +<p>— Wa-a-a-artz ! Ah ! ah ! ah !</p> + +<p>Et le crépitement des mains claquées en plein +air éclata sur toute la longueur du quai où s’épandait +la foule. Et par-dessus le fracas d’orage que +cette multitude, à chacun de ses mouvements, déchaînait, +à cette fenêtre là-haut, l’être isolé qui +semblait, devant cette force bestiale, n’être qu’une +figure de faiblesse, le jeune homme d’État commença +de parler. On n’entendit plus un bruit, +comme si le quai fût devenu désert, soudain.</p> + +<p>— Peuple d’Oldsburg, dit-il, je te remercie +de ta reconnaissance. Je ne suis pas autre chose +que l’ouvrier de la liberté. L’œuvre s’achève, mais +elle n’est pas finie, et je n’y puis suffire ; à toi d’y +concourir par ta modération et l’ordre de ta +conduite.</p> + +<p>— Ah ! ah ! ah ! Wa-a-artz ! répondait d’en bas +la clameur.</p> + +<p>— Une ère nouvelle va commencer, prononçait +de nouveau la voix diluée dans l’air, du jeune +ministre ; inaugure-la, peuple d’Oldsburg, par un +enthousiasme pacifique ; l’heure approche où tu +seras ton propre maître ; prouve ta dignité par ton +calme.</p> + +<p>— Wartz ! ah ! ah ! ah !… Vive Wa-a-artz !</p> + +<p>Et dans la nuit tiède où flottaient des vapeurs +printanières, le duo d’amour continuait, le duo +du balcon, banal et sublime, entre la foule conquise +et son maître. Il articulait en paroles les +grandes idées vagues qui s’agitaient dans les esprits : +le règne de la Liberté… la noblesse de la +Démocratie… le Progrès… Et la foule répondait +par ses acclamations de folie, comprenant +bien moins le sens des mots que leur harmonie +grisante. A la fin, las de cette idolâtrie brutale, +qui semblait l’écraser, fatigué de cette fixité des +yeux dardés sur lui dans cet océan de visages +blancs qui se levaient des ténèbres, il salua et referma +la fenêtre. Alors la foule hurla et piétina ; +il s’éleva des cris déchirants : « Wartz ! Wartz ! » +suppliait-elle. Et comme il ne reparaissait pas, +elle se rua aux façades dans une charge épouvantable ; +elle redoubla de cris. Le murmure mélangé +de passion et de colère s’éploya le long des quais, +vibra aux vitres closes ; il monta dans la ville qu’il +emplissait comme une menace sourde, et tous les +habitants, ceux des quartiers les plus lointains +même, l’entendirent, et éprouvèrent le froid moite +de la peur.</p> + +<p>La fenêtre se rouvrit, et Wartz revint s’y appuyer. +De nouveau les mains battirent, la Bête satisfaite +se calma et ne fit plus montre que de ses +douceurs. Elle tendait les bras vers le maître. +Mille choses flottaient en l’air signifiant le délire : +des châles de femmes, des mouchoirs, des calottes +d’artisans ; et des mains, des mains crasseuses, +des mains tordues de vieux tisseurs, des mains +pâles d’artisans dégénérées, d’autres musclées et +d’autres grasses, faisaient toutes le geste d’appel +vers le demi-dieu.</p> + +<p>Wartz demeurait immobile, les bras croisés, les +joues blêmes.</p> + +<p>Une voix isolée, dans le lointain, lança ces mots +à pleine poitrine :</p> + +<p>— Rue aux Juifs ! rue aux Juifs !</p> + +<p>Ce cri anonyme agit sur la multitude comme un +aiguillon, il la stimula d’une excitation qui la +parcourut en tous sens.</p> + +<p>Une clameur répondit :</p> + +<p>— Rue aux Juifs !</p> + +<p>Les foules n’ont qu’une âme.</p> + +<p>Sous l’impulsion, pour une fois encore, la Bête +se déplaça pesamment, s’écrasant sur soi-même en +ses replis puis elle s’allongea, s’effila dans l’étroite +rue aux Moines. Et les habitants, réveillés en un +sursaut de terreur, se cachaient, en vêtements de +nuit, derrière les rideaux entr’ouverts, pour la voir +passer, rampant, buttant aux trottoirs, noir mouvement +qui renaissait sans cesse et d’où montait +le chant national, avec des dissonances et des +contre-temps lointains indiquant où s’attardaient +encore, là-bas, les extrémités du monstre.</p> + +<p>Après la place de la Cathédrale, qu’elle coupe, +la rue aux Moines se rétrécit encore. D’être plus +pressés corps à corps, plus maintenus dans les +limites rapprochées de leur route, et plus contraints, +ils s’exaspérèrent davantage. Rue aux +Juifs, ils tournèrent. Le Palais royal apparut.</p> + +<p>Il se découpait en noir sur le noir plus sombre +de la nuit avec ses trois corps d’architecture et ses +clochetons gothiques multipliés le long du faîte. +Une grille monumentale fermait la cour d’honneur ; +au travers des sombres guirlandes de fer, +se voyaient la façade aux puissants reliefs de +pierres ciselées, les fenêtres plombées, encastrées +dans la moulure profonde, où fleurissaient des +roses en plein cintre comme fronton. Des lucarnes +monumentales hérissaient le toit, dressant en l’air +l’enchevêtrement délicat de leurs ogives pointues. +Quelques lumières veillaient derrière les vitres. +Le long de la grille, deux sentinelles des gardes +marchaient.</p> + +<p>Quand, d’une extrémité à l’autre, la rue aux +Juifs fut envahie, une sorte de rire mauvais secoua +la Bête. Elle se souvenait de sa servitude passée. +Au moment où ses chaînes tombaient, elle les +sentait pour la première fois, et, pleine d’un vicieux +orgueil, elle venait les secouer, par bravade, +devant la souveraine vaincue. Elle conçut un +désir effréné de la voir, de lui montrer sa force contre +laquelle aucune autorité ne pouvait plus rien +désormais. Et elle commença de l’appeler à longs +cris :</p> + +<p>— Béatrix ! A la tourelle, Béatrix !</p> + +<p>La tourelle était une construction de forme +hexagonale, qui flanquait la façade. Aux jours +d’enthousiasme populaire, c’était là que jadis une +fenêtre s’ouvrait pour laisser entrevoir la Reine +dans une vision qui pâmait la foule. Aujourd’hui le +pouvoir avait changé de mains, et le peuple souverain +sommait l’ennemie de paraître.</p> + +<p>Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent, +le diapason en tomba aux notes sourdes de +la colère. Rien ne bougea dans le palais, et les +lumières pâles continuaient de veiller derrière les +fenêtres. Comme la rue aux Juifs ne suffisait plus +à contenir la multitude, le monument fut entouré +sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines, +et rue de l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée +un instant, s’était ressoudée en un quadrilatère +compact, obsédant les murailles de pierre sombre, +tumultueusement. Il y eut des alternatives +d’irritation et de patience. Par instants, tout +se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la tourelle, +dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la +grande baie du milieu. Et, soudain, la patience +trompée dégénérait en folie ; l’épouvantable clameur +d’imprécations s’élevait, non point violente +ou forte, mais plus terrible encore, presque +douce, creuse, partant du fond des poitrines, +comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde +sous l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si +profond, si étendu, si large, qu’on y sentait le rugissement +étouffé d’une nation. Et ce fut dans +l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus +sourd, plus chargé de terreur :</p> + +<p>— A mo-o-ort ! Béatrix !… A mo-o-ort !</p> + +<p>Un bruit résonna dans le lointain : galopade +de chevaux, choc des fers sur le pavé. Puis il y +eut un tournoiement affolé de la masse sur soi-même : +la garde chargeait.</p> + +<p>La foule venait de franchir toutes les étapes qui +mènent à la passion de combattre : la fièvre, le délire, +puis la haine et la colère. Elle était prête pour +la lutte ; la fureur la prit. Et, pendant que les cris +de tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance +indistincte qui devait marquer le premier choc des +soldats contre le peuple, elle se rua aux grilles du +palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et +commença de secouer les ferronneries de l’entrée.</p> + +<p>Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout +le long de la rue on voyait des hommes escalader +la grille, puis retomber un à un sur l’asphalte +mouillé de la cour, en même temps que la rue, +dégagée d’autant, laissait remonter un flot nouveau +qui venait se joindre à l’assaut.</p> + +<p>L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces +de cruauté qui venaient de naître dans les cœurs, +portaient maintenant la foule qui semblait ne plus +peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une +matière mobile et glissante, comme l’eau dont la +masse a cette souplesse de poussée ; et elle se soulevait +au-dessus de soi pour laisser déborder son +trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes +furent forcées, que les deux battants s’ouvrirent +sous la pesée de cette multitude, et que la vague +noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur, +elle était pleine déjà, et l’on avait commencé +de se battre dans l’angle où s’ouvrait le corps de +garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis.</p> + +<p>Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les +fanaux de la cour, la flamme du gaz n’apparaissait +qu’à travers des vitres baignées de larmes ; les gargouilles +du toit crachaient l’eau goutte à goutte, +et la pluie saupoudrait les visages. Dans la nuit +profonde, plus assombrie encore à cette minute +par une chevauchée de nuées noires au ciel, la +cour bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes +de garde, apparus dans leur capote blanche, +comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette. +Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques +poitrines déchirées, des gémissements ; puis +des centaines de bras terribles, aux muscles durs +comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent +assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent, +et le flot noir roulant dessus parut les +anéantir.</p> + +<p>La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes ; +elle défonça un pan de porte ; mais le front +de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute, +ébloui de ce qu’on voyait ici.</p> + +<p>C’était un atrium où régnait comme une douce +lumière de jour. Sur les dalles de marbre rose où +les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient des socles +peuplés de statues mythologiques. Un escalier +montait, le long duquel, sur les murailles arrondies +de la cage, s’apercevaient les nuances +tendres des fresques. A droite et à gauche, par des +portes ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des +galeries profondes dont les plafonds cintrés s’allongeaient, +peints d’or, de rouge et de bleu. Ils +semblaient incrustés de lazulite, de corail et +de cuivre brillant. Ils miraient leur forme de +vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des +galeries de tableaux, car le vieil or des cadres +luisait aux murs, entre des colonnes simulées, en +albâtre.</p> + +<p>Les envahisseurs croyaient voir des salles construites +en pierres précieuses, dont un seul fragment +aurait comblé leurs convoitises. Une Béatrix +nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue +de magnificence, usant ses doigts de belle oisive +au toucher des substances précieuses, ne connaissant +que l’or, le marbre et la soie, pour tous +matériaux autour d’elle. Retirée de l’humanité, +femme en dehors des femmes, elle avait joui de +ce qu’ils n’avaient jamais connu ; elle n’était plus +seulement une ennemie de la liberté, mais une +créatrice de misère. Ils voulaient la tenir, eux, les +rois nouveaux, sous leurs muscles et sous leur rage.</p> + +<p>Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries. +Ce n’était plus la Bête monstrueuse, puissante, +audacieuse et terrible, c’était le troupeau +qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages +défendus, un régiment de paletots crasseux, +de gilets décolorés, de chemises sales se frottant +aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au +vernis des cimaises peintes, allant sans savoir +où, perdu, cherchant la dame en noir qui se cachait.</p> + +<p>Ils allaient droit devant eux. On entendit un +cliquetis de lames ; c’était ceux qui, ayant découvert +la salle d’armes, décrochaient des épées +aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands +soleils rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait +un bouclier, mais chacun détacha un rayon. +Les plus fougueux gravirent l’escalier et rencontrèrent, +là-haut, l’enfilade des salons. Certaines +salles se trouvaient obscures ; l’un d’eux prit un +candélabre dont il alluma les bougies, et le brandit +en l’air en criant :</p> + +<p>— Chasse ! Chasse !</p> + +<p>C’était la Reine qu’on chassait.</p> + +<p>Le mot cingla ces hommes comme une meute ; +ils bousculèrent les chaises blanches à membrure +d’or, les guéridons frêles où se mouraient des +roses ; ils ouvraient des portes, et encore des portes. +Ils ne voyaient guère dans les salles inconnues +que ces portes qui dérobaient peut-être celle +qu’ils cherchaient. Oh ! l’avoir prisonnière, suppliante +devant eux ! la tenir au bras par sa manche +noire, s’amuser de sa peur !</p> + +<p>— Chasse ! Chasse !…</p> + +<p>Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs +hommes en habits de soirée qui faisaient cercle +tranquillement. C’étaient de vieux personnages de +cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies, +tous comtes ou barons, barbes et cheveux gris, +pâles visages de cire.</p> + +<p>— La Reine ? demanda une voix éraillée.</p> + +<p>Le cercle ne bougea pas ; aucun des vieux +hommes ne répondit.</p> + +<p>— La Reine ? hurla en chœur la foule qui s’amassait +par derrière.</p> + +<p>Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le +dos à la porte dédaignèrent de se retourner. Ils +faisaient la réception comme chaque soir, jambes +croisées, bottines minces battant l’air, négligemment, +et se passant sous la moustache le mouchoir +roulé qui fleurait le parfum de Sa Majesté. Esprits +fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à +grain, sans jamais laisser de place aux pensées +larges, ils n’étaient point faits pour comprendre +l’idée gigantesque qui s’agitait derrière eux. Ils +crurent que le temps était encore à mépriser pour +tout argument. Deux lustres en feu les éclairaient. +Des bougies allumées sur la cheminée se multipliaient +dans les glaces. Le salon était peint en +blanc. Aux frises du plafond courait en emblème +le lion poméranien, tandis qu’une colombe, à +chaque panneau des murailles, becquetait la guirlande +du médaillon.</p> + +<p>Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant +le luxe blanc du meuble, insultant de son +rire la naïve grandeur des vieillards. Des mains +au passage souffletèrent les visages de cire ; d’autres +soulevèrent des pans de rideau ou fourragèrent +les canapés. Et quand l’ouragan eut disparu par +une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon, +avec une odeur de sueur humaine et de malpropreté, +au milieu de sièges bousculés, de bibelots +brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants, +autour d’un vieillard plus frêle dont la +tête dodelinait en tout sens sur l’appui d’un +fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les +yeux éteints. La honte et la colère l’avaient +foudroyé.</p> + +<p>Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait +maintenant une chambre. Un grognement +d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin +pendant du plafond aux caissons de vieil or, c’était +le lit, le lit de la Reine.</p> + +<p>Ils étaient là plus de cent, muets, haletants, +fouillant de regards allumés ce lit vide, ouvert +pour la nuit. Les broderies du drap se repliaient +sur la soie des couvertures défaites qui tombaient +molles sur les colonnettes sculptées du +bois. Un creux dans l’oreiller semblait l’empreinte +d’une tête.</p> + +<p>Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du +matelas, une autre palpa les tapis et releva une +pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des pieds +s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre ; +c’était une robe. On édifia, en la soulevant aux +manches, une forme de femme, et, la forme une +fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au +corps de celle qui les portait, un silence glaça ces +hommes. Ils se vautrèrent à terre, la cherchant +sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent, tombé +ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu ; +ce fil de soie impalpable, qui frôla leurs doigts, +les électrisa. Ils la sentaient dans cette chambre, +invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit +derrière vous et qu’on ne peut jamais se +retourner assez vite pour voir. Son mouchoir était +posé sur l’angle de cette console ; une lampe en argent +brûlait encore près du lit ; près de la table à +lire, où s’étendait un journal déplié, une chaise +était déplacée à demi, gardant le mouvement de la +femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se +dérober ? S’était-elle enfuie ? Ou bien quelque fragile +cachette la recélait-elle ? Et il leur semblait +qu’à force de silence et d’immobilité, ils l’auraient +entendue respirer.</p> + +<p>Moins déçus que troublés, fouillant en gestes +muets et mornes les tiroirs à clef d’or, les armoires +où jaunissaient des fleurs et des lettres, ils tressaillirent +soudain. A travers l’enfilade des salles qu’ils +venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse +un piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir +à eux, reflétées dans le jeu des glaces, les vestes +bleues de la police, avec le feu des sabres nus, qui +agitaient dans les salons traversés autant de fils +de lumière.</p> + +<p>Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute, +la foule n’eut plus même l’idée de lutter. +On la balaya comme un troupeau de bêtes peureuses, +à coups de plat de sabre. Les gens de service, +barricadés aux cuisines, n’eurent pas à se +défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq à +trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute +avortée s’éparpilla dans la nuit, par les rues. +Une grande lassitude avait succédé à la fureur, +le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall">LE RÊVE DE MADELEINE</span></h2> + + +<p class="noindent">Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette +heure-là Madeleine rêvait.</p> + +<p>Ses yeux clos virent d’abord des choses grises : +un jour de crépuscule, un fleuve sur lequel un +bateau glissait ; elle fut tout à coup à l’avant, +regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans +poids, dont les vagues chevauchaient l’une sur +l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une +île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées, +que les flancs du bateau les frôlaient. Un +phénomène survint : le printemps, un printemps +soudain de cataclysme déroula les bourgeons, +développa les feuilles, et des frondaisons s’étendirent +si touffues, d’un bord à l’autre, que le +bateau glissait maintenant sous une voûte noire, +sombre comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait +toujours penchée vers cette eau ténébreuse, oppressée +par le poids de cette nuit, se mit à désirer +que Saltzen fût présent et lui expliquât…</p> + +<p>Une voix dit : « Monsieur Saltzen ne viendra +pas, il est trop mal. »</p> + +<p>Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant, +mais la maison de la rue du Faubourg où +la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son +amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de +partir, en rajustant son chapeau sur la mousse +blonde de ses cheveux, la jeune femme disait cela : +« Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop +mal. » Samuel se trouvait subitement présent pour +demander : « Qu’a-t-il donc ? » Et la jeune femme +hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant +Madeleine : « Oh ! oui, bien mal le pauvre monsieur +Saltzen, bien mal ! » Pourtant, Madeleine savait +qu’il viendrait quand même, et, juste à ce +moment, une voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé +des accessoires de théâtre : quelques tours +de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas +d’homme fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit, +et Wilhelm Saltzen parut. Maigre, pâle, essoufflé, +il tomba sur une chaise, dans la chambre même +des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur +et froid ; sous ses pommettes, ses joues fripées et +terreuses s’étaient creusées ; il était miné, mangé +tout vivant par la maladie, une de celles qui sont +implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs +cet aspect auquel les amis ne se trompent pas. +« Vous avez été souffrant, docteur, disait Madeleine, +contez-moi ce que vous avez eu. — Non ! » +prononça-t-il.</p> + +<p>Et Madeleine, avec la contention d’esprit des +rêves, contemplait cette figure que ses seuls souvenirs +édifiaient là, devant elle, toujours en passe +de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait. +Sans s’étonner elle comprit pourquoi il refusait +de répondre ; mais, par pudeur, elle fit semblant +de se méprendre.</p> + +<p>« Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres +qui reviennent. Où avez-vous donc pris cela, mon +Dieu ? — Ici », répondit le pâle visage de portrait.</p> + +<p>Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le +vague de la chambre, une figure de Samuel qui +riait méchamment.</p> + +<p>Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint +au vieil ami. Il était assis sur cette chaise, qui +découpait sur le blanc de la fenêtre les angles +de son dossier.</p> + +<p>Elle lui prit la main presque de force et lui dit +tendrement :</p> + +<p>— Comme vous paraissez fâché contre moi !</p> + +<p>Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le +petit salon d’en bas, où elle le recevait d’ordinaire ; +ils étaient seuls, une espèce de soleil blanc entrait +par les fenêtres. Il lui dit :</p> + +<p>— J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.</p> + +<p>Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras +si lourd, si douloureux, qu’elle s’éveilla, +faisant sur l’oreiller une grimace de souffrance.</p> + +<p>Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce +rêve l’obsédait. Elle croyait y sentir une réalité, +peut-être un avertissement. Saltzen devait être +malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il +semblait s’être retiré de leur intimité. L’avait-elle +blessé secrètement ? Elle revoyait sans cesse l’attitude +glaciale qu’il avait eue pour lui parler, +dans ce rêve, et, bien que tout cela fût irréel, +elle y prenait une sorte de remords. Comme ils +s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel, pendant +sa longue absence ! C’est cela, il était froissé +de ce manque d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver +quelque marque d’amitié à lui envoyer.</p> + +<p>Elle restait émue, attendrie. A chaque instant, +des larmes lui venaient aux yeux. Elle examinait +sa conscience. Sans coquetterie certes, mais +non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse +amitié du vieil homme, elle en avait distillé +le délice, elle l’avait fait concourir à son bonheur, +elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une +chose qu’on sait ne pouvoir jamais payer.</p> + +<p>Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta +au lit l’arrachèrent à cette langueur. L’envahissement +du palais y était raconté de diverses +manières selon l’opinion du parti, mais le même +fait ressortait de tous les récits : la disparition de +la Reine. La gravité du mouvement populaire, +l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les +victimes même de l’échauffourée, tout s’oubliait +devant la question capitale, l’unique question capable +d’intéresser maintenant un Poméranien, +celle de savoir ce qu’était devenue la Reine.</p> + +<p>Quelle énigme ! Cette femme autour de qui s’accomplissait +le grand drame, s’évanouissait de la +scène, soudain. « Elle s’est volontairement exilée », +disaient les uns. « Elle s’est, disaient les autres, retirée +en province, là où on la croit le moins, et elle +y prépare la contre-révolution. » Et l’on vit alors +combien celle qui paraissait transitoirement oubliée, +remplissait en secret les pensées de tous. Ce +fut l’explosion suprême des passions contradictoires. +Le mystère dont elle avait entouré ce dérobement +d’elle-même ajoutait à l’exaspération +générale. On ne s’abordait plus qu’avec cette idée +muette au fond des yeux ; ses partisans furent repris +d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un +renouveau de violence. Les conversations dégénéraient +en disputes ; dans les deux camps elles +déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux +que jamais, les droits que possédait la nation sur +cette créature qui ne pouvait disposer d’elle, décider +de son sort, sans que le pays l’eût voulu. La +fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie. +On attendit, dans un frémissement d’angoisse, la +journée du surlendemain où le nouveau Parlement, +interrogeant les membres du Cabinet, ferait +la lumière sur l’aventure inouïe.</p> + +<p>Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son +mari comme il allait sortir.</p> + +<p>— Où peut-elle être ?</p> + +<p>— Est-ce que je sais ! fit Samuel, la main au +bouton de la porte.</p> + +<p>Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur ; +elle fut tout d’un coup moins jolie, ses yeux +virant au gris, plissés au coin.</p> + +<p>— Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches. +Tu sais tout.</p> + +<p>— Je puis t’assurer que je l’ignore… prononça-t-il +en s’en allant.</p> + +<p>— Oh ! balbutia Madeleine, comme tu me +réponds !</p> + +<p>Elle le sentait lui échapper de plus en plus.</p> + +<p>Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur +ne tînt secrètement la clef de la grande +énigme, presque toutes les amies de Madeleine, +poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais +elle ne reçut pas. Un deuil secret voilait son cœur, +et elle se retirait dans son isolement pour en mieux +savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours +passés ; ils lui semblèrent béants d’un vide immense, +celui qu’avait laissé, en se retirant vers +d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris +par les fatigues et les veilles nocturnes, il avait +fait leurs nuits solitaires ; leurs tête-à-tête étaient +furtifs, hâtifs, sans joie. Une sorte d’absence subtile +de lui-même persistait quand il était là, et +dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants +désirs, l’étincelle d’autrefois ne jaillissait plus à +la vue de Madeleine.</p> + +<p>La phase la plus exquise de sa vie d’épouse +était-elle donc révolue déjà, après douze mois, +douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme +une série de rêves !</p> + +<p>— Déjà ! déjà ! se redisait-elle.</p> + +<p>Au début de leur union, combien de fois triste, +âprement perspicace, elle avait eu l’épouvante de +cette heure, qu’elle voyait sonner pour tant de +ménages autour d’elle : la fin du rêve, la rupture +du charme qui laisse les époux face à face, se regarder +froidement, comme deux êtres quelconques +jetés ensemble dans la même chambre et attachés +l’un à l’autre par cette triste fille de l’Amour +qu’est l’Habitude.</p> + +<p>— Déjà ! se disait la jeune femme dans une +analyse implacable, déjà !</p> + +<p>Elle avait cessé de croire, cependant, à +l’échéance cruelle. Samuel l’aimait trop, et elle-même, +cet amour l’avait prise si totalement, +qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors +de cette folle tendresse. Et bien souvent, les mains +étreintes, les yeux dans les yeux, ils s’étaient dit : +« Ne plus nous aimer !… le pourrions-nous ? »</p> + +<p>Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait +d’elle. Le centre de la vie s’était pour lui +déplacé et ne résidait plus ici, au foyer, mais là-bas, +à cette salle du Conseil des ministres vers +laquelle convergeaient tous les yeux du pays. +Qu’était un pauvre cœur d’épouse, timide, souvent +craintif, silencieusement passionné, pour cet +homme à qui des millions de cœurs s’offraient +dans le grand mouvement national ?</p> + +<p>Par moments, une rancune désolée lui montant +aux lèvres, Madeleine songeait :</p> + +<p>« Oh ! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai +mon âme de cette autre âme qui ne veut plus de +moi, je saurai bien me reprendre. »</p> + +<p>Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. +Un soir, lasse de vivre devant ce mari, +comme devant le fantôme de leur bonheur fini, +elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette +de la ville haute, où il ne pourrait la retrouver, +à Hansen peut-être, ou même à l’étranger. Elle +trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union. +Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et +tardive, et ne la trouvant pas, s’en irait par +toute la maison en l’appelant doucement, par +habitude : « Madeleine ! Madeleine ! » Et comme sa +voix errante de chambre en chambre ne recevrait +pas de réponse, il assemblerait les domestiques, +et avec une inquiétude dissimulée : « Où est madame ? » +leur demanderait-il froidement. Eux, +répondraient étonnés : « Nous ne savons pas. Madame +est sortie. Elle n’est pas rentrée. » Alors, +<i>seul</i> il prendrait son repas, et <i>seul</i> il viendrait +dans sa chambre, avec un tremblement inavoué. +Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un +adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, +subtilement attaché aux choses. Et ce parfum +s’insinuerait en lui par ses narines, par sa bouche, +par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de +la première angoisse, en devinant que ces senteurs +évaporées seraient désormais les seuls restes +impalpables de cette jeune compagne près de laquelle +il avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, +toute une année. L’oreille aux écoutes, épiant son +retour, il commencerait de souffrir son martyre ; +la petite pendule de sa chambre sonnerait onze +heures de la nuit, et sa femme ne reviendrait +pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait +chez Franz Furth, son beau-père, au <i>Nouvel Oldsburg</i>, +chez Gretel, l’amie de sa femme. Mais sans +avoir prévenu personne, Madeleine se serait évanouie +dans l’ombre, comme morte du sevrage +d’amour. Il reviendrait chez lui, haletant, éperdu, +jetterait comme un cri : « Madeleine ! » dans le +silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il +viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, +rigide et glacial.</p> + +<p>Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à +force de fièvre.</p> + +<p>Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine +ne reviendrait. Oh ! comme il souffrirait, +comme il se rappellerait avec désespoir ses baisers, +ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec +toutes leurs taches minuscules qui les faisaient si +tendres, et le poids de son corps, et la forme de +ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, +jamais. Comme il sangloterait, à genoux, +comme il regretterait de ne l’avoir pas su retenir, +comme il maudirait sa gloire, les poings crispés +de douleur, de colère et de remords.</p> + +<p>Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait +aussi, toute palpitante d’amour et faisant le vœu +secret que Samuel revînt de suite, afin qu’elle pût +lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses +tempes fatiguées, et le consoler de ces imaginaires +peines qu’elle venait de lui créer, dans les tristesses +de son esprit surexcité.</p> + +<p>Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres +à balcons du salon officiel, où, le rideau soulevé, +elle embrassait la longue chaussée blanche des +quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge, +s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, +ont, vers le printemps proche, de sourds +appels indéfinissables. La transition des saisons +s’y affirme.</p> + +<p>Le vent du sud chassait vers la ville les fumées +du faubourg ; le ciel était tourmenté, et, par les +déchirures des nuages, on apercevait des clartés +dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. +Samuel ne rentra pas. Un feu doux de bûches, +se consumant en braise, luisait dans l’âtre. +Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le +jour baissait dans l’immense pièce. Madeleine prit +une chaise basse au coin de la cheminée.</p> + +<p>— Comme il me laisse seule ! pensa-t-elle.</p> + +<p>Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner, +ses lèvres lourdes de baisers retenus. Qu’importaient +désormais toutes ces mièvres choses à +l’homme célèbre, l’homme du jour ! Elle sentait +aussi dans son cœur une grande faim d’épanchement, +d’intimité, d’entente secrète et mystérieuse… +mais qui donc s’occupait de son cœur, de son +pauvre cœur douloureux ? Où était-elle l’amoureuse +amitié dont elle avait rêvé jadis les tendres +confidences, les échanges délicieux entre leurs +deux esprits ? Ah ! sa solitude morale était bien +définitive ; Samuel ne comprendrait jamais sa +suave conception de l’amour. Il ne chercherait pas +à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes, +cette secrète parenté qu’elle avait cru. Une rancune +dans tout son être frémissait, se précisait +contre son mari.</p> + +<p>— Monsieur Saltzen demande si madame veut +bien le recevoir, dit Hannah, en entr’ouvrant la +porte.</p> + +<p>— Mais oui, Hannah ! mais oui, répondit-elle +vivement.</p> + +<p>Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si +émouvant :</p> + +<p>« J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés. »</p> + +<p>Son cœur battait un peu quand on introduisit le +vieil ami.</p> + +<p>— Ah ! je suis heureuse de vous voir enfin, +docteur, fit-elle en lui abandonnant ses deux +mains, dans une bienvenue à demi câline, oui, +oui, bien heureuse.</p> + +<p>— Et le grand homme ? dit-il, souriant.</p> + +<p>Elle trouva dans ce sourire quelque chose de +fiévreux, de factice et de découragé qui rappelait +encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la +question amèrement :</p> + +<p>— Le grand homme ! il n’est pas ici, bien entendu, +il n’est jamais plus ici, jamais plus ! A peine +si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites rare, +docteur, je vous attends depuis bien des jours. +N’avez-vous pas été souffrant ?</p> + +<p>— Moi ? non, non… je vous remercie, ma chère +enfant.</p> + +<p>Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait +changée, ses yeux éteints, la peau de son visage +comme jaunie et fripée, et l’on devinait un abattement +dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une +merveilleuse vitalité semblait éterniser la jeunesse. +Il parut faire un effort pour dominer cette +dépression.</p> + +<p>— Eh bien, voici la Reine disparue ; que dites-vous +de cela ? Pour moi, cette affaire est la plus +tragique aventure. Certes, on ne fera pas croire à +l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine.</p> + +<p>Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie +secrète, il reprit :</p> + +<p>— Pauvre femme, pauvre femme ! Quel sort ! +Quelle fuite ! Ce départ clandestin, après tant d’apothéoses ! +Et nous ne la reverrons plus, c’est fini. +Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions +à la tribune, si hautaine, si triste, si belle, +que c’était la dernière fois !</p> + +<p>— Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice, +c’est la fuite de la Reine qui vous a bouleversé ?</p> + +<p>— Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin. +La vie est pleine de ces chagrins minimes qui +nous atteignent légèrement, et seulement dans la +mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme +ces poudres impalpables et anodines que les médecins +nous ordonnent, et qui ne nous paraissent +corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a +des souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui +souffrent ainsi du contact de tout.</p> + +<p>Il détourna son regard vers le foyer, en étendant +au feu sa main maigre et plissée. Madeleine n’osait +parler. Une grande émotion l’avait saisie à revivre +si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne +lui était arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point. +Elle avait lu en lui le secret très doux d’un amour +qu’on doit taire, elle n’en avait jamais compris +la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce +vieil homme ravagé, abattu, qui laissait échapper +sa première plainte, elle concevait soudain la +poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa +propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance +spéciale de l’expérience douloureuse. Pauvre vieil +ami ! il souffrait par elle ; elle était son supplice +et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie +de tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses +retenues ; elle les aurait doucement posées, ainsi, +jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante +ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh ! +oui, elle sentait bien, à cette heure, comme il l’aimait, +comme il la chérissait suavement, noblement, +dans la pureté de son infrangible silence. Au cours +de leurs entretiens délicieux qui touchaient à tant +de sujets délicats, à tant de choses d’âme, comme +il savait rester muet sur l’invisible lien qui les +tenait si près, si cœur-à-cœur ! Elle était encore +plus émue. Elle se pencha :</p> + +<p>— Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien ; +je vois que vous souffrez, je ne puis savoir de quoi ; +mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi, +vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous +peine ne peut m’être indifférent, et que j’ai du +chagrin, oh ! oui, bien du chagrin à vous voir si +triste.</p> + +<p>— Chère enfant, redit-il, chère enfant…</p> + +<p>Il s’était redressé, la regardant étrangement.</p> + +<p>— Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il +lentement. C’est une chose ancienne, très ancienne. +Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant +m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité +de tristesse, ainsi que diraient les chimistes, et +au moindre trouble, tout cela s’agite et remonte. +Mais vous ne pouvez pas savoir… Personne n’a su. +J’étais fait pour être heureux comme tout le monde, +je n’ai pas eu ma part, et voilà tout. Ma tristesse +parfois me donne des joies parce que je l’aime, +mais elle est atroce parce qu’elle est sans espoir. +Que voulez-vous, c’est une chose très ancienne. Je +m’y fais, doucement, chaque jour un peu plus ; +jusqu’à la fin j’irai de la sorte.</p> + +<p>Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant +ses yeux se remplissaient de larmes. La +nuit s’épaississait dans le grand salon sombre. +Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de +Saltzen un reflet rouge ; les yeux clairs et profonds +du vieil homme s’étaient agrandis d’une tristesse +sans mesure, et des sillons douloureux se creusaient +en ses joues. Ah ! comme celui-là savait +l’aimer ! Quel délice pour elle de lire en cette âme, +de la pénétrer, de la sonder, de l’admirer, et quel +chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur ! +Elle tremblait ; ses mains tremblaient, ses lèvres, +toute sa personne frêle. Rarement elle avait connu +pareil émoi.</p> + +<p>— Monsieur Saltzen… dit-elle tendrement.</p> + +<p>Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne +venait à ses lèvres.</p> + +<p>— Bast ! laissez, fit-il avec un geste découragé, +la peine des vieux, c’est si peu intéressant !</p> + +<p>— Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus +tendre, plus insinuante et des caresses dans la +voix, votre peine crée dans mon cœur une autre +peine cruelle…</p> + +<p>Brusquement il se retourna vers elle, plongeant +en ses yeux, en ses longs yeux de bonté ; et elle +souriait d’un mystique sourire affectueux, de ses +lèvres longuement fendues comme pour des mots +d’amour. Il eut un éclair dans le regard et levant +ses deux poings crispés :</p> + +<p>— Ah ! le Bonheur ! cria-t-il, le Bonheur !</p> + +<p>Puis il retomba, le front dans ses mains, son +grand corps infléchi, les coudes aux genoux. Il +eux deux ou trois soubresauts des épaules, on +eût dit des sanglots. Longuement Madeleine le +regarda, elle sentait son cœur se gonfler et se +fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde, +et elle demeura un instant immobile, pâle, étourdie.</p> + +<p>— En vérité, disait la voix du vieil ami qui la +fit se reprendre en tressaillant, en vérité, ma +pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis venu +aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je +suis un vieux fou, et ma punition sera que vous +me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises de mélancolie ! +Mais on se doit et l’on doit aux autres de +garder pour soi sa bile. Avouez que jamais vous +ne m’aviez vu ainsi.</p> + +<p>Madeleine, toute blanche, fuyait son regard.</p> + +<p>— C’est vrai, docteur, jamais, jamais…</p> + +<p>— Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers +jours, beaucoup trop. J’ai brassé de vieux souvenirs, +on devrait se défendre cela. Le fardeau +de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude, +et je l’aime pourtant cette solitude, la discrète +épouse des vieux garçons…</p> + +<p>Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant +par un regain d’entrain et de vitalité :</p> + +<p>— Assurément, l’un de mes malades m’aurait +fait semblable sortie que je l’eusse traité pour +dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient +pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus +de m’être montré stupide devant vous. Ah ! +les femmes ont bien autrement de mesure ! Combien +de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement, +si noblement !…</p> + +<p>Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque +élan, son cœur était retourné à Samuel dans une +impétuosité désolée et repentante, Samuel, l’époux +adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant +souffrir le vieil homme, Samuel à qui +appartenaient toutes ses pitiés, toutes ses tendresses, +toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné +un instant, en pensée, pour savourer l’autre +amour. Un scrupule affreux la dévastait. Toute +son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un +froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le +souvenir de son mari, comme un être transi court +à la maison tiède.</p> + +<p>Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter +sans entendre. Elle surprit seulement sa pensée +au moment où il disait :</p> + +<p>— Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je +le vois, mais vous devez lui pardonner.</p> + +<p>— Oh ! tout, tout ! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai +tout.</p> + +<p>Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide +et fuyante.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">L’AGONIE D’UN RÈGNE</span></h2> + + +<p class="noindent">Samuel Wartz n’ignorait pas où se trouvait la +Reine.</p> + +<p>Le soir où dans la ville commença de se dessiner +l’agitation populaire, une voiture qui suivait +la rue aux Juifs s’arrêta devant une porte basse du +palais, réservée aux services de la maison Royale. +Un vieillard ouvrit la portière et descendit. C’était +le maire d’Oldsburg. Quand on l’eut introduit, il +tendit, sans desserrer les lèvres, un pli cacheté +du sceau municipal à l’adresse de la Reine. Il +était, dans ce mutisme, si impérieux que le portier +prit le message et courut.</p> + +<p>Le maire d’Oldsburg demeura seul dans une +sorte d’antichambre en apparence garnie des +meubles de rebut, où l’intendant de la table devait +donner ses audiences. Mais les royales choses +démodées qui meublaient la pièce : consoles d’acajou, +rideaux à crépines d’or, sièges massifs au velours +défraîchi, avaient conservé, des contacts de +tant d’Altesses, comme des fripures augustes et de +la noblesse fanée. Le vieillard demeura debout, +par respect.</p> + +<p>C’était un ancien industriel du faubourg. Il +avait soixante-dix ans ; mais, en dépit de l’obésité +qui l’alourdissait un peu, son visage aux beaux +yeux bruns, dans l’encadrement coquet des favoris +neigeux, gardait la franchise et la vivacité de la +jeunesse. Il était fort aimé. Son opinion, dont nul +n’était absolument certain, le faisait classer ordinairement +dans le parti libéral. Officieusement, +il avait fait connaître à Wartz qu’il approuvait sa +politique. Officieusement aussi, Wartz lui avait +écrit : « Monsieur le maire, la grande estime que +je vous porte m’a fait résoudre de vous confier +une mission pour le cas où la Reine se trouverait +en danger dans l’effervescence populaire. Je désire +qu’il soit préparé à son intention, à l’hôtel de ville, +des appartements où elle pourrait se retirer en +cas de troubles. » Aussitôt, dans le secret, des préparatifs +avaient été faits au second étage du monument. +Quatre salles s’étaient métamorphosées en +chambres. Quand on regardait la façade, c’était, +parmi les trente-cinq fenêtres de front, les huit +premières. L’installation finie, le maire lui-même +vint visiter les appartements. Il palpa de sa main +blanche et ronde les tentures de la chambre principale, +dont nul autre que lui ne savait la mystérieuse +destination. Il reconnut au toucher la vulgarité +d’une serge, sèche sous le doigt, faisant des +plis mous de loque. Il voulut que cette étoffe fût +arrachée sur-le-champ. Le lendemain, il y eut là +un lit dessiné dans des capitons de soie grise, voilé +de rideaux de brocart qui tombaient du plafond +durs et bruissants comme du métal. « Je me charge +personnellement de cette amélioration », dit-il +quand on dressa la liste des frais. Et il revint voir +une seconde fois cette chambre qu’il regardait +complaisamment.</p> + +<p>Samuel Wartz pratiquait au plus haut point la +prévoyance, cette vertu des hommes d’État. Ce +soir-là, dès qu’il fut averti de ce qui s’agitait en +ville, il téléphona au maire d’Oldsburg qu’il craignait +un péril pour la Reine. C’était au milieu +d’une fête de famille : on vit le patriarche quitter +sa descendance brusquement, et sortir avec toute +la hâte que lui permettait son âge. On n’attribua +aucune gravité à ce devoir soudain, car le vieillard +souriait en partant, et son sourire rassura enfants +et petits-enfants. Ce devoir était pourtant d’une +gravité exceptionnelle, et la main blanche et ronde, +qui ne savait plus sans trembler lever même son +verre, chargea un revolver, en secret, dans l’ombre +du vestibule. Mais le vieillard souriait, parce qu’il +songeait à la dame en noir qui avait si longtemps +tenu tout le pays en son pouvoir, et qui serait ce +soir sous sa garde, belle, jeune, mystérieuse comme +elle était. Il songeait à son sommeil de cette nuit, +sous le brocart couleur d’argent dont il avait orné +son lit. Et il caressait dans sa poche l’acier froid +de son arme, en se disant, avec une vraie fougue de +jeunesse, qu’ayant déjà vécu soixante-dix ans, ce +qui est fort long, il ne regretterait rien s’il lui fallait +mourir ce soir en défendant cette belle personne.</p> + +<p>Dans la salle aux fauteuils de velours rouge, il +attendit longtemps. En prêtant l’oreille aux bruits +de la ville qu’étouffaient les épaisses murailles du +palais gothique, il croyait entendre des frémissements, +des rumeurs angoissantes. Machinalement, +il tira du gousset sa riche montre en or, comme si +la Révolution pour devenir terrible avait eu son +heure, connue et attendue d’avance. Une inquiétude, +une hâte fébrile, le pressaient.</p> + +<p>Très doucement, la porte s’ouvrit enfin, et +Béatrix entra suivie de son fils. Ce n’était plus +qu’une femme en tenue de voyage, et qui boutonnait +à son poignet épaissi ses gants de peau noire. +Elle portait une jaquette, un simple chapeau de +deuil : on eût dit une riche bourgeoise de la ville. +Mais sous la voilette épaisse, son hardi profil monétaire +se redressa, une hauteur instinctive dans +son regard fit baisser les yeux au vieil homme.</p> + +<p>— Votre Majesté est en péril, Madame, — prononça-t-il +d’une voix très altérée, — et comme +Elle l’a pu apprendre par ma lettre, monsieur le +ministre de l’Intérieur a désiré que l’hôtel de ville +l’abritât pendant ces jours troublés.</p> + +<p>— Je n’avais pas peur, monsieur.</p> + +<p>— La grandeur d’âme de Votre Majesté est connue +de tout son peuple ; néanmoins, monsieur le +ministre de l’Intérieur n’a pas toléré que la possibilité +d’un crime subsistât, et si Votre Majesté +veut me faire l’honneur de me suivre, je la conduirai +sur-le-champ à la maison commune, où je +me suis efforcé d’y rendre moins indigne d’Elle +l’appartement préparé.</p> + +<p>Alors elle commença de voir et de comprendre +l’émoi de ce vieillard devant elle ; il paraissait en +même temps paternel et subjugué. Au moment +même où elle sentait monter contre elle, comme +une vague méchante et pensante, son peuple armé, +au moment où la nation l’abandonnait, cet homme +s’improvisait son défenseur en ce lieu subalterne, +clandestinement, humblement. Elle eut un instant +de détente, et se troublant :</p> + +<p>— Je suis touchée, monsieur, très touchée de ce +que vous faites ce soir, personnellement.</p> + +<p>— L’heure est triste et grave, reprit le vieillard, +il faut se hâter.</p> + +<p>— Mais que se passe-t-il donc ? demanda-t-elle, +en serrant contre elle son fils.</p> + +<p>— Tout est à craindre, tout !</p> + +<p>Et il eut un geste désespéré, mais reprit aussitôt :</p> + +<p>— Il faut se hâter, il faut se hâter.</p> + +<p>— Sortons par ici, fit la Reine, entraînant par la +main le petit prince héritier.</p> + +<p>Elle ouvrit une autre porte, traversa plusieurs +pièces en enfilade. On y sentait l’humidité, la moisissure +des chambres toujours closes. Visiblement +cette partie du palais était inhabitée. Et Béatrix +allait devant, d’une allure ferme et vive, s’éclairant +d’une petite lampe qu’elle avait saisie sur un guéridon +de l’antichambre. Les glaces, au passage, +furtivement, reflétaient sa belle forme noire, et l’on +sentait si bien la ruine irréparable, la fuite définitive, +qu’on aurait souhaité que ces miroirs +princiers, aux cadres de fines moulures dans les +trumeaux, gardassent au moins dans leur eau +mystérieuse, cette suprême vision, auguste et lamentable.</p> + +<p>Ils atteignirent un vestibule ténébreux. Les +clartés jaunes de la petite lampe furtive faisaient +apparaître aux murailles, des reliefs effacés d’ornements +gothiques : armoiries ou arceaux qui +s’effritaient. Et cette femme dont une angoisse secrète +hâtait la marche, traînant l’enfant à demi +somnolent dont les petits pas résonnaient dans le +corridor glacial, quittait ainsi le palais où vingt-deux +rois, ses pères, avaient régné. Celle que tant +d’ovations avaient saluée, au grand soleil des jours +d’été, dans les fêtes populaires, s’en allait secrètement, +sous la tutelle d’un ennemi, à la lueur d’une +lampe d’antichambre, par les corridors moisis où +se salissait sa traîne noire. Et l’on aurait cru voir +le fantôme de la monarchie expirante errer dans +ces lieux clandestins et sinistres, ouvrir en soupirant +l’huis rouillé de la rue aux Moines, et la +lampe soufflée, misérable, vaincue, abandonner +pour toujours, par cette poterne, le féerique palais +royal.</p> + +<p>Le maire d’Oldsburg fit avancer la voiture. +Béatrix y plaça le petit prince avant d’y monter +elle-même. Et un galop vertigineux les emporta +dans la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, Wartz recevait un billet de +femme. Mais il n’y était plus question des amoureuses +choses dont les autres abondaient. La main +qui l’avait écrit savait tenir la plume lourde des +décrets d’État. Elle savait tracer les mots inflexibles +qui gouvernent. Samuel, sans en avoir lu +la signature, reconnut cette écriture longue et +appuyée dont les actes gouvernementaux donnaient +le fac-similé. Ce billet portait ceci :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Monsieur le Ministre,</p> + +<p>« J’ai le plus grand désir de vous parler ; je +vous attendrai demain tout le jour.</p> + +<p class="sign">« <span class="xsmall">BÉATRIX</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>Il resta froissé par le ton de cette missive, puis +ému, tourmenté, comme s’il y avait eu dans cette +lettre de Reine, dont la seule vue l’impressionnait, +une vertu inexplicable qui l’influençait. Il soigna +sa mise plus que d’ordinaire ; il s’attardait à sa +toilette, avec l’impatience de partir au plus vite, et +un vague ennui de ce royal rendez-vous. Madeleine +le retint à son départ, et ce fut alors qu’il lui +répondit avec cette brusquerie dont s’était offensée +la jeune femme.</p> + +<p>Aucune phase de sa carrière ne s’était présentée +à lui sous le jour insupportable de cette entrevue. +A chaque événement nouveau surgissant dans sa +vie, correspondait toujours, chez lui, un agréable +entraînement secret, qui allait parfois jusqu’à +l’ivresse de l’action ; tandis que ce colloque suprême +avec la souveraine resterait, sans doute, de son +Œuvre, la scène la plus pénible, le souvenir sombre. +Il se la rappela telle qu’elle avait paru le jour de +la séance, subissant simplement le ministère que +lui imposait la Délégation, comme on se courbe +sous la vague qui déferle pour mieux se redresser +ensuite ; et il la revit aussitôt, usant de son pouvoir +comme d’un jeu, dissolvant d’un mot l’Assemblée, +hautaine, rancunière et vengée par ce +coup, qui aurait pu être son salut, si les élections +lui avaient été favorables. « Eh quoi ! pensait-il, +lutter encore avec elle, dans ce tête-à-tête, subir +ses colères, ses mépris, elle dont je tiens le sort +entre mes mains ! »</p> + +<p>Et il monta, dans l’hôtel de ville, l’escalier aux +lentes spirales, dont la rampe en fer forgé dessinait +comme une grecque brodée en noir sur le +blanc des dalles. Il tressaillit, quand il passa devant +la fenêtre où Madeleine et lui s’étaient arrêtés, +le soir du bal. Dieu ! que ce souvenir lui semblait +lointain ! Il neigeait, ce soir-là ; dehors les +choses s’enflaient, se gonflaient de blanc ; et Madeleine +avait aussi une robe de neige, attiédie +et gonflée par les formes de son corps blanc… +Il compta les jours ; il n’y en avait pas quinze. +Quelles gravités avaient depuis alourdi sa vie !…</p> + +<p>Il eut une puissante aspiration de lassitude, +puis il remonta vers le second étage où l’attendait +« tout le jour » la tragique personne.</p> + +<p>Là-haut, comme il errait dans ce long couloir +claustral, cherchant à deviner laquelle de ces multiples +portes cachait, dans l’uniformité de la bâtisse, +le mystérieux appartement, l’une d’elles s’ouvrit +et le duc de Hansegel apparut. Hautain, portant +insolemment la tête, avec un tic spécial du menton +qui jetait en avant sa légère barbe rousse, il +chercha le monocle pendant sur son veston gris +clair, et se mit à lorgner le jeune ministre.</p> + +<p>— Monsieur Wartz ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Et Monsieur de Hansegel ? fit le républicain. +La Reine ?</p> + +<p>— Sa Majesté vous recevra, j’espère.</p> + +<p>Le duc disparut par l’une des portes. Quand il +revint, presque aussitôt, ce fut pour introduire le +ministre dans la chambre aux courtines argentées. +Wartz aperçut, assise à la fenêtre, une femme +enveloppée d’un châle noir ; elle était voûtée sous +le châle que croisaient sur sa poitrine ses mains +blêmes. Elle avait froid dans ces vastes pièces où +le feu de houille, dans les cheminées, ne parvenait +pas à sécher les anciennes humidités agglomérées, +depuis des années, jusqu’au plafond lointain. +Ses yeux, que la fièvre et les larmes avaient +bistrés, se tournèrent vers Samuel. Elle lui fit pitié ; +on n’imaginait pas un être plus vaincu, plus ruiné, +plus dépouillé de tout ce qui avait été sa gloire +et son orgueil. C’était une pauvre créature dont +les yeux angoissés s’attachèrent à lui, les yeux +aux sombres prunelles qui glissaient comme des +perles noires sous le glacé des larmes. Elle +dit :</p> + +<p>— Duc, veuillez nous laisser.</p> + +<p>Le duc sortit. Wartz, très gêné de ce tête-à-tête, +s’approcha. Elle lui fit signe de s’asseoir ; il +refusa, croyant lui donner là une marque de déférence, +si vaine fût-elle.</p> + +<p>— Asseyez-vous, monsieur, fit-elle tristement, +l’heure n’est plus à l’étiquette.</p> + +<p>Wartz prit la chaise, et dit avec le même embarras :</p> + +<p>— Je me suis empressé de venir…</p> + +<p>— Oui, oui, je vois, monsieur, je vous en remercie. +Vous êtes mon plus réel ennemi ; cependant +j’espère de vous des sentiments de délicatesse +dont votre visite m’est le gage. Si je suis +ici, aujourd’hui, sans pouvoir, sans fonction, à +la disposition de mes sujets, à la veille d’être +reniée peut-être par la nouvelle Délégation, c’est, +monsieur, que vous l’avez voulu. Vous avez un +grand talent de parole, plus même, vous avez sur +les esprits un pouvoir inexplicable. Ce pouvoir, +vous l’avez employé à ruiner le mien ; vous avez +dépensé votre génie à démontrer la fatalité de +ma déchéance. Vous m’avez pris l’amour de mon +peuple, mon autorité, mon honneur dynastique. +Grâce à vous, je suis en butte à la pitié de l’Europe, +à l’humiliante pitié des nations ; grâce à vous, je +vais n’être plus rien. Je ne vous ai pas fait venir +pour entendre mes plaintes ; j’ai contre vous des +griefs tels que les mots ne sauraient les exprimer ; +il me semble, d’ailleurs, que vous les devez sentir +sans que je les énumère.</p> + +<p>— Je les sens, madame, reprit Wartz sans lever +les yeux, et Votre Majesté ne peut savoir ce qu’ils +me pèsent.</p> + +<p>— Pourtant j’aurais pu ne pas faire ce que +j’ai fait, — continua Béatrix sans paraître l’entendre +(elle n’avait plus froid maintenant, elle +avait fait retomber son châle, son buste s’était +redressé, elle redevenait inconsciemment royale). +J’aurais pu ne point subir ce que j’ai subi. A +l’heure où vous discouriez, monsieur, j’étais +toute-puissante Reine ; à l’heure où les esprits +en désarroi s’orientaient vers vous, j’aurais pu +faire un geste, un signe, appeler ma garde ; elle +eût fait évacuer la salle, elle se fût saisie de vous, +monsieur, qui combattiez la Constitution à laquelle +vous êtes assermenté, et vous eût conduit +en prison. Le geste, le signe, j’allais le faire ; mais +je n’aime point d’autre force que celle de la persuasion. +J’avais toujours régné, si je puis dire, +spirituellement ; la lutte des armes m’a répugné ; +j’ai veillé jusqu’au bout sur le très précieux sang +de mon peuple, et je n’ai point appelé mes soldats. +J’ai respecté votre liberté, monsieur Wartz, j’ai +fait plus, je vous ai <i>nommé</i> ministre, espérant +terminer ainsi un conflit qui n’appartenait déjà +plus aux sereines luttes de l’esprit. Combien mon +coup d’État fut pacifique ! J’ai dissous la Délégation ; +était-ce un acte de violence ou une consultation +demandée au pays ? J’étais la gardienne +de la loi ; j’ai fait mon devoir et même je ne +l’ai fait qu’à peine, timorée et faible comme je le +fus !</p> + +<p>— Votre Majesté me permet-elle de parler maintenant ?</p> + +<p>— Non ; je connais vos excuses, vos raisons. +Monsieur Wallein et vous me les avez présentées +déjà, ces raisons d’époque finissante, de Destinée +démocratique, qui ne m’atteignent pas, qui ne +peuvent m’atteindre que pour m’offenser davantage, +moi qui ne suis qu’un argument vivant ! +J’ai voulu vous dire ceci d’abord, que vous avez +été sous mon pouvoir, alors que vous vous sentiez +le plus puissant dans votre triomphe, et que je +vous ai épargné pour le respect de l’Idée. J’ai +voulu vous demander ensuite…</p> + +<p>Elle s’arrêta et pâlit encore ; elle cessa de le +regarder en face, comme elle l’avait fait jusqu’ici.</p> + +<p>— Nous représentons, vous et moi, deux influences ; +si nous les unissions pour le bien du +peuple ? Si au lieu de m’exclure de votre constitution +nouvelle…</p> + +<p>Elle n’en put dire davantage ; cette prière était +le fiel le plus atroce de sa Passion. Prier Wartz ! +Elle poussa un soupir d’agonie, et se cacha le +visage dans ses deux grandes mains pâles. Elle +pleurait. Les larmes ruisselaient dans ses doigts ; +elle avait repris, dans le blanc lumineux de la fenêtre, +sa posture humiliée et pitoyable ; ce n’était +plus qu’une noire forme de souffrance, un cœur +de femme qui suppliait et qui en mourait de honte. +D’elle, Wartz voyait seulement son front crispé, et +ses épaules contractées sur son corps magnifique.</p> + +<p>A deux mains elle écrasa sur ses joues les larmes, +et le visage nu se montrant défiguré, enlaidi, tout +orgueil abjuré, elle reprit :</p> + +<p>— J’aurais fait des concessions, j’aurais renoncé +à mes idées, et j’aurais pris les vôtres ; vous auriez +gouverné sous mon nom, laissant seulement intact +le trône de mon fils.</p> + +<p>Ah ! son fils ! Wartz comprenait maintenant +cette scène qui venait de l’atterrer, le pourquoi +de cette abominable humiliation, de cette indignité : +elle avait un fils, le rejeton de l’Arbre +dynastique, l’immortalité de cette race de rois, la +survivance éternelle des monarques anciens, celui +qui, découronné, laisserait dans la branche héraldique +une coupure béante, une fin, une mort. +Et l’on sait ce que deviennent ces rameaux coupés, +ces fins de race qui traînent de-ci, de-là, +rebuts, inutilités, sans nation, sans œuvre, sans +espoir !</p> + +<p>Il restait silencieux.</p> + +<p>— Vous êtes actuellement le Maître des esprits, +continua Béatrix ; ce que vous voudrez, ce que +vous déciderez, le peuple l’adoptera. Vous pouvez +faire que le trône soit respecté ; vous direz : « Cela +est bien », et l’on applaudira. Monsieur Wartz… +mon sort, celui de mon enfant sont entre vos +mains ; vous voyez si je foule tout orgueil… je +vous prie… Il pourrait exister une monarchie démocratique… +Eh quoi ! vous ne me répondez même +pas ? Écoutez ; vous avez une femme, une jeune +femme délicieuse, je m’en souviens… une enfant… +des cheveux noirs, n’est-ce pas ?… dix-huit ans. A +cause d’elle ?… Vous l’aimez… en son nom ?…</p> + +<p>Wartz assis toujours, les bras croisés serrant +sur sa poitrine le drap de l’habit, regardait les +fumées jaunes du foyer sans répondre.</p> + +<p>Elle se leva, elle vint à lui ; — ses mains étaient +jointes ! Elle murmura de tout près :</p> + +<p>— Épargnez le trône, épargnez mon enfant !</p> + +<p>S’arcboutant sur son talon, il recula sa chaise, +la tournant un peu plus vers le feu qu’il regardait +toujours sans désenlacer les bras. Elle poursuivit :</p> + +<p>— Rien ne serait changé dans votre constitution +que le nom du chef de l’État, et le nom de +l’État lui-même. Ce serait une République qui +s’appellerait seulement monarchie.</p> + +<p>Wartz paraissait ne pas l’entendre.</p> + +<p>Elle demeura, plusieurs minutes, debout devant +lui, immobile dans les plis noirs de sa robe, le +châle retombé à ses reins, ses reins cambrés et +puissants de belle statue. L’effigie royale de son +visage se dressait dans l’air gris de la chambre, et +les perles de ses larmes venaient se briser une à +une sur la soie de son corsage. Après un silence, +elle fit quelques pas vers le lit ; elle sonna trois +fois, ce qui était un appel de convention avec ses +femmes. Presque aussitôt, une porte s’entr’ouvrit, +et l’une des dames d’honneur fit pénétrer le petit +prince héritier.</p> + +<p>C’était un joli enfant de huit ans, qui avait reçu +du prince consort les traits de la race italienne ; il +portait des boucles brunes si fines, qu’elles s’enchevêtraient +les unes dans les autres. Son col de +petit être délicat sortait d’une grosse cravate de +soie blanche. Il vint en sautillant. Sa mère arrêta +cette gaieté ; elle le prit par ses deux petites épaules, +et le poussa vers le jeune ministre :</p> + +<p>— Le voilà !</p> + +<p>Le visage morne de Wartz se retourna machinalement, +curieusement. Il avait deviné l’enfant. La +mère saisit ce mouvement ; ses larmes tarirent ; +elle s’exalta.</p> + +<p>— Est-ce que vous croyez à l’hérédité, fit-elle +d’une voix sourde et précipitée ; croyez-vous que +l’ascendance vous travaille l’âme secrètement ? +Alors regardez ce fils de rois, créé pour être roi, +avec un corps royal, un esprit royal, un cœur +royal. A la longue, il se fait comme un moule +dynastique, où se forment les êtres ; c’est le mystère +atavique, la prédestination des monarques. +Regardez Conrad IV ! Touchez ses mains, pesez-les, +c’est un sceptre que cette petite main. Et ces +cheveux, ce front qui n’ont jamais porté que des +baisers, savez-vous ce qu’ils doivent porter un +jour, la lourde chose d’or qui doit peser ici, ici, +en cercle… vous devinez, monsieur Wartz ? Mais, +vous n’avez pas le droit de la lui ôter, sa couronne, +son patrimoine, son héritage, son bien ! Dites, +avez-vous le droit de prendre aux enfants ce +qu’ils ont hérité de leurs pères ? Alors que deviendra-t-il ? +quel être aurez-vous fait de lui ? +comment l’appellera-t-on ? le découronné ! Mais +voyez, oh ! voyez comme il vous regarde ! voyez +bien ces yeux d’enfant, monsieur, regardez-les +de tout votre regard, suppliants, épouvantés +comme vous le faites en cette minute, car vous +les reverrez toute votre vie, ils vous poursuivront +le long de votre carrière, ils vous regarderont dans +la nuit, toujours, et tant que vous vivrez ils ne +se fermeront pas. Alors, vous regretterez les +irrévocables choses que vous fixez en cette heure, +et votre châtiment, ce sera la misère de ce pauvre +être, son lugubre avenir que vous aurez voulu.</p> + +<p>Ses yeux de fièvre dévoraient Wartz, ils scrutaient +cette chair du visage aux bouffissures pâles, +y cherchant un tressaillement des nerfs faciaux, +un trouble, une incertitude. Et soudain dans cette +face insaisissable, elle crut surprendre de la souffrance, +ce fut un espoir pour elle, elle s’attendrit, +et poussant le petit garçon vers le tribun :</p> + +<p>— Je vous confie mon enfant ; son sort était +déjà dans vos mains, je l’y place deux fois. Dites-moi +qu’il ne sera pas dépossédé… Mais vous ne +comprenez donc pas : c’est pour lui que je m’accroche +au trône, que j’y incruste ma griffe comme +une lionne qui défend la proie de son petit. Et +tenez, s’il faut sacrifier ma personne, si c’est vers +moi que monte la haine, j’abdiquerai, j’abdiquerai +en faveur de mon fils.</p> + +<p>Un sanglot l’arrêta. Deux fois d’une voix déchirante +elle répéta :</p> + +<p>— Monsieur Wartz ! Monsieur Wartz !</p> + +<p>Elle était courbée, ployée, brisée devant lui. +Pas un mot ne rompit le silence.</p> + +<p>L’enfant dit : — Reprenez-moi : j’ai peur.</p> + +<p>Alors folle de colère, tout son orgueil un instant +refoulé remontant en flots de rage, elle se redressa, +grande, hautaine, royale, comme elle ne l’avait +jamais été sous l’hermine du sacre ni sous la +couronne héréditaire ; et saisissant son fils, elle +criait à Wartz d’une voix terrible :</p> + +<p>— Cela suffit, monsieur… Sortez !</p> + +<p>Puis ramassant toutes ses forces indignées :</p> + +<p>— Quelle idée m’était donc venue ? Des accommodements ? +des concessions ? transiger, pactiser +avec le parti de la honte, demeurer une reine +indigne, transmettre à Conrad IV une couronne +tronquée ? Ah ! dussiez-vous maintenant l’implorer +par toutes les bouches de la nation, vous n’aurez +pas, vous ne pourrez pas avoir l’alliance royale. +Mon fils et moi, toute la résultante de la race des +rois nos maîtres, nous sombrerons sur le vaisseau +de la Monarchie, debout à l’avant et sans un signal +de détresse aux barques ennemies. La Royauté +fut toujours une, indivisible et sainte ; comme +Dieu l’avait donnée aux nôtres, sainte, indivisible +et une, je la remets à Dieu. Mais vous, monsieur, +qui avez mené l’abominable guerre contre cette +religion sacrée et nécessaire du pouvoir, vous qui +arrachez aux enfants royaux leur couronne et +menez votre patrie à la ruine, soyez maudit !</p> + +<p>Wartz hésita, il allait parler. Sous le geste inconscient +de sa main la porte s’ouvrit ; il partit +sans avoir desserré les lèvres.</p> + +<p>Dans l’antichambre, une forme d’homme se +dressa en face de lui. Il eut la sensation d’un bras +levé, d’une main bougeant devant ses yeux, et, +avant qu’il eût compris le geste, un soufflet s’abattit +sur sa joue.</p> + +<p>— Soyez déshonoré, monsieur !</p> + +<p>Il reconnut aussitôt l’habit gris de Hansegel.</p> + +<p>Wartz était fort, musclé, membré et violent ; il +sentait la fureur, une fureur tiède et vibrante, +monter à ses bras, tripler sa puissance, et le désir +de tuer l’emplit comme une frénésie. Le duc, +l’homme de salon, la taille fine, le corset aux reins, +plus grand que lui, se tenait là, essuyant du coin +de son mouchoir le cristal du monocle. Wartz les +connaissait dans leurs intimités, ces aristocrates +qu’à Orbach il avait observés et étudiés comme +le peuvent les subalternes. D’un coup, il aurait +renversé celui-ci, il l’aurait couché sous ses genoux, +mis à merci, tué peut-être, et il frémissait de +volupté en y pensant.</p> + +<p>Tout cela dura une seconde. Il lui offrit sa carte.</p> + +<p>— Vous m’en rendrez raison, monsieur, dit-il.</p> + +<p>Le duc enleva en l’air, tout à coup, le pouce et +l’index qu’il tendait. Le carton blanc tomba.</p> + +<p>— Peuh ! votre carte… Je ne sais si je dois… +Je suis gentilhomme…</p> + +<p>Il ricanait. Son rire était à Wartz ce que sont aux +bêtes de combat les dards dont on les stimule. +Ce rire pouvait le pousser aux pires violences, +et le duc de Hansegel courut là, tout un moment, +un grand danger. Mais la religion de son œuvre +avait trop appris à Samuel la discipline de toutes +ses colères pour qu’elles ne fussent pas toujours +maîtrisées d’avance ; il se baissa lentement, +ramassa la carte sans hâte ni trouble. Il était +redevenu le ministre de l’Intérieur, le calme +homme d’État qui ne connaît ni colères, ni haines, +ni passions, et il s’en alla, à peine méprisant.</p> + +<p>Mais il venait de traverser une de ces heures qui +pèsent plus que des années dans une vie. Comme +il longeait ce grand couloir des archives, dont les +fenêtres plongeaient sur la place, il pensa au +peuple d’Oldsburg, à la Nation libre dont il aurait +tant dignifié l’état, la Nation maîtresse d’elle, se +régissant elle-même, la Nation souveraine.</p> + +<p>Soudain, une amertume de prophète l’envahit, le +dégoût de son grand labeur, le découragement. +« A quoi bon, se dit-il, à quoi bon tant lutter ! +Se douteront-ils jamais de ce que j’ai souffert +dans mon cœur pour leur conquérir tout cela ? » +Et il revoyait les larmes de la dame en noir, la +figure du petit garçon qui commençait à le poursuivre +déjà, comme Béatrix l’en avait menacé. +Quel homme avait-il dû paraître aux yeux de +l’incomparable femme ! Qu’importaient maintenant +les acclamations que lui réservaient les foules, +quelqu’un l’avait maudit !</p> + +<p>Il suivait les lentes spirales aériennes de l’escalier ; +il aurait voulu que cet escalier durât toujours, +qu’il continuât de tournoyer éternellement vers +des ténèbres, vers des abîmes, vers le néant surtout ! +Et il l’aurait descendu dans une joie secrète, +heureux de s’anéantir, de finir ainsi dans ce mouvement +doux et somnolent de la descente. Ah ! +s’en aller à la dérive de cette pente suave ! s’engourdir, +s’endormir, n’être plus, ne plus penser, +ne plus lutter !</p> + +<p>Il se reprit, en passant devant la dernière +fenêtre ; puis ses lèvres murmurèrent :</p> + +<p>— Madeleine !</p> + +<p>Est-ce que Madeleine n’était pas à l’attendre +dans sa chambre, là-bas ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall">LE CŒUR DE MADELEINE</span></h2> + + +<p class="noindent">Il avait dit à son cocher d’aller très vite. Des +importuns l’attendaient à sa descente de voiture, +dans la cour intérieure du Ministère ; il congédia +tout le monde, se disant malade. En vérité, une +fièvre l’avait saisi, d’amour impérieux, de tendresse +violente, d’inquiétude passionnée. Dans le vestibule, +son chef de cabinet se posta devant lui, +cérémonieusement.</p> + +<p>— Monsieur le ministre, je viens de dépouiller +le courrier des gouverneurs de provinces, il y a là +des suppliques…</p> + +<p>Il l’arrêta d’un geste las :</p> + +<p>— Non, pas ce soir, rien ce soir, je vous en +prie…</p> + +<p>Comme il avait la main sur le bouton de la porte +pour entrer chez lui, son secrétaire l’arrêta au +passage, avec un air de triomphe :</p> + +<p>— Monsieur le ministre, le <i>Nouvel Oldsburg</i> +fait demander un communiqué officiel sur la disparition +de la Reine. J’attendais.</p> + +<p>— Elle sera où vous voudrez. Répondez ce qu’il +vous plaira, laissez-moi.</p> + +<p>Il fut enfin chez lui ; il voulut s’orienter vers +la pièce qu’occupait Madeleine, car c’était la +vision de sa femme qu’il lui fallait tout de suite. +Le valet de chambre surgit. Il portait un plateau +débordant de cartes.</p> + +<p>— Toutes ces personnes attendent monsieur le +ministre depuis près de deux heures. Il y en a +trente, je crois ; ces messieurs les délégués de +province ont épinglé sur leur carte la carte de la +personne qui les recommande, comme l’huissier +m’a chargé de l’expliquer à monsieur le ministre.</p> + +<p>— Ils ont attendu deux heures, ils en attendront +trois, répondit-il.</p> + +<p>Et il se dirigea vers les chambres. Il fit deux +pas. Auburger était là, disant jovialement :</p> + +<p>— J’ai du nouveau, monsieur le ministre, j’ai +du nouveau.</p> + +<p>Jamais on ne pouvait interdire à cet homme +l’entrée des appartements privés. Il avait des +audaces qui faisaient ouvrir toutes les portes. +C’était le valet des intimités morales.</p> + +<p>— Vous attendrez, dit son maître.</p> + +<p>— Impossible, je dois être au faubourg tout à +l’heure, et ma communication presse. C’est immédiatement +qu’il vous faut m’entendre.</p> + +<p>Wartz n’essaya pas de résister ; il subissait, +sans presque la sentir, la domination de cet être ; +il s’y résignait sans honte ni révolte. Et c’était là +un phénomène se rattachant à la fatalité de son +rôle, cette domination d’Auburger agissant toujours +dans le sens où le poussait elle-même sa +destinée.</p> + +<p>Ce soir-là, Auburger le retint une heure. Sa +communication concernait la séance du surlendemain, +qui s’annonçait aussi tumultueuse que la +précédente. La Reine devait y assister pour recevoir +le serment de fidélité de la nouvelle Délégation, +et c’était sur ce cérémonial qu’était basée la +dislocation gouvernementale. Les élections ayant +été faites sur une sorte d’engagement au régime +républicain, la majorité devait, selon toute probabilité, +se refuser au serment, et ce serait le signal +de la déchéance monarchique qui permettrait +l’exposition, à l’Assemblée, de la Constitution +nouvelle. C’est ce qu’Auburger venait de vérifier. +Et il avait connu la décision d’un nombre considérable +de délégués de n’accomplir pas le rite +constitutionnel.</p> + +<p>Enfin, ce dernier importun congédié, Samuel +arrivait à la porte de sa femme, et il savait que, +cette fois, il ne trouverait qu’elle, que son sourire, +que sa beauté. Toute autre idée laissée dehors, il +entrait, harassé de la vie, ayant faim et soif de +sa chérie, comme s’il franchissait cette porte pour +la première fois. Jamais il n’avait connu cette +lassitude, ni ce besoin.</p> + +<p>C’était la nuit ; la chambre était obscure. Madeleine +se tenait là, éclairée par une demi-lueur venue +du dehors. Elle était oisive, rêvant dans le noir, +debout, se mouvant à peine de quelques pas. +Quand il entra, Wartz ne vit pas tout de suite le +cher visage ; il en eut une sorte de chagrin.</p> + +<p>— Oh ! qu’il fait sombre ici !</p> + +<p>— Oui, il fait sombre, répéta Madeleine.</p> + +<p>Il s’aperçut qu’elle avait une voix étrange.</p> + +<p>— Mais je veux y voir, je veux te voir !</p> + +<p>— Laisse, mon ami, je préfère qu’il fasse +nuit.</p> + +<p>Il vint, les bras tendus pour la prendre, mais +elle se déroba d’un mouvement en arrière, et il ne +rencontra que sa main, sa main qui brûlait et qui +le repoussait.</p> + +<p>— Non, Samuel, non, j’aime mieux te parler +d’abord.</p> + +<p>Il continuait de ne voir dans son visage que +la phosphorescence nacrée de ses yeux, quelque +chose de morbide et de terrifiant.</p> + +<p>— Madeleine ! cria-t-il éperdu, tu souffres ! +qu’as-tu ?</p> + +<p>Si la lumière lui eût permis de scruter, comme +il le voulait, les traits de la jeune femme, il eût +été encore plus troublé. Elle était livide, elle +agonisait, la bouche déformée d’angoisse, les yeux +apeurés, et tout son être dressé n’était qu’un effort, +qu’une violence.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il en conçut une +espérance soudaine. Une association d’idées se fit +entre l’enfant royal qu’il venait de voir, et les désirs +flottants de paternité qu’il avait éprouvés souvent +depuis son mariage. Il aurait aimé avoir un enfant ; +il crut que le mystère de Madeleine lui réservait +cette joie.</p> + +<p>— Je veux te parler, dit-elle encore.</p> + +<p>Il ne pouvait deviner l’effort que lui coûtait +cette phrase.</p> + +<p>— Souffres-tu ? répéta-t-il ; mais tu me tues, +Madeleine, je ne t’ai jamais vue ainsi ; qui t’a +changée ?</p> + +<p>— Il faut que je te parle, répéta-t-elle pour la +troisième fois.</p> + +<p>Ce devoir de parler devenait une obsession. +C’était aussi un supplice auquel elle se menait +elle-même, impitoyablement, s’y engageant sans +retour possible, par cette invite à l’écouter.</p> + +<p>Elle commença de sa voix éteinte :</p> + +<p>— Une amie est venue me voir tantôt. C’est une +jeune femme, mariée depuis moins d’un an, qui +est… qui se croit du moins, très aimée de son +mari, et qui, de son côté, lui porte une grande tendresse. +Seulement, la vie, au lieu de les rapprocher +comme ils le désiraient aux premiers jours de leur +amour, les éloigne l’un de l’autre ; leurs existences +sont deux flots insensiblement divergents. Tous +les deux n’ont pas la même nature. Lui est +bon, très bon, il est le meilleur ; elle, trop minutieuse. +Il est viril, tout simplement ; elle se repaîtrait +d’une idée, d’un mot de lui, elle nourrit avec +des riens son amour, et c’est justement de ces +riens qu’il la prive. Comprends-tu, Samuel ? Ce +sont deux compagnons, deux commensaux de la +vie ; l’un a mis sur la table les choses substantielles, +l’autre n’aurait voulu que les friandises. Avant +que l’amie dont je te parle se soit sentie souffrir, +profondément, secrètement, quelque chose a pâti +en elle. Et, comme il y avait là tout près, plus +près que le mari, hélas ! plus près de son âme +difficile, un autre homme qui l’aimait, en lui +offrant ces friandises spirituelles dont elle était si +gourmande, son cœur, doucement, s’est tourné +vers lui.</p> + +<p>Elle entendit Samuel prononcer d’une voix +creuse, d’une voix lointaine :</p> + +<p>— Eh bien ?… eh bien ?…</p> + +<p>— Eh bien, c’est tout !</p> + +<p>Elle se tut ; elle était demeurée debout en parlant ; +elle ne bougea pas. Lui, dans le coin le plus +ombreux de la chambre, restait perdu et invisible +pour elle, sans qu’elle pût savoir à son tour ce +qu’il pensait. Oh ! Dieu ! si le conte trop subtil +pour son intelligence grave n’avait servi de rien ! +s’il n’avait pas allumé le soupçon préparatoire et +si elle était forcée de se confesser à mots ouverts, +maintenant !</p> + +<p>Le silence dura longtemps. La petite pendule +qu’ils avaient prise là-bas, à leur chambre nuptiale, +pour l’apporter ici, sonna sur son timbre d’or une +heure qu’ils n’entendirent pas. Tous les deux se +cherchaient des yeux dans ce noir, tous deux incertains +l’un de l’autre, sans trouver le courage +de se livrer l’un à l’autre.</p> + +<p>Oui, elle le comprit, à la fin, Samuel l’avait +devinée ; il avait saisi le douloureux apologue, et +il n’osait y croire de peur de l’offenser à tort ; +sans cela serait-il resté si étrange ? Mais alors, +qui la retenait, elle, d’aller se jeter à ses pieds, de +lui parler franchement de son remords, en loyale +compagne ?</p> + +<p>Tout à coup, il se leva, il marcha vers la cheminée +où se trouvait le bouton de l’électricité ; il +fit la lumière. Puis il vint la prendre, il l’amena +sous la lampe, lui fit renverser en arrière son pauvre +visage livide.</p> + +<p>— Ton amie s’appelle Madeleine ? dit-il.</p> + +<p>Elle répondit oui, d’un signe des paupières.</p> + +<p>Sans rien ajouter, il alla reprendre le fauteuil +d’où il venait, et se mit à pleurer.</p> + +<p>Comme elle bénissait à présent la bonne lampe +qui les éclairait, qui avait aidé à leur révélation, +qui avait terminé son supplice, et qui lui montrait +maintenant son mari dans cette douleur enfantine, +cette douleur qu’elle ne se lassait pas de contempler ! +Qu’il était bon de pleurer ainsi pour elle ! +Tous les mouvements de son chagrin muet, les +halètements de sa poitrine, le glissement du mouchoir +à ses yeux, les contractions de ses traits, +déplaçaient comme une tendresse qui la pénétrait. +Son mari ! son grand homme ! L’avait-elle vraiment +jamais tant aimé que ce soir, à cette minute, +son bien à elle, son ami, son maître, sa chose ! +Et elle avait pu le faire pleurer ainsi ! Saltzen +n’existait plus pour elle, même à l’état de souvenir ; +seul lui demeurait le remords de n’avoir pas +apprécié l’amour naïf et puissant de Samuel, de +ne s’en être pas contentée, de n’en avoir pas joui +comme elle le pouvait, d’en avoir fait l’injuste +procès. Elle s’était jugée plus affinée que lui, +meilleure, plus noble ; mais c’était lui, au contraire +cet être d’exception, plus grand que nature, au +puissant cerveau, aux larges conceptions, qui était +le plus souverainement bon. Oh ! qu’elle l’aimait, +pleurant ainsi ! Elle tardait d’aller le consoler, +pour savourer encore ce tendre chagrin, encore et +encore ; et de le voir, son cœur se gonflait davantage +à chaque minute.</p> + +<p>Elle s’agenouilla près de lui ; elle lui prit de force +les mains pour s’y cacher le visage, et, voyant qu’il +ne la repoussait pas, comme elle en avait si grand’peur, +elle se confessa…</p> + +<p>— Vois-tu, Sam, j’aimais mieux être franche +avec toi ; je n’aurais jamais pu me résigner à te +cacher la vie secrète de mon cœur. Quand tu +es venu me demander en mariage, — je te l’ai +conté souvent, — j’ai longtemps hésité avant +de me promettre à toi. Le mariage m’effrayait ; +ou plutôt, je m’effrayais moi-même. Je ne suis +peut-être pas plus faible qu’une autre, mais j’ai +plus conscience de ma faiblesse. Répondre de +moi, de mes sentiments, de mon goût, pour toujours, +me terrifiait. Tu sais bien à quelle fidélité +je fais allusion, Samuel. Ce n’était point les fautes +grossières et matérielles que je redoutais, mais les +délicats adultères de cœur ou de pensée. Jeune +fille, j’avais déjà une idée si pure, si lumineuse +du mariage entre les âmes des époux ! J’y sentais +si bien la noblesse de la vie ! J’y entrevoyais des +choses si belles, que c’était uniquement à cette +union-là que se portaient mes scrupules et mes +craintes. Et puis, je t’ai revu, je me suis sentie +plus forte, plus ferme dans l’amour ; je me suis +engagée à toi ; mais en même temps, je prenais +envers moi-même un autre engagement qui était +de tenir toujours, et en toute occasion, mon cœur +grand ouvert, comme un livre où tu puisses lire +les bonnes comme les mauvaises choses. Tu serais +mon confident, l’ami de ma conscience, et les subtiles +fautes envers toi, c’est à toi que je les confesserais. +Oui, l’union, je la concevais telle, que la force +qui m’eût fait défaut, je l’aurais puisée en toi.</p> + +<p>« Nous nous sommes mariés ; ce furent de +grandes joies, des joies d’orage. Quand on remonte +à cette source tumultueuse de la vie qu’est l’amour, +on a beau chercher, on ne retrouve plus, sous le +trouble, la pure clarté de cristal, l’idéal d’autrefois. +Je t’aimais, et puis je t’aimais, et c’était tout ; +mais je ne connaissais plus les calmes examens de +conscience faits au pied de mon lit de jeune fille. +C’était la fièvre, la vraie fièvre, avec l’exaltation et +le malaise. On se donne l’un à l’autre, dit-on, mais +on reste <i>soi</i> ; on prend toujours pour la meilleure +sa manière d’aimer, et chacun voudrait plier l’autre +à la sienne. Tu ne m’aimais pas comme je voulais… +Et pendant ce temps-là, le docteur Saltzen venait +me voir. Je le savais très amoureux de moi ; j’en +riais d’abord, vaguement attendrie. Je l’ai deviné +malheureux et je n’ai plus ri. Il me disait, à côté de +l’amour, toujours, des choses exquises… Nous avions +des idées semblables, ses goûts flattaient les miens…</p> + +<p>— Madeleine ! dit Samuel en laissant retomber +ses deux mains sur l’appui du fauteuil, tu ne +m’aimes plus.</p> + +<p>— Moi ! ne plus t’aimer ! Alors, qu’est-ce que +je fais ici, à genoux devant toi ? Est-ce qu’il ne +faut pas qu’une tendresse au-dessus de tout m’ait +jetée là, à tes pieds, dis ? Eh ! si, je t’aime, pour +ton chagrin de cette heure ; j’aime ces chères +larmes qui coulent là ; je t’aime d’être si bon, de +ne m’avoir pas même interrogée ! car tu ne m’as +rien demandé, mon Sam, quand tu pouvais croire +des choses !… Vois-tu, il n’y a rien, rien… Monsieur +Saltzen est venu tantôt, je m’étais un peu +ennuyée, je l’ai accueilli avec plaisir. Du plaisir, +voilà ; c’est tout. Le plaisir d’être aimée de lui, +j’ai voulu le savourer jusqu’au bout, le sentir bien +réel. Je l’ai poussé un peu sur la pente sentimentale +où il aime tant à glisser ; je l’ai vu ému, triste, +tout vibrant et ravagé, devant moi ; je me suis +sentie enclose de fluides d’amour par ces pauvres +yeux qui me regardaient éperdument, qui me livraient +leur secret, qui me suppliaient. Et mon +cœur un moment… il me semble… je ne sais pas… +une minute… mon cœur l’a aimé, souffrant comme +il souffrait.</p> + +<p>Elle avait l’angoisse du premier mot qu’il dirait, +et lui, sans répondre, l’écoutait.</p> + +<p>Elle s’accrocha à lui, elle reprit ses mains.</p> + +<p>— Reprends-moi, Samuel, reprends-moi pour +toi seul ; mure-moi dans ta vie, que je ne sorte +plus de toi. Dis-moi des tendresses, parle-moi souvent ; +ne me délaisse pas, ne me délaisse jamais, +pas un jour ; occupe-moi de toi, rien que de toi ; +fais-moi vivre dans ton âme ; tu me l’as tant fermée ! +il ne fallait pas… j’ai un peu souffert. Oh ! +Sam ! tu ne me dis pas un mot, et je ne sais même +pas si je suis pardonnée !</p> + +<p>— Que veux-tu ! fit-il amèrement, je cherche +pour te plaire ce qu’aurait dit Saltzen à ma +place.</p> + +<p>— Oh ! mon Dieu ! s’écria Madeleine, il ne m’a +pas comprise ! il ne veut pas comprendre ! Mais +Saltzen n’est rien entre nous. Saltzen ne m’est +rien, entends-tu, rien ; et j’ai bien acquis, je +pense, le droit d’être crue par toi. Samuel, je t’ai +dit tout… une seconde mon cœur a viré ; j’ai eu +pitié, tendrement pitié de lui. Pardonne-moi, +pardonne-moi, mon ami, je souffre !</p> + +<p>Il prit sa tête, ses tempes fines qu’il écrasa dans +ses mains ; il croyait embrasser une petite fille +coupable, et jamais, pourtant, il n’avait senti comme +à cette minute le prestige de son esprit délicat, +puisqu’il n’osait pas dire un mot. Sa passion avait +un langage, ce fut dans ce langage-là qu’il pardonna. +Tout eut un sens alors entre eux ; il baisa +les longs yeux tendres qui avaient contemplé +Saltzen ; il couvrit de caresses les mains qui s’étaient +tendues à Saltzen, et, pour les lèvres qui +lui avaient souri, elles eurent le plus long, le +plus tendre, le plus délicieux pardon. Il baisa les +cheveux noirs parfumés, pour les absoudre de +s’être laissé voir, et il étreignit sur sa poitrine le +pauvre faible cœur bien-aimé.</p> + +<p>Madeleine se redressa, les yeux rougis, ses yeux +qui disaient merci, qu’on voyait plongés encore +dans l’âme profonde qu’elle venait de connaître +comme jamais, sans mots d’esprit ni subtilités +vaines. Elle comprenait maintenant la loi simple +d’aimer, ni comme ceci, ni comme cela, ni des +yeux, ni des lèvres, ni de l’esprit, mais de tout +l’être, comme Samuel.</p> + +<p>— Je voudrais encore te parler, demanda-t-elle.</p> + +<p>Lui aussi la regardait avec douceur ; il l’écoutait. +Elle prononça le mot si troublant :</p> + +<p>— Demain…</p> + +<p>Infiniment sage et prudente, sa conscience envisageait +maintenant l’avenir. L’avenir était devant +elle comme un épais nuage noir où il lui fallait +s’enfoncer, et tout ce qui l’attendait dans cette +obscurité, elle ne pouvait ni le prévoir, ni s’en +garder. Mais, pour le sens indistinct de sa crainte, +Saltzen était caché dans cet inconnu et l’y attendait.</p> + +<p>— Demain, Samuel, le docteur reviendra ; il ne +soupçonne rien de ce qui s’est aujourd’hui passé de +terrible en moi. Il m’apportera, selon la couleur du +temps, sa mélancolie ou sa gaieté, il sera sentimental +ou ironique, plaisant ou triste, mais toujours, +au fond, je le sentirai m’aimer mystérieusement. +Ne me dis pas qu’il a cinquante ans, que l’amour est +ridicule à cet âge. Un amour comme le sien ne prête +pas à rire ; il en souffre d’abord, et puis il croit si +bien me le cacher ! Tout cela touche une femme. +Comment veux-tu que tant d’affectation me laisse +indifférente ! Donc, il reviendra, et de nouveau je +me trouverai devant lui ; est-ce que je sais, est-ce +que je puis savoir ce que fera mon cœur à présent ? +Je crois déjà le voir, il arrive, il entre, il vient +s’asseoir près du feu : il ne m’a rien dit, et déjà ses +yeux m’aiment. Il comprend que tu m’es plus cher +que tout ; il me parle de toi ; et je sens une émotion +si triste dans sa voix ! Si j’ai quelque ennui léger, +je le lui raconte ; alors il me sermonne, il me prêche, +avec des mots qui ne sont que de lui, que de son +cœur. Tu sais bien qu’il est fin et bon comme personne ; +il cause des choses du jour, il m’instruit, +et l’amour filtre entre tout cela comme un parfum, +et il s’en exhale un délice qui me prend, qui me +trouble, qui me change ; je ne me retrouve plus. +Oh ! Samuel, j’ai peur. Il faut que je ne le revoie +plus.</p> + +<p>Wartz se rapprocha d’elle, impérieux, les yeux +fixes, la pénétrant de son regard double, insoutenable.</p> + +<p>— Je ne veux pas que tu l’aimes ! je veux que +tu m’aimes seul, comme je t’aime seule depuis le +jour où je t’ai connue.</p> + +<p>Quoi ! il commandait à une nation, il avait +refait, de son seul vouloir, l’état d’un peuple, et +ce petit cœur de femme, il n’en était pas maître !</p> + +<p>Puis saisi de tristesse, soudain :</p> + +<p>— Je t’en supplie, aie pitié de moi ; la vie que +je mène est atroce ; tu ne peux pas savoir quelles +choses pénibles, cruelles, douloureuses, mon rôle +m’impose. Je n’ai qu’une joie, toi ! ne m’abreuve +pas de chagrin à ton tour. Que vaut l’amour de ce +vieil homme auprès de ma tendresse !</p> + +<p>— Il est mieux que je ne le revoie pas, répétait-elle, +avec une insistance navrante. Je ne t’ai +jamais mis dans mon cœur en parallèle avec lui, +Samuel ; mais, si peu que je lui donnerais, ce +serait trop, et je te le répète, j’ai peur, je ne veux +plus le revoir.</p> + +<p>— Comment faire ?</p> + +<p>Elle le prit au cou, d’une caresse coquette et +suppliante :</p> + +<p>— Quittons Oldsburg ! Mon père nous a donné +une maison à Hansen ; allons vivre là-bas.</p> + +<p>— Tu sais bien que c’est impossible, Madeleine.</p> + +<p>— Impossible !</p> + +<p>Elle lança le mot dans une telle stupeur qu’il +vibra, se prolongea et s’éteignit longuement par la +chambre.</p> + +<p>Samuel prononça, presque honteux :</p> + +<p>— Tu sais bien que je suis attaché à mon œuvre +par des liens qu’un homme ne peut pas rompre.</p> + +<p>Quelque chose changea dans les yeux bougeants, +dans l’air de la jeune femme : la moindre de ses +émotions paraissait toujours à quelque vacillement +de sa prunelle, qu’elle le voulût ou non.</p> + +<p>— Ton œuvre est finie, dit-elle, et avant huit +jours, nous aurons la République !</p> + +<p>— Mais qu’est-ce que cela et qu’ai-je fait jusqu’à +présent ? J’ai été mené, soulevé, porté, dans +ma route, par le flot des volontés populaires, et +j’ai été passivement le chef du parti. C’est maintenant, +seulement, que va commencer mon action, +une fois le grand mouvement accompli, et quand +il faudra entretenir, nourrir, vivifier sans cesse l’autorité +nouvelle, la nouvelle forme d’État. Sais-tu +ce que c’est, Madeleine, que de…</p> + +<p>— Je sais que je suis ta femme, cria-t-elle, +que tu prétends m’aimer, et que, lorsque surgit +la plus terrible tentation qui puisse m’atteindre, +dans mon cœur et dans mon âme, quand je t’avertis +moi-même de cette périlleuse amitié où je puis +te perdre le meilleur de ce qui t’appartient en moi, +tu te refuses à me défendre. Alors, quelle sorte de +mari fais-tu ?</p> + +<p>Il prit sa main, il retint le bout de ses doigts qui +fuyaient, et il la sentit, à cette minute, se retirer +tellement de lui qu’il ne possédait plus d’elle que +cette petite parcelle, ces ongles menus, rien. Il +supplia :</p> + +<p>— Madeleine !</p> + +<p>Elle le regarda durement.</p> + +<p>— Si Saltzen savait cela de toi !</p> + +<p>Elle prit une chaise devant lui qui restait debout, +et se mit à le contempler, méprisante. Elle avait +les yeux secs, ses longues lèvres faisaient un mauvais +sourire ; elle continua :</p> + +<p>— C’est ce qu’on appelle avoir la bride sur +le cou.</p> + +<p>Et puis la méchanceté de cette dernière phrase +lui fit mal à elle-même ; sa poitrine se souleva de +petits sanglots sans larmes, les sanglots qui disent +les outrances de douleur.</p> + +<p>— Mon ami, dit-elle doucement, nous aurions +vécu là, toujours, dans cette jolie maison qui +regarde la mer, bâtie loin des bruits de la ville, +image de notre vie retirée aussi. Sans sortir, +sans nous dissiper, nous serions restés recueillis +en nous-mêmes, en tous les deux. Je m’étais +vue là. J’aurais meublé nos chambres de choses +d’art, douces aux yeux ; j’avais choisi déjà les +pâles étoffes que je tendrais aux murailles. Là +nous aurions lu, causé, aimé ; et je ne te sacrifiais +pas, je ne brisais pas ta vie politique. Je sais bien +l’espèce de cohésion professionnelle qui vous unit, +vous autres hommes, à certaines carrières passionnantes ; +mais je ne t’enlevais, moi, qu’à une œuvre +accomplie, je t’y enlevais à l’heure opportune, +quand ce n’était autour de toi qu’adulation et +délire. Aujourd’hui, de toutes ses véhémences, le +peuple t’aime ; tu viens de traverser une période +grisante ; cet enthousiasme, ce culte que te porte +toute une nation, ce doit être la plus belle, la plus +grande jouissance d’orgueil. Garde pour ta vie +cette saveur suave ; demain le peuple peut changer ; +quand, du prélude idéal et triomphant de ton +œuvre, tu auras passé au labeur épineux de l’organisation +politique, t’acclamera-t-il autant ? Mille +difficultés, mille choses inconnues et mesquines +vont t’assaillir. Reste, pour l’histoire, le jeune +vainqueur, le beau soldat de la liberté qui, dès +que la liberté règne, rentre dans le silence. Combien +de grands hommes se sont diminués pour ne s’être +pas retirés à temps de la scène ! Il faut cueillir le +fruit quand il est mûr, disent les paysans, sans +quoi, il pourrit à l’arbre. Oh ! le beau fruit de +gloire, tout mûr, tout éclatant, que je vois, près +de ta bouche, mon Sam !</p> + +<p>Le fruit était là, rouge et frais, dans la forme +des longues lèvres tendres qui le glorifiaient si +délicieusement. Wartz ferma les yeux pour ne voir +que l’âpre mystère idéologique dormant en lui.</p> + +<p>Madeleine lui fit au cou une chaîne de ses bras.</p> + +<p>— Ce ne sera rien, dis, de m’avoir, moi, pour +toi seul ! Puis nous aurons des enfants ; penses-y, +mon ami chéri, des enfants de nos corps et de nos +âmes, qui seront un peu de nous, vivant hors de +nous, de beaux êtres nés dans la gloire et dans +l’amour, qui feront qu’en mourant nous ne mourrons +pas tout à fait. Et dans ce bien-être et cette +poésie, toi le créateur du pays nouveau, l’auteur +de la démocratie, tu contempleras la vie, si heureux !…</p> + +<p>Sa tête retomba sur l’épaule de Wartz, quêteuse +de baisers.</p> + +<p>— Dis-moi que oui, que nous partirons.</p> + +<p>— Je ne puis pas… je ne puis pas te le dire, +bégaya-t-il.</p> + +<p>Il hésitait à lui avouer le refus, l’implacable +refus qu’opposait, sans défaillance passionnelle, +tout son être ; mais jamais il n’avait à ce point +senti le devoir de sa vie. Tout un peuple avait +besoin de lui ; il était devenu l’âme du pays. +S’en aller, c’était abandonner, par milliers, d’orphelines +intelligences sur lesquelles il exerçait +sa paternité de prophète. Certes, de grands esprits +ne manquaient pas autour de lui ; il y avait surtout +Wallein, qu’il appréciait tant maintenant, +avec ses opinions poétiques plutôt que politiques, +Wallein dont l’admirable sensibilité s’accordait à +toutes les nuances des vibrations nationales, une +merveille psychique, un phénomène, un <i>cas</i>. Cet +homme ne pouvait-il pas connaître, en effet, par +une faculté occulte de son être, quel point géographique +insufflait vers le cœur du pays les plus +forts effluves républicains ? Mais Wallein n’eût +pas remplacé Samuel, personne ne l’eût remplacé.</p> + +<p>A son oreille Madeleine murmurait :</p> + +<p>— J’ai peur ; ne me laisse pas ici. Saltzen reviendra ; +toi, tu me délaisseras un peu ; lui me +dira ce que tu n’auras pas le temps de me dire… Je +veux une certitude, je veux savoir que nous partirons ; +je ne veux pas rester à Oldsburg… +Samuel !</p> + +<p>Il sentait sur sa poitrine la prière vivante et palpitante +de ce jeune corps bien-aimé ; il revit +Saltzen dont il avait si souvent appréhendé le +charme spirituel, la ressemblance d’âme avec +Madeleine ; il le revit élégant, parfumé, amoureux +plus doucement, plus suavement que lui ; son +âge incertain, l’équivoque de ces cinquante ans +mal accusés, sa laideur fine d’œuvre d’art, les +incomparables raffinements de son cœur, tout cela +lui constituait des charmes sans pareils. Et à +cette minute, Samuel se sentit vraiment triste +jusqu’à la mort. Ce qu’il éprouva, ce fut la mort : +la mort de sa jeunesse, de son bonheur, de tout ce +qui avait été lui, avec la sensation du désagrègement +intime de la fin, et la douleur du dernier +brisement. Et ce qui survécut, ce fut l’être dur, +âpre et morne de la fatalité.</p> + +<p>— Non, Madeleine, non ; je ne puis pas quitter +Oldsburg.</p> + +<p>— Alors, s’écria-t-elle effrayée et n’osant comprendre, +alors tu me… tu me sacrifies ?</p> + +<p>— J’ai confiance en toi, Madeleine.</p> + +<p>— Confiance !</p> + +<p>Elle courut à son lit, elle s’y cacha le visage, +elle s’y roula, s’y ensevelit, en criant d’une voix +étouffée :</p> + +<p>— Mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! il a confiance et +c’est tout, et cela suffit… Oh ! mon Dieu ! c’était +donc tout ce que j’étais pour lui : un obstacle +qu’on foule. Il aura tout sacrifié, même moi !</p> + +<p>Son désespoir tenta le dernier coup. Elle se retourna +vers lui, et sa tendresse outragée lui lança +le suprême appel :</p> + +<p>— Mais tu ne devines pas qu’en ce moment, +c’est à Saltzen que je pense malgré moi, malgré +ta belle confiance !… Saltzen qui, lui, m’aurait +mise au-dessus de tout, Saltzen qui m’aime plus +que toi !</p> + +<p>Hannah frappait à la porte ; elle articula de sa +voix sereine :</p> + +<p>— L’huissier de monsieur fait dire qu’on attend +monsieur depuis quatre heures en bas.</p> + +<p>Wartz ne bougeait pas.</p> + +<p>— Va-t’en ! lui dit Madeleine en le poussant +vers la porte, va-t’en !</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p>— Te laisser…</p> + +<p>— Oh ! oui, me laisser… seule…</p> + +<p>Quand il eut refermé la porte, elle tomba dans +le petit fauteuil, les yeux clos, sans larmes ; elle +acheva :</p> + +<p>— … Seule… comme il me faut vivre !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">LA LUMIÈRE</span></h2> + + +<p class="noindent">Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa +femme. Tous deux souffraient silencieusement. +L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable +netteté l’état réciproque de leurs deux +cœurs. Le plus souvent, l’amour est fait de clairs-obscurs, +d’équivoques, d’affectueuses duperies ; +mais entre ce mari et cette femme, il ne pouvait +plus y avoir ni duperie, ni équivoque, ni clairs-obscurs. +Les événements avaient fait qu’ils étaient +désormais incapables de s’illusionner mutuellement. +Madeleine se savait aimée jusqu’au point +précis où son amour commençait de gêner l’œuvre +de Wartz ; lui connaissait que demain, à tel jour +incertain de leur union, le cœur de sa femme +pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et +ils auraient beau maintenant se dévouer l’un à +l’autre, se chérir, s’aduler et s’étreindre, la cruelle +lumière serait toujours là, leur montrant les +limites véritables de ce qu’ils croyaient infini.</p> + +<p>Tous deux souffraient ; mais Samuel gardait +l’immense compensation de sa gloire, avec le sens +voluptueux de sa puissance en travail, tandis que +Madeleine endurait sa douleur sans allégeance. +Elle l’endurait avec douceur ; sa pure conscience +y cherchait un châtiment à sa faute, elle y +sentait le poids de la main de Dieu la punissant, +et elle aimait cette douleur, comme font les +femmes. Bien plus, la première indignation tombée, +son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée. +C’était une chose bien claire, il ne l’aimait que +d’un amour tronqué, étouffé par l’autre passion +plus violente de sa politique. Elle en était humiliée ; +c’était l’irrévocable désenchantement de sa +jeunesse, un bonheur s’envolant d’elle pour +toujours, mais elle pardonnait sans presque le +savoir, dans le tréfonds obscur de sa rancune. +Et pendant que, dédaigneuse encore de lui parler, +elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait +inquiète autour de sa chambre, de son cabinet, +elle épiait tous ses actes, et quand il sortit, elle +alla le regarder monter en voiture, en bas.</p> + +<p>Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait +maintenant un dépit contre elle-même, le +dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce glorieux +homme. Puis, par un besoin étrange, elle +vint aggraver son trouble dans la chambre même +de ce mari qui la sacrifiait. Elle le cherchait jusque +dans les choses, jusque dans le désordre de la +pièce ; elle cherchait un sens au dérangement des +meubles, elle voulait y lire quel genre d’agitation +régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui aussi +souffrait. Mais elle devinait seulement la même +ponctualité à son grand devoir d’homme d’État. +Un peu de désarroi, la hâte du départ dans certains +indices qu’elle reconnaissait : les armoires +ouvertes, un bouleversement dans celle-ci où il +avait dû chercher quelque objet, et c’était tout. +Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu, +écrite dans les choses, tout simplement sa précipitation +vers quelque banal rendez-vous politique…</p> + +<p>« La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la +formule inexorable de sa vie, le pousse à une +progression incessante vers le système d’État +nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement +en avant, il s’est soucié, comme le marcheur du +brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant +lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste +dans la nation, la délicatesse même de sa loyauté, +que ce fût la pauvre Reine… »</p> + +<p>— Hélas ! ajoutait Madeleine, que ce fût moi !</p> + +<p>Elle pleurait.</p> + +<p>Elle entra dans le petit cabinet privé qui était +contigu. Elle croyait entendre encore la voix de +Saltzen dire : « Le Pasteur d’hommes s’abstrait +de ce qui lui est personnel ; il ne s’écoute pas, il se +renonce ; il s’identifie avec les lois mystérieuses +de l’humanité. » Et elle sentait un pardon doux et +résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de +Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre +ami qu’elle avait rêvé jeune fille, ce n’était pas +même l’amant dont elle s’était enorgueillie femme, +c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait +unie comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle +devait, de Lui, souffrir tout. Rôle sombre, rôle +humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie +magnifique !…</p> + +<p>Elle vint, en songeant, à cette table de travail +apportée ici du faubourg, et cette place, à la table +de chêne, lui apparut comme le trône mystique +du grand homme, le siège de sa souveraineté. +C’était là qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte +de ses mains à une usure légère visible sur +le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui servait : +un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le +roula dans ses doigts, longtemps. Un fragment de +papier traînait, elle le déplia : elle reconnut l’écriture +sacrée, et ces deux mots : « Liberté démocratique. » +Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme +le nom d’une rivale. Mais elle pardonnait toujours. +Un paquet posé là l’intrigua soudain : il était enveloppé +d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant, +une chose dure et froide. Elle le soupesa, et +c’était de lourds objets de métal qui bruirent. +L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui +apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite +fleur fripée, toute fraîche cueillie pourtant, une +perce-neige comme il en poussait dans le jardin +du faubourg.</p> + +<p>Elle demeura un instant interdite, les joues +pâlies, cherchant quelle nouvelle énigme ou quel +simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa +jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires +d’hommes, dans ce monde des hommes de la +Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières, +l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît +pas devant ces armes une angoisse soudaine. Son +père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou +huit fois ; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la +plupart du temps, que récits de duels mémorables, +de passes célèbres où les invités avaient tous joué +un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait +entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais +cessé de ressentir en s’en souvenant, l’histoire +d’un duel tragique où un jeune journaliste de Hansen +avait été tué d’une façon horrible, dans les +plaines en amont du fleuve. Et le docteur Saltzen +lui-même était le premier à mettre en avant cet +art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était +une de ses coquetteries ; on lui disait : « Rien que +de tenir un fleuret, vous, Saltzen, vous vous affinez, +vous vous effilez, vous faites corps avec votre +lame. » Volontiers, maintenant, Madeleine avait +l’esprit tourné vers ces préoccupations masculines, +et la vue de ces armes lui suggéra cette pensée que +n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes : une +affaire pour Samuel.</p> + +<p>Son cœur commença de palpiter à grands coups. +Elle avait, durant ses longs silences de jeune fille, +à table, en ces dîners d’hommes, conçu la psychologie +des gens qui se battent. Les uns allaient au +duel par nécessité, comme à une périlleuse formalité +d’honneur où les traînait, mourants de +peur, l’usage. D’autres, — ainsi avait-elle vu son +père — faisaient d’une rencontre une bagatelle où +ils se lançaient, légers et sceptiques, insoucieux du +danger, en cet acte d’élégance. D’autres y apportaient +la fougue d’une opinion controversée, d’une +vengeance à tirer, leur orgueil ou leur passion, leur +colère. Samuel serait de ceux-là. Elle connaissait +sa gravité, et cette espèce de douceur profonde qui +ne se changeait, à un point donné, en violence que +pour devenir une violence terrifiante. Des hommes +comme lui, en se battant, tuent ou sont tués ; +et Madeleine se souvint du jeune journaliste de +Hansen, la poitrine déchirée sous la soie de sa +chemise, mourant d’une blessure invraisemblable.</p> + +<p>C’était au pistolet également que M. Furth +s’était battu. La jeune femme en avait manié autrefois +d’autres semblables à ceux-ci. Elle caressa +de son doigt le canon lisse, elle scruta la crosse, +les dessous luisants de la détente, et reconnut que +ce n’étaient pas des armes neuves. Elles lui parurent +même fleurer encore la poudre fraîche.</p> + +<p>La vérité lui échappait entièrement. L’affaire +avait-elle eu lieu, déjà, sans qu’elle le sût ? Mais +rien, rien en Samuel les jours précédents, n’avait +pu laisser pressentir une préoccupation plus grave +que les soucis habituels. Le mystère de sa vie lui +était, il est vrai, bien caché, mais elle ne supposait, +dans la glorieuse aventure qu’était sa carrière, +nulle autre chose que l’unanime admiration. Or +voici que maintenant, depuis hier, il avait un ennemi +devant lui…</p> + +<p>Elle sonna ; elle attendit le valet de chambre de +son mari ; et, quand il eut paru, elle demanda +d’une voix qu’elle assurait avec peine :</p> + +<p>— Monsieur est sorti, ce matin ?</p> + +<p>— Monsieur est sorti, oui, madame.</p> + +<p>— A cinq heures, comme il le voulait hier ?</p> + +<p>— A quatre heures précises, madame.</p> + +<p>— Avez-vous bien eu soin qu’il prît des vêtements +chauds ?</p> + +<p>— Que madame m’excuse, je n’y suis point +parvenu ; rien, pas un pardessus, pas un foulard, +et l’on gelait. Mais monsieur me soutenait qu’il +avait, au contraire, fort chaud.</p> + +<p>A tout hasard, elle lança cette autre phrase :</p> + +<p>— Quelle imprudence ! Et encore, pour faire +cette course à pied !…</p> + +<p>— Monsieur n’a pas voulu éveiller si tôt le +cocher.</p> + +<p>— Une autre fois, veillez mieux sur monsieur, +ajouta-t-elle pour finir, pour le congédier.</p> + +<p>Voici qu’étaient confirmées ses craintes. Samuel +allait se battre. Il avait recherché ces armes +dont elle ignorait l’existence, il était sorti ce matin +à pied, secrètement, il s’était rendu à leur ancienne +maison du faubourg, comme en témoignait +cette petite perce-neige qui en venait. Sans +doute avait-il voulu se faire la main. Tout ce qui +dormait de tragique et de terrible dans cet homme +plus grand que nature, se révélait en cette occasion. +Il voulait un duel, mais il le voulait sérieux, +à conséquences graves. Aussi voulait-il être +maître de sa main, viser sûrement. Elle croyait +le voir, tirant sur une cible imaginaire dans +quelque coin de leur joli jardin ; et la figure qui +se dessinait vaguement derrière la cible, c’était +Saltzen. Sans qu’il y eût seulement une base à +sa provocation, Samuel était possédé par l’idée +de le tuer ; sa peine avait distillé de la fureur, +et, dans l’heure même qu’il avait le plus prémédité +sa vengeance, avec le plus d’ardeur mauvaise, il +avait eu le geste sentimental, la suave pensée, +de cueillir dans leur jardin cette fleur, souvenir +d’amour, chose de tendre naïveté.</p> + +<p>Madeleine, dont les mains tremblaient, roula de +nouveau les pistolets dans l’étoffe de laine rouge, +mais elle garda la perce-neige. Son bouquet de +fiancée avait été moins pour elle que cette fleur, +dans un tel moment. Elle la tenait entre deux +doigts, écrasée comme elle l’avait été entre les +deux pistolets, et, quand elle se fut enfermée dans sa +chambre, ce lui fut un sujet de méditations +exquises parmi l’horreur qui l’enclosait de toutes +parts. De temps en temps la pensée du vieil ami +lui revenait, avec un soubresaut douloureux de +son cœur.</p> + +<p>Une heure se passa. Wartz revint : elle l’entendit +entrer. Il était accompagné de Braun. C’était +la première fois que le ministre du Commerce venait +ici depuis le grand bouleversement. Une +cause étrangère à la politique devait motiver cette +visite. Alors, refoulant ses scrupules, Madeleine +vint sans bruit, à pas glissés, s’enfermer dans la +garde-robe qui était voisine des pièces de son +mari, et prit une chaise basse, près de la porte.</p> + +<p>Les deux hommes chuchotaient ; elle n’entendit +rien.</p> + +<p>Son acte, dont elle aurait eu honte autrefois, +prenait une importance sacrée : le sentiment qui la +menait sanctifie tout. Retenant son souffle, elle +se baissa, chercha de l’oreille le défaut de la +porte. Elle reconnut les mots de Samuel dits en +murmure, mais elle ne comprit pas le sens d’un +seul. Il devait expliquer une chose longue, interminable ; +il parlait sans arrêt, pendant qu’à intervalles +réguliers, Braun prononçait le « oui » de +l’homme attentif qui écoute.</p> + +<p>« Sur quoi baserait-il ce duel ? sur quelle offense +irréelle ? » se demandait Madeleine. Il devait +actuellement tracer à Braun, son témoin tout +indiqué, le programme de ses volontés, de ses +exigences. Et, à bout d’efforts, brisée de contention, +elle finit par surprendre cette seule fin de +phrase :</p> + +<p>— Je ne l’ai pas touché, mais, s’il se récuse +et qu’il faille le pousser à bout, je l’y pousserai, et +si peu que j’aime cette coutume, je tirerai sur lui +comme sur un chien ! »</p> + +<p>Sa fureur l’avait emporté ; il avait dit ces mots à +mi-voix. Ils étaient chargés d’une telle haine, que +Madeleine en frémit ; elle crut voir Saltzen déjà +frappé, mourant de la main de cet ami qui était +un fils pour lui, et de nouveau son pauvre cœur +chavira, bouleversé à la pensée d’une telle querelle +entre ces deux êtres, si chers tous deux, +inégalement.</p> + +<p>Et comme elle voulait douter encore, trouver +absurde son idée, se dire qu’il n’existait entre +Samuel et le vieil ami aucun motif de rencontre, +elle entendit la voix de Braun, moins soucieux du +secret, prononcer presque haut :</p> + +<p>— Mon cher collègue, voulez-vous que nous +allions ce soir chez Saltzen ?</p> + +<p>Samuel dut le presser, car il reprit :</p> + +<p>— A votre gré, je suis tout à vos ordres.</p> + +<p>Madeleine se leva, et, ravagée d’angoisse, vint +se regarder au grand miroir cloué au mur. Elle +crut voir dans ses yeux troubles, dans ses lèvres +pâles, les traits d’une pécheresse détestée. Tout +amour-propre s’éteignit en elle, soudain ; elle se +haïssait. Tant de mal venait d’elle ! En cette +affaire, l’entière responsabilité pesait sur elle ; elle +en était le pivot, la source perverse. Oh ! oui, +pécheresse, pécheresse secrète du cœur, pécheresse +raffinée, masquée de pudeur, d’honneur, de vertu, +et dont les fautes cachées avaient conduit de tels +hommes à de telles haines ! Saltzen et Samuel +Wartz se détestaient à cause d’elle, à cause de ses +coquetteries, de cette volupté d’aimer, d’être +aimée, de goûter à des sentiments quintessenciés +qu’elle avait eue et qui l’avait menée là !</p> + +<p>Il y avait d’autres femmes coupables, portant le +poids de fautes plus réelles ; elle connaissait, dans +la société même d’Oldsburg, de belles et franches +libertines qui ne mettaient pas d’autre barrière à +leur champ de plaisirs qu’une fragile retenue transparente +de bon goût, de discrétion, à travers laquelle +chacun suivait l’élégant scandale de leur vie. +Celles-là lui semblaient tenir un rang moral au-dessus +d’elle, à cause de ce péché subtil, exonéré +du blâme, inconnu, mystérieux, qu’elle avait +commis dans son cœur, hypocritement.</p> + +<p>Elle aimait à l’excès la justice. Elle était juste +dans toutes ses pensées, dans toutes les sévérités +de sa conscience, juste comme une femme l’est +rarement. Elle n’attribua pas le malheur qui les +frappait tous trois à la franchise qu’elle avait eue +envers Samuel, mais à sa propre culpabilité. Et, +dès ce moment, elle prit la décision de l’acte +qu’elle accomplirait bientôt.</p> + +<p>Le repas lui ramena Samuel. Elle le voyait pour +la première fois depuis la veille. Il l’effraya. Ses +traits pâles, sa face incolore n’avaient pas changé ; +c’était seulement son regard. Les domestiques +étant présents, ni Madeleine ni son mari ne purent +rien laisser paraître de ce qui les torturait ; mais +leurs yeux s’entrecroisaient, se cherchaient, et +ceux de Samuel n’avaient jamais eu, à ce point, +cette ambiguïté troublante, l’expression double, +ce mélange de douceur et de dureté qui exerçait +sur la jeune femme un magnétisme implacable. +Elle comprit cet alliage d’amour et de fureur qui +le possédait actuellement, qui le poussait contre +Saltzen, elle crut lire, jusqu’au fond, le courroux +de cette âme.</p> + +<p>Une heure sonna. Madeleine sortit à pied, dans +cette robe de drap sombre qui boutonnait au corsage +sur de la soie rouge. Elle sortit par une porte +dérobée, du côté des écuries du ministère, et gagna +par une ruelle la rue Royale. Le soleil de février +éblouissait les passants, il miroitait aux vitrines, et +scintillait au verni des équipages. Un piétinement +sonore sur le pavé sec retentit devant elle ; elle +vit venir sur la chaussée une patrouille de la +Garde.</p> + +<p>— C’est vrai, soupira-t-elle tristement, nous +sommes en Révolution.</p> + +<p>Son âme, prise par cet autre orage intime déchaîné +sur son foyer, avait oublié le grand orage +national. Un changement d’État, le triomphe d’une +opinion nouvelle, un nom nouveau remplaçant +l’ancien, qu’était tout cela à côté de ce qu’elle +endurait aujourd’hui ?</p> + +<p>Comme elle gravissait, lasse et angoissée dans +son énergie, la partie haute de la rue Royale, elle +rencontra son amie Gretel. A cause d’un certain +rêve qu’elle avait eu, l’image de cette jeune femme +était liée à celle de Saltzen. Elle reconnut le +même chapeau dont la passe était de tulle blanc, +ornée de boutons de roses de soie, sur la mousse +blonde des cheveux. Elle crut entendre son amie +redire de sa voix sans timbre des rêves : « Monsieur +Saltzen ne viendra pas, il est trop mal. »</p> + +<p>— Ma chérie, s’écria la joyeuse femme en agitant, +pour lui tendre la main, un flot de dentelles +perlées, de fourrures lâches, un cliquetis de gourmettes, +de bijoux, de breloques, — le voilà donc, +le secret d’État qui vous a fait me clore votre +porte hier ! Eh bien, la Reine est retrouvée ; on +ne fait encore que le chuchoter, mais aujourd’hui +tout Oldsburg sait où elle est.</p> + +<p>Et, en parlant, elle regardait fixement Madeleine +qui lui semblait avoir pris soudain une mine si +frêle, si douloureuse ; à peine reconnaissait-elle +le délicat visage où l’on ne voyait plus que les +yeux et les lèvres fiévreuses, souriant si tristement :</p> + +<p>— Pas tout Oldsburg, Gretel ! car moi, je +l’ignore.</p> + +<p>— Allons donc ! votre mari vous aurait caché +cela, quand c’est lui-même qui a offert à la pauvre +Reine cet appartement à l’hôtel de ville ! Monsieur +Wartz a été idéal en cela. Quand nos enfants +liront ce trait dans l’histoire, ils seront émus de +génération en génération. Ce grand républicain, +si chevaleresque, protégeant la femme tout en +combattant la souveraine, cela est parfait, il n’y a +qu’une voix pour le dire. Quel génie, et quelle +impeccabilité ! Demain nous irons toutes, mes +parentes, mes cousines, mes amies, nous irons +toutes à la Délégation pour le voir dans son +triomphe. Ne riez pas, nous sommes toutes folles +de votre mari. Ah ! ma chérie, avez-vous de la +chance d’être la femme de ce grand homme !</p> + +<p>Madeleine fit un effort pour sourire ; ces mots +lui donnaient envie de pleurer. Elle dit hâtivement :</p> + +<p>— Adieu, Gretel, je suis pressée, excusez-moi.</p> + +<p>La gourmette, les bracelets, les breloques, les +perles, dansèrent de nouveau entre les deux petites +mains gantées qui se serraient et les jeunes +femmes se séparèrent. L’une descendait vers +l’hôtel de ville, l’autre allait au boulevard, chez le +docteur Saltzen.</p> + +<p>Une façade blanche se dressait, avec la porte +cochère couleur d’olive marbrée. Personne ne remarqua +que l’élégante femme qui passait sonnait +ici, mais elle crut sentir, elle, tous les regards des +passants attardés à suivre son geste. Ne devinait-on +pas sa visite clandestine chez l’homme qui l’aimait ! +Est-ce que sa pâleur n’était pas visible !… +Est-ce qu’il n’était pas loisible à tous de voir +qu’elle défaillait, qu’elle pouvait à peine se raidir +au moment d’accomplir l’horrible démarche !…</p> + +<p>Avant qu’on l’eût annoncée, le vieil ami avait +entendu sa voix ; il accourait sous le porche. Elle +le vit arriver, les mains aux poches de son petit +veston court, si vif, si anxieux !</p> + +<p>— Vous n’êtes pas malade ?</p> + +<p>— Non, docteur, dit-elle, en s’efforçant de rire, +à cause du domestique qui les regardait tous deux. +J’ai seulement un petit renseignement à prendre +chez vous, si vous voulez bien…</p> + +<p>Il la mena, à travers ses beaux appartements +confortables, où, dans la pénombre, saillaient les +luisants du luxe : la salle à manger, avec l’or de +ses broderies chinoises, le salon turc aux cuirs +odorants, le salon d’attente, le billard, et enfin le +cabinet où il la fit s’asseoir.</p> + +<p>Elle était sans force, sans voix, sans souffle. Il +perdit, à la voir ainsi, la joie qu’il avait eue à +son arrivée, la joie de la posséder chez lui, de la +trouver dans ce coin d’intimité, de lui montrer +sa maison, le cadre de sa vie, un peu du mystère +de sa solitude, la joie de voir réaliser le rêve si +souvent fait, le rêve si cher aux hommes qui +aiment. Debout devant elle, il se pencha, lui prit +les mains.</p> + +<p>— C’est à cause de Wartz que vous venez ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Vous avez appris quelque chose… vous +savez ?…</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Allons ! fit-il en haussant les épaules, nous +avions bien besoin de cela !</p> + +<p>— Docteur, murmura-t-elle d’une voix qui +s’étranglait à la gorge, il ne faut pas que ce duel +ait lieu. Je suis venue vous trouver pour vous +demander cela ; je ne le veux pas, c’est impossible, +il faut que tout s’arrange.</p> + +<p>Il commença par dire, de mauvaise humeur :</p> + +<p>— Voilà, c’est toujours ainsi quand les femmes +se mêlent…</p> + +<p>Puis la voyant si atteinte, si misérable, ses +larmes mêmes taries, levant vers lui son triste +visage de malade où les longues lèvres ne faisaient +plus qu’un pli de douleur, il se reprit :</p> + +<p>— Ma pauvre enfant, calmez-vous ; dans la vie +des hommes, cela, c’est un accident. J’en ai vu +tant, moi ! tant, si vous saviez ! On m’attribuait +quelque connaissance dans l’art de se battre bien ; +j’étais très demandé, non seulement à Oldsburg, +mais en province, à Hansen, jusque dans le Sud. +Eh bien, je vous en donne ma parole, je n’ai +jamais rien vu qui pût s’appeler grave. Les adversaires +les plus acharnés même, ceux qui ont rêvé +de tuer, deviennent toujours sur le terrain les plus +maladroits, étant les plus impressionnables, et +partant, les plus impressionnés.</p> + +<p>Elle n’osait plus le regarder en face ; elle fuyait +ses yeux, maintenant qu’elle le croyait instruit de +sa tendance secrète vers lui, et qu’il lui avait fallu +renoncer toute pudeur pour venir.</p> + +<p>— Je comprends pourquoi vous me parlez de +la sorte, dit-elle ; mais je ne m’y laisse pas prendre. +Je connais la violence de Samuel, il sera +terrible, si maître de lui, avec sa volonté qui est +la chose la plus forte, la plus inflexible. Docteur, +je meurs de frayeur ; au nom de votre affection +pour moi…</p> + +<p>Elle commençait à le troubler. Elle ne ressemblait +plus à la tendre petite fille qu’il avait toujours +vue, impulsive et réfléchie, livrant étourdiment, +sans le savoir, rien qu’en ouvrant ses yeux gais, +les profondes choses dormant en elle. Aujourd’hui +elle était devenue si étrange, froide, renfermée, +cachant la vérité d’elle-même jusqu’à éteindre le +timbre de sa voix, jusqu’à emprisonner dans le +manchon les gestes si francs de ses mains.</p> + +<p>Et pourtant, l’avoir là, dans la demi-obscurité +de ce cabinet très sombre, assise dans ce fauteuil +précieux où il l’avait si souvent imaginée, l’avoir +seule, en tête à tête, à cet endroit même où tant +de fois il avait laissé le travail pour rêver à elle, où +tout lui semblait imprégné de son image, c’était +encore une chose délicieuse au vieil homme. Il +vint prendre place près d’elle. Il ne savait plus +ce qui allait se passer, ni s’il n’allait pas promettre +tout ce qu’elle lui demanderait. Il entrevoyait la +soie rouge du corsage que soulevait un souffle +fort, et qui flamboyait autour du cou ; il devinait, +sous le dessin allongé des cils, le feu secret des +prunelles ; il entendit les longues lèvres supplier :</p> + +<p>— Dites-moi que vous arrangerez les choses !</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je fasse ! répondit-il +d’une voix très adoucie, puisque j’ai accepté +les conditions que m’imposait votre mari.</p> + +<p>Elle ne songeait même plus à défendre son +cœur. Son cœur n’était plus tenté par la tendre +affection de la veille, il y avait dans l’heure présente +trop d’amertume pour qu’une saveur douce +lui revînt.</p> + +<p>— Docteur, de vous je n’aurai jamais demandé +que cela ! Souvenez-vous : quand j’étais enfant et +que vous veniez chez mon père, vous disiez toujours : +« Demande-moi quelque chose, des poupées, +des bonbons. » Et vous m’accusiez d’être +fière, parce que je vous faisais invariablement la +même réponse : « Je n’ai besoin de rien. » Lorsque, +devenue jeune fille, j’en fus aux bibelots, +aux bijoux, vous m’avez demandé cent fois de +choisir ceci, cela.</p> + +<p>— Je me souviens ; de ce que je vous offrais, il +ne s’est jamais rien trouvé dont vous eussiez besoin, +jamais, jamais !</p> + +<p>Rien que d’avoir dit cette phrase, il s’était tout +attristé. Madeleine comprit et rougit ; ses yeux se +perdirent dans la fourrure fauve du manchon. +Mais son inconsciente adresse de femme saisit cet +émoi naissant du vieil ami.</p> + +<p>— Pour une fois, enfin, monsieur Saltzen, <i>j’ai +besoin de quelque chose</i> : je vous fais une prière. +C’est un lourd sacrifice que je vous demande, mais +vous me connaissez jusqu’au fond de l’âme, vous +pouvez mesurer ce que sera pour moi ce duel dont +je suis la cause…</p> + +<p>— Dont vous êtes la cause ! répéta-t-il dans sa +stupeur.</p> + +<p>Sans lever les yeux, sans le voir, sans comprendre, +elle poursuivit :</p> + +<p>— Il me semble que, toutes sortes de raisons +imaginaires, conventionnelles ou vulgaires, mises +à part, il doit vous rester pour Samuel quelque +souvenir de l’amitié d’autrefois, un sentiment paternel, +un peu d’affection. Cet usage barbare du +duel est odieux. Je vous en prie, allez le trouver, +expliquez-vous avec lui, calmez-le. Il vous en coûtera, +mais vous le ferez pour moi. Ce serait si +affreux !… Entre nos vieilles amitiés il faudra bien +élever une muraille, monsieur Saltzen, mais enfin, +comme cela, il n’y aura pas de haine derrière.</p> + +<p>Le sens de ce qu’elle disait échappait au docteur, +mais ses mots lui ouvraient un inconnu +aveuglant, qu’il n’osait approfondir. Il sentait +entre eux une lourde ambiguïté de pensées, mais +la clef de l’équivoque, il la tenait entre ses mains, +tremblant de bonheur et d’incertitude. Son amour +de la droiture lui fit dire sur-le-champ, cependant, +pour rétablir toute vérité :</p> + +<p>— C’est contre Hansegel que je suis le témoin +de Wartz !</p> + +<p>Les longues paupières se levèrent ; les chers +yeux, sans retenue ni contention maintenant, s’ouvrirent +vers lui, souriants, confiants, exultants ; +elle cria :</p> + +<p>— Hansegel ? de chez la Reine ? le duel avec lui ?</p> + +<p>Puis la détente nerveuse survint aussitôt. Sans +rien dire, sans rien expliquer, ne sentant plus que +le réveil bienfaisant après le cauchemar enduré, +elle répéta encore une fois en riant : « Hansegel ! » +et retomba sur l’appui du fauteuil, sanglotant à +longs spasmes étouffés dans le manchon de fourrure +fauve.</p> + +<p>« Alors, se dit Saltzen, dans une pensée qui +était l’illumination radieuse, l’apothéose de sa +solitude pénitente, alors elle s’était méprise, alors +elle croyait la querelle entre son mari et moi, pour +elle ; alors, alors, elle sait que je l’aime ! »</p> + +<p>Et il fit un pas en avant, les bras tendus. Déjà +l’appel de tendresse était sur ses lèvres : « Madeleine ! » +et déjà il croyait rassasier cette lointaine, +cette longue et vieille faim d’aveu qu’il avait entretenue +en inflexible abstinent. Plus que jamais, +Madeleine était devant lui « la chère petite fille ». +Ces larmes d’enfant, cet abandon ici, chez lui, +comme chez un père, la fragilité de son corps +qu’un tout petit sanglot pouvait ébranler, tout +cela, c’était l’exquise puérilité qu’il avait sans +cesse imaginée et adorée en elle — et il s’arrêta, +un instant, penché au-dessus d’elle, d’elle qui ne le +voyait pas, répétant silencieusement dans son +cœur :</p> + +<p>« La chère petite fille !… Ma chère petite +fille !… »</p> + +<p>Et ce fut tout.</p> + +<p>Elle avait eu trop confiance en venant ainsi chez +lui ; elle avait trop compté sur son respect, sur +sa délicatesse, pour qu’il pût faire un geste, dire +un mot de plus. Il se redressa et se mit à marcher +à pas lents et glissés pour ne pas troubler +cette lassitude qu’il lui voyait. Il prenait garde de +ne heurter, ni le bois de son grand bureau, ni les +cuirs ouvrés des sièges, ni le socle de ses bronzes. +Il allait comme une ombre, tantôt ici, tantôt là-bas, +dans le fond obscur où les fenêtres n’éclairaient +plus. Et ce doux silence apaisa Madeleine en effet, +comme il l’espérait. Elle ne pleurait plus. Elle +leva ses yeux séchés, et, confuse de cette gêne +qu’elle avait, par son imprudence, à jamais causée +entre eux, elle chercha du regard le vieil ami.</p> + +<p>La pâle figure ravagée était là-bas, dans l’ombre +du fond, tournée vers elle, toujours. Depuis combien +de temps la regardait-il ainsi ?</p> + +<p>Elle se leva ; elle voulait partir tout de suite ; ce +secret découvert entre leurs cœurs délicats n’était +plus tolérable. Sur ses yeux rougis elle abaissa la +voilette sombre, serra la fourrure sur la soie rouge +de sa gorge ; elle allait dire adieu.</p> + +<p>— Monsieur Wartz demande à voir monsieur le +docteur, annonça le valet qui frappait à la porte.</p> + +<p>Madeleine et Saltzen se regardèrent et dirent +ensemble :</p> + +<p>— Qu’il entre !</p> + +<p>Il entra. La surprise de trouver ici sa femme +l’arrêta, une seconde, au seuil de la porte ; ses +traits mobiles eurent un changement si vif, que le +bleu clair de ses yeux, d’un seul coup, vira au +sombre.</p> + +<p>Madeleine, éperdue, murmura :</p> + +<p>— Docteur, expliquez à Samuel pourquoi je suis +venue.</p> + +<p>Lentement, Saltzen traîna un troisième siège +entre eux deux.</p> + +<p>— Venez ici, Wartz, dit-il, venez vous asseoir.</p> + +<p>Samuel le regardait durement, sans répondre, +et ne bougeait pas. Il fallut que le docteur allât +vers lui.</p> + +<p>— Venez, Wartz, répéta-t-il, sur un ton poignant +de reproche ; quand je vous dis de venir, +c’est que vous le pouvez, mon ami.</p> + +<p>Samuel avait une pureté de vue pénétrante qui +vous lisait l’âme, et souvent, dans ces secondes +prolongées de silence où on le croyait distrait, +rêveur, absent de là, impression qu’accentuait +encore l’étrangeté de ses inégales prunelles, c’était +<i>en vous</i> qu’il voyait. Il regarda longuement le +vieil ami.</p> + +<p>A la fin, comme après un songe, il abandonna +sa main puissante, sa main ronde et grasse d’homme +de pouvoir, aux mains inquiètes, nerveuses, chercheuses +de Saltzen, et il dit, de l’air le plus simple :</p> + +<p>— Eh bien ! mais oui, docteur, je viens.</p> + +<p>Madeleine lui offrit sa joue à baiser, mouillée +encore des larmes de tout à l’heure. Saltzen vint +s’asseoir près de lui, affectueux et bon comme +chaque jour ; ce fut autour de lui l’atmosphère +toujours égale d’adulation secrète : on l’aimait…</p> + +<p>— Madame Wartz est venue pour obtenir de +moi que vous ne vous battiez point… Elle a su +que vous aviez une affaire ; les femmes savent +tout !</p> + +<p>— Elle a su ? répéta Wartz, étonné.</p> + +<p>Madeleine prit dans son porte-cartes la fleur de +perce-neige :</p> + +<p>— Reconnais-tu cela ? cette chose qui pousse +sous le canon de deux pistolets insolites, sur une +table de travail.</p> + +<p>— Et tu as deviné que je me battais avec Hansegel ?</p> + +<p>— Non… j’ai pensé…</p> + +<p>Maintenant elle se troublait. Il y avait entre eux +trois un mystère tel, qu’ils ne pouvaient l’effleurer +d’un seul mot sans qu’une honte vînt offenser leurs +âmes nobles. Entre eux trois il y avait un voile +tendu, et aucun n’osait le soulever, bien qu’il sût +ce qui se cachait derrière. Entre eux trois il n’y +avait plus, il ne pouvait plus y avoir que le silence, +et ils ne s’entre-regardaient même plus.</p> + +<p>Ce furent les lourdes minutes tragiques d’un +embarras qui pouvait n’avoir pas d’issue, qui n’en +eût pas eu sans les idées exquises du bon Saltzen. +Mais il était là ; il pensait moins à son chagrin +qu’au trouble de Madeleine, il voulut qu’elle sortît +d’ici sans rougir, sans que rien chagrinât sa candide +conscience de jeune femme, sans qu’un souvenir +douloureux lui restât de sa visite chez lui.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Maintenant, Wartz, nous allons discuter ce +qui nous occupe. Seulement, ces sortes de choses +ne regardent pas les femmes, et il nous faudrait +être seuls.</p> + +<p>— C’est vous qui me renvoyez, docteur, dit +Madeleine.</p> + +<p>Rien dans son âme timorée n’aurait pu retenir +en ce moment sa reconnaissance pour cette triste +ruse du vieil ami. Elle vint à lui, sachant bien que +c’était pour la dernière fois qu’ils causaient ainsi +sans contrainte, la dernière fois qu’ils se voyaient +vraiment, et que déjà était posée entre eux la base +de cette muraille mystérieuse dont elle avait parlé.</p> + +<p>— Adieu, monsieur Saltzen, dit-elle… et elle était +si émue que ses longues lèvres tremblaient en parlant. +Je vous laisse avec Sam, souvenez-vous de +ce que je vous ai demandé pour ce duel, souvenez-vous +que j’ai bien peur pour <i>lui</i>.</p> + +<p>— Oh ! je me souviens toujours, moi, répondit +Saltzen.</p> + +<p>— Adieu, docteur, adieu.</p> + +<p>Samuel, qui les épiait tous deux, qui dévorait +leurs regards, leurs gestes, leurs mots, ne l’entendit +pas répondre.</p> + +<p>Une minute après, le vieil ami revenait à ce +coin de feu où s’était passé le drame ; il se laissa +tomber dans le fauteuil vide, en regardant Wartz ; +il n’avait plus ni courage, ni vie.</p> + +<p>— Ah ! jeunesse ! soupira-t-il.</p> + +<p>— Vous avez vu Hansegel ? demanda Wartz.</p> + +<p>— Ce n’est pas d’Hansegel qu’il s’agit, c’est de +Madeleine, mon ami.</p> + +<p>— Non, laissons cela ; laissons cela, je vous en +prie.</p> + +<p>Samuel parlait avec humeur. Les yeux bleus +avaient dans sa face pâle un fluide insoutenable.</p> + +<p>— Laissons cela ? mais nous ne le pouvons pas, +mon pauvre ami, reprit le docteur ; vous êtes bon +et généreux, vous vous refusez à me chagriner ; +c’est si aisé d’être bon quand on est surhumainement +heureux comme vous l’êtes ! Elle vous adore ; +je l’ai vu ; tout son être en frémissait ; elle ne vibre +que de vous, de votre pensée. J’ai scruté bien des +cœurs de femmes ; jamais je n’ai rencontré cela ; +elle pourrait en mourir, elle en vit ! Eh bien ! vous +vous fâchez, Wartz ? vous gardez rancune au vieil +ami ?… Vous vous êtes querellés, n’est-ce pas, à +cause de moi ? Grand Dieu ? aurais-je pensé ! Vous +m’en voulez de l’aimer aussi ? Ah ! si vous saviez ! +si vous saviez ! Il ne faut pas m’en vouloir, mon +ami. Toute sa vie, qui est devenue vôtre, maintenant, +était entrée en moi ; j’ai vu ses grâces d’enfant ; +si vous aviez connu ce petit être délicieux si +féminin déjà : j’en ai gardé une image ineffaçable. +Je l’ai vue un jour d’été, — elle venait d’avoir +cinq ans, — elle portait une robe blanche, d’où +sortaient ses petits bras nus, potelés, qu’elle croisait +d’un geste charmant sur ses boucles noires ; et +son rire d’alors je l’entends toujours me retentir +dans l’âme comme un grelot lointain. Si vous +l’aviez vue adolescente, aux années de la métamorphose, +avec ses vagues ennuis de fillette, indécise +entre les jeux et le rêve ; et plus tard, ses ardeurs +de vie qui se tournaient vers la politique que son +éducation masculine lui avait rendue familière ! Elle +causait assez librement avec moi : j’ai vu cette +âme d’alors, Wartz, jusqu’au fond ; c’était adorable. +La naissance du printemps a plus de poésie +que tout autre chose dans la nature ; ce fut à une +naissance de printemps que j’assistai. On sentait +se gonfler et s’ouvrir en la jeune fille mille choses +subtiles !… Et puis elle est devenue femme. Je +voyais qu’elle allait aimer ; je la suivais dans le +monde, jaloux, soupçonneux ; je surveillais jusqu’au +regard qu’elle posait sur les jeunes hommes, +tous épris d’elle, jusqu’au trouble de ses paupières, +au rose de ses joues. Ce fut vous qu’elle aima. +Je lui ai pardonné ; je vous aimais bien, moi aussi, +Wartz. Ce mariage me brisait moins qu’un autre ; +j’en étais fier pour elle et fier pour vous. Les +deux beaux êtres de jeunesse que vous faisiez +m’ont toujours été une vision radieuse, et j’avais +arrangé ma vie pour me contenter des miettes de +votre festin. Vous étiez le riche qui goûtiez à +pleine bouche la joie servie ; il restait encore pour +moi le sourire de la chère petite fille, ses menues +confidences, ses douceurs au vieil ami, le glissement +de ses lèvres sur les dents quand elle disait : +« Monsieur Saltzen. » J’emportais tous ces souvenirs-là +chez moi, et je les savourais. Voilà, Wartz, +le récit que vous devait votre vieux camarade. +C’est une biographie, cela, c’est la vraie, et tout +ce qu’on y mettrait d’autre ne compterait pas. +Vous êtes le mari, le jeune et heureux mari, vous +pouvez me détester, ou mieux encore, rire. Oui, +c’est cela, rire. J’ai tenu si ridiculement mon rôle ! +Cacher son amour, s’étudier à l’indifférence, jouer +la froideur, se flatter de son flegme indéchiffrable, +pendant que les vrais amoureux, les amoureux en +titre et pour de bon, malignement lisent entre vos +ruses, surprennent les émotions les plus cachées +de votre cœur, et possèdent à eux deux, pour +s’en amuser, le secret dont vous vous croyez seul +maître ! Dites, Samuel, avez-vous ri ?</p> + +<p>— Je n’ai pas ri, fit Wartz, gravement.</p> + +<p>— Mais vous vous êtes fâché alors ? La pauvre +petite est arrivée ici, tout à l’heure, mourante ; elle +avait surpris quelques indices d’une affaire chez +vous ; elle avait cru comprendre que nous nous +battions tous deux ; pourquoi, dites ?</p> + +<p>— Hier, docteur, je ne sais quoi m’avait rendu +nerveux et mauvais. Nous avons causé de vous, +je me suis irrité. Je l’aime bien, ma petite Madeleine, +j’ai peur d’être trop rude pour sa finesse ; +j’envie votre esprit ; j’ai été jaloux.</p> + +<p>— Et vous me détestez ?</p> + +<p>— Laissons cela, dit avec une colère retenue, +Wartz qui redevenait impérieux, laissons cela ; +je ne veux savoir rien… Vous, monsieur Saltzen, +vous avez mon estime, mon respect, ma confiance ; +j’ai parfois des violences que je ne veux pas. Ne +parlons plus de Madeleine. Oublions.</p> + +<p>— Écoutez, dit encore Saltzen ; suis-je de trop +dans votre vie ? Nous portons à nous trois maintenant +le secret le plus triste, le plus lourd ; le +charme de nos rencontres est fini. Je suis vieux ; +ce sont les vieux qu’il faut jeter par-dessus bord ; +il y aura toujours un malaise entre nous dans cet +Oldsburg où chaque jour peut nous mettre en face +les uns des autres. Voulez-vous que je le quitte ?</p> + +<p>Wartz eut un geste étrange, un geste vif de +refus :</p> + +<p>— Quitter Oldsburg !</p> + +<p>— Mon ami, j’aime ma ville comme les vieux +Oldsburgeois l’aiment ; j’aime ma cathédrale, Sainte-Gelburge, +l’Abbatiale, comme autant de personnes +vivantes et captivantes ; je suis épris de mon +fleuve comme s’il y dormait une belle fée invisible +et amie ; et que dirai-je de nos rues, de nos +vieilles rues dont je connais jusqu’aux ressauts des +pavés, jusqu’aux sinuosités imprévues ! Mais vraiment, +hors d’ici, je souffrirai moins. Donc, n’ayez +pas de scrupules, décidez ; je puis partir et vivre +à la campagne. Pour nous trois, pour la paix +même de celle à qui nous voudrions, vous et moi, +éviter l’ombre d’une peine, il vaut mieux que je +m’en aille.</p> + +<p>Wartz prononça avec une tranquille énergie :</p> + +<p>— Mais, monsieur Saltzen, vous savez bien que +c’est sur vous que nous comptons pour remplacer +Nathée ; nul autre que vous ne pourra présider +la nouvelle Délégation républicaine ; il faut que +ce soit vous, ou je ne sais plus, alors !</p> + +<p>Ainsi, dans cette tragique aventure qui atteignait +et ravageait si profondément sa passion de +jeune mari, aucun autre sentiment ne paraissait +en lui que le serein attachement à son œuvre ! +Saltzen en fut atterré. Il avait cru voir devant +lui, dans cet homme aux colères contenues, maîtrisant +sa haine ou la dissimulant sous l’estime et +le respect, l’acteur farouche de ce cruel drame +d’amour qu’ils jouaient à eux trois. Mais non ; il +s’était trompé. Wartz se découvrait l’être impersonnel +et surhumain de la Fatalité. Sa passion, la +pensée de Madeleine, ses intimes sentiments, ses +virils courroux, n’étaient que des accidents inférieurs +dont se dégageait toujours sa volonté. Sa +volonté, c’était le grand souffle de l’Histoire ; +c’était l’inflexible ligne de la Destinée ; elle se subordonnait +tout.</p> + +<p>Saltzen sentit que c’était fini ainsi. Personne +n’avait compris comme lui quelle personnalité +mystérieuse vivait dans le jeune meneur. La volonté +de Samuel lui était sacrée ; il y adhérait +toujours. Il ne parla plus de Madeleine. Il conta +seulement sa visite avec Braun chez le duc de +Hansegel. Hansegel avait accepté les pourparlers, +et le docteur attendait ses témoins. Vraisemblablement, +la rencontre aurait lieu demain matin. On +se battrait dans un petit bois, situé au delà de la +prison du faubourg.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">COMMENT S’EN VONT LES REINES</span></h2> + + +<p class="noindent">On l’avait adjurée de signer l’acte tout écrit +d’abdication qu’on lui avait présenté. Le cabinet +entier, réuni dans la chambre de l’hôtel de ville +en un Conseil suprême, l’avait, une heure durant, +circonvenue et martyrisée pour lui arracher ce trait +de plume. Sept ministres, acharnés après cette +femme affaiblie et désespérée, n’eurent pas le pouvoir +de l’ébranler une seule minute. Elle voulait +livrer le dernier combat : et le dernier combat, +c’était pour elle la séance du nouveau parlement, +avec son cérémonial du serment de fidélité. Elle +reçut, sans broncher, l’assaut des arguments, elle +résista à celui des prières, elle prit en dérision les +menaces ; ils en étaient confondus. Sa force d’âme +les avait tous démontés, et les discours qu’ils +avaient préparés d’avance vinrent se heurter à son +inflexibilité.</p> + +<p>Elle était redevenue le roi, le roi mâle, sans +faiblesse de sexe, sans figure, le Vouloir anonyme +qu’on n’atteint pas. Elle les effraya. Tant de fierté +et tant de puissance issues de cette pauvre créature, +incapable désormais d’écrire même une lettre +sans leur aveu, témoignaient d’une source secrète +qu’ils n’avaient point tarie. Cette force rendrait +jusqu’au bout la partie incertaine.</p> + +<p>La séance s’ouvrit. Elle était dans sa tribune +avec l’escorte usuelle que lui avait concédée la +générosité de Wartz. Les trois cents délégués, — pour +la plupart nouveaux visages, — étaient +présents. Les ministres avaient pris leur place : +au milieu d’eux, se tenait l’homme du jour, le +héros de la fête, le grand vainqueur.</p> + +<p>Le bruit de son duel le matin, avec le duc, avait +couru la population de la ville, triplée ce jour-là +par les provinciaux. Sa grande amoureuse, la +foule, s’était pâmée d’angoisse à la pensée de son +péril. Le trottoir du quai avoisinant le Ministère, +avait été noir de monde, dès huit heures du matin. +On attendait son retour, alors qu’il était revenu +depuis de longs moments déjà. Des nouvelles +avaient été imprimées, qu’on vendait par les rues +sous forme de journaux.</p> + +<p>Soudain, vers neuf heures, un soupir de douleur +sembla monter de la ville ; il était blessé ! +Hansegel indemne, et lui, lui le Pasteur, le Sauveur, +le Maître, blessé ! Hélas ! ne l’avait-on +connu que pour le perdre ! Et tous, hommes et +femmes, venaient errer autour de la demeure +officielle ; et l’on cherchait aux fenêtres laquelle +pouvait être la sienne, et l’on se lamentait, et la +suave rumeur, cette grisante inquiétude passionnée, +s’élevait, montait jusqu’au lit où il reposait +dans un demi-sommeil.</p> + +<p>Blessé par Hansegel ! A deux pas de la mort, +peut-être ! Ce qui frémissait dans la ville à cette +pensée était indicible. Qu’allait-on devenir s’il +s’en allait ? Qui le remplacerait ? Et la radieuse et +jeune République dont on voyait l’étoile poindre +à l’horizon s’assombrissait déjà. Les bureaux du +<i>Nouvel Oldsburg</i> étaient assiégés. De belles élégantes +inconnues se mettaient au premier rang, +intriguaient, faisaient passer leur carte à M. Furth. +De temps en temps, pour les apaiser, il en +recevait une, et, debout dans l’embrasure de la +porte, des liasses de lettres dans la main, la +plume aux doigts, il disait invariablement cette +phrase : « Toute ma reconnaissance, madame, +pour votre intérêt ; la blessure de monsieur Wartz +est légère, l’éraflure d’une balle au bras gauche, +dans le plan du cœur. »</p> + +<p>Dans le plan du cœur ! Hansegel avait donc +voulu le tuer !</p> + +<p>A la vérité, rien n’était moins douteux. Le tuer, +le mettre à mal en tout cas, l’empêcher d’être présent +à la séance, délivrer la Reine de cette rivalité. +Mais ces calculs étaient déjoués maintenant. Wartz +était venu quand même ; on l’avait vu entrer, avec +cette simplicité froide qui seyait tant à son rôle, +son bras souffrant serré au corps par un pansement +noir discret. Il se dérobait aux regards, repoussait +toute ostentation de mauvais aloi. On +avait deviné, plus qu’on n’avait vu, cette blessure ; +il en ressortait plus de mystère, plus de +stoïcisme ; on s’était extasié, et des milliers de +tendres yeux s’étaient mouillés.</p> + +<p>On regardait aussi curieusement la Reine. Ce +n’était plus guère qu’une grande dame attristée, +affligeante à voir, l’image d’un sombre passé dont +il fallait se dégager. On lui en voulait d’être l’ennemie +du Maître. La rancune étouffait la pitié.</p> + +<p>Une indicible solennité planait sur l’Assemblée +où régnait le silence. On sentait dès maintenant +que tout serait calme, que l’acte s’accomplirait +froidement, religieusement. La Nation résidait ici, +malade, exténuée, à la dernière période de la +crise. L’heure était venue de l’opération suprême : +on se recueillait. La Révolution s’achevait, sans +trouble.</p> + +<p>Le règlement voulait qu’en pareil cas on élût +d’abord le président de la Délégation. Les divers +groupes avaient presque tous mis en avant, selon +la pensée du Maître, le nom de Saltzen. Il fut élu. +Sa seule présence au fauteuil, en cette dramatique +journée, accentua l’impression de gravité profonde +qui dominait ici déjà. Sa longue vie politique, connue +de tous les Oldsburgeois, son charme de parole, +sa prestance, la noblesse de tout son être +sans âge, exerçaient déjà une autorité sur l’Assemblée. +En plus de l’élégance du baron de Nathée, il +possédait un autre avantage : la Force.</p> + +<p>Mais on ne pouvait savoir dans quelle amertume +il était venu s’asseoir à ce fauteuil, prendre ce +rôle qui se présentait aujourd’hui lourd d’un si +pénible devoir. On traitait autrefois Nathée de +« maître de cérémonies ». Aujourd’hui Saltzen allait +être le maître, le metteur en scène, de la grande +cérémonie nationale. De tous ses collègues, il +était peut-être celui sur qui l’influence royale de +Béatrix agissait le plus fort. Nul n’avait comme +lui le sens de sa grandeur occulte de reine, de cette +magnification d’elle-même dans l’ascendance des +rois, le sens de la Dynastie ; nul n’avait plus +éprouvé son charme, nul n’avait si justement mesuré +le malheur qui l’écrasait. Et c’était précisément +à lui qu’il incombait de porter contre elle, au +nom de l’Assemblée, les paroles de répudiation ! +Sa douleur éclata dans ses mots quand il +parla :</p> + +<p>— Je n’ai pas lu dans l’Histoire, dit-il, qu’il y +ait eu jamais une tâche comparable à la mienne +pour la pénible obligation qu’elle m’impose. Président +d’une assemblée que les élections ont faite +républicaine, je dois m’associer à son programme +de rénovation constitutionnelle. Nous sommes les +mandataires de la Nation… que dis-je ! nous sommes +la Nation démocratique elle-même qui demande +le régime de la liberté, qui réclame la République +poméranienne. La République ! Mais +n’est-elle pas installée déjà partout ? Elle est assise +dans les esprits, dans les cœurs, si fortement que, +lorsqu’il s’est agi de détacher du peuple ce symbole +vivant que nous sommes, on a vu se former +simplement cette Délégation républicaine. Le +passé s’évanouit ; l’ère nouvelle commence, elle +est commencée, elle date déjà. Nous sommes affranchis, +nous sommes libres !… Hélas ! et voici que +je trouve ici, sous ma main, la formule ancienne +du serment qui me rappelle à la réalité, la formule +qui, jurée, doit nous asservir au régime fini, +dans un engagement de fidélité à la Souveraine… +Et je dois vous le présenter, messieurs, ce serment, +et je dois vous le proposer… Quel est celui d’entre +vous qui le prononcera ?… Ah ! madame, vous qui +fûtes la meilleure des Reines, et qui nous écoutez, +Votre Majesté est le témoin de ce qui se passe dans +nos cœurs. Nous nous émancipons ; la Nation, +vieille de dix siècles, veut enfin se guider elle-même. +Vous fûtes aimée comme une mère, mais +nous sommes le peuple majeur !…</p> + +<p>Le bon Saltzen n’en put dire davantage. Quand, +en tournant les yeux vers la tribune royale, sous +le lambrequin du dais en pâle tapisserie héraldique, +il voyait cette rigide figure de Béatrix, si morne, si +éteinte, dans sa robe magnifique de moire brodée, +il se sentait mourir de confusion. Abreuver de +chagrin une femme, et celle-là ! prononcer contre +elle ce réquisitoire, alors qu’elle ne pouvait plus +se défendre, à la minute qu’elle devait sentir ce +qu’est l’abandon de tout un peuple ! Tout craquait +autour d’elle. L’autorité s’était éteinte entre ses +mains, sans violence, sans formalité légale, comme +s’éteint un flambeau. Elle aurait pu appeler la +Force. La Force, que représentait la Garde, était +acquise au nom de Wartz, et contre Wartz elle +serait demeurée inerte. C’était une agonie terrible +à voir. La souveraine était irrémédiablement +perdue, elle le comprit.</p> + +<p>Elle fit un signe. On la vit tendre à son chambellan +de droite une enveloppe cachetée de cire. +Il ne fut pas fait comme pour une vulgaire communication. +Les huissiers parlementaires n’intervinrent +point. Le chambellan descendit les degrés de la +tribune royale et vint lui-même remettre le pli sur +le bureau de Saltzen, auquel il adressa quelques +mots.</p> + +<p>L’enveloppe portait :</p> + +<blockquote> +<p>« A Monsieur le Président de la Délégation. »</p> +</blockquote> + +<p>Saltzen demeura une minute dans l’impossibilité +de reprendre la parole. Debout, penché à son +bureau, les deux mains appuyées sur l’enveloppe +aux cachets de cire, il garda tout un instant l’Assemblée +suspendue à l’émotion qu’on le sentait +endurer.</p> + +<p>— La Reine, dit-il enfin, par mon entremise, +demande à la Délégation que la séance soit suspendue, +ses forces ne lui permettant pas de demeurer +davantage.</p> + +<p>Le document qu’il tenait sous sa main, c’était +l’acte de renonciation au trône. Elle l’avait signé +d’avance, elle l’avait apporté clandestinement, à +bout d’efforts, sentant bien désormais que son endurance +physique même était épuisée. Elle l’avait +caché pour être libre de le lacérer si le miraculeux +hasard qu’elle ne se lassait pas d’attendre +la sauvait. Mais il n’y a pas de miracles pour les +reines que la destinée poursuit, et, dès qu’elle +était entrée, l’attitude de la salle l’avait avertie +de la fin de tout. Ainsi elle ne faisait plus obstacle +à son ennemi, elle livrait son abdication, elle +remettait l’héréditaire pouvoir aux intrus, elle +s’en allait, elle s’en allait silencieusement, n’ayant +plus dans le cœur qu’un tumulte de sanglots.</p> + +<p><i>Sa Majesté</i>, cette adorable Majesté, dont huit +millions d’êtres s’éprenaient autrefois dès qu’elle +apparaissait, Sa Majesté se leva dans le sourd bruissement +de la moire froissée. Sa traîne se déroula +en flots noirs derrière elle. Tout le monde était +debout, dans une espèce d’angoisse ; on la regardait ; +n’allait-elle pas mourir ?</p> + +<p>On la regardait une dernière fois ; elle s’en allait +lentement. La plénitude et l’éclat de sa maturité +étaient encore une des causes de sa grandeur ; +on vit ses épaules, ses nobles flancs, tout son corps +de statue fait pour tant de puissance. C’était la +fille de Conrad et de Wenceslas, d’Othon et de +Wilhelm le Boiteux, la fille de Bertrand le Croisé, +et la fille de cet aïeul lointain, au nom tellement +magique et troublant qu’une goutte de son sang +parfume de poétique gloire toute une race : Charlemagne. +C’était aussi l’allégorie vivante de la +Patrie, et elle s’en allait. Elle faisait un pas, +deux pas, on n’entendait que le bruit de sa traîne +de moire dure sur le tapis de la loge royale. Les +deux gardes blancs de l’escorte présentèrent les +armes. Elle disparut dans l’ombre du fond.</p> + +<p>Alors avec un bruit de tempête, l’Assemblée se +précipita vers les portes. Il y eut deux courants en +tourbillon : l’un enclosait les ministres pour atteindre +Wartz, l’autre cherchait Saltzen. La contrainte +de tout à l’heure se transformait en folie +maintenant, et quand la nouvelle de l’abdication +eut commencé de courir la masse, le délire n’eut +plus de mesure. L’étrange sentiment que leur inspirait +encore leur souveraine n’avait fait de tous +ces hommes que des êtres impressionnés et plus +vibrants, plus aptes, elle partie, à l’enthousiasme +du régime nouveau. L’impatience les prit de posséder +enfin la loi républicaine ; ils ne causaient plus, +ils discouraient ; ils se haranguaient les uns les +autres avec exaltation. L’heure présente avait fait +trois cents rhéteurs de ces trois cents hommes +d’affaires publiques. C’était un rajeunissement +national dont ils participaient, une griserie. Ils +devinrent bons. Ils s’aimèrent dans la loi d’amour +que serait le nouveau régime ; ils se dignifièrent +dans la pensée de la liberté. Ce fut un baptême de +grandeur qui les rénova pour entrer dans le lumineux +futur du pays. L’horizon de l’histoire leur +apparaissait comme un âge idéal de vertu et de +bonheur. Ils parlaient avec une éloquence naïve +de ces vertus civiques et de ce bonheur social.</p> + +<p>La suspension de la séance fut longue. Presque +tous les délégués cherchèrent à voir Samuel Wartz +et n’y parvinrent pas. Il s’était éclipsé. On l’avait +pressenti pour un projet de gouvernement provisoire +dont il devait être le chef. Mais il s’était récusé +pour cette dictature dont le principe blessait dans +son berceau la jeune Liberté. On supposa qu’il avait +fui pour se soustraire à de nouvelles sollicitations.</p> + +<p>L’office de l’Intérieur, même dans une république, +a bien des semblances de dictature, semblances +discrètes, inconnues et réelles, qui peuvent, +du ministre, faire un homme redoutable +d’autorité ; mais on a toujours le sentiment que +cette autorité tire sa genèse du peuple, et cela +suffit à calmer l’opinion alarmée. Saltzen l’avait +dit : les opinions sont des sentiments.</p> + +<p>Quand Wartz fut revenu après sa mystérieuse +absence, la séance reprit. Il se fit, une fois la salle +pleine, un tel calme, qu’on aurait cru ces hommes +politiques prêts à voter, dans la somnolence, quelques +centimes additionnels sur la circulation d’une +denrée alimentaire ; mais leurs paumes posaient +à leurs pupitres, et si l’on avait prêté l’oreille attentivement, +on aurait entendu les pupitres trembler +sur toute la courbe de leur ligne.</p> + +<p>Le papier grinça là-haut, sous la main du président +Saltzen ; il décachetait le pli royal. Son +flegme parut à tous parfait. On n’ignorait pas qu’il +était à demi mort d’émotion et de religieux trouble, +mais on lui sut gré de cette impassibilité si conforme +à son rôle. Nathée fût retombé à son fauteuil, +sans voix et sans force ; pour Saltzen rien ne +parut de l’angoisse qui lui glaçait le sang dans les +veines. Sans que sa voix fût altérée, il lut l’acte +de Béatrix ; le dernier acte : « Moi, Béatrix de Hansen, +reine de Poméranie… (chacun de ces mots, +un à un, tombait comme une chose d’or dans ce +reliquaire géant qu’est l’histoire) je déclare… » +Elle n’avait pas absolument copié la formule prescrite ; +son incomparable personnalité reparaissant +jusqu’au bout, elle avait changé les mots, voulant, +dans son humiliation, non pas obéir, mais +agir en maîtresse d’État ; elle ne disait pas : « Je +déclare me soumettre », mais ceci : « Je déclare, +pour épargner à mon peuple les horreurs d’une +lutte civile et d’une révolution, abandonner de +ma propre volonté, et dans la plénitude de ma +raison, mes droits au trône poméranien, avec +ceux de mes descendants. »</p> + +<p>— A la tribune, Wartz ! dit une voix dans les +bancs.</p> + +<p>— A la tribune ! en répétèrent cent autres.</p> + +<p>L’ancienne idole tombée, on voulait acclamer +l’autre.</p> + +<p>Et <i>l’autre</i> apparut, identifié à cette minute avec +l’idéal d’État qu’il avait créé. L’hémorragie de sa +blessure, le matin, l’avait affaibli visiblement ; il +n’y fit pas allusion ; il parla d’une voix creuse, +abrégeant les discours de feu qui lui montaient +aux lèvres. Il semblait s’attacher à faire disparaître +sous l’Idée, sa personne extérieure. Le bras serré +au corps par le bandage de soie noire, la pâleur et +les ombres de fièvre sur son visage étaient les +seuls indices de sa souffrance. Il parut même +laisser inaperçues les marques d’enthousiasme +dont il était l’objet.</p> + +<p>— La délibération de l’Assemblée dans ses bureaux, +pendant la suspension de séance, dit-il, a +donné comme résultat cette unanime résolution +de constituer un gouvernement démocratique. +Interprète de la Délégation, et en son nom, au +nom du peuple poméranien, au nom de ce gouvernement +dont on a voulu que je préside les travaux, +je proclame la République.</p> + +<p>Ce mot prononcé, la contrainte devint impossible : +dans les loges, sur les bancs, de grands cris, +hourras prolongés d’enthousiasme, éclatèrent ; les +bras se levèrent, se tendirent d’instinct vers le +ministre ; certains délégués, transportés, escaladèrent +leurs pupitres et vociférèrent des idées +sublimes sur la liberté, la patrie, la souveraineté +du peuple. Des chants, des éclats de voix, des +choses incohérentes partaient des loges ; on entendait +le nom de Wartz lancé sans interruption par +de douces et pénétrantes voix de femmes.</p> + +<p>A la tribune, toujours rigide, la tête penchant +un peu en arrière, la main large, les lèvres entr’ouvertes, +les yeux dans l’inconnu, le tribun +goûtait la saveur de ce qui venait à lui sous cette +ivresse. Il sentait battre à ses tempes le halètement +du travail accompli : il revoyait le chemin +parcouru depuis quinze jours, avec tout ce qui +gisait de son cœur sur la route, et il en fut +orgueilleux.</p> + +<p>— Messieurs, reprit la voix de Saltzen, je pardonne +votre démence à la puissance de votre +émotion, mais laissez-moi vous le dire, ce qui doit +accueillir le plus noblement ce début d’un âge +nouveau, c’est le silence et le recueillement.</p> + +<p>On se tut, et l’on se recueillit. Même le public +indiscipliné des loges auquel il s’était adressé en +parlant, public fait de femmes et d’hommes triés +parmi les plus exaltés en politique dans tout +Oldsburg, obéit aux paroles fermes du président. +L’émotion avait rendu les consciences molles et +pieuses, prêtes à toutes les docilités envers la religion +nouvelle.</p> + +<p>— Je propose à mes confrères et à l’Assemblée, +dit encore Wartz, de communiquer sur-le-champ +au peuple d’Oldsburg et de la Poméranie la grande +nouvelle qui le concerne, qui l’élève au pouvoir, +qui le fait souverain. Le gouvernement pourrait +se rendre à l’hôtel de ville pour proclamer, dans +la maison du peuple, la naissance de la démocratie.</p> + +<p>— A l’hôtel de ville ! A l’hôtel de ville !</p> + +<p>— Demain, continua le jeune ministre, les travaux +de l’Assemblée commenceront ; un projet de +constitution sera porté à la connaissance de la +Délégation ; mais, aujourd’hui, rien ne doit être +dit que des mots de fête et d’allégresse.</p> + +<p>— Vive la république ! hurla la salle. Vive +Wartz !</p> + +<p>Samuel descendit. Au pied des marches, Wallein +venait au-devant de lui, Wallein qui l’avait +combattu, Wallein qui, déloyalement, avait voulu +lui prendre ses armes, et qui représentait si bien +l’incertaine Poméranie d’autrefois, fixée maintenant +dans son opinion passionnée. Il tendait les +deux mains ; Wartz s’approcha ; ils s’embrassèrent. +Dans les loges, une foule de petits mouchoirs +tremblaient, lourds de larmes, et, parmi les délégués +les plus graves, il s’en trouva qui détournèrent +la tête pour ne pas laisser voir ce qu’ils +ressentaient.</p> + +<p>Aussitôt, les sept membres du gouvernement, +le président Saltzen et les délégués de la ville +sortirent pour se rendre à la mairie. Le ministre +Moser désirait que le détachement des gardes +qui se trouvait ici de faction les escortât. Mais +Wartz repoussa cette idée. Il ne voulait pas d’escorte.</p> + +<p>— Nous sommes du peuple, dit-il, et sous la +garde du peuple, qui nous fera de lui-même +passage.</p> + +<p>Quand ils approchèrent des portes de sortie sur +la rue aux Juifs, ils commencèrent d’entendre la +grande rumeur du dehors. La foule, qui n’avait +pu trouver place dans les tribunes, attendait ici +l’issue de la séance, et le bruit venait d’être répandu +dans la masse que la République était proclamée. +La vue de Wartz, nu-tête, le chapeau à la +main, précédé de deux huissiers, et que suivaient +les autres membres du gouvernement, produisit un +effet tout autre que celui auquel on aurait pu s’attendre. +La rumeur s’éteignit lentement et mourut ; +il n’y eut plus que le lourd murmure de tant de +souffles haletants, une sorte d’extase.</p> + +<p>Les huissiers firent un seul geste : celui d’écarter +leurs deux bras rapprochés, et la foule comprit : +elle se rétracta de droite et de gauche vers les +trottoirs ; le mouvement se propagea tout le long +de la rue, et il y eut dans l’instant, entre les deux +haies noires bougeantes où palpitaient des mains +levées, des chapeaux, des écharpes de femmes, +une route large et libre où le cortège chemina.</p> + +<p>Au tournant de la rue aux Moines, il y avait +encore foule : un mouvement analogue s’accomplit. +Mais, à présent, une houle venait derrière ; les +deux flots humains suspendus reprenaient leur +cours, dans une masse unique, un processionnement +en marche vers l’hôtel de ville. Il faisait +beau ; le soleil, qui se couchait, ne dorait plus que +le haut des pignons et les toits, mais il y avait, au-dessus +de cette grandeur sereine d’un peuple en +rêve, l’autre grande sérénité du ciel bleu.</p> + +<p>Et Wartz buvait ces choses mystérieuses, ces +regards chargés d’amour qui par milliers le dévoraient, +cette pensée ardente dardée vers lui. +C’était une sensation sans mesure, surhumaine, +confusément mêlée à la corrosion de sa blessure +qui semblait s’étendre, gagner jusqu’à l’os, jusqu’à +la moelle de son bras souffrant, mêlée aussi +à la fièvre qui aurait dû, à cette heure, l’étendre +inerte sur son lit.</p> + +<p>Ils prirent la spacieuse rue de l’Hôtel-de-Ville. +Les fenêtres s’ouvraient aux façades des maisons, +et l’on pressentait, à voir le cortège, la grande +métamorphose politique accomplie.</p> + +<p>Depuis le matin, Oldsburg était sur pied, dans +la rue. Les membres du gouvernement n’avaient +pas pénétré depuis un quart d’heure dans l’intérieur +de l’hôtel de ville, que la place s’était comblée. +La statue du roi Conrad soutenait des grappes +d’êtres vivants. De toutes les rues aboutissant ici, +remontait une masse à chaque minute plus compacte, +un mouvement foulant. Le calme de tout à +l’heure n’avait pu durer : des chants et des querelles, +des cris et des murmures éclataient de +toutes parts. Des groupes d’artisans se frayaient +un passage dans la masse, brandissant en trophées +les plaques indicatrices de la rue Royale qu’ils +avaient arrachées du haut en bas de la grande +voie, comme un outrage à l’allégresse d’un tel +jour. D’autres agitaient des cercles de métal tordus : +c’était le monogramme de la Reine, qui +faisait médaillon aux grilles de la rue aux Juifs ; +et l’on vit venir enfin, porté au-dessus de la foule, +dans le balancement cahoté de la marche, une +large toile peinte déclouée, flasque, dressée sur +des piques. C’était un portrait de Béatrix dans +son costume du sacre, un ornement du musée +royal, un poème. La figure était mutilée et outragée, +le diadème coupé, les yeux crevés, la bouche +tailladée. Cet acte dut paraître au peuple une des +grandes choses de la journée, car on se pâma +devant ce fait d’armes.</p> + +<p>Au bout d’une heure d’attente, Wartz et ses +collègues parurent à la tribune de pierre qui +s’avançait, dans le style grec, au-dessus du péristyle. +Le faîte de cette tribune était soutenu par +trois colonnes doriques aux rondeurs desquelles +vinrent s’adosser les sept ministres, sur l’extrême +rebord de l’avancée. Wartz, de sa main valide, +tenait un papier. Il lut :</p> + +<blockquote> +<p>« Peuple poméranien… »</p> +</blockquote> + +<p>Mais, dès ce moment, le tonnerre de la foule +couvrit tout. Le fourmillement noir s’étendait rue +de l’Hôtel-de-Ville et dans les deux tronçons de +celle de la Nation, comme les trois bras d’une +croix formidable de vies, dont la place eût été le +centre ; et, de la gorge de tous ces êtres qu’on ne +nombra jamais, sortit un cri qui ne finit point. Les +mots de Wartz s’envolaient dans le néant. Il proclama, +dans la froide formule constitutionnelle, le +gouvernement nouveau ; on ne l’entendit pas, mais +on fit mieux, on le comprit, et la même émotion +républicaine tordit tous ces milliers de cœurs avec +le sien.</p> + +<p>Derrière lui, les derniers rayons du soleil finissant +nacraient les vitres des grandes baies de +l’édifice ; c’était, à la tribune, un fond miroitant et +irisé d’apothéose. Quand, d’en bas, les acclamations +commencèrent de monter vers le jeune meneur, +ses collègues s’écartèrent, en vains comparses +qu’ils étaient. Il ne resta que lui, sa forme +noire, rigide et silencieuse, sur le bord de la tribune. +Il entendit longuement ce grand cri d’amour qui +semblait venir de plus loin, des provinces distantes, +des charbonnages du Sud, des côtes maritimes, +des petites cités, des campagnes. La ville frémissait +des extrémités de ses rues à ce centre vital. +Mais Oldsburg n’était rien, ces cent mille êtres +grisés ne comptaient pas pour lui ; ce qu’écoutait, +en cette minute, sa pensée distraite, ce n’étaient +pas ces vivats tapageurs, mais le murmure lointain +et suave de la Nation chantant l’avènement +de la liberté, c’était la musique de sa création +qui vivait, c’était son œuvre !</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>A la nuit, une douce lueur monta des rues. +On illuminait. Aux façades, les fenêtres se dessinaient +en petits verres de lumière. Des cordons +de feu couraient, des girandoles, de frêles lampes +de papier, aériennes, bousculées au moindre vent, +suspendues à d’invisibles fils dans le noir. Tant +de petites flammes pâles, flammes fumeuses, +flammes jaunes des chandelles, flammes minimes +des mèches buvant l’huile, donnaient à la ville +une couleur d’incendie. Des chants, le chant nouveau +de la nation, traversaient l’atmosphère. Oldsburg +vibrait toute, sans une ruelle, sans un coin +qui se tût. Et par-dessus le tumulte bourdonnaient +les cloches des églises, qui ne cessaient point de +secouer dans l’air la joie angoissante de leurs ondes +sonores.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>A la gare de Hansen, dans le brouhaha des +trains arrivants, trois femmes en deuil descendaient +de voiture avec un enfant. Nul ne les vit, +pas plus que le baron de Nathée qui les escortait. Sa +longue silhouette enfouie dans le pardessus long, +il se tenait à distance, tête nue, et le visage dissimulé +dans la fourrure du vêtement. Quelqu’un vint +à leur rencontre et les guida vers un bureau dont +Samuel Wartz lui-même leur ouvrit la porte. Il +était le maître partout. Les trois tristes créatures, +incertaines, affolées, avec ces regards furtifs qu’ont +les gens traqués, le suivaient sans rien dire, et le +baron, livide, suivait les trois formes noires. Le +chef de gare aussi était là, muet comme les +autres, les guidant vers une voie obscure, vers un +train minuscule à une seule voiture. Le fonctionnaire +portait une lanterne qui tournait au bout de +son bras, et qui faisait tourner aussi des ombres +géantes, par terre. Celle des trois femmes qui +tenait l’enfant par la main trébuchait sur l’acier +des rails. Quand elles eurent atteint le petit train +minuscule, Wartz ouvrit une portière ; il salua +très bas. La dame en noir qui monta la première +passa sans le regarder. Elle s’en fut se cacher +dans l’ombre du coin. On ne la revit plus.</p> + +<p>C’est ainsi que s’en vont les Reines.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Samuel Wartz revint chez lui par des chemins +détournés, pour échapper à la foule.</p> + +<p>Madeleine l’attendait, anxieuse, son sourire +éteint, guérie de sa gaieté, irrémédiablement grave +désormais. Elle lui tendit son front, froidement.</p> + +<p>— Comment vas-tu ? Souffres-tu bien ? Vas-tu +te mettre enfin au lit ?</p> + +<p>Elle ne pouvait pas faire allusion aux scènes de +la journée. L’effort était au-dessus de son courage. +Samuel répondait distraitement :</p> + +<p>— Non… Oui…</p> + +<p>— Sais-tu ce qui nous arrive ? dit-elle encore, +Hannah est partie. Ce qu’elle a fait est indigne ; +sans me prévenir, sans un mot de reconnaissance, +elle a fermé sa malle, elle s’est enfuie, je ne l’ai +pas vue.</p> + +<p>Le visage de Samuel prit une expression de +triomphe inexplicable. Cet acte d’Hannah, si plein +de sens pour lui, couronnait dans son esprit une +longue suite de pensées, une théorie aimée, sa +théorie, sa Loi ! Mais pour Madeleine, il demeurait +inconcevable et révoltant, c’était un désenchantement +nouveau ; elle avait envie de pleurer +en y songeant.</p> + +<p>— C’est une ingrate, dit-elle très amère.</p> + +<p>Samuel l’appela d’un geste de malade, le bras +tendu :</p> + +<p>— Viens, Madeleine, berce-moi ; je suis las !</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77096 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/77096-h/images/cover.jpg b/77096-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2b27b8d --- /dev/null +++ b/77096-h/images/cover.jpg diff --git a/77096-h/images/deco.jpg b/77096-h/images/deco.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7481f83 --- /dev/null +++ b/77096-h/images/deco.jpg diff --git a/77096-h/images/illu.jpg b/77096-h/images/illu.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f82fe94 --- /dev/null +++ b/77096-h/images/illu.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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