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GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR +FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25. + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. + +Copyright 1923, by Albin Michel. + + + + +Mon curé chez les riches + + + + +I + +NOIR, VIOLET, ROUGE + + +--Qui annoncerai-je à Monseigneur? + +--Vous direz que c’est l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... D’ailleurs, +je suis convoqué. + +Le vieux valet de chambre, à mine circonspecte, s’inclina, puis, d’un +pas glissant, il se dirigea vers une portière de peluche élimée qu’il +écarta et derrière laquelle il disparut comme une ombre. + +Resté seul dans la vaste antichambre que décoraient quelques +photographies jaunies de tableaux de sainteté, l’abbé Pellegrin s’était +assis, son parapluie à la main, sur une dure banquette... Le curé de +Sableuse était très ému: pourquoi Mgr Sibuë, évêque de Césarée, +coadjuteur au cardinal-archevêque de Merville, l’avait-il convoqué, +toutes affaires cessantes? + +Ce prélat qui, en réalité, exerçait le pouvoir à la place de Son +Éminence vieillie et fatiguée, passait pour manquer totalement de +douceur évangélique: en quelques mois, il s’était affirmé comme un chef +exigeant et sévère, et déjà quelques prêtres avaient encouru, pour des +vétilles, sa disgrâce redoutable. + +Le curé de Sableuse, le cœur battant, se demandait en quoi il avait pu +déplaire à Monseigneur... Ne remplissait-il pas dignement les devoirs de +son sacerdoce? Avait-il commis quelque faute dans ses rapports avec +l’autorité laïque? Les quêtes au bénéfice des œuvres patronnées par +l’archevêché n’étaient-elles pas assez fructueuses? L’abbé Pellegrin +cherchait sans trouver... Perplexe, il haussa les épaules et, à mi-voix, +il prononça: + +--Ah! Et puis, on verra bien... Faut pas s’en faire! + +A ce moment, la portière se souleva et un abbé très élégant parut... + +--Ce cher Pellegrin! s’exclama-t-il en se dirigeant, la main tendue, +vers le curé de Sableuse. + +--Tiens, ce vieux Lanthier! + +Les deux prêtres échangèrent un cordial shake-hand. + +--Vous êtes donc à l’archevêché? questionna l’abbé Pellegrin. + +--Mais oui, depuis quelques jours... Je suis le secrétaire de Mgr Sibuë. + +--Ah! plaisanta le curé, c’est le filon! + +L’autre fronça légèrement les sourcils et un sourire forcé passa sur ses +lèvres minces. + +--Que voulez-vous, répliqua-t-il d’une voix douce, je peux rendre ici +plus de services que dans une paroisse... + +--Bien sûr, dit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur. Et puis, ici, c’est +plus intéressant... Du moins, quand on se place à un certain point de +vue. Un bon cantonnement, pas trop de boulot, l’existence pépère, quoi! + +Ces propos parurent déplaire grandement au secrétaire de Mgr Sibuë. Il +répondit avec froideur: + +--On voit bien que vous n’avez jamais occupé un tel poste... + +--Ma foi non... Moi, au lieu de travailler dans les bureaux du général, +je veux dire de Monseigneur, je suis en première ligne: je baptise, je +distribue le Bon Dieu, je marie, je confesse, j’enterre... Je suis au +front, quoi! + +L’abbé Lanthier fit, cette fois, une franche grimace... Et le curé de +Sableuse comprit, enfin, qu’il gaffait. Il se souvint, tout à coup, que +ce prêtre, cependant plus jeune et aussi robuste que lui, n’avait été +mobilisé que pendant quelques semaines, comme infirmier du service +auxiliaire, dans la ville même qu’il habitait. Et il se reprocha de +l’avoir offensé en plaisantant ainsi... + +--Je blague un peu, reprit-il en rougissant... Vous ne m’en voulez pas, +mon cher? + +--Moi, vous en vouloir? articula l’abbé Lanthier d’une voix plus +sèche... Et pourquoi donc? Je suis, je vous l’ai dit, ravi de vous +revoir... C’est la première fois depuis l’armistice. Mais nous nous +sommes rencontrés lors d’une de vos permissions... Au fait, j’y pense, +il faut que je vous félicite: vous vous êtes très bien conduit. + +--Oh! je n’en ai pas fait plus que les camarades... Plutôt même un peu +moins. J’étais brancardier... Brancardier régimentaire, faut pas +confondre. + +--Vous avez été blessé? + +--Oh! si peu... Ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. + +--Et vous avez _ça_... + +De son index à l’ongle poli, l’abbé Lanthier montra le ruban déteint de +la croix de guerre que portait le curé de Sableuse. + +--Bah!... répliqua celui-ci, il y en a tant qui l’ont! Vraiment, c’est +sans importance... + +L’abbé Lanthier sourit, mais cette fois avec plus de bonne grâce. + +L’abbé Pellegrin crut que le secrétaire de Monseigneur avait déjà oublié +ses plaisanteries d’ailleurs innocentes et dit: + +--Mais ce n’est pas tout ça... Je suis venu pour voir Mgr Sibuë. + +--Monseigneur va vous recevoir. En ce moment, il est en conférence avec +ces messieurs du Cercle de la Renaissance catholique... + +--Vous savez que je suis convoqué? + +--C’est moi qui vous ai envoyé la lettre... + +--Vous pourriez peut-être me tuyauter. + +--Comment dites-vous? + +--Me renseigner... Qu’est-ce qu’il me veut, le coadjuteur? + +Le secrétaire lança au curé de Sableuse un regard dur et froid comme une +lame et répondit: + +--Je devrais me taire, mais, n’est-ce pas, entre vieux amis... Eh bien! +Monseigneur trouve que vous oubliez trop souvent le caractère dont vous +êtes revêtu, que vous manquez de tenue... + +--Moi?... s’écria l’abbé Pellegrin en pâlissant. Mais ce n’est pas +sérieux! Voyons, mon vieux, il est impossible que... + +Le vieux valet de chambre avait soulevé la portière et prononçait: + +--Monsieur le curé veut-il me suivre?... + +--Vous allez être renseigné, dit l’abbé Lanthier d’une voix mielleuse. +Je vous en prie, calmez-vous: Monseigneur, que je connais bien, est +moins sévère qu’on ne le dit... Ayez confiance en sa bonté toute +paternelle! + +Mais le curé de Sableuse, qui du blanc avait passé au cramoisi, +bougonnait, indigné: + +--Par exemple!... Elle est raide, celle-là! Manquer de tenue... Non +mais, des fois! + +Il se dressa d’un air décidé et, sans lâcher son parapluie, il se +dirigea vers la double porte qui s’entr’ouvrait derrière la portière. +Sur les dalles de marbre, ses brodequins à clous faisaient un bruit +crissant qui étonna et même agaça l’élégant abbé chaussé, lui, de fins +souliers à boucles d’argent. + +Mgr Sibuë attendait le curé dans son cabinet, pièce étroite, +qu’encombrait une immense table couverte de paperasses. Aux murs, une +vue de la basilique de Lourdes et un Christ d’ivoire... L’évêque _in +partibus_, vêtu d’une soutane aux boutons violets, se tenait debout pour +accueillir son visiteur: il le laissa s’agenouiller pour baiser l’anneau +qu’il lui tendait, majestueusement, puis, prenant place lui-même dans un +fauteuil, il l’invita à s’asseoir, en pleine lumière, sur une chaise de +tapisserie. + +--Votre Grandeur m’a convoqué, articula le prêtre qui, maintenant, avait +perdu toute assurance... + +--Oui, monsieur le curé, et voici pourquoi. + +L’évêque de Césarée remonta sur son nez long et pointu des lunettes à +monture d’acier et observa pendant un instant l’abbé Pellegrin dont +l’inquiétude devenait une véritable angoisse. + +Le coadjuteur reprit d’une voix lente qui décomposait les mots en +appuyant sur certains: + +--Vous êtes, je le sais, un prêtre vertueux, attaché à ses devoirs +sacerdotaux et, certes, au point de vue religieux, je n’ai que des +éloges à vous adresser. Mais... Il y a un «mais», monsieur le Curé, et, +c’est ce qui m’oblige, à mon grand regret, à vous faire quelques +observations d’un ordre assez délicat. + +--Ma conduite est sans reproches, affirma l’abbé Pellegrin. + +--Sans contredit, aussi n’est-ce pas de votre conduite qu’il s’agit, +mais de votre façon de vous tenir, de vous exprimer... La guerre vous a +changé, comme elle a changé beaucoup d’autres prêtres qui furent +mobilisés. Les uns sont revenus avec des idées nouvelles, peu louables +pour la plupart, comme il en est presque toujours des idées nouvelles; +les autres... Mais il s’agit de vous, monsieur le Curé, et chez vous, la +guerre a laissé--je vous parle nettement--un goût étrange pour cette +vulgarité que nous tolérions et même que certains aimaient chez le +troupier. Oui, vous affectez je ne sais quelle rondeur populaire, je +dirai même populacière, vous employez des expressions qui, Dieu me +pardonne, sont du véritable argot... Passe encore qu’au front--puisque +vous y êtes allé--vous vous soyez abandonné à de telles intempérances de +langage, bien que vous eussiez pu, j’imagine, vous défendre contre cette +contagion... Mais après avoir repris votre soutane, vous deviez renoncer +à ces allures, à ce vocabulaire et redevenir le prêtre discret, modeste, +réservé que vous étiez avant la guerre. J’ai horreur, pour ma part, des +prêtres pittoresques, des originaux, des types... Le prestige de +l’Église n’y gagne rien. Aussi, j’entends que mon clergé soit correct... +Le correction doit être une des premières vertus de ceux qui remplissent +notre saint ministère. Je regrette d’avoir à vous le rappeler et +j’espère qu’il me suffira de vous avoir averti pour que vous vous +comportiez désormais d’une façon plus digne, plus décente... + +Une rougeur passa sur le front du curé de Sableuse qui répondit, avec un +tremblement dans la voix: + +--Monseigneur, je ne croyais pas avoir démérité à ce point. Votre +Grandeur m’en fait tout un plat! + +Ces mots firent sursauter le coadjuteur qui s’exclama: + +--Encore une de ces expressions qui étonnent sur les lèvres d’un laïque +et choquent sur celles d’un ecclésiastique! + +--Elle m’est venue tout naturellement... + +--C’est donc encore plus grave que je ne le craignais. Voyons, monsieur +le Curé, vous vous croyez donc toujours au front, parmi ces gens mal +élevés, ces... + +--C’étaient des types épatants, Monseigneur, des espèces de saints! + +--Entendu, fit l’évêque avec impatience, mais ces «types épatants», +comme vous dites, ne sont pas des modèles qu’il convient de proposer aux +membres du clergé. Vous voudrez bien, je l’espère, le reconnaître... +Vous êtes démobilisé depuis de longs mois: la guerre est finie, bien +finie. Ah! cette guerre, quel triste héritage elle nous aura laissé! Que +de prêtres elle a gâtés! Je souffre en y pensant... + +Mgr Sibuë remit une fois de plus ses lunettes d’aplomb, attendant les +aveux et la promesse de s’amender du curé de Sableuse... Mais celui-ci +ne paraissait pas disposé à se frapper la poitrine en s’accusant. Au +contraire, la tête haute, le regard brillant, il répliqua: + +--Je crois, Monseigneur, que la guerre a amélioré les bons et rendu +pires les mauvais, qu’il s’agisse des clercs ou des laïques. En ce qui +me concerne, sans me départir de l’humilité qui me convient, j’ose +prétendre que les années que j’ai vécues au front, au milieu des poilus, +m’ont rendu plus amendé comme chrétien et prêtre que toute une vie +écoulée dans la paix de la sacristie et du presbytère... J’ai passé +quatre ans au milieu des martyrs: n’est-ce pas la meilleure école pour +nous, Monseigneur? + +Interloqué, le coadjuteur resta un instant silencieux, puis: + +--Ce n’est pas une raison pour fumer la pipe, comme vous le faites, en +public. + +--Je promets à Votre Grandeur de m’en abstenir désormais. + +--S’il n’y avait que cela!... + +Mgr Sibuë ouvrit un dossier et, d’un air scandalisé, continua: + +--J’ai là quelques documents... Ainsi, le lundi de Pâques, après le +Salut, vous avez réuni dans la salle du patronage quelques-uns de vos +paroissiens et vous leur avez chanté vous-même, en vous accompagnent sur +l’harmonium, une chanson... Ah! monsieur le Curé!... une chanson +épouvantable! + +--J’ai chanté la _Madelon_, avoua l’abbé Pellegrin. + +--C’est indigne... Vous, un prêtre! + +--Ce sont mes camarades du front qui m’en ont prié... J’ai une assez +bonne voix et puis, cela leur faisait tant de plaisir! + +--La _Madelon_! répéta Mgr Sibuë, suffoqué. + +--Mais, Monseigneur, c’est une chanson très honnête... Et puis, elle a +été chantée si souvent par des gens qui allaient mourir! Vrai, ces +couplets-là ne peuvent pas déplaire au Bon Dieu! + +--Le Bon Dieu! reprit le coadjuteur... Précisément, je trouve que vous +lui attribuez des opinions un peu hardies. Vous parlez de lui en termes +inadmissibles. Par exemple, au cours de votre sermon de dimanche dernier +sur la nécessité de la prière, n’avez-vous pas lancé, du haut de la +chaire: «Il ne s’agit pas de bredouiller des _pater_ et des _ave_, +d’ânonner des litanies tout en ayant la tête ailleurs... Il faut prier +avec son cœur, il faut s’adresser au Très-Haut comme un soldat s’adresse +à son général. Quand on parle à son général, ce n’est pas pour lui dire +n’importe quoi, en pensant à autre chose. Le général n’a pas le temps +d’écouter les bavards... Le Seigneur non plus. Des prières comme celles +que vous marmonnez sans même les comprendre, eh bien, voulez-vous que je +vous dise, mes frères, le bon Dieu...» + +Ici, le coadjuteur s’interrompit avec une mine dégoûtée, puis se +tournant vers l’abbé Pellegrin, lui dit: + +--Mes lèvres se refusent à prononcer ces mots affreux, ces mots +sacrilèges... + +Mais le curé de Sableuse, très calme, déclara: + +--Ben quoi, Monseigneur, j’ai dit: «Des prières comme ça, mes frères, le +Bon Dieu s’en fout!» + +--Oh! + +Mgr Sibuë s’était dressé, frémissant d’indignation. Jusque-là, il +s’était contenu, à grand’peine, il est vrai, mais cette fois, c’en était +trop et rien ne pouvait plus endiguer sa colère. + +--De telles paroles, s’écria-t-il d’une voix sifflante, sont +blasphématoires... Vous outragez la majesté divine! + +--Dieu ne se frappe pas pour si peu. + +--Vous avez perdu le respect de Celui que vous servez! + +--Non, Monseigneur, je l’aime de tout mon cœur et je ne crois pas +l’avoir offensé en disant un peu rudement leur fait aux fabricants de +prières en série... Peut-être même écoute-t-il avec plus de plaisir la +_Madelon_ chantée par des soldats qui ont fait le sacrifice de leur vie +pour défendre leur pays, que les cantiques glapis par des dévots qui ne +risqueraient pas un cheveu de leur tête pour défendre leur religion. + +Et le curé de Sableuse alla s’agenouiller devant le Christ pour lui +adresser une fervente prière. Mais l’évêque de Césarée ne lui en laissa +pas le temps... + +--Allez-vous-en, lui lança-t-il avec une fureur mal contenue qui rendait +plus pâle encore son visage maigre, allez-vous-en... Vous êtes pire que +je ne croyais! + +Le curé de Sableuse se releva et revint vers l’évêque devant lequel, +prêt à s’humilier, à se repentir, il voulut aussi plier le genou. + +--Non, non, sortez d’ici... Je ne veux plus vous voir! + +Et comme l’abbé Pellegrin se dirigeait, d’un pas hésitant, vers la +porte, le prélat ajouta: + +--Je vais parler de vous à Son Éminence... Vous ne tarderez pas à avoir +de mes nouvelles! + +Le pauvre curé, désolé, retraversa l’antichambre où l’attendait l’abbé +Lanthier. + +--Eh bien? lui demanda celui-ci avec un sourire qu’il crut devoir +remplacer aussitôt par une moue apitoyée. + +Il n’en fallut pas plus pour que le curé de Sableuse se retrouvât +aussitôt d’aplomb. + +--Rien, répondit-il en haussant les épaules... Une simple averse! +Heureusement, j’avais apporté mon parapluie! + +Et, faisant grand bruit avec ses souliers à clous, il sortit de +l’archevêché. + +Mgr Sibuë s’était précipité chez le cardinal Arnauld de Blandignière +qu’il trouva assis, comme d’habitude, dans un large fauteuil Louis XIII, +devant sa cheminée où rougeoyait un assez maigre feu de bois. Son +Éminence était vêtue d’une soutane noire, comme le plus modeste abbé: +seule, une calotte écarlate indiquait son rang de prince de l’Église. +Dans le vaste cabinet aux murs recouverts d’anciennes boiseries, elle +passait chaque jour de longues heures à travailler à son _Histoire des +Gaules chrétiennes_,--mais le plus souvent, disaient les mauvaises +langues, elle sommeillait. Le cardinal de Blandignière avait une grande +réputation d’érudition et d’éloquence, mais, depuis quelques années, il +s’était effacé. On prétendait que l’âge--plus de quatre-vingts +ans--avait éteint cette ardeur jadis si combative, cette intelligence si +haute que tous, même les plus obstinés adversaires de l’Église, avaient +admirée... Depuis quelques mois, un coadjuteur avait été donné--imposé, +affirmaient les renseignés--au vieux cardinal qui ne vivait plus que +dans le passé, laissant à Mgr Sibuë le soin de veiller aux intérêts +spirituels et temporels de l’archevêché. + +--Éminence, dit l’évêque de Césarée en s’avançant vers le vieillard qui +était resté immobile en le voyant entrer, Éminence, je vais prendre une +mesure rigoureuse contre un de nos prêtres... Il le faut, je n’ai que +trop tardé. + +Comme le cardinal restait silencieux, le coadjuteur continua: + +--Il s’agit de l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... J’en ai déjà parlé +à Votre Éminence. J’ai décidé de le déplacer. + +Le cardinal, d’une voix menue, comme lointaine, demanda: + +--Pourquoi? Qu’a-t-il fait? + +--Il s’obstine à détonner dans notre clergé par son allure excentrique, +son langage grossier, son manque absolu de mesure, de décence, de +dignité... J’espère qu’une leçon sévère le décidera à s’amender. + +Le cardinal questionna: + +--N’est-ce pas ce prêtre qui est décoré de la croix de guerre? + +--Oui, Éminence... + +--Et qui prononce des sermons d’une éloquence si colorée, si originale? + +--C’est lui qui se livre en chaire à des excentricités oratoires... + +--Sa conduite n’est-elle pas celle d’un bon curé, attaché à ses devoirs +sacerdotaux? + +--Éminence, c’est moins le prêtre que je blâme, que l’homme. + +--Pardon, cher ami, si l’abbé Pellegrin est un bon prêtre, il est aussi +un brave homme. Voyons, que lui reprochez-vous? Une sorte d’originalité +extérieure et un langage qui n’est pas toujours d’une élégance tout +académique? C’est là peu de chose, me semble-t-il. + +--L’abbé Pellegrin se complaît dans sa vulgarité... + +Le cardinal eut un fin sourire et, haussant imperceptiblement les +épaules, répliqua: + +--Je ne connais pas ce prêtre, mais je pense qu’il ne faut pas le juger +trop sévèrement. Qui sait, d’ailleurs, si le défaut que vous lui +reprochez ne sert pas, en fin de cause, les intérêts de la religion?... +S’il me souvient bien, Sableuse est un village où l’élément ouvrier ne +manque pas: des fabriques de papier s’y sont installées depuis quelques +années. Dans ce milieu, un curé élégant, au langage choisi, ne +réussirait probablement pas... Trop souvent, mon cher évêque, nous avons +envoyé dans ces paroisses populaires des prêtres trop raffinés, trop +mondains qui, malgré la meilleure volonté du monde, n’arrivaient pas à +obtenir la sympathie, la confiance des bonnes gens plutôt frustes +auxquelles ils devaient expliquer l’Évangile et enseigner la morale +chrétienne... Un curé au langage un peu vert, à la cordialité naïve et +franche peut faire quelque bien à Sableuse: un abbé de salons y ferait +peut-être beaucoup de mal. + +Mgr Sibuë objecta: + +--Sans doute, mais l’abbé Pellegrin exagère... + +--Je me suis demandé souvent si l’Église ne devait pas regretter ces +prédicateurs d’autrefois, ces hommes simples et rudes qui parlaient au +peuple comme il faut lui parler... Nous serions sans doute effrayés si +nos pouvions entendre leurs sermons qui démontraient les vérités +éternelles avec la verve et le vocabulaire de Rabelais. Ah! ceux-là ne +récitaient pas de froides homélies où la rhétorique remplace +l’inspiration et peut-être la foi, et ils savaient tour à tour faire +rire et trembler. Oui, cette éloquence-là, aujourd’hui perdue, allait au +cœur de la foule: nos prédicateurs sont de savants avocats, ils plaident +la cause de Dieu comme un procès d’affaires. Leurs discours élégants +n’appartiennent pas, me semble-t-il, à la vraie tradition de l’éloquence +religieuse. Les moines du moyen âge raisonnaient peut-être moins bien, +mais ils savaient trouver le chemin des cœurs et, par conséquent, des +âmes... + +Le vieux cardinal se tut un instant, puis: + +--Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que Jésus parlait au peuple avec une +verdeur d’expression que l’on retrouve, d’ailleurs, dans certains +passages de l’Évangile? Ne pensez-vous pas qu’il a prononcé quelques +gros mots en chassant les marchands du temple? Ses apôtres, en tout cas, +parlaient en hommes simples qu’ils étaient... Peut-être même étaient-ils +assez vulgaires--mais oui!--ces paysans, ces pêcheurs, ces ouvriers de +Galilée. Ils ne s’adressaient pas aux docteurs, aux pharisiens, aux gens +du monde: vêtus d’étoffes grossières, couverts de la poussière des +routes, ils devaient, comme leur divin Maître, s’arrêter aux carrefours +et parler avec une éloquence toute populaire... A Rome, saint Pierre et +saint Paul ne convertirent pas les plébéiens, les esclaves en leur +récitant des phrases apprêtées de rhéteurs: sans doute, l’Esprit-Saint +n’oublia pas, le jour où parurent au-dessus de leurs têtes des langues +de feu, de leur donner aussi la science des patois rustiques et des +argots citadins. + +Le cardinal observa en souriant Mgr Sibuë qui gardait un silence +désapprobateur. + +--Oui, reprit-il, il est probable qu’à Rome, la bonne parole fut prêchée +tout d’abord dans le latin des faubourgs, c’est-à-dire en argot... Eh +oui, mon cher ami, en argot! Ce pauvre curé de Sableuse n’est donc pas +tellement blâmable. + +--On voit bien que Votre Éminence ne l’a jamais entendu. Moi, j’ai des +rapports... Je suis renseigné! + +--C’est peut-être insuffisant. En tout cas, avant de prendre un parti, +je vous demande de me fournir l’occasion d’entendre ce terrible homme. + +--Je vais le faire comparaître devant Votre Éminence: elle sera bientôt +édifiée. + +--Non, cette épreuve ne serait pas décisive... J’ai trouvé mieux! + +Le cardinal se frotta les mains d’un air réjoui et, comme s’il eût dit +la chose la plus naturelle du monde, prononça d’une voix tranquille: + +--Voulez vous, mon cher ami, inviter l’abbé Pellegrin à prononcer un +sermon dimanche prochain, à la cathédrale? + +Le coadjuteur sursauta. + +--Je dois avoir mal compris Votre Éminence, articula-t-il avec peine. +L’abbé Pellegrin prêcherait à la cathédrale? + +--Mais oui... Pourquoi pas? N’est-ce pas la meilleure façon de nous +rendre compte? + +--Par exemple! + +--Monsieur mon coadjuteur, avisez-le, je vous prie... dès aujourd’hui. + +Le cardinal Arnaud de Blandignière avait pris un ton décidé, +impérieux... Et comme son interlocuteur esquissait un geste de +protestation, le vieillard se redressa dans son fauteuil et dit: + +--Je le veux! + +Pâle de colère, Mgr Sibuë s’inclina et sortit sans ajouter un mot. + + + + +II + +UNE CARTE DE VISITE + + +En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se rendit à l’auberge où +l’attendait, pour le ramener en automobile à Sableuse, son ami le +docteur Profilex. + +M. Profilex était établi depuis plus de trente ans dans le pays où son +expérience dans l’art de guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient +rendu populaire... Dans un rayon de cinq lieues, personne ne naissait, +ne mourait sans lui et il pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil, +à l’abbé Pellegrin: + +--Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis les enfants que vous +baptisez et les morts que vous enterrez... Sans moi, vous fermeriez +boutique! + +Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien et s’il avait +voué au curé de Sableuse une solide amitié, il ne lui faisait aucune +concession sur ce qu’il appelait le «terrain des idées». Sa seule +religion, disait-il, c’était le culte de la République,--et pour lui, la +République était, en effet, une manière de divinité personnifiée dont il +tolérait difficilement la négation ou simplement la critique. On trouve +encore, dans les provinces, de ces mystiques qui croient à Marianne +comme les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur Profilex +n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à la République, ni un mandat, ni +une sinécure, ni même une décoration: ce vieux garçon vivait en sauvage, +consacrant ses rares loisirs à la lecture de vieux bouquins sur la +Révolution qu’il admirait même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas +une dent--car, à l’occasion, il était dentiste--sans plaindre de tout +cœur son patient... + +Le curé de Sableuse prit place sans mot dire dans la voiturette du +docteur. A son air préoccupé, le docteur Profilex comprit que la visite +à l’archevêché n’avait rien eu d’agréable et, avec sa brusquerie +familière, il questionna: + +--Eh bien, qu’a dit l’homme rouge? + +Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir s’excuser: + +--Je suis peut-être indiscret... Mais vous savez, les médecins, c’est +curieux, presque autant que les curés! Bah! Mettez que je n’ai rien +dit... Et en route pour Sableuse! Le moteur a l’air tout guilleret... +Nous arriverons dans trente-cinq minutes, montre en main! + +Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant pris place à ses côtés, et +le tacot s’engagea avec un bruit de ferrailles secouées sur la route de +Sableuse... Au sommet d’une côte, le panorama de la ville apparut dans +une lumière grise, à travers une sorte de brume légère. Au milieu des +toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus brillants, l’abbé +Pellegrin, instinctivement, chercha le profil du palais de l’archevêché. +Il le retrouva, massif et noir, au milieu des arbres centenaires qui +dominaient les maisons basses aux cheminées fumantes. Et se souvenant de +l’accueil que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au cœur un +pincement douloureux... Mais aussitôt, son regard fut attiré par la +silhouette élancée, aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel +où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche de granit +s’élevait comme une prière... + +Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline sous le balancement +des hauts peupliers et la vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé +Pellegrin s’était plongé dans la lecture de son bréviaire après avoir +allumé sa vieille pipe avec un briquet d’amadou. + +Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à l’horizon, troupeau de +maisons blanches autour de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée, +elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite, dans la campagne, +deux usines alignaient leurs bâtiments aux lignes géométriques, aux murs +interminables, dressaient leurs hautes cheminées de ciment... A gauche, +sur une hauteur verdoyante, s’érigeait le château, sorte de donjon +modernisé aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises. + +Le docteur Profilex freina pour descendre une pente assez raide et, +comme l’abbé refermait son bréviaire en marquant la page avec une petite +image de sainteté, il lui demanda: + +--Vous savez, les nouveaux propriétaires du château sont arrivés... Vous +les avez vus? + +--Première nouvelle. Je n’ai vu personne... + +--Vous avez cependant entendu parler de ces gens-là? + +--Bien sûr... Le bonhomme est un Parisien qui a fait sa pelote pendant +la guerre. Il vendait je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des +boîtes de conserve... Peut-être même remplissait-il celles-ci avec des +morceaux de ceux-là. Quoi qu’il en soit, il a beaucoup de galette... +Quand on s’est distingué sur le front économique, vous parlez qu’on l’a, +la part du combattant! + +Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore, bon enfant... + +--Excellente affaire pour vous, répliqua le docteur Profilex. Ce nouveau +riche va vous faire un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses +billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns au Bon Dieu, +c’est-à-dire à son représentant dans le pays. Un profiteur qui veut se +faire pardonner ou bien une vieille cocotte à la fois riche et repentie, +voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé? + +--L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta l’abbé... Deux filons valent +mieux qu’un. + +Puis, changeant de ton: + +--Mais vous me croirez si vous voulez, en ce qui me concerne, je ne +demande ni l’un ni l’autre. Je vous dirai même que l’arrivée dans le +patelin de ce M. Cousinet--il s’appelle Cousinet, paraît-il--ne me fait +pas autrement rigoler... D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un +mécréant comme vous, mon vieux toubib. Et puis, même s’il est croyant et +pratiquant, même s’il fait le bien et arrose la paroisse avec +générosité, personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est installé au +château uniquement parce que la guerre l’a enrichi en même temps qu’elle +ruinait le comte de Sableuse... Ça nous dégoûtera toujours un peu de le +voir là, et moi, je n’oublierai pas que M. et Mme de Sableuse, ruinés, +ont été obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure qui appartenait +à leur famille depuis des siècles! + +--Bah! fit le docteur Profilex, la main passe... Vos hobereaux avaient +des idées de l’ancien temps. Je les ai bien connus, moi aussi... M. de +Sableuse était royaliste: il avait fait partie de la maison du comte de +Chambord, de Sa Majesté, comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la +comtesse... + +--C’était une femme épatante! dit l’abbé Pellegrin. Mais faites +attention, docteur, vous avez failli écraser le cabot du père +Picassou... Vous n’êtes pas vétérinaire: vous n’avez le droit de tuer +que vos semblables! + +La voiturette longea la grande rue du village, tourna le coin de la +place de l’Église et s’arrêta devant la cure, une vieille maison qui se +cachait derrière un rideau de lauriers et de troènes, au fond d’un +jardin quelque peu sauvage. L’abbé descendit de l’auto, remercia le +docteur en lui serrant la main et poussa la porte de la grille rouillée +et grinçante. Un énorme chien de berger briard se précipita vers lui en +poussant des aboiements joyeux. + +--Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement le prêtre, en passant la +main sur sa bonne grosse tête ébouriffée... Tu as donc oublié ton +ancienne consigne: n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi? Et moi, je +pense, tu me considères comme un copain! + +Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement l’abbé +Pellegrin. + +--Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du parapluie, du chapeau et de +la douillette du curé, si c’est permis de rentrer à pareille heure! Vous +n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé des artichauts +farcis! Ne vous voyant pas venir, je m’étais dit que Monseigneur vous +avait gardé à déjeuner... + +--Monseigneur? Ah! bien oui... + +L’abbé soupira et passa dans une petite salle à manger très simplement +meublée, mais d’une propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer aux +artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti à l’attendre, mais +les sinistres prédictions de Valérie n’étaient pas fondées: les +artichauts parurent sur la table en dégageant, non pas une odeur de +brûlé, mais le plus appétissant des parfums. + +Hélas! malgré l’heure tardive, le curé n’avait pas le moindre appétit... +Le souvenir des dures paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant, +tyrannique, et il se sentait envahi par cette étrange lassitude qu’on +éprouve après avoir reçu un choc moral. Comme il était plongé dans ses +réflexions mélancoliques, la porte de la salle à manger s’entr’ouvrit, +et Poilu passa sa tête, timidement... Son regard limpide et bleu--d’un +bleu d’opale--se fixa sur son maître qui, le front penché, restait +immobile. Poilu n’était pas admis, d’ordinaire, dans la maison, car +Valérie défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses parquets cirés +et c’était en vain que l’abbé Pellegrin s’efforçait de mettre fin à +cette proscription implacable de son vieux camarade du front. + +Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes et l’expression de ses +yeux transparents le frappa. + +--Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que ton maître a le cafard +aujourd’hui... Et tu as l’air tout triste, toi aussi! Allons, entre: on +ne peut pas mettre à la porte un ami qui vient partager votre peine! + +Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer: + +--Partager votre peine? s’écria-t-elle... Pas du tout: ce brigand-là a +plutôt envie de partager vos artichauts farcis! + +Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança, furibonde: + +--Allons, ouste, veux-tu bien te sauver, Poilu?... + +Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une voix singulièrement émue, +demanda: + +--Vous trouvez sans doute qu’il manque de correction, qu’il est déplacé, +vulgaire, et que ses grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré, +presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de l’archevêché? + +Et comme Valérie, interdite, restait muette, il ajouta: + +--Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un bon et brave chien devant qui +toutes les portes doivent s’ouvrir... Quand on a traîné ses pattes dans +les tranchées, on a le droit de les poser partout. Viens ici, Poilu... +Moi, je ne suis pas le coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à +déjeuner! + +--Par exemple!... + +Valérie était indignée et elle allait éclater en imprécations quand elle +s’aperçut que le curé n’avait pas son expression placide et optimiste de +tous les jours: évidemment, il valait mieux, pour cette fois, faire des +concessions et filer doux... C’est donc d’un air faussement résigné +qu’elle prononça: + +--Ça va bien... Après tout, vous êtes le maître! Et même, si vous +voulez, je mettrai tous les jours le couvert de monsieur votre chien... + +L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à mi-voix, s’étant levé, il +récita le _Benedicite_. Valérie joignit les mains et marmonna en même +temps la prière; mais à peine les derniers mots furent-ils prononcés, +qu’elle s’exclama, en se frappant le front avec la main: + +--Et moi qui oubliais!... J’ai quelque chose d’important à dire à +monsieur le curé. + +--Quoi donc?... La mère Lostellat ne va pas mieux? Elle s’est laissée +glisser?... Je veux dire, elle a rendu son âme à Dieu! + +--Non... La mère Lostellat nous enterrera tous. C’est autre chose. + +Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix, mystérieusement: + +--Il est venu quelqu’un du château... Un drôle d’individu, avec un +chapeau galonné, un gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des +genoux. + +Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau le front et reprit: + +--Mais c’est vrai, il a laissé une lettre... Où donc ai-je la tête +aujourd’hui? + +Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec un pli qui ne contenait +d’ailleurs qu’une carte de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute +voix: + + Mr & Mme ÉMILE COUSINET + + prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre le thé + aujourd’hui, vers 5 heures, au château. Ils ont une communication + intéressante à lui faire. + +--Le thé! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique... Je vous demande un +peu! En voilà des prétentions de parvenus... + +L’abbé Pellegrin répondit, jovial: + +--Apportez-moi toujours mon café... avec un peu de gnole, cela me +remettra peut-être d’aplomb. Il faut ça après les coups durs! + +Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des châtelains et finit +par murmurer: + +--J’ai tort de me faire des idées... Ces gens-là sont probablement très +bien. A peine installés, ils pensent à moi: bien d’autres à leur place +n’en auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition +intéressante... Allons, j’irai! + +Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de quelques gouttes d’armagnac, +le curé remit son chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne à +lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée habituelle dans le +village. + +Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis huit jours, s’étonnait +d’en être là après quatre-vingt-sept années d’une santé de fer, sans +autres bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements. Le +docteur Profilex la traitait, d’ailleurs sans espoir, pour une +congestion pulmonaire qu’aggravait la lassitude croissante du cœur. + +La pauvre vieille, que soignaient les voisines entre deux bavardages et +deux lessives, était seule dans sa masure... Elle parut se ranimer en +voyant le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible, elle dit: + +--C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois... Mais ça m’fait point peur. Et +puis, vous m’avez promis que j’irais au paradis tout drêt! + +--Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet... Mais vous savez, ça +ne presse pas: votre place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper, +la mère, c’est certain! + +--Non, j’sens ben que j’m’en vas... Mais j’en ai point de chagrin. Je ne +laisse personne, si ce n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les +prendrez chez vous, M’sieu le curé. + +--Soyez tranquille. + +--Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris: ils ne se dérangeront +point. A quoi bon? Ça leur coûterait gros... + +--Je leur écrirai, mais cela ne presse pas! + +En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie de leur mère en les +invitant à venir au plus tôt, mais ils se faisaient attendre. + +--Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille... J’ai eu trois hommes, +des braves qui sont morts à la peine: sûr qu’ils sont au paradis, à +m’attendre... Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant? Ce ne sera +point commode. + +L’abbé Pellegrin la rassura: + +--Vous en faites pas, la mère... Au paradis, tout s’arrange très bien. +Vous verrez, vos trois maris vous recevront à bras ouverts, le plus +ancien le premier bien entendu, et vous mènerez là-haut la bonne vie... +Ce sera bien votre tour! + +Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné un billet de cinq +francs, une orange et une image de sainteté, que pour aller visiter la +famille Planquart: une veuve et dix enfants dont l’aîné venait de faire +sa première communion. La mère avait une assez mauvaise réputation dans +le village: on disait que sa marmaille avait de nombreux pères, ce qui +ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée de tous. L’abbé +Pellegrin se souciait fort peu de ces commérages: il allait le plus +souvent possible porter des secours dans cette maisonnette délabrée où +grouillaient des moutards qui, en vérité, ne se ressemblaient guère, +mais qui se portaient à merveille et braillaient à qui mieux mieux +autour de leur mère échevelée et dépoitraillée... + +Après avoir distribué quelques bonbons à ces petits sauvages et remis un +peu d’argent à celle qui, au hasard de ses amours, leur avait donné la +vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi de Poilu, prit le chemin +du château... Comme il approchait de la longue et sombre avenue d’ormes +centenaires, qui débouchait devant la grille principale du parc, il +rencontra le maire de Sableuse, le père Blanchot, un vieux paysan dont +on disait, dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros pendant la +guerre. + +Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez mauvais termes. Monsieur +le maire n’aimait pas les curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs +d’aller à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait entre tous à +cause de la popularité qu’il s’était faite dans la commune... Mais +lorsqu’ils se rencontraient, les deux hommes s’arrêtaient pour bavarder +avec une cordialité fort bien jouée où, cependant, un observateur n’eût +pas tardé à démêler une méfiance réciproque. + +--Alors, dit le père Blanchot avec un rire muet qui plissait de mille +rides son visage tanné, alors, on y va?... + +Et comme le prêtre ne répondait pas tout de suite, il ajouta: + +--Je pensais bien que vous iriez... Les châteaux, ça attire les curés! +Ça ne fait rien, vous êtes bien pressé. + +--Moi? je vous assure que ça ne me tient pas du tout d’aller voir M. +Cousinet, d’autant plus que la montée est rude et qu’il fait chaud... Je +vous dirai même que le souvenir de M. et madame de Sableuse me rendent +encore cette étape plus pénible: ça me fait de la peine de penser à eux. +Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas de raison de bouder. + +--Ben sûr... Ce M. Cousinet est riche. Il a trois autos... Des grosses +qui ne font pas de bruit et qui grimpent cette côte à toute vitesse, +faut voir ça! Et puis... + +Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin et lui dit à voix +basse: + +--Et puis, vous savez, Mme Cousinet est là depuis ce matin. Je l’ai vue +comme elle traversait Sableuse... Ah! pour une belle femme, c’est une +belle femme! Elle a des jupes qui ne lui dépassent pas les genoux et un +corsage qui n’a pas dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir +tous ses estomacs. Ces Parisiennes! Ça ne peut rien garder pour soi, ni +pour son mari! Et ses cheveux! J’en ai jamais vu de cette couleur-là: +c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme la tignasse de la mère +Blanquart, bien sûr... C’est plus joli et puis, c’est frisé comme pour +un mariage. Une belle femme, je vous dis... Et la figure blanche et rose +comme une pêche: j’y aurais bien mordu, il y a trente ans! + +Et Blanchot donna une bourrade familière au curé qui, tout en l’écoutant +avec bonne humeur, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à +carreaux. + +--Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux... + +--Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien encore mes farces, surtout +avec Mme Cousinet! Enfin, vous allez la voir... Vous m’en donnerez des +nouvelles! + +Le curé prit le parti de rire et quittant le père Blanchot, il s’engagea +dans l’allée haute et obscure comme une cathédrale gothique... Que de +fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse, alors qu’il allait +enseigner les rudiments du latin au jeune fils de cet excellent homme! +Bien des années s’étaient écoulées depuis cette époque... Pierre de +Sableuse, qu’il avait connu tout enfant, était devenu un grand gaillard: +au fait, ne l’avait-il pas retrouvé, pendant la guerre, dans un +cantonnement de repos sous l’uniforme de lieutenant de chasseurs à pied? +Tout en évoquant ces souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron +du château... Il en gravissait les marches usées et moussues quand un +domestique en habit bleu à boutons dorés et en culotte de velours +écarlate ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant: + +--Monsieur et Madame attendent monsieur le curé dans la galerie... Je +vais me permettre de le conduire. + +--Pas la peine... je connais le chemin! + +Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette magnifique nudité des +pierres jaunies par le temps, ressemblait maintenant à un hall de +palace: les murs avaient disparu sous des panneaux de bois sculpté et +doré, sous des carpettes d’orient et de vastes toiles aux tons vifs qui +représentaient des femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques. + +Le grand escalier, dont le noble marbre avait ignoré pendant trois +siècles la vaine parure des tapis, avait pris aussi un aspect nouveau: +il était vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune... Les hautes +murailles que décoraient, seules, sous la corniche, des bas-reliefs +taillés en pleine pierre, étaient couvertes de tableaux baroques, de +dessins montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait, le plus +souvent en costume sommaire, la même femme blonde, cambrée et +provocante, dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres +énormes... + +--Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une voix joyeuse... Il n’y a +que ma femme pour trouver que cela lui ressemble! + +Et descendant quelques marches, un gros homme chauve, au visage rond, +ponctué, sous le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit au +prêtre une large main chargée de bagues... + +--Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même... Enchanté de +vous voir, mon cher curé. Venez donc, vous êtes attendu... + + + + +III + +MONSIEUR ET MADAME COUSINET + + +Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans la vaste galerie qui, +elle aussi, avait bien changé... Partout des meubles dorés, des vases +aux formes compliquées, des glaces immenses aux cadres brillants, des +tentures de soie aux couleurs éclatantes, des bibelots innombrables dans +des vitrines, sur des étagères, sur des tables de tous styles. Et les +lustres aux pendeloques de cristal accrochaient les rayons du soleil qui +fusaient à travers les rideaux de broderie... + +Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un regard ébloui sur toutes ces +choses qui lui paraissaient merveilleuses: une femme blonde, à la +démarche glissante et souple, s’avançait vers lui, souriante et +empressée. Elle était vêtue d’une tunique qui semblait tissée avec de +l’or et qui lui moulait la taille: ses bras et sa gorge étaient nus et +l’une de ses jambes, gantées de soie transparente, apparaissait à chaque +pas jusqu’au genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe pailletée. + +--Oh! monsieur le curé, dit-elle d’une voix musicale, que c’est gentil à +vous d’être venu... Je suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais +peut-être avons-nous été un peu indiscrets en vous invitant ainsi, sans +autre forme, à venir au château. Et sans doute aurions-nous dû vous +envoyer une auto, comme nous y avions pensé... + +Le curé, intimidé par cette belle dame aux yeux brillants, tourna son +chapeau entre les mains et bredouilla: + +--Une auto?... Pensez-vous! Dieu merci, je tiens encore sur mes quilles. + +--Vos quilles? + +En répétant ces mots, Mme Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant, qui +secouait sur sa poitrine poudrée un triple rang de grosses perles... +Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi, elle prononça: + +--Hein? Qu’est-ce que tu en dis? N’est-ce pas que c’est amusant? + +L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre part à cette hilarité +conjugale, quand soudain, il parut inquiet et s’exclama: + +--Et Poilu? Poilu m’a lâché... Sacré Poilu! + +Mais, au même moment, le chien, que poursuivait le valet de chambre +culotté d’écarlate, apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait +vers son maître en poussant des aboiements sonores et aussi en +renversant une vitrine remplie de porcelaines de Saxe... + +--Malheureux! s’écria l’abbé Pellegrin en levant les bras au ciel... + +--Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne humeur qui n’était pas +feinte... Nous n’en sommes pas à ces babioles près. C’est votre chien, +monsieur le curé? + +--Devant ce désastre, je voudrais le renier. + +--Pourquoi! Mais non... Quelle race? + +--Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est un camarade du front, +autrement dit, sa race est bonne. Mais peu importe... Ce clebs n’a rien +à faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où il m’attendra. + +--Laissez donc, dit Mme Cousinet... Il est très sympathique, ce brave +Poilu, comme son maître. Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il +doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en miettes. + +Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal sa main longue, aux +ongles roses et miroitants. + +L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil fait à son vieil ami: sans +doute, Mme Cousinet était audacieusement vêtue et ses yeux peints +lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une chrétienne pudique, +mais elle avait bon cœur et elle rachetait ses allures singulières par +une simplicité que le prêtre trouva rassurante... + +Mme Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait à verser le thé dans +les tasses de vieux Chine. + +--Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même... + +L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et Mme Cousinet, devant une +table chargée de mille objets brillants... «Tant de choses, songea-t-il, +pour boire un peu d’eau chaude!» Et il se souvint qu’autrefois, M. de +Sableuse, qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon verre de ce +vin mousseux qui était l’orgueil du pays. + +--Combien de sucre, monsieur le curé? + +--Faites comme pour vous, madame, et ça ira très bien. + +La dame blonde sourit et prenant deux morceaux avec une pince d’or, elle +les mit dans la tasse de l’invité... Puis, elle tendit aux deux hommes +des assiettes chargées de gâteaux et ses bras nus et blancs faisaient +au-dessus de la table fleurie de gracieuses arabesques. + +--Hein, c’est un peu changé ici? dit M. Cousinet avec rondeur... Je +parie que vous ne vous y reconnaissez plus! + +--Si, mais tout d’abord je me suis demandé si j’étais bien dans l’ancien +château de M. de Sableuse... Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien +des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez donc, au temps de madame +la comtesse, il n’y avait ici que quelques vieux meubles et des +portraits de famille... + +--Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits de famille... Un tas de +types en perruque, certains même en complet de fer-blanc, avec un +panache sur la tête: des princes, des marquis, des barons. J’aurais +peut-être pu les acheter, tellement le descendant de tous ces grands +seigneurs avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je ne suis pas +de ceux qui se paient une collection d’aïeux peints à l’huile et tout +encadrés pour faire croire que leurs aïeules ont couché avec Louis XIV. +Non, dans ma famille, la noblesse n’est représentée que par Lisette de +Lizac, ici présente, et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est +fabriqué elle-même... Vous avez sans doute entendu parler de Lisette de +Lizac? Voyons, la vedette du Casino de Paris? Mais, c’est vrai, vous ne +pouvez pas être au courant... + +--Monsieur le curé, dit Mme Cousinet, vit si en dehors de ces choses... +D’ailleurs, moi aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage. + +Et prenant une expression aussi grave que le lui permettait son visage +peinturluré, elle articula, lentement: + +--J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout entière aux soins de mon +intérieur. + +--Oui, reprit son mari, elle est devenue Mme Cousinet, tout bonnement. + +--Je l’en félicite, dit l’abbé. + +--Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi... Au fait, les Cousinet, +c’est une aristocratie aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette. +Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de n’importe qui. Il est +vrai que les miens, je ne les connais pas: l’histoire de ma race ne +remonte pas plus haut que le second empire... Avant, c’est le mystère, +le néant: des gens qui faisaient partie de la foule, quoi! Mais j’ai les +portraits des Cousinet qui sont sortis du rang, qui ont commencé à faire +connaître notre nom... Tenez, les voici! + +L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste agacé et dit: + +--Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles... Tu rases monsieur +le curé avec tes aïeux! + +--Mais non, madame, je vous assure, ça ne me rase pas du tout. + +--Venez, monsieur le curé, venez les voir... Ils ont pris la place des +nobles ancêtres de votre comte de Sableuse, mais ils sont chez eux, +puisque j’ai payé leurs places. + +Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine de personnages en +redingote, en jaquette, en veston qui, encadrés d’or, prenaient des +attitudes très dignes de chaque côté de la galerie... M. Cousinet joua, +à sa manière, la scène des portraits: celui-ci était son père, ancien +entrepreneur de déménagements, officier d’académie; celui-là son oncle, +qui fut constructeur de bicyclettes et prit part, d’ailleurs, à diverses +courses sur routes, dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva +septième; ce vieillard à la haute cravate et au beau gilet de soie noire +était son grand-père, «un type épatant qui avait lancé en France, vers +1855, les conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même avait mangé +officiellement aux Tuileries...» + +Et quand fut terminée cette revue des grands hommes de sa famille, M. +Cousinet s’exclama: + +--Voilà mes aïeux et je m’en vante! Ceux-là ne descendent pas des +croisés, ils n’ont même jamais descendu... Ils montaient, ils +s’élevaient. Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions, qui +valent bien, je suppose, un blason dédoré et piqué des vers! + +--L’argent, répondit le curé, c’est comme la noblesse, comme +l’intelligence, comme la beauté: cela ne vaut que par l’usage qu’on en +fait. + +--C’est vrai, dit madame Cousinet... La beauté, ça crée des devoirs. + +M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de soie brochée qui +recouvrait, semblait-il, un grand tableau accroché au milieu de la +galerie, entre deux marbres représentant des nymphes aux bras chargés de +fleurs... + +Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché. + +--Oh! non, s’écria-t-elle, pas cela... Qu’est-ce que monsieur le curé +penserait de moi? + +--Bah! C’est une œuvre d’art, une des meilleures toiles de Jean-Gabriel +Domergue... Évidemment, son portrait n’est pas un tableau de sainteté, +mais on sait bien que tu n’as pas la prétention d’être béatifiée comme +la Pucelle. Et puis, monsieur le curé, vous devez aimer la peinture... +Allons, je retire le voile qui vous cache votre nouvelle paroissienne! + +M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement, et le bon curé vit +surgir devant lui une espèce de sultane à peu près nue qui se +tortillait, sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes fantasques, +les bras convulsés, le visage étrangement blanc, barré du rouge +groseille des lèvres et dévoré par deux yeux démesurément agrandis par +un halo bleuâtre. + +M. Cousinet prit un temps, puis, d’une voix claironnante, prononça: + +--Ma femme! + +L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria: + +--C’est madame Cousinet?... Ah! ben... Dans ce costume et cette +position-là! Vous parlez d’une secousse! + +--N’est-ce pas que c’est original? + +--A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue que je n’en ai jamais +tant vu, si ce n’est dans ces journaux illustrés de Paris que les jeunes +officiers me montraient parfois, au front, pour voir l’effet que cela me +produirait... Moi, je regardais tout ça bien tranquillement, en fumant +ma pipe, et je n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand je me +remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je reconnais que ce n’est pas +la même chose... + +--Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez pas me dire que vous êtes +troublé par le portrait de ma femme? + +--Non, mais chez qui?... En voilà une idée! Seulement, que voulez-vous, +monsieur Cousinet, je me souviens qu’à cette même place, il y avait le +portrait de madame de Sableuse... Ah! sûr qu’il y a du changement, et +comme peinture, et comme modèle. + +--Je la vois d’ici, votre comtesse! dit Mme Cousinet qui, bonne fille, +avait pris le parti de rire des propos du bon curé. Une pimbêche, avec +des coques de cheveux sur les oreilles, un nez en coupe-vent et une robe +en soie-puce lui arrivant jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne +devait pas ressembler au mien... + +--C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin, et le vôtre produit +assurément plus d’effet, je dirai même qu’il fait sensation... Et je +suis persuadé que si vous l’exposiez en public, il y aurait une tapée de +curieux pour l’examiner en détails: mais peut-être cela vous gênerait-il +un peu... + +--Moi? dit Lisette de Lizac... Mais pas du tout, je vous assure, + +--Alors, votre mari? + +--Pourquoi? demanda M. Cousinet... Ce portrait a figuré au salon et a +été reproduit par l’_Illustration_, _Fémina_, un tas de journaux! On l’a +même vendu en cartes postales. Tous mes amis m’ont félicité! + +--Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin... Mais puisqu’il en est +ainsi, je ne comprends pas que vous cachiez ce portrait sous un rideau. +Vous baladez votre femme nue dans le monde, mais vous n’en laissez pas +voir le bout du nez quand elle est chez elle, avouez que c’est rigolo! + +--Mais c’est tout naturel, affirma madame Cousinet... Et ce que vous +dites là n’est pas vrai seulement pour les femmes qui se font voir en +peinture. Croyez-vous que cette comtesse de Sableuse...? + +--Madame, interrompit le curé, elle n’avait pas, croyez-moi, le nez en +coupe-vent et elle s’habillait très bien, du moins autant que j’en puis +juger. C’était une femme très agréable, très simple et une bonne +chrétienne... + +--Une bonne chrétienne? mais moi aussi, monsieur le curé, je suis une +bonne chrétienne. + +--Je vous en félicite! + +--Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon mariage, je ne ratais jamais +la messe d’une heure, à Notre-Dame de Lorette... J’y serais plutôt allée +en pyjama! + +Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un autre tableau placé entre +deux fenêtres, presque en face de la sultane de music-hall: + +--Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux? + +C’était le portrait d’une infirmière se dressant toute blanche au milieu +d’un blanc décor d’hôpital: sous la blouse étroite, légèrement +décolletée, sous le voile qui tombait en plis droits comme celui d’une +religieuse, elle semblait, avec son visage pâle, aux lignes pures, une +créature idéale, immatérielle... + +Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette de Lizac s’exclama: + +--N’est-ce pas qu’elle est bien? + +--Oui, on dirait une sainte. + +--Eh bien, la sainte, c’est moi... Vous ne me reconnaissez pas? Ah! +c’est que rien ne change comme le costume. Me voilà en infirmière de +l’hôpital de Deauville... Car j’ai soigné les blessés. J’ai eu dans mon +service ce qu’il y avait de mieux, des aviateurs, des as... Ils étaient +gentils, ces petits-là... Vous ne trouvez pas que le costume m’allait +bien! Le blanc, vous savez, il n’y a rien de tel, quand on est mince, +bien entendu. Vous voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger +d’après mon portrait en princesse persane... Et si je vous disais que je +suis proposée pour la Légion d’honneur? + +Le prêtre s’inclina en souriant: + +--Madame, vous l’attacherez plus facilement à votre corsage d’infirmière +qu’à celui que vous portez là... + +Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale. Mais, en se +retournant, il aperçut Poilu qui, assis sur une chaise, devant la table +chargée de gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité +remarquables... + +--Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin, en se précipitant vers +l’audacieux animal, nous ne sommes plus à la guerre ici... Fini le +système D! + +--Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet... Il tire parti de +la situation. C’est le droit et même le devoir de chacun... Tenez, vous, +monsieur le curé, vous auriez bien tort de vous gêner: maintenant que je +suis installé à Sableuse, vous pouvez vous servir hardiment. Allez! Je +ne demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux que vous n’en +mangerez. Et nous voici où je voulais en venir... Mon cher curé, il faut +que je vous dise ceci: je ne suis pas un mufle, malgré mes trente +millions d’argent frais. Je sais que des fortunes comme la mienne +doivent faire leur devoir. Alors, c’est bien simple, je veux que, +bientôt, personne ne prononce mon nom à Sableuse sans ajouter: «Cousinet +était un chic type!» Voilà mon programme... + +Ému, le curé prononça: + +--Ah! si vous voulez faire le bien, ce n’est pas l’occasion qui vous en +manquera ici... Nous avons malheureusement trop de pauvres gens qui +doivent se mettre la ceinture plus souvent qu’à leur tour. + +--La charité? dit M. Cousinet en haussant les épaules... Oui, c’est +entendu, il faut donner et je donnerai, bien que ce ne soit guère dans +mes principes, car j’estime que les vrais responsables de la misère, ce +sont les miséreux! + +--Hein? fit le prêtre, suffoqué. + +--Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et quant à moi, je ne +m’attendris pas sur le sort de tous ces idiots, tous ces flémards, tous +ces inutiles qui se plaignent d’une société dont ils sont les parasites. +Ma sympathie, je vous le dis carrément, va aux débrouillards, tenez, +dans le genre de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne tendent pas la +main mais le poing... + +--Il y a cependant des malheureux! dit le curé de Sableuse. + +Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista: + +--N’est-ce pas, madame? + +--Possible! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez ceux que vous +connaissez et je verrai ce que je peux faire pour eux... + +Et sa femme, qui était en train de se passer un bâton de rouge sur les +lèvres, ajouta: + +--J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de chance, comme elles +disaient. Mais, en cherchant bien, on finissait toujours par découvrir +que c’était de leur faute... Ou bien elles faisaient du théâtre alors +qu’elles étaient plus indiquées pour laver la vaisselle chez de petits +bourgeois, ou encore elles n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut +employer pour arriver: ainsi, elles s’emballaient pour des types qui ne +pouvaient leur servir à rien... Vous ne trouvez pas que c’est du vice, +ça, monsieur le curé? + +L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs, M. Cousinet avait repris +son petit discours, qu’il prononçait avec une assurance admirable, en se +dandinant, les mains dans les poches. + +--Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent et se complètent; le +château et l’église. Je n’ai peut-être pas toujours pensé ainsi, mais +c’est la situation qui fait l’opinion: Cousinet millionnaire ne peut pas +avoir les mêmes idées que Cousinet purotin... Le château et l’église, +voilà les deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi! Alors, je +sais ce que je dois faire... Le château, je veux qu’il soit modernisé. +Déjà, vous avez pu constater que l’intérieur a été transformé? il en +sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces murs noircis, ces +fenêtres étroites, ce perron aux marches brisées et moussues, ces +tourelles moyenâgeuses... Je veux égayer tout ça! Je me suis entendu +avec un architecte, garçon de talent, qui m’a promis de transformer ce +castel ridicule en une résidence convenable, moitié palace, moitié villa +suisse... Nous aurons ascenseur, chauffage central, électricité et +cabinets à l’anglaise. Les cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c +du confort moderne... Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec le +comte de Sableuse au point de vue de la race, comme on dit, mais tout +roturier que je suis, je ne m’accommode pas d’installations qui +paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme. Voilà pour le château... +Parlons maintenant de l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien, +j’ai le regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous de tout. + +--Oh! s’exclama le curé... Il y a des excursionnistes qui la trouvent +très bien avec ses colonnes romanes, ses boiseries du XVIe siècle, son +portail renaissance... + +--Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout cas, leur avis ne compte +pas, puisqu’ils passent dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce +n’est pas la même chose... J’ai décidé d’aller à la messe chaque +dimanche avec ma femme, c’est-à-dire que je veux fréquenter une église +qui fasse riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la dépense. + +--Vous pourriez peut-être offrir un chemin de croix... J’en ai vu +d’épatants dans un catalogue pour 1.800 francs. + +--Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que cela... Qu’est-ce que vous +diriez d’un chemin de croix peint par un artiste à la mode? Tenez, par +l’auteur du portrait de ma femme en sultane? Hein, ce ne serait pas mal? +Mais ce ne serait qu’un commencement: j’ai d’autres idées... Je la vois +d’ici, votre église, avec du bois doré et du marbre partout, avec des +lampadaires en cristal, avec un orgue électrique, avec des saints +achetés chez les meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à +Sableuse puisque j’y suis! Je veux que notre église soit la plus belle +de la région et que tout le monde dise: «Ce sacré Cousinet fait bien les +choses... Heureux le pays où il s’est installé: tout le monde en +profite, même le bon Dieu!» Qu’en pensez-vous, monsieur le curé? + +Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé Pellegrin changeait de +figure: ses sourcils se fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial, +devenait sarcastique. + +--Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le Bon Dieu ne doit pas +tenir à ce qu’on lui change sa vieille cagna... Il s’en contente depuis +sept siècles et il ne demande pas qu’on dépense des tas d’argent pour le +loger dans un palace. Jésus est né aux champs dans une étable: il a des +goûts de paysan et il n’aime rien tant que se trouver dans une pauvre +église de campagne, remplie de braves gens en sabots qui le prient de +tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est pleine, elle est plus +belle qu’une cathédrale où les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles... +Et puis, quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des vitraux, des +lampadaires, des machins en or ou en argent, pour lui, qu’est-ce que +c’est que tout ça? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces +cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne parole, une bonne pensée et +surtout une bonne action. + +--En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé, ces cadeaux-là font +plaisir au curé! + +--J’accepterai avec reconnaissance tout ce que vous me donnerez pour mon +église, mais vous parlez que je serai content si vous faites le bien +dans le pays et si, comme M. et Mme de Sableuse, et comme vous en avez +certainement l’intention, vous remplissez vos devoirs de bons +chrétiens... Cela fera mieux dans le paysage qu’une église avec des murs +plaqués de marbre précieux et un clocher ciselé à jour avec, sur sa +pointe, un coq en or massif. + +L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses yeux brillaient d’une +façon singulière... + +--Soyez tranquille, assura le châtelain, nous ferons tout ce qu’il +faudra pour qu’on ne nous prenne pas pour des mécréants. Quant aux +pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai... Je veux que tout le +monde soit content de moi. + +--Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu veux devenir député! + +M. Cousinet parut gêné, mais il reprit aussitôt son assurance: + +--Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous en ai pas encore +parlé... J’ai l’intention de me présenter aux prochaines élections, +comme candidat républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus modéré. + +--Ah!... + +--Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne cause, celle de la +famille, de la propriété, de la religion. Je n’ai pas d’attaches dans le +pays, mais qu’est-ce que cela fait? Maintenant que je possède le château +de Sableuse avec ses soixante hectares de terre, je peux me dire de +l’endroit... D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au moins, +deux Parisiens comme moi: Garchinel et Leperchon, des progressistes qui +n’ont jamais su sur quel pied danser... Moi, au moins, j’ai des idées! +J’ai choisi une opinion qui convient, je crois, parfaitement aux gens +d’ici, j’ai une grosse situation, j’ai été décoré pour services rendus à +la Défense nationale--pendant la guerre, j’avais plus de 3.000 ouvriers +dans mes usines--et j’ai les plus belles relations à Paris. Quoi de +mieux pour faire un député? + +--Un député républicain conservateur, dit l’abbé Pellegrin avec un air +bizarre. + +--C’est bien cela: je suis conservateur, réactionnaire... + +--Et comment! + +--Calotin, quoi! + +Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant qui agitait son large +ventre sur lequel se tendait une fine chaîne de platine. + +--Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le curé de Sableuse: vous +avez tout ce qu’il faut pour le jouer. + +--N’est-ce pas? intervint Lisette de Lizac... Alors, nous comptons sur +vous! + +--Sur moi? pour quoi faire? + +--Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien clair. Le château et +l’église, les deux jambes de la société! Nous sommes alliés, nous nous +soutenons l’un l’autre... Moi, je vous ouvre des crédits, je fais de +votre cure une des meilleures du pays, nous nous mettons à votre +disposition pour tout ce que vous voulez, moi pour porter le dais, si +vous y tenez, le jour de la procession, ma femme, qui est musicienne et +qui a une jolie voix, pour apprendre les cantiques à la mode aux enfants +de Marie; vous, mon cher curé, vous travaillez pour moi, vous me faites +de la propagande, vous me pistonnez auprès des électeurs influents... Le +jour venu, je passe comme une lettre à la poste et je n’ai pas besoin de +vous dire que M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat: je serai du +parti où on fait les curés des grandes villes, les chanoines, les +évêques!... + +L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les épaules: + +--Oh! moi, l’avancement... Au front, je n’ai même jamais voulu devenir +cabot! Et puis, je crois qu’on vous a bourré le crâne: je ne suis qu’un +pauvre petit curé de campagne... Je n’ai aucune influence. + +--Allons donc, je me suis renseigné. Vous êtes populaire dans la +région... Pour vous entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des +villages voisins, même de la ville. + +--Vous faites recette, dit madame Cousinet... Ah! vous le tenez, votre +public. Tenez, comme moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de +Paris! + +--Allons, c’est convenu? demanda le millionnaire en tendant la main au +prêtre... Nous marchons ensemble? + +L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne répondit pas tout de suite. +Du regard, il parcourut la galerie dont les mille bibelots précieux, les +cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers rayons du +soleil. Dans une glace, il s’aperçut avec sa soutane roussâtre, tachée +de boue, son allure rustique, son visage fatigué de pauvre homme... +L’église et le château, le prêtre et le millionnaire? Cet assemblage lui +parut baroque. «Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que je f... +ici?» D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques mots détruire les +espérances de ce bon M. Cousinet? + +--Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les personnages importants +dont vous avez besoin... Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille +même de ne pas me compter comme un atout dans votre jeu... J’ai des tas +d’ennemis précisément parmi ceux qui peuvent assurer votre élection: je +suis même très mal noté de l’archevêché. Pas plus tard que ce matin, le +coadjuteur m’a lavé la tête--un abatage de première!--et j’en suis à me +demander si, dans quelques jours, je serai encore curé de Sableuse! + +Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la plus fâcheuse +impression... Lisette de Lizac fit une moue qui écailla quelque peu son +émaillage et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres gâteaux, elle +le repoussa d’un geste agacé. + +Un silence pénible régnait quand un valet de chambre pénétra dans la +galerie... Il apportait, sur un plat de vermeil, un télégramme. + +--C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur le curé... Ayant +appris à la cure que Monsieur le curé était ici, le facteur l’a apportée +en même temps que le courrier. + +--Une dépêche? fit l’abbé Pellegrin avec inquiétude... Les pauvres gens +ne reçoivent, par télégramme, que de mauvaises nouvelles. Quelque chose +me dit que cela vient de l’archevêché... Qu’est-ce qui va me tomber sur +le crâne! + +Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu d’un regard. + +--Par exemple! s’exclama-t-il. + +--Ça y est? demanda froidement M. Cousinet, vous êtes saqué? + +--Ah! bien oui... + +Et l’abbé murmura: + +--C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma cafetière à +l’archevêché!... + +Puis il lut à haute voix, lentement: + + «Son Éminence vous désigne pour sermon dimanche grand’messe. Entière + liberté sujet... Félicitations et amitiés.--Abbé Lanthier.» + +--Ça y est, dit Mme Cousinet, vous voilà engagé à la Comédie-Française! + +--Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes au mieux avec le +cardinal... Qu’est-ce que vous nous racontiez donc avec votre disgrâce? + +Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en restait tout étourdi. + +M. Cousinet lui saisit les mains en disant: + +--Je vous félicite... Nous irons vous entendre, ma femme et moi. Et je +vous amènerai du monde, car j’attends des amis dimanche... des +Parisiens, vous verrez, des gens qui s’y connaissent, qui apprécient le +talent. + +Mais l’abbé Pellegrin n’écoutait pas... Tenant à la main la dépêche +ouverte, suivi de Poilu qui faisait des bonds redoutables pour les +vitrines remplies de bibelots fragiles, il se précipitait vers la porte +en monologuant d’un air égaré: + +--C’est inouï!... Non, mais qu’est-ce qui m’arrive! Ben, si quelqu’un +m’avait prédit ce coup-là! + +Un instant après, M. et Mme Cousinet, stupéfaits, le voyaient traverser +à grandes enjambées le parc dans la direction de Sableuse dont l’église, +au creux de la vallée, découpait son clocher rustique sur le fond +assombri du ciel déjà piqué d’étoiles. + + + + +IV + +UNE VOIX DANS LA CATHÉDRALE + + +Jusqu’au moment où le suisse, majestueux sous son tricorne emplumé, vint +le chercher pour le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin +éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait, dans la +tranchée, avant l’heure fixée pour l’attaque... + +Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône de Son Éminence qui +paraissait somnoler, non loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur +profil, l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant de prier +avec sa piété ordinaire, mais comment ne pas penser à la redoutable +épreuve qu’il allait subir? Malgré toute son énergie, il n’arrivait pas +à dominer le tremblement nerveux qui le secouait sous son surplis blanc, +le plus beau de ceux qu’il possédait et que Valérie avait repassé la +veille plus soigneusement que jamais. + +Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage au milieu de la +cohue attirée par l’annonce de ce sermon extraordinaire, l’abbé +Pellegrin sentit qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid. +Resté seul, il gravit le petit escalier de bois sculpté qui conduisait à +la chaire et quand il mit, dans un geste familier, les deux mains sur le +rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il embrassa l’immense nef +remplie d’une foule compacte, il se retrouva aussi calme qu’il était +dans sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les publications de +mariage à ses paroissiens. + +S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière, il entrevit le +cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant se penchait dans sa direction +pour mieux entendre; il distingua aussi le coadjuteur qui l’observait, +immobile, et il devina l’expression de son regard derrière les +brillantes lunettes d’acier. Devant la chaire, se tenaient au banc du +chapitre les chanoines qui portaient le camail de soie noire bordé de +violet... + +Après le bruit des chaises que les fidèles retournaient pour s’asseoir +sans perdre de vue le prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes, +impressionnant. + +Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession de ses moyens, le +curé de campagne, ayant fait avec de larges gestes le signe de croix, se +mit à parler... + +Il avait annoncé au cardinal--qui l’avait reçu paternellement dans la +sacristie, quelques minutes avant la messe,--qu’il développerait +simplement l’Évangile du jour, lequel était le Xe dimanche après la +Pentecôte. + +Lentement, en appuyant sur les mots, il lut l’admirable récit: + +«En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui mettaient +leur confiance en eux-mêmes, comme étant justes... Deux hommes montèrent +au temple pour y prier: l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le +pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même: «Mon Dieu, je +vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, +qui sont voleurs, injustes et adultères; ni même comme ce publicain. Je +jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède». +Le publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait seulement lever +les yeux au ciel; mais il frappait sa poitrine en disant: «Mon Dieu, +ayez pitié de moi qui suis un pécheur». Je vous déclare que celui-ci +s’en retourna justifié, et non pas l’autre. Car quiconque s’élève sera +abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé». + +L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix forte, il lança: + +«Combien y en a-t-il parmi nous, et je n’excepte personne, qui ne sont +pas pareils à ce pharisien? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne se +sont pas agenouillés dans cette église en se disant: «Le bon Dieu doit +être content de me voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes, +qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout cas, si je vole, c’est +bien peu et parce que tout le monde en fait autant; si je suis injuste, +ce n’est pas de ma faute, mais parce que la justice, on l’exige pour +soi, quitte à ne pas l’accorder aux autres; si je trompe ma femme--ou +mon mari--c’est par hasard et personne n’en sait rien. A part cela, je +vis honnêtement, j’obéis à la loi religieuse, quand elle ne me gêne pas +trop, et avec d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller rôtir +dans les flammes éternelles; j’obéis aussi à la loi humaine, quand il +n’y a pas moyen de faire autrement, et parce que j’ai la frousse des +gendarmes... Je paie à l’État ce que je lui dois d’impôts; je paie à +Dieu ce que je lui dois d’orémus, de patenôtres et de génuflexions, sur +une chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je donne de temps en +temps deux sous aux pauvres. Que veut-on de plus? Et combien de gens +n’en font pas autant! Ne suis-je un brave homme? Ne fais-je pas partie +de l’armée des honnêtes gens, de la phalange des bons chrétiens?» Voilà +ce que vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes! Et vous vous +croyez meilleurs que le publicain qui se tient là-bas, dans le fond de +l’église, qui n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son nom, qui ne +débite pas des prières toutes faites, qui peut-être n’est pas entré dans +une église depuis longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre, +sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit à Dieu: «Faut pas +m’en vouloir... Ayez pitié de moi... Je sais bien que je me suis +toujours comporté avec vous comme un dégoûtant!» Oui, vous croyez que +c’est vous, les bons, les justes, les chouchoux de Dieu et que le +publicain pourra se mettre la ceinture le jour où il se présentera à la +distribution des récompenses célestes. Eh bien, mes chers frères, vous +vous mettez le doigt dans l’œil... Vous n’y êtes pas du tout et j’ai +comme une idée que vous trouverez un fameux bec de gaz dans la vallée de +Josaphat!» + +Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent les messieurs qui, au banc +d’œuvre, alignaient leurs visages de notaires, de notables commerçants +ou de fonctionnaires retraités; les dévotes qui, au pied de la chaire, +levaient vers le prédicateur des yeux blancs, prirent des mines +offusquées et quelques-unes échangèrent entre elles des réflexions +probablement assez défavorables à ce curé du Danube dont le langage +rappelait vraiment bien peu celui des onctueux chanoines du chapitre et +moins encore l’éloquence académique du cardinal archevêque... Son +Éminence ne parut cependant pas scandalisée: elle se tourna même avec un +regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air revêche, ses doigts osseux +entrelacés sur son ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un +regard hostile. + +L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant son sermon, de +châtier son vocabulaire, de se garder de tout argument pittoresque, de +ne pas s’adresser directement à ses auditeurs en leur faisant en quelque +sorte jouer un rôle dans son argumentation: il voulait démontrer que, +tout comme un autre, il savait plaider la cause de Dieu dans le langage +fleuri qui plaît aux dames de la Société de l’Immaculée-Conception, aux +messieurs du Cercle Saint-Joseph... Vaines résolutions! Le curé de +Sableuse était bien incapable de faire un choix prudent parmi les +expressions que lui soufflait sa verve populaire; d’ailleurs, il avait +déjà oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière, de Mgr +Sibuë, des membres du conseil de fabrique, et dans cette cathédrale +immense où sa voix prenait une sonorité formidable, il se sentait, au +contraire, plus emporté que jamais par son inspiration ardente, brutale, +pareille à celle des cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus des +foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient avec une verdeur +plébéienne du Dieu né dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un +charpentier. + +L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des invectives, à ces +pharisiens modernes qui, gonflés de l’orgueil de leur fausse vertu, se +prétendent de bons chrétiens et imaginent être en règle avec leur +créateur et leur juge... «Je te connais, s’écria-t-il, dévot égoïste +pour qui Dieu est une espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à +tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de procurer une fille +avec dot à ton fils, de te fournir les moyens de faire ta pelote ici-bas +en attendant que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les élus +boivent le pinard divin dans des quarts en argent doré... Tu t’es +fabriqué, à ton usage personnel, un Dieu bon à tout faire qui te coûte +moins cher que ta bonne: tu ne lui parles que de toi, tu ne t’adresses à +lui que pour demander quelque chose et quand il ne marche pas, quand il +t’envoie dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter, tu +rouspètes et tu dis: «Mon Dieu, vous n’êtes vraiment pas très gentil +pour moi... Je vais cependant à la messe tous les dimanches et j’irais +même aux vêpres, si à la même heure, il n’y avait pas le cinéma!» Non +mais, mince de culot! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur de +ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un gendarme préposé à la garde +de ton coffre-fort... Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches: +c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton journal conservateur et +qui, bien qu’il soit partout, ne siège qu’au centre et à droite à la +Chambre et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande barbe comme +dans les tableaux: il porte des favoris, il ressemble à ces vieux +économistes qui, autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les +intérêts des grandes banques et de la grande industrie. Et tu es +persuadé, au fond, que s’il a voulu que son fils meure sur la croix, +c’est pour sauver, non pas seulement ton âme, mais encore et surtout tes +dividendes... Les apôtres, les martyrs, tu les as rangés, eux aussi, +parmi les défenseurs de ta galette: c’est pour que tu jouisses en paix +des biens de la terre, en attendant ceux du ciel, que l’Église a été +fondée et, de toutes les vertus qu’elle recommande, c’est la résignation +qui te paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que tu n’as +rien à craindre de ceux qui la pratiquent... Ah! toi aussi tu aimes le +bon Dieu pour les services qu’il te rend! Cela ne t’empêche pas de la +faire au bon chrétien, parfois même au saint homme, comme Tartufe... +C’est vrai, tu n’as pas de grands vices, pas plus que tu n’as de grandes +vertus. Tout chez toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes +choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez toi est tiède... +Eh bien, Dieu a horreur des tièdes: il aime les emballés, ceux qui se +donnent à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et sans se dire +qu’ils sont des zigottos comme on n’en fait plus. C’est pourquoi, il a +préféré au pharisien le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas +devant son miroir pour voir si, des fois, une auréole lui pousserait pas +autour de la cafetière... Veux-tu que je te dise? Eh bien, tu le +dégoûtes, le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites, tous les +égoïstes, tous les mauvais riches, tous les salauds!» + +Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient le prédicateur d’un air +ahuri, voire révolté... L’un d’eux, un grand sec qui était le principal +avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien intendant +militaire, et lui dit quelques mots à l’oreille, lesquels furent +approuvés d’un énergique signe de tête. Les visages alignés au banc du +chapitre exprimaient des sentiments divers, la surprise, la colère, la +gêne, mais aussi l’approbation et la joie: un gros chanoine, entre +autres, paraissait enchanté et certaines expressions du curé de Sableuse +paraissaient l’amuser beaucoup. + +Cependant l’orateur avait repris: + +--Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le visage pavoisé aux trois +couleurs, du bleu autour des mirettes, du blanc sur les joues et du +rouge au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins pour plaire à Dieu que +pour plaire aux hommes, est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée, +vous aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou maîtresse du +publicain, sera élevée?... Celle-là, au moins, n’en veut faire accroire +à personne et ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve épatante. +Elle ne la fait pas, comme vous, à la vertu... Ce n’est pas une poule +qui veut se faire passer pour une colombe! Cependant, elle ne dit pas +plus de mal que vous de ses voisins et de ses copines, elle ne montre +pas plus que vous ses nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les +affaires du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de faire celles +du bon Dieu. + +«Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance, un chiqué, un +bourrage de crânes... Elle fait partie de votre existence mondaine, +comme le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse beaucoup +moins, il est vrai, mais elle vous rassure quand vous vous demandez--pas +souvent!--ce qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil petit +corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté, sera livré aux asticots. Et +pour vous, c’est ça la religion, une habitude et une vague assurance +contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes éternelles. Quelques +petites prières lues dans votre paroissien parfumé, quelques +agenouillements qui, vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez +de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous faites pour garder le +beau titre de chrétienne. Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église +n’est pas pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour regarder ce +que font les autres, peut-être vous occupez-vous de quelques œuvres... +Vous organisez, sous la présidence de votre curé, des ventes de charité +où se débitent des scapulaires, des flacons d’odeur, des chapelets et +des jarretelles; vous administrez un bureau de placement pour nourrices +qui allaitent avec le sein de l’Église, un patronage où vont les +bonniches trop laides pour fréquenter le dancing... Enfin, vous êtes +dame patronnesse et, en attendant les récompenses célestes--vous n’êtes +pas pressée--vous goûtez toutes les rigolades que procure la charité +mondaine, vous prenez le thé chez madame la marquise, vous baisez +l’anneau de monseigneur, vous siégez autour d’un tapis vert les jours de +comité, vous dirigez, vous discourez et vous obtenez--qui sait?--une +mention dans le discours sur les prix de vertu!... Et vous croyez que +c’est ça, la charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion? Vous +en avez une santé, mes petites brebis... Non, vrai, ce que le bon Dieu +doit se tordre quand il vous voit jouer cette comédie! A moins cependant +qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car ce qu’il déteste c’est le +maquillage de la conscience, le simili de la charité, le chiqué de la +foi. Or, c’est ça qu’on trouve partout aujourd’hui... Où sont-ils les +vrais chrétiens? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes? Vous me dites +qu’il y en a... Où ça, que j’y coure! Moi, je vois surtout des +profiteurs, des roublards, des types qui font un placement. La religion, +c’est pour eux une combine: ici-bas, elle rapporte à qui connaît l’art +et la manière de s’en servir en se disant que là-haut,--qui sait?--c’est +peut-être aussi la bonne affaire!... + +L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la chaire et lança d’une +voix furieuse: + +--Tas de pharisiens!... C’est votre faute si l’Église est dépeuplée, si +la parole de Dieu n’est plus écoutée. Vous avez transformé la religion +de l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée, une servante des +esprits les plus étroits, les plus durs, vous avez fait du tabernacle le +pendant de votre coffre-fort! Dieu vous demande la simplicité, +l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est que calcul... Vous devriez +être les soldats du Christ, tout donner, même votre vie, pour assurer la +victoire, et vous n’êtes que des embusqués! Alors, quoi, c’est tout +naturel que nous écopions, que nous ramassions la bûche, que l’ennemi, +que Satan nous foute la râclée. C’est bien fait... Et il ne faut pas +dire que Dieu nous lâche: c’est nous qui l’avons plaqué chaque fois +qu’il fallait sortir de la tranchée pour en mettre un bon coup! + +Le prédicateur s’échauffait de plus en plus... En lui ressuscitaient les +moines prêcheurs d’autrefois, le frère Maillard, l’implacable père +Menot, tous ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime et +grossière secouait les foules dans ces cathédrales où se mêle aussi +l’élan des colonnes, des arcatures, des tours, des flèches à la +vulgarité des détails naïvement sculptés aux portails et aux chapiteaux. + +Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art mystique et naturaliste +ne sont plus de notre temps, grand amateur de banalités quiètes, +d’euphémismes circonspects, d’accommodements avec les hypocrisies +nécessaires... Les voix dures détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne +sont pas dorées comme des pilules, ont de la peine à passer: ce prêtre +qui, du haut de la chaire, lançait aux ouailles médusées des invectives +et des menaces, ce père Duchêne en surplis choquait les belles dames +accoutumées à la douceur vanillée des sermons à la guimauve, les +vieilles dévotes qui aiment à être bercées par les phrases ronronnantes +des beaux vicaires aux gestes arrondis... Les hommes ne désapprouvaient +pas moins ces boutades de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire des +pires faubourgs et ils s’étonnaient qu’un prédicateur osât, devant Son +Éminence, traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien élevées, ce +qui est, en somme, la même chose. + +Un vague murmure s’élevait de la foule qui donnait des signes +d’agitation, mais l’abbé Pellegrin, emporté par sa fougue, repartait de +plus belle et d’une voix plus impérieuse encore. + +Ah! quelle joie de faire le procès de cette religion facile, émolliente, +douceâtre, qui suffit à la plupart des chrétiens! + +--Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion née dans les larmes et +le sang du fils de Dieu a quelque chose de commun avec celle que vous +pratiquez? Vous vous êtes fabriqué une religion pépère où vous vous la +coulez douce en vous disant: «C’est bien assez... Et puis, le bon Dieu +est encore bien content de ce que nous faisons pour lui: il n’a plus +l’habitude d’être gâté et aujourd’hui un rien lui fait plaisir!» +Faudrait voir!... Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que ça? +En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être bête et on ne le roule +pas aussi facilement que vous le supposez. J’ai comme une idée, au +contraire, qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui, les boniments ne +prennent pas. Pour être bien avec lui, faut y mettre du sien, et +beaucoup. Il faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même! Il +ne se contente pas de quelques simagrées, de quelques boniments... Il +est exigeant et il en a le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien +en faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a pas été +justifié... Alors pourquoi voulez-vous être mieux traités que lui? Le +vrai chrétien c’est le soldat de la foi qui a mérité en combattant +d’être admis là-haut dans le cantonnement où les bons poilus se la +couleront douce pour l’éternité. Mais ne comptez pas y trouver le +moindre petit coin, vous autres qui êtes restés peinards tandis que les +autres se débattaient au milieu des barbelés... Non, non, il n’y aura +rien pour vous qui n’avez pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas +pratiqué la sainte fraternité des tranchées, pour vous qui n’avez pas +partagé le contenu de votre bidon ou de votre musette avec le camarade +qui avait le gosier sec ou l’estomac creux... Vous ne serez pas du grand +défilé sous l’Arc-de-Triomphe des élus! + +Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer qui attendait tous ces +tireurs au flanc, tous ces embusqués, tous ces mufles qui se sont +cavalés chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même leur peau, +mais un peu de leur tranquillité, de leurs jouissances, de leur +galette... Il ne leur décrivit pas, comme les moines visionnaires du +moyen âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante, des grils +chauffés à blanc sur lesquels on rissole pendant l’éternité, des broches +effroyables qui transpercent les damnés de part en part, comme des +poulets à rôtir: cet enfer-là, bien fait pour inspirer les prédicateurs +truculents, l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des +messieurs et dames qui l’écoutaient, par une géhenne peut-être plus +effrayante parce que moins truquée, moins grandiose, moins bien +organisée pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept cercles de +l’enfer dantesque, l’occasion de subir orgueilleusement un supplice +sensationnel... Non, il inventa des souffrances moins théâtrales: il +montra la bourgeoise vaniteuse transformée en souillon qui, dans les +cuisines de Satan, lave et relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il +montra le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui, travaillant sans +répit dans d’affreuses usines sous le fouet de surveillants diaboliques, +portant de lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au long de +quais dallés de plaques de fer brûlantes; il montra les mauvais juges +comparaissant à leur tour devant des magistrats en robes couleur de feu +et condamnés à des milliards d’années de prison et 50 francs d’amende au +milieu des sarcasmes et des injures d’un public de diablotins; il montra +les femmes et les filles folles de leur corps muées en lépreuses +effroyables et obligées de se contempler pendant les siècles des siècles +dans leur armoire à glace... L’abbé Pellegrin créait ainsi une manière +d’enfer moderne et il mêlait à sa description un humour sarcastique, une +jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique de cette variation +sur un thème cher aux prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne +parurent produire aucun effet sur l’auditoire; les dévotes les plus +impressionnables craignaient moins, évidemment, cet enfer-là que +l’autre, celui qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où +s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche de l’Archange rebelle, +les pécheurs et les pécheresses condamnés par le Souverain Juge. + +L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins il fallait le même enfer +qu’aux bonnes gens de Sableuse. + +--Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés, puisque vous préférez ça! +Vous serez brûlés, si... + +Et, changeant de ton, il se mit à leur parler avec douceur, mais +toujours avec le même vocabulaire. Il leur demanda de s’inspirer du +pauvre publicain, affirmant que pour plaire à Dieu l’humble aveu des +faiblesses humaines valait mieux que cent pieuses vantardises. Il avait +commencé par l’invective et la menace, il termina par des paroles de +réconfort et d’espoir. + +--Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire tout un plat... Au fond, +on ne vous en demande pas tant: un peu de bonté, un peu de justice, un +peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement difficile quand on +est chrétien, ou alors, vraiment, ce n’est pas la peine... Et même la +bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir essayé ou même simplement +d’avoir voulu essayer! Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous +est tendue, faites un effort pour la saisir et cela vous sera compté +là-haut par le Dieu des bons bougres... _Amen._ + +Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises remuées, des +exclamations étouffées, des réflexions échangées à mi-voix par les +fidèles, redescendit, lentement, les degrés de la chaire, au bas de +laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice, le suisse +empanaché. + +Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha le regard de Mgr Sibuë, +mais ne le rencontra pas: le coadjuteur, plongé dans son bréviaire, +avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au cardinal, il s’était +tourné vers l’autel où l’officiant avait repris le service divin, et la +tête inclinée, les mains jointes, il priait, comme ployé sous sa +pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que l’on voit, taillés dans +la pierre, sur les tombeaux d’autrefois... + + + + +V + +LE TACOT ET LA TORPÉDO + + +Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait regagné la sacristie, fut +assailli par une foule de curieux où, certes, les admirateurs n’étaient +pas en majorité: en vérité, ce sermon, quoique sensationnel, avait +déçu... Une telle éloquence ne pouvait plaire à des fidèles timorés et +benoîts sur lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler leurs +homélies comme une eau tiède et fade. Mais on voulait voir de près ce +«phénomène» que le cardinal, grand seigneur toujours original et quelque +peu fantaisiste, avait distingué entre tous les prêtres de son clergé. + +Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés, avec des haussements +d’épaules, les chanoines du chapitre, le curé de Sableuse allait se +retirer, quand une femme audacieusement maquillée et décolletée fendit +la presse en disant d’une voix sonore: + +--Où est-il?... Je veux le voir!... Moi, je trouve qu’il a été très +chic... On vous en fichera des prédicateurs comme lui! + +C’était Mme Cousinet qui, suivie de son mari, s’élançait vers l’abbé +Pellegrin... Dans un mouvement d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus, +cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre le prêtre, mais +celui-ci recula d’un pas, l’air stupéfait. + +--C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds la tête... L’habitude, +entre artistes, de s’embrasser les soirs de générale quand la pièce a +bien marché. Et vous savez, c’est un succès fantastique, un triomphe! +J’étais dans la salle, je veux dire dans l’église... Ah! vous pouvez +dire que vous leur avez bien envoyé ça! + +--Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait toujours, croyez que +je... + +Mais la dame reprenait de plus belle: + +--Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu ça... Mais ça ne fait +rien, mon cher curé, vous avez été étonnant, j’ai failli applaudir... +Ah! quel talent vous avez! Vrai, à Paris, vous feriez salle comble tous +les soirs, je veux dire tous les dimanches matin. + +M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main à l’abbé en le félicitant +«d’avoir si bien dit ce qu’il fallait dire»... En réalité, le nouveau +châtelain de Sableuse n’en pensait pas un mot: cette éloquence triviale +ne l’avait pas enchanté du tout et la froideur, la désapprobation de la +plus grande partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé: «Est-ce +là, se demandait-il, le propagandiste qui convient pour faire réussir ma +candidature? Il serait peut-être très bien comme agent politique +socialiste... Soutane à part, il a tout ce qu’il faut pour séduire les +révolutionnaires, mais, moi, je me présente comme conservateur: je suis +le candidat des gens bien élevés, comme il faut, riches ou aisés pour la +plupart... Ces électeurs-là, je viens de les voir dans la cathédrale: +ils en ont fait, une tête, en écoutant le boniment de ce brave curé. Ah! +non, je préfère me passer d’un bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs, +je demanderai conseil à Mgr Sibuë.» + +Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin que madame +Cousinet continuait à complimenter dans un langage de coulisses. + +C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha... Un sourire ironique +errait sur ses lèvres minces et son regard, après avoir examiné avec +quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le visage peint de Lisette +de Lizac, s’arrêta sur la bonne grosse figure, maintenant inquiète, du +curé de Sableuse. + +--Mon cher, prononça d’une voix douce le secrétaire du coadjuteur, je ne +vous avais jamais entendu... Vraiment, c’est très curieux, très curieux. +Ah! évidemment, cela nous change du genre d’éloquence qu’on nous +enseignait au séminaire! Et cela vous vient tout seul, ces arguments, +ces mots? + +--Mais oui... Je dis les choses comme elles me viennent! + +--Très curieux... Enfin! Mais je ne suis pas qualifié pour donner un +avis sur votre façon de prêcher, mon cher curé... Monseigneur vient de +rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire que Son Éminence désire +vous voir. + +--Tout de suite? + +--Elle vous attend... + +Quelques minutes après, l’ancien brancardier régimentaire s’agenouillait +devant le cardinal Arnaud de Blandignière... Mais aussitôt après l’avoir +béni paternellement, le prélat lui tendait ses deux mains pour l’aider à +se relever. Puis, sans autre préambule, il lui demanda: + +--Êtes-vous sincère? + +A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps... Il pâlit, +puis rougit et, enfin, répliqua, d’une voix tremblante: + +--J’espérais, au moins, une bonne parole de Votre Éminence... Il n’y +avait que cela pour me remonter. Maintenant, je comprends... Pas la +peine de chercher à me raccrocher: j’ai eu tort. + +--Quel tort, mon enfant? + +--Tort de monter dans cette chaire, trop haute pour moi, tort de parler +à cette foule qui ne m’a pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre. +_Mea culpa_, c’est ma faute, ma très grande faute... + +Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur, humble et repentante, +que le cardinal en fut ému. + +--Si une faute a été commise, dit Son Éminence, elle ne l’a été que par +moi... A moins, cependant, que dans cette chaire, où je vous ai prié de +monter, vous ne vous soyez cru obligé de prendre une attitude, de jouer +un rôle, de justifier une réputation que certains trouvent fâcheuse, +mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique. Votre sermon m’a +touché, je vous l’avoue, mais, à un moment donné, je me suis repris en +me disant: «N’est-ce pas une façon comme une autre de chercher le +succès? Parle-t-il avec son cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude?» +Et j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un cabotin qui se +couvrirait du sayon en poils de chèvre, qui se poudrerait la tête de la +cendre des vrais prophètes. + +Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé Pellegrin qui s’écria: + +--Votre Éminence me soupçonne... Elle me prend pour un bourreur de +crânes. Tout ce qu’elle voudra, mais pas ça! + +Le cardinal l’observa en silence, pendant un instant, puis: + +--Non, c’est impossible... Et ce serait dommage! + +Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement, presque à voix +basse, il articula: + +--Ce serait dommage, oui, car l’Église manque de voix ardentes, +bibliques comme la vôtre. Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos +livres saints ne sont que les échos de paroles pareilles à celles que +vous venez de prononcer. Ah! je me demande si la décadence de l’idée +religieuse n’est pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille, au +manque d’énergie de ceux qui sont chargés de la répandre... Née dans le +peuple, la foi a perdu sa tradition vivifiante en devenant une espèce de +philosophie académique que l’on explique, que l’on défend d’une voix +mesurée, avec des arguments et des gestes d’avocats d’affaires... +Moi-même, je me le reproche depuis longtemps, j’ai confondu cette +religion essentiellement populaire avec je ne sais quelle littérature +pour gens du monde. Trop de douceur, trop de cantiques, trop de couplets +arrondis et de ritournelles faciles... Au fond, pour faire reculer le +démon, il faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses, et +combattre avec la sainte colère des apôtres, lesquels ne se souciaient +guère de plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes pour qui +le Christ, sur sa croix, après trois jours d’agonie, ressemblait au joli +garçon bien peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la rue +Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux qu’une naïveté apprêtée, +qu’une fausse véhémence, et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon +fils, de votre sincérité. + +Et comme le curé de Sableuse esquissait un geste de protestation contre +ce doute qui le blessait au plus profond de lui-même, le cardinal +ajouta: + +--Non, je vous crois... Vous ne mentiriez pas à un vieillard comme moi +qui vous ai défendu et qui, peut-être, vous défendra encore... Et puis, +vous êtes un poilu! + +--Éminence, dit simplement l’abbé, je suis venu, ce matin, à la +cathédrale, en service commandé. Je ne demande rien, je n’ambitionne +rien... Ici comme là-bas, je fais ce que je peux et l’estime de mes +chefs, si je l’obtiens, me suffit. + +--Vous avez, en tout cas, la mienne... Mais ce n’est pas en chef que je +veux vous dire un dernier mot, c’est en ami. Un conseil: prenez garde, +vous pouvez faire, sans le vouloir et même sans le savoir, beaucoup de +mal à certaines des âmes que vous toucherez et que vous dominerez... + +--Beaucoup de mal? se récria le curé de Sableuse, mais je ne veux jamais +servir que la cause de Dieu et de l’Église. + +Le cardinal lui prit les mains et dit: + +--Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à tous, vous entendez, la +vérité... Ne choisissez pas, dans votre troupeau, des brebis que vous +chérirez et auxquelles vous passerez tout, tandis que vous traiterez +durement les autres. Un danger vous menace et c’est celui de la +popularité. La popularité, on l’obtient parfois sans rien renier de ce +que l’on croit être vrai, mais on la garde rarement sans se composer une +attitude, sans se mettre un masque, sans devenir injuste... Restez +juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu n’a pas toujours parlé +aussi sévèrement que vous. Allez, mon fils, je vous bénis... + +Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait ainsi avec le curé de +Sableuse, M. et Mme Cousinet, qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché, +étaient reçus par Mgr Sibuë. + +Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour ouvrir sa porte à ce +couple que sa situation de fortune, son installation dans un château +célèbre, avaient tout de suite classé parmi les plus notables habitants +de la région. Mgr Sibuë, très renseigné sur tout ce qui touchait à la +politique, savait aussi que M. Cousinet songeait à se présenter, comme +candidat conservateur, aux prochaines élections, et c’était une raison +de plus pour accueillir le mieux du monde cet important diocésain. + +Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie, maints personnages de +marque, princes portugais, grands-ducs moscovites, ministres de la +République, généraux, etc. Une vedette des music-halls parisiens n’est +peut-être pas reçue partout, mais elle reçoit tout le monde, à commencer +par le meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne figurait dans sa +collection et elle l’avoua, gentiment, en disant au grave coadjuteur: + +--C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque! A part, bien entendu, +celui qui m’a flanqué une claque le jour de ma confirmation. + +Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres se plissèrent avec une +intention aimable. + +--Madame, articula-t-il en serrant la main potelée et baguée de +l’ancienne chanteuse, je suis heureux de faire votre connaissance, ainsi +que celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont vos mérites... +J’ai entendu souvent parler de vous et dans les meilleurs termes. + +--Ah! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette au Casino de Paris? C’est +vrai, j’étais très gobée du public... + +--Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre passé et vos succès +d’artiste: je faisais allusion à l’affection, à l’estime que vous avez +déjà su inspirer aux populations de ce pays. Vous êtes bonne, vous êtes +charitable, vous êtes pieuse... C’est parfait et je vous en félicite, +comme je félicite votre mari d’avoir, en votre personne, une épouse +aussi accomplie... + +M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles indiscrétions de +Lisette, s’inclina, la bouche en cœur... + +--Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste et, vous le voyez, elle ne +s’en cache pas... Quand on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être +le droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur. + +--Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le talent partout où il se +manifeste, surtout quand il est accompagné de la charité. Vous continuez +la tradition de M. et Mme de Sableuse... Votre nom sera béni comme le +leur. + +--Et même un peu plus, je l’espère, dit M. Cousinet, car nous avons +l’intention de faire plus largement les choses... Nous avons les moyens! + +--Les occasions d’être généreux à bon escient ne vous manqueront pas. + +--J’ai déjà décidé de retaper l’église de Sableuse... + +--Excellente idée! La maison du Seigneur ne saurait être trop belle... +Mais nous avons ici, à l’archevêché, des œuvres très intéressantes +auxquelles, hélas! la dureté des temps porte un cruel préjudice. Cette +loi de séparation... + +--Quand je serai député, je n’aurai rien de plus pressé que de demander +le rétablissement du Concordat, avec le remboursement de toute la +galette qu’on a volée à l’Église. + +--«Volée» est bien le mot, soupira Mgr Sibuë. Mais, en attendant, les +temps sont difficiles. + +--Comptez sur moi pour ce que vous voudrez, Monseigneur. + +--Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta Mme Cousinet, nous sommes +prêts à arroser... Nous savons bien que la politique, c’est une question +d’argent! + +Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils, mais aussitôt, il reprit +son air aimable et déclara: + +--Évidemment, madame, la défense d’une cause, si bonne soit-elle, +comporte des sacrifices personnels... Ils trouvent d’ailleurs, le moment +venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut. M. Cousinet sera, +j’en suis sûr, parmi les élus et ici-bas, pour commencer. Alors, mon +cher diocésain, votre nom figurera aux prochaines élections sur la liste +conservatrice? + +--Oui... La liste n’est pas encore composée, mais il y a un fait sûr et +certain, c’est que je serai dessus. Et justement, Monseigneur, je venais +vous demander un conseil... Dès maintenant--les élections ont lieu dans +six mois--je dois préparer et pousser ma propagande: il ne faut pas que, +le moment venu de choisir les candidats, le Comité central puisse me +dire: «Mais on ne vous connaît pas!» J’ai donc pensé à me servir, pour +faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité populaire dans le +pays... Votre Grandeur devine de qui je veux parler? + +--Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un geste évasif. + +--C’est le curé de Sableuse que nous venons d’entendre à la cathédrale. + +--Ah! fit Mgr Sibuë d’un air froid. + +--N’est-ce pas une bonne idée? + +Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit: + +--Oui, je comprends et votre pensée répond à la mienne... Après avoir +entendu ce sermon, je me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien indiqué +pour me faire connaître des électeurs, moi, le propriétaire du château +de Sableuse, un homme qui a une grosse situation et qui veut représenter +à la Chambre les gens comme il faut... + +Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet repartit de plus +belle: + +--Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois, de me donner son +opinion sur un des membres de son clergé!... Mais je devine ce qu’elle +ne veut pas me dire: ce brave curé me compromettrait et finirait par me +faire blackbouler. + +Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son nez pointu, puis, avec +une sorte d’ironie amère, il répliqua: + +--Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait un concours +infiniment précieux. + +Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui, battant des mains, se tourna +vers son mari et s’exclama: + +--Ah! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit... Moi, je l’adore, ce +curé! + +Mgr Sibuë continuait: + +--Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé Pellegrin exerce une +grande influence, non seulement à Sableuse, mais encore à plusieurs +lieues à la ronde... Ses allures, son langage plaisent aux paysans et +surtout aux ouvriers, surtout à ceux qui ont fait la guerre: j’ai mon +opinion sur son genre de popularité, mais enfin, je dois constater le +fait. Évidemment, ce matin, le curé de Sableuse n’a pas séduit son +auditoire et j’en suis désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple, +franc, vraiment évangélique, malgré son absence de douceur. Mais les +citadins sont difficiles: on les a habitués à un style plus élevé... A +la campagne, tels défauts deviennent des qualités. Je vous conseille +donc, cher monsieur, d’utiliser les services réels que peut vous rendre +cet excellent homme... Mais vous a-t-il promis son concours? + +--A peu près, et je crois qu’en insistant... + +--Parfait! je suis enchanté d’apprendre qu’il s’oriente vers le parti +dont vous serez, je l’espère, un des élus les plus écoutés. Car, entre +nous, je craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant +démocratiques... C’est ce qui arrive le plus souvent à ces prêtres qui +se laissent entraîner par leur tempérament et griser par l’accueil qu’on +leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc si l’abbé Pellegrin +marche avec vous et pour vous... Vous en tirerez profit tous les deux. + +--Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta Mme Cousinet, car je +serai la femme d’un député! + +--Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que ce sera un excellent +résultat pour nous tous, car le succès de la bonne cause, c’est le +succès des honnêtes gens et notre pauvre France a bien besoin que le +règne des impies prenne fin au plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont +déjà purifiée, mais il nous faut de bonnes élections pour mériter les +grâces de la Providence. + +--C’est vrai, dit Mme Cousinet, il faut envoyer des honnêtes gens à la +Chambre, des gens qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que le +maniement des affaires... Nous en avons assez d’être gouvernés par des +sans-le-sou! + +--La défense des idées religieuses et des intérêts, voilà mon programme! +déclara Cousinet. + +--Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en reconduisant le couple qui +paraissait enchanté de cette flatteuse réception. Et comme il soulevait +lui-même la lourde portière qui cachait la porte de son cabinet, il +ajouta: + +--Madame, je compte sur vous pour nos œuvres... Nous en avons de très +intéressantes. Je vous inscrirai parmi ces dames des comités: elles +seront enchantées de vous accueillir. J’en parlerai à madame la marquise +de Longpré... + +Lisette de Lizac accepta avec ravissement et dès qu’elle eut repassé le +seuil de l’archevêché, elle dit à M. Cousinet: + +--Il est vraiment très gentil, Monseigneur! Vrai, ça vous change de ces +malappris qu’on rencontre partout aujourd’hui. + +La torpédo des nouveaux châtelains les attendait devant le palais +épiscopal... A côté, stationnait le tacot du docteur Profilex, qui +attendait l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse. + +--Rentrons vite, dit Mme Cousinet, il est près de midi et nous ne serons +pas à table avant une heure. + +Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture, quand l’abbé +Pellegrin sortit à son tour de l’archevêché. + +--Cela tombe bien, lui dit-elle... Mon cher curé, je vous enlève! + +--Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons... + +Le curé, embarrassé, répondit: + +--C’est que mon vieux copain, le toubib, est là avec sa bagnole... Je ne +peux pas le plaquer! + +--Bah! il ne vous en voudra pas pour cela... Je tiens à rentrer à +Sableuse avec vous. Une idée! + +--Madame... + +--Tenez, je vais le dire à votre ami... C’est le docteur Profilex, +n’est-ce pas, de Sableuse? + +--Oui, vous ne le connaissez pas? Un brave type... Impossible de le +laisser tomber. + +Mais Mme Cousinet, avec l’allure et le sourire d’une grande dame qui +consent à faire connaître sa volonté à un simple mortel, s’était +approchée du tacot et s’adressant à son conducteur, disait: + +--Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains de Sableuse... Nous vous +prenons M. le curé pour le reconduire chez lui. Voilà! + +Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour cette femme oxygénée +et maquillée qui, évidemment, croyait produire sur lui une vive +impression. Il s’inclina, mais avant de répondre il lança à l’abbé +Pellegrin: + +--Est-ce vrai, curé, que vous préférez la 40 chevaux à mon vieux tacot? + +L’abbé allait répondre «Non, mais des fois!» quand Lisette de Lizac, +tendant ses bras nus, le saisit et le poussa vers la torpédo. + +--Allons, dit-elle, laissez-vous faire... C’est moi qui vous le demande. +Vous n’allez pas faire le vilain! + +Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette pression doucement +tyrannique, mais avant de monter, il répondit au docteur Profilex: + +--Excusez-moi... Vous voyez, je ne peux pas refuser. + +Quelques secondes après, la robuste voiture se mettait en marche et, +dans un élan souple et silencieux, filait vers Sableuse à toute allure. + +Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle de son tacot pour +réveiller, si possible, le moteur paresseux et il murmurait, avec un +sourire de vieux philosophe: + +--La torpédo du pharisien... Encore un sujet de sermon pour ce bon M. le +curé! + + + + +VI + +UN HOMME DU PASSÉ + + +Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait avec Poilu à sa cure +près avoir fait une tournée chez les pauvres du village, quand Valérie, +sa vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui dit en le +débarrassant de son chapeau et de son parapluie: + +--Eh ben, en v’là une nouvelle! + +--Quoi donc? + +--Monsieur le comte est revenu!... Il est à la Saulnaye, avec madame et +M. Pierre. + +--Pas possible... Il m’avait cependant assuré qu’il ne remettrait jamais +les pieds dans le pays. Au fait, tant mieux... Mais qui vous a dit ça, +Valérie? + +--Évariste, vous le savez, le vieux domestique qu’ils avaient emmené à +Paris... Il est venu, y a pas plus d’un petit quart d’heure, pour me +dire: «Madame Valérie, nous voici... C’est nous. Monsieur le comte ne +peut pas se faire à son appartement de Paris... Il étouffe. Quant à +madame la comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui +s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, je m’y faisais... +Alors, puisque voici la belle saison, nous avons décidé de nous +installer pour quelque temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château, +mais on y est bien tout de même... Prévenez donc monsieur le curé et +dites-lui que nous serions bien aises de le voir... La Saulnaye, c’est +pas bien loin de Sableuse: deux coups de pédale et on est chez nous!» +Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui est un homme bien aimable, un +petit verre de cassis... + +L’abbé répondit simplement: + +--J’y vais! + +Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à bicyclette vers le +pavillon de la Saulnaye, situé à trois kilomètres du village... Tout en +pédalant d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée de revoir +les anciens châtelains avec qui, pendant plus de dix ans, il avait +entretenu d’affectueuses relations: les Sableuse étaient, à ses yeux et +d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les plus braves gens du +monde... + +Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre de Sableuse, +l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, le fils du comte Hector. Les deux +hommes échangèrent une cordiale poignée de mains, puis, tout de suite, +Pierre expliqua: + +--Oui, nous nous installons à la Saulnaye, tout ce qui nous reste! L’air +d’ici manquait à mes parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché +de me reposer un peu dans ce petit coin tranquille... + +Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté de cette décision, il +reprit, après quelque hésitation: + +--Qu’en pensera-t-on à Sableuse? + +--Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant... Vous savez que votre +famille a laissé les meilleurs souvenirs dans le pays. + +--Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, on sera surpris de nous +revoir, on dira: «Ils ne sont pas fiers de revenir après avoir vendu +leur vieille maison.» + +--Il n’y a ici que de braves gens et... + +--Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, moi, je ne verrai +personne... Je me promènerai, je lirai, je travaillerai--vous savez que +je me suis mis à faire mon droit--et, le moment venu, je chasserai. Le +principal, c’est que mon père retrouve sa santé et que ma mère, +maintenant à peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le château de +Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces vieux arbres, les seuls qui, +maintenant, soient encore à nous! + +Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu qui, tout de suite, l’avait +reconnu. + +--Toujours solide, ce rescapé de la grande bagarre? + +--Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque... mais ce n’est +plus, Dieu merci, une attaque de grand style, comme ils disaient. +Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous sommes dans nos foyers! + +--Tout le monde ne peut pas en dire autant, soupira le fils de l’ancien +châtelain. + +Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon de chasse Louis XIII +qui reflétait dans un étang bordé de vieux saules et de hautes herbes sa +façade à moitié recouverte de glycines et de lierre... + +Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A la vue du curé qui +s’empressait vers lui, il fit quelques pas en avant, non sans s’appuyer +sur une canne à forme de béquille et s’exclama, joyeusement: + +--Ah! je savais bien que vous viendriez tout de suite, courtisan du +malheur! + +--Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit le prêtre en appuyant sa +bicyclette contre le perron de pierre. + +--Je vous attendais, dit le comte en lui tendant la main. + +Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de Pierre et de Poilu, +pénétrèrent dans le pavillon. Mme de Sableuse, assise dans un fauteuil +de tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli de meubles +disparates, fit un affectueux accueil au visiteur... Vêtue d’une robe +noire, coiffée d’un bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de +cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, bien qu’elle eût à +peine atteint la cinquantaine: son visage était d’ailleurs celui d’une +femme lasse et comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs pas moins +à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort bien, surtout depuis son +arrivée à la Saulnaye. + +--Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis quarante-huit heures +à peine, je me sens moi-même tout ragaillardi... + +Il plaisanta: + +--Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma femme... J’ai soixante-dix +ans bien sonnés! + +M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait dû être beau et qui +gardait une allure imposante malgré ses épaules voûtées et sa démarche +difficile: son visage un peu rude quoique affiné par une moustache et +une barbiche blanches à la Henri IV, était creusé de rides profondes, +mais ses yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante expression +de douceur et de naïveté. + +--Oui, déclara-t-il après les premières paroles de bienvenue, nous +sommes revenus à la Saulnaye... Jadis ce n’était pour nous qu’une +vieille baraque sans importance. Maintenant, c’est notre maison. Il est +vraiment fort heureux que nous ne l’ayons pas vendue avec le château... +Nous aurions été obligés de passer la belle saison dans ce Paris qui est +devenu inhabitable depuis la guerre. Nous vivons là-bas dans un +appartement qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix fou... Ah! +c’est que les temps sont difficiles pour ceux que la guerre n’a pas +aussi bien traités que cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous +vu... chez lui? + +--Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé... Pas moyen de faire autrement. + +--Mais c’est tout naturel... Il est un de vos paroissiens. Vous avez +fait la connaissance de Mme Cousinet? Ah! reconnaissez qu’elle est plus +gaie que nous... Un peu originale, peut-être, mais ne sommes-nous pas, +nous aussi, des originaux à notre manière? Allons, mon cher curé, tout +cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes sont riches et vos +pauvres, pour qui vous plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt +leur générosité. + +Il y avait un peu d’amertume dans ces propos du vieux gentilhomme et sa +femme d’une voix douce, comme lointaine, lui dit: + +--Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de personne... + +--Mais, repartit le vieillard, nous ne nous plaignons pas... Nous n’en +avons pas le droit. Nous devons même, somme toute, nous estimer heureux +d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes conditions, à des gens qui nous +ont payés rubis sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une situation +que la guerre avait encore aggravée... Quoi de mieux? + +Mais le comte soupira profondément en prononçant ces mots, et, dans le +silence qui était tombé, il reprit: + +--Me plaindre? Pourquoi? Je dois avoir pris, depuis si longtemps, +l’habitude de l’exil. J’ai d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le +comte de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir jusqu’à son dernier +jour, j’ai toujours été exilé de mon époque; je le suis maintenant de ma +maison... Je dois suivre la destinée de ceux que toutes sortes de +Cousinets délogent et chassent de partout. Évidemment, il faut me +soumettre à cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que moi, à +commencer par le Prince qui, né au palais des Tuileries, est mort dans +une bicoque. Sa Saulnaye à lui! Encore n’était-elle pas en France. Me +plaindre? Mais Monseigneur ne s’est jamais plaint... Et même il a eu cet +admirable courage qui consiste à faire semblant d’espérer. + +--Suivons donc cet exemple, dit madame de Sableuse. + +Son fils avait eu un léger haussement d’épaules et c’est d’une voix +claire, quasi joyeuse, qu’il s’exclama: + +--A t’entendre, papa, on croirait que nous sommes finis... Quelle drôle +d’idée! Le passé, toujours le passé... + +--Nous sommes des gens du passé. + +--Pas moi, fichtre, en tout cas! Nous ne pouvons cependant pleurer +éternellement le comte de Chambord... C’est un peu comme si nous +n’arrivions pas à nous consoler de la mort de Louis XVI! Je pense au +contraire qu’il faut, non pas regretter ce qui n’est plus et ne peut +plus être, mais nous occuper du présent et lui tenir tête, carrément. Je +t’assure qu’à la tête de ma compagnie de chasseurs, je ne me sentais pas +du tout un homme du passé... Et je ne me laissais pas déloger de ma +tranchée! Allons, ne prenons pas des attitudes de vaincus... Moi, je +suis de mon temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets de la +terre! + +--Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, mais l’un d’eux est chez +nous et il y est bien. + +--Bah! nous arriverons peut-être à l’en faire sortir un jour ou +l’autre... Et, en attendant, nous ne sommes pas mal ici! + +L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son vieil ami se lamenter sur la +misère de ce temps où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie de +la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle dans la société moderne; +le bon curé savait que l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier «roi +légitime» de France vivait surtout de regrets sans cesse ravivés et que +même à l’époque où le comte Hector habitait son château familial, il +éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire exclu d’un siècle où +il n’avait d’ailleurs pas cherché à se faire une place. + +Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait pas cette sorte de +répulsion inspirée par une époque vraiment digne d’être vécue, +argumenta: + +--Vous voilà encore dans vos idées noires, monsieur le comte... Et tout +à l’heure vous me disiez que votre retour au pays vous avait +ragaillardi! Chassez donc ce cafard-là! D’abord, il faut se dire que le +bon Dieu a ses idées qui valent bien les nôtres... Avant de critiquer +les ordres, faut savoir ce que donnera la manœuvre: nous jugeons trop +vite les hommes et les événements et souvent, nous sommes obligés de +reconnaître, par la suite, que le plan dont nous ne pensions rien de bon +a donné d’excellents résultats. La cause que vous avez servie est +perdue, M. Cousinet s’est installé en maître à Sableuse, les temps sont +difficiles, c’est vrai... Et, certes, je m’en voudrais de trouver que +c’est le rêve, mais, enfin, vous avez bien quelques raisons de remercier +le Ciel, qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec vous... Vous +avez perdu votre château, votre fortune, à cause de la guerre, mais vous +avez gardé votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi, +par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à pied qui n’a lâché le +front que juste le temps de se guérir de ses blessures! Cela pèse dans +la balance, une veine comme celle-là! Ah! votre fils en a mis pour deux, +lui, et bien loin de se tenir ou d’être tenu à l’écart de son époque, il +s’est collé à la besogne, et comment! Ce n’est donc rien, cela, d’avoir +un fils qui est revenu de la guerre avec tous ses membres, avec la croix +d’honneur et la victoire? Le comte de Chambord, la légitimité, le retour +du roi de France, faut y renoncer, rien à faire... Mais le présent +devrait vous consoler de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si j’étais à +votre place, je remercierais le bon Dieu tous les jours, comme le fait +sans doute madame la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le dire, +est bien plus raisonnable que vous. + +Et il s’exclama dans un gros rire cordial: + +--Allons, faut pas vous en faire... Ça ne sert à rien! Je crois même que +ça empêche plutôt les choses de s’arranger, parce que la Providence aime +les gens de bonne volonté! + +Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en répliquant: + +--Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit qu’au front, vous avez +toujours été de bonne humeur, même dans les pires moments. + +--Oh! cela m’était facile... Moi, je pouvais faire le rigolo, je n’avais +personne derrière moi, sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes +tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien pleuré, au moins +jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Sans compter que, dans le métier de +brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote les clients et, +parfois, ça les empêche de se laisser glisser... Ah! c’est un peu comme +brancardier que je viens chez vous et, vous voyez, mon petit truc +réussit encore. Vous voilà moins triste que tout à l’heure, vous +réagissez, il y a du bon! + +Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient au village, eut +réenfourché sa bicyclette et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le +comte Hector dit à son fils: + +--C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui de l’optimisme et de la +bonne humeur... La guerre l’a transformé, lui aussi: il a pris une +rondeur populaire, une jovialité entraînante qui doivent le faire aimer +plus encore. + +--Oui, dit Mme de Sableuse, mais pourquoi emploie-t-il ces expressions +triviales? Sans jouer à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un +vocabulaire plus choisi. + +--Bah! intervint Pierre, c’est une habitude prise pendant la guerre. Et, +comme il ne fréquente guère les salons, à part le tien, maman... + +--Et celui de Mme Cousinet! dit le comte. + +--Oh! reprit Mme de Sableuse, je ne l’ai aperçue qu’une fois, pendant +les pourparlers de la vente... Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque +du langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, d’autant plus que +j’en ai entendu bien d’autres, à Paris, même dans le meilleur monde. + +--Oui, déclara son mari, c’est le nouveau style... Évidemment, il n’est +pas fait pour exprimer les idées que j’ai servies en l’auguste personne +du comte de Chambord! + +--Et pourquoi? protesta Pierre... On peut être traditionaliste en +parlant argot. J’ai connu à Paris des royalistes qui n’ont rien +d’académique, ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils engueulent +la République et même ils annoncent, en propres termes, qu’ils vont la +f...iche par terre. + +--Peuh! des Orléanistes!... + +Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation du vieux fidèle de +la légitimité défunte, que Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas +insister. + +Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en +selle avec la souplesse d’un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux +approches du parc de Sableuse. + +Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et +parfumées; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient, +les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et +leurs feuillages légers. Là-bas, par delà des haies vives, au pied du +clocher de Sableuse, brillaient déjà les premières lumières du village +et, plus loin encore, dans la plaine, les sirènes des usines lançaient +dans l’air transparent, sous le déroulement des fumées, leur hululement +qui annonçait la sortie des ateliers... + +Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la colline boisée, la +silhouette du château qui, aujourd’hui, n’était plus le sien et cette +vision lui gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait cependant +retrouvé avec joie. + +Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, mais de l’autre côté +de la clôture, une auto découverte dont le volant était tenu par une +femme... «Notre remplaçante! se dit-il avec un sourire... Mme Cousinet +fait son tour de propriétaire et, ma foi, elle a l’air de conduire avec +une certaine maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux parc qui +n’a vu que des amazones, c’est amusant! Mon père, lui, trouverait cela +profondément triste...» Il s’apprêtait à saluer au passage Mme Cousinet, +qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était conclu l’achat de Sableuse, +mais l’auto s’arrêta en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était +découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle châtelaine lui dire avec +une désinvolture d’ailleurs piquante: + +--Tiens, vous voilà? Enchantée... Mais pourquoi n’êtes-vous pas entré? + +Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le volant, elle était tête +nue et le vent l’avait quelque peu décoiffée: ses cheveux blonds, trop +blonds peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage peint, mais qui, +dans le crépuscule, paraissait d’une jeunesse et d’une beauté +délicieuses. + +--Madame, répondit Pierre, je ne me serais pas permis... D’ailleurs, je +vous l’avoue, je n’y ai pas songé. + +--Ça n’est pas gentil! prononça-t-elle sur un ton de petite femme +gâtée... + +Puis, plus grave: + +--Ah! oui, je comprends... Vous nous en voulez un peu, n’est-ce pas? + +--Pas le moins du monde, madame. + +--Bien vrai? + +--Bien vrai. + +--Alors, ça va... + +Mme Cousinet examinait, d’un regard évidemment connaisseur, le jeune et +élégant cavalier et après un court silence, elle lui dit avec la voix la +plus naturelle: + +--Savez-vous que vous faites très bien sur ce canard? Vous devriez vous +exhiber au cirque Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces dames +et, surtout, de ces demoiselles! + +--Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai pas songé non plus. + +--C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler du cirque Molier, c’est +fou! Nous sommes au bout du monde... Que voulez-vous, j’ai tant vécu à +Paris! + +--Vous allez bien vous ennuyer ici, madame? + +--Mais non, c’est charmant! Moi, j’adore la campagne... Vous savez, +comme toutes les artistes! + +--Vous êtes artiste, madame? + +--Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en cache pas, je m’en vante! +Voyons, Lisette de Lizac... + +--Du Casino de Paris? + +--C’est cela... Du Casino! + +--Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! ça, par exemple... + +--Vous ne vous attendiez pas à celle-là! + +--Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai rencontrée pour la +première fois en compagnie de votre mari: «Je n’ai jamais vu Mme +Cousinet et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux!» + +--Amoureux de moi? + +--Non, madame, amoureux de Lisette de Lizac. + +--Comme c’est amusant! Racontez-moi ça... + +--Rien de plus simple. Étant en permission, je me suis arrêté à Paris et +je suis allé vous applaudir. Vous jouiez dans une revue... Cela +s’appelait, attendez donc... + +--En quelle armée? + +--17... + +--En 17, c’était _T’en veux, chéri?_ + +--En effet, il me semble me souvenir... + +--J’étais la vedette. Je paraissais dans une scène d’apaches, dans une +scène patriotique où je dansais le tango sur l’air de la _Marseillaise_ +et je terminais dans le Triomphe de la France... Je faisais la France, +naturellement. + +--Oui, et vous étiez superbe... Une ligne, un galbe, des jambes! Mais je +vous demande pardon: j’ai tort de parler à Mme Cousinet des jambes de +Lisette de Lizac! + +--Pourquoi? Ce sont les mêmes. + +--Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de vous... + +--A cause de mes jambes? + +--A cause de tout. + +Mme Cousinet se mit à rire: + +--Il faut dire que je ne cachais pas grand chose! + +--De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps en moi le souvenir de +cette apparition... Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant à +Lisette de Lizac! + +--Pauvre garçon! + +--Pourquoi? On n’est pas à plaindre lorsqu’on a, au fond de soi, une +jolie image qu’on peut contempler quand on veut, quand on est triste, +quand on cherche à oublier une réalité affreuse... Lisette de Lizac m’a +fait du bien: j’en remercie Mme Cousinet! + +--C’est un succès et j’en suis fière! Mais il faut croire que vous avez +perdu la jolie image, car vous ne m’avez pas reconnue... + +--Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements et cinq années! Et +puis... + +--Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai beaucoup changé? + +--Non certes... Mais, enfin, je ne m’attendais pas à vous retrouver chez +un notaire sous les espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter +le château de mes pères! Vous reconnaîtrez que de Sableuse au Casino de +Paris, il y a loin... + +--Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez! + +--Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue très nette... Je vous +revois telle que vous étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée +dans ma cagna, en Argonne. + +--Chut! Il faut déchirer cette image-là: on y voit trop mes jambes. +Lisette de Lizac a quitté le théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est +transformée en Mme Cousinet. + +--Je vous présente mes respects, madame, fit Pierre de Sableuse en +affectant plaisamment un ton cérémonieux. + +--Et dans quelques mois, je serai la femme de M. Cousinet, député. + +--Ah! votre mari songe à faire de la politique? + +--Dans sa situation, c’est tout indiqué. + +--Où se présente-t-il? + +--Ici... Il se fera inscrire sur la liste du département. + +--La liste radicale, sans doute? Peut-être même socialiste. Dame, quand +on est châtelain, il est assez dans la tradition de se montrer un peu +révolutionnaire. + +--Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. M. Cousinet veut +défendre la bonne cause... + +--Bravo! je voterai pour lui. + +--Vous plaisantez? Mais c’est très sérieux... + +--Je n’en doute pas, chère madame! + +--Mon mari estime que c’est son devoir de servir le pays... Il l’a fait +pendant la guerre, dans ses usines, il le fera pendant la paix, à la +Chambre. + +--Noble ambition! + +--N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer ainsi? Seulement, voilà, ce +n’est pas facile... Mon mari est nouveau venu dans le pays: on le +connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, c’est de composer sa +liste... Il lui faut des gens tout à fait bien. + +--Ah! madame, je suis bien tranquille, votre mari en trouvera. M. +Cousinet est un débrouillard... Mais ne parlons pas politique: j’ignore +le premier mot de toutes ces questions! + +Mme Cousinet parut songeuse; brusquement, elle demanda: + +--Votre père ne s’est jamais présenté? + +--Présenté à quoi, madame? + +--Aux élections. + +--Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait bien s’il vous entendait. + +Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la main à Pierre de +Sableuse qui y posa ses lèvres. + +--Il se fait tard, dit-elle... Bonsoir, beau cavalier! + +--Adieu, charmante chauffeuse! + +--Adieu? Pourquoi? Vous m’en voulez de vous avoir parlé politique? Moi, +je vous ai bien permis de me parler de mes jambes... Au revoir, mon +cher! + +Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un rapide virage en poussant +un éclat de rire... Elle était déjà loin, lorsque Pierre se décida à +reprendre, au galop de son cheval impatient, le chemin de la Saulnaye. + +Quelques minutes plus tard, Mme Cousinet rentrait au château et se +mettait à table avec son mari pour dîner. + +--J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque le maître d’hôtel se +fut retiré. + +--Pardon, il me semble que c’est à moi de... + +--Non, il te faut un type épatant, un as, une vedette, quoi! Toi, tu +seras, si tu veux, le deuxième de la distribution... + +--Alors, à qui as-tu pensé? + +--Au comte Hector de Sableuse! Hein, crois-tu que ça la posera un peu +là, ta liste de conservateurs? Ce vieux bonhomme est très gobé dans le +patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de gens et il ne leur a +jamais rien demandé... S’il se présente, il sera élu et il fera élire +les autres. N’est-ce pas que c’est une idée? + +M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama: + +--En effet... Et dire que je n’y avais pas pensé! Mais je croyais le +comte définitivement parti... Je n’ai appris que ce matin, par un +garde-chasse, qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, le comte +Hector de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Moi, Cousinet, je +viens aussitôt après. Les trois autres, nous les trouverons sans peine. +D’ailleurs, il est à peu près certain que seuls, les deux premiers +seront élus... Oui, mais, voudra-t-il? Je me suis laissé dire que +c’était un vieux sauvage... + +--Bah! dit madame Cousinet, nous en avons conquis de plus sauvages que +lui. Et puis, n’oublie pas ceci: il est pauvre. + +--C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, ça ne résiste jamais bien +longtemps. Et puis, pourquoi résisterait-il, celui-là? Un siège de +député, un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne se refuse pas. +J’irai demain à la Saulnaye... + +Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez M. de Sableuse qui le reçut +aussitôt avec une assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était +bien persuadé que sa proposition serait mieux accueillie et, après +quelques banales formules de politesse, il la formula, carrément. + +Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et même ne lui répondit pas +tout de suite. + +--Vous consentez, n’est-ce pas? dit l’ambitieux châtelain... Il s’agit, +je le répète, de former une liste d’honnêtes gens dont le programme est +nettement conservateur. + +--Conservateur! répliqua M. de Sableuse avec une inquiétante ironie... +Mais, mon cher monsieur, qui vous a dit que je voulais conserver quoi +que ce soit? + +--Il s’agit de l’ordre, de... + +--Non, vous voulez conserver ce que vous avez et voilà pourquoi, +j’imagine, vous êtes conservateur. Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait +rien encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé n’était perdu +aussi... Je suis, monsieur, un homme du passé, d’un passé mort à jamais. +Et je ne conserve que des souvenirs. + +--Nous défendrons le passé, la tradition. + +--A quoi bon? Je vous dis que c’est mort... + +--Cependant, il y a un parti qui oppose à la Révolution une barrière. +C’est le drapeau de ce parti que je vous demande de tenir aux prochaines +élections. + +--Le drapeau sous lequel j’ai servi a été déposé dans le cercueil du +comte de Chambord, à Goritz: c’est le drapeau blanc. Personne n’ira +jamais le chercher où il est... C’est un drapeau mort comme ce qu’il +représente. + +Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une voix lointaine... Il se +tenait debout, près d’une fenêtre presque entièrement obstruée par un +lierre épais et dans cette pénombre, avec son visage émacié que +prolongeait une barbe blanche, avec des yeux profondément enfoncés sous +un front creusé de rides profondes, il prenait un aspect +quasi-fantomatique... Vraiment, oui, ce grand vieillard avait l’air de +sortir du passé. Et devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant ce +qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua: + +--Monsieur, j’ai renoncé à tout... Quand avec mes amis, de Blacas, du +Bourg et quelques autres fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière +fois sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas tourné vers +l’avenir. A quoi bon? Il n’avait rien qui pût m’intéresser... Avec le +comte de Chambord, quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs +espérances: je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne me suis mêlé de rien, +je n’ai écouté aucun appel: je suis devenu un spectateur que la pièce +ennuie, attriste ou dégoûte le plus souvent. Me mêler d’élections, moi +un des derniers partisans du roi par la grâce de Dieu et maître absolu +des biens et même de la vie de ses sujets? Vous n’y pensez pas... +Monsieur Cousinet, j’excuse votre démarche, car j’imagine que vous ne me +connaissiez pas avant de la tenter... S’il en était autrement, je +considérerais cette offre comme une offense. + +Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla: + +--Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous fournissant l’occasion +de devenir député! + +--Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en parlons plus. + +Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama tout d’abord: + +--En voilà un vieux piqué! + +--Il ne marche pas? + +--J’ai vu le moment où il allait me flanquer à la porte. + +--Qu’est-ce qu’il t’a dit? + +--Des choses fantastiques... il m’a parlé du comte de Chambord--le comte +de Chambord, je te demande un peu!--du roi de France et de Navarre qui +est le maître absolu, du drapeau blanc, du déluge et de la fin du +monde... + +--Alors, rien à faire? + +--Rien du tout. + +--Tu lui as parlé d’argent? demanda madame Cousinet... + +--Jamais de la vie... C’est même la première fois que je me trouve en +face d’un pauvre à qui je n’ose demander son prix, parce que je sens +qu’il n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types comme ça, la +vie deviendrait impossible. + +--Alors?... + +--Alors... Écoute, c’est à mon tour d’avoir une idée! Le vieux ne marche +pas: j’ai peut-être trouvé quelqu’un pour le remplacer. + +--Qui? + +--Son fils. + +Un sourire passa sur les lèvres peintes de Mme Cousinet. + +--J’y pensais, dit-elle. + + + + +VII + +IL FAUT QU’UNE PORTE... + + +Mme Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse très séduisant. + +Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant déshabillée devant sa +psyché, elle regarda ses jambes, longuement. «Il les a trouvées très +bien, songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux. D’autres, bien +d’autres, me l’ont dit, mais jamais cela ne m’a fait autant de plaisir +que cette fois-ci. Il en a rêvé... Cela m’amuserait qu’il en rêve +encore!» + +Son mari, qui se mettait en costume de nuit, lui demanda, en bâillant: + +--Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler tes guibolles d’un air +pensif? + +--Rien, mon ami... + +--Les plus belles jambes de Paris! Hein, crois-tu que j’en ai de la +veine d’être devenu leur propriétaire. + +--Leur propriétaire? Tu crois donc que tout est à toi ici? + +--Certainement: le château, le parc, les meubles, tes jambes... Tout ça +est à moi, ma chérie, à moi, Cousinet! + +--Tu as tout acheté? + +--Mais... Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu sur ce ton revêche? +Tu m’en veux, ma loulotte adorée? + +Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle recula vivement, les bras +tendus, comme pour se défendre... Devant elle, M. Cousinet resta +interloqué. En caleçon rose à pois verts, avec son bedon en pointe, ses +jambes grêles, son visage mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois +très laid et très ridicule... L’ex-vedette du Casino de Paris en fut +frappée comme elle ne l’avait jamais été. «Non, ce qu’il est moche!» se +dit-elle... Et elle évoqua la silhouette fine du beau cavalier qui lui +avait déclaré, quelques heures auparavant: «J’ai été amoureux de vous.» +Son mari, qui voulait prendre sa revanche, avança vers elle, la bloqua +dans un coin de la chambre et l’enlaça presque de force. Mais Mme +Cousinet, excédée, se dégagea et le repoussa violemment en s’écriant: + +--Ah! non, bas les pattes!... + +--Ce n’est pas possible, tu plaisantes? + +--Je te prie de me fiche la paix, tu entends! + +C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit, autant que le lui +permettait son caleçon rose à pois verts, une attitude digne et déclara: + +--C’est bien, madame... J’irai donc coucher cette nuit dans la chambre +Louis XIII. + +Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas quelque peu solennel, il +se retira. + +--Ouf! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit que très difficilement +ce soir-là. + +Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son château historique. +Habituée à vivre au milieu d’une agitation bruyante et gaie, elle errait +parfois comme une âme en peine dans les longs couloirs et les salles +sonores où plusieurs générations de Sableuse avaient vécu... Impossible +de rendre vraiment confortable cette résidence bâtie pour des gens qui, +en hiver, se chauffaient devant d’énormes bûches, qui se souciaient fort +peu d’avoir de l’eau courante dans toutes les chambres, qui vivaient, en +somme, comme des paysans. Impossible aussi--et c’était peut-être plus +grave--d’animer cette vaste demeure en y faisant venir des amis. En +vérité, les relations de M. et Mme Cousinet, très nombreuses mais peu +reluisantes, devenaient impossibles à Sableuse... + +--Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa femme. Là-bas, tout est +permis. Tes camarades de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont +assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers: ici, ils +détonneraient... Songe donc que je vais être candidat conservateur, que +je suis appelé à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion, +sans parler, bien entendu, de la propriété. + +--Mes amis valent bien les tiens, répliqua Lisette, vexée... Ce sont des +artistes et ils peuvent être reçus partout! Tandis que, toi, tu ne m’as +jamais présenté que des marchands de quelque chose, de vulgaires +mercantis. Ah! en voilà qui feraient tache dans votre beau château, +monsieur le baron de Cousinet! + +--Ma chérie, je ne les invite pas non plus... Les uns et les autres me +gêneraient dans ma nouvelle situation. Il me faut des relations qui me +posent... + +--Je les attends, tes gens du monde! + +--Oh! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais bien venir un stock. Ce +ne serait pas difficile... Les gens du monde vont partout où il y a de +l’argent: rien ne les attire comme le bruit des écus, je veux dire comme +le frou-frou des billets de banque. Et plus ils sont du monde et plus +vite ils accourent... Mais en somme ce qu’il me faut, c’est la belle +société de la région. + +--Le gratin de Merville, mazette! + +--Ne blague pas... Il est plus récalcitrant que celui de Paris. Tu t’en +rends compte... Ces croquants résistent. On dirait, Dieu me pardonne, +qu’ils se méfient! Nous sommes cependant des gens très bien... Mais +encore faut-il qu’ils le sachent. Nous manquons de publicité. Quand te +décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames des comités de +l’archevêché? L’évêque t’y a invitée, et t’a promis que tu serais +admirablement reçue. + +--Oui, mais ça me barbe... Ces vieilles poules ne doivent pas être +rigolotes du tout. + +--Songe à ma candidature... Aide-moi! + +--Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le jeune de Sableuse? + +--Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye de peur de tomber sur la +momie. Alors, j’attends une occasion... Heureusement, le fils m’a l’air +plus maniable que le père. Nous pourrons peut-être en faire quelque +chose? Qu’en penses-tu? + +--Il faut essayer. + +--Crois-tu qu’il se laissera séduire? + +--Je l’espère, répondit Mme Cousinet d’un air assez bizarre. + +--Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne t’intéresses pas assez à ma +candidature. Songe que tu es maintenant la compagne d’un homme +politique, en attendant que je sois un homme d’État. Tu devrais être ma +collaboratrice, m’aider de tout ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai +remarqué que tous ceux qui réussissent dans la politique ont des femmes +qui marchent avec eux, qui marchent pour eux... Les femmes jouent un si +grand rôle quand elles savent et quand elles veulent. + +--Tu veux que je marche pour toi? + +--Oui, comme une brave petite femme qui n’a qu’une idée en tête: «Mon +mari veut être élu... Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il +le soit.» + +--Entendu, mon ami... Je te promets de m’en occuper: si cela ne dépend +que de moi, eh bien, tu peux en être sûr et certain, tu le seras!... + +--Parfait... Commence donc par amener ici le jeune Pierre de Sableuse. +Sois diplomate, use de la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu +pourrais employer un intermédiaire, ce brave curé qui est au mieux avec +les Sableuse et qui, si tu t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux +avec nous. + +--Non, répondit madame Cousinet, je n’ai besoin de personne... +Laisse-moi faire et, tu verras, tu seras content du résultat. + +Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa rencontre avec Lisette de +Lizac... «Voilà, dit-il, de quoi meubler gentiment mes vacances. La +Saulnaye manque d’agréments et les bouquins de droit sont bien +ennuyeux... Ah! les jambes de Mme Cousinet! Vraiment, est-il possible de +vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému? J’entends encore ces +mots: «Au revoir, mon cher». Je sais bien que l’ancienne vedette du +Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse des artistes et que +lorsqu’elle dit «mon cher», c’est tout comme si elle disait «monsieur». +Mais, qui sait?... Et puis son mari me dégoûte: c’est un nouveau riche, +un mufle. Raison de plus pour coucher avec sa femme!» + +Pierre de Sableuse retourna à la même heure à l’endroit où il avait +rencontré Lisette de Lizac. Il ne comptait guère que le hasard le +favoriserait; aussi, après quelques minutes d’attente, et non sans se +railler lui-même de jouer ainsi les collégiens amoureux, s’apprêtait-il +à reprendre sa promenade, lorsqu’il entendit un bruit de moteur venant +du parc... Il retint son cheval qui déjà s’élançait et vit presque +aussitôt arriver l’auto de Mme Cousinet, laquelle était seule et +conduisait elle-même, comme la première fois. + +--Le hasard fait bien les choses! dit le jeune cavalier. + +--Le hasard? répondit madame Cousinet en arrêtant sa voiture... Voilà +une explication qui ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu ici +exprès pour me rencontrer. + +--Sans doute, mais comme il n’y avait rien de convenu, je ne m’attendais +pas... + +--Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous sommes ici tous les deux, +à l’endroit précis et à l’heure exacte que nous nous serions fixée si... +Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela soit le hasard: c’est +plus convenable. + +Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui découvrait ses dents dont +quelques-unes étaient métalliques aussi. + +--Soyons sérieux, reprit-elle... + +--Pourquoi? Je n’en ai pas la moindre envie. + +--C’est un compliment ou une insolence. Mais peu importe. Je parie +d’ailleurs que vous êtes très rosse avec les femmes. + +--Cela aussi c’est une insolence ou un compliment. + +--Une question: avez-vous une maîtresse? + +--Non... + +--Des maîtresses, alors? + +--Pas même. + +--J’entends bien que vous n’en avez pas à Sableuse, mais à Paris? + +--Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai que quelques +femmes--oh! très peu--ont eu des bontés pour moi... + +--Des femmes du monde, sans doute? + +--Vous me flattez... + +--Pas du tout: qu’est-ce qu’une femme du monde comparée à une artiste? +Vous avez connu des artistes? + +--Jamais... + +Et, après un silence, il ajouta en cravachant une branche de noisetier: + +--Je suis pauvre! + +Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec un haussement d’épaules: + +--Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais vous m’amusez. Il y a chez +vous une jeunesse, une fraîcheur, une... + +--Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est un compliment. + +--Quel âge avez-vous? + +--Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui comptent double. + +--Cela ne fait rien, vous êtes un gosse. + +Mme Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea pour montrer, jusqu’au +genou, une jambe fine et nerveuse sous la soie transparente d’un bas +couleur chair. S’approchant de la clôture, elle dit à Pierre de +Sableuse: + +--Vous savez, mon mari m’a chargée de vous inviter à déjeuner demain, au +château. + +Le jeune homme secoua la tête, répliqua: + +--Non, madame, excusez-moi... Mais c’est impossible. + +--Pourquoi? Toujours cette rancune contre les nouveaux propriétaires de +Sableuse? Et peut-être craignez-vous d’être réprimandé par monsieur +votre papa? + +--Quelle idée! vous plaisantez... Mon père me laisse libre de faire tout +ce que je veux. Voyons, j’ai commandé une compagnie pendant la guerre... + +--Alors, venez. Je vous le demande... Vous verrez, j’ai des choses à +vous montrer, des portraits de moi. Tenez, il y en a un qui me +représente avec le costume que je portais dans _Tu veux, chéri?_ Vous +vous souvenez?... Et puis, nous bavarderons en voisins, en amis. Mon +mari est un si brave homme!... Il faut que vous le connaissiez, c’est +indispensable. + +--Indispensable? + +--Mais oui... Quand je vous dis que vous êtes un gosse! Allons, c’est +convenu pour demain? + +Pierre de Sableuse s’inclina en disant: + +--J’irai... + +Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la main. Comme il se +penchait pour y poser ses lèvres, elle fit en sorte que le baiser du +jeune homme se logea dans le pli de son bras nu... Puis, comme surprise, +elle poussa un petit cri, mais elle laissa ce baiser s’attarder sur sa +chair tiède et parfumée. Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut, +dans ses yeux le désir... L’effet cherché était obtenu. Tacticienne +expérimentée de la coquetterie, elle prit aussitôt un air indifférent, +et comme si elle avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle +prononça: + +--Nous vous attendrons demain, monsieur de Sableuse, à midi et demi... + +Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut la retenir encore, mais +déjà, elle avait mis sa voiture en marche. Il reprit le chemin de la +Saulnaye en se demandant avec inquiétude pourquoi Mme Cousinet s’était +séparée de lui avec cette soudaine froideur. «Ai-je été trop loin? Ou +bien, au contraire, me suis-je comporté comme un niais et du bras, +devais-je passer aux lèvres? Avec une femme du monde, je n’aurais pas +hésité...» + +Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse franchissait, non sans +quelque émoi, le seuil de ce château où il était né, où il avait vécu sa +jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait en invité. + +--Il y a du changement! lui dit jovialement M. Cousinet, en lui faisant +parcourir la galerie et diverses pièces meublées avec faste... Et ce +n’est pas fini! J’ai commandé des tas de choses. Vous verrez ça! + +Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de Mme Cousinet en +infirmière. + +--N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme? Tous les costumes lui vont... +Tenez, la voilà encore! + +Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de Mme Cousinet en +sultane du bal des quat’z’arts. + +--Hein? Croyez-vous qu’elle a du galbe? + +Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément Mme Cousinet avait des +jambes magnifiques... Et devant ce portrait où elle apparaissait en +femme du monde, il était aisé de s’en assurer. + +A table, où tous trois prirent place, l’heureux époux d’une femme si +bien faite se mit bientôt à parler de la «situation politique»: + +--Le refus de monsieur votre père est une tuile pour la noble cause que +je veux défendre dans ce pays... Vous ne croyez pas qu’il reviendra sur +sa décision? + +--Jamais. + +--Alors, je n’y vais pas par quatre chemins... Je vous demande de vous +présenter avec moi. + +--Me présenter? + +A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse rencontra celui de Mme +Cousinet et il lui parut que ses yeux avaient une expression plus +caressante. Mais, poursuivant son idée, il répondit: + +--Vous n’y pensez pas! Après le refus de mon père... + +--Bah! M. de Sableuse ne peut vous condamner à vivre comme lui dans la +retraite... Vous êtes jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre +député, cela ne vous dit rien? + +--Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends rien à la politique... + +--Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire. J’organiserai la +propagande, et je me charge de tous les frais. Vous n’aurez à vous +occuper de rien... + +Pierre de Sableuse allait répondre «non» quand il sentit sur son pied +une pression légère, bientôt plus appuyée... En même temps, Mme Cousinet +se pencha vers lui, et, gentiment, supplia: + +--Vous n’allez pas nous refuser cela? + +--Madame, je regrette de... + +La pression devint plus forte et Mme Cousinet insista: + +--Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes très sympathique... + +--Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez pas, de la bonne +cause. Nous défendrons la famille... + +--La famille! répéta l’ex-Lisette de Lizac en prenant le pied du jeune +récalcitrant entre les siens. + +--La religion, l’ordre, les anciennes traditions! déclama M. Cousinet. +Avec un nom comme le vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces +grands principes. + +--Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse faire... + +Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement celui de Pierre de Sableuse +qui finit par répondre: + +--Enfin, je verrai... je réfléchirai. + +--C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos dispositions. Les élections +approchent... + +Une jambe tiède frôla celle du jeune homme, puis, lentement, avec des +souplesses de liane, insista, pressa, encercla... Penchée vers son hôte, +Mme Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait un parfum chaud, +charnel. + +--Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez hésiter quand il s’agit de la +cause, de la bonne cause! + +--Vous ne pouvez hésiter, fit Mme Cousinet. + +--Eh bien, soit, j’accepte! + +--Ah! s’exclama l’amphitryon... Je savais bien que je vous convaincrais +en faisant appel à vos sentiments. Merci, mon cher... Car maintenant, +nous sommes des amis, nous marchons la main dans la main. + +Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait en maniant son +collier de perles. + +--Nous sommes faits pour lutter ensemble! déclara M. Cousinet... Je +recruterai sans peine deux ou trois figurants pour compléter notre +liste. Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot d’ordre du +Comité directeur de la Ligue des bons Français. C’est son programme que +nous défendons et c’est sous son patronage que nous engagerons la lutte. +J’ai des amis à la Ligue, Tricoud, le grand entrepreneur, Mâchecolle, le +sénateur, Bédarieux, le directeur de la _Tradition_, un canard que je +commandite, d’autres encore. Avec eux cela ira tout seul! + +--Quand pars-tu? demanda Mme Cousinet d’un air distrait. + +--Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je n’en ai que pour deux jours. + +Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression savante du mollet de sa +voisine et, pour cacher son trouble, s’exclama: + +--Cher monsieur Cousinet, vous avez raison... Il faut que les honnêtes +gens se défendent. Vos idées sont les miennes... + +--Ce sont aussi les idées de ma femme! + +--Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je pense, quelque chose me dit +que M. de Sableuse le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur? + +On prit le café dans la galerie. Mme Cousinet, qui avait allumé une +cigarette, fit elle-même le service... Les vins avaient été généreux; +les liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse commençait à +sympathiser avec ce brave Cousinet qui, en somme, lui offrait l’occasion +de siéger à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa femme. +Aussi, c’est avec la meilleure impression sur son avenir politique et +sentimental qu’il prit congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit, +d’une voix retentissante: «Vous verrez, nous réussirons», et l’autre à +voix basse: «Venez demain après-midi... Je serai seule!» + +--En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu comme j’ai voulu, ce bon jeune +homme! As-tu remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris? + +--Je t’ai admiré... Vraiment tu as été très éloquent! + +--N’est-ce pas? Il est vrai que ces imbéciles de la noblesse, on en fait +ce qu’on veut quand on les prend par les sentiments. + +--C’est vrai, dit Mme Cousinet avec un sourire ironique, M. de Sableuse +a été pris par les sentiments... Tu le tenais, il ne pouvait plus +résister! + +--Ah! vois-tu, ces gens-là n’existent plus quand ils sont en présence +d’un gaillard comme moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas. +Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse pas refaire... Il est +temps, vraiment, que des lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont +manié les affaires et les hommes, se décident à défendre la cause que +tous ces imbéciles ont failli perdre. Pour sauver les bonnes idées, la +famille, la propriété, la religion, il faut des types comme moi, nom de +Dieu!... Ah! tu verras, tu verras, ma chérie, je suis de l’étoffe dont +on fait les... + +--Je t’y aiderai, sois tranquille! interrompit Mme Cousinet avec une +bonne humeur charmante. Et quelque chose me dit que ce garçon y mettra +du sien, lui aussi! Allons, tout cela va très bien et ce déjeuner a +certainement arrangé et avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un homme +très fort! + +Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait dans le rapide de +Paris, Pierre de Sableuse et Lisette de Lizac, assis dans le petit salon +situé à l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un album de +photographies évidemment très intéressantes. + +--Je vous l’avais promis, disait Mme Cousinet, que je vous ferais voir +mes portraits dans mes plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux +de ma carrière artistique et je les montre avec fierté. D’ailleurs, je +n’ai rien à cacher... + +Le fait est que sur ces photographies elle ne cachait pas grand’chose: +partout triomphaient ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus, +servir à mouler des coupes, ses hanches souples, ses reins cambrés, ses +jambes nerveuses. + +--Me voici, disait-elle, en Incroyable... C’était dans la revue de +Pigeonneau et Saint-Marcel: _Amène ta gosse!_ J’étais très bien dans +cette scène-là. Et celle-ci? N’est-ce pas qu’elle est amusante, cette +photo? Je suis en Reine des poules... Ah! mon costume se réduit à peu de +chose: une crête, une ceinture et quelques plumes. Cela m’allait très +bien. Ici, je suis en Fée Coco... La coco, vous ne connaissez pas ça! +Vous êtes tout simple, vous, tout naturel: ça se lit dans vos yeux... +Ils sont épatants, vos yeux, d’une clarté, d’une jeunesse! Mais +continuons... Ah! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer... Je suis +toute nue, à part le cache-sexe, bien entendu. Tenez, regardez-la tout +de même... Mais bien vite! J’étais ainsi dans la finale de _T’en fais +pas_, une revue de Macache et Bono, deux idiots qui me faisaient chanter +des insanités. Maintenant, vous me voyez en Messaline... Un rôle tout en +or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique. Cela se passait +dans une maison de rendez-vous de... de... enfin, du Montmartre de ce +temps-là. + +--Suburre, sans doute? insinua Pierre que ces photos, ces propos et +Lisette elle-même troublaient de plus en plus. + +--Oui, quelque chose comme ça. Donc, je faisais mon entrée... Le plateau +était rempli de femmes et d’hommes étendus sur des coussins: c’était +très bien mis en scène et il y avait des effets de lumière tout à fait +étonnants. Ma première réplique était: «J’ai soif d’amour... Vite, un +mâle!» Alors, il y avait divers chichis, je ne sais plus lesquels. Ah! +j’y suis. On se battait pour m’avoir. Et, finalement, un nègre +m’emportait... Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec moi, puis me +jetait sur une peau de lion. C’était superbe! Aussi quel succès!... +J’étais rappelée six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai, vous +savez! Ah! quand je pense à tout ça! Tout ce passé me revient, +maintenant. Il me semble que c’est hier... Tenez, le pas de Messaline, +c’était comme ceci. + +Mme Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser une espèce de pas +oriental: elle tendait les bras vers Pierre de Sableuse, se tortillait +avec des frémissements, des ondulations qui faisaient saillir, sous la +robe de satin, des seins restés très beaux et une croupe peut-être plus +ronde, plus large que sur les photos de l’album, mais toujours d’une +ligne voluptueuse. + +Et, tout à coup, elle s’écria: + +--Mais faites donc le nègre!... + +--Madame, je... + +--Ce n’est pas difficile, bon Dieu!... Tenez, vous me prenez par la +taille... là, très bien... je me colle à vous... c’est dans mon rôle, je +suis Messaline... Vous, vous me brutalisez... allez-y, n’ayez pas peur, +Messaline aime ça... parfait... et maintenant, vous m’emportez sur le +canapé... là, oui... Allez-y... Vas-y! Prends-moi... prends-moi!... Tu +ne vois donc pas que je n’en peux plus? + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Au moment où cette scène, très bien enlevée par Lisette de Lizac et par +le futur candidat de la Ligue des bons Français, atteignait son maximum +d’intensité, quelqu’un poussa timidement la porte du petit salon. + +C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans la galerie, avait +entendu des soupirs, des plaintes, des cris étouffés, et s’était dirigé +vers l’endroit d’où parvenaient ces bruits bizarres. «Il doit y avoir +là, se disait-il, une personne qui souffre de quelque malaise... Mme +Cousinet, peut-être!» + +L’abbé put constater qu’il n’en était rien. + +--Oh! s’exclama-t-il en se mettant les mains sur les yeux... + +Mais il avait déjà reconnu le fils du comte Hector et il se récria: + +--Non, mais!... Fornication et adultère!... Vous ne vous gênez pas, tous +les deux! + +Mme Cousinet avait repoussé son complice qui se réfugia derrière +un meuble; elle se redressa en réparant le désordre de sa +toilette--celle-ci était légère et vraiment très pratique en de telles +occasions;--puis, retrouvant aussitôt sa dignité, elle déclara de l’air +le plus naturel au pauvre abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir: + +--Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce que je suis capable de +faire pour les idées que nous aimons et que nous défendons. + +--Madame, vous... Je... permettez-moi de... + +--Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause! Pour la cause, vous +entendez! N’est-ce pas, monsieur de Sableuse? + +Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé Pellegrin, n’écoutant +plus, battait rapidement en retraite... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--C’est idiot! s’exclama Mme Cousinet. Quand une femme trompe son mari, +elle oublie ses devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais +oublier de fermer la porte! + +--Nous avons perdu la tête, dit Pierre de Sableuse. Que doit penser M. +le Curé? + +--En voilà une question! Moi, ce n’est pas l’opinion de ce bonhomme qui +me préoccupe, c’est ce qu’il va faire... S’il allait tout dire à M. +Cousinet! + +--Rassurez-vous, il n’est pas bavard. + +--Je ne m’y fie pas... Les prêtres sont un peu comme les femmes: quand +on porte une jupe, on ne sait pas garder un secret. + +La femme coupable fronça les sourcils, puis, soudain: + +--Oh! j’ai une idée!... C’est vrai, comment n’y ai-je pas pensé tout de +suite? Décidément, l’air de la province m’enlève mes moyens... + +Une heure après, Mme Cousinet arrivait en auto au presbytère. Valérie +eut à peine le temps de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui +n’était pas encore tout à fait remis de son émotion, la reçut dans sa +salle à manger d’un air qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en +vain! Il était très gêné et le laissait voir... En revanche, la +châtelaine n’était pas embarrassée le moins du monde et c’est d’une voix +calme, avec un sourire charmant, qu’elle prononça: + +--Monsieur le Curé, je viens me confesser. + +--Vous confesser, madame? Mais... + +--Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit, mais vous m’écouterez +quand même, j’en suis sûre. J’ai péché, gravement péché... + +Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle s’agenouilla. + +Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne voulut pas être la dupe +de cette comédie. + +--Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce truc-là... Pour qui me +prenez-vous? Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien... + +Déjà, Mme Cousinet s’était redressée. + +--Ah! merci, monsieur le Curé! fit-elle en joignant des mains potelées +aux ongles polis. + +--Vous avez donc cru que, moi, j’irais...? + +--Oh! pardon! Vous savez, dans mon affolement... + +--Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous supposez que je suis un +sale type. Mais il suffit... Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous +confesser, pour de bon, vous me trouverez à l’église, le matin à onze +heures, et le soir, une heure avant le salut. En une heure, on peut déjà +en raconter pas mal! + +Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac perdit, brusquement, son +assurance, sa désinvolture... Elle eut même la sensation--oubliée depuis +bien des années--qu’elle rougissait et c’est d’une voix timide qu’elle +répondit: + +--Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me jugez pas trop sévèrement. + +--Je ne suis pas sans péché, madame; ce n’est donc pas moi qui vous +jetterai la première pierre... Et puis, j’en ai vu bien d’autres! + +Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en reconduisant sa +visiteuse: + +--C’est une façon de parler, bien entendu... + + + + +VIII + +LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ + + +M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que ses négociations avaient +réussi le mieux du monde. + +--Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, j’ai eu une veine +extraordinaire! + +--Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme d’un air innocent. + +--Ah! Pourquoi? + +--Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude de la dompter! + +--C’est vrai... Je les ai fait marcher là-bas. Je suis allé voir +Bédarieux, le directeur de la _Tradition_. Entre nous, une belle +fripouille! Mais très intelligent et, surtout, très au courant de la +situation... Il m’a donné des conseils, des tuyaux; il me soutiendra +énergiquement. + +--C’est bien le moins... Tu es dans sa commandite pour cinq cents gros +billets! + +--J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons Français... Des amis! + +--Je pense bien... A ce prix-là! + +--Bah! Trois cent mille francs... Mais je savais bien ce que je faisais. +Je les rattraperai quand je serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le +sénateur. Il m’a encouragé à me présenter... «Vous pouvez devenir, +m’a-t-il dit, une des forces du parti, qui est celui des honnêtes gens. +Un homme comme vous, un patriote qui a rendu tant de services à la +France, doit servir la cause au premier rang». Mâchecolle connaît, +justement, ce pays... Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait très bien +en tête de liste. Impossible de trouver mieux, vu la situation de cette +famille que tout le monde vénère dans la région, même l’élément ouvrier. + +--Oui, dit Mme Cousinet, ce sont des gens très sympathiques. + +--Le fils est bien un peu insignifiant... + +--C’est vrai. + +--... Mais cela vaut mieux, je ne veux pas avoir de rival! + +--Tu as raison, approuva Mme Cousinet en l’embrassant. + +--Bref, tout va comme sur des roulettes... Ah! j’oubliais. Ces +messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, Tricoud--tu sais, l’entrepreneur,--le +baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, peut-être un ou deux +autres, arriveront samedi prochain. Ils viennent pour examiner la +situation sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats qui +compléteront la liste, pour prendre les premières dispositions en vue de +la campagne qui ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au +château... Débrouille-toi! + +--Sois tranquille, mon gros loup. + +--As-tu vu le jeune de Sableuse? + +--Vaguement... + +--Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il n’est pas très rigolo, +mais tu dois m’aider à l’amadouer, à le tenir en laisse... Et le curé, +est-il venu te voir? + +--S’il est venu me voir? répéta madame Cousinet avec un sourire +bizarre... Oh! oui!... + +--Ah! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins? Tu sais, il faut lui +ouvrir notre porte, bien largement. + +--Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être sûr, mon chéri. + +--Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, qui le connaît, me l’a +dit. Tâchons de le mettre dans notre jeu complètement, comme M. de +Sableuse. Je compte beaucoup sur toi, pour cela! + +--Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est plus difficile. + +--Au contraire! Je vais commencer par lui lâcher quelque galette pour +son église, pour ses pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, je +demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne... + +Et, partant d’un bon gros rire, il déclama: + +--Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet!... + +Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit tout bas à l’oreille: + +--Nous nous coucherons de bonne heure, ce soir... Trois nuits sans +amour! Ah! ma chérie, tu ne trouves pas que c’est long? + +--Terriblement, mon loup! répondit Lisette de Lizac en lui rendant son +baiser, du bout des lèvres, sur la joue. + +Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir une enveloppe contenant deux +billets de cinq cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces mots: +_Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant mieux._ + +A vrai dire, cette libéralité lui déplut: «Ça y est, se dit-il, on +commence le bombardement par grosses pièces... Impossible de résister. +Va falloir me rendre, c’est bien la première fois! Mais, quoi, il y a +tant de pauvres gens dans le pays! Monsieur Cousinet, à ce prix-là je +suis votre homme.» + +Sans tarder, il alla faire de la monnaie au bureau de poste, puis il +entreprit une tournée chez les plus malheureux de ses paroissiens. Dans +ce bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne manquaient pas... Que de +masures où grouillaient des marmailles affamées et loqueteuses, où des +malades, des vieillards attendaient quelque secours! L’abbé Pellegrin +passa partout, ajoutant aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un +billet de banque. La Planquart eut sa visite et reçut de quoi acheter +des galoches à quelques-uns de ses «loupiots», comme il disait. La mère +Lostellat, que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait à se +débattre dans les bras de la mort. + +--On verra ben, disait-elle parfois d’une voix sifflante, laquelle de +nous deux lâchera la première: en attendant, je tiens bon! + +A son chevet, le prêtre rencontra le docteur Profilex, qu’il n’avait pas +vu depuis plusieurs jours. Les deux hommes sortirent ensemble. + +--De nos deux visites à cette pauvre vieille, dit le docteur, la mienne +est assurément la moins utile. + +--Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers parfois à quelque chose. + +--Oui, quand vous laissez quelque argent sur la table! + +--Taisez-vous, vieux mécréant... A vous qui ne pouvez, avec vos drogues, +sauver les corps, il va bien de railler les miennes, qui me permettent +de sauver les âmes. + +--Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons la paix. Vous savez que +le comte de Sableuse s’est installé à la Saulnaye? + +--Je lui ai rendu visite. + +--Moi aussi... Entre nous, M. de Sableuse ne va pas. Il a beaucoup +vieilli depuis qu’il a quitté son château et je le trouve en mauvais +état. Le moral est, chez lui, très atteint et comme le physique est aux +ordres du moral... + +--Je ne vous le fais pas dire. + +--Je n’ai pas dit «l’âme»... Et cependant, c’est une belle âme que ce +vieil aristocrate tout d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi +royaliste qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous sépare, mais je +l’estime, ce bonhomme-là: il se tient droit. J’aime les gens qui ne +transigent pas! + +Après un instant de silence, le docteur Profilex reprit: + +--Et que devient votre Cousinet? + +--Mon Cousinet? Mais personne ne m’en a fait cadeau. + +--Il paraît que vous êtes au mieux avec lui... Et le bruit court que +vous allez l’aider à devenir député. + +L’abbé, embarrassé, répondit à côté: + +--M. et Mme Cousinet sont d’excellentes personnes qui font beaucoup de +bien. Grâce à elles, je peux soulager bien des misères dans le pays. Le +reste, ça ne compte pas! + +--Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense de la bonne cause... +Oui, la cause des gens qui ont horreur de la République, de la «gueuse», +la cause des partisans de l’ancien régime! Et le plus drôle, c’est que +votre Cousinet en est, de ce parti-là, lui qui s’est servi de ses +millions tout neufs pour déloger le comte de Sableuse de son château +féodal... Ah! quelle époque! + +L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, dans ses +discussions avec le docteur Profilex, mais cette fois, il ne trouva rien +à répondre. D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de chercher +une riposte: déjà, en riant d’un air sarcastique, il s’éloignait... + +«Bah! se dit le curé, je ne me suis pas encore engagé... Laissons +flotter les rubans. Tout se tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai +distribuer aux pauvres un peu de la galette de Cousinet: c’est toujours +ça de repris!» + +Mais quelques jours après, il était convoqué à l’archevêché où Mgr Sibuë +le reçut, cette fois, avec une surprenante bienveillance. + +--Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons besoin de vous... L’heure +s’approche où les forces mauvaises vont tenter un assaut qu’elles +croient décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le savez, est, +avant tout, un élément de conservation sociale: elle oppose +traditionnellement la digue religieuse au flot de la révolution impie... +Elle prendra donc part, sinon ouvertement, du moins en sous-main, à la +prochaine lutte électorale. Tous les fidèles et à plus forte raison, +tous ceux qui portent notre saint habit doivent faire bloc contre +l’ennemi... Vous, mon cher curé, qui disposez d’une réelle influence +dans la région, vous vous mettrez, cela va sans dire, au service de la +bonne cause... Une liste conservatrice et catholique va être formée par +les soins d’un de vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le +connaissez, je le connais-moi-même, c’est un homme aux idées excellentes +et, de plus, en possession de moyens puissants. Très généreux aussi... +Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti les effets de sa générosité +chrétienne, dont madame Cousinet, admise dans nos comités, est la pieuse +et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte sur votre dévouement, nous y +comptons nous-mêmes et, dès maintenant, cher monsieur le curé, je bénis +vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence saura rendre fructueux +pour la cause des honnêtes gens!... + +C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin répondit: + +--Ça va, Monseigneur... Je marcherai jusqu’à la gauche! + +--Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le coadjuteur avec un sourire +mince... Car je crois que c’est de ce côté que votre influence sur les +brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus utilement. + +Peu de jours après cette entrevue, le curé de Sableuse reçut la visite +d’un entrepreneur de Merville qui lui demanda: + +--Quand commençons-nous les travaux? + +--Quels travaux? + +--La restauration du clocher de l’église... Je suis allé le voir: il ne +tient plus guère. Un grand coup de vent et tout s’écroulera. Et puis, +les embellissements intérieurs... Mais n’est-ce pas convenu avec M. +Cousinet? Il m’a dit: «Mettez-vous à la disposition de M. le curé.» Me +voici: nous commencerons quand vous voudrez. Tout est arrangé avec le +conseil municipal. + +--Soit... Mon clocher tient bon depuis six siècles, mais quelques soins +ne lui feront pas de mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous +verrons... + +Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir bousculé ainsi, songea: +«Décidément, notre ami Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud. +Impossible de résister à cet homme-là!» + +La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle châtelaine lui +apportait elle-même, en auto, un magnifique Saint-Joseph en plâtre +peint: + +--J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien plaisir. + +--Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà un... + +--Vous n’allez pas me le refuser? Regardez, comme il est gentil avec sa +barbe frisée et ses yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari qui +l’a choisi. + +--Comment, c’est M. Cousinet qui...? + +--Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée qui lui est venue... en +passant du côté de Saint-Sulpice. + +--Saint Joseph est un grand saint, répliqua le bon curé, et qui a rempli +dignement une mission bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie +bien, comme je remercie votre mari... Je caserai votre Saint-Joseph dans +l’église: cela nous en fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce +parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à la volonté divine. + +Madame Cousinet écoutait gravement, sans avoir le moins du monde l’air +d’une femme coupable qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse: +évidemment, dans son esprit, elle ne faisait aucun rapprochement entre +son mari et ce Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure même +où sa femme le faisait cocu. Le bon curé songea que les filles d’Ève +avaient reçu de Dieu ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam, +l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, au moment voulu, tout +souvenir gênant et faire l’ange aussitôt après avoir fait la bête. + +--Mais j’oubliais! dit l’ancienne vedette du Casino de Paris... Nous +recevons, au château, samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, des +membres du comité de la Ligue des bons Français. Ils viennent pour +organiser la campagne électorale... M. Cousinet tient absolument à ce +que vous les rencontriez. C’est très facile: venez dîner dimanche +soir... C’est convenu, n’est-ce pas cher ami? + +Ce «cher ami», venant après le Saint-Joseph, était irrésistible. Le curé +promit... D’ailleurs, maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se +débattre? Et puisque la Ligue des bons Français patronnait le nouveau +châtelain de Sableuse, vraiment, il n’avait plus le droit de douter et +de résister. La Ligue des bons Français ne luttait que pour la foi et +l’Église, et elle savait certes mieux que lui comment et avec qui il +fallait les défendre. + +Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé Pellegrin prenait place +à la table de l’ex-Lisette de Lizac avec les éminents représentants de +la Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur Mâchecolle, un +vieux monsieur à favoris solennels, Tricoud, l’entrepreneur, un grand +sec qui portait sur un nez formidable de rondes lunettes d’écaille, le +baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, un homme jeune encore à +tête de monoclard mondain et Bédarieux, le directeur de la _Tradition_, +organe officiel de la Ligue... Anselme Bédarieux n’avait vraiment rien +de traditionaliste dans son aspect: vêtu d’un complet de style +britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire pavée de dents en +or, il faisait penser à un bookmaker ou à un manager de boxe. + +M. Cousinet commença par expliquer l’absence de M. Pierre de Sableuse en +disant: + +--Ma femme l’avait invité... Mais il lui a répondu qu’il était +souffrant. N’est-ce pas, chérie? + +--Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi qu’il se sentait +fatigué... très fatigué! + +Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de Mme Cousinet, mais +celle-ci ne broncha pas et c’est avec une parfaite sérénité qu’elle +ajouta: + +--Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train. + +--Bah! dit son mari, nous n’avons pas besoin de lui pour causer +politique... D’autant plus qu’il n’y connaît rien. Nous avons son nom et +c’est l’essentiel! + +--Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort utile. Sableuse, la +tradition, Cousinet, le progrès: c’est admirable! Je crois au succès... + +Des laquais en culotte de velours écarlate et en habit bleu-barbeau à +boutons d’or servaient cérémonieusement un potage à la Montmorency dans +une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas de dire, d’un ton négligent, +qu’elle était de Sèvres,--origine facile à vérifier, ajouta-t-il avec +bonhomie, en montrant derrière son assiette le monogramme de la +manufacture nationale. + +Le homard à l’américaine parut et la conversation se trouva aiguillée +sur la gastronomie et les restaurants parisiens où se conservent les +bons principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des mieux renseignés +sur ce chapitre et Mme Cousinet, qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit +preuve aussi d’une brillante documentation. Le baron Kepler vanta les +cabarets de Montmartre: l’ancienne divette marqua, en quelques traits +précis, leurs mérites respectifs... Mâchecolle cita un établissement +«très rigolo» où il allait parfois passer la soirée avec des amis +politiques, des électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme aux +lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes de la Butte où, vraiment, +la chère était bonne et où il n’y avait pas moyen de s’embêter. + +--Mais, remarqua à un moment donné le baron Kepler, il me semble que +nous nous oublions un peu devant M. l’abbé. + +--Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un ancien poilu. Il y est +peut-être allé, à Montmartre, en permission! + +--Ma foi non, dit l’abbé... Paris nous était interdit, à nous autres, +paysans. Et puis quand même, ma soutane, je la portais toujours, +moralement. Et je n’ai point l’habitude de la balader dans ces +endroits-là. + +Des mets compliqués--à l’apparition desquels M. Cousinet vantait chaque +fois la maîtrise de son «chef», ancien cuisinier du roi de Portugal--des +mets compliqués, servis dans des plats en vermeil, se succédaient, +arrosés de vins célèbres. On se mit à parler politique et, tout de +suite, la question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, sur le +terrain des réalités. + +--Nous avons, déclara-t-il, un programme habilement dosé qui doit valoir +un grand nombre de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, je +l’ai composé avec nos amis... Ma vieille expérience politique, ma +situation au Sénat, mes relations dans le monde des affaires, tout cela +me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion publique et de +choisir les remèdes qui peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot, +voici: il s’agit de défendre les intérêts que les menaces +révolutionnaires inquiètent... + +--C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a peur, se terre et voilà +pourquoi les temps sont difficiles. La _Tradition_ fait beaucoup moins +d’affaires de publicité que l’an dernier... Les couturiers se plaignent, +les théâtres jouent devant des banquettes. + +--Que fait le Casino de Paris? demanda Mme Cousinet. + +--Des demi-salles tout au plus... + +--Quand j’y jouais, c’était le maximum tous les soirs! + +--Ceci explique cela, chère madame, fit le baron Kepler, galamment. + +--Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit Mâchecolle. + +Le curé de Sableuse lança, ironique: + +--Faire remonter les recettes du Casino de Paris! + +--Quand les établissements de plaisir vont, mon cher curé, tout va... + +--Soit, mais pour entraîner les électeurs de la région, il faudra leur +parler d’autre chose. + +--Évidemment... La situation est d’ailleurs très favorable, au point de +vue électoral. Les paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, sont +devenus conservateurs. On est toujours conservateur, quand on a quelque +chose à conserver! Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet--je +dis la liste Cousinet, parce que notre ami est la vraie tête de +liste--voteront pour la liste Cousinet comme un seul homme. La Ligue des +bons Français--tout le monde sait ça--place au-dessus de tout la défense +de l’agriculture, c’est-à-dire de la propriété agricole. + +--Oui, dit le baron Kepler en ajustant son monocle, nous sommes, au +fond, une ligue de paysans. + +--Les hobereaux nous suivent aussi... La candidature de M. Pierre de +Sableuse, fils d’un légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les +industriels... + +--Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur Tricoud. Je peux vous en +parler savamment. La Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, la +sympathie et l’appui de ceux qui occupent des salariés... Nous prêchons +la pacification sociale, c’est-à-dire la fin de cette agitation +déplorable qui effraie les capitaux et compromet la prospérité +nationale. L’industrie et surtout la grande industrie est avec nous... +Elle sait que nous la soutenons. + +--Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. Notre ami Cousinet est +précisément l’un de ces hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont +compris la nécessité d’organiser la lutte contre l’armée de la haine et +de la révolte. Mais la _Tradition_ n’est pas encore aidée comme il le +faudrait! + +--Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, nous échappent en grande +partie... + +--Elles ne sont pas sympathiques, les classes moyennes, fit Tricoud. +Elles sont, en somme, composées de ratés... + +--De mauvais esprits, en tout cas, affirma le baron Kepler. + +--D’aigris! insista Cousinet. + +--Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont des besoins mais qui ne savent +pas gagner d’argent. Les classes moyennes fournissent leur personnel aux +cadres de l’armée révolutionnaire: c’est un milieu interlope où +foisonnent les intellectuels envieux, les avocats ambitieux, les +raisonneurs, les idiots nourris d’idées générales... Moi, je ne voudrais +voir que deux grandes catégories de Français: les chefs, ceux qui ont le +nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait et les paysans. + +--Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce que vous faites des +ouvriers? + +--Les ouvriers? dit Mâchecolle... En effet, ils existent et nous devons +compter avec eux. + +--Hélas! soupira Tricoud. + +--Eh bien, mon cher curé, j’allais justement vous en parler... Il y a +beaucoup d’ouvriers dans ce pays et, dame, nous devons songer à eux. +C’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à votre concours... +Les ouvriers, c’est votre rayon! + +--Ah! vous croyez! fit l’abbé à qui Mme Cousinet versait du champagne +dans une coupe de cristal taillé et doré. + +--Mais oui, voyons... Vous les aurez comme vous voudrez, les ouvriers. +Vous les avez même déjà! Votre popularité est fantastique dans tout le +pays... Ne dites pas non. Nous sommes au courant! Et c’est vous, vous +seul, qui pouvez nous amener une partie, une bonne partie de ces +gaillards-là... Ça vous est facile! Ah! si vous étiez un abbé pommadé, +un prêtre qui ne sait pas parler au peuple le langage qu’il comprend, +nous ne vous demanderions pas de marcher avec nous... Ce ne serait pas +la peine, vous nous gêneriez! Mais, justement, vous avez tout ce qu’il +faut pour enlever cette clientèle-là: le geste, l’allure, la voix, le +ton... + +--Vous me flattez! fit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur. + +--Je constate, tout simplement. + +--Oui, fit le baron Kepler, vous êtes _the right man in the right +place_. + +--Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers de Sableuse, pour ne +nous occuper que de ceux-là, sont assez récalcitrants. Si je leur parle +de la sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts de la grande +industrie, de... + +--Parbleu! s’exclama le sénateur Mâchecolle, mais aussi, vous avez bien +soin de ne pas employer ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous +leur direz... + +--Quoi? + +--Enfin, vous leur ferez des promesses... augmentation des retraites +ouvrières... participation aux bénéfices... maintien des huit heures... + +--Hum! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées. + +--Je sais bien... Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si +vous voulez qu’ils votent pour vous! + +--Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le +crâne, aux ouvriers! + +--Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis +sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là. + +--Les faire marcher? Je comprends... Mais il y a quelque chose dont nous +n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance. + +--Laquelle? La question du journal local à créer? + +--Non, pas cela. + +--Le point de vue financier?... Notre ami Cousinet vous ouvrira les +crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet? + +--Ce n’est pas cela non plus... Il s’agit d’une question d’ordre +général. + +--Précisez, monsieur le curé. + +--Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion? + +--La religion? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La +Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique... mais avec +prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là: ce serait extrêmement +dangereux. + +--Compris, dit l’abbé... Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être +catholique avec prudence: impossible de me camoufler. Quand je +m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la +grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu. + +--Du bon Dieu? Aïe!... Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les +bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle +pas du tout du bon Dieu. + +--C’est ça, le bon Dieu vous gêne! + +--Nous parlons sérieusement... + +--Le bon Dieu, c’est très sérieux... même en temps d’élections! + +M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat: + +--Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez +de voix pour être élu. Le reste ne compte pas! + +Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça: + +--Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose. + +--Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au +point de vue des intérêts matériels... + +--Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être +utiles à l’Église? Elle nous aide, nous l’aiderons. + +--Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la +religion. + +Mâchecolle et ses amis parurent étonnés. + +--Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous +les problèmes humains est dans l’Évangile. + +--L’Évangile? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de +tomber. + +--L’Évangile? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon. + +--L’Évangile? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros +comme une bûche. + +Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme +Cousinet échangeaient un regard inquiet. + +--Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il +faut nous inspirer... Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas? + +--Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien... + +--Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà +qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et +parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur... Que cette +morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de +haines, plus de saloperies dans le monde. + +Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue; +mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas. + +Bédarieux ne put cependant se contenir... Il avait repris de la fine +Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait. + +--Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut +encore en pincer, de la guitare de l’Évangile? Ah! ça, mais vous êtes +donc socialiste? + +--Je suis croyant. + +Mais Mâchecolle intervint, souriant: + +--L’abbé est croyant... Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à +droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat. +Vous voyez! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut +nous être très utile. Un peu de socialisme--chrétien, bien entendu, +c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public--un peu de +démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers. +Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité, +donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes +vagues qui n’engagent à rien... Et vous nous attirerez des voix, j’en +suis sûr! + +--Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane!... + +--Oh! très drôle! pouffa le baron Kepler. + +--Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par +un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires +populaires. + +--Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde +et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens +sont bons pour faire triompher la cause! Et permettez-moi d’ajouter, +monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment +dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps +que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en +définitive, les forces sociales... + +--Ça dépend, répliqua le prêtre... + +--Comment, ça dépend? + +--Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les +combat. Léon XIII... + +--Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux... Il +a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés. + +--C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très +embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux +personnel. + +--Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie +mission... Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être: des gendarmes! + +--Des gendarmes? se récria l’abbé... Moi, je suis un gendarme? + +--Sans doute... Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie: +c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas! +Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher +pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre +organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente!... +Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce +qui constitue la base même de la société! + +--Oui, un gendarme! répéta le baron Kepler... Quoi de mieux? C’est beau, +un gendarme! + +--C’est noble, c’est grand, dit Tricoud. + +--C’est utile! affirma Cousinet. + +Mais le curé était devenu écarlate--d’autant plus qu’il avait avalé, +sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon--et s’étant +dressé, il s’écria: + +--Moi, un gendarme?... Moi, qui suis allé au front? Moi qui ai été +poilu?... + +--Un gendarme moral, entendons-nous! précisa Mâchecolle. + +--Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille!... + +Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse, +proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du +café, de passer dans la galerie. + +Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées +orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles +quand les convives se mettent à parler politique. + +Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la +hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au +cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui +songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau +Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin: ces +messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par +plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il +avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des +instructions du coadjuteur lui revint aussi... + +Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et +en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode. + +--Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer... Ce +serait trop leste pour M. le Curé! + +Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne +humeur: + +--Pensez-vous!... Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux +tout entendre et même je peux tout voir... Pour l’effet que ça me fait! + + + + +IX + +HISTOIRE DE LA PUCELLE + + +--C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal +pour tromper son mari. + +Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui +cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville +n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son _Hôtel du +Doyenné_ et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons +discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris +et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il +ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto... Or, madame +Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus +l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup +d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et +vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort +et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de +tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par +la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette +des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du +danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir +savamment assaisonné et sans appréhensions. + +Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit... Dans le +vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire +facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait +plus de plaisir que sa maîtresse. + +--Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur... Dire +qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous +ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari, +c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru! + +Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux +ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain +électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la +Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains +de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il +avait répété à Pierre de Sableuse: + +--Ne vous occupez de rien--les élections, j’en fais mon affaire!--mais +venez tenir compagnie à Mme Cousinet... Elle s’ennuie dans ce pays de +sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se +faire une relation intéressante! + +--Vraiment? + +--Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable... +Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux! + +M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer», +comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui +n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux. + +--Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième +vitesse, tiens-le bien! + +--Sois tranquille, mon gros loup! + +Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très +étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire--certain +jour d’orage--dans sa chambre... Les domestiques étaient à l’office, +dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente +qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda, +à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un +air digne, au moment voulu. + +--Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante... Je +l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle +n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle. +Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour +elle un prix Montyon à l’Académie française. + +Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les +exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se +lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois +candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,--c’était +l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un +sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant +de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près +sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur +suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de +la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections +futures. + +Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé, +tout simplement, le _Salut national_, avec cette devise «Pour Dieu, pour +l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par +Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très +au courant de la cuisine électorale. + +--Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois... +C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires +comme personne. + +Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il +écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la +religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure +usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son +air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie +en servant la cause des riches... Mais ce pauvre homme, que tout +intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes +dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier +blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les +journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait +être plus utile au cours d’une campagne électorale. + +M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu +dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on +a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les +parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude +de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de +gros tabac. + +M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme +étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne +pouvaient l’étonner le moins du monde. + +Il se mit donc à la besogne, fabriquant le _Salut national_ avec un +grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la +Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes +personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété +historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des +Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à +chandelles. + +Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra +inquiet. + +--Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort... Vous +traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables +fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins... +Cela me serait très désagréable de me battre en duel! + +--Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix +douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq +fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups +d’épée et une balle... C’est dans mes attributions. + +--Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami... Mettez-leur +le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là! + +M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment +à l’archevêché: + +--Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à +l’horizon la victoire des braves gens? + +--J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous, +plusieurs mois! + +--Il est vrai... Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces +misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait +de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet? + +--Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui +va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit +quelques mots des élections... «Je ne vous donnerai jamais qu’un +conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter +pour les bons bougres, contre les mufles!» + +--Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais +enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le +moment venu, que ce brave curé marche à fond... Je le secouerai, soyez +tranquille! + +M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme: + +--Tu dors... Il faut te remuer!... + +Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter: + +--N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez? + +Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait: + +--Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut! + +Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de +Mme Cousinet: + +--Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics; +il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes +de Merville... Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire +voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la +propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins? + +--Oh! très bien... Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres, +des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous +devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute +la séance, je leur ai montré comment on danse le _shimmy_. Ah! ce n’est +pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province! +Mais c’est la nouvelle couche... + +--En somme, ces dames te traitent gentiment? + +--On ne peut mieux... Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de +suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne +de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du +Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, _Moi, j’veux +tout c’ qu’il veut_, _Victor, tu vas fort_, _C’est ça qu’est bon_... Et, +ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas +des pimbêches. + +--Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne +propagande. + +Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle +de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des +Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille, +de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du +château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa +maîtresse: + +--Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature... Je ne tiens pas +du tout à être député. + +--Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons +plus nous voir... + +--J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la +liste républicaine conservatrice... + +Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se +dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt. +Je ne peux pas me passer de Pierre... Mais lui non plus!» + +Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de +plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait +à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses +vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison. + +--C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces +arguments-là pour la fin de la campagne... Jamais vous ne trouverez +mieux au moment décisif! + +--Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au +bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées... Vous verrez +quand je m’y mettrai! + +L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre +pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à +prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales... +Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu: +cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était +installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus +qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se +disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève... +Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme, +même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait +parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien +fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant: + +--Cette compromission m’est pénible... Mais c’est en vain que j’ai +cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider +au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va +passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne +cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue, +puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les +plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris... +C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne +pas être compris, même par nos enfants! + +Puis, tristement, il ajouta: + +--Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!... + +L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant +valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent +pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la +consigne donnée par l’archevêché... + +--Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi... +Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et +l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où +il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance? + +La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec +une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié +nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse. + +--Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette +femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement, +Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons +élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du +siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs. + +L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en +cachant sa gêne: + +--Ne vous frappez pas, madame la comtesse... S’il y avait quelque chose +de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu... + +En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir +reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses +observations avaient été aussi mal accueillies que possible. + +--Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun +remords... Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au +front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la +prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont +dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense +que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits +sur leurs femmes! + +--Oh! fit le curé en rougissant. + +--En prend qui en veut... Mais celui qui s’abstient n’a pas à en +dégoûter les autres! + +Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus +que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le «chiqué» des vertus +mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le +péché de la chair... Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir +dramatisé la scène du petit salon bleu: «Après tout, se disait-il, les +histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens... +C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus +sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce +Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus!» + +Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup... + +Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour +sans faire jaser... Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne +restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter +aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant +l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec +ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage: +cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il +fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux +élections comme champion de la famille française! + +De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques +de M. Cousinet. Un jour, le _Vrai Républicain_ publia cette petite note: + + SIMPLES QUESTIONS + + «Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait mieux de s’occuper de + la chose privée que de la chose publique? + + «Est-il vrai que ce défenseur de la tradition a épousé une espèce de + rosière de Montmartre, laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter + pendant que Monsieur fait de la politique? + + «Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux figure sur sa propre + liste?» + + LE FURET. + +Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction du _Salut national_, M. +Cousinet demanda à Plumoiseau d’une voix inquiète: + +--De qui s’agit-il? + +--Je l’ignore... + +--Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit de moi. C’est épouvantable! + +--Bah! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. J’ai été trompé, moi +aussi, par une femme que j’adorais! + +--Comment, vous croyez donc que c’est vrai? Ai-je une tête de cocu, moi? +Quand je dis: «C’est épouvantable», j’exprime cette pensée qu’une +polémique ainsi conduite dépasse les bornes... Oser mêler ma femme, ma +chère petite femme, à ces saloperies! La traiter de «rosière de +Montmartre», elle, une artiste? Plumoiseau, vous allez répondre, vous +entendez... + +--Permettez, répondit le rédacteur du _Salut national_... Vous savez que +je suis pour la manière forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux +ne pas relever tout de suite cette... cette... insinuation. + +--Pourquoi? + +--Parce que si nous nous reconnaissons dans le personnage visé, il +faudra y aller carrément et jusqu’au bout. + +--Parfait! + +--C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos témoins au directeur du +_Vrai Républicain_. + +--Bravo! Envoyez-les... + +--Pardon, Monsieur, quand je dis «nous», c’est de vous que je parle... + +--De moi? Mais il me semble que les duels, c’est aussi votre rayon. + +--Oui, quand il s’agit des principes, des idées. Mais ce n’est pas le +cas... Il s’agit de votre honneur de mari et de la réputation de votre +femme: cela ne me regarde pas! + +A ces mots, M. Cousinet parut très ému... Il resta silencieux, puis, +reprenant le _Vrai Républicain_, il relut l’entrefilet, lentement. +Enfin, il haussa les épaules et dit: + +--En somme, ce sont des questions, de simples questions. En admettant +que je sois visé, l’auteur de ces lignes n’affirme rien: il cherche à +savoir, il s’informe... Il a même plutôt l’air de ne pas croire que la +chose soit possible. «Est-il vrai?...» écrit-il. Après tout, on peut en +demander autant à propos de n’importe quel mari. On ne sait jamais... +Vous avez raison, Plumoiseau: il ne faut pas attacher d’importance à ce +qu’insinuent ces imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci. + +Déchirant le _Vrai Républicain_, il en jeta les morceaux sur le parquet, +les piétina et s’exclama: + +--Voilà tout le cas que je fais de cette ordure! + +Puis il soupira: + +--Cherchez donc à faire le bonheur de vos concitoyens! Vrai, c’est +décourageant... + +M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua de sa voix fluette: + +--Attendez... Nous allons bientôt commencer notre série de réunions +contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant. + +Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que +d’habitude. Pourquoi? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de +sa femme--il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel +que lui--mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser +quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour +vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. «La politique, se +disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la +politique me prend trop... Et Lisette finira par m’en vouloir!» + +Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château +l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était +précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à +des recherches aussi peu historiques que possible. + +Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours +intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se +passait certainement quelque chose. + +--Madame! Madame! + +--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? + +--Il y a que Monsieur vient de rentrer... + +--Comment, déjà? Ah! Flûte!... + +Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui +demanda: + +--Où est Madame? + +--Dans sa chambre, Monsieur, je crois... + +--J’y monte... + +M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le +boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit +la porte de la bibliothèque: sa femme était là, le nez plongé dans un +énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une +échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux. + +--Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans? demanda-t-il avec la surprise +d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est +vraiment étrange qu’on s’aventure... + +--Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée +d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur... +sur... sur la Pucelle! + +--C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc. +Quoi de mieux dans le _Salut national_? Alors, vous voyez, nous +bouquinons... + +--Ah! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa +femme feuilletait d’un air infiniment sérieux. + +--Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu tiens là? + +--Oui, tu vois, le Bottin des départements... On y trouve des tas de +choses très intéressantes. + +--Sur Jeanne d’Arc? + +--Sur n’importe qui et n’importe quoi. + +M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant... Pierre de +Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard: + +--Rien de nouveau à Merville? + +--Si... Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires +sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère... Il va falloir, +mon cher ami, que vous vous en mêliez. + +--Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est +parce que vous ne m’y avez pas invité. + +--Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des +réunions contradictoires... Vous êtes tête de liste: il faut vous +montrer. + +--Je me montrerai. + +--Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis +nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce +n’est pas une petite affaire... Pendant trois mois, nous mènerons une +existence de vagabonds. + +--Tu m’emmènes? demanda madame Cousinet, câline. + +--Tu n’y penses pas, ma chérie. + +--J’ai déjà fait des tournées... Je connais ça! + +--Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur +les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes... Non, +non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce +temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de +l’archevêché... + +Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son +mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet +se dit avec une quiétude plus grande que jamais: «Comme elle m’aime!» + +Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne +quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que +jamais... Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en +attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il +se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse «pour +le mettre au courant.» + +Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une +seule fois: cette existence devenait intenable. + +--Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement. + +--Ah! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai?... On s’y +embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre! + +--J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre... + +La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait +avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage. + +--Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes +concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait +pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous... + +A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de «gouvernement» de M. le +curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses +larges hanches: + +--Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député? Ah! +tenez, j’aurais jamais cru ça de vous! + +--M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause... + +--C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par +des gens comme ça! + +--M. Pierre de Sableuse en est aussi. + +--Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne +homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce +profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé +pendant la guerre? Ah! vrai, c’est à n’y rien comprendre! + +--M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres... + +--Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée... +Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous +savez, ça surprend bien du monde. + +--Faites comme moi, Valérie, laissez dire... + +Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu; mais, par une coïncidence +bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses +larges pattes sur les genoux de son maître. + +--Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa +façon ce qu’il en pense. + +D’autres poilus--les camarades du soldat Pellegrin--répondirent assez +mal à l’invitation du curé. + +--Eh! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins +naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion? + +--On ira... Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter +pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le +dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous +marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre +misère. C’est pas chic! + +Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta: + +--Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme... En bleu, tu +pensais comme nous: en noir, tu penses comme eux. + +--Comme eux? + +--Oui, comme les riches, quoi! N’as-tu pas repris ton métier de curé? + +Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant. + +--Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale... Ah! +vous l’avez bien arrangé, le pharisien! je croyais entendre un bon père +capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque... Je +n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient +démocrates: ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils +avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur... Ah! +curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre! + +L’abbé Pellegrin répliqua, offensé: + +--Je ne fais la cour à personne, croyez-moi. + +--En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet. + +--Non, je sers les idées qu’il représente. + +--Les idées? Vous voulez dire les intérêts... + +Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit: + +--L’église et le château, toujours la vieille alliance! + +--Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse. + +--Ce n’était pas la même chose. + +--Je ne vous comprends pas, docteur... Vous êtes républicain, et vous +m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi, +tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse +qui est royaliste. + +--C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes +honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les +admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet? +Ce bonhomme est pour ce que vous appelez «la bonne République», celle +qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres... La mienne ne +ressemble pas à celle-là! + +Le curé de Sableuse répondit, après un silence: + +--Et puis, quoi, je ne suis pas libre... J’ai reçu des instructions de +l’archevêché. Service commandé! + +Le docteur Profilex lui tendit la main: + +--Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé... Quant à votre réunion, +eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai +comme une idée que votre Cousinet m’amusera! + +Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des +papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher +Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit +en entrant dans la salle: «Je m’y connais... Cela va chauffer». En +effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant... Le bureau, +composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait +que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda +pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas +l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire, +avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire, +parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui +se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla +s’asseoir dans la salle. + +M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse +parviendrait à remonter le courant... Mais où était-il? Personne ne +l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille: +M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la +réunion, restait introuvable. + +Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à +réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa +voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions: + +--Nouveau riche! + +--Profiteur! + +--Où les as-tu volés, tes millions? + +Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et +vociféra d’une voix ardente: + +--Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire... Camarades, nous +pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon! + +Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que +des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de +coups de sifflets. + +M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que, +seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par +fragments: + +«--L’ordre dans le travail... le travail dans l’ordre... l’équilibre de +nos finances... l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent +être défendus... la prospérité publique, produit de la collaboration +fraternelle du capital et du travail...» + +--La barbe! + +«--... Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des +travailleurs...» + +--Ferme ça, eh! mercanti! + +«--... Mon dévouement... mon zèle... mon amour des petits et des +humbles...» + +--Ta gueule! + +«--... Notre chère patrie... nos mutilés... nos morts...» + +Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse: + +--Parle pas de ça, eh! salaud? Est-ce que ça te regarde? + +Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda: + +--Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain? La patrie, les +mutilés, les morts... Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur +le Curé, pour les faire servir à son élection? + +Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre, +déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers +Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce +spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille: + +--Ils vont nous écharper! + +--C’est bien possible... Ce sont les risques du métier. + +--Allons-nous-en. + +--Moi, je reste... Je n’ai jamais battu en retraite devant des +électeurs. Et voici ma septième campagne! + +Plumoiseau était admirable... Mais un groupe d’assaillants se +précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de +banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M. +Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant +sa voix sonore, s’écria: + +--Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous? + +Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur +tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux, +M. Cousinet fut renversé, piétiné... Mais l’abbé Pellegrin s’élança à +son secours: les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à +jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse +extraordinaires... Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au +milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui +ordonna: + +--Suffit... Maintenant faut les mettre. + +--Les mettre? bégaya le millionnaire. + +--Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain! + +Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila +au milieu des coups de sifflets et des huées. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet; elle devait finir plus +mal encore. + +Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule +du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur +d’un plateau d’argent. + +Sur ce plateau, il y avait une lettre. + +Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien +compréhensible, était ainsi conçue: + + «Cher ami, + + «Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M. + de Sableuse, qui est mon amant, et Léa. + + «J’en ai souppé de cette existance... Moi, je suis faite pour l’art et + pour l’amour. + + «Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans + mon cœur de femme et de grande vedette. + + «Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme + que j’aime. + + «Adieu et bien sincèrement, + + «Lisette de Lizac». + +--Ah! ça, c’est le bouquet! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre +Plumoiseau pour ne pas tomber. + +--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? demanda le rédacteur en chef du _Salut +national_. + +--Il y a que... Lisez plutôt! + +Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix +calme, proféra: + +--C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale, +mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter +de cette façon-là! Quel atout pour nos adversaires! + +--Cocu et battu, voilà mon sort!... + +--Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça... N’importe, il +ne faut désespérer de rien. + +--Ce Pierre de Sableuse est un misérable! Voilà comment il me +récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique! Que faire, mon +bon Plumoiseau? + +--Cacher cette histoire, à tout prix... Sinon, nous nous écroulons dans +le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui +défend les vieilles traditions de la famille française! + +--Ah! peu importe, maintenant... La réunion de ce soir prouve bien que +je serai blackboulé! + +--Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans... Les paysans sont +avec nous! Mais il faut sauver la face, avant tout. + +--Vous avez une idée, Plumoiseau? + +--Aucune. + +--Moi non plus... Ce coup m’abat! Et cependant, je suis un lutteur. Mais +être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable! + +--Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter +sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude +des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait +pas. Allons nous coucher... La nuit porte conseil. + +Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet +l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris +et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide. + +--Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce +sans-le-sou! s’exclama-t-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas +et trop doré... + +Après un long silence, M. Cousinet murmura: + +--Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes +supérieurs... Les femmes ne nous comprennent pas! + +Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha. + + + + +X + +POUR LA CAUSE + + +En arrivant à la gare Montparnasse vers dix heures du soir, le curé de +Sableuse se souvint des sombres pronostics de Valérie: + +--Si c’est Dieu possible de vous lancer dans une aventure pareille!... +Vous n’en reviendrez point tout entier, c’est bien sûr! A Paris, on est +écrasé à tous les coins de rue... De plus, vous serez roulé, volé par +toutes sortes de filous! Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que +cette Mme Cousinet soit partie avec le fils de M. le comte? Si son mari +ne peut pas se passer d’elle, qu’il aille donc la rechercher lui-même... +Un curé n’est pas fait pour courir après les cocottes! Et puis, vous ne +la retrouverez point dans cette ville où vous n’avez jamais mis les +pieds qu’entre deux trains, quand vous étiez en permission! + +L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa mission était difficile, +délicate, dangereuse... Mais comment résister aux supplications de M. +Cousinet? «Vous avez connu Pierre de Sableuse tout enfant, lui +disait-il... Il vous écoutera si vous allez lui redemander ma femme. +Moi, vous comprenez, je préfère ne pas le rencontrer en ce moment. Je me +connais: je serais capable de faire un malheur. Et je le crois très +violent aussi... Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment, sans +bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre qu’il s’agit... Vous +ramènerez une égarée dans le chemin du devoir conjugal. Sans compter +que, si le scandale éclate, le parti des bons Français sera battu aux +prochaines élections! Tout cela se tient, comme vous voyez... Vous seul +pouvez tout sauver, mon cher ami! Partez vite... Je vais demander par +téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne un remplaçant pour quelques +jours!» Impossible de refuser... D’ailleurs, en apprenant la fugue de +son fils, Mme de Sableuse avait eu la même idée: «Allez le rechercher, +dit-elle à l’abbé Pellegrin... Seul, vous pouvez l’arracher à cette +créature diabolique qui a certainement abusé de sa jeunesse, de sa +naïveté!» Évidemment, la bonne dame se faisait des illusions sur la +candeur de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que lui répondre? +Il est vrai que M. de Sableuse avait exprimé une autre opinion en disant +à l’abbé: «Moi, je trouve que tout est bien ainsi... Ce Cousinet m’a +pris mon château: mon fils lui a pris sa femme. Ce n’est pas +grand’chose, évidemment, mais c’est toujours ça!» + +Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie dans l’autre, le curé +de Sableuse, encore tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue de +Rennes... Maintenant qu’il foulait de ses gros souliers l’asphalte +parisien, il avait perdu de son optimisme et de son assurance et il se +demandait comment finirait une aussi singulière expédition. Mais il +voulut réagir et il y parvint en se disant: «Faut pas s’en faire... +Mieux vaut chercher deux amoureux dans Paris que des blessés dans les +fils de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai le +secours de la Providence!» + +Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au coin d’une rue obscure, +ne sachant d’ailleurs pas bien où diriger ses pas. Deux femmes qui +arpentaient le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, avec un +rire canaille: + +--Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a l’air de chercher... Des +fois, c’est bon! + +Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin: + +--Alors, comme ça, on a besoin d’un petit renseignement? Vous savez, +m’sieu le curé, je peux vous rendre service, je suis bien gentille! + +Le prêtre se découvrit et répliqua: + +--Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement vous adresser la +parole... + +--Voyez-vous ça! Eh bien, suivez-moi. + +--Où ça? + +--A l’hôtel, parbleu! Où voulez-vous que ce soit? + +--Vous avez donc deviné que je cherchais un hôtel? Ces Parisiennes, tout +de même... Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un hôtel +convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. On m’a dit qu’il y en a du +côté de l’église Saint-Sulpice. Pourriez-vous m’en indiquer un? Pas trop +cher, bien entendu, car je ne suis qu’un pauvre curé de campagne! + +La fille, surprise, se rapprocha du curé de Sableuse. Elle observa ce +bon visage aux yeux d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama: + +--Ben, zut alors! j’allais faire une belle gaffe! + +Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta: + +--Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue du Vieux-Colombier, la +deuxième à droite... Elle donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y +trouverez l’Hôtel du Grand Fénelon... C’est une boîte sérieuse: vous y +serez bien! + +Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir remercié cérémonieusement, +s’éloignait, la pierreuse rejoignit sa camarade pour lui dire: + +--Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a... Heureusement, il +n’était pas à la page. J’aurais dû lui demander une petite médaille. Ça +m’aurait peut-être porté bonheur! + +L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une maison des mieux tenues: +on n’y voyait guère que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de +grands saluts dans l’escalier obscur, dans le salon austère, dans la +salle à manger quelque peu monacale, ornée d’un portrait +chromolithographié du Cygne de Cambrai et d’un buste en plâtre colorié +du pape. + +Cet établissement, situé entre deux magasins d’articles religieux, était +tenu par Mlle Badinois, personne d’âge, au visage sévère, et qui +gouvernait avec autorité des garçons aux allures glissantes de bedeaux. +Elle reçut sans trop de façons ce curé campagnard aux brodequins +cloutés: c’est qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des prêtres +élégants, des chanoines à la soutane liserée de violet, voire des +évêques qui daignaient, entre deux dîners en ville, apprécier les menus +de sa table d’hôte. + +--Sans doute, dit-elle à son nouveau client, sans doute, monsieur l’abbé +vient assister, comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des +Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue? + +L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit: + +--Pas du tout, la patronne... Je suis venu à Paname pour repérer une +femme mariée qui s’est trottée en douce avec un ancien lieutenant de +chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont peut-être chez vous! + +Mlle Badinois, que ce langage avait tout d’abord interloquée, sursauta +en entendant ces derniers mots. Elle répliqua, indignée: + +--Vous n’y pensez pas... L’Hôtel du Grand Fénelon ne reçoit pas de +couples, même mariés. Ma maison est décente! + +--Ça va, ça va... Je pensais bien que je ne les trouverais pas ainsi +tout de suite. Mais le bon Dieu me guidera... En attendant, je voudrais +bien me fourrer au plumard: j’ai une de ces envies de pioncer! + +Mlle Badinois le regarda avec inquiétude... Jamais, au grand jamais, +elle n’avait entendu un prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain, +elle se toucha le front comme une personne qui a trouvé l’explication +d’un mystère, et elle s’exclama: + +--Je devine... Vous êtes un prêtre des missions. Vous arrivez d’un pays +de sauvages! + +--Vous l’avez dit... De vrais sauvages! Mais, vous savez, de bons types +tout de même, quand on sait les prendre! + +Du coup, Mlle Badinois se sentit rassurée et, tendant au curé un +bougeoir de cuivre, elle lui dit d’une voix chaleureuse: + +--Je vais vous donner une bonne chambre... Un prêtre des missions doit +en effet avoir besoin de repos! + +--En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, j’en ai une qui n’est +pas ordinaire... Mais enfin, on verra. Dieu soit avec vous, la petite +mère! + +Et il suivit le garçon à qui Mlle Badinois avait donné ses ordres. + +Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie les provisions +préparées par Valérie et, son couteau de poche à la main, en bon paysan +qu’il était, il croqua avec son appétit d’optimiste une aile de poulet +et un énorme morceau de pain. De temps en temps, il buvait une lampée de +vin à son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à penser que son +expédition commençait le mieux du monde. + +Après avoir passé une excellente nuit, le curé de Sableuse prit son +petit déjeuner en compagnie d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et +son vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de son inséparable +parapluie, il se mit en route pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait +l’hôtel particulier des Cousinet et le mari délaissé lui avait conseillé +d’aller tout d’abord à cette adresse: peut-être y trouverait-il quelque +indice sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait sans doute +pas manqué d’y passer en arrivant à Paris, ne fût-ce que pour reprendre +possession de ses bibelots personnels. + +Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue de Villiers: le bon +curé, qui demandait son chemin à chaque coin de rue, se compara plus +d’une fois, en traversant les carrefours encombrés d’autos, à Daniel +dans la fosse aux lions. + +A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge à favoris et à livrée +déclara d’un air surpris: + +--Madame? Non, elle n’est pas rentrée... Madame est toujours avec +Monsieur à la campagne. Peut-être venez-vous pour quelque œuvre +charitable? + +L’abbé répliqua, jovial: + +--Vous l’avez dit... Je m’occupe d’une bonne œuvre! + +--Il faudra que vous voyiez Madame en personne. + +--Justement, je cours après. + +--Vous pourriez peut-être lui écrire. + +--Oui, mais à quelle adresse? + +--Au château de Sableuse, près de Merville. + +--C’est une idée, mon vieux! Mais ça ne fait rien, si votre patronne +passait ici un de ces jours, vous lui diriez que... Au fait, non. Pas la +peine... Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout hasard. + +Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. «Si vous ne trouvez +rien ni personne avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux +nouvelles rue de Douai, nº 47, juste en face du bal Tabarin. Ma femme a +gardé là son appartement d’artiste... Une fantaisie, disait-elle. Mais, +je le comprends maintenant, c’était une précaution. Et dire que c’est +moi qui payais le terme!» + +Le bon curé se mit donc en devoir de gagner la rue de Douai... Une pluie +fine s’étant mise à tomber, il ouvrit son immense parapluie de toile +brune et, sans même s’apercevoir que les passants le regardaient avec +surprise, il déambula le long des trottoirs luisants. Il entendit +cependant ces mots: «Tiens, l’abbé Constantin!», mais il pensa qu’on le +confondait avec quelque ecclésiastique de ce nom. + +En approchant de Montmartre, il admira l’imposante silhouette de la +basilique du Sacré-Cœur, toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et +il constata que les cinémas, les music-halls, les théâtres devenaient +nombreux. «J’ai entendu plus d’une fois, songea-t-il, Mme Cousinet +parler de ce Montmartre en soupirant... Évidemment, cela ne ressemble +guère à Sableuse. Mais je m’en faisais tout de même une autre idée... +Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est moche! Les voilà donc, +ces lieux de perdition qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il, +tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, sans parler bien +entendu des païens! Ben, ma foi, le diable ne se met pas en grands frais +pour les tenter!» Des petites femmes décolletées, aux jambes gantées de +soie transparente, éclataient de rire en le voyant passer sous son +invraisemblable riflard, mais cette bonne humeur ne lui déplut pas le +moins du monde. Et même, il arrêta une de ces irrespectueuses +Montmartroises pour lui demander, le plus naturellement du monde: + +--Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin? + +--Ben, vous en avez une santé! Et vous en aurez un succès!... Mais +Tabarin est fermé à cette heure-ci. + +--Ma petite demoiselle, je cherche une personne qui habite juste en +face, car vous parlez que je ne vais pas au bal, même si on y gigote +pour le bon motif et en tenant compte du mandement de Monseigneur sur +ces danses indécentes que le diable a inventées pour induire en +tentation les créatures de Dieu. + +--Oh! vous savez, monsieur le curé, répondit la petite femme, nous +autres, nous ne dansons pas toujours pour notre plaisir... + +Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé Pellegrin arriva enfin à +l’adresse que lui avait donnée le châtelain de Sableuse. + +Dans la loge de la concierge, une jeune personne à l’air fatal et en +jupon court vociférait devant sa glace en brandissant un revolver: + +--Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la noble descendante de deux +connétables, de trois maréchaux et de plusieurs favorites des rois de +France... Vous avez abusé de ma faiblesse, vous m’avez déshonorée! La +mort seule peut laver cette souillure. Je vais me tuer... Soyez maudit, +monsieur le duc, et que mon sang retombe sur votre tête infââââme!... + +Et la victime de monsieur le duc appuya le revolver sur sa tempe en +poussant une clameur effrayante. + +Le curé se précipita vers elle en criant: + +--Arrêtez!... Arrêtez!... C’est affreux! C’est idiot! + +Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la jeune désespérée, le +repoussant d’une bourrade vigoureuse, lui lança d’un air impatienté: + +--Non mais... De quoi vous mêlez-vous? + +--Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter le ciboulot... D’abord, +c’est un grand péché! + +--Ah! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie un rôle?... je suis +artiste! Je débute la semaine prochaine au théâtre Moncey, dans un grand +drame, le _Satyre en habit noir_! + +--Je vous demande bien pardon, mon enfant. + +--De rien... Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur +l’abbé? + +--Je voudrais savoir si Mme Cousinet est rentrée. + +--Mme Cousinet? Nous n’avons pas ce numéro-là ici... Du moins, je ne +crois pas. Moi, vous savez, je suis la fille de la concierge et je ne +connais pas toutes les locataires. Mme Cousinet? Ce n’est pas un nom +dans le genre de la maison... + +Et s’approchant d’un casier rempli de lettres multicolores, elle lut à +haute voix les étiquettes: Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby +de Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de Saint-Amour, Irène de +Chantilly, Maud de Frontenac... + +--Votre maison est bien habitée, dit l’abbé Pellegrin... Vous n’avez ici +que des dames de la noblesse! + +--En effet! dit la jeune comédienne avec un sourire... Moi-même j’ai un +chic nom, Denise de Villetaneuse! + +--Pauvre demoiselle! Vos parents sont ruinés, sans doute? + +--Et comment! Mais je continue l’appel... Il en reste trois: Pervenche +des Mirettes, Patricia de Toledo et Lisette de Lizac! + +--Lisette de Lizac? s’exclama l’abbé... Mais c’est elle, c’est Mme +Cousinet! + +--Ah!... Maman doit être au courant, mais moi, je ne sais rien. + +--Si, si, c’est bien elle, je la connais... + +--Tout le monde connaît Lisette de Lizac, sinon Mme Cousinet. Elle en a +eu un succès, pendant la guerre, au Casino! Ce n’est qu’une chanteuse de +music-hall, elle n’a jamais joué des œuvres littéraires comme le _Satyre +en habit noir_, mais enfin... + +--Est-elle chez elle? interrompit le curé de Sableuse impatient. + +--Elle n’y est jamais. + +--Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours? + +--Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans. + +--Quel malheur! soupira l’abbé... Et moi qui croyais la repérer ici! + +Comme il prononçait ces mots, la porte de la loge s’ouvrit et Léa +entra... + +--Monsieur le curé! s’écria la femme de chambre de Mme Cousinet. + +--Mademoiselle Léa! + +--Par exemple! Et je parie que vous venez pour voir madame!... Quelle +idée! Qui vous envoie? Comment savez-vous? Mais c’est madame qui ne va +pas aimer ça, elle qui ne veut plus entendre parler des gens de +Sableuse! + +--Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une exception! + +Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille de la concierge, elle +déclara: + +--Madame m’envoie chercher quelques objets dans son appartement... Je +monte! + +Puis elle dit à l’abbé: + +--Venez avec moi... Nous serons mieux à l’entresol pour causer. + +L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes pas délaissé, car +lorsque Léa eut tourné quelques commutateurs électriques, il n’offrit +pas l’aspect poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent plus la +lumière et la vie... Ce n’étaient que chaises et fauteuils fragiles +auxquels se nouaient des rubans roses, bleu-clair, jaune paille; canapés +bas, divans chargés de coussins, tapis épais, peaux d’ours, rideaux +lourds, paravents, bibelots en fouillis sur les guéridons, les +cheminées, les étagères, les bonheur-du-jour... Partout des statuettes +de femmes nues, d’amours tendant leur carquois, de faunes lutinant des +bacchantes; aux murs, des tableaux et des gravures évoquaient des +galanteries du XVIIIe siècle, couchers de mariées, escarpolettes +libertines, baigneuses comparant leurs charmes potelés. Et Léa, montrant +l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air narquois: + +--Qu’en dit l’abbé? + +--Moi? répliqua le curé de Sableuse en tirant sa pipe de sa poche... Je +trouve que votre patronne est bien logée, mais elle ne vient sans doute +pas ici pour faire oraison. + +--C’est son appartement d’artiste. + +--Bien sûr que ce n’est pas son appartement de bourgeoise mariée à un +futur député de la Ligue des bons Français. + +--Pourquoi pas?... Il est venu ici des sénateurs, des généraux, des +académiciens, même des grands-ducs. + +--Entendu. Mais avouez que c’est la première fois qu’on y voit un curé! + +Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, alluma sa pipe. + +--Oui, répondit Léa... Il faut pour cela des événements extraordinaires. + +Le bonhomme lança une bouffée de fumée au nez d’une Vénus de marbre qui +se tortillait sur une sellette de bois doré et, après un silence, +demanda d’un air décidé: + +--Enfin, quoi, où sont-ils? + +La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, mi-sérieux: + +--Je n’ai pas confessé madame, mais les secrets qu’elle me confie, je +les garde. + +--Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de l’avoir vue avec celui qui +l’aide à commettre le péché d’adultère. + +--Eh bien, vous attendrez longtemps. + +--Aussi longtemps qu’il faudra. + +--Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes pas assez naïves, elle et moi, +pour nous exposer à recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, c’est +si encombrant, quand on ne les aime plus! + +Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est d’une voix sévère qu’il +prononça: + +--Mademoiselle, vous vous rendez complice d’une vilaine action, d’un +grand péché... Votre patronne a trompé et quitté son mari, profanant +ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et entraîné avec elle un +jeune homme naïf et confiant, un vrai gosse. Dieu sait où elle est +capable de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre et si vous +êtes une brave et honnête fille, vous devez m’aider. + +Léa haussa les épaules: + +--M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant... Dirait-on pas! Mais madame +en a eu de plus jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes perdues. +Nous sommes artistes, nous avons un nom, une situation, des relations et +nous faisons vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial sans le +sou en quittant pour lui un mari qui est encore très présentable et qui +a beaucoup de galette... Enfin, je dois veiller sur le bonheur de +madame. Je l’ai toujours fait et je continuerai. Voilà! + +--Vous ne rougissez pas en parlant ainsi? + +--Pourquoi? C’est vous, monsieur le curé, qui devriez être gêné en +venant vous mêler de ces choses-là... Est-ce que cela vous regarde? +Est-ce que votre place est ici? + +L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit sur son visage. + +Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit: + +--Ma place est partout où je peux faire quelque bien... Si je ramène Mme +Cousinet à son mari, si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une +aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli mon devoir. + +Il promena son regard sur les tableaux libertins, les estampes +grivoises, la Vénus aux formes provocantes et ajouta, en haussant les +épaules: + +--Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement! + +Et, remettant son parapluie sous le bras, il se retira, laissant la +camériste tout interloquée. + +En repassant devant la loge dont la porte vitrée permettait d’entrevoir +et d’entendre la jeune artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse +songeait que, tout de même, cette deuxième démarche n’avait pas été +complètement inutile. Mme Cousinet et son amant étaient à Paris, puisque +Léa y était. Il tenait un bout du fil... Que la Providence l’aidât un +peu dans cette mission décidément épineuse et il ne pouvait manquer +d’atteindre son but. + +Le brave homme se sentit tout ragaillardi par ce raisonnement optimiste +et il décida d’interrompre ses investigations, d’autant plus que son +estomac criait famine. «Ce n’est pas tout ça, se dit le curé, il faut +trouver un endroit pour croûter... Un endroit convenable, bien entendu, +et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas dans le quartier!» + +Il se mit à la recherche d’un restaurant à enseigne rassurante... Mais, +par une fatalité singulière, les établissements d’aspect modeste +s’intitulaient «chez Gaby», «Poul’s bar», «Le Mirliton», «Montmartr’s +suppers», ou bien affichaient des prix fantastiques; quant aux bouillons +populaires, où abondent les festons et les astragales, l’abbé n’osa même +pas s’en approcher, car il les prenait pour des restaurants accessibles +aux seuls milliardaires américains. + +Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri: + +--Voilà mon affaire! + +Il venait de lire cette enseigne: «Abbaye de Thélème». Quoi de mieux +pour un digne curé à la recherche d’un restaurant? Évidemment, cette +maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, à la façade quelque peu +provinciale était, comme l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus +particulièrement par une clientèle ecclésiastique... Et, plein +d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le fameux restaurant +montmartrois. + +Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont l’habit noir, le ventre +proéminent et la bonne figure de bedeau lui produisirent la meilleure +impression. «Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans une boîte sérieuse... +Mais ça a l’air d’être beaucoup mieux que place Saint-Sulpice.» + +Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air surpris, articula: + +--Vous demandez, monsieur le curé? + +--Je demande à boulotter. + +--Mais... + +--En vitesse, car je commence à avoir l’estomac dans les talons. + +Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, il reprit: + +--Vous devez être nouveau dans la maison... Mais rassurez-vous, je ne +suis pas difficile. Une bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et un +litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me faut. + +--C’est que... + +--Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à l’abbaye de Thélème! A +l’hôtel du Grand-Fénelon, vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on +est un peu plus dégourdi! + +Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant une minute, puis revint, +suivi d’un personnage en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse +d’un regard perspicace, sourit et prononça: + +--Ce n’est pas la première fois... Conduisez monsieur l’abbé au nº 8. Et +soignez-le. + +--Ah! enfin! dit le bonhomme... Mais, vrai, vous en faites des histoires +pour un pauvre curé de campagne! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme +remue-ménage quand il vous arrive un évêque! + +Le maître d’hôtel installa le client inattendu dans un cabinet +particulier et lui fit servir un déjeuner de premier ordre, arrosé d’une +bouteille de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille fine et d’un +havane, «On est tout de même mieux ici que chez mademoiselle Badinois, +se dit l’abbé Pellegrin... Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant! +Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que chaque fois qu’on m’apporte +quelque chose, c’est une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien, +la maison est bonne et comme le curé-doyen du canton doit venir +prochainement à Paris pour acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je +lui recommanderai l’abbaye de Thélème!» + +Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était satisfait. + +--Enchanté! répondit-il... Vous avez une cuisinière qui pourrait en +remontrer à Valérie. Mais ce n’est pas tout: donnez-moi votre petite +note! + +--Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé. + +La «petite note» ne comportait que cette indication: «Un déjeuner, dix +francs.» + +Le curé de Sableuse songea: «Ce n’est pas trop cher. Et puis, une fois +en passant, on peut bien faire une petite folie!» + +Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, et dit au garçon +avec un bon sourire: + +--Voici votre petit bénéfice! + +En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit plusieurs rues +encombrées et bruyantes. Puis il entra dans l’église Notre-Dame de +Lorette où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se retirer, une +jeune femme s’approcha de lui et lui demanda, timidement: + +--Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il vous plaît? + +--Avec plaisir. + +--Voici... Je suis de la paroisse--j’habite rue Labruyère--et +j’appartiens au corps de ballet de l’Opéra. Je vais passer un examen +pour être admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. Et +moi, je n’ai pas d’ami influent... + +--Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner. + +--Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous qu’il me soit permis +d’adresser une prière à saint Joseph pour qu’il me protège et me fasse +bien danser devant ces messieurs du jury? J’ai peur qu’il ne me prenne +pas au sérieux ou qu’il ne se montre vexé... Une danseuse! Ça ne doit +pas être très bien considéré là-haut et cependant, je vous assure, je +suis très sage... Dites, monsieur l’abbé, est-ce que saint Joseph fera +quelque chose pour moi? + +Le curé de Sableuse commença par se moucher dans un vaste mouchoir à +carreaux, puis, avec un bon sourire, répondit: + +--Toute prière qui vient du cœur est bien accueillie... Saint Joseph +vous écoutera, j’en suis sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon +bougre de saint qui comprend et admet bien des choses. Mais peut-être +auriez-vous bien fait de vous adresser aussi à sainte Marie +l’Égyptienne... Elle n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute +nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient passer une rivière. +Ce qui m’étonne même c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris... +Tenez, dans cette paroisse! + +La ballerine se récria: + +--Oh! moi, je danse en maillot! + +--Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de même au paradis, parmi les +bienheureuses... Ne vous en faites donc pas: vous serez entendue là-haut +et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie au ciel pour une humble et +naïve prière de petite danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés +par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes... Allez, mon enfant, +vous en serez, de ce premier quadrille! + +Et tirant une petite image de sainteté de son bréviaire, il la donna à +la ballerine toute réconfortée. + +L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique du Sacré-Cœur: le +curé de Sableuse la trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la +nef imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant des cantiques. Puis, +un prédicateur monta en chaire et aux paysans, aux paysannes qui +l’écoutaient, il adressa une homélie hérissée de citations latines, +bourrée d’arguments purement théologiques, empêtrée de phrases +redondantes et nébuleuses. Un ennui pesant tombait de la haute coupole +byzantine: toute cette pieuse éloquence endormait les pèlerins fatigués. + +Et le curé de Sableuse songea: «Si les apôtres avaient parlé comme ça, +sûr qu’ils n’auraient pas converti le populo et que notre sainte +religion, au lieu de se répandre dans le monde, serait restée dans les +choux.» + +Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon. + +Mlle Badinois lui indiqua son couvert tout au bout de la table d’hôte +que présidait un monsignor imposant et qu’entouraient des +ecclésiastiques d’importance et d’âges divers. Après le _benedicite_ +qu’expédia le prélat, les convives, qui faisaient pour la plupart grand +honneur au menu d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par groupes +sympathiques, à mi-voix... Le curé de Sableuse, qui avait grand’faim et +grand’soif, mettait les bouchées doubles et les gorgées triples. Quand +cette offensive gastronomique marqua un temps d’arrêt, il prêta +l’oreille aux propos que tenait le monsignor. Ce digne personnage +expliquait à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de bazar où +les missions étrangères se procuraient les accessoires nécessaires à +leur apostolat. + +--Je vends, disait-il, des articles d’église, des cotonnades pour +sauvages, des objets d’équipement, des catéchismes dans n’importe quelle +langue, des perles de verre, des phonographes, des chapelets, enfin, de +tout. C’est une œuvre très intéressante et très utile, montée par +actions et bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu à Paris +pour me ravitailler... Les sauvages deviennent très difficiles: il faut +que je crée sans cesse de nouveaux rayons! + +Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec complaisance: + +--Je crois que ma pièce sera bien montée à l’Odéon. C’est une pièce à +costumes, avec danses et musique. J’aurai Mlle Florange pour jouer +Salomé. Elle sera très bien... + +Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint coloré, disait à un vieux +prêtre décoré des palmes académiques: + +--Voyez-vous, c’est par le sport que nous les gagnons et que nous les +retenons. Dommage que vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à +Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de Jeanne d’Arc! Elle est +classée en première catégorie... Des as, je vous dis! + +--De mon temps, disait le vieux prêtre, nous organisions des patronages +où les jeunes gens jouaient de petites comédies honnêtes... + +--Fini! Aujourd’hui, il n’y a que le sport... J’ai des sauteurs à la +perche qui franchissent trois mètres cinquante, des coureurs qui +s’alignent avec des champions du Racing et du Scuf! J’ai même créé une +section féminine... Ah! Quel succès! Mes jeunes paroissiennes galopent, +sautent, lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, cela +nous change un peu des Enfants de Marie... Mais que voulez-vous? Il faut +marcher et même courir avec son temps! + +L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque peu dédaigneux: + +--Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère paroissial, je me consacre à +des travaux historiques... C’est très intéressant. Je recherche, dans +les archives publiques et privées, les documents qui permettent de +restituer à certaines familles une noblesse perdue à travers les guerres +et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, de la patience et +même quelque ingéniosité... Tant d’arbres généalogiques ont été +foudroyés, ou, simplement, sont morts de vieillesse! Mais je retrouve +des titres qu’on croyait perdus à jamais... Tel que vous me voyez, j’ai +pu--avec l’aide de la divine Providence--faire rentrer dans les rangs de +l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes et trois marquis. En cela, +j’ai bien servi la cause de l’Église, car les bourgeois plutôt +libres-penseurs qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont pas manqué +de retourner aussitôt à la religion de leurs ancêtres... Noblesse +oblige! + +--Ils vous sont reconnaissants, au moins? + +--Pas tous, soupira le vieux prêtre... Ce métier d’héraldiste est dur et +peu lucratif. Cependant, depuis la guerre, c’est meilleur... Beaucoup de +nouveaux riches veulent un blason, un blason authentique. J’ai des +commandes! Malheureusement, ma vue faiblit et je déchiffre avec peine +les vieux parchemins... En ce moment, je travaille à la Bibliothèque +nationale: il s’agit de trouver des aïeux nobles à un M. Taupin qui est +très pressé... J’y arriverai, mais c’est difficile! + +Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait ces conversations et +regrettait les histoires assez salées, mais peut-être plus vraiment +chrétiennes, qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le doyen avec les +curés du canton. Il en contait d’ailleurs lui-même, selon la tradition +rabelaisienne des prêtres du bon vieux temps... Et il se souvenait des +sonores éclats de rire de ces braves curés de campagne qui, certes, +n’avaient pas grand’chose de commun avec la plupart des clients de Mlle +Badinois. + +D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais ce milieu ne lui +plaisait guère et le café à peine servi--il n’osa pas demander un verre +de cognac--il se leva et monta se coucher. + +Le programme de sa journée du lendemain comportait une visite à +l’adresse de M. et Mme de Sableuse, rue de Verneuil. + +La mère de Pierre lui avait dit: + +--Peut-être mon fils est-il passé à la maison... Le concierge pourra +sans doute vous dire quelque chose. + +La rue de Verneuil ne ressemble guère à la rue de Douai: tout un +demi-monde les sépare. La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une +antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on s’étonnait de ne pas +rencontrer des dames sévères, drapées de cachemire, des messieurs, sans +doute membres de l’Académie des Sciences morales et politiques, et +cravatés à six tours. + +La loge de la concierge était entièrement occupée par un lit que +recouvrait un énorme édredon écarlate: au mur, deux lithographies +représentant _Poniatowski se noyant dans l’Elster_ et le _Supplice de +Mazeppa_. Décor traditionnel, reposant, rassurant... Mais une étrange +jeune personne surgit devant l’ecclésiastique: elle avait des cheveux +jaune paille qui moussaient d’une façon extraordinaire, des yeux d’une +grandeur exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son visage, +d’ailleurs blafard, exprimait avec une intensité saisissante +l’inquiétude, l’angoisse, la terreur. + +--Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en prie... Remettez-vous. Je +viens tout bonnement vous demander un petit tuyau. + +A ces mots, la jeune personne changea d’expression. Une joie prodigieuse +se peignit sur sa figure et ses mains se tendirent dans un geste +charmant qui signifiait évidemment: «Parlez, parlez, je vous écoute!» + +--M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci? + +Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une nouvelle transformation de la +physionomie de cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux et +ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, avec une expression de +ravissement céleste. Mais, à la fin de la phrase, c’est une tristesse +effrayante qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont la +poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long soupir. Puis, ayant fait +un signe de tête négatif, la pauvre enfant se laissa tomber dans un +fauteuil Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et cachant son +visage dans ses mains, elle se mit à sangloter silencieusement. + +Le curé de Sableuse, navré, se lamenta: + +--Oh! mon Dieu!... Si j’avais su!... Mademoiselle, je vous en prie, +excusez-moi! + +Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne se redressa en +poussant un éclat de rire et en battant des mains. + +--Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, monsieur le curé... +Hein, croyez-vous que je l’ai jouée, cette scène-là! Mary Pickford, +Lilian Gish elles-mêmes n’auraient pas mieux fait... Ah! Quel dommage +que vous ne soyez pas metteur en scène: vous m’auriez engagée et je +serais devenue une star! + +--Comment, c’était une comédie... Encore? + +--Je me destine au cinéma, car je suis photogénique... Alors, j’étudie +mes expressions et je joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion +qui se présente! N’est-ce pas que, celle-là, on aurait pu la tourner? + +--Et moi qui croyais... + +L’abbé se dit: «A Paris, toutes les filles de concierges se destinent +donc au théâtre ou au cinéma?» et il se demanda si le curé sportif de la +table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes paroissiennes pour son +patronage en ouvrant un cours d’art dramatique et cinématographique. + +--Vous demandiez M. Pierre de Sableuse? reprit la future vedette de +l’écran... Nous ne l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit +être à la campagne avec ses parents. + +--Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui dire d’aller voir +l’abbé Pellegrin à l’hôtel du Grand Fénelon, place Saint-Sulpice? + +Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté quelque renseignement utile, +le brave homme sortit de la vieille maison--si différente du splendide +hôtel de M. Cousinet!--où les Sableuse cachaient, en hiver, leur +existence de nouveaux pauvres. + +Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là et alla visiter +Notre-Dame dont la beauté vraiment chrétienne l’émut, puis, après avoir +longé les quais et traversé la place de la Concorde, la Madeleine qui +lui parut peu faite pour la prière et la parole sacrée... «Je ne m’en +ressens pas, se dit-il, pour prêcher là-dedans... Au fait, qu’est-ce +qu’elles diraient, les belles madames de Paris, si elles m’entendaient? +Je préfère ma vieille église de village à ce temple de Jupiter. Là, au +moins, je peux parler à mes paroissiens comme cela me vient et à +l’occasion, les engueuler comme ils le méritent.» + +L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de l’insuccès de ses +démarches. Et, par retour du courrier, il reçut cette réponse: + + Merville, le 18 septembre 192. + + Le Salut national + _Journal hebdomadaire_ + «Religion, Famille, Propriété sont les trois mamelles de la France.» + Cousinet. + + «Cher monsieur le Curé, + + «M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me prie de vous remercier + et aussi de vous répondre, car il part aujourd’hui même avec deux de + ses colistiers pour une nouvelle tournée électorale. A ce propos, j’ai + le plaisir de vous apprendre que les fâcheux incidents de la réunion + de Sableuse ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes où + nous avons exposé, ces derniers jours, notre programme. La candidature + de M. Cousinet semble particulièrement sympathique aux paysans qui + reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument hostile à toutes + mesures qui pourraient inquiéter la propriété, surtout quand elle est + rurale. + + «En ce qui concerne l’affaire dont vous vous occupez en ce moment à + Paris, M. Cousinet croit que vous obtiendriez des indications + probablement précieuses en vous adressant au Casino de Paris, + établissement où la personne en question a conservé de nombreuses + relations et où il est probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre + le cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez les dangers + au point de vue de notre position électorale. Je vous signalerai, en + passant, la campagne de plus en plus perfide du _Vrai Républicain_ qui + semble malheureusement très renseigné sur les complications où nous + nous débattons en ce moment. + + «Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma qualité de journaliste + conservateur, nourri (assez mal) depuis si longtemps dans le sérail + traditionaliste, je remplis avec quelque gêne la mission dont m’a + chargé M. Cousinet... Vous envoyer au Casino de Paris! Mais votre + dévouement à la bonne cause est infini, comme le mien. Quand il s’agit + de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. Moi aussi... C’est + pourquoi je n’hésite pas à vous faire part de ce désir de M. Cousinet + qui attend impatiemment de vos nouvelles. + + «En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes sentiments très déférents + et très sympathiques. + + _Signé_: «Plumoiseau.» + +Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se dit: «Le vin est tiré, +il faut le boire... Trop tard pour reculer. Pourquoi, au fait, +n’irais-je pas au Casino de Paris? Mes intentions sont pures, Dieu le +sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai dans ce lieu de +perdition, où ne se perdent, d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien.» + +Et c’est sans penser le moins du monde à mal, que l’excellent abbé dit à +Mlle Badinois: + +--Je vais au Casino de Paris... Vous devez connaître ça, vous, une +Parisienne? Indiquez-moi donc le secteur! + +A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand Fénelon écarquilla les +yeux, poussa un petit cri scandalisé, puis s’exclama: + +--C’est épouvantable! Si ces messieurs vous entendaient... + +--Moi, je les entends, et je vous assure que, parfois, ça me choque! + +--Monsieur, fit sèchement Mlle Badinois, ne comptez pas sur moi pour +obtenir de tels renseignements. + +--Ça va... On se débrouillera. Vous frappez pas, la petite mère! + +«La petite mère!» Mlle Badinois, indignée, voulut protester contre cette +appellation outrageante... Mais déjà le curé de Sableuse, son +inséparable riflard sous le bras, quittait le bureau de l’hôtel. Il +parvint sans trop d’encombre rue de Clichy. + +Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris--et sans doute y +avait-il de quoi--en voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique... +Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque qu’il le prit pour un +artiste grimé en curé de campagne et qui, entre deux scènes de la revue +en répétition, venait lui demander quelque service. + +Aussi lui répondit-il avec un rire jovial: + +--Lisette de Lizac? Il y a belle lurette que nous ne l’avons pas vue +ici... Allez donc vous renseigner à la Régie. + +Et il ajouta: + +--Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans ce costume-là. Ma +parole, je ne vous reconnais pas! + +--La Régie? Où ça se passe-t-il? + +--Voyons, vous le savez bien... Au premier, à droite, en passant par le +hall. + +L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et bientôt, ne sachant plus +que devenir, il se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il poussa, +après avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, car il venait +d’apercevoir une douzaine de petites femmes en culotte qui, aux sons +d’un air baroque tout à coup martelé par un pianiste hirsute, s’étaient +mises à danser avec des attitudes et des gestes de poupées mécaniques. + +En faisant demi-tour précipitamment, il se heurta à un homme vêtu d’une +longue redingote noire, cravaté de blanc et qui avait un visage sévère. + +--Oh! pardon... fit le curé de Sableuse. + +--_Excuse me_, répondit l’inconnu qui, reconnaissant un prêtre, ajouta +aussitôt avec un fort accent anglais: «Aoh! c’est extraordinaire... Je +n’ai jamais vu ici un ministre papiste! _Very glad_, mon cher collègue!» + +L’abbé Pellegrin se confondit en salutations. + +--Je pense, continua l’autre, que vous venez rappeler aux _girls_ +catholiques les principes de leur religion. + +--Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette de Lizac. + +--Je ne la connais pas... Mais, moi, je recherche trois danseuses qui +ont quitté notre maison: Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est +décidément très _dangerous_ pour la continence des _girls_. Je suis le +pasteur Hercule Allan Patterson, de l’église anglicane, directeur de la +_Girls-House_, fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice +d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante danseuses +britanniques... Je les surveille, car il faut bien protéger ces enfants, +qui sont si exposées, contre la _french immorality_. Et je viens +précisément adresser quelques paroles morales aux _Cocktail-girls_ dont +le mauvais exemple de Lotty, Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme +innocente. + +L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna: + +--Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des danseuses? + +--_Yes, exactly_... + +--Ça ne doit pas être une petite affaire! + +--C’est une tâche peut-être moins compliquée que celle du vice-roi des +Indes, mais elle est très importante. Ces enfants sont des sujettes de +Sa Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent sur la scène +d’un music-hall parisien. Et c’est pourquoi notre gouvernement et notre +église ne les abandonnent jamais... D’autant plus que beaucoup d’entre +elles se marieront avec des lords et seront présentées à la Cour. Ces +_girls_ sont les futures grandes dames d’Angleterre! + +--Je comprends, fit l’abbé en riant, vos duchesses et vos comtesses +sortent du music-hall comme les nôtres sortaient autrefois du couvent +des Oiseaux! + +--Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses françaises? + +--Moi? Grand merci... Ce n’est pas tout à fait mon genre de +paroissiennes! J’en ai une cependant qui est un peu de cette +partie-là... Eh bien, elle me donne plus de soucis à elle seule que +toutes mes ouailles réunies! + +Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le curé de Sableuse retourna +sur ses pas à travers des couloirs encombrés de décors, tapissés +d’affiches dont quelques-unes représentaient Lisette de Lizac... Enfin, +il parvint dans un magasin où se combinaient l’odeur de la naphtaline et +une sorte de parfum composite et fade. Une femme y maniait des étoffes +dont les paillettes scintillaient sous l’unique lampe électrique qui +éclairait ce décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut pas +l’étonner le moins du monde et quand elle eut entendu prononcer le nom +de Lisette de Lizac, elle s’exclama: + +--Mais elle est mariée depuis longtemps et avec un archimillionnaire, un +nouveau riche! Elle n’a plus rien à fricoter ici: elle a fait sa pelote, +celle-là! C’est maintenant une bonne bourgeoise, une honnête femme, +quoi! Quand je pense... Et dire que nous avons débuté ensemble! En 1897, +à l’Eldo! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, j’ai épousé un +camarade, un brave garçon qui n’avait pas le sou. Et, naturellement, je +ne suis arrivée à rien! Pour arriver, faut pas coucher avec un seul... +Oh! pardon! Enfin, me voilà employée au magasin des costumes... Qu’en +pensez-vous, monsieur le curé? Est-ce vrai que la vertu est toujours +récompensée? + +--Toujours. + +--Et le vice puni? + +--Toujours. + +--Ah! monsieur le curé, c’était peut-être vrai à l’Ambigu, autrefois... +Mais le répertoire a changé! + +--Ne vous en faites pas, ma bonne dame: le bon Dieu est là, et même un +peu là, pour remettre les choses en ordre quand elles sont vraiment trop +de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en train de tout perdre et +c’est même pour cela que... Mais suffit. + +--Ah! tenez, je voudrais la voir ici, comme moi, chargée de retaper ces +costumes... Alors, j’y croirais, à la justice de votre bon Dieu! + +Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes ces conversations +n’avançaient guère ses affaires. Heureusement la Providence veillait... +Elle le conduisit, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers +obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut ces mots: «Secrétariat +général.» + +Un jeune homme extrêmement élégant parut quelque peu interloqué en +voyant entrer cet ecclésiastique dans son cagibi. Mais il se ressaisit +aussitôt et, s’empressant, il demanda: + +--Vous venez sans doute de la part de Son Éminence? + +Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta: + +--Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire général du Casino de +Paris et informateur religieux de la _Gaule catholique_. Vous pouvez +donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication en toute +confiance... Il faut qu’elle soit importante et urgente pour que vous +n’ayez pas craint de vous aventurer jusqu’ici... + +A vrai dire, le confident de l’archevêque ne reconnaissait pas en ce +curé au visage rude, à la soutane mal coupée, au parapluie monumental, +le type en quelque sorte classique des abbés bien parisiens qui forment +l’état-major du cardinal-archevêque. + +--Non, répondit le visiteur, je ne suis pas dans les huiles. Je viens +tout simplement vous demander des nouvelles de Mme Cousinet. + +--Connais pas, fit M. Levysohn d’un air désappointé. + +--Je veux dire Lisette de Lizac... + +--Ah! J’y suis. Lisette? Mais elle n’est plus de la maison... Nous ne +l’avons pas revue ici depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi... A +Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de Mgr Lobien, évêque de +Palmyre. + +Et le secrétaire général du Casino de Paris ajouta, négligemment: + +--Un de mes amis! + +--Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, c’est la poisse... Impossible de +la repérer, cette poule-là! + +Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant M. Abraham Jacob +Levysohn et, voyant l’effet produit, l’ancien brancardier s’excusa: + +--Faites pas attention... Ce sont des revenez-y du temps où je vivais +avec les poilus. L’argot, c’est contagieux et on ne s’en guérit pas +facilement. + +Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur religieux de la +_Gaule catholique_ prit sur son bureau un exemplaire de ce journal +mondain et s’exclama: + +--Mais, au fait, c’est vrai... Je n’y pensais pas! Nous en parlions ce +matin, de Lisette de Lizac! + +Et parcourant la _Gaule catholique_ d’un regard d’aigle, il y trouva cet +entrefilet qu’il cherchait et qu’il fit lire au curé de Sableuse: + + Toujours les colliers de perles. + + «Mlle Lisette de Lizac, l’artiste bien connue que les Parisiens + regrettent de ne plus pouvoir applaudir depuis trop longtemps, vient + d’être à son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où l’audace le + dispute au parisianisme. + + «Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du magnifique collier de + perles, évalué à plus de 200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son + cabinet de toilette, au Mirific-Palace. + + «Mlle Lisette de Lizac, que nous avons pu interviewer, nous a + déclaré...» + +L’abbé ne lut pas plus avant. + +--Le Mirific-Palace! s’écria-t-il... Où ça que j’y coure? + +--Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile. + +Quelques minutes après, le digne homme, qui avait pris un taxi, arrivait +au Mirific-Palace. C’était l’heure du thé et des limousines basses qui +s’arrêtaient devant le péristyle illuminé descendaient, pareillement +longues, souples et vêtues de noir, des élégantes dévotement suivies par +des messieurs évidemment négligeables et qui, eux aussi, se +ressemblaient tous avec leur air morose, leurs moustaches en brosse à +dents et leurs binocles d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres, +cambrés dans leur veston cintré, arrivaient en même temps, mais à +pied... Cette foule, franchissant le hall égypto-munichois, pénétrait +dans de vastes salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes +électriques et d’où s’échappaient les sonorités sauvages d’un jazz-band. + +En entendant ce vacarme, le bon curé crut tout d’abord à une bagarre et +il songeait déjà à reprendre son ancien emploi de brancardier, quand, +s’étant approché de l’entrée d’un des salons, il put apercevoir des +nègres vêtus de casaques écarlates qui tapaient à tour de bras sur les +diverses pièces d’une batterie de cuisine. + +«C’est une musique de ce genre, songea-t-il, qui doit couvrir dans +l’enfer les cris des damnés... Les gens que je vois ici cherchent sans +doute à s’y habituer dès maintenant.» + +Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations et brodé d’or sur +toutes les coutures le dirigea vers l’office de renseignements où un +personnage à visage circonspect de diplomate lui répondit, quand il eut +demandé à voir Mme Lisette de Lizac: + +--Elle doit être au dancing. A moins cependant, qu’en raison de cette +déplorable histoire de collier... Je vais téléphoner au bureau de +l’étage. Voulez-vous me donner votre nom? + +L’abbé se dit que Mme Cousinet allait peut-être refuser de le recevoir. +Et, usant d’un subterfuge, il répondit, en rougissant: + +--Pas la peine... Mon nom n’a aucune importance. Dites à cette dame que +je viens précisément au sujet du collier... Ce que j’ai à lui raconter +l’intéressera. + +Mme Cousinet était dans sa chambre et bientôt le curé de Sableuse, qui +avait été confié à l’amiral bolivien en personne, était introduit auprès +d’elle. + +Un cri de surprise l’accueillit, puis: + +--Non?... Vous ici! + +Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas. Était-ce vraiment la +châtelaine de Sableuse, cette créature bizarre qui portait des cheveux +courts et qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe bariolée? Et +comme il paraissait hésiter, elle s’exclama: + +--Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux courts? Et puis, je suis en +pyjama... Si j’avais su que c’était vous, monsieur le curé! + +--Ça va... Je vous retrouve maintenant. Et pas sans peine, Mme Cousinet! + +--Je suis ravie de vous revoir... + +--Il faut, tout d’abord, que je vous avoue quelque chose: je n’ai rien à +vous dire au sujet du collier! Mais, vous comprenez, je voulais être +reçu... + +--Quelle idée! Mais vous l’auriez été sans cela. Voyons, vous, le seul +type sympathique que j’aie connu à Sableuse! + +Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé se sentait embarrassé: +il ne savait comment s’y prendre pour aborder le plus délicat des +sujets, il ne trouvait pas ses mots... Mais Mme Cousinet, qui +l’observait en souriant, lui tendit la perche: + +--Avez-vous lu la _Dame aux Camélias_, monsieur le curé? + +--Non... Moi, vous savez, je ne lis guère que mon bréviaire. + +--On a tiré une pièce de ce roman: Sarah Bernhardt y était épatante! +Surtout dans une scène qui ressemble étonnamment à celle que nous jouons +en ce moment. Moi, je suis la Dame aux Camélias et vous, vous êtes le +père Duval qui vient me réclamer son fils... N’est-ce pas, c’est à peu +près ça: vous venez me demander de lâcher Pierre? + +--Ma foi... + +--Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne vais pas pousser des cris +de désespoir et je ne verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non plus +dans une dernière quinte de toux au cinquième acte. Qu’est-ce que vous +voulez? Moi, je suis une comique, une fantaisiste et je serais mauvaise +dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce que je vous réponds, papa Duval? + +Et, comme le curé de Sableuse restait interdit, elle lança, en mettant +les mains dans ses poches et faisant une pirouette: + +--Votre bon jeune homme? Reprenez-le... Je vous le rends! + +--Comment, vous?... + +--Oui, j’en ai assez! A Sableuse, il faisait très bien en jeune +provincial, en gentilhomme campagnard: il avait des naïvetés, des +gaucheries charmantes et même son accent me plaisait. Mais à Paris, ah! +non! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ce garçon qui n’est au +courant de rien, qui ne sait pas danser le _Shimmy_, qui n’a aucun chic +en smoking et qui me parle à chaque instant de sa mère. Fini! le charme +s’est rompu... Remmenez-le, monsieur le curé, remmenez-le! + +--Entendu, madame, fit le brave homme, un peu étonné, tout de même, +d’entendre parler avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui était +à ses yeux le plus accompli des jeunes hommes. + +--Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame Cousinet... Si je vous +disais qu’il m’a quittée, cet après-midi, pour aller voir un camarade de +régiment! D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté... Je devine qu’il +regrette son escapade, comme il dit. + +--Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce côté-là. Mais ce n’est pas +tout. + +--Ah! qu’est-ce qu’il y a encore? + +--Il y a vous. + +--Moi? + +Avec une vive appréhension, le curé de Sableuse articula: + +--Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai que je suis chargé aussi +de vous faire rappliquer auprès de votre mari qui vous pardonne et vous +attend. + +Mme Cousinet répondit simplement: + +--Mais je l’espère bien? Il ne manquerait plus qu’il la fasse au type +jaloux... J’ai horreur de ça, c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet +n’a pas à se plaindre de moi: il y a trois ans que nous sommes mariés et +c’est la première fois que je le fais cocu, moi, une indépendante, une +artiste, une grande vedette! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup de +bourgeoises qui pourraient en dire autant? + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +L’abbé Pellegrin et Pierre de Sableuse retournèrent ensemble à Sableuse. + +Mme Cousinet rentra avec Léa. + +Son mari l’accueillit avec d’autant plus de satisfaction--tout en +gardant une attitude très digne de mari magnanime--qu’elle avait +retrouvé son collier de perles dans une boîte à poudre, au fond d’une +malle. + +--Je ne veux te reprocher qu’une chose, lui dit M. Cousinet. + +--Quoi donc, mon gros chéri? + +--Tes cheveux courts... Ils vont me gêner au point de vue électoral. +Songe que je suis le candidat de la famille, des traditions! Que mes +adversaires publient le portrait de Mme Cousinet avec ces cheveux-là et +je suis fichu! + +Le millionnaire et Pierre de Sableuse se rencontrèrent dans les bureaux +du _Salut national_ sous les auspices de Plumoiseau qui s’était chargé +de préparer cette réconciliation indispensable au succès de la bonne +cause. + +Leur première entrevue après des événements d’un ordre si délicat fut +naturellement assez froide, du moins au commencement. A vrai dire, c’est +M. de Sableuse qui se montra quelque peu guindé, allant même jusqu’à +déclarer en serrant du bout des doigts la main tendue de M. Cousinet: + +--J’en ai assez... J’y renonce! + +--A ma femme! Mais je n’en doute pas. + +--Non, à la politique... Cela m’entraîne décidément trop loin! + +--Vous me lâcheriez, moi? Mais ce serait le comble!... Vous reconnaîtrez +que j’ai quelques raisons de me plaindre de vous. Vous me devez une +compensation... Restez candidat! Il le faut. Faites cela pour moi, pour +la cause! Et puis, vous êtes gentilhomme, vous êtes officier: vous +n’allez pas déserter avant la bataille... Une bataille qui sera +certainement gagnée. N’est-ce pas, Plumoiseau? + +--Nous avons beaucoup de chances, fit le vieux lutteur. Mais à la +condition que monsieur le vicomte reste notre tête de liste... + +--Vous voyez, cher ami! + +--Au surplus, reprit Plumoiseau, il sera probablement nécessaire +d’intervenir énergiquement auprès de la rédaction du _Vrai Républicain_ +qui m’a l’air de mijoter des révélations très désagréables... + +--Oui, déclara M. Cousinet, ces misérables vont tout raconter si nous ne +les menaçons pas de notre épée ou de notre pistolet. Mon cher ami, vous +êtes tout indiqué pour cela. Après tout, n’est-ce pas avec vous que ma +femme est partie? C’est donc à vous d’agir, s’il y a lieu. Qui casse les +œufs les paie! + +--C’est entendu, fit le vicomte en souriant... A vous non plus, il n’y a +pas moyen de résister! + +A ce moment, Plumoiseau insinua: + +--Puisque tout est arrangé, si nous nous occupions de +l’affiche-programme que réclament nos comités locaux?... C’est urgent. + +--Bonne idée! acquiesça Cousinet en allumant un énorme cigare. Nous +allons nous y atteler... + +Et tous trois se mirent à combiner un texte éloquent, ronflant, vraiment +très entraînant, qui commençait par ces phrases: + + Citoyens! + + Il est temps vraiment de revenir à ces nobles traditions qui ont été + pendant tant de siècles la force et l’honneur de notre chère patrie. + + Restaurons tout d’abord les bonnes mœurs sans lesquelles une nation ne + peut vivre et que menace de détruire l’immoralité encouragée par les + suppôts d’un matérialisme abominable... + + Place au père de famille! + + Place à l’honnête femme! + + Place aux braves gens! + +M. de Sableuse approuvait tout d’un air indifférent, M. Cousinet avait +presque la larme à l’œil et Plumoiseau, qui écrivait, souriait d’une +façon bizarre... + + + + +IX + +LES DEUX PURS + + +Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude et de pardon, le curé +de Sableuse trouva que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient +venus bien vite... Malgré les invites répétées de M. Cousinet, il +n’était pas retourné au château et il avait laissé sans réponse une +lettre de l’abbé Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à +prendre une part plus active à la campagne électorale. + +«Tous ces gens-là me dégoûtent», se disait-il en caressant la grosse +tête de Poilu qui, pendant l’absence de son maître, n’avait touché qu’à +peine aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par ordre de +l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui demandait ses impressions +parisiennes, l’abbé Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise +humeur: + +--Ne parlons pas de ce voyage... Si c’était à refaire, je ne marcherais +plus! + +--Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très importante pour le +succès de la bonne cause. + +--Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai soupé, de la bonne cause! + +--Que me dites-vous là? + +--Sinon de la bonne cause, du moins de certains types qui la +représentent... Et si je ne regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est +uniquement parce que j’y ai rencontré une chrétienne dont la foi naïve +m’a ému. + +--Ah! Qui était-ce, cette pieuse personne? + +--Une danseuse... Oui, une danseuse de l’Opéra! J’ai prié pour elle... +Et j’espère qu’elle y a été admise, dans son premier quadrille! + +--Oh! monsieur le curé... + +--Mais oui, cela m’intéresse autrement que l’entrée de M. Cousinet à la +Chambre des députés: c’est plus moral. + +Le vicaire se hâta de prendre congé: décidément, l’abbé Pellegrin +n’avait pas volé sa réputation d’original! + +Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des cris joyeux, le curé s’en +alla voir le docteur Profilex. A ce moment de la journée--il était près +de deux heures de l’après-midi--son vieil ami parvenait parfois à +prendre quelque repos avant de recommencer sa tournée. L’espoir du +prêtre ne fut pas déçu... Le docteur Profilex était assis dans sa +bibliothèque et lisait un gros livre illustré de gravures sur bois. + +--C’est la bible? plaisanta l’abbé en entrant... Ah! il est temps que +vous vous convertissiez, mauvais esprit que vous êtes. + +--Vous l’avez dit, curé. C’est la _Bible de l’Humanité_, par Michelet: +un livre admirable! + +--Possible, mais elle ne vaut pas l’autre... Michelet écrit bien, mais +Dieu écrit mieux. D’ailleurs, il a plus de succès. Il n’y a plus que +vous pour ouvrir ces bouquins-là! + +Tandis que le docteur lui servait un petit verre de vieux kirsch, +l’ecclésiastique lisait, à haute voix, avec une solennité ironique, les +titres des ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande pièce: + +--_Histoire des Girondins_, de Lamartine; la _Révolution_, d’Edgar +Quinet; l’_Histoire de la Révolution_, de Michelet; _Histoire de dix +ans_, de Louis Blanc; _Histoire de la Révolution française_, par Mignet; +_Quatre-vingt-treize_, _Histoire d’un Crime_, _Napoléon-le-Petit_, les +_Châtiments_, de Victor Hugo; _Histoire de la Révolution française_, de +M. Thiers; _Géographie universelle_, d’Élisée Reclus; les _Discours_, de +Raspail; _l’Encyclopédie_; l’_Essai sur le Tiers-État_, d’Augustin +Thierry; les _Discours_, de Robespierre; la _Philosophie positiviste_, +d’Auguste Comte; les _Chansons_, de Béranger; les _Œuvres complètes_, de +Barbès; _De la Justice dans la Révolution et dans l’Église_, de +Proud’hon... Eh bien, docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs +rigolos! + +Le vieux médecin répondit: + +--Ne raillez pas mes dieux! + +--Vous blaguez bien le mien... + +--Non, car le Christ était républicain. Je critique son Église, ou +plutôt--car elle n’est pas la sienne--l’Église qui prétend défendre et +répandre ses théories... Allons, curé, goûtez-moi ce kirsch-là. En fait +de bon Dieu, on croirait en avaler un, en culotte de velours! + +L’abbé mira son petit verre avec gravité, le réchauffa dans sa main +fermée, puis, les yeux clos, en avala une petite gorgée, +voluptueusement. Enfin, d’une voix émue, il prononça: + +--Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après avoir savouré cette +merveille, on n’élève pas pieusement sa pensée reconnaissante vers le +divin Créateur... + +--Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux kirsch vaut dix barriques +d’eau bénite! + +--Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans l’impénitence finale. + +--C’est probable. + +--Mais je pense que Dieu vous absoudra parce que vous êtes un brave +homme, secourable aux malheureux, et aussi parce que vous avez une bonne +cave! + +Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, chacun ayant allumé sa +pipe, ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes... + +--Et ces élections? questionna enfin le docteur... + +L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit pas. + +--On me dit qu’elles s’annoncent bien pour vous... Je veux dire pour M. +Cousinet et ses amis! Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la +bonne cause qui vous est chère. + +--Moi? Mais j’ai laissé tout tomber. + +--Ah! je croyais que... + +--Cela ne me dit plus rien. Après tout, on veut me faire jouer un rôle +qui n’est pas celui d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes... Non, vrai, j’ai +soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, plus mufles que les +pharisiens dont parle l’Écriture et, cette bonne cause dont ils parlent, +ils finiront par la rendre odieuse. + +Le docteur Profilex secoua la tête: + +--Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui s’emparent d’une idée +pour la transporter dans la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est +pure: la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, n’existe pas et +je dirai même qu’elle ne peut pas exister: c’est pour cela qu’elle est +belle. Je la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui nous +entourent... Elle vit dans les pages poétiques de Michelet, dans les +théories de Quinet, dans certaines phrases de Lamartine, certains vers +de Hugo, certains refrains de Béranger, mais que je tente de l’arracher +à ces pages imprimées pour la réaliser, et je la flétrirai et je +deviendrai pareil à ces politiciens dont vous vous écartez avec dégoût. +La «bonne cause»--quelle qu’elle soit--est toujours gâtée, enlaidie par +la politique agissante et militante. Tous les Évangiles sont sublimes, +car il n’y a pas que le vôtre, mais il faut se contenter de les lire et +d’y rêver... + +--Et l’action? demanda l’abbé Pellegrin. + +--J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps... J’ai même agi, oui, +lors des débuts de cette république que j’ai vu naître. J’étais l’ami de +ses fondateurs... J’ai servi, à leurs côtés, cette «bonne cause»-là! Eh +bien, non, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il était impossible de +modeler le buste de la Marianne que j’avais imaginée: je me suis +obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort... D’année en année, +j’ai vu que toute œuvre est faite de concessions, de renoncements, +d’abdications: il y a terriblement loin de l’idée à la vie... Alors, +j’ai préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car tous ces +historiens, tous ces philosophes, tous ces sociologues si sérieux, si +convaincus de la netteté de leurs conceptions, sont des rêveurs, des +créateurs de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, mais je ne +les en aime que plus. Je vis parmi eux, je les écoute en fermant ma +fenêtre aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain d’une +république idéale, impossible... + +--Une vieille barbe, quoi! gouailla l’abbé. + +--Oui, mais une vraie... + +--Dire que vous auriez pu être conseiller général, député, sénateur! + +--Moi, siéger dans une de ces assemblées de fantoches? Vous n’y pensez +pas, curé... Je laisse cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune +vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque jour aux débats de la +Convention, je siège au Comité du salut public, j’entends Saint-Just, +Couthon, Robespierre, je vis les grands jours où la République fut +vraiment grande et belle... Je retrouve ces voix puissantes et ces +grandes ombres dans les livres qui nous entourent, et voilà pourquoi il +n’en faut pas rire, citoyen curé! + +Puis, changeant de ton, il demanda: + +--Allons, encore un petit verre?... + +Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement le vieil élixir, le +docteur Profilex lui dit: + +--Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne va pas fort. + +--Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, en effet. + +--C’est un homme usé, fini... + +--Vous êtes inquiet? + +--Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La flamme baisse à vue d’œil. +Je m’efforce bien de la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire. +La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand le principal intéressé +se laisse aller... + +--J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi fit l’abbé que ces paroles +avaient affecté. + +Étant repassé au presbytère, il y trouva Mme Cousinet installée dans son +propre fauteuil, la cigarette au bec. Elle était plus décolletée que +jamais et ses jambes croisées se découvraient à peu près jusqu’aux +genoux. Elle tendit sa main étincelante de cabochons à l’abbé Pellegrin +en disant: + +--Votre chien me reçoit poliment, mais votre vieille bonne est bien +désagréable... Quelle différence avec Léa! + +Et comme le curé cherchait quelque excuse, elle reprit, avec bonne +humeur: + +--Nous ne nous sommes pas revus depuis notre conversation au +Mirific-Palace. Vous nous lâchez, ce n’est pas gentil! + +--J’ai eu beaucoup à faire. + +--Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, des mariages. Mais à +l’occasion, vous vous occupez aussi de divorces... + +Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents éclatantes (deux +brillaient d’autant plus qu’elles étaient en or) et fit tressauter son +triple rang d’énormes perles. + +--Ah! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à me prêcher bien longtemps. +Ce pauvre Pierre! Un garçon charmant en province, mais bien nul à Paris! +Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien fini... M. Cousinet a été +parfait. C’est un mari qui s’est beaucoup amélioré: il s’est conduit en +cette affaire comme un véritable homme du monde! A propos, c’est de sa +part que je viens vous voir, monsieur le curé... Il m’a chargé de vous +remettre ceci, pour vos pauvres. + +Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, elle la tendit au +prêtre... Celui-ci eut instinctivement un mouvement de recul: pendant +deux secondes, il eut envie de refuser cet argent qui semblait le prix +de services rendus ou à rendre. Mais aussitôt, il songea aux malheureux +qui attendaient sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat que tous, +sauf le docteur Profilex et lui, avaient abandonnée, à la famille +Planquart qui venait de s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard +dont les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux usines de +Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), enfin à toute la misère de +cette paroisse industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool +conjuguaient leurs ravages... Le brave homme prit, avec des paroles +reconnaissantes, l’enveloppe qui dégageait un parfum quelque peu +agressif, mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non plus n’a +pas d’odeur. + +Mme Cousinet, qui était décidément de bonne humeur, s’exclama en +secouant la tête pour éparpiller ses boucles folles: + +--Vous savez, mes cheveux courts? Eh bien, ils ont un succès énorme... +Mon mari croyait qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils +compromettraient le succès de la bonne cause. Au contraire! + +--Ils vont nous aider? fit l’abbé, un peu surpris. + +--Parfaitement. Toutes ces dames des comités trouvent que cette coiffure +rajeunit d’une façon extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus +pressé que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui préside les +zélatrices de l’adoration perpétuelle, la comtesse de Rochefeu, qui +s’occupe des poules repenties, et même la vieille chanoinesse de +Charmeroy se coiffent maintenant à la Ninon... Et ça leur va, faut voir +ça! M. Cousinet avait donc bien tort de s’inquiéter... Moi, je suis +d’ailleurs de cet avis que nos idées feraient bien plus de progrès dans +l’opinion si ceux et celles qui les défendent suivaient d’un peu plus +près le mouvement moderne. + +--Vous croyez que la coiffure à la Ninon... + +--Je crois qu’il en faudrait quelques-unes comme moi pour secouer toutes +les vieilles momies de votre parti, monsieur le Curé. Et savez-vous à +quoi je pense? A créer un dancing à Merville, un dancing religieux, +placé sous le patronage de l’archevêché... Qu’en dites-vous? Cela +distraira ces pauvres enfants de Marie qui, entre nous, ne doivent pas +beaucoup s’amuser... Et on ne dira plus que nous sommes un parti de gens +ennuyeux! + +--Je comprends, madame... Montmartre, quoi! + +--C’est-à-dire... + +--Oui, Montmartre... sans le Sacré-Cœur, bien entendu. + +--Monsieur le Curé... + +--Et vous croyez que Son Éminence vous approuvera? + +--Oh! le cardinal est vieux jeu! Mais j’en ai parlé à Mgr Sibuë, son +coadjuteur... Il est, comme moi, d’avis que nous devons marcher et même, +à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un évêque moderne, +celui-là! Aussi, le moment venu, nous le pousserons et nous en ferons un +cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse beaucoup à l’élection +de M. Cousinet... Et quand nous serons à la Chambre, nous n’oublierons +pas nos amis. + +Lisette de Lizac bavardait, interminablement, et l’abbé se demandait +comment il allait s’en débarrasser quand Valérie entra et, après avoir +lancé, en dessous, un regard hostile à la «créature», prononça: + +--Il y a là un domestique qui vient de la Saulnaye... M. de Sableuse ne +va pas du tout et madame la comtesse fait demander à monsieur le curé +d’y aller tout de suite. + +--Dites que j’y cours... + +Mme Cousinet s’était levée et, avec une intonation théâtrale, s’exclama: + +--Le pauvre homme!... Un vieux monsieur si chic! Ah! vraiment, cela me +fait de la peine, beaucoup de peine. + +Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et mouillé du doigt le coin +des yeux pour étendre le kohl, elle prit congé en poussant un profond +soupir, un soupir de théâtre. + +Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et pédala vigoureusement +jusqu’à la Saulnaye où il rencontra le docteur Profilex qui sortait de +la chambre du malade. + +--Eh bien? lui demanda-t-il, anxieusement. + +--Mon rôle est terminé, le vôtre commence... Je reviendrai dans une +heure, car on ne meurt pas qu’ici. + +Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais il était visiblement +ému. + +Le curé entra dans la chambre où le comte de Sableuse s’éteignait +lentement... A son chevet se tenaient debout et silencieux Mme de +Sableuse et son fils. + +--C’est vous, monsieur le Curé? murmura le moribond. Je crois que vous +arrivez à temps... + +D’une voix plus faible encore, il dit à sa femme: + +--Chère amie, laissez-moi pendant quelques minutes... + +Puis à son fils: + +--Pierre, je te reverrai tout à l’heure. + +Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme se confessa sans se +départir d’un calme saisissant. Aux paroles entrecoupées du prêtre, il +répondit: «J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et servi, mon +roi... Dieu me sera indulgent, je l’espère, car j’ai été fidèle, malgré +tout.» + +Mme de Sableuse et son fils reprirent leur place au chevet du mourant +qui avait demandé un portrait du comte de Chambord et, les yeux mi-clos, +le contemplait en prononçant d’un air extasié: + +--Mon roi... mon roi... + +Le prêtre récitait la prière des agonisants; la comtesse, le vicomte de +Sableuse et le vieux valet de chambre, qui avait été appelé, s’étaient +agenouillés aussi et pleuraient... + +La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. A sa vue, le comte +Hector fit un effort pour se soulever, mais il était trop faible et sa +tête pâle, sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba sur +l’oreiller. + +--Ah! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, approchez, +approchez... + +Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui dit, dans un souffle +douloureux: + +--Merci, mon cher docteur, mon cher ami... Nous ayons souvent discuté +ensemble... Mais, au fond, nous sommes les mêmes hommes... nous avons +vécu d’espérances... de déceptions... de regrets... Maintenant, il me +semble que je vois plus clair, que je comprends mieux... Oui, j’ai +rêvé... Ce n’était qu’un rêve... Ce royaume-là ne peut plus être de ce +monde... + +--Ma république non plus! répondit le vieux médecin. + +Depuis quelques minutes, un hymne lent et grave prolongeait au loin ses +notes assourdies... C’était l’_Internationale_ que chantaient, à +Sableuse, les ouvriers des usines convoqués à un meeting +révolutionnaire. + +--Des fous! prononça encore le mourant. + +--Des imbéciles! fit le docteur. + +--Des malheureux! murmura le prêtre. + +M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui tendit une main déjà glacée +et prononça quelques paroles indistinctes... La mort entrait, et comme +l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur Profilex, dont les +lèvres ne remuaient cependant pas, plia le genou... + + + + +XII + +POILU + + +A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient assez mal pour +M. Cousinet et ses amis: l’élément ouvrier l’emportait, tout au moins +dans le bourg même, et il l’avait bien prouvé à l’unique réunion +organisée par les candidats du _Salut national_. Mais, dans le reste du +département, la situation s’affirmait excellente... Les paysans se +ralliaient en masse au parti qui promettait, s’il triomphait, de tarifer +le blé au plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles aux +reprises du fisc. Au surplus, les fermiers enrichis et les nouveaux +propriétaires du sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et la +Ligue des bons Français, patronnée par le clergé, n’avait pas grand +effort à tenter pour obtenir leurs suffrages. + +Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet: il vivait à Sableuse dans +une atmosphère hostile et souvent, lorsqu’il se promenait dans «son» +parc ou s’accoudait au balcon de «son» château, des bouffées +d’_Internationale_ montaient jusqu’à lui et troublaient fâcheusement sa +digestion. + +Mais Plumoiseau le rassurait: + +--J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion publique... Tout va très +bien: nous tenons le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections +réconfortantes et voir triompher la cause des honnêtes gens. Ce sera la +première fois, car d’habitude, nous sommes blackboulés... Ah! dans notre +parti, nous n’avons pas été gâtés depuis vingt ans et plus! Maintenant, +j’ai le sentiment que ça y est, que nous allons nous emparer du pouvoir. + +--Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau, répondait M. Cousinet, +tout ragaillardi. + +--Eh bien, permettez-moi de vous dire que cela m’étonnerait. + +--Comment cela? + +--Chez les conservateurs, il est de tradition de nous considérer, nous, +journalistes, comme des manœuvres qu’on paie le moins possible et qu’on +renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a plus besoin d’eux. Et quand je +dis: «Comme des manœuvres», j’ai tort, car les manœuvres, ça ne se +laisse pas traiter comme des journalistes! + +--Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant pas me prendre pour un +ingrat! Tenez, si je suis élu, eh bien, je vous prends comme +secrétaire... Mais savez-vous taper à la machine? + +Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à défendre les châteaux, les +usines, les coffres-forts des autres, répliqua, sarcastique: + +--Non, mais j’apprendrai! + +Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé à Sableuse. + +Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta de dire au commencement +de son prône: + +--Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine que je vous donne des +conseils sur ce que vous avez à faire aujourd’hui... Je vous parle du +haut de la chaire de vérité: c’est une tribune qui n’est pas faite pour +les boniments et les bobards de la politique! + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Dès neuf heures du soir, les premiers résultats du scrutin parvenaient à +M. Cousinet et ses amis qui étaient réunis dans les bureaux du _Salut +national_. + +A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste des «Bons Français» +l’emportait avec une majorité écrasante. + +--Ouf! fit Plumoiseau... Je doutais un peu des citadins. Quant aux +paysans, ils sont avec nous. Il n’y a que les ouvriers qui résistent. +Bah! nous nous en passerons! + +Les messages transmis par la Préfecture se multipliaient, presque tous +favorables. Le Préfet lui-même--présage de victoire--prit la peine de +téléphoner à M. Cousinet: + +«Cela va très bien... Les campagnes donnent admirablement. Vous +l’emportez, cher ami!» + +«Cher ami!» En entendant ces mots, Plumoiseau, qui s’était emparé d’un +récepteur, s’écria: + +--Ça y est!... Nous sommes élus! + +Et d’une voix émue, il ajouta: + +--Voici ma cinquième campagne électorale... C’est la première fois qu’un +préfet de la République nous appelle «cher ami!» Les temps seraient-ils +venus? + +Mme Cousinet exultait. + +--Je savais bien, disait-elle, que le parti des braves gens +l’emporterait... Du champagne! Qu’on apporte du champagne comme s’il en +pleuvait! + +Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue des bons Français, était +venu à Merville poursuivre de près les péripéties de cette élection +caractéristique. Depuis trois jours il ne quittait plus M. Cousinet et +surtout Lisette de Lizac... Évidemment, celle-ci le trouvait très bien +avec son allure de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à chacune +de ses plaisanteries, indice d’un trouble qui, chez les femmes, se +manifeste plus souvent par une hilarité nerveuse que par des soupirs +romantiques. + +Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux baron, affectait +cependant une complète indifférence et lisait d’un air détaché les +télégrammes de la préfecture. + +--Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie débordante, j’ai tenu ma +promesse!... + +--Quelle promesse? + +--Je vous avais dit que je vous ferais député!... + +Et se tournant vers sa femme: + +--C’est un peu ton œuvre aussi... Ce garçon te doit sa situation! Sans +toi, il ne serait rien... Ah! il te doit une fameuse chandelle!... Et +dire, mon petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça! + +Mme Cousinet ne parut pas entendre ces paroles de son époux que la +victoire avait quelque peu étourdi... Assise auprès du baron Kepler, +elle pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix basse d’un air +infiniment sérieux. + +Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut transmise aux bureaux du +_Salut national_: à Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait... + +--Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela ne change rien à +l’ensemble de la situation... + +--Un pays où j’ai dépensé tant d’argent! soupira M. Cousinet. + +--Ce sont des ingrats! Faites du bien à des vilains... Et puis nous +avons été lâchés par le curé. + +M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre amère, prononça: + +--Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les jambes... Ou, du moins, +il n’a pas rempli son devoir envers nous, qui sommes les défenseurs de +la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté d’une façon indigne... +Nous laisser tomber en pleine lutte! Et dire que son église a été +réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres! C’était bien la +peine... Mais je me plaindrai à Mgr Sibuë: nous lui montrerons de quel +bois nous nous chauffons, à ce bonhomme! Des prêtres comme ça, c’est du +chiendent... Où irions-nous si, dans la société, les hommes d’ordre tels +que nous ne pouvaient compter sur le concours absolu de l’Église? + +M. Cousinet était indigné... Heureusement, d’autres nouvelles, +excellentes celles-là, le consolèrent bientôt. Dès onze heures, le +préfet lui téléphona: + +--Mon cher député... + +MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les autres candidats de la +liste des Bons Français obtenaient un chiffre de voix considérable mais +succombaient, victimes du quorum, du quotient, d’une arithmétique +compliquée mêlée à l’art d’accommoder les restes. + +Dans la rue, la foule s’était amassée devant le transparent lumineux du +_Salut National_. En voyant apparaître les deux portraits des +vainqueurs, elle poussa des cris enthousiastes... + +Les bureaux du journal étaient envahis par une cohue délirante. La +comtesse de Rochefeu, la baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse +de Charmeroy étaient venues prendre part à la joie générale et le fait +est qu’elles étaient gaies comme des petites folles. + +Émoustillées par le champagne, leurs boucles courtes éparpillées au vent +de la victoire, elles criaient: + +--Vive l’ordre! Vive la famille! Vive la religion! + +La chanoinesse alla même jusqu’à proposer: + +--Si l’on dansait?... + +Et Mme Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille du baron Kepler: + +--Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales? + +De la rue montaient des clameurs bruyantes. Plumoiseau conseilla à M. +Cousinet: + +--Il faut «leur» dire quelques mots... Cela s’impose. + +Le nouveau député venait de boire plusieurs coupes de champagne: il +sentait jaillir en lui comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple? +Mais sans doute... + +Et il se précipita sur le balcon. + +--Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et je n’ai pas eu tort. +Vous pouvez compter sur moi et vous aurez raison!... L’heure était venue +de faire triompher les idées qui nous sont chères, ces idées qui... +que... + +L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de champagne, soudain, +faisait des siennes dans cette cervelle troublée. + +--Citoyens... Merci!... Tous pour un, un pour tous... politique de +liberté dans l’ordre et d’ordre dans la liberté... + +--Vive Cousinet! + +--Je... Je... Fils de mes œuvres... Prêt à tout pour la bonne cause... +la vôtre... la mienne... rassurer les fortunes... protéger le travail... +Heu! Heu! + +L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en plus. + +Plumoiseau lui souffla: + +--Parlez de l’arrêt des express à Merville... Dites un mot sur la +famille. + +--La famille... Oui, la famille... les traditions... la... la... + +--Vive not’ député! + +Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient pas précipités, comme +tout le monde, aux fenêtres ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le +cabinet de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de tout autre chose +que du triomphe de la bonne cause. Et comme le nouveau député, luttant +vainement contre les vapeurs du champagne, bafouillait de plus en plus +en s’efforçant de prononcer l’éloge des vieilles traditions et de la +famille, sa femme se pencha brusquement vers le secrétaire général de la +Ligue des bons Français et lui tendit ses lèvres peintes. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui, en compagnie de son ami +le docteur Profilex. + +Vers minuit, comme le vieux médecin allait se retirer, on sonna à la +grille du presbytère. Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt +en disant avec mauvaise humeur: + +--C’est un cycliste qui revient de Merville... Paraît que le Cousinet +est élu. C’est du propre! + +Les deux hommes se regardèrent et sourirent en haussant les épaules. + +--Parbleu! fit le docteur Profilex. Vous êtes content, curé? + +--Moi? Je m’en fous! répondit l’abbé d’une voix douce. + +Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du jardin. + +Poilu gambadait autour des deux amis en poussant des aboiements joyeux. +La porte ayant été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte et se +mit à bondir en tous sens avec l’allégresse d’un animal qui se sent +libre. + +--Toujours jeune, ce brave Poilu! dit le médecin. En somme, quel âge +a-t-il? + +--Dans les huit ans... Il devait en avoir au moins deux quand j’ai fait +sa connaissance, là-bas, au front. Pauvre clebs! Je l’ai trouvé dans une +tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le médecin-chef du +régiment l’a soigné dans la cagna du colon... Puis on me l’a confié pour +la recherche des blessés. Ah! il en a dégotté plus d’un... Il était +connu dans toute la division et le général lui-même lui a serré la +patte, après une revue. + +Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se firent entendre au loin, +sur la route de Merville: c’était un véritable charivari fait évidemment +pour réveiller le village. + +--Les voilà, je parie, dit le docteur... Ah! ils n’ont pas la victoire +discrète! + +Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et trois autos s’engageaient +dans le village à toute vitesse. + +--Ici, Poilu! cria l’abbé. + +Les limousines éclairées intérieurement passèrent devant les deux amis +qui purent apercevoir des hommes et des femmes qui gesticulaient avec +une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la première voiture, M. Cousinet +qui, penché à la portière, poussait des cris en agitant son chapeau et, +dans la dernière, il leur sembla bien distinguer Mme Cousinet qui, à +demi renversée sur la banquette, avait passé son bras nu autour d’un +homme amoureusement penché sur elle. + +--On rigole! fit le curé. + +--Grande et belle journée pour la République! railla le docteur. + +--Poilu! Veux-tu venir, Poilu?... + +Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui, après le passage des +autos aux phares éblouissants, paraissait plus compacte, la silhouette +bondissante de Poilu restait maintenant invisible. + +--Allons, Poilu! insista l’abbé qui se mit à siffler avec un +commencement d’impatience. + +Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue obscure... + +--C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus... Se serait-il éloigné? + +Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et lui dit d’une voix +troublée: + +--Écoutez... + +Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait dans le silence. + +--Un blessé! fit le prêtre... Je connais ça. + +--Poilu!... C’est Poilu!... + +En faisant encore quelques pas, il heurta du pied un corps étendu et +frémissant... Il se pencha, tendit les mains, toucha ce corps dont il ne +pouvait distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus douter: c’était +Poilu qui gisait là, sur la route, dans son sang. + +--Écrasé! s’écria le curé de Sableuse... Ils ont écrasé Poilu! + +Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il s’écria: + +--Ah! les salauds! + +--Vite, portez-le chez vous, dit le docteur... Nous allons l’examiner à +la lumière. Peut-être n’est-il blessé que légèrement. + +L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que le pauvre animal était à +peu près inerte... Dans le vestibule de la cure, sous la lampe que +Valérie, éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant, les yeux +déjà embués par la mort prochaine. En apercevant son maître, il remua +faiblement la tête et s’efforça, dans un effort suprême, de lui lécher +la main. + +Le docteur le palpa légèrement et dit: + +--Rien à faire... Il a le ventre broyé. + +Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte d’aboiement lugubre et +s’affaissa: il était mort. + +--Poilu! s’écria l’abbé Pellegrin... Ben quoi, mon vieux Poilu?... + +Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla comme au chevet d’un être +humain et d’une voix entrecoupée de sanglots, prononça: + +--Mon clebs! mon copain! mon vieux frère! + +Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats de Sableuse étaient +réunis dans le jardin du presbytère: il y avait parmi eux des médaillés +militaires, des décorés de la croix de guerre, et plusieurs étaient +mutilés. + +Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé au milieu d’un +terre-plein gazonné, auprès d’un vieil arbre dont les dernières feuilles +étaient arrachées par le vent d’automne. + +Une bruine froide commençait à tomber du ciel bas et sombre. + +La porte de la cure s’ouvrit. + +Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur Profilex. Ils portaient une +manière de caisse de bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait +tracé, en lettres noires, ce nom: POILU. Lentement, solennellement, ils +s’avancèrent jusqu’au milieu du cercle formé par les spectateurs de +cette scène étrange et avec des gestes précautionneux, ils déposèrent le +cercueil à côté de la fosse béante. Tous ceux qui étaient là +connaissaient Poilu et l’aimaient: ils savaient que ce chien avait été, +comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers, qu’il avait été +blessé... C’était un camarade, et bien qu’il n’y eût là que des paysans, +d’ordinaire assez rudes dans leurs rapports avec les animaux, des yeux +parurent humides, des lèvres tremblèrent et toutes les têtes se +découvrirent. + +L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile, tandis que le docteur +Profilex reculait de quelques pas... Seul devant le petit cercueil, le +prêtre avait joint les mains, dans un geste de prière. + +Priait-il? + +Non... Prie-t-on pour l’âme des chiens? + +D’ailleurs, ont-ils une âme? + +Le curé de Sableuse devait répondre à ces questions avec toute +l’ingénuité d’un autre saint François d’Assise. + +Dans le silence qui était tombé, il parla d’une voix que l’émotion +rendait sourde et saccadée, mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de +celui qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux ailes palpitantes. + +«Avais-tu une âme, pauvre clebs? fit-il en se penchant vers celui qui +avait été son ami... Moi, je suis certain que tu en avais une et il y a +des êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je ne prie pas pour +elle, non parce que je crois que ce serait sacrilège, mais parce que je +suis certain que ce serait une prière gâchée: les âmes des bêtes n’ont +rien à se faire pardonner: elles sont pures, elles sont innocentes comme +celles des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour qu’il t’admette +dans son paradis... Bien sûr que tu y as été reçu par saint Pierre, même +si tu as levé la patte sur les portes d’or et de diamant de l’hosto +céleste. Et tu as été tout de suite casé dans une de ces niches bien +chaudes, garnies de coussins de velours, où les bons cabots, en +attendant leur patron, mangent des pâtées préparées par les anges! Sois +tranquille, mon vieux, si je reçois aussi ma feuille de route pour le +ciel--on ne sait jamais!--j’irai te réclamer tout de suite. En arrivant, +je crierai: «Poilu!» et ayant reconnu ma voix, tu te précipiteras +au-devant de moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais de ton +vivant. Si je dois tirer un certain temps au purgatoire, tu prendras +patience... Et peut-être voudras-tu venir me rejoindre quand même. Pas +plus dans l’autre monde que dans celui-ci, les chiens ne jugent ceux +qu’ils aiment... Ça ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des +cabots en enfer. Oh! pas un seul n’a jamais mérité d’aller rôtir dans +les flammes éternelles. Mais il y en a qui ont demandé à aller consoler +leurs maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur faire du bien, +aux pauvres damnés sans espoir, quand ils sentent tout à coup que leurs +mains dévorées par le feu sont léchées par leur chien fidèle... + +«Prier pour toi, bon Poilu? Non, pas la peine... L’âme du plus admirable +saint paraîtrait horriblement souillée s’il était permis de la comparer +à celle d’un simple barbet, même très crotté... + +«Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme un saint parmi les cabots et +tu aurais même, là-haut, une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait +pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus naturelles de ton espèce: +tu n’as pas été simplement bon, honnête et rigolo quand il y avait des +soldats ou des petits enfants à amuser... Tu n’as pas fait le beau dans +les salons: tu as été superbe, et pas pour un morceau de sucre, sur le +champ de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous les rafales des +mitrailleuses, les blessés qui attendaient du secours et ton sang de +chien s’est mêlé au sang des hommes... Le tien et le leur sont du même +rouge et je trouve qu’il y a des moments où ils se valent. + +«Tu as bien porté le nom que nous t’avions donné... Vraiment, tu avais +une bonne gueule de poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as été +la victime d’un de ces mufles qui ont fait leur pelote pendant la +guerre. Les poilus qui vont à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi +par les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est un fait qu’ils +sont tout au moins bousculés, roulés, jetés au ruisseau: la grosse +limousine de la société nouvelle passe en vitesse au milieu de la foule +des bons bougres qui continuent à être dans la biffe. C’est toujours les +mêmes qui trinquent en temps de paix comme en temps de guerre. On leur +passe dessus... Place au gros monsieur qui rentre à son château, qui va +à sa banque, qui se précipite à la Chambre!... Garez-vous, les poilus! + +«Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre, comme beaucoup +d’autres... Et maintenant, te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas être +enterré dans ce jardin que tu remplissais de tes cris et même que tu +saccageais parfois en bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi qui +les as le plus piétinés, les bégonias! Nous ne t’entendrons plus bagoter +à ta manière avec tes copains qui, de loin, te répondaient dans le grand +silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes, comme un ancien +à la manche chevronnée. Mais c’est pas sûr que tu les intéressais, ces +cabots restés à la niche tandis que toi tu pataugeais, là-bas, dans la +gadouille. Les histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les hommes: y +a des chances pour que ça n’intéresse pas non plus les clebs. Des fois, +les autres se taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le +crépuscule... C’est ce que font un tas d’autres poilus que personne +n’écoute: les chiens de garde, ça gueule comme ça ou ça grogne, +seulement on sait bien que ça n’a pas d’importance et que le moment +vient toujours où, découragés, ils la ferment... + +«Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu... Mais je crois fermement qu’on +se retrouvera dans le céleste cantonnement, celui où on est au repos +pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont aimés sur la terre +se retrouvent pour mener la bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui +n’ont plus à s’en faire une miette, car ils sont assis, pour l’éternité, +à la cantine du bon Dieu! + +«Au revoir, Poilu!» + +Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes un peu de terre humide +et noire et la jeta sur le cercueil qui venait d’être déposé dans la +fosse... Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre, tous les +anciens soldats en firent autant, en silence, gravement, tandis que +s’épaississaient les ombres de la nuit. + + * * * * * + +Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet apporta à la cure ce billet: + + «J’apprends l’accident dont votre chien a été la victime. Désolé! Je + voudrais vous indemniser... Que puis-je vous offrir? Mais peut-être + préférez-vous que je vous envoie un autre chien qui remplacerait celui + qui s’est si malencontreusement jeté sous les roues de ma voiture. Je + mets à votre disposition un animal de race, un véritable berger + allemand dont vous serez certainement satisfait. Vous savez que c’est + un chien très à la mode. + + «Un mot et c’est fait. + + «Bien à vous. + + «Cousinet, + + _Député_.» + +--On attend la réponse, fit Valérie. + +Le prêtre déchira la lettre et prononça: + +--Dites qu’il n’y en a pas. + + + + +XIII + +LE COUPABLE + + +--M. le curé de Sableuse est là, annonça l’abbé Lanthier avec un sourire +entendu... + +--Qu’il entre! ordonna Mgr Sibuë en ajustant ses lunettes d’acier sur +son nez mince... Et laissez-moi seul avec lui. + +Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des plus mauvais jours. Et +quand l’abbé Pellegrin entra, il lui lança un regard terrible... Il le +laissa s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée, lorsqu’il lui +dit d’une voix sèche: «Relevez-vous», sans lui avoir permis de baiser +l’améthyste de sa bague pastorale. + +--Vous m’avez convoqué, Monseigneur? fit le curé en obéissant. + +--Oui... Et, cette fois, vous devinez sans doute de quoi il s’agit? + +--Pas du tout, Monseigneur. + +--Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir mes félicitations? + +L’abbé Pellegrin ne répondit pas. + +--Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci: vous êtes devenu la honte, +le scandale du diocèse! + +--Qu’est-ce que j’ai fait? + +--Vous le demandez? Quoi, vous n’avez pas de remords? + +--Je jure à Votre Grandeur... + +Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama: + +--Vous avez perdu tout sens moral! C’est abominable... Enfin, je vais +vous rappeler vos fautes, sans même espérer que vous manifesterez le +moindre repentir: plongé dans le péché, vous y persévérez avec un +cynisme sans exemple. + +Un flux de sang monta au visage du prêtre qui fut pris d’un tremblement +nerveux. Mais le prélat ne parut pas s’en apercevoir et il reprit: + +--Vous êtes un déserteur! + +--Moi? Oh!... + +Le curé passa la main sur son front couvert de sueur et des larmes +jaillirent de ses yeux. + +--Un déserteur, je l’ai dit et je le répète... Vous avez même déserté en +plein combat et ce n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout, nous +avons remporté la victoire. Enfin, monsieur, vous avais-je donné l’ordre +de soutenir énergiquement la candidature de M. Cousinet, un excellent +homme, un Français modèle, un chrétien prêt à se sacrifier pour défendre +la bonne cause? Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son service +cette influence que vous avez acquise sur une partie de la population et +cela par des allures, par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas. +Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter: la fin aurait +justifié les moyens. Certes, nous avons triomphé quand même, Dieu a béni +nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le vicomte de Sableuse, +pour lutter au Parlement contre le désordre et l’impiété. Mais vous, +monsieur, vous avez à me rendre compte de votre trahison... Enfin, dites +quelque chose, justifiez-vous, si vous le pouvez! + +L’abbé prononça lentement: + +--Ma conscience... J’ai obéi à ma conscience! + +A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se pencha vers le prêtre et +lui lança d’une voix sifflante: + +--Votre conscience!... Je n’aime pas ce mot-là. C’est un mot de révolté. + +--Cependant... + +--Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre conscience, devant moi, qui +suis votre évêque. Je vous le défends, vous entendez... + +Et comme l’abbé baissait la tête, il continua: + +--J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher. Vous êtes allé à Paris +il y a quelques semaines? + +--Oui, Monseigneur! j’avais été chargé par M. Cousinet de... + +--Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que vous avez remplie mais +de la conduite que vous avez eue à Paris. + +--Je n’ai rien fait de mal, bien sûr! + +--Je suis renseigné... Vous êtes descendu dans un hôtel de la place +Saint-Sulpice, l’hôtel du Grand-Fénelon, tenu par Mlle Badinois. Vous +voyez, je précise... Eh bien, vous avez tenu dans cette pieuse maison +des propos qui ont scandalisé les dignes ecclésiastiques qui la +fréquentent. + +--Moi? Non mais... + +--Vous avez demandé un jour à Mlle Badinois l’adresse du Casino de +Paris. + +--Bien sûr, puisque... + +--Vous avouez être allé dans cet antre diabolique, affreux réceptacle de +tous les vices? + +--Dame! + +--Et vous étiez revêtu de votre soutane? + +--Oui, mais... + +--Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre voyage, car une +honorable personne que vos allures intriguaient vous a suivi et m’a +renseigné comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer dans un +établissement qui porte cette enseigne significative: «Abbaye de +Thélème.» C’est un endroit fréquenté par les filles perdues et les +malheureux qui partagent leurs tristes passions! + +--Monseigneur, c’est pas possible!... C’est une auberge très convenable. +J’ai été reçu avec beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle où +j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher. + +--Quelle audace! Et votre longue conversation, à l’église Notre-Dame de +Lorette, avec une créature qui, habilement questionnée après votre +départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse. Vous, un prêtre, +dans le temple même du Seigneur, vous avez osé... Honte! Honte! + +--Pardon... + +--Une danseuse! + +--C’est vrai, même que je lui ai promis que saint Joseph la ferait +passer dans le premier quadrille de l’Opéra! + +Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé, dans son fauteuil et +s’exclama: + +--C’est inouï! C’est inouï! + +Mais il se dressa de nouveau et continua: + +--Vous avez fait pis encore!... A Sableuse même, vous vous êtes livré à +une manifestation indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des +détails incroyables. + +Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air d’un homme qui ne +devine pas, Sa Grandeur repartit de plus belle: + +--Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement de votre chien, cette +cérémonie sacrilège à laquelle vous avez presque donné le caractère +d’obsèques religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies. Une bête, +ce n’est rien aux yeux de l’Église, et vous vous êtes permis!... + +Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir. Il répliqua, indigné: + +--Ah! non, faut pas parler ainsi de mon clebs! + +--Comment? Que dites-vous? + +--Je dis qu’il faut respecter la mémoire de Poilu!... Tout ce que vous +voudrez, mais pas ça! Poilu était mon ami et je l’ai enterré +honorablement, comme il le méritait. Nous foutons bien souvent des _Dies +iræ_, des boniments, des fleurs et des couronnes à des macchabées qui ne +méritent même pas les petits égards que j’ai eus pour la dépouille de +mon pauvre cabot! + +Le prélat ne prit même plus la peine de lever les bras au ciel ou de +paraître scandalisé. C’est d’une voix douce, avec calme, en manipulant +la belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine, que Sa +Grandeur prononça: + +--Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener à reconnaître vos +fautes. Vous gardez votre superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est +assez... Mon devoir est cruel, mais je le remplirai. Je décide donc que +vous cesserez, dès à présent, de desservir l’église paroissiale de +Sableuse. Et je vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins, dans +notre maison de retraite où son directeur, M. l’abbé Perdrix, qui a de +l’autorité, saura, je l’espère, vous guider sur le chemin du repentir. + +L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta: + +--Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement. + +--Allez, monsieur, et obéissez! + +--Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance. + +--Parce que vous êtes un mauvais prêtre! + +--Non, monseigneur, parce que je ne suis pas un bon gendarme. + +Et sans souci de ce que le coadjuteur penché sur son bureau, le bras +tendu, l’index pointé, lui lançait d’une voix furieuse, il sortit. + +--Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je parle à Son Éminence... +Je demande le rapport du cardinal: c’est un saint homme qui a toujours +été bon pour moi... Quand il m’aura entendu, il me donnera raison! + +Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier qui se promenait de long +en large, prêt sans doute à intervenir en cas de besoin et qui lui +demanda: + +--C’est fini? + +--Pas du tout... Je veux voir Son Éminence! + +--Voir Son Éminence? N’y comptez pas. + +--Je vous dis que je veux la voir et que je la verrai. + +--Le cardinal ne peut pas vous recevoir. + +--Quand il saura que je demande une audience, il me l’accordera, tout de +suite. + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que c’est impossible! + +--Nous allons bien voir... Je sais où le trouver: je connais la boîte! + +L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier et le vieux valet de +chambre qui voulaient l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque, +ouvrant une double porte ornée de boiseries dorées, pénétra dans le +cabinet du cardinal Arnaud de Blandignière. + +Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un fauteuil, devant la +cheminée où brûlaient d’énormes bûches: il regarda le prêtre qui s’était +jeté à ses pieds, mais son visage diaphane resta impassible, ses yeux ne +reflétèrent aucune impression. + +--Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique, je viens vous +demander protection et justice, comme un fils pourrait les demander à +son père. + +--Mon fils!... mon fils! murmura le cardinal d’une voix lointaine. + +--Votre Éminence me connaît... Elle sait que je suis digne de sa +confiance, que j’ai toujours rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis +un bon prêtre! + +Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De ses mains tremblantes, +tout en souriant, il caressait ses genoux d’un geste circulaire, +automatique, et son regard vague, se détournant du prêtre, se fixait +maintenant sur les flammes dansantes du foyer. + +L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde: il se défendait +contre les calomnies, il protestait contre les mensonges et il attendait +une parole encourageante, rassurante du vieillard. Mais celui-ci s’était +mis à sourire; tout à coup, se penchant vers la bûche flamboyante, il +prononça difficilement: + +--J’ai froid... Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ici? + +--Éminence, continua le curé de Sableuse, je n’ai plus d’espoir qu’en +votre sereine impartialité... Je suis certain que le cardinal Arnaud de +Blandignière ne me laissera pas tomber. + +--Le cardinal?... Ah! il est bien vieux, le cardinal, bien vieux... Et +il a bien froid! + +--Éminence, secourez-moi! implora le prêtre. + +A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé Pellegrin, le contempla +et une lueur fugace passa dans ses yeux. + +--Ah! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître... Mais je ne +puis plus rien pour vous... plus rien... Vous savez, je vais mourir... +Je suis déjà comme mort... Je ne compte plus... Je ne puis plus rien, +que ceci... + +Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté défaillante, il bénit le +prêtre agenouillé. + +Celui-ci comprit que la grande intelligence du célèbre orateur s’était +évanouie, que ce prince de l’Église n’était plus guère qu’une manière +d’effigie recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre de cette +ruine humaine aucun appui, aucun secours. Le cardinal Arnaud de +Blandignière, membre de l’Académie française, auteur de l’_Histoire des +Gaules chrétiennes_, semblait avoir déjà oublié la présence de celui qui +était encore à ses pieds et bientôt, il s’endormit. + +Le curé de Sableuse se releva et murmura: + +--Pas la peine! + +Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à attendre de personne. +Il était vaincu, brisé... + +Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut M. Cousinet, +important, et Mme Cousinet, empanachée, qui, introduits respectueusement +par le vieux valet de chambre, pénétraient dans le cabinet de Mgr Sibuë. + +L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de voir l’évêque de Césarée qui, +les deux mains tendues, s’élançait vers le couple en disant: + +--Mon cher député... Bien chère madame Cousinet! + + +FIN + + + + +TABLE + + + Pages + I.--Noir, violet, rouge 7 + II.--Une carte de visite 27 + III.--M. et madame Cousinet 45 + IV.--Une voix dans la cathédrale 70 + V.--Le tacot et la torpédo 89 + VI.--Un homme du passé 107 + VII.--Il faut qu’une porte... 133 + VIII.--La Religion, la Famille, la Propriété 157 + IX.--Histoire de la Pucelle 184 + X.--Pour la cause 217 + XI.--Les deux purs 268 + XII.--Poilu 283 + XIII.--Le coupable 303 + + + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 *** diff --git a/77666-h/77666-h.htm b/77666-h/77666-h.htm new file mode 100644 index 0000000..36117ba --- /dev/null +++ b/77666-h/77666-h.htm @@ -0,0 +1,10148 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Mon curé chez les riches | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +div.w40 { margin: 1em 40% 1em 0; font-size: 90%; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: 1em 0; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.ugap { margin-top: 1.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">CLÉMENT VAUTEL</p> + +<h1>MON CURÉ<br> +CHEZ LES<br> +RICHES</h1> + + +<p class="c gap">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br> +<span class="xsmall">PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS.</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<div class="flex"><ul> +<li><i>La Réouverture du Paradis Terrestre</i>, roman.</li> +<li><i>Les Folies Bourgeoises</i>, roman.</li> +<li><i>Mademoiselle Sans-Gêne</i>, roman.</li> +</ul></div> + +<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="noindent narrow top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE +VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR +PAPIER VERGÉ PUR FIL DES +PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS +A LA PRESSE DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 25.</p> + + +<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1923, by</span> Albin Michel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">Mon curé chez les riches</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="xsmall">NOIR, VIOLET, ROUGE</span></h2> + + +<p>— Qui annoncerai-je à Monseigneur ?</p> + +<p>— Vous direz que c’est l’abbé Pellegrin, curé +de Sableuse… D’ailleurs, je suis convoqué.</p> + +<p>Le vieux valet de chambre, à mine circonspecte, +s’inclina, puis, d’un pas glissant, il se dirigea +vers une portière de peluche élimée qu’il écarta +et derrière laquelle il disparut comme une ombre.</p> + +<p>Resté seul dans la vaste antichambre que décoraient +quelques photographies jaunies de tableaux +de sainteté, l’abbé Pellegrin s’était assis, son parapluie +à la main, sur une dure banquette… Le +curé de Sableuse était très ému : pourquoi +Mgr Sibuë, évêque de Césarée, coadjuteur au cardinal-archevêque +de Merville, l’avait-il convoqué, +toutes affaires cessantes ?</p> + +<p>Ce prélat qui, en réalité, exerçait le pouvoir à +la place de Son Éminence vieillie et fatiguée, +passait pour manquer totalement de douceur +évangélique : en quelques mois, il s’était affirmé +comme un chef exigeant et sévère, et déjà +quelques prêtres avaient encouru, pour des +vétilles, sa disgrâce redoutable.</p> + +<p>Le curé de Sableuse, le cœur battant, se +demandait en quoi il avait pu déplaire à Monseigneur… +Ne remplissait-il pas dignement les +devoirs de son sacerdoce ? Avait-il commis +quelque faute dans ses rapports avec l’autorité +laïque ? Les quêtes au bénéfice des œuvres +patronnées par l’archevêché n’étaient-elles pas +assez fructueuses ? L’abbé Pellegrin cherchait +sans trouver… Perplexe, il haussa les épaules et, +à mi-voix, il prononça :</p> + +<p>— Ah ! Et puis, on verra bien… Faut pas s’en +faire !</p> + +<p>A ce moment, la portière se souleva et un abbé +très élégant parut…</p> + +<p>— Ce cher Pellegrin ! s’exclama-t-il en se dirigeant, +la main tendue, vers le curé de Sableuse.</p> + +<p>— Tiens, ce vieux Lanthier !</p> + +<p>Les deux prêtres échangèrent un cordial <span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span>.</p> + +<p>— Vous êtes donc à l’archevêché ? questionna +l’abbé Pellegrin.</p> + +<p>— Mais oui, depuis quelques jours… Je suis le +secrétaire de Mgr Sibuë.</p> + +<p>— Ah ! plaisanta le curé, c’est le filon !</p> + +<p>L’autre fronça légèrement les sourcils et un +sourire forcé passa sur ses lèvres minces.</p> + +<p>— Que voulez-vous, répliqua-t-il d’une voix +douce, je peux rendre ici plus de services que dans +une paroisse…</p> + +<p>— Bien sûr, dit l’abbé Pellegrin avec bonne +humeur. Et puis, ici, c’est plus intéressant… Du +moins, quand on se place à un certain point de +vue. Un bon cantonnement, pas trop de boulot, +l’existence pépère, quoi !</p> + +<p>Ces propos parurent déplaire grandement au +secrétaire de Mgr Sibuë. Il répondit avec froideur :</p> + +<p>— On voit bien que vous n’avez jamais occupé +un tel poste…</p> + +<p>— Ma foi non… Moi, au lieu de travailler dans +les bureaux du général, je veux dire de Monseigneur, +je suis en première ligne : je baptise, je +distribue le Bon Dieu, je marie, je confesse, j’enterre… +Je suis au front, quoi !</p> + +<p>L’abbé Lanthier fit, cette fois, une franche grimace… +Et le curé de Sableuse comprit, enfin, +qu’il gaffait. Il se souvint, tout à coup, que ce +prêtre, cependant plus jeune et aussi robuste que +lui, n’avait été mobilisé que pendant quelques +semaines, comme infirmier du service auxiliaire, +dans la ville même qu’il habitait. Et il se reprocha +de l’avoir offensé en plaisantant ainsi…</p> + +<p>— Je blague un peu, reprit-il en rougissant… +Vous ne m’en voulez pas, mon cher ?</p> + +<p>— Moi, vous en vouloir ? articula l’abbé Lanthier +d’une voix plus sèche… Et pourquoi donc ? +Je suis, je vous l’ai dit, ravi de vous revoir… +C’est la première fois depuis l’armistice. Mais +nous nous sommes rencontrés lors d’une de vos +permissions… Au fait, j’y pense, il faut que je +vous félicite : vous vous êtes très bien conduit.</p> + +<p>— Oh ! je n’en ai pas fait plus que les camarades… +Plutôt même un peu moins. J’étais brancardier… +Brancardier régimentaire, faut pas +confondre.</p> + +<p>— Vous avez été blessé ?</p> + +<p>— Oh ! si peu… Ce n’est vraiment pas la peine +d’en parler.</p> + +<p>— Et vous avez <i>ça</i>…</p> + +<p>De son index à l’ongle poli, l’abbé Lanthier +montra le ruban déteint de la croix de guerre que +portait le curé de Sableuse.</p> + +<p>— Bah !… répliqua celui-ci, il y en a tant qui +l’ont ! Vraiment, c’est sans importance…</p> + +<p>L’abbé Lanthier sourit, mais cette fois avec +plus de bonne grâce.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin crut que le secrétaire de Monseigneur +avait déjà oublié ses plaisanteries d’ailleurs +innocentes et dit :</p> + +<p>— Mais ce n’est pas tout ça… Je suis venu pour +voir Mgr Sibuë.</p> + +<p>— Monseigneur va vous recevoir. En ce +moment, il est en conférence avec ces messieurs +du Cercle de la Renaissance catholique…</p> + +<p>— Vous savez que je suis convoqué ?</p> + +<p>— C’est moi qui vous ai envoyé la lettre…</p> + +<p>— Vous pourriez peut-être me tuyauter.</p> + +<p>— Comment dites-vous ?</p> + +<p>— Me renseigner… Qu’est-ce qu’il me veut, le +coadjuteur ?</p> + +<p>Le secrétaire lança au curé de Sableuse un +regard dur et froid comme une lame et répondit :</p> + +<p>— Je devrais me taire, mais, n’est-ce pas, +entre vieux amis… Eh bien ! Monseigneur trouve +que vous oubliez trop souvent le caractère dont +vous êtes revêtu, que vous manquez de tenue…</p> + +<p>— Moi ?… s’écria l’abbé Pellegrin en pâlissant. +Mais ce n’est pas sérieux ! Voyons, mon vieux, il +est impossible que…</p> + +<p>Le vieux valet de chambre avait soulevé la portière +et prononçait :</p> + +<p>— Monsieur le curé veut-il me suivre ?…</p> + +<p>— Vous allez être renseigné, dit l’abbé Lanthier +d’une voix mielleuse. Je vous en prie, calmez-vous : +Monseigneur, que je connais bien, est +moins sévère qu’on ne le dit… Ayez confiance en +sa bonté toute paternelle !</p> + +<p>Mais le curé de Sableuse, qui du blanc avait +passé au cramoisi, bougonnait, indigné :</p> + +<p>— Par exemple !… Elle est raide, celle-là ! +Manquer de tenue… Non mais, des fois !</p> + +<p>Il se dressa d’un air décidé et, sans lâcher son +parapluie, il se dirigea vers la double porte qui +s’entr’ouvrait derrière la portière. Sur les dalles +de marbre, ses brodequins à clous faisaient un +bruit crissant qui étonna et même agaça l’élégant +abbé chaussé, lui, de fins souliers à boucles d’argent.</p> + +<p>Mgr Sibuë attendait le curé dans son cabinet, +pièce étroite, qu’encombrait une immense table +couverte de paperasses. Aux murs, une vue de la +basilique de Lourdes et un Christ d’ivoire… +L’évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, vêtu d’une soutane aux boutons +violets, se tenait debout pour accueillir son +visiteur : il le laissa s’agenouiller pour baiser +l’anneau qu’il lui tendait, majestueusement, puis, +prenant place lui-même dans un fauteuil, il l’invita +à s’asseoir, en pleine lumière, sur une chaise +de tapisserie.</p> + +<p>— Votre Grandeur m’a convoqué, articula le +prêtre qui, maintenant, avait perdu toute assurance…</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé, et voici pourquoi.</p> + +<p>L’évêque de Césarée remonta sur son nez long +et pointu des lunettes à monture d’acier et observa +pendant un instant l’abbé Pellegrin dont l’inquiétude +devenait une véritable angoisse.</p> + +<p>Le coadjuteur reprit d’une voix lente qui décomposait +les mots en appuyant sur certains :</p> + +<p>— Vous êtes, je le sais, un prêtre vertueux, +attaché à ses devoirs sacerdotaux et, certes, au +point de vue religieux, je n’ai que des éloges à +vous adresser. Mais… Il y a un « mais », monsieur +le Curé, et, c’est ce qui m’oblige, à mon +grand regret, à vous faire quelques observations +d’un ordre assez délicat.</p> + +<p>— Ma conduite est sans reproches, affirma +l’abbé Pellegrin.</p> + +<p>— Sans contredit, aussi n’est-ce pas de votre +conduite qu’il s’agit, mais de votre façon de vous +tenir, de vous exprimer… La guerre vous a +changé, comme elle a changé beaucoup d’autres +prêtres qui furent mobilisés. Les uns sont revenus +avec des idées nouvelles, peu louables pour la +plupart, comme il en est presque toujours des +idées nouvelles ; les autres… Mais il s’agit de +vous, monsieur le Curé, et chez vous, la guerre +a laissé — je vous parle nettement — un goût +étrange pour cette vulgarité que nous tolérions +et même que certains aimaient chez le troupier. +Oui, vous affectez je ne sais quelle rondeur populaire, +je dirai même populacière, vous employez +des expressions qui, Dieu me pardonne, sont du +véritable argot… Passe encore qu’au front — puisque +vous y êtes allé — vous vous soyez +abandonné à de telles intempérances de langage, +bien que vous eussiez pu, j’imagine, vous défendre +contre cette contagion… Mais après avoir repris +votre soutane, vous deviez renoncer à ces allures, +à ce vocabulaire et redevenir le prêtre discret, +modeste, réservé que vous étiez avant la guerre. +J’ai horreur, pour ma part, des prêtres pittoresques, +des originaux, des types… Le prestige de +l’Église n’y gagne rien. Aussi, j’entends que mon +clergé soit correct… Le correction doit être une +des premières vertus de ceux qui remplissent +notre saint ministère. Je regrette d’avoir à vous +le rappeler et j’espère qu’il me suffira de vous +avoir averti pour que vous vous comportiez désormais +d’une façon plus digne, plus décente…</p> + +<p>Une rougeur passa sur le front du curé de +Sableuse qui répondit, avec un tremblement dans +la voix :</p> + +<p>— Monseigneur, je ne croyais pas avoir démérité +à ce point. Votre Grandeur m’en fait tout un +plat !</p> + +<p>Ces mots firent sursauter le coadjuteur qui +s’exclama :</p> + +<p>— Encore une de ces expressions qui étonnent +sur les lèvres d’un laïque et choquent sur celles +d’un ecclésiastique !</p> + +<p>— Elle m’est venue tout naturellement…</p> + +<p>— C’est donc encore plus grave que je ne le +craignais. Voyons, monsieur le Curé, vous vous +croyez donc toujours au front, parmi ces gens +mal élevés, ces…</p> + +<p>— C’étaient des types épatants, Monseigneur, +des espèces de saints !</p> + +<p>— Entendu, fit l’évêque avec impatience, mais +ces « types épatants », comme vous dites, ne sont +pas des modèles qu’il convient de proposer aux +membres du clergé. Vous voudrez bien, je l’espère, +le reconnaître… Vous êtes démobilisé +depuis de longs mois : la guerre est finie, bien +finie. Ah ! cette guerre, quel triste héritage elle +nous aura laissé ! Que de prêtres elle a gâtés ! Je +souffre en y pensant…</p> + +<p>Mgr Sibuë remit une fois de plus ses lunettes +d’aplomb, attendant les aveux et la promesse de +s’amender du curé de Sableuse… Mais celui-ci ne +paraissait pas disposé à se frapper la poitrine en +s’accusant. Au contraire, la tête haute, le regard +brillant, il répliqua :</p> + +<p>— Je crois, Monseigneur, que la guerre a +amélioré les bons et rendu pires les mauvais, +qu’il s’agisse des clercs ou des laïques. En ce +qui me concerne, sans me départir de l’humilité +qui me convient, j’ose prétendre que les années +que j’ai vécues au front, au milieu des poilus, +m’ont rendu plus amendé comme chrétien et +prêtre que toute une vie écoulée dans la paix de +la sacristie et du presbytère… J’ai passé quatre +ans au milieu des martyrs : n’est-ce pas la meilleure +école pour nous, Monseigneur ?</p> + +<p>Interloqué, le coadjuteur resta un instant silencieux, +puis :</p> + +<p>— Ce n’est pas une raison pour fumer la pipe, +comme vous le faites, en public.</p> + +<p>— Je promets à Votre Grandeur de m’en abstenir +désormais.</p> + +<p>— S’il n’y avait que cela !…</p> + +<p>Mgr Sibuë ouvrit un dossier et, d’un air scandalisé, +continua :</p> + +<p>— J’ai là quelques documents… Ainsi, le lundi +de Pâques, après le Salut, vous avez réuni dans +la salle du patronage quelques-uns de vos paroissiens +et vous leur avez chanté vous-même, en +vous accompagnent sur l’harmonium, une chanson… +Ah ! monsieur le Curé !… une chanson +épouvantable !</p> + +<p>— J’ai chanté la <i>Madelon</i>, avoua l’abbé Pellegrin.</p> + +<p>— C’est indigne… Vous, un prêtre !</p> + +<p>— Ce sont mes camarades du front qui m’en +ont prié… J’ai une assez bonne voix et puis, cela +leur faisait tant de plaisir !</p> + +<p>— La <i>Madelon</i> ! répéta Mgr Sibuë, suffoqué.</p> + +<p>— Mais, Monseigneur, c’est une chanson très +honnête… Et puis, elle a été chantée si souvent +par des gens qui allaient mourir ! Vrai, ces couplets-là +ne peuvent pas déplaire au Bon Dieu !</p> + +<p>— Le Bon Dieu ! reprit le coadjuteur… Précisément, +je trouve que vous lui attribuez des opinions +un peu hardies. Vous parlez de lui en termes +inadmissibles. Par exemple, au cours de votre +sermon de dimanche dernier sur la nécessité de +la prière, n’avez-vous pas lancé, du haut de la +chaire : « Il ne s’agit pas de bredouiller des <i lang="la" xml:lang="la">pater</i> +et des <i lang="la" xml:lang="la">ave</i>, d’ânonner des litanies tout en ayant la +tête ailleurs… Il faut prier avec son cœur, il faut +s’adresser au Très-Haut comme un soldat s’adresse +à son général. Quand on parle à son général, ce +n’est pas pour lui dire n’importe quoi, en pensant +à autre chose. Le général n’a pas le temps d’écouter +les bavards… Le Seigneur non plus. Des +prières comme celles que vous marmonnez sans +même les comprendre, eh bien, voulez-vous que +je vous dise, mes frères, le bon Dieu… »</p> + +<p>Ici, le coadjuteur s’interrompit avec une mine +dégoûtée, puis se tournant vers l’abbé Pellegrin, +lui dit :</p> + +<p>— Mes lèvres se refusent à prononcer ces mots +affreux, ces mots sacrilèges…</p> + +<p>Mais le curé de Sableuse, très calme, déclara :</p> + +<p>— Ben quoi, Monseigneur, j’ai dit : « Des +prières comme ça, mes frères, le Bon Dieu s’en +fout ! »</p> + +<p>— Oh !</p> + +<p>Mgr Sibuë s’était dressé, frémissant d’indignation. +Jusque-là, il s’était contenu, à grand’peine, +il est vrai, mais cette fois, c’en était trop et rien +ne pouvait plus endiguer sa colère.</p> + +<p>— De telles paroles, s’écria-t-il d’une voix +sifflante, sont blasphématoires… Vous outragez +la majesté divine !</p> + +<p>— Dieu ne se frappe pas pour si peu.</p> + +<p>— Vous avez perdu le respect de Celui que +vous servez !</p> + +<p>— Non, Monseigneur, je l’aime de tout mon +cœur et je ne crois pas l’avoir offensé en disant +un peu rudement leur fait aux fabricants de prières +en série… Peut-être même écoute-t-il avec plus +de plaisir la <i>Madelon</i> chantée par des soldats qui +ont fait le sacrifice de leur vie pour défendre leur +pays, que les cantiques glapis par des dévots qui +ne risqueraient pas un cheveu de leur tête pour +défendre leur religion.</p> + +<p>Et le curé de Sableuse alla s’agenouiller devant +le Christ pour lui adresser une fervente prière. +Mais l’évêque de Césarée ne lui en laissa pas le +temps…</p> + +<p>— Allez-vous-en, lui lança-t-il avec une fureur +mal contenue qui rendait plus pâle encore son +visage maigre, allez-vous-en… Vous êtes pire que +je ne croyais !</p> + +<p>Le curé de Sableuse se releva et revint vers +l’évêque devant lequel, prêt à s’humilier, à se +repentir, il voulut aussi plier le genou.</p> + +<p>— Non, non, sortez d’ici… Je ne veux plus +vous voir !</p> + +<p>Et comme l’abbé Pellegrin se dirigeait, d’un +pas hésitant, vers la porte, le prélat ajouta :</p> + +<p>— Je vais parler de vous à Son Éminence… +Vous ne tarderez pas à avoir de mes nouvelles !</p> + +<p>Le pauvre curé, désolé, retraversa l’antichambre +où l’attendait l’abbé Lanthier.</p> + +<p>— Eh bien ? lui demanda celui-ci avec un sourire +qu’il crut devoir remplacer aussitôt par une +moue apitoyée.</p> + +<p>Il n’en fallut pas plus pour que le curé de +Sableuse se retrouvât aussitôt d’aplomb.</p> + +<p>— Rien, répondit-il en haussant les épaules… +Une simple averse ! Heureusement, j’avais apporté +mon parapluie !</p> + +<p>Et, faisant grand bruit avec ses souliers à clous, +il sortit de l’archevêché.</p> + +<p>Mgr Sibuë s’était précipité chez le cardinal +Arnauld de Blandignière qu’il trouva assis, comme +d’habitude, dans un large fauteuil Louis XIII, +devant sa cheminée où rougeoyait un assez maigre +feu de bois. Son Éminence était vêtue d’une soutane +noire, comme le plus modeste abbé : seule, +une calotte écarlate indiquait son rang de prince +de l’Église. Dans le vaste cabinet aux murs recouverts +d’anciennes boiseries, elle passait chaque +jour de longues heures à travailler à son <i>Histoire +des Gaules chrétiennes</i>, — mais le plus souvent, +disaient les mauvaises langues, elle sommeillait. +Le cardinal de Blandignière avait une grande +réputation d’érudition et d’éloquence, mais, depuis +quelques années, il s’était effacé. On prétendait +que l’âge — plus de quatre-vingts ans — avait +éteint cette ardeur jadis si combative, cette +intelligence si haute que tous, même les plus +obstinés adversaires de l’Église, avaient admirée… +Depuis quelques mois, un coadjuteur avait été +donné — imposé, affirmaient les renseignés — au +vieux cardinal qui ne vivait plus que dans +le passé, laissant à Mgr Sibuë le soin de veiller +aux intérêts spirituels et temporels de l’archevêché.</p> + +<p>— Éminence, dit l’évêque de Césarée en s’avançant +vers le vieillard qui était resté immobile en +le voyant entrer, Éminence, je vais prendre une +mesure rigoureuse contre un de nos prêtres… Il +le faut, je n’ai que trop tardé.</p> + +<p>Comme le cardinal restait silencieux, le coadjuteur +continua :</p> + +<p>— Il s’agit de l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse… +J’en ai déjà parlé à Votre Éminence. +J’ai décidé de le déplacer.</p> + +<p>Le cardinal, d’une voix menue, comme lointaine, +demanda :</p> + +<p>— Pourquoi ? Qu’a-t-il fait ?</p> + +<p>— Il s’obstine à détonner dans notre clergé +par son allure excentrique, son langage grossier, +son manque absolu de mesure, de décence, de +dignité… J’espère qu’une leçon sévère le décidera +à s’amender.</p> + +<p>Le cardinal questionna :</p> + +<p>— N’est-ce pas ce prêtre qui est décoré de la +croix de guerre ?</p> + +<p>— Oui, Éminence…</p> + +<p>— Et qui prononce des sermons d’une éloquence +si colorée, si originale ?</p> + +<p>— C’est lui qui se livre en chaire à des excentricités +oratoires…</p> + +<p>— Sa conduite n’est-elle pas celle d’un bon +curé, attaché à ses devoirs sacerdotaux ?</p> + +<p>— Éminence, c’est moins le prêtre que je blâme, +que l’homme.</p> + +<p>— Pardon, cher ami, si l’abbé Pellegrin est un +bon prêtre, il est aussi un brave homme. Voyons, +que lui reprochez-vous ? Une sorte d’originalité +extérieure et un langage qui n’est pas toujours +d’une élégance tout académique ? C’est là peu de +chose, me semble-t-il.</p> + +<p>— L’abbé Pellegrin se complaît dans sa vulgarité…</p> + +<p>Le cardinal eut un fin sourire et, haussant +imperceptiblement les épaules, répliqua :</p> + +<p>— Je ne connais pas ce prêtre, mais je pense +qu’il ne faut pas le juger trop sévèrement. Qui +sait, d’ailleurs, si le défaut que vous lui reprochez +ne sert pas, en fin de cause, les intérêts de la +religion ?… S’il me souvient bien, Sableuse est +un village où l’élément ouvrier ne manque pas : +des fabriques de papier s’y sont installées depuis +quelques années. Dans ce milieu, un curé élégant, +au langage choisi, ne réussirait probablement +pas… Trop souvent, mon cher évêque, nous +avons envoyé dans ces paroisses populaires des +prêtres trop raffinés, trop mondains qui, malgré +la meilleure volonté du monde, n’arrivaient pas +à obtenir la sympathie, la confiance des bonnes +gens plutôt frustes auxquelles ils devaient expliquer +l’Évangile et enseigner la morale chrétienne… +Un curé au langage un peu vert, à la cordialité +naïve et franche peut faire quelque bien à +Sableuse : un abbé de salons y ferait peut-être +beaucoup de mal.</p> + +<p>Mgr Sibuë objecta :</p> + +<p>— Sans doute, mais l’abbé Pellegrin exagère…</p> + +<p>— Je me suis demandé souvent si l’Église ne +devait pas regretter ces prédicateurs d’autrefois, +ces hommes simples et rudes qui parlaient au +peuple comme il faut lui parler… Nous serions +sans doute effrayés si nos pouvions entendre +leurs sermons qui démontraient les vérités éternelles +avec la verve et le vocabulaire de Rabelais. +Ah ! ceux-là ne récitaient pas de froides homélies +où la rhétorique remplace l’inspiration et peut-être +la foi, et ils savaient tour à tour faire rire et +trembler. Oui, cette éloquence-là, aujourd’hui +perdue, allait au cœur de la foule : nos prédicateurs +sont de savants avocats, ils plaident la cause +de Dieu comme un procès d’affaires. Leurs discours +élégants n’appartiennent pas, me semble-t-il, +à la vraie tradition de l’éloquence religieuse. +Les moines du moyen âge raisonnaient peut-être +moins bien, mais ils savaient trouver le chemin +des cœurs et, par conséquent, des âmes…</p> + +<p>Le vieux cardinal se tut un instant, puis :</p> + +<p>— Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que +Jésus parlait au peuple avec une verdeur d’expression +que l’on retrouve, d’ailleurs, dans certains +passages de l’Évangile ? Ne pensez-vous pas qu’il +a prononcé quelques gros mots en chassant les +marchands du temple ? Ses apôtres, en tout cas, +parlaient en hommes simples qu’ils étaient… +Peut-être même étaient-ils assez vulgaires — mais +oui ! — ces paysans, ces pêcheurs, ces +ouvriers de Galilée. Ils ne s’adressaient pas aux +docteurs, aux pharisiens, aux gens du monde : +vêtus d’étoffes grossières, couverts de la poussière +des routes, ils devaient, comme leur divin +Maître, s’arrêter aux carrefours et parler avec une +éloquence toute populaire… A Rome, saint Pierre +et saint Paul ne convertirent pas les plébéiens, les +esclaves en leur récitant des phrases apprêtées de +rhéteurs : sans doute, l’Esprit-Saint n’oublia pas, +le jour où parurent au-dessus de leurs têtes des +langues de feu, de leur donner aussi la science +des patois rustiques et des argots citadins.</p> + +<p>Le cardinal observa en souriant Mgr Sibuë qui +gardait un silence désapprobateur.</p> + +<p>— Oui, reprit-il, il est probable qu’à Rome, la +bonne parole fut prêchée tout d’abord dans +le latin des faubourgs, c’est-à-dire en argot… +Eh oui, mon cher ami, en argot ! Ce pauvre +curé de Sableuse n’est donc pas tellement blâmable.</p> + +<p>— On voit bien que Votre Éminence ne l’a +jamais entendu. Moi, j’ai des rapports… Je suis +renseigné !</p> + +<p>— C’est peut-être insuffisant. En tout cas, +avant de prendre un parti, je vous demande de +me fournir l’occasion d’entendre ce terrible +homme.</p> + +<p>— Je vais le faire comparaître devant Votre +Éminence : elle sera bientôt édifiée.</p> + +<p>— Non, cette épreuve ne serait pas décisive… +J’ai trouvé mieux !</p> + +<p>Le cardinal se frotta les mains d’un air réjoui +et, comme s’il eût dit la chose la plus naturelle +du monde, prononça d’une voix tranquille :</p> + +<p>— Voulez vous, mon cher ami, inviter l’abbé +Pellegrin à prononcer un sermon dimanche prochain, +à la cathédrale ?</p> + +<p>Le coadjuteur sursauta.</p> + +<p>— Je dois avoir mal compris Votre Éminence, +articula-t-il avec peine. L’abbé Pellegrin prêcherait +à la cathédrale ?</p> + +<p>— Mais oui… Pourquoi pas ? N’est-ce pas la +meilleure façon de nous rendre compte ?</p> + +<p>— Par exemple !</p> + +<p>— Monsieur mon coadjuteur, avisez-le, je +vous prie… dès aujourd’hui.</p> + +<p>Le cardinal Arnaud de Blandignière avait pris +un ton décidé, impérieux… Et comme son interlocuteur +esquissait un geste de protestation, le +vieillard se redressa dans son fauteuil et dit :</p> + +<p>— Je le veux !</p> + +<p>Pâle de colère, Mgr Sibuë s’inclina et sortit +sans ajouter un mot.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="xsmall">UNE CARTE DE VISITE</span></h2> + + +<p>En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se +rendit à l’auberge où l’attendait, pour le ramener +en automobile à Sableuse, son ami le docteur +Profilex.</p> + +<p>M. Profilex était établi depuis plus de trente +ans dans le pays où son expérience dans l’art de +guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient +rendu populaire… Dans un rayon de cinq lieues, +personne ne naissait, ne mourait sans lui et il +pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil, à +l’abbé Pellegrin :</p> + +<p>— Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis +les enfants que vous baptisez et les morts que +vous enterrez… Sans moi, vous fermeriez boutique !</p> + +<p>Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien +et s’il avait voué au curé de Sableuse une +solide amitié, il ne lui faisait aucune concession +sur ce qu’il appelait le « terrain des idées ». Sa +seule religion, disait-il, c’était le culte de la République, — et +pour lui, la République était, en +effet, une manière de divinité personnifiée dont il +tolérait difficilement la négation ou simplement +la critique. On trouve encore, dans les provinces, +de ces mystiques qui croient à Marianne comme +les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur +Profilex n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à +la République, ni un mandat, ni une sinécure, ni +même une décoration : ce vieux garçon vivait en +sauvage, consacrant ses rares loisirs à la lecture +de vieux bouquins sur la Révolution qu’il admirait +même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas +une dent — car, à l’occasion, il était dentiste — sans +plaindre de tout cœur son patient…</p> + +<p>Le curé de Sableuse prit place sans mot dire +dans la voiturette du docteur. A son air préoccupé, +le docteur Profilex comprit que la visite à l’archevêché +n’avait rien eu d’agréable et, avec sa +brusquerie familière, il questionna :</p> + +<p>— Eh bien, qu’a dit l’homme rouge ?</p> + +<p>Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir +s’excuser :</p> + +<p>— Je suis peut-être indiscret… Mais vous savez, +les médecins, c’est curieux, presque autant que +les curés ! Bah ! Mettez que je n’ai rien dit… Et en +route pour Sableuse ! Le moteur a l’air tout guilleret… +Nous arriverons dans trente-cinq minutes, +montre en main !</p> + +<p>Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant +pris place à ses côtés, et le tacot s’engagea avec +un bruit de ferrailles secouées sur la route de +Sableuse… Au sommet d’une côte, le panorama +de la ville apparut dans une lumière grise, à travers +une sorte de brume légère. Au milieu des +toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus +brillants, l’abbé Pellegrin, instinctivement, chercha +le profil du palais de l’archevêché. Il le +retrouva, massif et noir, au milieu des arbres +centenaires qui dominaient les maisons basses aux +cheminées fumantes. Et se souvenant de l’accueil +que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au +cœur un pincement douloureux… Mais aussitôt, +son regard fut attiré par la silhouette élancée, +aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel +où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche +de granit s’élevait comme une prière…</p> + +<p>Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline +sous le balancement des hauts peupliers et la +vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé Pellegrin +s’était plongé dans la lecture de son bréviaire +après avoir allumé sa vieille pipe avec un +briquet d’amadou.</p> + +<p>Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à +l’horizon, troupeau de maisons blanches autour +de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée, +elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite, +dans la campagne, deux usines alignaient leurs +bâtiments aux lignes géométriques, aux murs +interminables, dressaient leurs hautes cheminées +de ciment… A gauche, sur une hauteur verdoyante, +s’érigeait le château, sorte de donjon modernisé +aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises.</p> + +<p>Le docteur Profilex freina pour descendre une +pente assez raide et, comme l’abbé refermait son +bréviaire en marquant la page avec une petite +image de sainteté, il lui demanda :</p> + +<p>— Vous savez, les nouveaux propriétaires du +château sont arrivés… Vous les avez vus ?</p> + +<p>— Première nouvelle. Je n’ai vu personne…</p> + +<p>— Vous avez cependant entendu parler de ces +gens-là ?</p> + +<p>— Bien sûr… Le bonhomme est un Parisien +qui a fait sa pelote pendant la guerre. Il vendait +je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des +boîtes de conserve… Peut-être même remplissait-il +celles-ci avec des morceaux de ceux-là. Quoi +qu’il en soit, il a beaucoup de galette… Quand +on s’est distingué sur le front économique, vous +parlez qu’on l’a, la part du combattant !</p> + +<p>Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore, +bon enfant…</p> + +<p>— Excellente affaire pour vous, répliqua le +docteur Profilex. Ce nouveau riche va vous faire +un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses +billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns +au Bon Dieu, c’est-à-dire à son représentant dans +le pays. Un profiteur qui veut se faire pardonner +ou bien une vieille cocotte à la fois riche et +repentie, voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé ?</p> + +<p>— L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta +l’abbé… Deux filons valent mieux qu’un.</p> + +<p>Puis, changeant de ton :</p> + +<p>— Mais vous me croirez si vous voulez, en ce +qui me concerne, je ne demande ni l’un ni l’autre. +Je vous dirai même que l’arrivée dans le patelin +de ce M. Cousinet — il s’appelle Cousinet, +paraît-il — ne me fait pas autrement rigoler… +D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un mécréant +comme vous, mon vieux toubib. Et puis, +même s’il est croyant et pratiquant, même s’il +fait le bien et arrose la paroisse avec générosité, +personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est +installé au château uniquement parce que la +guerre l’a enrichi en même temps qu’elle ruinait +le comte de Sableuse… Ça nous dégoûtera toujours +un peu de le voir là, et moi, je n’oublierai +pas que M. et M<sup>me</sup> de Sableuse, ruinés, ont été +obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure +qui appartenait à leur famille depuis des siècles !</p> + +<p>— Bah ! fit le docteur Profilex, la main passe… +Vos hobereaux avaient des idées de l’ancien +temps. Je les ai bien connus, moi aussi… M. de +Sableuse était royaliste : il avait fait partie de la +maison du comte de Chambord, de Sa Majesté, +comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la comtesse…</p> + +<p>— C’était une femme épatante ! dit l’abbé Pellegrin. +Mais faites attention, docteur, vous avez +failli écraser le cabot du père Picassou… Vous +n’êtes pas vétérinaire : vous n’avez le droit de tuer +que vos semblables !</p> + +<p>La voiturette longea la grande rue du village, +tourna le coin de la place de l’Église et s’arrêta +devant la cure, une vieille maison qui se cachait +derrière un rideau de lauriers et de troènes, au +fond d’un jardin quelque peu sauvage. L’abbé +descendit de l’auto, remercia le docteur en lui +serrant la main et poussa la porte de la grille +rouillée et grinçante. Un énorme chien de berger +briard se précipita vers lui en poussant des aboiements +joyeux.</p> + +<p>— Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement +le prêtre, en passant la main sur sa bonne grosse +tête ébouriffée… Tu as donc oublié ton ancienne +consigne : n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi ? +Et moi, je pense, tu me considères comme un +copain !</p> + +<p>Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement +l’abbé Pellegrin.</p> + +<p>— Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du +parapluie, du chapeau et de la douillette du curé, +si c’est permis de rentrer à pareille heure ! Vous +n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé +des artichauts farcis ! Ne vous voyant pas +venir, je m’étais dit que Monseigneur vous avait +gardé à déjeuner…</p> + +<p>— Monseigneur ? Ah ! bien oui…</p> + +<p>L’abbé soupira et passa dans une petite salle à +manger très simplement meublée, mais d’une +propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer +aux artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti +à l’attendre, mais les sinistres prédictions +de Valérie n’étaient pas fondées : les artichauts +parurent sur la table en dégageant, non pas +une odeur de brûlé, mais le plus appétissant des +parfums.</p> + +<p>Hélas ! malgré l’heure tardive, le curé n’avait +pas le moindre appétit… Le souvenir des dures +paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant, +tyrannique, et il se sentait envahi par cette +étrange lassitude qu’on éprouve après avoir reçu +un choc moral. Comme il était plongé dans ses +réflexions mélancoliques, la porte de la salle à +manger s’entr’ouvrit, et Poilu passa sa tête, timidement… +Son regard limpide et bleu — d’un +bleu d’opale — se fixa sur son maître qui, le +front penché, restait immobile. Poilu n’était pas +admis, d’ordinaire, dans la maison, car Valérie +défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses +parquets cirés et c’était en vain que l’abbé Pellegrin +s’efforçait de mettre fin à cette proscription +implacable de son vieux camarade du front.</p> + +<p>Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes +et l’expression de ses yeux transparents le frappa.</p> + +<p>— Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que +ton maître a le cafard aujourd’hui… Et tu as l’air +tout triste, toi aussi ! Allons, entre : on ne peut +pas mettre à la porte un ami qui vient partager +votre peine !</p> + +<p>Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer :</p> + +<p>— Partager votre peine ? s’écria-t-elle… Pas +du tout : ce brigand-là a plutôt envie de partager +vos artichauts farcis !</p> + +<p>Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança, +furibonde :</p> + +<p>— Allons, ouste, veux-tu bien te sauver, +Poilu ?…</p> + +<p>Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une +voix singulièrement émue, demanda :</p> + +<p>— Vous trouvez sans doute qu’il manque de +correction, qu’il est déplacé, vulgaire, et que ses +grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré, +presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de +l’archevêché ?</p> + +<p>Et comme Valérie, interdite, restait muette, il +ajouta :</p> + +<p>— Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un +bon et brave chien devant qui toutes les portes +doivent s’ouvrir… Quand on a traîné ses pattes +dans les tranchées, on a le droit de les poser +partout. Viens ici, Poilu… Moi, je ne suis pas le +coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à +déjeuner !</p> + +<p>— Par exemple !…</p> + +<p>Valérie était indignée et elle allait éclater en +imprécations quand elle s’aperçut que le curé +n’avait pas son expression placide et optimiste de +tous les jours : évidemment, il valait mieux, +pour cette fois, faire des concessions et filer +doux… C’est donc d’un air faussement résigné +qu’elle prononça :</p> + +<p>— Ça va bien… Après tout, vous êtes le maître ! +Et même, si vous voulez, je mettrai tous les +jours le couvert de monsieur votre chien…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à +mi-voix, s’étant levé, il récita le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>. +Valérie joignit les mains et marmonna en même +temps la prière ; mais à peine les derniers mots +furent-ils prononcés, qu’elle s’exclama, en se +frappant le front avec la main :</p> + +<p>— Et moi qui oubliais !… J’ai quelque chose +d’important à dire à monsieur le curé.</p> + +<p>— Quoi donc ?… La mère Lostellat ne va pas +mieux ? Elle s’est laissée glisser ?… Je veux dire, +elle a rendu son âme à Dieu !</p> + +<p>— Non… La mère Lostellat nous enterrera +tous. C’est autre chose.</p> + +<p>Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix, +mystérieusement :</p> + +<p>— Il est venu quelqu’un du château… Un +drôle d’individu, avec un chapeau galonné, un +gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des +genoux.</p> + +<p>Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau +le front et reprit :</p> + +<p>— Mais c’est vrai, il a laissé une lettre… Où +donc ai-je la tête aujourd’hui ?</p> + +<p>Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec +un pli qui ne contenait d’ailleurs qu’une carte +de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute +voix :</p> + +<blockquote> +<p class="c">M<sup>r</sup> & M<sup>me</sup> ÉMILE COUSINET</p> + +<p class="c i">prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre +le thé aujourd’hui, vers 5 heures, au château. +Ils ont une communication intéressante à lui faire.</p> +</blockquote> + +<p>— Le thé ! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique… +Je vous demande un peu ! En voilà des +prétentions de parvenus…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin répondit, jovial :</p> + +<p>— Apportez-moi toujours mon café… avec +un peu de gnole, cela me remettra peut-être +d’aplomb. Il faut ça après les coups durs !</p> + +<p>Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des +châtelains et finit par murmurer :</p> + +<p>— J’ai tort de me faire des idées… Ces gens-là +sont probablement très bien. A peine installés, +ils pensent à moi : bien d’autres à leur place n’en +auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition +intéressante… Allons, j’irai !</p> + +<p>Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de +quelques gouttes d’armagnac, le curé remit son +chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne +à lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée +habituelle dans le village.</p> + +<p>Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis +huit jours, s’étonnait d’en être là après quatre-vingt-sept +années d’une santé de fer, sans autres +bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements. +Le docteur Profilex la traitait, d’ailleurs +sans espoir, pour une congestion pulmonaire +qu’aggravait la lassitude croissante du cœur.</p> + +<p>La pauvre vieille, que soignaient les voisines +entre deux bavardages et deux lessives, était seule +dans sa masure… Elle parut se ranimer en voyant +le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible, +elle dit :</p> + +<p>— C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois… Mais +ça m’fait point peur. Et puis, vous m’avez promis +que j’irais au paradis tout drêt !</p> + +<p>— Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet… +Mais vous savez, ça ne presse pas : votre +place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper, +la mère, c’est certain !</p> + +<p>— Non, j’sens ben que j’m’en vas… Mais j’en +ai point de chagrin. Je ne laisse personne, si ce +n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les +prendrez chez vous, M’sieu le curé.</p> + +<p>— Soyez tranquille.</p> + +<p>— Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris : +ils ne se dérangeront point. A quoi bon ? Ça leur +coûterait gros…</p> + +<p>— Je leur écrirai, mais cela ne presse pas !</p> + +<p>En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie +de leur mère en les invitant à venir au plus +tôt, mais ils se faisaient attendre.</p> + +<p>— Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille… +J’ai eu trois hommes, des braves qui sont morts +à la peine : sûr qu’ils sont au paradis, à m’attendre… +Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant ? +Ce ne sera point commode.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin la rassura :</p> + +<p>— Vous en faites pas, la mère… Au paradis, +tout s’arrange très bien. Vous verrez, vos trois +maris vous recevront à bras ouverts, le plus +ancien le premier bien entendu, et vous mènerez +là-haut la bonne vie… Ce sera bien votre tour !</p> + +<p>Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné +un billet de cinq francs, une orange et une image +de sainteté, que pour aller visiter la famille Planquart : +une veuve et dix enfants dont l’aîné venait +de faire sa première communion. La mère avait +une assez mauvaise réputation dans le village : on +disait que sa marmaille avait de nombreux pères, +ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée +de tous. L’abbé Pellegrin se souciait fort peu +de ces commérages : il allait le plus souvent possible +porter des secours dans cette maisonnette +délabrée où grouillaient des moutards qui, en +vérité, ne se ressemblaient guère, mais qui se portaient +à merveille et braillaient à qui mieux mieux +autour de leur mère échevelée et dépoitraillée…</p> + +<p>Après avoir distribué quelques bonbons à ces +petits sauvages et remis un peu d’argent à celle +qui, au hasard de ses amours, leur avait donné +la vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi +de Poilu, prit le chemin du château… Comme il +approchait de la longue et sombre avenue d’ormes +centenaires, qui débouchait devant la grille principale +du parc, il rencontra le maire de Sableuse, +le père Blanchot, un vieux paysan dont on disait, +dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros +pendant la guerre.</p> + +<p>Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez +mauvais termes. Monsieur le maire n’aimait pas les +curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs d’aller +à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait +entre tous à cause de la popularité qu’il s’était +faite dans la commune… Mais lorsqu’ils se rencontraient, +les deux hommes s’arrêtaient pour +bavarder avec une cordialité fort bien jouée où, +cependant, un observateur n’eût pas tardé à +démêler une méfiance réciproque.</p> + +<p>— Alors, dit le père Blanchot avec un rire +muet qui plissait de mille rides son visage tanné, +alors, on y va ?…</p> + +<p>Et comme le prêtre ne répondait pas tout de +suite, il ajouta :</p> + +<p>— Je pensais bien que vous iriez… Les châteaux, +ça attire les curés ! Ça ne fait rien, vous +êtes bien pressé.</p> + +<p>— Moi ? je vous assure que ça ne me tient pas +du tout d’aller voir M. Cousinet, d’autant plus +que la montée est rude et qu’il fait chaud… Je +vous dirai même que le souvenir de M. et +madame de Sableuse me rendent encore cette étape +plus pénible : ça me fait de la peine de penser à +eux. Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas +de raison de bouder.</p> + +<p>— Ben sûr… Ce M. Cousinet est riche. Il a +trois autos… Des grosses qui ne font pas de bruit +et qui grimpent cette côte à toute vitesse, faut +voir ça ! Et puis…</p> + +<p>Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin +et lui dit à voix basse :</p> + +<p>— Et puis, vous savez, M<sup>me</sup> Cousinet est là +depuis ce matin. Je l’ai vue comme elle traversait +Sableuse… Ah ! pour une belle femme, +c’est une belle femme ! Elle a des jupes qui ne lui +dépassent pas les genoux et un corsage qui n’a pas +dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir +tous ses estomacs. Ces Parisiennes ! Ça ne peut +rien garder pour soi, ni pour son mari ! Et ses +cheveux ! J’en ai jamais vu de cette couleur-là : +c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme +la tignasse de la mère Blanquart, bien sûr… C’est +plus joli et puis, c’est frisé comme pour un +mariage. Une belle femme, je vous dis… Et la +figure blanche et rose comme une pêche : j’y +aurais bien mordu, il y a trente ans !</p> + +<p>Et Blanchot donna une bourrade familière au +curé qui, tout en l’écoutant avec bonne humeur, +s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à +carreaux.</p> + +<p>— Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux…</p> + +<p>— Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien +encore mes farces, surtout avec M<sup>me</sup> Cousinet ! +Enfin, vous allez la voir… Vous m’en donnerez +des nouvelles !</p> + +<p>Le curé prit le parti de rire et quittant le père +Blanchot, il s’engagea dans l’allée haute et obscure +comme une cathédrale gothique… Que de +fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse, +alors qu’il allait enseigner les rudiments du latin +au jeune fils de cet excellent homme ! Bien des +années s’étaient écoulées depuis cette époque… +Pierre de Sableuse, qu’il avait connu tout enfant, +était devenu un grand gaillard : au fait, ne l’avait-il +pas retrouvé, pendant la guerre, dans un cantonnement +de repos sous l’uniforme de lieutenant +de chasseurs à pied ? Tout en évoquant ces +souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron +du château… Il en gravissait les marches usées +et moussues quand un domestique en habit bleu +à boutons dorés et en culotte de velours écarlate +ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant :</p> + +<p>— Monsieur et Madame attendent monsieur le +curé dans la galerie… Je vais me permettre de le +conduire.</p> + +<p>— Pas la peine… je connais le chemin !</p> + +<p>Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette +magnifique nudité des pierres jaunies par le temps, +ressemblait maintenant à un hall de palace : les +murs avaient disparu sous des panneaux de bois +sculpté et doré, sous des carpettes d’orient et de +vastes toiles aux tons vifs qui représentaient des +femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques.</p> + +<p>Le grand escalier, dont le noble marbre avait +ignoré pendant trois siècles la vaine parure des +tapis, avait pris aussi un aspect nouveau : il était +vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune… Les +hautes murailles que décoraient, seules, sous la +corniche, des bas-reliefs taillés en pleine pierre, +étaient couvertes de tableaux baroques, de dessins +montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait, +le plus souvent en costume sommaire, la +même femme blonde, cambrée et provocante, +dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres +énormes…</p> + +<p>— Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une +voix joyeuse… Il n’y a que ma femme pour trouver +que cela lui ressemble !</p> + +<p>Et descendant quelques marches, un gros +homme chauve, au visage rond, ponctué, sous +le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit +au prêtre une large main chargée de bagues…</p> + +<p>— Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même… +Enchanté de vous voir, mon cher curé. +Venez donc, vous êtes attendu…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall">MONSIEUR ET MADAME COUSINET</span></h2> + + +<p>Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans +la vaste galerie qui, elle aussi, avait bien changé… +Partout des meubles dorés, des vases aux formes +compliquées, des glaces immenses aux cadres +brillants, des tentures de soie aux couleurs éclatantes, +des bibelots innombrables dans des vitrines, +sur des étagères, sur des tables de tous +styles. Et les lustres aux pendeloques de cristal +accrochaient les rayons du soleil qui fusaient à +travers les rideaux de broderie…</p> + +<p>Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un +regard ébloui sur toutes ces choses qui lui paraissaient +merveilleuses : une femme blonde, à la +démarche glissante et souple, s’avançait vers lui, +souriante et empressée. Elle était vêtue d’une +tunique qui semblait tissée avec de l’or et qui +lui moulait la taille : ses bras et sa gorge étaient +nus et l’une de ses jambes, gantées de soie +transparente, apparaissait à chaque pas jusqu’au +genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe +pailletée.</p> + +<p>— Oh ! monsieur le curé, dit-elle d’une voix +musicale, que c’est gentil à vous d’être venu… Je +suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais +peut-être avons-nous été un peu indiscrets en +vous invitant ainsi, sans autre forme, à venir +au château. Et sans doute aurions-nous dû +vous envoyer une auto, comme nous y avions +pensé…</p> + +<p>Le curé, intimidé par cette belle dame aux +yeux brillants, tourna son chapeau entre les +mains et bredouilla :</p> + +<p>— Une auto ?… Pensez-vous ! Dieu merci, je +tiens encore sur mes quilles.</p> + +<p>— Vos quilles ?</p> + +<p>En répétant ces mots, M<sup>me</sup> Cousinet se mit à +rire, d’un rire bruyant, qui secouait sur sa poitrine +poudrée un triple rang de grosses perles… +Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi, +elle prononça :</p> + +<p>— Hein ? Qu’est-ce que tu en dis ? N’est-ce pas +que c’est amusant ?</p> + +<p>L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre +part à cette hilarité conjugale, quand soudain, il +parut inquiet et s’exclama :</p> + +<p>— Et Poilu ? Poilu m’a lâché… Sacré Poilu !</p> + +<p>Mais, au même moment, le chien, que poursuivait +le valet de chambre culotté d’écarlate, +apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait +vers son maître en poussant des aboiements +sonores et aussi en renversant une vitrine remplie +de porcelaines de Saxe…</p> + +<p>— Malheureux ! s’écria l’abbé Pellegrin en +levant les bras au ciel…</p> + +<p>— Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne +humeur qui n’était pas feinte… Nous n’en sommes +pas à ces babioles près. C’est votre chien, monsieur +le curé ?</p> + +<p>— Devant ce désastre, je voudrais le renier.</p> + +<p>— Pourquoi ! Mais non… Quelle race ?</p> + +<p>— Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est +un camarade du front, autrement dit, sa race est +bonne. Mais peu importe… Ce clebs n’a rien à +faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où +il m’attendra.</p> + +<p>— Laissez donc, dit M<sup>me</sup> Cousinet… Il est très +sympathique, ce brave Poilu, comme son maître. +Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il +doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en +miettes.</p> + +<p>Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal +sa main longue, aux ongles roses et miroitants.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil +fait à son vieil ami : sans doute, M<sup>me</sup> Cousinet +était audacieusement vêtue et ses yeux peints +lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une +chrétienne pudique, mais elle avait bon cœur et +elle rachetait ses allures singulières par une simplicité +que le prêtre trouva rassurante…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait +à verser le thé dans les tasses de vieux +Chine.</p> + +<p>— Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et +M<sup>me</sup> Cousinet, devant une table chargée de +mille objets brillants… « Tant de choses, songea-t-il, +pour boire un peu d’eau chaude ! » +Et il se souvint qu’autrefois, M. de Sableuse, +qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon +verre de ce vin mousseux qui était l’orgueil du +pays.</p> + +<p>— Combien de sucre, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Faites comme pour vous, madame, et ça ira +très bien.</p> + +<p>La dame blonde sourit et prenant deux morceaux +avec une pince d’or, elle les mit dans la +tasse de l’invité… Puis, elle tendit aux deux +hommes des assiettes chargées de gâteaux et ses +bras nus et blancs faisaient au-dessus de la table +fleurie de gracieuses arabesques.</p> + +<p>— Hein, c’est un peu changé ici ? dit M. Cousinet +avec rondeur… Je parie que vous ne vous y +reconnaissez plus !</p> + +<p>— Si, mais tout d’abord je me suis demandé si +j’étais bien dans l’ancien château de M. de Sableuse… +Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien +des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez +donc, au temps de madame la comtesse, il n’y +avait ici que quelques vieux meubles et des portraits +de famille…</p> + +<p>— Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits +de famille… Un tas de types en perruque, certains +même en complet de fer-blanc, avec un +panache sur la tête : des princes, des marquis, +des barons. J’aurais peut-être pu les acheter, tellement +le descendant de tous ces grands seigneurs +avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je +ne suis pas de ceux qui se paient une collection +d’aïeux peints à l’huile et tout encadrés pour faire +croire que leurs aïeules ont couché avec Louis +XIV. Non, dans ma famille, la noblesse n’est +représentée que par Lisette de Lizac, ici présente, +et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est +fabriqué elle-même… Vous avez sans doute +entendu parler de Lisette de Lizac ? Voyons, la +vedette du Casino de Paris ? Mais, c’est vrai, vous +ne pouvez pas être au courant…</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit M<sup>me</sup> Cousinet, vit +si en dehors de ces choses… D’ailleurs, moi +aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage.</p> + +<p>Et prenant une expression aussi grave que le +lui permettait son visage peinturluré, elle articula, +lentement :</p> + +<p>— J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout +entière aux soins de mon intérieur.</p> + +<p>— Oui, reprit son mari, elle est devenue +M<sup>me</sup> Cousinet, tout bonnement.</p> + +<p>— Je l’en félicite, dit l’abbé.</p> + +<p>— Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi… +Au fait, les Cousinet, c’est une aristocratie +aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette. +Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de +n’importe qui. Il est vrai que les miens, je ne les +connais pas : l’histoire de ma race ne remonte pas +plus haut que le second empire… Avant, c’est le +mystère, le néant : des gens qui faisaient partie +de la foule, quoi ! Mais j’ai les portraits des Cousinet +qui sont sortis du rang, qui ont commencé +à faire connaître notre nom… Tenez, les voici !</p> + +<p>L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste +agacé et dit :</p> + +<p>— Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles… +Tu rases monsieur le curé avec tes +aïeux !</p> + +<p>— Mais non, madame, je vous assure, ça ne me +rase pas du tout.</p> + +<p>— Venez, monsieur le curé, venez les voir… +Ils ont pris la place des nobles ancêtres de votre +comte de Sableuse, mais ils sont chez eux, +puisque j’ai payé leurs places.</p> + +<p>Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine +de personnages en redingote, en jaquette, +en veston qui, encadrés d’or, prenaient des attitudes +très dignes de chaque côté de la galerie… +M. Cousinet joua, à sa manière, la scène des portraits : +celui-ci était son père, ancien entrepreneur +de déménagements, officier d’académie ; celui-là +son oncle, qui fut constructeur de bicyclettes et +prit part, d’ailleurs, à diverses courses sur routes, +dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva septième ; +ce vieillard à la haute cravate et au beau +gilet de soie noire était son grand-père, « un type +épatant qui avait lancé en France, vers 1855, les +conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même +avait mangé officiellement aux Tuileries… »</p> + +<p>Et quand fut terminée cette revue des grands +hommes de sa famille, M. Cousinet s’exclama :</p> + +<p>— Voilà mes aïeux et je m’en vante ! Ceux-là +ne descendent pas des croisés, ils n’ont même +jamais descendu… Ils montaient, ils s’élevaient. +Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions, +qui valent bien, je suppose, un blason +dédoré et piqué des vers !</p> + +<p>— L’argent, répondit le curé, c’est comme la +noblesse, comme l’intelligence, comme la beauté : +cela ne vaut que par l’usage qu’on en fait.</p> + +<p>— C’est vrai, dit madame Cousinet… La beauté, +ça crée des devoirs.</p> + +<p>M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de +soie brochée qui recouvrait, semblait-il, un grand +tableau accroché au milieu de la galerie, entre +deux marbres représentant des nymphes aux bras +chargés de fleurs…</p> + +<p>Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché.</p> + +<p>— Oh ! non, s’écria-t-elle, pas cela… Qu’est-ce +que monsieur le curé penserait de moi ?</p> + +<p>— Bah ! C’est une œuvre d’art, une des meilleures +toiles de Jean-Gabriel Domergue… Évidemment, +son portrait n’est pas un tableau de +sainteté, mais on sait bien que tu n’as pas la prétention +d’être béatifiée comme la Pucelle. Et puis, +monsieur le curé, vous devez aimer la peinture… +Allons, je retire le voile qui vous cache votre +nouvelle paroissienne !</p> + +<p>M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement, +et le bon curé vit surgir devant lui une +espèce de sultane à peu près nue qui se tortillait, +sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes +fantasques, les bras convulsés, le visage étrangement +blanc, barré du rouge groseille des lèvres +et dévoré par deux yeux démesurément agrandis +par un halo bleuâtre.</p> + +<p>M. Cousinet prit un temps, puis, d’une voix +claironnante, prononça :</p> + +<p>— Ma femme !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria :</p> + +<p>— C’est madame Cousinet ?… Ah ! ben… Dans +ce costume et cette position-là ! Vous parlez d’une +secousse !</p> + +<p>— N’est-ce pas que c’est original ?</p> + +<p>— A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue +que je n’en ai jamais tant vu, si ce n’est dans ces +journaux illustrés de Paris que les jeunes officiers +me montraient parfois, au front, pour voir l’effet +que cela me produirait… Moi, je regardais tout ça +bien tranquillement, en fumant ma pipe, et je +n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand +je me remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je +reconnais que ce n’est pas la même chose…</p> + +<p>— Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez +pas me dire que vous êtes troublé par le portrait +de ma femme ?</p> + +<p>— Non, mais chez qui ?… En voilà une idée ! +Seulement, que voulez-vous, monsieur Cousinet, +je me souviens qu’à cette même place, il y avait +le portrait de madame de Sableuse… Ah ! sûr qu’il +y a du changement, et comme peinture, et comme +modèle.</p> + +<p>— Je la vois d’ici, votre comtesse ! dit M<sup>me</sup> Cousinet +qui, bonne fille, avait pris le parti de rire +des propos du bon curé. Une pimbêche, avec des +coques de cheveux sur les oreilles, un nez en +coupe-vent et une robe en soie-puce lui arrivant +jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne +devait pas ressembler au mien…</p> + +<p>— C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin, +et le vôtre produit assurément plus d’effet, je +dirai même qu’il fait sensation… Et je suis persuadé +que si vous l’exposiez en public, il y aurait +une tapée de curieux pour l’examiner en détails : +mais peut-être cela vous gênerait-il un peu…</p> + +<p>— Moi ? dit Lisette de Lizac… Mais pas du tout, +je vous assure,</p> + +<p>— Alors, votre mari ?</p> + +<p>— Pourquoi ? demanda M. Cousinet… Ce portrait +a figuré au salon et a été reproduit par l’<i>Illustration</i>, +<i>Fémina</i>, un tas de journaux ! On l’a +même vendu en cartes postales. Tous mes amis +m’ont félicité !</p> + +<p>— Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin… +Mais puisqu’il en est ainsi, je ne comprends pas +que vous cachiez ce portrait sous un rideau. Vous +baladez votre femme nue dans le monde, mais +vous n’en laissez pas voir le bout du nez quand +elle est chez elle, avouez que c’est rigolo !</p> + +<p>— Mais c’est tout naturel, affirma madame +Cousinet… Et ce que vous dites là n’est pas +vrai seulement pour les femmes qui se font voir +en peinture. Croyez-vous que cette comtesse de +Sableuse…?</p> + +<p>— Madame, interrompit le curé, elle n’avait +pas, croyez-moi, le nez en coupe-vent et elle +s’habillait très bien, du moins autant que j’en +puis juger. C’était une femme très agréable, très +simple et une bonne chrétienne…</p> + +<p>— Une bonne chrétienne ? mais moi aussi, monsieur +le curé, je suis une bonne chrétienne.</p> + +<p>— Je vous en félicite !</p> + +<p>— Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon +mariage, je ne ratais jamais la messe d’une heure, +à Notre-Dame de Lorette… J’y serais plutôt allée +en pyjama !</p> + +<p>Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un +autre tableau placé entre deux fenêtres, presque +en face de la sultane de music-hall :</p> + +<p>— Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux ?</p> + +<p>C’était le portrait d’une infirmière se dressant +toute blanche au milieu d’un blanc décor d’hôpital : +sous la blouse étroite, légèrement décolletée, +sous le voile qui tombait en plis droits comme +celui d’une religieuse, elle semblait, avec son +visage pâle, aux lignes pures, une créature idéale, +immatérielle…</p> + +<p>Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette +de Lizac s’exclama :</p> + +<p>— N’est-ce pas qu’elle est bien ?</p> + +<p>— Oui, on dirait une sainte.</p> + +<p>— Eh bien, la sainte, c’est moi… Vous ne me +reconnaissez pas ? Ah ! c’est que rien ne change +comme le costume. Me voilà en infirmière de l’hôpital +de Deauville… Car j’ai soigné les blessés. +J’ai eu dans mon service ce qu’il y avait de mieux, +des aviateurs, des as… Ils étaient gentils, ces +petits-là… Vous ne trouvez pas que le costume +m’allait bien ! Le blanc, vous savez, il n’y a rien +de tel, quand on est mince, bien entendu. Vous +voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger +d’après mon portrait en princesse persane… Et si +je vous disais que je suis proposée pour la Légion +d’honneur ?</p> + +<p>Le prêtre s’inclina en souriant :</p> + +<p>— Madame, vous l’attacherez plus facilement à +votre corsage d’infirmière qu’à celui que vous +portez là…</p> + +<p>Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale. +Mais, en se retournant, il aperçut Poilu qui, +assis sur une chaise, devant la table chargée de +gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité +remarquables…</p> + +<p>— Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin, +en se précipitant vers l’audacieux animal, nous +ne sommes plus à la guerre ici… Fini le système +D !</p> + +<p>— Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet… +Il tire parti de la situation. C’est le droit +et même le devoir de chacun… Tenez, vous, monsieur +le curé, vous auriez bien tort de vous gêner : +maintenant que je suis installé à Sableuse, vous +pouvez vous servir hardiment. Allez ! Je ne +demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux +que vous n’en mangerez. Et nous voici où je voulais +en venir… Mon cher curé, il faut que je vous +dise ceci : je ne suis pas un mufle, malgré mes +trente millions d’argent frais. Je sais que des fortunes +comme la mienne doivent faire leur devoir. +Alors, c’est bien simple, je veux que, bientôt, +personne ne prononce mon nom à Sableuse sans +ajouter : « Cousinet était un chic type ! » Voilà +mon programme…</p> + +<p>Ému, le curé prononça :</p> + +<p>— Ah ! si vous voulez faire le bien, ce n’est +pas l’occasion qui vous en manquera ici… Nous +avons malheureusement trop de pauvres gens +qui doivent se mettre la ceinture plus souvent +qu’à leur tour.</p> + +<p>— La charité ? dit M. Cousinet en haussant les +épaules… Oui, c’est entendu, il faut donner et je +donnerai, bien que ce ne soit guère dans mes +principes, car j’estime que les vrais responsables +de la misère, ce sont les miséreux !</p> + +<p>— Hein ? fit le prêtre, suffoqué.</p> + +<p>— Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et +quant à moi, je ne m’attendris pas sur le sort de +tous ces idiots, tous ces flémards, tous ces inutiles +qui se plaignent d’une société dont ils sont +les parasites. Ma sympathie, je vous le dis carrément, +va aux débrouillards, tenez, dans le genre +de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne +tendent pas la main mais le poing…</p> + +<p>— Il y a cependant des malheureux ! dit le curé +de Sableuse.</p> + +<p>Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista :</p> + +<p>— N’est-ce pas, madame ?</p> + +<p>— Possible ! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez +ceux que vous connaissez et je verrai ce +que je peux faire pour eux…</p> + +<p>Et sa femme, qui était en train de se passer un +bâton de rouge sur les lèvres, ajouta :</p> + +<p>— J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de +chance, comme elles disaient. Mais, en cherchant +bien, on finissait toujours par découvrir que c’était +de leur faute… Ou bien elles faisaient du théâtre +alors qu’elles étaient plus indiquées pour laver la +vaisselle chez de petits bourgeois, ou encore elles +n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut employer +pour arriver : ainsi, elles s’emballaient +pour des types qui ne pouvaient leur servir à +rien… Vous ne trouvez pas que c’est du vice, ça, +monsieur le curé ?</p> + +<p>L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs, +M. Cousinet avait repris son petit discours, qu’il +prononçait avec une assurance admirable, en se +dandinant, les mains dans les poches.</p> + +<p>— Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent +et se complètent ; le château et l’église. Je n’ai +peut-être pas toujours pensé ainsi, mais c’est la +situation qui fait l’opinion : Cousinet millionnaire +ne peut pas avoir les mêmes idées que Cousinet +purotin… Le château et l’église, voilà les +deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi ! +Alors, je sais ce que je dois faire… Le château, je +veux qu’il soit modernisé. Déjà, vous avez pu +constater que l’intérieur a été transformé ? il en +sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces +murs noircis, ces fenêtres étroites, ce perron aux +marches brisées et moussues, ces tourelles moyenâgeuses… +Je veux égayer tout ça ! Je me suis +entendu avec un architecte, garçon de talent, qui +m’a promis de transformer ce castel ridicule en +une résidence convenable, moitié palace, moitié +villa suisse… Nous aurons ascenseur, chauffage +central, électricité et cabinets à l’anglaise. Les +cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c du confort +moderne… Je n’ai pas la prétention de rivaliser +avec le comte de Sableuse au point de vue de +la race, comme on dit, mais tout roturier que je +suis, je ne m’accommode pas d’installations qui +paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme. +Voilà pour le château… Parlons maintenant de +l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien, j’ai le +regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous +de tout.</p> + +<p>— Oh ! s’exclama le curé… Il y a des excursionnistes +qui la trouvent très bien avec ses +colonnes romanes, ses boiseries du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, +son portail renaissance…</p> + +<p>— Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout +cas, leur avis ne compte pas, puisqu’ils passent +dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce n’est +pas la même chose… J’ai décidé d’aller à la +messe chaque dimanche avec ma femme, c’est-à-dire +que je veux fréquenter une église qui fasse +riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la +dépense.</p> + +<p>— Vous pourriez peut-être offrir un chemin de +croix… J’en ai vu d’épatants dans un catalogue +pour 1.800 francs.</p> + +<p>— Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que +cela… Qu’est-ce que vous diriez d’un chemin de +croix peint par un artiste à la mode ? Tenez, par +l’auteur du portrait de ma femme en sultane ? Hein, +ce ne serait pas mal ? Mais ce ne serait qu’un commencement : +j’ai d’autres idées… Je la vois d’ici, +votre église, avec du bois doré et du marbre partout, +avec des lampadaires en cristal, avec un +orgue électrique, avec des saints achetés chez les +meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à +Sableuse puisque j’y suis ! Je veux que notre église +soit la plus belle de la région et que tout le monde +dise : « Ce sacré Cousinet fait bien les choses… +Heureux le pays où il s’est installé : tout le monde +en profite, même le bon Dieu ! » Qu’en pensez-vous, +monsieur le curé ?</p> + +<p>Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé +Pellegrin changeait de figure : ses sourcils se +fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial, devenait +sarcastique.</p> + +<p>— Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le +Bon Dieu ne doit pas tenir à ce qu’on lui change +sa vieille cagna… Il s’en contente depuis sept +siècles et il ne demande pas qu’on dépense des +tas d’argent pour le loger dans un palace. Jésus +est né aux champs dans une étable : il a des +goûts de paysan et il n’aime rien tant que se +trouver dans une pauvre église de campagne, +remplie de braves gens en sabots qui le prient de +tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est +pleine, elle est plus belle qu’une cathédrale où +les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles… Et puis, +quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des +vitraux, des lampadaires, des machins en or ou +en argent, pour lui, qu’est-ce que c’est que tout +ça ? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces +cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne +parole, une bonne pensée et surtout une bonne +action.</p> + +<p>— En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé, +ces cadeaux-là font plaisir au curé !</p> + +<p>— J’accepterai avec reconnaissance tout ce que +vous me donnerez pour mon église, mais vous +parlez que je serai content si vous faites le bien +dans le pays et si, comme M. et M<sup>me</sup> de Sableuse, +et comme vous en avez certainement l’intention, +vous remplissez vos devoirs de bons chrétiens… +Cela fera mieux dans le paysage qu’une église +avec des murs plaqués de marbre précieux et un +clocher ciselé à jour avec, sur sa pointe, un coq +en or massif.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses +yeux brillaient d’une façon singulière…</p> + +<p>— Soyez tranquille, assura le châtelain, nous +ferons tout ce qu’il faudra pour qu’on ne nous +prenne pas pour des mécréants. Quant aux +pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai… +Je veux que tout le monde soit content de moi.</p> + +<p>— Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu +veux devenir député !</p> + +<p>M. Cousinet parut gêné, mais il reprit aussitôt +son assurance :</p> + +<p>— Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous +en ai pas encore parlé… J’ai l’intention de me +présenter aux prochaines élections, comme candidat +républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus +modéré.</p> + +<p>— Ah !…</p> + +<p>— Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne +cause, celle de la famille, de la propriété, de la +religion. Je n’ai pas d’attaches dans le pays, +mais qu’est-ce que cela fait ? Maintenant que je +possède le château de Sableuse avec ses soixante +hectares de terre, je peux me dire de l’endroit… +D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au +moins, deux Parisiens comme moi : Garchinel et +Leperchon, des progressistes qui n’ont jamais su +sur quel pied danser… Moi, au moins, j’ai des +idées ! J’ai choisi une opinion qui convient, je +crois, parfaitement aux gens d’ici, j’ai une grosse +situation, j’ai été décoré pour services rendus à la +Défense nationale — pendant la guerre, j’avais +plus de 3.000 ouvriers dans mes usines — et j’ai +les plus belles relations à Paris. Quoi de mieux +pour faire un député ?</p> + +<p>— Un député républicain conservateur, dit +l’abbé Pellegrin avec un air bizarre.</p> + +<p>— C’est bien cela : je suis conservateur, réactionnaire…</p> + +<p>— Et comment !</p> + +<p>— Calotin, quoi !</p> + +<p>Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant +qui agitait son large ventre sur lequel se tendait +une fine chaîne de platine.</p> + +<p>— Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le +curé de Sableuse : vous avez tout ce qu’il faut +pour le jouer.</p> + +<p>— N’est-ce pas ? intervint Lisette de Lizac… +Alors, nous comptons sur vous !</p> + +<p>— Sur moi ? pour quoi faire ?</p> + +<p>— Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien +clair. Le château et l’église, les deux jambes de la +société ! Nous sommes alliés, nous nous soutenons +l’un l’autre… Moi, je vous ouvre des crédits, je +fais de votre cure une des meilleures du pays, +nous nous mettons à votre disposition pour tout +ce que vous voulez, moi pour porter le dais, +si vous y tenez, le jour de la procession, ma +femme, qui est musicienne et qui a une jolie voix, +pour apprendre les cantiques à la mode aux +enfants de Marie ; vous, mon cher curé, vous travaillez +pour moi, vous me faites de la propagande, +vous me pistonnez auprès des électeurs influents… +Le jour venu, je passe comme une lettre à la +poste et je n’ai pas besoin de vous dire que +M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat : je +serai du parti où on fait les curés des grandes +villes, les chanoines, les évêques !…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les +épaules :</p> + +<p>— Oh ! moi, l’avancement… Au front, je n’ai +même jamais voulu devenir cabot ! Et puis, je +crois qu’on vous a bourré le crâne : je ne suis +qu’un pauvre petit curé de campagne… Je n’ai +aucune influence.</p> + +<p>— Allons donc, je me suis renseigné. Vous +êtes populaire dans la région… Pour vous +entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des +villages voisins, même de la ville.</p> + +<p>— Vous faites recette, dit madame Cousinet… +Ah ! vous le tenez, votre public. Tenez, comme +moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de +Paris !</p> + +<p>— Allons, c’est convenu ? demanda le millionnaire +en tendant la main au prêtre… Nous marchons +ensemble ?</p> + +<p>L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne +répondit pas tout de suite. Du regard, il parcourut +la galerie dont les mille bibelots précieux, les +cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers +rayons du soleil. Dans une glace, il s’aperçut +avec sa soutane roussâtre, tachée de boue, son +allure rustique, son visage fatigué de pauvre +homme… L’église et le château, le prêtre et le +millionnaire ? Cet assemblage lui parut baroque. +« Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que +je f… ici ? » D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques +mots détruire les espérances de ce bon M. Cousinet ?</p> + +<p>— Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les +personnages importants dont vous avez besoin… +Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille +même de ne pas me compter comme un atout dans +votre jeu… J’ai des tas d’ennemis précisément +parmi ceux qui peuvent assurer votre élection : +je suis même très mal noté de l’archevêché. Pas +plus tard que ce matin, le coadjuteur m’a lavé la +tête — un abatage de première ! — et j’en suis à +me demander si, dans quelques jours, je serai +encore curé de Sableuse !</p> + +<p>Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la +plus fâcheuse impression… Lisette de Lizac fit +une moue qui écailla quelque peu son émaillage +et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres +gâteaux, elle le repoussa d’un geste agacé.</p> + +<p>Un silence pénible régnait quand un valet de +chambre pénétra dans la galerie… Il apportait, +sur un plat de vermeil, un télégramme.</p> + +<p>— C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur +le curé… Ayant appris à la cure que Monsieur +le curé était ici, le facteur l’a apportée en +même temps que le courrier.</p> + +<p>— Une dépêche ? fit l’abbé Pellegrin avec +inquiétude… Les pauvres gens ne reçoivent, +par télégramme, que de mauvaises nouvelles. +Quelque chose me dit que cela vient de l’archevêché… +Qu’est-ce qui va me tomber sur le crâne !</p> + +<p>Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu +d’un regard.</p> + +<p>— Par exemple ! s’exclama-t-il.</p> + +<p>— Ça y est ? demanda froidement M. Cousinet, +vous êtes saqué ?</p> + +<p>— Ah ! bien oui…</p> + +<p>Et l’abbé murmura :</p> + +<p>— C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma +cafetière à l’archevêché !…</p> + +<p>Puis il lut à haute voix, lentement :</p> + +<blockquote> +<p class="i">« Son Éminence vous désigne pour sermon +dimanche grand’messe. Entière liberté sujet… +Félicitations et amitiés. — Abbé Lanthier. »</p> +</blockquote> + +<p>— Ça y est, dit M<sup>me</sup> Cousinet, vous voilà +engagé à la Comédie-Française !</p> + +<p>— Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes +au mieux avec le cardinal… Qu’est-ce que vous +nous racontiez donc avec votre disgrâce ?</p> + +<p>Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en +restait tout étourdi.</p> + +<p>M. Cousinet lui saisit les mains en disant :</p> + +<p>— Je vous félicite… Nous irons vous entendre, +ma femme et moi. Et je vous amènerai du monde, +car j’attends des amis dimanche… des Parisiens, +vous verrez, des gens qui s’y connaissent, qui +apprécient le talent.</p> + +<p>Mais l’abbé Pellegrin n’écoutait pas… Tenant à +la main la dépêche ouverte, suivi de Poilu qui +faisait des bonds redoutables pour les vitrines +remplies de bibelots fragiles, il se précipitait vers +la porte en monologuant d’un air égaré :</p> + +<p>— C’est inouï !… Non, mais qu’est-ce qui +m’arrive ! Ben, si quelqu’un m’avait prédit ce +coup-là !</p> + +<p>Un instant après, M. et M<sup>me</sup> Cousinet, stupéfaits, +le voyaient traverser à grandes enjambées +le parc dans la direction de Sableuse dont l’église, +au creux de la vallée, découpait son clocher rustique +sur le fond assombri du ciel déjà piqué +d’étoiles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall">UNE VOIX DANS LA CATHÉDRALE</span></h2> + + +<p>Jusqu’au moment où le suisse, majestueux +sous son tricorne emplumé, vint le chercher pour +le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin +éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait, +dans la tranchée, avant l’heure fixée pour +l’attaque…</p> + +<p>Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône +de Son Éminence qui paraissait somnoler, non +loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur profil, +l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant +de prier avec sa piété ordinaire, mais comment +ne pas penser à la redoutable épreuve qu’il +allait subir ? Malgré toute son énergie, il n’arrivait +pas à dominer le tremblement nerveux +qui le secouait sous son surplis blanc, le plus +beau de ceux qu’il possédait et que Valérie +avait repassé la veille plus soigneusement que +jamais.</p> + +<p>Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage +au milieu de la cohue attirée par l’annonce de +ce sermon extraordinaire, l’abbé Pellegrin sentit +qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid. +Resté seul, il gravit le petit escalier de bois +sculpté qui conduisait à la chaire et quand il mit, +dans un geste familier, les deux mains sur le +rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il +embrassa l’immense nef remplie d’une foule compacte, +il se retrouva aussi calme qu’il était dans +sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les +publications de mariage à ses paroissiens.</p> + +<p>S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière, +il entrevit le cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant +se penchait dans sa direction pour mieux +entendre ; il distingua aussi le coadjuteur qui +l’observait, immobile, et il devina l’expression de +son regard derrière les brillantes lunettes d’acier. +Devant la chaire, se tenaient au banc du chapitre +les chanoines qui portaient le camail de soie noire +bordé de violet…</p> + +<p>Après le bruit des chaises que les fidèles +retournaient pour s’asseoir sans perdre de vue le +prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes, +impressionnant.</p> + +<p>Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession +de ses moyens, le curé de campagne, ayant +fait avec de larges gestes le signe de croix, se mit +à parler…</p> + +<p>Il avait annoncé au cardinal — qui l’avait reçu +paternellement dans la sacristie, quelques minutes +avant la messe, — qu’il développerait simplement +l’Évangile du jour, lequel était le X<sup>e</sup> dimanche après +la Pentecôte.</p> + +<p>Lentement, en appuyant sur les mots, il lut +l’admirable récit :</p> + +<p>« En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à +quelques-uns qui mettaient leur confiance en eux-mêmes, +comme étant justes… Deux hommes +montèrent au temple pour y prier : l’un était +pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien, se +tenant debout, priait ainsi en lui-même : « Mon +Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis +point comme le reste des hommes, qui sont +voleurs, injustes et adultères ; ni même comme +ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je +donne la dîme de tout ce que je possède ». Le +publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait +seulement lever les yeux au ciel ; mais il frappait +sa poitrine en disant : « Mon Dieu, ayez pitié de +moi qui suis un pécheur ». Je vous déclare que +celui-ci s’en retourna justifié, et non pas l’autre. +Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque +s’abaissera sera élevé ».</p> + +<p>L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix +forte, il lança :</p> + +<p>« Combien y en a-t-il parmi nous, et je +n’excepte personne, qui ne sont pas pareils à ce +pharisien ? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne +se sont pas agenouillés dans cette église en se +disant : « Le bon Dieu doit être content de me +voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes, +qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout +cas, si je vole, c’est bien peu et parce que tout le +monde en fait autant ; si je suis injuste, ce n’est +pas de ma faute, mais parce que la justice, on +l’exige pour soi, quitte à ne pas l’accorder aux +autres ; si je trompe ma femme — ou mon mari — c’est +par hasard et personne n’en sait rien. A +part cela, je vis honnêtement, j’obéis à la loi +religieuse, quand elle ne me gêne pas trop, et avec +d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller +rôtir dans les flammes éternelles ; j’obéis aussi +à la loi humaine, quand il n’y a pas moyen de +faire autrement, et parce que j’ai la frousse des +gendarmes… Je paie à l’État ce que je lui dois +d’impôts ; je paie à Dieu ce que je lui dois d’orémus, +de patenôtres et de génuflexions, sur une +chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je +donne de temps en temps deux sous aux pauvres. +Que veut-on de plus ? Et combien de gens n’en +font pas autant ! Ne suis-je un brave homme ? Ne +fais-je pas partie de l’armée des honnêtes gens, de +la phalange des bons chrétiens ? » Voilà ce que +vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes ! +Et vous vous croyez meilleurs que le publicain +qui se tient là-bas, dans le fond de l’église, qui +n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son +nom, qui ne débite pas des prières toutes faites, +qui peut-être n’est pas entré dans une église depuis +longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre, +sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit +à Dieu : « Faut pas m’en vouloir… Ayez pitié de +moi… Je sais bien que je me suis toujours comporté +avec vous comme un dégoûtant ! » Oui, +vous croyez que c’est vous, les bons, les justes, +les chouchoux de Dieu et que le publicain pourra +se mettre la ceinture le jour où il se présentera à +la distribution des récompenses célestes. Eh bien, +mes chers frères, vous vous mettez le doigt dans +l’œil… Vous n’y êtes pas du tout et j’ai comme +une idée que vous trouverez un fameux bec de +gaz dans la vallée de Josaphat ! »</p> + +<p>Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent +les messieurs qui, au banc d’œuvre, alignaient +leurs visages de notaires, de notables commerçants +ou de fonctionnaires retraités ; les dévotes +qui, au pied de la chaire, levaient vers le prédicateur +des yeux blancs, prirent des mines offusquées +et quelques-unes échangèrent entre elles +des réflexions probablement assez défavorables à +ce curé du Danube dont le langage rappelait vraiment +bien peu celui des onctueux chanoines du +chapitre et moins encore l’éloquence académique +du cardinal archevêque… Son Éminence ne parut +cependant pas scandalisée : elle se tourna même +avec un regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air +revêche, ses doigts osseux entrelacés sur son +ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un +regard hostile.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant +son sermon, de châtier son vocabulaire, de +se garder de tout argument pittoresque, de ne pas +s’adresser directement à ses auditeurs en leur +faisant en quelque sorte jouer un rôle dans son +argumentation : il voulait démontrer que, tout +comme un autre, il savait plaider la cause de +Dieu dans le langage fleuri qui plaît aux dames +de la Société de l’Immaculée-Conception, aux +messieurs du Cercle Saint-Joseph… Vaines résolutions ! +Le curé de Sableuse était bien incapable de +faire un choix prudent parmi les expressions que lui +soufflait sa verve populaire ; d’ailleurs, il avait déjà +oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière, +de Mgr Sibuë, des membres du conseil de +fabrique, et dans cette cathédrale immense où sa +voix prenait une sonorité formidable, il se sentait, +au contraire, plus emporté que jamais par son +inspiration ardente, brutale, pareille à celle des +cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus +des foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient +avec une verdeur plébéienne du Dieu né +dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un charpentier.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des +invectives, à ces pharisiens modernes qui, gonflés +de l’orgueil de leur fausse vertu, se prétendent +de bons chrétiens et imaginent être en règle avec +leur créateur et leur juge… « Je te connais, +s’écria-t-il, dévot égoïste pour qui Dieu est une +espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à +tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de +procurer une fille avec dot à ton fils, de te fournir +les moyens de faire ta pelote ici-bas en attendant +que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les +élus boivent le pinard divin dans des quarts en +argent doré… Tu t’es fabriqué, à ton usage personnel, +un Dieu bon à tout faire qui te coûte moins +cher que ta bonne : tu ne lui parles que de toi, +tu ne t’adresses à lui que pour demander quelque +chose et quand il ne marche pas, quand il t’envoie +dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter, +tu rouspètes et tu dis : « Mon Dieu, vous +n’êtes vraiment pas très gentil pour moi… Je +vais cependant à la messe tous les dimanches et +j’irais même aux vêpres, si à la même heure, il +n’y avait pas le cinéma ! » Non mais, mince de +culot ! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur +de ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un +gendarme préposé à la garde de ton coffre-fort… +Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches : +c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton +journal conservateur et qui, bien qu’il soit partout, +ne siège qu’au centre et à droite à la Chambre +et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande +barbe comme dans les tableaux : il porte des +favoris, il ressemble à ces vieux économistes qui, +autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les +intérêts des grandes banques et de la grande +industrie. Et tu es persuadé, au fond, que s’il a +voulu que son fils meure sur la croix, c’est pour +sauver, non pas seulement ton âme, mais encore +et surtout tes dividendes… Les apôtres, les martyrs, +tu les as rangés, eux aussi, parmi les défenseurs +de ta galette : c’est pour que tu jouisses en +paix des biens de la terre, en attendant ceux du +ciel, que l’Église a été fondée et, de toutes les vertus +qu’elle recommande, c’est la résignation qui te +paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que +tu n’as rien à craindre de ceux qui la pratiquent… +Ah ! toi aussi tu aimes le bon Dieu pour les services +qu’il te rend ! Cela ne t’empêche pas de la faire au +bon chrétien, parfois même au saint homme, comme +Tartufe… C’est vrai, tu n’as pas de grands vices, +pas plus que tu n’as de grandes vertus. Tout chez +toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes +choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez +toi est tiède… Eh bien, Dieu a horreur des +tièdes : il aime les emballés, ceux qui se donnent +à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et +sans se dire qu’ils sont des zigottos comme on n’en +fait plus. C’est pourquoi, il a préféré au pharisien +le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas +devant son miroir pour voir si, des fois, une +auréole lui pousserait pas autour de la cafetière… +Veux-tu que je te dise ? Eh bien, tu le dégoûtes, +le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites, +tous les égoïstes, tous les mauvais riches, +tous les salauds ! »</p> + +<p>Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient +le prédicateur d’un air ahuri, voire révolté… +L’un d’eux, un grand sec qui était le principal +avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien +intendant militaire, et lui dit quelques mots à +l’oreille, lesquels furent approuvés d’un énergique +signe de tête. Les visages alignés au banc du chapitre +exprimaient des sentiments divers, la surprise, +la colère, la gêne, mais aussi l’approbation +et la joie : un gros chanoine, entre autres, paraissait +enchanté et certaines expressions du curé de +Sableuse paraissaient l’amuser beaucoup.</p> + +<p>Cependant l’orateur avait repris :</p> + +<p>— Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le +visage pavoisé aux trois couleurs, du bleu autour +des mirettes, du blanc sur les joues et du rouge +au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins +pour plaire à Dieu que pour plaire aux hommes, +est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée, vous +aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou +maîtresse du publicain, sera élevée ?… Celle-là, +au moins, n’en veut faire accroire à personne et +ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve +épatante. Elle ne la fait pas, comme vous, à la +vertu… Ce n’est pas une poule qui veut se faire +passer pour une colombe ! Cependant, elle ne dit +pas plus de mal que vous de ses voisins et de ses +copines, elle ne montre pas plus que vous ses +nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les affaires +du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de +faire celles du bon Dieu.</p> + +<p>« Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance, +un chiqué, un bourrage de crânes… Elle +fait partie de votre existence mondaine, comme +le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse +beaucoup moins, il est vrai, mais elle vous rassure +quand vous vous demandez — pas souvent ! — ce +qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil +petit corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté, +sera livré aux asticots. Et pour vous, c’est ça la +religion, une habitude et une vague assurance +contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes +éternelles. Quelques petites prières lues dans votre +paroissien parfumé, quelques agenouillements qui, +vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez +de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous +faites pour garder le beau titre de chrétienne. +Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église n’est pas +pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour +regarder ce que font les autres, peut-être vous +occupez-vous de quelques œuvres… Vous organisez, +sous la présidence de votre curé, des ventes +de charité où se débitent des scapulaires, des +flacons d’odeur, des chapelets et des jarretelles ; +vous administrez un bureau de placement pour +nourrices qui allaitent avec le sein de l’Église, un +patronage où vont les bonniches trop laides pour +fréquenter le dancing… Enfin, vous êtes dame +patronnesse et, en attendant les récompenses +célestes — vous n’êtes pas pressée — vous goûtez +toutes les rigolades que procure la charité mondaine, +vous prenez le thé chez madame la marquise, +vous baisez l’anneau de monseigneur, vous +siégez autour d’un tapis vert les jours de comité, +vous dirigez, vous discourez et vous obtenez — qui +sait ? — une mention dans le discours sur les +prix de vertu !… Et vous croyez que c’est ça, la +charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion ? +Vous en avez une santé, mes petites brebis… +Non, vrai, ce que le bon Dieu doit se tordre quand +il vous voit jouer cette comédie ! A moins cependant +qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car +ce qu’il déteste c’est le maquillage de la conscience, +le simili de la charité, le chiqué de la foi. Or, c’est +ça qu’on trouve partout aujourd’hui… Où sont-ils +les vrais chrétiens ? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes ? +Vous me dites qu’il y en a… Où ça, que +j’y coure ! Moi, je vois surtout des profiteurs, des +roublards, des types qui font un placement. La +religion, c’est pour eux une combine : ici-bas, elle +rapporte à qui connaît l’art et la manière de s’en +servir en se disant que là-haut, — qui sait ? — c’est +peut-être aussi la bonne affaire !…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la +chaire et lança d’une voix furieuse :</p> + +<p>— Tas de pharisiens !… C’est votre faute si +l’Église est dépeuplée, si la parole de Dieu n’est +plus écoutée. Vous avez transformé la religion de +l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée, +une servante des esprits les plus étroits, les plus +durs, vous avez fait du tabernacle le pendant de +votre coffre-fort ! Dieu vous demande la simplicité, +l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est +que calcul… Vous devriez être les soldats du Christ, +tout donner, même votre vie, pour assurer la victoire, +et vous n’êtes que des embusqués ! Alors, +quoi, c’est tout naturel que nous écopions, que +nous ramassions la bûche, que l’ennemi, que Satan +nous foute la râclée. C’est bien fait… Et il ne faut +pas dire que Dieu nous lâche : c’est nous qui +l’avons plaqué chaque fois qu’il fallait sortir de la +tranchée pour en mettre un bon coup !</p> + +<p>Le prédicateur s’échauffait de plus en plus… En +lui ressuscitaient les moines prêcheurs d’autrefois, +le frère Maillard, l’implacable père Menot, tous +ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime +et grossière secouait les foules dans ces +cathédrales où se mêle aussi l’élan des colonnes, +des arcatures, des tours, des flèches à la vulgarité +des détails naïvement sculptés aux portails et +aux chapiteaux.</p> + +<p>Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art +mystique et naturaliste ne sont plus de notre +temps, grand amateur de banalités quiètes, d’euphémismes +circonspects, d’accommodements avec +les hypocrisies nécessaires… Les voix dures +détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne sont pas +dorées comme des pilules, ont de la peine à passer : +ce prêtre qui, du haut de la chaire, lançait aux +ouailles médusées des invectives et des menaces, +ce père Duchêne en surplis choquait les belles +dames accoutumées à la douceur vanillée des sermons +à la guimauve, les vieilles dévotes qui +aiment à être bercées par les phrases ronronnantes +des beaux vicaires aux gestes arrondis… Les +hommes ne désapprouvaient pas moins ces boutades +de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire +des pires faubourgs et ils s’étonnaient +qu’un prédicateur osât, devant Son Éminence, +traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien +élevées, ce qui est, en somme, la même chose.</p> + +<p>Un vague murmure s’élevait de la foule qui +donnait des signes d’agitation, mais l’abbé Pellegrin, +emporté par sa fougue, repartait de plus belle +et d’une voix plus impérieuse encore.</p> + +<p>Ah ! quelle joie de faire le procès de cette religion +facile, émolliente, douceâtre, qui suffit à la +plupart des chrétiens !</p> + +<p>— Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion +née dans les larmes et le sang du fils de Dieu a +quelque chose de commun avec celle que vous +pratiquez ? Vous vous êtes fabriqué une religion +pépère où vous vous la coulez douce en vous +disant : « C’est bien assez… Et puis, le bon Dieu +est encore bien content de ce que nous faisons pour +lui : il n’a plus l’habitude d’être gâté et aujourd’hui +un rien lui fait plaisir ! » Faudrait voir !… +Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que +ça ? En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être +bête et on ne le roule pas aussi facilement que +vous le supposez. J’ai comme une idée, au contraire, +qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui, +les boniments ne prennent pas. Pour être bien +avec lui, faut y mettre du sien, et beaucoup. Il +faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même ! +Il ne se contente pas de quelques simagrées, +de quelques boniments… Il est exigeant et il en a +le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien en +faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a +pas été justifié… Alors pourquoi voulez-vous être +mieux traités que lui ? Le vrai chrétien c’est le soldat +de la foi qui a mérité en combattant d’être +admis là-haut dans le cantonnement où les bons +poilus se la couleront douce pour l’éternité. Mais +ne comptez pas y trouver le moindre petit coin, +vous autres qui êtes restés peinards tandis que les +autres se débattaient au milieu des barbelés… +Non, non, il n’y aura rien pour vous qui n’avez +pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas pratiqué +la sainte fraternité des tranchées, pour vous +qui n’avez pas partagé le contenu de votre bidon +ou de votre musette avec le camarade qui avait le +gosier sec ou l’estomac creux… Vous ne serez +pas du grand défilé sous l’Arc-de-Triomphe des +élus !</p> + +<p>Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer +qui attendait tous ces tireurs au flanc, tous ces +embusqués, tous ces mufles qui se sont cavalés +chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même +leur peau, mais un peu de leur tranquillité, de +leurs jouissances, de leur galette… Il ne leur décrivit +pas, comme les moines visionnaires du moyen +âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante, +des grils chauffés à blanc sur lesquels on +rissole pendant l’éternité, des broches effroyables +qui transpercent les damnés de part en part, +comme des poulets à rôtir : cet enfer-là, bien +fait pour inspirer les prédicateurs truculents, +l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des +messieurs et dames qui l’écoutaient, par une +géhenne peut-être plus effrayante parce que moins +truquée, moins grandiose, moins bien organisée +pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept +cercles de l’enfer dantesque, l’occasion de subir +orgueilleusement un supplice sensationnel… Non, +il inventa des souffrances moins théâtrales : il +montra la bourgeoise vaniteuse transformée en +souillon qui, dans les cuisines de Satan, lave et +relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il montra +le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui, +travaillant sans répit dans d’affreuses usines sous +le fouet de surveillants diaboliques, portant de +lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au +long de quais dallés de plaques de fer brûlantes ; +il montra les mauvais juges comparaissant à leur +tour devant des magistrats en robes couleur de +feu et condamnés à des milliards d’années de prison +et 50 francs d’amende au milieu des sarcasmes +et des injures d’un public de diablotins ; +il montra les femmes et les filles folles de leur +corps muées en lépreuses effroyables et obligées +de se contempler pendant les siècles des siècles +dans leur armoire à glace… L’abbé Pellegrin +créait ainsi une manière d’enfer moderne et il +mêlait à sa description un humour sarcastique, +une jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique +de cette variation sur un thème cher aux +prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne +parurent produire aucun effet sur l’auditoire ; les +dévotes les plus impressionnables craignaient +moins, évidemment, cet enfer-là que l’autre, celui +qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où +s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche +de l’Archange rebelle, les pécheurs et les pécheresses +condamnés par le Souverain Juge.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins +il fallait le même enfer qu’aux bonnes gens de +Sableuse.</p> + +<p>— Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés, +puisque vous préférez ça ! Vous serez brûlés, si…</p> + +<p>Et, changeant de ton, il se mit à leur parler +avec douceur, mais toujours avec le même vocabulaire. +Il leur demanda de s’inspirer du pauvre +publicain, affirmant que pour plaire à Dieu +l’humble aveu des faiblesses humaines valait +mieux que cent pieuses vantardises. Il avait commencé +par l’invective et la menace, il termina +par des paroles de réconfort et d’espoir.</p> + +<p>— Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire +tout un plat… Au fond, on ne vous en demande +pas tant : un peu de bonté, un peu de justice, un +peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement +difficile quand on est chrétien, ou alors, +vraiment, ce n’est pas la peine… Et même la +bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir +essayé ou même simplement d’avoir voulu essayer ! +Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous +est tendue, faites un effort pour la saisir et cela +vous sera compté là-haut par le Dieu des bons +bougres… <i>Amen.</i></p> + +<p>Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises +remuées, des exclamations étouffées, des réflexions +échangées à mi-voix par les fidèles, redescendit, +lentement, les degrés de la chaire, au bas de +laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice, +le suisse empanaché.</p> + +<p>Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha +le regard de Mgr Sibuë, mais ne le rencontra +pas : le coadjuteur, plongé dans son bréviaire, +avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au +cardinal, il s’était tourné vers l’autel où l’officiant +avait repris le service divin, et la tête inclinée, +les mains jointes, il priait, comme ployé sous +sa pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que +l’on voit, taillés dans la pierre, sur les tombeaux +d’autrefois…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall">LE TACOT ET LA TORPÉDO</span></h2> + + +<p>Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait +regagné la sacristie, fut assailli par une foule de +curieux où, certes, les admirateurs n’étaient pas +en majorité : en vérité, ce sermon, quoique sensationnel, +avait déçu… Une telle éloquence ne +pouvait plaire à des fidèles timorés et benoîts sur +lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler +leurs homélies comme une eau tiède et fade. +Mais on voulait voir de près ce « phénomène » +que le cardinal, grand seigneur toujours original +et quelque peu fantaisiste, avait distingué entre +tous les prêtres de son clergé.</p> + +<p>Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés, +avec des haussements d’épaules, les chanoines du +chapitre, le curé de Sableuse allait se retirer, +quand une femme audacieusement maquillée et +décolletée fendit la presse en disant d’une voix +sonore :</p> + +<p>— Où est-il ?… Je veux le voir !… Moi, je trouve +qu’il a été très chic… On vous en fichera des +prédicateurs comme lui !</p> + +<p>C’était M<sup>me</sup> Cousinet qui, suivie de son mari, +s’élançait vers l’abbé Pellegrin… Dans un mouvement +d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus, +cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre +le prêtre, mais celui-ci recula d’un pas, l’air +stupéfait.</p> + +<p>— C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds +la tête… L’habitude, entre artistes, de s’embrasser +les soirs de générale quand la pièce a bien marché. +Et vous savez, c’est un succès fantastique, +un triomphe ! J’étais dans la salle, je veux dire +dans l’église… Ah ! vous pouvez dire que vous +leur avez bien envoyé ça !</p> + +<p>— Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait +toujours, croyez que je…</p> + +<p>Mais la dame reprenait de plus belle :</p> + +<p>— Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu +ça… Mais ça ne fait rien, mon cher curé, vous +avez été étonnant, j’ai failli applaudir… Ah ! quel +talent vous avez ! Vrai, à Paris, vous feriez salle +comble tous les soirs, je veux dire tous les +dimanches matin.</p> + +<p>M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main +à l’abbé en le félicitant « d’avoir si bien dit ce +qu’il fallait dire »… En réalité, le nouveau châtelain +de Sableuse n’en pensait pas un mot : cette +éloquence triviale ne l’avait pas enchanté du tout +et la froideur, la désapprobation de la plus grande +partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé : +« Est-ce là, se demandait-il, le propagandiste qui +convient pour faire réussir ma candidature ? Il +serait peut-être très bien comme agent politique +socialiste… Soutane à part, il a tout ce qu’il faut +pour séduire les révolutionnaires, mais, moi, je +me présente comme conservateur : je suis le candidat +des gens bien élevés, comme il faut, riches +ou aisés pour la plupart… Ces électeurs-là, je +viens de les voir dans la cathédrale : ils en ont +fait, une tête, en écoutant le boniment de ce +brave curé. Ah ! non, je préfère me passer d’un +bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs, je +demanderai conseil à Mgr Sibuë. »</p> + +<p>Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin +que madame Cousinet continuait à complimenter +dans un langage de coulisses.</p> + +<p>C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha… +Un sourire ironique errait sur ses lèvres +minces et son regard, après avoir examiné avec +quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le +visage peint de Lisette de Lizac, s’arrêta sur la +bonne grosse figure, maintenant inquiète, du +curé de Sableuse.</p> + +<p>— Mon cher, prononça d’une voix douce le +secrétaire du coadjuteur, je ne vous avais jamais +entendu… Vraiment, c’est très curieux, très +curieux. Ah ! évidemment, cela nous change du +genre d’éloquence qu’on nous enseignait au séminaire ! +Et cela vous vient tout seul, ces arguments, +ces mots ?</p> + +<p>— Mais oui… Je dis les choses comme elles +me viennent !</p> + +<p>— Très curieux… Enfin ! Mais je ne suis pas +qualifié pour donner un avis sur votre façon de +prêcher, mon cher curé… Monseigneur vient de +rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire +que Son Éminence désire vous voir.</p> + +<p>— Tout de suite ?</p> + +<p>— Elle vous attend…</p> + +<p>Quelques minutes après, l’ancien brancardier +régimentaire s’agenouillait devant le cardinal +Arnaud de Blandignière… Mais aussitôt après +l’avoir béni paternellement, le prélat lui tendait +ses deux mains pour l’aider à se relever. Puis, +sans autre préambule, il lui demanda :</p> + +<p>— Êtes-vous sincère ?</p> + +<p>A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps… +Il pâlit, puis rougit et, enfin, répliqua, +d’une voix tremblante :</p> + +<p>— J’espérais, au moins, une bonne parole de +Votre Éminence… Il n’y avait que cela pour me +remonter. Maintenant, je comprends… Pas la +peine de chercher à me raccrocher : j’ai eu tort.</p> + +<p>— Quel tort, mon enfant ?</p> + +<p>— Tort de monter dans cette chaire, trop haute +pour moi, tort de parler à cette foule qui ne m’a +pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre. +<i lang="la" xml:lang="la">Mea culpa</i>, c’est ma faute, ma très grande faute…</p> + +<p>Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur, +humble et repentante, que le cardinal en fut +ému.</p> + +<p>— Si une faute a été commise, dit Son Éminence, +elle ne l’a été que par moi… A moins, +cependant, que dans cette chaire, où je vous ai +prié de monter, vous ne vous soyez cru obligé de +prendre une attitude, de jouer un rôle, de justifier +une réputation que certains trouvent fâcheuse, +mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique. +Votre sermon m’a touché, je vous l’avoue, +mais, à un moment donné, je me suis repris en +me disant : « N’est-ce pas une façon comme une +autre de chercher le succès ? Parle-t-il avec son +cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude ? » Et +j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un +cabotin qui se couvrirait du sayon en poils de +chèvre, qui se poudrerait la tête de la cendre des +vrais prophètes.</p> + +<p>Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé +Pellegrin qui s’écria :</p> + +<p>— Votre Éminence me soupçonne… Elle me +prend pour un bourreur de crânes. Tout ce qu’elle +voudra, mais pas ça !</p> + +<p>Le cardinal l’observa en silence, pendant un +instant, puis :</p> + +<p>— Non, c’est impossible… Et ce serait dommage !</p> + +<p>Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement, +presque à voix basse, il articula :</p> + +<p>— Ce serait dommage, oui, car l’Église manque +de voix ardentes, bibliques comme la vôtre. +Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos livres +saints ne sont que les échos de paroles pareilles +à celles que vous venez de prononcer. Ah ! je me +demande si la décadence de l’idée religieuse n’est +pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille, +au manque d’énergie de ceux qui sont chargés de +la répandre… Née dans le peuple, la foi a perdu +sa tradition vivifiante en devenant une espèce de +philosophie académique que l’on explique, que +l’on défend d’une voix mesurée, avec des arguments +et des gestes d’avocats d’affaires… Moi-même, +je me le reproche depuis longtemps, j’ai +confondu cette religion essentiellement populaire +avec je ne sais quelle littérature pour gens +du monde. Trop de douceur, trop de cantiques, +trop de couplets arrondis et de ritournelles +faciles… Au fond, pour faire reculer le démon, il +faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses, +et combattre avec la sainte colère des +apôtres, lesquels ne se souciaient guère de +plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes +pour qui le Christ, sur sa croix, après trois +jours d’agonie, ressemblait au joli garçon bien +peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la +rue Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux +qu’une naïveté apprêtée, qu’une fausse véhémence, +et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon fils, +de votre sincérité.</p> + +<p>Et comme le curé de Sableuse esquissait un +geste de protestation contre ce doute qui le blessait +au plus profond de lui-même, le cardinal ajouta :</p> + +<p>— Non, je vous crois… Vous ne mentiriez pas +à un vieillard comme moi qui vous ai défendu et +qui, peut-être, vous défendra encore… Et puis, +vous êtes un poilu !</p> + +<p>— Éminence, dit simplement l’abbé, je suis +venu, ce matin, à la cathédrale, en service commandé. +Je ne demande rien, je n’ambitionne +rien… Ici comme là-bas, je fais ce que je peux +et l’estime de mes chefs, si je l’obtiens, me suffit.</p> + +<p>— Vous avez, en tout cas, la mienne… Mais ce +n’est pas en chef que je veux vous dire un dernier +mot, c’est en ami. Un conseil : prenez garde, vous +pouvez faire, sans le vouloir et même sans le +savoir, beaucoup de mal à certaines des âmes +que vous toucherez et que vous dominerez…</p> + +<p>— Beaucoup de mal ? se récria le curé de +Sableuse, mais je ne veux jamais servir que la +cause de Dieu et de l’Église.</p> + +<p>Le cardinal lui prit les mains et dit :</p> + +<p>— Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à +tous, vous entendez, la vérité… Ne choisissez pas, +dans votre troupeau, des brebis que vous chérirez +et auxquelles vous passerez tout, tandis que +vous traiterez durement les autres. Un danger +vous menace et c’est celui de la popularité. La +popularité, on l’obtient parfois sans rien renier +de ce que l’on croit être vrai, mais on la garde +rarement sans se composer une attitude, sans se +mettre un masque, sans devenir injuste… Restez +juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu +n’a pas toujours parlé aussi sévèrement que vous. +Allez, mon fils, je vous bénis…</p> + +<p>Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait +ainsi avec le curé de Sableuse, M. et M<sup>me</sup> Cousinet, +qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché, +étaient reçus par Mgr Sibuë.</p> + +<p>Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour +ouvrir sa porte à ce couple que sa situation de +fortune, son installation dans un château célèbre, +avaient tout de suite classé parmi les plus notables +habitants de la région. Mgr Sibuë, très renseigné +sur tout ce qui touchait à la politique, savait aussi +que M. Cousinet songeait à se présenter, comme +candidat conservateur, aux prochaines élections, +et c’était une raison de plus pour accueillir le +mieux du monde cet important diocésain.</p> + +<p>Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie, +maints personnages de marque, princes portugais, +grands-ducs moscovites, ministres de la République, +généraux, etc. Une vedette des music-halls +parisiens n’est peut-être pas reçue partout, mais +elle reçoit tout le monde, à commencer par le +meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne +figurait dans sa collection et elle l’avoua, gentiment, +en disant au grave coadjuteur :</p> + +<p>— C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque ! +A part, bien entendu, celui qui m’a flanqué une +claque le jour de ma confirmation.</p> + +<p>Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres +se plissèrent avec une intention aimable.</p> + +<p>— Madame, articula-t-il en serrant la main +potelée et baguée de l’ancienne chanteuse, je suis +heureux de faire votre connaissance, ainsi que +celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont +vos mérites… J’ai entendu souvent parler de vous +et dans les meilleurs termes.</p> + +<p>— Ah ! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette +au Casino de Paris ? C’est vrai, j’étais très gobée +du public…</p> + +<p>— Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre +passé et vos succès d’artiste : je faisais allusion à +l’affection, à l’estime que vous avez déjà su inspirer +aux populations de ce pays. Vous êtes +bonne, vous êtes charitable, vous êtes pieuse… +C’est parfait et je vous en félicite, comme je félicite +votre mari d’avoir, en votre personne, une +épouse aussi accomplie…</p> + +<p>M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles +indiscrétions de Lisette, s’inclina, la bouche +en cœur…</p> + +<p>— Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste +et, vous le voyez, elle ne s’en cache pas… Quand +on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être le +droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur.</p> + +<p>— Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le +talent partout où il se manifeste, surtout quand il +est accompagné de la charité. Vous continuez la +tradition de M. et M<sup>me</sup> de Sableuse… Votre nom +sera béni comme le leur.</p> + +<p>— Et même un peu plus, je l’espère, dit +M. Cousinet, car nous avons l’intention de faire +plus largement les choses… Nous avons les +moyens !</p> + +<p>— Les occasions d’être généreux à bon escient +ne vous manqueront pas.</p> + +<p>— J’ai déjà décidé de retaper l’église de +Sableuse…</p> + +<p>— Excellente idée ! La maison du Seigneur ne +saurait être trop belle… Mais nous avons ici, à +l’archevêché, des œuvres très intéressantes auxquelles, +hélas ! la dureté des temps porte un cruel +préjudice. Cette loi de séparation…</p> + +<p>— Quand je serai député, je n’aurai rien de +plus pressé que de demander le rétablissement du +Concordat, avec le remboursement de toute la +galette qu’on a volée à l’Église.</p> + +<p>— « Volée » est bien le mot, soupira Mgr Sibuë. +Mais, en attendant, les temps sont difficiles.</p> + +<p>— Comptez sur moi pour ce que vous voudrez, +Monseigneur.</p> + +<p>— Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta +M<sup>me</sup> Cousinet, nous sommes prêts à arroser… +Nous savons bien que la politique, c’est une question +d’argent !</p> + +<p>Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils, +mais aussitôt, il reprit son air aimable et déclara :</p> + +<p>— Évidemment, madame, la défense d’une +cause, si bonne soit-elle, comporte des sacrifices +personnels… Ils trouvent d’ailleurs, le moment +venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut. +M. Cousinet sera, j’en suis sûr, parmi les élus et +ici-bas, pour commencer. Alors, mon cher diocésain, +votre nom figurera aux prochaines élections +sur la liste conservatrice ?</p> + +<p>— Oui… La liste n’est pas encore composée, +mais il y a un fait sûr et certain, c’est que je serai +dessus. Et justement, Monseigneur, je venais +vous demander un conseil… Dès maintenant — les +élections ont lieu dans six mois — je dois préparer +et pousser ma propagande : il ne faut pas +que, le moment venu de choisir les candidats, le +Comité central puisse me dire : « Mais on ne vous +connaît pas ! » J’ai donc pensé à me servir, pour +faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité +populaire dans le pays… Votre Grandeur +devine de qui je veux parler ?</p> + +<p>— Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un +geste évasif.</p> + +<p>— C’est le curé de Sableuse que nous venons +d’entendre à la cathédrale.</p> + +<p>— Ah ! fit Mgr Sibuë d’un air froid.</p> + +<p>— N’est-ce pas une bonne idée ?</p> + +<p>Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit :</p> + +<p>— Oui, je comprends et votre pensée répond à +la mienne… Après avoir entendu ce sermon, je +me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien +indiqué pour me faire connaître des électeurs, +moi, le propriétaire du château de Sableuse, un +homme qui a une grosse situation et qui veut +représenter à la Chambre les gens comme il faut…</p> + +<p>Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet +repartit de plus belle :</p> + +<p>— Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois, +de me donner son opinion sur un des +membres de son clergé !… Mais je devine ce +qu’elle ne veut pas me dire : ce brave curé me +compromettrait et finirait par me faire blackbouler.</p> + +<p>Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son +nez pointu, puis, avec une sorte d’ironie amère, il +répliqua :</p> + +<p>— Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait +un concours infiniment précieux.</p> + +<p>Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui, +battant des mains, se tourna vers son mari et +s’exclama :</p> + +<p>— Ah ! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit… +Moi, je l’adore, ce curé !</p> + +<p>Mgr Sibuë continuait :</p> + +<p>— Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé +Pellegrin exerce une grande influence, non seulement +à Sableuse, mais encore à plusieurs lieues +à la ronde… Ses allures, son langage plaisent +aux paysans et surtout aux ouvriers, surtout à +ceux qui ont fait la guerre : j’ai mon opinion sur +son genre de popularité, mais enfin, je dois constater +le fait. Évidemment, ce matin, le curé de +Sableuse n’a pas séduit son auditoire et j’en suis +désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple, +franc, vraiment évangélique, malgré son absence +de douceur. Mais les citadins sont difficiles : on +les a habitués à un style plus élevé… A la campagne, +tels défauts deviennent des qualités. Je +vous conseille donc, cher monsieur, d’utiliser les +services réels que peut vous rendre cet excellent +homme… Mais vous a-t-il promis son concours ?</p> + +<p>— A peu près, et je crois qu’en insistant…</p> + +<p>— Parfait ! je suis enchanté d’apprendre qu’il +s’oriente vers le parti dont vous serez, je l’espère, +un des élus les plus écoutés. Car, entre nous, je +craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant +démocratiques… C’est ce qui arrive le plus +souvent à ces prêtres qui se laissent entraîner par +leur tempérament et griser par l’accueil qu’on +leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc +si l’abbé Pellegrin marche avec vous et pour +vous… Vous en tirerez profit tous les deux.</p> + +<p>— Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta +M<sup>me</sup> Cousinet, car je serai la femme d’un +député !</p> + +<p>— Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que +ce sera un excellent résultat pour nous tous, car +le succès de la bonne cause, c’est le succès des +honnêtes gens et notre pauvre France a bien +besoin que le règne des impies prenne fin au +plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont déjà purifiée, +mais il nous faut de bonnes élections pour +mériter les grâces de la Providence.</p> + +<p>— C’est vrai, dit M<sup>me</sup> Cousinet, il faut envoyer +des honnêtes gens à la Chambre, des gens +qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que +le maniement des affaires… Nous en avons assez +d’être gouvernés par des sans-le-sou !</p> + +<p>— La défense des idées religieuses et des +intérêts, voilà mon programme ! déclara Cousinet.</p> + +<p>— Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en +reconduisant le couple qui paraissait enchanté de +cette flatteuse réception. Et comme il soulevait +lui-même la lourde portière qui cachait la porte +de son cabinet, il ajouta :</p> + +<p>— Madame, je compte sur vous pour nos +œuvres… Nous en avons de très intéressantes. +Je vous inscrirai parmi ces dames des comités : +elles seront enchantées de vous accueillir. J’en +parlerai à madame la marquise de Longpré…</p> + +<p>Lisette de Lizac accepta avec ravissement et +dès qu’elle eut repassé le seuil de l’archevêché, +elle dit à M. Cousinet :</p> + +<p>— Il est vraiment très gentil, Monseigneur ! +Vrai, ça vous change de ces malappris qu’on rencontre +partout aujourd’hui.</p> + +<p>La torpédo des nouveaux châtelains les attendait +devant le palais épiscopal… A côté, stationnait +le tacot du docteur Profilex, qui attendait +l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse.</p> + +<p>— Rentrons vite, dit M<sup>me</sup> Cousinet, il est près +de midi et nous ne serons pas à table avant une +heure.</p> + +<p>Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture, +quand l’abbé Pellegrin sortit à son tour de +l’archevêché.</p> + +<p>— Cela tombe bien, lui dit-elle… Mon cher +curé, je vous enlève !</p> + +<p>— Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons…</p> + +<p>Le curé, embarrassé, répondit :</p> + +<p>— C’est que mon vieux copain, le toubib, est +là avec sa bagnole… Je ne peux pas le plaquer !</p> + +<p>— Bah ! il ne vous en voudra pas pour cela… +Je tiens à rentrer à Sableuse avec vous. Une idée !</p> + +<p>— Madame…</p> + +<p>— Tenez, je vais le dire à votre ami… C’est le +docteur Profilex, n’est-ce pas, de Sableuse ?</p> + +<p>— Oui, vous ne le connaissez pas ? Un brave +type… Impossible de le laisser tomber.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Cousinet, avec l’allure et le sourire +d’une grande dame qui consent à faire connaître +sa volonté à un simple mortel, s’était +approchée du tacot et s’adressant à son conducteur, +disait :</p> + +<p>— Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains +de Sableuse… Nous vous prenons M. le +curé pour le reconduire chez lui. Voilà !</p> + +<p>Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour +cette femme oxygénée et maquillée qui, évidemment, +croyait produire sur lui une vive impression. +Il s’inclina, mais avant de répondre il lança +à l’abbé Pellegrin :</p> + +<p>— Est-ce vrai, curé, que vous préférez la +40 chevaux à mon vieux tacot ?</p> + +<p>L’abbé allait répondre « Non, mais des fois ! » +quand Lisette de Lizac, tendant ses bras nus, le +saisit et le poussa vers la torpédo.</p> + +<p>— Allons, dit-elle, laissez-vous faire… C’est +moi qui vous le demande. Vous n’allez pas faire +le vilain !</p> + +<p>Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette +pression doucement tyrannique, mais avant de +monter, il répondit au docteur Profilex :</p> + +<p>— Excusez-moi… Vous voyez, je ne peux pas +refuser.</p> + +<p>Quelques secondes après, la robuste voiture se +mettait en marche et, dans un élan souple et +silencieux, filait vers Sableuse à toute allure.</p> + +<p>Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle +de son tacot pour réveiller, si possible, le +moteur paresseux et il murmurait, avec un sourire +de vieux philosophe :</p> + +<p>— La torpédo du pharisien… Encore un sujet +de sermon pour ce bon M. le curé !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall">UN HOMME DU PASSÉ</span></h2> + + +<p>Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait +avec Poilu à sa cure près avoir fait une tournée +chez les pauvres du village, quand Valérie, sa +vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui +dit en le débarrassant de son chapeau et de son +parapluie :</p> + +<p>— Eh ben, en v’là une nouvelle !</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Monsieur le comte est revenu !… Il est à la +Saulnaye, avec madame et M. Pierre.</p> + +<p>— Pas possible… Il m’avait cependant assuré +qu’il ne remettrait jamais les pieds dans le pays. +Au fait, tant mieux… Mais qui vous a dit ça, +Valérie ?</p> + +<p>— Évariste, vous le savez, le vieux domestique +qu’ils avaient emmené à Paris… Il est venu, y a +pas plus d’un petit quart d’heure, pour me dire : +« Madame Valérie, nous voici… C’est nous. Monsieur +le comte ne peut pas se faire à son appartement +de Paris… Il étouffe. Quant à madame la +comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui +s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, +je m’y faisais… Alors, puisque voici la belle saison, +nous avons décidé de nous installer pour quelque +temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château, +mais on y est bien tout de même… Prévenez +donc monsieur le curé et dites-lui que nous serions +bien aises de le voir… La Saulnaye, c’est pas bien +loin de Sableuse : deux coups de pédale et on est +chez nous ! » Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui +est un homme bien aimable, un petit verre de +cassis…</p> + +<p>L’abbé répondit simplement :</p> + +<p>— J’y vais !</p> + +<p>Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à +bicyclette vers le pavillon de la Saulnaye, situé +à trois kilomètres du village… Tout en pédalant +d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée +de revoir les anciens châtelains avec qui, pendant +plus de dix ans, il avait entretenu d’affectueuses +relations : les Sableuse étaient, à ses yeux et +d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les +plus braves gens du monde…</p> + +<p>Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre +de Sableuse, l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, +le fils du comte Hector. Les deux hommes échangèrent +une cordiale poignée de mains, puis, tout +de suite, Pierre expliqua :</p> + +<p>— Oui, nous nous installons à la Saulnaye, +tout ce qui nous reste ! L’air d’ici manquait à mes +parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché de +me reposer un peu dans ce petit coin tranquille…</p> + +<p>Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté +de cette décision, il reprit, après quelque hésitation :</p> + +<p>— Qu’en pensera-t-on à Sableuse ?</p> + +<p>— Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant… +Vous savez que votre famille a laissé les +meilleurs souvenirs dans le pays.</p> + +<p>— Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, +on sera surpris de nous revoir, on dira : « Ils ne +sont pas fiers de revenir après avoir vendu leur +vieille maison. »</p> + +<p>— Il n’y a ici que de braves gens et…</p> + +<p>— Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, +moi, je ne verrai personne… Je me promènerai, +je lirai, je travaillerai — vous savez que je me suis +mis à faire mon droit — et, le moment venu, je +chasserai. Le principal, c’est que mon père +retrouve sa santé et que ma mère, maintenant à +peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le +château de Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces +vieux arbres, les seuls qui, maintenant, soient +encore à nous !</p> + +<p>Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu +qui, tout de suite, l’avait reconnu.</p> + +<p>— Toujours solide, ce rescapé de la grande +bagarre ?</p> + +<p>— Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque… +mais ce n’est plus, Dieu merci, une +attaque de grand style, comme ils disaient. +Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous +sommes dans nos foyers !</p> + +<p>— Tout le monde ne peut pas en dire autant, +soupira le fils de l’ancien châtelain.</p> + +<p>Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon +de chasse Louis XIII qui reflétait dans un +étang bordé de vieux saules et de hautes herbes +sa façade à moitié recouverte de glycines et de +lierre…</p> + +<p>Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A +la vue du curé qui s’empressait vers lui, il fit +quelques pas en avant, non sans s’appuyer sur +une canne à forme de béquille et s’exclama, +joyeusement :</p> + +<p>— Ah ! je savais bien que vous viendriez tout de +suite, courtisan du malheur !</p> + +<p>— Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit +le prêtre en appuyant sa bicyclette contre le perron +de pierre.</p> + +<p>— Je vous attendais, dit le comte en lui tendant +la main.</p> + +<p>Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de +Pierre et de Poilu, pénétrèrent dans le pavillon. +M<sup>me</sup> de Sableuse, assise dans un fauteuil de +tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli +de meubles disparates, fit un affectueux accueil +au visiteur… Vêtue d’une robe noire, coiffée d’un +bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de +cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, +bien qu’elle eût à peine atteint la cinquantaine : son +visage était d’ailleurs celui d’une femme lasse et +comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs +pas moins à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort +bien, surtout depuis son arrivée à la Saulnaye.</p> + +<p>— Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis +quarante-huit heures à peine, je me sens moi-même +tout ragaillardi…</p> + +<p>Il plaisanta :</p> + +<p>— Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma +femme… J’ai soixante-dix ans bien sonnés !</p> + +<p>M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait +dû être beau et qui gardait une allure imposante +malgré ses épaules voûtées et sa démarche difficile : +son visage un peu rude quoique affiné par +une moustache et une barbiche blanches à la +Henri IV, était creusé de rides profondes, mais ses +yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante +expression de douceur et de naïveté.</p> + +<p>— Oui, déclara-t-il après les premières paroles +de bienvenue, nous sommes revenus à la Saulnaye… +Jadis ce n’était pour nous qu’une vieille +baraque sans importance. Maintenant, c’est notre +maison. Il est vraiment fort heureux que nous ne +l’ayons pas vendue avec le château… Nous +aurions été obligés de passer la belle saison dans +ce Paris qui est devenu inhabitable depuis la +guerre. Nous vivons là-bas dans un appartement +qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix +fou… Ah ! c’est que les temps sont difficiles pour +ceux que la guerre n’a pas aussi bien traités que +cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous +vu… chez lui ?</p> + +<p>— Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé… Pas +moyen de faire autrement.</p> + +<p>— Mais c’est tout naturel… Il est un de vos +paroissiens. Vous avez fait la connaissance de +M<sup>me</sup> Cousinet ? Ah ! reconnaissez qu’elle est plus +gaie que nous… Un peu originale, peut-être, +mais ne sommes-nous pas, nous aussi, des originaux +à notre manière ? Allons, mon cher curé, +tout cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes +sont riches et vos pauvres, pour qui vous +plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt leur +générosité.</p> + +<p>Il y avait un peu d’amertume dans ces propos +du vieux gentilhomme et sa femme d’une voix +douce, comme lointaine, lui dit :</p> + +<p>— Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de +personne…</p> + +<p>— Mais, repartit le vieillard, nous ne nous +plaignons pas… Nous n’en avons pas le droit. +Nous devons même, somme toute, nous estimer +heureux d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes +conditions, à des gens qui nous ont payés rubis +sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une +situation que la guerre avait encore aggravée… +Quoi de mieux ?</p> + +<p>Mais le comte soupira profondément en prononçant +ces mots, et, dans le silence qui était tombé, +il reprit :</p> + +<p>— Me plaindre ? Pourquoi ? Je dois avoir pris, +depuis si longtemps, l’habitude de l’exil. J’ai +d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le comte +de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir +jusqu’à son dernier jour, j’ai toujours été exilé +de mon époque ; je le suis maintenant de ma +maison… Je dois suivre la destinée de ceux que +toutes sortes de Cousinets délogent et chassent +de partout. Évidemment, il faut me soumettre à +cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que +moi, à commencer par le Prince qui, né au palais +des Tuileries, est mort dans une bicoque. Sa +Saulnaye à lui ! Encore n’était-elle pas en France. +Me plaindre ? Mais Monseigneur ne s’est jamais +plaint… Et même il a eu cet admirable courage +qui consiste à faire semblant d’espérer.</p> + +<p>— Suivons donc cet exemple, dit madame de +Sableuse.</p> + +<p>Son fils avait eu un léger haussement d’épaules +et c’est d’une voix claire, quasi joyeuse, qu’il +s’exclama :</p> + +<p>— A t’entendre, papa, on croirait que nous +sommes finis… Quelle drôle d’idée ! Le passé, +toujours le passé…</p> + +<p>— Nous sommes des gens du passé.</p> + +<p>— Pas moi, fichtre, en tout cas ! Nous ne pouvons +cependant pleurer éternellement le comte +de Chambord… C’est un peu comme si nous +n’arrivions pas à nous consoler de la mort de +Louis XVI ! Je pense au contraire qu’il faut, non +pas regretter ce qui n’est plus et ne peut plus être, +mais nous occuper du présent et lui tenir tête, +carrément. Je t’assure qu’à la tête de ma compagnie +de chasseurs, je ne me sentais pas du tout +un homme du passé… Et je ne me laissais pas +déloger de ma tranchée ! Allons, ne prenons pas +des attitudes de vaincus… Moi, je suis de mon +temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets +de la terre !</p> + +<p>— Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, +mais l’un d’eux est chez nous et il y est bien.</p> + +<p>— Bah ! nous arriverons peut-être à l’en faire +sortir un jour ou l’autre… Et, en attendant, nous +ne sommes pas mal ici !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son +vieil ami se lamenter sur la misère de ce temps +où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie +de la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle +dans la société moderne ; le bon curé savait que +l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier « roi +légitime » de France vivait surtout de regrets +sans cesse ravivés et que même à l’époque où le +comte Hector habitait son château familial, il +éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire +exclu d’un siècle où il n’avait d’ailleurs pas cherché +à se faire une place.</p> + +<p>Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait +pas cette sorte de répulsion inspirée par une époque +vraiment digne d’être vécue, argumenta :</p> + +<p>— Vous voilà encore dans vos idées noires, +monsieur le comte… Et tout à l’heure vous me +disiez que votre retour au pays vous avait ragaillardi ! +Chassez donc ce cafard-là ! D’abord, il faut +se dire que le bon Dieu a ses idées qui valent bien +les nôtres… Avant de critiquer les ordres, faut +savoir ce que donnera la manœuvre : nous jugeons +trop vite les hommes et les événements et souvent, +nous sommes obligés de reconnaître, par la +suite, que le plan dont nous ne pensions rien de +bon a donné d’excellents résultats. La cause que +vous avez servie est perdue, M. Cousinet s’est +installé en maître à Sableuse, les temps sont difficiles, +c’est vrai… Et, certes, je m’en voudrais +de trouver que c’est le rêve, mais, enfin, vous +avez bien quelques raisons de remercier le Ciel, +qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec +vous… Vous avez perdu votre château, votre fortune, +à cause de la guerre, mais vous avez gardé +votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi, +par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à +pied qui n’a lâché le front que juste le temps de +se guérir de ses blessures ! Cela pèse dans la +balance, une veine comme celle-là ! Ah ! votre fils +en a mis pour deux, lui, et bien loin de se tenir +ou d’être tenu à l’écart de son époque, il s’est collé +à la besogne, et comment ! Ce n’est donc rien, +cela, d’avoir un fils qui est revenu de la guerre +avec tous ses membres, avec la croix d’honneur +et la victoire ? Le comte de Chambord, la légitimité, +le retour du roi de France, faut y renoncer, +rien à faire… Mais le présent devrait vous consoler +de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si +j’étais à votre place, je remercierais le bon Dieu +tous les jours, comme le fait sans doute madame +la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le +dire, est bien plus raisonnable que vous.</p> + +<p>Et il s’exclama dans un gros rire cordial :</p> + +<p>— Allons, faut pas vous en faire… Ça ne sert +à rien ! Je crois même que ça empêche plutôt les +choses de s’arranger, parce que la Providence +aime les gens de bonne volonté !</p> + +<p>Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en +répliquant :</p> + +<p>— Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit +qu’au front, vous avez toujours été de bonne +humeur, même dans les pires moments.</p> + +<p>— Oh ! cela m’était facile… Moi, je pouvais +faire le rigolo, je n’avais personne derrière moi, +sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes +tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien +pleuré, au moins jusqu’à l’arrivée de mon successeur. +Sans compter que, dans le métier de +brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote +les clients et, parfois, ça les empêche de se +laisser glisser… Ah ! c’est un peu comme brancardier +que je viens chez vous et, vous voyez, +mon petit truc réussit encore. Vous voilà moins +triste que tout à l’heure, vous réagissez, il y a du +bon !</p> + +<p>Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient +au village, eut réenfourché sa bicyclette +et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le comte +Hector dit à son fils :</p> + +<p>— C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui +de l’optimisme et de la bonne humeur… La guerre +l’a transformé, lui aussi : il a pris une rondeur +populaire, une jovialité entraînante qui doivent +le faire aimer plus encore.</p> + +<p>— Oui, dit M<sup>me</sup> de Sableuse, mais pourquoi +emploie-t-il ces expressions triviales ? Sans jouer +à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un +vocabulaire plus choisi.</p> + +<p>— Bah ! intervint Pierre, c’est une habitude +prise pendant la guerre. Et, comme il ne fréquente +guère les salons, à part le tien, maman…</p> + +<p>— Et celui de M<sup>me</sup> Cousinet ! dit le comte.</p> + +<p>— Oh ! reprit M<sup>me</sup> de Sableuse, je ne l’ai aperçue +qu’une fois, pendant les pourparlers de la +vente… Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque du +langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, +d’autant plus que j’en ai entendu bien d’autres, à +Paris, même dans le meilleur monde.</p> + +<p>— Oui, déclara son mari, c’est le nouveau +style… Évidemment, il n’est pas fait pour exprimer +les idées que j’ai servies en l’auguste personne +du comte de Chambord !</p> + +<p>— Et pourquoi ? protesta Pierre… On peut être +traditionaliste en parlant argot. J’ai connu à +Paris des royalistes qui n’ont rien d’académique, +ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils +engueulent la République et même ils annoncent, +en propres termes, qu’ils vont la f…iche par terre.</p> + +<p>— Peuh ! des Orléanistes !…</p> + +<p>Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation +du vieux fidèle de la légitimité défunte, que +Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas insister.</p> + +<p>Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan +et, s’étant mis en selle avec la souplesse d’un vrai +cavalier, il poussa un galop jusqu’aux approches +du parc de Sableuse.</p> + +<p>Le soir tombait, un soir d’été que traversaient +des brises tièdes et parfumées ; sur le ciel +rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient, +les arbres centenaires découpaient en noir leurs +branches entrelacées et leurs feuillages légers. +Là-bas, par delà des haies vives, au pied du clocher +de Sableuse, brillaient déjà les premières +lumières du village et, plus loin encore, dans la +plaine, les sirènes des usines lançaient dans l’air +transparent, sous le déroulement des fumées, leur +hululement qui annonçait la sortie des ateliers…</p> + +<p>Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la +colline boisée, la silhouette du château qui, aujourd’hui, +n’était plus le sien et cette vision lui +gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait +cependant retrouvé avec joie.</p> + +<p>Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, +mais de l’autre côté de la clôture, une auto découverte +dont le volant était tenu par une femme… +« Notre remplaçante ! se dit-il avec un sourire… +M<sup>me</sup> Cousinet fait son tour de propriétaire et, +ma foi, elle a l’air de conduire avec une certaine +maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux +parc qui n’a vu que des amazones, c’est amusant ! +Mon père, lui, trouverait cela profondément +triste… » Il s’apprêtait à saluer au passage M<sup>me</sup> Cousinet, +qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était +conclu l’achat de Sableuse, mais l’auto s’arrêta +en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était +découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle +châtelaine lui dire avec une désinvolture d’ailleurs +piquante :</p> + +<p>— Tiens, vous voilà ? Enchantée… Mais pourquoi +n’êtes-vous pas entré ?</p> + +<p>Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le +volant, elle était tête nue et le vent l’avait quelque +peu décoiffée : ses cheveux blonds, trop blonds +peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage +peint, mais qui, dans le crépuscule, paraissait +d’une jeunesse et d’une beauté délicieuses.</p> + +<p>— Madame, répondit Pierre, je ne me serais +pas permis… D’ailleurs, je vous l’avoue, je n’y ai +pas songé.</p> + +<p>— Ça n’est pas gentil ! prononça-t-elle sur un +ton de petite femme gâtée…</p> + +<p>Puis, plus grave :</p> + +<p>— Ah ! oui, je comprends… Vous nous en voulez +un peu, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Pas le moins du monde, madame.</p> + +<p>— Bien vrai ?</p> + +<p>— Bien vrai.</p> + +<p>— Alors, ça va…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet examinait, d’un regard évidemment +connaisseur, le jeune et élégant cavalier et +après un court silence, elle lui dit avec la voix +la plus naturelle :</p> + +<p>— Savez-vous que vous faites très bien sur ce +canard ? Vous devriez vous exhiber au cirque +Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces +dames et, surtout, de ces demoiselles !</p> + +<p>— Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai +pas songé non plus.</p> + +<p>— C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler +du cirque Molier, c’est fou ! Nous sommes au +bout du monde… Que voulez-vous, j’ai tant vécu +à Paris !</p> + +<p>— Vous allez bien vous ennuyer ici, madame ?</p> + +<p>— Mais non, c’est charmant ! Moi, j’adore la +campagne… Vous savez, comme toutes les +artistes !</p> + +<p>— Vous êtes artiste, madame ?</p> + +<p>— Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en +cache pas, je m’en vante ! Voyons, Lisette de +Lizac…</p> + +<p>— Du Casino de Paris ?</p> + +<p>— C’est cela… Du Casino !</p> + +<p>— Vous êtes Lisette de Lizac ? Ah ! ça, par +exemple…</p> + +<p>— Vous ne vous attendiez pas à celle-là !</p> + +<p>— Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai +rencontrée pour la première fois en compagnie +de votre mari : « Je n’ai jamais vu M<sup>me</sup> Cousinet +et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux ! »</p> + +<p>— Amoureux de moi ?</p> + +<p>— Non, madame, amoureux de Lisette de +Lizac.</p> + +<p>— Comme c’est amusant ! Racontez-moi ça…</p> + +<p>— Rien de plus simple. Étant en permission, +je me suis arrêté à Paris et je suis allé vous +applaudir. Vous jouiez dans une revue… Cela +s’appelait, attendez donc…</p> + +<p>— En quelle armée ?</p> + +<p>— 17…</p> + +<p>— En 17, c’était <i>T’en veux, chéri ?</i></p> + +<p>— En effet, il me semble me souvenir…</p> + +<p>— J’étais la vedette. Je paraissais dans une +scène d’apaches, dans une scène patriotique où je +dansais le tango sur l’air de la <i>Marseillaise</i> et je +terminais dans le Triomphe de la France… Je +faisais la France, naturellement.</p> + +<p>— Oui, et vous étiez superbe… Une ligne, un +galbe, des jambes ! Mais je vous demande pardon : +j’ai tort de parler à M<sup>me</sup> Cousinet des jambes de +Lisette de Lizac !</p> + +<p>— Pourquoi ? Ce sont les mêmes.</p> + +<p>— Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de +vous…</p> + +<p>— A cause de mes jambes ?</p> + +<p>— A cause de tout.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet se mit à rire :</p> + +<p>— Il faut dire que je ne cachais pas grand +chose !</p> + +<p>— De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps +en moi le souvenir de cette apparition… +Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant +à Lisette de Lizac !</p> + +<p>— Pauvre garçon !</p> + +<p>— Pourquoi ? On n’est pas à plaindre lorsqu’on +a, au fond de soi, une jolie image qu’on peut +contempler quand on veut, quand on est triste, +quand on cherche à oublier une réalité affreuse… +Lisette de Lizac m’a fait du bien : j’en remercie +M<sup>me</sup> Cousinet !</p> + +<p>— C’est un succès et j’en suis fière ! Mais il +faut croire que vous avez perdu la jolie image, car +vous ne m’avez pas reconnue…</p> + +<p>— Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements +et cinq années ! Et puis…</p> + +<p>— Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai +beaucoup changé ?</p> + +<p>— Non certes… Mais, enfin, je ne m’attendais +pas à vous retrouver chez un notaire sous les +espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter +le château de mes pères ! Vous reconnaîtrez +que de Sableuse au Casino de Paris, il y a +loin…</p> + +<p>— Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez !</p> + +<p>— Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue +très nette… Je vous revois telle que vous +étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée +dans ma cagna, en Argonne.</p> + +<p>— Chut ! Il faut déchirer cette image-là : on y +voit trop mes jambes. Lisette de Lizac a quitté le +théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est transformée +en M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— Je vous présente mes respects, madame, fit +Pierre de Sableuse en affectant plaisamment un +ton cérémonieux.</p> + +<p>— Et dans quelques mois, je serai la femme de +M. Cousinet, député.</p> + +<p>— Ah ! votre mari songe à faire de la politique ?</p> + +<p>— Dans sa situation, c’est tout indiqué.</p> + +<p>— Où se présente-t-il ?</p> + +<p>— Ici… Il se fera inscrire sur la liste du département.</p> + +<p>— La liste radicale, sans doute ? Peut-être +même socialiste. Dame, quand on est châtelain, il +est assez dans la tradition de se montrer un peu +révolutionnaire.</p> + +<p>— Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. +M. Cousinet veut défendre la bonne +cause…</p> + +<p>— Bravo ! je voterai pour lui.</p> + +<p>— Vous plaisantez ? Mais c’est très sérieux…</p> + +<p>— Je n’en doute pas, chère madame !</p> + +<p>— Mon mari estime que c’est son devoir de +servir le pays… Il l’a fait pendant la guerre, dans +ses usines, il le fera pendant la paix, à la +Chambre.</p> + +<p>— Noble ambition !</p> + +<p>— N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer +ainsi ? Seulement, voilà, ce n’est pas facile… +Mon mari est nouveau venu dans le pays : on le +connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, +c’est de composer sa liste… Il lui faut des gens +tout à fait bien.</p> + +<p>— Ah ! madame, je suis bien tranquille, votre +mari en trouvera. M. Cousinet est un débrouillard… +Mais ne parlons pas politique : j’ignore le +premier mot de toutes ces questions !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet parut songeuse ; brusquement, elle +demanda :</p> + +<p>— Votre père ne s’est jamais présenté ?</p> + +<p>— Présenté à quoi, madame ?</p> + +<p>— Aux élections.</p> + +<p>— Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait +bien s’il vous entendait.</p> + +<p>Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la +main à Pierre de Sableuse qui y posa ses lèvres.</p> + +<p>— Il se fait tard, dit-elle… Bonsoir, beau cavalier !</p> + +<p>— Adieu, charmante chauffeuse !</p> + +<p>— Adieu ? Pourquoi ? Vous m’en voulez de vous +avoir parlé politique ? Moi, je vous ai bien permis +de me parler de mes jambes… Au revoir, mon +cher !</p> + +<p>Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un +rapide virage en poussant un éclat de rire… Elle +était déjà loin, lorsque Pierre se décida à +reprendre, au galop de son cheval impatient, le +chemin de la Saulnaye.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, M<sup>me</sup> Cousinet rentrait +au château et se mettait à table avec son +mari pour dîner.</p> + +<p>— J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque +le maître d’hôtel se fut retiré.</p> + +<p>— Pardon, il me semble que c’est à moi de…</p> + +<p>— Non, il te faut un type épatant, un as, une +vedette, quoi ! Toi, tu seras, si tu veux, le deuxième +de la distribution…</p> + +<p>— Alors, à qui as-tu pensé ?</p> + +<p>— Au comte Hector de Sableuse ! Hein, crois-tu +que ça la posera un peu là, ta liste de conservateurs ? +Ce vieux bonhomme est très gobé dans +le patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de +gens et il ne leur a jamais rien demandé… S’il se +présente, il sera élu et il fera élire les autres. +N’est-ce pas que c’est une idée ?</p> + +<p>M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama :</p> + +<p>— En effet… Et dire que je n’y avais pas pensé ! +Mais je croyais le comte définitivement parti… +Je n’ai appris que ce matin, par un garde-chasse, +qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, +le comte Hector de Sableuse ferait très bien en +tête de liste. Moi, Cousinet, je viens aussitôt +après. Les trois autres, nous les trouverons sans +peine. D’ailleurs, il est à peu près certain que +seuls, les deux premiers seront élus… Oui, mais, +voudra-t-il ? Je me suis laissé dire que c’était un +vieux sauvage…</p> + +<p>— Bah ! dit madame Cousinet, nous en avons +conquis de plus sauvages que lui. Et puis, n’oublie +pas ceci : il est pauvre.</p> + +<p>— C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, +ça ne résiste jamais bien longtemps. Et puis, pourquoi +résisterait-il, celui-là ? Un siège de député, +un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne +se refuse pas. J’irai demain à la Saulnaye…</p> + +<p>Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez +M. de Sableuse qui le reçut aussitôt avec une +assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était +bien persuadé que sa proposition serait mieux +accueillie et, après quelques banales formules de +politesse, il la formula, carrément.</p> + +<p>Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et +même ne lui répondit pas tout de suite.</p> + +<p>— Vous consentez, n’est-ce pas ? dit l’ambitieux +châtelain… Il s’agit, je le répète, de former une +liste d’honnêtes gens dont le programme est nettement +conservateur.</p> + +<p>— Conservateur ! répliqua M. de Sableuse avec +une inquiétante ironie… Mais, mon cher monsieur, +qui vous a dit que je voulais conserver +quoi que ce soit ?</p> + +<p>— Il s’agit de l’ordre, de…</p> + +<p>— Non, vous voulez conserver ce que vous +avez et voilà pourquoi, j’imagine, vous êtes conservateur. +Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait rien +encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé +n’était perdu aussi… Je suis, monsieur, un homme +du passé, d’un passé mort à jamais. Et je ne conserve +que des souvenirs.</p> + +<p>— Nous défendrons le passé, la tradition.</p> + +<p>— A quoi bon ? Je vous dis que c’est mort…</p> + +<p>— Cependant, il y a un parti qui oppose à la +Révolution une barrière. C’est le drapeau de ce +parti que je vous demande de tenir aux prochaines +élections.</p> + +<p>— Le drapeau sous lequel j’ai servi a été +déposé dans le cercueil du comte de Chambord, +à Goritz : c’est le drapeau blanc. Personne n’ira +jamais le chercher où il est… C’est un drapeau +mort comme ce qu’il représente.</p> + +<p>Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une +voix lointaine… Il se tenait debout, près d’une +fenêtre presque entièrement obstruée par un +lierre épais et dans cette pénombre, avec son +visage émacié que prolongeait une barbe blanche, +avec des yeux profondément enfoncés sous un +front creusé de rides profondes, il prenait un +aspect quasi-fantomatique… Vraiment, oui, ce +grand vieillard avait l’air de sortir du passé. Et +devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant +ce qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua :</p> + +<p>— Monsieur, j’ai renoncé à tout… Quand avec +mes amis, de Blacas, du Bourg et quelques autres +fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière fois +sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas +tourné vers l’avenir. A quoi bon ? Il n’avait rien +qui pût m’intéresser… Avec le comte de Chambord, +quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs +espérances : je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne +me suis mêlé de rien, je n’ai écouté aucun appel : +je suis devenu un spectateur que la pièce ennuie, +attriste ou dégoûte le plus souvent. Me +mêler d’élections, moi un des derniers partisans +du roi par la grâce de Dieu et maître absolu des +biens et même de la vie de ses sujets ? Vous n’y +pensez pas… Monsieur Cousinet, j’excuse votre +démarche, car j’imagine que vous ne me connaissiez +pas avant de la tenter… S’il en était +autrement, je considérerais cette offre comme une +offense.</p> + +<p>Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla :</p> + +<p>— Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous +fournissant l’occasion de devenir député !</p> + +<p>— Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en +parlons plus.</p> + +<p>Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama +tout d’abord :</p> + +<p>— En voilà un vieux piqué !</p> + +<p>— Il ne marche pas ?</p> + +<p>— J’ai vu le moment où il allait me flanquer +à la porte.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?</p> + +<p>— Des choses fantastiques… il m’a parlé du +comte de Chambord — le comte de Chambord, je +te demande un peu ! — du roi de France et de +Navarre qui est le maître absolu, du drapeau +blanc, du déluge et de la fin du monde…</p> + +<p>— Alors, rien à faire ?</p> + +<p>— Rien du tout.</p> + +<p>— Tu lui as parlé d’argent ? demanda madame +Cousinet…</p> + +<p>— Jamais de la vie… C’est même la première +fois que je me trouve en face d’un pauvre à qui je +n’ose demander son prix, parce que je sens qu’il +n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types +comme ça, la vie deviendrait impossible.</p> + +<p>— Alors ?…</p> + +<p>— Alors… Écoute, c’est à mon tour d’avoir une +idée ! Le vieux ne marche pas : j’ai peut-être trouvé +quelqu’un pour le remplacer.</p> + +<p>— Qui ?</p> + +<p>— Son fils.</p> + +<p>Un sourire passa sur les lèvres peintes de +M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— J’y pensais, dit-elle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall">IL FAUT QU’UNE PORTE…</span></h2> + + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse +très séduisant.</p> + +<p>Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant +déshabillée devant sa psyché, elle regarda ses +jambes, longuement. « Il les a trouvées très bien, +songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux. +D’autres, bien d’autres, me l’ont dit, mais jamais +cela ne m’a fait autant de plaisir que cette fois-ci. +Il en a rêvé… Cela m’amuserait qu’il en rêve +encore ! »</p> + +<p>Son mari, qui se mettait en costume de nuit, +lui demanda, en bâillant :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler +tes guibolles d’un air pensif ?</p> + +<p>— Rien, mon ami…</p> + +<p>— Les plus belles jambes de Paris ! Hein, crois-tu +que j’en ai de la veine d’être devenu leur propriétaire.</p> + +<p>— Leur propriétaire ? Tu crois donc que tout +est à toi ici ?</p> + +<p>— Certainement : le château, le parc, les +meubles, tes jambes… Tout ça est à moi, ma +chérie, à moi, Cousinet !</p> + +<p>— Tu as tout acheté ?</p> + +<p>— Mais… Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu +sur ce ton revêche ? Tu m’en veux, ma loulotte +adorée ?</p> + +<p>Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle +recula vivement, les bras tendus, comme pour se +défendre… Devant elle, M. Cousinet resta interloqué. +En caleçon rose à pois verts, avec son +bedon en pointe, ses jambes grêles, son visage +mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois +très laid et très ridicule… L’ex-vedette du Casino +de Paris en fut frappée comme elle ne l’avait +jamais été. « Non, ce qu’il est moche ! » se dit-elle… +Et elle évoqua la silhouette fine du beau +cavalier qui lui avait déclaré, quelques heures +auparavant : « J’ai été amoureux de vous. » Son +mari, qui voulait prendre sa revanche, avança +vers elle, la bloqua dans un coin de la chambre et +l’enlaça presque de force. Mais M<sup>me</sup> Cousinet, +excédée, se dégagea et le repoussa violemment +en s’écriant :</p> + +<p>— Ah ! non, bas les pattes !…</p> + +<p>— Ce n’est pas possible, tu plaisantes ?</p> + +<p>— Je te prie de me fiche la paix, tu entends !</p> + +<p>C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit, +autant que le lui permettait son caleçon rose à pois +verts, une attitude digne et déclara :</p> + +<p>— C’est bien, madame… J’irai donc coucher +cette nuit dans la chambre Louis XIII.</p> + +<p>Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas +quelque peu solennel, il se retira.</p> + +<p>— Ouf ! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit +que très difficilement ce soir-là.</p> + +<p>Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son +château historique. Habituée à vivre au milieu +d’une agitation bruyante et gaie, elle errait parfois +comme une âme en peine dans les longs couloirs +et les salles sonores où plusieurs générations de +Sableuse avaient vécu… Impossible de rendre +vraiment confortable cette résidence bâtie pour des +gens qui, en hiver, se chauffaient devant d’énormes +bûches, qui se souciaient fort peu d’avoir de l’eau +courante dans toutes les chambres, qui vivaient, +en somme, comme des paysans. Impossible aussi — et +c’était peut-être plus grave — d’animer +cette vaste demeure en y faisant venir des amis. +En vérité, les relations de M. et M<sup>me</sup> Cousinet, +très nombreuses mais peu reluisantes, devenaient +impossibles à Sableuse…</p> + +<p>— Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa +femme. Là-bas, tout est permis. Tes camarades +de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont +assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers : +ici, ils détonneraient… Songe donc que je +vais être candidat conservateur, que je suis appelé +à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion, +sans parler, bien entendu, de la propriété.</p> + +<p>— Mes amis valent bien les tiens, répliqua +Lisette, vexée… Ce sont des artistes et ils peuvent +être reçus partout ! Tandis que, toi, tu ne m’as +jamais présenté que des marchands de quelque +chose, de vulgaires mercantis. Ah ! en voilà qui +feraient tache dans votre beau château, monsieur +le baron de Cousinet !</p> + +<p>— Ma chérie, je ne les invite pas non plus… +Les uns et les autres me gêneraient dans ma nouvelle +situation. Il me faut des relations qui me +posent…</p> + +<p>— Je les attends, tes gens du monde !</p> + +<p>— Oh ! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais +bien venir un stock. Ce ne serait pas difficile… +Les gens du monde vont partout où il y a de l’argent : +rien ne les attire comme le bruit des écus, +je veux dire comme le frou-frou des billets de +banque. Et plus ils sont du monde et plus vite ils +accourent… Mais en somme ce qu’il me faut, c’est +la belle société de la région.</p> + +<p>— Le gratin de Merville, mazette !</p> + +<p>— Ne blague pas… Il est plus récalcitrant que +celui de Paris. Tu t’en rends compte… Ces croquants +résistent. On dirait, Dieu me pardonne, +qu’ils se méfient ! Nous sommes cependant des +gens très bien… Mais encore faut-il qu’ils le +sachent. Nous manquons de publicité. Quand te +décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames +des comités de l’archevêché ? L’évêque t’y a +invitée, et t’a promis que tu serais admirablement +reçue.</p> + +<p>— Oui, mais ça me barbe… Ces vieilles poules +ne doivent pas être rigolotes du tout.</p> + +<p>— Songe à ma candidature… Aide-moi !</p> + +<p>— Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le +jeune de Sableuse ?</p> + +<p>— Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye +de peur de tomber sur la momie. Alors, j’attends +une occasion… Heureusement, le fils m’a l’air plus +maniable que le père. Nous pourrons peut-être en +faire quelque chose ? Qu’en penses-tu ?</p> + +<p>— Il faut essayer.</p> + +<p>— Crois-tu qu’il se laissera séduire ?</p> + +<p>— Je l’espère, répondit M<sup>me</sup> Cousinet d’un air +assez bizarre.</p> + +<p>— Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne +t’intéresses pas assez à ma candidature. Songe que +tu es maintenant la compagne d’un homme politique, +en attendant que je sois un homme d’État. +Tu devrais être ma collaboratrice, m’aider de tout +ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai remarqué +que tous ceux qui réussissent dans la politique ont +des femmes qui marchent avec eux, qui marchent +pour eux… Les femmes jouent un si grand rôle +quand elles savent et quand elles veulent.</p> + +<p>— Tu veux que je marche pour toi ?</p> + +<p>— Oui, comme une brave petite femme qui n’a +qu’une idée en tête : « Mon mari veut être élu… +Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il le +soit. »</p> + +<p>— Entendu, mon ami… Je te promets de m’en +occuper : si cela ne dépend que de moi, eh bien, +tu peux en être sûr et certain, tu le seras !…</p> + +<p>— Parfait… Commence donc par amener ici le +jeune Pierre de Sableuse. Sois diplomate, use de +la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu pourrais +employer un intermédiaire, ce brave curé qui +est au mieux avec les Sableuse et qui, si tu +t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux avec +nous.</p> + +<p>— Non, répondit madame Cousinet, je n’ai +besoin de personne… Laisse-moi faire et, tu verras, +tu seras content du résultat.</p> + +<p>Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa +rencontre avec Lisette de Lizac… « Voilà, dit-il, +de quoi meubler gentiment mes vacances. La +Saulnaye manque d’agréments et les bouquins +de droit sont bien ennuyeux… Ah ! les jambes +de M<sup>me</sup> Cousinet ! Vraiment, est-il possible de +vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému ? +J’entends encore ces mots : « Au revoir, mon +cher ». Je sais bien que l’ancienne vedette du +Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse +des artistes et que lorsqu’elle dit « mon cher », +c’est tout comme si elle disait « monsieur ». Mais, +qui sait ?… Et puis son mari me dégoûte : c’est +un nouveau riche, un mufle. Raison de plus pour +coucher avec sa femme ! »</p> + +<p>Pierre de Sableuse retourna à la même heure +à l’endroit où il avait rencontré Lisette de Lizac. +Il ne comptait guère que le hasard le favoriserait ; +aussi, après quelques minutes d’attente, et non +sans se railler lui-même de jouer ainsi les collégiens +amoureux, s’apprêtait-il à reprendre sa promenade, +lorsqu’il entendit un bruit de moteur +venant du parc… Il retint son cheval qui déjà +s’élançait et vit presque aussitôt arriver l’auto de +M<sup>me</sup> Cousinet, laquelle était seule et conduisait +elle-même, comme la première fois.</p> + +<p>— Le hasard fait bien les choses ! dit le jeune +cavalier.</p> + +<p>— Le hasard ? répondit madame Cousinet en +arrêtant sa voiture… Voilà une explication qui +ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu +ici exprès pour me rencontrer.</p> + +<p>— Sans doute, mais comme il n’y avait rien de +convenu, je ne m’attendais pas…</p> + +<p>— Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous +sommes ici tous les deux, à l’endroit précis et à +l’heure exacte que nous nous serions fixée si… +Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela +soit le hasard : c’est plus convenable.</p> + +<p>Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui +découvrait ses dents dont quelques-unes étaient +métalliques aussi.</p> + +<p>— Soyons sérieux, reprit-elle…</p> + +<p>— Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre envie.</p> + +<p>— C’est un compliment ou une insolence. Mais +peu importe. Je parie d’ailleurs que vous êtes très +rosse avec les femmes.</p> + +<p>— Cela aussi c’est une insolence ou un compliment.</p> + +<p>— Une question : avez-vous une maîtresse ?</p> + +<p>— Non…</p> + +<p>— Des maîtresses, alors ?</p> + +<p>— Pas même.</p> + +<p>— J’entends bien que vous n’en avez pas à +Sableuse, mais à Paris ?</p> + +<p>— Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai +que quelques femmes — oh ! très peu — ont +eu des bontés pour moi…</p> + +<p>— Des femmes du monde, sans doute ?</p> + +<p>— Vous me flattez…</p> + +<p>— Pas du tout : qu’est-ce qu’une femme du +monde comparée à une artiste ? Vous avez connu +des artistes ?</p> + +<p>— Jamais…</p> + +<p>Et, après un silence, il ajouta en cravachant +une branche de noisetier :</p> + +<p>— Je suis pauvre !</p> + +<p>Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec +un haussement d’épaules :</p> + +<p>— Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais +vous m’amusez. Il y a chez vous une jeunesse, +une fraîcheur, une…</p> + +<p>— Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est +un compliment.</p> + +<p>— Quel âge avez-vous ?</p> + +<p>— Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui +comptent double.</p> + +<p>— Cela ne fait rien, vous êtes un gosse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea +pour montrer, jusqu’au genou, une jambe fine et +nerveuse sous la soie transparente d’un bas couleur +chair. S’approchant de la clôture, elle dit +à Pierre de Sableuse :</p> + +<p>— Vous savez, mon mari m’a chargée de vous +inviter à déjeuner demain, au château.</p> + +<p>Le jeune homme secoua la tête, répliqua :</p> + +<p>— Non, madame, excusez-moi… Mais c’est +impossible.</p> + +<p>— Pourquoi ? Toujours cette rancune contre les +nouveaux propriétaires de Sableuse ? Et peut-être +craignez-vous d’être réprimandé par monsieur +votre papa ?</p> + +<p>— Quelle idée ! vous plaisantez… Mon père me +laisse libre de faire tout ce que je veux. Voyons, +j’ai commandé une compagnie pendant la guerre…</p> + +<p>— Alors, venez. Je vous le demande… Vous +verrez, j’ai des choses à vous montrer, des portraits +de moi. Tenez, il y en a un qui me représente +avec le costume que je portais dans <i>Tu veux, +chéri ?</i> Vous vous souvenez ?… Et puis, nous +bavarderons en voisins, en amis. Mon mari est +un si brave homme !… Il faut que vous le connaissiez, +c’est indispensable.</p> + +<p>— Indispensable ?</p> + +<p>— Mais oui… Quand je vous dis que vous êtes +un gosse ! Allons, c’est convenu pour demain ?</p> + +<p>Pierre de Sableuse s’inclina en disant :</p> + +<p>— J’irai…</p> + +<p>Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la +main. Comme il se penchait pour y poser ses lèvres, +elle fit en sorte que le baiser du jeune homme se +logea dans le pli de son bras nu… Puis, comme +surprise, elle poussa un petit cri, mais elle laissa +ce baiser s’attarder sur sa chair tiède et parfumée. +Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut, dans +ses yeux le désir… L’effet cherché était obtenu. +Tacticienne expérimentée de la coquetterie, elle +prit aussitôt un air indifférent, et comme si elle +avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle prononça :</p> + +<p>— Nous vous attendrons demain, monsieur de +Sableuse, à midi et demi…</p> + +<p>Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut +la retenir encore, mais déjà, elle avait mis sa +voiture en marche. Il reprit le chemin de la Saulnaye +en se demandant avec inquiétude pourquoi +M<sup>me</sup> Cousinet s’était séparée de lui avec cette +soudaine froideur. « Ai-je été trop loin ? Ou bien, +au contraire, me suis-je comporté comme un +niais et du bras, devais-je passer aux lèvres ? Avec +une femme du monde, je n’aurais pas hésité… »</p> + +<p>Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse +franchissait, non sans quelque émoi, le seuil +de ce château où il était né, où il avait vécu +sa jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait +en invité.</p> + +<p>— Il y a du changement ! lui dit jovialement +M. Cousinet, en lui faisant parcourir la galerie et +diverses pièces meublées avec faste… Et ce n’est +pas fini ! J’ai commandé des tas de choses. Vous +verrez ça !</p> + +<p>Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de +M<sup>me</sup> Cousinet en infirmière.</p> + +<p>— N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme ? +Tous les costumes lui vont… Tenez, la voilà +encore !</p> + +<p>Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de +M<sup>me</sup> Cousinet en sultane du bal des quat’z’arts.</p> + +<p>— Hein ? Croyez-vous qu’elle a du galbe ?</p> + +<p>Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément +M<sup>me</sup> Cousinet avait des jambes magnifiques… +Et devant ce portrait où elle apparaissait +en femme du monde, il était aisé de s’en +assurer.</p> + +<p>A table, où tous trois prirent place, l’heureux +époux d’une femme si bien faite se mit bientôt à +parler de la « situation politique » :</p> + +<p>— Le refus de monsieur votre père est une +tuile pour la noble cause que je veux défendre +dans ce pays… Vous ne croyez pas qu’il reviendra +sur sa décision ?</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>— Alors, je n’y vais pas par quatre chemins… +Je vous demande de vous présenter avec moi.</p> + +<p>— Me présenter ?</p> + +<p>A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse +rencontra celui de M<sup>me</sup> Cousinet et il lui parut +que ses yeux avaient une expression plus caressante. +Mais, poursuivant son idée, il répondit :</p> + +<p>— Vous n’y pensez pas ! Après le refus de mon +père…</p> + +<p>— Bah ! M. de Sableuse ne peut vous condamner +à vivre comme lui dans la retraite… Vous êtes +jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre député, +cela ne vous dit rien ?</p> + +<p>— Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends +rien à la politique…</p> + +<p>— Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire. +J’organiserai la propagande, et je me charge de +tous les frais. Vous n’aurez à vous occuper de +rien…</p> + +<p>Pierre de Sableuse allait répondre « non » +quand il sentit sur son pied une pression légère, +bientôt plus appuyée… En même temps, M<sup>me</sup> Cousinet +se pencha vers lui, et, gentiment, supplia :</p> + +<p>— Vous n’allez pas nous refuser cela ?</p> + +<p>— Madame, je regrette de…</p> + +<p>La pression devint plus forte et M<sup>me</sup> Cousinet +insista :</p> + +<p>— Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes +très sympathique…</p> + +<p>— Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez +pas, de la bonne cause. Nous défendrons la +famille…</p> + +<p>— La famille ! répéta l’ex-Lisette de Lizac en +prenant le pied du jeune récalcitrant entre les +siens.</p> + +<p>— La religion, l’ordre, les anciennes traditions ! +déclama M. Cousinet. Avec un nom comme le +vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces +grands principes.</p> + +<p>— Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse +faire…</p> + +<p>Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement +celui de Pierre de Sableuse qui finit par +répondre :</p> + +<p>— Enfin, je verrai… je réfléchirai.</p> + +<p>— C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos +dispositions. Les élections approchent…</p> + +<p>Une jambe tiède frôla celle du jeune homme, +puis, lentement, avec des souplesses de liane, +insista, pressa, encercla… Penchée vers son hôte, +M<sup>me</sup> Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait +un parfum chaud, charnel.</p> + +<p>— Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez +hésiter quand il s’agit de la cause, de la bonne +cause !</p> + +<p>— Vous ne pouvez hésiter, fit M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— Eh bien, soit, j’accepte !</p> + +<p>— Ah ! s’exclama l’amphitryon… Je savais +bien que je vous convaincrais en faisant appel à +vos sentiments. Merci, mon cher… Car maintenant, +nous sommes des amis, nous marchons la +main dans la main.</p> + +<p>Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait +en maniant son collier de perles.</p> + +<p>— Nous sommes faits pour lutter ensemble ! +déclara M. Cousinet… Je recruterai sans peine +deux ou trois figurants pour compléter notre liste. +Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot +d’ordre du Comité directeur de la Ligue des bons +Français. C’est son programme que nous défendons +et c’est sous son patronage que nous engagerons +la lutte. J’ai des amis à la Ligue, Tricoud, +le grand entrepreneur, Mâchecolle, le sénateur, +Bédarieux, le directeur de la <i>Tradition</i>, un canard +que je commandite, d’autres encore. Avec eux +cela ira tout seul !</p> + +<p>— Quand pars-tu ? demanda M<sup>me</sup> Cousinet d’un +air distrait.</p> + +<p>— Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je +n’en ai que pour deux jours.</p> + +<p>Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression +savante du mollet de sa voisine et, pour +cacher son trouble, s’exclama :</p> + +<p>— Cher monsieur Cousinet, vous avez raison… +Il faut que les honnêtes gens se défendent. Vos +idées sont les miennes…</p> + +<p>— Ce sont aussi les idées de ma femme !</p> + +<p>— Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je +pense, quelque chose me dit que M. de Sableuse +le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur ?</p> + +<p>On prit le café dans la galerie. M<sup>me</sup> Cousinet, +qui avait allumé une cigarette, fit elle-même +le service… Les vins avaient été généreux ; les +liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse +commençait à sympathiser avec ce brave Cousinet +qui, en somme, lui offrait l’occasion de siéger +à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa +femme. Aussi, c’est avec la meilleure impression +sur son avenir politique et sentimental qu’il prit +congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit, d’une +voix retentissante : « Vous verrez, nous réussirons », +et l’autre à voix basse : « Venez demain +après-midi… Je serai seule ! »</p> + +<p>— En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu +comme j’ai voulu, ce bon jeune homme ! As-tu +remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris ?</p> + +<p>— Je t’ai admiré… Vraiment tu as été très +éloquent !</p> + +<p>— N’est-ce pas ? Il est vrai que ces imbéciles +de la noblesse, on en fait ce qu’on veut quand on +les prend par les sentiments.</p> + +<p>— C’est vrai, dit M<sup>me</sup> Cousinet avec un sourire +ironique, M. de Sableuse a été pris par les +sentiments… Tu le tenais, il ne pouvait plus +résister !</p> + +<p>— Ah ! vois-tu, ces gens-là n’existent plus +quand ils sont en présence d’un gaillard comme +moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas. +Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse +pas refaire… Il est temps, vraiment, que des +lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont +manié les affaires et les hommes, se décident à +défendre la cause que tous ces imbéciles ont failli +perdre. Pour sauver les bonnes idées, la famille, +la propriété, la religion, il faut des types comme +moi, nom de Dieu !… Ah ! tu verras, tu verras, +ma chérie, je suis de l’étoffe dont on fait les…</p> + +<p>— Je t’y aiderai, sois tranquille ! interrompit +M<sup>me</sup> Cousinet avec une bonne humeur charmante. +Et quelque chose me dit que ce garçon +y mettra du sien, lui aussi ! Allons, tout cela va +très bien et ce déjeuner a certainement arrangé et +avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un +homme très fort !</p> + +<p>Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait +dans le rapide de Paris, Pierre de Sableuse et +Lisette de Lizac, assis dans le petit salon situé à +l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un +album de photographies évidemment très intéressantes.</p> + +<p>— Je vous l’avais promis, disait M<sup>me</sup> Cousinet, +que je vous ferais voir mes portraits dans mes +plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux +de ma carrière artistique et je les montre avec +fierté. D’ailleurs, je n’ai rien à cacher…</p> + +<p>Le fait est que sur ces photographies elle ne +cachait pas grand’chose : partout triomphaient +ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus, +servir à mouler des coupes, ses hanches souples, +ses reins cambrés, ses jambes nerveuses.</p> + +<p>— Me voici, disait-elle, en Incroyable… C’était +dans la revue de Pigeonneau et Saint-Marcel : +<i>Amène ta gosse !</i> J’étais très bien dans cette +scène-là. Et celle-ci ? N’est-ce pas qu’elle est +amusante, cette photo ? Je suis en Reine des +poules… Ah ! mon costume se réduit à peu de +chose : une crête, une ceinture et quelques +plumes. Cela m’allait très bien. Ici, je suis en Fée +Coco… La coco, vous ne connaissez pas ça ! +Vous êtes tout simple, vous, tout naturel : ça se +lit dans vos yeux… Ils sont épatants, vos yeux, +d’une clarté, d’une jeunesse ! Mais continuons… +Ah ! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer… +Je suis toute nue, à part le cache-sexe, bien +entendu. Tenez, regardez-la tout de même… Mais +bien vite ! J’étais ainsi dans la finale de <i>T’en fais +pas</i>, une revue de Macache et Bono, deux idiots +qui me faisaient chanter des insanités. Maintenant, +vous me voyez en Messaline… Un rôle tout +en or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique. +Cela se passait dans une maison de rendez-vous +de… de… enfin, du Montmartre de ce +temps-là.</p> + +<p>— Suburre, sans doute ? insinua Pierre que +ces photos, ces propos et Lisette elle-même troublaient +de plus en plus.</p> + +<p>— Oui, quelque chose comme ça. Donc, je +faisais mon entrée… Le plateau était rempli de +femmes et d’hommes étendus sur des coussins : +c’était très bien mis en scène et il y avait des +effets de lumière tout à fait étonnants. Ma première +réplique était : « J’ai soif d’amour… Vite, +un mâle ! » Alors, il y avait divers chichis, je +ne sais plus lesquels. Ah ! j’y suis. On se battait +pour m’avoir. Et, finalement, un nègre m’emportait… +Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec +moi, puis me jetait sur une peau de lion. C’était +superbe ! Aussi quel succès !… J’étais rappelée +six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai, +vous savez ! Ah ! quand je pense à tout ça ! Tout +ce passé me revient, maintenant. Il me semble +que c’est hier… Tenez, le pas de Messaline, +c’était comme ceci.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser +une espèce de pas oriental : elle tendait les bras +vers Pierre de Sableuse, se tortillait avec des frémissements, +des ondulations qui faisaient saillir, +sous la robe de satin, des seins restés très beaux +et une croupe peut-être plus ronde, plus large +que sur les photos de l’album, mais toujours d’une +ligne voluptueuse.</p> + +<p>Et, tout à coup, elle s’écria :</p> + +<p>— Mais faites donc le nègre !…</p> + +<p>— Madame, je…</p> + +<p>— Ce n’est pas difficile, bon Dieu !… Tenez, +vous me prenez par la taille… là, très bien… je +me colle à vous… c’est dans mon rôle, je suis +Messaline… Vous, vous me brutalisez… allez-y, +n’ayez pas peur, Messaline aime ça… parfait… et +maintenant, vous m’emportez sur le canapé… là, +oui… Allez-y… Vas-y ! Prends-moi… prends-moi !… +Tu ne vois donc pas que je n’en peux +plus ?</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Au moment où cette scène, très bien enlevée +par Lisette de Lizac et par le futur candidat de la +Ligue des bons Français, atteignait son maximum +d’intensité, quelqu’un poussa timidement +la porte du petit salon.</p> + +<p>C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans +la galerie, avait entendu des soupirs, des plaintes, +des cris étouffés, et s’était dirigé vers l’endroit +d’où parvenaient ces bruits bizarres. « Il doit y +avoir là, se disait-il, une personne qui souffre de +quelque malaise… M<sup>me</sup> Cousinet, peut-être ! »</p> + +<p>L’abbé put constater qu’il n’en était rien.</p> + +<p>— Oh ! s’exclama-t-il en se mettant les mains +sur les yeux…</p> + +<p>Mais il avait déjà reconnu le fils du comte +Hector et il se récria :</p> + +<p>— Non, mais !… Fornication et adultère !… +Vous ne vous gênez pas, tous les deux !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet avait repoussé son complice qui +se réfugia derrière un meuble ; elle se redressa en +réparant le désordre de sa toilette — celle-ci était +légère et vraiment très pratique en de telles occasions ; — puis, +retrouvant aussitôt sa dignité, +elle déclara de l’air le plus naturel au pauvre +abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir :</p> + +<p>— Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce +que je suis capable de faire pour les idées que +nous aimons et que nous défendons.</p> + +<p>— Madame, vous… Je… permettez-moi de…</p> + +<p>— Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause ! +Pour la cause, vous entendez ! N’est-ce pas, monsieur +de Sableuse ?</p> + +<p>Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé +Pellegrin, n’écoutant plus, battait rapidement en +retraite…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— C’est idiot ! s’exclama M<sup>me</sup> Cousinet. Quand +une femme trompe son mari, elle oublie ses +devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais +oublier de fermer la porte !</p> + +<p>— Nous avons perdu la tête, dit Pierre de +Sableuse. Que doit penser M. le Curé ?</p> + +<p>— En voilà une question ! Moi, ce n’est pas +l’opinion de ce bonhomme qui me préoccupe, +c’est ce qu’il va faire… S’il allait tout dire à +M. Cousinet !</p> + +<p>— Rassurez-vous, il n’est pas bavard.</p> + +<p>— Je ne m’y fie pas… Les prêtres sont un peu +comme les femmes : quand on porte une jupe, on +ne sait pas garder un secret.</p> + +<p>La femme coupable fronça les sourcils, puis, +soudain :</p> + +<p>— Oh ! j’ai une idée !… C’est vrai, comment n’y +ai-je pas pensé tout de suite ? Décidément, l’air +de la province m’enlève mes moyens…</p> + +<p>Une heure après, M<sup>me</sup> Cousinet arrivait en +auto au presbytère. Valérie eut à peine le temps +de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui +n’était pas encore tout à fait remis de son émotion, +la reçut dans sa salle à manger d’un air +qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en vain ! +Il était très gêné et le laissait voir… En revanche, +la châtelaine n’était pas embarrassée le moins du +monde et c’est d’une voix calme, avec un sourire +charmant, qu’elle prononça :</p> + +<p>— Monsieur le Curé, je viens me confesser.</p> + +<p>— Vous confesser, madame ? Mais…</p> + +<p>— Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit, +mais vous m’écouterez quand même, j’en suis +sûre. J’ai péché, gravement péché…</p> + +<p>Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle +s’agenouilla.</p> + +<p>Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne +voulut pas être la dupe de cette comédie.</p> + +<p>— Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce +truc-là… Pour qui me prenez-vous ? Je n’ai rien +vu, rien entendu, je ne sais rien…</p> + +<p>Déjà, M<sup>me</sup> Cousinet s’était redressée.</p> + +<p>— Ah ! merci, monsieur le Curé ! fit-elle en +joignant des mains potelées aux ongles polis.</p> + +<p>— Vous avez donc cru que, moi, j’irais…?</p> + +<p>— Oh ! pardon ! Vous savez, dans mon affolement…</p> + +<p>— Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous +supposez que je suis un sale type. Mais il suffit… +Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous +confesser, pour de bon, vous me trouverez à +l’église, le matin à onze heures, et le soir, une +heure avant le salut. En une heure, on peut déjà +en raconter pas mal !</p> + +<p>Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac +perdit, brusquement, son assurance, sa désinvolture… +Elle eut même la sensation — oubliée +depuis bien des années — qu’elle rougissait et +c’est d’une voix timide qu’elle répondit :</p> + +<p>— Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me +jugez pas trop sévèrement.</p> + +<p>— Je ne suis pas sans péché, madame ; ce +n’est donc pas moi qui vous jetterai la première +pierre… Et puis, j’en ai vu bien d’autres !</p> + +<p>Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en +reconduisant sa visiteuse :</p> + +<p>— C’est une façon de parler, bien entendu…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ</span></h2> + + +<p>M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que +ses négociations avaient réussi le mieux du +monde.</p> + +<p>— Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, +j’ai eu une veine extraordinaire !</p> + +<p>— Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme +d’un air innocent.</p> + +<p>— Ah ! Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude +de la dompter !</p> + +<p>— C’est vrai… Je les ai fait marcher là-bas. Je +suis allé voir Bédarieux, le directeur de la <i>Tradition</i>. +Entre nous, une belle fripouille ! Mais très +intelligent et, surtout, très au courant de la situation… +Il m’a donné des conseils, des tuyaux ; il +me soutiendra énergiquement.</p> + +<p>— C’est bien le moins… Tu es dans sa commandite +pour cinq cents gros billets !</p> + +<p>— J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons +Français… Des amis !</p> + +<p>— Je pense bien… A ce prix-là !</p> + +<p>— Bah ! Trois cent mille francs… Mais je savais +bien ce que je faisais. Je les rattraperai quand je +serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le sénateur. +Il m’a encouragé à me présenter… « Vous +pouvez devenir, m’a-t-il dit, une des forces du +parti, qui est celui des honnêtes gens. Un homme +comme vous, un patriote qui a rendu tant de +services à la France, doit servir la cause au premier +rang ». Mâchecolle connaît, justement, ce +pays… Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait +très bien en tête de liste. Impossible de trouver +mieux, vu la situation de cette famille que tout +le monde vénère dans la région, même l’élément +ouvrier.</p> + +<p>— Oui, dit M<sup>me</sup> Cousinet, ce sont des gens très +sympathiques.</p> + +<p>— Le fils est bien un peu insignifiant…</p> + +<p>— C’est vrai.</p> + +<p>— … Mais cela vaut mieux, je ne veux pas +avoir de rival !</p> + +<p>— Tu as raison, approuva M<sup>me</sup> Cousinet en +l’embrassant.</p> + +<p>— Bref, tout va comme sur des roulettes… +Ah ! j’oubliais. Ces messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, +Tricoud — tu sais, l’entrepreneur, — le +baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, +peut-être un ou deux autres, arriveront samedi +prochain. Ils viennent pour examiner la situation +sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats +qui compléteront la liste, pour prendre les +premières dispositions en vue de la campagne qui +ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au +château… Débrouille-toi !</p> + +<p>— Sois tranquille, mon gros loup.</p> + +<p>— As-tu vu le jeune de Sableuse ?</p> + +<p>— Vaguement…</p> + +<p>— Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il +n’est pas très rigolo, mais tu dois m’aider à l’amadouer, +à le tenir en laisse… Et le curé, est-il +venu te voir ?</p> + +<p>— S’il est venu me voir ? répéta madame Cousinet +avec un sourire bizarre… Oh ! oui !…</p> + +<p>— Ah ! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins ? +Tu sais, il faut lui ouvrir notre porte, bien largement.</p> + +<p>— Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être +sûr, mon chéri.</p> + +<p>— Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, +qui le connaît, me l’a dit. Tâchons de le mettre +dans notre jeu complètement, comme M. de Sableuse. +Je compte beaucoup sur toi, pour cela !</p> + +<p>— Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est +plus difficile.</p> + +<p>— Au contraire ! Je vais commencer par lui +lâcher quelque galette pour son église, pour ses +pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, +je demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne…</p> + +<p>Et, partant d’un bon gros rire, il déclama :</p> + +<p>— Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet !…</p> + +<p>Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit +tout bas à l’oreille :</p> + +<p>— Nous nous coucherons de bonne heure, ce +soir… Trois nuits sans amour ! Ah ! ma chérie, +tu ne trouves pas que c’est long ?</p> + +<p>— Terriblement, mon loup ! répondit Lisette de +Lizac en lui rendant son baiser, du bout des lèvres, +sur la joue.</p> + +<p>Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir +une enveloppe contenant deux billets de cinq +cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces +mots : <i>Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant +mieux.</i></p> + +<p>A vrai dire, cette libéralité lui déplut : « Ça y +est, se dit-il, on commence le bombardement par +grosses pièces… Impossible de résister. Va falloir +me rendre, c’est bien la première fois ! Mais, quoi, +il y a tant de pauvres gens dans le pays ! Monsieur +Cousinet, à ce prix-là je suis votre homme. »</p> + +<p>Sans tarder, il alla faire de la monnaie au +bureau de poste, puis il entreprit une tournée chez +les plus malheureux de ses paroissiens. Dans ce +bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne +manquaient pas… Que de masures où grouillaient +des marmailles affamées et loqueteuses, où des +malades, des vieillards attendaient quelque secours ! +L’abbé Pellegrin passa partout, ajoutant +aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un billet +de banque. La Planquart eut sa visite et reçut +de quoi acheter des galoches à quelques-uns de +ses « loupiots », comme il disait. La mère Lostellat, +que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait +à se débattre dans les bras de la mort.</p> + +<p>— On verra ben, disait-elle parfois d’une voix +sifflante, laquelle de nous deux lâchera la première : +en attendant, je tiens bon !</p> + +<p>A son chevet, le prêtre rencontra le docteur +Profilex, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs +jours. Les deux hommes sortirent ensemble.</p> + +<p>— De nos deux visites à cette pauvre vieille, +dit le docteur, la mienne est assurément la moins +utile.</p> + +<p>— Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers +parfois à quelque chose.</p> + +<p>— Oui, quand vous laissez quelque argent sur +la table !</p> + +<p>— Taisez-vous, vieux mécréant… A vous qui +ne pouvez, avec vos drogues, sauver les corps, il +va bien de railler les miennes, qui me permettent +de sauver les âmes.</p> + +<p>— Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons +la paix. Vous savez que le comte de Sableuse s’est +installé à la Saulnaye ?</p> + +<p>— Je lui ai rendu visite.</p> + +<p>— Moi aussi… Entre nous, M. de Sableuse ne +va pas. Il a beaucoup vieilli depuis qu’il a quitté +son château et je le trouve en mauvais état. Le +moral est, chez lui, très atteint et comme le physique +est aux ordres du moral…</p> + +<p>— Je ne vous le fais pas dire.</p> + +<p>— Je n’ai pas dit « l’âme »… Et cependant, +c’est une belle âme que ce vieil aristocrate tout +d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi royaliste +qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous +sépare, mais je l’estime, ce bonhomme-là : il se +tient droit. J’aime les gens qui ne transigent pas !</p> + +<p>Après un instant de silence, le docteur Profilex +reprit :</p> + +<p>— Et que devient votre Cousinet ?</p> + +<p>— Mon Cousinet ? Mais personne ne m’en a fait +cadeau.</p> + +<p>— Il paraît que vous êtes au mieux avec lui… +Et le bruit court que vous allez l’aider à devenir +député.</p> + +<p>L’abbé, embarrassé, répondit à côté :</p> + +<p>— M. et M<sup>me</sup> Cousinet sont d’excellentes personnes +qui font beaucoup de bien. Grâce à elles, +je peux soulager bien des misères dans le pays. +Le reste, ça ne compte pas !</p> + +<p>— Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense +de la bonne cause… Oui, la cause des gens +qui ont horreur de la République, de la « gueuse », +la cause des partisans de l’ancien régime ! Et le +plus drôle, c’est que votre Cousinet en est, de ce +parti-là, lui qui s’est servi de ses millions tout +neufs pour déloger le comte de Sableuse de son +château féodal… Ah ! quelle époque !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, +dans ses discussions avec le docteur Profilex, +mais cette fois, il ne trouva rien à répondre. +D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de +chercher une riposte : déjà, en riant d’un air sarcastique, +il s’éloignait…</p> + +<p>« Bah ! se dit le curé, je ne me suis pas encore +engagé… Laissons flotter les rubans. Tout se +tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai distribuer +aux pauvres un peu de la galette de Cousinet : +c’est toujours ça de repris ! »</p> + +<p>Mais quelques jours après, il était convoqué à +l’archevêché où Mgr Sibuë le reçut, cette fois, +avec une surprenante bienveillance.</p> + +<p>— Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons +besoin de vous… L’heure s’approche où les forces +mauvaises vont tenter un assaut qu’elles croient +décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le +savez, est, avant tout, un élément de conservation +sociale : elle oppose traditionnellement la digue +religieuse au flot de la révolution impie… Elle +prendra donc part, sinon ouvertement, du moins +en sous-main, à la prochaine lutte électorale. +Tous les fidèles et à plus forte raison, tous ceux +qui portent notre saint habit doivent faire bloc +contre l’ennemi… Vous, mon cher curé, qui +disposez d’une réelle influence dans la région, +vous vous mettrez, cela va sans dire, au service +de la bonne cause… Une liste conservatrice et +catholique va être formée par les soins d’un de +vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le +connaissez, je le connais-moi-même, c’est un +homme aux idées excellentes et, de plus, en possession +de moyens puissants. Très généreux +aussi… Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti +les effets de sa générosité chrétienne, dont madame +Cousinet, admise dans nos comités, est +la pieuse et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte +sur votre dévouement, nous y comptons nous-mêmes +et, dès maintenant, cher monsieur le curé, +je bénis vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence +saura rendre fructueux pour la cause des +honnêtes gens !…</p> + +<p>C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin +répondit :</p> + +<p>— Ça va, Monseigneur… Je marcherai jusqu’à +la gauche !</p> + +<p>— Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le +coadjuteur avec un sourire mince… Car je crois +que c’est de ce côté que votre influence sur les +brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus +utilement.</p> + +<p>Peu de jours après cette entrevue, le curé de +Sableuse reçut la visite d’un entrepreneur de +Merville qui lui demanda :</p> + +<p>— Quand commençons-nous les travaux ?</p> + +<p>— Quels travaux ?</p> + +<p>— La restauration du clocher de l’église… Je +suis allé le voir : il ne tient plus guère. Un grand +coup de vent et tout s’écroulera. Et puis, les +embellissements intérieurs… Mais n’est-ce pas +convenu avec M. Cousinet ? Il m’a dit : « Mettez-vous +à la disposition de M. le curé. » Me voici : +nous commencerons quand vous voudrez. Tout +est arrangé avec le conseil municipal.</p> + +<p>— Soit… Mon clocher tient bon depuis six +siècles, mais quelques soins ne lui feront pas de +mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous +verrons…</p> + +<p>Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir +bousculé ainsi, songea : « Décidément, notre ami +Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud. Impossible +de résister à cet homme-là ! »</p> + +<p>La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle +châtelaine lui apportait elle-même, en auto, +un magnifique Saint-Joseph en plâtre peint :</p> + +<p>— J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien +plaisir.</p> + +<p>— Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà +un…</p> + +<p>— Vous n’allez pas me le refuser ? Regardez, +comme il est gentil avec sa barbe frisée et ses +yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari +qui l’a choisi.</p> + +<p>— Comment, c’est M. Cousinet qui…?</p> + +<p>— Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée +qui lui est venue… en passant du côté de Saint-Sulpice.</p> + +<p>— Saint Joseph est un grand saint, répliqua le +bon curé, et qui a rempli dignement une mission +bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie +bien, comme je remercie votre mari… Je caserai +votre Saint-Joseph dans l’église : cela nous en +fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce +parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à +la volonté divine.</p> + +<p>Madame Cousinet écoutait gravement, sans +avoir le moins du monde l’air d’une femme coupable +qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse : +évidemment, dans son esprit, elle ne +faisait aucun rapprochement entre son mari et ce +Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure +même où sa femme le faisait cocu. Le bon curé +songea que les filles d’Ève avaient reçu de Dieu +ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam, +l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, +au moment voulu, tout souvenir gênant et faire +l’ange aussitôt après avoir fait la bête.</p> + +<p>— Mais j’oubliais ! dit l’ancienne vedette du +Casino de Paris… Nous recevons, au château, +samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, +des membres du comité de la Ligue des bons +Français. Ils viennent pour organiser la campagne +électorale… M. Cousinet tient absolument à ce +que vous les rencontriez. C’est très facile : venez +dîner dimanche soir… C’est convenu, n’est-ce pas +cher ami ?</p> + +<p>Ce « cher ami », venant après le Saint-Joseph, +était irrésistible. Le curé promit… D’ailleurs, +maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se +débattre ? Et puisque la Ligue des bons Français +patronnait le nouveau châtelain de Sableuse, +vraiment, il n’avait plus le droit de douter et de +résister. La Ligue des bons Français ne luttait +que pour la foi et l’Église, et elle savait certes +mieux que lui comment et avec qui il fallait les +défendre.</p> + +<p>Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé +Pellegrin prenait place à la table de l’ex-Lisette +de Lizac avec les éminents représentants de la +Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur +Mâchecolle, un vieux monsieur à favoris solennels, +Tricoud, l’entrepreneur, un grand sec qui +portait sur un nez formidable de rondes lunettes +d’écaille, le baron Kepler, secrétaire général de +la Ligue, un homme jeune encore à tête de monoclard +mondain et Bédarieux, le directeur de la +<i>Tradition</i>, organe officiel de la Ligue… Anselme +Bédarieux n’avait vraiment rien de traditionaliste +dans son aspect : vêtu d’un complet de style +britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire +pavée de dents en or, il faisait penser à un <span lang="en" xml:lang="en">bookmaker</span> +ou à un manager de boxe.</p> + +<p>M. Cousinet commença par expliquer l’absence +de M. Pierre de Sableuse en disant :</p> + +<p>— Ma femme l’avait invité… Mais il lui a +répondu qu’il était souffrant. N’est-ce pas, chérie ?</p> + +<p>— Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi +qu’il se sentait fatigué… très fatigué !</p> + +<p>Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de +M<sup>me</sup> Cousinet, mais celle-ci ne broncha pas et c’est +avec une parfaite sérénité qu’elle ajouta :</p> + +<p>— Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.</p> + +<p>— Bah ! dit son mari, nous n’avons pas besoin +de lui pour causer politique… D’autant plus qu’il +n’y connaît rien. Nous avons son nom et c’est +l’essentiel !</p> + +<p>— Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort +utile. Sableuse, la tradition, Cousinet, le progrès : +c’est admirable ! Je crois au succès…</p> + +<p>Des laquais en culotte de velours écarlate et +en habit bleu-barbeau à boutons d’or servaient +cérémonieusement un potage à la Montmorency +dans une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas +de dire, d’un ton négligent, qu’elle était de +Sèvres, — origine facile à vérifier, ajouta-t-il +avec bonhomie, en montrant derrière son assiette +le monogramme de la manufacture nationale.</p> + +<p>Le homard à l’américaine parut et la conversation +se trouva aiguillée sur la gastronomie et les +restaurants parisiens où se conservent les bons +principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des +mieux renseignés sur ce chapitre et M<sup>me</sup> Cousinet, +qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit +preuve aussi d’une brillante documentation. Le +baron Kepler vanta les cabarets de Montmartre : +l’ancienne divette marqua, en quelques traits précis, +leurs mérites respectifs… Mâchecolle cita un +établissement « très rigolo » où il allait parfois +passer la soirée avec des amis politiques, des +électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme +aux lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes +de la Butte où, vraiment, la chère était bonne et +où il n’y avait pas moyen de s’embêter.</p> + +<p>— Mais, remarqua à un moment donné le +baron Kepler, il me semble que nous nous oublions +un peu devant M. l’abbé.</p> + +<p>— Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un +ancien poilu. Il y est peut-être allé, à Montmartre, +en permission !</p> + +<p>— Ma foi non, dit l’abbé… Paris nous était +interdit, à nous autres, paysans. Et puis quand +même, ma soutane, je la portais toujours, moralement. +Et je n’ai point l’habitude de la balader +dans ces endroits-là.</p> + +<p>Des mets compliqués — à l’apparition desquels +M. Cousinet vantait chaque fois la maîtrise de +son « chef », ancien cuisinier du roi de Portugal — des +mets compliqués, servis dans des plats en +vermeil, se succédaient, arrosés de vins célèbres. +On se mit à parler politique et, tout de suite, la +question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, +sur le terrain des réalités.</p> + +<p>— Nous avons, déclara-t-il, un programme +habilement dosé qui doit valoir un grand nombre +de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, +je l’ai composé avec nos amis… Ma +vieille expérience politique, ma situation au Sénat, +mes relations dans le monde des affaires, tout cela +me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion +publique et de choisir les remèdes qui +peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot, voici : +il s’agit de défendre les intérêts que les menaces +révolutionnaires inquiètent…</p> + +<p>— C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a +peur, se terre et voilà pourquoi les temps sont +difficiles. La <i>Tradition</i> fait beaucoup moins d’affaires +de publicité que l’an dernier… Les couturiers +se plaignent, les théâtres jouent devant des +banquettes.</p> + +<p>— Que fait le Casino de Paris ? demanda +M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— Des demi-salles tout au plus…</p> + +<p>— Quand j’y jouais, c’était le maximum tous +les soirs !</p> + +<p>— Ceci explique cela, chère madame, fit le baron +Kepler, galamment.</p> + +<p>— Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit +Mâchecolle.</p> + +<p>Le curé de Sableuse lança, ironique :</p> + +<p>— Faire remonter les recettes du Casino de Paris !</p> + +<p>— Quand les établissements de plaisir vont, +mon cher curé, tout va…</p> + +<p>— Soit, mais pour entraîner les électeurs de la +région, il faudra leur parler d’autre chose.</p> + +<p>— Évidemment… La situation est d’ailleurs +très favorable, au point de vue électoral. Les +paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, +sont devenus conservateurs. On est toujours +conservateur, quand on a quelque chose à conserver ! +Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet — je +dis la liste Cousinet, parce que notre ami +est la vraie tête de liste — voteront pour la liste +Cousinet comme un seul homme. La Ligue des +bons Français — tout le monde sait ça — place +au-dessus de tout la défense de l’agriculture, c’est-à-dire +de la propriété agricole.</p> + +<p>— Oui, dit le baron Kepler en ajustant son +monocle, nous sommes, au fond, une ligue de +paysans.</p> + +<p>— Les hobereaux nous suivent aussi… La +candidature de M. Pierre de Sableuse, fils d’un +légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les +industriels…</p> + +<p>— Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur +Tricoud. Je peux vous en parler savamment. La +Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, +la sympathie et l’appui de ceux qui occupent des +salariés… Nous prêchons la pacification sociale, +c’est-à-dire la fin de cette agitation déplorable +qui effraie les capitaux et compromet la prospérité +nationale. L’industrie et surtout la grande +industrie est avec nous… Elle sait que nous la +soutenons.</p> + +<p>— Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. +Notre ami Cousinet est précisément l’un de ces +hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont +compris la nécessité d’organiser la lutte contre +l’armée de la haine et de la révolte. Mais la <i>Tradition</i> +n’est pas encore aidée comme il le faudrait !</p> + +<p>— Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, +nous échappent en grande partie…</p> + +<p>— Elles ne sont pas sympathiques, les classes +moyennes, fit Tricoud. Elles sont, en somme, +composées de ratés…</p> + +<p>— De mauvais esprits, en tout cas, affirma le +baron Kepler.</p> + +<p>— D’aigris ! insista Cousinet.</p> + +<p>— Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont +des besoins mais qui ne savent pas gagner d’argent. +Les classes moyennes fournissent leur +personnel aux cadres de l’armée révolutionnaire : +c’est un milieu interlope où foisonnent les intellectuels +envieux, les avocats ambitieux, les raisonneurs, +les idiots nourris d’idées générales… +Moi, je ne voudrais voir que deux grandes catégories +de Français : les chefs, ceux qui ont le +nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait +et les paysans.</p> + +<p>— Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce +que vous faites des ouvriers ?</p> + +<p>— Les ouvriers ? dit Mâchecolle… En effet, ils +existent et nous devons compter avec eux.</p> + +<p>— Hélas ! soupira Tricoud.</p> + +<p>— Eh bien, mon cher curé, j’allais justement +vous en parler… Il y a beaucoup d’ouvriers dans +ce pays et, dame, nous devons songer à eux. C’est +bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à +votre concours… Les ouvriers, c’est votre rayon !</p> + +<p>— Ah ! vous croyez ! fit l’abbé à qui M<sup>me</sup> Cousinet +versait du champagne dans une coupe de +cristal taillé et doré.</p> + +<p>— Mais oui, voyons… Vous les aurez comme +vous voudrez, les ouvriers. Vous les avez même +déjà ! Votre popularité est fantastique dans tout +le pays… Ne dites pas non. Nous sommes au +courant ! Et c’est vous, vous seul, qui pouvez nous +amener une partie, une bonne partie de ces gaillards-là… +Ça vous est facile ! Ah ! si vous étiez +un abbé pommadé, un prêtre qui ne sait pas parler +au peuple le langage qu’il comprend, nous ne +vous demanderions pas de marcher avec nous… +Ce ne serait pas la peine, vous nous gêneriez ! +Mais, justement, vous avez tout ce qu’il faut pour +enlever cette clientèle-là : le geste, l’allure, la +voix, le ton…</p> + +<p>— Vous me flattez ! fit l’abbé Pellegrin avec +bonne humeur.</p> + +<p>— Je constate, tout simplement.</p> + +<p>— Oui, fit le baron Kepler, vous êtes <i lang="en" xml:lang="en">the right +man in the right place</i>.</p> + +<p>— Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers +de Sableuse, pour ne nous occuper que de ceux-là, +sont assez récalcitrants. Si je leur parle de la +sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts +de la grande industrie, de…</p> + +<p>— Parbleu ! s’exclama le sénateur Mâchecolle, +mais aussi, vous avez bien soin de ne pas employer +ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous +leur direz…</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Enfin, vous leur ferez des promesses… +augmentation des retraites ouvrières… participation +aux bénéfices… maintien des huit heures…</p> + +<p>— Hum ! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du +tout dans nos idées.</p> + +<p>— Je sais bien… Mais, mon cher, il faut promettre +aux électeurs, si vous voulez qu’ils votent +pour vous !</p> + +<p>— Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant +pas leur bourrer le crâne, aux ouvriers !</p> + +<p>— Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. +Vous saurez, j’en suis sûr, émouvoir, emballer +et faire marcher ces gens-là.</p> + +<p>— Les faire marcher ? Je comprends… Mais il +y a quelque chose dont nous n’avons pas encore +parlé et qui a, je crois, sa petite importance.</p> + +<p>— Laquelle ? La question du journal local à créer ?</p> + +<p>— Non, pas cela.</p> + +<p>— Le point de vue financier ?… Notre ami Cousinet +vous ouvrira les crédits nécessaires. N’est-ce +pas, Cousinet ?</p> + +<p>— Ce n’est pas cela non plus… Il s’agit d’une +question d’ordre général.</p> + +<p>— Précisez, monsieur le curé.</p> + +<p>— Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau +programme, de la religion ?</p> + +<p>— La religion ? Il est bien entendu que nous +ne la négligeons pas. La Ligue des bons Français, +vous le savez, est catholique… mais avec +prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là : +ce serait extrêmement dangereux.</p> + +<p>— Compris, dit l’abbé… Mais moi, je suis prêtre, +je ne peux être catholique avec prudence : impossible +de me camoufler. Quand je m’adresserai aux +ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de +la grande industrie ou des recettes du Casino de +Paris, mais du bon Dieu.</p> + +<p>— Du bon Dieu ? Aïe !… Monsieur le curé, +croyez-en mon expérience, les bonnes élections +catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne +parle pas du tout du bon Dieu.</p> + +<p>— C’est ça, le bon Dieu vous gêne !</p> + +<p>— Nous parlons sérieusement…</p> + +<p>— Le bon Dieu, c’est très sérieux… même en +temps d’élections !</p> + +<p>M. Cousinet intervint et, naturellement, mit +les pieds dans le plat :</p> + +<p>— Enfin, il n’est pas question de dire la messe +mais de récolter assez de voix pour être élu. Le +reste ne compte pas !</p> + +<p>Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu +rude, et prononça :</p> + +<p>— Nous faisons de la politique, monsieur le +curé, pas autre chose.</p> + +<p>— Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous +placiez pas seulement au point de vue des intérêts +matériels…</p> + +<p>— Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix +creuse, de notre désir d’être utiles à l’Église ? Elle +nous aide, nous l’aiderons.</p> + +<p>— Fort bien, mais je ne vous parle pas de +l’Église, je vous parle de la religion.</p> + +<p>Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.</p> + +<p>— Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez +que la solution de tous les problèmes humains +est dans l’Évangile.</p> + +<p>— L’Évangile ? s’exclama le baron de Kepler +dont le monocle venait de tomber.</p> + +<p>— L’Évangile ? fit Bédarieux en levant un petit +verre de fine Napoléon.</p> + +<p>— L’Évangile ? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait +à allumer un havane gros comme une +bûche.</p> + +<p>Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, +tandis que M. et M<sup>me</sup> Cousinet échangeaient un +regard inquiet.</p> + +<p>— Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est +de son esprit qu’il faut nous inspirer… Nous sommes +chrétiens, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois +pas bien…</p> + +<p>— Nous sommes chrétiens, votre Ligue est +chrétienne, catholique et voilà qui éclaire tout. +Laissons donc de côté les histoires de galette et +parlons à nos frères selon la morale de notre +Sauveur… Que cette morale divine triomphe et +alors, il n’y aura plus de misère, plus de haines, +plus de saloperies dans le monde.</p> + +<p>Le silence qui révèle les gaffes suivit cette +déclaration saugrenue ; mais l’abbé Pellegrin ne +s’en aperçut pas.</p> + +<p>Bédarieux ne put cependant se contenir… Il +avait repris de la fine Napoléon et l’instinct de la +discussion l’entraînait.</p> + +<p>— Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous +croyez donc qu’on peut encore en pincer, de la +guitare de l’Évangile ? Ah ! ça, mais vous êtes +donc socialiste ?</p> + +<p>— Je suis croyant.</p> + +<p>Mais Mâchecolle intervint, souriant :</p> + +<p>— L’abbé est croyant… Nous sommes tous +croyants. Moi, je siège à droite au Luxembourg et +j’ai demandé le rétablissement du Concordat. Vous +voyez ! Et je crois que la foi ardente, militante de +M. le curé peut nous être très utile. Un peu de +socialisme — chrétien, bien entendu, c’est-à-dire +respectueux du capital et de l’ordre public — un +peu de démagogie bien pensante obtiendra grand +succès auprès des ouvriers. Allez-y, monsieur le +curé, parlez-leur de justice, de fraternité, donnez-leur +raison sur certains points de détail ou sur des +principes vagues qui n’engagent à rien… Et vous +nous attirerez des voix, j’en suis sûr !</p> + +<p>— Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous +attigez la cabane !…</p> + +<p>— Oh ! très drôle ! pouffa le baron Kepler.</p> + +<p>— Il est certain, fit Tricoud, que ce langage +pittoresque, employé par un ecclésiastique, +obtiendra grand succès auprès des auditoires +populaires.</p> + +<p>— Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. +Les gens du monde et les curés qui +parlent argot sont toujours populaires. Tous les +moyens sont bons pour faire triompher la cause ! +Et permettez-moi d’ajouter, monsieur le curé, +qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment +dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église +a défendu, en même temps que les intérêts spirituels, +les intérêts matériels, c’est-à-dire, en définitive, +les forces sociales…</p> + +<p>— Ça dépend, répliqua le prêtre…</p> + +<p>— Comment, ça dépend ?</p> + +<p>— Oui, quand les forces sociales sont égoïstes +et mauvaises, elle les combat. Léon XIII…</p> + +<p>— Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, +déclara Bédarieux… Il a fait plus d’une +boulette et nous a beaucoup gênés.</p> + +<p>— C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par +rendre la foi très embarrassante pour les gens +qui occupent, comme moi, un nombreux personnel.</p> + +<p>— Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église +remplit aujourd’hui sa vraie mission… Les prêtres +sont bien ce qu’ils doivent être : des gendarmes !</p> + +<p>— Des gendarmes ? se récria l’abbé… Moi, je +suis un gendarme ?</p> + +<p>— Sans doute… Un prêtre vaut même toute une +brigade de gendarmerie : c’est ce que notre stupide +république de francs-maçons ne comprend +pas ! Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs +par an, c’était trop cher pour avoir à sa disposition +un incomparable défenseur de notre organisation +sociale, de la famille, de la propriété, de la +Rente !… Car, enfin, le prêtre la défend aussi, +la Rente, comme il défend tout ce qui constitue +la base même de la société !</p> + +<p>— Oui, un gendarme ! répéta le baron Kepler… +Quoi de mieux ? C’est beau, un gendarme !</p> + +<p>— C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.</p> + +<p>— C’est utile ! affirma Cousinet.</p> + +<p>Mais le curé était devenu écarlate — d’autant +plus qu’il avait avalé, sans s’en apercevoir, trois +petits verres de fine Napoléon — et s’étant dressé, +il s’écria :</p> + +<p>— Moi, un gendarme ?… Moi, qui suis allé au +front ? Moi qui ai été poilu ?…</p> + +<p>— Un gendarme moral, entendons-nous ! précisa +Mâchecolle.</p> + +<p>— Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous +n’avez pas la trouille !…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui voyait la discussion prendre +une tournure dangereuse, proposa à ses invités, +en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du +café, de passer dans la galerie.</p> + +<p>Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air +pour dissiper les nuées orageuses qui se forment +au-dessus des tables chargées de bouteilles quand +les convives se mettent à parler politique.</p> + +<p>Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé +de Sableuse dont la hardiesse d’idées et de langage +leur paraissait d’un excellent emploi au +cours d’une campagne électorale. De son côté, +l’abbé Pellegrin, qui songeait à ses pauvres, à +son clocher vermoulu, et même à son beau Saint-Joseph +aux yeux doux, craignait d’avoir été trop +loin : ces messieurs, qui dirigeaient une Ligue +approuvée et patronnée par plusieurs prélats, +ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens +dont il avait parlé dans la chaire de la cathédrale +de Merville. Le souvenir des instructions du +coadjuteur lui revint aussi…</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Cousinet acheva de calmer les esprits +en se mettant au piano et en chantant, d’une +voix canaille, des airs à la mode.</p> + +<p>— Je passerai quelques couplets, avait-elle dit +avant de commencer… Ce serait trop leste pour +M. le Curé !</p> + +<p>Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, +répondit avec bonne humeur :</p> + +<p>— Pensez-vous !… Nous autres, les ratichons, +on est entraîné. Je peux tout entendre et même +je peux tout voir… Pour l’effet que ça me fait !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall">HISTOIRE DE LA PUCELLE</span></h2> + + +<p>— C’est gentil, la campagne, disait M<sup>me</sup> Cousinet, +mais on y est bien mal pour tromper son +mari.</p> + +<p>Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource +aux couples qui cherchent à envelopper de +mystère leurs voluptés coupables. Merville n’était +guère plus accueillant aux amours défendues : +son <i>Hôtel du Doyenné</i> et ses auberges bruyantes +ne rappelaient en rien les maisons discrètes, à +double issue, qui abondent dans certains quartiers +de Paris et que Lisette de Lizac avait fréquentées +pendant plusieurs lustres. Il ne restait que les +champs, l’herbe tendre et l’auto… Or, madame +Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les +femmes ne font plus l’amour comme on satisfait +une fringale : elle avait toujours beaucoup d’appétit +et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet +avec un jeune et vigoureux lieutenant de chasseurs +à pied, mais elle voulait du confort et de la tranquillité. +Passe encore de faire fi de toute prudence +et de tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le +premier point, mais, par la suite, l’amour demande +de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette des +music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout +la volupté du danger : à ce piment romanesque, +elle préférait les douceurs d’un plaisir savamment +assaisonné et sans appréhensions.</p> + +<p>Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet +sous son toit… Dans le vaste château, des coins +bien connus du fils de l’ancien propriétaire facilitaient +de rapides étreintes auxquelles Pierre de +Sableuse prenait plus de plaisir que sa maîtresse.</p> + +<p>— Ah ! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons +notre bonheur… Dire qu’il y a ici tout ce qu’il +faut pour nous adorer gentiment et que nous ne +pouvons pas en profiter ! Mes amis m’avaient bien +dit qu’un mari, c’est embêtant, mais, vrai, à ce +point-là, je ne l’aurais jamais cru !</p> + +<p>Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude +d’aller à Merville deux ou trois fois par +semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain +électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place +ses amis de la Ligue des bons Français, et avec +la robuste confiance des maris certains de leur +supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur +femme, il avait répété à Pierre de Sableuse :</p> + +<p>— Ne vous occupez de rien — les élections, +j’en fais mon affaire ! — mais venez tenir compagnie +à M<sup>me</sup> Cousinet… Elle s’ennuie dans ce +pays de sauvages. Si je vous disais que la pauvre +n’est pas encore parvenue à se faire une relation +intéressante !</p> + +<p>— Vraiment ?</p> + +<p>— Pas une, vous entendez ! Et cependant, c’est +une femme très agréable… Vous verrez, vous +verrez, quand vous la connaîtrez mieux !</p> + +<p>M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne +laissât pas « s’évaporer », comme il disait, ce +gentilhomme frivole et quelque peu « gosse » qui +n’avait pas l’air de prendre la politique très au +sérieux.</p> + +<p>— Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville +en quatrième vitesse, tiens-le bien !</p> + +<p>— Sois tranquille, mon gros loup !</p> + +<p>Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire +très étroitement, dans son boudoir, dans son +petit salon bleu, voire — certain jour d’orage — dans +sa chambre… Les domestiques étaient à +l’office, dans le sous-sol, et Léa, sa femme de +chambre, une vieille confidente qu’elle avait +gardée dans sa splendeur comme madame de +Maintenon garda, à Versailles, la Nanon des +mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un air +digne, au moment voulu.</p> + +<p>— Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, +elle est épatante… Je l’ai depuis quinze ans, et +elle m’a rendu bien des services. Mais elle n’en +abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. +C’est une perle. Quand mon mari sera député de +droite, je lui demanderai d’obtenir pour elle un +prix Montyon à l’Académie française.</p> + +<p>Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, +multipliait les exercices d’une gymnastique +qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se +lançait avec ardeur dans la « lutte des idées ». Il +avait recruté trois candidats pour compléter la +liste « républicaine conservatrice », — c’était l’étiquette +adoptée par la Ligue des bons Français. Ces +comparses, un sous-intendant militaire retraité, +un jeune avocat et un ex-lieutenant de louveterie, +gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à +peu près sacrifiés d’avance, mais le grand honneur +d’être candidats leur suffisait, d’autant plus +qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de la +campagne et que cette figuration les qualifiait +pour les élections futures.</p> + +<p>Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal +hebdomadaire intitulé, tout simplement, le +<i>Salut national</i>, avec cette devise « Pour Dieu, +pour l’Ordre, pour la Patrie ». Titre et devise lui +avaient été soufflés par Bédarieux, qui, de plus, +s’était chargé de lui fournir un rédacteur très au +courant de la cuisine électorale.</p> + +<p>— Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq +louis par mois… C’est un vieux routier, un type +d’attaque qui engueulera vos adversaires comme +personne.</p> + +<p>Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau : +depuis trente ans et plus, il écrivait pour très peu +d’argent dans les journaux qui défendent la religion, +la famille et surtout la propriété. Il était, +avec sa figure usée, ses yeux brûlés par les veilles, +son faux-col de celluloïd et son air triste, le type +même du journaliste qui a crevé de faim toute sa +vie en servant la cause des riches… Mais ce pauvre +homme, que tout intimidait dans la vie, devenait +d’une audace, d’une virulence extrêmes dès qu’il +se trouvait, la plume à la main, devant une feuille +de papier blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de +l’injure que possèdent les journalistes d’extrême +droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait +être plus utile au cours d’une campagne électorale.</p> + +<p>M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec +une bonhomie quelque peu dédaigneuse. Alcide +Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé : quand +on a passé sa vie dans les journaux conservateurs, +où seuls comptent les parlementaires, les financiers +et les académiciens, on a pris l’habitude de +la résignation et on se console de tout en roulant +une cigarette de gros tabac.</p> + +<p>M. Cousinet était pour lui un patron comme +tous les autres ; l’égoïsme étalé, la suffisance +épanouie de ce gros homme riche et ambitieux +ne pouvaient l’étonner le moins du monde.</p> + +<p>Il se mit donc à la besogne, fabriquant le <i>Salut +national</i> avec un grand article truffé d’invectives +à l’adresse des adversaires de la Ligue des bons +Français, avec une série d’échos rosses sur ces +mêmes personnages, puis, pour boucler le numéro, +avec une « Variété historique », des faits +divers régionaux et un bulletin très complet des +Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de +clous sur un papier à chandelles.</p> + +<p>Ayant lu le premier article de Plumoiseau, +M. Cousinet se montra inquiet.</p> + +<p>— Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez +un peu fort… Vous traitez les députés sortants de +« tristes individus » et « de lamentables fripouilles ». +Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des +témoins… Cela me serait très désagréable de me +battre en duel !</p> + +<p>— Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le +journaliste d’une voix douce, c’est moi qui irai +sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq fois au +cours de périodes électorales : j’ai même reçu +plusieurs coups d’épée et une balle… C’est dans +mes attributions.</p> + +<p>— Oh ! alors, fit le candidat, ne vous gênez +pas, mon ami… Mettez-leur le nez dans leurs +ordures, à ces salauds-là !</p> + +<p>M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë +qu’il allait voir fréquemment à l’archevêché :</p> + +<p>— Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous +se dessiner à l’horizon la victoire des braves +gens ?</p> + +<p>— J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous +avons du temps devant nous, plusieurs mois !</p> + +<p>— Il est vrai… Vous n’en préparerez que mieux +l’écrasement de ces misérables qui menacent +l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait de +M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet ?</p> + +<p>— Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues +allusions à la lutte qui va s’engager. C’est au +cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit +quelques mots des élections… « Je ne vous donnerai +jamais qu’un conseil, a-t-il déclaré dans +son langage bizarre, c’est celui de voter pour les +bons bougres, contre les mufles ! »</p> + +<p>— Évidemment, cela pourrait s’énoncer en +termes plus choisis, mais enfin, c’est très clair +et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le +moment venu, que ce brave curé marche à fond… +Je le secouerai, soyez tranquille !</p> + +<p>M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa +femme :</p> + +<p>— Tu dors… Il faut te remuer !…</p> + +<p>Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne +manquait pas d’ajouter :</p> + +<p>— N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue +pas assez ?</p> + +<p>Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait :</p> + +<p>— Mais si, je vous assure, votre femme se +remue quand il faut !</p> + +<p>Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. +Il insistait auprès de M<sup>me</sup> Cousinet :</p> + +<p>— Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse +d’un tas d’œuvres très chics ; il t’a fourrée dans +des comités où il y a les dames les plus influentes +de Merville… Il faut y aller plus souvent, ma +chérie, il faut te faire voir, parler de moi, de ma +candidature. C’est très important, la propagande +dans ce monde-là ! Dis, elles te reçoivent bien, au +moins ?</p> + +<p>— Oh ! très bien… Toutes ces poules me parlent +de Paris, des théâtres, des music-halls, de +Montmartre. Elles veulent tout savoir ! Un jour, +nous devions nous occuper du prochain pèlerinage +de Lourdes et, pendant toute la séance, je +leur ai montré comment on danse le <i>shimmy</i>. +Ah ! ce n’est pas tout à fait comme ça que je +les voyais, les bigotes de province ! Mais c’est la +nouvelle couche…</p> + +<p>— En somme, ces dames te traitent gentiment ?</p> + +<p>— On ne peut mieux… M<sup>me</sup> la chanoinesse +de Charmeroy m’a dit, tout de suite : « Vous êtes +Lisette de Lizac ? Ah ! chic ! on va rigoler ! » La +baronne de la Brette a fait mieux : tandis que ces +dames brodaient la bannière du Sacré-Cœur, elle +s’est mise à chanter mes airs à succès, <i>Moi, +j’veux tout c’ qu’il veut</i>, <i>Victor, tu vas fort</i>, <i>C’est ça +qu’est bon</i>… Et, ma foi, elle ne s’en tire pas mal +du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas des pimbêches.</p> + +<p>— Raison de plus pour les fréquenter, ma +chérie ! C’est de la bonne propagande.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Cousinet préférait la compagnie de +Pierre de Sableuse à celle de ces provinciales +qui tenaient avant tout à passer pour des Parisiennes. +Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause +de la famille, de la religion, de la propriété ? Le +fils de l’ancien propriétaire du château manquait +d’enthousiasme politique et répétait volontiers à +sa maîtresse :</p> + +<p>— Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature… +Je ne tiens pas du tout à être +député.</p> + +<p>— Ne fais pas cela, mon petit : si tu plaques +mon mari, nous ne pourrons plus nous voir…</p> + +<p>— J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je +consens à figurer sur la liste républicaine conservatrice…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui n’avait guère de remords, +il est vrai, pouvait donc se dire : « En somme, +si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt. +Je ne peux pas me passer de Pierre… Mais +lui non plus ! »</p> + +<p>Les semaines s’écoulèrent et les polémiques +électorales devenaient de plus en plus aigres : +Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait +à tous les adversaires possibles, probables +ou certains, diverses vétilles telles que le vagabondage +spécial, l’inceste et la trahison.</p> + +<p>— C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais +vous devriez garder ces arguments-là pour la fin +de la campagne… Jamais vous ne trouverez mieux +au moment décisif !</p> + +<p>— Tranquillisez-vous, répondait timidement +Plumoiseau, je ne suis pas au bout de mon rouleau ! +J’ai l’habitude des luttes d’idées… Vous +verrez quand je m’y mettrai !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait +envoyer une lettre pressante signée par le cardinal +Arnaud de Blandignière, se décidait à prendre +une part plus active aux premières escarmouches +électorales… Et cependant la candidature de +Pierre lui avait tout d’abord déplu : cette association +avec un homme qui, fort de ses millions, +s’était installé au château, lui paraissait indigne +d’un Sableuse, d’autant plus qu’elle se complétait +d’une liaison coupable avec M<sup>me</sup> Cousinet. +« Ah ! se disait le bon curé, c’est toujours l’histoire +de cette coquine d’Ève… Faut-il tout de +même que les hommes aient envie de croquer la +pomme, même quand elle est un peu blette ! » +Une fois seulement, l’abbé avait parlé au vieux +comte de Sableuse de la candidature de son fils. +L’ancien fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les +premiers mots en disant :</p> + +<p>— Cette compromission m’est pénible… Mais +c’est en vain que j’ai cherché à l’empêcher. Pierre +m’affirme qu’il est de son devoir d’aider au +triomphe de la bonne cause et c’est pour cela +que, si souvent, il va passer de longues heures +dans ce château qui fut le nôtre. La bonne cause ! +Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais +perdue, puisque le dernier roi légitime de France +dort pour l’éternité dans les plis du drapeau +blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris… +C’est bien : c’est notre sort, à nous, qui +sommes d’un autre âge, de ne pas être compris, +même par nos enfants !</p> + +<p>Puis, tristement, il ajouta :</p> + +<p>— Vous aussi, monsieur le curé, vous servez +ces gens-là !…</p> + +<p>L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche : il +y répondit en faisant valoir la générosité de +M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent +pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. +Et puis, c’était la consigne donnée par l’archevêché…</p> + +<p>— Oui, fit le comte avec amertume, l’Église +nous a reniés, elle aussi… Elle va vers le succès, +vers l’argent. Ce n’est plus le trône et l’autel, +mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V ! +De là-haut, où il a rejoint Saint-Louis, que doit-il +penser de cette alliance ?</p> + +<p>La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait +que pour parler avec une mine dégoûtée +de M<sup>me</sup> Cousinet, cette « créature maquillée et à +moitié nue » dont la présence « déshonorait » le +château de Sableuse.</p> + +<p>— Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que +mon fils rencontre cette femme, qu’il lui parle, +qu’il a même dîné chez elle ! Heureusement, +Pierre est un garçon qui se respecte : il a de qui +tenir ! Nous l’avons élevé dans les bons principes +et s’il fait des concessions aux idées du siècle, il +n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon +bleu, et répondit en cachant sa gêne :</p> + +<p>— Ne vous frappez pas, madame la comtesse… +S’il y avait quelque chose de ce côté-là, je vous +ferais signe ! Mais je n’ai jamais rien vu…</p> + +<p>En sa qualité de vieil ami de la famille, le +prêtre avait cru pouvoir reprocher à Pierre de +Sableuse ses amours avec M<sup>me</sup> Cousinet, mais +ses observations avaient été aussi mal accueillies +que possible.</p> + +<p>— Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, +que je n’ai aucun remords… Ce bonhomme, qui +s’est enrichi pendant que nous étions au front, +a une femme qu’il a payée très cher et qui me +plaît : je la prends, cela me paraît tout naturel. +« Ils ont des droits sur nous », ont dit les civils +pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. +Moi je pense que ça signifie aussi, mon vieux +Pellegrin, que nous avons des droits sur leurs +femmes !</p> + +<p>— Oh ! fit le curé en rougissant.</p> + +<p>— En prend qui en veut… Mais celui qui s’abstient +n’a pas à en dégoûter les autres !</p> + +<p>Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour +dit, d’autant plus que s’il jugeait sévèrement la +dureté de cœur et le « chiqué » des vertus mondaines, +il avait, lui, l’homme chaste, une secrète +indulgence pour le péché de la chair… Il s’en +voulait un peu, maintenant, d’avoir dramatisé la +scène du petit salon bleu : « Après tout, se disait-il, +les histoires de maris cocus ont toujours fait +rire les bons chrétiens… C’est même une tradition +du moyen âge, époque où régnait la foi la +plus sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. +Considérons donc ce Cousinet comme un cornard +du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle et n’en parlons plus ! »</p> + +<p>Mais on commençait à bavarder dans le pays, +et beaucoup…</p> + +<p>Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer +le parfait amour sans faire jaser… Les domestiques +qui, à part la fidèle Léa, ne restaient guère +longtemps au château, ne s’en allaient pas sans +raconter aux fournisseurs que Madame savait +employer ses après-midi, pendant l’absence de +Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale +avec ses décolletés, ses bras nus, ses bas +transparents, son maquillage : cette Parigote-là, +bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il fallait +à son cocu de mari une fameuse santé pour +se présenter aux élections comme champion de la +famille française !</p> + +<p>De telles rumeurs devaient venir aux oreilles +des adversaires politiques de M. Cousinet. Un +jour, le <i>Vrai Républicain</i> publia cette petite note :</p> + +<blockquote> +<p class="c">SIMPLES QUESTIONS</p> + +<p>« Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait +mieux de s’occuper de la chose privée que de la +chose publique ?</p> + +<p>« Est-il vrai que ce défenseur de la tradition +a épousé une espèce de rosière de Montmartre, +laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter +pendant que Monsieur fait de la politique ?</p> + +<p>« Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux +figure sur sa propre liste ? »</p> + +<p class="sign xsmall">LE FURET.</p> +</blockquote> + +<p>Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction +du <i>Salut national</i>, M. Cousinet demanda à Plumoiseau +d’une voix inquiète :</p> + +<p>— De qui s’agit-il ?</p> + +<p>— Je l’ignore…</p> + +<p>— Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit +de moi. C’est épouvantable !</p> + +<p>— Bah ! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. +J’ai été trompé, moi aussi, par une femme que +j’adorais !</p> + +<p>— Comment, vous croyez donc que c’est vrai ? +Ai-je une tête de cocu, moi ? Quand je dis : « C’est +épouvantable », j’exprime cette pensée qu’une +polémique ainsi conduite dépasse les bornes… +Oser mêler ma femme, ma chère petite femme, +à ces saloperies ! La traiter de « rosière de Montmartre », +elle, une artiste ? Plumoiseau, vous allez +répondre, vous entendez…</p> + +<p>— Permettez, répondit le rédacteur du <i>Salut +national</i>… Vous savez que je suis pour la manière +forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux ne +pas relever tout de suite cette… cette… insinuation.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que si nous nous reconnaissons dans le +personnage visé, il faudra y aller carrément et +jusqu’au bout.</p> + +<p>— Parfait !</p> + +<p>— C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos +témoins au directeur du <i>Vrai Républicain</i>.</p> + +<p>— Bravo ! Envoyez-les…</p> + +<p>— Pardon, Monsieur, quand je dis « nous », +c’est de vous que je parle…</p> + +<p>— De moi ? Mais il me semble que les duels, +c’est aussi votre rayon.</p> + +<p>— Oui, quand il s’agit des principes, des idées. +Mais ce n’est pas le cas… Il s’agit de votre honneur +de mari et de la réputation de votre femme : +cela ne me regarde pas !</p> + +<p>A ces mots, M. Cousinet parut très ému… Il +resta silencieux, puis, reprenant le <i>Vrai Républicain</i>, +il relut l’entrefilet, lentement. Enfin, il +haussa les épaules et dit :</p> + +<p>— En somme, ce sont des questions, de simples +questions. En admettant que je sois visé, l’auteur +de ces lignes n’affirme rien : il cherche à savoir, +il s’informe… Il a même plutôt l’air de ne pas +croire que la chose soit possible. « Est-il vrai ?… » +écrit-il. Après tout, on peut en demander autant +à propos de n’importe quel mari. On ne sait +jamais… Vous avez raison, Plumoiseau : il ne faut +pas attacher d’importance à ce qu’insinuent ces +imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.</p> + +<p>Déchirant le <i>Vrai Républicain</i>, il en jeta les +morceaux sur le parquet, les piétina et s’exclama :</p> + +<p>— Voilà tout le cas que je fais de cette ordure !</p> + +<p>Puis il soupira :</p> + +<p>— Cherchez donc à faire le bonheur de vos +concitoyens ! Vrai, c’est décourageant…</p> + +<p>M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua +de sa voix fluette :</p> + +<p>— Attendez… Nous allons bientôt commencer +notre série de réunions contradictoires. Ce sera, +vous verrez, beaucoup plus amusant.</p> + +<p>Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup +plus tôt que d’habitude. Pourquoi ? Non certes, +parce qu’il doutait de la fidélité de sa femme — il +s’en savait aimé comme le méritait un homme +supérieur tel que lui — mais parce que, tout de +même, il se reprochait de délaisser quelque peu +cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, +pour vivre avec lui, à son étincelante carrière +artistique. « La politique, se disait-il en roulant à +soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la +politique me prend trop… Et Lisette finira par +m’en vouloir ! »</p> + +<p>Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine +annonça au château l’arrivée du mari et c’est +fort heureux, car M<sup>me</sup> Cousinet était précisément +dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son +amant, à des recherches aussi peu historiques que +possible.</p> + +<p>Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience +de ces retours intempestifs. Elle alla frapper +à la porte derrière laquelle il se passait certainement +quelque chose.</p> + +<p>— Madame ! Madame !</p> + +<p>— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?</p> + +<p>— Il y a que Monsieur vient de rentrer…</p> + +<p>— Comment, déjà ? Ah ! Flûte !…</p> + +<p>Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, +M. Cousinet qui lui demanda :</p> + +<p>— Où est Madame ?</p> + +<p>— Dans sa chambre, Monsieur, je crois…</p> + +<p>— J’y monte…</p> + +<p>M. Cousinet ne trouva personne dans la +chambre, non plus que dans le boudoir, le petit, +le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit +la porte de la bibliothèque : sa femme était là, le +nez plongé dans un énorme volume, tandis que +Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une échelle, +portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans ? +demanda-t-il avec la surprise d’un homme pour +qui les bibliothèques sont des endroits où il est +vraiment étrange qu’on s’aventure…</p> + +<p>— Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que +M. de Sableuse a eu l’idée d’écrire un article historique +pour ton journal. Un article sur… sur… +sur la Pucelle !</p> + +<p>— C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une +étude sur Jeanne d’Arc. Quoi de mieux dans le +<i>Salut national</i> ? Alors, vous voyez, nous bouquinons…</p> + +<p>— Ah ! très bien, répliqua le mari qui se pencha +sur le gros livre que sa femme feuilletait d’un air +infiniment sérieux.</p> + +<p>— Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu +tiens là ?</p> + +<p>— Oui, tu vois, le Bottin des départements… +On y trouve des tas de choses très intéressantes.</p> + +<p>— Sur Jeanne d’Arc ?</p> + +<p>— Sur n’importe qui et n’importe quoi.</p> + +<p>M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, +gênant… Pierre de Sableuse, du sommet de +l’échelle, questionna, à tout hasard :</p> + +<p>— Rien de nouveau à Merville ?</p> + +<p>— Si… Maintenant que les élections sont +proches, nos adversaires sortent de leur torpeur. +La lutte devient plus sévère… Il va falloir, mon +cher ami, que vous vous en mêliez.</p> + +<p>— Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, +si je n’ai pas bougé, c’est parce que vous ne m’y +avez pas invité.</p> + +<p>— Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. +Nous allons avoir des réunions contradictoires… +Vous êtes tête de liste : il faut vous montrer.</p> + +<p>— Je me montrerai.</p> + +<p>— Nous devons nous faire entendre dans tout +le département. Nos amis nous disent que soixante +réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce +n’est pas une petite affaire… Pendant trois mois, +nous mènerons une existence de vagabonds.</p> + +<p>— Tu m’emmènes ? demanda madame Cousinet, +câline.</p> + +<p>— Tu n’y penses pas, ma chérie.</p> + +<p>— J’ai déjà fait des tournées… Je connais ça !</p> + +<p>— Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer +dans les cabarets et sur les marchés, de coucher +dans des auberges, au hasard des routes… Non, +non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. +Et puis, pendant ce temps-là, tu travailleras +pour nous, à Merville, dans les comités de l’archevêché…</p> + +<p>Cette perspective parut désoler M<sup>me</sup> Cousinet +qui se mit à mordre son mouchoir de l’air +d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet +se dit avec une quiétude plus grande que +jamais : « Comme elle m’aime ! »</p> + +<p>Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt +séparée de son amant ne quitta plus Lisette de +Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que +jamais… Encore si elle avait pu mettre les baisers +doubles en attendant, mais son mari ne quittait +plus guère le château et quand il se décidait à se +rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse +« pour le mettre au courant. »</p> + +<p>Pendant quinze longs jours, M<sup>me</sup> Cousinet +ne put tromper son mari une seule fois : cette +existence devenait intenable.</p> + +<p>— Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait +Léa, discrètement.</p> + +<p>— Ah ! tu te souviens de notre entresol de la +rue de Douai ?… On s’y embêtait moins qu’ici et, +au moins, on y était libre !</p> + +<p>— J’ai toujours pensé que Madame regretterait +Montmartre…</p> + +<p>La première réunion électorale organisée par +l’abbé Pellegrin devait avoir lieu à Sableuse, +dans le local du patronage.</p> + +<p>— Il convient, avait dit M. Cousinet, que je +parle d’abord à mes concitoyens. Et comme j’habite +le château, l’église, qui lui fait pendant, doit +être pour moi. Mon cher curé, je compte sur +vous…</p> + +<p>A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de +« gouvernement » de M. le curé, avait son franc-parler, +s’exclama en mettant ses poings sur ses +larges hanches :</p> + +<p>— Comment, vous allez aider ce nouveau riche +à devenir not’ député ? Ah ! tenez, j’aurais jamais +cru ça de vous !</p> + +<p>— M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur +de la bonne cause…</p> + +<p>— C’est pas possible qu’une cause soit bonne +quand elle est défendue par des gens comme ça !</p> + +<p>— M. Pierre de Sableuse en est aussi.</p> + +<p>— Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de +M. le comte, un si digne homme, de M<sup>me</sup> la +comtesse, une femme si convenable, devenir +l’ami de ce profiteur qui s’est payé le château +de Sableuse avec de l’argent râflé pendant la +guerre ? Ah ! vrai, c’est à n’y rien comprendre !</p> + +<p>— M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, +pour les pauvres…</p> + +<p>— Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne +d’avoir son idée… Il n’y a que vous, monsieur +le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous +savez, ça surprend bien du monde.</p> + +<p>— Faites comme moi, Valérie, laissez dire…</p> + +<p>Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu ; +mais, par une coïncidence bizarre, le chien ne se +précipita pas comme d’habitude pour poser ses +larges pattes sur les genoux de son maître.</p> + +<p>— Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave +Poilu qui vous dit à sa façon ce qu’il en pense.</p> + +<p>D’autres poilus — les camarades du soldat +Pellegrin — répondirent assez mal à l’invitation +du curé.</p> + +<p>— Eh ! les copains, leur avait-il demandé avec +une jovialité moins naturelle que d’ordinaire, vous +viendrez à la réunion ?</p> + +<p>— On ira… Mais pas la peine que votre profiteur +nous demande de voter pour lui. Et puisque +vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous +le dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un +soldat du front, vous marchiez avec un type qui a +gagné ses millions en exploitant notre misère. +C’est pas chic !</p> + +<p>Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta :</p> + +<p>— Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme… +En bleu, tu pensais comme nous : en +noir, tu penses comme eux.</p> + +<p>— Comme eux ?</p> + +<p>— Oui, comme les riches, quoi ! N’as-tu pas +repris ton métier de curé ?</p> + +<p>Le docteur Profilex ne se montra pas plus +encourageant.</p> + +<p>— Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à +la cathédrale… Ah ! vous l’avez bien arrangé, le +pharisien ! je croyais entendre un bon père capucin +d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue +pittoresque… Je n’aime pas beaucoup les capucins, +mais je reconnais qu’ils étaient démocrates : +ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand +ils avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour +au seigneur… Ah ! curé, c’est à un bourgeois au +gros ventre que vous faites la vôtre !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin répliqua, offensé :</p> + +<p>— Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.</p> + +<p>— En tout cas, vous vous êtes mis au service +de ce Cousinet.</p> + +<p>— Non, je sers les idées qu’il représente.</p> + +<p>— Les idées ? Vous voulez dire les intérêts…</p> + +<p>Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du +prêtre et dit :</p> + +<p>— L’église et le château, toujours la vieille +alliance !</p> + +<p>— Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain +était M. de Sableuse.</p> + +<p>— Ce n’était pas la même chose.</p> + +<p>— Je ne vous comprends pas, docteur… Vous +êtes républicain, et vous m’en voulez de marcher +pour M. Cousinet, qui est républicain aussi, tandis +que vous ne m’avez jamais reproché d’être +l’ami de M. de Sableuse qui est royaliste.</p> + +<p>— C’est vrai, mais dans ma république, on préfère +les royalistes honnêtes aux républicains fripouillards. +Ceux-ci, mon système ne les admet +pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme +de Cousinet ? Ce bonhomme est pour ce +que vous appelez « la bonne République », celle +qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de +prêtres… La mienne ne ressemble pas à celle-là !</p> + +<p>Le curé de Sableuse répondit, après un silence :</p> + +<p>— Et puis, quoi, je ne suis pas libre… J’ai reçu +des instructions de l’archevêché. Service commandé !</p> + +<p>Le docteur Profilex lui tendit la main :</p> + +<p>— Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé… +Quant à votre réunion, eh bien, j’irai. Vous, vous +me ferez peut-être de la peine, mais j’ai comme +une idée que votre Cousinet m’amusera !</p> + +<p>Cette réunion devait être des plus mouvementées. +Les ouvriers des papeteries étaient venus en +grand nombre, fermement résolus à empêcher +Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait +le châtelain, avait dit en entrant dans la +salle : « Je m’y connais… Cela va chauffer ». En +effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant… +Le bureau, composé de comparses, fut à +grand’peine constitué. M. Cousinet comptait que +la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, +mais il ne tarda pas à constater que, ce soir-là, le +curé de Sableuse n’avait pas l’oreille de ses paroissiens. +Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire, avait +le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer +son auditoire, parut manquer de ses moyens +habituels. Il prononça quelques phrases qui se +perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, +il alla s’asseoir dans la salle.</p> + +<p>M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre +de Sableuse parviendrait à remonter le courant… +Mais où était-il ? Personne ne l’avait vu et Plumoiseau, +envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille : +M. de Sableuse, qui avait cependant formellement +promis d’assister à la réunion, restait +introuvable.</p> + +<p>Le châtelain dut se résoudre à prendre la +parole. Il se mit donc à réciter le discours-programme +que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais +sa voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte +par les interruptions :</p> + +<p>— Nouveau riche !</p> + +<p>— Profiteur !</p> + +<p>— Où les as-tu volés, tes millions ?</p> + +<p>Un individu à face blême, aux yeux brillants, +escalada l’estrade et vociféra d’une voix ardente :</p> + +<p>— Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire… +Camarades, nous pendrons l’un à son +clocher et l’autre à son donjon !</p> + +<p>Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent +bruyamment, tandis que des protestations s’élevaient, +mêlées de clameurs indistinctes et de coups +de sifflets.</p> + +<p>M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à +bafouiller des phrases que, seuls, les auditeurs +les plus rapprochés parvenaient à percevoir par +fragments :</p> + +<p>« — L’ordre dans le travail… le travail dans +l’ordre… l’équilibre de nos finances… l’agriculture +et l’industrie dont les intérêts doivent être +défendus… la prospérité publique, produit de la +collaboration fraternelle du capital et du travail… »</p> + +<p>— La barbe !</p> + +<p>« — … Tous mes efforts pour que les légitimes +revendications des travailleurs… »</p> + +<p>— Ferme ça, eh ! mercanti !</p> + +<p>« — … Mon dévouement… mon zèle… mon +amour des petits et des humbles… »</p> + +<p>— Ta gueule !</p> + +<p>« — … Notre chère patrie… nos mutilés… nos +morts… »</p> + +<p>Un homme, amputé du bras droit, se dressa et +clama d’une voix furieuse :</p> + +<p>— Parle pas de ça, eh ! salaud ? Est-ce que ça +te regarde ?</p> + +<p>Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à +côté de lui, il demanda :</p> + +<p>— Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, +votre copain ? La patrie, les mutilés, les morts… +Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur le +Curé, pour les faire servir à son élection ?</p> + +<p>Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le +temps de répondre, déchaîna un vacarme inouï. +M. Cousinet, effrayé, se pencha vers Plumoiseau +qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait +ce spectacle pour lui banal, et lui dit à +l’oreille :</p> + +<p>— Ils vont nous écharper !</p> + +<p>— C’est bien possible… Ce sont les risques du +métier.</p> + +<p>— Allons-nous-en.</p> + +<p>— Moi, je reste… Je n’ai jamais battu en +retraite devant des électeurs. Et voici ma septième +campagne !</p> + +<p>Plumoiseau était admirable… Mais un groupe +d’assaillants se précipitaient vers le bureau en +brandissant des chaises et des débris de banquettes. +Le président et ses assesseurs avaient +pris la fuite et M. Cousinet allait en faire autant, +quand le curé de Sableuse, retrouvant sa voix +sonore, s’écria :</p> + +<p>— Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer +chez nous ?</p> + +<p>Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. +Ils escaladèrent à leur tour l’estrade pour en +chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux, +M. Cousinet fut renversé, piétiné… Mais l’abbé +Pellegrin s’élança à son secours : les manches +relevées, sa soutane retroussée, il se mit à jouer +des pieds et des poings avec une vigueur et une +souplesse extraordinaires… Ayant dégagé le candidat, +il le releva, puis, au milieu du cercle formé +par les combattants tout à coup calmés, il lui +ordonna :</p> + +<p>— Suffit… Maintenant faut les mettre.</p> + +<p>— Les mettre ? bégaya le millionnaire.</p> + +<p>— Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va +faire du vilain !</p> + +<p>Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne +demandait pas mieux, fila au milieu des coups de +sifflets et des huées.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet ; +elle devait finir plus mal encore.</p> + +<p>Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme +pénétra dans le vestibule du château, il vit se +diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur +d’un plateau d’argent.</p> + +<p>Sur ce plateau, il y avait une lettre.</p> + +<p>Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une +stupeur bien compréhensible, était ainsi conçue :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Cher ami,</p> + +<p>« Un meau en hâte pour t’informer que je part +ce soir à Paris avec M. de Sableuse, qui est mon +amant, et Léa.</p> + +<p>« J’en ai souppé de cette existance… Moi, je +suis faite pour l’art et pour l’amour.</p> + +<p>« Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, +tu n’as jamais lu dans mon cœur de femme +et de grande vedette.</p> + +<p>« Mieux vaut donc que je refasse une fois de +plus ma vie avec l’homme que j’aime.</p> + +<p>« Adieu et bien sincèrement,</p> + +<p class="sign sc">« Lisette de Lizac ».</p> +</blockquote> + +<p>— Ah ! ça, c’est le bouquet ! s’écria M. Cousinet +en s’appuyant contre Plumoiseau pour ne pas +tomber.</p> + +<p>— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le +rédacteur en chef du <i>Salut national</i>.</p> + +<p>— Il y a que… Lisez plutôt !</p> + +<p>Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, +puis, d’une voix calme, proféra :</p> + +<p>— C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses +en période électorale, mais c’est la première fois +que je vois une tête de liste se comporter de cette +façon-là ! Quel atout pour nos adversaires !</p> + +<p>— Cocu et battu, voilà mon sort !…</p> + +<p>— Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends +ça… N’importe, il ne faut désespérer de +rien.</p> + +<p>— Ce Pierre de Sableuse est un misérable ! +Voilà comment il me récompense, moi qui voulais +assurer sa fortune politique ! Que faire, mon +bon Plumoiseau ?</p> + +<p>— Cacher cette histoire, à tout prix… Sinon, +nous nous écroulons dans le ridicule. Voyez-vous +cela, un pareil scandale dans le parti qui défend +les vieilles traditions de la famille française !</p> + +<p>— Ah ! peu importe, maintenant… La réunion +de ce soir prouve bien que je serai blackboulé !</p> + +<p>— Non, nous aurons plus de succès auprès des +paysans… Les paysans sont avec nous ! Mais il +faut sauver la face, avant tout.</p> + +<p>— Vous avez une idée, Plumoiseau ?</p> + +<p>— Aucune.</p> + +<p>— Moi non plus… Ce coup m’abat ! Et cependant, +je suis un lutteur. Mais être berné ainsi, +moi, Cousinet, c’est inimaginable !</p> + +<p>— Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa +voix douce, à disserter sur les surprises du +mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude +des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et +cela ne nous avancerait pas. Allons nous coucher… +La nuit porte conseil.</p> + +<p>Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde +où M. Cousinet l’avait plusieurs fois hébergé, +celui-ci pénétrait, les reins endoloris et le cœur +brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement +vide.</p> + +<p>— Plaquer un homme comme moi pour suivre +ce freluquet, cet inutile, ce sans-le-sou ! s’exclama-t-il, +s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas +et trop doré…</p> + +<p>Après un long silence, M. Cousinet murmura :</p> + +<p>— Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor +Hugo, de tous les hommes supérieurs… Les +femmes ne nous comprennent pas !</p> + +<p>Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il +se coucha.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall">POUR LA CAUSE</span></h2> + + +<p>En arrivant à la gare Montparnasse vers dix +heures du soir, le curé de Sableuse se souvint des +sombres pronostics de Valérie :</p> + +<p>— Si c’est Dieu possible de vous lancer dans +une aventure pareille !… Vous n’en reviendrez +point tout entier, c’est bien sûr ! A Paris, on est +écrasé à tous les coins de rue… De plus, vous +serez roulé, volé par toutes sortes de filous ! +Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que cette +M<sup>me</sup> Cousinet soit partie avec le fils de M. le +comte ? Si son mari ne peut pas se passer d’elle, +qu’il aille donc la rechercher lui-même… Un curé +n’est pas fait pour courir après les cocottes ! Et +puis, vous ne la retrouverez point dans cette ville +où vous n’avez jamais mis les pieds qu’entre +deux trains, quand vous étiez en permission !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa +mission était difficile, délicate, dangereuse… Mais +comment résister aux supplications de M. Cousinet ? +« Vous avez connu Pierre de Sableuse tout +enfant, lui disait-il… Il vous écoutera si vous +allez lui redemander ma femme. Moi, vous comprenez, +je préfère ne pas le rencontrer en ce +moment. Je me connais : je serais capable de +faire un malheur. Et je le crois très violent aussi… +Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment, +sans bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre +qu’il s’agit… Vous ramènerez une égarée dans le +chemin du devoir conjugal. Sans compter que, si +le scandale éclate, le parti des bons Français sera +battu aux prochaines élections ! Tout cela se tient, +comme vous voyez… Vous seul pouvez tout sauver, +mon cher ami ! Partez vite… Je vais demander +par téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne +un remplaçant pour quelques jours ! » Impossible +de refuser… D’ailleurs, en apprenant la fugue +de son fils, M<sup>me</sup> de Sableuse avait eu la même +idée : « Allez le rechercher, dit-elle à l’abbé Pellegrin… +Seul, vous pouvez l’arracher à cette +créature diabolique qui a certainement abusé de +sa jeunesse, de sa naïveté ! » Évidemment, la +bonne dame se faisait des illusions sur la candeur +de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que +lui répondre ? Il est vrai que M. de Sableuse avait +exprimé une autre opinion en disant à l’abbé : +« Moi, je trouve que tout est bien ainsi… Ce Cousinet +m’a pris mon château : mon fils lui a pris +sa femme. Ce n’est pas grand’chose, évidemment, +mais c’est toujours ça ! »</p> + +<p>Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie +dans l’autre, le curé de Sableuse, encore +tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue +de Rennes… Maintenant qu’il foulait de ses gros +souliers l’asphalte parisien, il avait perdu de son +optimisme et de son assurance et il se demandait +comment finirait une aussi singulière expédition. +Mais il voulut réagir et il y parvint en se disant : +« Faut pas s’en faire… Mieux vaut chercher deux +amoureux dans Paris que des blessés dans les fils +de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai +le secours de la Providence ! »</p> + +<p>Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au +coin d’une rue obscure, ne sachant d’ailleurs pas +bien où diriger ses pas. Deux femmes qui arpentaient +le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, +avec un rire canaille :</p> + +<p>— Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a +l’air de chercher… Des fois, c’est bon !</p> + +<p>Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin :</p> + +<p>— Alors, comme ça, on a besoin d’un petit +renseignement ? Vous savez, m’sieu le curé, je +peux vous rendre service, je suis bien gentille !</p> + +<p>Le prêtre se découvrit et répliqua :</p> + +<p>— Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement +vous adresser la parole…</p> + +<p>— Voyez-vous ça ! Eh bien, suivez-moi.</p> + +<p>— Où ça ?</p> + +<p>— A l’hôtel, parbleu ! Où voulez-vous que +ce soit ?</p> + +<p>— Vous avez donc deviné que je cherchais un +hôtel ? Ces Parisiennes, tout de même… Mais je +n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un +hôtel convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. +On m’a dit qu’il y en a du côté de l’église Saint-Sulpice. +Pourriez-vous m’en indiquer un ? Pas +trop cher, bien entendu, car je ne suis qu’un +pauvre curé de campagne !</p> + +<p>La fille, surprise, se rapprocha du curé de +Sableuse. Elle observa ce bon visage aux yeux +d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama :</p> + +<p>— Ben, zut alors ! j’allais faire une belle gaffe !</p> + +<p>Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta :</p> + +<p>— Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue +du Vieux-Colombier, la deuxième à droite… Elle +donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y trouverez +l’Hôtel du Grand Fénelon… C’est une boîte +sérieuse : vous y serez bien !</p> + +<p>Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir +remercié cérémonieusement, s’éloignait, la pierreuse +rejoignit sa camarade pour lui dire :</p> + +<p>— Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a… +Heureusement, il n’était pas à la page. J’aurais +dû lui demander une petite médaille. Ça m’aurait +peut-être porté bonheur !</p> + +<p>L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une +maison des mieux tenues : on n’y voyait guère +que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de +grands saluts dans l’escalier obscur, dans le +salon austère, dans la salle à manger quelque +peu monacale, ornée d’un portrait chromolithographié +du Cygne de Cambrai et d’un buste en +plâtre colorié du pape.</p> + +<p>Cet établissement, situé entre deux magasins +d’articles religieux, était tenu par M<sup>lle</sup> Badinois, +personne d’âge, au visage sévère, et qui gouvernait +avec autorité des garçons aux allures glissantes +de bedeaux. Elle reçut sans trop de façons +ce curé campagnard aux brodequins cloutés : c’est +qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des +prêtres élégants, des chanoines à la soutane liserée +de violet, voire des évêques qui daignaient, +entre deux dîners en ville, apprécier les menus +de sa table d’hôte.</p> + +<p>— Sans doute, dit-elle à son nouveau client, +sans doute, monsieur l’abbé vient assister, +comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des +Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue ?</p> + +<p>L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, +répondit :</p> + +<p>— Pas du tout, la patronne… Je suis venu à +Paname pour repérer une femme mariée qui s’est +trottée en douce avec un ancien lieutenant de +chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont +peut-être chez vous !</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Badinois, que ce langage avait tout d’abord +interloquée, sursauta en entendant ces derniers +mots. Elle répliqua, indignée :</p> + +<p>— Vous n’y pensez pas… L’Hôtel du Grand +Fénelon ne reçoit pas de couples, même mariés. +Ma maison est décente !</p> + +<p>— Ça va, ça va… Je pensais bien que je ne les +trouverais pas ainsi tout de suite. Mais le bon +Dieu me guidera… En attendant, je voudrais bien +me fourrer au plumard : j’ai une de ces envies de +pioncer !</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Badinois le regarda avec inquiétude… +Jamais, au grand jamais, elle n’avait entendu un +prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain, elle +se toucha le front comme une personne qui +a trouvé l’explication d’un mystère, et elle +s’exclama :</p> + +<p>— Je devine… Vous êtes un prêtre des missions. +Vous arrivez d’un pays de sauvages !</p> + +<p>— Vous l’avez dit… De vrais sauvages ! Mais, +vous savez, de bons types tout de même, quand +on sait les prendre !</p> + +<p>Du coup, M<sup>lle</sup> Badinois se sentit rassurée et, +tendant au curé un bougeoir de cuivre, elle lui +dit d’une voix chaleureuse :</p> + +<p>— Je vais vous donner une bonne chambre… +Un prêtre des missions doit en effet avoir besoin +de repos !</p> + +<p>— En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, +j’en ai une qui n’est pas ordinaire… Mais enfin, +on verra. Dieu soit avec vous, la petite mère !</p> + +<p>Et il suivit le garçon à qui M<sup>lle</sup> Badinois avait +donné ses ordres.</p> + +<p>Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie +les provisions préparées par Valérie et, son +couteau de poche à la main, en bon paysan qu’il +était, il croqua avec son appétit d’optimiste une +aile de poulet et un énorme morceau de pain. De +temps en temps, il buvait une lampée de vin à +son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à +penser que son expédition commençait le mieux +du monde.</p> + +<p>Après avoir passé une excellente nuit, le curé +de Sableuse prit son petit déjeuner en compagnie +d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et son +vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de +son inséparable parapluie, il se mit en route +pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait l’hôtel +particulier des Cousinet et le mari délaissé lui +avait conseillé d’aller tout d’abord à cette +adresse : peut-être y trouverait-il quelque indice +sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait +sans doute pas manqué d’y passer en arrivant à +Paris, ne fût-ce que pour reprendre possession +de ses bibelots personnels.</p> + +<p>Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue +de Villiers : le bon curé, qui demandait son chemin +à chaque coin de rue, se compara plus d’une +fois, en traversant les carrefours encombrés +d’autos, à Daniel dans la fosse aux lions.</p> + +<p>A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge +à favoris et à livrée déclara d’un air surpris :</p> + +<p>— Madame ? Non, elle n’est pas rentrée… +Madame est toujours avec Monsieur à la campagne. +Peut-être venez-vous pour quelque œuvre +charitable ?</p> + +<p>L’abbé répliqua, jovial :</p> + +<p>— Vous l’avez dit… Je m’occupe d’une bonne +œuvre !</p> + +<p>— Il faudra que vous voyiez Madame en personne.</p> + +<p>— Justement, je cours après.</p> + +<p>— Vous pourriez peut-être lui écrire.</p> + +<p>— Oui, mais à quelle adresse ?</p> + +<p>— Au château de Sableuse, près de Merville.</p> + +<p>— C’est une idée, mon vieux ! Mais ça ne fait +rien, si votre patronne passait ici un de ces jours, +vous lui diriez que… Au fait, non. Pas la peine… +Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout +hasard.</p> + +<p>Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. +« Si vous ne trouvez rien ni personne +avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux +nouvelles rue de Douai, n<sup>o</sup> 47, juste en face du +bal Tabarin. Ma femme a gardé là son appartement +d’artiste… Une fantaisie, disait-elle. Mais, +je le comprends maintenant, c’était une précaution. +Et dire que c’est moi qui payais le terme ! »</p> + +<p>Le bon curé se mit donc en devoir de gagner +la rue de Douai… Une pluie fine s’étant mise +à tomber, il ouvrit son immense parapluie de +toile brune et, sans même s’apercevoir que les +passants le regardaient avec surprise, il déambula +le long des trottoirs luisants. Il entendit cependant +ces mots : « Tiens, l’abbé Constantin ! », +mais il pensa qu’on le confondait avec quelque +ecclésiastique de ce nom.</p> + +<p>En approchant de Montmartre, il admira l’imposante +silhouette de la basilique du Sacré-Cœur, +toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et il +constata que les cinémas, les music-halls, les +théâtres devenaient nombreux. « J’ai entendu +plus d’une fois, songea-t-il, M<sup>me</sup> Cousinet parler +de ce Montmartre en soupirant… Évidemment, +cela ne ressemble guère à Sableuse. Mais +je m’en faisais tout de même une autre idée… +Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est +moche ! Les voilà donc, ces lieux de perdition +qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il, +tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, +sans parler bien entendu des païens ! Ben, ma +foi, le diable ne se met pas en grands frais pour +les tenter ! » Des petites femmes décolletées, aux +jambes gantées de soie transparente, éclataient +de rire en le voyant passer sous son invraisemblable +riflard, mais cette bonne humeur ne lui +déplut pas le moins du monde. Et même, il +arrêta une de ces irrespectueuses Montmartroises +pour lui demander, le plus naturellement du +monde :</p> + +<p>— Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin ?</p> + +<p>— Ben, vous en avez une santé ! Et vous en +aurez un succès !… Mais Tabarin est fermé à cette +heure-ci.</p> + +<p>— Ma petite demoiselle, je cherche une personne +qui habite juste en face, car vous parlez que +je ne vais pas au bal, même si on y gigote pour le +bon motif et en tenant compte du mandement de +Monseigneur sur ces danses indécentes que le +diable a inventées pour induire en tentation les +créatures de Dieu.</p> + +<p>— Oh ! vous savez, monsieur le curé, répondit +la petite femme, nous autres, nous ne dansons pas +toujours pour notre plaisir…</p> + +<p>Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé +Pellegrin arriva enfin à l’adresse que lui avait +donnée le châtelain de Sableuse.</p> + +<p>Dans la loge de la concierge, une jeune personne +à l’air fatal et en jupon court vociférait devant sa +glace en brandissant un revolver :</p> + +<p>— Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la +noble descendante de deux connétables, de trois +maréchaux et de plusieurs favorites des rois de +France… Vous avez abusé de ma faiblesse, vous +m’avez déshonorée ! La mort seule peut laver cette +souillure. Je vais me tuer… Soyez maudit, monsieur +le duc, et que mon sang retombe sur votre +tête infââââme !…</p> + +<p>Et la victime de monsieur le duc appuya le +revolver sur sa tempe en poussant une clameur +effrayante.</p> + +<p>Le curé se précipita vers elle en criant :</p> + +<p>— Arrêtez !… Arrêtez !… C’est affreux ! C’est +idiot !</p> + +<p>Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la +jeune désespérée, le repoussant d’une bourrade +vigoureuse, lui lança d’un air impatienté :</p> + +<p>— Non mais… De quoi vous mêlez-vous ?</p> + +<p>— Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter +le ciboulot… D’abord, c’est un grand péché !</p> + +<p>— Ah ! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie +un rôle ?… je suis artiste ! Je débute la semaine +prochaine au théâtre Moncey, dans un grand +drame, le <i>Satyre en habit noir</i> !</p> + +<p>— Je vous demande bien pardon, mon enfant.</p> + +<p>— De rien… Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre +service, monsieur l’abbé ?</p> + +<p>— Je voudrais savoir si M<sup>me</sup> Cousinet est +rentrée.</p> + +<p>— M<sup>me</sup> Cousinet ? Nous n’avons pas ce numéro-là +ici… Du moins, je ne crois pas. Moi, vous +savez, je suis la fille de la concierge et je ne +connais pas toutes les locataires. M<sup>me</sup> Cousinet ? +Ce n’est pas un nom dans le genre de la +maison…</p> + +<p>Et s’approchant d’un casier rempli de lettres +multicolores, elle lut à haute voix les étiquettes : +Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby de +Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de +Saint-Amour, Irène de Chantilly, Maud de Frontenac…</p> + +<p>— Votre maison est bien habitée, dit l’abbé +Pellegrin… Vous n’avez ici que des dames de la +noblesse !</p> + +<p>— En effet ! dit la jeune comédienne avec un +sourire… Moi-même j’ai un chic nom, Denise de +Villetaneuse !</p> + +<p>— Pauvre demoiselle ! Vos parents sont ruinés, +sans doute ?</p> + +<p>— Et comment ! Mais je continue l’appel… Il +en reste trois : Pervenche des Mirettes, Patricia de +Toledo et Lisette de Lizac !</p> + +<p>— Lisette de Lizac ? s’exclama l’abbé… Mais +c’est elle, c’est M<sup>me</sup> Cousinet !</p> + +<p>— Ah !… Maman doit être au courant, mais +moi, je ne sais rien.</p> + +<p>— Si, si, c’est bien elle, je la connais…</p> + +<p>— Tout le monde connaît Lisette de Lizac, +sinon M<sup>me</sup> Cousinet. Elle en a eu un succès, +pendant la guerre, au Casino ! Ce n’est qu’une +chanteuse de music-hall, elle n’a jamais joué des +œuvres littéraires comme le <i>Satyre en habit noir</i>, +mais enfin…</p> + +<p>— Est-elle chez elle ? interrompit le curé de +Sableuse impatient.</p> + +<p>— Elle n’y est jamais.</p> + +<p>— Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours ?</p> + +<p>— Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.</p> + +<p>— Quel malheur ! soupira l’abbé… Et moi qui +croyais la repérer ici !</p> + +<p>Comme il prononçait ces mots, la porte de la +loge s’ouvrit et Léa entra…</p> + +<p>— Monsieur le curé ! s’écria la femme de +chambre de M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— Mademoiselle Léa !</p> + +<p>— Par exemple ! Et je parie que vous venez +pour voir madame !… Quelle idée ! Qui vous +envoie ? Comment savez-vous ? Mais c’est madame +qui ne va pas aimer ça, elle qui ne veut plus +entendre parler des gens de Sableuse !</p> + +<p>— Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une +exception !</p> + +<p>Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille +de la concierge, elle déclara :</p> + +<p>— Madame m’envoie chercher quelques objets +dans son appartement… Je monte !</p> + +<p>Puis elle dit à l’abbé :</p> + +<p>— Venez avec moi… Nous serons mieux à l’entresol +pour causer.</p> + +<p>L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes +pas délaissé, car lorsque Léa eut tourné quelques +commutateurs électriques, il n’offrit pas l’aspect +poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent +plus la lumière et la vie… Ce n’étaient que chaises +et fauteuils fragiles auxquels se nouaient des +rubans roses, bleu-clair, jaune paille ; canapés bas, +divans chargés de coussins, tapis épais, peaux +d’ours, rideaux lourds, paravents, bibelots en +fouillis sur les guéridons, les cheminées, les étagères, +les bonheur-du-jour… Partout des statuettes +de femmes nues, d’amours tendant leur +carquois, de faunes lutinant des bacchantes ; aux +murs, des tableaux et des gravures évoquaient +des galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, couchers de +mariées, escarpolettes libertines, baigneuses comparant +leurs charmes potelés. Et Léa, montrant +l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air +narquois :</p> + +<p>— Qu’en dit l’abbé ?</p> + +<p>— Moi ? répliqua le curé de Sableuse en tirant +sa pipe de sa poche… Je trouve que votre patronne +est bien logée, mais elle ne vient sans doute pas +ici pour faire oraison.</p> + +<p>— C’est son appartement d’artiste.</p> + +<p>— Bien sûr que ce n’est pas son appartement +de bourgeoise mariée à un futur député de la +Ligue des bons Français.</p> + +<p>— Pourquoi pas ?… Il est venu ici des sénateurs, +des généraux, des académiciens, même des +grands-ducs.</p> + +<p>— Entendu. Mais avouez que c’est la première +fois qu’on y voit un curé !</p> + +<p>Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, +alluma sa pipe.</p> + +<p>— Oui, répondit Léa… Il faut pour cela des +événements extraordinaires.</p> + +<p>Le bonhomme lança une bouffée de fumée au +nez d’une Vénus de marbre qui se tortillait sur +une sellette de bois doré et, après un silence, +demanda d’un air décidé :</p> + +<p>— Enfin, quoi, où sont-ils ?</p> + +<p>La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, +mi-sérieux :</p> + +<p>— Je n’ai pas confessé madame, mais les +secrets qu’elle me confie, je les garde.</p> + +<p>— Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de +l’avoir vue avec celui qui l’aide à commettre le +péché d’adultère.</p> + +<p>— Eh bien, vous attendrez longtemps.</p> + +<p>— Aussi longtemps qu’il faudra.</p> + +<p>— Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes +pas assez naïves, elle et moi, pour nous exposer à +recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, +c’est si encombrant, quand on ne les aime plus !</p> + +<p>Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est +d’une voix sévère qu’il prononça :</p> + +<p>— Mademoiselle, vous vous rendez complice +d’une vilaine action, d’un grand péché… Votre +patronne a trompé et quitté son mari, profanant +ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et +entraîné avec elle un jeune homme naïf et confiant, +un vrai gosse. Dieu sait où elle est capable +de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre +et si vous êtes une brave et honnête fille, vous +devez m’aider.</p> + +<p>Léa haussa les épaules :</p> + +<p>— M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant… +Dirait-on pas ! Mais madame en a eu de plus +jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes +perdues. Nous sommes artistes, nous avons un +nom, une situation, des relations et nous faisons +vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial +sans le sou en quittant pour lui un mari +qui est encore très présentable et qui a beaucoup +de galette… Enfin, je dois veiller sur le +bonheur de madame. Je l’ai toujours fait et je +continuerai. Voilà !</p> + +<p>— Vous ne rougissez pas en parlant ainsi ?</p> + +<p>— Pourquoi ? C’est vous, monsieur le curé, qui +devriez être gêné en venant vous mêler de ces +choses-là… Est-ce que cela vous regarde ? Est-ce +que votre place est ici ?</p> + +<p>L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit +sur son visage.</p> + +<p>Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit :</p> + +<p>— Ma place est partout où je peux faire quelque +bien… Si je ramène M<sup>me</sup> Cousinet à son mari, +si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une +aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli +mon devoir.</p> + +<p>Il promena son regard sur les tableaux libertins, +les estampes grivoises, la Vénus aux formes +provocantes et ajouta, en haussant les épaules :</p> + +<p>— Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement !</p> + +<p>Et, remettant son parapluie sous le bras, il se +retira, laissant la camériste tout interloquée.</p> + +<p>En repassant devant la loge dont la porte vitrée +permettait d’entrevoir et d’entendre la jeune +artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse +songeait que, tout de même, cette deuxième +démarche n’avait pas été complètement inutile. +M<sup>me</sup> Cousinet et son amant étaient à Paris, +puisque Léa y était. Il tenait un bout du fil… Que +la Providence l’aidât un peu dans cette mission +décidément épineuse et il ne pouvait manquer +d’atteindre son but.</p> + +<p>Le brave homme se sentit tout ragaillardi par +ce raisonnement optimiste et il décida d’interrompre +ses investigations, d’autant plus que son +estomac criait famine. « Ce n’est pas tout ça, +se dit le curé, il faut trouver un endroit pour +croûter… Un endroit convenable, bien entendu, +et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas +dans le quartier ! »</p> + +<p>Il se mit à la recherche d’un restaurant à +enseigne rassurante… Mais, par une fatalité singulière, +les établissements d’aspect modeste s’intitulaient +« chez Gaby », « <span lang="en" xml:lang="en">Poul’s bar</span> », « Le +Mirliton », « <span lang="en" xml:lang="en">Montmartr’s suppers</span> », ou bien +affichaient des prix fantastiques ; quant aux bouillons +populaires, où abondent les festons et les +astragales, l’abbé n’osa même pas s’en approcher, +car il les prenait pour des restaurants accessibles +aux seuls milliardaires américains.</p> + +<p>Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri :</p> + +<p>— Voilà mon affaire !</p> + +<p>Il venait de lire cette enseigne : « Abbaye de +Thélème ». Quoi de mieux pour un digne curé à +la recherche d’un restaurant ? Évidemment, cette +maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, +à la façade quelque peu provinciale était, comme +l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus particulièrement +par une clientèle ecclésiastique… Et, +plein d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le +fameux restaurant montmartrois.</p> + +<p>Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont +l’habit noir, le ventre proéminent et la bonne +figure de bedeau lui produisirent la meilleure +impression. « Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans +une boîte sérieuse… Mais ça a l’air d’être beaucoup +mieux que place Saint-Sulpice. »</p> + +<p>Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air +surpris, articula :</p> + +<p>— Vous demandez, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Je demande à boulotter.</p> + +<p>— Mais…</p> + +<p>— En vitesse, car je commence à avoir l’estomac +dans les talons.</p> + +<p>Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, +il reprit :</p> + +<p>— Vous devez être nouveau dans la maison… +Mais rassurez-vous, je ne suis pas difficile. Une +bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et +un litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me +faut.</p> + +<p>— C’est que…</p> + +<p>— Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à +l’abbaye de Thélème ! A l’hôtel du Grand-Fénelon, +vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on est +un peu plus dégourdi !</p> + +<p>Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant +une minute, puis revint, suivi d’un personnage +en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse +d’un regard perspicace, sourit et prononça :</p> + +<p>— Ce n’est pas la première fois… Conduisez +monsieur l’abbé au n<sup>o</sup> 8. Et soignez-le.</p> + +<p>— Ah ! enfin ! dit le bonhomme… Mais, vrai, +vous en faites des histoires pour un pauvre curé +de campagne ! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme +remue-ménage quand il vous arrive un évêque !</p> + +<p>Le maître d’hôtel installa le client inattendu +dans un cabinet particulier et lui fit servir un +déjeuner de premier ordre, arrosé d’une bouteille +de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille +fine et d’un havane, « On est tout de même mieux +ici que chez mademoiselle Badinois, se dit l’abbé +Pellegrin… Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant ! +Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que +chaque fois qu’on m’apporte quelque chose, c’est +une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien, +la maison est bonne et comme le curé-doyen du +canton doit venir prochainement à Paris pour +acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je lui +recommanderai l’abbaye de Thélème ! »</p> + +<p>Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était +satisfait.</p> + +<p>— Enchanté ! répondit-il… Vous avez une cuisinière +qui pourrait en remontrer à Valérie. +Mais ce n’est pas tout : donnez-moi votre petite +note !</p> + +<p>— Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.</p> + +<p>La « petite note » ne comportait que cette indication : +« Un déjeuner, dix francs. »</p> + +<p>Le curé de Sableuse songea : « Ce n’est pas +trop cher. Et puis, une fois en passant, on peut +bien faire une petite folie ! »</p> + +<p>Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, +et dit au garçon avec un bon sourire :</p> + +<p>— Voici votre petit bénéfice !</p> + +<p>En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit +plusieurs rues encombrées et bruyantes. +Puis il entra dans l’église Notre-Dame de Lorette +où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se +retirer, une jeune femme s’approcha de lui et lui +demanda, timidement :</p> + +<p>— Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il +vous plaît ?</p> + +<p>— Avec plaisir.</p> + +<p>— Voici… Je suis de la paroisse — j’habite rue +Labruyère — et j’appartiens au corps de ballet +de l’Opéra. Je vais passer un examen pour être +admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. +Et moi, je n’ai pas d’ami influent…</p> + +<p>— Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.</p> + +<p>— Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous +qu’il me soit permis d’adresser une prière à saint +Joseph pour qu’il me protège et me fasse bien +danser devant ces messieurs du jury ? J’ai peur +qu’il ne me prenne pas au sérieux ou qu’il ne se +montre vexé… Une danseuse ! Ça ne doit pas être +très bien considéré là-haut et cependant, je vous +assure, je suis très sage… Dites, monsieur l’abbé, +est-ce que saint Joseph fera quelque chose pour +moi ?</p> + +<p>Le curé de Sableuse commença par se moucher +dans un vaste mouchoir à carreaux, puis, avec un +bon sourire, répondit :</p> + +<p>— Toute prière qui vient du cœur est bien +accueillie… Saint Joseph vous écoutera, j’en suis +sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon bougre +de saint qui comprend et admet bien des choses. +Mais peut-être auriez-vous bien fait de vous +adresser aussi à sainte Marie l’Égyptienne… Elle +n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute +nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient +passer une rivière. Ce qui m’étonne même +c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris… Tenez, +dans cette paroisse !</p> + +<p>La ballerine se récria :</p> + +<p>— Oh ! moi, je danse en maillot !</p> + +<p>— Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de +même au paradis, parmi les bienheureuses… Ne +vous en faites donc pas : vous serez entendue là-haut +et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie +au ciel pour une humble et naïve prière de petite +danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés +par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes… +Allez, mon enfant, vous en serez, de ce premier +quadrille !</p> + +<p>Et tirant une petite image de sainteté de son +bréviaire, il la donna à la ballerine toute réconfortée.</p> + +<p>L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique +du Sacré-Cœur : le curé de Sableuse la +trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la nef +imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant +des cantiques. Puis, un prédicateur monta en +chaire et aux paysans, aux paysannes qui l’écoutaient, +il adressa une homélie hérissée de citations +latines, bourrée d’arguments purement théologiques, +empêtrée de phrases redondantes et nébuleuses. +Un ennui pesant tombait de la haute coupole +byzantine : toute cette pieuse éloquence +endormait les pèlerins fatigués.</p> + +<p>Et le curé de Sableuse songea : « Si les apôtres +avaient parlé comme ça, sûr qu’ils n’auraient pas +converti le populo et que notre sainte religion, au +lieu de se répandre dans le monde, serait restée +dans les choux. »</p> + +<p>Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Badinois lui indiqua son couvert tout au +bout de la table d’hôte que présidait un monsignor +imposant et qu’entouraient des ecclésiastiques +d’importance et d’âges divers. Après le +<i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i> qu’expédia le prélat, les convives, qui +faisaient pour la plupart grand honneur au menu +d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par +groupes sympathiques, à mi-voix… Le curé de +Sableuse, qui avait grand’faim et grand’soif, mettait +les bouchées doubles et les gorgées triples. +Quand cette offensive gastronomique marqua un +temps d’arrêt, il prêta l’oreille aux propos que +tenait le monsignor. Ce digne personnage expliquait +à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de +bazar où les missions étrangères se procuraient +les accessoires nécessaires à leur apostolat.</p> + +<p>— Je vends, disait-il, des articles d’église, des +cotonnades pour sauvages, des objets d’équipement, +des catéchismes dans n’importe quelle +langue, des perles de verre, des phonographes, +des chapelets, enfin, de tout. C’est une œuvre très +intéressante et très utile, montée par actions et +bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu +à Paris pour me ravitailler… Les sauvages +deviennent très difficiles : il faut que je crée sans +cesse de nouveaux rayons !</p> + +<p>Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec +complaisance :</p> + +<p>— Je crois que ma pièce sera bien montée à +l’Odéon. C’est une pièce à costumes, avec danses +et musique. J’aurai M<sup>lle</sup> Florange pour jouer +Salomé. Elle sera très bien…</p> + +<p>Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint +coloré, disait à un vieux prêtre décoré des palmes +académiques :</p> + +<p>— Voyez-vous, c’est par le sport que nous les +gagnons et que nous les retenons. Dommage que +vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à +Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de +Jeanne d’Arc ! Elle est classée en première catégorie… +Des as, je vous dis !</p> + +<p>— De mon temps, disait le vieux prêtre, nous +organisions des patronages où les jeunes gens +jouaient de petites comédies honnêtes…</p> + +<p>— Fini ! Aujourd’hui, il n’y a que le sport… +J’ai des sauteurs à la perche qui franchissent trois +mètres cinquante, des coureurs qui s’alignent +avec des champions du <span lang="en" xml:lang="en">Racing</span> et du Scuf ! J’ai +même créé une section féminine… Ah ! Quel succès ! +Mes jeunes paroissiennes galopent, sautent, +lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, +cela nous change un peu des Enfants de +Marie… Mais que voulez-vous ? Il faut marcher et +même courir avec son temps !</p> + +<p>L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque +peu dédaigneux :</p> + +<p>— Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère +paroissial, je me consacre à des travaux historiques… +C’est très intéressant. Je recherche, +dans les archives publiques et privées, les documents +qui permettent de restituer à certaines +familles une noblesse perdue à travers les guerres +et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, +de la patience et même quelque ingéniosité… +Tant d’arbres généalogiques ont été foudroyés, +ou, simplement, sont morts de vieillesse ! Mais je +retrouve des titres qu’on croyait perdus à jamais… +Tel que vous me voyez, j’ai pu — avec l’aide de +la divine Providence — faire rentrer dans les +rangs de l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes +et trois marquis. En cela, j’ai bien servi la cause +de l’Église, car les bourgeois plutôt libres-penseurs +qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont +pas manqué de retourner aussitôt à la religion de +leurs ancêtres… Noblesse oblige !</p> + +<p>— Ils vous sont reconnaissants, au moins ?</p> + +<p>— Pas tous, soupira le vieux prêtre… Ce +métier d’héraldiste est dur et peu lucratif. Cependant, +depuis la guerre, c’est meilleur… Beaucoup +de nouveaux riches veulent un blason, un blason +authentique. J’ai des commandes ! Malheureusement, +ma vue faiblit et je déchiffre avec peine les +vieux parchemins… En ce moment, je travaille à +la Bibliothèque nationale : il s’agit de trouver des +aïeux nobles à un M. Taupin qui est très pressé… +J’y arriverai, mais c’est difficile !</p> + +<p>Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait +ces conversations et regrettait les histoires +assez salées, mais peut-être plus vraiment chrétiennes, +qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le +doyen avec les curés du canton. Il en contait +d’ailleurs lui-même, selon la tradition rabelaisienne +des prêtres du bon vieux temps… Et il se +souvenait des sonores éclats de rire de ces braves +curés de campagne qui, certes, n’avaient pas +grand’chose de commun avec la plupart des +clients de M<sup>lle</sup> Badinois.</p> + +<p>D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais +ce milieu ne lui plaisait guère et le café à peine +servi — il n’osa pas demander un verre de cognac — il +se leva et monta se coucher.</p> + +<p>Le programme de sa journée du lendemain +comportait une visite à l’adresse de M. et M<sup>me</sup> de +Sableuse, rue de Verneuil.</p> + +<p>La mère de Pierre lui avait dit :</p> + +<p>— Peut-être mon fils est-il passé à la maison… +Le concierge pourra sans doute vous dire quelque +chose.</p> + +<p>La rue de Verneuil ne ressemble guère à la +rue de Douai : tout un demi-monde les sépare. +La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une +antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on +s’étonnait de ne pas rencontrer des dames sévères, +drapées de cachemire, des messieurs, sans doute +membres de l’Académie des Sciences morales et +politiques, et cravatés à six tours.</p> + +<p>La loge de la concierge était entièrement +occupée par un lit que recouvrait un énorme édredon +écarlate : au mur, deux lithographies représentant +<i>Poniatowski se noyant dans l’Elster</i> et le +<i>Supplice de Mazeppa</i>. Décor traditionnel, reposant, +rassurant… Mais une étrange jeune personne +surgit devant l’ecclésiastique : elle avait +des cheveux jaune paille qui moussaient d’une +façon extraordinaire, des yeux d’une grandeur +exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son +visage, d’ailleurs blafard, exprimait avec une +intensité saisissante l’inquiétude, l’angoisse, la +terreur.</p> + +<p>— Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en +prie… Remettez-vous. Je viens tout bonnement +vous demander un petit tuyau.</p> + +<p>A ces mots, la jeune personne changea d’expression. +Une joie prodigieuse se peignit sur sa +figure et ses mains se tendirent dans un geste +charmant qui signifiait évidemment : « Parlez, +parlez, je vous écoute ! »</p> + +<p>— M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci ?</p> + +<p>Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une +nouvelle transformation de la physionomie de +cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux +et ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, +avec une expression de ravissement céleste. Mais, +à la fin de la phrase, c’est une tristesse effrayante +qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont +la poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long +soupir. Puis, ayant fait un signe de tête négatif, +la pauvre enfant se laissa tomber dans un fauteuil +Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et +cachant son visage dans ses mains, elle se mit à +sangloter silencieusement.</p> + +<p>Le curé de Sableuse, navré, se lamenta :</p> + +<p>— Oh ! mon Dieu !… Si j’avais su !… Mademoiselle, +je vous en prie, excusez-moi !</p> + +<p>Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne +se redressa en poussant un éclat de rire et +en battant des mains.</p> + +<p>— Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, +monsieur le curé… Hein, croyez-vous que je l’ai +jouée, cette scène-là ! Mary Pickford, Lilian Gish +elles-mêmes n’auraient pas mieux fait… Ah ! +Quel dommage que vous ne soyez pas metteur en +scène : vous m’auriez engagée et je serais devenue +une star !</p> + +<p>— Comment, c’était une comédie… Encore ?</p> + +<p>— Je me destine au cinéma, car je suis photogénique… +Alors, j’étudie mes expressions et je +joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion +qui se présente ! N’est-ce pas que, celle-là, on +aurait pu la tourner ?</p> + +<p>— Et moi qui croyais…</p> + +<p>L’abbé se dit : « A Paris, toutes les filles de +concierges se destinent donc au théâtre ou au +cinéma ? » et il se demanda si le curé sportif de la +table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes +paroissiennes pour son patronage en ouvrant un +cours d’art dramatique et cinématographique.</p> + +<p>— Vous demandiez M. Pierre de Sableuse ? +reprit la future vedette de l’écran… Nous ne +l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit +être à la campagne avec ses parents.</p> + +<p>— Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui +dire d’aller voir l’abbé Pellegrin à l’hôtel du +Grand Fénelon, place Saint-Sulpice ?</p> + +<p>Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté +quelque renseignement utile, le brave homme sortit +de la vieille maison — si différente du splendide +hôtel de M. Cousinet ! — où les Sableuse +cachaient, en hiver, leur existence de nouveaux +pauvres.</p> + +<p>Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là +et alla visiter Notre-Dame dont la beauté vraiment +chrétienne l’émut, puis, après avoir longé +les quais et traversé la place de la Concorde, la +Madeleine qui lui parut peu faite pour la prière +et la parole sacrée… « Je ne m’en ressens pas, se +dit-il, pour prêcher là-dedans… Au fait, qu’est-ce +qu’elles diraient, les belles madames de Paris, +si elles m’entendaient ? Je préfère ma vieille église +de village à ce temple de Jupiter. Là, au moins, +je peux parler à mes paroissiens comme cela me +vient et à l’occasion, les engueuler comme +ils le méritent. »</p> + +<p>L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de +l’insuccès de ses démarches. Et, par retour du +courrier, il reçut cette réponse :</p> + +<blockquote> +<p class="date">Merville, le 18 septembre 192.</p> + +<div class="w40"> +<p class="c"><b class="large ssf">Le Salut national</b><br> +<i>Journal hebdomadaire</i></p> + +<p class="small">« Religion, Famille, Propriété +sont les trois mamelles de la +France. »</p> + +<p class="sign sc">Cousinet.</p> + +</div> +<p class="ind">« Cher monsieur le Curé,</p> + +<p>« M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me +prie de vous remercier et aussi de vous répondre, +car il part aujourd’hui même avec deux de ses colistiers +pour une nouvelle tournée électorale. A +ce propos, j’ai le plaisir de vous apprendre que +les fâcheux incidents de la réunion de Sableuse +ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes +où nous avons exposé, ces derniers jours, +notre programme. La candidature de M. Cousinet +semble particulièrement sympathique aux paysans +qui reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument +hostile à toutes mesures qui pourraient +inquiéter la propriété, surtout quand elle est +rurale.</p> + +<p>« En ce qui concerne l’affaire dont vous vous +occupez en ce moment à Paris, M. Cousinet croit +que vous obtiendriez des indications probablement +précieuses en vous adressant au Casino de +Paris, établissement où la personne en question a +conservé de nombreuses relations et où il est +probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre le +cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez +les dangers au point de vue de notre position +électorale. Je vous signalerai, en passant, +la campagne de plus en plus perfide du <i>Vrai +Républicain</i> qui semble malheureusement très +renseigné sur les complications où nous nous +débattons en ce moment.</p> + +<p>« Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma +qualité de journaliste conservateur, nourri (assez +mal) depuis si longtemps dans le sérail traditionaliste, +je remplis avec quelque gêne la mission +dont m’a chargé M. Cousinet… Vous envoyer au +Casino de Paris ! Mais votre dévouement à la +bonne cause est infini, comme le mien. Quand il +s’agit de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. +Moi aussi… C’est pourquoi je n’hésite pas à vous +faire part de ce désir de M. Cousinet qui attend +impatiemment de vos nouvelles.</p> + +<p>« En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes +sentiments très déférents et très sympathiques.</p> + +<p class="sign"><i>Signé</i> : « <span class="sc">Plumoiseau</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se +dit : « Le vin est tiré, il faut le boire… Trop tard +pour reculer. Pourquoi, au fait, n’irais-je pas au +Casino de Paris ? Mes intentions sont pures, Dieu +le sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai +dans ce lieu de perdition, où ne se perdent, +d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien. »</p> + +<p>Et c’est sans penser le moins du monde à mal, +que l’excellent abbé dit à M<sup>lle</sup> Badinois :</p> + +<p>— Je vais au Casino de Paris… Vous devez +connaître ça, vous, une Parisienne ? Indiquez-moi +donc le secteur !</p> + +<p>A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand +Fénelon écarquilla les yeux, poussa un petit cri +scandalisé, puis s’exclama :</p> + +<p>— C’est épouvantable ! Si ces messieurs vous +entendaient…</p> + +<p>— Moi, je les entends, et je vous assure que, +parfois, ça me choque !</p> + +<p>— Monsieur, fit sèchement M<sup>lle</sup> Badinois, ne +comptez pas sur moi pour obtenir de tels renseignements.</p> + +<p>— Ça va… On se débrouillera. Vous frappez +pas, la petite mère !</p> + +<p>« La petite mère ! » M<sup>lle</sup> Badinois, indignée, +voulut protester contre cette appellation outrageante… +Mais déjà le curé de Sableuse, son inséparable +riflard sous le bras, quittait le bureau de +l’hôtel. Il parvint sans trop d’encombre rue de +Clichy.</p> + +<p>Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris — et +sans doute y avait-il de quoi — en +voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique… +Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque +qu’il le prit pour un artiste grimé en curé de campagne +et qui, entre deux scènes de la revue en +répétition, venait lui demander quelque service.</p> + +<p>Aussi lui répondit-il avec un rire jovial :</p> + +<p>— Lisette de Lizac ? Il y a belle lurette que +nous ne l’avons pas vue ici… Allez donc vous renseigner +à la Régie.</p> + +<p>Et il ajouta :</p> + +<p>— Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans +ce costume-là. Ma parole, je ne vous reconnais +pas !</p> + +<p>— La Régie ? Où ça se passe-t-il ?</p> + +<p>— Voyons, vous le savez bien… Au premier, à +droite, en passant par le hall.</p> + +<p>L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et +bientôt, ne sachant plus que devenir, il se dirigea +vers une porte entr’ouverte qu’il poussa, après +avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, +car il venait d’apercevoir une douzaine de petites +femmes en culotte qui, aux sons d’un air baroque +tout à coup martelé par un pianiste hirsute, +s’étaient mises à danser avec des attitudes et des +gestes de poupées mécaniques.</p> + +<p>En faisant demi-tour précipitamment, il se +heurta à un homme vêtu d’une longue redingote +noire, cravaté de blanc et qui avait un visage +sévère.</p> + +<p>— Oh ! pardon… fit le curé de Sableuse.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Excuse me</i>, répondit l’inconnu qui, reconnaissant +un prêtre, ajouta aussitôt avec un fort +accent anglais : « Aoh ! c’est extraordinaire… Je +n’ai jamais vu ici un ministre papiste ! <i lang="en" xml:lang="en">Very glad</i>, +mon cher collègue ! »</p> + +<p>L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.</p> + +<p>— Je pense, continua l’autre, que vous venez +rappeler aux <i lang="en" xml:lang="en">girls</i> catholiques les principes de +leur religion.</p> + +<p>— Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette +de Lizac.</p> + +<p>— Je ne la connais pas… Mais, moi, je +recherche trois danseuses qui ont quitté notre +maison : Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est +décidément très <i lang="en" xml:lang="en">dangerous</i> pour la continence des +<i lang="en" xml:lang="en">girls</i>. Je suis le pasteur Hercule Allan Patterson, +de l’église anglicane, directeur de la <i lang="en" xml:lang="en">Girls-House</i>, +fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice +d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante +danseuses britanniques… Je les surveille, car il +faut bien protéger ces enfants, qui sont si exposées, +contre la <i lang="en" xml:lang="en">french immorality</i>. Et je viens précisément +adresser quelques paroles morales aux +<i lang="en" xml:lang="en">Cocktail-girls</i> dont le mauvais exemple de Lotty, +Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme innocente.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna :</p> + +<p>— Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des +danseuses ?</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes, exactly</i>…</p> + +<p>— Ça ne doit pas être une petite affaire !</p> + +<p>— C’est une tâche peut-être moins compliquée +que celle du vice-roi des Indes, mais elle est très +importante. Ces enfants sont des sujettes de Sa +Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent +sur la scène d’un music-hall parisien. Et c’est +pourquoi notre gouvernement et notre église ne +les abandonnent jamais… D’autant plus que beaucoup +d’entre elles se marieront avec des lords et +seront présentées à la Cour. Ces <i lang="en" xml:lang="en">girls</i> sont les +futures grandes dames d’Angleterre !</p> + +<p>— Je comprends, fit l’abbé en riant, vos +duchesses et vos comtesses sortent du music-hall +comme les nôtres sortaient autrefois du couvent +des Oiseaux !</p> + +<p>— Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses +françaises ?</p> + +<p>— Moi ? Grand merci… Ce n’est pas tout à fait +mon genre de paroissiennes ! J’en ai une cependant +qui est un peu de cette partie-là… Eh bien, elle +me donne plus de soucis à elle seule que toutes +mes ouailles réunies !</p> + +<p>Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le +curé de Sableuse retourna sur ses pas à travers des +couloirs encombrés de décors, tapissés d’affiches +dont quelques-unes représentaient Lisette de +Lizac… Enfin, il parvint dans un magasin où +se combinaient l’odeur de la naphtaline et une +sorte de parfum composite et fade. Une femme y +maniait des étoffes dont les paillettes scintillaient +sous l’unique lampe électrique qui éclairait ce +décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut +pas l’étonner le moins du monde et quand elle +eut entendu prononcer le nom de Lisette de Lizac, +elle s’exclama :</p> + +<p>— Mais elle est mariée depuis longtemps et avec +un archimillionnaire, un nouveau riche ! Elle n’a +plus rien à fricoter ici : elle a fait sa pelote, celle-là ! +C’est maintenant une bonne bourgeoise, une +honnête femme, quoi ! Quand je pense… Et dire +que nous avons débuté ensemble ! En 1897, à +l’Eldo ! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, +j’ai épousé un camarade, un brave garçon qui +n’avait pas le sou. Et, naturellement, je ne suis +arrivée à rien ! Pour arriver, faut pas coucher avec +un seul… Oh ! pardon ! Enfin, me voilà employée +au magasin des costumes… Qu’en pensez-vous, +monsieur le curé ? Est-ce vrai que la vertu est +toujours récompensée ?</p> + +<p>— Toujours.</p> + +<p>— Et le vice puni ?</p> + +<p>— Toujours.</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, c’était peut-être vrai +à l’Ambigu, autrefois… Mais le répertoire a +changé !</p> + +<p>— Ne vous en faites pas, ma bonne dame : le +bon Dieu est là, et même un peu là, pour remettre +les choses en ordre quand elles sont vraiment trop +de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en +train de tout perdre et c’est même pour cela +que… Mais suffit.</p> + +<p>— Ah ! tenez, je voudrais la voir ici, comme +moi, chargée de retaper ces costumes… Alors, j’y +croirais, à la justice de votre bon Dieu !</p> + +<p>Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes +ces conversations n’avançaient guère ses affaires. +Heureusement la Providence veillait… Elle le conduisit, +à travers un dédale de couloirs et d’escaliers +obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut +ces mots : « Secrétariat général. »</p> + +<p>Un jeune homme extrêmement élégant parut +quelque peu interloqué en voyant entrer cet ecclésiastique +dans son cagibi. Mais il se ressaisit +aussitôt et, s’empressant, il demanda :</p> + +<p>— Vous venez sans doute de la part de Son +Éminence ?</p> + +<p>Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, +il ajouta :</p> + +<p>— Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire +général du Casino de Paris et informateur +religieux de la <i>Gaule catholique</i>. Vous pouvez +donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication +en toute confiance… Il faut qu’elle soit +importante et urgente pour que vous n’ayez pas +craint de vous aventurer jusqu’ici…</p> + +<p>A vrai dire, le confident de l’archevêque ne +reconnaissait pas en ce curé au visage rude, à la +soutane mal coupée, au parapluie monumental, le +type en quelque sorte classique des abbés bien +parisiens qui forment l’état-major du cardinal-archevêque.</p> + +<p>— Non, répondit le visiteur, je ne suis pas +dans les huiles. Je viens tout simplement vous +demander des nouvelles de M<sup>me</sup> Cousinet.</p> + +<p>— Connais pas, fit M. Levysohn d’un air +désappointé.</p> + +<p>— Je veux dire Lisette de Lizac…</p> + +<p>— Ah ! J’y suis. Lisette ? Mais elle n’est plus +de la maison… Nous ne l’avons pas revue ici +depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi… +A Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de +Mgr Lobien, évêque de Palmyre.</p> + +<p>Et le secrétaire général du Casino de Paris +ajouta, négligemment :</p> + +<p>— Un de mes amis !</p> + +<p>— Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, +c’est la poisse… Impossible de la repérer, cette +poule-là !</p> + +<p>Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant +M. Abraham Jacob Levysohn et, voyant l’effet +produit, l’ancien brancardier s’excusa :</p> + +<p>— Faites pas attention… Ce sont des revenez-y +du temps où je vivais avec les poilus. L’argot, c’est +contagieux et on ne s’en guérit pas facilement.</p> + +<p>Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur +religieux de la <i>Gaule catholique</i> prit sur son +bureau un exemplaire de ce journal mondain et +s’exclama :</p> + +<p>— Mais, au fait, c’est vrai… Je n’y pensais pas ! +Nous en parlions ce matin, de Lisette de Lizac !</p> + +<p>Et parcourant la <i>Gaule catholique</i> d’un regard +d’aigle, il y trouva cet entrefilet qu’il cherchait +et qu’il fit lire au curé de Sableuse :</p> + +<blockquote> +<p class="c">Toujours les colliers de perles.</p> + +<p>« M<sup>lle</sup> Lisette de Lizac, l’artiste bien connue +que les Parisiens regrettent de ne plus pouvoir +applaudir depuis trop longtemps, vient d’être à +son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où +l’audace le dispute au parisianisme.</p> + +<p>« Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du +magnifique collier de perles, évalué à plus de +200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son +cabinet de toilette, au Mirific-Palace.</p> + +<p>« M<sup>lle</sup> Lisette de Lizac, que nous avons pu +interviewer, nous a déclaré… »</p> +</blockquote> + +<p>L’abbé ne lut pas plus avant.</p> + +<p>— Le Mirific-Palace ! s’écria-t-il… Où ça que +j’y coure ?</p> + +<p>— Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.</p> + +<p>Quelques minutes après, le digne homme, qui +avait pris un taxi, arrivait au Mirific-Palace. C’était +l’heure du thé et des limousines basses qui s’arrêtaient +devant le péristyle illuminé descendaient, +pareillement longues, souples et vêtues de noir, +des élégantes dévotement suivies par des messieurs +évidemment négligeables et qui, eux aussi, +se ressemblaient tous avec leur air morose, leurs +moustaches en brosse à dents et leurs binocles +d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres, cambrés +dans leur veston cintré, arrivaient en même +temps, mais à pied… Cette foule, franchissant le +hall égypto-munichois, pénétrait dans de vastes +salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes +électriques et d’où s’échappaient les sonorités +sauvages d’un <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span>.</p> + +<p>En entendant ce vacarme, le bon curé crut +tout d’abord à une bagarre et il songeait déjà à +reprendre son ancien emploi de brancardier, +quand, s’étant approché de l’entrée d’un des +salons, il put apercevoir des nègres vêtus de +casaques écarlates qui tapaient à tour de bras +sur les diverses pièces d’une batterie de cuisine.</p> + +<p>« C’est une musique de ce genre, songea-t-il, +qui doit couvrir dans l’enfer les cris des damnés… +Les gens que je vois ici cherchent sans doute à +s’y habituer dès maintenant. »</p> + +<p>Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations +et brodé d’or sur toutes les coutures le +dirigea vers l’office de renseignements où un +personnage à visage circonspect de diplomate lui +répondit, quand il eut demandé à voir M<sup>me</sup> Lisette +de Lizac :</p> + +<p>— Elle doit être au dancing. A moins cependant, +qu’en raison de cette déplorable histoire de +collier… Je vais téléphoner au bureau de l’étage. +Voulez-vous me donner votre nom ?</p> + +<p>L’abbé se dit que M<sup>me</sup> Cousinet allait peut-être +refuser de le recevoir. Et, usant d’un subterfuge, +il répondit, en rougissant :</p> + +<p>— Pas la peine… Mon nom n’a aucune importance. +Dites à cette dame que je viens précisément +au sujet du collier… Ce que j’ai à lui raconter +l’intéressera.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet était dans sa chambre et bientôt le +curé de Sableuse, qui avait été confié à l’amiral +bolivien en personne, était introduit auprès d’elle.</p> + +<p>Un cri de surprise l’accueillit, puis :</p> + +<p>— Non ?… Vous ici !</p> + +<p>Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas. +Était-ce vraiment la châtelaine de Sableuse, cette +créature bizarre qui portait des cheveux courts et +qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe +bariolée ? Et comme il paraissait hésiter, elle +s’exclama :</p> + +<p>— Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux +courts ? Et puis, je suis en pyjama… Si j’avais +su que c’était vous, monsieur le curé !</p> + +<p>— Ça va… Je vous retrouve maintenant. Et +pas sans peine, M<sup>me</sup> Cousinet !</p> + +<p>— Je suis ravie de vous revoir…</p> + +<p>— Il faut, tout d’abord, que je vous avoue +quelque chose : je n’ai rien à vous dire au sujet +du collier ! Mais, vous comprenez, je voulais être +reçu…</p> + +<p>— Quelle idée ! Mais vous l’auriez été sans cela. +Voyons, vous, le seul type sympathique que j’aie +connu à Sableuse !</p> + +<p>Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé +se sentait embarrassé : il ne savait comment s’y +prendre pour aborder le plus délicat des sujets, il +ne trouvait pas ses mots… Mais M<sup>me</sup> Cousinet, +qui l’observait en souriant, lui tendit la perche :</p> + +<p>— Avez-vous lu la <i>Dame aux Camélias</i>, monsieur +le curé ?</p> + +<p>— Non… Moi, vous savez, je ne lis guère que +mon bréviaire.</p> + +<p>— On a tiré une pièce de ce roman : Sarah +Bernhardt y était épatante ! Surtout dans une scène +qui ressemble étonnamment à celle que nous +jouons en ce moment. Moi, je suis la Dame aux +Camélias et vous, vous êtes le père Duval qui +vient me réclamer son fils… N’est-ce pas, c’est à +peu près ça : vous venez me demander de lâcher +Pierre ?</p> + +<p>— Ma foi…</p> + +<p>— Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne +vais pas pousser des cris de désespoir et je ne +verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non +plus dans une dernière quinte de toux au cinquième +acte. Qu’est-ce que vous voulez ? Moi, je +suis une comique, une fantaisiste et je serais +mauvaise dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce +que je vous réponds, papa Duval ?</p> + +<p>Et, comme le curé de Sableuse restait interdit, +elle lança, en mettant les mains dans ses poches +et faisant une pirouette :</p> + +<p>— Votre bon jeune homme ? Reprenez-le… Je +vous le rends !</p> + +<p>— Comment, vous ?…</p> + +<p>— Oui, j’en ai assez ! A Sableuse, il faisait très +bien en jeune provincial, en gentilhomme campagnard : +il avait des naïvetés, des gaucheries charmantes +et même son accent me plaisait. Mais à +Paris, ah ! non ! Qu’est-ce que vous voulez que je +fasse de ce garçon qui n’est au courant de rien, +qui ne sait pas danser le <i>Shimmy</i>, qui n’a aucun +chic en smoking et qui me parle à chaque instant +de sa mère. Fini ! le charme s’est rompu… Remmenez-le, +monsieur le curé, remmenez-le !</p> + +<p>— Entendu, madame, fit le brave homme, un +peu étonné, tout de même, d’entendre parler +avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui +était à ses yeux le plus accompli des jeunes +hommes.</p> + +<p>— Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame +Cousinet… Si je vous disais qu’il m’a quittée, cet +après-midi, pour aller voir un camarade de régiment ! +D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté… +Je devine qu’il regrette son escapade, comme il +dit.</p> + +<p>— Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce +côté-là. Mais ce n’est pas tout.</p> + +<p>— Ah ! qu’est-ce qu’il y a encore ?</p> + +<p>— Il y a vous.</p> + +<p>— Moi ?</p> + +<p>Avec une vive appréhension, le curé de +Sableuse articula :</p> + +<p>— Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai +que je suis chargé aussi de vous faire rappliquer +auprès de votre mari qui vous pardonne et vous +attend.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet répondit simplement :</p> + +<p>— Mais je l’espère bien ? Il ne manquerait plus +qu’il la fasse au type jaloux… J’ai horreur de ça, +c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet n’a pas à +se plaindre de moi : il y a trois ans que nous +sommes mariés et c’est la première fois que je +le fais cocu, moi, une indépendante, une artiste, +une grande vedette ! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup +de bourgeoises qui pourraient en dire +autant ?</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>L’abbé Pellegrin et Pierre de Sableuse retournèrent +ensemble à Sableuse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet rentra avec Léa.</p> + +<p>Son mari l’accueillit avec d’autant plus de satisfaction — tout +en gardant une attitude très digne +de mari magnanime — qu’elle avait retrouvé +son collier de perles dans une boîte à poudre, au +fond d’une malle.</p> + +<p>— Je ne veux te reprocher qu’une chose, lui +dit M. Cousinet.</p> + +<p>— Quoi donc, mon gros chéri ?</p> + +<p>— Tes cheveux courts… Ils vont me gêner au +point de vue électoral. Songe que je suis le candidat +de la famille, des traditions ! Que mes +adversaires publient le portrait de M<sup>me</sup> Cousinet +avec ces cheveux-là et je suis fichu !</p> + +<p>Le millionnaire et Pierre de Sableuse se rencontrèrent +dans les bureaux du <i>Salut national</i> +sous les auspices de Plumoiseau qui s’était chargé +de préparer cette réconciliation indispensable au +succès de la bonne cause.</p> + +<p>Leur première entrevue après des événements +d’un ordre si délicat fut naturellement assez +froide, du moins au commencement. A vrai dire, +c’est M. de Sableuse qui se montra quelque peu +guindé, allant même jusqu’à déclarer en serrant +du bout des doigts la main tendue de M. Cousinet :</p> + +<p>— J’en ai assez… J’y renonce !</p> + +<p>— A ma femme ! Mais je n’en doute pas.</p> + +<p>— Non, à la politique… Cela m’entraîne décidément +trop loin !</p> + +<p>— Vous me lâcheriez, moi ? Mais ce serait le +comble !… Vous reconnaîtrez que j’ai quelques +raisons de me plaindre de vous. Vous me devez +une compensation… Restez candidat ! Il le faut. +Faites cela pour moi, pour la cause ! Et puis, +vous êtes gentilhomme, vous êtes officier : vous +n’allez pas déserter avant la bataille… Une +bataille qui sera certainement gagnée. N’est-ce +pas, Plumoiseau ?</p> + +<p>— Nous avons beaucoup de chances, fit le vieux +lutteur. Mais à la condition que monsieur le +vicomte reste notre tête de liste…</p> + +<p>— Vous voyez, cher ami !</p> + +<p>— Au surplus, reprit Plumoiseau, il sera probablement +nécessaire d’intervenir énergiquement +auprès de la rédaction du <i>Vrai Républicain</i> qui +m’a l’air de mijoter des révélations très désagréables…</p> + +<p>— Oui, déclara M. Cousinet, ces misérables +vont tout raconter si nous ne les menaçons pas +de notre épée ou de notre pistolet. Mon cher +ami, vous êtes tout indiqué pour cela. Après +tout, n’est-ce pas avec vous que ma femme est +partie ? C’est donc à vous d’agir, s’il y a lieu. Qui +casse les œufs les paie !</p> + +<p>— C’est entendu, fit le vicomte en souriant… +A vous non plus, il n’y a pas moyen de résister !</p> + +<p>A ce moment, Plumoiseau insinua :</p> + +<p>— Puisque tout est arrangé, si nous nous occupions +de l’affiche-programme que réclament nos +comités locaux ?… C’est urgent.</p> + +<p>— Bonne idée ! acquiesça Cousinet en allumant +un énorme cigare. Nous allons nous y atteler…</p> + +<p>Et tous trois se mirent à combiner un texte +éloquent, ronflant, vraiment très entraînant, qui +commençait par ces phrases :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Citoyens !</p> + +<p>Il est temps vraiment de revenir à ces nobles +traditions qui ont été pendant tant de siècles +la force et l’honneur de notre chère patrie.</p> + +<p>Restaurons tout d’abord les bonnes mœurs +sans lesquelles une nation ne peut vivre et que +menace de détruire l’immoralité encouragée +par les suppôts d’un matérialisme abominable…</p> + +<p>Place au père de famille !</p> + +<p>Place à l’honnête femme !</p> + +<p>Place aux braves gens !</p> +</blockquote> + +<p>M. de Sableuse approuvait tout d’un air indifférent, +M. Cousinet avait presque la larme à l’œil +et Plumoiseau, qui écrivait, souriait d’une façon +bizarre…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">IX<br> +<span class="xsmall">LES DEUX PURS</span></h2> + + +<p>Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude +et de pardon, le curé de Sableuse trouva +que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient +venus bien vite… Malgré les invites répétées de +M. Cousinet, il n’était pas retourné au château et +il avait laissé sans réponse une lettre de l’abbé +Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à +prendre une part plus active à la campagne électorale.</p> + +<p>« Tous ces gens-là me dégoûtent », se disait-il +en caressant la grosse tête de Poilu qui, pendant +l’absence de son maître, n’avait touché qu’à peine +aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par +ordre de l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui +demandait ses impressions parisiennes, l’abbé +Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise +humeur :</p> + +<p>— Ne parlons pas de ce voyage… Si c’était à +refaire, je ne marcherais plus !</p> + +<p>— Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très +importante pour le succès de la bonne cause.</p> + +<p>— Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai +soupé, de la bonne cause !</p> + +<p>— Que me dites-vous là ?</p> + +<p>— Sinon de la bonne cause, du moins de certains +types qui la représentent… Et si je ne +regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est uniquement +parce que j’y ai rencontré une chrétienne +dont la foi naïve m’a ému.</p> + +<p>— Ah ! Qui était-ce, cette pieuse personne ?</p> + +<p>— Une danseuse… Oui, une danseuse de +l’Opéra ! J’ai prié pour elle… Et j’espère qu’elle +y a été admise, dans son premier quadrille !</p> + +<p>— Oh ! monsieur le curé…</p> + +<p>— Mais oui, cela m’intéresse autrement que +l’entrée de M. Cousinet à la Chambre des députés : +c’est plus moral.</p> + +<p>Le vicaire se hâta de prendre congé : décidément, +l’abbé Pellegrin n’avait pas volé sa réputation +d’original !</p> + +<p>Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des +cris joyeux, le curé s’en alla voir le docteur Profilex. +A ce moment de la journée — il était près +de deux heures de l’après-midi — son vieil ami +parvenait parfois à prendre quelque repos avant +de recommencer sa tournée. L’espoir du prêtre +ne fut pas déçu… Le docteur Profilex était assis +dans sa bibliothèque et lisait un gros livre illustré +de gravures sur bois.</p> + +<p>— C’est la bible ? plaisanta l’abbé en entrant… +Ah ! il est temps que vous vous convertissiez, +mauvais esprit que vous êtes.</p> + +<p>— Vous l’avez dit, curé. C’est la <i>Bible de +l’Humanité</i>, par Michelet : un livre admirable !</p> + +<p>— Possible, mais elle ne vaut pas l’autre… +Michelet écrit bien, mais Dieu écrit mieux. D’ailleurs, +il a plus de succès. Il n’y a plus que vous +pour ouvrir ces bouquins-là !</p> + +<p>Tandis que le docteur lui servait un petit verre +de vieux kirsch, l’ecclésiastique lisait, à haute +voix, avec une solennité ironique, les titres des +ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande +pièce :</p> + +<p>— <i>Histoire des Girondins</i>, de Lamartine ; la +<i>Révolution</i>, d’Edgar Quinet ; l’<i>Histoire de la Révolution</i>, +de Michelet ; <i>Histoire de dix ans</i>, de Louis +Blanc ; <i>Histoire de la Révolution française</i>, par +Mignet ; <i>Quatre-vingt-treize</i>, <i>Histoire d’un Crime</i>, +<i>Napoléon-le-Petit</i>, les <i>Châtiments</i>, de Victor Hugo ; +<i>Histoire de la Révolution française</i>, de M. Thiers ; +<i>Géographie universelle</i>, d’Élisée Reclus ; les <i>Discours</i>, +de Raspail ; <i>l’Encyclopédie</i> ; l’<i>Essai sur le +Tiers-État</i>, d’Augustin Thierry ; les <i>Discours</i>, de +Robespierre ; la <i>Philosophie positiviste</i>, d’Auguste +Comte ; les <i>Chansons</i>, de Béranger ; les <i>Œuvres +complètes</i>, de Barbès ; <i>De la Justice dans la Révolution +et dans l’Église</i>, de Proud’hon… Eh bien, +docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs +rigolos !</p> + +<p>Le vieux médecin répondit :</p> + +<p>— Ne raillez pas mes dieux !</p> + +<p>— Vous blaguez bien le mien…</p> + +<p>— Non, car le Christ était républicain. Je critique +son Église, ou plutôt — car elle n’est pas +la sienne — l’Église qui prétend défendre et +répandre ses théories… Allons, curé, goûtez-moi +ce kirsch-là. En fait de bon Dieu, on croirait en +avaler un, en culotte de velours !</p> + +<p>L’abbé mira son petit verre avec gravité, le +réchauffa dans sa main fermée, puis, les yeux +clos, en avala une petite gorgée, voluptueusement. +Enfin, d’une voix émue, il prononça :</p> + +<p>— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après +avoir savouré cette merveille, on n’élève pas +pieusement sa pensée reconnaissante vers le +divin Créateur…</p> + +<p>— Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux +kirsch vaut dix barriques d’eau bénite !</p> + +<p>— Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans +l’impénitence finale.</p> + +<p>— C’est probable.</p> + +<p>— Mais je pense que Dieu vous absoudra parce +que vous êtes un brave homme, secourable aux +malheureux, et aussi parce que vous avez une +bonne cave !</p> + +<p>Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, +chacun ayant allumé sa pipe, ils restèrent silencieux +pendant plusieurs minutes…</p> + +<p>— Et ces élections ? questionna enfin le docteur…</p> + +<p>L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit +pas.</p> + +<p>— On me dit qu’elles s’annoncent bien pour +vous… Je veux dire pour M. Cousinet et ses amis ! +Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la +bonne cause qui vous est chère.</p> + +<p>— Moi ? Mais j’ai laissé tout tomber.</p> + +<p>— Ah ! je croyais que…</p> + +<p>— Cela ne me dit plus rien. Après tout, on +veut me faire jouer un rôle qui n’est pas celui +d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes… Non, vrai, j’ai +soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, +plus mufles que les pharisiens dont parle l’Écriture +et, cette bonne cause dont ils parlent, ils +finiront par la rendre odieuse.</p> + +<p>Le docteur Profilex secoua la tête :</p> + +<p>— Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui +s’emparent d’une idée pour la transporter dans +la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est pure : +la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, +n’existe pas et je dirai même qu’elle ne peut pas +exister : c’est pour cela qu’elle est belle. Je +la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui +nous entourent… Elle vit dans les pages poétiques +de Michelet, dans les théories de Quinet, +dans certaines phrases de Lamartine, certains +vers de Hugo, certains refrains de Béranger, mais +que je tente de l’arracher à ces pages imprimées +pour la réaliser, et je la flétrirai et je deviendrai +pareil à ces politiciens dont vous vous écartez +avec dégoût. La « bonne cause » — quelle qu’elle +soit — est toujours gâtée, enlaidie par la politique +agissante et militante. Tous les Évangiles +sont sublimes, car il n’y a pas que le vôtre, mais +il faut se contenter de les lire et d’y rêver…</p> + +<p>— Et l’action ? demanda l’abbé Pellegrin.</p> + +<p>— J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps… +J’ai même agi, oui, lors des débuts de cette république +que j’ai vu naître. J’étais l’ami de ses fondateurs… +J’ai servi, à leurs côtés, cette « bonne +cause »-là ! Eh bien, non, je n’ai pas tardé à +m’apercevoir qu’il était impossible de modeler le +buste de la Marianne que j’avais imaginée : je me +suis obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort… +D’année en année, j’ai vu que toute œuvre est faite +de concessions, de renoncements, d’abdications : il +y a terriblement loin de l’idée à la vie… Alors, j’ai +préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car +tous ces historiens, tous ces philosophes, tous ces +sociologues si sérieux, si convaincus de la netteté +de leurs conceptions, sont des rêveurs, des créateurs +de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, +mais je ne les en aime que plus. Je vis +parmi eux, je les écoute en fermant ma fenêtre +aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain +d’une république idéale, impossible…</p> + +<p>— Une vieille barbe, quoi ! gouailla l’abbé.</p> + +<p>— Oui, mais une vraie…</p> + +<p>— Dire que vous auriez pu être conseiller général, +député, sénateur !</p> + +<p>— Moi, siéger dans une de ces assemblées de +fantoches ? Vous n’y pensez pas, curé… Je laisse +cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune +vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque +jour aux débats de la Convention, je siège au +Comité du salut public, j’entends Saint-Just, Couthon, +Robespierre, je vis les grands jours où la +République fut vraiment grande et belle… Je +retrouve ces voix puissantes et ces grandes +ombres dans les livres qui nous entourent, et +voilà pourquoi il n’en faut pas rire, citoyen curé !</p> + +<p>Puis, changeant de ton, il demanda :</p> + +<p>— Allons, encore un petit verre ?…</p> + +<p>Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement +le vieil élixir, le docteur Profilex lui dit :</p> + +<p>— Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne +va pas fort.</p> + +<p>— Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, +en effet.</p> + +<p>— C’est un homme usé, fini…</p> + +<p>— Vous êtes inquiet ?</p> + +<p>— Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La +flamme baisse à vue d’œil. Je m’efforce bien de +la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire. +La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand +le principal intéressé se laisse aller…</p> + +<p>— J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi +fit l’abbé que ces paroles avaient affecté.</p> + +<p>Étant repassé au presbytère, il y trouva M<sup>me</sup> Cousinet +installée dans son propre fauteuil, la cigarette +au bec. Elle était plus décolletée que jamais +et ses jambes croisées se découvraient à peu près +jusqu’aux genoux. Elle tendit sa main étincelante +de cabochons à l’abbé Pellegrin en disant :</p> + +<p>— Votre chien me reçoit poliment, mais votre +vieille bonne est bien désagréable… Quelle différence +avec Léa !</p> + +<p>Et comme le curé cherchait quelque excuse, +elle reprit, avec bonne humeur :</p> + +<p>— Nous ne nous sommes pas revus depuis +notre conversation au Mirific-Palace. Vous nous +lâchez, ce n’est pas gentil !</p> + +<p>— J’ai eu beaucoup à faire.</p> + +<p>— Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, +des mariages. Mais à l’occasion, vous vous occupez +aussi de divorces…</p> + +<p>Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents +éclatantes (deux brillaient d’autant plus qu’elles +étaient en or) et fit tressauter son triple rang +d’énormes perles.</p> + +<p>— Ah ! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à +me prêcher bien longtemps. Ce pauvre Pierre ! Un +garçon charmant en province, mais bien nul à +Paris ! Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien +fini… M. Cousinet a été parfait. C’est un mari +qui s’est beaucoup amélioré : il s’est conduit en +cette affaire comme un véritable homme du monde ! +A propos, c’est de sa part que je viens vous voir, +monsieur le curé… Il m’a chargé de vous remettre +ceci, pour vos pauvres.</p> + +<p>Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, +elle la tendit au prêtre… Celui-ci eut +instinctivement un mouvement de recul : pendant +deux secondes, il eut envie de refuser cet argent +qui semblait le prix de services rendus ou à rendre. +Mais aussitôt, il songea aux malheureux qui attendaient +sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat +que tous, sauf le docteur Profilex et lui, avaient +abandonnée, à la famille Planquart qui venait de +s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard dont +les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux +usines de Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), +enfin à toute la misère de cette paroisse +industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool +conjuguaient leurs ravages… Le brave homme +prit, avec des paroles reconnaissantes, l’enveloppe +qui dégageait un parfum quelque peu agressif, +mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non +plus n’a pas d’odeur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui était décidément de bonne +humeur, s’exclama en secouant la tête pour éparpiller +ses boucles folles :</p> + +<p>— Vous savez, mes cheveux courts ? Eh bien, +ils ont un succès énorme… Mon mari croyait +qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils +compromettraient le succès de la bonne cause. +Au contraire !</p> + +<p>— Ils vont nous aider ? fit l’abbé, un peu surpris.</p> + +<p>— Parfaitement. Toutes ces dames des comités +trouvent que cette coiffure rajeunit d’une façon +extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus pressé +que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui +préside les zélatrices de l’adoration perpétuelle, +la comtesse de Rochefeu, qui s’occupe des poules +repenties, et même la vieille chanoinesse de Charmeroy +se coiffent maintenant à la Ninon… Et ça +leur va, faut voir ça ! M. Cousinet avait donc bien +tort de s’inquiéter… Moi, je suis d’ailleurs de cet +avis que nos idées feraient bien plus de progrès +dans l’opinion si ceux et celles qui les défendent +suivaient d’un peu plus près le mouvement moderne.</p> + +<p>— Vous croyez que la coiffure à la Ninon…</p> + +<p>— Je crois qu’il en faudrait quelques-unes +comme moi pour secouer toutes les vieilles +momies de votre parti, monsieur le Curé. Et +savez-vous à quoi je pense ? A créer un dancing à +Merville, un dancing religieux, placé sous le +patronage de l’archevêché… Qu’en dites-vous ? +Cela distraira ces pauvres enfants de Marie qui, +entre nous, ne doivent pas beaucoup s’amuser… +Et on ne dira plus que nous sommes un parti de +gens ennuyeux !</p> + +<p>— Je comprends, madame… Montmartre, quoi !</p> + +<p>— C’est-à-dire…</p> + +<p>— Oui, Montmartre… sans le Sacré-Cœur, bien +entendu.</p> + +<p>— Monsieur le Curé…</p> + +<p>— Et vous croyez que Son Éminence vous +approuvera ?</p> + +<p>— Oh ! le cardinal est vieux jeu ! Mais j’en ai +parlé à Mgr Sibuë, son coadjuteur… Il est, comme +moi, d’avis que nous devons marcher et même, +à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un +évêque moderne, celui-là ! Aussi, le moment +venu, nous le pousserons et nous en ferons un +cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse +beaucoup à l’élection de M. Cousinet… Et quand +nous serons à la Chambre, nous n’oublierons pas +nos amis.</p> + +<p>Lisette de Lizac bavardait, interminablement, +et l’abbé se demandait comment il allait s’en +débarrasser quand Valérie entra et, après avoir +lancé, en dessous, un regard hostile à la « créature », +prononça :</p> + +<p>— Il y a là un domestique qui vient de la +Saulnaye… M. de Sableuse ne va pas du tout et +madame la comtesse fait demander à monsieur +le curé d’y aller tout de suite.</p> + +<p>— Dites que j’y cours…</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet s’était levée et, avec une intonation +théâtrale, s’exclama :</p> + +<p>— Le pauvre homme !… Un vieux monsieur si +chic ! Ah ! vraiment, cela me fait de la peine, +beaucoup de peine.</p> + +<p>Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et +mouillé du doigt le coin des yeux pour étendre le +kohl, elle prit congé en poussant un profond +soupir, un soupir de théâtre.</p> + +<p>Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et +pédala vigoureusement jusqu’à la Saulnaye où il +rencontra le docteur Profilex qui sortait de la +chambre du malade.</p> + +<p>— Eh bien ? lui demanda-t-il, anxieusement.</p> + +<p>— Mon rôle est terminé, le vôtre commence… +Je reviendrai dans une heure, car on ne meurt +pas qu’ici.</p> + +<p>Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais +il était visiblement ému.</p> + +<p>Le curé entra dans la chambre où le comte de +Sableuse s’éteignait lentement… A son chevet se +tenaient debout et silencieux M<sup>me</sup> de Sableuse et +son fils.</p> + +<p>— C’est vous, monsieur le Curé ? murmura le +moribond. Je crois que vous arrivez à temps…</p> + +<p>D’une voix plus faible encore, il dit à sa +femme :</p> + +<p>— Chère amie, laissez-moi pendant quelques +minutes…</p> + +<p>Puis à son fils :</p> + +<p>— Pierre, je te reverrai tout à l’heure.</p> + +<p>Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme +se confessa sans se départir d’un calme saisissant. +Aux paroles entrecoupées du prêtre, il répondit : +« J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et +servi, mon roi… Dieu me sera indulgent, je +l’espère, car j’ai été fidèle, malgré tout. »</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Sableuse et son fils reprirent leur place +au chevet du mourant qui avait demandé un portrait +du comte de Chambord et, les yeux mi-clos, +le contemplait en prononçant d’un air extasié :</p> + +<p>— Mon roi… mon roi…</p> + +<p>Le prêtre récitait la prière des agonisants ; la +comtesse, le vicomte de Sableuse et le vieux valet +de chambre, qui avait été appelé, s’étaient agenouillés +aussi et pleuraient…</p> + +<p>La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. +A sa vue, le comte Hector fit un effort pour se +soulever, mais il était trop faible et sa tête pâle, +sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba +sur l’oreiller.</p> + +<p>— Ah ! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, +approchez, approchez…</p> + +<p>Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui +dit, dans un souffle douloureux :</p> + +<p>— Merci, mon cher docteur, mon cher ami… +Nous ayons souvent discuté ensemble… Mais, au +fond, nous sommes les mêmes hommes… nous +avons vécu d’espérances… de déceptions… de +regrets… Maintenant, il me semble que je vois +plus clair, que je comprends mieux… Oui, j’ai +rêvé… Ce n’était qu’un rêve… Ce royaume-là ne +peut plus être de ce monde…</p> + +<p>— Ma république non plus ! répondit le vieux +médecin.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, un hymne lent et +grave prolongeait au loin ses notes assourdies… +C’était l’<i>Internationale</i> que chantaient, à Sableuse, +les ouvriers des usines convoqués à un meeting +révolutionnaire.</p> + +<p>— Des fous ! prononça encore le mourant.</p> + +<p>— Des imbéciles ! fit le docteur.</p> + +<p>— Des malheureux ! murmura le prêtre.</p> + +<p>M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui +tendit une main déjà glacée et prononça quelques +paroles indistinctes… La mort entrait, et comme +l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur +Profilex, dont les lèvres ne remuaient cependant +pas, plia le genou…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall">POILU</span></h2> + + +<p>A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient +assez mal pour M. Cousinet et ses +amis : l’élément ouvrier l’emportait, tout au +moins dans le bourg même, et il l’avait bien +prouvé à l’unique réunion organisée par les candidats +du <i>Salut national</i>. Mais, dans le reste du +département, la situation s’affirmait excellente… +Les paysans se ralliaient en masse au parti qui +promettait, s’il triomphait, de tarifer le blé au +plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles +aux reprises du fisc. Au surplus, les fermiers +enrichis et les nouveaux propriétaires du +sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et +la Ligue des bons Français, patronnée par le +clergé, n’avait pas grand effort à tenter pour +obtenir leurs suffrages.</p> + +<p>Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet : il +vivait à Sableuse dans une atmosphère hostile et +souvent, lorsqu’il se promenait dans « son » parc +ou s’accoudait au balcon de « son » château, des +bouffées d’<i>Internationale</i> montaient jusqu’à lui et +troublaient fâcheusement sa digestion.</p> + +<p>Mais Plumoiseau le rassurait :</p> + +<p>— J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion +publique… Tout va très bien : nous tenons +le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections +réconfortantes et voir triompher la cause des +honnêtes gens. Ce sera la première fois, car +d’habitude, nous sommes blackboulés… Ah ! dans +notre parti, nous n’avons pas été gâtés depuis +vingt ans et plus ! Maintenant, j’ai le sentiment +que ça y est, que nous allons nous emparer du +pouvoir.</p> + +<p>— Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau, +répondait M. Cousinet, tout ragaillardi.</p> + +<p>— Eh bien, permettez-moi de vous dire que +cela m’étonnerait.</p> + +<p>— Comment cela ?</p> + +<p>— Chez les conservateurs, il est de tradition +de nous considérer, nous, journalistes, comme +des manœuvres qu’on paie le moins possible et +qu’on renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a +plus besoin d’eux. Et quand je dis : « Comme des +manœuvres », j’ai tort, car les manœuvres, ça ne +se laisse pas traiter comme des journalistes !</p> + +<p>— Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant +pas me prendre pour un ingrat ! Tenez, si je suis +élu, eh bien, je vous prends comme secrétaire… +Mais savez-vous taper à la machine ?</p> + +<p>Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à +défendre les châteaux, les usines, les coffres-forts +des autres, répliqua, sarcastique :</p> + +<p>— Non, mais j’apprendrai !</p> + +<p>Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé +à Sableuse.</p> + +<p>Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta +de dire au commencement de son prône :</p> + +<p>— Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine +que je vous donne des conseils sur ce que vous +avez à faire aujourd’hui… Je vous parle du haut +de la chaire de vérité : c’est une tribune qui n’est +pas faite pour les boniments et les bobards de la +politique !</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p class="ugap">Dès neuf heures du soir, les premiers résultats +du scrutin parvenaient à M. Cousinet et ses amis +qui étaient réunis dans les bureaux du <i>Salut +national</i>.</p> + +<p>A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste +des « Bons Français » l’emportait avec une majorité +écrasante.</p> + +<p>— Ouf ! fit Plumoiseau… Je doutais un peu des +citadins. Quant aux paysans, ils sont avec nous. +Il n’y a que les ouvriers qui résistent. Bah ! nous +nous en passerons !</p> + +<p>Les messages transmis par la Préfecture se +multipliaient, presque tous favorables. Le Préfet +lui-même — présage de victoire — prit la peine +de téléphoner à M. Cousinet :</p> + +<p>« Cela va très bien… Les campagnes donnent +admirablement. Vous l’emportez, cher ami ! »</p> + +<p>« Cher ami ! » En entendant ces mots, Plumoiseau, +qui s’était emparé d’un récepteur, s’écria :</p> + +<p>— Ça y est !… Nous sommes élus !</p> + +<p>Et d’une voix émue, il ajouta :</p> + +<p>— Voici ma cinquième campagne électorale… +C’est la première fois qu’un préfet de la République +nous appelle « cher ami ! » Les temps +seraient-ils venus ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet exultait.</p> + +<p>— Je savais bien, disait-elle, que le parti des +braves gens l’emporterait… Du champagne ! +Qu’on apporte du champagne comme s’il en pleuvait !</p> + +<p>Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue +des bons Français, était venu à Merville poursuivre +de près les péripéties de cette élection caractéristique. +Depuis trois jours il ne quittait plus +M. Cousinet et surtout Lisette de Lizac… Évidemment, +celle-ci le trouvait très bien avec son allure +de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à +chacune de ses plaisanteries, indice d’un trouble +qui, chez les femmes, se manifeste plus souvent +par une hilarité nerveuse que par des soupirs +romantiques.</p> + +<p>Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux +baron, affectait cependant une complète +indifférence et lisait d’un air détaché les télégrammes +de la préfecture.</p> + +<p>— Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie +débordante, j’ai tenu ma promesse !…</p> + +<p>— Quelle promesse ?</p> + +<p>— Je vous avais dit que je vous ferais député !…</p> + +<p>Et se tournant vers sa femme :</p> + +<p>— C’est un peu ton œuvre aussi… Ce garçon te +doit sa situation ! Sans toi, il ne serait rien… Ah ! +il te doit une fameuse chandelle !… Et dire, mon +petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça !</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cousinet ne parut pas entendre ces paroles +de son époux que la victoire avait quelque peu +étourdi… Assise auprès du baron Kepler, elle +pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix +basse d’un air infiniment sérieux.</p> + +<p>Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut +transmise aux bureaux du <i>Salut national</i> : à +Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait…</p> + +<p>— Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela +ne change rien à l’ensemble de la situation…</p> + +<p>— Un pays où j’ai dépensé tant d’argent ! soupira +M. Cousinet.</p> + +<p>— Ce sont des ingrats ! Faites du bien à des +vilains… Et puis nous avons été lâchés par le +curé.</p> + +<p>M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre +amère, prononça :</p> + +<p>— Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les +jambes… Ou, du moins, il n’a pas rempli son +devoir envers nous, qui sommes les défenseurs +de la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté +d’une façon indigne… Nous laisser tomber +en pleine lutte ! Et dire que son église a été +réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres ! +C’était bien la peine… Mais je me plaindrai à +Mgr Sibuë : nous lui montrerons de quel bois nous +nous chauffons, à ce bonhomme ! Des prêtres +comme ça, c’est du chiendent… Où irions-nous si, +dans la société, les hommes d’ordre tels que nous +ne pouvaient compter sur le concours absolu de +l’Église ?</p> + +<p>M. Cousinet était indigné… Heureusement, +d’autres nouvelles, excellentes celles-là, le consolèrent +bientôt. Dès onze heures, le préfet lui +téléphona :</p> + +<p>— Mon cher député…</p> + +<p>MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les +autres candidats de la liste des Bons Français +obtenaient un chiffre de voix considérable mais +succombaient, victimes du quorum, du quotient, +d’une arithmétique compliquée mêlée à l’art +d’accommoder les restes.</p> + +<p>Dans la rue, la foule s’était amassée devant le +transparent lumineux du <i>Salut National</i>. En +voyant apparaître les deux portraits des vainqueurs, +elle poussa des cris enthousiastes…</p> + +<p>Les bureaux du journal étaient envahis par une +cohue délirante. La comtesse de Rochefeu, la +baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse de +Charmeroy étaient venues prendre part à la joie +générale et le fait est qu’elles étaient gaies comme +des petites folles.</p> + +<p>Émoustillées par le champagne, leurs boucles +courtes éparpillées au vent de la victoire, elles +criaient :</p> + +<p>— Vive l’ordre ! Vive la famille ! Vive la religion !</p> + +<p>La chanoinesse alla même jusqu’à proposer :</p> + +<p>— Si l’on dansait ?…</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille +du baron Kepler :</p> + +<p>— Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales ?</p> + +<p>De la rue montaient des clameurs bruyantes. +Plumoiseau conseilla à M. Cousinet :</p> + +<p>— Il faut « leur » dire quelques mots… Cela +s’impose.</p> + +<p>Le nouveau député venait de boire plusieurs +coupes de champagne : il sentait jaillir en lui +comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple ? +Mais sans doute…</p> + +<p>Et il se précipita sur le balcon.</p> + +<p>— Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et +je n’ai pas eu tort. Vous pouvez compter sur moi +et vous aurez raison !… L’heure était venue de +faire triompher les idées qui nous sont chères, +ces idées qui… que…</p> + +<p>L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de +champagne, soudain, faisait des siennes dans +cette cervelle troublée.</p> + +<p>— Citoyens… Merci !… Tous pour un, un pour +tous… politique de liberté dans l’ordre et d’ordre +dans la liberté…</p> + +<p>— Vive Cousinet !</p> + +<p>— Je… Je… Fils de mes œuvres… Prêt à tout +pour la bonne cause… la vôtre… la mienne… +rassurer les fortunes… protéger le travail… Heu ! +Heu !</p> + +<p>L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en +plus.</p> + +<p>Plumoiseau lui souffla :</p> + +<p>— Parlez de l’arrêt des express à Merville… +Dites un mot sur la famille.</p> + +<p>— La famille… Oui, la famille… les traditions… +la… la…</p> + +<p>— Vive not’ député !</p> + +<p>Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient +pas précipités, comme tout le monde, aux fenêtres +ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le cabinet +de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de +tout autre chose que du triomphe de la bonne +cause. Et comme le nouveau député, luttant vainement +contre les vapeurs du champagne, bafouillait +de plus en plus en s’efforçant de prononcer +l’éloge des vieilles traditions et de la famille, sa +femme se pencha brusquement vers le secrétaire +général de la Ligue des bons Français et lui +tendit ses lèvres peintes.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui, +en compagnie de son ami le docteur Profilex.</p> + +<p>Vers minuit, comme le vieux médecin allait +se retirer, on sonna à la grille du presbytère. +Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt en +disant avec mauvaise humeur :</p> + +<p>— C’est un cycliste qui revient de Merville… +Paraît que le Cousinet est élu. C’est du propre !</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent et sourirent +en haussant les épaules.</p> + +<p>— Parbleu ! fit le docteur Profilex. Vous êtes +content, curé ?</p> + +<p>— Moi ? Je m’en fous ! répondit l’abbé d’une +voix douce.</p> + +<p>Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du +jardin.</p> + +<p>Poilu gambadait autour des deux amis en +poussant des aboiements joyeux. La porte ayant +été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte +et se mit à bondir en tous sens avec l’allégresse +d’un animal qui se sent libre.</p> + +<p>— Toujours jeune, ce brave Poilu ! dit le +médecin. En somme, quel âge a-t-il ?</p> + +<p>— Dans les huit ans… Il devait en avoir au +moins deux quand j’ai fait sa connaissance, là-bas, +au front. Pauvre clebs ! Je l’ai trouvé dans une +tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus. +Le médecin-chef du régiment l’a soigné dans la +cagna du colon… Puis on me l’a confié pour la +recherche des blessés. Ah ! il en a dégotté plus +d’un… Il était connu dans toute la division et le +général lui-même lui a serré la patte, après une +revue.</p> + +<p>Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se +firent entendre au loin, sur la route de Merville : +c’était un véritable charivari fait évidemment pour +réveiller le village.</p> + +<p>— Les voilà, je parie, dit le docteur… Ah ! ils +n’ont pas la victoire discrète !</p> + +<p>Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et +trois autos s’engageaient dans le village à toute +vitesse.</p> + +<p>— Ici, Poilu ! cria l’abbé.</p> + +<p>Les limousines éclairées intérieurement passèrent +devant les deux amis qui purent apercevoir +des hommes et des femmes qui gesticulaient +avec une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la +première voiture, M. Cousinet qui, penché à la +portière, poussait des cris en agitant son chapeau +et, dans la dernière, il leur sembla bien distinguer +M<sup>me</sup> Cousinet qui, à demi renversée sur la +banquette, avait passé son bras nu autour d’un +homme amoureusement penché sur elle.</p> + +<p>— On rigole ! fit le curé.</p> + +<p>— Grande et belle journée pour la République ! +railla le docteur.</p> + +<p>— Poilu ! Veux-tu venir, Poilu ?…</p> + +<p>Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui, +après le passage des autos aux phares éblouissants, +paraissait plus compacte, la silhouette bondissante +de Poilu restait maintenant invisible.</p> + +<p>— Allons, Poilu ! insista l’abbé qui se mit à +siffler avec un commencement d’impatience.</p> + +<p>Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue +obscure…</p> + +<p>— C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus… Se +serait-il éloigné ?</p> + +<p>Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et +lui dit d’une voix troublée :</p> + +<p>— Écoutez…</p> + +<p>Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait +dans le silence.</p> + +<p>— Un blessé ! fit le prêtre… Je connais ça.</p> + +<p>— Poilu !… C’est Poilu !…</p> + +<p>En faisant encore quelques pas, il heurta du +pied un corps étendu et frémissant… Il se pencha, +tendit les mains, toucha ce corps dont il ne pouvait +distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus +douter : c’était Poilu qui gisait là, sur la route, +dans son sang.</p> + +<p>— Écrasé ! s’écria le curé de Sableuse… Ils ont +écrasé Poilu !</p> + +<p>Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il +s’écria :</p> + +<p>— Ah ! les salauds !</p> + +<p>— Vite, portez-le chez vous, dit le docteur… +Nous allons l’examiner à la lumière. Peut-être +n’est-il blessé que légèrement.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que +le pauvre animal était à peu près inerte… Dans +le vestibule de la cure, sous la lampe que Valérie, +éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant, +les yeux déjà embués par la mort prochaine. +En apercevant son maître, il remua faiblement +la tête et s’efforça, dans un effort suprême, +de lui lécher la main.</p> + +<p>Le docteur le palpa légèrement et dit :</p> + +<p>— Rien à faire… Il a le ventre broyé.</p> + +<p>Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte +d’aboiement lugubre et s’affaissa : il était mort.</p> + +<p>— Poilu ! s’écria l’abbé Pellegrin… Ben quoi, +mon vieux Poilu ?…</p> + +<p>Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla +comme au chevet d’un être humain et d’une voix +entrecoupée de sanglots, prononça :</p> + +<p>— Mon clebs ! mon copain ! mon vieux frère !</p> + +<p>Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats +de Sableuse étaient réunis dans le jardin du presbytère : +il y avait parmi eux des médaillés militaires, +des décorés de la croix de guerre, et plusieurs +étaient mutilés.</p> + +<p>Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé +au milieu d’un terre-plein gazonné, auprès d’un +vieil arbre dont les dernières feuilles étaient arrachées +par le vent d’automne.</p> + +<p>Une bruine froide commençait à tomber du ciel +bas et sombre.</p> + +<p>La porte de la cure s’ouvrit.</p> + +<p>Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur +Profilex. Ils portaient une manière de caisse de +bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait +tracé, en lettres noires, ce nom : <span class="xsmall">POILU</span>. Lentement, +solennellement, ils s’avancèrent jusqu’au +milieu du cercle formé par les spectateurs de cette +scène étrange et avec des gestes précautionneux, +ils déposèrent le cercueil à côté de la fosse béante. +Tous ceux qui étaient là connaissaient Poilu et +l’aimaient : ils savaient que ce chien avait été, +comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers, +qu’il avait été blessé… C’était un camarade, +et bien qu’il n’y eût là que des paysans, d’ordinaire +assez rudes dans leurs rapports avec les animaux, +des yeux parurent humides, des lèvres +tremblèrent et toutes les têtes se découvrirent.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile, +tandis que le docteur Profilex reculait de quelques +pas… Seul devant le petit cercueil, le prêtre avait +joint les mains, dans un geste de prière.</p> + +<p>Priait-il ?</p> + +<p>Non… Prie-t-on pour l’âme des chiens ?</p> + +<p>D’ailleurs, ont-ils une âme ?</p> + +<p>Le curé de Sableuse devait répondre à ces +questions avec toute l’ingénuité d’un autre saint +François d’Assise.</p> + +<p>Dans le silence qui était tombé, il parla d’une +voix que l’émotion rendait sourde et saccadée, +mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de celui +qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux +ailes palpitantes.</p> + +<p>« Avais-tu une âme, pauvre clebs ? fit-il en se +penchant vers celui qui avait été son ami… Moi, +je suis certain que tu en avais une et il y a des +êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je +ne prie pas pour elle, non parce que je crois que +ce serait sacrilège, mais parce que je suis certain +que ce serait une prière gâchée : les âmes +des bêtes n’ont rien à se faire pardonner : elles +sont pures, elles sont innocentes comme celles +des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour +qu’il t’admette dans son paradis… Bien sûr que +tu y as été reçu par saint Pierre, même si tu as +levé la patte sur les portes d’or et de diamant de +l’hosto céleste. Et tu as été tout de suite casé +dans une de ces niches bien chaudes, garnies de +coussins de velours, où les bons cabots, en attendant +leur patron, mangent des pâtées préparées +par les anges ! Sois tranquille, mon vieux, si je +reçois aussi ma feuille de route pour le ciel — on +ne sait jamais ! — j’irai te réclamer tout de suite. +En arrivant, je crierai : « Poilu ! » et ayant +reconnu ma voix, tu te précipiteras au-devant de +moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais +de ton vivant. Si je dois tirer un certain temps +au purgatoire, tu prendras patience… Et peut-être +voudras-tu venir me rejoindre quand même. +Pas plus dans l’autre monde que dans celui-ci, +les chiens ne jugent ceux qu’ils aiment… Ça ne +m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des +cabots en enfer. Oh ! pas un seul n’a jamais mérité +d’aller rôtir dans les flammes éternelles. Mais il +y en a qui ont demandé à aller consoler leurs +maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur +faire du bien, aux pauvres damnés sans espoir, +quand ils sentent tout à coup que leurs mains +dévorées par le feu sont léchées par leur chien +fidèle…</p> + +<p>« Prier pour toi, bon Poilu ? Non, pas la peine… +L’âme du plus admirable saint paraîtrait horriblement +souillée s’il était permis de la comparer +à celle d’un simple barbet, même très crotté…</p> + +<p>« Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme +un saint parmi les cabots et tu aurais même, là-haut, +une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait +pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus +naturelles de ton espèce : tu n’as pas été simplement +bon, honnête et rigolo quand il y avait des +soldats ou des petits enfants à amuser… Tu n’as +pas fait le beau dans les salons : tu as été superbe, +et pas pour un morceau de sucre, sur le champ +de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous +les rafales des mitrailleuses, les blessés qui attendaient +du secours et ton sang de chien s’est mêlé +au sang des hommes… Le tien et le leur sont du +même rouge et je trouve qu’il y a des moments +où ils se valent.</p> + +<p>« Tu as bien porté le nom que nous t’avions +donné… Vraiment, tu avais une bonne gueule de +poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as +été la victime d’un de ces mufles qui ont fait +leur pelote pendant la guerre. Les poilus qui vont +à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi par +les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est +un fait qu’ils sont tout au moins bousculés, +roulés, jetés au ruisseau : la grosse limousine de +la société nouvelle passe en vitesse au milieu de +la foule des bons bougres qui continuent à être +dans la biffe. C’est toujours les mêmes qui trinquent +en temps de paix comme en temps de +guerre. On leur passe dessus… Place au gros +monsieur qui rentre à son château, qui va à sa +banque, qui se précipite à la Chambre !… Garez-vous, +les poilus !</p> + +<p>« Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre, +comme beaucoup d’autres… Et maintenant, +te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas +être enterré dans ce jardin que tu remplissais de +tes cris et même que tu saccageais parfois en +bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi +qui les as le plus piétinés, les bégonias ! Nous ne +t’entendrons plus bagoter à ta manière avec tes +copains qui, de loin, te répondaient dans le grand +silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes, +comme un ancien à la manche chevronnée. +Mais c’est pas sûr que tu les intéressais, +ces cabots restés à la niche tandis que toi +tu pataugeais, là-bas, dans la gadouille. Les +histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les +hommes : y a des chances pour que ça n’intéresse +pas non plus les clebs. Des fois, les autres se +taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le crépuscule… +C’est ce que font un tas d’autres poilus +que personne n’écoute : les chiens de garde, ça +gueule comme ça ou ça grogne, seulement on +sait bien que ça n’a pas d’importance et que le +moment vient toujours où, découragés, ils la +ferment…</p> + +<p>« Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu… Mais +je crois fermement qu’on se retrouvera dans le +céleste cantonnement, celui où on est au repos +pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont +aimés sur la terre se retrouvent pour mener la +bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui n’ont +plus à s’en faire une miette, car ils sont assis, +pour l’éternité, à la cantine du bon Dieu !</p> + +<p>« Au revoir, Poilu ! »</p> + +<p>Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes +un peu de terre humide et noire et la jeta sur +le cercueil qui venait d’être déposé dans la fosse… +Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre, +tous les anciens soldats en firent autant, en +silence, gravement, tandis que s’épaississaient les +ombres de la nuit.</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet +apporta à la cure ce billet :</p> + +<blockquote> +<p>« J’apprends l’accident dont votre chien a été +la victime. Désolé ! Je voudrais vous indemniser… +Que puis-je vous offrir ? Mais peut-être préférez-vous +que je vous envoie un autre chien qui remplacerait +celui qui s’est si malencontreusement +jeté sous les roues de ma voiture. Je mets à votre +disposition un animal de race, un véritable berger +allemand dont vous serez certainement satisfait. +Vous savez que c’est un chien très à la +mode.</p> + +<p>« Un mot et c’est fait.</p> + +<p>« Bien à vous.</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">Cousinet</span>,<br> +<i>Député</i>. »</span></p> +</blockquote> + +<p>— On attend la réponse, fit Valérie.</p> + +<p>Le prêtre déchira la lettre et prononça :</p> + +<p>— Dites qu’il n’y en a pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall">LE COUPABLE</span></h2> + + +<p>— M. le curé de Sableuse est là, annonça +l’abbé Lanthier avec un sourire entendu…</p> + +<p>— Qu’il entre ! ordonna Mgr Sibuë en ajustant +ses lunettes d’acier sur son nez mince… Et laissez-moi +seul avec lui.</p> + +<p>Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des +plus mauvais jours. Et quand l’abbé Pellegrin +entra, il lui lança un regard terrible… Il le laissa +s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée, +lorsqu’il lui dit d’une voix sèche : « Relevez-vous », +sans lui avoir permis de baiser l’améthyste de sa +bague pastorale.</p> + +<p>— Vous m’avez convoqué, Monseigneur ? fit le +curé en obéissant.</p> + +<p>— Oui… Et, cette fois, vous devinez sans +doute de quoi il s’agit ?</p> + +<p>— Pas du tout, Monseigneur.</p> + +<p>— Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir +mes félicitations ?</p> + +<p>L’abbé Pellegrin ne répondit pas.</p> + +<p>— Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci : +vous êtes devenu la honte, le scandale du diocèse !</p> + +<p>— Qu’est-ce que j’ai fait ?</p> + +<p>— Vous le demandez ? Quoi, vous n’avez pas +de remords ?</p> + +<p>— Je jure à Votre Grandeur…</p> + +<p>Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama :</p> + +<p>— Vous avez perdu tout sens moral ! C’est abominable… +Enfin, je vais vous rappeler vos fautes, +sans même espérer que vous manifesterez le +moindre repentir : plongé dans le péché, vous y +persévérez avec un cynisme sans exemple.</p> + +<p>Un flux de sang monta au visage du prêtre qui +fut pris d’un tremblement nerveux. Mais le prélat +ne parut pas s’en apercevoir et il reprit :</p> + +<p>— Vous êtes un déserteur !</p> + +<p>— Moi ? Oh !…</p> + +<p>Le curé passa la main sur son front couvert de +sueur et des larmes jaillirent de ses yeux.</p> + +<p>— Un déserteur, je l’ai dit et je le répète… +Vous avez même déserté en plein combat et ce +n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout, +nous avons remporté la victoire. Enfin, monsieur, +vous avais-je donné l’ordre de soutenir énergiquement +la candidature de M. Cousinet, un excellent +homme, un Français modèle, un chrétien +prêt à se sacrifier pour défendre la bonne cause ? +Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son +service cette influence que vous avez acquise sur +une partie de la population et cela par des allures, +par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas. +Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter : +la fin aurait justifié les moyens. Certes, +nous avons triomphé quand même, Dieu a béni +nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le +vicomte de Sableuse, pour lutter au Parlement +contre le désordre et l’impiété. Mais vous, monsieur, +vous avez à me rendre compte de votre +trahison… Enfin, dites quelque chose, justifiez-vous, +si vous le pouvez !</p> + +<p>L’abbé prononça lentement :</p> + +<p>— Ma conscience… J’ai obéi à ma conscience !</p> + +<p>A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se +pencha vers le prêtre et lui lança d’une voix sifflante :</p> + +<p>— Votre conscience !… Je n’aime pas ce mot-là. +C’est un mot de révolté.</p> + +<p>— Cependant…</p> + +<p>— Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre +conscience, devant moi, qui suis votre évêque. +Je vous le défends, vous entendez…</p> + +<p>Et comme l’abbé baissait la tête, il continua :</p> + +<p>— J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher. +Vous êtes allé à Paris il y a quelques semaines ?</p> + +<p>— Oui, Monseigneur ! j’avais été chargé par +M. Cousinet de…</p> + +<p>— Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que +vous avez remplie mais de la conduite que vous +avez eue à Paris.</p> + +<p>— Je n’ai rien fait de mal, bien sûr !</p> + +<p>— Je suis renseigné… Vous êtes descendu +dans un hôtel de la place Saint-Sulpice, l’hôtel du +Grand-Fénelon, tenu par M<sup>lle</sup> Badinois. Vous +voyez, je précise… Eh bien, vous avez tenu dans +cette pieuse maison des propos qui ont scandalisé +les dignes ecclésiastiques qui la fréquentent.</p> + +<p>— Moi ? Non mais…</p> + +<p>— Vous avez demandé un jour à M<sup>lle</sup> Badinois +l’adresse du Casino de Paris.</p> + +<p>— Bien sûr, puisque…</p> + +<p>— Vous avouez être allé dans cet antre diabolique, +affreux réceptacle de tous les vices ?</p> + +<p>— Dame !</p> + +<p>— Et vous étiez revêtu de votre soutane ?</p> + +<p>— Oui, mais…</p> + +<p>— Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre +voyage, car une honorable personne que vos +allures intriguaient vous a suivi et m’a renseigné +comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer +dans un établissement qui porte cette +enseigne significative : « Abbaye de Thélème. » +C’est un endroit fréquenté par les filles perdues +et les malheureux qui partagent leurs tristes passions !</p> + +<p>— Monseigneur, c’est pas possible !… C’est +une auberge très convenable. J’ai été reçu avec +beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle +où j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher.</p> + +<p>— Quelle audace ! Et votre longue conversation, +à l’église Notre-Dame de Lorette, avec une +créature qui, habilement questionnée après votre +départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse. +Vous, un prêtre, dans le temple même du +Seigneur, vous avez osé… Honte ! Honte !</p> + +<p>— Pardon…</p> + +<p>— Une danseuse !</p> + +<p>— C’est vrai, même que je lui ai promis que +saint Joseph la ferait passer dans le premier quadrille +de l’Opéra !</p> + +<p>Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé, +dans son fauteuil et s’exclama :</p> + +<p>— C’est inouï ! C’est inouï !</p> + +<p>Mais il se dressa de nouveau et continua :</p> + +<p>— Vous avez fait pis encore !… A Sableuse +même, vous vous êtes livré à une manifestation +indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des +détails incroyables.</p> + +<p>Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air +d’un homme qui ne devine pas, Sa Grandeur +repartit de plus belle :</p> + +<p>— Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement +de votre chien, cette cérémonie sacrilège à laquelle +vous avez presque donné le caractère d’obsèques +religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies. +Une bête, ce n’est rien aux yeux de l’Église, et +vous vous êtes permis !…</p> + +<p>Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir. +Il répliqua, indigné :</p> + +<p>— Ah ! non, faut pas parler ainsi de mon clebs !</p> + +<p>— Comment ? Que dites-vous ?</p> + +<p>— Je dis qu’il faut respecter la mémoire de +Poilu !… Tout ce que vous voudrez, mais pas ça ! +Poilu était mon ami et je l’ai enterré honorablement, +comme il le méritait. Nous foutons bien +souvent des <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>, des boniments, des fleurs et +des couronnes à des macchabées qui ne méritent +même pas les petits égards que j’ai eus pour la +dépouille de mon pauvre cabot !</p> + +<p>Le prélat ne prit même plus la peine de lever +les bras au ciel ou de paraître scandalisé. C’est +d’une voix douce, avec calme, en manipulant la +belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine, +que Sa Grandeur prononça :</p> + +<p>— Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener +à reconnaître vos fautes. Vous gardez votre +superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est +assez… Mon devoir est cruel, mais je le remplirai. +Je décide donc que vous cesserez, dès à présent, +de desservir l’église paroissiale de Sableuse. Et je +vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins, +dans notre maison de retraite où son directeur, +M. l’abbé Perdrix, qui a de l’autorité, saura, je +l’espère, vous guider sur le chemin du repentir.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta :</p> + +<p>— Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement.</p> + +<p>— Allez, monsieur, et obéissez !</p> + +<p>— Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance.</p> + +<p>— Parce que vous êtes un mauvais prêtre !</p> + +<p>— Non, monseigneur, parce que je ne suis pas +un bon gendarme.</p> + +<p>Et sans souci de ce que le coadjuteur penché +sur son bureau, le bras tendu, l’index pointé, lui +lançait d’une voix furieuse, il sortit.</p> + +<p>— Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je +parle à Son Éminence… Je demande le rapport +du cardinal : c’est un saint homme qui a toujours +été bon pour moi… Quand il m’aura entendu, il +me donnera raison !</p> + +<p>Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier +qui se promenait de long en large, prêt sans doute +à intervenir en cas de besoin et qui lui demanda :</p> + +<p>— C’est fini ?</p> + +<p>— Pas du tout… Je veux voir Son Éminence !</p> + +<p>— Voir Son Éminence ? N’y comptez pas.</p> + +<p>— Je vous dis que je veux la voir et que je la +verrai.</p> + +<p>— Le cardinal ne peut pas vous recevoir.</p> + +<p>— Quand il saura que je demande une audience, +il me l’accordera, tout de suite.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que c’est impossible !</p> + +<p>— Nous allons bien voir… Je sais où le trouver : +je connais la boîte !</p> + +<p>L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier +et le vieux valet de chambre qui voulaient +l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque, +ouvrant une double porte ornée de boiseries +dorées, pénétra dans le cabinet du cardinal Arnaud +de Blandignière.</p> + +<p>Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un +fauteuil, devant la cheminée où brûlaient d’énormes +bûches : il regarda le prêtre qui s’était jeté à ses +pieds, mais son visage diaphane resta impassible, +ses yeux ne reflétèrent aucune impression.</p> + +<p>— Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique, +je viens vous demander protection et justice, +comme un fils pourrait les demander à son père.</p> + +<p>— Mon fils !… mon fils ! murmura le cardinal +d’une voix lointaine.</p> + +<p>— Votre Éminence me connaît… Elle sait que +je suis digne de sa confiance, que j’ai toujours +rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis un +bon prêtre !</p> + +<p>Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De +ses mains tremblantes, tout en souriant, il caressait +ses genoux d’un geste circulaire, automatique, +et son regard vague, se détournant du prêtre, se +fixait maintenant sur les flammes dansantes du +foyer.</p> + +<p>L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde : +il se défendait contre les calomnies, il +protestait contre les mensonges et il attendait une +parole encourageante, rassurante du vieillard. +Mais celui-ci s’était mis à sourire ; tout à coup, se +penchant vers la bûche flamboyante, il prononça +difficilement :</p> + +<p>— J’ai froid… Vous ne trouvez pas qu’il fait +froid ici ?</p> + +<p>— Éminence, continua le curé de Sableuse, je +n’ai plus d’espoir qu’en votre sereine impartialité… +Je suis certain que le cardinal Arnaud de Blandignière +ne me laissera pas tomber.</p> + +<p>— Le cardinal ?… Ah ! il est bien vieux, le cardinal, +bien vieux… Et il a bien froid !</p> + +<p>— Éminence, secourez-moi ! implora le prêtre.</p> + +<p>A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé +Pellegrin, le contempla et une lueur fugace passa +dans ses yeux.</p> + +<p>— Ah ! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître… +Mais je ne puis plus rien pour vous… +plus rien… Vous savez, je vais mourir… Je suis +déjà comme mort… Je ne compte plus… Je ne +puis plus rien, que ceci…</p> + +<p>Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté +défaillante, il bénit le prêtre agenouillé.</p> + +<p>Celui-ci comprit que la grande intelligence du +célèbre orateur s’était évanouie, que ce prince de +l’Église n’était plus guère qu’une manière d’effigie +recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre +de cette ruine humaine aucun appui, aucun +secours. Le cardinal Arnaud de Blandignière, +membre de l’Académie française, auteur de l’<i>Histoire +des Gaules chrétiennes</i>, semblait avoir déjà +oublié la présence de celui qui était encore à ses +pieds et bientôt, il s’endormit.</p> + +<p>Le curé de Sableuse se releva et murmura :</p> + +<p>— Pas la peine !</p> + +<p>Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à +attendre de personne. Il était vaincu, brisé…</p> + +<p>Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut +M. Cousinet, important, et M<sup>me</sup> Cousinet, +empanachée, qui, introduits respectueusement par +le vieux valet de chambre, pénétraient dans le +cabinet de Mgr Sibuë.</p> + +<p>L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de +voir l’évêque de Césarée qui, les deux mains tendues, +s’élançait vers le couple en disant :</p> + +<p>— Mon cher député… Bien chère madame Cousinet !</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— Noir, violet, rouge</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Une carte de visite</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— M. et madame Cousinet</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Une voix dans la cathédrale</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">70</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Le tacot et la torpédo</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">89</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— Un homme du passé</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Il faut qu’une porte…</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— La Religion, la Famille, la Propriété</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— Histoire de la Pucelle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">184</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Pour la cause</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">217</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— Les deux purs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">268</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— Poilu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">283</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— Le coupable</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">303</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77666-h/images/cover.jpg b/77666-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e8615ef --- /dev/null +++ b/77666-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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