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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***
+
+
+
+
+
+ CLÉMENT VAUTEL
+
+ MON CURÉ
+ CHEZ LES
+ RICHES
+
+
+ ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
+ PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ _La Réouverture du Paradis Terrestre_, roman.
+ _Les Folies Bourgeoises_, roman.
+ _Mademoiselle Sans-Gêne_, roman.
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR
+FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25.
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
+
+Copyright 1923, by Albin Michel.
+
+
+
+
+Mon curé chez les riches
+
+
+
+
+I
+
+NOIR, VIOLET, ROUGE
+
+
+--Qui annoncerai-je à Monseigneur?
+
+--Vous direz que c’est l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... D’ailleurs,
+je suis convoqué.
+
+Le vieux valet de chambre, à mine circonspecte, s’inclina, puis, d’un
+pas glissant, il se dirigea vers une portière de peluche élimée qu’il
+écarta et derrière laquelle il disparut comme une ombre.
+
+Resté seul dans la vaste antichambre que décoraient quelques
+photographies jaunies de tableaux de sainteté, l’abbé Pellegrin s’était
+assis, son parapluie à la main, sur une dure banquette... Le curé de
+Sableuse était très ému: pourquoi Mgr Sibuë, évêque de Césarée,
+coadjuteur au cardinal-archevêque de Merville, l’avait-il convoqué,
+toutes affaires cessantes?
+
+Ce prélat qui, en réalité, exerçait le pouvoir à la place de Son
+Éminence vieillie et fatiguée, passait pour manquer totalement de
+douceur évangélique: en quelques mois, il s’était affirmé comme un chef
+exigeant et sévère, et déjà quelques prêtres avaient encouru, pour des
+vétilles, sa disgrâce redoutable.
+
+Le curé de Sableuse, le cœur battant, se demandait en quoi il avait pu
+déplaire à Monseigneur... Ne remplissait-il pas dignement les devoirs de
+son sacerdoce? Avait-il commis quelque faute dans ses rapports avec
+l’autorité laïque? Les quêtes au bénéfice des œuvres patronnées par
+l’archevêché n’étaient-elles pas assez fructueuses? L’abbé Pellegrin
+cherchait sans trouver... Perplexe, il haussa les épaules et, à mi-voix,
+il prononça:
+
+--Ah! Et puis, on verra bien... Faut pas s’en faire!
+
+A ce moment, la portière se souleva et un abbé très élégant parut...
+
+--Ce cher Pellegrin! s’exclama-t-il en se dirigeant, la main tendue,
+vers le curé de Sableuse.
+
+--Tiens, ce vieux Lanthier!
+
+Les deux prêtres échangèrent un cordial shake-hand.
+
+--Vous êtes donc à l’archevêché? questionna l’abbé Pellegrin.
+
+--Mais oui, depuis quelques jours... Je suis le secrétaire de Mgr Sibuë.
+
+--Ah! plaisanta le curé, c’est le filon!
+
+L’autre fronça légèrement les sourcils et un sourire forcé passa sur ses
+lèvres minces.
+
+--Que voulez-vous, répliqua-t-il d’une voix douce, je peux rendre ici
+plus de services que dans une paroisse...
+
+--Bien sûr, dit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur. Et puis, ici, c’est
+plus intéressant... Du moins, quand on se place à un certain point de
+vue. Un bon cantonnement, pas trop de boulot, l’existence pépère, quoi!
+
+Ces propos parurent déplaire grandement au secrétaire de Mgr Sibuë. Il
+répondit avec froideur:
+
+--On voit bien que vous n’avez jamais occupé un tel poste...
+
+--Ma foi non... Moi, au lieu de travailler dans les bureaux du général,
+je veux dire de Monseigneur, je suis en première ligne: je baptise, je
+distribue le Bon Dieu, je marie, je confesse, j’enterre... Je suis au
+front, quoi!
+
+L’abbé Lanthier fit, cette fois, une franche grimace... Et le curé de
+Sableuse comprit, enfin, qu’il gaffait. Il se souvint, tout à coup, que
+ce prêtre, cependant plus jeune et aussi robuste que lui, n’avait été
+mobilisé que pendant quelques semaines, comme infirmier du service
+auxiliaire, dans la ville même qu’il habitait. Et il se reprocha de
+l’avoir offensé en plaisantant ainsi...
+
+--Je blague un peu, reprit-il en rougissant... Vous ne m’en voulez pas,
+mon cher?
+
+--Moi, vous en vouloir? articula l’abbé Lanthier d’une voix plus
+sèche... Et pourquoi donc? Je suis, je vous l’ai dit, ravi de vous
+revoir... C’est la première fois depuis l’armistice. Mais nous nous
+sommes rencontrés lors d’une de vos permissions... Au fait, j’y pense,
+il faut que je vous félicite: vous vous êtes très bien conduit.
+
+--Oh! je n’en ai pas fait plus que les camarades... Plutôt même un peu
+moins. J’étais brancardier... Brancardier régimentaire, faut pas
+confondre.
+
+--Vous avez été blessé?
+
+--Oh! si peu... Ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.
+
+--Et vous avez _ça_...
+
+De son index à l’ongle poli, l’abbé Lanthier montra le ruban déteint de
+la croix de guerre que portait le curé de Sableuse.
+
+--Bah!... répliqua celui-ci, il y en a tant qui l’ont! Vraiment, c’est
+sans importance...
+
+L’abbé Lanthier sourit, mais cette fois avec plus de bonne grâce.
+
+L’abbé Pellegrin crut que le secrétaire de Monseigneur avait déjà oublié
+ses plaisanteries d’ailleurs innocentes et dit:
+
+--Mais ce n’est pas tout ça... Je suis venu pour voir Mgr Sibuë.
+
+--Monseigneur va vous recevoir. En ce moment, il est en conférence avec
+ces messieurs du Cercle de la Renaissance catholique...
+
+--Vous savez que je suis convoqué?
+
+--C’est moi qui vous ai envoyé la lettre...
+
+--Vous pourriez peut-être me tuyauter.
+
+--Comment dites-vous?
+
+--Me renseigner... Qu’est-ce qu’il me veut, le coadjuteur?
+
+Le secrétaire lança au curé de Sableuse un regard dur et froid comme une
+lame et répondit:
+
+--Je devrais me taire, mais, n’est-ce pas, entre vieux amis... Eh bien!
+Monseigneur trouve que vous oubliez trop souvent le caractère dont vous
+êtes revêtu, que vous manquez de tenue...
+
+--Moi?... s’écria l’abbé Pellegrin en pâlissant. Mais ce n’est pas
+sérieux! Voyons, mon vieux, il est impossible que...
+
+Le vieux valet de chambre avait soulevé la portière et prononçait:
+
+--Monsieur le curé veut-il me suivre?...
+
+--Vous allez être renseigné, dit l’abbé Lanthier d’une voix mielleuse.
+Je vous en prie, calmez-vous: Monseigneur, que je connais bien, est
+moins sévère qu’on ne le dit... Ayez confiance en sa bonté toute
+paternelle!
+
+Mais le curé de Sableuse, qui du blanc avait passé au cramoisi,
+bougonnait, indigné:
+
+--Par exemple!... Elle est raide, celle-là! Manquer de tenue... Non
+mais, des fois!
+
+Il se dressa d’un air décidé et, sans lâcher son parapluie, il se
+dirigea vers la double porte qui s’entr’ouvrait derrière la portière.
+Sur les dalles de marbre, ses brodequins à clous faisaient un bruit
+crissant qui étonna et même agaça l’élégant abbé chaussé, lui, de fins
+souliers à boucles d’argent.
+
+Mgr Sibuë attendait le curé dans son cabinet, pièce étroite,
+qu’encombrait une immense table couverte de paperasses. Aux murs, une
+vue de la basilique de Lourdes et un Christ d’ivoire... L’évêque _in
+partibus_, vêtu d’une soutane aux boutons violets, se tenait debout pour
+accueillir son visiteur: il le laissa s’agenouiller pour baiser l’anneau
+qu’il lui tendait, majestueusement, puis, prenant place lui-même dans un
+fauteuil, il l’invita à s’asseoir, en pleine lumière, sur une chaise de
+tapisserie.
+
+--Votre Grandeur m’a convoqué, articula le prêtre qui, maintenant, avait
+perdu toute assurance...
+
+--Oui, monsieur le curé, et voici pourquoi.
+
+L’évêque de Césarée remonta sur son nez long et pointu des lunettes à
+monture d’acier et observa pendant un instant l’abbé Pellegrin dont
+l’inquiétude devenait une véritable angoisse.
+
+Le coadjuteur reprit d’une voix lente qui décomposait les mots en
+appuyant sur certains:
+
+--Vous êtes, je le sais, un prêtre vertueux, attaché à ses devoirs
+sacerdotaux et, certes, au point de vue religieux, je n’ai que des
+éloges à vous adresser. Mais... Il y a un «mais», monsieur le Curé, et,
+c’est ce qui m’oblige, à mon grand regret, à vous faire quelques
+observations d’un ordre assez délicat.
+
+--Ma conduite est sans reproches, affirma l’abbé Pellegrin.
+
+--Sans contredit, aussi n’est-ce pas de votre conduite qu’il s’agit,
+mais de votre façon de vous tenir, de vous exprimer... La guerre vous a
+changé, comme elle a changé beaucoup d’autres prêtres qui furent
+mobilisés. Les uns sont revenus avec des idées nouvelles, peu louables
+pour la plupart, comme il en est presque toujours des idées nouvelles;
+les autres... Mais il s’agit de vous, monsieur le Curé, et chez vous, la
+guerre a laissé--je vous parle nettement--un goût étrange pour cette
+vulgarité que nous tolérions et même que certains aimaient chez le
+troupier. Oui, vous affectez je ne sais quelle rondeur populaire, je
+dirai même populacière, vous employez des expressions qui, Dieu me
+pardonne, sont du véritable argot... Passe encore qu’au front--puisque
+vous y êtes allé--vous vous soyez abandonné à de telles intempérances de
+langage, bien que vous eussiez pu, j’imagine, vous défendre contre cette
+contagion... Mais après avoir repris votre soutane, vous deviez renoncer
+à ces allures, à ce vocabulaire et redevenir le prêtre discret, modeste,
+réservé que vous étiez avant la guerre. J’ai horreur, pour ma part, des
+prêtres pittoresques, des originaux, des types... Le prestige de
+l’Église n’y gagne rien. Aussi, j’entends que mon clergé soit correct...
+Le correction doit être une des premières vertus de ceux qui remplissent
+notre saint ministère. Je regrette d’avoir à vous le rappeler et
+j’espère qu’il me suffira de vous avoir averti pour que vous vous
+comportiez désormais d’une façon plus digne, plus décente...
+
+Une rougeur passa sur le front du curé de Sableuse qui répondit, avec un
+tremblement dans la voix:
+
+--Monseigneur, je ne croyais pas avoir démérité à ce point. Votre
+Grandeur m’en fait tout un plat!
+
+Ces mots firent sursauter le coadjuteur qui s’exclama:
+
+--Encore une de ces expressions qui étonnent sur les lèvres d’un laïque
+et choquent sur celles d’un ecclésiastique!
+
+--Elle m’est venue tout naturellement...
+
+--C’est donc encore plus grave que je ne le craignais. Voyons, monsieur
+le Curé, vous vous croyez donc toujours au front, parmi ces gens mal
+élevés, ces...
+
+--C’étaient des types épatants, Monseigneur, des espèces de saints!
+
+--Entendu, fit l’évêque avec impatience, mais ces «types épatants»,
+comme vous dites, ne sont pas des modèles qu’il convient de proposer aux
+membres du clergé. Vous voudrez bien, je l’espère, le reconnaître...
+Vous êtes démobilisé depuis de longs mois: la guerre est finie, bien
+finie. Ah! cette guerre, quel triste héritage elle nous aura laissé! Que
+de prêtres elle a gâtés! Je souffre en y pensant...
+
+Mgr Sibuë remit une fois de plus ses lunettes d’aplomb, attendant les
+aveux et la promesse de s’amender du curé de Sableuse... Mais celui-ci
+ne paraissait pas disposé à se frapper la poitrine en s’accusant. Au
+contraire, la tête haute, le regard brillant, il répliqua:
+
+--Je crois, Monseigneur, que la guerre a amélioré les bons et rendu
+pires les mauvais, qu’il s’agisse des clercs ou des laïques. En ce qui
+me concerne, sans me départir de l’humilité qui me convient, j’ose
+prétendre que les années que j’ai vécues au front, au milieu des poilus,
+m’ont rendu plus amendé comme chrétien et prêtre que toute une vie
+écoulée dans la paix de la sacristie et du presbytère... J’ai passé
+quatre ans au milieu des martyrs: n’est-ce pas la meilleure école pour
+nous, Monseigneur?
+
+Interloqué, le coadjuteur resta un instant silencieux, puis:
+
+--Ce n’est pas une raison pour fumer la pipe, comme vous le faites, en
+public.
+
+--Je promets à Votre Grandeur de m’en abstenir désormais.
+
+--S’il n’y avait que cela!...
+
+Mgr Sibuë ouvrit un dossier et, d’un air scandalisé, continua:
+
+--J’ai là quelques documents... Ainsi, le lundi de Pâques, après le
+Salut, vous avez réuni dans la salle du patronage quelques-uns de vos
+paroissiens et vous leur avez chanté vous-même, en vous accompagnent sur
+l’harmonium, une chanson... Ah! monsieur le Curé!... une chanson
+épouvantable!
+
+--J’ai chanté la _Madelon_, avoua l’abbé Pellegrin.
+
+--C’est indigne... Vous, un prêtre!
+
+--Ce sont mes camarades du front qui m’en ont prié... J’ai une assez
+bonne voix et puis, cela leur faisait tant de plaisir!
+
+--La _Madelon_! répéta Mgr Sibuë, suffoqué.
+
+--Mais, Monseigneur, c’est une chanson très honnête... Et puis, elle a
+été chantée si souvent par des gens qui allaient mourir! Vrai, ces
+couplets-là ne peuvent pas déplaire au Bon Dieu!
+
+--Le Bon Dieu! reprit le coadjuteur... Précisément, je trouve que vous
+lui attribuez des opinions un peu hardies. Vous parlez de lui en termes
+inadmissibles. Par exemple, au cours de votre sermon de dimanche dernier
+sur la nécessité de la prière, n’avez-vous pas lancé, du haut de la
+chaire: «Il ne s’agit pas de bredouiller des _pater_ et des _ave_,
+d’ânonner des litanies tout en ayant la tête ailleurs... Il faut prier
+avec son cœur, il faut s’adresser au Très-Haut comme un soldat s’adresse
+à son général. Quand on parle à son général, ce n’est pas pour lui dire
+n’importe quoi, en pensant à autre chose. Le général n’a pas le temps
+d’écouter les bavards... Le Seigneur non plus. Des prières comme celles
+que vous marmonnez sans même les comprendre, eh bien, voulez-vous que je
+vous dise, mes frères, le bon Dieu...»
+
+Ici, le coadjuteur s’interrompit avec une mine dégoûtée, puis se
+tournant vers l’abbé Pellegrin, lui dit:
+
+--Mes lèvres se refusent à prononcer ces mots affreux, ces mots
+sacrilèges...
+
+Mais le curé de Sableuse, très calme, déclara:
+
+--Ben quoi, Monseigneur, j’ai dit: «Des prières comme ça, mes frères, le
+Bon Dieu s’en fout!»
+
+--Oh!
+
+Mgr Sibuë s’était dressé, frémissant d’indignation. Jusque-là, il
+s’était contenu, à grand’peine, il est vrai, mais cette fois, c’en était
+trop et rien ne pouvait plus endiguer sa colère.
+
+--De telles paroles, s’écria-t-il d’une voix sifflante, sont
+blasphématoires... Vous outragez la majesté divine!
+
+--Dieu ne se frappe pas pour si peu.
+
+--Vous avez perdu le respect de Celui que vous servez!
+
+--Non, Monseigneur, je l’aime de tout mon cœur et je ne crois pas
+l’avoir offensé en disant un peu rudement leur fait aux fabricants de
+prières en série... Peut-être même écoute-t-il avec plus de plaisir la
+_Madelon_ chantée par des soldats qui ont fait le sacrifice de leur vie
+pour défendre leur pays, que les cantiques glapis par des dévots qui ne
+risqueraient pas un cheveu de leur tête pour défendre leur religion.
+
+Et le curé de Sableuse alla s’agenouiller devant le Christ pour lui
+adresser une fervente prière. Mais l’évêque de Césarée ne lui en laissa
+pas le temps...
+
+--Allez-vous-en, lui lança-t-il avec une fureur mal contenue qui rendait
+plus pâle encore son visage maigre, allez-vous-en... Vous êtes pire que
+je ne croyais!
+
+Le curé de Sableuse se releva et revint vers l’évêque devant lequel,
+prêt à s’humilier, à se repentir, il voulut aussi plier le genou.
+
+--Non, non, sortez d’ici... Je ne veux plus vous voir!
+
+Et comme l’abbé Pellegrin se dirigeait, d’un pas hésitant, vers la
+porte, le prélat ajouta:
+
+--Je vais parler de vous à Son Éminence... Vous ne tarderez pas à avoir
+de mes nouvelles!
+
+Le pauvre curé, désolé, retraversa l’antichambre où l’attendait l’abbé
+Lanthier.
+
+--Eh bien? lui demanda celui-ci avec un sourire qu’il crut devoir
+remplacer aussitôt par une moue apitoyée.
+
+Il n’en fallut pas plus pour que le curé de Sableuse se retrouvât
+aussitôt d’aplomb.
+
+--Rien, répondit-il en haussant les épaules... Une simple averse!
+Heureusement, j’avais apporté mon parapluie!
+
+Et, faisant grand bruit avec ses souliers à clous, il sortit de
+l’archevêché.
+
+Mgr Sibuë s’était précipité chez le cardinal Arnauld de Blandignière
+qu’il trouva assis, comme d’habitude, dans un large fauteuil Louis XIII,
+devant sa cheminée où rougeoyait un assez maigre feu de bois. Son
+Éminence était vêtue d’une soutane noire, comme le plus modeste abbé:
+seule, une calotte écarlate indiquait son rang de prince de l’Église.
+Dans le vaste cabinet aux murs recouverts d’anciennes boiseries, elle
+passait chaque jour de longues heures à travailler à son _Histoire des
+Gaules chrétiennes_,--mais le plus souvent, disaient les mauvaises
+langues, elle sommeillait. Le cardinal de Blandignière avait une grande
+réputation d’érudition et d’éloquence, mais, depuis quelques années, il
+s’était effacé. On prétendait que l’âge--plus de quatre-vingts
+ans--avait éteint cette ardeur jadis si combative, cette intelligence si
+haute que tous, même les plus obstinés adversaires de l’Église, avaient
+admirée... Depuis quelques mois, un coadjuteur avait été donné--imposé,
+affirmaient les renseignés--au vieux cardinal qui ne vivait plus que
+dans le passé, laissant à Mgr Sibuë le soin de veiller aux intérêts
+spirituels et temporels de l’archevêché.
+
+--Éminence, dit l’évêque de Césarée en s’avançant vers le vieillard qui
+était resté immobile en le voyant entrer, Éminence, je vais prendre une
+mesure rigoureuse contre un de nos prêtres... Il le faut, je n’ai que
+trop tardé.
+
+Comme le cardinal restait silencieux, le coadjuteur continua:
+
+--Il s’agit de l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse... J’en ai déjà parlé
+à Votre Éminence. J’ai décidé de le déplacer.
+
+Le cardinal, d’une voix menue, comme lointaine, demanda:
+
+--Pourquoi? Qu’a-t-il fait?
+
+--Il s’obstine à détonner dans notre clergé par son allure excentrique,
+son langage grossier, son manque absolu de mesure, de décence, de
+dignité... J’espère qu’une leçon sévère le décidera à s’amender.
+
+Le cardinal questionna:
+
+--N’est-ce pas ce prêtre qui est décoré de la croix de guerre?
+
+--Oui, Éminence...
+
+--Et qui prononce des sermons d’une éloquence si colorée, si originale?
+
+--C’est lui qui se livre en chaire à des excentricités oratoires...
+
+--Sa conduite n’est-elle pas celle d’un bon curé, attaché à ses devoirs
+sacerdotaux?
+
+--Éminence, c’est moins le prêtre que je blâme, que l’homme.
+
+--Pardon, cher ami, si l’abbé Pellegrin est un bon prêtre, il est aussi
+un brave homme. Voyons, que lui reprochez-vous? Une sorte d’originalité
+extérieure et un langage qui n’est pas toujours d’une élégance tout
+académique? C’est là peu de chose, me semble-t-il.
+
+--L’abbé Pellegrin se complaît dans sa vulgarité...
+
+Le cardinal eut un fin sourire et, haussant imperceptiblement les
+épaules, répliqua:
+
+--Je ne connais pas ce prêtre, mais je pense qu’il ne faut pas le juger
+trop sévèrement. Qui sait, d’ailleurs, si le défaut que vous lui
+reprochez ne sert pas, en fin de cause, les intérêts de la religion?...
+S’il me souvient bien, Sableuse est un village où l’élément ouvrier ne
+manque pas: des fabriques de papier s’y sont installées depuis quelques
+années. Dans ce milieu, un curé élégant, au langage choisi, ne
+réussirait probablement pas... Trop souvent, mon cher évêque, nous avons
+envoyé dans ces paroisses populaires des prêtres trop raffinés, trop
+mondains qui, malgré la meilleure volonté du monde, n’arrivaient pas à
+obtenir la sympathie, la confiance des bonnes gens plutôt frustes
+auxquelles ils devaient expliquer l’Évangile et enseigner la morale
+chrétienne... Un curé au langage un peu vert, à la cordialité naïve et
+franche peut faire quelque bien à Sableuse: un abbé de salons y ferait
+peut-être beaucoup de mal.
+
+Mgr Sibuë objecta:
+
+--Sans doute, mais l’abbé Pellegrin exagère...
+
+--Je me suis demandé souvent si l’Église ne devait pas regretter ces
+prédicateurs d’autrefois, ces hommes simples et rudes qui parlaient au
+peuple comme il faut lui parler... Nous serions sans doute effrayés si
+nos pouvions entendre leurs sermons qui démontraient les vérités
+éternelles avec la verve et le vocabulaire de Rabelais. Ah! ceux-là ne
+récitaient pas de froides homélies où la rhétorique remplace
+l’inspiration et peut-être la foi, et ils savaient tour à tour faire
+rire et trembler. Oui, cette éloquence-là, aujourd’hui perdue, allait au
+cœur de la foule: nos prédicateurs sont de savants avocats, ils plaident
+la cause de Dieu comme un procès d’affaires. Leurs discours élégants
+n’appartiennent pas, me semble-t-il, à la vraie tradition de l’éloquence
+religieuse. Les moines du moyen âge raisonnaient peut-être moins bien,
+mais ils savaient trouver le chemin des cœurs et, par conséquent, des
+âmes...
+
+Le vieux cardinal se tut un instant, puis:
+
+--Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que Jésus parlait au peuple avec une
+verdeur d’expression que l’on retrouve, d’ailleurs, dans certains
+passages de l’Évangile? Ne pensez-vous pas qu’il a prononcé quelques
+gros mots en chassant les marchands du temple? Ses apôtres, en tout cas,
+parlaient en hommes simples qu’ils étaient... Peut-être même étaient-ils
+assez vulgaires--mais oui!--ces paysans, ces pêcheurs, ces ouvriers de
+Galilée. Ils ne s’adressaient pas aux docteurs, aux pharisiens, aux gens
+du monde: vêtus d’étoffes grossières, couverts de la poussière des
+routes, ils devaient, comme leur divin Maître, s’arrêter aux carrefours
+et parler avec une éloquence toute populaire... A Rome, saint Pierre et
+saint Paul ne convertirent pas les plébéiens, les esclaves en leur
+récitant des phrases apprêtées de rhéteurs: sans doute, l’Esprit-Saint
+n’oublia pas, le jour où parurent au-dessus de leurs têtes des langues
+de feu, de leur donner aussi la science des patois rustiques et des
+argots citadins.
+
+Le cardinal observa en souriant Mgr Sibuë qui gardait un silence
+désapprobateur.
+
+--Oui, reprit-il, il est probable qu’à Rome, la bonne parole fut prêchée
+tout d’abord dans le latin des faubourgs, c’est-à-dire en argot... Eh
+oui, mon cher ami, en argot! Ce pauvre curé de Sableuse n’est donc pas
+tellement blâmable.
+
+--On voit bien que Votre Éminence ne l’a jamais entendu. Moi, j’ai des
+rapports... Je suis renseigné!
+
+--C’est peut-être insuffisant. En tout cas, avant de prendre un parti,
+je vous demande de me fournir l’occasion d’entendre ce terrible homme.
+
+--Je vais le faire comparaître devant Votre Éminence: elle sera bientôt
+édifiée.
+
+--Non, cette épreuve ne serait pas décisive... J’ai trouvé mieux!
+
+Le cardinal se frotta les mains d’un air réjoui et, comme s’il eût dit
+la chose la plus naturelle du monde, prononça d’une voix tranquille:
+
+--Voulez vous, mon cher ami, inviter l’abbé Pellegrin à prononcer un
+sermon dimanche prochain, à la cathédrale?
+
+Le coadjuteur sursauta.
+
+--Je dois avoir mal compris Votre Éminence, articula-t-il avec peine.
+L’abbé Pellegrin prêcherait à la cathédrale?
+
+--Mais oui... Pourquoi pas? N’est-ce pas la meilleure façon de nous
+rendre compte?
+
+--Par exemple!
+
+--Monsieur mon coadjuteur, avisez-le, je vous prie... dès aujourd’hui.
+
+Le cardinal Arnaud de Blandignière avait pris un ton décidé,
+impérieux... Et comme son interlocuteur esquissait un geste de
+protestation, le vieillard se redressa dans son fauteuil et dit:
+
+--Je le veux!
+
+Pâle de colère, Mgr Sibuë s’inclina et sortit sans ajouter un mot.
+
+
+
+
+II
+
+UNE CARTE DE VISITE
+
+
+En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se rendit à l’auberge où
+l’attendait, pour le ramener en automobile à Sableuse, son ami le
+docteur Profilex.
+
+M. Profilex était établi depuis plus de trente ans dans le pays où son
+expérience dans l’art de guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient
+rendu populaire... Dans un rayon de cinq lieues, personne ne naissait,
+ne mourait sans lui et il pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil,
+à l’abbé Pellegrin:
+
+--Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis les enfants que vous
+baptisez et les morts que vous enterrez... Sans moi, vous fermeriez
+boutique!
+
+Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien et s’il avait
+voué au curé de Sableuse une solide amitié, il ne lui faisait aucune
+concession sur ce qu’il appelait le «terrain des idées». Sa seule
+religion, disait-il, c’était le culte de la République,--et pour lui, la
+République était, en effet, une manière de divinité personnifiée dont il
+tolérait difficilement la négation ou simplement la critique. On trouve
+encore, dans les provinces, de ces mystiques qui croient à Marianne
+comme les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur Profilex
+n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à la République, ni un mandat, ni
+une sinécure, ni même une décoration: ce vieux garçon vivait en sauvage,
+consacrant ses rares loisirs à la lecture de vieux bouquins sur la
+Révolution qu’il admirait même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas
+une dent--car, à l’occasion, il était dentiste--sans plaindre de tout
+cœur son patient...
+
+Le curé de Sableuse prit place sans mot dire dans la voiturette du
+docteur. A son air préoccupé, le docteur Profilex comprit que la visite
+à l’archevêché n’avait rien eu d’agréable et, avec sa brusquerie
+familière, il questionna:
+
+--Eh bien, qu’a dit l’homme rouge?
+
+Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir s’excuser:
+
+--Je suis peut-être indiscret... Mais vous savez, les médecins, c’est
+curieux, presque autant que les curés! Bah! Mettez que je n’ai rien
+dit... Et en route pour Sableuse! Le moteur a l’air tout guilleret...
+Nous arriverons dans trente-cinq minutes, montre en main!
+
+Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant pris place à ses côtés, et
+le tacot s’engagea avec un bruit de ferrailles secouées sur la route de
+Sableuse... Au sommet d’une côte, le panorama de la ville apparut dans
+une lumière grise, à travers une sorte de brume légère. Au milieu des
+toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus brillants, l’abbé
+Pellegrin, instinctivement, chercha le profil du palais de l’archevêché.
+Il le retrouva, massif et noir, au milieu des arbres centenaires qui
+dominaient les maisons basses aux cheminées fumantes. Et se souvenant de
+l’accueil que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au cœur un
+pincement douloureux... Mais aussitôt, son regard fut attiré par la
+silhouette élancée, aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel
+où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche de granit
+s’élevait comme une prière...
+
+Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline sous le balancement
+des hauts peupliers et la vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé
+Pellegrin s’était plongé dans la lecture de son bréviaire après avoir
+allumé sa vieille pipe avec un briquet d’amadou.
+
+Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à l’horizon, troupeau de
+maisons blanches autour de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée,
+elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite, dans la campagne,
+deux usines alignaient leurs bâtiments aux lignes géométriques, aux murs
+interminables, dressaient leurs hautes cheminées de ciment... A gauche,
+sur une hauteur verdoyante, s’érigeait le château, sorte de donjon
+modernisé aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises.
+
+Le docteur Profilex freina pour descendre une pente assez raide et,
+comme l’abbé refermait son bréviaire en marquant la page avec une petite
+image de sainteté, il lui demanda:
+
+--Vous savez, les nouveaux propriétaires du château sont arrivés... Vous
+les avez vus?
+
+--Première nouvelle. Je n’ai vu personne...
+
+--Vous avez cependant entendu parler de ces gens-là?
+
+--Bien sûr... Le bonhomme est un Parisien qui a fait sa pelote pendant
+la guerre. Il vendait je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des
+boîtes de conserve... Peut-être même remplissait-il celles-ci avec des
+morceaux de ceux-là. Quoi qu’il en soit, il a beaucoup de galette...
+Quand on s’est distingué sur le front économique, vous parlez qu’on l’a,
+la part du combattant!
+
+Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore, bon enfant...
+
+--Excellente affaire pour vous, répliqua le docteur Profilex. Ce nouveau
+riche va vous faire un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses
+billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns au Bon Dieu,
+c’est-à-dire à son représentant dans le pays. Un profiteur qui veut se
+faire pardonner ou bien une vieille cocotte à la fois riche et repentie,
+voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé?
+
+--L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta l’abbé... Deux filons valent
+mieux qu’un.
+
+Puis, changeant de ton:
+
+--Mais vous me croirez si vous voulez, en ce qui me concerne, je ne
+demande ni l’un ni l’autre. Je vous dirai même que l’arrivée dans le
+patelin de ce M. Cousinet--il s’appelle Cousinet, paraît-il--ne me fait
+pas autrement rigoler... D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un
+mécréant comme vous, mon vieux toubib. Et puis, même s’il est croyant et
+pratiquant, même s’il fait le bien et arrose la paroisse avec
+générosité, personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est installé au
+château uniquement parce que la guerre l’a enrichi en même temps qu’elle
+ruinait le comte de Sableuse... Ça nous dégoûtera toujours un peu de le
+voir là, et moi, je n’oublierai pas que M. et Mme de Sableuse, ruinés,
+ont été obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure qui appartenait
+à leur famille depuis des siècles!
+
+--Bah! fit le docteur Profilex, la main passe... Vos hobereaux avaient
+des idées de l’ancien temps. Je les ai bien connus, moi aussi... M. de
+Sableuse était royaliste: il avait fait partie de la maison du comte de
+Chambord, de Sa Majesté, comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la
+comtesse...
+
+--C’était une femme épatante! dit l’abbé Pellegrin. Mais faites
+attention, docteur, vous avez failli écraser le cabot du père
+Picassou... Vous n’êtes pas vétérinaire: vous n’avez le droit de tuer
+que vos semblables!
+
+La voiturette longea la grande rue du village, tourna le coin de la
+place de l’Église et s’arrêta devant la cure, une vieille maison qui se
+cachait derrière un rideau de lauriers et de troènes, au fond d’un
+jardin quelque peu sauvage. L’abbé descendit de l’auto, remercia le
+docteur en lui serrant la main et poussa la porte de la grille rouillée
+et grinçante. Un énorme chien de berger briard se précipita vers lui en
+poussant des aboiements joyeux.
+
+--Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement le prêtre, en passant la
+main sur sa bonne grosse tête ébouriffée... Tu as donc oublié ton
+ancienne consigne: n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi? Et moi, je
+pense, tu me considères comme un copain!
+
+Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement l’abbé
+Pellegrin.
+
+--Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du parapluie, du chapeau et de
+la douillette du curé, si c’est permis de rentrer à pareille heure! Vous
+n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé des artichauts
+farcis! Ne vous voyant pas venir, je m’étais dit que Monseigneur vous
+avait gardé à déjeuner...
+
+--Monseigneur? Ah! bien oui...
+
+L’abbé soupira et passa dans une petite salle à manger très simplement
+meublée, mais d’une propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer aux
+artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti à l’attendre, mais
+les sinistres prédictions de Valérie n’étaient pas fondées: les
+artichauts parurent sur la table en dégageant, non pas une odeur de
+brûlé, mais le plus appétissant des parfums.
+
+Hélas! malgré l’heure tardive, le curé n’avait pas le moindre appétit...
+Le souvenir des dures paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant,
+tyrannique, et il se sentait envahi par cette étrange lassitude qu’on
+éprouve après avoir reçu un choc moral. Comme il était plongé dans ses
+réflexions mélancoliques, la porte de la salle à manger s’entr’ouvrit,
+et Poilu passa sa tête, timidement... Son regard limpide et bleu--d’un
+bleu d’opale--se fixa sur son maître qui, le front penché, restait
+immobile. Poilu n’était pas admis, d’ordinaire, dans la maison, car
+Valérie défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses parquets cirés
+et c’était en vain que l’abbé Pellegrin s’efforçait de mettre fin à
+cette proscription implacable de son vieux camarade du front.
+
+Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes et l’expression de ses
+yeux transparents le frappa.
+
+--Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que ton maître a le cafard
+aujourd’hui... Et tu as l’air tout triste, toi aussi! Allons, entre: on
+ne peut pas mettre à la porte un ami qui vient partager votre peine!
+
+Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer:
+
+--Partager votre peine? s’écria-t-elle... Pas du tout: ce brigand-là a
+plutôt envie de partager vos artichauts farcis!
+
+Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança, furibonde:
+
+--Allons, ouste, veux-tu bien te sauver, Poilu?...
+
+Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une voix singulièrement émue,
+demanda:
+
+--Vous trouvez sans doute qu’il manque de correction, qu’il est déplacé,
+vulgaire, et que ses grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré,
+presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de l’archevêché?
+
+Et comme Valérie, interdite, restait muette, il ajouta:
+
+--Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un bon et brave chien devant qui
+toutes les portes doivent s’ouvrir... Quand on a traîné ses pattes dans
+les tranchées, on a le droit de les poser partout. Viens ici, Poilu...
+Moi, je ne suis pas le coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à
+déjeuner!
+
+--Par exemple!...
+
+Valérie était indignée et elle allait éclater en imprécations quand elle
+s’aperçut que le curé n’avait pas son expression placide et optimiste de
+tous les jours: évidemment, il valait mieux, pour cette fois, faire des
+concessions et filer doux... C’est donc d’un air faussement résigné
+qu’elle prononça:
+
+--Ça va bien... Après tout, vous êtes le maître! Et même, si vous
+voulez, je mettrai tous les jours le couvert de monsieur votre chien...
+
+L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à mi-voix, s’étant levé, il
+récita le _Benedicite_. Valérie joignit les mains et marmonna en même
+temps la prière; mais à peine les derniers mots furent-ils prononcés,
+qu’elle s’exclama, en se frappant le front avec la main:
+
+--Et moi qui oubliais!... J’ai quelque chose d’important à dire à
+monsieur le curé.
+
+--Quoi donc?... La mère Lostellat ne va pas mieux? Elle s’est laissée
+glisser?... Je veux dire, elle a rendu son âme à Dieu!
+
+--Non... La mère Lostellat nous enterrera tous. C’est autre chose.
+
+Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix, mystérieusement:
+
+--Il est venu quelqu’un du château... Un drôle d’individu, avec un
+chapeau galonné, un gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des
+genoux.
+
+Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau le front et reprit:
+
+--Mais c’est vrai, il a laissé une lettre... Où donc ai-je la tête
+aujourd’hui?
+
+Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec un pli qui ne contenait
+d’ailleurs qu’une carte de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute
+voix:
+
+ Mr & Mme ÉMILE COUSINET
+
+ prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre le thé
+ aujourd’hui, vers 5 heures, au château. Ils ont une communication
+ intéressante à lui faire.
+
+--Le thé! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique... Je vous demande un
+peu! En voilà des prétentions de parvenus...
+
+L’abbé Pellegrin répondit, jovial:
+
+--Apportez-moi toujours mon café... avec un peu de gnole, cela me
+remettra peut-être d’aplomb. Il faut ça après les coups durs!
+
+Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des châtelains et finit
+par murmurer:
+
+--J’ai tort de me faire des idées... Ces gens-là sont probablement très
+bien. A peine installés, ils pensent à moi: bien d’autres à leur place
+n’en auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition
+intéressante... Allons, j’irai!
+
+Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de quelques gouttes d’armagnac,
+le curé remit son chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne à
+lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée habituelle dans le
+village.
+
+Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis huit jours, s’étonnait
+d’en être là après quatre-vingt-sept années d’une santé de fer, sans
+autres bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements. Le
+docteur Profilex la traitait, d’ailleurs sans espoir, pour une
+congestion pulmonaire qu’aggravait la lassitude croissante du cœur.
+
+La pauvre vieille, que soignaient les voisines entre deux bavardages et
+deux lessives, était seule dans sa masure... Elle parut se ranimer en
+voyant le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible, elle dit:
+
+--C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois... Mais ça m’fait point peur. Et
+puis, vous m’avez promis que j’irais au paradis tout drêt!
+
+--Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet... Mais vous savez, ça
+ne presse pas: votre place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper,
+la mère, c’est certain!
+
+--Non, j’sens ben que j’m’en vas... Mais j’en ai point de chagrin. Je ne
+laisse personne, si ce n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les
+prendrez chez vous, M’sieu le curé.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris: ils ne se dérangeront
+point. A quoi bon? Ça leur coûterait gros...
+
+--Je leur écrirai, mais cela ne presse pas!
+
+En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie de leur mère en les
+invitant à venir au plus tôt, mais ils se faisaient attendre.
+
+--Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille... J’ai eu trois hommes,
+des braves qui sont morts à la peine: sûr qu’ils sont au paradis, à
+m’attendre... Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant? Ce ne sera
+point commode.
+
+L’abbé Pellegrin la rassura:
+
+--Vous en faites pas, la mère... Au paradis, tout s’arrange très bien.
+Vous verrez, vos trois maris vous recevront à bras ouverts, le plus
+ancien le premier bien entendu, et vous mènerez là-haut la bonne vie...
+Ce sera bien votre tour!
+
+Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné un billet de cinq
+francs, une orange et une image de sainteté, que pour aller visiter la
+famille Planquart: une veuve et dix enfants dont l’aîné venait de faire
+sa première communion. La mère avait une assez mauvaise réputation dans
+le village: on disait que sa marmaille avait de nombreux pères, ce qui
+ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée de tous. L’abbé
+Pellegrin se souciait fort peu de ces commérages: il allait le plus
+souvent possible porter des secours dans cette maisonnette délabrée où
+grouillaient des moutards qui, en vérité, ne se ressemblaient guère,
+mais qui se portaient à merveille et braillaient à qui mieux mieux
+autour de leur mère échevelée et dépoitraillée...
+
+Après avoir distribué quelques bonbons à ces petits sauvages et remis un
+peu d’argent à celle qui, au hasard de ses amours, leur avait donné la
+vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi de Poilu, prit le chemin
+du château... Comme il approchait de la longue et sombre avenue d’ormes
+centenaires, qui débouchait devant la grille principale du parc, il
+rencontra le maire de Sableuse, le père Blanchot, un vieux paysan dont
+on disait, dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros pendant la
+guerre.
+
+Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez mauvais termes. Monsieur
+le maire n’aimait pas les curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs
+d’aller à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait entre tous à
+cause de la popularité qu’il s’était faite dans la commune... Mais
+lorsqu’ils se rencontraient, les deux hommes s’arrêtaient pour bavarder
+avec une cordialité fort bien jouée où, cependant, un observateur n’eût
+pas tardé à démêler une méfiance réciproque.
+
+--Alors, dit le père Blanchot avec un rire muet qui plissait de mille
+rides son visage tanné, alors, on y va?...
+
+Et comme le prêtre ne répondait pas tout de suite, il ajouta:
+
+--Je pensais bien que vous iriez... Les châteaux, ça attire les curés!
+Ça ne fait rien, vous êtes bien pressé.
+
+--Moi? je vous assure que ça ne me tient pas du tout d’aller voir M.
+Cousinet, d’autant plus que la montée est rude et qu’il fait chaud... Je
+vous dirai même que le souvenir de M. et madame de Sableuse me rendent
+encore cette étape plus pénible: ça me fait de la peine de penser à eux.
+Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas de raison de bouder.
+
+--Ben sûr... Ce M. Cousinet est riche. Il a trois autos... Des grosses
+qui ne font pas de bruit et qui grimpent cette côte à toute vitesse,
+faut voir ça! Et puis...
+
+Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin et lui dit à voix
+basse:
+
+--Et puis, vous savez, Mme Cousinet est là depuis ce matin. Je l’ai vue
+comme elle traversait Sableuse... Ah! pour une belle femme, c’est une
+belle femme! Elle a des jupes qui ne lui dépassent pas les genoux et un
+corsage qui n’a pas dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir
+tous ses estomacs. Ces Parisiennes! Ça ne peut rien garder pour soi, ni
+pour son mari! Et ses cheveux! J’en ai jamais vu de cette couleur-là:
+c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme la tignasse de la mère
+Blanquart, bien sûr... C’est plus joli et puis, c’est frisé comme pour
+un mariage. Une belle femme, je vous dis... Et la figure blanche et rose
+comme une pêche: j’y aurais bien mordu, il y a trente ans!
+
+Et Blanchot donna une bourrade familière au curé qui, tout en l’écoutant
+avec bonne humeur, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à
+carreaux.
+
+--Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux...
+
+--Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien encore mes farces, surtout
+avec Mme Cousinet! Enfin, vous allez la voir... Vous m’en donnerez des
+nouvelles!
+
+Le curé prit le parti de rire et quittant le père Blanchot, il s’engagea
+dans l’allée haute et obscure comme une cathédrale gothique... Que de
+fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse, alors qu’il allait
+enseigner les rudiments du latin au jeune fils de cet excellent homme!
+Bien des années s’étaient écoulées depuis cette époque... Pierre de
+Sableuse, qu’il avait connu tout enfant, était devenu un grand gaillard:
+au fait, ne l’avait-il pas retrouvé, pendant la guerre, dans un
+cantonnement de repos sous l’uniforme de lieutenant de chasseurs à pied?
+Tout en évoquant ces souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron
+du château... Il en gravissait les marches usées et moussues quand un
+domestique en habit bleu à boutons dorés et en culotte de velours
+écarlate ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant:
+
+--Monsieur et Madame attendent monsieur le curé dans la galerie... Je
+vais me permettre de le conduire.
+
+--Pas la peine... je connais le chemin!
+
+Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette magnifique nudité des
+pierres jaunies par le temps, ressemblait maintenant à un hall de
+palace: les murs avaient disparu sous des panneaux de bois sculpté et
+doré, sous des carpettes d’orient et de vastes toiles aux tons vifs qui
+représentaient des femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques.
+
+Le grand escalier, dont le noble marbre avait ignoré pendant trois
+siècles la vaine parure des tapis, avait pris aussi un aspect nouveau:
+il était vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune... Les hautes
+murailles que décoraient, seules, sous la corniche, des bas-reliefs
+taillés en pleine pierre, étaient couvertes de tableaux baroques, de
+dessins montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait, le plus
+souvent en costume sommaire, la même femme blonde, cambrée et
+provocante, dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres
+énormes...
+
+--Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une voix joyeuse... Il n’y a
+que ma femme pour trouver que cela lui ressemble!
+
+Et descendant quelques marches, un gros homme chauve, au visage rond,
+ponctué, sous le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit au
+prêtre une large main chargée de bagues...
+
+--Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même... Enchanté de
+vous voir, mon cher curé. Venez donc, vous êtes attendu...
+
+
+
+
+III
+
+MONSIEUR ET MADAME COUSINET
+
+
+Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans la vaste galerie qui,
+elle aussi, avait bien changé... Partout des meubles dorés, des vases
+aux formes compliquées, des glaces immenses aux cadres brillants, des
+tentures de soie aux couleurs éclatantes, des bibelots innombrables dans
+des vitrines, sur des étagères, sur des tables de tous styles. Et les
+lustres aux pendeloques de cristal accrochaient les rayons du soleil qui
+fusaient à travers les rideaux de broderie...
+
+Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un regard ébloui sur toutes ces
+choses qui lui paraissaient merveilleuses: une femme blonde, à la
+démarche glissante et souple, s’avançait vers lui, souriante et
+empressée. Elle était vêtue d’une tunique qui semblait tissée avec de
+l’or et qui lui moulait la taille: ses bras et sa gorge étaient nus et
+l’une de ses jambes, gantées de soie transparente, apparaissait à chaque
+pas jusqu’au genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe pailletée.
+
+--Oh! monsieur le curé, dit-elle d’une voix musicale, que c’est gentil à
+vous d’être venu... Je suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais
+peut-être avons-nous été un peu indiscrets en vous invitant ainsi, sans
+autre forme, à venir au château. Et sans doute aurions-nous dû vous
+envoyer une auto, comme nous y avions pensé...
+
+Le curé, intimidé par cette belle dame aux yeux brillants, tourna son
+chapeau entre les mains et bredouilla:
+
+--Une auto?... Pensez-vous! Dieu merci, je tiens encore sur mes quilles.
+
+--Vos quilles?
+
+En répétant ces mots, Mme Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant, qui
+secouait sur sa poitrine poudrée un triple rang de grosses perles...
+Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi, elle prononça:
+
+--Hein? Qu’est-ce que tu en dis? N’est-ce pas que c’est amusant?
+
+L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre part à cette hilarité
+conjugale, quand soudain, il parut inquiet et s’exclama:
+
+--Et Poilu? Poilu m’a lâché... Sacré Poilu!
+
+Mais, au même moment, le chien, que poursuivait le valet de chambre
+culotté d’écarlate, apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait
+vers son maître en poussant des aboiements sonores et aussi en
+renversant une vitrine remplie de porcelaines de Saxe...
+
+--Malheureux! s’écria l’abbé Pellegrin en levant les bras au ciel...
+
+--Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne humeur qui n’était pas
+feinte... Nous n’en sommes pas à ces babioles près. C’est votre chien,
+monsieur le curé?
+
+--Devant ce désastre, je voudrais le renier.
+
+--Pourquoi! Mais non... Quelle race?
+
+--Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est un camarade du front,
+autrement dit, sa race est bonne. Mais peu importe... Ce clebs n’a rien
+à faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où il m’attendra.
+
+--Laissez donc, dit Mme Cousinet... Il est très sympathique, ce brave
+Poilu, comme son maître. Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il
+doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en miettes.
+
+Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal sa main longue, aux
+ongles roses et miroitants.
+
+L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil fait à son vieil ami: sans
+doute, Mme Cousinet était audacieusement vêtue et ses yeux peints
+lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une chrétienne pudique,
+mais elle avait bon cœur et elle rachetait ses allures singulières par
+une simplicité que le prêtre trouva rassurante...
+
+Mme Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait à verser le thé dans
+les tasses de vieux Chine.
+
+--Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même...
+
+L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et Mme Cousinet, devant une
+table chargée de mille objets brillants... «Tant de choses, songea-t-il,
+pour boire un peu d’eau chaude!» Et il se souvint qu’autrefois, M. de
+Sableuse, qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon verre de ce
+vin mousseux qui était l’orgueil du pays.
+
+--Combien de sucre, monsieur le curé?
+
+--Faites comme pour vous, madame, et ça ira très bien.
+
+La dame blonde sourit et prenant deux morceaux avec une pince d’or, elle
+les mit dans la tasse de l’invité... Puis, elle tendit aux deux hommes
+des assiettes chargées de gâteaux et ses bras nus et blancs faisaient
+au-dessus de la table fleurie de gracieuses arabesques.
+
+--Hein, c’est un peu changé ici? dit M. Cousinet avec rondeur... Je
+parie que vous ne vous y reconnaissez plus!
+
+--Si, mais tout d’abord je me suis demandé si j’étais bien dans l’ancien
+château de M. de Sableuse... Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien
+des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez donc, au temps de madame
+la comtesse, il n’y avait ici que quelques vieux meubles et des
+portraits de famille...
+
+--Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits de famille... Un tas de
+types en perruque, certains même en complet de fer-blanc, avec un
+panache sur la tête: des princes, des marquis, des barons. J’aurais
+peut-être pu les acheter, tellement le descendant de tous ces grands
+seigneurs avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je ne suis pas
+de ceux qui se paient une collection d’aïeux peints à l’huile et tout
+encadrés pour faire croire que leurs aïeules ont couché avec Louis XIV.
+Non, dans ma famille, la noblesse n’est représentée que par Lisette de
+Lizac, ici présente, et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est
+fabriqué elle-même... Vous avez sans doute entendu parler de Lisette de
+Lizac? Voyons, la vedette du Casino de Paris? Mais, c’est vrai, vous ne
+pouvez pas être au courant...
+
+--Monsieur le curé, dit Mme Cousinet, vit si en dehors de ces choses...
+D’ailleurs, moi aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage.
+
+Et prenant une expression aussi grave que le lui permettait son visage
+peinturluré, elle articula, lentement:
+
+--J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout entière aux soins de mon
+intérieur.
+
+--Oui, reprit son mari, elle est devenue Mme Cousinet, tout bonnement.
+
+--Je l’en félicite, dit l’abbé.
+
+--Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi... Au fait, les Cousinet,
+c’est une aristocratie aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette.
+Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de n’importe qui. Il est
+vrai que les miens, je ne les connais pas: l’histoire de ma race ne
+remonte pas plus haut que le second empire... Avant, c’est le mystère,
+le néant: des gens qui faisaient partie de la foule, quoi! Mais j’ai les
+portraits des Cousinet qui sont sortis du rang, qui ont commencé à faire
+connaître notre nom... Tenez, les voici!
+
+L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste agacé et dit:
+
+--Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles... Tu rases monsieur
+le curé avec tes aïeux!
+
+--Mais non, madame, je vous assure, ça ne me rase pas du tout.
+
+--Venez, monsieur le curé, venez les voir... Ils ont pris la place des
+nobles ancêtres de votre comte de Sableuse, mais ils sont chez eux,
+puisque j’ai payé leurs places.
+
+Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine de personnages en
+redingote, en jaquette, en veston qui, encadrés d’or, prenaient des
+attitudes très dignes de chaque côté de la galerie... M. Cousinet joua,
+à sa manière, la scène des portraits: celui-ci était son père, ancien
+entrepreneur de déménagements, officier d’académie; celui-là son oncle,
+qui fut constructeur de bicyclettes et prit part, d’ailleurs, à diverses
+courses sur routes, dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva
+septième; ce vieillard à la haute cravate et au beau gilet de soie noire
+était son grand-père, «un type épatant qui avait lancé en France, vers
+1855, les conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même avait mangé
+officiellement aux Tuileries...»
+
+Et quand fut terminée cette revue des grands hommes de sa famille, M.
+Cousinet s’exclama:
+
+--Voilà mes aïeux et je m’en vante! Ceux-là ne descendent pas des
+croisés, ils n’ont même jamais descendu... Ils montaient, ils
+s’élevaient. Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions, qui
+valent bien, je suppose, un blason dédoré et piqué des vers!
+
+--L’argent, répondit le curé, c’est comme la noblesse, comme
+l’intelligence, comme la beauté: cela ne vaut que par l’usage qu’on en
+fait.
+
+--C’est vrai, dit madame Cousinet... La beauté, ça crée des devoirs.
+
+M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de soie brochée qui
+recouvrait, semblait-il, un grand tableau accroché au milieu de la
+galerie, entre deux marbres représentant des nymphes aux bras chargés de
+fleurs...
+
+Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché.
+
+--Oh! non, s’écria-t-elle, pas cela... Qu’est-ce que monsieur le curé
+penserait de moi?
+
+--Bah! C’est une œuvre d’art, une des meilleures toiles de Jean-Gabriel
+Domergue... Évidemment, son portrait n’est pas un tableau de sainteté,
+mais on sait bien que tu n’as pas la prétention d’être béatifiée comme
+la Pucelle. Et puis, monsieur le curé, vous devez aimer la peinture...
+Allons, je retire le voile qui vous cache votre nouvelle paroissienne!
+
+M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement, et le bon curé vit
+surgir devant lui une espèce de sultane à peu près nue qui se
+tortillait, sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes fantasques,
+les bras convulsés, le visage étrangement blanc, barré du rouge
+groseille des lèvres et dévoré par deux yeux démesurément agrandis par
+un halo bleuâtre.
+
+M. Cousinet prit un temps, puis, d’une voix claironnante, prononça:
+
+--Ma femme!
+
+L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria:
+
+--C’est madame Cousinet?... Ah! ben... Dans ce costume et cette
+position-là! Vous parlez d’une secousse!
+
+--N’est-ce pas que c’est original?
+
+--A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue que je n’en ai jamais
+tant vu, si ce n’est dans ces journaux illustrés de Paris que les jeunes
+officiers me montraient parfois, au front, pour voir l’effet que cela me
+produirait... Moi, je regardais tout ça bien tranquillement, en fumant
+ma pipe, et je n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand je me
+remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je reconnais que ce n’est pas
+la même chose...
+
+--Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez pas me dire que vous êtes
+troublé par le portrait de ma femme?
+
+--Non, mais chez qui?... En voilà une idée! Seulement, que voulez-vous,
+monsieur Cousinet, je me souviens qu’à cette même place, il y avait le
+portrait de madame de Sableuse... Ah! sûr qu’il y a du changement, et
+comme peinture, et comme modèle.
+
+--Je la vois d’ici, votre comtesse! dit Mme Cousinet qui, bonne fille,
+avait pris le parti de rire des propos du bon curé. Une pimbêche, avec
+des coques de cheveux sur les oreilles, un nez en coupe-vent et une robe
+en soie-puce lui arrivant jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne
+devait pas ressembler au mien...
+
+--C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin, et le vôtre produit
+assurément plus d’effet, je dirai même qu’il fait sensation... Et je
+suis persuadé que si vous l’exposiez en public, il y aurait une tapée de
+curieux pour l’examiner en détails: mais peut-être cela vous gênerait-il
+un peu...
+
+--Moi? dit Lisette de Lizac... Mais pas du tout, je vous assure,
+
+--Alors, votre mari?
+
+--Pourquoi? demanda M. Cousinet... Ce portrait a figuré au salon et a
+été reproduit par l’_Illustration_, _Fémina_, un tas de journaux! On l’a
+même vendu en cartes postales. Tous mes amis m’ont félicité!
+
+--Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin... Mais puisqu’il en est
+ainsi, je ne comprends pas que vous cachiez ce portrait sous un rideau.
+Vous baladez votre femme nue dans le monde, mais vous n’en laissez pas
+voir le bout du nez quand elle est chez elle, avouez que c’est rigolo!
+
+--Mais c’est tout naturel, affirma madame Cousinet... Et ce que vous
+dites là n’est pas vrai seulement pour les femmes qui se font voir en
+peinture. Croyez-vous que cette comtesse de Sableuse...?
+
+--Madame, interrompit le curé, elle n’avait pas, croyez-moi, le nez en
+coupe-vent et elle s’habillait très bien, du moins autant que j’en puis
+juger. C’était une femme très agréable, très simple et une bonne
+chrétienne...
+
+--Une bonne chrétienne? mais moi aussi, monsieur le curé, je suis une
+bonne chrétienne.
+
+--Je vous en félicite!
+
+--Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon mariage, je ne ratais jamais
+la messe d’une heure, à Notre-Dame de Lorette... J’y serais plutôt allée
+en pyjama!
+
+Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un autre tableau placé entre
+deux fenêtres, presque en face de la sultane de music-hall:
+
+--Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux?
+
+C’était le portrait d’une infirmière se dressant toute blanche au milieu
+d’un blanc décor d’hôpital: sous la blouse étroite, légèrement
+décolletée, sous le voile qui tombait en plis droits comme celui d’une
+religieuse, elle semblait, avec son visage pâle, aux lignes pures, une
+créature idéale, immatérielle...
+
+Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette de Lizac s’exclama:
+
+--N’est-ce pas qu’elle est bien?
+
+--Oui, on dirait une sainte.
+
+--Eh bien, la sainte, c’est moi... Vous ne me reconnaissez pas? Ah!
+c’est que rien ne change comme le costume. Me voilà en infirmière de
+l’hôpital de Deauville... Car j’ai soigné les blessés. J’ai eu dans mon
+service ce qu’il y avait de mieux, des aviateurs, des as... Ils étaient
+gentils, ces petits-là... Vous ne trouvez pas que le costume m’allait
+bien! Le blanc, vous savez, il n’y a rien de tel, quand on est mince,
+bien entendu. Vous voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger
+d’après mon portrait en princesse persane... Et si je vous disais que je
+suis proposée pour la Légion d’honneur?
+
+Le prêtre s’inclina en souriant:
+
+--Madame, vous l’attacherez plus facilement à votre corsage d’infirmière
+qu’à celui que vous portez là...
+
+Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale. Mais, en se
+retournant, il aperçut Poilu qui, assis sur une chaise, devant la table
+chargée de gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité
+remarquables...
+
+--Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin, en se précipitant vers
+l’audacieux animal, nous ne sommes plus à la guerre ici... Fini le
+système D!
+
+--Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet... Il tire parti de
+la situation. C’est le droit et même le devoir de chacun... Tenez, vous,
+monsieur le curé, vous auriez bien tort de vous gêner: maintenant que je
+suis installé à Sableuse, vous pouvez vous servir hardiment. Allez! Je
+ne demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux que vous n’en
+mangerez. Et nous voici où je voulais en venir... Mon cher curé, il faut
+que je vous dise ceci: je ne suis pas un mufle, malgré mes trente
+millions d’argent frais. Je sais que des fortunes comme la mienne
+doivent faire leur devoir. Alors, c’est bien simple, je veux que,
+bientôt, personne ne prononce mon nom à Sableuse sans ajouter: «Cousinet
+était un chic type!» Voilà mon programme...
+
+Ému, le curé prononça:
+
+--Ah! si vous voulez faire le bien, ce n’est pas l’occasion qui vous en
+manquera ici... Nous avons malheureusement trop de pauvres gens qui
+doivent se mettre la ceinture plus souvent qu’à leur tour.
+
+--La charité? dit M. Cousinet en haussant les épaules... Oui, c’est
+entendu, il faut donner et je donnerai, bien que ce ne soit guère dans
+mes principes, car j’estime que les vrais responsables de la misère, ce
+sont les miséreux!
+
+--Hein? fit le prêtre, suffoqué.
+
+--Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et quant à moi, je ne
+m’attendris pas sur le sort de tous ces idiots, tous ces flémards, tous
+ces inutiles qui se plaignent d’une société dont ils sont les parasites.
+Ma sympathie, je vous le dis carrément, va aux débrouillards, tenez,
+dans le genre de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne tendent pas la
+main mais le poing...
+
+--Il y a cependant des malheureux! dit le curé de Sableuse.
+
+Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista:
+
+--N’est-ce pas, madame?
+
+--Possible! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez ceux que vous
+connaissez et je verrai ce que je peux faire pour eux...
+
+Et sa femme, qui était en train de se passer un bâton de rouge sur les
+lèvres, ajouta:
+
+--J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de chance, comme elles
+disaient. Mais, en cherchant bien, on finissait toujours par découvrir
+que c’était de leur faute... Ou bien elles faisaient du théâtre alors
+qu’elles étaient plus indiquées pour laver la vaisselle chez de petits
+bourgeois, ou encore elles n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut
+employer pour arriver: ainsi, elles s’emballaient pour des types qui ne
+pouvaient leur servir à rien... Vous ne trouvez pas que c’est du vice,
+ça, monsieur le curé?
+
+L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs, M. Cousinet avait repris
+son petit discours, qu’il prononçait avec une assurance admirable, en se
+dandinant, les mains dans les poches.
+
+--Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent et se complètent; le
+château et l’église. Je n’ai peut-être pas toujours pensé ainsi, mais
+c’est la situation qui fait l’opinion: Cousinet millionnaire ne peut pas
+avoir les mêmes idées que Cousinet purotin... Le château et l’église,
+voilà les deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi! Alors, je
+sais ce que je dois faire... Le château, je veux qu’il soit modernisé.
+Déjà, vous avez pu constater que l’intérieur a été transformé? il en
+sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces murs noircis, ces
+fenêtres étroites, ce perron aux marches brisées et moussues, ces
+tourelles moyenâgeuses... Je veux égayer tout ça! Je me suis entendu
+avec un architecte, garçon de talent, qui m’a promis de transformer ce
+castel ridicule en une résidence convenable, moitié palace, moitié villa
+suisse... Nous aurons ascenseur, chauffage central, électricité et
+cabinets à l’anglaise. Les cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c
+du confort moderne... Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec le
+comte de Sableuse au point de vue de la race, comme on dit, mais tout
+roturier que je suis, je ne m’accommode pas d’installations qui
+paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme. Voilà pour le château...
+Parlons maintenant de l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien,
+j’ai le regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous de tout.
+
+--Oh! s’exclama le curé... Il y a des excursionnistes qui la trouvent
+très bien avec ses colonnes romanes, ses boiseries du XVIe siècle, son
+portail renaissance...
+
+--Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout cas, leur avis ne compte
+pas, puisqu’ils passent dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce
+n’est pas la même chose... J’ai décidé d’aller à la messe chaque
+dimanche avec ma femme, c’est-à-dire que je veux fréquenter une église
+qui fasse riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la dépense.
+
+--Vous pourriez peut-être offrir un chemin de croix... J’en ai vu
+d’épatants dans un catalogue pour 1.800 francs.
+
+--Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que cela... Qu’est-ce que vous
+diriez d’un chemin de croix peint par un artiste à la mode? Tenez, par
+l’auteur du portrait de ma femme en sultane? Hein, ce ne serait pas mal?
+Mais ce ne serait qu’un commencement: j’ai d’autres idées... Je la vois
+d’ici, votre église, avec du bois doré et du marbre partout, avec des
+lampadaires en cristal, avec un orgue électrique, avec des saints
+achetés chez les meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à
+Sableuse puisque j’y suis! Je veux que notre église soit la plus belle
+de la région et que tout le monde dise: «Ce sacré Cousinet fait bien les
+choses... Heureux le pays où il s’est installé: tout le monde en
+profite, même le bon Dieu!» Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?
+
+Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé Pellegrin changeait de
+figure: ses sourcils se fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial,
+devenait sarcastique.
+
+--Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le Bon Dieu ne doit pas
+tenir à ce qu’on lui change sa vieille cagna... Il s’en contente depuis
+sept siècles et il ne demande pas qu’on dépense des tas d’argent pour le
+loger dans un palace. Jésus est né aux champs dans une étable: il a des
+goûts de paysan et il n’aime rien tant que se trouver dans une pauvre
+église de campagne, remplie de braves gens en sabots qui le prient de
+tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est pleine, elle est plus
+belle qu’une cathédrale où les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles...
+Et puis, quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des vitraux, des
+lampadaires, des machins en or ou en argent, pour lui, qu’est-ce que
+c’est que tout ça? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces
+cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne parole, une bonne pensée et
+surtout une bonne action.
+
+--En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé, ces cadeaux-là font
+plaisir au curé!
+
+--J’accepterai avec reconnaissance tout ce que vous me donnerez pour mon
+église, mais vous parlez que je serai content si vous faites le bien
+dans le pays et si, comme M. et Mme de Sableuse, et comme vous en avez
+certainement l’intention, vous remplissez vos devoirs de bons
+chrétiens... Cela fera mieux dans le paysage qu’une église avec des murs
+plaqués de marbre précieux et un clocher ciselé à jour avec, sur sa
+pointe, un coq en or massif.
+
+L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses yeux brillaient d’une
+façon singulière...
+
+--Soyez tranquille, assura le châtelain, nous ferons tout ce qu’il
+faudra pour qu’on ne nous prenne pas pour des mécréants. Quant aux
+pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai... Je veux que tout le
+monde soit content de moi.
+
+--Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu veux devenir député!
+
+M. Cousinet parut gêné, mais il reprit aussitôt son assurance:
+
+--Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous en ai pas encore
+parlé... J’ai l’intention de me présenter aux prochaines élections,
+comme candidat républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus modéré.
+
+--Ah!...
+
+--Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne cause, celle de la
+famille, de la propriété, de la religion. Je n’ai pas d’attaches dans le
+pays, mais qu’est-ce que cela fait? Maintenant que je possède le château
+de Sableuse avec ses soixante hectares de terre, je peux me dire de
+l’endroit... D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au moins,
+deux Parisiens comme moi: Garchinel et Leperchon, des progressistes qui
+n’ont jamais su sur quel pied danser... Moi, au moins, j’ai des idées!
+J’ai choisi une opinion qui convient, je crois, parfaitement aux gens
+d’ici, j’ai une grosse situation, j’ai été décoré pour services rendus à
+la Défense nationale--pendant la guerre, j’avais plus de 3.000 ouvriers
+dans mes usines--et j’ai les plus belles relations à Paris. Quoi de
+mieux pour faire un député?
+
+--Un député républicain conservateur, dit l’abbé Pellegrin avec un air
+bizarre.
+
+--C’est bien cela: je suis conservateur, réactionnaire...
+
+--Et comment!
+
+--Calotin, quoi!
+
+Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant qui agitait son large
+ventre sur lequel se tendait une fine chaîne de platine.
+
+--Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le curé de Sableuse: vous
+avez tout ce qu’il faut pour le jouer.
+
+--N’est-ce pas? intervint Lisette de Lizac... Alors, nous comptons sur
+vous!
+
+--Sur moi? pour quoi faire?
+
+--Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien clair. Le château et
+l’église, les deux jambes de la société! Nous sommes alliés, nous nous
+soutenons l’un l’autre... Moi, je vous ouvre des crédits, je fais de
+votre cure une des meilleures du pays, nous nous mettons à votre
+disposition pour tout ce que vous voulez, moi pour porter le dais, si
+vous y tenez, le jour de la procession, ma femme, qui est musicienne et
+qui a une jolie voix, pour apprendre les cantiques à la mode aux enfants
+de Marie; vous, mon cher curé, vous travaillez pour moi, vous me faites
+de la propagande, vous me pistonnez auprès des électeurs influents... Le
+jour venu, je passe comme une lettre à la poste et je n’ai pas besoin de
+vous dire que M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat: je serai du
+parti où on fait les curés des grandes villes, les chanoines, les
+évêques!...
+
+L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les épaules:
+
+--Oh! moi, l’avancement... Au front, je n’ai même jamais voulu devenir
+cabot! Et puis, je crois qu’on vous a bourré le crâne: je ne suis qu’un
+pauvre petit curé de campagne... Je n’ai aucune influence.
+
+--Allons donc, je me suis renseigné. Vous êtes populaire dans la
+région... Pour vous entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des
+villages voisins, même de la ville.
+
+--Vous faites recette, dit madame Cousinet... Ah! vous le tenez, votre
+public. Tenez, comme moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de
+Paris!
+
+--Allons, c’est convenu? demanda le millionnaire en tendant la main au
+prêtre... Nous marchons ensemble?
+
+L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne répondit pas tout de suite.
+Du regard, il parcourut la galerie dont les mille bibelots précieux, les
+cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers rayons du
+soleil. Dans une glace, il s’aperçut avec sa soutane roussâtre, tachée
+de boue, son allure rustique, son visage fatigué de pauvre homme...
+L’église et le château, le prêtre et le millionnaire? Cet assemblage lui
+parut baroque. «Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que je f...
+ici?» D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques mots détruire les
+espérances de ce bon M. Cousinet?
+
+--Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les personnages importants
+dont vous avez besoin... Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille
+même de ne pas me compter comme un atout dans votre jeu... J’ai des tas
+d’ennemis précisément parmi ceux qui peuvent assurer votre élection: je
+suis même très mal noté de l’archevêché. Pas plus tard que ce matin, le
+coadjuteur m’a lavé la tête--un abatage de première!--et j’en suis à me
+demander si, dans quelques jours, je serai encore curé de Sableuse!
+
+Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la plus fâcheuse
+impression... Lisette de Lizac fit une moue qui écailla quelque peu son
+émaillage et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres gâteaux, elle
+le repoussa d’un geste agacé.
+
+Un silence pénible régnait quand un valet de chambre pénétra dans la
+galerie... Il apportait, sur un plat de vermeil, un télégramme.
+
+--C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur le curé... Ayant
+appris à la cure que Monsieur le curé était ici, le facteur l’a apportée
+en même temps que le courrier.
+
+--Une dépêche? fit l’abbé Pellegrin avec inquiétude... Les pauvres gens
+ne reçoivent, par télégramme, que de mauvaises nouvelles. Quelque chose
+me dit que cela vient de l’archevêché... Qu’est-ce qui va me tomber sur
+le crâne!
+
+Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu d’un regard.
+
+--Par exemple! s’exclama-t-il.
+
+--Ça y est? demanda froidement M. Cousinet, vous êtes saqué?
+
+--Ah! bien oui...
+
+Et l’abbé murmura:
+
+--C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma cafetière à
+l’archevêché!...
+
+Puis il lut à haute voix, lentement:
+
+ «Son Éminence vous désigne pour sermon dimanche grand’messe. Entière
+ liberté sujet... Félicitations et amitiés.--Abbé Lanthier.»
+
+--Ça y est, dit Mme Cousinet, vous voilà engagé à la Comédie-Française!
+
+--Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes au mieux avec le
+cardinal... Qu’est-ce que vous nous racontiez donc avec votre disgrâce?
+
+Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en restait tout étourdi.
+
+M. Cousinet lui saisit les mains en disant:
+
+--Je vous félicite... Nous irons vous entendre, ma femme et moi. Et je
+vous amènerai du monde, car j’attends des amis dimanche... des
+Parisiens, vous verrez, des gens qui s’y connaissent, qui apprécient le
+talent.
+
+Mais l’abbé Pellegrin n’écoutait pas... Tenant à la main la dépêche
+ouverte, suivi de Poilu qui faisait des bonds redoutables pour les
+vitrines remplies de bibelots fragiles, il se précipitait vers la porte
+en monologuant d’un air égaré:
+
+--C’est inouï!... Non, mais qu’est-ce qui m’arrive! Ben, si quelqu’un
+m’avait prédit ce coup-là!
+
+Un instant après, M. et Mme Cousinet, stupéfaits, le voyaient traverser
+à grandes enjambées le parc dans la direction de Sableuse dont l’église,
+au creux de la vallée, découpait son clocher rustique sur le fond
+assombri du ciel déjà piqué d’étoiles.
+
+
+
+
+IV
+
+UNE VOIX DANS LA CATHÉDRALE
+
+
+Jusqu’au moment où le suisse, majestueux sous son tricorne emplumé, vint
+le chercher pour le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin
+éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait, dans la
+tranchée, avant l’heure fixée pour l’attaque...
+
+Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône de Son Éminence qui
+paraissait somnoler, non loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur
+profil, l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant de prier
+avec sa piété ordinaire, mais comment ne pas penser à la redoutable
+épreuve qu’il allait subir? Malgré toute son énergie, il n’arrivait pas
+à dominer le tremblement nerveux qui le secouait sous son surplis blanc,
+le plus beau de ceux qu’il possédait et que Valérie avait repassé la
+veille plus soigneusement que jamais.
+
+Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage au milieu de la
+cohue attirée par l’annonce de ce sermon extraordinaire, l’abbé
+Pellegrin sentit qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid.
+Resté seul, il gravit le petit escalier de bois sculpté qui conduisait à
+la chaire et quand il mit, dans un geste familier, les deux mains sur le
+rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il embrassa l’immense nef
+remplie d’une foule compacte, il se retrouva aussi calme qu’il était
+dans sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les publications de
+mariage à ses paroissiens.
+
+S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière, il entrevit le
+cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant se penchait dans sa direction
+pour mieux entendre; il distingua aussi le coadjuteur qui l’observait,
+immobile, et il devina l’expression de son regard derrière les
+brillantes lunettes d’acier. Devant la chaire, se tenaient au banc du
+chapitre les chanoines qui portaient le camail de soie noire bordé de
+violet...
+
+Après le bruit des chaises que les fidèles retournaient pour s’asseoir
+sans perdre de vue le prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes,
+impressionnant.
+
+Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession de ses moyens, le
+curé de campagne, ayant fait avec de larges gestes le signe de croix, se
+mit à parler...
+
+Il avait annoncé au cardinal--qui l’avait reçu paternellement dans la
+sacristie, quelques minutes avant la messe,--qu’il développerait
+simplement l’Évangile du jour, lequel était le Xe dimanche après la
+Pentecôte.
+
+Lentement, en appuyant sur les mots, il lut l’admirable récit:
+
+«En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui mettaient
+leur confiance en eux-mêmes, comme étant justes... Deux hommes montèrent
+au temple pour y prier: l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le
+pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même: «Mon Dieu, je
+vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes,
+qui sont voleurs, injustes et adultères; ni même comme ce publicain. Je
+jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède».
+Le publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait seulement lever
+les yeux au ciel; mais il frappait sa poitrine en disant: «Mon Dieu,
+ayez pitié de moi qui suis un pécheur». Je vous déclare que celui-ci
+s’en retourna justifié, et non pas l’autre. Car quiconque s’élève sera
+abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé».
+
+L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix forte, il lança:
+
+«Combien y en a-t-il parmi nous, et je n’excepte personne, qui ne sont
+pas pareils à ce pharisien? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne se
+sont pas agenouillés dans cette église en se disant: «Le bon Dieu doit
+être content de me voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes,
+qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout cas, si je vole, c’est
+bien peu et parce que tout le monde en fait autant; si je suis injuste,
+ce n’est pas de ma faute, mais parce que la justice, on l’exige pour
+soi, quitte à ne pas l’accorder aux autres; si je trompe ma femme--ou
+mon mari--c’est par hasard et personne n’en sait rien. A part cela, je
+vis honnêtement, j’obéis à la loi religieuse, quand elle ne me gêne pas
+trop, et avec d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller rôtir
+dans les flammes éternelles; j’obéis aussi à la loi humaine, quand il
+n’y a pas moyen de faire autrement, et parce que j’ai la frousse des
+gendarmes... Je paie à l’État ce que je lui dois d’impôts; je paie à
+Dieu ce que je lui dois d’orémus, de patenôtres et de génuflexions, sur
+une chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je donne de temps en
+temps deux sous aux pauvres. Que veut-on de plus? Et combien de gens
+n’en font pas autant! Ne suis-je un brave homme? Ne fais-je pas partie
+de l’armée des honnêtes gens, de la phalange des bons chrétiens?» Voilà
+ce que vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes! Et vous vous
+croyez meilleurs que le publicain qui se tient là-bas, dans le fond de
+l’église, qui n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son nom, qui ne
+débite pas des prières toutes faites, qui peut-être n’est pas entré dans
+une église depuis longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre,
+sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit à Dieu: «Faut pas
+m’en vouloir... Ayez pitié de moi... Je sais bien que je me suis
+toujours comporté avec vous comme un dégoûtant!» Oui, vous croyez que
+c’est vous, les bons, les justes, les chouchoux de Dieu et que le
+publicain pourra se mettre la ceinture le jour où il se présentera à la
+distribution des récompenses célestes. Eh bien, mes chers frères, vous
+vous mettez le doigt dans l’œil... Vous n’y êtes pas du tout et j’ai
+comme une idée que vous trouverez un fameux bec de gaz dans la vallée de
+Josaphat!»
+
+Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent les messieurs qui, au banc
+d’œuvre, alignaient leurs visages de notaires, de notables commerçants
+ou de fonctionnaires retraités; les dévotes qui, au pied de la chaire,
+levaient vers le prédicateur des yeux blancs, prirent des mines
+offusquées et quelques-unes échangèrent entre elles des réflexions
+probablement assez défavorables à ce curé du Danube dont le langage
+rappelait vraiment bien peu celui des onctueux chanoines du chapitre et
+moins encore l’éloquence académique du cardinal archevêque... Son
+Éminence ne parut cependant pas scandalisée: elle se tourna même avec un
+regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air revêche, ses doigts osseux
+entrelacés sur son ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un
+regard hostile.
+
+L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant son sermon, de
+châtier son vocabulaire, de se garder de tout argument pittoresque, de
+ne pas s’adresser directement à ses auditeurs en leur faisant en quelque
+sorte jouer un rôle dans son argumentation: il voulait démontrer que,
+tout comme un autre, il savait plaider la cause de Dieu dans le langage
+fleuri qui plaît aux dames de la Société de l’Immaculée-Conception, aux
+messieurs du Cercle Saint-Joseph... Vaines résolutions! Le curé de
+Sableuse était bien incapable de faire un choix prudent parmi les
+expressions que lui soufflait sa verve populaire; d’ailleurs, il avait
+déjà oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière, de Mgr
+Sibuë, des membres du conseil de fabrique, et dans cette cathédrale
+immense où sa voix prenait une sonorité formidable, il se sentait, au
+contraire, plus emporté que jamais par son inspiration ardente, brutale,
+pareille à celle des cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus des
+foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient avec une verdeur
+plébéienne du Dieu né dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un
+charpentier.
+
+L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des invectives, à ces
+pharisiens modernes qui, gonflés de l’orgueil de leur fausse vertu, se
+prétendent de bons chrétiens et imaginent être en règle avec leur
+créateur et leur juge... «Je te connais, s’écria-t-il, dévot égoïste
+pour qui Dieu est une espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à
+tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de procurer une fille
+avec dot à ton fils, de te fournir les moyens de faire ta pelote ici-bas
+en attendant que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les élus
+boivent le pinard divin dans des quarts en argent doré... Tu t’es
+fabriqué, à ton usage personnel, un Dieu bon à tout faire qui te coûte
+moins cher que ta bonne: tu ne lui parles que de toi, tu ne t’adresses à
+lui que pour demander quelque chose et quand il ne marche pas, quand il
+t’envoie dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter, tu
+rouspètes et tu dis: «Mon Dieu, vous n’êtes vraiment pas très gentil
+pour moi... Je vais cependant à la messe tous les dimanches et j’irais
+même aux vêpres, si à la même heure, il n’y avait pas le cinéma!» Non
+mais, mince de culot! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur de
+ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un gendarme préposé à la garde
+de ton coffre-fort... Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches:
+c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton journal conservateur et
+qui, bien qu’il soit partout, ne siège qu’au centre et à droite à la
+Chambre et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande barbe comme
+dans les tableaux: il porte des favoris, il ressemble à ces vieux
+économistes qui, autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les
+intérêts des grandes banques et de la grande industrie. Et tu es
+persuadé, au fond, que s’il a voulu que son fils meure sur la croix,
+c’est pour sauver, non pas seulement ton âme, mais encore et surtout tes
+dividendes... Les apôtres, les martyrs, tu les as rangés, eux aussi,
+parmi les défenseurs de ta galette: c’est pour que tu jouisses en paix
+des biens de la terre, en attendant ceux du ciel, que l’Église a été
+fondée et, de toutes les vertus qu’elle recommande, c’est la résignation
+qui te paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que tu n’as
+rien à craindre de ceux qui la pratiquent... Ah! toi aussi tu aimes le
+bon Dieu pour les services qu’il te rend! Cela ne t’empêche pas de la
+faire au bon chrétien, parfois même au saint homme, comme Tartufe...
+C’est vrai, tu n’as pas de grands vices, pas plus que tu n’as de grandes
+vertus. Tout chez toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes
+choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez toi est tiède...
+Eh bien, Dieu a horreur des tièdes: il aime les emballés, ceux qui se
+donnent à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et sans se dire
+qu’ils sont des zigottos comme on n’en fait plus. C’est pourquoi, il a
+préféré au pharisien le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas
+devant son miroir pour voir si, des fois, une auréole lui pousserait pas
+autour de la cafetière... Veux-tu que je te dise? Eh bien, tu le
+dégoûtes, le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites, tous les
+égoïstes, tous les mauvais riches, tous les salauds!»
+
+Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient le prédicateur d’un air
+ahuri, voire révolté... L’un d’eux, un grand sec qui était le principal
+avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien intendant
+militaire, et lui dit quelques mots à l’oreille, lesquels furent
+approuvés d’un énergique signe de tête. Les visages alignés au banc du
+chapitre exprimaient des sentiments divers, la surprise, la colère, la
+gêne, mais aussi l’approbation et la joie: un gros chanoine, entre
+autres, paraissait enchanté et certaines expressions du curé de Sableuse
+paraissaient l’amuser beaucoup.
+
+Cependant l’orateur avait repris:
+
+--Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le visage pavoisé aux trois
+couleurs, du bleu autour des mirettes, du blanc sur les joues et du
+rouge au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins pour plaire à Dieu que
+pour plaire aux hommes, est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée,
+vous aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou maîtresse du
+publicain, sera élevée?... Celle-là, au moins, n’en veut faire accroire
+à personne et ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve épatante.
+Elle ne la fait pas, comme vous, à la vertu... Ce n’est pas une poule
+qui veut se faire passer pour une colombe! Cependant, elle ne dit pas
+plus de mal que vous de ses voisins et de ses copines, elle ne montre
+pas plus que vous ses nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les
+affaires du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de faire celles
+du bon Dieu.
+
+«Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance, un chiqué, un
+bourrage de crânes... Elle fait partie de votre existence mondaine,
+comme le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse beaucoup
+moins, il est vrai, mais elle vous rassure quand vous vous demandez--pas
+souvent!--ce qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil petit
+corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté, sera livré aux asticots. Et
+pour vous, c’est ça la religion, une habitude et une vague assurance
+contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes éternelles. Quelques
+petites prières lues dans votre paroissien parfumé, quelques
+agenouillements qui, vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez
+de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous faites pour garder le
+beau titre de chrétienne. Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église
+n’est pas pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour regarder ce
+que font les autres, peut-être vous occupez-vous de quelques œuvres...
+Vous organisez, sous la présidence de votre curé, des ventes de charité
+où se débitent des scapulaires, des flacons d’odeur, des chapelets et
+des jarretelles; vous administrez un bureau de placement pour nourrices
+qui allaitent avec le sein de l’Église, un patronage où vont les
+bonniches trop laides pour fréquenter le dancing... Enfin, vous êtes
+dame patronnesse et, en attendant les récompenses célestes--vous n’êtes
+pas pressée--vous goûtez toutes les rigolades que procure la charité
+mondaine, vous prenez le thé chez madame la marquise, vous baisez
+l’anneau de monseigneur, vous siégez autour d’un tapis vert les jours de
+comité, vous dirigez, vous discourez et vous obtenez--qui sait?--une
+mention dans le discours sur les prix de vertu!... Et vous croyez que
+c’est ça, la charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion? Vous
+en avez une santé, mes petites brebis... Non, vrai, ce que le bon Dieu
+doit se tordre quand il vous voit jouer cette comédie! A moins cependant
+qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car ce qu’il déteste c’est le
+maquillage de la conscience, le simili de la charité, le chiqué de la
+foi. Or, c’est ça qu’on trouve partout aujourd’hui... Où sont-ils les
+vrais chrétiens? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes? Vous me dites
+qu’il y en a... Où ça, que j’y coure! Moi, je vois surtout des
+profiteurs, des roublards, des types qui font un placement. La religion,
+c’est pour eux une combine: ici-bas, elle rapporte à qui connaît l’art
+et la manière de s’en servir en se disant que là-haut,--qui sait?--c’est
+peut-être aussi la bonne affaire!...
+
+L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la chaire et lança d’une
+voix furieuse:
+
+--Tas de pharisiens!... C’est votre faute si l’Église est dépeuplée, si
+la parole de Dieu n’est plus écoutée. Vous avez transformé la religion
+de l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée, une servante des
+esprits les plus étroits, les plus durs, vous avez fait du tabernacle le
+pendant de votre coffre-fort! Dieu vous demande la simplicité,
+l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est que calcul... Vous devriez
+être les soldats du Christ, tout donner, même votre vie, pour assurer la
+victoire, et vous n’êtes que des embusqués! Alors, quoi, c’est tout
+naturel que nous écopions, que nous ramassions la bûche, que l’ennemi,
+que Satan nous foute la râclée. C’est bien fait... Et il ne faut pas
+dire que Dieu nous lâche: c’est nous qui l’avons plaqué chaque fois
+qu’il fallait sortir de la tranchée pour en mettre un bon coup!
+
+Le prédicateur s’échauffait de plus en plus... En lui ressuscitaient les
+moines prêcheurs d’autrefois, le frère Maillard, l’implacable père
+Menot, tous ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime et
+grossière secouait les foules dans ces cathédrales où se mêle aussi
+l’élan des colonnes, des arcatures, des tours, des flèches à la
+vulgarité des détails naïvement sculptés aux portails et aux chapiteaux.
+
+Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art mystique et naturaliste
+ne sont plus de notre temps, grand amateur de banalités quiètes,
+d’euphémismes circonspects, d’accommodements avec les hypocrisies
+nécessaires... Les voix dures détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne
+sont pas dorées comme des pilules, ont de la peine à passer: ce prêtre
+qui, du haut de la chaire, lançait aux ouailles médusées des invectives
+et des menaces, ce père Duchêne en surplis choquait les belles dames
+accoutumées à la douceur vanillée des sermons à la guimauve, les
+vieilles dévotes qui aiment à être bercées par les phrases ronronnantes
+des beaux vicaires aux gestes arrondis... Les hommes ne désapprouvaient
+pas moins ces boutades de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire des
+pires faubourgs et ils s’étonnaient qu’un prédicateur osât, devant Son
+Éminence, traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien élevées, ce
+qui est, en somme, la même chose.
+
+Un vague murmure s’élevait de la foule qui donnait des signes
+d’agitation, mais l’abbé Pellegrin, emporté par sa fougue, repartait de
+plus belle et d’une voix plus impérieuse encore.
+
+Ah! quelle joie de faire le procès de cette religion facile, émolliente,
+douceâtre, qui suffit à la plupart des chrétiens!
+
+--Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion née dans les larmes et
+le sang du fils de Dieu a quelque chose de commun avec celle que vous
+pratiquez? Vous vous êtes fabriqué une religion pépère où vous vous la
+coulez douce en vous disant: «C’est bien assez... Et puis, le bon Dieu
+est encore bien content de ce que nous faisons pour lui: il n’a plus
+l’habitude d’être gâté et aujourd’hui un rien lui fait plaisir!»
+Faudrait voir!... Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que ça?
+En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être bête et on ne le roule
+pas aussi facilement que vous le supposez. J’ai comme une idée, au
+contraire, qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui, les boniments ne
+prennent pas. Pour être bien avec lui, faut y mettre du sien, et
+beaucoup. Il faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même! Il
+ne se contente pas de quelques simagrées, de quelques boniments... Il
+est exigeant et il en a le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien
+en faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a pas été
+justifié... Alors pourquoi voulez-vous être mieux traités que lui? Le
+vrai chrétien c’est le soldat de la foi qui a mérité en combattant
+d’être admis là-haut dans le cantonnement où les bons poilus se la
+couleront douce pour l’éternité. Mais ne comptez pas y trouver le
+moindre petit coin, vous autres qui êtes restés peinards tandis que les
+autres se débattaient au milieu des barbelés... Non, non, il n’y aura
+rien pour vous qui n’avez pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas
+pratiqué la sainte fraternité des tranchées, pour vous qui n’avez pas
+partagé le contenu de votre bidon ou de votre musette avec le camarade
+qui avait le gosier sec ou l’estomac creux... Vous ne serez pas du grand
+défilé sous l’Arc-de-Triomphe des élus!
+
+Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer qui attendait tous ces
+tireurs au flanc, tous ces embusqués, tous ces mufles qui se sont
+cavalés chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même leur peau,
+mais un peu de leur tranquillité, de leurs jouissances, de leur
+galette... Il ne leur décrivit pas, comme les moines visionnaires du
+moyen âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante, des grils
+chauffés à blanc sur lesquels on rissole pendant l’éternité, des broches
+effroyables qui transpercent les damnés de part en part, comme des
+poulets à rôtir: cet enfer-là, bien fait pour inspirer les prédicateurs
+truculents, l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des
+messieurs et dames qui l’écoutaient, par une géhenne peut-être plus
+effrayante parce que moins truquée, moins grandiose, moins bien
+organisée pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept cercles de
+l’enfer dantesque, l’occasion de subir orgueilleusement un supplice
+sensationnel... Non, il inventa des souffrances moins théâtrales: il
+montra la bourgeoise vaniteuse transformée en souillon qui, dans les
+cuisines de Satan, lave et relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il
+montra le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui, travaillant sans
+répit dans d’affreuses usines sous le fouet de surveillants diaboliques,
+portant de lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au long de
+quais dallés de plaques de fer brûlantes; il montra les mauvais juges
+comparaissant à leur tour devant des magistrats en robes couleur de feu
+et condamnés à des milliards d’années de prison et 50 francs d’amende au
+milieu des sarcasmes et des injures d’un public de diablotins; il montra
+les femmes et les filles folles de leur corps muées en lépreuses
+effroyables et obligées de se contempler pendant les siècles des siècles
+dans leur armoire à glace... L’abbé Pellegrin créait ainsi une manière
+d’enfer moderne et il mêlait à sa description un humour sarcastique, une
+jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique de cette variation
+sur un thème cher aux prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne
+parurent produire aucun effet sur l’auditoire; les dévotes les plus
+impressionnables craignaient moins, évidemment, cet enfer-là que
+l’autre, celui qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où
+s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche de l’Archange rebelle,
+les pécheurs et les pécheresses condamnés par le Souverain Juge.
+
+L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins il fallait le même enfer
+qu’aux bonnes gens de Sableuse.
+
+--Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés, puisque vous préférez ça!
+Vous serez brûlés, si...
+
+Et, changeant de ton, il se mit à leur parler avec douceur, mais
+toujours avec le même vocabulaire. Il leur demanda de s’inspirer du
+pauvre publicain, affirmant que pour plaire à Dieu l’humble aveu des
+faiblesses humaines valait mieux que cent pieuses vantardises. Il avait
+commencé par l’invective et la menace, il termina par des paroles de
+réconfort et d’espoir.
+
+--Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire tout un plat... Au fond,
+on ne vous en demande pas tant: un peu de bonté, un peu de justice, un
+peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement difficile quand on
+est chrétien, ou alors, vraiment, ce n’est pas la peine... Et même la
+bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir essayé ou même simplement
+d’avoir voulu essayer! Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous
+est tendue, faites un effort pour la saisir et cela vous sera compté
+là-haut par le Dieu des bons bougres... _Amen._
+
+Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises remuées, des
+exclamations étouffées, des réflexions échangées à mi-voix par les
+fidèles, redescendit, lentement, les degrés de la chaire, au bas de
+laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice, le suisse
+empanaché.
+
+Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha le regard de Mgr Sibuë,
+mais ne le rencontra pas: le coadjuteur, plongé dans son bréviaire,
+avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au cardinal, il s’était
+tourné vers l’autel où l’officiant avait repris le service divin, et la
+tête inclinée, les mains jointes, il priait, comme ployé sous sa
+pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que l’on voit, taillés dans
+la pierre, sur les tombeaux d’autrefois...
+
+
+
+
+V
+
+LE TACOT ET LA TORPÉDO
+
+
+Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait regagné la sacristie, fut
+assailli par une foule de curieux où, certes, les admirateurs n’étaient
+pas en majorité: en vérité, ce sermon, quoique sensationnel, avait
+déçu... Une telle éloquence ne pouvait plaire à des fidèles timorés et
+benoîts sur lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler leurs
+homélies comme une eau tiède et fade. Mais on voulait voir de près ce
+«phénomène» que le cardinal, grand seigneur toujours original et quelque
+peu fantaisiste, avait distingué entre tous les prêtres de son clergé.
+
+Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés, avec des haussements
+d’épaules, les chanoines du chapitre, le curé de Sableuse allait se
+retirer, quand une femme audacieusement maquillée et décolletée fendit
+la presse en disant d’une voix sonore:
+
+--Où est-il?... Je veux le voir!... Moi, je trouve qu’il a été très
+chic... On vous en fichera des prédicateurs comme lui!
+
+C’était Mme Cousinet qui, suivie de son mari, s’élançait vers l’abbé
+Pellegrin... Dans un mouvement d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus,
+cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre le prêtre, mais
+celui-ci recula d’un pas, l’air stupéfait.
+
+--C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds la tête... L’habitude,
+entre artistes, de s’embrasser les soirs de générale quand la pièce a
+bien marché. Et vous savez, c’est un succès fantastique, un triomphe!
+J’étais dans la salle, je veux dire dans l’église... Ah! vous pouvez
+dire que vous leur avez bien envoyé ça!
+
+--Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait toujours, croyez que
+je...
+
+Mais la dame reprenait de plus belle:
+
+--Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu ça... Mais ça ne fait
+rien, mon cher curé, vous avez été étonnant, j’ai failli applaudir...
+Ah! quel talent vous avez! Vrai, à Paris, vous feriez salle comble tous
+les soirs, je veux dire tous les dimanches matin.
+
+M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main à l’abbé en le félicitant
+«d’avoir si bien dit ce qu’il fallait dire»... En réalité, le nouveau
+châtelain de Sableuse n’en pensait pas un mot: cette éloquence triviale
+ne l’avait pas enchanté du tout et la froideur, la désapprobation de la
+plus grande partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé: «Est-ce
+là, se demandait-il, le propagandiste qui convient pour faire réussir ma
+candidature? Il serait peut-être très bien comme agent politique
+socialiste... Soutane à part, il a tout ce qu’il faut pour séduire les
+révolutionnaires, mais, moi, je me présente comme conservateur: je suis
+le candidat des gens bien élevés, comme il faut, riches ou aisés pour la
+plupart... Ces électeurs-là, je viens de les voir dans la cathédrale:
+ils en ont fait, une tête, en écoutant le boniment de ce brave curé. Ah!
+non, je préfère me passer d’un bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs,
+je demanderai conseil à Mgr Sibuë.»
+
+Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin que madame
+Cousinet continuait à complimenter dans un langage de coulisses.
+
+C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha... Un sourire ironique
+errait sur ses lèvres minces et son regard, après avoir examiné avec
+quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le visage peint de Lisette
+de Lizac, s’arrêta sur la bonne grosse figure, maintenant inquiète, du
+curé de Sableuse.
+
+--Mon cher, prononça d’une voix douce le secrétaire du coadjuteur, je ne
+vous avais jamais entendu... Vraiment, c’est très curieux, très curieux.
+Ah! évidemment, cela nous change du genre d’éloquence qu’on nous
+enseignait au séminaire! Et cela vous vient tout seul, ces arguments,
+ces mots?
+
+--Mais oui... Je dis les choses comme elles me viennent!
+
+--Très curieux... Enfin! Mais je ne suis pas qualifié pour donner un
+avis sur votre façon de prêcher, mon cher curé... Monseigneur vient de
+rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire que Son Éminence désire
+vous voir.
+
+--Tout de suite?
+
+--Elle vous attend...
+
+Quelques minutes après, l’ancien brancardier régimentaire s’agenouillait
+devant le cardinal Arnaud de Blandignière... Mais aussitôt après l’avoir
+béni paternellement, le prélat lui tendait ses deux mains pour l’aider à
+se relever. Puis, sans autre préambule, il lui demanda:
+
+--Êtes-vous sincère?
+
+A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps... Il pâlit,
+puis rougit et, enfin, répliqua, d’une voix tremblante:
+
+--J’espérais, au moins, une bonne parole de Votre Éminence... Il n’y
+avait que cela pour me remonter. Maintenant, je comprends... Pas la
+peine de chercher à me raccrocher: j’ai eu tort.
+
+--Quel tort, mon enfant?
+
+--Tort de monter dans cette chaire, trop haute pour moi, tort de parler
+à cette foule qui ne m’a pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre.
+_Mea culpa_, c’est ma faute, ma très grande faute...
+
+Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur, humble et repentante,
+que le cardinal en fut ému.
+
+--Si une faute a été commise, dit Son Éminence, elle ne l’a été que par
+moi... A moins, cependant, que dans cette chaire, où je vous ai prié de
+monter, vous ne vous soyez cru obligé de prendre une attitude, de jouer
+un rôle, de justifier une réputation que certains trouvent fâcheuse,
+mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique. Votre sermon m’a
+touché, je vous l’avoue, mais, à un moment donné, je me suis repris en
+me disant: «N’est-ce pas une façon comme une autre de chercher le
+succès? Parle-t-il avec son cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude?»
+Et j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un cabotin qui se
+couvrirait du sayon en poils de chèvre, qui se poudrerait la tête de la
+cendre des vrais prophètes.
+
+Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé Pellegrin qui s’écria:
+
+--Votre Éminence me soupçonne... Elle me prend pour un bourreur de
+crânes. Tout ce qu’elle voudra, mais pas ça!
+
+Le cardinal l’observa en silence, pendant un instant, puis:
+
+--Non, c’est impossible... Et ce serait dommage!
+
+Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement, presque à voix
+basse, il articula:
+
+--Ce serait dommage, oui, car l’Église manque de voix ardentes,
+bibliques comme la vôtre. Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos
+livres saints ne sont que les échos de paroles pareilles à celles que
+vous venez de prononcer. Ah! je me demande si la décadence de l’idée
+religieuse n’est pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille, au
+manque d’énergie de ceux qui sont chargés de la répandre... Née dans le
+peuple, la foi a perdu sa tradition vivifiante en devenant une espèce de
+philosophie académique que l’on explique, que l’on défend d’une voix
+mesurée, avec des arguments et des gestes d’avocats d’affaires...
+Moi-même, je me le reproche depuis longtemps, j’ai confondu cette
+religion essentiellement populaire avec je ne sais quelle littérature
+pour gens du monde. Trop de douceur, trop de cantiques, trop de couplets
+arrondis et de ritournelles faciles... Au fond, pour faire reculer le
+démon, il faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses, et
+combattre avec la sainte colère des apôtres, lesquels ne se souciaient
+guère de plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes pour qui
+le Christ, sur sa croix, après trois jours d’agonie, ressemblait au joli
+garçon bien peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la rue
+Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux qu’une naïveté apprêtée,
+qu’une fausse véhémence, et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon
+fils, de votre sincérité.
+
+Et comme le curé de Sableuse esquissait un geste de protestation contre
+ce doute qui le blessait au plus profond de lui-même, le cardinal
+ajouta:
+
+--Non, je vous crois... Vous ne mentiriez pas à un vieillard comme moi
+qui vous ai défendu et qui, peut-être, vous défendra encore... Et puis,
+vous êtes un poilu!
+
+--Éminence, dit simplement l’abbé, je suis venu, ce matin, à la
+cathédrale, en service commandé. Je ne demande rien, je n’ambitionne
+rien... Ici comme là-bas, je fais ce que je peux et l’estime de mes
+chefs, si je l’obtiens, me suffit.
+
+--Vous avez, en tout cas, la mienne... Mais ce n’est pas en chef que je
+veux vous dire un dernier mot, c’est en ami. Un conseil: prenez garde,
+vous pouvez faire, sans le vouloir et même sans le savoir, beaucoup de
+mal à certaines des âmes que vous toucherez et que vous dominerez...
+
+--Beaucoup de mal? se récria le curé de Sableuse, mais je ne veux jamais
+servir que la cause de Dieu et de l’Église.
+
+Le cardinal lui prit les mains et dit:
+
+--Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à tous, vous entendez, la
+vérité... Ne choisissez pas, dans votre troupeau, des brebis que vous
+chérirez et auxquelles vous passerez tout, tandis que vous traiterez
+durement les autres. Un danger vous menace et c’est celui de la
+popularité. La popularité, on l’obtient parfois sans rien renier de ce
+que l’on croit être vrai, mais on la garde rarement sans se composer une
+attitude, sans se mettre un masque, sans devenir injuste... Restez
+juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu n’a pas toujours parlé
+aussi sévèrement que vous. Allez, mon fils, je vous bénis...
+
+Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait ainsi avec le curé de
+Sableuse, M. et Mme Cousinet, qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché,
+étaient reçus par Mgr Sibuë.
+
+Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour ouvrir sa porte à ce
+couple que sa situation de fortune, son installation dans un château
+célèbre, avaient tout de suite classé parmi les plus notables habitants
+de la région. Mgr Sibuë, très renseigné sur tout ce qui touchait à la
+politique, savait aussi que M. Cousinet songeait à se présenter, comme
+candidat conservateur, aux prochaines élections, et c’était une raison
+de plus pour accueillir le mieux du monde cet important diocésain.
+
+Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie, maints personnages de
+marque, princes portugais, grands-ducs moscovites, ministres de la
+République, généraux, etc. Une vedette des music-halls parisiens n’est
+peut-être pas reçue partout, mais elle reçoit tout le monde, à commencer
+par le meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne figurait dans sa
+collection et elle l’avoua, gentiment, en disant au grave coadjuteur:
+
+--C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque! A part, bien entendu,
+celui qui m’a flanqué une claque le jour de ma confirmation.
+
+Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres se plissèrent avec une
+intention aimable.
+
+--Madame, articula-t-il en serrant la main potelée et baguée de
+l’ancienne chanteuse, je suis heureux de faire votre connaissance, ainsi
+que celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont vos mérites...
+J’ai entendu souvent parler de vous et dans les meilleurs termes.
+
+--Ah! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette au Casino de Paris? C’est
+vrai, j’étais très gobée du public...
+
+--Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre passé et vos succès
+d’artiste: je faisais allusion à l’affection, à l’estime que vous avez
+déjà su inspirer aux populations de ce pays. Vous êtes bonne, vous êtes
+charitable, vous êtes pieuse... C’est parfait et je vous en félicite,
+comme je félicite votre mari d’avoir, en votre personne, une épouse
+aussi accomplie...
+
+M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles indiscrétions de
+Lisette, s’inclina, la bouche en cœur...
+
+--Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste et, vous le voyez, elle ne
+s’en cache pas... Quand on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être
+le droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur.
+
+--Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le talent partout où il se
+manifeste, surtout quand il est accompagné de la charité. Vous continuez
+la tradition de M. et Mme de Sableuse... Votre nom sera béni comme le
+leur.
+
+--Et même un peu plus, je l’espère, dit M. Cousinet, car nous avons
+l’intention de faire plus largement les choses... Nous avons les moyens!
+
+--Les occasions d’être généreux à bon escient ne vous manqueront pas.
+
+--J’ai déjà décidé de retaper l’église de Sableuse...
+
+--Excellente idée! La maison du Seigneur ne saurait être trop belle...
+Mais nous avons ici, à l’archevêché, des œuvres très intéressantes
+auxquelles, hélas! la dureté des temps porte un cruel préjudice. Cette
+loi de séparation...
+
+--Quand je serai député, je n’aurai rien de plus pressé que de demander
+le rétablissement du Concordat, avec le remboursement de toute la
+galette qu’on a volée à l’Église.
+
+--«Volée» est bien le mot, soupira Mgr Sibuë. Mais, en attendant, les
+temps sont difficiles.
+
+--Comptez sur moi pour ce que vous voudrez, Monseigneur.
+
+--Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta Mme Cousinet, nous sommes
+prêts à arroser... Nous savons bien que la politique, c’est une question
+d’argent!
+
+Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils, mais aussitôt, il reprit
+son air aimable et déclara:
+
+--Évidemment, madame, la défense d’une cause, si bonne soit-elle,
+comporte des sacrifices personnels... Ils trouvent d’ailleurs, le moment
+venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut. M. Cousinet sera,
+j’en suis sûr, parmi les élus et ici-bas, pour commencer. Alors, mon
+cher diocésain, votre nom figurera aux prochaines élections sur la liste
+conservatrice?
+
+--Oui... La liste n’est pas encore composée, mais il y a un fait sûr et
+certain, c’est que je serai dessus. Et justement, Monseigneur, je venais
+vous demander un conseil... Dès maintenant--les élections ont lieu dans
+six mois--je dois préparer et pousser ma propagande: il ne faut pas que,
+le moment venu de choisir les candidats, le Comité central puisse me
+dire: «Mais on ne vous connaît pas!» J’ai donc pensé à me servir, pour
+faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité populaire dans le
+pays... Votre Grandeur devine de qui je veux parler?
+
+--Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un geste évasif.
+
+--C’est le curé de Sableuse que nous venons d’entendre à la cathédrale.
+
+--Ah! fit Mgr Sibuë d’un air froid.
+
+--N’est-ce pas une bonne idée?
+
+Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit:
+
+--Oui, je comprends et votre pensée répond à la mienne... Après avoir
+entendu ce sermon, je me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien indiqué
+pour me faire connaître des électeurs, moi, le propriétaire du château
+de Sableuse, un homme qui a une grosse situation et qui veut représenter
+à la Chambre les gens comme il faut...
+
+Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet repartit de plus
+belle:
+
+--Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois, de me donner son
+opinion sur un des membres de son clergé!... Mais je devine ce qu’elle
+ne veut pas me dire: ce brave curé me compromettrait et finirait par me
+faire blackbouler.
+
+Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son nez pointu, puis, avec
+une sorte d’ironie amère, il répliqua:
+
+--Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait un concours
+infiniment précieux.
+
+Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui, battant des mains, se tourna
+vers son mari et s’exclama:
+
+--Ah! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit... Moi, je l’adore, ce
+curé!
+
+Mgr Sibuë continuait:
+
+--Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé Pellegrin exerce une
+grande influence, non seulement à Sableuse, mais encore à plusieurs
+lieues à la ronde... Ses allures, son langage plaisent aux paysans et
+surtout aux ouvriers, surtout à ceux qui ont fait la guerre: j’ai mon
+opinion sur son genre de popularité, mais enfin, je dois constater le
+fait. Évidemment, ce matin, le curé de Sableuse n’a pas séduit son
+auditoire et j’en suis désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple,
+franc, vraiment évangélique, malgré son absence de douceur. Mais les
+citadins sont difficiles: on les a habitués à un style plus élevé... A
+la campagne, tels défauts deviennent des qualités. Je vous conseille
+donc, cher monsieur, d’utiliser les services réels que peut vous rendre
+cet excellent homme... Mais vous a-t-il promis son concours?
+
+--A peu près, et je crois qu’en insistant...
+
+--Parfait! je suis enchanté d’apprendre qu’il s’oriente vers le parti
+dont vous serez, je l’espère, un des élus les plus écoutés. Car, entre
+nous, je craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant
+démocratiques... C’est ce qui arrive le plus souvent à ces prêtres qui
+se laissent entraîner par leur tempérament et griser par l’accueil qu’on
+leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc si l’abbé Pellegrin
+marche avec vous et pour vous... Vous en tirerez profit tous les deux.
+
+--Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta Mme Cousinet, car je
+serai la femme d’un député!
+
+--Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que ce sera un excellent
+résultat pour nous tous, car le succès de la bonne cause, c’est le
+succès des honnêtes gens et notre pauvre France a bien besoin que le
+règne des impies prenne fin au plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont
+déjà purifiée, mais il nous faut de bonnes élections pour mériter les
+grâces de la Providence.
+
+--C’est vrai, dit Mme Cousinet, il faut envoyer des honnêtes gens à la
+Chambre, des gens qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que le
+maniement des affaires... Nous en avons assez d’être gouvernés par des
+sans-le-sou!
+
+--La défense des idées religieuses et des intérêts, voilà mon programme!
+déclara Cousinet.
+
+--Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en reconduisant le couple qui
+paraissait enchanté de cette flatteuse réception. Et comme il soulevait
+lui-même la lourde portière qui cachait la porte de son cabinet, il
+ajouta:
+
+--Madame, je compte sur vous pour nos œuvres... Nous en avons de très
+intéressantes. Je vous inscrirai parmi ces dames des comités: elles
+seront enchantées de vous accueillir. J’en parlerai à madame la marquise
+de Longpré...
+
+Lisette de Lizac accepta avec ravissement et dès qu’elle eut repassé le
+seuil de l’archevêché, elle dit à M. Cousinet:
+
+--Il est vraiment très gentil, Monseigneur! Vrai, ça vous change de ces
+malappris qu’on rencontre partout aujourd’hui.
+
+La torpédo des nouveaux châtelains les attendait devant le palais
+épiscopal... A côté, stationnait le tacot du docteur Profilex, qui
+attendait l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse.
+
+--Rentrons vite, dit Mme Cousinet, il est près de midi et nous ne serons
+pas à table avant une heure.
+
+Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture, quand l’abbé
+Pellegrin sortit à son tour de l’archevêché.
+
+--Cela tombe bien, lui dit-elle... Mon cher curé, je vous enlève!
+
+--Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons...
+
+Le curé, embarrassé, répondit:
+
+--C’est que mon vieux copain, le toubib, est là avec sa bagnole... Je ne
+peux pas le plaquer!
+
+--Bah! il ne vous en voudra pas pour cela... Je tiens à rentrer à
+Sableuse avec vous. Une idée!
+
+--Madame...
+
+--Tenez, je vais le dire à votre ami... C’est le docteur Profilex,
+n’est-ce pas, de Sableuse?
+
+--Oui, vous ne le connaissez pas? Un brave type... Impossible de le
+laisser tomber.
+
+Mais Mme Cousinet, avec l’allure et le sourire d’une grande dame qui
+consent à faire connaître sa volonté à un simple mortel, s’était
+approchée du tacot et s’adressant à son conducteur, disait:
+
+--Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains de Sableuse... Nous vous
+prenons M. le curé pour le reconduire chez lui. Voilà!
+
+Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour cette femme oxygénée
+et maquillée qui, évidemment, croyait produire sur lui une vive
+impression. Il s’inclina, mais avant de répondre il lança à l’abbé
+Pellegrin:
+
+--Est-ce vrai, curé, que vous préférez la 40 chevaux à mon vieux tacot?
+
+L’abbé allait répondre «Non, mais des fois!» quand Lisette de Lizac,
+tendant ses bras nus, le saisit et le poussa vers la torpédo.
+
+--Allons, dit-elle, laissez-vous faire... C’est moi qui vous le demande.
+Vous n’allez pas faire le vilain!
+
+Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette pression doucement
+tyrannique, mais avant de monter, il répondit au docteur Profilex:
+
+--Excusez-moi... Vous voyez, je ne peux pas refuser.
+
+Quelques secondes après, la robuste voiture se mettait en marche et,
+dans un élan souple et silencieux, filait vers Sableuse à toute allure.
+
+Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle de son tacot pour
+réveiller, si possible, le moteur paresseux et il murmurait, avec un
+sourire de vieux philosophe:
+
+--La torpédo du pharisien... Encore un sujet de sermon pour ce bon M. le
+curé!
+
+
+
+
+VI
+
+UN HOMME DU PASSÉ
+
+
+Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait avec Poilu à sa cure
+près avoir fait une tournée chez les pauvres du village, quand Valérie,
+sa vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui dit en le
+débarrassant de son chapeau et de son parapluie:
+
+--Eh ben, en v’là une nouvelle!
+
+--Quoi donc?
+
+--Monsieur le comte est revenu!... Il est à la Saulnaye, avec madame et
+M. Pierre.
+
+--Pas possible... Il m’avait cependant assuré qu’il ne remettrait jamais
+les pieds dans le pays. Au fait, tant mieux... Mais qui vous a dit ça,
+Valérie?
+
+--Évariste, vous le savez, le vieux domestique qu’ils avaient emmené à
+Paris... Il est venu, y a pas plus d’un petit quart d’heure, pour me
+dire: «Madame Valérie, nous voici... C’est nous. Monsieur le comte ne
+peut pas se faire à son appartement de Paris... Il étouffe. Quant à
+madame la comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui
+s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, je m’y faisais...
+Alors, puisque voici la belle saison, nous avons décidé de nous
+installer pour quelque temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château,
+mais on y est bien tout de même... Prévenez donc monsieur le curé et
+dites-lui que nous serions bien aises de le voir... La Saulnaye, c’est
+pas bien loin de Sableuse: deux coups de pédale et on est chez nous!»
+Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui est un homme bien aimable, un
+petit verre de cassis...
+
+L’abbé répondit simplement:
+
+--J’y vais!
+
+Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à bicyclette vers le
+pavillon de la Saulnaye, situé à trois kilomètres du village... Tout en
+pédalant d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée de revoir
+les anciens châtelains avec qui, pendant plus de dix ans, il avait
+entretenu d’affectueuses relations: les Sableuse étaient, à ses yeux et
+d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les plus braves gens du
+monde...
+
+Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre de Sableuse,
+l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, le fils du comte Hector. Les deux
+hommes échangèrent une cordiale poignée de mains, puis, tout de suite,
+Pierre expliqua:
+
+--Oui, nous nous installons à la Saulnaye, tout ce qui nous reste! L’air
+d’ici manquait à mes parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché
+de me reposer un peu dans ce petit coin tranquille...
+
+Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté de cette décision, il
+reprit, après quelque hésitation:
+
+--Qu’en pensera-t-on à Sableuse?
+
+--Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant... Vous savez que votre
+famille a laissé les meilleurs souvenirs dans le pays.
+
+--Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, on sera surpris de nous
+revoir, on dira: «Ils ne sont pas fiers de revenir après avoir vendu
+leur vieille maison.»
+
+--Il n’y a ici que de braves gens et...
+
+--Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, moi, je ne verrai
+personne... Je me promènerai, je lirai, je travaillerai--vous savez que
+je me suis mis à faire mon droit--et, le moment venu, je chasserai. Le
+principal, c’est que mon père retrouve sa santé et que ma mère,
+maintenant à peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le château de
+Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces vieux arbres, les seuls qui,
+maintenant, soient encore à nous!
+
+Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu qui, tout de suite, l’avait
+reconnu.
+
+--Toujours solide, ce rescapé de la grande bagarre?
+
+--Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque... mais ce n’est
+plus, Dieu merci, une attaque de grand style, comme ils disaient.
+Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous sommes dans nos foyers!
+
+--Tout le monde ne peut pas en dire autant, soupira le fils de l’ancien
+châtelain.
+
+Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon de chasse Louis XIII
+qui reflétait dans un étang bordé de vieux saules et de hautes herbes sa
+façade à moitié recouverte de glycines et de lierre...
+
+Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A la vue du curé qui
+s’empressait vers lui, il fit quelques pas en avant, non sans s’appuyer
+sur une canne à forme de béquille et s’exclama, joyeusement:
+
+--Ah! je savais bien que vous viendriez tout de suite, courtisan du
+malheur!
+
+--Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit le prêtre en appuyant sa
+bicyclette contre le perron de pierre.
+
+--Je vous attendais, dit le comte en lui tendant la main.
+
+Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de Pierre et de Poilu,
+pénétrèrent dans le pavillon. Mme de Sableuse, assise dans un fauteuil
+de tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli de meubles
+disparates, fit un affectueux accueil au visiteur... Vêtue d’une robe
+noire, coiffée d’un bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de
+cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, bien qu’elle eût à
+peine atteint la cinquantaine: son visage était d’ailleurs celui d’une
+femme lasse et comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs pas moins
+à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort bien, surtout depuis son
+arrivée à la Saulnaye.
+
+--Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis quarante-huit heures
+à peine, je me sens moi-même tout ragaillardi...
+
+Il plaisanta:
+
+--Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma femme... J’ai soixante-dix
+ans bien sonnés!
+
+M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait dû être beau et qui
+gardait une allure imposante malgré ses épaules voûtées et sa démarche
+difficile: son visage un peu rude quoique affiné par une moustache et
+une barbiche blanches à la Henri IV, était creusé de rides profondes,
+mais ses yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante expression
+de douceur et de naïveté.
+
+--Oui, déclara-t-il après les premières paroles de bienvenue, nous
+sommes revenus à la Saulnaye... Jadis ce n’était pour nous qu’une
+vieille baraque sans importance. Maintenant, c’est notre maison. Il est
+vraiment fort heureux que nous ne l’ayons pas vendue avec le château...
+Nous aurions été obligés de passer la belle saison dans ce Paris qui est
+devenu inhabitable depuis la guerre. Nous vivons là-bas dans un
+appartement qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix fou... Ah!
+c’est que les temps sont difficiles pour ceux que la guerre n’a pas
+aussi bien traités que cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous
+vu... chez lui?
+
+--Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé... Pas moyen de faire autrement.
+
+--Mais c’est tout naturel... Il est un de vos paroissiens. Vous avez
+fait la connaissance de Mme Cousinet? Ah! reconnaissez qu’elle est plus
+gaie que nous... Un peu originale, peut-être, mais ne sommes-nous pas,
+nous aussi, des originaux à notre manière? Allons, mon cher curé, tout
+cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes sont riches et vos
+pauvres, pour qui vous plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt
+leur générosité.
+
+Il y avait un peu d’amertume dans ces propos du vieux gentilhomme et sa
+femme d’une voix douce, comme lointaine, lui dit:
+
+--Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de personne...
+
+--Mais, repartit le vieillard, nous ne nous plaignons pas... Nous n’en
+avons pas le droit. Nous devons même, somme toute, nous estimer heureux
+d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes conditions, à des gens qui nous
+ont payés rubis sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une situation
+que la guerre avait encore aggravée... Quoi de mieux?
+
+Mais le comte soupira profondément en prononçant ces mots, et, dans le
+silence qui était tombé, il reprit:
+
+--Me plaindre? Pourquoi? Je dois avoir pris, depuis si longtemps,
+l’habitude de l’exil. J’ai d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le
+comte de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir jusqu’à son dernier
+jour, j’ai toujours été exilé de mon époque; je le suis maintenant de ma
+maison... Je dois suivre la destinée de ceux que toutes sortes de
+Cousinets délogent et chassent de partout. Évidemment, il faut me
+soumettre à cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que moi, à
+commencer par le Prince qui, né au palais des Tuileries, est mort dans
+une bicoque. Sa Saulnaye à lui! Encore n’était-elle pas en France. Me
+plaindre? Mais Monseigneur ne s’est jamais plaint... Et même il a eu cet
+admirable courage qui consiste à faire semblant d’espérer.
+
+--Suivons donc cet exemple, dit madame de Sableuse.
+
+Son fils avait eu un léger haussement d’épaules et c’est d’une voix
+claire, quasi joyeuse, qu’il s’exclama:
+
+--A t’entendre, papa, on croirait que nous sommes finis... Quelle drôle
+d’idée! Le passé, toujours le passé...
+
+--Nous sommes des gens du passé.
+
+--Pas moi, fichtre, en tout cas! Nous ne pouvons cependant pleurer
+éternellement le comte de Chambord... C’est un peu comme si nous
+n’arrivions pas à nous consoler de la mort de Louis XVI! Je pense au
+contraire qu’il faut, non pas regretter ce qui n’est plus et ne peut
+plus être, mais nous occuper du présent et lui tenir tête, carrément. Je
+t’assure qu’à la tête de ma compagnie de chasseurs, je ne me sentais pas
+du tout un homme du passé... Et je ne me laissais pas déloger de ma
+tranchée! Allons, ne prenons pas des attitudes de vaincus... Moi, je
+suis de mon temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets de la
+terre!
+
+--Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, mais l’un d’eux est chez
+nous et il y est bien.
+
+--Bah! nous arriverons peut-être à l’en faire sortir un jour ou
+l’autre... Et, en attendant, nous ne sommes pas mal ici!
+
+L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son vieil ami se lamenter sur la
+misère de ce temps où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie de
+la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle dans la société moderne;
+le bon curé savait que l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier «roi
+légitime» de France vivait surtout de regrets sans cesse ravivés et que
+même à l’époque où le comte Hector habitait son château familial, il
+éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire exclu d’un siècle où
+il n’avait d’ailleurs pas cherché à se faire une place.
+
+Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait pas cette sorte de
+répulsion inspirée par une époque vraiment digne d’être vécue,
+argumenta:
+
+--Vous voilà encore dans vos idées noires, monsieur le comte... Et tout
+à l’heure vous me disiez que votre retour au pays vous avait
+ragaillardi! Chassez donc ce cafard-là! D’abord, il faut se dire que le
+bon Dieu a ses idées qui valent bien les nôtres... Avant de critiquer
+les ordres, faut savoir ce que donnera la manœuvre: nous jugeons trop
+vite les hommes et les événements et souvent, nous sommes obligés de
+reconnaître, par la suite, que le plan dont nous ne pensions rien de bon
+a donné d’excellents résultats. La cause que vous avez servie est
+perdue, M. Cousinet s’est installé en maître à Sableuse, les temps sont
+difficiles, c’est vrai... Et, certes, je m’en voudrais de trouver que
+c’est le rêve, mais, enfin, vous avez bien quelques raisons de remercier
+le Ciel, qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec vous... Vous
+avez perdu votre château, votre fortune, à cause de la guerre, mais vous
+avez gardé votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi,
+par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à pied qui n’a lâché le
+front que juste le temps de se guérir de ses blessures! Cela pèse dans
+la balance, une veine comme celle-là! Ah! votre fils en a mis pour deux,
+lui, et bien loin de se tenir ou d’être tenu à l’écart de son époque, il
+s’est collé à la besogne, et comment! Ce n’est donc rien, cela, d’avoir
+un fils qui est revenu de la guerre avec tous ses membres, avec la croix
+d’honneur et la victoire? Le comte de Chambord, la légitimité, le retour
+du roi de France, faut y renoncer, rien à faire... Mais le présent
+devrait vous consoler de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si j’étais à
+votre place, je remercierais le bon Dieu tous les jours, comme le fait
+sans doute madame la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le dire,
+est bien plus raisonnable que vous.
+
+Et il s’exclama dans un gros rire cordial:
+
+--Allons, faut pas vous en faire... Ça ne sert à rien! Je crois même que
+ça empêche plutôt les choses de s’arranger, parce que la Providence aime
+les gens de bonne volonté!
+
+Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en répliquant:
+
+--Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit qu’au front, vous avez
+toujours été de bonne humeur, même dans les pires moments.
+
+--Oh! cela m’était facile... Moi, je pouvais faire le rigolo, je n’avais
+personne derrière moi, sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes
+tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien pleuré, au moins
+jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Sans compter que, dans le métier de
+brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote les clients et,
+parfois, ça les empêche de se laisser glisser... Ah! c’est un peu comme
+brancardier que je viens chez vous et, vous voyez, mon petit truc
+réussit encore. Vous voilà moins triste que tout à l’heure, vous
+réagissez, il y a du bon!
+
+Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient au village, eut
+réenfourché sa bicyclette et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le
+comte Hector dit à son fils:
+
+--C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui de l’optimisme et de la
+bonne humeur... La guerre l’a transformé, lui aussi: il a pris une
+rondeur populaire, une jovialité entraînante qui doivent le faire aimer
+plus encore.
+
+--Oui, dit Mme de Sableuse, mais pourquoi emploie-t-il ces expressions
+triviales? Sans jouer à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un
+vocabulaire plus choisi.
+
+--Bah! intervint Pierre, c’est une habitude prise pendant la guerre. Et,
+comme il ne fréquente guère les salons, à part le tien, maman...
+
+--Et celui de Mme Cousinet! dit le comte.
+
+--Oh! reprit Mme de Sableuse, je ne l’ai aperçue qu’une fois, pendant
+les pourparlers de la vente... Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque
+du langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, d’autant plus que
+j’en ai entendu bien d’autres, à Paris, même dans le meilleur monde.
+
+--Oui, déclara son mari, c’est le nouveau style... Évidemment, il n’est
+pas fait pour exprimer les idées que j’ai servies en l’auguste personne
+du comte de Chambord!
+
+--Et pourquoi? protesta Pierre... On peut être traditionaliste en
+parlant argot. J’ai connu à Paris des royalistes qui n’ont rien
+d’académique, ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils engueulent
+la République et même ils annoncent, en propres termes, qu’ils vont la
+f...iche par terre.
+
+--Peuh! des Orléanistes!...
+
+Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation du vieux fidèle de
+la légitimité défunte, que Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas
+insister.
+
+Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en
+selle avec la souplesse d’un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux
+approches du parc de Sableuse.
+
+Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et
+parfumées; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient,
+les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et
+leurs feuillages légers. Là-bas, par delà des haies vives, au pied du
+clocher de Sableuse, brillaient déjà les premières lumières du village
+et, plus loin encore, dans la plaine, les sirènes des usines lançaient
+dans l’air transparent, sous le déroulement des fumées, leur hululement
+qui annonçait la sortie des ateliers...
+
+Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la colline boisée, la
+silhouette du château qui, aujourd’hui, n’était plus le sien et cette
+vision lui gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait cependant
+retrouvé avec joie.
+
+Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, mais de l’autre côté
+de la clôture, une auto découverte dont le volant était tenu par une
+femme... «Notre remplaçante! se dit-il avec un sourire... Mme Cousinet
+fait son tour de propriétaire et, ma foi, elle a l’air de conduire avec
+une certaine maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux parc qui
+n’a vu que des amazones, c’est amusant! Mon père, lui, trouverait cela
+profondément triste...» Il s’apprêtait à saluer au passage Mme Cousinet,
+qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était conclu l’achat de Sableuse,
+mais l’auto s’arrêta en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était
+découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle châtelaine lui dire avec
+une désinvolture d’ailleurs piquante:
+
+--Tiens, vous voilà? Enchantée... Mais pourquoi n’êtes-vous pas entré?
+
+Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le volant, elle était tête
+nue et le vent l’avait quelque peu décoiffée: ses cheveux blonds, trop
+blonds peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage peint, mais qui,
+dans le crépuscule, paraissait d’une jeunesse et d’une beauté
+délicieuses.
+
+--Madame, répondit Pierre, je ne me serais pas permis... D’ailleurs, je
+vous l’avoue, je n’y ai pas songé.
+
+--Ça n’est pas gentil! prononça-t-elle sur un ton de petite femme
+gâtée...
+
+Puis, plus grave:
+
+--Ah! oui, je comprends... Vous nous en voulez un peu, n’est-ce pas?
+
+--Pas le moins du monde, madame.
+
+--Bien vrai?
+
+--Bien vrai.
+
+--Alors, ça va...
+
+Mme Cousinet examinait, d’un regard évidemment connaisseur, le jeune et
+élégant cavalier et après un court silence, elle lui dit avec la voix la
+plus naturelle:
+
+--Savez-vous que vous faites très bien sur ce canard? Vous devriez vous
+exhiber au cirque Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces dames
+et, surtout, de ces demoiselles!
+
+--Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai pas songé non plus.
+
+--C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler du cirque Molier, c’est
+fou! Nous sommes au bout du monde... Que voulez-vous, j’ai tant vécu à
+Paris!
+
+--Vous allez bien vous ennuyer ici, madame?
+
+--Mais non, c’est charmant! Moi, j’adore la campagne... Vous savez,
+comme toutes les artistes!
+
+--Vous êtes artiste, madame?
+
+--Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en cache pas, je m’en vante!
+Voyons, Lisette de Lizac...
+
+--Du Casino de Paris?
+
+--C’est cela... Du Casino!
+
+--Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! ça, par exemple...
+
+--Vous ne vous attendiez pas à celle-là!
+
+--Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai rencontrée pour la
+première fois en compagnie de votre mari: «Je n’ai jamais vu Mme
+Cousinet et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux!»
+
+--Amoureux de moi?
+
+--Non, madame, amoureux de Lisette de Lizac.
+
+--Comme c’est amusant! Racontez-moi ça...
+
+--Rien de plus simple. Étant en permission, je me suis arrêté à Paris et
+je suis allé vous applaudir. Vous jouiez dans une revue... Cela
+s’appelait, attendez donc...
+
+--En quelle armée?
+
+--17...
+
+--En 17, c’était _T’en veux, chéri?_
+
+--En effet, il me semble me souvenir...
+
+--J’étais la vedette. Je paraissais dans une scène d’apaches, dans une
+scène patriotique où je dansais le tango sur l’air de la _Marseillaise_
+et je terminais dans le Triomphe de la France... Je faisais la France,
+naturellement.
+
+--Oui, et vous étiez superbe... Une ligne, un galbe, des jambes! Mais je
+vous demande pardon: j’ai tort de parler à Mme Cousinet des jambes de
+Lisette de Lizac!
+
+--Pourquoi? Ce sont les mêmes.
+
+--Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de vous...
+
+--A cause de mes jambes?
+
+--A cause de tout.
+
+Mme Cousinet se mit à rire:
+
+--Il faut dire que je ne cachais pas grand chose!
+
+--De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps en moi le souvenir de
+cette apparition... Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant à
+Lisette de Lizac!
+
+--Pauvre garçon!
+
+--Pourquoi? On n’est pas à plaindre lorsqu’on a, au fond de soi, une
+jolie image qu’on peut contempler quand on veut, quand on est triste,
+quand on cherche à oublier une réalité affreuse... Lisette de Lizac m’a
+fait du bien: j’en remercie Mme Cousinet!
+
+--C’est un succès et j’en suis fière! Mais il faut croire que vous avez
+perdu la jolie image, car vous ne m’avez pas reconnue...
+
+--Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements et cinq années! Et
+puis...
+
+--Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai beaucoup changé?
+
+--Non certes... Mais, enfin, je ne m’attendais pas à vous retrouver chez
+un notaire sous les espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter
+le château de mes pères! Vous reconnaîtrez que de Sableuse au Casino de
+Paris, il y a loin...
+
+--Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez!
+
+--Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue très nette... Je vous
+revois telle que vous étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée
+dans ma cagna, en Argonne.
+
+--Chut! Il faut déchirer cette image-là: on y voit trop mes jambes.
+Lisette de Lizac a quitté le théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est
+transformée en Mme Cousinet.
+
+--Je vous présente mes respects, madame, fit Pierre de Sableuse en
+affectant plaisamment un ton cérémonieux.
+
+--Et dans quelques mois, je serai la femme de M. Cousinet, député.
+
+--Ah! votre mari songe à faire de la politique?
+
+--Dans sa situation, c’est tout indiqué.
+
+--Où se présente-t-il?
+
+--Ici... Il se fera inscrire sur la liste du département.
+
+--La liste radicale, sans doute? Peut-être même socialiste. Dame, quand
+on est châtelain, il est assez dans la tradition de se montrer un peu
+révolutionnaire.
+
+--Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. M. Cousinet veut
+défendre la bonne cause...
+
+--Bravo! je voterai pour lui.
+
+--Vous plaisantez? Mais c’est très sérieux...
+
+--Je n’en doute pas, chère madame!
+
+--Mon mari estime que c’est son devoir de servir le pays... Il l’a fait
+pendant la guerre, dans ses usines, il le fera pendant la paix, à la
+Chambre.
+
+--Noble ambition!
+
+--N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer ainsi? Seulement, voilà, ce
+n’est pas facile... Mon mari est nouveau venu dans le pays: on le
+connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, c’est de composer sa
+liste... Il lui faut des gens tout à fait bien.
+
+--Ah! madame, je suis bien tranquille, votre mari en trouvera. M.
+Cousinet est un débrouillard... Mais ne parlons pas politique: j’ignore
+le premier mot de toutes ces questions!
+
+Mme Cousinet parut songeuse; brusquement, elle demanda:
+
+--Votre père ne s’est jamais présenté?
+
+--Présenté à quoi, madame?
+
+--Aux élections.
+
+--Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait bien s’il vous entendait.
+
+Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la main à Pierre de
+Sableuse qui y posa ses lèvres.
+
+--Il se fait tard, dit-elle... Bonsoir, beau cavalier!
+
+--Adieu, charmante chauffeuse!
+
+--Adieu? Pourquoi? Vous m’en voulez de vous avoir parlé politique? Moi,
+je vous ai bien permis de me parler de mes jambes... Au revoir, mon
+cher!
+
+Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un rapide virage en poussant
+un éclat de rire... Elle était déjà loin, lorsque Pierre se décida à
+reprendre, au galop de son cheval impatient, le chemin de la Saulnaye.
+
+Quelques minutes plus tard, Mme Cousinet rentrait au château et se
+mettait à table avec son mari pour dîner.
+
+--J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque le maître d’hôtel se
+fut retiré.
+
+--Pardon, il me semble que c’est à moi de...
+
+--Non, il te faut un type épatant, un as, une vedette, quoi! Toi, tu
+seras, si tu veux, le deuxième de la distribution...
+
+--Alors, à qui as-tu pensé?
+
+--Au comte Hector de Sableuse! Hein, crois-tu que ça la posera un peu
+là, ta liste de conservateurs? Ce vieux bonhomme est très gobé dans le
+patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de gens et il ne leur a
+jamais rien demandé... S’il se présente, il sera élu et il fera élire
+les autres. N’est-ce pas que c’est une idée?
+
+M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama:
+
+--En effet... Et dire que je n’y avais pas pensé! Mais je croyais le
+comte définitivement parti... Je n’ai appris que ce matin, par un
+garde-chasse, qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, le comte
+Hector de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Moi, Cousinet, je
+viens aussitôt après. Les trois autres, nous les trouverons sans peine.
+D’ailleurs, il est à peu près certain que seuls, les deux premiers
+seront élus... Oui, mais, voudra-t-il? Je me suis laissé dire que
+c’était un vieux sauvage...
+
+--Bah! dit madame Cousinet, nous en avons conquis de plus sauvages que
+lui. Et puis, n’oublie pas ceci: il est pauvre.
+
+--C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, ça ne résiste jamais bien
+longtemps. Et puis, pourquoi résisterait-il, celui-là? Un siège de
+député, un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne se refuse pas.
+J’irai demain à la Saulnaye...
+
+Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez M. de Sableuse qui le reçut
+aussitôt avec une assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était
+bien persuadé que sa proposition serait mieux accueillie et, après
+quelques banales formules de politesse, il la formula, carrément.
+
+Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et même ne lui répondit pas
+tout de suite.
+
+--Vous consentez, n’est-ce pas? dit l’ambitieux châtelain... Il s’agit,
+je le répète, de former une liste d’honnêtes gens dont le programme est
+nettement conservateur.
+
+--Conservateur! répliqua M. de Sableuse avec une inquiétante ironie...
+Mais, mon cher monsieur, qui vous a dit que je voulais conserver quoi
+que ce soit?
+
+--Il s’agit de l’ordre, de...
+
+--Non, vous voulez conserver ce que vous avez et voilà pourquoi,
+j’imagine, vous êtes conservateur. Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait
+rien encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé n’était perdu
+aussi... Je suis, monsieur, un homme du passé, d’un passé mort à jamais.
+Et je ne conserve que des souvenirs.
+
+--Nous défendrons le passé, la tradition.
+
+--A quoi bon? Je vous dis que c’est mort...
+
+--Cependant, il y a un parti qui oppose à la Révolution une barrière.
+C’est le drapeau de ce parti que je vous demande de tenir aux prochaines
+élections.
+
+--Le drapeau sous lequel j’ai servi a été déposé dans le cercueil du
+comte de Chambord, à Goritz: c’est le drapeau blanc. Personne n’ira
+jamais le chercher où il est... C’est un drapeau mort comme ce qu’il
+représente.
+
+Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une voix lointaine... Il se
+tenait debout, près d’une fenêtre presque entièrement obstruée par un
+lierre épais et dans cette pénombre, avec son visage émacié que
+prolongeait une barbe blanche, avec des yeux profondément enfoncés sous
+un front creusé de rides profondes, il prenait un aspect
+quasi-fantomatique... Vraiment, oui, ce grand vieillard avait l’air de
+sortir du passé. Et devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant ce
+qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua:
+
+--Monsieur, j’ai renoncé à tout... Quand avec mes amis, de Blacas, du
+Bourg et quelques autres fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière
+fois sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas tourné vers
+l’avenir. A quoi bon? Il n’avait rien qui pût m’intéresser... Avec le
+comte de Chambord, quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs
+espérances: je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne me suis mêlé de rien,
+je n’ai écouté aucun appel: je suis devenu un spectateur que la pièce
+ennuie, attriste ou dégoûte le plus souvent. Me mêler d’élections, moi
+un des derniers partisans du roi par la grâce de Dieu et maître absolu
+des biens et même de la vie de ses sujets? Vous n’y pensez pas...
+Monsieur Cousinet, j’excuse votre démarche, car j’imagine que vous ne me
+connaissiez pas avant de la tenter... S’il en était autrement, je
+considérerais cette offre comme une offense.
+
+Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla:
+
+--Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous fournissant l’occasion
+de devenir député!
+
+--Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en parlons plus.
+
+Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama tout d’abord:
+
+--En voilà un vieux piqué!
+
+--Il ne marche pas?
+
+--J’ai vu le moment où il allait me flanquer à la porte.
+
+--Qu’est-ce qu’il t’a dit?
+
+--Des choses fantastiques... il m’a parlé du comte de Chambord--le comte
+de Chambord, je te demande un peu!--du roi de France et de Navarre qui
+est le maître absolu, du drapeau blanc, du déluge et de la fin du
+monde...
+
+--Alors, rien à faire?
+
+--Rien du tout.
+
+--Tu lui as parlé d’argent? demanda madame Cousinet...
+
+--Jamais de la vie... C’est même la première fois que je me trouve en
+face d’un pauvre à qui je n’ose demander son prix, parce que je sens
+qu’il n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types comme ça, la
+vie deviendrait impossible.
+
+--Alors?...
+
+--Alors... Écoute, c’est à mon tour d’avoir une idée! Le vieux ne marche
+pas: j’ai peut-être trouvé quelqu’un pour le remplacer.
+
+--Qui?
+
+--Son fils.
+
+Un sourire passa sur les lèvres peintes de Mme Cousinet.
+
+--J’y pensais, dit-elle.
+
+
+
+
+VII
+
+IL FAUT QU’UNE PORTE...
+
+
+Mme Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse très séduisant.
+
+Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant déshabillée devant sa
+psyché, elle regarda ses jambes, longuement. «Il les a trouvées très
+bien, songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux. D’autres, bien
+d’autres, me l’ont dit, mais jamais cela ne m’a fait autant de plaisir
+que cette fois-ci. Il en a rêvé... Cela m’amuserait qu’il en rêve
+encore!»
+
+Son mari, qui se mettait en costume de nuit, lui demanda, en bâillant:
+
+--Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler tes guibolles d’un air
+pensif?
+
+--Rien, mon ami...
+
+--Les plus belles jambes de Paris! Hein, crois-tu que j’en ai de la
+veine d’être devenu leur propriétaire.
+
+--Leur propriétaire? Tu crois donc que tout est à toi ici?
+
+--Certainement: le château, le parc, les meubles, tes jambes... Tout ça
+est à moi, ma chérie, à moi, Cousinet!
+
+--Tu as tout acheté?
+
+--Mais... Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu sur ce ton revêche?
+Tu m’en veux, ma loulotte adorée?
+
+Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle recula vivement, les bras
+tendus, comme pour se défendre... Devant elle, M. Cousinet resta
+interloqué. En caleçon rose à pois verts, avec son bedon en pointe, ses
+jambes grêles, son visage mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois
+très laid et très ridicule... L’ex-vedette du Casino de Paris en fut
+frappée comme elle ne l’avait jamais été. «Non, ce qu’il est moche!» se
+dit-elle... Et elle évoqua la silhouette fine du beau cavalier qui lui
+avait déclaré, quelques heures auparavant: «J’ai été amoureux de vous.»
+Son mari, qui voulait prendre sa revanche, avança vers elle, la bloqua
+dans un coin de la chambre et l’enlaça presque de force. Mais Mme
+Cousinet, excédée, se dégagea et le repoussa violemment en s’écriant:
+
+--Ah! non, bas les pattes!...
+
+--Ce n’est pas possible, tu plaisantes?
+
+--Je te prie de me fiche la paix, tu entends!
+
+C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit, autant que le lui
+permettait son caleçon rose à pois verts, une attitude digne et déclara:
+
+--C’est bien, madame... J’irai donc coucher cette nuit dans la chambre
+Louis XIII.
+
+Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas quelque peu solennel, il
+se retira.
+
+--Ouf! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit que très difficilement
+ce soir-là.
+
+Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son château historique.
+Habituée à vivre au milieu d’une agitation bruyante et gaie, elle errait
+parfois comme une âme en peine dans les longs couloirs et les salles
+sonores où plusieurs générations de Sableuse avaient vécu... Impossible
+de rendre vraiment confortable cette résidence bâtie pour des gens qui,
+en hiver, se chauffaient devant d’énormes bûches, qui se souciaient fort
+peu d’avoir de l’eau courante dans toutes les chambres, qui vivaient, en
+somme, comme des paysans. Impossible aussi--et c’était peut-être plus
+grave--d’animer cette vaste demeure en y faisant venir des amis. En
+vérité, les relations de M. et Mme Cousinet, très nombreuses mais peu
+reluisantes, devenaient impossibles à Sableuse...
+
+--Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa femme. Là-bas, tout est
+permis. Tes camarades de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont
+assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers: ici, ils
+détonneraient... Songe donc que je vais être candidat conservateur, que
+je suis appelé à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion,
+sans parler, bien entendu, de la propriété.
+
+--Mes amis valent bien les tiens, répliqua Lisette, vexée... Ce sont des
+artistes et ils peuvent être reçus partout! Tandis que, toi, tu ne m’as
+jamais présenté que des marchands de quelque chose, de vulgaires
+mercantis. Ah! en voilà qui feraient tache dans votre beau château,
+monsieur le baron de Cousinet!
+
+--Ma chérie, je ne les invite pas non plus... Les uns et les autres me
+gêneraient dans ma nouvelle situation. Il me faut des relations qui me
+posent...
+
+--Je les attends, tes gens du monde!
+
+--Oh! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais bien venir un stock. Ce
+ne serait pas difficile... Les gens du monde vont partout où il y a de
+l’argent: rien ne les attire comme le bruit des écus, je veux dire comme
+le frou-frou des billets de banque. Et plus ils sont du monde et plus
+vite ils accourent... Mais en somme ce qu’il me faut, c’est la belle
+société de la région.
+
+--Le gratin de Merville, mazette!
+
+--Ne blague pas... Il est plus récalcitrant que celui de Paris. Tu t’en
+rends compte... Ces croquants résistent. On dirait, Dieu me pardonne,
+qu’ils se méfient! Nous sommes cependant des gens très bien... Mais
+encore faut-il qu’ils le sachent. Nous manquons de publicité. Quand te
+décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames des comités de
+l’archevêché? L’évêque t’y a invitée, et t’a promis que tu serais
+admirablement reçue.
+
+--Oui, mais ça me barbe... Ces vieilles poules ne doivent pas être
+rigolotes du tout.
+
+--Songe à ma candidature... Aide-moi!
+
+--Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le jeune de Sableuse?
+
+--Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye de peur de tomber sur la
+momie. Alors, j’attends une occasion... Heureusement, le fils m’a l’air
+plus maniable que le père. Nous pourrons peut-être en faire quelque
+chose? Qu’en penses-tu?
+
+--Il faut essayer.
+
+--Crois-tu qu’il se laissera séduire?
+
+--Je l’espère, répondit Mme Cousinet d’un air assez bizarre.
+
+--Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne t’intéresses pas assez à ma
+candidature. Songe que tu es maintenant la compagne d’un homme
+politique, en attendant que je sois un homme d’État. Tu devrais être ma
+collaboratrice, m’aider de tout ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai
+remarqué que tous ceux qui réussissent dans la politique ont des femmes
+qui marchent avec eux, qui marchent pour eux... Les femmes jouent un si
+grand rôle quand elles savent et quand elles veulent.
+
+--Tu veux que je marche pour toi?
+
+--Oui, comme une brave petite femme qui n’a qu’une idée en tête: «Mon
+mari veut être élu... Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il
+le soit.»
+
+--Entendu, mon ami... Je te promets de m’en occuper: si cela ne dépend
+que de moi, eh bien, tu peux en être sûr et certain, tu le seras!...
+
+--Parfait... Commence donc par amener ici le jeune Pierre de Sableuse.
+Sois diplomate, use de la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu
+pourrais employer un intermédiaire, ce brave curé qui est au mieux avec
+les Sableuse et qui, si tu t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux
+avec nous.
+
+--Non, répondit madame Cousinet, je n’ai besoin de personne...
+Laisse-moi faire et, tu verras, tu seras content du résultat.
+
+Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa rencontre avec Lisette de
+Lizac... «Voilà, dit-il, de quoi meubler gentiment mes vacances. La
+Saulnaye manque d’agréments et les bouquins de droit sont bien
+ennuyeux... Ah! les jambes de Mme Cousinet! Vraiment, est-il possible de
+vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému? J’entends encore ces
+mots: «Au revoir, mon cher». Je sais bien que l’ancienne vedette du
+Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse des artistes et que
+lorsqu’elle dit «mon cher», c’est tout comme si elle disait «monsieur».
+Mais, qui sait?... Et puis son mari me dégoûte: c’est un nouveau riche,
+un mufle. Raison de plus pour coucher avec sa femme!»
+
+Pierre de Sableuse retourna à la même heure à l’endroit où il avait
+rencontré Lisette de Lizac. Il ne comptait guère que le hasard le
+favoriserait; aussi, après quelques minutes d’attente, et non sans se
+railler lui-même de jouer ainsi les collégiens amoureux, s’apprêtait-il
+à reprendre sa promenade, lorsqu’il entendit un bruit de moteur venant
+du parc... Il retint son cheval qui déjà s’élançait et vit presque
+aussitôt arriver l’auto de Mme Cousinet, laquelle était seule et
+conduisait elle-même, comme la première fois.
+
+--Le hasard fait bien les choses! dit le jeune cavalier.
+
+--Le hasard? répondit madame Cousinet en arrêtant sa voiture... Voilà
+une explication qui ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu ici
+exprès pour me rencontrer.
+
+--Sans doute, mais comme il n’y avait rien de convenu, je ne m’attendais
+pas...
+
+--Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous sommes ici tous les deux,
+à l’endroit précis et à l’heure exacte que nous nous serions fixée si...
+Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela soit le hasard: c’est
+plus convenable.
+
+Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui découvrait ses dents dont
+quelques-unes étaient métalliques aussi.
+
+--Soyons sérieux, reprit-elle...
+
+--Pourquoi? Je n’en ai pas la moindre envie.
+
+--C’est un compliment ou une insolence. Mais peu importe. Je parie
+d’ailleurs que vous êtes très rosse avec les femmes.
+
+--Cela aussi c’est une insolence ou un compliment.
+
+--Une question: avez-vous une maîtresse?
+
+--Non...
+
+--Des maîtresses, alors?
+
+--Pas même.
+
+--J’entends bien que vous n’en avez pas à Sableuse, mais à Paris?
+
+--Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai que quelques
+femmes--oh! très peu--ont eu des bontés pour moi...
+
+--Des femmes du monde, sans doute?
+
+--Vous me flattez...
+
+--Pas du tout: qu’est-ce qu’une femme du monde comparée à une artiste?
+Vous avez connu des artistes?
+
+--Jamais...
+
+Et, après un silence, il ajouta en cravachant une branche de noisetier:
+
+--Je suis pauvre!
+
+Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec un haussement d’épaules:
+
+--Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais vous m’amusez. Il y a chez
+vous une jeunesse, une fraîcheur, une...
+
+--Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est un compliment.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+--Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui comptent double.
+
+--Cela ne fait rien, vous êtes un gosse.
+
+Mme Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea pour montrer, jusqu’au
+genou, une jambe fine et nerveuse sous la soie transparente d’un bas
+couleur chair. S’approchant de la clôture, elle dit à Pierre de
+Sableuse:
+
+--Vous savez, mon mari m’a chargée de vous inviter à déjeuner demain, au
+château.
+
+Le jeune homme secoua la tête, répliqua:
+
+--Non, madame, excusez-moi... Mais c’est impossible.
+
+--Pourquoi? Toujours cette rancune contre les nouveaux propriétaires de
+Sableuse? Et peut-être craignez-vous d’être réprimandé par monsieur
+votre papa?
+
+--Quelle idée! vous plaisantez... Mon père me laisse libre de faire tout
+ce que je veux. Voyons, j’ai commandé une compagnie pendant la guerre...
+
+--Alors, venez. Je vous le demande... Vous verrez, j’ai des choses à
+vous montrer, des portraits de moi. Tenez, il y en a un qui me
+représente avec le costume que je portais dans _Tu veux, chéri?_ Vous
+vous souvenez?... Et puis, nous bavarderons en voisins, en amis. Mon
+mari est un si brave homme!... Il faut que vous le connaissiez, c’est
+indispensable.
+
+--Indispensable?
+
+--Mais oui... Quand je vous dis que vous êtes un gosse! Allons, c’est
+convenu pour demain?
+
+Pierre de Sableuse s’inclina en disant:
+
+--J’irai...
+
+Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la main. Comme il se
+penchait pour y poser ses lèvres, elle fit en sorte que le baiser du
+jeune homme se logea dans le pli de son bras nu... Puis, comme surprise,
+elle poussa un petit cri, mais elle laissa ce baiser s’attarder sur sa
+chair tiède et parfumée. Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut,
+dans ses yeux le désir... L’effet cherché était obtenu. Tacticienne
+expérimentée de la coquetterie, elle prit aussitôt un air indifférent,
+et comme si elle avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle
+prononça:
+
+--Nous vous attendrons demain, monsieur de Sableuse, à midi et demi...
+
+Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut la retenir encore, mais
+déjà, elle avait mis sa voiture en marche. Il reprit le chemin de la
+Saulnaye en se demandant avec inquiétude pourquoi Mme Cousinet s’était
+séparée de lui avec cette soudaine froideur. «Ai-je été trop loin? Ou
+bien, au contraire, me suis-je comporté comme un niais et du bras,
+devais-je passer aux lèvres? Avec une femme du monde, je n’aurais pas
+hésité...»
+
+Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse franchissait, non sans
+quelque émoi, le seuil de ce château où il était né, où il avait vécu sa
+jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait en invité.
+
+--Il y a du changement! lui dit jovialement M. Cousinet, en lui faisant
+parcourir la galerie et diverses pièces meublées avec faste... Et ce
+n’est pas fini! J’ai commandé des tas de choses. Vous verrez ça!
+
+Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de Mme Cousinet en
+infirmière.
+
+--N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme? Tous les costumes lui vont...
+Tenez, la voilà encore!
+
+Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de Mme Cousinet en
+sultane du bal des quat’z’arts.
+
+--Hein? Croyez-vous qu’elle a du galbe?
+
+Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément Mme Cousinet avait des
+jambes magnifiques... Et devant ce portrait où elle apparaissait en
+femme du monde, il était aisé de s’en assurer.
+
+A table, où tous trois prirent place, l’heureux époux d’une femme si
+bien faite se mit bientôt à parler de la «situation politique»:
+
+--Le refus de monsieur votre père est une tuile pour la noble cause que
+je veux défendre dans ce pays... Vous ne croyez pas qu’il reviendra sur
+sa décision?
+
+--Jamais.
+
+--Alors, je n’y vais pas par quatre chemins... Je vous demande de vous
+présenter avec moi.
+
+--Me présenter?
+
+A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse rencontra celui de Mme
+Cousinet et il lui parut que ses yeux avaient une expression plus
+caressante. Mais, poursuivant son idée, il répondit:
+
+--Vous n’y pensez pas! Après le refus de mon père...
+
+--Bah! M. de Sableuse ne peut vous condamner à vivre comme lui dans la
+retraite... Vous êtes jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre
+député, cela ne vous dit rien?
+
+--Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends rien à la politique...
+
+--Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire. J’organiserai la
+propagande, et je me charge de tous les frais. Vous n’aurez à vous
+occuper de rien...
+
+Pierre de Sableuse allait répondre «non» quand il sentit sur son pied
+une pression légère, bientôt plus appuyée... En même temps, Mme Cousinet
+se pencha vers lui, et, gentiment, supplia:
+
+--Vous n’allez pas nous refuser cela?
+
+--Madame, je regrette de...
+
+La pression devint plus forte et Mme Cousinet insista:
+
+--Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes très sympathique...
+
+--Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez pas, de la bonne
+cause. Nous défendrons la famille...
+
+--La famille! répéta l’ex-Lisette de Lizac en prenant le pied du jeune
+récalcitrant entre les siens.
+
+--La religion, l’ordre, les anciennes traditions! déclama M. Cousinet.
+Avec un nom comme le vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces
+grands principes.
+
+--Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse faire...
+
+Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement celui de Pierre de Sableuse
+qui finit par répondre:
+
+--Enfin, je verrai... je réfléchirai.
+
+--C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos dispositions. Les élections
+approchent...
+
+Une jambe tiède frôla celle du jeune homme, puis, lentement, avec des
+souplesses de liane, insista, pressa, encercla... Penchée vers son hôte,
+Mme Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait un parfum chaud,
+charnel.
+
+--Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez hésiter quand il s’agit de la
+cause, de la bonne cause!
+
+--Vous ne pouvez hésiter, fit Mme Cousinet.
+
+--Eh bien, soit, j’accepte!
+
+--Ah! s’exclama l’amphitryon... Je savais bien que je vous convaincrais
+en faisant appel à vos sentiments. Merci, mon cher... Car maintenant,
+nous sommes des amis, nous marchons la main dans la main.
+
+Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait en maniant son
+collier de perles.
+
+--Nous sommes faits pour lutter ensemble! déclara M. Cousinet... Je
+recruterai sans peine deux ou trois figurants pour compléter notre
+liste. Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot d’ordre du
+Comité directeur de la Ligue des bons Français. C’est son programme que
+nous défendons et c’est sous son patronage que nous engagerons la lutte.
+J’ai des amis à la Ligue, Tricoud, le grand entrepreneur, Mâchecolle, le
+sénateur, Bédarieux, le directeur de la _Tradition_, un canard que je
+commandite, d’autres encore. Avec eux cela ira tout seul!
+
+--Quand pars-tu? demanda Mme Cousinet d’un air distrait.
+
+--Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je n’en ai que pour deux jours.
+
+Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression savante du mollet de sa
+voisine et, pour cacher son trouble, s’exclama:
+
+--Cher monsieur Cousinet, vous avez raison... Il faut que les honnêtes
+gens se défendent. Vos idées sont les miennes...
+
+--Ce sont aussi les idées de ma femme!
+
+--Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je pense, quelque chose me dit
+que M. de Sableuse le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur?
+
+On prit le café dans la galerie. Mme Cousinet, qui avait allumé une
+cigarette, fit elle-même le service... Les vins avaient été généreux;
+les liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse commençait à
+sympathiser avec ce brave Cousinet qui, en somme, lui offrait l’occasion
+de siéger à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa femme.
+Aussi, c’est avec la meilleure impression sur son avenir politique et
+sentimental qu’il prit congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit,
+d’une voix retentissante: «Vous verrez, nous réussirons», et l’autre à
+voix basse: «Venez demain après-midi... Je serai seule!»
+
+--En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu comme j’ai voulu, ce bon jeune
+homme! As-tu remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris?
+
+--Je t’ai admiré... Vraiment tu as été très éloquent!
+
+--N’est-ce pas? Il est vrai que ces imbéciles de la noblesse, on en fait
+ce qu’on veut quand on les prend par les sentiments.
+
+--C’est vrai, dit Mme Cousinet avec un sourire ironique, M. de Sableuse
+a été pris par les sentiments... Tu le tenais, il ne pouvait plus
+résister!
+
+--Ah! vois-tu, ces gens-là n’existent plus quand ils sont en présence
+d’un gaillard comme moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas.
+Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse pas refaire... Il est
+temps, vraiment, que des lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont
+manié les affaires et les hommes, se décident à défendre la cause que
+tous ces imbéciles ont failli perdre. Pour sauver les bonnes idées, la
+famille, la propriété, la religion, il faut des types comme moi, nom de
+Dieu!... Ah! tu verras, tu verras, ma chérie, je suis de l’étoffe dont
+on fait les...
+
+--Je t’y aiderai, sois tranquille! interrompit Mme Cousinet avec une
+bonne humeur charmante. Et quelque chose me dit que ce garçon y mettra
+du sien, lui aussi! Allons, tout cela va très bien et ce déjeuner a
+certainement arrangé et avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un homme
+très fort!
+
+Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait dans le rapide de
+Paris, Pierre de Sableuse et Lisette de Lizac, assis dans le petit salon
+situé à l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un album de
+photographies évidemment très intéressantes.
+
+--Je vous l’avais promis, disait Mme Cousinet, que je vous ferais voir
+mes portraits dans mes plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux
+de ma carrière artistique et je les montre avec fierté. D’ailleurs, je
+n’ai rien à cacher...
+
+Le fait est que sur ces photographies elle ne cachait pas grand’chose:
+partout triomphaient ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus,
+servir à mouler des coupes, ses hanches souples, ses reins cambrés, ses
+jambes nerveuses.
+
+--Me voici, disait-elle, en Incroyable... C’était dans la revue de
+Pigeonneau et Saint-Marcel: _Amène ta gosse!_ J’étais très bien dans
+cette scène-là. Et celle-ci? N’est-ce pas qu’elle est amusante, cette
+photo? Je suis en Reine des poules... Ah! mon costume se réduit à peu de
+chose: une crête, une ceinture et quelques plumes. Cela m’allait très
+bien. Ici, je suis en Fée Coco... La coco, vous ne connaissez pas ça!
+Vous êtes tout simple, vous, tout naturel: ça se lit dans vos yeux...
+Ils sont épatants, vos yeux, d’une clarté, d’une jeunesse! Mais
+continuons... Ah! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer... Je suis
+toute nue, à part le cache-sexe, bien entendu. Tenez, regardez-la tout
+de même... Mais bien vite! J’étais ainsi dans la finale de _T’en fais
+pas_, une revue de Macache et Bono, deux idiots qui me faisaient chanter
+des insanités. Maintenant, vous me voyez en Messaline... Un rôle tout en
+or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique. Cela se passait
+dans une maison de rendez-vous de... de... enfin, du Montmartre de ce
+temps-là.
+
+--Suburre, sans doute? insinua Pierre que ces photos, ces propos et
+Lisette elle-même troublaient de plus en plus.
+
+--Oui, quelque chose comme ça. Donc, je faisais mon entrée... Le plateau
+était rempli de femmes et d’hommes étendus sur des coussins: c’était
+très bien mis en scène et il y avait des effets de lumière tout à fait
+étonnants. Ma première réplique était: «J’ai soif d’amour... Vite, un
+mâle!» Alors, il y avait divers chichis, je ne sais plus lesquels. Ah!
+j’y suis. On se battait pour m’avoir. Et, finalement, un nègre
+m’emportait... Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec moi, puis me
+jetait sur une peau de lion. C’était superbe! Aussi quel succès!...
+J’étais rappelée six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai, vous
+savez! Ah! quand je pense à tout ça! Tout ce passé me revient,
+maintenant. Il me semble que c’est hier... Tenez, le pas de Messaline,
+c’était comme ceci.
+
+Mme Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser une espèce de pas
+oriental: elle tendait les bras vers Pierre de Sableuse, se tortillait
+avec des frémissements, des ondulations qui faisaient saillir, sous la
+robe de satin, des seins restés très beaux et une croupe peut-être plus
+ronde, plus large que sur les photos de l’album, mais toujours d’une
+ligne voluptueuse.
+
+Et, tout à coup, elle s’écria:
+
+--Mais faites donc le nègre!...
+
+--Madame, je...
+
+--Ce n’est pas difficile, bon Dieu!... Tenez, vous me prenez par la
+taille... là, très bien... je me colle à vous... c’est dans mon rôle, je
+suis Messaline... Vous, vous me brutalisez... allez-y, n’ayez pas peur,
+Messaline aime ça... parfait... et maintenant, vous m’emportez sur le
+canapé... là, oui... Allez-y... Vas-y! Prends-moi... prends-moi!... Tu
+ne vois donc pas que je n’en peux plus?
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Au moment où cette scène, très bien enlevée par Lisette de Lizac et par
+le futur candidat de la Ligue des bons Français, atteignait son maximum
+d’intensité, quelqu’un poussa timidement la porte du petit salon.
+
+C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans la galerie, avait
+entendu des soupirs, des plaintes, des cris étouffés, et s’était dirigé
+vers l’endroit d’où parvenaient ces bruits bizarres. «Il doit y avoir
+là, se disait-il, une personne qui souffre de quelque malaise... Mme
+Cousinet, peut-être!»
+
+L’abbé put constater qu’il n’en était rien.
+
+--Oh! s’exclama-t-il en se mettant les mains sur les yeux...
+
+Mais il avait déjà reconnu le fils du comte Hector et il se récria:
+
+--Non, mais!... Fornication et adultère!... Vous ne vous gênez pas, tous
+les deux!
+
+Mme Cousinet avait repoussé son complice qui se réfugia derrière
+un meuble; elle se redressa en réparant le désordre de sa
+toilette--celle-ci était légère et vraiment très pratique en de telles
+occasions;--puis, retrouvant aussitôt sa dignité, elle déclara de l’air
+le plus naturel au pauvre abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir:
+
+--Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce que je suis capable de
+faire pour les idées que nous aimons et que nous défendons.
+
+--Madame, vous... Je... permettez-moi de...
+
+--Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause! Pour la cause, vous
+entendez! N’est-ce pas, monsieur de Sableuse?
+
+Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé Pellegrin, n’écoutant
+plus, battait rapidement en retraite...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--C’est idiot! s’exclama Mme Cousinet. Quand une femme trompe son mari,
+elle oublie ses devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais
+oublier de fermer la porte!
+
+--Nous avons perdu la tête, dit Pierre de Sableuse. Que doit penser M.
+le Curé?
+
+--En voilà une question! Moi, ce n’est pas l’opinion de ce bonhomme qui
+me préoccupe, c’est ce qu’il va faire... S’il allait tout dire à M.
+Cousinet!
+
+--Rassurez-vous, il n’est pas bavard.
+
+--Je ne m’y fie pas... Les prêtres sont un peu comme les femmes: quand
+on porte une jupe, on ne sait pas garder un secret.
+
+La femme coupable fronça les sourcils, puis, soudain:
+
+--Oh! j’ai une idée!... C’est vrai, comment n’y ai-je pas pensé tout de
+suite? Décidément, l’air de la province m’enlève mes moyens...
+
+Une heure après, Mme Cousinet arrivait en auto au presbytère. Valérie
+eut à peine le temps de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui
+n’était pas encore tout à fait remis de son émotion, la reçut dans sa
+salle à manger d’un air qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en
+vain! Il était très gêné et le laissait voir... En revanche, la
+châtelaine n’était pas embarrassée le moins du monde et c’est d’une voix
+calme, avec un sourire charmant, qu’elle prononça:
+
+--Monsieur le Curé, je viens me confesser.
+
+--Vous confesser, madame? Mais...
+
+--Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit, mais vous m’écouterez
+quand même, j’en suis sûre. J’ai péché, gravement péché...
+
+Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle s’agenouilla.
+
+Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne voulut pas être la dupe
+de cette comédie.
+
+--Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce truc-là... Pour qui me
+prenez-vous? Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien...
+
+Déjà, Mme Cousinet s’était redressée.
+
+--Ah! merci, monsieur le Curé! fit-elle en joignant des mains potelées
+aux ongles polis.
+
+--Vous avez donc cru que, moi, j’irais...?
+
+--Oh! pardon! Vous savez, dans mon affolement...
+
+--Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous supposez que je suis un
+sale type. Mais il suffit... Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous
+confesser, pour de bon, vous me trouverez à l’église, le matin à onze
+heures, et le soir, une heure avant le salut. En une heure, on peut déjà
+en raconter pas mal!
+
+Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac perdit, brusquement, son
+assurance, sa désinvolture... Elle eut même la sensation--oubliée depuis
+bien des années--qu’elle rougissait et c’est d’une voix timide qu’elle
+répondit:
+
+--Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me jugez pas trop sévèrement.
+
+--Je ne suis pas sans péché, madame; ce n’est donc pas moi qui vous
+jetterai la première pierre... Et puis, j’en ai vu bien d’autres!
+
+Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en reconduisant sa
+visiteuse:
+
+--C’est une façon de parler, bien entendu...
+
+
+
+
+VIII
+
+LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ
+
+
+M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que ses négociations avaient
+réussi le mieux du monde.
+
+--Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, j’ai eu une veine
+extraordinaire!
+
+--Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme d’un air innocent.
+
+--Ah! Pourquoi?
+
+--Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude de la dompter!
+
+--C’est vrai... Je les ai fait marcher là-bas. Je suis allé voir
+Bédarieux, le directeur de la _Tradition_. Entre nous, une belle
+fripouille! Mais très intelligent et, surtout, très au courant de la
+situation... Il m’a donné des conseils, des tuyaux; il me soutiendra
+énergiquement.
+
+--C’est bien le moins... Tu es dans sa commandite pour cinq cents gros
+billets!
+
+--J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons Français... Des amis!
+
+--Je pense bien... A ce prix-là!
+
+--Bah! Trois cent mille francs... Mais je savais bien ce que je faisais.
+Je les rattraperai quand je serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le
+sénateur. Il m’a encouragé à me présenter... «Vous pouvez devenir,
+m’a-t-il dit, une des forces du parti, qui est celui des honnêtes gens.
+Un homme comme vous, un patriote qui a rendu tant de services à la
+France, doit servir la cause au premier rang». Mâchecolle connaît,
+justement, ce pays... Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait très bien
+en tête de liste. Impossible de trouver mieux, vu la situation de cette
+famille que tout le monde vénère dans la région, même l’élément ouvrier.
+
+--Oui, dit Mme Cousinet, ce sont des gens très sympathiques.
+
+--Le fils est bien un peu insignifiant...
+
+--C’est vrai.
+
+--... Mais cela vaut mieux, je ne veux pas avoir de rival!
+
+--Tu as raison, approuva Mme Cousinet en l’embrassant.
+
+--Bref, tout va comme sur des roulettes... Ah! j’oubliais. Ces
+messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, Tricoud--tu sais, l’entrepreneur,--le
+baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, peut-être un ou deux
+autres, arriveront samedi prochain. Ils viennent pour examiner la
+situation sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats qui
+compléteront la liste, pour prendre les premières dispositions en vue de
+la campagne qui ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au
+château... Débrouille-toi!
+
+--Sois tranquille, mon gros loup.
+
+--As-tu vu le jeune de Sableuse?
+
+--Vaguement...
+
+--Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il n’est pas très rigolo,
+mais tu dois m’aider à l’amadouer, à le tenir en laisse... Et le curé,
+est-il venu te voir?
+
+--S’il est venu me voir? répéta madame Cousinet avec un sourire
+bizarre... Oh! oui!...
+
+--Ah! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins? Tu sais, il faut lui
+ouvrir notre porte, bien largement.
+
+--Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être sûr, mon chéri.
+
+--Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, qui le connaît, me l’a
+dit. Tâchons de le mettre dans notre jeu complètement, comme M. de
+Sableuse. Je compte beaucoup sur toi, pour cela!
+
+--Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est plus difficile.
+
+--Au contraire! Je vais commencer par lui lâcher quelque galette pour
+son église, pour ses pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, je
+demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne...
+
+Et, partant d’un bon gros rire, il déclama:
+
+--Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet!...
+
+Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit tout bas à l’oreille:
+
+--Nous nous coucherons de bonne heure, ce soir... Trois nuits sans
+amour! Ah! ma chérie, tu ne trouves pas que c’est long?
+
+--Terriblement, mon loup! répondit Lisette de Lizac en lui rendant son
+baiser, du bout des lèvres, sur la joue.
+
+Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir une enveloppe contenant deux
+billets de cinq cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces mots:
+_Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant mieux._
+
+A vrai dire, cette libéralité lui déplut: «Ça y est, se dit-il, on
+commence le bombardement par grosses pièces... Impossible de résister.
+Va falloir me rendre, c’est bien la première fois! Mais, quoi, il y a
+tant de pauvres gens dans le pays! Monsieur Cousinet, à ce prix-là je
+suis votre homme.»
+
+Sans tarder, il alla faire de la monnaie au bureau de poste, puis il
+entreprit une tournée chez les plus malheureux de ses paroissiens. Dans
+ce bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne manquaient pas... Que de
+masures où grouillaient des marmailles affamées et loqueteuses, où des
+malades, des vieillards attendaient quelque secours! L’abbé Pellegrin
+passa partout, ajoutant aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un
+billet de banque. La Planquart eut sa visite et reçut de quoi acheter
+des galoches à quelques-uns de ses «loupiots», comme il disait. La mère
+Lostellat, que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait à se
+débattre dans les bras de la mort.
+
+--On verra ben, disait-elle parfois d’une voix sifflante, laquelle de
+nous deux lâchera la première: en attendant, je tiens bon!
+
+A son chevet, le prêtre rencontra le docteur Profilex, qu’il n’avait pas
+vu depuis plusieurs jours. Les deux hommes sortirent ensemble.
+
+--De nos deux visites à cette pauvre vieille, dit le docteur, la mienne
+est assurément la moins utile.
+
+--Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers parfois à quelque chose.
+
+--Oui, quand vous laissez quelque argent sur la table!
+
+--Taisez-vous, vieux mécréant... A vous qui ne pouvez, avec vos drogues,
+sauver les corps, il va bien de railler les miennes, qui me permettent
+de sauver les âmes.
+
+--Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons la paix. Vous savez que
+le comte de Sableuse s’est installé à la Saulnaye?
+
+--Je lui ai rendu visite.
+
+--Moi aussi... Entre nous, M. de Sableuse ne va pas. Il a beaucoup
+vieilli depuis qu’il a quitté son château et je le trouve en mauvais
+état. Le moral est, chez lui, très atteint et comme le physique est aux
+ordres du moral...
+
+--Je ne vous le fais pas dire.
+
+--Je n’ai pas dit «l’âme»... Et cependant, c’est une belle âme que ce
+vieil aristocrate tout d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi
+royaliste qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous sépare, mais je
+l’estime, ce bonhomme-là: il se tient droit. J’aime les gens qui ne
+transigent pas!
+
+Après un instant de silence, le docteur Profilex reprit:
+
+--Et que devient votre Cousinet?
+
+--Mon Cousinet? Mais personne ne m’en a fait cadeau.
+
+--Il paraît que vous êtes au mieux avec lui... Et le bruit court que
+vous allez l’aider à devenir député.
+
+L’abbé, embarrassé, répondit à côté:
+
+--M. et Mme Cousinet sont d’excellentes personnes qui font beaucoup de
+bien. Grâce à elles, je peux soulager bien des misères dans le pays. Le
+reste, ça ne compte pas!
+
+--Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense de la bonne cause...
+Oui, la cause des gens qui ont horreur de la République, de la «gueuse»,
+la cause des partisans de l’ancien régime! Et le plus drôle, c’est que
+votre Cousinet en est, de ce parti-là, lui qui s’est servi de ses
+millions tout neufs pour déloger le comte de Sableuse de son château
+féodal... Ah! quelle époque!
+
+L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, dans ses
+discussions avec le docteur Profilex, mais cette fois, il ne trouva rien
+à répondre. D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de chercher
+une riposte: déjà, en riant d’un air sarcastique, il s’éloignait...
+
+«Bah! se dit le curé, je ne me suis pas encore engagé... Laissons
+flotter les rubans. Tout se tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai
+distribuer aux pauvres un peu de la galette de Cousinet: c’est toujours
+ça de repris!»
+
+Mais quelques jours après, il était convoqué à l’archevêché où Mgr Sibuë
+le reçut, cette fois, avec une surprenante bienveillance.
+
+--Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons besoin de vous... L’heure
+s’approche où les forces mauvaises vont tenter un assaut qu’elles
+croient décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le savez, est,
+avant tout, un élément de conservation sociale: elle oppose
+traditionnellement la digue religieuse au flot de la révolution impie...
+Elle prendra donc part, sinon ouvertement, du moins en sous-main, à la
+prochaine lutte électorale. Tous les fidèles et à plus forte raison,
+tous ceux qui portent notre saint habit doivent faire bloc contre
+l’ennemi... Vous, mon cher curé, qui disposez d’une réelle influence
+dans la région, vous vous mettrez, cela va sans dire, au service de la
+bonne cause... Une liste conservatrice et catholique va être formée par
+les soins d’un de vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le
+connaissez, je le connais-moi-même, c’est un homme aux idées excellentes
+et, de plus, en possession de moyens puissants. Très généreux aussi...
+Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti les effets de sa générosité
+chrétienne, dont madame Cousinet, admise dans nos comités, est la pieuse
+et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte sur votre dévouement, nous y
+comptons nous-mêmes et, dès maintenant, cher monsieur le curé, je bénis
+vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence saura rendre fructueux
+pour la cause des honnêtes gens!...
+
+C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin répondit:
+
+--Ça va, Monseigneur... Je marcherai jusqu’à la gauche!
+
+--Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le coadjuteur avec un sourire
+mince... Car je crois que c’est de ce côté que votre influence sur les
+brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus utilement.
+
+Peu de jours après cette entrevue, le curé de Sableuse reçut la visite
+d’un entrepreneur de Merville qui lui demanda:
+
+--Quand commençons-nous les travaux?
+
+--Quels travaux?
+
+--La restauration du clocher de l’église... Je suis allé le voir: il ne
+tient plus guère. Un grand coup de vent et tout s’écroulera. Et puis,
+les embellissements intérieurs... Mais n’est-ce pas convenu avec M.
+Cousinet? Il m’a dit: «Mettez-vous à la disposition de M. le curé.» Me
+voici: nous commencerons quand vous voudrez. Tout est arrangé avec le
+conseil municipal.
+
+--Soit... Mon clocher tient bon depuis six siècles, mais quelques soins
+ne lui feront pas de mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous
+verrons...
+
+Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir bousculé ainsi, songea:
+«Décidément, notre ami Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud.
+Impossible de résister à cet homme-là!»
+
+La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle châtelaine lui
+apportait elle-même, en auto, un magnifique Saint-Joseph en plâtre
+peint:
+
+--J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien plaisir.
+
+--Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà un...
+
+--Vous n’allez pas me le refuser? Regardez, comme il est gentil avec sa
+barbe frisée et ses yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari qui
+l’a choisi.
+
+--Comment, c’est M. Cousinet qui...?
+
+--Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée qui lui est venue... en
+passant du côté de Saint-Sulpice.
+
+--Saint Joseph est un grand saint, répliqua le bon curé, et qui a rempli
+dignement une mission bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie
+bien, comme je remercie votre mari... Je caserai votre Saint-Joseph dans
+l’église: cela nous en fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce
+parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à la volonté divine.
+
+Madame Cousinet écoutait gravement, sans avoir le moins du monde l’air
+d’une femme coupable qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse:
+évidemment, dans son esprit, elle ne faisait aucun rapprochement entre
+son mari et ce Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure même
+où sa femme le faisait cocu. Le bon curé songea que les filles d’Ève
+avaient reçu de Dieu ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam,
+l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, au moment voulu, tout
+souvenir gênant et faire l’ange aussitôt après avoir fait la bête.
+
+--Mais j’oubliais! dit l’ancienne vedette du Casino de Paris... Nous
+recevons, au château, samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, des
+membres du comité de la Ligue des bons Français. Ils viennent pour
+organiser la campagne électorale... M. Cousinet tient absolument à ce
+que vous les rencontriez. C’est très facile: venez dîner dimanche
+soir... C’est convenu, n’est-ce pas cher ami?
+
+Ce «cher ami», venant après le Saint-Joseph, était irrésistible. Le curé
+promit... D’ailleurs, maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se
+débattre? Et puisque la Ligue des bons Français patronnait le nouveau
+châtelain de Sableuse, vraiment, il n’avait plus le droit de douter et
+de résister. La Ligue des bons Français ne luttait que pour la foi et
+l’Église, et elle savait certes mieux que lui comment et avec qui il
+fallait les défendre.
+
+Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé Pellegrin prenait place
+à la table de l’ex-Lisette de Lizac avec les éminents représentants de
+la Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur Mâchecolle, un
+vieux monsieur à favoris solennels, Tricoud, l’entrepreneur, un grand
+sec qui portait sur un nez formidable de rondes lunettes d’écaille, le
+baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, un homme jeune encore à
+tête de monoclard mondain et Bédarieux, le directeur de la _Tradition_,
+organe officiel de la Ligue... Anselme Bédarieux n’avait vraiment rien
+de traditionaliste dans son aspect: vêtu d’un complet de style
+britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire pavée de dents en
+or, il faisait penser à un bookmaker ou à un manager de boxe.
+
+M. Cousinet commença par expliquer l’absence de M. Pierre de Sableuse en
+disant:
+
+--Ma femme l’avait invité... Mais il lui a répondu qu’il était
+souffrant. N’est-ce pas, chérie?
+
+--Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi qu’il se sentait
+fatigué... très fatigué!
+
+Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de Mme Cousinet, mais
+celle-ci ne broncha pas et c’est avec une parfaite sérénité qu’elle
+ajouta:
+
+--Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.
+
+--Bah! dit son mari, nous n’avons pas besoin de lui pour causer
+politique... D’autant plus qu’il n’y connaît rien. Nous avons son nom et
+c’est l’essentiel!
+
+--Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort utile. Sableuse, la
+tradition, Cousinet, le progrès: c’est admirable! Je crois au succès...
+
+Des laquais en culotte de velours écarlate et en habit bleu-barbeau à
+boutons d’or servaient cérémonieusement un potage à la Montmorency dans
+une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas de dire, d’un ton négligent,
+qu’elle était de Sèvres,--origine facile à vérifier, ajouta-t-il avec
+bonhomie, en montrant derrière son assiette le monogramme de la
+manufacture nationale.
+
+Le homard à l’américaine parut et la conversation se trouva aiguillée
+sur la gastronomie et les restaurants parisiens où se conservent les
+bons principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des mieux renseignés
+sur ce chapitre et Mme Cousinet, qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit
+preuve aussi d’une brillante documentation. Le baron Kepler vanta les
+cabarets de Montmartre: l’ancienne divette marqua, en quelques traits
+précis, leurs mérites respectifs... Mâchecolle cita un établissement
+«très rigolo» où il allait parfois passer la soirée avec des amis
+politiques, des électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme aux
+lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes de la Butte où, vraiment,
+la chère était bonne et où il n’y avait pas moyen de s’embêter.
+
+--Mais, remarqua à un moment donné le baron Kepler, il me semble que
+nous nous oublions un peu devant M. l’abbé.
+
+--Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un ancien poilu. Il y est
+peut-être allé, à Montmartre, en permission!
+
+--Ma foi non, dit l’abbé... Paris nous était interdit, à nous autres,
+paysans. Et puis quand même, ma soutane, je la portais toujours,
+moralement. Et je n’ai point l’habitude de la balader dans ces
+endroits-là.
+
+Des mets compliqués--à l’apparition desquels M. Cousinet vantait chaque
+fois la maîtrise de son «chef», ancien cuisinier du roi de Portugal--des
+mets compliqués, servis dans des plats en vermeil, se succédaient,
+arrosés de vins célèbres. On se mit à parler politique et, tout de
+suite, la question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, sur le
+terrain des réalités.
+
+--Nous avons, déclara-t-il, un programme habilement dosé qui doit valoir
+un grand nombre de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, je
+l’ai composé avec nos amis... Ma vieille expérience politique, ma
+situation au Sénat, mes relations dans le monde des affaires, tout cela
+me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion publique et de
+choisir les remèdes qui peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot,
+voici: il s’agit de défendre les intérêts que les menaces
+révolutionnaires inquiètent...
+
+--C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a peur, se terre et voilà
+pourquoi les temps sont difficiles. La _Tradition_ fait beaucoup moins
+d’affaires de publicité que l’an dernier... Les couturiers se plaignent,
+les théâtres jouent devant des banquettes.
+
+--Que fait le Casino de Paris? demanda Mme Cousinet.
+
+--Des demi-salles tout au plus...
+
+--Quand j’y jouais, c’était le maximum tous les soirs!
+
+--Ceci explique cela, chère madame, fit le baron Kepler, galamment.
+
+--Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit Mâchecolle.
+
+Le curé de Sableuse lança, ironique:
+
+--Faire remonter les recettes du Casino de Paris!
+
+--Quand les établissements de plaisir vont, mon cher curé, tout va...
+
+--Soit, mais pour entraîner les électeurs de la région, il faudra leur
+parler d’autre chose.
+
+--Évidemment... La situation est d’ailleurs très favorable, au point de
+vue électoral. Les paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, sont
+devenus conservateurs. On est toujours conservateur, quand on a quelque
+chose à conserver! Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet--je
+dis la liste Cousinet, parce que notre ami est la vraie tête de
+liste--voteront pour la liste Cousinet comme un seul homme. La Ligue des
+bons Français--tout le monde sait ça--place au-dessus de tout la défense
+de l’agriculture, c’est-à-dire de la propriété agricole.
+
+--Oui, dit le baron Kepler en ajustant son monocle, nous sommes, au
+fond, une ligue de paysans.
+
+--Les hobereaux nous suivent aussi... La candidature de M. Pierre de
+Sableuse, fils d’un légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les
+industriels...
+
+--Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur Tricoud. Je peux vous en
+parler savamment. La Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, la
+sympathie et l’appui de ceux qui occupent des salariés... Nous prêchons
+la pacification sociale, c’est-à-dire la fin de cette agitation
+déplorable qui effraie les capitaux et compromet la prospérité
+nationale. L’industrie et surtout la grande industrie est avec nous...
+Elle sait que nous la soutenons.
+
+--Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. Notre ami Cousinet est
+précisément l’un de ces hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont
+compris la nécessité d’organiser la lutte contre l’armée de la haine et
+de la révolte. Mais la _Tradition_ n’est pas encore aidée comme il le
+faudrait!
+
+--Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, nous échappent en grande
+partie...
+
+--Elles ne sont pas sympathiques, les classes moyennes, fit Tricoud.
+Elles sont, en somme, composées de ratés...
+
+--De mauvais esprits, en tout cas, affirma le baron Kepler.
+
+--D’aigris! insista Cousinet.
+
+--Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont des besoins mais qui ne savent
+pas gagner d’argent. Les classes moyennes fournissent leur personnel aux
+cadres de l’armée révolutionnaire: c’est un milieu interlope où
+foisonnent les intellectuels envieux, les avocats ambitieux, les
+raisonneurs, les idiots nourris d’idées générales... Moi, je ne voudrais
+voir que deux grandes catégories de Français: les chefs, ceux qui ont le
+nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait et les paysans.
+
+--Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce que vous faites des
+ouvriers?
+
+--Les ouvriers? dit Mâchecolle... En effet, ils existent et nous devons
+compter avec eux.
+
+--Hélas! soupira Tricoud.
+
+--Eh bien, mon cher curé, j’allais justement vous en parler... Il y a
+beaucoup d’ouvriers dans ce pays et, dame, nous devons songer à eux.
+C’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à votre concours...
+Les ouvriers, c’est votre rayon!
+
+--Ah! vous croyez! fit l’abbé à qui Mme Cousinet versait du champagne
+dans une coupe de cristal taillé et doré.
+
+--Mais oui, voyons... Vous les aurez comme vous voudrez, les ouvriers.
+Vous les avez même déjà! Votre popularité est fantastique dans tout le
+pays... Ne dites pas non. Nous sommes au courant! Et c’est vous, vous
+seul, qui pouvez nous amener une partie, une bonne partie de ces
+gaillards-là... Ça vous est facile! Ah! si vous étiez un abbé pommadé,
+un prêtre qui ne sait pas parler au peuple le langage qu’il comprend,
+nous ne vous demanderions pas de marcher avec nous... Ce ne serait pas
+la peine, vous nous gêneriez! Mais, justement, vous avez tout ce qu’il
+faut pour enlever cette clientèle-là: le geste, l’allure, la voix, le
+ton...
+
+--Vous me flattez! fit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur.
+
+--Je constate, tout simplement.
+
+--Oui, fit le baron Kepler, vous êtes _the right man in the right
+place_.
+
+--Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers de Sableuse, pour ne
+nous occuper que de ceux-là, sont assez récalcitrants. Si je leur parle
+de la sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts de la grande
+industrie, de...
+
+--Parbleu! s’exclama le sénateur Mâchecolle, mais aussi, vous avez bien
+soin de ne pas employer ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous
+leur direz...
+
+--Quoi?
+
+--Enfin, vous leur ferez des promesses... augmentation des retraites
+ouvrières... participation aux bénéfices... maintien des huit heures...
+
+--Hum! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées.
+
+--Je sais bien... Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si
+vous voulez qu’ils votent pour vous!
+
+--Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le
+crâne, aux ouvriers!
+
+--Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis
+sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là.
+
+--Les faire marcher? Je comprends... Mais il y a quelque chose dont nous
+n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance.
+
+--Laquelle? La question du journal local à créer?
+
+--Non, pas cela.
+
+--Le point de vue financier?... Notre ami Cousinet vous ouvrira les
+crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet?
+
+--Ce n’est pas cela non plus... Il s’agit d’une question d’ordre
+général.
+
+--Précisez, monsieur le curé.
+
+--Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion?
+
+--La religion? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La
+Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique... mais avec
+prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là: ce serait extrêmement
+dangereux.
+
+--Compris, dit l’abbé... Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être
+catholique avec prudence: impossible de me camoufler. Quand je
+m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la
+grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu.
+
+--Du bon Dieu? Aïe!... Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les
+bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle
+pas du tout du bon Dieu.
+
+--C’est ça, le bon Dieu vous gêne!
+
+--Nous parlons sérieusement...
+
+--Le bon Dieu, c’est très sérieux... même en temps d’élections!
+
+M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat:
+
+--Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez
+de voix pour être élu. Le reste ne compte pas!
+
+Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça:
+
+--Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose.
+
+--Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au
+point de vue des intérêts matériels...
+
+--Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être
+utiles à l’Église? Elle nous aide, nous l’aiderons.
+
+--Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la
+religion.
+
+Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.
+
+--Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous
+les problèmes humains est dans l’Évangile.
+
+--L’Évangile? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de
+tomber.
+
+--L’Évangile? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon.
+
+--L’Évangile? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros
+comme une bûche.
+
+Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme
+Cousinet échangeaient un regard inquiet.
+
+--Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il
+faut nous inspirer... Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas?
+
+--Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien...
+
+--Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà
+qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et
+parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur... Que cette
+morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de
+haines, plus de saloperies dans le monde.
+
+Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue;
+mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas.
+
+Bédarieux ne put cependant se contenir... Il avait repris de la fine
+Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait.
+
+--Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut
+encore en pincer, de la guitare de l’Évangile? Ah! ça, mais vous êtes
+donc socialiste?
+
+--Je suis croyant.
+
+Mais Mâchecolle intervint, souriant:
+
+--L’abbé est croyant... Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à
+droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat.
+Vous voyez! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut
+nous être très utile. Un peu de socialisme--chrétien, bien entendu,
+c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public--un peu de
+démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers.
+Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité,
+donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes
+vagues qui n’engagent à rien... Et vous nous attirerez des voix, j’en
+suis sûr!
+
+--Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane!...
+
+--Oh! très drôle! pouffa le baron Kepler.
+
+--Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par
+un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires
+populaires.
+
+--Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde
+et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens
+sont bons pour faire triompher la cause! Et permettez-moi d’ajouter,
+monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment
+dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps
+que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en
+définitive, les forces sociales...
+
+--Ça dépend, répliqua le prêtre...
+
+--Comment, ça dépend?
+
+--Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les
+combat. Léon XIII...
+
+--Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux... Il
+a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés.
+
+--C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très
+embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux
+personnel.
+
+--Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie
+mission... Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être: des gendarmes!
+
+--Des gendarmes? se récria l’abbé... Moi, je suis un gendarme?
+
+--Sans doute... Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie:
+c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas!
+Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher
+pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre
+organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente!...
+Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce
+qui constitue la base même de la société!
+
+--Oui, un gendarme! répéta le baron Kepler... Quoi de mieux? C’est beau,
+un gendarme!
+
+--C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.
+
+--C’est utile! affirma Cousinet.
+
+Mais le curé était devenu écarlate--d’autant plus qu’il avait avalé,
+sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon--et s’étant
+dressé, il s’écria:
+
+--Moi, un gendarme?... Moi, qui suis allé au front? Moi qui ai été
+poilu?...
+
+--Un gendarme moral, entendons-nous! précisa Mâchecolle.
+
+--Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille!...
+
+Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse,
+proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du
+café, de passer dans la galerie.
+
+Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées
+orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles
+quand les convives se mettent à parler politique.
+
+Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la
+hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au
+cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui
+songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau
+Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin: ces
+messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par
+plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il
+avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des
+instructions du coadjuteur lui revint aussi...
+
+Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et
+en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode.
+
+--Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer... Ce
+serait trop leste pour M. le Curé!
+
+Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne
+humeur:
+
+--Pensez-vous!... Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux
+tout entendre et même je peux tout voir... Pour l’effet que ça me fait!
+
+
+
+
+IX
+
+HISTOIRE DE LA PUCELLE
+
+
+--C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal
+pour tromper son mari.
+
+Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui
+cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville
+n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son _Hôtel du
+Doyenné_ et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons
+discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris
+et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il
+ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto... Or, madame
+Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus
+l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup
+d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et
+vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort
+et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de
+tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par
+la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette
+des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du
+danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir
+savamment assaisonné et sans appréhensions.
+
+Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit... Dans le
+vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire
+facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait
+plus de plaisir que sa maîtresse.
+
+--Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur... Dire
+qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous
+ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari,
+c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru!
+
+Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux
+ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain
+électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la
+Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains
+de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il
+avait répété à Pierre de Sableuse:
+
+--Ne vous occupez de rien--les élections, j’en fais mon affaire!--mais
+venez tenir compagnie à Mme Cousinet... Elle s’ennuie dans ce pays de
+sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se
+faire une relation intéressante!
+
+--Vraiment?
+
+--Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable...
+Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux!
+
+M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer»,
+comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui
+n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.
+
+--Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième
+vitesse, tiens-le bien!
+
+--Sois tranquille, mon gros loup!
+
+Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très
+étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire--certain
+jour d’orage--dans sa chambre... Les domestiques étaient à l’office,
+dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente
+qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda,
+à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un
+air digne, au moment voulu.
+
+--Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante... Je
+l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle
+n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle.
+Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour
+elle un prix Montyon à l’Académie française.
+
+Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les
+exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se
+lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois
+candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,--c’était
+l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un
+sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant
+de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près
+sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur
+suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de
+la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections
+futures.
+
+Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé,
+tout simplement, le _Salut national_, avec cette devise «Pour Dieu, pour
+l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par
+Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très
+au courant de la cuisine électorale.
+
+--Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois...
+C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires
+comme personne.
+
+Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il
+écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la
+religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure
+usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son
+air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie
+en servant la cause des riches... Mais ce pauvre homme, que tout
+intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes
+dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier
+blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les
+journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait
+être plus utile au cours d’une campagne électorale.
+
+M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu
+dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on
+a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les
+parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude
+de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de
+gros tabac.
+
+M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme
+étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne
+pouvaient l’étonner le moins du monde.
+
+Il se mit donc à la besogne, fabriquant le _Salut national_ avec un
+grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la
+Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes
+personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété
+historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des
+Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à
+chandelles.
+
+Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra
+inquiet.
+
+--Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort... Vous
+traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables
+fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins...
+Cela me serait très désagréable de me battre en duel!
+
+--Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix
+douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq
+fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups
+d’épée et une balle... C’est dans mes attributions.
+
+--Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami... Mettez-leur
+le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là!
+
+M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment
+à l’archevêché:
+
+--Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à
+l’horizon la victoire des braves gens?
+
+--J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous,
+plusieurs mois!
+
+--Il est vrai... Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces
+misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait
+de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet?
+
+--Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui
+va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit
+quelques mots des élections... «Je ne vous donnerai jamais qu’un
+conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter
+pour les bons bougres, contre les mufles!»
+
+--Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais
+enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le
+moment venu, que ce brave curé marche à fond... Je le secouerai, soyez
+tranquille!
+
+M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme:
+
+--Tu dors... Il faut te remuer!...
+
+Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter:
+
+--N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez?
+
+Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait:
+
+--Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut!
+
+Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de
+Mme Cousinet:
+
+--Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics;
+il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes
+de Merville... Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire
+voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la
+propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins?
+
+--Oh! très bien... Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres,
+des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous
+devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute
+la séance, je leur ai montré comment on danse le _shimmy_. Ah! ce n’est
+pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province!
+Mais c’est la nouvelle couche...
+
+--En somme, ces dames te traitent gentiment?
+
+--On ne peut mieux... Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de
+suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne
+de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du
+Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, _Moi, j’veux
+tout c’ qu’il veut_, _Victor, tu vas fort_, _C’est ça qu’est bon_... Et,
+ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas
+des pimbêches.
+
+--Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne
+propagande.
+
+Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle
+de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des
+Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille,
+de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du
+château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa
+maîtresse:
+
+--Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature... Je ne tiens pas
+du tout à être député.
+
+--Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons
+plus nous voir...
+
+--J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la
+liste républicaine conservatrice...
+
+Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se
+dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt.
+Je ne peux pas me passer de Pierre... Mais lui non plus!»
+
+Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de
+plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait
+à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses
+vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.
+
+--C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces
+arguments-là pour la fin de la campagne... Jamais vous ne trouverez
+mieux au moment décisif!
+
+--Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au
+bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées... Vous verrez
+quand je m’y mettrai!
+
+L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre
+pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à
+prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales...
+Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu:
+cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était
+installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus
+qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se
+disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève...
+Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme,
+même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait
+parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien
+fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant:
+
+--Cette compromission m’est pénible... Mais c’est en vain que j’ai
+cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider
+au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va
+passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne
+cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue,
+puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les
+plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris...
+C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne
+pas être compris, même par nos enfants!
+
+Puis, tristement, il ajouta:
+
+--Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!...
+
+L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant
+valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent
+pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la
+consigne donnée par l’archevêché...
+
+--Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi...
+Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et
+l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où
+il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance?
+
+La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec
+une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié
+nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse.
+
+--Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette
+femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement,
+Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons
+élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du
+siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.
+
+L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en
+cachant sa gêne:
+
+--Ne vous frappez pas, madame la comtesse... S’il y avait quelque chose
+de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu...
+
+En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir
+reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses
+observations avaient été aussi mal accueillies que possible.
+
+--Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun
+remords... Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au
+front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la
+prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont
+dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense
+que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits
+sur leurs femmes!
+
+--Oh! fit le curé en rougissant.
+
+--En prend qui en veut... Mais celui qui s’abstient n’a pas à en
+dégoûter les autres!
+
+Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus
+que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le «chiqué» des vertus
+mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le
+péché de la chair... Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir
+dramatisé la scène du petit salon bleu: «Après tout, se disait-il, les
+histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens...
+C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus
+sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce
+Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus!»
+
+Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup...
+
+Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour
+sans faire jaser... Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne
+restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter
+aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant
+l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec
+ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage:
+cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il
+fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux
+élections comme champion de la famille française!
+
+De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques
+de M. Cousinet. Un jour, le _Vrai Républicain_ publia cette petite note:
+
+ SIMPLES QUESTIONS
+
+ «Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait mieux de s’occuper de
+ la chose privée que de la chose publique?
+
+ «Est-il vrai que ce défenseur de la tradition a épousé une espèce de
+ rosière de Montmartre, laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter
+ pendant que Monsieur fait de la politique?
+
+ «Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux figure sur sa propre
+ liste?»
+
+ LE FURET.
+
+Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction du _Salut national_, M.
+Cousinet demanda à Plumoiseau d’une voix inquiète:
+
+--De qui s’agit-il?
+
+--Je l’ignore...
+
+--Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit de moi. C’est épouvantable!
+
+--Bah! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. J’ai été trompé, moi
+aussi, par une femme que j’adorais!
+
+--Comment, vous croyez donc que c’est vrai? Ai-je une tête de cocu, moi?
+Quand je dis: «C’est épouvantable», j’exprime cette pensée qu’une
+polémique ainsi conduite dépasse les bornes... Oser mêler ma femme, ma
+chère petite femme, à ces saloperies! La traiter de «rosière de
+Montmartre», elle, une artiste? Plumoiseau, vous allez répondre, vous
+entendez...
+
+--Permettez, répondit le rédacteur du _Salut national_... Vous savez que
+je suis pour la manière forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux
+ne pas relever tout de suite cette... cette... insinuation.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que si nous nous reconnaissons dans le personnage visé, il
+faudra y aller carrément et jusqu’au bout.
+
+--Parfait!
+
+--C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos témoins au directeur du
+_Vrai Républicain_.
+
+--Bravo! Envoyez-les...
+
+--Pardon, Monsieur, quand je dis «nous», c’est de vous que je parle...
+
+--De moi? Mais il me semble que les duels, c’est aussi votre rayon.
+
+--Oui, quand il s’agit des principes, des idées. Mais ce n’est pas le
+cas... Il s’agit de votre honneur de mari et de la réputation de votre
+femme: cela ne me regarde pas!
+
+A ces mots, M. Cousinet parut très ému... Il resta silencieux, puis,
+reprenant le _Vrai Républicain_, il relut l’entrefilet, lentement.
+Enfin, il haussa les épaules et dit:
+
+--En somme, ce sont des questions, de simples questions. En admettant
+que je sois visé, l’auteur de ces lignes n’affirme rien: il cherche à
+savoir, il s’informe... Il a même plutôt l’air de ne pas croire que la
+chose soit possible. «Est-il vrai?...» écrit-il. Après tout, on peut en
+demander autant à propos de n’importe quel mari. On ne sait jamais...
+Vous avez raison, Plumoiseau: il ne faut pas attacher d’importance à ce
+qu’insinuent ces imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.
+
+Déchirant le _Vrai Républicain_, il en jeta les morceaux sur le parquet,
+les piétina et s’exclama:
+
+--Voilà tout le cas que je fais de cette ordure!
+
+Puis il soupira:
+
+--Cherchez donc à faire le bonheur de vos concitoyens! Vrai, c’est
+décourageant...
+
+M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua de sa voix fluette:
+
+--Attendez... Nous allons bientôt commencer notre série de réunions
+contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant.
+
+Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que
+d’habitude. Pourquoi? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de
+sa femme--il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel
+que lui--mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser
+quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour
+vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. «La politique, se
+disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la
+politique me prend trop... Et Lisette finira par m’en vouloir!»
+
+Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château
+l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était
+précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à
+des recherches aussi peu historiques que possible.
+
+Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours
+intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se
+passait certainement quelque chose.
+
+--Madame! Madame!
+
+--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?
+
+--Il y a que Monsieur vient de rentrer...
+
+--Comment, déjà? Ah! Flûte!...
+
+Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui
+demanda:
+
+--Où est Madame?
+
+--Dans sa chambre, Monsieur, je crois...
+
+--J’y monte...
+
+M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le
+boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit
+la porte de la bibliothèque: sa femme était là, le nez plongé dans un
+énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une
+échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.
+
+--Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans? demanda-t-il avec la surprise
+d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est
+vraiment étrange qu’on s’aventure...
+
+--Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée
+d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur...
+sur... sur la Pucelle!
+
+--C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc.
+Quoi de mieux dans le _Salut national_? Alors, vous voyez, nous
+bouquinons...
+
+--Ah! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa
+femme feuilletait d’un air infiniment sérieux.
+
+--Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu tiens là?
+
+--Oui, tu vois, le Bottin des départements... On y trouve des tas de
+choses très intéressantes.
+
+--Sur Jeanne d’Arc?
+
+--Sur n’importe qui et n’importe quoi.
+
+M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant... Pierre de
+Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard:
+
+--Rien de nouveau à Merville?
+
+--Si... Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires
+sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère... Il va falloir,
+mon cher ami, que vous vous en mêliez.
+
+--Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est
+parce que vous ne m’y avez pas invité.
+
+--Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des
+réunions contradictoires... Vous êtes tête de liste: il faut vous
+montrer.
+
+--Je me montrerai.
+
+--Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis
+nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce
+n’est pas une petite affaire... Pendant trois mois, nous mènerons une
+existence de vagabonds.
+
+--Tu m’emmènes? demanda madame Cousinet, câline.
+
+--Tu n’y penses pas, ma chérie.
+
+--J’ai déjà fait des tournées... Je connais ça!
+
+--Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur
+les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes... Non,
+non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce
+temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de
+l’archevêché...
+
+Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son
+mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet
+se dit avec une quiétude plus grande que jamais: «Comme elle m’aime!»
+
+Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne
+quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que
+jamais... Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en
+attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il
+se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse «pour
+le mettre au courant.»
+
+Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une
+seule fois: cette existence devenait intenable.
+
+--Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement.
+
+--Ah! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai?... On s’y
+embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre!
+
+--J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre...
+
+La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait
+avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage.
+
+--Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes
+concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait
+pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous...
+
+A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de «gouvernement» de M. le
+curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses
+larges hanches:
+
+--Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député? Ah!
+tenez, j’aurais jamais cru ça de vous!
+
+--M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause...
+
+--C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par
+des gens comme ça!
+
+--M. Pierre de Sableuse en est aussi.
+
+--Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne
+homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce
+profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé
+pendant la guerre? Ah! vrai, c’est à n’y rien comprendre!
+
+--M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres...
+
+--Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée...
+Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous
+savez, ça surprend bien du monde.
+
+--Faites comme moi, Valérie, laissez dire...
+
+Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu; mais, par une coïncidence
+bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses
+larges pattes sur les genoux de son maître.
+
+--Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa
+façon ce qu’il en pense.
+
+D’autres poilus--les camarades du soldat Pellegrin--répondirent assez
+mal à l’invitation du curé.
+
+--Eh! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins
+naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion?
+
+--On ira... Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter
+pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le
+dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous
+marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre
+misère. C’est pas chic!
+
+Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta:
+
+--Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme... En bleu, tu
+pensais comme nous: en noir, tu penses comme eux.
+
+--Comme eux?
+
+--Oui, comme les riches, quoi! N’as-tu pas repris ton métier de curé?
+
+Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant.
+
+--Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale... Ah!
+vous l’avez bien arrangé, le pharisien! je croyais entendre un bon père
+capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque... Je
+n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient
+démocrates: ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils
+avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur... Ah!
+curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre!
+
+L’abbé Pellegrin répliqua, offensé:
+
+--Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.
+
+--En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet.
+
+--Non, je sers les idées qu’il représente.
+
+--Les idées? Vous voulez dire les intérêts...
+
+Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit:
+
+--L’église et le château, toujours la vieille alliance!
+
+--Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse.
+
+--Ce n’était pas la même chose.
+
+--Je ne vous comprends pas, docteur... Vous êtes républicain, et vous
+m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi,
+tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse
+qui est royaliste.
+
+--C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes
+honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les
+admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet?
+Ce bonhomme est pour ce que vous appelez «la bonne République», celle
+qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres... La mienne ne
+ressemble pas à celle-là!
+
+Le curé de Sableuse répondit, après un silence:
+
+--Et puis, quoi, je ne suis pas libre... J’ai reçu des instructions de
+l’archevêché. Service commandé!
+
+Le docteur Profilex lui tendit la main:
+
+--Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé... Quant à votre réunion,
+eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai
+comme une idée que votre Cousinet m’amusera!
+
+Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des
+papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher
+Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit
+en entrant dans la salle: «Je m’y connais... Cela va chauffer». En
+effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant... Le bureau,
+composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait
+que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda
+pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas
+l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire,
+avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire,
+parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui
+se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla
+s’asseoir dans la salle.
+
+M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse
+parviendrait à remonter le courant... Mais où était-il? Personne ne
+l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille:
+M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la
+réunion, restait introuvable.
+
+Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à
+réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa
+voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions:
+
+--Nouveau riche!
+
+--Profiteur!
+
+--Où les as-tu volés, tes millions?
+
+Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et
+vociféra d’une voix ardente:
+
+--Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire... Camarades, nous
+pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon!
+
+Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que
+des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de
+coups de sifflets.
+
+M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que,
+seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par
+fragments:
+
+«--L’ordre dans le travail... le travail dans l’ordre... l’équilibre de
+nos finances... l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent
+être défendus... la prospérité publique, produit de la collaboration
+fraternelle du capital et du travail...»
+
+--La barbe!
+
+«--... Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des
+travailleurs...»
+
+--Ferme ça, eh! mercanti!
+
+«--... Mon dévouement... mon zèle... mon amour des petits et des
+humbles...»
+
+--Ta gueule!
+
+«--... Notre chère patrie... nos mutilés... nos morts...»
+
+Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse:
+
+--Parle pas de ça, eh! salaud? Est-ce que ça te regarde?
+
+Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda:
+
+--Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain? La patrie, les
+mutilés, les morts... Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur
+le Curé, pour les faire servir à son élection?
+
+Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre,
+déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers
+Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce
+spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille:
+
+--Ils vont nous écharper!
+
+--C’est bien possible... Ce sont les risques du métier.
+
+--Allons-nous-en.
+
+--Moi, je reste... Je n’ai jamais battu en retraite devant des
+électeurs. Et voici ma septième campagne!
+
+Plumoiseau était admirable... Mais un groupe d’assaillants se
+précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de
+banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M.
+Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant
+sa voix sonore, s’écria:
+
+--Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous?
+
+Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur
+tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux,
+M. Cousinet fut renversé, piétiné... Mais l’abbé Pellegrin s’élança à
+son secours: les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à
+jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse
+extraordinaires... Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au
+milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui
+ordonna:
+
+--Suffit... Maintenant faut les mettre.
+
+--Les mettre? bégaya le millionnaire.
+
+--Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain!
+
+Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila
+au milieu des coups de sifflets et des huées.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet; elle devait finir plus
+mal encore.
+
+Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule
+du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur
+d’un plateau d’argent.
+
+Sur ce plateau, il y avait une lettre.
+
+Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien
+compréhensible, était ainsi conçue:
+
+ «Cher ami,
+
+ «Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M.
+ de Sableuse, qui est mon amant, et Léa.
+
+ «J’en ai souppé de cette existance... Moi, je suis faite pour l’art et
+ pour l’amour.
+
+ «Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans
+ mon cœur de femme et de grande vedette.
+
+ «Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme
+ que j’aime.
+
+ «Adieu et bien sincèrement,
+
+ «Lisette de Lizac».
+
+--Ah! ça, c’est le bouquet! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre
+Plumoiseau pour ne pas tomber.
+
+--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? demanda le rédacteur en chef du _Salut
+national_.
+
+--Il y a que... Lisez plutôt!
+
+Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix
+calme, proféra:
+
+--C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale,
+mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter
+de cette façon-là! Quel atout pour nos adversaires!
+
+--Cocu et battu, voilà mon sort!...
+
+--Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça... N’importe, il
+ne faut désespérer de rien.
+
+--Ce Pierre de Sableuse est un misérable! Voilà comment il me
+récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique! Que faire, mon
+bon Plumoiseau?
+
+--Cacher cette histoire, à tout prix... Sinon, nous nous écroulons dans
+le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui
+défend les vieilles traditions de la famille française!
+
+--Ah! peu importe, maintenant... La réunion de ce soir prouve bien que
+je serai blackboulé!
+
+--Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans... Les paysans sont
+avec nous! Mais il faut sauver la face, avant tout.
+
+--Vous avez une idée, Plumoiseau?
+
+--Aucune.
+
+--Moi non plus... Ce coup m’abat! Et cependant, je suis un lutteur. Mais
+être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable!
+
+--Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter
+sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude
+des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait
+pas. Allons nous coucher... La nuit porte conseil.
+
+Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet
+l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris
+et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide.
+
+--Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce
+sans-le-sou! s’exclama-t-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas
+et trop doré...
+
+Après un long silence, M. Cousinet murmura:
+
+--Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes
+supérieurs... Les femmes ne nous comprennent pas!
+
+Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha.
+
+
+
+
+X
+
+POUR LA CAUSE
+
+
+En arrivant à la gare Montparnasse vers dix heures du soir, le curé de
+Sableuse se souvint des sombres pronostics de Valérie:
+
+--Si c’est Dieu possible de vous lancer dans une aventure pareille!...
+Vous n’en reviendrez point tout entier, c’est bien sûr! A Paris, on est
+écrasé à tous les coins de rue... De plus, vous serez roulé, volé par
+toutes sortes de filous! Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que
+cette Mme Cousinet soit partie avec le fils de M. le comte? Si son mari
+ne peut pas se passer d’elle, qu’il aille donc la rechercher lui-même...
+Un curé n’est pas fait pour courir après les cocottes! Et puis, vous ne
+la retrouverez point dans cette ville où vous n’avez jamais mis les
+pieds qu’entre deux trains, quand vous étiez en permission!
+
+L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa mission était difficile,
+délicate, dangereuse... Mais comment résister aux supplications de M.
+Cousinet? «Vous avez connu Pierre de Sableuse tout enfant, lui
+disait-il... Il vous écoutera si vous allez lui redemander ma femme.
+Moi, vous comprenez, je préfère ne pas le rencontrer en ce moment. Je me
+connais: je serais capable de faire un malheur. Et je le crois très
+violent aussi... Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment, sans
+bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre qu’il s’agit... Vous
+ramènerez une égarée dans le chemin du devoir conjugal. Sans compter
+que, si le scandale éclate, le parti des bons Français sera battu aux
+prochaines élections! Tout cela se tient, comme vous voyez... Vous seul
+pouvez tout sauver, mon cher ami! Partez vite... Je vais demander par
+téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne un remplaçant pour quelques
+jours!» Impossible de refuser... D’ailleurs, en apprenant la fugue de
+son fils, Mme de Sableuse avait eu la même idée: «Allez le rechercher,
+dit-elle à l’abbé Pellegrin... Seul, vous pouvez l’arracher à cette
+créature diabolique qui a certainement abusé de sa jeunesse, de sa
+naïveté!» Évidemment, la bonne dame se faisait des illusions sur la
+candeur de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que lui répondre?
+Il est vrai que M. de Sableuse avait exprimé une autre opinion en disant
+à l’abbé: «Moi, je trouve que tout est bien ainsi... Ce Cousinet m’a
+pris mon château: mon fils lui a pris sa femme. Ce n’est pas
+grand’chose, évidemment, mais c’est toujours ça!»
+
+Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie dans l’autre, le curé
+de Sableuse, encore tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue de
+Rennes... Maintenant qu’il foulait de ses gros souliers l’asphalte
+parisien, il avait perdu de son optimisme et de son assurance et il se
+demandait comment finirait une aussi singulière expédition. Mais il
+voulut réagir et il y parvint en se disant: «Faut pas s’en faire...
+Mieux vaut chercher deux amoureux dans Paris que des blessés dans les
+fils de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai le
+secours de la Providence!»
+
+Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au coin d’une rue obscure,
+ne sachant d’ailleurs pas bien où diriger ses pas. Deux femmes qui
+arpentaient le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça, avec un
+rire canaille:
+
+--Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a l’air de chercher... Des
+fois, c’est bon!
+
+Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin:
+
+--Alors, comme ça, on a besoin d’un petit renseignement? Vous savez,
+m’sieu le curé, je peux vous rendre service, je suis bien gentille!
+
+Le prêtre se découvrit et répliqua:
+
+--Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement vous adresser la
+parole...
+
+--Voyez-vous ça! Eh bien, suivez-moi.
+
+--Où ça?
+
+--A l’hôtel, parbleu! Où voulez-vous que ce soit?
+
+--Vous avez donc deviné que je cherchais un hôtel? Ces Parisiennes, tout
+de même... Mais je n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un hôtel
+convenable, un hôtel pour ecclésiastiques. On m’a dit qu’il y en a du
+côté de l’église Saint-Sulpice. Pourriez-vous m’en indiquer un? Pas trop
+cher, bien entendu, car je ne suis qu’un pauvre curé de campagne!
+
+La fille, surprise, se rapprocha du curé de Sableuse. Elle observa ce
+bon visage aux yeux d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama:
+
+--Ben, zut alors! j’allais faire une belle gaffe!
+
+Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta:
+
+--Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue du Vieux-Colombier, la
+deuxième à droite... Elle donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y
+trouverez l’Hôtel du Grand Fénelon... C’est une boîte sérieuse: vous y
+serez bien!
+
+Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir remercié cérémonieusement,
+s’éloignait, la pierreuse rejoignit sa camarade pour lui dire:
+
+--Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a... Heureusement, il
+n’était pas à la page. J’aurais dû lui demander une petite médaille. Ça
+m’aurait peut-être porté bonheur!
+
+L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une maison des mieux tenues:
+on n’y voyait guère que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de
+grands saluts dans l’escalier obscur, dans le salon austère, dans la
+salle à manger quelque peu monacale, ornée d’un portrait
+chromolithographié du Cygne de Cambrai et d’un buste en plâtre colorié
+du pape.
+
+Cet établissement, situé entre deux magasins d’articles religieux, était
+tenu par Mlle Badinois, personne d’âge, au visage sévère, et qui
+gouvernait avec autorité des garçons aux allures glissantes de bedeaux.
+Elle reçut sans trop de façons ce curé campagnard aux brodequins
+cloutés: c’est qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des prêtres
+élégants, des chanoines à la soutane liserée de violet, voire des
+évêques qui daignaient, entre deux dîners en ville, apprécier les menus
+de sa table d’hôte.
+
+--Sans doute, dit-elle à son nouveau client, sans doute, monsieur l’abbé
+vient assister, comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des
+Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue?
+
+L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit:
+
+--Pas du tout, la patronne... Je suis venu à Paname pour repérer une
+femme mariée qui s’est trottée en douce avec un ancien lieutenant de
+chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont peut-être chez vous!
+
+Mlle Badinois, que ce langage avait tout d’abord interloquée, sursauta
+en entendant ces derniers mots. Elle répliqua, indignée:
+
+--Vous n’y pensez pas... L’Hôtel du Grand Fénelon ne reçoit pas de
+couples, même mariés. Ma maison est décente!
+
+--Ça va, ça va... Je pensais bien que je ne les trouverais pas ainsi
+tout de suite. Mais le bon Dieu me guidera... En attendant, je voudrais
+bien me fourrer au plumard: j’ai une de ces envies de pioncer!
+
+Mlle Badinois le regarda avec inquiétude... Jamais, au grand jamais,
+elle n’avait entendu un prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain,
+elle se toucha le front comme une personne qui a trouvé l’explication
+d’un mystère, et elle s’exclama:
+
+--Je devine... Vous êtes un prêtre des missions. Vous arrivez d’un pays
+de sauvages!
+
+--Vous l’avez dit... De vrais sauvages! Mais, vous savez, de bons types
+tout de même, quand on sait les prendre!
+
+Du coup, Mlle Badinois se sentit rassurée et, tendant au curé un
+bougeoir de cuivre, elle lui dit d’une voix chaleureuse:
+
+--Je vais vous donner une bonne chambre... Un prêtre des missions doit
+en effet avoir besoin de repos!
+
+--En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin, j’en ai une qui n’est
+pas ordinaire... Mais enfin, on verra. Dieu soit avec vous, la petite
+mère!
+
+Et il suivit le garçon à qui Mlle Badinois avait donné ses ordres.
+
+Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie les provisions
+préparées par Valérie et, son couteau de poche à la main, en bon paysan
+qu’il était, il croqua avec son appétit d’optimiste une aile de poulet
+et un énorme morceau de pain. De temps en temps, il buvait une lampée de
+vin à son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à penser que son
+expédition commençait le mieux du monde.
+
+Après avoir passé une excellente nuit, le curé de Sableuse prit son
+petit déjeuner en compagnie d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et
+son vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de son inséparable
+parapluie, il se mit en route pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait
+l’hôtel particulier des Cousinet et le mari délaissé lui avait conseillé
+d’aller tout d’abord à cette adresse: peut-être y trouverait-il quelque
+indice sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait sans doute
+pas manqué d’y passer en arrivant à Paris, ne fût-ce que pour reprendre
+possession de ses bibelots personnels.
+
+Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue de Villiers: le bon
+curé, qui demandait son chemin à chaque coin de rue, se compara plus
+d’une fois, en traversant les carrefours encombrés d’autos, à Daniel
+dans la fosse aux lions.
+
+A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge à favoris et à livrée
+déclara d’un air surpris:
+
+--Madame? Non, elle n’est pas rentrée... Madame est toujours avec
+Monsieur à la campagne. Peut-être venez-vous pour quelque œuvre
+charitable?
+
+L’abbé répliqua, jovial:
+
+--Vous l’avez dit... Je m’occupe d’une bonne œuvre!
+
+--Il faudra que vous voyiez Madame en personne.
+
+--Justement, je cours après.
+
+--Vous pourriez peut-être lui écrire.
+
+--Oui, mais à quelle adresse?
+
+--Au château de Sableuse, près de Merville.
+
+--C’est une idée, mon vieux! Mais ça ne fait rien, si votre patronne
+passait ici un de ces jours, vous lui diriez que... Au fait, non. Pas la
+peine... Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout hasard.
+
+Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet. «Si vous ne trouvez
+rien ni personne avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux
+nouvelles rue de Douai, nº 47, juste en face du bal Tabarin. Ma femme a
+gardé là son appartement d’artiste... Une fantaisie, disait-elle. Mais,
+je le comprends maintenant, c’était une précaution. Et dire que c’est
+moi qui payais le terme!»
+
+Le bon curé se mit donc en devoir de gagner la rue de Douai... Une pluie
+fine s’étant mise à tomber, il ouvrit son immense parapluie de toile
+brune et, sans même s’apercevoir que les passants le regardaient avec
+surprise, il déambula le long des trottoirs luisants. Il entendit
+cependant ces mots: «Tiens, l’abbé Constantin!», mais il pensa qu’on le
+confondait avec quelque ecclésiastique de ce nom.
+
+En approchant de Montmartre, il admira l’imposante silhouette de la
+basilique du Sacré-Cœur, toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et
+il constata que les cinémas, les music-halls, les théâtres devenaient
+nombreux. «J’ai entendu plus d’une fois, songea-t-il, Mme Cousinet
+parler de ce Montmartre en soupirant... Évidemment, cela ne ressemble
+guère à Sableuse. Mais je m’en faisais tout de même une autre idée...
+Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est moche! Les voilà donc,
+ces lieux de perdition qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il,
+tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde, sans parler bien
+entendu des païens! Ben, ma foi, le diable ne se met pas en grands frais
+pour les tenter!» Des petites femmes décolletées, aux jambes gantées de
+soie transparente, éclataient de rire en le voyant passer sous son
+invraisemblable riflard, mais cette bonne humeur ne lui déplut pas le
+moins du monde. Et même, il arrêta une de ces irrespectueuses
+Montmartroises pour lui demander, le plus naturellement du monde:
+
+--Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin?
+
+--Ben, vous en avez une santé! Et vous en aurez un succès!... Mais
+Tabarin est fermé à cette heure-ci.
+
+--Ma petite demoiselle, je cherche une personne qui habite juste en
+face, car vous parlez que je ne vais pas au bal, même si on y gigote
+pour le bon motif et en tenant compte du mandement de Monseigneur sur
+ces danses indécentes que le diable a inventées pour induire en
+tentation les créatures de Dieu.
+
+--Oh! vous savez, monsieur le curé, répondit la petite femme, nous
+autres, nous ne dansons pas toujours pour notre plaisir...
+
+Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé Pellegrin arriva enfin à
+l’adresse que lui avait donnée le châtelain de Sableuse.
+
+Dans la loge de la concierge, une jeune personne à l’air fatal et en
+jupon court vociférait devant sa glace en brandissant un revolver:
+
+--Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la noble descendante de deux
+connétables, de trois maréchaux et de plusieurs favorites des rois de
+France... Vous avez abusé de ma faiblesse, vous m’avez déshonorée! La
+mort seule peut laver cette souillure. Je vais me tuer... Soyez maudit,
+monsieur le duc, et que mon sang retombe sur votre tête infââââme!...
+
+Et la victime de monsieur le duc appuya le revolver sur sa tempe en
+poussant une clameur effrayante.
+
+Le curé se précipita vers elle en criant:
+
+--Arrêtez!... Arrêtez!... C’est affreux! C’est idiot!
+
+Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la jeune désespérée, le
+repoussant d’une bourrade vigoureuse, lui lança d’un air impatienté:
+
+--Non mais... De quoi vous mêlez-vous?
+
+--Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter le ciboulot... D’abord,
+c’est un grand péché!
+
+--Ah! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie un rôle?... je suis
+artiste! Je débute la semaine prochaine au théâtre Moncey, dans un grand
+drame, le _Satyre en habit noir_!
+
+--Je vous demande bien pardon, mon enfant.
+
+--De rien... Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre service, monsieur
+l’abbé?
+
+--Je voudrais savoir si Mme Cousinet est rentrée.
+
+--Mme Cousinet? Nous n’avons pas ce numéro-là ici... Du moins, je ne
+crois pas. Moi, vous savez, je suis la fille de la concierge et je ne
+connais pas toutes les locataires. Mme Cousinet? Ce n’est pas un nom
+dans le genre de la maison...
+
+Et s’approchant d’un casier rempli de lettres multicolores, elle lut à
+haute voix les étiquettes: Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby
+de Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de Saint-Amour, Irène de
+Chantilly, Maud de Frontenac...
+
+--Votre maison est bien habitée, dit l’abbé Pellegrin... Vous n’avez ici
+que des dames de la noblesse!
+
+--En effet! dit la jeune comédienne avec un sourire... Moi-même j’ai un
+chic nom, Denise de Villetaneuse!
+
+--Pauvre demoiselle! Vos parents sont ruinés, sans doute?
+
+--Et comment! Mais je continue l’appel... Il en reste trois: Pervenche
+des Mirettes, Patricia de Toledo et Lisette de Lizac!
+
+--Lisette de Lizac? s’exclama l’abbé... Mais c’est elle, c’est Mme
+Cousinet!
+
+--Ah!... Maman doit être au courant, mais moi, je ne sais rien.
+
+--Si, si, c’est bien elle, je la connais...
+
+--Tout le monde connaît Lisette de Lizac, sinon Mme Cousinet. Elle en a
+eu un succès, pendant la guerre, au Casino! Ce n’est qu’une chanteuse de
+music-hall, elle n’a jamais joué des œuvres littéraires comme le _Satyre
+en habit noir_, mais enfin...
+
+--Est-elle chez elle? interrompit le curé de Sableuse impatient.
+
+--Elle n’y est jamais.
+
+--Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours?
+
+--Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.
+
+--Quel malheur! soupira l’abbé... Et moi qui croyais la repérer ici!
+
+Comme il prononçait ces mots, la porte de la loge s’ouvrit et Léa
+entra...
+
+--Monsieur le curé! s’écria la femme de chambre de Mme Cousinet.
+
+--Mademoiselle Léa!
+
+--Par exemple! Et je parie que vous venez pour voir madame!... Quelle
+idée! Qui vous envoie? Comment savez-vous? Mais c’est madame qui ne va
+pas aimer ça, elle qui ne veut plus entendre parler des gens de
+Sableuse!
+
+--Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une exception!
+
+Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille de la concierge, elle
+déclara:
+
+--Madame m’envoie chercher quelques objets dans son appartement... Je
+monte!
+
+Puis elle dit à l’abbé:
+
+--Venez avec moi... Nous serons mieux à l’entresol pour causer.
+
+L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes pas délaissé, car
+lorsque Léa eut tourné quelques commutateurs électriques, il n’offrit
+pas l’aspect poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent plus la
+lumière et la vie... Ce n’étaient que chaises et fauteuils fragiles
+auxquels se nouaient des rubans roses, bleu-clair, jaune paille; canapés
+bas, divans chargés de coussins, tapis épais, peaux d’ours, rideaux
+lourds, paravents, bibelots en fouillis sur les guéridons, les
+cheminées, les étagères, les bonheur-du-jour... Partout des statuettes
+de femmes nues, d’amours tendant leur carquois, de faunes lutinant des
+bacchantes; aux murs, des tableaux et des gravures évoquaient des
+galanteries du XVIIIe siècle, couchers de mariées, escarpolettes
+libertines, baigneuses comparant leurs charmes potelés. Et Léa, montrant
+l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air narquois:
+
+--Qu’en dit l’abbé?
+
+--Moi? répliqua le curé de Sableuse en tirant sa pipe de sa poche... Je
+trouve que votre patronne est bien logée, mais elle ne vient sans doute
+pas ici pour faire oraison.
+
+--C’est son appartement d’artiste.
+
+--Bien sûr que ce n’est pas son appartement de bourgeoise mariée à un
+futur député de la Ligue des bons Français.
+
+--Pourquoi pas?... Il est venu ici des sénateurs, des généraux, des
+académiciens, même des grands-ducs.
+
+--Entendu. Mais avouez que c’est la première fois qu’on y voit un curé!
+
+Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil, alluma sa pipe.
+
+--Oui, répondit Léa... Il faut pour cela des événements extraordinaires.
+
+Le bonhomme lança une bouffée de fumée au nez d’une Vénus de marbre qui
+se tortillait sur une sellette de bois doré et, après un silence,
+demanda d’un air décidé:
+
+--Enfin, quoi, où sont-ils?
+
+La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois, mi-sérieux:
+
+--Je n’ai pas confessé madame, mais les secrets qu’elle me confie, je
+les garde.
+
+--Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de l’avoir vue avec celui qui
+l’aide à commettre le péché d’adultère.
+
+--Eh bien, vous attendrez longtemps.
+
+--Aussi longtemps qu’il faudra.
+
+--Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes pas assez naïves, elle et moi,
+pour nous exposer à recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes, c’est
+si encombrant, quand on ne les aime plus!
+
+Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est d’une voix sévère qu’il
+prononça:
+
+--Mademoiselle, vous vous rendez complice d’une vilaine action, d’un
+grand péché... Votre patronne a trompé et quitté son mari, profanant
+ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et entraîné avec elle un
+jeune homme naïf et confiant, un vrai gosse. Dieu sait où elle est
+capable de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre et si vous
+êtes une brave et honnête fille, vous devez m’aider.
+
+Léa haussa les épaules:
+
+--M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant... Dirait-on pas! Mais madame
+en a eu de plus jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes perdues.
+Nous sommes artistes, nous avons un nom, une situation, des relations et
+nous faisons vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial sans le
+sou en quittant pour lui un mari qui est encore très présentable et qui
+a beaucoup de galette... Enfin, je dois veiller sur le bonheur de
+madame. Je l’ai toujours fait et je continuerai. Voilà!
+
+--Vous ne rougissez pas en parlant ainsi?
+
+--Pourquoi? C’est vous, monsieur le curé, qui devriez être gêné en
+venant vous mêler de ces choses-là... Est-ce que cela vous regarde?
+Est-ce que votre place est ici?
+
+L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit sur son visage.
+
+Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit:
+
+--Ma place est partout où je peux faire quelque bien... Si je ramène Mme
+Cousinet à son mari, si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une
+aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli mon devoir.
+
+Il promena son regard sur les tableaux libertins, les estampes
+grivoises, la Vénus aux formes provocantes et ajouta, en haussant les
+épaules:
+
+--Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement!
+
+Et, remettant son parapluie sous le bras, il se retira, laissant la
+camériste tout interloquée.
+
+En repassant devant la loge dont la porte vitrée permettait d’entrevoir
+et d’entendre la jeune artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse
+songeait que, tout de même, cette deuxième démarche n’avait pas été
+complètement inutile. Mme Cousinet et son amant étaient à Paris, puisque
+Léa y était. Il tenait un bout du fil... Que la Providence l’aidât un
+peu dans cette mission décidément épineuse et il ne pouvait manquer
+d’atteindre son but.
+
+Le brave homme se sentit tout ragaillardi par ce raisonnement optimiste
+et il décida d’interrompre ses investigations, d’autant plus que son
+estomac criait famine. «Ce n’est pas tout ça, se dit le curé, il faut
+trouver un endroit pour croûter... Un endroit convenable, bien entendu,
+et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas dans le quartier!»
+
+Il se mit à la recherche d’un restaurant à enseigne rassurante... Mais,
+par une fatalité singulière, les établissements d’aspect modeste
+s’intitulaient «chez Gaby», «Poul’s bar», «Le Mirliton», «Montmartr’s
+suppers», ou bien affichaient des prix fantastiques; quant aux bouillons
+populaires, où abondent les festons et les astragales, l’abbé n’osa même
+pas s’en approcher, car il les prenait pour des restaurants accessibles
+aux seuls milliardaires américains.
+
+Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri:
+
+--Voilà mon affaire!
+
+Il venait de lire cette enseigne: «Abbaye de Thélème». Quoi de mieux
+pour un digne curé à la recherche d’un restaurant? Évidemment, cette
+maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets, à la façade quelque peu
+provinciale était, comme l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus
+particulièrement par une clientèle ecclésiastique... Et, plein
+d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le fameux restaurant
+montmartrois.
+
+Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont l’habit noir, le ventre
+proéminent et la bonne figure de bedeau lui produisirent la meilleure
+impression. «Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans une boîte sérieuse...
+Mais ça a l’air d’être beaucoup mieux que place Saint-Sulpice.»
+
+Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air surpris, articula:
+
+--Vous demandez, monsieur le curé?
+
+--Je demande à boulotter.
+
+--Mais...
+
+--En vitesse, car je commence à avoir l’estomac dans les talons.
+
+Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe, il reprit:
+
+--Vous devez être nouveau dans la maison... Mais rassurez-vous, je ne
+suis pas difficile. Une bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et un
+litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me faut.
+
+--C’est que...
+
+--Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à l’abbaye de Thélème! A
+l’hôtel du Grand-Fénelon, vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on
+est un peu plus dégourdi!
+
+Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant une minute, puis revint,
+suivi d’un personnage en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse
+d’un regard perspicace, sourit et prononça:
+
+--Ce n’est pas la première fois... Conduisez monsieur l’abbé au nº 8. Et
+soignez-le.
+
+--Ah! enfin! dit le bonhomme... Mais, vrai, vous en faites des histoires
+pour un pauvre curé de campagne! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme
+remue-ménage quand il vous arrive un évêque!
+
+Le maître d’hôtel installa le client inattendu dans un cabinet
+particulier et lui fit servir un déjeuner de premier ordre, arrosé d’une
+bouteille de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille fine et d’un
+havane, «On est tout de même mieux ici que chez mademoiselle Badinois,
+se dit l’abbé Pellegrin... Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant!
+Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que chaque fois qu’on m’apporte
+quelque chose, c’est une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien,
+la maison est bonne et comme le curé-doyen du canton doit venir
+prochainement à Paris pour acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je
+lui recommanderai l’abbaye de Thélème!»
+
+Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était satisfait.
+
+--Enchanté! répondit-il... Vous avez une cuisinière qui pourrait en
+remontrer à Valérie. Mais ce n’est pas tout: donnez-moi votre petite
+note!
+
+--Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.
+
+La «petite note» ne comportait que cette indication: «Un déjeuner, dix
+francs.»
+
+Le curé de Sableuse songea: «Ce n’est pas trop cher. Et puis, une fois
+en passant, on peut bien faire une petite folie!»
+
+Il joignit à son billet de banque cinquante centimes, et dit au garçon
+avec un bon sourire:
+
+--Voici votre petit bénéfice!
+
+En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit plusieurs rues
+encombrées et bruyantes. Puis il entra dans l’église Notre-Dame de
+Lorette où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se retirer, une
+jeune femme s’approcha de lui et lui demanda, timidement:
+
+--Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il vous plaît?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Voici... Je suis de la paroisse--j’habite rue Labruyère--et
+j’appartiens au corps de ballet de l’Opéra. Je vais passer un examen
+pour être admise dans le premier quadrille. C’est très difficile. Et
+moi, je n’ai pas d’ami influent...
+
+--Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.
+
+--Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous qu’il me soit permis
+d’adresser une prière à saint Joseph pour qu’il me protège et me fasse
+bien danser devant ces messieurs du jury? J’ai peur qu’il ne me prenne
+pas au sérieux ou qu’il ne se montre vexé... Une danseuse! Ça ne doit
+pas être très bien considéré là-haut et cependant, je vous assure, je
+suis très sage... Dites, monsieur l’abbé, est-ce que saint Joseph fera
+quelque chose pour moi?
+
+Le curé de Sableuse commença par se moucher dans un vaste mouchoir à
+carreaux, puis, avec un bon sourire, répondit:
+
+--Toute prière qui vient du cœur est bien accueillie... Saint Joseph
+vous écoutera, j’en suis sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon
+bougre de saint qui comprend et admet bien des choses. Mais peut-être
+auriez-vous bien fait de vous adresser aussi à sainte Marie
+l’Égyptienne... Elle n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute
+nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient passer une rivière.
+Ce qui m’étonne même c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris...
+Tenez, dans cette paroisse!
+
+La ballerine se récria:
+
+--Oh! moi, je danse en maillot!
+
+--Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de même au paradis, parmi les
+bienheureuses... Ne vous en faites donc pas: vous serez entendue là-haut
+et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie au ciel pour une humble et
+naïve prière de petite danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés
+par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes... Allez, mon enfant,
+vous en serez, de ce premier quadrille!
+
+Et tirant une petite image de sainteté de son bréviaire, il la donna à
+la ballerine toute réconfortée.
+
+L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique du Sacré-Cœur: le
+curé de Sableuse la trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la
+nef imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant des cantiques. Puis,
+un prédicateur monta en chaire et aux paysans, aux paysannes qui
+l’écoutaient, il adressa une homélie hérissée de citations latines,
+bourrée d’arguments purement théologiques, empêtrée de phrases
+redondantes et nébuleuses. Un ennui pesant tombait de la haute coupole
+byzantine: toute cette pieuse éloquence endormait les pèlerins fatigués.
+
+Et le curé de Sableuse songea: «Si les apôtres avaient parlé comme ça,
+sûr qu’ils n’auraient pas converti le populo et que notre sainte
+religion, au lieu de se répandre dans le monde, serait restée dans les
+choux.»
+
+Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.
+
+Mlle Badinois lui indiqua son couvert tout au bout de la table d’hôte
+que présidait un monsignor imposant et qu’entouraient des
+ecclésiastiques d’importance et d’âges divers. Après le _benedicite_
+qu’expédia le prélat, les convives, qui faisaient pour la plupart grand
+honneur au menu d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par groupes
+sympathiques, à mi-voix... Le curé de Sableuse, qui avait grand’faim et
+grand’soif, mettait les bouchées doubles et les gorgées triples. Quand
+cette offensive gastronomique marqua un temps d’arrêt, il prêta
+l’oreille aux propos que tenait le monsignor. Ce digne personnage
+expliquait à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de bazar où
+les missions étrangères se procuraient les accessoires nécessaires à
+leur apostolat.
+
+--Je vends, disait-il, des articles d’église, des cotonnades pour
+sauvages, des objets d’équipement, des catéchismes dans n’importe quelle
+langue, des perles de verre, des phonographes, des chapelets, enfin, de
+tout. C’est une œuvre très intéressante et très utile, montée par
+actions et bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu à Paris
+pour me ravitailler... Les sauvages deviennent très difficiles: il faut
+que je crée sans cesse de nouveaux rayons!
+
+Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec complaisance:
+
+--Je crois que ma pièce sera bien montée à l’Odéon. C’est une pièce à
+costumes, avec danses et musique. J’aurai Mlle Florange pour jouer
+Salomé. Elle sera très bien...
+
+Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint coloré, disait à un vieux
+prêtre décoré des palmes académiques:
+
+--Voyez-vous, c’est par le sport que nous les gagnons et que nous les
+retenons. Dommage que vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à
+Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de Jeanne d’Arc! Elle est
+classée en première catégorie... Des as, je vous dis!
+
+--De mon temps, disait le vieux prêtre, nous organisions des patronages
+où les jeunes gens jouaient de petites comédies honnêtes...
+
+--Fini! Aujourd’hui, il n’y a que le sport... J’ai des sauteurs à la
+perche qui franchissent trois mètres cinquante, des coureurs qui
+s’alignent avec des champions du Racing et du Scuf! J’ai même créé une
+section féminine... Ah! Quel succès! Mes jeunes paroissiennes galopent,
+sautent, lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment, cela
+nous change un peu des Enfants de Marie... Mais que voulez-vous? Il faut
+marcher et même courir avec son temps!
+
+L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque peu dédaigneux:
+
+--Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère paroissial, je me consacre à
+des travaux historiques... C’est très intéressant. Je recherche, dans
+les archives publiques et privées, les documents qui permettent de
+restituer à certaines familles une noblesse perdue à travers les guerres
+et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair, de la patience et
+même quelque ingéniosité... Tant d’arbres généalogiques ont été
+foudroyés, ou, simplement, sont morts de vieillesse! Mais je retrouve
+des titres qu’on croyait perdus à jamais... Tel que vous me voyez, j’ai
+pu--avec l’aide de la divine Providence--faire rentrer dans les rangs de
+l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes et trois marquis. En cela,
+j’ai bien servi la cause de l’Église, car les bourgeois plutôt
+libres-penseurs qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont pas manqué
+de retourner aussitôt à la religion de leurs ancêtres... Noblesse
+oblige!
+
+--Ils vous sont reconnaissants, au moins?
+
+--Pas tous, soupira le vieux prêtre... Ce métier d’héraldiste est dur et
+peu lucratif. Cependant, depuis la guerre, c’est meilleur... Beaucoup de
+nouveaux riches veulent un blason, un blason authentique. J’ai des
+commandes! Malheureusement, ma vue faiblit et je déchiffre avec peine
+les vieux parchemins... En ce moment, je travaille à la Bibliothèque
+nationale: il s’agit de trouver des aïeux nobles à un M. Taupin qui est
+très pressé... J’y arriverai, mais c’est difficile!
+
+Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait ces conversations et
+regrettait les histoires assez salées, mais peut-être plus vraiment
+chrétiennes, qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le doyen avec les
+curés du canton. Il en contait d’ailleurs lui-même, selon la tradition
+rabelaisienne des prêtres du bon vieux temps... Et il se souvenait des
+sonores éclats de rire de ces braves curés de campagne qui, certes,
+n’avaient pas grand’chose de commun avec la plupart des clients de Mlle
+Badinois.
+
+D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais ce milieu ne lui
+plaisait guère et le café à peine servi--il n’osa pas demander un verre
+de cognac--il se leva et monta se coucher.
+
+Le programme de sa journée du lendemain comportait une visite à
+l’adresse de M. et Mme de Sableuse, rue de Verneuil.
+
+La mère de Pierre lui avait dit:
+
+--Peut-être mon fils est-il passé à la maison... Le concierge pourra
+sans doute vous dire quelque chose.
+
+La rue de Verneuil ne ressemble guère à la rue de Douai: tout un
+demi-monde les sépare. La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une
+antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on s’étonnait de ne pas
+rencontrer des dames sévères, drapées de cachemire, des messieurs, sans
+doute membres de l’Académie des Sciences morales et politiques, et
+cravatés à six tours.
+
+La loge de la concierge était entièrement occupée par un lit que
+recouvrait un énorme édredon écarlate: au mur, deux lithographies
+représentant _Poniatowski se noyant dans l’Elster_ et le _Supplice de
+Mazeppa_. Décor traditionnel, reposant, rassurant... Mais une étrange
+jeune personne surgit devant l’ecclésiastique: elle avait des cheveux
+jaune paille qui moussaient d’une façon extraordinaire, des yeux d’une
+grandeur exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son visage,
+d’ailleurs blafard, exprimait avec une intensité saisissante
+l’inquiétude, l’angoisse, la terreur.
+
+--Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en prie... Remettez-vous. Je
+viens tout bonnement vous demander un petit tuyau.
+
+A ces mots, la jeune personne changea d’expression. Une joie prodigieuse
+se peignit sur sa figure et ses mains se tendirent dans un geste
+charmant qui signifiait évidemment: «Parlez, parlez, je vous écoute!»
+
+--M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci?
+
+Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une nouvelle transformation de la
+physionomie de cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux et
+ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement, avec une expression de
+ravissement céleste. Mais, à la fin de la phrase, c’est une tristesse
+effrayante qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont la
+poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long soupir. Puis, ayant fait
+un signe de tête négatif, la pauvre enfant se laissa tomber dans un
+fauteuil Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et cachant son
+visage dans ses mains, elle se mit à sangloter silencieusement.
+
+Le curé de Sableuse, navré, se lamenta:
+
+--Oh! mon Dieu!... Si j’avais su!... Mademoiselle, je vous en prie,
+excusez-moi!
+
+Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne se redressa en
+poussant un éclat de rire et en battant des mains.
+
+--Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché, monsieur le curé...
+Hein, croyez-vous que je l’ai jouée, cette scène-là! Mary Pickford,
+Lilian Gish elles-mêmes n’auraient pas mieux fait... Ah! Quel dommage
+que vous ne soyez pas metteur en scène: vous m’auriez engagée et je
+serais devenue une star!
+
+--Comment, c’était une comédie... Encore?
+
+--Je me destine au cinéma, car je suis photogénique... Alors, j’étudie
+mes expressions et je joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion
+qui se présente! N’est-ce pas que, celle-là, on aurait pu la tourner?
+
+--Et moi qui croyais...
+
+L’abbé se dit: «A Paris, toutes les filles de concierges se destinent
+donc au théâtre ou au cinéma?» et il se demanda si le curé sportif de la
+table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes paroissiennes pour son
+patronage en ouvrant un cours d’art dramatique et cinématographique.
+
+--Vous demandiez M. Pierre de Sableuse? reprit la future vedette de
+l’écran... Nous ne l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit
+être à la campagne avec ses parents.
+
+--Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui dire d’aller voir
+l’abbé Pellegrin à l’hôtel du Grand Fénelon, place Saint-Sulpice?
+
+Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté quelque renseignement utile,
+le brave homme sortit de la vieille maison--si différente du splendide
+hôtel de M. Cousinet!--où les Sableuse cachaient, en hiver, leur
+existence de nouveaux pauvres.
+
+Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là et alla visiter
+Notre-Dame dont la beauté vraiment chrétienne l’émut, puis, après avoir
+longé les quais et traversé la place de la Concorde, la Madeleine qui
+lui parut peu faite pour la prière et la parole sacrée... «Je ne m’en
+ressens pas, se dit-il, pour prêcher là-dedans... Au fait, qu’est-ce
+qu’elles diraient, les belles madames de Paris, si elles m’entendaient?
+Je préfère ma vieille église de village à ce temple de Jupiter. Là, au
+moins, je peux parler à mes paroissiens comme cela me vient et à
+l’occasion, les engueuler comme ils le méritent.»
+
+L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de l’insuccès de ses
+démarches. Et, par retour du courrier, il reçut cette réponse:
+
+ Merville, le 18 septembre 192.
+
+ Le Salut national
+ _Journal hebdomadaire_
+ «Religion, Famille, Propriété sont les trois mamelles de la France.»
+ Cousinet.
+
+ «Cher monsieur le Curé,
+
+ «M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me prie de vous remercier
+ et aussi de vous répondre, car il part aujourd’hui même avec deux de
+ ses colistiers pour une nouvelle tournée électorale. A ce propos, j’ai
+ le plaisir de vous apprendre que les fâcheux incidents de la réunion
+ de Sableuse ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes où
+ nous avons exposé, ces derniers jours, notre programme. La candidature
+ de M. Cousinet semble particulièrement sympathique aux paysans qui
+ reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument hostile à toutes
+ mesures qui pourraient inquiéter la propriété, surtout quand elle est
+ rurale.
+
+ «En ce qui concerne l’affaire dont vous vous occupez en ce moment à
+ Paris, M. Cousinet croit que vous obtiendriez des indications
+ probablement précieuses en vous adressant au Casino de Paris,
+ établissement où la personne en question a conservé de nombreuses
+ relations et où il est probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre
+ le cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez les dangers
+ au point de vue de notre position électorale. Je vous signalerai, en
+ passant, la campagne de plus en plus perfide du _Vrai Républicain_ qui
+ semble malheureusement très renseigné sur les complications où nous
+ nous débattons en ce moment.
+
+ «Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma qualité de journaliste
+ conservateur, nourri (assez mal) depuis si longtemps dans le sérail
+ traditionaliste, je remplis avec quelque gêne la mission dont m’a
+ chargé M. Cousinet... Vous envoyer au Casino de Paris! Mais votre
+ dévouement à la bonne cause est infini, comme le mien. Quand il s’agit
+ de la bonne cause, vous êtes toujours prêt. Moi aussi... C’est
+ pourquoi je n’hésite pas à vous faire part de ce désir de M. Cousinet
+ qui attend impatiemment de vos nouvelles.
+
+ «En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes sentiments très déférents
+ et très sympathiques.
+
+ _Signé_: «Plumoiseau.»
+
+Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se dit: «Le vin est tiré,
+il faut le boire... Trop tard pour reculer. Pourquoi, au fait,
+n’irais-je pas au Casino de Paris? Mes intentions sont pures, Dieu le
+sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai dans ce lieu de
+perdition, où ne se perdent, d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien.»
+
+Et c’est sans penser le moins du monde à mal, que l’excellent abbé dit à
+Mlle Badinois:
+
+--Je vais au Casino de Paris... Vous devez connaître ça, vous, une
+Parisienne? Indiquez-moi donc le secteur!
+
+A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand Fénelon écarquilla les
+yeux, poussa un petit cri scandalisé, puis s’exclama:
+
+--C’est épouvantable! Si ces messieurs vous entendaient...
+
+--Moi, je les entends, et je vous assure que, parfois, ça me choque!
+
+--Monsieur, fit sèchement Mlle Badinois, ne comptez pas sur moi pour
+obtenir de tels renseignements.
+
+--Ça va... On se débrouillera. Vous frappez pas, la petite mère!
+
+«La petite mère!» Mlle Badinois, indignée, voulut protester contre cette
+appellation outrageante... Mais déjà le curé de Sableuse, son
+inséparable riflard sous le bras, quittait le bureau de l’hôtel. Il
+parvint sans trop d’encombre rue de Clichy.
+
+Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris--et sans doute y
+avait-il de quoi--en voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique...
+Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque qu’il le prit pour un
+artiste grimé en curé de campagne et qui, entre deux scènes de la revue
+en répétition, venait lui demander quelque service.
+
+Aussi lui répondit-il avec un rire jovial:
+
+--Lisette de Lizac? Il y a belle lurette que nous ne l’avons pas vue
+ici... Allez donc vous renseigner à la Régie.
+
+Et il ajouta:
+
+--Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans ce costume-là. Ma
+parole, je ne vous reconnais pas!
+
+--La Régie? Où ça se passe-t-il?
+
+--Voyons, vous le savez bien... Au premier, à droite, en passant par le
+hall.
+
+L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et bientôt, ne sachant plus
+que devenir, il se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il poussa,
+après avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt, car il venait
+d’apercevoir une douzaine de petites femmes en culotte qui, aux sons
+d’un air baroque tout à coup martelé par un pianiste hirsute, s’étaient
+mises à danser avec des attitudes et des gestes de poupées mécaniques.
+
+En faisant demi-tour précipitamment, il se heurta à un homme vêtu d’une
+longue redingote noire, cravaté de blanc et qui avait un visage sévère.
+
+--Oh! pardon... fit le curé de Sableuse.
+
+--_Excuse me_, répondit l’inconnu qui, reconnaissant un prêtre, ajouta
+aussitôt avec un fort accent anglais: «Aoh! c’est extraordinaire... Je
+n’ai jamais vu ici un ministre papiste! _Very glad_, mon cher collègue!»
+
+L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.
+
+--Je pense, continua l’autre, que vous venez rappeler aux _girls_
+catholiques les principes de leur religion.
+
+--Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette de Lizac.
+
+--Je ne la connais pas... Mais, moi, je recherche trois danseuses qui
+ont quitté notre maison: Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est
+décidément très _dangerous_ pour la continence des _girls_. Je suis le
+pasteur Hercule Allan Patterson, de l’église anglicane, directeur de la
+_Girls-House_, fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice
+d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante danseuses
+britanniques... Je les surveille, car il faut bien protéger ces enfants,
+qui sont si exposées, contre la _french immorality_. Et je viens
+précisément adresser quelques paroles morales aux _Cocktail-girls_ dont
+le mauvais exemple de Lotty, Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme
+innocente.
+
+L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna:
+
+--Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des danseuses?
+
+--_Yes, exactly_...
+
+--Ça ne doit pas être une petite affaire!
+
+--C’est une tâche peut-être moins compliquée que celle du vice-roi des
+Indes, mais elle est très importante. Ces enfants sont des sujettes de
+Sa Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent sur la scène
+d’un music-hall parisien. Et c’est pourquoi notre gouvernement et notre
+église ne les abandonnent jamais... D’autant plus que beaucoup d’entre
+elles se marieront avec des lords et seront présentées à la Cour. Ces
+_girls_ sont les futures grandes dames d’Angleterre!
+
+--Je comprends, fit l’abbé en riant, vos duchesses et vos comtesses
+sortent du music-hall comme les nôtres sortaient autrefois du couvent
+des Oiseaux!
+
+--Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses françaises?
+
+--Moi? Grand merci... Ce n’est pas tout à fait mon genre de
+paroissiennes! J’en ai une cependant qui est un peu de cette
+partie-là... Eh bien, elle me donne plus de soucis à elle seule que
+toutes mes ouailles réunies!
+
+Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le curé de Sableuse retourna
+sur ses pas à travers des couloirs encombrés de décors, tapissés
+d’affiches dont quelques-unes représentaient Lisette de Lizac... Enfin,
+il parvint dans un magasin où se combinaient l’odeur de la naphtaline et
+une sorte de parfum composite et fade. Une femme y maniait des étoffes
+dont les paillettes scintillaient sous l’unique lampe électrique qui
+éclairait ce décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut pas
+l’étonner le moins du monde et quand elle eut entendu prononcer le nom
+de Lisette de Lizac, elle s’exclama:
+
+--Mais elle est mariée depuis longtemps et avec un archimillionnaire, un
+nouveau riche! Elle n’a plus rien à fricoter ici: elle a fait sa pelote,
+celle-là! C’est maintenant une bonne bourgeoise, une honnête femme,
+quoi! Quand je pense... Et dire que nous avons débuté ensemble! En 1897,
+à l’Eldo! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce, j’ai épousé un
+camarade, un brave garçon qui n’avait pas le sou. Et, naturellement, je
+ne suis arrivée à rien! Pour arriver, faut pas coucher avec un seul...
+Oh! pardon! Enfin, me voilà employée au magasin des costumes... Qu’en
+pensez-vous, monsieur le curé? Est-ce vrai que la vertu est toujours
+récompensée?
+
+--Toujours.
+
+--Et le vice puni?
+
+--Toujours.
+
+--Ah! monsieur le curé, c’était peut-être vrai à l’Ambigu, autrefois...
+Mais le répertoire a changé!
+
+--Ne vous en faites pas, ma bonne dame: le bon Dieu est là, et même un
+peu là, pour remettre les choses en ordre quand elles sont vraiment trop
+de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en train de tout perdre et
+c’est même pour cela que... Mais suffit.
+
+--Ah! tenez, je voudrais la voir ici, comme moi, chargée de retaper ces
+costumes... Alors, j’y croirais, à la justice de votre bon Dieu!
+
+Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes ces conversations
+n’avançaient guère ses affaires. Heureusement la Providence veillait...
+Elle le conduisit, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers
+obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut ces mots: «Secrétariat
+général.»
+
+Un jeune homme extrêmement élégant parut quelque peu interloqué en
+voyant entrer cet ecclésiastique dans son cagibi. Mais il se ressaisit
+aussitôt et, s’empressant, il demanda:
+
+--Vous venez sans doute de la part de Son Éminence?
+
+Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:
+
+--Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire général du Casino de
+Paris et informateur religieux de la _Gaule catholique_. Vous pouvez
+donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication en toute
+confiance... Il faut qu’elle soit importante et urgente pour que vous
+n’ayez pas craint de vous aventurer jusqu’ici...
+
+A vrai dire, le confident de l’archevêque ne reconnaissait pas en ce
+curé au visage rude, à la soutane mal coupée, au parapluie monumental,
+le type en quelque sorte classique des abbés bien parisiens qui forment
+l’état-major du cardinal-archevêque.
+
+--Non, répondit le visiteur, je ne suis pas dans les huiles. Je viens
+tout simplement vous demander des nouvelles de Mme Cousinet.
+
+--Connais pas, fit M. Levysohn d’un air désappointé.
+
+--Je veux dire Lisette de Lizac...
+
+--Ah! J’y suis. Lisette? Mais elle n’est plus de la maison... Nous ne
+l’avons pas revue ici depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi... A
+Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de Mgr Lobien, évêque de
+Palmyre.
+
+Et le secrétaire général du Casino de Paris ajouta, négligemment:
+
+--Un de mes amis!
+
+--Décidément, murmura l’abbé Pellegrin, c’est la poisse... Impossible de
+la repérer, cette poule-là!
+
+Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant M. Abraham Jacob
+Levysohn et, voyant l’effet produit, l’ancien brancardier s’excusa:
+
+--Faites pas attention... Ce sont des revenez-y du temps où je vivais
+avec les poilus. L’argot, c’est contagieux et on ne s’en guérit pas
+facilement.
+
+Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur religieux de la
+_Gaule catholique_ prit sur son bureau un exemplaire de ce journal
+mondain et s’exclama:
+
+--Mais, au fait, c’est vrai... Je n’y pensais pas! Nous en parlions ce
+matin, de Lisette de Lizac!
+
+Et parcourant la _Gaule catholique_ d’un regard d’aigle, il y trouva cet
+entrefilet qu’il cherchait et qu’il fit lire au curé de Sableuse:
+
+ Toujours les colliers de perles.
+
+ «Mlle Lisette de Lizac, l’artiste bien connue que les Parisiens
+ regrettent de ne plus pouvoir applaudir depuis trop longtemps, vient
+ d’être à son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où l’audace le
+ dispute au parisianisme.
+
+ «Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du magnifique collier de
+ perles, évalué à plus de 200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son
+ cabinet de toilette, au Mirific-Palace.
+
+ «Mlle Lisette de Lizac, que nous avons pu interviewer, nous a
+ déclaré...»
+
+L’abbé ne lut pas plus avant.
+
+--Le Mirific-Palace! s’écria-t-il... Où ça que j’y coure?
+
+--Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.
+
+Quelques minutes après, le digne homme, qui avait pris un taxi, arrivait
+au Mirific-Palace. C’était l’heure du thé et des limousines basses qui
+s’arrêtaient devant le péristyle illuminé descendaient, pareillement
+longues, souples et vêtues de noir, des élégantes dévotement suivies par
+des messieurs évidemment négligeables et qui, eux aussi, se
+ressemblaient tous avec leur air morose, leurs moustaches en brosse à
+dents et leurs binocles d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres,
+cambrés dans leur veston cintré, arrivaient en même temps, mais à
+pied... Cette foule, franchissant le hall égypto-munichois, pénétrait
+dans de vastes salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes
+électriques et d’où s’échappaient les sonorités sauvages d’un jazz-band.
+
+En entendant ce vacarme, le bon curé crut tout d’abord à une bagarre et
+il songeait déjà à reprendre son ancien emploi de brancardier, quand,
+s’étant approché de l’entrée d’un des salons, il put apercevoir des
+nègres vêtus de casaques écarlates qui tapaient à tour de bras sur les
+diverses pièces d’une batterie de cuisine.
+
+«C’est une musique de ce genre, songea-t-il, qui doit couvrir dans
+l’enfer les cris des damnés... Les gens que je vois ici cherchent sans
+doute à s’y habituer dès maintenant.»
+
+Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations et brodé d’or sur
+toutes les coutures le dirigea vers l’office de renseignements où un
+personnage à visage circonspect de diplomate lui répondit, quand il eut
+demandé à voir Mme Lisette de Lizac:
+
+--Elle doit être au dancing. A moins cependant, qu’en raison de cette
+déplorable histoire de collier... Je vais téléphoner au bureau de
+l’étage. Voulez-vous me donner votre nom?
+
+L’abbé se dit que Mme Cousinet allait peut-être refuser de le recevoir.
+Et, usant d’un subterfuge, il répondit, en rougissant:
+
+--Pas la peine... Mon nom n’a aucune importance. Dites à cette dame que
+je viens précisément au sujet du collier... Ce que j’ai à lui raconter
+l’intéressera.
+
+Mme Cousinet était dans sa chambre et bientôt le curé de Sableuse, qui
+avait été confié à l’amiral bolivien en personne, était introduit auprès
+d’elle.
+
+Un cri de surprise l’accueillit, puis:
+
+--Non?... Vous ici!
+
+Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas. Était-ce vraiment la
+châtelaine de Sableuse, cette créature bizarre qui portait des cheveux
+courts et qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe bariolée? Et
+comme il paraissait hésiter, elle s’exclama:
+
+--Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux courts? Et puis, je suis en
+pyjama... Si j’avais su que c’était vous, monsieur le curé!
+
+--Ça va... Je vous retrouve maintenant. Et pas sans peine, Mme Cousinet!
+
+--Je suis ravie de vous revoir...
+
+--Il faut, tout d’abord, que je vous avoue quelque chose: je n’ai rien à
+vous dire au sujet du collier! Mais, vous comprenez, je voulais être
+reçu...
+
+--Quelle idée! Mais vous l’auriez été sans cela. Voyons, vous, le seul
+type sympathique que j’aie connu à Sableuse!
+
+Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé se sentait embarrassé:
+il ne savait comment s’y prendre pour aborder le plus délicat des
+sujets, il ne trouvait pas ses mots... Mais Mme Cousinet, qui
+l’observait en souriant, lui tendit la perche:
+
+--Avez-vous lu la _Dame aux Camélias_, monsieur le curé?
+
+--Non... Moi, vous savez, je ne lis guère que mon bréviaire.
+
+--On a tiré une pièce de ce roman: Sarah Bernhardt y était épatante!
+Surtout dans une scène qui ressemble étonnamment à celle que nous jouons
+en ce moment. Moi, je suis la Dame aux Camélias et vous, vous êtes le
+père Duval qui vient me réclamer son fils... N’est-ce pas, c’est à peu
+près ça: vous venez me demander de lâcher Pierre?
+
+--Ma foi...
+
+--Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne vais pas pousser des cris
+de désespoir et je ne verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non plus
+dans une dernière quinte de toux au cinquième acte. Qu’est-ce que vous
+voulez? Moi, je suis une comique, une fantaisiste et je serais mauvaise
+dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce que je vous réponds, papa Duval?
+
+Et, comme le curé de Sableuse restait interdit, elle lança, en mettant
+les mains dans ses poches et faisant une pirouette:
+
+--Votre bon jeune homme? Reprenez-le... Je vous le rends!
+
+--Comment, vous?...
+
+--Oui, j’en ai assez! A Sableuse, il faisait très bien en jeune
+provincial, en gentilhomme campagnard: il avait des naïvetés, des
+gaucheries charmantes et même son accent me plaisait. Mais à Paris, ah!
+non! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ce garçon qui n’est au
+courant de rien, qui ne sait pas danser le _Shimmy_, qui n’a aucun chic
+en smoking et qui me parle à chaque instant de sa mère. Fini! le charme
+s’est rompu... Remmenez-le, monsieur le curé, remmenez-le!
+
+--Entendu, madame, fit le brave homme, un peu étonné, tout de même,
+d’entendre parler avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui était
+à ses yeux le plus accompli des jeunes hommes.
+
+--Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame Cousinet... Si je vous
+disais qu’il m’a quittée, cet après-midi, pour aller voir un camarade de
+régiment! D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté... Je devine qu’il
+regrette son escapade, comme il dit.
+
+--Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce côté-là. Mais ce n’est pas
+tout.
+
+--Ah! qu’est-ce qu’il y a encore?
+
+--Il y a vous.
+
+--Moi?
+
+Avec une vive appréhension, le curé de Sableuse articula:
+
+--Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai que je suis chargé aussi
+de vous faire rappliquer auprès de votre mari qui vous pardonne et vous
+attend.
+
+Mme Cousinet répondit simplement:
+
+--Mais je l’espère bien? Il ne manquerait plus qu’il la fasse au type
+jaloux... J’ai horreur de ça, c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet
+n’a pas à se plaindre de moi: il y a trois ans que nous sommes mariés et
+c’est la première fois que je le fais cocu, moi, une indépendante, une
+artiste, une grande vedette! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup de
+bourgeoises qui pourraient en dire autant?
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+L’abbé Pellegrin et Pierre de Sableuse retournèrent ensemble à Sableuse.
+
+Mme Cousinet rentra avec Léa.
+
+Son mari l’accueillit avec d’autant plus de satisfaction--tout en
+gardant une attitude très digne de mari magnanime--qu’elle avait
+retrouvé son collier de perles dans une boîte à poudre, au fond d’une
+malle.
+
+--Je ne veux te reprocher qu’une chose, lui dit M. Cousinet.
+
+--Quoi donc, mon gros chéri?
+
+--Tes cheveux courts... Ils vont me gêner au point de vue électoral.
+Songe que je suis le candidat de la famille, des traditions! Que mes
+adversaires publient le portrait de Mme Cousinet avec ces cheveux-là et
+je suis fichu!
+
+Le millionnaire et Pierre de Sableuse se rencontrèrent dans les bureaux
+du _Salut national_ sous les auspices de Plumoiseau qui s’était chargé
+de préparer cette réconciliation indispensable au succès de la bonne
+cause.
+
+Leur première entrevue après des événements d’un ordre si délicat fut
+naturellement assez froide, du moins au commencement. A vrai dire, c’est
+M. de Sableuse qui se montra quelque peu guindé, allant même jusqu’à
+déclarer en serrant du bout des doigts la main tendue de M. Cousinet:
+
+--J’en ai assez... J’y renonce!
+
+--A ma femme! Mais je n’en doute pas.
+
+--Non, à la politique... Cela m’entraîne décidément trop loin!
+
+--Vous me lâcheriez, moi? Mais ce serait le comble!... Vous reconnaîtrez
+que j’ai quelques raisons de me plaindre de vous. Vous me devez une
+compensation... Restez candidat! Il le faut. Faites cela pour moi, pour
+la cause! Et puis, vous êtes gentilhomme, vous êtes officier: vous
+n’allez pas déserter avant la bataille... Une bataille qui sera
+certainement gagnée. N’est-ce pas, Plumoiseau?
+
+--Nous avons beaucoup de chances, fit le vieux lutteur. Mais à la
+condition que monsieur le vicomte reste notre tête de liste...
+
+--Vous voyez, cher ami!
+
+--Au surplus, reprit Plumoiseau, il sera probablement nécessaire
+d’intervenir énergiquement auprès de la rédaction du _Vrai Républicain_
+qui m’a l’air de mijoter des révélations très désagréables...
+
+--Oui, déclara M. Cousinet, ces misérables vont tout raconter si nous ne
+les menaçons pas de notre épée ou de notre pistolet. Mon cher ami, vous
+êtes tout indiqué pour cela. Après tout, n’est-ce pas avec vous que ma
+femme est partie? C’est donc à vous d’agir, s’il y a lieu. Qui casse les
+œufs les paie!
+
+--C’est entendu, fit le vicomte en souriant... A vous non plus, il n’y a
+pas moyen de résister!
+
+A ce moment, Plumoiseau insinua:
+
+--Puisque tout est arrangé, si nous nous occupions de
+l’affiche-programme que réclament nos comités locaux?... C’est urgent.
+
+--Bonne idée! acquiesça Cousinet en allumant un énorme cigare. Nous
+allons nous y atteler...
+
+Et tous trois se mirent à combiner un texte éloquent, ronflant, vraiment
+très entraînant, qui commençait par ces phrases:
+
+ Citoyens!
+
+ Il est temps vraiment de revenir à ces nobles traditions qui ont été
+ pendant tant de siècles la force et l’honneur de notre chère patrie.
+
+ Restaurons tout d’abord les bonnes mœurs sans lesquelles une nation ne
+ peut vivre et que menace de détruire l’immoralité encouragée par les
+ suppôts d’un matérialisme abominable...
+
+ Place au père de famille!
+
+ Place à l’honnête femme!
+
+ Place aux braves gens!
+
+M. de Sableuse approuvait tout d’un air indifférent, M. Cousinet avait
+presque la larme à l’œil et Plumoiseau, qui écrivait, souriait d’une
+façon bizarre...
+
+
+
+
+IX
+
+LES DEUX PURS
+
+
+Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude et de pardon, le curé
+de Sableuse trouva que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient
+venus bien vite... Malgré les invites répétées de M. Cousinet, il
+n’était pas retourné au château et il avait laissé sans réponse une
+lettre de l’abbé Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à
+prendre une part plus active à la campagne électorale.
+
+«Tous ces gens-là me dégoûtent», se disait-il en caressant la grosse
+tête de Poilu qui, pendant l’absence de son maître, n’avait touché qu’à
+peine aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par ordre de
+l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui demandait ses impressions
+parisiennes, l’abbé Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise
+humeur:
+
+--Ne parlons pas de ce voyage... Si c’était à refaire, je ne marcherais
+plus!
+
+--Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très importante pour le
+succès de la bonne cause.
+
+--Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai soupé, de la bonne cause!
+
+--Que me dites-vous là?
+
+--Sinon de la bonne cause, du moins de certains types qui la
+représentent... Et si je ne regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est
+uniquement parce que j’y ai rencontré une chrétienne dont la foi naïve
+m’a ému.
+
+--Ah! Qui était-ce, cette pieuse personne?
+
+--Une danseuse... Oui, une danseuse de l’Opéra! J’ai prié pour elle...
+Et j’espère qu’elle y a été admise, dans son premier quadrille!
+
+--Oh! monsieur le curé...
+
+--Mais oui, cela m’intéresse autrement que l’entrée de M. Cousinet à la
+Chambre des députés: c’est plus moral.
+
+Le vicaire se hâta de prendre congé: décidément, l’abbé Pellegrin
+n’avait pas volé sa réputation d’original!
+
+Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des cris joyeux, le curé s’en
+alla voir le docteur Profilex. A ce moment de la journée--il était près
+de deux heures de l’après-midi--son vieil ami parvenait parfois à
+prendre quelque repos avant de recommencer sa tournée. L’espoir du
+prêtre ne fut pas déçu... Le docteur Profilex était assis dans sa
+bibliothèque et lisait un gros livre illustré de gravures sur bois.
+
+--C’est la bible? plaisanta l’abbé en entrant... Ah! il est temps que
+vous vous convertissiez, mauvais esprit que vous êtes.
+
+--Vous l’avez dit, curé. C’est la _Bible de l’Humanité_, par Michelet:
+un livre admirable!
+
+--Possible, mais elle ne vaut pas l’autre... Michelet écrit bien, mais
+Dieu écrit mieux. D’ailleurs, il a plus de succès. Il n’y a plus que
+vous pour ouvrir ces bouquins-là!
+
+Tandis que le docteur lui servait un petit verre de vieux kirsch,
+l’ecclésiastique lisait, à haute voix, avec une solennité ironique, les
+titres des ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande pièce:
+
+--_Histoire des Girondins_, de Lamartine; la _Révolution_, d’Edgar
+Quinet; l’_Histoire de la Révolution_, de Michelet; _Histoire de dix
+ans_, de Louis Blanc; _Histoire de la Révolution française_, par Mignet;
+_Quatre-vingt-treize_, _Histoire d’un Crime_, _Napoléon-le-Petit_, les
+_Châtiments_, de Victor Hugo; _Histoire de la Révolution française_, de
+M. Thiers; _Géographie universelle_, d’Élisée Reclus; les _Discours_, de
+Raspail; _l’Encyclopédie_; l’_Essai sur le Tiers-État_, d’Augustin
+Thierry; les _Discours_, de Robespierre; la _Philosophie positiviste_,
+d’Auguste Comte; les _Chansons_, de Béranger; les _Œuvres complètes_, de
+Barbès; _De la Justice dans la Révolution et dans l’Église_, de
+Proud’hon... Eh bien, docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs
+rigolos!
+
+Le vieux médecin répondit:
+
+--Ne raillez pas mes dieux!
+
+--Vous blaguez bien le mien...
+
+--Non, car le Christ était républicain. Je critique son Église, ou
+plutôt--car elle n’est pas la sienne--l’Église qui prétend défendre et
+répandre ses théories... Allons, curé, goûtez-moi ce kirsch-là. En fait
+de bon Dieu, on croirait en avaler un, en culotte de velours!
+
+L’abbé mira son petit verre avec gravité, le réchauffa dans sa main
+fermée, puis, les yeux clos, en avala une petite gorgée,
+voluptueusement. Enfin, d’une voix émue, il prononça:
+
+--Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après avoir savouré cette
+merveille, on n’élève pas pieusement sa pensée reconnaissante vers le
+divin Créateur...
+
+--Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux kirsch vaut dix barriques
+d’eau bénite!
+
+--Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans l’impénitence finale.
+
+--C’est probable.
+
+--Mais je pense que Dieu vous absoudra parce que vous êtes un brave
+homme, secourable aux malheureux, et aussi parce que vous avez une bonne
+cave!
+
+Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, chacun ayant allumé sa
+pipe, ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes...
+
+--Et ces élections? questionna enfin le docteur...
+
+L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit pas.
+
+--On me dit qu’elles s’annoncent bien pour vous... Je veux dire pour M.
+Cousinet et ses amis! Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la
+bonne cause qui vous est chère.
+
+--Moi? Mais j’ai laissé tout tomber.
+
+--Ah! je croyais que...
+
+--Cela ne me dit plus rien. Après tout, on veut me faire jouer un rôle
+qui n’est pas celui d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes... Non, vrai, j’ai
+soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, plus mufles que les
+pharisiens dont parle l’Écriture et, cette bonne cause dont ils parlent,
+ils finiront par la rendre odieuse.
+
+Le docteur Profilex secoua la tête:
+
+--Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui s’emparent d’une idée
+pour la transporter dans la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est
+pure: la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, n’existe pas et
+je dirai même qu’elle ne peut pas exister: c’est pour cela qu’elle est
+belle. Je la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui nous
+entourent... Elle vit dans les pages poétiques de Michelet, dans les
+théories de Quinet, dans certaines phrases de Lamartine, certains vers
+de Hugo, certains refrains de Béranger, mais que je tente de l’arracher
+à ces pages imprimées pour la réaliser, et je la flétrirai et je
+deviendrai pareil à ces politiciens dont vous vous écartez avec dégoût.
+La «bonne cause»--quelle qu’elle soit--est toujours gâtée, enlaidie par
+la politique agissante et militante. Tous les Évangiles sont sublimes,
+car il n’y a pas que le vôtre, mais il faut se contenter de les lire et
+d’y rêver...
+
+--Et l’action? demanda l’abbé Pellegrin.
+
+--J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps... J’ai même agi, oui,
+lors des débuts de cette république que j’ai vu naître. J’étais l’ami de
+ses fondateurs... J’ai servi, à leurs côtés, cette «bonne cause»-là! Eh
+bien, non, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il était impossible de
+modeler le buste de la Marianne que j’avais imaginée: je me suis
+obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort... D’année en année,
+j’ai vu que toute œuvre est faite de concessions, de renoncements,
+d’abdications: il y a terriblement loin de l’idée à la vie... Alors,
+j’ai préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car tous ces
+historiens, tous ces philosophes, tous ces sociologues si sérieux, si
+convaincus de la netteté de leurs conceptions, sont des rêveurs, des
+créateurs de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, mais je ne
+les en aime que plus. Je vis parmi eux, je les écoute en fermant ma
+fenêtre aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain d’une
+république idéale, impossible...
+
+--Une vieille barbe, quoi! gouailla l’abbé.
+
+--Oui, mais une vraie...
+
+--Dire que vous auriez pu être conseiller général, député, sénateur!
+
+--Moi, siéger dans une de ces assemblées de fantoches? Vous n’y pensez
+pas, curé... Je laisse cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune
+vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque jour aux débats de la
+Convention, je siège au Comité du salut public, j’entends Saint-Just,
+Couthon, Robespierre, je vis les grands jours où la République fut
+vraiment grande et belle... Je retrouve ces voix puissantes et ces
+grandes ombres dans les livres qui nous entourent, et voilà pourquoi il
+n’en faut pas rire, citoyen curé!
+
+Puis, changeant de ton, il demanda:
+
+--Allons, encore un petit verre?...
+
+Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement le vieil élixir, le
+docteur Profilex lui dit:
+
+--Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne va pas fort.
+
+--Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, en effet.
+
+--C’est un homme usé, fini...
+
+--Vous êtes inquiet?
+
+--Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La flamme baisse à vue d’œil.
+Je m’efforce bien de la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire.
+La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand le principal intéressé
+se laisse aller...
+
+--J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi fit l’abbé que ces paroles
+avaient affecté.
+
+Étant repassé au presbytère, il y trouva Mme Cousinet installée dans son
+propre fauteuil, la cigarette au bec. Elle était plus décolletée que
+jamais et ses jambes croisées se découvraient à peu près jusqu’aux
+genoux. Elle tendit sa main étincelante de cabochons à l’abbé Pellegrin
+en disant:
+
+--Votre chien me reçoit poliment, mais votre vieille bonne est bien
+désagréable... Quelle différence avec Léa!
+
+Et comme le curé cherchait quelque excuse, elle reprit, avec bonne
+humeur:
+
+--Nous ne nous sommes pas revus depuis notre conversation au
+Mirific-Palace. Vous nous lâchez, ce n’est pas gentil!
+
+--J’ai eu beaucoup à faire.
+
+--Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, des mariages. Mais à
+l’occasion, vous vous occupez aussi de divorces...
+
+Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents éclatantes (deux
+brillaient d’autant plus qu’elles étaient en or) et fit tressauter son
+triple rang d’énormes perles.
+
+--Ah! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à me prêcher bien longtemps.
+Ce pauvre Pierre! Un garçon charmant en province, mais bien nul à Paris!
+Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien fini... M. Cousinet a été
+parfait. C’est un mari qui s’est beaucoup amélioré: il s’est conduit en
+cette affaire comme un véritable homme du monde! A propos, c’est de sa
+part que je viens vous voir, monsieur le curé... Il m’a chargé de vous
+remettre ceci, pour vos pauvres.
+
+Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, elle la tendit au
+prêtre... Celui-ci eut instinctivement un mouvement de recul: pendant
+deux secondes, il eut envie de refuser cet argent qui semblait le prix
+de services rendus ou à rendre. Mais aussitôt, il songea aux malheureux
+qui attendaient sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat que tous,
+sauf le docteur Profilex et lui, avaient abandonnée, à la famille
+Planquart qui venait de s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard
+dont les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux usines de
+Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), enfin à toute la misère de
+cette paroisse industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool
+conjuguaient leurs ravages... Le brave homme prit, avec des paroles
+reconnaissantes, l’enveloppe qui dégageait un parfum quelque peu
+agressif, mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non plus n’a
+pas d’odeur.
+
+Mme Cousinet, qui était décidément de bonne humeur, s’exclama en
+secouant la tête pour éparpiller ses boucles folles:
+
+--Vous savez, mes cheveux courts? Eh bien, ils ont un succès énorme...
+Mon mari croyait qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils
+compromettraient le succès de la bonne cause. Au contraire!
+
+--Ils vont nous aider? fit l’abbé, un peu surpris.
+
+--Parfaitement. Toutes ces dames des comités trouvent que cette coiffure
+rajeunit d’une façon extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus
+pressé que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui préside les
+zélatrices de l’adoration perpétuelle, la comtesse de Rochefeu, qui
+s’occupe des poules repenties, et même la vieille chanoinesse de
+Charmeroy se coiffent maintenant à la Ninon... Et ça leur va, faut voir
+ça! M. Cousinet avait donc bien tort de s’inquiéter... Moi, je suis
+d’ailleurs de cet avis que nos idées feraient bien plus de progrès dans
+l’opinion si ceux et celles qui les défendent suivaient d’un peu plus
+près le mouvement moderne.
+
+--Vous croyez que la coiffure à la Ninon...
+
+--Je crois qu’il en faudrait quelques-unes comme moi pour secouer toutes
+les vieilles momies de votre parti, monsieur le Curé. Et savez-vous à
+quoi je pense? A créer un dancing à Merville, un dancing religieux,
+placé sous le patronage de l’archevêché... Qu’en dites-vous? Cela
+distraira ces pauvres enfants de Marie qui, entre nous, ne doivent pas
+beaucoup s’amuser... Et on ne dira plus que nous sommes un parti de gens
+ennuyeux!
+
+--Je comprends, madame... Montmartre, quoi!
+
+--C’est-à-dire...
+
+--Oui, Montmartre... sans le Sacré-Cœur, bien entendu.
+
+--Monsieur le Curé...
+
+--Et vous croyez que Son Éminence vous approuvera?
+
+--Oh! le cardinal est vieux jeu! Mais j’en ai parlé à Mgr Sibuë, son
+coadjuteur... Il est, comme moi, d’avis que nous devons marcher et même,
+à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un évêque moderne,
+celui-là! Aussi, le moment venu, nous le pousserons et nous en ferons un
+cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse beaucoup à l’élection
+de M. Cousinet... Et quand nous serons à la Chambre, nous n’oublierons
+pas nos amis.
+
+Lisette de Lizac bavardait, interminablement, et l’abbé se demandait
+comment il allait s’en débarrasser quand Valérie entra et, après avoir
+lancé, en dessous, un regard hostile à la «créature», prononça:
+
+--Il y a là un domestique qui vient de la Saulnaye... M. de Sableuse ne
+va pas du tout et madame la comtesse fait demander à monsieur le curé
+d’y aller tout de suite.
+
+--Dites que j’y cours...
+
+Mme Cousinet s’était levée et, avec une intonation théâtrale, s’exclama:
+
+--Le pauvre homme!... Un vieux monsieur si chic! Ah! vraiment, cela me
+fait de la peine, beaucoup de peine.
+
+Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et mouillé du doigt le coin
+des yeux pour étendre le kohl, elle prit congé en poussant un profond
+soupir, un soupir de théâtre.
+
+Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et pédala vigoureusement
+jusqu’à la Saulnaye où il rencontra le docteur Profilex qui sortait de
+la chambre du malade.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-il, anxieusement.
+
+--Mon rôle est terminé, le vôtre commence... Je reviendrai dans une
+heure, car on ne meurt pas qu’ici.
+
+Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais il était visiblement
+ému.
+
+Le curé entra dans la chambre où le comte de Sableuse s’éteignait
+lentement... A son chevet se tenaient debout et silencieux Mme de
+Sableuse et son fils.
+
+--C’est vous, monsieur le Curé? murmura le moribond. Je crois que vous
+arrivez à temps...
+
+D’une voix plus faible encore, il dit à sa femme:
+
+--Chère amie, laissez-moi pendant quelques minutes...
+
+Puis à son fils:
+
+--Pierre, je te reverrai tout à l’heure.
+
+Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme se confessa sans se
+départir d’un calme saisissant. Aux paroles entrecoupées du prêtre, il
+répondit: «J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et servi, mon
+roi... Dieu me sera indulgent, je l’espère, car j’ai été fidèle, malgré
+tout.»
+
+Mme de Sableuse et son fils reprirent leur place au chevet du mourant
+qui avait demandé un portrait du comte de Chambord et, les yeux mi-clos,
+le contemplait en prononçant d’un air extasié:
+
+--Mon roi... mon roi...
+
+Le prêtre récitait la prière des agonisants; la comtesse, le vicomte de
+Sableuse et le vieux valet de chambre, qui avait été appelé, s’étaient
+agenouillés aussi et pleuraient...
+
+La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. A sa vue, le comte
+Hector fit un effort pour se soulever, mais il était trop faible et sa
+tête pâle, sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba sur
+l’oreiller.
+
+--Ah! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, approchez,
+approchez...
+
+Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui dit, dans un souffle
+douloureux:
+
+--Merci, mon cher docteur, mon cher ami... Nous ayons souvent discuté
+ensemble... Mais, au fond, nous sommes les mêmes hommes... nous avons
+vécu d’espérances... de déceptions... de regrets... Maintenant, il me
+semble que je vois plus clair, que je comprends mieux... Oui, j’ai
+rêvé... Ce n’était qu’un rêve... Ce royaume-là ne peut plus être de ce
+monde...
+
+--Ma république non plus! répondit le vieux médecin.
+
+Depuis quelques minutes, un hymne lent et grave prolongeait au loin ses
+notes assourdies... C’était l’_Internationale_ que chantaient, à
+Sableuse, les ouvriers des usines convoqués à un meeting
+révolutionnaire.
+
+--Des fous! prononça encore le mourant.
+
+--Des imbéciles! fit le docteur.
+
+--Des malheureux! murmura le prêtre.
+
+M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui tendit une main déjà glacée
+et prononça quelques paroles indistinctes... La mort entrait, et comme
+l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur Profilex, dont les
+lèvres ne remuaient cependant pas, plia le genou...
+
+
+
+
+XII
+
+POILU
+
+
+A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient assez mal pour
+M. Cousinet et ses amis: l’élément ouvrier l’emportait, tout au moins
+dans le bourg même, et il l’avait bien prouvé à l’unique réunion
+organisée par les candidats du _Salut national_. Mais, dans le reste du
+département, la situation s’affirmait excellente... Les paysans se
+ralliaient en masse au parti qui promettait, s’il triomphait, de tarifer
+le blé au plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles aux
+reprises du fisc. Au surplus, les fermiers enrichis et les nouveaux
+propriétaires du sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et la
+Ligue des bons Français, patronnée par le clergé, n’avait pas grand
+effort à tenter pour obtenir leurs suffrages.
+
+Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet: il vivait à Sableuse dans
+une atmosphère hostile et souvent, lorsqu’il se promenait dans «son»
+parc ou s’accoudait au balcon de «son» château, des bouffées
+d’_Internationale_ montaient jusqu’à lui et troublaient fâcheusement sa
+digestion.
+
+Mais Plumoiseau le rassurait:
+
+--J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion publique... Tout va très
+bien: nous tenons le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections
+réconfortantes et voir triompher la cause des honnêtes gens. Ce sera la
+première fois, car d’habitude, nous sommes blackboulés... Ah! dans notre
+parti, nous n’avons pas été gâtés depuis vingt ans et plus! Maintenant,
+j’ai le sentiment que ça y est, que nous allons nous emparer du pouvoir.
+
+--Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau, répondait M. Cousinet,
+tout ragaillardi.
+
+--Eh bien, permettez-moi de vous dire que cela m’étonnerait.
+
+--Comment cela?
+
+--Chez les conservateurs, il est de tradition de nous considérer, nous,
+journalistes, comme des manœuvres qu’on paie le moins possible et qu’on
+renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a plus besoin d’eux. Et quand je
+dis: «Comme des manœuvres», j’ai tort, car les manœuvres, ça ne se
+laisse pas traiter comme des journalistes!
+
+--Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant pas me prendre pour un
+ingrat! Tenez, si je suis élu, eh bien, je vous prends comme
+secrétaire... Mais savez-vous taper à la machine?
+
+Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à défendre les châteaux, les
+usines, les coffres-forts des autres, répliqua, sarcastique:
+
+--Non, mais j’apprendrai!
+
+Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé à Sableuse.
+
+Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta de dire au commencement
+de son prône:
+
+--Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine que je vous donne des
+conseils sur ce que vous avez à faire aujourd’hui... Je vous parle du
+haut de la chaire de vérité: c’est une tribune qui n’est pas faite pour
+les boniments et les bobards de la politique!
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Dès neuf heures du soir, les premiers résultats du scrutin parvenaient à
+M. Cousinet et ses amis qui étaient réunis dans les bureaux du _Salut
+national_.
+
+A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste des «Bons Français»
+l’emportait avec une majorité écrasante.
+
+--Ouf! fit Plumoiseau... Je doutais un peu des citadins. Quant aux
+paysans, ils sont avec nous. Il n’y a que les ouvriers qui résistent.
+Bah! nous nous en passerons!
+
+Les messages transmis par la Préfecture se multipliaient, presque tous
+favorables. Le Préfet lui-même--présage de victoire--prit la peine de
+téléphoner à M. Cousinet:
+
+«Cela va très bien... Les campagnes donnent admirablement. Vous
+l’emportez, cher ami!»
+
+«Cher ami!» En entendant ces mots, Plumoiseau, qui s’était emparé d’un
+récepteur, s’écria:
+
+--Ça y est!... Nous sommes élus!
+
+Et d’une voix émue, il ajouta:
+
+--Voici ma cinquième campagne électorale... C’est la première fois qu’un
+préfet de la République nous appelle «cher ami!» Les temps seraient-ils
+venus?
+
+Mme Cousinet exultait.
+
+--Je savais bien, disait-elle, que le parti des braves gens
+l’emporterait... Du champagne! Qu’on apporte du champagne comme s’il en
+pleuvait!
+
+Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue des bons Français, était
+venu à Merville poursuivre de près les péripéties de cette élection
+caractéristique. Depuis trois jours il ne quittait plus M. Cousinet et
+surtout Lisette de Lizac... Évidemment, celle-ci le trouvait très bien
+avec son allure de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à chacune
+de ses plaisanteries, indice d’un trouble qui, chez les femmes, se
+manifeste plus souvent par une hilarité nerveuse que par des soupirs
+romantiques.
+
+Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux baron, affectait
+cependant une complète indifférence et lisait d’un air détaché les
+télégrammes de la préfecture.
+
+--Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie débordante, j’ai tenu ma
+promesse!...
+
+--Quelle promesse?
+
+--Je vous avais dit que je vous ferais député!...
+
+Et se tournant vers sa femme:
+
+--C’est un peu ton œuvre aussi... Ce garçon te doit sa situation! Sans
+toi, il ne serait rien... Ah! il te doit une fameuse chandelle!... Et
+dire, mon petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça!
+
+Mme Cousinet ne parut pas entendre ces paroles de son époux que la
+victoire avait quelque peu étourdi... Assise auprès du baron Kepler,
+elle pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix basse d’un air
+infiniment sérieux.
+
+Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut transmise aux bureaux du
+_Salut national_: à Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait...
+
+--Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela ne change rien à
+l’ensemble de la situation...
+
+--Un pays où j’ai dépensé tant d’argent! soupira M. Cousinet.
+
+--Ce sont des ingrats! Faites du bien à des vilains... Et puis nous
+avons été lâchés par le curé.
+
+M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre amère, prononça:
+
+--Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les jambes... Ou, du moins,
+il n’a pas rempli son devoir envers nous, qui sommes les défenseurs de
+la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté d’une façon indigne...
+Nous laisser tomber en pleine lutte! Et dire que son église a été
+réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres! C’était bien la
+peine... Mais je me plaindrai à Mgr Sibuë: nous lui montrerons de quel
+bois nous nous chauffons, à ce bonhomme! Des prêtres comme ça, c’est du
+chiendent... Où irions-nous si, dans la société, les hommes d’ordre tels
+que nous ne pouvaient compter sur le concours absolu de l’Église?
+
+M. Cousinet était indigné... Heureusement, d’autres nouvelles,
+excellentes celles-là, le consolèrent bientôt. Dès onze heures, le
+préfet lui téléphona:
+
+--Mon cher député...
+
+MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les autres candidats de la
+liste des Bons Français obtenaient un chiffre de voix considérable mais
+succombaient, victimes du quorum, du quotient, d’une arithmétique
+compliquée mêlée à l’art d’accommoder les restes.
+
+Dans la rue, la foule s’était amassée devant le transparent lumineux du
+_Salut National_. En voyant apparaître les deux portraits des
+vainqueurs, elle poussa des cris enthousiastes...
+
+Les bureaux du journal étaient envahis par une cohue délirante. La
+comtesse de Rochefeu, la baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse
+de Charmeroy étaient venues prendre part à la joie générale et le fait
+est qu’elles étaient gaies comme des petites folles.
+
+Émoustillées par le champagne, leurs boucles courtes éparpillées au vent
+de la victoire, elles criaient:
+
+--Vive l’ordre! Vive la famille! Vive la religion!
+
+La chanoinesse alla même jusqu’à proposer:
+
+--Si l’on dansait?...
+
+Et Mme Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille du baron Kepler:
+
+--Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales?
+
+De la rue montaient des clameurs bruyantes. Plumoiseau conseilla à M.
+Cousinet:
+
+--Il faut «leur» dire quelques mots... Cela s’impose.
+
+Le nouveau député venait de boire plusieurs coupes de champagne: il
+sentait jaillir en lui comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple?
+Mais sans doute...
+
+Et il se précipita sur le balcon.
+
+--Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et je n’ai pas eu tort.
+Vous pouvez compter sur moi et vous aurez raison!... L’heure était venue
+de faire triompher les idées qui nous sont chères, ces idées qui...
+que...
+
+L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de champagne, soudain,
+faisait des siennes dans cette cervelle troublée.
+
+--Citoyens... Merci!... Tous pour un, un pour tous... politique de
+liberté dans l’ordre et d’ordre dans la liberté...
+
+--Vive Cousinet!
+
+--Je... Je... Fils de mes œuvres... Prêt à tout pour la bonne cause...
+la vôtre... la mienne... rassurer les fortunes... protéger le travail...
+Heu! Heu!
+
+L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en plus.
+
+Plumoiseau lui souffla:
+
+--Parlez de l’arrêt des express à Merville... Dites un mot sur la
+famille.
+
+--La famille... Oui, la famille... les traditions... la... la...
+
+--Vive not’ député!
+
+Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient pas précipités, comme
+tout le monde, aux fenêtres ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le
+cabinet de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de tout autre chose
+que du triomphe de la bonne cause. Et comme le nouveau député, luttant
+vainement contre les vapeurs du champagne, bafouillait de plus en plus
+en s’efforçant de prononcer l’éloge des vieilles traditions et de la
+famille, sa femme se pencha brusquement vers le secrétaire général de la
+Ligue des bons Français et lui tendit ses lèvres peintes.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui, en compagnie de son ami
+le docteur Profilex.
+
+Vers minuit, comme le vieux médecin allait se retirer, on sonna à la
+grille du presbytère. Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt
+en disant avec mauvaise humeur:
+
+--C’est un cycliste qui revient de Merville... Paraît que le Cousinet
+est élu. C’est du propre!
+
+Les deux hommes se regardèrent et sourirent en haussant les épaules.
+
+--Parbleu! fit le docteur Profilex. Vous êtes content, curé?
+
+--Moi? Je m’en fous! répondit l’abbé d’une voix douce.
+
+Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du jardin.
+
+Poilu gambadait autour des deux amis en poussant des aboiements joyeux.
+La porte ayant été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte et se
+mit à bondir en tous sens avec l’allégresse d’un animal qui se sent
+libre.
+
+--Toujours jeune, ce brave Poilu! dit le médecin. En somme, quel âge
+a-t-il?
+
+--Dans les huit ans... Il devait en avoir au moins deux quand j’ai fait
+sa connaissance, là-bas, au front. Pauvre clebs! Je l’ai trouvé dans une
+tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le médecin-chef du
+régiment l’a soigné dans la cagna du colon... Puis on me l’a confié pour
+la recherche des blessés. Ah! il en a dégotté plus d’un... Il était
+connu dans toute la division et le général lui-même lui a serré la
+patte, après une revue.
+
+Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se firent entendre au loin,
+sur la route de Merville: c’était un véritable charivari fait évidemment
+pour réveiller le village.
+
+--Les voilà, je parie, dit le docteur... Ah! ils n’ont pas la victoire
+discrète!
+
+Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et trois autos s’engageaient
+dans le village à toute vitesse.
+
+--Ici, Poilu! cria l’abbé.
+
+Les limousines éclairées intérieurement passèrent devant les deux amis
+qui purent apercevoir des hommes et des femmes qui gesticulaient avec
+une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la première voiture, M. Cousinet
+qui, penché à la portière, poussait des cris en agitant son chapeau et,
+dans la dernière, il leur sembla bien distinguer Mme Cousinet qui, à
+demi renversée sur la banquette, avait passé son bras nu autour d’un
+homme amoureusement penché sur elle.
+
+--On rigole! fit le curé.
+
+--Grande et belle journée pour la République! railla le docteur.
+
+--Poilu! Veux-tu venir, Poilu?...
+
+Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui, après le passage des
+autos aux phares éblouissants, paraissait plus compacte, la silhouette
+bondissante de Poilu restait maintenant invisible.
+
+--Allons, Poilu! insista l’abbé qui se mit à siffler avec un
+commencement d’impatience.
+
+Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue obscure...
+
+--C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus... Se serait-il éloigné?
+
+Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et lui dit d’une voix
+troublée:
+
+--Écoutez...
+
+Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait dans le silence.
+
+--Un blessé! fit le prêtre... Je connais ça.
+
+--Poilu!... C’est Poilu!...
+
+En faisant encore quelques pas, il heurta du pied un corps étendu et
+frémissant... Il se pencha, tendit les mains, toucha ce corps dont il ne
+pouvait distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus douter: c’était
+Poilu qui gisait là, sur la route, dans son sang.
+
+--Écrasé! s’écria le curé de Sableuse... Ils ont écrasé Poilu!
+
+Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il s’écria:
+
+--Ah! les salauds!
+
+--Vite, portez-le chez vous, dit le docteur... Nous allons l’examiner à
+la lumière. Peut-être n’est-il blessé que légèrement.
+
+L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que le pauvre animal était à
+peu près inerte... Dans le vestibule de la cure, sous la lampe que
+Valérie, éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant, les yeux
+déjà embués par la mort prochaine. En apercevant son maître, il remua
+faiblement la tête et s’efforça, dans un effort suprême, de lui lécher
+la main.
+
+Le docteur le palpa légèrement et dit:
+
+--Rien à faire... Il a le ventre broyé.
+
+Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte d’aboiement lugubre et
+s’affaissa: il était mort.
+
+--Poilu! s’écria l’abbé Pellegrin... Ben quoi, mon vieux Poilu?...
+
+Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla comme au chevet d’un être
+humain et d’une voix entrecoupée de sanglots, prononça:
+
+--Mon clebs! mon copain! mon vieux frère!
+
+Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats de Sableuse étaient
+réunis dans le jardin du presbytère: il y avait parmi eux des médaillés
+militaires, des décorés de la croix de guerre, et plusieurs étaient
+mutilés.
+
+Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé au milieu d’un
+terre-plein gazonné, auprès d’un vieil arbre dont les dernières feuilles
+étaient arrachées par le vent d’automne.
+
+Une bruine froide commençait à tomber du ciel bas et sombre.
+
+La porte de la cure s’ouvrit.
+
+Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur Profilex. Ils portaient une
+manière de caisse de bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait
+tracé, en lettres noires, ce nom: POILU. Lentement, solennellement, ils
+s’avancèrent jusqu’au milieu du cercle formé par les spectateurs de
+cette scène étrange et avec des gestes précautionneux, ils déposèrent le
+cercueil à côté de la fosse béante. Tous ceux qui étaient là
+connaissaient Poilu et l’aimaient: ils savaient que ce chien avait été,
+comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers, qu’il avait été
+blessé... C’était un camarade, et bien qu’il n’y eût là que des paysans,
+d’ordinaire assez rudes dans leurs rapports avec les animaux, des yeux
+parurent humides, des lèvres tremblèrent et toutes les têtes se
+découvrirent.
+
+L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile, tandis que le docteur
+Profilex reculait de quelques pas... Seul devant le petit cercueil, le
+prêtre avait joint les mains, dans un geste de prière.
+
+Priait-il?
+
+Non... Prie-t-on pour l’âme des chiens?
+
+D’ailleurs, ont-ils une âme?
+
+Le curé de Sableuse devait répondre à ces questions avec toute
+l’ingénuité d’un autre saint François d’Assise.
+
+Dans le silence qui était tombé, il parla d’une voix que l’émotion
+rendait sourde et saccadée, mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de
+celui qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux ailes palpitantes.
+
+«Avais-tu une âme, pauvre clebs? fit-il en se penchant vers celui qui
+avait été son ami... Moi, je suis certain que tu en avais une et il y a
+des êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je ne prie pas pour
+elle, non parce que je crois que ce serait sacrilège, mais parce que je
+suis certain que ce serait une prière gâchée: les âmes des bêtes n’ont
+rien à se faire pardonner: elles sont pures, elles sont innocentes comme
+celles des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour qu’il t’admette
+dans son paradis... Bien sûr que tu y as été reçu par saint Pierre, même
+si tu as levé la patte sur les portes d’or et de diamant de l’hosto
+céleste. Et tu as été tout de suite casé dans une de ces niches bien
+chaudes, garnies de coussins de velours, où les bons cabots, en
+attendant leur patron, mangent des pâtées préparées par les anges! Sois
+tranquille, mon vieux, si je reçois aussi ma feuille de route pour le
+ciel--on ne sait jamais!--j’irai te réclamer tout de suite. En arrivant,
+je crierai: «Poilu!» et ayant reconnu ma voix, tu te précipiteras
+au-devant de moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais de ton
+vivant. Si je dois tirer un certain temps au purgatoire, tu prendras
+patience... Et peut-être voudras-tu venir me rejoindre quand même. Pas
+plus dans l’autre monde que dans celui-ci, les chiens ne jugent ceux
+qu’ils aiment... Ça ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des
+cabots en enfer. Oh! pas un seul n’a jamais mérité d’aller rôtir dans
+les flammes éternelles. Mais il y en a qui ont demandé à aller consoler
+leurs maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur faire du bien,
+aux pauvres damnés sans espoir, quand ils sentent tout à coup que leurs
+mains dévorées par le feu sont léchées par leur chien fidèle...
+
+«Prier pour toi, bon Poilu? Non, pas la peine... L’âme du plus admirable
+saint paraîtrait horriblement souillée s’il était permis de la comparer
+à celle d’un simple barbet, même très crotté...
+
+«Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme un saint parmi les cabots et
+tu aurais même, là-haut, une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait
+pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus naturelles de ton espèce:
+tu n’as pas été simplement bon, honnête et rigolo quand il y avait des
+soldats ou des petits enfants à amuser... Tu n’as pas fait le beau dans
+les salons: tu as été superbe, et pas pour un morceau de sucre, sur le
+champ de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous les rafales des
+mitrailleuses, les blessés qui attendaient du secours et ton sang de
+chien s’est mêlé au sang des hommes... Le tien et le leur sont du même
+rouge et je trouve qu’il y a des moments où ils se valent.
+
+«Tu as bien porté le nom que nous t’avions donné... Vraiment, tu avais
+une bonne gueule de poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as été
+la victime d’un de ces mufles qui ont fait leur pelote pendant la
+guerre. Les poilus qui vont à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi
+par les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est un fait qu’ils
+sont tout au moins bousculés, roulés, jetés au ruisseau: la grosse
+limousine de la société nouvelle passe en vitesse au milieu de la foule
+des bons bougres qui continuent à être dans la biffe. C’est toujours les
+mêmes qui trinquent en temps de paix comme en temps de guerre. On leur
+passe dessus... Place au gros monsieur qui rentre à son château, qui va
+à sa banque, qui se précipite à la Chambre!... Garez-vous, les poilus!
+
+«Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre, comme beaucoup
+d’autres... Et maintenant, te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas être
+enterré dans ce jardin que tu remplissais de tes cris et même que tu
+saccageais parfois en bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi qui
+les as le plus piétinés, les bégonias! Nous ne t’entendrons plus bagoter
+à ta manière avec tes copains qui, de loin, te répondaient dans le grand
+silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes, comme un ancien
+à la manche chevronnée. Mais c’est pas sûr que tu les intéressais, ces
+cabots restés à la niche tandis que toi tu pataugeais, là-bas, dans la
+gadouille. Les histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les hommes: y
+a des chances pour que ça n’intéresse pas non plus les clebs. Des fois,
+les autres se taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le
+crépuscule... C’est ce que font un tas d’autres poilus que personne
+n’écoute: les chiens de garde, ça gueule comme ça ou ça grogne,
+seulement on sait bien que ça n’a pas d’importance et que le moment
+vient toujours où, découragés, ils la ferment...
+
+«Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu... Mais je crois fermement qu’on
+se retrouvera dans le céleste cantonnement, celui où on est au repos
+pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont aimés sur la terre
+se retrouvent pour mener la bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui
+n’ont plus à s’en faire une miette, car ils sont assis, pour l’éternité,
+à la cantine du bon Dieu!
+
+«Au revoir, Poilu!»
+
+Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes un peu de terre humide
+et noire et la jeta sur le cercueil qui venait d’être déposé dans la
+fosse... Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre, tous les
+anciens soldats en firent autant, en silence, gravement, tandis que
+s’épaississaient les ombres de la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet apporta à la cure ce billet:
+
+ «J’apprends l’accident dont votre chien a été la victime. Désolé! Je
+ voudrais vous indemniser... Que puis-je vous offrir? Mais peut-être
+ préférez-vous que je vous envoie un autre chien qui remplacerait celui
+ qui s’est si malencontreusement jeté sous les roues de ma voiture. Je
+ mets à votre disposition un animal de race, un véritable berger
+ allemand dont vous serez certainement satisfait. Vous savez que c’est
+ un chien très à la mode.
+
+ «Un mot et c’est fait.
+
+ «Bien à vous.
+
+ «Cousinet,
+
+ _Député_.»
+
+--On attend la réponse, fit Valérie.
+
+Le prêtre déchira la lettre et prononça:
+
+--Dites qu’il n’y en a pas.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE COUPABLE
+
+
+--M. le curé de Sableuse est là, annonça l’abbé Lanthier avec un sourire
+entendu...
+
+--Qu’il entre! ordonna Mgr Sibuë en ajustant ses lunettes d’acier sur
+son nez mince... Et laissez-moi seul avec lui.
+
+Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des plus mauvais jours. Et
+quand l’abbé Pellegrin entra, il lui lança un regard terrible... Il le
+laissa s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée, lorsqu’il lui
+dit d’une voix sèche: «Relevez-vous», sans lui avoir permis de baiser
+l’améthyste de sa bague pastorale.
+
+--Vous m’avez convoqué, Monseigneur? fit le curé en obéissant.
+
+--Oui... Et, cette fois, vous devinez sans doute de quoi il s’agit?
+
+--Pas du tout, Monseigneur.
+
+--Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir mes félicitations?
+
+L’abbé Pellegrin ne répondit pas.
+
+--Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci: vous êtes devenu la honte,
+le scandale du diocèse!
+
+--Qu’est-ce que j’ai fait?
+
+--Vous le demandez? Quoi, vous n’avez pas de remords?
+
+--Je jure à Votre Grandeur...
+
+Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama:
+
+--Vous avez perdu tout sens moral! C’est abominable... Enfin, je vais
+vous rappeler vos fautes, sans même espérer que vous manifesterez le
+moindre repentir: plongé dans le péché, vous y persévérez avec un
+cynisme sans exemple.
+
+Un flux de sang monta au visage du prêtre qui fut pris d’un tremblement
+nerveux. Mais le prélat ne parut pas s’en apercevoir et il reprit:
+
+--Vous êtes un déserteur!
+
+--Moi? Oh!...
+
+Le curé passa la main sur son front couvert de sueur et des larmes
+jaillirent de ses yeux.
+
+--Un déserteur, je l’ai dit et je le répète... Vous avez même déserté en
+plein combat et ce n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout, nous
+avons remporté la victoire. Enfin, monsieur, vous avais-je donné l’ordre
+de soutenir énergiquement la candidature de M. Cousinet, un excellent
+homme, un Français modèle, un chrétien prêt à se sacrifier pour défendre
+la bonne cause? Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son service
+cette influence que vous avez acquise sur une partie de la population et
+cela par des allures, par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas.
+Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter: la fin aurait
+justifié les moyens. Certes, nous avons triomphé quand même, Dieu a béni
+nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le vicomte de Sableuse,
+pour lutter au Parlement contre le désordre et l’impiété. Mais vous,
+monsieur, vous avez à me rendre compte de votre trahison... Enfin, dites
+quelque chose, justifiez-vous, si vous le pouvez!
+
+L’abbé prononça lentement:
+
+--Ma conscience... J’ai obéi à ma conscience!
+
+A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se pencha vers le prêtre et
+lui lança d’une voix sifflante:
+
+--Votre conscience!... Je n’aime pas ce mot-là. C’est un mot de révolté.
+
+--Cependant...
+
+--Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre conscience, devant moi, qui
+suis votre évêque. Je vous le défends, vous entendez...
+
+Et comme l’abbé baissait la tête, il continua:
+
+--J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher. Vous êtes allé à Paris
+il y a quelques semaines?
+
+--Oui, Monseigneur! j’avais été chargé par M. Cousinet de...
+
+--Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que vous avez remplie mais
+de la conduite que vous avez eue à Paris.
+
+--Je n’ai rien fait de mal, bien sûr!
+
+--Je suis renseigné... Vous êtes descendu dans un hôtel de la place
+Saint-Sulpice, l’hôtel du Grand-Fénelon, tenu par Mlle Badinois. Vous
+voyez, je précise... Eh bien, vous avez tenu dans cette pieuse maison
+des propos qui ont scandalisé les dignes ecclésiastiques qui la
+fréquentent.
+
+--Moi? Non mais...
+
+--Vous avez demandé un jour à Mlle Badinois l’adresse du Casino de
+Paris.
+
+--Bien sûr, puisque...
+
+--Vous avouez être allé dans cet antre diabolique, affreux réceptacle de
+tous les vices?
+
+--Dame!
+
+--Et vous étiez revêtu de votre soutane?
+
+--Oui, mais...
+
+--Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre voyage, car une
+honorable personne que vos allures intriguaient vous a suivi et m’a
+renseigné comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer dans un
+établissement qui porte cette enseigne significative: «Abbaye de
+Thélème.» C’est un endroit fréquenté par les filles perdues et les
+malheureux qui partagent leurs tristes passions!
+
+--Monseigneur, c’est pas possible!... C’est une auberge très convenable.
+J’ai été reçu avec beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle où
+j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher.
+
+--Quelle audace! Et votre longue conversation, à l’église Notre-Dame de
+Lorette, avec une créature qui, habilement questionnée après votre
+départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse. Vous, un prêtre,
+dans le temple même du Seigneur, vous avez osé... Honte! Honte!
+
+--Pardon...
+
+--Une danseuse!
+
+--C’est vrai, même que je lui ai promis que saint Joseph la ferait
+passer dans le premier quadrille de l’Opéra!
+
+Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé, dans son fauteuil et
+s’exclama:
+
+--C’est inouï! C’est inouï!
+
+Mais il se dressa de nouveau et continua:
+
+--Vous avez fait pis encore!... A Sableuse même, vous vous êtes livré à
+une manifestation indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des
+détails incroyables.
+
+Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air d’un homme qui ne
+devine pas, Sa Grandeur repartit de plus belle:
+
+--Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement de votre chien, cette
+cérémonie sacrilège à laquelle vous avez presque donné le caractère
+d’obsèques religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies. Une bête,
+ce n’est rien aux yeux de l’Église, et vous vous êtes permis!...
+
+Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir. Il répliqua, indigné:
+
+--Ah! non, faut pas parler ainsi de mon clebs!
+
+--Comment? Que dites-vous?
+
+--Je dis qu’il faut respecter la mémoire de Poilu!... Tout ce que vous
+voudrez, mais pas ça! Poilu était mon ami et je l’ai enterré
+honorablement, comme il le méritait. Nous foutons bien souvent des _Dies
+iræ_, des boniments, des fleurs et des couronnes à des macchabées qui ne
+méritent même pas les petits égards que j’ai eus pour la dépouille de
+mon pauvre cabot!
+
+Le prélat ne prit même plus la peine de lever les bras au ciel ou de
+paraître scandalisé. C’est d’une voix douce, avec calme, en manipulant
+la belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine, que Sa
+Grandeur prononça:
+
+--Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener à reconnaître vos
+fautes. Vous gardez votre superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est
+assez... Mon devoir est cruel, mais je le remplirai. Je décide donc que
+vous cesserez, dès à présent, de desservir l’église paroissiale de
+Sableuse. Et je vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins, dans
+notre maison de retraite où son directeur, M. l’abbé Perdrix, qui a de
+l’autorité, saura, je l’espère, vous guider sur le chemin du repentir.
+
+L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta:
+
+--Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement.
+
+--Allez, monsieur, et obéissez!
+
+--Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance.
+
+--Parce que vous êtes un mauvais prêtre!
+
+--Non, monseigneur, parce que je ne suis pas un bon gendarme.
+
+Et sans souci de ce que le coadjuteur penché sur son bureau, le bras
+tendu, l’index pointé, lui lançait d’une voix furieuse, il sortit.
+
+--Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je parle à Son Éminence...
+Je demande le rapport du cardinal: c’est un saint homme qui a toujours
+été bon pour moi... Quand il m’aura entendu, il me donnera raison!
+
+Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier qui se promenait de long
+en large, prêt sans doute à intervenir en cas de besoin et qui lui
+demanda:
+
+--C’est fini?
+
+--Pas du tout... Je veux voir Son Éminence!
+
+--Voir Son Éminence? N’y comptez pas.
+
+--Je vous dis que je veux la voir et que je la verrai.
+
+--Le cardinal ne peut pas vous recevoir.
+
+--Quand il saura que je demande une audience, il me l’accordera, tout de
+suite.
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c’est impossible!
+
+--Nous allons bien voir... Je sais où le trouver: je connais la boîte!
+
+L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier et le vieux valet de
+chambre qui voulaient l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque,
+ouvrant une double porte ornée de boiseries dorées, pénétra dans le
+cabinet du cardinal Arnaud de Blandignière.
+
+Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un fauteuil, devant la
+cheminée où brûlaient d’énormes bûches: il regarda le prêtre qui s’était
+jeté à ses pieds, mais son visage diaphane resta impassible, ses yeux ne
+reflétèrent aucune impression.
+
+--Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique, je viens vous
+demander protection et justice, comme un fils pourrait les demander à
+son père.
+
+--Mon fils!... mon fils! murmura le cardinal d’une voix lointaine.
+
+--Votre Éminence me connaît... Elle sait que je suis digne de sa
+confiance, que j’ai toujours rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis
+un bon prêtre!
+
+Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De ses mains tremblantes,
+tout en souriant, il caressait ses genoux d’un geste circulaire,
+automatique, et son regard vague, se détournant du prêtre, se fixait
+maintenant sur les flammes dansantes du foyer.
+
+L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde: il se défendait
+contre les calomnies, il protestait contre les mensonges et il attendait
+une parole encourageante, rassurante du vieillard. Mais celui-ci s’était
+mis à sourire; tout à coup, se penchant vers la bûche flamboyante, il
+prononça difficilement:
+
+--J’ai froid... Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ici?
+
+--Éminence, continua le curé de Sableuse, je n’ai plus d’espoir qu’en
+votre sereine impartialité... Je suis certain que le cardinal Arnaud de
+Blandignière ne me laissera pas tomber.
+
+--Le cardinal?... Ah! il est bien vieux, le cardinal, bien vieux... Et
+il a bien froid!
+
+--Éminence, secourez-moi! implora le prêtre.
+
+A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé Pellegrin, le contempla
+et une lueur fugace passa dans ses yeux.
+
+--Ah! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître... Mais je ne
+puis plus rien pour vous... plus rien... Vous savez, je vais mourir...
+Je suis déjà comme mort... Je ne compte plus... Je ne puis plus rien,
+que ceci...
+
+Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté défaillante, il bénit le
+prêtre agenouillé.
+
+Celui-ci comprit que la grande intelligence du célèbre orateur s’était
+évanouie, que ce prince de l’Église n’était plus guère qu’une manière
+d’effigie recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre de cette
+ruine humaine aucun appui, aucun secours. Le cardinal Arnaud de
+Blandignière, membre de l’Académie française, auteur de l’_Histoire des
+Gaules chrétiennes_, semblait avoir déjà oublié la présence de celui qui
+était encore à ses pieds et bientôt, il s’endormit.
+
+Le curé de Sableuse se releva et murmura:
+
+--Pas la peine!
+
+Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à attendre de personne.
+Il était vaincu, brisé...
+
+Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut M. Cousinet,
+important, et Mme Cousinet, empanachée, qui, introduits respectueusement
+par le vieux valet de chambre, pénétraient dans le cabinet de Mgr Sibuë.
+
+L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de voir l’évêque de Césarée qui,
+les deux mains tendues, s’élançait vers le couple en disant:
+
+--Mon cher député... Bien chère madame Cousinet!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages
+ I.--Noir, violet, rouge 7
+ II.--Une carte de visite 27
+ III.--M. et madame Cousinet 45
+ IV.--Une voix dans la cathédrale 70
+ V.--Le tacot et la torpédo 89
+ VI.--Un homme du passé 107
+ VII.--Il faut qu’une porte... 133
+ VIII.--La Religion, la Famille, la Propriété 157
+ IX.--Histoire de la Pucelle 184
+ X.--Pour la cause 217
+ XI.--Les deux purs 268
+ XII.--Poilu 283
+ XIII.--Le coupable 303
+
+
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***
diff --git a/77666-h/77666-h.htm b/77666-h/77666-h.htm
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+ <title>Mon curé chez les riches | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">CLÉMENT VAUTEL</p>
+
+<h1>MON CURÉ<br>
+CHEZ LES<br>
+RICHES</h1>
+
+
+<p class="c gap">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br>
+<span class="xsmall">PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li><i>La Réouverture du Paradis Terrestre</i>, roman.</li>
+<li><i>Les Folies Bourgeoises</i>, roman.</li>
+<li><i>Mademoiselle Sans-Gêne</i>, roman.</li>
+</ul></div>
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="noindent narrow top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR
+PAPIER VERGÉ PUR FIL DES
+PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS
+A LA PRESSE DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 25.</p>
+
+
+<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1923, by</span> Albin Michel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">Mon curé chez les riches</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="xsmall">NOIR, VIOLET, ROUGE</span></h2>
+
+
+<p>— Qui annoncerai-je à Monseigneur ?</p>
+
+<p>— Vous direz que c’est l’abbé Pellegrin, curé
+de Sableuse… D’ailleurs, je suis convoqué.</p>
+
+<p>Le vieux valet de chambre, à mine circonspecte,
+s’inclina, puis, d’un pas glissant, il se dirigea
+vers une portière de peluche élimée qu’il écarta
+et derrière laquelle il disparut comme une ombre.</p>
+
+<p>Resté seul dans la vaste antichambre que décoraient
+quelques photographies jaunies de tableaux
+de sainteté, l’abbé Pellegrin s’était assis, son parapluie
+à la main, sur une dure banquette… Le
+curé de Sableuse était très ému : pourquoi
+Mgr Sibuë, évêque de Césarée, coadjuteur au cardinal-archevêque
+de Merville, l’avait-il convoqué,
+toutes affaires cessantes ?</p>
+
+<p>Ce prélat qui, en réalité, exerçait le pouvoir à
+la place de Son Éminence vieillie et fatiguée,
+passait pour manquer totalement de douceur
+évangélique : en quelques mois, il s’était affirmé
+comme un chef exigeant et sévère, et déjà
+quelques prêtres avaient encouru, pour des
+vétilles, sa disgrâce redoutable.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse, le cœur battant, se
+demandait en quoi il avait pu déplaire à Monseigneur…
+Ne remplissait-il pas dignement les
+devoirs de son sacerdoce ? Avait-il commis
+quelque faute dans ses rapports avec l’autorité
+laïque ? Les quêtes au bénéfice des œuvres
+patronnées par l’archevêché n’étaient-elles pas
+assez fructueuses ? L’abbé Pellegrin cherchait
+sans trouver… Perplexe, il haussa les épaules et,
+à mi-voix, il prononça :</p>
+
+<p>— Ah ! Et puis, on verra bien… Faut pas s’en
+faire !</p>
+
+<p>A ce moment, la portière se souleva et un abbé
+très élégant parut…</p>
+
+<p>— Ce cher Pellegrin ! s’exclama-t-il en se dirigeant,
+la main tendue, vers le curé de Sableuse.</p>
+
+<p>— Tiens, ce vieux Lanthier !</p>
+
+<p>Les deux prêtres échangèrent un cordial <span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span>.</p>
+
+<p>— Vous êtes donc à l’archevêché ? questionna
+l’abbé Pellegrin.</p>
+
+<p>— Mais oui, depuis quelques jours… Je suis le
+secrétaire de Mgr Sibuë.</p>
+
+<p>— Ah ! plaisanta le curé, c’est le filon !</p>
+
+<p>L’autre fronça légèrement les sourcils et un
+sourire forcé passa sur ses lèvres minces.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous, répliqua-t-il d’une voix
+douce, je peux rendre ici plus de services que dans
+une paroisse…</p>
+
+<p>— Bien sûr, dit l’abbé Pellegrin avec bonne
+humeur. Et puis, ici, c’est plus intéressant… Du
+moins, quand on se place à un certain point de
+vue. Un bon cantonnement, pas trop de boulot,
+l’existence pépère, quoi !</p>
+
+<p>Ces propos parurent déplaire grandement au
+secrétaire de Mgr Sibuë. Il répondit avec froideur :</p>
+
+<p>— On voit bien que vous n’avez jamais occupé
+un tel poste…</p>
+
+<p>— Ma foi non… Moi, au lieu de travailler dans
+les bureaux du général, je veux dire de Monseigneur,
+je suis en première ligne : je baptise, je
+distribue le Bon Dieu, je marie, je confesse, j’enterre…
+Je suis au front, quoi !</p>
+
+<p>L’abbé Lanthier fit, cette fois, une franche grimace…
+Et le curé de Sableuse comprit, enfin,
+qu’il gaffait. Il se souvint, tout à coup, que ce
+prêtre, cependant plus jeune et aussi robuste que
+lui, n’avait été mobilisé que pendant quelques
+semaines, comme infirmier du service auxiliaire,
+dans la ville même qu’il habitait. Et il se reprocha
+de l’avoir offensé en plaisantant ainsi…</p>
+
+<p>— Je blague un peu, reprit-il en rougissant…
+Vous ne m’en voulez pas, mon cher ?</p>
+
+<p>— Moi, vous en vouloir ? articula l’abbé Lanthier
+d’une voix plus sèche… Et pourquoi donc ?
+Je suis, je vous l’ai dit, ravi de vous revoir…
+C’est la première fois depuis l’armistice. Mais
+nous nous sommes rencontrés lors d’une de vos
+permissions… Au fait, j’y pense, il faut que je
+vous félicite : vous vous êtes très bien conduit.</p>
+
+<p>— Oh ! je n’en ai pas fait plus que les camarades…
+Plutôt même un peu moins. J’étais brancardier…
+Brancardier régimentaire, faut pas
+confondre.</p>
+
+<p>— Vous avez été blessé ?</p>
+
+<p>— Oh ! si peu… Ce n’est vraiment pas la peine
+d’en parler.</p>
+
+<p>— Et vous avez <i>ça</i>…</p>
+
+<p>De son index à l’ongle poli, l’abbé Lanthier
+montra le ruban déteint de la croix de guerre que
+portait le curé de Sableuse.</p>
+
+<p>— Bah !… répliqua celui-ci, il y en a tant qui
+l’ont ! Vraiment, c’est sans importance…</p>
+
+<p>L’abbé Lanthier sourit, mais cette fois avec
+plus de bonne grâce.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin crut que le secrétaire de Monseigneur
+avait déjà oublié ses plaisanteries d’ailleurs
+innocentes et dit :</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas tout ça… Je suis venu pour
+voir Mgr Sibuë.</p>
+
+<p>— Monseigneur va vous recevoir. En ce
+moment, il est en conférence avec ces messieurs
+du Cercle de la Renaissance catholique…</p>
+
+<p>— Vous savez que je suis convoqué ?</p>
+
+<p>— C’est moi qui vous ai envoyé la lettre…</p>
+
+<p>— Vous pourriez peut-être me tuyauter.</p>
+
+<p>— Comment dites-vous ?</p>
+
+<p>— Me renseigner… Qu’est-ce qu’il me veut, le
+coadjuteur ?</p>
+
+<p>Le secrétaire lança au curé de Sableuse un
+regard dur et froid comme une lame et répondit :</p>
+
+<p>— Je devrais me taire, mais, n’est-ce pas,
+entre vieux amis… Eh bien ! Monseigneur trouve
+que vous oubliez trop souvent le caractère dont
+vous êtes revêtu, que vous manquez de tenue…</p>
+
+<p>— Moi ?… s’écria l’abbé Pellegrin en pâlissant.
+Mais ce n’est pas sérieux ! Voyons, mon vieux, il
+est impossible que…</p>
+
+<p>Le vieux valet de chambre avait soulevé la portière
+et prononçait :</p>
+
+<p>— Monsieur le curé veut-il me suivre ?…</p>
+
+<p>— Vous allez être renseigné, dit l’abbé Lanthier
+d’une voix mielleuse. Je vous en prie, calmez-vous :
+Monseigneur, que je connais bien, est
+moins sévère qu’on ne le dit… Ayez confiance en
+sa bonté toute paternelle !</p>
+
+<p>Mais le curé de Sableuse, qui du blanc avait
+passé au cramoisi, bougonnait, indigné :</p>
+
+<p>— Par exemple !… Elle est raide, celle-là !
+Manquer de tenue… Non mais, des fois !</p>
+
+<p>Il se dressa d’un air décidé et, sans lâcher son
+parapluie, il se dirigea vers la double porte qui
+s’entr’ouvrait derrière la portière. Sur les dalles
+de marbre, ses brodequins à clous faisaient un
+bruit crissant qui étonna et même agaça l’élégant
+abbé chaussé, lui, de fins souliers à boucles d’argent.</p>
+
+<p>Mgr Sibuë attendait le curé dans son cabinet,
+pièce étroite, qu’encombrait une immense table
+couverte de paperasses. Aux murs, une vue de la
+basilique de Lourdes et un Christ d’ivoire…
+L’évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, vêtu d’une soutane aux boutons
+violets, se tenait debout pour accueillir son
+visiteur : il le laissa s’agenouiller pour baiser
+l’anneau qu’il lui tendait, majestueusement, puis,
+prenant place lui-même dans un fauteuil, il l’invita
+à s’asseoir, en pleine lumière, sur une chaise
+de tapisserie.</p>
+
+<p>— Votre Grandeur m’a convoqué, articula le
+prêtre qui, maintenant, avait perdu toute assurance…</p>
+
+<p>— Oui, monsieur le curé, et voici pourquoi.</p>
+
+<p>L’évêque de Césarée remonta sur son nez long
+et pointu des lunettes à monture d’acier et observa
+pendant un instant l’abbé Pellegrin dont l’inquiétude
+devenait une véritable angoisse.</p>
+
+<p>Le coadjuteur reprit d’une voix lente qui décomposait
+les mots en appuyant sur certains :</p>
+
+<p>— Vous êtes, je le sais, un prêtre vertueux,
+attaché à ses devoirs sacerdotaux et, certes, au
+point de vue religieux, je n’ai que des éloges à
+vous adresser. Mais… Il y a un « mais », monsieur
+le Curé, et, c’est ce qui m’oblige, à mon
+grand regret, à vous faire quelques observations
+d’un ordre assez délicat.</p>
+
+<p>— Ma conduite est sans reproches, affirma
+l’abbé Pellegrin.</p>
+
+<p>— Sans contredit, aussi n’est-ce pas de votre
+conduite qu’il s’agit, mais de votre façon de vous
+tenir, de vous exprimer… La guerre vous a
+changé, comme elle a changé beaucoup d’autres
+prêtres qui furent mobilisés. Les uns sont revenus
+avec des idées nouvelles, peu louables pour la
+plupart, comme il en est presque toujours des
+idées nouvelles ; les autres… Mais il s’agit de
+vous, monsieur le Curé, et chez vous, la guerre
+a laissé — je vous parle nettement — un goût
+étrange pour cette vulgarité que nous tolérions
+et même que certains aimaient chez le troupier.
+Oui, vous affectez je ne sais quelle rondeur populaire,
+je dirai même populacière, vous employez
+des expressions qui, Dieu me pardonne, sont du
+véritable argot… Passe encore qu’au front — puisque
+vous y êtes allé — vous vous soyez
+abandonné à de telles intempérances de langage,
+bien que vous eussiez pu, j’imagine, vous défendre
+contre cette contagion… Mais après avoir repris
+votre soutane, vous deviez renoncer à ces allures,
+à ce vocabulaire et redevenir le prêtre discret,
+modeste, réservé que vous étiez avant la guerre.
+J’ai horreur, pour ma part, des prêtres pittoresques,
+des originaux, des types… Le prestige de
+l’Église n’y gagne rien. Aussi, j’entends que mon
+clergé soit correct… Le correction doit être une
+des premières vertus de ceux qui remplissent
+notre saint ministère. Je regrette d’avoir à vous
+le rappeler et j’espère qu’il me suffira de vous
+avoir averti pour que vous vous comportiez désormais
+d’une façon plus digne, plus décente…</p>
+
+<p>Une rougeur passa sur le front du curé de
+Sableuse qui répondit, avec un tremblement dans
+la voix :</p>
+
+<p>— Monseigneur, je ne croyais pas avoir démérité
+à ce point. Votre Grandeur m’en fait tout un
+plat !</p>
+
+<p>Ces mots firent sursauter le coadjuteur qui
+s’exclama :</p>
+
+<p>— Encore une de ces expressions qui étonnent
+sur les lèvres d’un laïque et choquent sur celles
+d’un ecclésiastique !</p>
+
+<p>— Elle m’est venue tout naturellement…</p>
+
+<p>— C’est donc encore plus grave que je ne le
+craignais. Voyons, monsieur le Curé, vous vous
+croyez donc toujours au front, parmi ces gens
+mal élevés, ces…</p>
+
+<p>— C’étaient des types épatants, Monseigneur,
+des espèces de saints !</p>
+
+<p>— Entendu, fit l’évêque avec impatience, mais
+ces « types épatants », comme vous dites, ne sont
+pas des modèles qu’il convient de proposer aux
+membres du clergé. Vous voudrez bien, je l’espère,
+le reconnaître… Vous êtes démobilisé
+depuis de longs mois : la guerre est finie, bien
+finie. Ah ! cette guerre, quel triste héritage elle
+nous aura laissé ! Que de prêtres elle a gâtés ! Je
+souffre en y pensant…</p>
+
+<p>Mgr Sibuë remit une fois de plus ses lunettes
+d’aplomb, attendant les aveux et la promesse de
+s’amender du curé de Sableuse… Mais celui-ci ne
+paraissait pas disposé à se frapper la poitrine en
+s’accusant. Au contraire, la tête haute, le regard
+brillant, il répliqua :</p>
+
+<p>— Je crois, Monseigneur, que la guerre a
+amélioré les bons et rendu pires les mauvais,
+qu’il s’agisse des clercs ou des laïques. En ce
+qui me concerne, sans me départir de l’humilité
+qui me convient, j’ose prétendre que les années
+que j’ai vécues au front, au milieu des poilus,
+m’ont rendu plus amendé comme chrétien et
+prêtre que toute une vie écoulée dans la paix de
+la sacristie et du presbytère… J’ai passé quatre
+ans au milieu des martyrs : n’est-ce pas la meilleure
+école pour nous, Monseigneur ?</p>
+
+<p>Interloqué, le coadjuteur resta un instant silencieux,
+puis :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une raison pour fumer la pipe,
+comme vous le faites, en public.</p>
+
+<p>— Je promets à Votre Grandeur de m’en abstenir
+désormais.</p>
+
+<p>— S’il n’y avait que cela !…</p>
+
+<p>Mgr Sibuë ouvrit un dossier et, d’un air scandalisé,
+continua :</p>
+
+<p>— J’ai là quelques documents… Ainsi, le lundi
+de Pâques, après le Salut, vous avez réuni dans
+la salle du patronage quelques-uns de vos paroissiens
+et vous leur avez chanté vous-même, en
+vous accompagnent sur l’harmonium, une chanson…
+Ah ! monsieur le Curé !… une chanson
+épouvantable !</p>
+
+<p>— J’ai chanté la <i>Madelon</i>, avoua l’abbé Pellegrin.</p>
+
+<p>— C’est indigne… Vous, un prêtre !</p>
+
+<p>— Ce sont mes camarades du front qui m’en
+ont prié… J’ai une assez bonne voix et puis, cela
+leur faisait tant de plaisir !</p>
+
+<p>— La <i>Madelon</i> ! répéta Mgr Sibuë, suffoqué.</p>
+
+<p>— Mais, Monseigneur, c’est une chanson très
+honnête… Et puis, elle a été chantée si souvent
+par des gens qui allaient mourir ! Vrai, ces couplets-là
+ne peuvent pas déplaire au Bon Dieu !</p>
+
+<p>— Le Bon Dieu ! reprit le coadjuteur… Précisément,
+je trouve que vous lui attribuez des opinions
+un peu hardies. Vous parlez de lui en termes
+inadmissibles. Par exemple, au cours de votre
+sermon de dimanche dernier sur la nécessité de
+la prière, n’avez-vous pas lancé, du haut de la
+chaire : « Il ne s’agit pas de bredouiller des <i lang="la" xml:lang="la">pater</i>
+et des <i lang="la" xml:lang="la">ave</i>, d’ânonner des litanies tout en ayant la
+tête ailleurs… Il faut prier avec son cœur, il faut
+s’adresser au Très-Haut comme un soldat s’adresse
+à son général. Quand on parle à son général, ce
+n’est pas pour lui dire n’importe quoi, en pensant
+à autre chose. Le général n’a pas le temps d’écouter
+les bavards… Le Seigneur non plus. Des
+prières comme celles que vous marmonnez sans
+même les comprendre, eh bien, voulez-vous que
+je vous dise, mes frères, le bon Dieu… »</p>
+
+<p>Ici, le coadjuteur s’interrompit avec une mine
+dégoûtée, puis se tournant vers l’abbé Pellegrin,
+lui dit :</p>
+
+<p>— Mes lèvres se refusent à prononcer ces mots
+affreux, ces mots sacrilèges…</p>
+
+<p>Mais le curé de Sableuse, très calme, déclara :</p>
+
+<p>— Ben quoi, Monseigneur, j’ai dit : « Des
+prières comme ça, mes frères, le Bon Dieu s’en
+fout ! »</p>
+
+<p>— Oh !</p>
+
+<p>Mgr Sibuë s’était dressé, frémissant d’indignation.
+Jusque-là, il s’était contenu, à grand’peine,
+il est vrai, mais cette fois, c’en était trop et rien
+ne pouvait plus endiguer sa colère.</p>
+
+<p>— De telles paroles, s’écria-t-il d’une voix
+sifflante, sont blasphématoires… Vous outragez
+la majesté divine !</p>
+
+<p>— Dieu ne se frappe pas pour si peu.</p>
+
+<p>— Vous avez perdu le respect de Celui que
+vous servez !</p>
+
+<p>— Non, Monseigneur, je l’aime de tout mon
+cœur et je ne crois pas l’avoir offensé en disant
+un peu rudement leur fait aux fabricants de prières
+en série… Peut-être même écoute-t-il avec plus
+de plaisir la <i>Madelon</i> chantée par des soldats qui
+ont fait le sacrifice de leur vie pour défendre leur
+pays, que les cantiques glapis par des dévots qui
+ne risqueraient pas un cheveu de leur tête pour
+défendre leur religion.</p>
+
+<p>Et le curé de Sableuse alla s’agenouiller devant
+le Christ pour lui adresser une fervente prière.
+Mais l’évêque de Césarée ne lui en laissa pas le
+temps…</p>
+
+<p>— Allez-vous-en, lui lança-t-il avec une fureur
+mal contenue qui rendait plus pâle encore son
+visage maigre, allez-vous-en… Vous êtes pire que
+je ne croyais !</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse se releva et revint vers
+l’évêque devant lequel, prêt à s’humilier, à se
+repentir, il voulut aussi plier le genou.</p>
+
+<p>— Non, non, sortez d’ici… Je ne veux plus
+vous voir !</p>
+
+<p>Et comme l’abbé Pellegrin se dirigeait, d’un
+pas hésitant, vers la porte, le prélat ajouta :</p>
+
+<p>— Je vais parler de vous à Son Éminence…
+Vous ne tarderez pas à avoir de mes nouvelles !</p>
+
+<p>Le pauvre curé, désolé, retraversa l’antichambre
+où l’attendait l’abbé Lanthier.</p>
+
+<p>— Eh bien ? lui demanda celui-ci avec un sourire
+qu’il crut devoir remplacer aussitôt par une
+moue apitoyée.</p>
+
+<p>Il n’en fallut pas plus pour que le curé de
+Sableuse se retrouvât aussitôt d’aplomb.</p>
+
+<p>— Rien, répondit-il en haussant les épaules…
+Une simple averse ! Heureusement, j’avais apporté
+mon parapluie !</p>
+
+<p>Et, faisant grand bruit avec ses souliers à clous,
+il sortit de l’archevêché.</p>
+
+<p>Mgr Sibuë s’était précipité chez le cardinal
+Arnauld de Blandignière qu’il trouva assis, comme
+d’habitude, dans un large fauteuil Louis XIII,
+devant sa cheminée où rougeoyait un assez maigre
+feu de bois. Son Éminence était vêtue d’une soutane
+noire, comme le plus modeste abbé : seule,
+une calotte écarlate indiquait son rang de prince
+de l’Église. Dans le vaste cabinet aux murs recouverts
+d’anciennes boiseries, elle passait chaque
+jour de longues heures à travailler à son <i>Histoire
+des Gaules chrétiennes</i>, — mais le plus souvent,
+disaient les mauvaises langues, elle sommeillait.
+Le cardinal de Blandignière avait une grande
+réputation d’érudition et d’éloquence, mais, depuis
+quelques années, il s’était effacé. On prétendait
+que l’âge — plus de quatre-vingts ans — avait
+éteint cette ardeur jadis si combative, cette
+intelligence si haute que tous, même les plus
+obstinés adversaires de l’Église, avaient admirée…
+Depuis quelques mois, un coadjuteur avait été
+donné — imposé, affirmaient les renseignés — au
+vieux cardinal qui ne vivait plus que dans
+le passé, laissant à Mgr Sibuë le soin de veiller
+aux intérêts spirituels et temporels de l’archevêché.</p>
+
+<p>— Éminence, dit l’évêque de Césarée en s’avançant
+vers le vieillard qui était resté immobile en
+le voyant entrer, Éminence, je vais prendre une
+mesure rigoureuse contre un de nos prêtres… Il
+le faut, je n’ai que trop tardé.</p>
+
+<p>Comme le cardinal restait silencieux, le coadjuteur
+continua :</p>
+
+<p>— Il s’agit de l’abbé Pellegrin, curé de Sableuse…
+J’en ai déjà parlé à Votre Éminence.
+J’ai décidé de le déplacer.</p>
+
+<p>Le cardinal, d’une voix menue, comme lointaine,
+demanda :</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Qu’a-t-il fait ?</p>
+
+<p>— Il s’obstine à détonner dans notre clergé
+par son allure excentrique, son langage grossier,
+son manque absolu de mesure, de décence, de
+dignité… J’espère qu’une leçon sévère le décidera
+à s’amender.</p>
+
+<p>Le cardinal questionna :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ce prêtre qui est décoré de la
+croix de guerre ?</p>
+
+<p>— Oui, Éminence…</p>
+
+<p>— Et qui prononce des sermons d’une éloquence
+si colorée, si originale ?</p>
+
+<p>— C’est lui qui se livre en chaire à des excentricités
+oratoires…</p>
+
+<p>— Sa conduite n’est-elle pas celle d’un bon
+curé, attaché à ses devoirs sacerdotaux ?</p>
+
+<p>— Éminence, c’est moins le prêtre que je blâme,
+que l’homme.</p>
+
+<p>— Pardon, cher ami, si l’abbé Pellegrin est un
+bon prêtre, il est aussi un brave homme. Voyons,
+que lui reprochez-vous ? Une sorte d’originalité
+extérieure et un langage qui n’est pas toujours
+d’une élégance tout académique ? C’est là peu de
+chose, me semble-t-il.</p>
+
+<p>— L’abbé Pellegrin se complaît dans sa vulgarité…</p>
+
+<p>Le cardinal eut un fin sourire et, haussant
+imperceptiblement les épaules, répliqua :</p>
+
+<p>— Je ne connais pas ce prêtre, mais je pense
+qu’il ne faut pas le juger trop sévèrement. Qui
+sait, d’ailleurs, si le défaut que vous lui reprochez
+ne sert pas, en fin de cause, les intérêts de la
+religion ?… S’il me souvient bien, Sableuse est
+un village où l’élément ouvrier ne manque pas :
+des fabriques de papier s’y sont installées depuis
+quelques années. Dans ce milieu, un curé élégant,
+au langage choisi, ne réussirait probablement
+pas… Trop souvent, mon cher évêque, nous
+avons envoyé dans ces paroisses populaires des
+prêtres trop raffinés, trop mondains qui, malgré
+la meilleure volonté du monde, n’arrivaient pas
+à obtenir la sympathie, la confiance des bonnes
+gens plutôt frustes auxquelles ils devaient expliquer
+l’Évangile et enseigner la morale chrétienne…
+Un curé au langage un peu vert, à la cordialité
+naïve et franche peut faire quelque bien à
+Sableuse : un abbé de salons y ferait peut-être
+beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Mgr Sibuë objecta :</p>
+
+<p>— Sans doute, mais l’abbé Pellegrin exagère…</p>
+
+<p>— Je me suis demandé souvent si l’Église ne
+devait pas regretter ces prédicateurs d’autrefois,
+ces hommes simples et rudes qui parlaient au
+peuple comme il faut lui parler… Nous serions
+sans doute effrayés si nos pouvions entendre
+leurs sermons qui démontraient les vérités éternelles
+avec la verve et le vocabulaire de Rabelais.
+Ah ! ceux-là ne récitaient pas de froides homélies
+où la rhétorique remplace l’inspiration et peut-être
+la foi, et ils savaient tour à tour faire rire et
+trembler. Oui, cette éloquence-là, aujourd’hui
+perdue, allait au cœur de la foule : nos prédicateurs
+sont de savants avocats, ils plaident la cause
+de Dieu comme un procès d’affaires. Leurs discours
+élégants n’appartiennent pas, me semble-t-il,
+à la vraie tradition de l’éloquence religieuse.
+Les moines du moyen âge raisonnaient peut-être
+moins bien, mais ils savaient trouver le chemin
+des cœurs et, par conséquent, des âmes…</p>
+
+<p>Le vieux cardinal se tut un instant, puis :</p>
+
+<p>— Ne croyez-vous pas, Monseigneur, que
+Jésus parlait au peuple avec une verdeur d’expression
+que l’on retrouve, d’ailleurs, dans certains
+passages de l’Évangile ? Ne pensez-vous pas qu’il
+a prononcé quelques gros mots en chassant les
+marchands du temple ? Ses apôtres, en tout cas,
+parlaient en hommes simples qu’ils étaient…
+Peut-être même étaient-ils assez vulgaires — mais
+oui ! — ces paysans, ces pêcheurs, ces
+ouvriers de Galilée. Ils ne s’adressaient pas aux
+docteurs, aux pharisiens, aux gens du monde :
+vêtus d’étoffes grossières, couverts de la poussière
+des routes, ils devaient, comme leur divin
+Maître, s’arrêter aux carrefours et parler avec une
+éloquence toute populaire… A Rome, saint Pierre
+et saint Paul ne convertirent pas les plébéiens, les
+esclaves en leur récitant des phrases apprêtées de
+rhéteurs : sans doute, l’Esprit-Saint n’oublia pas,
+le jour où parurent au-dessus de leurs têtes des
+langues de feu, de leur donner aussi la science
+des patois rustiques et des argots citadins.</p>
+
+<p>Le cardinal observa en souriant Mgr Sibuë qui
+gardait un silence désapprobateur.</p>
+
+<p>— Oui, reprit-il, il est probable qu’à Rome, la
+bonne parole fut prêchée tout d’abord dans
+le latin des faubourgs, c’est-à-dire en argot…
+Eh oui, mon cher ami, en argot ! Ce pauvre
+curé de Sableuse n’est donc pas tellement blâmable.</p>
+
+<p>— On voit bien que Votre Éminence ne l’a
+jamais entendu. Moi, j’ai des rapports… Je suis
+renseigné !</p>
+
+<p>— C’est peut-être insuffisant. En tout cas,
+avant de prendre un parti, je vous demande de
+me fournir l’occasion d’entendre ce terrible
+homme.</p>
+
+<p>— Je vais le faire comparaître devant Votre
+Éminence : elle sera bientôt édifiée.</p>
+
+<p>— Non, cette épreuve ne serait pas décisive…
+J’ai trouvé mieux !</p>
+
+<p>Le cardinal se frotta les mains d’un air réjoui
+et, comme s’il eût dit la chose la plus naturelle
+du monde, prononça d’une voix tranquille :</p>
+
+<p>— Voulez vous, mon cher ami, inviter l’abbé
+Pellegrin à prononcer un sermon dimanche prochain,
+à la cathédrale ?</p>
+
+<p>Le coadjuteur sursauta.</p>
+
+<p>— Je dois avoir mal compris Votre Éminence,
+articula-t-il avec peine. L’abbé Pellegrin prêcherait
+à la cathédrale ?</p>
+
+<p>— Mais oui… Pourquoi pas ? N’est-ce pas la
+meilleure façon de nous rendre compte ?</p>
+
+<p>— Par exemple !</p>
+
+<p>— Monsieur mon coadjuteur, avisez-le, je
+vous prie… dès aujourd’hui.</p>
+
+<p>Le cardinal Arnaud de Blandignière avait pris
+un ton décidé, impérieux… Et comme son interlocuteur
+esquissait un geste de protestation, le
+vieillard se redressa dans son fauteuil et dit :</p>
+
+<p>— Je le veux !</p>
+
+<p>Pâle de colère, Mgr Sibuë s’inclina et sortit
+sans ajouter un mot.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="xsmall">UNE CARTE DE VISITE</span></h2>
+
+
+<p>En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se
+rendit à l’auberge où l’attendait, pour le ramener
+en automobile à Sableuse, son ami le docteur
+Profilex.</p>
+
+<p>M. Profilex était établi depuis plus de trente
+ans dans le pays où son expérience dans l’art de
+guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient
+rendu populaire… Dans un rayon de cinq lieues,
+personne ne naissait, ne mourait sans lui et il
+pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil, à
+l’abbé Pellegrin :</p>
+
+<p>— Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis
+les enfants que vous baptisez et les morts que
+vous enterrez… Sans moi, vous fermeriez boutique !</p>
+
+<p>Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien
+et s’il avait voué au curé de Sableuse une
+solide amitié, il ne lui faisait aucune concession
+sur ce qu’il appelait le « terrain des idées ». Sa
+seule religion, disait-il, c’était le culte de la République, — et
+pour lui, la République était, en
+effet, une manière de divinité personnifiée dont il
+tolérait difficilement la négation ou simplement
+la critique. On trouve encore, dans les provinces,
+de ces mystiques qui croient à Marianne comme
+les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur
+Profilex n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à
+la République, ni un mandat, ni une sinécure, ni
+même une décoration : ce vieux garçon vivait en
+sauvage, consacrant ses rares loisirs à la lecture
+de vieux bouquins sur la Révolution qu’il admirait
+même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas
+une dent — car, à l’occasion, il était dentiste — sans
+plaindre de tout cœur son patient…</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse prit place sans mot dire
+dans la voiturette du docteur. A son air préoccupé,
+le docteur Profilex comprit que la visite à l’archevêché
+n’avait rien eu d’agréable et, avec sa
+brusquerie familière, il questionna :</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’a dit l’homme rouge ?</p>
+
+<p>Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir
+s’excuser :</p>
+
+<p>— Je suis peut-être indiscret… Mais vous savez,
+les médecins, c’est curieux, presque autant que
+les curés ! Bah ! Mettez que je n’ai rien dit… Et en
+route pour Sableuse ! Le moteur a l’air tout guilleret…
+Nous arriverons dans trente-cinq minutes,
+montre en main !</p>
+
+<p>Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant
+pris place à ses côtés, et le tacot s’engagea avec
+un bruit de ferrailles secouées sur la route de
+Sableuse… Au sommet d’une côte, le panorama
+de la ville apparut dans une lumière grise, à travers
+une sorte de brume légère. Au milieu des
+toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus
+brillants, l’abbé Pellegrin, instinctivement, chercha
+le profil du palais de l’archevêché. Il le
+retrouva, massif et noir, au milieu des arbres
+centenaires qui dominaient les maisons basses aux
+cheminées fumantes. Et se souvenant de l’accueil
+que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au
+cœur un pincement douloureux… Mais aussitôt,
+son regard fut attiré par la silhouette élancée,
+aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel
+où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche
+de granit s’élevait comme une prière…</p>
+
+<p>Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline
+sous le balancement des hauts peupliers et la
+vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé Pellegrin
+s’était plongé dans la lecture de son bréviaire
+après avoir allumé sa vieille pipe avec un
+briquet d’amadou.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à
+l’horizon, troupeau de maisons blanches autour
+de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée,
+elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite,
+dans la campagne, deux usines alignaient leurs
+bâtiments aux lignes géométriques, aux murs
+interminables, dressaient leurs hautes cheminées
+de ciment… A gauche, sur une hauteur verdoyante,
+s’érigeait le château, sorte de donjon modernisé
+aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises.</p>
+
+<p>Le docteur Profilex freina pour descendre une
+pente assez raide et, comme l’abbé refermait son
+bréviaire en marquant la page avec une petite
+image de sainteté, il lui demanda :</p>
+
+<p>— Vous savez, les nouveaux propriétaires du
+château sont arrivés… Vous les avez vus ?</p>
+
+<p>— Première nouvelle. Je n’ai vu personne…</p>
+
+<p>— Vous avez cependant entendu parler de ces
+gens-là ?</p>
+
+<p>— Bien sûr… Le bonhomme est un Parisien
+qui a fait sa pelote pendant la guerre. Il vendait
+je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des
+boîtes de conserve… Peut-être même remplissait-il
+celles-ci avec des morceaux de ceux-là. Quoi
+qu’il en soit, il a beaucoup de galette… Quand
+on s’est distingué sur le front économique, vous
+parlez qu’on l’a, la part du combattant !</p>
+
+<p>Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore,
+bon enfant…</p>
+
+<p>— Excellente affaire pour vous, répliqua le
+docteur Profilex. Ce nouveau riche va vous faire
+un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses
+billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns
+au Bon Dieu, c’est-à-dire à son représentant dans
+le pays. Un profiteur qui veut se faire pardonner
+ou bien une vieille cocotte à la fois riche et
+repentie, voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé ?</p>
+
+<p>— L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta
+l’abbé… Deux filons valent mieux qu’un.</p>
+
+<p>Puis, changeant de ton :</p>
+
+<p>— Mais vous me croirez si vous voulez, en ce
+qui me concerne, je ne demande ni l’un ni l’autre.
+Je vous dirai même que l’arrivée dans le patelin
+de ce M. Cousinet — il s’appelle Cousinet,
+paraît-il — ne me fait pas autrement rigoler…
+D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un mécréant
+comme vous, mon vieux toubib. Et puis,
+même s’il est croyant et pratiquant, même s’il
+fait le bien et arrose la paroisse avec générosité,
+personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est
+installé au château uniquement parce que la
+guerre l’a enrichi en même temps qu’elle ruinait
+le comte de Sableuse… Ça nous dégoûtera toujours
+un peu de le voir là, et moi, je n’oublierai
+pas que M. et M<sup>me</sup> de Sableuse, ruinés, ont été
+obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure
+qui appartenait à leur famille depuis des siècles !</p>
+
+<p>— Bah ! fit le docteur Profilex, la main passe…
+Vos hobereaux avaient des idées de l’ancien
+temps. Je les ai bien connus, moi aussi… M. de
+Sableuse était royaliste : il avait fait partie de la
+maison du comte de Chambord, de Sa Majesté,
+comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la comtesse…</p>
+
+<p>— C’était une femme épatante ! dit l’abbé Pellegrin.
+Mais faites attention, docteur, vous avez
+failli écraser le cabot du père Picassou… Vous
+n’êtes pas vétérinaire : vous n’avez le droit de tuer
+que vos semblables !</p>
+
+<p>La voiturette longea la grande rue du village,
+tourna le coin de la place de l’Église et s’arrêta
+devant la cure, une vieille maison qui se cachait
+derrière un rideau de lauriers et de troènes, au
+fond d’un jardin quelque peu sauvage. L’abbé
+descendit de l’auto, remercia le docteur en lui
+serrant la main et poussa la porte de la grille
+rouillée et grinçante. Un énorme chien de berger
+briard se précipita vers lui en poussant des aboiements
+joyeux.</p>
+
+<p>— Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement
+le prêtre, en passant la main sur sa bonne grosse
+tête ébouriffée… Tu as donc oublié ton ancienne
+consigne : n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi ?
+Et moi, je pense, tu me considères comme un
+copain !</p>
+
+<p>Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement
+l’abbé Pellegrin.</p>
+
+<p>— Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du
+parapluie, du chapeau et de la douillette du curé,
+si c’est permis de rentrer à pareille heure ! Vous
+n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé
+des artichauts farcis ! Ne vous voyant pas
+venir, je m’étais dit que Monseigneur vous avait
+gardé à déjeuner…</p>
+
+<p>— Monseigneur ? Ah ! bien oui…</p>
+
+<p>L’abbé soupira et passa dans une petite salle à
+manger très simplement meublée, mais d’une
+propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer
+aux artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti
+à l’attendre, mais les sinistres prédictions
+de Valérie n’étaient pas fondées : les artichauts
+parurent sur la table en dégageant, non pas
+une odeur de brûlé, mais le plus appétissant des
+parfums.</p>
+
+<p>Hélas ! malgré l’heure tardive, le curé n’avait
+pas le moindre appétit… Le souvenir des dures
+paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant,
+tyrannique, et il se sentait envahi par cette
+étrange lassitude qu’on éprouve après avoir reçu
+un choc moral. Comme il était plongé dans ses
+réflexions mélancoliques, la porte de la salle à
+manger s’entr’ouvrit, et Poilu passa sa tête, timidement…
+Son regard limpide et bleu — d’un
+bleu d’opale — se fixa sur son maître qui, le
+front penché, restait immobile. Poilu n’était pas
+admis, d’ordinaire, dans la maison, car Valérie
+défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses
+parquets cirés et c’était en vain que l’abbé Pellegrin
+s’efforçait de mettre fin à cette proscription
+implacable de son vieux camarade du front.</p>
+
+<p>Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes
+et l’expression de ses yeux transparents le frappa.</p>
+
+<p>— Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que
+ton maître a le cafard aujourd’hui… Et tu as l’air
+tout triste, toi aussi ! Allons, entre : on ne peut
+pas mettre à la porte un ami qui vient partager
+votre peine !</p>
+
+<p>Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer :</p>
+
+<p>— Partager votre peine ? s’écria-t-elle… Pas
+du tout : ce brigand-là a plutôt envie de partager
+vos artichauts farcis !</p>
+
+<p>Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança,
+furibonde :</p>
+
+<p>— Allons, ouste, veux-tu bien te sauver,
+Poilu ?…</p>
+
+<p>Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une
+voix singulièrement émue, demanda :</p>
+
+<p>— Vous trouvez sans doute qu’il manque de
+correction, qu’il est déplacé, vulgaire, et que ses
+grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré,
+presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de
+l’archevêché ?</p>
+
+<p>Et comme Valérie, interdite, restait muette, il
+ajouta :</p>
+
+<p>— Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un
+bon et brave chien devant qui toutes les portes
+doivent s’ouvrir… Quand on a traîné ses pattes
+dans les tranchées, on a le droit de les poser
+partout. Viens ici, Poilu… Moi, je ne suis pas le
+coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à
+déjeuner !</p>
+
+<p>— Par exemple !…</p>
+
+<p>Valérie était indignée et elle allait éclater en
+imprécations quand elle s’aperçut que le curé
+n’avait pas son expression placide et optimiste de
+tous les jours : évidemment, il valait mieux,
+pour cette fois, faire des concessions et filer
+doux… C’est donc d’un air faussement résigné
+qu’elle prononça :</p>
+
+<p>— Ça va bien… Après tout, vous êtes le maître !
+Et même, si vous voulez, je mettrai tous les
+jours le couvert de monsieur votre chien…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à
+mi-voix, s’étant levé, il récita le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>.
+Valérie joignit les mains et marmonna en même
+temps la prière ; mais à peine les derniers mots
+furent-ils prononcés, qu’elle s’exclama, en se
+frappant le front avec la main :</p>
+
+<p>— Et moi qui oubliais !… J’ai quelque chose
+d’important à dire à monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Quoi donc ?… La mère Lostellat ne va pas
+mieux ? Elle s’est laissée glisser ?… Je veux dire,
+elle a rendu son âme à Dieu !</p>
+
+<p>— Non… La mère Lostellat nous enterrera
+tous. C’est autre chose.</p>
+
+<p>Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix,
+mystérieusement :</p>
+
+<p>— Il est venu quelqu’un du château… Un
+drôle d’individu, avec un chapeau galonné, un
+gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des
+genoux.</p>
+
+<p>Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau
+le front et reprit :</p>
+
+<p>— Mais c’est vrai, il a laissé une lettre… Où
+donc ai-je la tête aujourd’hui ?</p>
+
+<p>Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec
+un pli qui ne contenait d’ailleurs qu’une carte
+de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute
+voix :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">M<sup>r</sup> &amp; M<sup>me</sup> ÉMILE COUSINET</p>
+
+<p class="c i">prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre
+le thé aujourd’hui, vers 5 heures, au château.
+Ils ont une communication intéressante à lui faire.</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Le thé ! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique…
+Je vous demande un peu ! En voilà des
+prétentions de parvenus…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin répondit, jovial :</p>
+
+<p>— Apportez-moi toujours mon café… avec
+un peu de gnole, cela me remettra peut-être
+d’aplomb. Il faut ça après les coups durs !</p>
+
+<p>Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des
+châtelains et finit par murmurer :</p>
+
+<p>— J’ai tort de me faire des idées… Ces gens-là
+sont probablement très bien. A peine installés,
+ils pensent à moi : bien d’autres à leur place n’en
+auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition
+intéressante… Allons, j’irai !</p>
+
+<p>Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de
+quelques gouttes d’armagnac, le curé remit son
+chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne
+à lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée
+habituelle dans le village.</p>
+
+<p>Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis
+huit jours, s’étonnait d’en être là après quatre-vingt-sept
+années d’une santé de fer, sans autres
+bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements.
+Le docteur Profilex la traitait, d’ailleurs
+sans espoir, pour une congestion pulmonaire
+qu’aggravait la lassitude croissante du cœur.</p>
+
+<p>La pauvre vieille, que soignaient les voisines
+entre deux bavardages et deux lessives, était seule
+dans sa masure… Elle parut se ranimer en voyant
+le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible,
+elle dit :</p>
+
+<p>— C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois… Mais
+ça m’fait point peur. Et puis, vous m’avez promis
+que j’irais au paradis tout drêt !</p>
+
+<p>— Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet…
+Mais vous savez, ça ne presse pas : votre
+place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper,
+la mère, c’est certain !</p>
+
+<p>— Non, j’sens ben que j’m’en vas… Mais j’en
+ai point de chagrin. Je ne laisse personne, si ce
+n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les
+prendrez chez vous, M’sieu le curé.</p>
+
+<p>— Soyez tranquille.</p>
+
+<p>— Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris :
+ils ne se dérangeront point. A quoi bon ? Ça leur
+coûterait gros…</p>
+
+<p>— Je leur écrirai, mais cela ne presse pas !</p>
+
+<p>En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie
+de leur mère en les invitant à venir au plus
+tôt, mais ils se faisaient attendre.</p>
+
+<p>— Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille…
+J’ai eu trois hommes, des braves qui sont morts
+à la peine : sûr qu’ils sont au paradis, à m’attendre…
+Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant ?
+Ce ne sera point commode.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin la rassura :</p>
+
+<p>— Vous en faites pas, la mère… Au paradis,
+tout s’arrange très bien. Vous verrez, vos trois
+maris vous recevront à bras ouverts, le plus
+ancien le premier bien entendu, et vous mènerez
+là-haut la bonne vie… Ce sera bien votre tour !</p>
+
+<p>Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné
+un billet de cinq francs, une orange et une image
+de sainteté, que pour aller visiter la famille Planquart :
+une veuve et dix enfants dont l’aîné venait
+de faire sa première communion. La mère avait
+une assez mauvaise réputation dans le village : on
+disait que sa marmaille avait de nombreux pères,
+ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée
+de tous. L’abbé Pellegrin se souciait fort peu
+de ces commérages : il allait le plus souvent possible
+porter des secours dans cette maisonnette
+délabrée où grouillaient des moutards qui, en
+vérité, ne se ressemblaient guère, mais qui se portaient
+à merveille et braillaient à qui mieux mieux
+autour de leur mère échevelée et dépoitraillée…</p>
+
+<p>Après avoir distribué quelques bonbons à ces
+petits sauvages et remis un peu d’argent à celle
+qui, au hasard de ses amours, leur avait donné
+la vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi
+de Poilu, prit le chemin du château… Comme il
+approchait de la longue et sombre avenue d’ormes
+centenaires, qui débouchait devant la grille principale
+du parc, il rencontra le maire de Sableuse,
+le père Blanchot, un vieux paysan dont on disait,
+dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros
+pendant la guerre.</p>
+
+<p>Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez
+mauvais termes. Monsieur le maire n’aimait pas les
+curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs d’aller
+à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait
+entre tous à cause de la popularité qu’il s’était
+faite dans la commune… Mais lorsqu’ils se rencontraient,
+les deux hommes s’arrêtaient pour
+bavarder avec une cordialité fort bien jouée où,
+cependant, un observateur n’eût pas tardé à
+démêler une méfiance réciproque.</p>
+
+<p>— Alors, dit le père Blanchot avec un rire
+muet qui plissait de mille rides son visage tanné,
+alors, on y va ?…</p>
+
+<p>Et comme le prêtre ne répondait pas tout de
+suite, il ajouta :</p>
+
+<p>— Je pensais bien que vous iriez… Les châteaux,
+ça attire les curés ! Ça ne fait rien, vous
+êtes bien pressé.</p>
+
+<p>— Moi ? je vous assure que ça ne me tient pas
+du tout d’aller voir M. Cousinet, d’autant plus
+que la montée est rude et qu’il fait chaud… Je
+vous dirai même que le souvenir de M. et
+madame de Sableuse me rendent encore cette étape
+plus pénible : ça me fait de la peine de penser à
+eux. Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas
+de raison de bouder.</p>
+
+<p>— Ben sûr… Ce M. Cousinet est riche. Il a
+trois autos… Des grosses qui ne font pas de bruit
+et qui grimpent cette côte à toute vitesse, faut
+voir ça ! Et puis…</p>
+
+<p>Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin
+et lui dit à voix basse :</p>
+
+<p>— Et puis, vous savez, M<sup>me</sup> Cousinet est là
+depuis ce matin. Je l’ai vue comme elle traversait
+Sableuse… Ah ! pour une belle femme,
+c’est une belle femme ! Elle a des jupes qui ne lui
+dépassent pas les genoux et un corsage qui n’a pas
+dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir
+tous ses estomacs. Ces Parisiennes ! Ça ne peut
+rien garder pour soi, ni pour son mari ! Et ses
+cheveux ! J’en ai jamais vu de cette couleur-là :
+c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme
+la tignasse de la mère Blanquart, bien sûr… C’est
+plus joli et puis, c’est frisé comme pour un
+mariage. Une belle femme, je vous dis… Et la
+figure blanche et rose comme une pêche : j’y
+aurais bien mordu, il y a trente ans !</p>
+
+<p>Et Blanchot donna une bourrade familière au
+curé qui, tout en l’écoutant avec bonne humeur,
+s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à
+carreaux.</p>
+
+<p>— Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux…</p>
+
+<p>— Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien
+encore mes farces, surtout avec M<sup>me</sup> Cousinet !
+Enfin, vous allez la voir… Vous m’en donnerez
+des nouvelles !</p>
+
+<p>Le curé prit le parti de rire et quittant le père
+Blanchot, il s’engagea dans l’allée haute et obscure
+comme une cathédrale gothique… Que de
+fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse,
+alors qu’il allait enseigner les rudiments du latin
+au jeune fils de cet excellent homme ! Bien des
+années s’étaient écoulées depuis cette époque…
+Pierre de Sableuse, qu’il avait connu tout enfant,
+était devenu un grand gaillard : au fait, ne l’avait-il
+pas retrouvé, pendant la guerre, dans un cantonnement
+de repos sous l’uniforme de lieutenant
+de chasseurs à pied ? Tout en évoquant ces
+souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron
+du château… Il en gravissait les marches usées
+et moussues quand un domestique en habit bleu
+à boutons dorés et en culotte de velours écarlate
+ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant :</p>
+
+<p>— Monsieur et Madame attendent monsieur le
+curé dans la galerie… Je vais me permettre de le
+conduire.</p>
+
+<p>— Pas la peine… je connais le chemin !</p>
+
+<p>Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette
+magnifique nudité des pierres jaunies par le temps,
+ressemblait maintenant à un hall de palace : les
+murs avaient disparu sous des panneaux de bois
+sculpté et doré, sous des carpettes d’orient et de
+vastes toiles aux tons vifs qui représentaient des
+femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques.</p>
+
+<p>Le grand escalier, dont le noble marbre avait
+ignoré pendant trois siècles la vaine parure des
+tapis, avait pris aussi un aspect nouveau : il était
+vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune… Les
+hautes murailles que décoraient, seules, sous la
+corniche, des bas-reliefs taillés en pleine pierre,
+étaient couvertes de tableaux baroques, de dessins
+montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait,
+le plus souvent en costume sommaire, la
+même femme blonde, cambrée et provocante,
+dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres
+énormes…</p>
+
+<p>— Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une
+voix joyeuse… Il n’y a que ma femme pour trouver
+que cela lui ressemble !</p>
+
+<p>Et descendant quelques marches, un gros
+homme chauve, au visage rond, ponctué, sous
+le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit
+au prêtre une large main chargée de bagues…</p>
+
+<p>— Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même…
+Enchanté de vous voir, mon cher curé.
+Venez donc, vous êtes attendu…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall">MONSIEUR ET MADAME COUSINET</span></h2>
+
+
+<p>Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans
+la vaste galerie qui, elle aussi, avait bien changé…
+Partout des meubles dorés, des vases aux formes
+compliquées, des glaces immenses aux cadres
+brillants, des tentures de soie aux couleurs éclatantes,
+des bibelots innombrables dans des vitrines,
+sur des étagères, sur des tables de tous
+styles. Et les lustres aux pendeloques de cristal
+accrochaient les rayons du soleil qui fusaient à
+travers les rideaux de broderie…</p>
+
+<p>Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un
+regard ébloui sur toutes ces choses qui lui paraissaient
+merveilleuses : une femme blonde, à la
+démarche glissante et souple, s’avançait vers lui,
+souriante et empressée. Elle était vêtue d’une
+tunique qui semblait tissée avec de l’or et qui
+lui moulait la taille : ses bras et sa gorge étaient
+nus et l’une de ses jambes, gantées de soie
+transparente, apparaissait à chaque pas jusqu’au
+genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe
+pailletée.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le curé, dit-elle d’une voix
+musicale, que c’est gentil à vous d’être venu… Je
+suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais
+peut-être avons-nous été un peu indiscrets en
+vous invitant ainsi, sans autre forme, à venir
+au château. Et sans doute aurions-nous dû
+vous envoyer une auto, comme nous y avions
+pensé…</p>
+
+<p>Le curé, intimidé par cette belle dame aux
+yeux brillants, tourna son chapeau entre les
+mains et bredouilla :</p>
+
+<p>— Une auto ?… Pensez-vous ! Dieu merci, je
+tiens encore sur mes quilles.</p>
+
+<p>— Vos quilles ?</p>
+
+<p>En répétant ces mots, M<sup>me</sup> Cousinet se mit à
+rire, d’un rire bruyant, qui secouait sur sa poitrine
+poudrée un triple rang de grosses perles…
+Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi,
+elle prononça :</p>
+
+<p>— Hein ? Qu’est-ce que tu en dis ? N’est-ce pas
+que c’est amusant ?</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre
+part à cette hilarité conjugale, quand soudain, il
+parut inquiet et s’exclama :</p>
+
+<p>— Et Poilu ? Poilu m’a lâché… Sacré Poilu !</p>
+
+<p>Mais, au même moment, le chien, que poursuivait
+le valet de chambre culotté d’écarlate,
+apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait
+vers son maître en poussant des aboiements
+sonores et aussi en renversant une vitrine remplie
+de porcelaines de Saxe…</p>
+
+<p>— Malheureux ! s’écria l’abbé Pellegrin en
+levant les bras au ciel…</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne
+humeur qui n’était pas feinte… Nous n’en sommes
+pas à ces babioles près. C’est votre chien, monsieur
+le curé ?</p>
+
+<p>— Devant ce désastre, je voudrais le renier.</p>
+
+<p>— Pourquoi ! Mais non… Quelle race ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est
+un camarade du front, autrement dit, sa race est
+bonne. Mais peu importe… Ce clebs n’a rien à
+faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où
+il m’attendra.</p>
+
+<p>— Laissez donc, dit M<sup>me</sup> Cousinet… Il est très
+sympathique, ce brave Poilu, comme son maître.
+Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il
+doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en
+miettes.</p>
+
+<p>Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal
+sa main longue, aux ongles roses et miroitants.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil
+fait à son vieil ami : sans doute, M<sup>me</sup> Cousinet
+était audacieusement vêtue et ses yeux peints
+lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une
+chrétienne pudique, mais elle avait bon cœur et
+elle rachetait ses allures singulières par une simplicité
+que le prêtre trouva rassurante…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait
+à verser le thé dans les tasses de vieux
+Chine.</p>
+
+<p>— Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et
+M<sup>me</sup> Cousinet, devant une table chargée de
+mille objets brillants… « Tant de choses, songea-t-il,
+pour boire un peu d’eau chaude ! »
+Et il se souvint qu’autrefois, M. de Sableuse,
+qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon
+verre de ce vin mousseux qui était l’orgueil du
+pays.</p>
+
+<p>— Combien de sucre, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Faites comme pour vous, madame, et ça ira
+très bien.</p>
+
+<p>La dame blonde sourit et prenant deux morceaux
+avec une pince d’or, elle les mit dans la
+tasse de l’invité… Puis, elle tendit aux deux
+hommes des assiettes chargées de gâteaux et ses
+bras nus et blancs faisaient au-dessus de la table
+fleurie de gracieuses arabesques.</p>
+
+<p>— Hein, c’est un peu changé ici ? dit M. Cousinet
+avec rondeur… Je parie que vous ne vous y
+reconnaissez plus !</p>
+
+<p>— Si, mais tout d’abord je me suis demandé si
+j’étais bien dans l’ancien château de M. de Sableuse…
+Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien
+des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez
+donc, au temps de madame la comtesse, il n’y
+avait ici que quelques vieux meubles et des portraits
+de famille…</p>
+
+<p>— Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits
+de famille… Un tas de types en perruque, certains
+même en complet de fer-blanc, avec un
+panache sur la tête : des princes, des marquis,
+des barons. J’aurais peut-être pu les acheter, tellement
+le descendant de tous ces grands seigneurs
+avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je
+ne suis pas de ceux qui se paient une collection
+d’aïeux peints à l’huile et tout encadrés pour faire
+croire que leurs aïeules ont couché avec Louis
+XIV. Non, dans ma famille, la noblesse n’est
+représentée que par Lisette de Lizac, ici présente,
+et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est
+fabriqué elle-même… Vous avez sans doute
+entendu parler de Lisette de Lizac ? Voyons, la
+vedette du Casino de Paris ? Mais, c’est vrai, vous
+ne pouvez pas être au courant…</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, dit M<sup>me</sup> Cousinet, vit
+si en dehors de ces choses… D’ailleurs, moi
+aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage.</p>
+
+<p>Et prenant une expression aussi grave que le
+lui permettait son visage peinturluré, elle articula,
+lentement :</p>
+
+<p>— J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout
+entière aux soins de mon intérieur.</p>
+
+<p>— Oui, reprit son mari, elle est devenue
+M<sup>me</sup> Cousinet, tout bonnement.</p>
+
+<p>— Je l’en félicite, dit l’abbé.</p>
+
+<p>— Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi…
+Au fait, les Cousinet, c’est une aristocratie
+aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette.
+Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de
+n’importe qui. Il est vrai que les miens, je ne les
+connais pas : l’histoire de ma race ne remonte pas
+plus haut que le second empire… Avant, c’est le
+mystère, le néant : des gens qui faisaient partie
+de la foule, quoi ! Mais j’ai les portraits des Cousinet
+qui sont sortis du rang, qui ont commencé
+à faire connaître notre nom… Tenez, les voici !</p>
+
+<p>L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste
+agacé et dit :</p>
+
+<p>— Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles…
+Tu rases monsieur le curé avec tes
+aïeux !</p>
+
+<p>— Mais non, madame, je vous assure, ça ne me
+rase pas du tout.</p>
+
+<p>— Venez, monsieur le curé, venez les voir…
+Ils ont pris la place des nobles ancêtres de votre
+comte de Sableuse, mais ils sont chez eux,
+puisque j’ai payé leurs places.</p>
+
+<p>Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine
+de personnages en redingote, en jaquette,
+en veston qui, encadrés d’or, prenaient des attitudes
+très dignes de chaque côté de la galerie…
+M. Cousinet joua, à sa manière, la scène des portraits :
+celui-ci était son père, ancien entrepreneur
+de déménagements, officier d’académie ; celui-là
+son oncle, qui fut constructeur de bicyclettes et
+prit part, d’ailleurs, à diverses courses sur routes,
+dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva septième ;
+ce vieillard à la haute cravate et au beau
+gilet de soie noire était son grand-père, « un type
+épatant qui avait lancé en France, vers 1855, les
+conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même
+avait mangé officiellement aux Tuileries… »</p>
+
+<p>Et quand fut terminée cette revue des grands
+hommes de sa famille, M. Cousinet s’exclama :</p>
+
+<p>— Voilà mes aïeux et je m’en vante ! Ceux-là
+ne descendent pas des croisés, ils n’ont même
+jamais descendu… Ils montaient, ils s’élevaient.
+Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions,
+qui valent bien, je suppose, un blason
+dédoré et piqué des vers !</p>
+
+<p>— L’argent, répondit le curé, c’est comme la
+noblesse, comme l’intelligence, comme la beauté :
+cela ne vaut que par l’usage qu’on en fait.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit madame Cousinet… La beauté,
+ça crée des devoirs.</p>
+
+<p>M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de
+soie brochée qui recouvrait, semblait-il, un grand
+tableau accroché au milieu de la galerie, entre
+deux marbres représentant des nymphes aux bras
+chargés de fleurs…</p>
+
+<p>Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché.</p>
+
+<p>— Oh ! non, s’écria-t-elle, pas cela… Qu’est-ce
+que monsieur le curé penserait de moi ?</p>
+
+<p>— Bah ! C’est une œuvre d’art, une des meilleures
+toiles de Jean-Gabriel Domergue… Évidemment,
+son portrait n’est pas un tableau de
+sainteté, mais on sait bien que tu n’as pas la prétention
+d’être béatifiée comme la Pucelle. Et puis,
+monsieur le curé, vous devez aimer la peinture…
+Allons, je retire le voile qui vous cache votre
+nouvelle paroissienne !</p>
+
+<p>M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement,
+et le bon curé vit surgir devant lui une
+espèce de sultane à peu près nue qui se tortillait,
+sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes
+fantasques, les bras convulsés, le visage étrangement
+blanc, barré du rouge groseille des lèvres
+et dévoré par deux yeux démesurément agrandis
+par un halo bleuâtre.</p>
+
+<p>M. Cousinet prit un temps, puis, d’une voix
+claironnante, prononça :</p>
+
+<p>— Ma femme !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria :</p>
+
+<p>— C’est madame Cousinet ?… Ah ! ben… Dans
+ce costume et cette position-là ! Vous parlez d’une
+secousse !</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que c’est original ?</p>
+
+<p>— A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue
+que je n’en ai jamais tant vu, si ce n’est dans ces
+journaux illustrés de Paris que les jeunes officiers
+me montraient parfois, au front, pour voir l’effet
+que cela me produirait… Moi, je regardais tout ça
+bien tranquillement, en fumant ma pipe, et je
+n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand
+je me remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je
+reconnais que ce n’est pas la même chose…</p>
+
+<p>— Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez
+pas me dire que vous êtes troublé par le portrait
+de ma femme ?</p>
+
+<p>— Non, mais chez qui ?… En voilà une idée !
+Seulement, que voulez-vous, monsieur Cousinet,
+je me souviens qu’à cette même place, il y avait
+le portrait de madame de Sableuse… Ah ! sûr qu’il
+y a du changement, et comme peinture, et comme
+modèle.</p>
+
+<p>— Je la vois d’ici, votre comtesse ! dit M<sup>me</sup> Cousinet
+qui, bonne fille, avait pris le parti de rire
+des propos du bon curé. Une pimbêche, avec des
+coques de cheveux sur les oreilles, un nez en
+coupe-vent et une robe en soie-puce lui arrivant
+jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne
+devait pas ressembler au mien…</p>
+
+<p>— C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin,
+et le vôtre produit assurément plus d’effet, je
+dirai même qu’il fait sensation… Et je suis persuadé
+que si vous l’exposiez en public, il y aurait
+une tapée de curieux pour l’examiner en détails :
+mais peut-être cela vous gênerait-il un peu…</p>
+
+<p>— Moi ? dit Lisette de Lizac… Mais pas du tout,
+je vous assure,</p>
+
+<p>— Alors, votre mari ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? demanda M. Cousinet… Ce portrait
+a figuré au salon et a été reproduit par l’<i>Illustration</i>,
+<i>Fémina</i>, un tas de journaux ! On l’a
+même vendu en cartes postales. Tous mes amis
+m’ont félicité !</p>
+
+<p>— Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin…
+Mais puisqu’il en est ainsi, je ne comprends pas
+que vous cachiez ce portrait sous un rideau. Vous
+baladez votre femme nue dans le monde, mais
+vous n’en laissez pas voir le bout du nez quand
+elle est chez elle, avouez que c’est rigolo !</p>
+
+<p>— Mais c’est tout naturel, affirma madame
+Cousinet… Et ce que vous dites là n’est pas
+vrai seulement pour les femmes qui se font voir
+en peinture. Croyez-vous que cette comtesse de
+Sableuse…?</p>
+
+<p>— Madame, interrompit le curé, elle n’avait
+pas, croyez-moi, le nez en coupe-vent et elle
+s’habillait très bien, du moins autant que j’en
+puis juger. C’était une femme très agréable, très
+simple et une bonne chrétienne…</p>
+
+<p>— Une bonne chrétienne ? mais moi aussi, monsieur
+le curé, je suis une bonne chrétienne.</p>
+
+<p>— Je vous en félicite !</p>
+
+<p>— Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon
+mariage, je ne ratais jamais la messe d’une heure,
+à Notre-Dame de Lorette… J’y serais plutôt allée
+en pyjama !</p>
+
+<p>Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un
+autre tableau placé entre deux fenêtres, presque
+en face de la sultane de music-hall :</p>
+
+<p>— Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux ?</p>
+
+<p>C’était le portrait d’une infirmière se dressant
+toute blanche au milieu d’un blanc décor d’hôpital :
+sous la blouse étroite, légèrement décolletée,
+sous le voile qui tombait en plis droits comme
+celui d’une religieuse, elle semblait, avec son
+visage pâle, aux lignes pures, une créature idéale,
+immatérielle…</p>
+
+<p>Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette
+de Lizac s’exclama :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas qu’elle est bien ?</p>
+
+<p>— Oui, on dirait une sainte.</p>
+
+<p>— Eh bien, la sainte, c’est moi… Vous ne me
+reconnaissez pas ? Ah ! c’est que rien ne change
+comme le costume. Me voilà en infirmière de l’hôpital
+de Deauville… Car j’ai soigné les blessés.
+J’ai eu dans mon service ce qu’il y avait de mieux,
+des aviateurs, des as… Ils étaient gentils, ces
+petits-là… Vous ne trouvez pas que le costume
+m’allait bien ! Le blanc, vous savez, il n’y a rien
+de tel, quand on est mince, bien entendu. Vous
+voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger
+d’après mon portrait en princesse persane… Et si
+je vous disais que je suis proposée pour la Légion
+d’honneur ?</p>
+
+<p>Le prêtre s’inclina en souriant :</p>
+
+<p>— Madame, vous l’attacherez plus facilement à
+votre corsage d’infirmière qu’à celui que vous
+portez là…</p>
+
+<p>Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale.
+Mais, en se retournant, il aperçut Poilu qui,
+assis sur une chaise, devant la table chargée de
+gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité
+remarquables…</p>
+
+<p>— Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin,
+en se précipitant vers l’audacieux animal, nous
+ne sommes plus à la guerre ici… Fini le système
+D !</p>
+
+<p>— Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet…
+Il tire parti de la situation. C’est le droit
+et même le devoir de chacun… Tenez, vous, monsieur
+le curé, vous auriez bien tort de vous gêner :
+maintenant que je suis installé à Sableuse, vous
+pouvez vous servir hardiment. Allez ! Je ne
+demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux
+que vous n’en mangerez. Et nous voici où je voulais
+en venir… Mon cher curé, il faut que je vous
+dise ceci : je ne suis pas un mufle, malgré mes
+trente millions d’argent frais. Je sais que des fortunes
+comme la mienne doivent faire leur devoir.
+Alors, c’est bien simple, je veux que, bientôt,
+personne ne prononce mon nom à Sableuse sans
+ajouter : « Cousinet était un chic type ! » Voilà
+mon programme…</p>
+
+<p>Ému, le curé prononça :</p>
+
+<p>— Ah ! si vous voulez faire le bien, ce n’est
+pas l’occasion qui vous en manquera ici… Nous
+avons malheureusement trop de pauvres gens
+qui doivent se mettre la ceinture plus souvent
+qu’à leur tour.</p>
+
+<p>— La charité ? dit M. Cousinet en haussant les
+épaules… Oui, c’est entendu, il faut donner et je
+donnerai, bien que ce ne soit guère dans mes
+principes, car j’estime que les vrais responsables
+de la misère, ce sont les miséreux !</p>
+
+<p>— Hein ? fit le prêtre, suffoqué.</p>
+
+<p>— Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et
+quant à moi, je ne m’attendris pas sur le sort de
+tous ces idiots, tous ces flémards, tous ces inutiles
+qui se plaignent d’une société dont ils sont
+les parasites. Ma sympathie, je vous le dis carrément,
+va aux débrouillards, tenez, dans le genre
+de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne
+tendent pas la main mais le poing…</p>
+
+<p>— Il y a cependant des malheureux ! dit le curé
+de Sableuse.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, madame ?</p>
+
+<p>— Possible ! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez
+ceux que vous connaissez et je verrai ce
+que je peux faire pour eux…</p>
+
+<p>Et sa femme, qui était en train de se passer un
+bâton de rouge sur les lèvres, ajouta :</p>
+
+<p>— J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de
+chance, comme elles disaient. Mais, en cherchant
+bien, on finissait toujours par découvrir que c’était
+de leur faute… Ou bien elles faisaient du théâtre
+alors qu’elles étaient plus indiquées pour laver la
+vaisselle chez de petits bourgeois, ou encore elles
+n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut employer
+pour arriver : ainsi, elles s’emballaient
+pour des types qui ne pouvaient leur servir à
+rien… Vous ne trouvez pas que c’est du vice, ça,
+monsieur le curé ?</p>
+
+<p>L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs,
+M. Cousinet avait repris son petit discours, qu’il
+prononçait avec une assurance admirable, en se
+dandinant, les mains dans les poches.</p>
+
+<p>— Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent
+et se complètent ; le château et l’église. Je n’ai
+peut-être pas toujours pensé ainsi, mais c’est la
+situation qui fait l’opinion : Cousinet millionnaire
+ne peut pas avoir les mêmes idées que Cousinet
+purotin… Le château et l’église, voilà les
+deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi !
+Alors, je sais ce que je dois faire… Le château, je
+veux qu’il soit modernisé. Déjà, vous avez pu
+constater que l’intérieur a été transformé ? il en
+sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces
+murs noircis, ces fenêtres étroites, ce perron aux
+marches brisées et moussues, ces tourelles moyenâgeuses…
+Je veux égayer tout ça ! Je me suis
+entendu avec un architecte, garçon de talent, qui
+m’a promis de transformer ce castel ridicule en
+une résidence convenable, moitié palace, moitié
+villa suisse… Nous aurons ascenseur, chauffage
+central, électricité et cabinets à l’anglaise. Les
+cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c du confort
+moderne… Je n’ai pas la prétention de rivaliser
+avec le comte de Sableuse au point de vue de
+la race, comme on dit, mais tout roturier que je
+suis, je ne m’accommode pas d’installations qui
+paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme.
+Voilà pour le château… Parlons maintenant de
+l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien, j’ai le
+regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous
+de tout.</p>
+
+<p>— Oh ! s’exclama le curé… Il y a des excursionnistes
+qui la trouvent très bien avec ses
+colonnes romanes, ses boiseries du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
+son portail renaissance…</p>
+
+<p>— Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout
+cas, leur avis ne compte pas, puisqu’ils passent
+dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce n’est
+pas la même chose… J’ai décidé d’aller à la
+messe chaque dimanche avec ma femme, c’est-à-dire
+que je veux fréquenter une église qui fasse
+riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la
+dépense.</p>
+
+<p>— Vous pourriez peut-être offrir un chemin de
+croix… J’en ai vu d’épatants dans un catalogue
+pour 1.800 francs.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que
+cela… Qu’est-ce que vous diriez d’un chemin de
+croix peint par un artiste à la mode ? Tenez, par
+l’auteur du portrait de ma femme en sultane ? Hein,
+ce ne serait pas mal ? Mais ce ne serait qu’un commencement :
+j’ai d’autres idées… Je la vois d’ici,
+votre église, avec du bois doré et du marbre partout,
+avec des lampadaires en cristal, avec un
+orgue électrique, avec des saints achetés chez les
+meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à
+Sableuse puisque j’y suis ! Je veux que notre église
+soit la plus belle de la région et que tout le monde
+dise : « Ce sacré Cousinet fait bien les choses…
+Heureux le pays où il s’est installé : tout le monde
+en profite, même le bon Dieu ! » Qu’en pensez-vous,
+monsieur le curé ?</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé
+Pellegrin changeait de figure : ses sourcils se
+fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial, devenait
+sarcastique.</p>
+
+<p>— Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le
+Bon Dieu ne doit pas tenir à ce qu’on lui change
+sa vieille cagna… Il s’en contente depuis sept
+siècles et il ne demande pas qu’on dépense des
+tas d’argent pour le loger dans un palace. Jésus
+est né aux champs dans une étable : il a des
+goûts de paysan et il n’aime rien tant que se
+trouver dans une pauvre église de campagne,
+remplie de braves gens en sabots qui le prient de
+tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est
+pleine, elle est plus belle qu’une cathédrale où
+les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles… Et puis,
+quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des
+vitraux, des lampadaires, des machins en or ou
+en argent, pour lui, qu’est-ce que c’est que tout
+ça ? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces
+cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne
+parole, une bonne pensée et surtout une bonne
+action.</p>
+
+<p>— En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé,
+ces cadeaux-là font plaisir au curé !</p>
+
+<p>— J’accepterai avec reconnaissance tout ce que
+vous me donnerez pour mon église, mais vous
+parlez que je serai content si vous faites le bien
+dans le pays et si, comme M. et M<sup>me</sup> de Sableuse,
+et comme vous en avez certainement l’intention,
+vous remplissez vos devoirs de bons chrétiens…
+Cela fera mieux dans le paysage qu’une église
+avec des murs plaqués de marbre précieux et un
+clocher ciselé à jour avec, sur sa pointe, un coq
+en or massif.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses
+yeux brillaient d’une façon singulière…</p>
+
+<p>— Soyez tranquille, assura le châtelain, nous
+ferons tout ce qu’il faudra pour qu’on ne nous
+prenne pas pour des mécréants. Quant aux
+pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai…
+Je veux que tout le monde soit content de moi.</p>
+
+<p>— Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu
+veux devenir député !</p>
+
+<p>M. Cousinet parut gêné, mais il reprit aussitôt
+son assurance :</p>
+
+<p>— Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous
+en ai pas encore parlé… J’ai l’intention de me
+présenter aux prochaines élections, comme candidat
+républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus
+modéré.</p>
+
+<p>— Ah !…</p>
+
+<p>— Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne
+cause, celle de la famille, de la propriété, de la
+religion. Je n’ai pas d’attaches dans le pays,
+mais qu’est-ce que cela fait ? Maintenant que je
+possède le château de Sableuse avec ses soixante
+hectares de terre, je peux me dire de l’endroit…
+D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au
+moins, deux Parisiens comme moi : Garchinel et
+Leperchon, des progressistes qui n’ont jamais su
+sur quel pied danser… Moi, au moins, j’ai des
+idées ! J’ai choisi une opinion qui convient, je
+crois, parfaitement aux gens d’ici, j’ai une grosse
+situation, j’ai été décoré pour services rendus à la
+Défense nationale — pendant la guerre, j’avais
+plus de 3.000 ouvriers dans mes usines — et j’ai
+les plus belles relations à Paris. Quoi de mieux
+pour faire un député ?</p>
+
+<p>— Un député républicain conservateur, dit
+l’abbé Pellegrin avec un air bizarre.</p>
+
+<p>— C’est bien cela : je suis conservateur, réactionnaire…</p>
+
+<p>— Et comment !</p>
+
+<p>— Calotin, quoi !</p>
+
+<p>Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant
+qui agitait son large ventre sur lequel se tendait
+une fine chaîne de platine.</p>
+
+<p>— Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le
+curé de Sableuse : vous avez tout ce qu’il faut
+pour le jouer.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ? intervint Lisette de Lizac…
+Alors, nous comptons sur vous !</p>
+
+<p>— Sur moi ? pour quoi faire ?</p>
+
+<p>— Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien
+clair. Le château et l’église, les deux jambes de la
+société ! Nous sommes alliés, nous nous soutenons
+l’un l’autre… Moi, je vous ouvre des crédits, je
+fais de votre cure une des meilleures du pays,
+nous nous mettons à votre disposition pour tout
+ce que vous voulez, moi pour porter le dais,
+si vous y tenez, le jour de la procession, ma
+femme, qui est musicienne et qui a une jolie voix,
+pour apprendre les cantiques à la mode aux
+enfants de Marie ; vous, mon cher curé, vous travaillez
+pour moi, vous me faites de la propagande,
+vous me pistonnez auprès des électeurs influents…
+Le jour venu, je passe comme une lettre à la
+poste et je n’ai pas besoin de vous dire que
+M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat : je
+serai du parti où on fait les curés des grandes
+villes, les chanoines, les évêques !…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les
+épaules :</p>
+
+<p>— Oh ! moi, l’avancement… Au front, je n’ai
+même jamais voulu devenir cabot ! Et puis, je
+crois qu’on vous a bourré le crâne : je ne suis
+qu’un pauvre petit curé de campagne… Je n’ai
+aucune influence.</p>
+
+<p>— Allons donc, je me suis renseigné. Vous
+êtes populaire dans la région… Pour vous
+entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des
+villages voisins, même de la ville.</p>
+
+<p>— Vous faites recette, dit madame Cousinet…
+Ah ! vous le tenez, votre public. Tenez, comme
+moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de
+Paris !</p>
+
+<p>— Allons, c’est convenu ? demanda le millionnaire
+en tendant la main au prêtre… Nous marchons
+ensemble ?</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne
+répondit pas tout de suite. Du regard, il parcourut
+la galerie dont les mille bibelots précieux, les
+cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers
+rayons du soleil. Dans une glace, il s’aperçut
+avec sa soutane roussâtre, tachée de boue, son
+allure rustique, son visage fatigué de pauvre
+homme… L’église et le château, le prêtre et le
+millionnaire ? Cet assemblage lui parut baroque.
+« Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que
+je f… ici ? » D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques
+mots détruire les espérances de ce bon M. Cousinet ?</p>
+
+<p>— Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les
+personnages importants dont vous avez besoin…
+Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille
+même de ne pas me compter comme un atout dans
+votre jeu… J’ai des tas d’ennemis précisément
+parmi ceux qui peuvent assurer votre élection :
+je suis même très mal noté de l’archevêché. Pas
+plus tard que ce matin, le coadjuteur m’a lavé la
+tête — un abatage de première ! — et j’en suis à
+me demander si, dans quelques jours, je serai
+encore curé de Sableuse !</p>
+
+<p>Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la
+plus fâcheuse impression… Lisette de Lizac fit
+une moue qui écailla quelque peu son émaillage
+et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres
+gâteaux, elle le repoussa d’un geste agacé.</p>
+
+<p>Un silence pénible régnait quand un valet de
+chambre pénétra dans la galerie… Il apportait,
+sur un plat de vermeil, un télégramme.</p>
+
+<p>— C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur
+le curé… Ayant appris à la cure que Monsieur
+le curé était ici, le facteur l’a apportée en
+même temps que le courrier.</p>
+
+<p>— Une dépêche ? fit l’abbé Pellegrin avec
+inquiétude… Les pauvres gens ne reçoivent,
+par télégramme, que de mauvaises nouvelles.
+Quelque chose me dit que cela vient de l’archevêché…
+Qu’est-ce qui va me tomber sur le crâne !</p>
+
+<p>Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu
+d’un regard.</p>
+
+<p>— Par exemple ! s’exclama-t-il.</p>
+
+<p>— Ça y est ? demanda froidement M. Cousinet,
+vous êtes saqué ?</p>
+
+<p>— Ah ! bien oui…</p>
+
+<p>Et l’abbé murmura :</p>
+
+<p>— C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma
+cafetière à l’archevêché !…</p>
+
+<p>Puis il lut à haute voix, lentement :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">« Son Éminence vous désigne pour sermon
+dimanche grand’messe. Entière liberté sujet…
+Félicitations et amitiés. — Abbé Lanthier. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Ça y est, dit M<sup>me</sup> Cousinet, vous voilà
+engagé à la Comédie-Française !</p>
+
+<p>— Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes
+au mieux avec le cardinal… Qu’est-ce que vous
+nous racontiez donc avec votre disgrâce ?</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en
+restait tout étourdi.</p>
+
+<p>M. Cousinet lui saisit les mains en disant :</p>
+
+<p>— Je vous félicite… Nous irons vous entendre,
+ma femme et moi. Et je vous amènerai du monde,
+car j’attends des amis dimanche… des Parisiens,
+vous verrez, des gens qui s’y connaissent, qui
+apprécient le talent.</p>
+
+<p>Mais l’abbé Pellegrin n’écoutait pas… Tenant à
+la main la dépêche ouverte, suivi de Poilu qui
+faisait des bonds redoutables pour les vitrines
+remplies de bibelots fragiles, il se précipitait vers
+la porte en monologuant d’un air égaré :</p>
+
+<p>— C’est inouï !… Non, mais qu’est-ce qui
+m’arrive ! Ben, si quelqu’un m’avait prédit ce
+coup-là !</p>
+
+<p>Un instant après, M. et M<sup>me</sup> Cousinet, stupéfaits,
+le voyaient traverser à grandes enjambées
+le parc dans la direction de Sableuse dont l’église,
+au creux de la vallée, découpait son clocher rustique
+sur le fond assombri du ciel déjà piqué
+d’étoiles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall">UNE VOIX DANS LA CATHÉDRALE</span></h2>
+
+
+<p>Jusqu’au moment où le suisse, majestueux
+sous son tricorne emplumé, vint le chercher pour
+le conduire au pied de la chaire, l’abbé Pellegrin
+éprouva une angoisse pareille à celle qu’il ressentait,
+dans la tranchée, avant l’heure fixée pour
+l’attaque…</p>
+
+<p>Agenouillé dans le sanctuaire, en face du trône
+de Son Éminence qui paraissait somnoler, non
+loin de Mgr Sibuë dont il apercevait le dur profil,
+l’abbé Pellegrin avait suivi la messe en s’efforçant
+de prier avec sa piété ordinaire, mais comment
+ne pas penser à la redoutable épreuve qu’il
+allait subir ? Malgré toute son énergie, il n’arrivait
+pas à dominer le tremblement nerveux
+qui le secouait sous son surplis blanc, le plus
+beau de ceux qu’il possédait et que Valérie
+avait repassé la veille plus soigneusement que
+jamais.</p>
+
+<p>Mais en suivant le suisse qui lui ouvrait le passage
+au milieu de la cohue attirée par l’annonce de
+ce sermon extraordinaire, l’abbé Pellegrin sentit
+qu’à chaque pas il recouvrait un peu de son sang-froid.
+Resté seul, il gravit le petit escalier de bois
+sculpté qui conduisait à la chaire et quand il mit,
+dans un geste familier, les deux mains sur le
+rebord de velours rouge, lorsque, d’un regard, il
+embrassa l’immense nef remplie d’une foule compacte,
+il se retrouva aussi calme qu’il était dans
+sa petite église de Sableuse, lorsqu’il lisait les
+publications de mariage à ses paroissiens.</p>
+
+<p>S’étant tourné vers l’autel étincelant de lumière,
+il entrevit le cardinal vêtu d’écarlate qui maintenant
+se penchait dans sa direction pour mieux
+entendre ; il distingua aussi le coadjuteur qui
+l’observait, immobile, et il devina l’expression de
+son regard derrière les brillantes lunettes d’acier.
+Devant la chaire, se tenaient au banc du chapitre
+les chanoines qui portaient le camail de soie noire
+bordé de violet…</p>
+
+<p>Après le bruit des chaises que les fidèles
+retournaient pour s’asseoir sans perdre de vue le
+prédicateur, un silence tomba des hautes voûtes,
+impressionnant.</p>
+
+<p>Et aussitôt, sûr de lui-même, en pleine possession
+de ses moyens, le curé de campagne, ayant
+fait avec de larges gestes le signe de croix, se mit
+à parler…</p>
+
+<p>Il avait annoncé au cardinal — qui l’avait reçu
+paternellement dans la sacristie, quelques minutes
+avant la messe, — qu’il développerait simplement
+l’Évangile du jour, lequel était le X<sup>e</sup> dimanche après
+la Pentecôte.</p>
+
+<p>Lentement, en appuyant sur les mots, il lut
+l’admirable récit :</p>
+
+<p>« En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à
+quelques-uns qui mettaient leur confiance en eux-mêmes,
+comme étant justes… Deux hommes
+montèrent au temple pour y prier : l’un était
+pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien, se
+tenant debout, priait ainsi en lui-même : « Mon
+Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis
+point comme le reste des hommes, qui sont
+voleurs, injustes et adultères ; ni même comme
+ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je
+donne la dîme de tout ce que je possède ». Le
+publicain, au contraire, se tenant bien loin, n’osait
+seulement lever les yeux au ciel ; mais il frappait
+sa poitrine en disant : « Mon Dieu, ayez pitié de
+moi qui suis un pécheur ». Je vous déclare que
+celui-ci s’en retourna justifié, et non pas l’autre.
+Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque
+s’abaissera sera élevé ».</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin prit un temps, puis, d’une voix
+forte, il lança :</p>
+
+<p>« Combien y en a-t-il parmi nous, et je
+n’excepte personne, qui ne sont pas pareils à ce
+pharisien ? Combien, de tous ceux qui sont ici, ne
+se sont pas agenouillés dans cette église en se
+disant : « Le bon Dieu doit être content de me
+voir, car je ne suis pas comme le reste des hommes,
+qui sont voleurs, injustes et adultères. En tout
+cas, si je vole, c’est bien peu et parce que tout le
+monde en fait autant ; si je suis injuste, ce n’est
+pas de ma faute, mais parce que la justice, on
+l’exige pour soi, quitte à ne pas l’accorder aux
+autres ; si je trompe ma femme — ou mon mari — c’est
+par hasard et personne n’en sait rien. A
+part cela, je vis honnêtement, j’obéis à la loi
+religieuse, quand elle ne me gêne pas trop, et avec
+d’autant plus de zèle que j’ai grand peur d’aller
+rôtir dans les flammes éternelles ; j’obéis aussi
+à la loi humaine, quand il n’y a pas moyen de
+faire autrement, et parce que j’ai la frousse des
+gendarmes… Je paie à l’État ce que je lui dois
+d’impôts ; je paie à Dieu ce que je lui dois d’orémus,
+de patenôtres et de génuflexions, sur une
+chaise d’ailleurs rembourrée. Et, de plus, je
+donne de temps en temps deux sous aux pauvres.
+Que veut-on de plus ? Et combien de gens n’en
+font pas autant ! Ne suis-je un brave homme ? Ne
+fais-je pas partie de l’armée des honnêtes gens, de
+la phalange des bons chrétiens ? » Voilà ce que
+vous vous dites, tas de pharisiens que vous êtes !
+Et vous vous croyez meilleurs que le publicain
+qui se tient là-bas, dans le fond de l’église, qui
+n’a pas de chaise avec une plaque gravée à son
+nom, qui ne débite pas des prières toutes faites,
+qui peut-être n’est pas entré dans une église depuis
+longtemps, mais qui, s’agenouillant sur la pierre,
+sans crainte pour le pli de son vieux phalzar, dit
+à Dieu : « Faut pas m’en vouloir… Ayez pitié de
+moi… Je sais bien que je me suis toujours comporté
+avec vous comme un dégoûtant ! » Oui,
+vous croyez que c’est vous, les bons, les justes,
+les chouchoux de Dieu et que le publicain pourra
+se mettre la ceinture le jour où il se présentera à
+la distribution des récompenses célestes. Eh bien,
+mes chers frères, vous vous mettez le doigt dans
+l’œil… Vous n’y êtes pas du tout et j’ai comme
+une idée que vous trouverez un fameux bec de
+gaz dans la vallée de Josaphat ! »</p>
+
+<p>Ces mots prononcés d’une voix rude secouèrent
+les messieurs qui, au banc d’œuvre, alignaient
+leurs visages de notaires, de notables commerçants
+ou de fonctionnaires retraités ; les dévotes
+qui, au pied de la chaire, levaient vers le prédicateur
+des yeux blancs, prirent des mines offusquées
+et quelques-unes échangèrent entre elles
+des réflexions probablement assez défavorables à
+ce curé du Danube dont le langage rappelait vraiment
+bien peu celui des onctueux chanoines du
+chapitre et moins encore l’éloquence académique
+du cardinal archevêque… Son Éminence ne parut
+cependant pas scandalisée : elle se tourna même
+avec un regard malicieux vers Mgr Sibuë qui, l’air
+revêche, ses doigts osseux entrelacés sur son
+ventre plat, dardait sur le curé de Sableuse un
+regard hostile.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin s’était bien promis, en préparant
+son sermon, de châtier son vocabulaire, de
+se garder de tout argument pittoresque, de ne pas
+s’adresser directement à ses auditeurs en leur
+faisant en quelque sorte jouer un rôle dans son
+argumentation : il voulait démontrer que, tout
+comme un autre, il savait plaider la cause de
+Dieu dans le langage fleuri qui plaît aux dames
+de la Société de l’Immaculée-Conception, aux
+messieurs du Cercle Saint-Joseph… Vaines résolutions !
+Le curé de Sableuse était bien incapable de
+faire un choix prudent parmi les expressions que lui
+soufflait sa verve populaire ; d’ailleurs, il avait déjà
+oublié la présence du cardinal Arnaud de Blandignière,
+de Mgr Sibuë, des membres du conseil de
+fabrique, et dans cette cathédrale immense où sa
+voix prenait une sonorité formidable, il se sentait,
+au contraire, plus emporté que jamais par son
+inspiration ardente, brutale, pareille à celle des
+cordeliers du moyen âge qui, penchés au-dessus
+des foules tour à tour hilares ou terrifiées, parlaient
+avec une verdeur plébéienne du Dieu né
+dans une étable, élevé dans l’échoppe d’un charpentier.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin se mit donc à leur lancer des
+invectives, à ces pharisiens modernes qui, gonflés
+de l’orgueil de leur fausse vertu, se prétendent
+de bons chrétiens et imaginent être en règle avec
+leur créateur et leur juge… « Je te connais,
+s’écria-t-il, dévot égoïste pour qui Dieu est une
+espèce de haut fonctionnaire chargé de veiller à
+tes intérêts, de te mettre à l’abri des accidents, de
+procurer une fille avec dot à ton fils, de te fournir
+les moyens de faire ta pelote ici-bas en attendant
+que tu ailles te goberger, là-haut, à la table où les
+élus boivent le pinard divin dans des quarts en
+argent doré… Tu t’es fabriqué, à ton usage personnel,
+un Dieu bon à tout faire qui te coûte moins
+cher que ta bonne : tu ne lui parles que de toi,
+tu ne t’adresses à lui que pour demander quelque
+chose et quand il ne marche pas, quand il t’envoie
+dinguer, ou même simplement quand il te fait poireauter,
+tu rouspètes et tu dis : « Mon Dieu, vous
+n’êtes vraiment pas très gentil pour moi… Je
+vais cependant à la messe tous les dimanches et
+j’irais même aux vêpres, si à la même heure, il
+n’y avait pas le cinéma ! » Non mais, mince de
+culot ! Je te connais aussi, toi, l’homme au cœur
+de ciment armé, qui t’imagines que Dieu est un
+gendarme préposé à la garde de ton coffre-fort…
+Tu en as fait l’ami et le protecteur des riches :
+c’est un Dieu bien pensant qui est abonné à ton
+journal conservateur et qui, bien qu’il soit partout,
+ne siège qu’au centre et à droite à la Chambre
+et au Sénat. Ton bon Dieu à toi n’a pas une grande
+barbe comme dans les tableaux : il porte des
+favoris, il ressemble à ces vieux économistes qui,
+autrefois, défendaient, avec les bonnes idées, les
+intérêts des grandes banques et de la grande
+industrie. Et tu es persuadé, au fond, que s’il a
+voulu que son fils meure sur la croix, c’est pour
+sauver, non pas seulement ton âme, mais encore
+et surtout tes dividendes… Les apôtres, les martyrs,
+tu les as rangés, eux aussi, parmi les défenseurs
+de ta galette : c’est pour que tu jouisses en
+paix des biens de la terre, en attendant ceux du
+ciel, que l’Église a été fondée et, de toutes les vertus
+qu’elle recommande, c’est la résignation qui te
+paraît la plus nécessaire et la plus belle, parce que
+tu n’as rien à craindre de ceux qui la pratiquent…
+Ah ! toi aussi tu aimes le bon Dieu pour les services
+qu’il te rend ! Cela ne t’empêche pas de la faire au
+bon chrétien, parfois même au saint homme, comme
+Tartufe… C’est vrai, tu n’as pas de grands vices,
+pas plus que tu n’as de grandes vertus. Tout chez
+toi est moyen, tu es pour le juste milieu en toutes
+choses et tu crois que c’est ça, la vérité. Tout chez
+toi est tiède… Eh bien, Dieu a horreur des
+tièdes : il aime les emballés, ceux qui se donnent
+à lui sans penser à ce que cela leur rapportera et
+sans se dire qu’ils sont des zigottos comme on n’en
+fait plus. C’est pourquoi, il a préféré au pharisien
+le pauvre publicain qui, lui, ne se plante pas
+devant son miroir pour voir si, des fois, une
+auréole lui pousserait pas autour de la cafetière…
+Veux-tu que je te dise ? Eh bien, tu le dégoûtes,
+le bon Dieu, comme le dégoûtent tous les hypocrites,
+tous les égoïstes, tous les mauvais riches,
+tous les salauds ! »</p>
+
+<p>Les messieurs assis au banc d’œuvre regardaient
+le prédicateur d’un air ahuri, voire révolté…
+L’un d’eux, un grand sec qui était le principal
+avoué de la ville, se pencha vers son voisin, ancien
+intendant militaire, et lui dit quelques mots à
+l’oreille, lesquels furent approuvés d’un énergique
+signe de tête. Les visages alignés au banc du chapitre
+exprimaient des sentiments divers, la surprise,
+la colère, la gêne, mais aussi l’approbation
+et la joie : un gros chanoine, entre autres, paraissait
+enchanté et certaines expressions du curé de
+Sableuse paraissaient l’amuser beaucoup.</p>
+
+<p>Cependant l’orateur avait repris :</p>
+
+<p>— Et vous, ma sœur, dont j’aperçois d’ici le
+visage pavoisé aux trois couleurs, du bleu autour
+des mirettes, du blanc sur les joues et du rouge
+au bec, vous, ma sœur, qui venez ici moins
+pour plaire à Dieu que pour plaire aux hommes,
+est-ce que vous ne méritez pas d’être abaissée, vous
+aussi, tandis que la pauvre créature, femme ou
+maîtresse du publicain, sera élevée ?… Celle-là,
+au moins, n’en veut faire accroire à personne et
+ne se fourre pas dans la tête que Dieu la trouve
+épatante. Elle ne la fait pas, comme vous, à la
+vertu… Ce n’est pas une poule qui veut se faire
+passer pour une colombe ! Cependant, elle ne dit
+pas plus de mal que vous de ses voisins et de ses
+copines, elle ne montre pas plus que vous ses
+nichons et ses guibolles. Et, si elle fait les affaires
+du Diable, au moins ce n’est pas en ayant l’air de
+faire celles du bon Dieu.</p>
+
+<p>« Votre piété, ma sœur, votre piété est une élégance,
+un chiqué, un bourrage de crânes… Elle
+fait partie de votre existence mondaine, comme
+le flirt, le bridge ou le fox-trot. Elle vous amuse
+beaucoup moins, il est vrai, mais elle vous rassure
+quand vous vous demandez — pas souvent ! — ce
+qu’il adviendra de vous le jour où votre gentil
+petit corps, tant admiré, tant aimé, tant peloté,
+sera livré aux asticots. Et pour vous, c’est ça la
+religion, une habitude et une vague assurance
+contre l’incendie, c’est-à-dire contre les flammes
+éternelles. Quelques petites prières lues dans votre
+paroissien parfumé, quelques agenouillements qui,
+vous le savez, mettent en valeur ce que vous avez
+de mieux, et voilà à peu près tout ce que vous
+faites pour garder le beau titre de chrétienne.
+Peut-être, si vous êtes zélée, si l’église n’est pas
+pour vous une espèce de théâtre où l’on va pour
+regarder ce que font les autres, peut-être vous
+occupez-vous de quelques œuvres… Vous organisez,
+sous la présidence de votre curé, des ventes
+de charité où se débitent des scapulaires, des
+flacons d’odeur, des chapelets et des jarretelles ;
+vous administrez un bureau de placement pour
+nourrices qui allaitent avec le sein de l’Église, un
+patronage où vont les bonniches trop laides pour
+fréquenter le dancing… Enfin, vous êtes dame
+patronnesse et, en attendant les récompenses
+célestes — vous n’êtes pas pressée — vous goûtez
+toutes les rigolades que procure la charité mondaine,
+vous prenez le thé chez madame la marquise,
+vous baisez l’anneau de monseigneur, vous
+siégez autour d’un tapis vert les jours de comité,
+vous dirigez, vous discourez et vous obtenez — qui
+sait ? — une mention dans le discours sur les
+prix de vertu !… Et vous croyez que c’est ça, la
+charité, comme vous croyez que c’est ça, la religion ?
+Vous en avez une santé, mes petites brebis…
+Non, vrai, ce que le bon Dieu doit se tordre quand
+il vous voit jouer cette comédie ! A moins cependant
+qu’il n’ait pas du tout envie de rigoler, car
+ce qu’il déteste c’est le maquillage de la conscience,
+le simili de la charité, le chiqué de la foi. Or, c’est
+ça qu’on trouve partout aujourd’hui… Où sont-ils
+les vrais chrétiens ? Montrez-les-moi les vraies chrétiennes ?
+Vous me dites qu’il y en a… Où ça, que
+j’y coure ! Moi, je vois surtout des profiteurs, des
+roublards, des types qui font un placement. La
+religion, c’est pour eux une combine : ici-bas, elle
+rapporte à qui connaît l’art et la manière de s’en
+servir en se disant que là-haut, — qui sait ? — c’est
+peut-être aussi la bonne affaire !…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin se pencha sur le rebord de la
+chaire et lança d’une voix furieuse :</p>
+
+<p>— Tas de pharisiens !… C’est votre faute si
+l’Église est dépeuplée, si la parole de Dieu n’est
+plus écoutée. Vous avez transformé la religion de
+l’enthousiasme et des sacrifices en une alliée,
+une servante des esprits les plus étroits, les plus
+durs, vous avez fait du tabernacle le pendant de
+votre coffre-fort ! Dieu vous demande la simplicité,
+l’humilité du cœur, et chez vous, tout n’est
+que calcul… Vous devriez être les soldats du Christ,
+tout donner, même votre vie, pour assurer la victoire,
+et vous n’êtes que des embusqués ! Alors,
+quoi, c’est tout naturel que nous écopions, que
+nous ramassions la bûche, que l’ennemi, que Satan
+nous foute la râclée. C’est bien fait… Et il ne faut
+pas dire que Dieu nous lâche : c’est nous qui
+l’avons plaqué chaque fois qu’il fallait sortir de la
+tranchée pour en mettre un bon coup !</p>
+
+<p>Le prédicateur s’échauffait de plus en plus… En
+lui ressuscitaient les moines prêcheurs d’autrefois,
+le frère Maillard, l’implacable père Menot, tous
+ces hommes rudes dont l’éloquence à la fois sublime
+et grossière secouait les foules dans ces
+cathédrales où se mêle aussi l’élan des colonnes,
+des arcatures, des tours, des flèches à la vulgarité
+des détails naïvement sculptés aux portails et
+aux chapiteaux.</p>
+
+<p>Mais cette éloquence ardente et brutale, cet art
+mystique et naturaliste ne sont plus de notre
+temps, grand amateur de banalités quiètes, d’euphémismes
+circonspects, d’accommodements avec
+les hypocrisies nécessaires… Les voix dures
+détonnent et les vérités, lorsqu’elles ne sont pas
+dorées comme des pilules, ont de la peine à passer :
+ce prêtre qui, du haut de la chaire, lançait aux
+ouailles médusées des invectives et des menaces,
+ce père Duchêne en surplis choquait les belles
+dames accoutumées à la douceur vanillée des sermons
+à la guimauve, les vieilles dévotes qui
+aiment à être bercées par les phrases ronronnantes
+des beaux vicaires aux gestes arrondis… Les
+hommes ne désapprouvaient pas moins ces boutades
+de mauvais goût, ces emprunts au vocabulaire
+des pires faubourgs et ils s’étonnaient
+qu’un prédicateur osât, devant Son Éminence,
+traiter ainsi des personnes bien pensantes et bien
+élevées, ce qui est, en somme, la même chose.</p>
+
+<p>Un vague murmure s’élevait de la foule qui
+donnait des signes d’agitation, mais l’abbé Pellegrin,
+emporté par sa fougue, repartait de plus belle
+et d’une voix plus impérieuse encore.</p>
+
+<p>Ah ! quelle joie de faire le procès de cette religion
+facile, émolliente, douceâtre, qui suffit à la
+plupart des chrétiens !</p>
+
+<p>— Croyez-vous donc, s’écriait-il, que la religion
+née dans les larmes et le sang du fils de Dieu a
+quelque chose de commun avec celle que vous
+pratiquez ? Vous vous êtes fabriqué une religion
+pépère où vous vous la coulez douce en vous
+disant : « C’est bien assez… Et puis, le bon Dieu
+est encore bien content de ce que nous faisons pour
+lui : il n’a plus l’habitude d’être gâté et aujourd’hui
+un rien lui fait plaisir ! » Faudrait voir !…
+Et d’abord, qui vous dit que Dieu est si bon que
+ça ? En tout cas, il n’est pas bon au point d’en être
+bête et on ne le roule pas aussi facilement que
+vous le supposez. J’ai comme une idée, au contraire,
+qu’il n’a rien d’une poire et qu’avec lui,
+les boniments ne prennent pas. Pour être bien
+avec lui, faut y mettre du sien, et beaucoup. Il
+faut l’aimer d’abord, l’aimer vraiment, pour lui-même !
+Il ne se contente pas de quelques simagrées,
+de quelques boniments… Il est exigeant et il en a
+le droit, car vous lui devez tout. Le pharisien en
+faisait beaucoup plus que vous et cependant il n’a
+pas été justifié… Alors pourquoi voulez-vous être
+mieux traités que lui ? Le vrai chrétien c’est le soldat
+de la foi qui a mérité en combattant d’être
+admis là-haut dans le cantonnement où les bons
+poilus se la couleront douce pour l’éternité. Mais
+ne comptez pas y trouver le moindre petit coin,
+vous autres qui êtes restés peinards tandis que les
+autres se débattaient au milieu des barbelés…
+Non, non, il n’y aura rien pour vous qui n’avez
+pas été à la peine, pour vous qui n’avez pas pratiqué
+la sainte fraternité des tranchées, pour vous
+qui n’avez pas partagé le contenu de votre bidon
+ou de votre musette avec le camarade qui avait le
+gosier sec ou l’estomac creux… Vous ne serez
+pas du grand défilé sous l’Arc-de-Triomphe des
+élus !</p>
+
+<p>Et le curé de Sableuse se mit à parler de l’enfer
+qui attendait tous ces tireurs au flanc, tous ces
+embusqués, tous ces mufles qui se sont cavalés
+chaque fois qu’ils devaient exposer, non pas même
+leur peau, mais un peu de leur tranquillité, de
+leurs jouissances, de leur galette… Il ne leur décrivit
+pas, comme les moines visionnaires du moyen
+âge, d’immenses chaudières remplies d’huile bouillante,
+des grils chauffés à blanc sur lesquels on
+rissole pendant l’éternité, des broches effroyables
+qui transpercent les damnés de part en part,
+comme des poulets à rôtir : cet enfer-là, bien
+fait pour inspirer les prédicateurs truculents,
+l’abbé Pellegrin l’avait remplacé, à l’intention des
+messieurs et dames qui l’écoutaient, par une
+géhenne peut-être plus effrayante parce que moins
+truquée, moins grandiose, moins bien organisée
+pour fournir aux réprouvés, comme dans les sept
+cercles de l’enfer dantesque, l’occasion de subir
+orgueilleusement un supplice sensationnel… Non,
+il inventa des souffrances moins théâtrales : il
+montra la bourgeoise vaniteuse transformée en
+souillon qui, dans les cuisines de Satan, lave et
+relave sans cesse de dégoûtantes écuelles, il montra
+le bourgeois au cœur sec, au ventre épanoui,
+travaillant sans répit dans d’affreuses usines sous
+le fouet de surveillants diaboliques, portant de
+lourds sacs d’or vers d’inaccessibles navires au
+long de quais dallés de plaques de fer brûlantes ;
+il montra les mauvais juges comparaissant à leur
+tour devant des magistrats en robes couleur de
+feu et condamnés à des milliards d’années de prison
+et 50 francs d’amende au milieu des sarcasmes
+et des injures d’un public de diablotins ;
+il montra les femmes et les filles folles de leur
+corps muées en lépreuses effroyables et obligées
+de se contempler pendant les siècles des siècles
+dans leur armoire à glace… L’abbé Pellegrin
+créait ainsi une manière d’enfer moderne et il
+mêlait à sa description un humour sarcastique,
+une jovialité féroce qui ajoutaient encore au fantastique
+de cette variation sur un thème cher aux
+prédicateurs populaires. Mais ces menaces ne
+parurent produire aucun effet sur l’auditoire ; les
+dévotes les plus impressionnables craignaient
+moins, évidemment, cet enfer-là que l’autre, celui
+qui rougeoie dans les sous-sols de l’univers et où
+s’agitent, au milieu des flammes, sous la fourche
+de l’Archange rebelle, les pécheurs et les pécheresses
+condamnés par le Souverain Juge.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin comprit qu’à ces citadins
+il fallait le même enfer qu’aux bonnes gens de
+Sableuse.</p>
+
+<p>— Eh bien, s’écria-t-il, vous serez brûlés,
+puisque vous préférez ça ! Vous serez brûlés, si…</p>
+
+<p>Et, changeant de ton, il se mit à leur parler
+avec douceur, mais toujours avec le même vocabulaire.
+Il leur demanda de s’inspirer du pauvre
+publicain, affirmant que pour plaire à Dieu
+l’humble aveu des faiblesses humaines valait
+mieux que cent pieuses vantardises. Il avait commencé
+par l’invective et la menace, il termina
+par des paroles de réconfort et d’espoir.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas, prononça-t-il, vous en faire
+tout un plat… Au fond, on ne vous en demande
+pas tant : un peu de bonté, un peu de justice, un
+peu de courage. Quoi, ça ne doit pas être tellement
+difficile quand on est chrétien, ou alors,
+vraiment, ce n’est pas la peine… Et même la
+bonne volonté suffit. C’est beaucoup d’avoir
+essayé ou même simplement d’avoir voulu essayer !
+Seulement, ne repoussez pas la perche qui vous
+est tendue, faites un effort pour la saisir et cela
+vous sera compté là-haut par le Dieu des bons
+bougres… <i>Amen.</i></p>
+
+<p>Et le curé de Sableuse, dans le bruit des chaises
+remuées, des exclamations étouffées, des réflexions
+échangées à mi-voix par les fidèles, redescendit,
+lentement, les degrés de la chaire, au bas de
+laquelle l’attendait, avec une moue désapprobatrice,
+le suisse empanaché.</p>
+
+<p>Ayant repris sa place dans le chœur, il chercha
+le regard de Mgr Sibuë, mais ne le rencontra
+pas : le coadjuteur, plongé dans son bréviaire,
+avait l’air plus renfrogné que jamais. Quant au
+cardinal, il s’était tourné vers l’autel où l’officiant
+avait repris le service divin, et la tête inclinée,
+les mains jointes, il priait, comme ployé sous
+sa pourpre, pareil aux suppliants hiératiques que
+l’on voit, taillés dans la pierre, sur les tombeaux
+d’autrefois…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall">LE TACOT ET LA TORPÉDO</span></h2>
+
+
+<p>Après la messe, l’abbé Pellegrin, qui avait
+regagné la sacristie, fut assailli par une foule de
+curieux où, certes, les admirateurs n’étaient pas
+en majorité : en vérité, ce sermon, quoique sensationnel,
+avait déçu… Une telle éloquence ne
+pouvait plaire à des fidèles timorés et benoîts sur
+lesquels les prédicateurs font, d’ordinaire, ruisseler
+leurs homélies comme une eau tiède et fade.
+Mais on voulait voir de près ce « phénomène »
+que le cardinal, grand seigneur toujours original
+et quelque peu fantaisiste, avait distingué entre
+tous les prêtres de son clergé.</p>
+
+<p>Gêné par cette cohue à laquelle s’étaient mêlés,
+avec des haussements d’épaules, les chanoines du
+chapitre, le curé de Sableuse allait se retirer,
+quand une femme audacieusement maquillée et
+décolletée fendit la presse en disant d’une voix
+sonore :</p>
+
+<p>— Où est-il ?… Je veux le voir !… Moi, je trouve
+qu’il a été très chic… On vous en fichera des
+prédicateurs comme lui !</p>
+
+<p>C’était M<sup>me</sup> Cousinet qui, suivie de son mari,
+s’élançait vers l’abbé Pellegrin… Dans un mouvement
+d’enthousiasme, elle tendit ses bras nus,
+cerclés d’or, d’ivoire et de bois, pour étreindre
+le prêtre, mais celui-ci recula d’un pas, l’air
+stupéfait.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit l’ex-Lisette de Lizac, je perds
+la tête… L’habitude, entre artistes, de s’embrasser
+les soirs de générale quand la pièce a bien marché.
+Et vous savez, c’est un succès fantastique,
+un triomphe ! J’étais dans la salle, je veux dire
+dans l’église… Ah ! vous pouvez dire que vous
+leur avez bien envoyé ça !</p>
+
+<p>— Je vous remercie, balbutia l’abbé qui reculait
+toujours, croyez que je…</p>
+
+<p>Mais la dame reprenait de plus belle :</p>
+
+<p>— Il y avait une cabale dans les coins, j’ai vu
+ça… Mais ça ne fait rien, mon cher curé, vous
+avez été étonnant, j’ai failli applaudir… Ah ! quel
+talent vous avez ! Vrai, à Paris, vous feriez salle
+comble tous les soirs, je veux dire tous les
+dimanches matin.</p>
+
+<p>M. Cousinet, plus cérémonieux, serra la main
+à l’abbé en le félicitant « d’avoir si bien dit ce
+qu’il fallait dire »… En réalité, le nouveau châtelain
+de Sableuse n’en pensait pas un mot : cette
+éloquence triviale ne l’avait pas enchanté du tout
+et la froideur, la désapprobation de la plus grande
+partie de l’assistance ne lui avaient pas échappé :
+« Est-ce là, se demandait-il, le propagandiste qui
+convient pour faire réussir ma candidature ? Il
+serait peut-être très bien comme agent politique
+socialiste… Soutane à part, il a tout ce qu’il faut
+pour séduire les révolutionnaires, mais, moi, je
+me présente comme conservateur : je suis le candidat
+des gens bien élevés, comme il faut, riches
+ou aisés pour la plupart… Ces électeurs-là, je
+viens de les voir dans la cathédrale : ils en ont
+fait, une tête, en écoutant le boniment de ce
+brave curé. Ah ! non, je préfère me passer d’un
+bonhomme aussi compromettant. D’ailleurs, je
+demanderai conseil à Mgr Sibuë. »</p>
+
+<p>Mais déjà le vide se faisait autour de l’abbé Pellegrin
+que madame Cousinet continuait à complimenter
+dans un langage de coulisses.</p>
+
+<p>C’est à ce moment que l’abbé Lanthier s’approcha…
+Un sourire ironique errait sur ses lèvres
+minces et son regard, après avoir examiné avec
+quelque surprise mais aussi quelque intérêt, le
+visage peint de Lisette de Lizac, s’arrêta sur la
+bonne grosse figure, maintenant inquiète, du
+curé de Sableuse.</p>
+
+<p>— Mon cher, prononça d’une voix douce le
+secrétaire du coadjuteur, je ne vous avais jamais
+entendu… Vraiment, c’est très curieux, très
+curieux. Ah ! évidemment, cela nous change du
+genre d’éloquence qu’on nous enseignait au séminaire !
+Et cela vous vient tout seul, ces arguments,
+ces mots ?</p>
+
+<p>— Mais oui… Je dis les choses comme elles
+me viennent !</p>
+
+<p>— Très curieux… Enfin ! Mais je ne suis pas
+qualifié pour donner un avis sur votre façon de
+prêcher, mon cher curé… Monseigneur vient de
+rentrer à l’archevêché et me charge de vous dire
+que Son Éminence désire vous voir.</p>
+
+<p>— Tout de suite ?</p>
+
+<p>— Elle vous attend…</p>
+
+<p>Quelques minutes après, l’ancien brancardier
+régimentaire s’agenouillait devant le cardinal
+Arnaud de Blandignière… Mais aussitôt après
+l’avoir béni paternellement, le prélat lui tendait
+ses deux mains pour l’aider à se relever. Puis,
+sans autre préambule, il lui demanda :</p>
+
+<p>— Êtes-vous sincère ?</p>
+
+<p>A cette question, l’abbé Pellegrin eut un haut-le-corps…
+Il pâlit, puis rougit et, enfin, répliqua,
+d’une voix tremblante :</p>
+
+<p>— J’espérais, au moins, une bonne parole de
+Votre Éminence… Il n’y avait que cela pour me
+remonter. Maintenant, je comprends… Pas la
+peine de chercher à me raccrocher : j’ai eu tort.</p>
+
+<p>— Quel tort, mon enfant ?</p>
+
+<p>— Tort de monter dans cette chaire, trop haute
+pour moi, tort de parler à cette foule qui ne m’a
+pas compris, qui ne pouvait pas me comprendre.
+<i lang="la" xml:lang="la">Mea culpa</i>, c’est ma faute, ma très grande faute…</p>
+
+<p>Le visage de l’abbé exprimait une telle douleur,
+humble et repentante, que le cardinal en fut
+ému.</p>
+
+<p>— Si une faute a été commise, dit Son Éminence,
+elle ne l’a été que par moi… A moins,
+cependant, que dans cette chaire, où je vous ai
+prié de monter, vous ne vous soyez cru obligé de
+prendre une attitude, de jouer un rôle, de justifier
+une réputation que certains trouvent fâcheuse,
+mais qui m’intéresse et même me paraît sympathique.
+Votre sermon m’a touché, je vous l’avoue,
+mais, à un moment donné, je me suis repris en
+me disant : « N’est-ce pas une façon comme une
+autre de chercher le succès ? Parle-t-il avec son
+cœur, cet homme qui me paraît naïf et rude ? » Et
+j’aurais horreur, je l’avoue, d’un menteur, d’un
+cabotin qui se couvrirait du sayon en poils de
+chèvre, qui se poudrerait la tête de la cendre des
+vrais prophètes.</p>
+
+<p>Des larmes avaient jailli des yeux de l’abbé
+Pellegrin qui s’écria :</p>
+
+<p>— Votre Éminence me soupçonne… Elle me
+prend pour un bourreur de crânes. Tout ce qu’elle
+voudra, mais pas ça !</p>
+
+<p>Le cardinal l’observa en silence, pendant un
+instant, puis :</p>
+
+<p>— Non, c’est impossible… Et ce serait dommage !</p>
+
+<p>Il fit signe au prêtre de se rapprocher et, lentement,
+presque à voix basse, il articula :</p>
+
+<p>— Ce serait dommage, oui, car l’Église manque
+de voix ardentes, bibliques comme la vôtre.
+Bibliques, je l’ai dit, car je crois que nos livres
+saints ne sont que les échos de paroles pareilles
+à celles que vous venez de prononcer. Ah ! je me
+demande si la décadence de l’idée religieuse n’est
+pas due, précisément, à la mollesse, à la grisaille,
+au manque d’énergie de ceux qui sont chargés de
+la répandre… Née dans le peuple, la foi a perdu
+sa tradition vivifiante en devenant une espèce de
+philosophie académique que l’on explique, que
+l’on défend d’une voix mesurée, avec des arguments
+et des gestes d’avocats d’affaires… Moi-même,
+je me le reproche depuis longtemps, j’ai
+confondu cette religion essentiellement populaire
+avec je ne sais quelle littérature pour gens
+du monde. Trop de douceur, trop de cantiques,
+trop de couplets arrondis et de ritournelles
+faciles… Au fond, pour faire reculer le démon, il
+faut user d’invectives farouches, de menaces furieuses,
+et combattre avec la sainte colère des
+apôtres, lesquels ne se souciaient guère de
+plaire aux messieurs distingués et aux belles dévotes
+pour qui le Christ, sur sa croix, après trois
+jours d’agonie, ressemblait au joli garçon bien
+peigné qui fait des grâces sur les crucifix de la
+rue Saint-Sulpice. Mais rien ne serait plus odieux
+qu’une naïveté apprêtée, qu’une fausse véhémence,
+et voilà pourquoi, je voulais m’assurer, mon fils,
+de votre sincérité.</p>
+
+<p>Et comme le curé de Sableuse esquissait un
+geste de protestation contre ce doute qui le blessait
+au plus profond de lui-même, le cardinal ajouta :</p>
+
+<p>— Non, je vous crois… Vous ne mentiriez pas
+à un vieillard comme moi qui vous ai défendu et
+qui, peut-être, vous défendra encore… Et puis,
+vous êtes un poilu !</p>
+
+<p>— Éminence, dit simplement l’abbé, je suis
+venu, ce matin, à la cathédrale, en service commandé.
+Je ne demande rien, je n’ambitionne
+rien… Ici comme là-bas, je fais ce que je peux
+et l’estime de mes chefs, si je l’obtiens, me suffit.</p>
+
+<p>— Vous avez, en tout cas, la mienne… Mais ce
+n’est pas en chef que je veux vous dire un dernier
+mot, c’est en ami. Un conseil : prenez garde, vous
+pouvez faire, sans le vouloir et même sans le
+savoir, beaucoup de mal à certaines des âmes
+que vous toucherez et que vous dominerez…</p>
+
+<p>— Beaucoup de mal ? se récria le curé de
+Sableuse, mais je ne veux jamais servir que la
+cause de Dieu et de l’Église.</p>
+
+<p>Le cardinal lui prit les mains et dit :</p>
+
+<p>— Soyez le bon prêtre qui distribue à tous, à
+tous, vous entendez, la vérité… Ne choisissez pas,
+dans votre troupeau, des brebis que vous chérirez
+et auxquelles vous passerez tout, tandis que
+vous traiterez durement les autres. Un danger
+vous menace et c’est celui de la popularité. La
+popularité, on l’obtient parfois sans rien renier
+de ce que l’on croit être vrai, mais on la garde
+rarement sans se composer une attitude, sans se
+mettre un masque, sans devenir injuste… Restez
+juste, même pour le pauvre pharisien dont Dieu
+n’a pas toujours parlé aussi sévèrement que vous.
+Allez, mon fils, je vous bénis…</p>
+
+<p>Pendant que le vénérable cardinal s’entretenait
+ainsi avec le curé de Sableuse, M. et M<sup>me</sup> Cousinet,
+qui s’étaient rendus aussi à l’archevêché,
+étaient reçus par Mgr Sibuë.</p>
+
+<p>Le coadjuteur n’avait fait aucune difficulté pour
+ouvrir sa porte à ce couple que sa situation de
+fortune, son installation dans un château célèbre,
+avaient tout de suite classé parmi les plus notables
+habitants de la région. Mgr Sibuë, très renseigné
+sur tout ce qui touchait à la politique, savait aussi
+que M. Cousinet songeait à se présenter, comme
+candidat conservateur, aux prochaines élections,
+et c’était une raison de plus pour accueillir le
+mieux du monde cet important diocésain.</p>
+
+<p>Lisette de Lizac avait approché, dans sa vie,
+maints personnages de marque, princes portugais,
+grands-ducs moscovites, ministres de la République,
+généraux, etc. Une vedette des music-halls
+parisiens n’est peut-être pas reçue partout, mais
+elle reçoit tout le monde, à commencer par le
+meilleur. Cependant pas le moindre prélat ne
+figurait dans sa collection et elle l’avoua, gentiment,
+en disant au grave coadjuteur :</p>
+
+<p>— C’est rigolo, vous êtes mon premier évêque !
+A part, bien entendu, celui qui m’a flanqué une
+claque le jour de ma confirmation.</p>
+
+<p>Mgr Sibuë prit le parti de sourire et ses lèvres
+se plissèrent avec une intention aimable.</p>
+
+<p>— Madame, articula-t-il en serrant la main
+potelée et baguée de l’ancienne chanteuse, je suis
+heureux de faire votre connaissance, ainsi que
+celle de monsieur votre époux. Je sais quels sont
+vos mérites… J’ai entendu souvent parler de vous
+et dans les meilleurs termes.</p>
+
+<p>— Ah ! Votre Grandeur sait que j’ai été vedette
+au Casino de Paris ? C’est vrai, j’étais très gobée
+du public…</p>
+
+<p>— Non, madame, j’ignorais, je l’avoue, votre
+passé et vos succès d’artiste : je faisais allusion à
+l’affection, à l’estime que vous avez déjà su inspirer
+aux populations de ce pays. Vous êtes
+bonne, vous êtes charitable, vous êtes pieuse…
+C’est parfait et je vous en félicite, comme je félicite
+votre mari d’avoir, en votre personne, une
+épouse aussi accomplie…</p>
+
+<p>M. Cousinet, d’abord un peu gêné par les inutiles
+indiscrétions de Lisette, s’inclina, la bouche
+en cœur…</p>
+
+<p>— Monseigneur, dit-il, ma femme a été artiste
+et, vous le voyez, elle ne s’en cache pas… Quand
+on a eu sa situation au théâtre, on a peut-être le
+droit d’en être fière, même devant Votre Grandeur.</p>
+
+<p>— Croyez, dit Mgr Sibuë, que je salue le
+talent partout où il se manifeste, surtout quand il
+est accompagné de la charité. Vous continuez la
+tradition de M. et M<sup>me</sup> de Sableuse… Votre nom
+sera béni comme le leur.</p>
+
+<p>— Et même un peu plus, je l’espère, dit
+M. Cousinet, car nous avons l’intention de faire
+plus largement les choses… Nous avons les
+moyens !</p>
+
+<p>— Les occasions d’être généreux à bon escient
+ne vous manqueront pas.</p>
+
+<p>— J’ai déjà décidé de retaper l’église de
+Sableuse…</p>
+
+<p>— Excellente idée ! La maison du Seigneur ne
+saurait être trop belle… Mais nous avons ici, à
+l’archevêché, des œuvres très intéressantes auxquelles,
+hélas ! la dureté des temps porte un cruel
+préjudice. Cette loi de séparation…</p>
+
+<p>— Quand je serai député, je n’aurai rien de
+plus pressé que de demander le rétablissement du
+Concordat, avec le remboursement de toute la
+galette qu’on a volée à l’Église.</p>
+
+<p>— « Volée » est bien le mot, soupira Mgr Sibuë.
+Mais, en attendant, les temps sont difficiles.</p>
+
+<p>— Comptez sur moi pour ce que vous voudrez,
+Monseigneur.</p>
+
+<p>— Oui, Votre Grandeur peut y aller, ajouta
+M<sup>me</sup> Cousinet, nous sommes prêts à arroser…
+Nous savons bien que la politique, c’est une question
+d’argent !</p>
+
+<p>Le coadjuteur fronça légèrement les sourcils,
+mais aussitôt, il reprit son air aimable et déclara :</p>
+
+<p>— Évidemment, madame, la défense d’une
+cause, si bonne soit-elle, comporte des sacrifices
+personnels… Ils trouvent d’ailleurs, le moment
+venu, leur récompense, soit ici-bas, soit là-haut.
+M. Cousinet sera, j’en suis sûr, parmi les élus et
+ici-bas, pour commencer. Alors, mon cher diocésain,
+votre nom figurera aux prochaines élections
+sur la liste conservatrice ?</p>
+
+<p>— Oui… La liste n’est pas encore composée,
+mais il y a un fait sûr et certain, c’est que je serai
+dessus. Et justement, Monseigneur, je venais
+vous demander un conseil… Dès maintenant — les
+élections ont lieu dans six mois — je dois préparer
+et pousser ma propagande : il ne faut pas
+que, le moment venu de choisir les candidats, le
+Comité central puisse me dire : « Mais on ne vous
+connaît pas ! » J’ai donc pensé à me servir, pour
+faire mousser ma petite affaire, d’une personnalité
+populaire dans le pays… Votre Grandeur
+devine de qui je veux parler ?</p>
+
+<p>— Je ne vois pas, répondit l’évêque avec un
+geste évasif.</p>
+
+<p>— C’est le curé de Sableuse que nous venons
+d’entendre à la cathédrale.</p>
+
+<p>— Ah ! fit Mgr Sibuë d’un air froid.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas une bonne idée ?</p>
+
+<p>Le prélat restant silencieux, M. Cousinet reprit :</p>
+
+<p>— Oui, je comprends et votre pensée répond à
+la mienne… Après avoir entendu ce sermon, je
+me demande si M. l’abbé Pellegrin est bien
+indiqué pour me faire connaître des électeurs,
+moi, le propriétaire du château de Sableuse, un
+homme qui a une grosse situation et qui veut
+représenter à la Chambre les gens comme il faut…</p>
+
+<p>Mgr Sibuë ne répondait toujours pas et M. Cousinet
+repartit de plus belle :</p>
+
+<p>— Votre Grandeur est embarrassée, je le conçois,
+de me donner son opinion sur un des
+membres de son clergé !… Mais je devine ce
+qu’elle ne veut pas me dire : ce brave curé me
+compromettrait et finirait par me faire blackbouler.</p>
+
+<p>Mgr Sibuë rajusta ses lunettes d’acier sur son
+nez pointu, puis, avec une sorte d’ironie amère, il
+répliqua :</p>
+
+<p>— Pas du tout, monsieur, ce prêtre vous apporterait
+un concours infiniment précieux.</p>
+
+<p>Ces mots enchantèrent Lisette de Lizac qui,
+battant des mains, se tourna vers son mari et
+s’exclama :</p>
+
+<p>— Ah ! tu vois, Émile, je te l’avais bien dit…
+Moi, je l’adore, ce curé !</p>
+
+<p>Mgr Sibuë continuait :</p>
+
+<p>— Je suis bien obligé de reconnaître que l’abbé
+Pellegrin exerce une grande influence, non seulement
+à Sableuse, mais encore à plusieurs lieues
+à la ronde… Ses allures, son langage plaisent
+aux paysans et surtout aux ouvriers, surtout à
+ceux qui ont fait la guerre : j’ai mon opinion sur
+son genre de popularité, mais enfin, je dois constater
+le fait. Évidemment, ce matin, le curé de
+Sableuse n’a pas séduit son auditoire et j’en suis
+désolé, je l’avoue, car j’aime ce prêtre simple,
+franc, vraiment évangélique, malgré son absence
+de douceur. Mais les citadins sont difficiles : on
+les a habitués à un style plus élevé… A la campagne,
+tels défauts deviennent des qualités. Je
+vous conseille donc, cher monsieur, d’utiliser les
+services réels que peut vous rendre cet excellent
+homme… Mais vous a-t-il promis son concours ?</p>
+
+<p>— A peu près, et je crois qu’en insistant…</p>
+
+<p>— Parfait ! je suis enchanté d’apprendre qu’il
+s’oriente vers le parti dont vous serez, je l’espère,
+un des élus les plus écoutés. Car, entre nous, je
+craignais de le voir évoluer vers les opinions soi-disant
+démocratiques… C’est ce qui arrive le plus
+souvent à ces prêtres qui se laissent entraîner par
+leur tempérament et griser par l’accueil qu’on
+leur fait dans certains milieux. Tant mieux donc
+si l’abbé Pellegrin marche avec vous et pour
+vous… Vous en tirerez profit tous les deux.</p>
+
+<p>— Dites tous les trois, Monseigneur, plaisanta
+M<sup>me</sup> Cousinet, car je serai la femme d’un
+député !</p>
+
+<p>— Madame, fit le coadjuteur, disons plutôt que
+ce sera un excellent résultat pour nous tous, car
+le succès de la bonne cause, c’est le succès des
+honnêtes gens et notre pauvre France a bien
+besoin que le règne des impies prenne fin au
+plus tôt. Les épreuves de la guerre l’ont déjà purifiée,
+mais il nous faut de bonnes élections pour
+mériter les grâces de la Providence.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit M<sup>me</sup> Cousinet, il faut envoyer
+des honnêtes gens à la Chambre, des gens
+qui ont de la surface, qui savent ce que c’est que
+le maniement des affaires… Nous en avons assez
+d’être gouvernés par des sans-le-sou !</p>
+
+<p>— La défense des idées religieuses et des
+intérêts, voilà mon programme ! déclara Cousinet.</p>
+
+<p>— Ceci ne va pas sans cela, fit Mgr Sibuë en
+reconduisant le couple qui paraissait enchanté de
+cette flatteuse réception. Et comme il soulevait
+lui-même la lourde portière qui cachait la porte
+de son cabinet, il ajouta :</p>
+
+<p>— Madame, je compte sur vous pour nos
+œuvres… Nous en avons de très intéressantes.
+Je vous inscrirai parmi ces dames des comités :
+elles seront enchantées de vous accueillir. J’en
+parlerai à madame la marquise de Longpré…</p>
+
+<p>Lisette de Lizac accepta avec ravissement et
+dès qu’elle eut repassé le seuil de l’archevêché,
+elle dit à M. Cousinet :</p>
+
+<p>— Il est vraiment très gentil, Monseigneur !
+Vrai, ça vous change de ces malappris qu’on rencontre
+partout aujourd’hui.</p>
+
+<p>La torpédo des nouveaux châtelains les attendait
+devant le palais épiscopal… A côté, stationnait
+le tacot du docteur Profilex, qui attendait
+l’abbé Pellegrin pour le ramener à Sableuse.</p>
+
+<p>— Rentrons vite, dit M<sup>me</sup> Cousinet, il est près
+de midi et nous ne serons pas à table avant une
+heure.</p>
+
+<p>Suivie de son mari, elle se dirigeait vers sa voiture,
+quand l’abbé Pellegrin sortit à son tour de
+l’archevêché.</p>
+
+<p>— Cela tombe bien, lui dit-elle… Mon cher
+curé, je vous enlève !</p>
+
+<p>— Oui, dit Cousinet, nous vous emmenons…</p>
+
+<p>Le curé, embarrassé, répondit :</p>
+
+<p>— C’est que mon vieux copain, le toubib, est
+là avec sa bagnole… Je ne peux pas le plaquer !</p>
+
+<p>— Bah ! il ne vous en voudra pas pour cela…
+Je tiens à rentrer à Sableuse avec vous. Une idée !</p>
+
+<p>— Madame…</p>
+
+<p>— Tenez, je vais le dire à votre ami… C’est le
+docteur Profilex, n’est-ce pas, de Sableuse ?</p>
+
+<p>— Oui, vous ne le connaissez pas ? Un brave
+type… Impossible de le laisser tomber.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Cousinet, avec l’allure et le sourire
+d’une grande dame qui consent à faire connaître
+sa volonté à un simple mortel, s’était
+approchée du tacot et s’adressant à son conducteur,
+disait :</p>
+
+<p>— Docteur, nous sommes les nouveaux châtelains
+de Sableuse… Nous vous prenons M. le
+curé pour le reconduire chez lui. Voilà !</p>
+
+<p>Le docteur Profilex n’eut qu’un regard froid pour
+cette femme oxygénée et maquillée qui, évidemment,
+croyait produire sur lui une vive impression.
+Il s’inclina, mais avant de répondre il lança
+à l’abbé Pellegrin :</p>
+
+<p>— Est-ce vrai, curé, que vous préférez la
+40 chevaux à mon vieux tacot ?</p>
+
+<p>L’abbé allait répondre « Non, mais des fois ! »
+quand Lisette de Lizac, tendant ses bras nus, le
+saisit et le poussa vers la torpédo.</p>
+
+<p>— Allons, dit-elle, laissez-vous faire… C’est
+moi qui vous le demande. Vous n’allez pas faire
+le vilain !</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse n’osa pas résister à cette
+pression doucement tyrannique, mais avant de
+monter, il répondit au docteur Profilex :</p>
+
+<p>— Excusez-moi… Vous voyez, je ne peux pas
+refuser.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, la robuste voiture se
+mettait en marche et, dans un élan souple et
+silencieux, filait vers Sableuse à toute allure.</p>
+
+<p>Quant au docteur Profilex, il tournait la manivelle
+de son tacot pour réveiller, si possible, le
+moteur paresseux et il murmurait, avec un sourire
+de vieux philosophe :</p>
+
+<p>— La torpédo du pharisien… Encore un sujet
+de sermon pour ce bon M. le curé !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall">UN HOMME DU PASSÉ</span></h2>
+
+
+<p>Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait
+avec Poilu à sa cure près avoir fait une tournée
+chez les pauvres du village, quand Valérie, sa
+vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui
+dit en le débarrassant de son chapeau et de son
+parapluie :</p>
+
+<p>— Eh ben, en v’là une nouvelle !</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Monsieur le comte est revenu !… Il est à la
+Saulnaye, avec madame et M. Pierre.</p>
+
+<p>— Pas possible… Il m’avait cependant assuré
+qu’il ne remettrait jamais les pieds dans le pays.
+Au fait, tant mieux… Mais qui vous a dit ça,
+Valérie ?</p>
+
+<p>— Évariste, vous le savez, le vieux domestique
+qu’ils avaient emmené à Paris… Il est venu, y a
+pas plus d’un petit quart d’heure, pour me dire :
+« Madame Valérie, nous voici… C’est nous. Monsieur
+le comte ne peut pas se faire à son appartement
+de Paris… Il étouffe. Quant à madame la
+comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui
+s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi,
+je m’y faisais… Alors, puisque voici la belle saison,
+nous avons décidé de nous installer pour quelque
+temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château,
+mais on y est bien tout de même… Prévenez
+donc monsieur le curé et dites-lui que nous serions
+bien aises de le voir… La Saulnaye, c’est pas bien
+loin de Sableuse : deux coups de pédale et on est
+chez nous ! » Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui
+est un homme bien aimable, un petit verre de
+cassis…</p>
+
+<p>L’abbé répondit simplement :</p>
+
+<p>— J’y vais !</p>
+
+<p>Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à
+bicyclette vers le pavillon de la Saulnaye, situé
+à trois kilomètres du village… Tout en pédalant
+d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée
+de revoir les anciens châtelains avec qui, pendant
+plus de dix ans, il avait entretenu d’affectueuses
+relations : les Sableuse étaient, à ses yeux et
+d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les
+plus braves gens du monde…</p>
+
+<p>Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre
+de Sableuse, l’ex-lieutenant de chasseurs à pied,
+le fils du comte Hector. Les deux hommes échangèrent
+une cordiale poignée de mains, puis, tout
+de suite, Pierre expliqua :</p>
+
+<p>— Oui, nous nous installons à la Saulnaye,
+tout ce qui nous reste ! L’air d’ici manquait à mes
+parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché de
+me reposer un peu dans ce petit coin tranquille…</p>
+
+<p>Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté
+de cette décision, il reprit, après quelque hésitation :</p>
+
+<p>— Qu’en pensera-t-on à Sableuse ?</p>
+
+<p>— Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant…
+Vous savez que votre famille a laissé les
+meilleurs souvenirs dans le pays.</p>
+
+<p>— Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond,
+on sera surpris de nous revoir, on dira : « Ils ne
+sont pas fiers de revenir après avoir vendu leur
+vieille maison. »</p>
+
+<p>— Il n’y a ici que de braves gens et…</p>
+
+<p>— Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs,
+moi, je ne verrai personne… Je me promènerai,
+je lirai, je travaillerai — vous savez que je me suis
+mis à faire mon droit — et, le moment venu, je
+chasserai. Le principal, c’est que mon père
+retrouve sa santé et que ma mère, maintenant à
+peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le
+château de Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces
+vieux arbres, les seuls qui, maintenant, soient
+encore à nous !</p>
+
+<p>Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu
+qui, tout de suite, l’avait reconnu.</p>
+
+<p>— Toujours solide, ce rescapé de la grande
+bagarre ?</p>
+
+<p>— Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque…
+mais ce n’est plus, Dieu merci, une
+attaque de grand style, comme ils disaient.
+Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous
+sommes dans nos foyers !</p>
+
+<p>— Tout le monde ne peut pas en dire autant,
+soupira le fils de l’ancien châtelain.</p>
+
+<p>Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon
+de chasse Louis XIII qui reflétait dans un
+étang bordé de vieux saules et de hautes herbes
+sa façade à moitié recouverte de glycines et de
+lierre…</p>
+
+<p>Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A
+la vue du curé qui s’empressait vers lui, il fit
+quelques pas en avant, non sans s’appuyer sur
+une canne à forme de béquille et s’exclama,
+joyeusement :</p>
+
+<p>— Ah ! je savais bien que vous viendriez tout de
+suite, courtisan du malheur !</p>
+
+<p>— Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit
+le prêtre en appuyant sa bicyclette contre le perron
+de pierre.</p>
+
+<p>— Je vous attendais, dit le comte en lui tendant
+la main.</p>
+
+<p>Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de
+Pierre et de Poilu, pénétrèrent dans le pavillon.
+M<sup>me</sup> de Sableuse, assise dans un fauteuil de
+tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli
+de meubles disparates, fit un affectueux accueil
+au visiteur… Vêtue d’une robe noire, coiffée d’un
+bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de
+cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans,
+bien qu’elle eût à peine atteint la cinquantaine : son
+visage était d’ailleurs celui d’une femme lasse et
+comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs
+pas moins à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort
+bien, surtout depuis son arrivée à la Saulnaye.</p>
+
+<p>— Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis
+quarante-huit heures à peine, je me sens moi-même
+tout ragaillardi…</p>
+
+<p>Il plaisanta :</p>
+
+<p>— Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma
+femme… J’ai soixante-dix ans bien sonnés !</p>
+
+<p>M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait
+dû être beau et qui gardait une allure imposante
+malgré ses épaules voûtées et sa démarche difficile :
+son visage un peu rude quoique affiné par
+une moustache et une barbiche blanches à la
+Henri IV, était creusé de rides profondes, mais ses
+yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante
+expression de douceur et de naïveté.</p>
+
+<p>— Oui, déclara-t-il après les premières paroles
+de bienvenue, nous sommes revenus à la Saulnaye…
+Jadis ce n’était pour nous qu’une vieille
+baraque sans importance. Maintenant, c’est notre
+maison. Il est vraiment fort heureux que nous ne
+l’ayons pas vendue avec le château… Nous
+aurions été obligés de passer la belle saison dans
+ce Paris qui est devenu inhabitable depuis la
+guerre. Nous vivons là-bas dans un appartement
+qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix
+fou… Ah ! c’est que les temps sont difficiles pour
+ceux que la guerre n’a pas aussi bien traités que
+cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous
+vu… chez lui ?</p>
+
+<p>— Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé… Pas
+moyen de faire autrement.</p>
+
+<p>— Mais c’est tout naturel… Il est un de vos
+paroissiens. Vous avez fait la connaissance de
+M<sup>me</sup> Cousinet ? Ah ! reconnaissez qu’elle est plus
+gaie que nous… Un peu originale, peut-être,
+mais ne sommes-nous pas, nous aussi, des originaux
+à notre manière ? Allons, mon cher curé,
+tout cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes
+sont riches et vos pauvres, pour qui vous
+plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt leur
+générosité.</p>
+
+<p>Il y avait un peu d’amertume dans ces propos
+du vieux gentilhomme et sa femme d’une voix
+douce, comme lointaine, lui dit :</p>
+
+<p>— Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de
+personne…</p>
+
+<p>— Mais, repartit le vieillard, nous ne nous
+plaignons pas… Nous n’en avons pas le droit.
+Nous devons même, somme toute, nous estimer
+heureux d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes
+conditions, à des gens qui nous ont payés rubis
+sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une
+situation que la guerre avait encore aggravée…
+Quoi de mieux ?</p>
+
+<p>Mais le comte soupira profondément en prononçant
+ces mots, et, dans le silence qui était tombé,
+il reprit :</p>
+
+<p>— Me plaindre ? Pourquoi ? Je dois avoir pris,
+depuis si longtemps, l’habitude de l’exil. J’ai
+d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le comte
+de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir
+jusqu’à son dernier jour, j’ai toujours été exilé
+de mon époque ; je le suis maintenant de ma
+maison… Je dois suivre la destinée de ceux que
+toutes sortes de Cousinets délogent et chassent
+de partout. Évidemment, il faut me soumettre à
+cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que
+moi, à commencer par le Prince qui, né au palais
+des Tuileries, est mort dans une bicoque. Sa
+Saulnaye à lui ! Encore n’était-elle pas en France.
+Me plaindre ? Mais Monseigneur ne s’est jamais
+plaint… Et même il a eu cet admirable courage
+qui consiste à faire semblant d’espérer.</p>
+
+<p>— Suivons donc cet exemple, dit madame de
+Sableuse.</p>
+
+<p>Son fils avait eu un léger haussement d’épaules
+et c’est d’une voix claire, quasi joyeuse, qu’il
+s’exclama :</p>
+
+<p>— A t’entendre, papa, on croirait que nous
+sommes finis… Quelle drôle d’idée ! Le passé,
+toujours le passé…</p>
+
+<p>— Nous sommes des gens du passé.</p>
+
+<p>— Pas moi, fichtre, en tout cas ! Nous ne pouvons
+cependant pleurer éternellement le comte
+de Chambord… C’est un peu comme si nous
+n’arrivions pas à nous consoler de la mort de
+Louis XVI ! Je pense au contraire qu’il faut, non
+pas regretter ce qui n’est plus et ne peut plus être,
+mais nous occuper du présent et lui tenir tête,
+carrément. Je t’assure qu’à la tête de ma compagnie
+de chasseurs, je ne me sentais pas du tout
+un homme du passé… Et je ne me laissais pas
+déloger de ma tranchée ! Allons, ne prenons pas
+des attitudes de vaincus… Moi, je suis de mon
+temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets
+de la terre !</p>
+
+<p>— Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre,
+mais l’un d’eux est chez nous et il y est bien.</p>
+
+<p>— Bah ! nous arriverons peut-être à l’en faire
+sortir un jour ou l’autre… Et, en attendant, nous
+ne sommes pas mal ici !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son
+vieil ami se lamenter sur la misère de ce temps
+où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie
+de la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle
+dans la société moderne ; le bon curé savait que
+l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier « roi
+légitime » de France vivait surtout de regrets
+sans cesse ravivés et que même à l’époque où le
+comte Hector habitait son château familial, il
+éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire
+exclu d’un siècle où il n’avait d’ailleurs pas cherché
+à se faire une place.</p>
+
+<p>Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait
+pas cette sorte de répulsion inspirée par une époque
+vraiment digne d’être vécue, argumenta :</p>
+
+<p>— Vous voilà encore dans vos idées noires,
+monsieur le comte… Et tout à l’heure vous me
+disiez que votre retour au pays vous avait ragaillardi !
+Chassez donc ce cafard-là ! D’abord, il faut
+se dire que le bon Dieu a ses idées qui valent bien
+les nôtres… Avant de critiquer les ordres, faut
+savoir ce que donnera la manœuvre : nous jugeons
+trop vite les hommes et les événements et souvent,
+nous sommes obligés de reconnaître, par la
+suite, que le plan dont nous ne pensions rien de
+bon a donné d’excellents résultats. La cause que
+vous avez servie est perdue, M. Cousinet s’est
+installé en maître à Sableuse, les temps sont difficiles,
+c’est vrai… Et, certes, je m’en voudrais
+de trouver que c’est le rêve, mais, enfin, vous
+avez bien quelques raisons de remercier le Ciel,
+qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec
+vous… Vous avez perdu votre château, votre fortune,
+à cause de la guerre, mais vous avez gardé
+votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi,
+par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à
+pied qui n’a lâché le front que juste le temps de
+se guérir de ses blessures ! Cela pèse dans la
+balance, une veine comme celle-là ! Ah ! votre fils
+en a mis pour deux, lui, et bien loin de se tenir
+ou d’être tenu à l’écart de son époque, il s’est collé
+à la besogne, et comment ! Ce n’est donc rien,
+cela, d’avoir un fils qui est revenu de la guerre
+avec tous ses membres, avec la croix d’honneur
+et la victoire ? Le comte de Chambord, la légitimité,
+le retour du roi de France, faut y renoncer,
+rien à faire… Mais le présent devrait vous consoler
+de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si
+j’étais à votre place, je remercierais le bon Dieu
+tous les jours, comme le fait sans doute madame
+la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le
+dire, est bien plus raisonnable que vous.</p>
+
+<p>Et il s’exclama dans un gros rire cordial :</p>
+
+<p>— Allons, faut pas vous en faire… Ça ne sert
+à rien ! Je crois même que ça empêche plutôt les
+choses de s’arranger, parce que la Providence
+aime les gens de bonne volonté !</p>
+
+<p>Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en
+répliquant :</p>
+
+<p>— Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit
+qu’au front, vous avez toujours été de bonne
+humeur, même dans les pires moments.</p>
+
+<p>— Oh ! cela m’était facile… Moi, je pouvais
+faire le rigolo, je n’avais personne derrière moi,
+sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes
+tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien
+pleuré, au moins jusqu’à l’arrivée de mon successeur.
+Sans compter que, dans le métier de
+brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote
+les clients et, parfois, ça les empêche de se
+laisser glisser… Ah ! c’est un peu comme brancardier
+que je viens chez vous et, vous voyez,
+mon petit truc réussit encore. Vous voilà moins
+triste que tout à l’heure, vous réagissez, il y a du
+bon !</p>
+
+<p>Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient
+au village, eut réenfourché sa bicyclette
+et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le comte
+Hector dit à son fils :</p>
+
+<p>— C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui
+de l’optimisme et de la bonne humeur… La guerre
+l’a transformé, lui aussi : il a pris une rondeur
+populaire, une jovialité entraînante qui doivent
+le faire aimer plus encore.</p>
+
+<p>— Oui, dit M<sup>me</sup> de Sableuse, mais pourquoi
+emploie-t-il ces expressions triviales ? Sans jouer
+à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un
+vocabulaire plus choisi.</p>
+
+<p>— Bah ! intervint Pierre, c’est une habitude
+prise pendant la guerre. Et, comme il ne fréquente
+guère les salons, à part le tien, maman…</p>
+
+<p>— Et celui de M<sup>me</sup> Cousinet ! dit le comte.</p>
+
+<p>— Oh ! reprit M<sup>me</sup> de Sableuse, je ne l’ai aperçue
+qu’une fois, pendant les pourparlers de la
+vente… Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque du
+langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait,
+d’autant plus que j’en ai entendu bien d’autres, à
+Paris, même dans le meilleur monde.</p>
+
+<p>— Oui, déclara son mari, c’est le nouveau
+style… Évidemment, il n’est pas fait pour exprimer
+les idées que j’ai servies en l’auguste personne
+du comte de Chambord !</p>
+
+<p>— Et pourquoi ? protesta Pierre… On peut être
+traditionaliste en parlant argot. J’ai connu à
+Paris des royalistes qui n’ont rien d’académique,
+ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils
+engueulent la République et même ils annoncent,
+en propres termes, qu’ils vont la f…iche par terre.</p>
+
+<p>— Peuh ! des Orléanistes !…</p>
+
+<p>Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation
+du vieux fidèle de la légitimité défunte, que
+Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas insister.</p>
+
+<p>Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan
+et, s’étant mis en selle avec la souplesse d’un vrai
+cavalier, il poussa un galop jusqu’aux approches
+du parc de Sableuse.</p>
+
+<p>Le soir tombait, un soir d’été que traversaient
+des brises tièdes et parfumées ; sur le ciel
+rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient,
+les arbres centenaires découpaient en noir leurs
+branches entrelacées et leurs feuillages légers.
+Là-bas, par delà des haies vives, au pied du clocher
+de Sableuse, brillaient déjà les premières
+lumières du village et, plus loin encore, dans la
+plaine, les sirènes des usines lançaient dans l’air
+transparent, sous le déroulement des fumées, leur
+hululement qui annonçait la sortie des ateliers…</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la
+colline boisée, la silhouette du château qui, aujourd’hui,
+n’était plus le sien et cette vision lui
+gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait
+cependant retrouvé avec joie.</p>
+
+<p>Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui,
+mais de l’autre côté de la clôture, une auto découverte
+dont le volant était tenu par une femme…
+« Notre remplaçante ! se dit-il avec un sourire…
+M<sup>me</sup> Cousinet fait son tour de propriétaire et,
+ma foi, elle a l’air de conduire avec une certaine
+maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux
+parc qui n’a vu que des amazones, c’est amusant !
+Mon père, lui, trouverait cela profondément
+triste… » Il s’apprêtait à saluer au passage M<sup>me</sup> Cousinet,
+qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était
+conclu l’achat de Sableuse, mais l’auto s’arrêta
+en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était
+découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle
+châtelaine lui dire avec une désinvolture d’ailleurs
+piquante :</p>
+
+<p>— Tiens, vous voilà ? Enchantée… Mais pourquoi
+n’êtes-vous pas entré ?</p>
+
+<p>Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le
+volant, elle était tête nue et le vent l’avait quelque
+peu décoiffée : ses cheveux blonds, trop blonds
+peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage
+peint, mais qui, dans le crépuscule, paraissait
+d’une jeunesse et d’une beauté délicieuses.</p>
+
+<p>— Madame, répondit Pierre, je ne me serais
+pas permis… D’ailleurs, je vous l’avoue, je n’y ai
+pas songé.</p>
+
+<p>— Ça n’est pas gentil ! prononça-t-elle sur un
+ton de petite femme gâtée…</p>
+
+<p>Puis, plus grave :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, je comprends… Vous nous en voulez
+un peu, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde, madame.</p>
+
+<p>— Bien vrai ?</p>
+
+<p>— Bien vrai.</p>
+
+<p>— Alors, ça va…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet examinait, d’un regard évidemment
+connaisseur, le jeune et élégant cavalier et
+après un court silence, elle lui dit avec la voix
+la plus naturelle :</p>
+
+<p>— Savez-vous que vous faites très bien sur ce
+canard ? Vous devriez vous exhiber au cirque
+Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces
+dames et, surtout, de ces demoiselles !</p>
+
+<p>— Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai
+pas songé non plus.</p>
+
+<p>— C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler
+du cirque Molier, c’est fou ! Nous sommes au
+bout du monde… Que voulez-vous, j’ai tant vécu
+à Paris !</p>
+
+<p>— Vous allez bien vous ennuyer ici, madame ?</p>
+
+<p>— Mais non, c’est charmant ! Moi, j’adore la
+campagne… Vous savez, comme toutes les
+artistes !</p>
+
+<p>— Vous êtes artiste, madame ?</p>
+
+<p>— Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en
+cache pas, je m’en vante ! Voyons, Lisette de
+Lizac…</p>
+
+<p>— Du Casino de Paris ?</p>
+
+<p>— C’est cela… Du Casino !</p>
+
+<p>— Vous êtes Lisette de Lizac ? Ah ! ça, par
+exemple…</p>
+
+<p>— Vous ne vous attendiez pas à celle-là !</p>
+
+<p>— Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai
+rencontrée pour la première fois en compagnie
+de votre mari : « Je n’ai jamais vu M<sup>me</sup> Cousinet
+et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux ! »</p>
+
+<p>— Amoureux de moi ?</p>
+
+<p>— Non, madame, amoureux de Lisette de
+Lizac.</p>
+
+<p>— Comme c’est amusant ! Racontez-moi ça…</p>
+
+<p>— Rien de plus simple. Étant en permission,
+je me suis arrêté à Paris et je suis allé vous
+applaudir. Vous jouiez dans une revue… Cela
+s’appelait, attendez donc…</p>
+
+<p>— En quelle armée ?</p>
+
+<p>— 17…</p>
+
+<p>— En 17, c’était <i>T’en veux, chéri ?</i></p>
+
+<p>— En effet, il me semble me souvenir…</p>
+
+<p>— J’étais la vedette. Je paraissais dans une
+scène d’apaches, dans une scène patriotique où je
+dansais le tango sur l’air de la <i>Marseillaise</i> et je
+terminais dans le Triomphe de la France… Je
+faisais la France, naturellement.</p>
+
+<p>— Oui, et vous étiez superbe… Une ligne, un
+galbe, des jambes ! Mais je vous demande pardon :
+j’ai tort de parler à M<sup>me</sup> Cousinet des jambes de
+Lisette de Lizac !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Ce sont les mêmes.</p>
+
+<p>— Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de
+vous…</p>
+
+<p>— A cause de mes jambes ?</p>
+
+<p>— A cause de tout.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet se mit à rire :</p>
+
+<p>— Il faut dire que je ne cachais pas grand
+chose !</p>
+
+<p>— De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps
+en moi le souvenir de cette apparition…
+Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant
+à Lisette de Lizac !</p>
+
+<p>— Pauvre garçon !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? On n’est pas à plaindre lorsqu’on
+a, au fond de soi, une jolie image qu’on peut
+contempler quand on veut, quand on est triste,
+quand on cherche à oublier une réalité affreuse…
+Lisette de Lizac m’a fait du bien : j’en remercie
+M<sup>me</sup> Cousinet !</p>
+
+<p>— C’est un succès et j’en suis fière ! Mais il
+faut croire que vous avez perdu la jolie image, car
+vous ne m’avez pas reconnue…</p>
+
+<p>— Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements
+et cinq années ! Et puis…</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai
+beaucoup changé ?</p>
+
+<p>— Non certes… Mais, enfin, je ne m’attendais
+pas à vous retrouver chez un notaire sous les
+espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter
+le château de mes pères ! Vous reconnaîtrez
+que de Sableuse au Casino de Paris, il y a
+loin…</p>
+
+<p>— Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez !</p>
+
+<p>— Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue
+très nette… Je vous revois telle que vous
+étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée
+dans ma cagna, en Argonne.</p>
+
+<p>— Chut ! Il faut déchirer cette image-là : on y
+voit trop mes jambes. Lisette de Lizac a quitté le
+théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est transformée
+en M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— Je vous présente mes respects, madame, fit
+Pierre de Sableuse en affectant plaisamment un
+ton cérémonieux.</p>
+
+<p>— Et dans quelques mois, je serai la femme de
+M. Cousinet, député.</p>
+
+<p>— Ah ! votre mari songe à faire de la politique ?</p>
+
+<p>— Dans sa situation, c’est tout indiqué.</p>
+
+<p>— Où se présente-t-il ?</p>
+
+<p>— Ici… Il se fera inscrire sur la liste du département.</p>
+
+<p>— La liste radicale, sans doute ? Peut-être
+même socialiste. Dame, quand on est châtelain, il
+est assez dans la tradition de se montrer un peu
+révolutionnaire.</p>
+
+<p>— Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs.
+M. Cousinet veut défendre la bonne
+cause…</p>
+
+<p>— Bravo ! je voterai pour lui.</p>
+
+<p>— Vous plaisantez ? Mais c’est très sérieux…</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, chère madame !</p>
+
+<p>— Mon mari estime que c’est son devoir de
+servir le pays… Il l’a fait pendant la guerre, dans
+ses usines, il le fera pendant la paix, à la
+Chambre.</p>
+
+<p>— Noble ambition !</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer
+ainsi ? Seulement, voilà, ce n’est pas facile…
+Mon mari est nouveau venu dans le pays : on le
+connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui,
+c’est de composer sa liste… Il lui faut des gens
+tout à fait bien.</p>
+
+<p>— Ah ! madame, je suis bien tranquille, votre
+mari en trouvera. M. Cousinet est un débrouillard…
+Mais ne parlons pas politique : j’ignore le
+premier mot de toutes ces questions !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet parut songeuse ; brusquement, elle
+demanda :</p>
+
+<p>— Votre père ne s’est jamais présenté ?</p>
+
+<p>— Présenté à quoi, madame ?</p>
+
+<p>— Aux élections.</p>
+
+<p>— Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait
+bien s’il vous entendait.</p>
+
+<p>Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la
+main à Pierre de Sableuse qui y posa ses lèvres.</p>
+
+<p>— Il se fait tard, dit-elle… Bonsoir, beau cavalier !</p>
+
+<p>— Adieu, charmante chauffeuse !</p>
+
+<p>— Adieu ? Pourquoi ? Vous m’en voulez de vous
+avoir parlé politique ? Moi, je vous ai bien permis
+de me parler de mes jambes… Au revoir, mon
+cher !</p>
+
+<p>Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un
+rapide virage en poussant un éclat de rire… Elle
+était déjà loin, lorsque Pierre se décida à
+reprendre, au galop de son cheval impatient, le
+chemin de la Saulnaye.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, M<sup>me</sup> Cousinet rentrait
+au château et se mettait à table avec son
+mari pour dîner.</p>
+
+<p>— J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque
+le maître d’hôtel se fut retiré.</p>
+
+<p>— Pardon, il me semble que c’est à moi de…</p>
+
+<p>— Non, il te faut un type épatant, un as, une
+vedette, quoi ! Toi, tu seras, si tu veux, le deuxième
+de la distribution…</p>
+
+<p>— Alors, à qui as-tu pensé ?</p>
+
+<p>— Au comte Hector de Sableuse ! Hein, crois-tu
+que ça la posera un peu là, ta liste de conservateurs ?
+Ce vieux bonhomme est très gobé dans
+le patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de
+gens et il ne leur a jamais rien demandé… S’il se
+présente, il sera élu et il fera élire les autres.
+N’est-ce pas que c’est une idée ?</p>
+
+<p>M. Cousinet, aussitôt séduit, s’exclama :</p>
+
+<p>— En effet… Et dire que je n’y avais pas pensé !
+Mais je croyais le comte définitivement parti…
+Je n’ai appris que ce matin, par un garde-chasse,
+qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment,
+le comte Hector de Sableuse ferait très bien en
+tête de liste. Moi, Cousinet, je viens aussitôt
+après. Les trois autres, nous les trouverons sans
+peine. D’ailleurs, il est à peu près certain que
+seuls, les deux premiers seront élus… Oui, mais,
+voudra-t-il ? Je me suis laissé dire que c’était un
+vieux sauvage…</p>
+
+<p>— Bah ! dit madame Cousinet, nous en avons
+conquis de plus sauvages que lui. Et puis, n’oublie
+pas ceci : il est pauvre.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre,
+ça ne résiste jamais bien longtemps. Et puis, pourquoi
+résisterait-il, celui-là ? Un siège de député,
+un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne
+se refuse pas. J’irai demain à la Saulnaye…</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez
+M. de Sableuse qui le reçut aussitôt avec une
+assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était
+bien persuadé que sa proposition serait mieux
+accueillie et, après quelques banales formules de
+politesse, il la formula, carrément.</p>
+
+<p>Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et
+même ne lui répondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>— Vous consentez, n’est-ce pas ? dit l’ambitieux
+châtelain… Il s’agit, je le répète, de former une
+liste d’honnêtes gens dont le programme est nettement
+conservateur.</p>
+
+<p>— Conservateur ! répliqua M. de Sableuse avec
+une inquiétante ironie… Mais, mon cher monsieur,
+qui vous a dit que je voulais conserver
+quoi que ce soit ?</p>
+
+<p>— Il s’agit de l’ordre, de…</p>
+
+<p>— Non, vous voulez conserver ce que vous
+avez et voilà pourquoi, j’imagine, vous êtes conservateur.
+Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait rien
+encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé
+n’était perdu aussi… Je suis, monsieur, un homme
+du passé, d’un passé mort à jamais. Et je ne conserve
+que des souvenirs.</p>
+
+<p>— Nous défendrons le passé, la tradition.</p>
+
+<p>— A quoi bon ? Je vous dis que c’est mort…</p>
+
+<p>— Cependant, il y a un parti qui oppose à la
+Révolution une barrière. C’est le drapeau de ce
+parti que je vous demande de tenir aux prochaines
+élections.</p>
+
+<p>— Le drapeau sous lequel j’ai servi a été
+déposé dans le cercueil du comte de Chambord,
+à Goritz : c’est le drapeau blanc. Personne n’ira
+jamais le chercher où il est… C’est un drapeau
+mort comme ce qu’il représente.</p>
+
+<p>Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une
+voix lointaine… Il se tenait debout, près d’une
+fenêtre presque entièrement obstruée par un
+lierre épais et dans cette pénombre, avec son
+visage émacié que prolongeait une barbe blanche,
+avec des yeux profondément enfoncés sous un
+front creusé de rides profondes, il prenait un
+aspect quasi-fantomatique… Vraiment, oui, ce
+grand vieillard avait l’air de sortir du passé. Et
+devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant
+ce qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua :</p>
+
+<p>— Monsieur, j’ai renoncé à tout… Quand avec
+mes amis, de Blacas, du Bourg et quelques autres
+fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière fois
+sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas
+tourné vers l’avenir. A quoi bon ? Il n’avait rien
+qui pût m’intéresser… Avec le comte de Chambord,
+quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs
+espérances : je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne
+me suis mêlé de rien, je n’ai écouté aucun appel :
+je suis devenu un spectateur que la pièce ennuie,
+attriste ou dégoûte le plus souvent. Me
+mêler d’élections, moi un des derniers partisans
+du roi par la grâce de Dieu et maître absolu des
+biens et même de la vie de ses sujets ? Vous n’y
+pensez pas… Monsieur Cousinet, j’excuse votre
+démarche, car j’imagine que vous ne me connaissiez
+pas avant de la tenter… S’il en était
+autrement, je considérerais cette offre comme une
+offense.</p>
+
+<p>Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla :</p>
+
+<p>— Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous
+fournissant l’occasion de devenir député !</p>
+
+<p>— Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en
+parlons plus.</p>
+
+<p>Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama
+tout d’abord :</p>
+
+<p>— En voilà un vieux piqué !</p>
+
+<p>— Il ne marche pas ?</p>
+
+<p>— J’ai vu le moment où il allait me flanquer
+à la porte.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?</p>
+
+<p>— Des choses fantastiques… il m’a parlé du
+comte de Chambord — le comte de Chambord, je
+te demande un peu ! — du roi de France et de
+Navarre qui est le maître absolu, du drapeau
+blanc, du déluge et de la fin du monde…</p>
+
+<p>— Alors, rien à faire ?</p>
+
+<p>— Rien du tout.</p>
+
+<p>— Tu lui as parlé d’argent ? demanda madame
+Cousinet…</p>
+
+<p>— Jamais de la vie… C’est même la première
+fois que je me trouve en face d’un pauvre à qui je
+n’ose demander son prix, parce que je sens qu’il
+n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types
+comme ça, la vie deviendrait impossible.</p>
+
+<p>— Alors ?…</p>
+
+<p>— Alors… Écoute, c’est à mon tour d’avoir une
+idée ! Le vieux ne marche pas : j’ai peut-être trouvé
+quelqu’un pour le remplacer.</p>
+
+<p>— Qui ?</p>
+
+<p>— Son fils.</p>
+
+<p>Un sourire passa sur les lèvres peintes de
+M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— J’y pensais, dit-elle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall">IL FAUT QU’UNE PORTE…</span></h2>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse
+très séduisant.</p>
+
+<p>Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant
+déshabillée devant sa psyché, elle regarda ses
+jambes, longuement. « Il les a trouvées très bien,
+songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux.
+D’autres, bien d’autres, me l’ont dit, mais jamais
+cela ne m’a fait autant de plaisir que cette fois-ci.
+Il en a rêvé… Cela m’amuserait qu’il en rêve
+encore ! »</p>
+
+<p>Son mari, qui se mettait en costume de nuit,
+lui demanda, en bâillant :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler
+tes guibolles d’un air pensif ?</p>
+
+<p>— Rien, mon ami…</p>
+
+<p>— Les plus belles jambes de Paris ! Hein, crois-tu
+que j’en ai de la veine d’être devenu leur propriétaire.</p>
+
+<p>— Leur propriétaire ? Tu crois donc que tout
+est à toi ici ?</p>
+
+<p>— Certainement : le château, le parc, les
+meubles, tes jambes… Tout ça est à moi, ma
+chérie, à moi, Cousinet !</p>
+
+<p>— Tu as tout acheté ?</p>
+
+<p>— Mais… Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu
+sur ce ton revêche ? Tu m’en veux, ma loulotte
+adorée ?</p>
+
+<p>Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle
+recula vivement, les bras tendus, comme pour se
+défendre… Devant elle, M. Cousinet resta interloqué.
+En caleçon rose à pois verts, avec son
+bedon en pointe, ses jambes grêles, son visage
+mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois
+très laid et très ridicule… L’ex-vedette du Casino
+de Paris en fut frappée comme elle ne l’avait
+jamais été. « Non, ce qu’il est moche ! » se dit-elle…
+Et elle évoqua la silhouette fine du beau
+cavalier qui lui avait déclaré, quelques heures
+auparavant : « J’ai été amoureux de vous. » Son
+mari, qui voulait prendre sa revanche, avança
+vers elle, la bloqua dans un coin de la chambre et
+l’enlaça presque de force. Mais M<sup>me</sup> Cousinet,
+excédée, se dégagea et le repoussa violemment
+en s’écriant :</p>
+
+<p>— Ah ! non, bas les pattes !…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible, tu plaisantes ?</p>
+
+<p>— Je te prie de me fiche la paix, tu entends !</p>
+
+<p>C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit,
+autant que le lui permettait son caleçon rose à pois
+verts, une attitude digne et déclara :</p>
+
+<p>— C’est bien, madame… J’irai donc coucher
+cette nuit dans la chambre Louis XIII.</p>
+
+<p>Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas
+quelque peu solennel, il se retira.</p>
+
+<p>— Ouf ! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit
+que très difficilement ce soir-là.</p>
+
+<p>Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son
+château historique. Habituée à vivre au milieu
+d’une agitation bruyante et gaie, elle errait parfois
+comme une âme en peine dans les longs couloirs
+et les salles sonores où plusieurs générations de
+Sableuse avaient vécu… Impossible de rendre
+vraiment confortable cette résidence bâtie pour des
+gens qui, en hiver, se chauffaient devant d’énormes
+bûches, qui se souciaient fort peu d’avoir de l’eau
+courante dans toutes les chambres, qui vivaient,
+en somme, comme des paysans. Impossible aussi — et
+c’était peut-être plus grave — d’animer
+cette vaste demeure en y faisant venir des amis.
+En vérité, les relations de M. et M<sup>me</sup> Cousinet,
+très nombreuses mais peu reluisantes, devenaient
+impossibles à Sableuse…</p>
+
+<p>— Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa
+femme. Là-bas, tout est permis. Tes camarades
+de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont
+assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers :
+ici, ils détonneraient… Songe donc que je
+vais être candidat conservateur, que je suis appelé
+à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion,
+sans parler, bien entendu, de la propriété.</p>
+
+<p>— Mes amis valent bien les tiens, répliqua
+Lisette, vexée… Ce sont des artistes et ils peuvent
+être reçus partout ! Tandis que, toi, tu ne m’as
+jamais présenté que des marchands de quelque
+chose, de vulgaires mercantis. Ah ! en voilà qui
+feraient tache dans votre beau château, monsieur
+le baron de Cousinet !</p>
+
+<p>— Ma chérie, je ne les invite pas non plus…
+Les uns et les autres me gêneraient dans ma nouvelle
+situation. Il me faut des relations qui me
+posent…</p>
+
+<p>— Je les attends, tes gens du monde !</p>
+
+<p>— Oh ! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais
+bien venir un stock. Ce ne serait pas difficile…
+Les gens du monde vont partout où il y a de l’argent :
+rien ne les attire comme le bruit des écus,
+je veux dire comme le frou-frou des billets de
+banque. Et plus ils sont du monde et plus vite ils
+accourent… Mais en somme ce qu’il me faut, c’est
+la belle société de la région.</p>
+
+<p>— Le gratin de Merville, mazette !</p>
+
+<p>— Ne blague pas… Il est plus récalcitrant que
+celui de Paris. Tu t’en rends compte… Ces croquants
+résistent. On dirait, Dieu me pardonne,
+qu’ils se méfient ! Nous sommes cependant des
+gens très bien… Mais encore faut-il qu’ils le
+sachent. Nous manquons de publicité. Quand te
+décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames
+des comités de l’archevêché ? L’évêque t’y a
+invitée, et t’a promis que tu serais admirablement
+reçue.</p>
+
+<p>— Oui, mais ça me barbe… Ces vieilles poules
+ne doivent pas être rigolotes du tout.</p>
+
+<p>— Songe à ma candidature… Aide-moi !</p>
+
+<p>— Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le
+jeune de Sableuse ?</p>
+
+<p>— Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye
+de peur de tomber sur la momie. Alors, j’attends
+une occasion… Heureusement, le fils m’a l’air plus
+maniable que le père. Nous pourrons peut-être en
+faire quelque chose ? Qu’en penses-tu ?</p>
+
+<p>— Il faut essayer.</p>
+
+<p>— Crois-tu qu’il se laissera séduire ?</p>
+
+<p>— Je l’espère, répondit M<sup>me</sup> Cousinet d’un air
+assez bizarre.</p>
+
+<p>— Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne
+t’intéresses pas assez à ma candidature. Songe que
+tu es maintenant la compagne d’un homme politique,
+en attendant que je sois un homme d’État.
+Tu devrais être ma collaboratrice, m’aider de tout
+ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai remarqué
+que tous ceux qui réussissent dans la politique ont
+des femmes qui marchent avec eux, qui marchent
+pour eux… Les femmes jouent un si grand rôle
+quand elles savent et quand elles veulent.</p>
+
+<p>— Tu veux que je marche pour toi ?</p>
+
+<p>— Oui, comme une brave petite femme qui n’a
+qu’une idée en tête : « Mon mari veut être élu…
+Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il le
+soit. »</p>
+
+<p>— Entendu, mon ami… Je te promets de m’en
+occuper : si cela ne dépend que de moi, eh bien,
+tu peux en être sûr et certain, tu le seras !…</p>
+
+<p>— Parfait… Commence donc par amener ici le
+jeune Pierre de Sableuse. Sois diplomate, use de
+la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu pourrais
+employer un intermédiaire, ce brave curé qui
+est au mieux avec les Sableuse et qui, si tu
+t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux avec
+nous.</p>
+
+<p>— Non, répondit madame Cousinet, je n’ai
+besoin de personne… Laisse-moi faire et, tu verras,
+tu seras content du résultat.</p>
+
+<p>Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa
+rencontre avec Lisette de Lizac… « Voilà, dit-il,
+de quoi meubler gentiment mes vacances. La
+Saulnaye manque d’agréments et les bouquins
+de droit sont bien ennuyeux… Ah ! les jambes
+de M<sup>me</sup> Cousinet ! Vraiment, est-il possible de
+vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému ?
+J’entends encore ces mots : « Au revoir, mon
+cher ». Je sais bien que l’ancienne vedette du
+Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse
+des artistes et que lorsqu’elle dit « mon cher »,
+c’est tout comme si elle disait « monsieur ». Mais,
+qui sait ?… Et puis son mari me dégoûte : c’est
+un nouveau riche, un mufle. Raison de plus pour
+coucher avec sa femme ! »</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse retourna à la même heure
+à l’endroit où il avait rencontré Lisette de Lizac.
+Il ne comptait guère que le hasard le favoriserait ;
+aussi, après quelques minutes d’attente, et non
+sans se railler lui-même de jouer ainsi les collégiens
+amoureux, s’apprêtait-il à reprendre sa promenade,
+lorsqu’il entendit un bruit de moteur
+venant du parc… Il retint son cheval qui déjà
+s’élançait et vit presque aussitôt arriver l’auto de
+M<sup>me</sup> Cousinet, laquelle était seule et conduisait
+elle-même, comme la première fois.</p>
+
+<p>— Le hasard fait bien les choses ! dit le jeune
+cavalier.</p>
+
+<p>— Le hasard ? répondit madame Cousinet en
+arrêtant sa voiture… Voilà une explication qui
+ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu
+ici exprès pour me rencontrer.</p>
+
+<p>— Sans doute, mais comme il n’y avait rien de
+convenu, je ne m’attendais pas…</p>
+
+<p>— Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous
+sommes ici tous les deux, à l’endroit précis et à
+l’heure exacte que nous nous serions fixée si…
+Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela
+soit le hasard : c’est plus convenable.</p>
+
+<p>Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui
+découvrait ses dents dont quelques-unes étaient
+métalliques aussi.</p>
+
+<p>— Soyons sérieux, reprit-elle…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre envie.</p>
+
+<p>— C’est un compliment ou une insolence. Mais
+peu importe. Je parie d’ailleurs que vous êtes très
+rosse avec les femmes.</p>
+
+<p>— Cela aussi c’est une insolence ou un compliment.</p>
+
+<p>— Une question : avez-vous une maîtresse ?</p>
+
+<p>— Non…</p>
+
+<p>— Des maîtresses, alors ?</p>
+
+<p>— Pas même.</p>
+
+<p>— J’entends bien que vous n’en avez pas à
+Sableuse, mais à Paris ?</p>
+
+<p>— Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai
+que quelques femmes — oh ! très peu — ont
+eu des bontés pour moi…</p>
+
+<p>— Des femmes du monde, sans doute ?</p>
+
+<p>— Vous me flattez…</p>
+
+<p>— Pas du tout : qu’est-ce qu’une femme du
+monde comparée à une artiste ? Vous avez connu
+des artistes ?</p>
+
+<p>— Jamais…</p>
+
+<p>Et, après un silence, il ajouta en cravachant
+une branche de noisetier :</p>
+
+<p>— Je suis pauvre !</p>
+
+<p>Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec
+un haussement d’épaules :</p>
+
+<p>— Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais
+vous m’amusez. Il y a chez vous une jeunesse,
+une fraîcheur, une…</p>
+
+<p>— Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est
+un compliment.</p>
+
+<p>— Quel âge avez-vous ?</p>
+
+<p>— Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui
+comptent double.</p>
+
+<p>— Cela ne fait rien, vous êtes un gosse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea
+pour montrer, jusqu’au genou, une jambe fine et
+nerveuse sous la soie transparente d’un bas couleur
+chair. S’approchant de la clôture, elle dit
+à Pierre de Sableuse :</p>
+
+<p>— Vous savez, mon mari m’a chargée de vous
+inviter à déjeuner demain, au château.</p>
+
+<p>Le jeune homme secoua la tête, répliqua :</p>
+
+<p>— Non, madame, excusez-moi… Mais c’est
+impossible.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Toujours cette rancune contre les
+nouveaux propriétaires de Sableuse ? Et peut-être
+craignez-vous d’être réprimandé par monsieur
+votre papa ?</p>
+
+<p>— Quelle idée ! vous plaisantez… Mon père me
+laisse libre de faire tout ce que je veux. Voyons,
+j’ai commandé une compagnie pendant la guerre…</p>
+
+<p>— Alors, venez. Je vous le demande… Vous
+verrez, j’ai des choses à vous montrer, des portraits
+de moi. Tenez, il y en a un qui me représente
+avec le costume que je portais dans <i>Tu veux,
+chéri ?</i> Vous vous souvenez ?… Et puis, nous
+bavarderons en voisins, en amis. Mon mari est
+un si brave homme !… Il faut que vous le connaissiez,
+c’est indispensable.</p>
+
+<p>— Indispensable ?</p>
+
+<p>— Mais oui… Quand je vous dis que vous êtes
+un gosse ! Allons, c’est convenu pour demain ?</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse s’inclina en disant :</p>
+
+<p>— J’irai…</p>
+
+<p>Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la
+main. Comme il se penchait pour y poser ses lèvres,
+elle fit en sorte que le baiser du jeune homme se
+logea dans le pli de son bras nu… Puis, comme
+surprise, elle poussa un petit cri, mais elle laissa
+ce baiser s’attarder sur sa chair tiède et parfumée.
+Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut, dans
+ses yeux le désir… L’effet cherché était obtenu.
+Tacticienne expérimentée de la coquetterie, elle
+prit aussitôt un air indifférent, et comme si elle
+avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle prononça :</p>
+
+<p>— Nous vous attendrons demain, monsieur de
+Sableuse, à midi et demi…</p>
+
+<p>Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut
+la retenir encore, mais déjà, elle avait mis sa
+voiture en marche. Il reprit le chemin de la Saulnaye
+en se demandant avec inquiétude pourquoi
+M<sup>me</sup> Cousinet s’était séparée de lui avec cette
+soudaine froideur. « Ai-je été trop loin ? Ou bien,
+au contraire, me suis-je comporté comme un
+niais et du bras, devais-je passer aux lèvres ? Avec
+une femme du monde, je n’aurais pas hésité… »</p>
+
+<p>Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse
+franchissait, non sans quelque émoi, le seuil
+de ce château où il était né, où il avait vécu
+sa jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait
+en invité.</p>
+
+<p>— Il y a du changement ! lui dit jovialement
+M. Cousinet, en lui faisant parcourir la galerie et
+diverses pièces meublées avec faste… Et ce n’est
+pas fini ! J’ai commandé des tas de choses. Vous
+verrez ça !</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de
+M<sup>me</sup> Cousinet en infirmière.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme ?
+Tous les costumes lui vont… Tenez, la voilà
+encore !</p>
+
+<p>Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de
+M<sup>me</sup> Cousinet en sultane du bal des quat’z’arts.</p>
+
+<p>— Hein ? Croyez-vous qu’elle a du galbe ?</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément
+M<sup>me</sup> Cousinet avait des jambes magnifiques…
+Et devant ce portrait où elle apparaissait
+en femme du monde, il était aisé de s’en
+assurer.</p>
+
+<p>A table, où tous trois prirent place, l’heureux
+époux d’une femme si bien faite se mit bientôt à
+parler de la « situation politique » :</p>
+
+<p>— Le refus de monsieur votre père est une
+tuile pour la noble cause que je veux défendre
+dans ce pays… Vous ne croyez pas qu’il reviendra
+sur sa décision ?</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Alors, je n’y vais pas par quatre chemins…
+Je vous demande de vous présenter avec moi.</p>
+
+<p>— Me présenter ?</p>
+
+<p>A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse
+rencontra celui de M<sup>me</sup> Cousinet et il lui parut
+que ses yeux avaient une expression plus caressante.
+Mais, poursuivant son idée, il répondit :</p>
+
+<p>— Vous n’y pensez pas ! Après le refus de mon
+père…</p>
+
+<p>— Bah ! M. de Sableuse ne peut vous condamner
+à vivre comme lui dans la retraite… Vous êtes
+jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre député,
+cela ne vous dit rien ?</p>
+
+<p>— Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends
+rien à la politique…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire.
+J’organiserai la propagande, et je me charge de
+tous les frais. Vous n’aurez à vous occuper de
+rien…</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse allait répondre « non »
+quand il sentit sur son pied une pression légère,
+bientôt plus appuyée… En même temps, M<sup>me</sup> Cousinet
+se pencha vers lui, et, gentiment, supplia :</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas nous refuser cela ?</p>
+
+<p>— Madame, je regrette de…</p>
+
+<p>La pression devint plus forte et M<sup>me</sup> Cousinet
+insista :</p>
+
+<p>— Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes
+très sympathique…</p>
+
+<p>— Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez
+pas, de la bonne cause. Nous défendrons la
+famille…</p>
+
+<p>— La famille ! répéta l’ex-Lisette de Lizac en
+prenant le pied du jeune récalcitrant entre les
+siens.</p>
+
+<p>— La religion, l’ordre, les anciennes traditions !
+déclama M. Cousinet. Avec un nom comme le
+vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces
+grands principes.</p>
+
+<p>— Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse
+faire…</p>
+
+<p>Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement
+celui de Pierre de Sableuse qui finit par
+répondre :</p>
+
+<p>— Enfin, je verrai… je réfléchirai.</p>
+
+<p>— C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos
+dispositions. Les élections approchent…</p>
+
+<p>Une jambe tiède frôla celle du jeune homme,
+puis, lentement, avec des souplesses de liane,
+insista, pressa, encercla… Penchée vers son hôte,
+M<sup>me</sup> Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait
+un parfum chaud, charnel.</p>
+
+<p>— Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez
+hésiter quand il s’agit de la cause, de la bonne
+cause !</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez hésiter, fit M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— Eh bien, soit, j’accepte !</p>
+
+<p>— Ah ! s’exclama l’amphitryon… Je savais
+bien que je vous convaincrais en faisant appel à
+vos sentiments. Merci, mon cher… Car maintenant,
+nous sommes des amis, nous marchons la
+main dans la main.</p>
+
+<p>Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait
+en maniant son collier de perles.</p>
+
+<p>— Nous sommes faits pour lutter ensemble !
+déclara M. Cousinet… Je recruterai sans peine
+deux ou trois figurants pour compléter notre liste.
+Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot
+d’ordre du Comité directeur de la Ligue des bons
+Français. C’est son programme que nous défendons
+et c’est sous son patronage que nous engagerons
+la lutte. J’ai des amis à la Ligue, Tricoud,
+le grand entrepreneur, Mâchecolle, le sénateur,
+Bédarieux, le directeur de la <i>Tradition</i>, un canard
+que je commandite, d’autres encore. Avec eux
+cela ira tout seul !</p>
+
+<p>— Quand pars-tu ? demanda M<sup>me</sup> Cousinet d’un
+air distrait.</p>
+
+<p>— Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je
+n’en ai que pour deux jours.</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression
+savante du mollet de sa voisine et, pour
+cacher son trouble, s’exclama :</p>
+
+<p>— Cher monsieur Cousinet, vous avez raison…
+Il faut que les honnêtes gens se défendent. Vos
+idées sont les miennes…</p>
+
+<p>— Ce sont aussi les idées de ma femme !</p>
+
+<p>— Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je
+pense, quelque chose me dit que M. de Sableuse
+le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur ?</p>
+
+<p>On prit le café dans la galerie. M<sup>me</sup> Cousinet,
+qui avait allumé une cigarette, fit elle-même
+le service… Les vins avaient été généreux ; les
+liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse
+commençait à sympathiser avec ce brave Cousinet
+qui, en somme, lui offrait l’occasion de siéger
+à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa
+femme. Aussi, c’est avec la meilleure impression
+sur son avenir politique et sentimental qu’il prit
+congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit, d’une
+voix retentissante : « Vous verrez, nous réussirons »,
+et l’autre à voix basse : « Venez demain
+après-midi… Je serai seule ! »</p>
+
+<p>— En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu
+comme j’ai voulu, ce bon jeune homme ! As-tu
+remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris ?</p>
+
+<p>— Je t’ai admiré… Vraiment tu as été très
+éloquent !</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ? Il est vrai que ces imbéciles
+de la noblesse, on en fait ce qu’on veut quand on
+les prend par les sentiments.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit M<sup>me</sup> Cousinet avec un sourire
+ironique, M. de Sableuse a été pris par les
+sentiments… Tu le tenais, il ne pouvait plus
+résister !</p>
+
+<p>— Ah ! vois-tu, ces gens-là n’existent plus
+quand ils sont en présence d’un gaillard comme
+moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas.
+Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse
+pas refaire… Il est temps, vraiment, que des
+lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont
+manié les affaires et les hommes, se décident à
+défendre la cause que tous ces imbéciles ont failli
+perdre. Pour sauver les bonnes idées, la famille,
+la propriété, la religion, il faut des types comme
+moi, nom de Dieu !… Ah ! tu verras, tu verras,
+ma chérie, je suis de l’étoffe dont on fait les…</p>
+
+<p>— Je t’y aiderai, sois tranquille ! interrompit
+M<sup>me</sup> Cousinet avec une bonne humeur charmante.
+Et quelque chose me dit que ce garçon
+y mettra du sien, lui aussi ! Allons, tout cela va
+très bien et ce déjeuner a certainement arrangé et
+avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un
+homme très fort !</p>
+
+<p>Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait
+dans le rapide de Paris, Pierre de Sableuse et
+Lisette de Lizac, assis dans le petit salon situé à
+l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un
+album de photographies évidemment très intéressantes.</p>
+
+<p>— Je vous l’avais promis, disait M<sup>me</sup> Cousinet,
+que je vous ferais voir mes portraits dans mes
+plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux
+de ma carrière artistique et je les montre avec
+fierté. D’ailleurs, je n’ai rien à cacher…</p>
+
+<p>Le fait est que sur ces photographies elle ne
+cachait pas grand’chose : partout triomphaient
+ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus,
+servir à mouler des coupes, ses hanches souples,
+ses reins cambrés, ses jambes nerveuses.</p>
+
+<p>— Me voici, disait-elle, en Incroyable… C’était
+dans la revue de Pigeonneau et Saint-Marcel :
+<i>Amène ta gosse !</i> J’étais très bien dans cette
+scène-là. Et celle-ci ? N’est-ce pas qu’elle est
+amusante, cette photo ? Je suis en Reine des
+poules… Ah ! mon costume se réduit à peu de
+chose : une crête, une ceinture et quelques
+plumes. Cela m’allait très bien. Ici, je suis en Fée
+Coco… La coco, vous ne connaissez pas ça !
+Vous êtes tout simple, vous, tout naturel : ça se
+lit dans vos yeux… Ils sont épatants, vos yeux,
+d’une clarté, d’une jeunesse ! Mais continuons…
+Ah ! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer…
+Je suis toute nue, à part le cache-sexe, bien
+entendu. Tenez, regardez-la tout de même… Mais
+bien vite ! J’étais ainsi dans la finale de <i>T’en fais
+pas</i>, une revue de Macache et Bono, deux idiots
+qui me faisaient chanter des insanités. Maintenant,
+vous me voyez en Messaline… Un rôle tout
+en or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique.
+Cela se passait dans une maison de rendez-vous
+de… de… enfin, du Montmartre de ce
+temps-là.</p>
+
+<p>— Suburre, sans doute ? insinua Pierre que
+ces photos, ces propos et Lisette elle-même troublaient
+de plus en plus.</p>
+
+<p>— Oui, quelque chose comme ça. Donc, je
+faisais mon entrée… Le plateau était rempli de
+femmes et d’hommes étendus sur des coussins :
+c’était très bien mis en scène et il y avait des
+effets de lumière tout à fait étonnants. Ma première
+réplique était : « J’ai soif d’amour… Vite,
+un mâle ! » Alors, il y avait divers chichis, je
+ne sais plus lesquels. Ah ! j’y suis. On se battait
+pour m’avoir. Et, finalement, un nègre m’emportait…
+Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec
+moi, puis me jetait sur une peau de lion. C’était
+superbe ! Aussi quel succès !… J’étais rappelée
+six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai,
+vous savez ! Ah ! quand je pense à tout ça ! Tout
+ce passé me revient, maintenant. Il me semble
+que c’est hier… Tenez, le pas de Messaline,
+c’était comme ceci.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser
+une espèce de pas oriental : elle tendait les bras
+vers Pierre de Sableuse, se tortillait avec des frémissements,
+des ondulations qui faisaient saillir,
+sous la robe de satin, des seins restés très beaux
+et une croupe peut-être plus ronde, plus large
+que sur les photos de l’album, mais toujours d’une
+ligne voluptueuse.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Mais faites donc le nègre !…</p>
+
+<p>— Madame, je…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas difficile, bon Dieu !… Tenez,
+vous me prenez par la taille… là, très bien… je
+me colle à vous… c’est dans mon rôle, je suis
+Messaline… Vous, vous me brutalisez… allez-y,
+n’ayez pas peur, Messaline aime ça… parfait… et
+maintenant, vous m’emportez sur le canapé… là,
+oui… Allez-y… Vas-y ! Prends-moi… prends-moi !…
+Tu ne vois donc pas que je n’en peux
+plus ?</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Au moment où cette scène, très bien enlevée
+par Lisette de Lizac et par le futur candidat de la
+Ligue des bons Français, atteignait son maximum
+d’intensité, quelqu’un poussa timidement
+la porte du petit salon.</p>
+
+<p>C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans
+la galerie, avait entendu des soupirs, des plaintes,
+des cris étouffés, et s’était dirigé vers l’endroit
+d’où parvenaient ces bruits bizarres. « Il doit y
+avoir là, se disait-il, une personne qui souffre de
+quelque malaise… M<sup>me</sup> Cousinet, peut-être ! »</p>
+
+<p>L’abbé put constater qu’il n’en était rien.</p>
+
+<p>— Oh ! s’exclama-t-il en se mettant les mains
+sur les yeux…</p>
+
+<p>Mais il avait déjà reconnu le fils du comte
+Hector et il se récria :</p>
+
+<p>— Non, mais !… Fornication et adultère !…
+Vous ne vous gênez pas, tous les deux !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet avait repoussé son complice qui
+se réfugia derrière un meuble ; elle se redressa en
+réparant le désordre de sa toilette — celle-ci était
+légère et vraiment très pratique en de telles occasions ; — puis,
+retrouvant aussitôt sa dignité,
+elle déclara de l’air le plus naturel au pauvre
+abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir :</p>
+
+<p>— Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce
+que je suis capable de faire pour les idées que
+nous aimons et que nous défendons.</p>
+
+<p>— Madame, vous… Je… permettez-moi de…</p>
+
+<p>— Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause !
+Pour la cause, vous entendez ! N’est-ce pas, monsieur
+de Sableuse ?</p>
+
+<p>Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé
+Pellegrin, n’écoutant plus, battait rapidement en
+retraite…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— C’est idiot ! s’exclama M<sup>me</sup> Cousinet. Quand
+une femme trompe son mari, elle oublie ses
+devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais
+oublier de fermer la porte !</p>
+
+<p>— Nous avons perdu la tête, dit Pierre de
+Sableuse. Que doit penser M. le Curé ?</p>
+
+<p>— En voilà une question ! Moi, ce n’est pas
+l’opinion de ce bonhomme qui me préoccupe,
+c’est ce qu’il va faire… S’il allait tout dire à
+M. Cousinet !</p>
+
+<p>— Rassurez-vous, il n’est pas bavard.</p>
+
+<p>— Je ne m’y fie pas… Les prêtres sont un peu
+comme les femmes : quand on porte une jupe, on
+ne sait pas garder un secret.</p>
+
+<p>La femme coupable fronça les sourcils, puis,
+soudain :</p>
+
+<p>— Oh ! j’ai une idée !… C’est vrai, comment n’y
+ai-je pas pensé tout de suite ? Décidément, l’air
+de la province m’enlève mes moyens…</p>
+
+<p>Une heure après, M<sup>me</sup> Cousinet arrivait en
+auto au presbytère. Valérie eut à peine le temps
+de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui
+n’était pas encore tout à fait remis de son émotion,
+la reçut dans sa salle à manger d’un air
+qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en vain !
+Il était très gêné et le laissait voir… En revanche,
+la châtelaine n’était pas embarrassée le moins du
+monde et c’est d’une voix calme, avec un sourire
+charmant, qu’elle prononça :</p>
+
+<p>— Monsieur le Curé, je viens me confesser.</p>
+
+<p>— Vous confesser, madame ? Mais…</p>
+
+<p>— Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit,
+mais vous m’écouterez quand même, j’en suis
+sûre. J’ai péché, gravement péché…</p>
+
+<p>Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle
+s’agenouilla.</p>
+
+<p>Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne
+voulut pas être la dupe de cette comédie.</p>
+
+<p>— Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce
+truc-là… Pour qui me prenez-vous ? Je n’ai rien
+vu, rien entendu, je ne sais rien…</p>
+
+<p>Déjà, M<sup>me</sup> Cousinet s’était redressée.</p>
+
+<p>— Ah ! merci, monsieur le Curé ! fit-elle en
+joignant des mains potelées aux ongles polis.</p>
+
+<p>— Vous avez donc cru que, moi, j’irais…?</p>
+
+<p>— Oh ! pardon ! Vous savez, dans mon affolement…</p>
+
+<p>— Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous
+supposez que je suis un sale type. Mais il suffit…
+Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous
+confesser, pour de bon, vous me trouverez à
+l’église, le matin à onze heures, et le soir, une
+heure avant le salut. En une heure, on peut déjà
+en raconter pas mal !</p>
+
+<p>Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac
+perdit, brusquement, son assurance, sa désinvolture…
+Elle eut même la sensation — oubliée
+depuis bien des années — qu’elle rougissait et
+c’est d’une voix timide qu’elle répondit :</p>
+
+<p>— Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me
+jugez pas trop sévèrement.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas sans péché, madame ; ce
+n’est donc pas moi qui vous jetterai la première
+pierre… Et puis, j’en ai vu bien d’autres !</p>
+
+<p>Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en
+reconduisant sa visiteuse :</p>
+
+<p>— C’est une façon de parler, bien entendu…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ</span></h2>
+
+
+<p>M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que
+ses négociations avaient réussi le mieux du
+monde.</p>
+
+<p>— Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement,
+j’ai eu une veine extraordinaire !</p>
+
+<p>— Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme
+d’un air innocent.</p>
+
+<p>— Ah ! Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude
+de la dompter !</p>
+
+<p>— C’est vrai… Je les ai fait marcher là-bas. Je
+suis allé voir Bédarieux, le directeur de la <i>Tradition</i>.
+Entre nous, une belle fripouille ! Mais très
+intelligent et, surtout, très au courant de la situation…
+Il m’a donné des conseils, des tuyaux ; il
+me soutiendra énergiquement.</p>
+
+<p>— C’est bien le moins… Tu es dans sa commandite
+pour cinq cents gros billets !</p>
+
+<p>— J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons
+Français… Des amis !</p>
+
+<p>— Je pense bien… A ce prix-là !</p>
+
+<p>— Bah ! Trois cent mille francs… Mais je savais
+bien ce que je faisais. Je les rattraperai quand je
+serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le sénateur.
+Il m’a encouragé à me présenter… « Vous
+pouvez devenir, m’a-t-il dit, une des forces du
+parti, qui est celui des honnêtes gens. Un homme
+comme vous, un patriote qui a rendu tant de
+services à la France, doit servir la cause au premier
+rang ». Mâchecolle connaît, justement, ce
+pays… Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait
+très bien en tête de liste. Impossible de trouver
+mieux, vu la situation de cette famille que tout
+le monde vénère dans la région, même l’élément
+ouvrier.</p>
+
+<p>— Oui, dit M<sup>me</sup> Cousinet, ce sont des gens très
+sympathiques.</p>
+
+<p>— Le fils est bien un peu insignifiant…</p>
+
+<p>— C’est vrai.</p>
+
+<p>— … Mais cela vaut mieux, je ne veux pas
+avoir de rival !</p>
+
+<p>— Tu as raison, approuva M<sup>me</sup> Cousinet en
+l’embrassant.</p>
+
+<p>— Bref, tout va comme sur des roulettes…
+Ah ! j’oubliais. Ces messieurs, Bédarieux, Mâchecolle,
+Tricoud — tu sais, l’entrepreneur, — le
+baron Kepler, secrétaire général de la Ligue,
+peut-être un ou deux autres, arriveront samedi
+prochain. Ils viennent pour examiner la situation
+sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats
+qui compléteront la liste, pour prendre les
+premières dispositions en vue de la campagne qui
+ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au
+château… Débrouille-toi !</p>
+
+<p>— Sois tranquille, mon gros loup.</p>
+
+<p>— As-tu vu le jeune de Sableuse ?</p>
+
+<p>— Vaguement…</p>
+
+<p>— Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il
+n’est pas très rigolo, mais tu dois m’aider à l’amadouer,
+à le tenir en laisse… Et le curé, est-il
+venu te voir ?</p>
+
+<p>— S’il est venu me voir ? répéta madame Cousinet
+avec un sourire bizarre… Oh ! oui !…</p>
+
+<p>— Ah ! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins ?
+Tu sais, il faut lui ouvrir notre porte, bien largement.</p>
+
+<p>— Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être
+sûr, mon chéri.</p>
+
+<p>— Ce diable de curé est une force. Mâchecolle,
+qui le connaît, me l’a dit. Tâchons de le mettre
+dans notre jeu complètement, comme M. de Sableuse.
+Je compte beaucoup sur toi, pour cela !</p>
+
+<p>— Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est
+plus difficile.</p>
+
+<p>— Au contraire ! Je vais commencer par lui
+lâcher quelque galette pour son église, pour ses
+pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps,
+je demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne…</p>
+
+<p>Et, partant d’un bon gros rire, il déclama :</p>
+
+<p>— Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet !…</p>
+
+<p>Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit
+tout bas à l’oreille :</p>
+
+<p>— Nous nous coucherons de bonne heure, ce
+soir… Trois nuits sans amour ! Ah ! ma chérie,
+tu ne trouves pas que c’est long ?</p>
+
+<p>— Terriblement, mon loup ! répondit Lisette de
+Lizac en lui rendant son baiser, du bout des lèvres,
+sur la joue.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir
+une enveloppe contenant deux billets de cinq
+cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces
+mots : <i>Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant
+mieux.</i></p>
+
+<p>A vrai dire, cette libéralité lui déplut : « Ça y
+est, se dit-il, on commence le bombardement par
+grosses pièces… Impossible de résister. Va falloir
+me rendre, c’est bien la première fois ! Mais, quoi,
+il y a tant de pauvres gens dans le pays ! Monsieur
+Cousinet, à ce prix-là je suis votre homme. »</p>
+
+<p>Sans tarder, il alla faire de la monnaie au
+bureau de poste, puis il entreprit une tournée chez
+les plus malheureux de ses paroissiens. Dans ce
+bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne
+manquaient pas… Que de masures où grouillaient
+des marmailles affamées et loqueteuses, où des
+malades, des vieillards attendaient quelque secours !
+L’abbé Pellegrin passa partout, ajoutant
+aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un billet
+de banque. La Planquart eut sa visite et reçut
+de quoi acheter des galoches à quelques-uns de
+ses « loupiots », comme il disait. La mère Lostellat,
+que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait
+à se débattre dans les bras de la mort.</p>
+
+<p>— On verra ben, disait-elle parfois d’une voix
+sifflante, laquelle de nous deux lâchera la première :
+en attendant, je tiens bon !</p>
+
+<p>A son chevet, le prêtre rencontra le docteur
+Profilex, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs
+jours. Les deux hommes sortirent ensemble.</p>
+
+<p>— De nos deux visites à cette pauvre vieille,
+dit le docteur, la mienne est assurément la moins
+utile.</p>
+
+<p>— Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers
+parfois à quelque chose.</p>
+
+<p>— Oui, quand vous laissez quelque argent sur
+la table !</p>
+
+<p>— Taisez-vous, vieux mécréant… A vous qui
+ne pouvez, avec vos drogues, sauver les corps, il
+va bien de railler les miennes, qui me permettent
+de sauver les âmes.</p>
+
+<p>— Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons
+la paix. Vous savez que le comte de Sableuse s’est
+installé à la Saulnaye ?</p>
+
+<p>— Je lui ai rendu visite.</p>
+
+<p>— Moi aussi… Entre nous, M. de Sableuse ne
+va pas. Il a beaucoup vieilli depuis qu’il a quitté
+son château et je le trouve en mauvais état. Le
+moral est, chez lui, très atteint et comme le physique
+est aux ordres du moral…</p>
+
+<p>— Je ne vous le fais pas dire.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas dit « l’âme »… Et cependant,
+c’est une belle âme que ce vieil aristocrate tout
+d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi royaliste
+qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous
+sépare, mais je l’estime, ce bonhomme-là : il se
+tient droit. J’aime les gens qui ne transigent pas !</p>
+
+<p>Après un instant de silence, le docteur Profilex
+reprit :</p>
+
+<p>— Et que devient votre Cousinet ?</p>
+
+<p>— Mon Cousinet ? Mais personne ne m’en a fait
+cadeau.</p>
+
+<p>— Il paraît que vous êtes au mieux avec lui…
+Et le bruit court que vous allez l’aider à devenir
+député.</p>
+
+<p>L’abbé, embarrassé, répondit à côté :</p>
+
+<p>— M. et M<sup>me</sup> Cousinet sont d’excellentes personnes
+qui font beaucoup de bien. Grâce à elles,
+je peux soulager bien des misères dans le pays.
+Le reste, ça ne compte pas !</p>
+
+<p>— Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense
+de la bonne cause… Oui, la cause des gens
+qui ont horreur de la République, de la « gueuse »,
+la cause des partisans de l’ancien régime ! Et le
+plus drôle, c’est que votre Cousinet en est, de ce
+parti-là, lui qui s’est servi de ses millions tout
+neufs pour déloger le comte de Sableuse de son
+château féodal… Ah ! quelle époque !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire,
+dans ses discussions avec le docteur Profilex,
+mais cette fois, il ne trouva rien à répondre.
+D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de
+chercher une riposte : déjà, en riant d’un air sarcastique,
+il s’éloignait…</p>
+
+<p>« Bah ! se dit le curé, je ne me suis pas encore
+engagé… Laissons flotter les rubans. Tout se
+tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai distribuer
+aux pauvres un peu de la galette de Cousinet :
+c’est toujours ça de repris ! »</p>
+
+<p>Mais quelques jours après, il était convoqué à
+l’archevêché où Mgr Sibuë le reçut, cette fois,
+avec une surprenante bienveillance.</p>
+
+<p>— Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons
+besoin de vous… L’heure s’approche où les forces
+mauvaises vont tenter un assaut qu’elles croient
+décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le
+savez, est, avant tout, un élément de conservation
+sociale : elle oppose traditionnellement la digue
+religieuse au flot de la révolution impie… Elle
+prendra donc part, sinon ouvertement, du moins
+en sous-main, à la prochaine lutte électorale.
+Tous les fidèles et à plus forte raison, tous ceux
+qui portent notre saint habit doivent faire bloc
+contre l’ennemi… Vous, mon cher curé, qui
+disposez d’une réelle influence dans la région,
+vous vous mettrez, cela va sans dire, au service
+de la bonne cause… Une liste conservatrice et
+catholique va être formée par les soins d’un de
+vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le
+connaissez, je le connais-moi-même, c’est un
+homme aux idées excellentes et, de plus, en possession
+de moyens puissants. Très généreux
+aussi… Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti
+les effets de sa générosité chrétienne, dont madame
+Cousinet, admise dans nos comités, est
+la pieuse et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte
+sur votre dévouement, nous y comptons nous-mêmes
+et, dès maintenant, cher monsieur le curé,
+je bénis vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence
+saura rendre fructueux pour la cause des
+honnêtes gens !…</p>
+
+<p>C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin
+répondit :</p>
+
+<p>— Ça va, Monseigneur… Je marcherai jusqu’à
+la gauche !</p>
+
+<p>— Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le
+coadjuteur avec un sourire mince… Car je crois
+que c’est de ce côté que votre influence sur les
+brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus
+utilement.</p>
+
+<p>Peu de jours après cette entrevue, le curé de
+Sableuse reçut la visite d’un entrepreneur de
+Merville qui lui demanda :</p>
+
+<p>— Quand commençons-nous les travaux ?</p>
+
+<p>— Quels travaux ?</p>
+
+<p>— La restauration du clocher de l’église… Je
+suis allé le voir : il ne tient plus guère. Un grand
+coup de vent et tout s’écroulera. Et puis, les
+embellissements intérieurs… Mais n’est-ce pas
+convenu avec M. Cousinet ? Il m’a dit : « Mettez-vous
+à la disposition de M. le curé. » Me voici :
+nous commencerons quand vous voudrez. Tout
+est arrangé avec le conseil municipal.</p>
+
+<p>— Soit… Mon clocher tient bon depuis six
+siècles, mais quelques soins ne lui feront pas de
+mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous
+verrons…</p>
+
+<p>Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir
+bousculé ainsi, songea : « Décidément, notre ami
+Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud. Impossible
+de résister à cet homme-là ! »</p>
+
+<p>La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle
+châtelaine lui apportait elle-même, en auto,
+un magnifique Saint-Joseph en plâtre peint :</p>
+
+<p>— J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien
+plaisir.</p>
+
+<p>— Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà
+un…</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas me le refuser ? Regardez,
+comme il est gentil avec sa barbe frisée et ses
+yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari
+qui l’a choisi.</p>
+
+<p>— Comment, c’est M. Cousinet qui…?</p>
+
+<p>— Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée
+qui lui est venue… en passant du côté de Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>— Saint Joseph est un grand saint, répliqua le
+bon curé, et qui a rempli dignement une mission
+bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie
+bien, comme je remercie votre mari… Je caserai
+votre Saint-Joseph dans l’église : cela nous en
+fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce
+parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à
+la volonté divine.</p>
+
+<p>Madame Cousinet écoutait gravement, sans
+avoir le moins du monde l’air d’une femme coupable
+qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse :
+évidemment, dans son esprit, elle ne
+faisait aucun rapprochement entre son mari et ce
+Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure
+même où sa femme le faisait cocu. Le bon curé
+songea que les filles d’Ève avaient reçu de Dieu
+ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam,
+l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier,
+au moment voulu, tout souvenir gênant et faire
+l’ange aussitôt après avoir fait la bête.</p>
+
+<p>— Mais j’oubliais ! dit l’ancienne vedette du
+Casino de Paris… Nous recevons, au château,
+samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris,
+des membres du comité de la Ligue des bons
+Français. Ils viennent pour organiser la campagne
+électorale… M. Cousinet tient absolument à ce
+que vous les rencontriez. C’est très facile : venez
+dîner dimanche soir… C’est convenu, n’est-ce pas
+cher ami ?</p>
+
+<p>Ce « cher ami », venant après le Saint-Joseph,
+était irrésistible. Le curé promit… D’ailleurs,
+maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se
+débattre ? Et puisque la Ligue des bons Français
+patronnait le nouveau châtelain de Sableuse,
+vraiment, il n’avait plus le droit de douter et de
+résister. La Ligue des bons Français ne luttait
+que pour la foi et l’Église, et elle savait certes
+mieux que lui comment et avec qui il fallait les
+défendre.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé
+Pellegrin prenait place à la table de l’ex-Lisette
+de Lizac avec les éminents représentants de la
+Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur
+Mâchecolle, un vieux monsieur à favoris solennels,
+Tricoud, l’entrepreneur, un grand sec qui
+portait sur un nez formidable de rondes lunettes
+d’écaille, le baron Kepler, secrétaire général de
+la Ligue, un homme jeune encore à tête de monoclard
+mondain et Bédarieux, le directeur de la
+<i>Tradition</i>, organe officiel de la Ligue… Anselme
+Bédarieux n’avait vraiment rien de traditionaliste
+dans son aspect : vêtu d’un complet de style
+britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire
+pavée de dents en or, il faisait penser à un <span lang="en" xml:lang="en">bookmaker</span>
+ou à un manager de boxe.</p>
+
+<p>M. Cousinet commença par expliquer l’absence
+de M. Pierre de Sableuse en disant :</p>
+
+<p>— Ma femme l’avait invité… Mais il lui a
+répondu qu’il était souffrant. N’est-ce pas, chérie ?</p>
+
+<p>— Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi
+qu’il se sentait fatigué… très fatigué !</p>
+
+<p>Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de
+M<sup>me</sup> Cousinet, mais celle-ci ne broncha pas et c’est
+avec une parfaite sérénité qu’elle ajouta :</p>
+
+<p>— Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.</p>
+
+<p>— Bah ! dit son mari, nous n’avons pas besoin
+de lui pour causer politique… D’autant plus qu’il
+n’y connaît rien. Nous avons son nom et c’est
+l’essentiel !</p>
+
+<p>— Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort
+utile. Sableuse, la tradition, Cousinet, le progrès :
+c’est admirable ! Je crois au succès…</p>
+
+<p>Des laquais en culotte de velours écarlate et
+en habit bleu-barbeau à boutons d’or servaient
+cérémonieusement un potage à la Montmorency
+dans une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas
+de dire, d’un ton négligent, qu’elle était de
+Sèvres, — origine facile à vérifier, ajouta-t-il
+avec bonhomie, en montrant derrière son assiette
+le monogramme de la manufacture nationale.</p>
+
+<p>Le homard à l’américaine parut et la conversation
+se trouva aiguillée sur la gastronomie et les
+restaurants parisiens où se conservent les bons
+principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des
+mieux renseignés sur ce chapitre et M<sup>me</sup> Cousinet,
+qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit
+preuve aussi d’une brillante documentation. Le
+baron Kepler vanta les cabarets de Montmartre :
+l’ancienne divette marqua, en quelques traits précis,
+leurs mérites respectifs… Mâchecolle cita un
+établissement « très rigolo » où il allait parfois
+passer la soirée avec des amis politiques, des
+électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme
+aux lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes
+de la Butte où, vraiment, la chère était bonne et
+où il n’y avait pas moyen de s’embêter.</p>
+
+<p>— Mais, remarqua à un moment donné le
+baron Kepler, il me semble que nous nous oublions
+un peu devant M. l’abbé.</p>
+
+<p>— Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un
+ancien poilu. Il y est peut-être allé, à Montmartre,
+en permission !</p>
+
+<p>— Ma foi non, dit l’abbé… Paris nous était
+interdit, à nous autres, paysans. Et puis quand
+même, ma soutane, je la portais toujours, moralement.
+Et je n’ai point l’habitude de la balader
+dans ces endroits-là.</p>
+
+<p>Des mets compliqués — à l’apparition desquels
+M. Cousinet vantait chaque fois la maîtrise de
+son « chef », ancien cuisinier du roi de Portugal — des
+mets compliqués, servis dans des plats en
+vermeil, se succédaient, arrosés de vins célèbres.
+On se mit à parler politique et, tout de suite, la
+question fut placée, par le sénateur Mâchecolle,
+sur le terrain des réalités.</p>
+
+<p>— Nous avons, déclara-t-il, un programme
+habilement dosé qui doit valoir un grand nombre
+de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme,
+je l’ai composé avec nos amis… Ma
+vieille expérience politique, ma situation au Sénat,
+mes relations dans le monde des affaires, tout cela
+me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion
+publique et de choisir les remèdes qui
+peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot, voici :
+il s’agit de défendre les intérêts que les menaces
+révolutionnaires inquiètent…</p>
+
+<p>— C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a
+peur, se terre et voilà pourquoi les temps sont
+difficiles. La <i>Tradition</i> fait beaucoup moins d’affaires
+de publicité que l’an dernier… Les couturiers
+se plaignent, les théâtres jouent devant des
+banquettes.</p>
+
+<p>— Que fait le Casino de Paris ? demanda
+M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— Des demi-salles tout au plus…</p>
+
+<p>— Quand j’y jouais, c’était le maximum tous
+les soirs !</p>
+
+<p>— Ceci explique cela, chère madame, fit le baron
+Kepler, galamment.</p>
+
+<p>— Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit
+Mâchecolle.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse lança, ironique :</p>
+
+<p>— Faire remonter les recettes du Casino de Paris !</p>
+
+<p>— Quand les établissements de plaisir vont,
+mon cher curé, tout va…</p>
+
+<p>— Soit, mais pour entraîner les électeurs de la
+région, il faudra leur parler d’autre chose.</p>
+
+<p>— Évidemment… La situation est d’ailleurs
+très favorable, au point de vue électoral. Les
+paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre,
+sont devenus conservateurs. On est toujours
+conservateur, quand on a quelque chose à conserver !
+Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet — je
+dis la liste Cousinet, parce que notre ami
+est la vraie tête de liste — voteront pour la liste
+Cousinet comme un seul homme. La Ligue des
+bons Français — tout le monde sait ça — place
+au-dessus de tout la défense de l’agriculture, c’est-à-dire
+de la propriété agricole.</p>
+
+<p>— Oui, dit le baron Kepler en ajustant son
+monocle, nous sommes, au fond, une ligue de
+paysans.</p>
+
+<p>— Les hobereaux nous suivent aussi… La
+candidature de M. Pierre de Sableuse, fils d’un
+légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les
+industriels…</p>
+
+<p>— Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur
+Tricoud. Je peux vous en parler savamment. La
+Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite,
+la sympathie et l’appui de ceux qui occupent des
+salariés… Nous prêchons la pacification sociale,
+c’est-à-dire la fin de cette agitation déplorable
+qui effraie les capitaux et compromet la prospérité
+nationale. L’industrie et surtout la grande
+industrie est avec nous… Elle sait que nous la
+soutenons.</p>
+
+<p>— Comme elle nous soutient, dit Bédarieux.
+Notre ami Cousinet est précisément l’un de ces
+hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont
+compris la nécessité d’organiser la lutte contre
+l’armée de la haine et de la révolte. Mais la <i>Tradition</i>
+n’est pas encore aidée comme il le faudrait !</p>
+
+<p>— Les classes moyennes, reprit Mâchecolle,
+nous échappent en grande partie…</p>
+
+<p>— Elles ne sont pas sympathiques, les classes
+moyennes, fit Tricoud. Elles sont, en somme,
+composées de ratés…</p>
+
+<p>— De mauvais esprits, en tout cas, affirma le
+baron Kepler.</p>
+
+<p>— D’aigris ! insista Cousinet.</p>
+
+<p>— Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont
+des besoins mais qui ne savent pas gagner d’argent.
+Les classes moyennes fournissent leur
+personnel aux cadres de l’armée révolutionnaire :
+c’est un milieu interlope où foisonnent les intellectuels
+envieux, les avocats ambitieux, les raisonneurs,
+les idiots nourris d’idées générales…
+Moi, je ne voudrais voir que deux grandes catégories
+de Français : les chefs, ceux qui ont le
+nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait
+et les paysans.</p>
+
+<p>— Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce
+que vous faites des ouvriers ?</p>
+
+<p>— Les ouvriers ? dit Mâchecolle… En effet, ils
+existent et nous devons compter avec eux.</p>
+
+<p>— Hélas ! soupira Tricoud.</p>
+
+<p>— Eh bien, mon cher curé, j’allais justement
+vous en parler… Il y a beaucoup d’ouvriers dans
+ce pays et, dame, nous devons songer à eux. C’est
+bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à
+votre concours… Les ouvriers, c’est votre rayon !</p>
+
+<p>— Ah ! vous croyez ! fit l’abbé à qui M<sup>me</sup> Cousinet
+versait du champagne dans une coupe de
+cristal taillé et doré.</p>
+
+<p>— Mais oui, voyons… Vous les aurez comme
+vous voudrez, les ouvriers. Vous les avez même
+déjà ! Votre popularité est fantastique dans tout
+le pays… Ne dites pas non. Nous sommes au
+courant ! Et c’est vous, vous seul, qui pouvez nous
+amener une partie, une bonne partie de ces gaillards-là…
+Ça vous est facile ! Ah ! si vous étiez
+un abbé pommadé, un prêtre qui ne sait pas parler
+au peuple le langage qu’il comprend, nous ne
+vous demanderions pas de marcher avec nous…
+Ce ne serait pas la peine, vous nous gêneriez !
+Mais, justement, vous avez tout ce qu’il faut pour
+enlever cette clientèle-là : le geste, l’allure, la
+voix, le ton…</p>
+
+<p>— Vous me flattez ! fit l’abbé Pellegrin avec
+bonne humeur.</p>
+
+<p>— Je constate, tout simplement.</p>
+
+<p>— Oui, fit le baron Kepler, vous êtes <i lang="en" xml:lang="en">the right
+man in the right place</i>.</p>
+
+<p>— Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers
+de Sableuse, pour ne nous occuper que de ceux-là,
+sont assez récalcitrants. Si je leur parle de la
+sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts
+de la grande industrie, de…</p>
+
+<p>— Parbleu ! s’exclama le sénateur Mâchecolle,
+mais aussi, vous avez bien soin de ne pas employer
+ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous
+leur direz…</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Enfin, vous leur ferez des promesses…
+augmentation des retraites ouvrières… participation
+aux bénéfices… maintien des huit heures…</p>
+
+<p>— Hum ! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du
+tout dans nos idées.</p>
+
+<p>— Je sais bien… Mais, mon cher, il faut promettre
+aux électeurs, si vous voulez qu’ils votent
+pour vous !</p>
+
+<p>— Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant
+pas leur bourrer le crâne, aux ouvriers !</p>
+
+<p>— Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller.
+Vous saurez, j’en suis sûr, émouvoir, emballer
+et faire marcher ces gens-là.</p>
+
+<p>— Les faire marcher ? Je comprends… Mais il
+y a quelque chose dont nous n’avons pas encore
+parlé et qui a, je crois, sa petite importance.</p>
+
+<p>— Laquelle ? La question du journal local à créer ?</p>
+
+<p>— Non, pas cela.</p>
+
+<p>— Le point de vue financier ?… Notre ami Cousinet
+vous ouvrira les crédits nécessaires. N’est-ce
+pas, Cousinet ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela non plus… Il s’agit d’une
+question d’ordre général.</p>
+
+<p>— Précisez, monsieur le curé.</p>
+
+<p>— Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau
+programme, de la religion ?</p>
+
+<p>— La religion ? Il est bien entendu que nous
+ne la négligeons pas. La Ligue des bons Français,
+vous le savez, est catholique… mais avec
+prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là :
+ce serait extrêmement dangereux.</p>
+
+<p>— Compris, dit l’abbé… Mais moi, je suis prêtre,
+je ne peux être catholique avec prudence : impossible
+de me camoufler. Quand je m’adresserai aux
+ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de
+la grande industrie ou des recettes du Casino de
+Paris, mais du bon Dieu.</p>
+
+<p>— Du bon Dieu ? Aïe !… Monsieur le curé,
+croyez-en mon expérience, les bonnes élections
+catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne
+parle pas du tout du bon Dieu.</p>
+
+<p>— C’est ça, le bon Dieu vous gêne !</p>
+
+<p>— Nous parlons sérieusement…</p>
+
+<p>— Le bon Dieu, c’est très sérieux… même en
+temps d’élections !</p>
+
+<p>M. Cousinet intervint et, naturellement, mit
+les pieds dans le plat :</p>
+
+<p>— Enfin, il n’est pas question de dire la messe
+mais de récolter assez de voix pour être élu. Le
+reste ne compte pas !</p>
+
+<p>Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu
+rude, et prononça :</p>
+
+<p>— Nous faisons de la politique, monsieur le
+curé, pas autre chose.</p>
+
+<p>— Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous
+placiez pas seulement au point de vue des intérêts
+matériels…</p>
+
+<p>— Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix
+creuse, de notre désir d’être utiles à l’Église ? Elle
+nous aide, nous l’aiderons.</p>
+
+<p>— Fort bien, mais je ne vous parle pas de
+l’Église, je vous parle de la religion.</p>
+
+<p>Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.</p>
+
+<p>— Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez
+que la solution de tous les problèmes humains
+est dans l’Évangile.</p>
+
+<p>— L’Évangile ? s’exclama le baron de Kepler
+dont le monocle venait de tomber.</p>
+
+<p>— L’Évangile ? fit Bédarieux en levant un petit
+verre de fine Napoléon.</p>
+
+<p>— L’Évangile ? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait
+à allumer un havane gros comme une
+bûche.</p>
+
+<p>Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules,
+tandis que M. et M<sup>me</sup> Cousinet échangeaient un
+regard inquiet.</p>
+
+<p>— Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est
+de son esprit qu’il faut nous inspirer… Nous sommes
+chrétiens, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois
+pas bien…</p>
+
+<p>— Nous sommes chrétiens, votre Ligue est
+chrétienne, catholique et voilà qui éclaire tout.
+Laissons donc de côté les histoires de galette et
+parlons à nos frères selon la morale de notre
+Sauveur… Que cette morale divine triomphe et
+alors, il n’y aura plus de misère, plus de haines,
+plus de saloperies dans le monde.</p>
+
+<p>Le silence qui révèle les gaffes suivit cette
+déclaration saugrenue ; mais l’abbé Pellegrin ne
+s’en aperçut pas.</p>
+
+<p>Bédarieux ne put cependant se contenir… Il
+avait repris de la fine Napoléon et l’instinct de la
+discussion l’entraînait.</p>
+
+<p>— Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous
+croyez donc qu’on peut encore en pincer, de la
+guitare de l’Évangile ? Ah ! ça, mais vous êtes
+donc socialiste ?</p>
+
+<p>— Je suis croyant.</p>
+
+<p>Mais Mâchecolle intervint, souriant :</p>
+
+<p>— L’abbé est croyant… Nous sommes tous
+croyants. Moi, je siège à droite au Luxembourg et
+j’ai demandé le rétablissement du Concordat. Vous
+voyez ! Et je crois que la foi ardente, militante de
+M. le curé peut nous être très utile. Un peu de
+socialisme — chrétien, bien entendu, c’est-à-dire
+respectueux du capital et de l’ordre public — un
+peu de démagogie bien pensante obtiendra grand
+succès auprès des ouvriers. Allez-y, monsieur le
+curé, parlez-leur de justice, de fraternité, donnez-leur
+raison sur certains points de détail ou sur des
+principes vagues qui n’engagent à rien… Et vous
+nous attirerez des voix, j’en suis sûr !</p>
+
+<p>— Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous
+attigez la cabane !…</p>
+
+<p>— Oh ! très drôle ! pouffa le baron Kepler.</p>
+
+<p>— Il est certain, fit Tricoud, que ce langage
+pittoresque, employé par un ecclésiastique,
+obtiendra grand succès auprès des auditoires
+populaires.</p>
+
+<p>— Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement.
+Les gens du monde et les curés qui
+parlent argot sont toujours populaires. Tous les
+moyens sont bons pour faire triompher la cause !
+Et permettez-moi d’ajouter, monsieur le curé,
+qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment
+dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église
+a défendu, en même temps que les intérêts spirituels,
+les intérêts matériels, c’est-à-dire, en définitive,
+les forces sociales…</p>
+
+<p>— Ça dépend, répliqua le prêtre…</p>
+
+<p>— Comment, ça dépend ?</p>
+
+<p>— Oui, quand les forces sociales sont égoïstes
+et mauvaises, elle les combat. Léon XIII…</p>
+
+<p>— Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire,
+déclara Bédarieux… Il a fait plus d’une
+boulette et nous a beaucoup gênés.</p>
+
+<p>— C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par
+rendre la foi très embarrassante pour les gens
+qui occupent, comme moi, un nombreux personnel.</p>
+
+<p>— Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église
+remplit aujourd’hui sa vraie mission… Les prêtres
+sont bien ce qu’ils doivent être : des gendarmes !</p>
+
+<p>— Des gendarmes ? se récria l’abbé… Moi, je
+suis un gendarme ?</p>
+
+<p>— Sans doute… Un prêtre vaut même toute une
+brigade de gendarmerie : c’est ce que notre stupide
+république de francs-maçons ne comprend
+pas ! Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs
+par an, c’était trop cher pour avoir à sa disposition
+un incomparable défenseur de notre organisation
+sociale, de la famille, de la propriété, de la
+Rente !… Car, enfin, le prêtre la défend aussi,
+la Rente, comme il défend tout ce qui constitue
+la base même de la société !</p>
+
+<p>— Oui, un gendarme ! répéta le baron Kepler…
+Quoi de mieux ? C’est beau, un gendarme !</p>
+
+<p>— C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.</p>
+
+<p>— C’est utile ! affirma Cousinet.</p>
+
+<p>Mais le curé était devenu écarlate — d’autant
+plus qu’il avait avalé, sans s’en apercevoir, trois
+petits verres de fine Napoléon — et s’étant dressé,
+il s’écria :</p>
+
+<p>— Moi, un gendarme ?… Moi, qui suis allé au
+front ? Moi qui ai été poilu ?…</p>
+
+<p>— Un gendarme moral, entendons-nous ! précisa
+Mâchecolle.</p>
+
+<p>— Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous
+n’avez pas la trouille !…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui voyait la discussion prendre
+une tournure dangereuse, proposa à ses invités,
+en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du
+café, de passer dans la galerie.</p>
+
+<p>Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air
+pour dissiper les nuées orageuses qui se forment
+au-dessus des tables chargées de bouteilles quand
+les convives se mettent à parler politique.</p>
+
+<p>Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé
+de Sableuse dont la hardiesse d’idées et de langage
+leur paraissait d’un excellent emploi au
+cours d’une campagne électorale. De son côté,
+l’abbé Pellegrin, qui songeait à ses pauvres, à
+son clocher vermoulu, et même à son beau Saint-Joseph
+aux yeux doux, craignait d’avoir été trop
+loin : ces messieurs, qui dirigeaient une Ligue
+approuvée et patronnée par plusieurs prélats,
+ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens
+dont il avait parlé dans la chaire de la cathédrale
+de Merville. Le souvenir des instructions du
+coadjuteur lui revint aussi…</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Cousinet acheva de calmer les esprits
+en se mettant au piano et en chantant, d’une
+voix canaille, des airs à la mode.</p>
+
+<p>— Je passerai quelques couplets, avait-elle dit
+avant de commencer… Ce serait trop leste pour
+M. le Curé !</p>
+
+<p>Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe,
+répondit avec bonne humeur :</p>
+
+<p>— Pensez-vous !… Nous autres, les ratichons,
+on est entraîné. Je peux tout entendre et même
+je peux tout voir… Pour l’effet que ça me fait !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall">HISTOIRE DE LA PUCELLE</span></h2>
+
+
+<p>— C’est gentil, la campagne, disait M<sup>me</sup> Cousinet,
+mais on y est bien mal pour tromper son
+mari.</p>
+
+<p>Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource
+aux couples qui cherchent à envelopper de
+mystère leurs voluptés coupables. Merville n’était
+guère plus accueillant aux amours défendues :
+son <i>Hôtel du Doyenné</i> et ses auberges bruyantes
+ne rappelaient en rien les maisons discrètes, à
+double issue, qui abondent dans certains quartiers
+de Paris et que Lisette de Lizac avait fréquentées
+pendant plusieurs lustres. Il ne restait que les
+champs, l’herbe tendre et l’auto… Or, madame
+Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les
+femmes ne font plus l’amour comme on satisfait
+une fringale : elle avait toujours beaucoup d’appétit
+et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet
+avec un jeune et vigoureux lieutenant de chasseurs
+à pied, mais elle voulait du confort et de la tranquillité.
+Passe encore de faire fi de toute prudence
+et de tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le
+premier point, mais, par la suite, l’amour demande
+de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette des
+music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout
+la volupté du danger : à ce piment romanesque,
+elle préférait les douceurs d’un plaisir savamment
+assaisonné et sans appréhensions.</p>
+
+<p>Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet
+sous son toit… Dans le vaste château, des coins
+bien connus du fils de l’ancien propriétaire facilitaient
+de rapides étreintes auxquelles Pierre de
+Sableuse prenait plus de plaisir que sa maîtresse.</p>
+
+<p>— Ah ! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons
+notre bonheur… Dire qu’il y a ici tout ce qu’il
+faut pour nous adorer gentiment et que nous ne
+pouvons pas en profiter ! Mes amis m’avaient bien
+dit qu’un mari, c’est embêtant, mais, vrai, à ce
+point-là, je ne l’aurais jamais cru !</p>
+
+<p>Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude
+d’aller à Merville deux ou trois fois par
+semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain
+électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place
+ses amis de la Ligue des bons Français, et avec
+la robuste confiance des maris certains de leur
+supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur
+femme, il avait répété à Pierre de Sableuse :</p>
+
+<p>— Ne vous occupez de rien — les élections,
+j’en fais mon affaire ! — mais venez tenir compagnie
+à M<sup>me</sup> Cousinet… Elle s’ennuie dans ce
+pays de sauvages. Si je vous disais que la pauvre
+n’est pas encore parvenue à se faire une relation
+intéressante !</p>
+
+<p>— Vraiment ?</p>
+
+<p>— Pas une, vous entendez ! Et cependant, c’est
+une femme très agréable… Vous verrez, vous
+verrez, quand vous la connaîtrez mieux !</p>
+
+<p>M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne
+laissât pas « s’évaporer », comme il disait, ce
+gentilhomme frivole et quelque peu « gosse » qui
+n’avait pas l’air de prendre la politique très au
+sérieux.</p>
+
+<p>— Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville
+en quatrième vitesse, tiens-le bien !</p>
+
+<p>— Sois tranquille, mon gros loup !</p>
+
+<p>Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire
+très étroitement, dans son boudoir, dans son
+petit salon bleu, voire — certain jour d’orage — dans
+sa chambre… Les domestiques étaient à
+l’office, dans le sous-sol, et Léa, sa femme de
+chambre, une vieille confidente qu’elle avait
+gardée dans sa splendeur comme madame de
+Maintenon garda, à Versailles, la Nanon des
+mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un air
+digne, au moment voulu.</p>
+
+<p>— Cette Léa, disait la châtelaine à son amant,
+elle est épatante… Je l’ai depuis quinze ans, et
+elle m’a rendu bien des services. Mais elle n’en
+abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne.
+C’est une perle. Quand mon mari sera député de
+droite, je lui demanderai d’obtenir pour elle un
+prix Montyon à l’Académie française.</p>
+
+<p>Pendant que ce couple, de plus en plus passionné,
+multipliait les exercices d’une gymnastique
+qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se
+lançait avec ardeur dans la « lutte des idées ». Il
+avait recruté trois candidats pour compléter la
+liste « républicaine conservatrice », — c’était l’étiquette
+adoptée par la Ligue des bons Français. Ces
+comparses, un sous-intendant militaire retraité,
+un jeune avocat et un ex-lieutenant de louveterie,
+gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à
+peu près sacrifiés d’avance, mais le grand honneur
+d’être candidats leur suffisait, d’autant plus
+qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de la
+campagne et que cette figuration les qualifiait
+pour les élections futures.</p>
+
+<p>Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal
+hebdomadaire intitulé, tout simplement, le
+<i>Salut national</i>, avec cette devise « Pour Dieu,
+pour l’Ordre, pour la Patrie ». Titre et devise lui
+avaient été soufflés par Bédarieux, qui, de plus,
+s’était chargé de lui fournir un rédacteur très au
+courant de la cuisine électorale.</p>
+
+<p>— Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq
+louis par mois… C’est un vieux routier, un type
+d’attaque qui engueulera vos adversaires comme
+personne.</p>
+
+<p>Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau :
+depuis trente ans et plus, il écrivait pour très peu
+d’argent dans les journaux qui défendent la religion,
+la famille et surtout la propriété. Il était,
+avec sa figure usée, ses yeux brûlés par les veilles,
+son faux-col de celluloïd et son air triste, le type
+même du journaliste qui a crevé de faim toute sa
+vie en servant la cause des riches… Mais ce pauvre
+homme, que tout intimidait dans la vie, devenait
+d’une audace, d’une virulence extrêmes dès qu’il
+se trouvait, la plume à la main, devant une feuille
+de papier blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de
+l’injure que possèdent les journalistes d’extrême
+droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait
+être plus utile au cours d’une campagne électorale.</p>
+
+<p>M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec
+une bonhomie quelque peu dédaigneuse. Alcide
+Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé : quand
+on a passé sa vie dans les journaux conservateurs,
+où seuls comptent les parlementaires, les financiers
+et les académiciens, on a pris l’habitude de
+la résignation et on se console de tout en roulant
+une cigarette de gros tabac.</p>
+
+<p>M. Cousinet était pour lui un patron comme
+tous les autres ; l’égoïsme étalé, la suffisance
+épanouie de ce gros homme riche et ambitieux
+ne pouvaient l’étonner le moins du monde.</p>
+
+<p>Il se mit donc à la besogne, fabriquant le <i>Salut
+national</i> avec un grand article truffé d’invectives
+à l’adresse des adversaires de la Ligue des bons
+Français, avec une série d’échos rosses sur ces
+mêmes personnages, puis, pour boucler le numéro,
+avec une « Variété historique », des faits
+divers régionaux et un bulletin très complet des
+Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de
+clous sur un papier à chandelles.</p>
+
+<p>Ayant lu le premier article de Plumoiseau,
+M. Cousinet se montra inquiet.</p>
+
+<p>— Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez
+un peu fort… Vous traitez les députés sortants de
+« tristes individus » et « de lamentables fripouilles ».
+Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des
+témoins… Cela me serait très désagréable de me
+battre en duel !</p>
+
+<p>— Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le
+journaliste d’une voix douce, c’est moi qui irai
+sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq fois au
+cours de périodes électorales : j’ai même reçu
+plusieurs coups d’épée et une balle… C’est dans
+mes attributions.</p>
+
+<p>— Oh ! alors, fit le candidat, ne vous gênez
+pas, mon ami… Mettez-leur le nez dans leurs
+ordures, à ces salauds-là !</p>
+
+<p>M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë
+qu’il allait voir fréquemment à l’archevêché :</p>
+
+<p>— Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous
+se dessiner à l’horizon la victoire des braves
+gens ?</p>
+
+<p>— J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous
+avons du temps devant nous, plusieurs mois !</p>
+
+<p>— Il est vrai… Vous n’en préparerez que mieux
+l’écrasement de ces misérables qui menacent
+l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait de
+M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet ?</p>
+
+<p>— Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues
+allusions à la lutte qui va s’engager. C’est au
+cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit
+quelques mots des élections… « Je ne vous donnerai
+jamais qu’un conseil, a-t-il déclaré dans
+son langage bizarre, c’est celui de voter pour les
+bons bougres, contre les mufles ! »</p>
+
+<p>— Évidemment, cela pourrait s’énoncer en
+termes plus choisis, mais enfin, c’est très clair
+et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le
+moment venu, que ce brave curé marche à fond…
+Je le secouerai, soyez tranquille !</p>
+
+<p>M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa
+femme :</p>
+
+<p>— Tu dors… Il faut te remuer !…</p>
+
+<p>Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne
+manquait pas d’ajouter :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue
+pas assez ?</p>
+
+<p>Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait :</p>
+
+<p>— Mais si, je vous assure, votre femme se
+remue quand il faut !</p>
+
+<p>Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit.
+Il insistait auprès de M<sup>me</sup> Cousinet :</p>
+
+<p>— Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse
+d’un tas d’œuvres très chics ; il t’a fourrée dans
+des comités où il y a les dames les plus influentes
+de Merville… Il faut y aller plus souvent, ma
+chérie, il faut te faire voir, parler de moi, de ma
+candidature. C’est très important, la propagande
+dans ce monde-là ! Dis, elles te reçoivent bien, au
+moins ?</p>
+
+<p>— Oh ! très bien… Toutes ces poules me parlent
+de Paris, des théâtres, des music-halls, de
+Montmartre. Elles veulent tout savoir ! Un jour,
+nous devions nous occuper du prochain pèlerinage
+de Lourdes et, pendant toute la séance, je
+leur ai montré comment on danse le <i>shimmy</i>.
+Ah ! ce n’est pas tout à fait comme ça que je
+les voyais, les bigotes de province ! Mais c’est la
+nouvelle couche…</p>
+
+<p>— En somme, ces dames te traitent gentiment ?</p>
+
+<p>— On ne peut mieux… M<sup>me</sup> la chanoinesse
+de Charmeroy m’a dit, tout de suite : « Vous êtes
+Lisette de Lizac ? Ah ! chic ! on va rigoler ! » La
+baronne de la Brette a fait mieux : tandis que ces
+dames brodaient la bannière du Sacré-Cœur, elle
+s’est mise à chanter mes airs à succès, <i>Moi,
+j’veux tout c’ qu’il veut</i>, <i>Victor, tu vas fort</i>, <i>C’est ça
+qu’est bon</i>… Et, ma foi, elle ne s’en tire pas mal
+du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas des pimbêches.</p>
+
+<p>— Raison de plus pour les fréquenter, ma
+chérie ! C’est de la bonne propagande.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Cousinet préférait la compagnie de
+Pierre de Sableuse à celle de ces provinciales
+qui tenaient avant tout à passer pour des Parisiennes.
+Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause
+de la famille, de la religion, de la propriété ? Le
+fils de l’ancien propriétaire du château manquait
+d’enthousiasme politique et répétait volontiers à
+sa maîtresse :</p>
+
+<p>— Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature…
+Je ne tiens pas du tout à être
+député.</p>
+
+<p>— Ne fais pas cela, mon petit : si tu plaques
+mon mari, nous ne pourrons plus nous voir…</p>
+
+<p>— J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je
+consens à figurer sur la liste républicaine conservatrice…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui n’avait guère de remords,
+il est vrai, pouvait donc se dire : « En somme,
+si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt.
+Je ne peux pas me passer de Pierre… Mais
+lui non plus ! »</p>
+
+<p>Les semaines s’écoulèrent et les polémiques
+électorales devenaient de plus en plus aigres :
+Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait
+à tous les adversaires possibles, probables
+ou certains, diverses vétilles telles que le vagabondage
+spécial, l’inceste et la trahison.</p>
+
+<p>— C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais
+vous devriez garder ces arguments-là pour la fin
+de la campagne… Jamais vous ne trouverez mieux
+au moment décisif !</p>
+
+<p>— Tranquillisez-vous, répondait timidement
+Plumoiseau, je ne suis pas au bout de mon rouleau !
+J’ai l’habitude des luttes d’idées… Vous
+verrez quand je m’y mettrai !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait
+envoyer une lettre pressante signée par le cardinal
+Arnaud de Blandignière, se décidait à prendre
+une part plus active aux premières escarmouches
+électorales… Et cependant la candidature de
+Pierre lui avait tout d’abord déplu : cette association
+avec un homme qui, fort de ses millions,
+s’était installé au château, lui paraissait indigne
+d’un Sableuse, d’autant plus qu’elle se complétait
+d’une liaison coupable avec M<sup>me</sup> Cousinet.
+« Ah ! se disait le bon curé, c’est toujours l’histoire
+de cette coquine d’Ève… Faut-il tout de
+même que les hommes aient envie de croquer la
+pomme, même quand elle est un peu blette ! »
+Une fois seulement, l’abbé avait parlé au vieux
+comte de Sableuse de la candidature de son fils.
+L’ancien fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les
+premiers mots en disant :</p>
+
+<p>— Cette compromission m’est pénible… Mais
+c’est en vain que j’ai cherché à l’empêcher. Pierre
+m’affirme qu’il est de son devoir d’aider au
+triomphe de la bonne cause et c’est pour cela
+que, si souvent, il va passer de longues heures
+dans ce château qui fut le nôtre. La bonne cause !
+Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais
+perdue, puisque le dernier roi légitime de France
+dort pour l’éternité dans les plis du drapeau
+blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris…
+C’est bien : c’est notre sort, à nous, qui
+sommes d’un autre âge, de ne pas être compris,
+même par nos enfants !</p>
+
+<p>Puis, tristement, il ajouta :</p>
+
+<p>— Vous aussi, monsieur le curé, vous servez
+ces gens-là !…</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche : il
+y répondit en faisant valoir la générosité de
+M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent
+pour ses pauvres et pour la restauration du clocher.
+Et puis, c’était la consigne donnée par l’archevêché…</p>
+
+<p>— Oui, fit le comte avec amertume, l’Église
+nous a reniés, elle aussi… Elle va vers le succès,
+vers l’argent. Ce n’est plus le trône et l’autel,
+mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V !
+De là-haut, où il a rejoint Saint-Louis, que doit-il
+penser de cette alliance ?</p>
+
+<p>La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait
+que pour parler avec une mine dégoûtée
+de M<sup>me</sup> Cousinet, cette « créature maquillée et à
+moitié nue » dont la présence « déshonorait » le
+château de Sableuse.</p>
+
+<p>— Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que
+mon fils rencontre cette femme, qu’il lui parle,
+qu’il a même dîné chez elle ! Heureusement,
+Pierre est un garçon qui se respecte : il a de qui
+tenir ! Nous l’avons élevé dans les bons principes
+et s’il fait des concessions aux idées du siècle, il
+n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon
+bleu, et répondit en cachant sa gêne :</p>
+
+<p>— Ne vous frappez pas, madame la comtesse…
+S’il y avait quelque chose de ce côté-là, je vous
+ferais signe ! Mais je n’ai jamais rien vu…</p>
+
+<p>En sa qualité de vieil ami de la famille, le
+prêtre avait cru pouvoir reprocher à Pierre de
+Sableuse ses amours avec M<sup>me</sup> Cousinet, mais
+ses observations avaient été aussi mal accueillies
+que possible.</p>
+
+<p>— Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant,
+que je n’ai aucun remords… Ce bonhomme, qui
+s’est enrichi pendant que nous étions au front,
+a une femme qu’il a payée très cher et qui me
+plaît : je la prends, cela me paraît tout naturel.
+« Ils ont des droits sur nous », ont dit les civils
+pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal.
+Moi je pense que ça signifie aussi, mon vieux
+Pellegrin, que nous avons des droits sur leurs
+femmes !</p>
+
+<p>— Oh ! fit le curé en rougissant.</p>
+
+<p>— En prend qui en veut… Mais celui qui s’abstient
+n’a pas à en dégoûter les autres !</p>
+
+<p>Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour
+dit, d’autant plus que s’il jugeait sévèrement la
+dureté de cœur et le « chiqué » des vertus mondaines,
+il avait, lui, l’homme chaste, une secrète
+indulgence pour le péché de la chair… Il s’en
+voulait un peu, maintenant, d’avoir dramatisé la
+scène du petit salon bleu : « Après tout, se disait-il,
+les histoires de maris cocus ont toujours fait
+rire les bons chrétiens… C’est même une tradition
+du moyen âge, époque où régnait la foi la
+plus sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu.
+Considérons donc ce Cousinet comme un cornard
+du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle et n’en parlons plus ! »</p>
+
+<p>Mais on commençait à bavarder dans le pays,
+et beaucoup…</p>
+
+<p>Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer
+le parfait amour sans faire jaser… Les domestiques
+qui, à part la fidèle Léa, ne restaient guère
+longtemps au château, ne s’en allaient pas sans
+raconter aux fournisseurs que Madame savait
+employer ses après-midi, pendant l’absence de
+Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale
+avec ses décolletés, ses bras nus, ses bas
+transparents, son maquillage : cette Parigote-là,
+bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il fallait
+à son cocu de mari une fameuse santé pour
+se présenter aux élections comme champion de la
+famille française !</p>
+
+<p>De telles rumeurs devaient venir aux oreilles
+des adversaires politiques de M. Cousinet. Un
+jour, le <i>Vrai Républicain</i> publia cette petite note :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">SIMPLES QUESTIONS</p>
+
+<p>« Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait
+mieux de s’occuper de la chose privée que de la
+chose publique ?</p>
+
+<p>« Est-il vrai que ce défenseur de la tradition
+a épousé une espèce de rosière de Montmartre,
+laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter
+pendant que Monsieur fait de la politique ?</p>
+
+<p>« Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux
+figure sur sa propre liste ? »</p>
+
+<p class="sign xsmall">LE FURET.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction
+du <i>Salut national</i>, M. Cousinet demanda à Plumoiseau
+d’une voix inquiète :</p>
+
+<p>— De qui s’agit-il ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore…</p>
+
+<p>— Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit
+de moi. C’est épouvantable !</p>
+
+<p>— Bah ! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur.
+J’ai été trompé, moi aussi, par une femme que
+j’adorais !</p>
+
+<p>— Comment, vous croyez donc que c’est vrai ?
+Ai-je une tête de cocu, moi ? Quand je dis : « C’est
+épouvantable », j’exprime cette pensée qu’une
+polémique ainsi conduite dépasse les bornes…
+Oser mêler ma femme, ma chère petite femme,
+à ces saloperies ! La traiter de « rosière de Montmartre »,
+elle, une artiste ? Plumoiseau, vous allez
+répondre, vous entendez…</p>
+
+<p>— Permettez, répondit le rédacteur du <i>Salut
+national</i>… Vous savez que je suis pour la manière
+forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux ne
+pas relever tout de suite cette… cette… insinuation.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que si nous nous reconnaissons dans le
+personnage visé, il faudra y aller carrément et
+jusqu’au bout.</p>
+
+<p>— Parfait !</p>
+
+<p>— C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos
+témoins au directeur du <i>Vrai Républicain</i>.</p>
+
+<p>— Bravo ! Envoyez-les…</p>
+
+<p>— Pardon, Monsieur, quand je dis « nous »,
+c’est de vous que je parle…</p>
+
+<p>— De moi ? Mais il me semble que les duels,
+c’est aussi votre rayon.</p>
+
+<p>— Oui, quand il s’agit des principes, des idées.
+Mais ce n’est pas le cas… Il s’agit de votre honneur
+de mari et de la réputation de votre femme :
+cela ne me regarde pas !</p>
+
+<p>A ces mots, M. Cousinet parut très ému… Il
+resta silencieux, puis, reprenant le <i>Vrai Républicain</i>,
+il relut l’entrefilet, lentement. Enfin, il
+haussa les épaules et dit :</p>
+
+<p>— En somme, ce sont des questions, de simples
+questions. En admettant que je sois visé, l’auteur
+de ces lignes n’affirme rien : il cherche à savoir,
+il s’informe… Il a même plutôt l’air de ne pas
+croire que la chose soit possible. « Est-il vrai ?… »
+écrit-il. Après tout, on peut en demander autant
+à propos de n’importe quel mari. On ne sait
+jamais… Vous avez raison, Plumoiseau : il ne faut
+pas attacher d’importance à ce qu’insinuent ces
+imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.</p>
+
+<p>Déchirant le <i>Vrai Républicain</i>, il en jeta les
+morceaux sur le parquet, les piétina et s’exclama :</p>
+
+<p>— Voilà tout le cas que je fais de cette ordure !</p>
+
+<p>Puis il soupira :</p>
+
+<p>— Cherchez donc à faire le bonheur de vos
+concitoyens ! Vrai, c’est décourageant…</p>
+
+<p>M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua
+de sa voix fluette :</p>
+
+<p>— Attendez… Nous allons bientôt commencer
+notre série de réunions contradictoires. Ce sera,
+vous verrez, beaucoup plus amusant.</p>
+
+<p>Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup
+plus tôt que d’habitude. Pourquoi ? Non certes,
+parce qu’il doutait de la fidélité de sa femme — il
+s’en savait aimé comme le méritait un homme
+supérieur tel que lui — mais parce que, tout de
+même, il se reprochait de délaisser quelque peu
+cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé,
+pour vivre avec lui, à son étincelante carrière
+artistique. « La politique, se disait-il en roulant à
+soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la
+politique me prend trop… Et Lisette finira par
+m’en vouloir ! »</p>
+
+<p>Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine
+annonça au château l’arrivée du mari et c’est
+fort heureux, car M<sup>me</sup> Cousinet était précisément
+dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son
+amant, à des recherches aussi peu historiques que
+possible.</p>
+
+<p>Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience
+de ces retours intempestifs. Elle alla frapper
+à la porte derrière laquelle il se passait certainement
+quelque chose.</p>
+
+<p>— Madame ! Madame !</p>
+
+<p>— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
+
+<p>— Il y a que Monsieur vient de rentrer…</p>
+
+<p>— Comment, déjà ? Ah ! Flûte !…</p>
+
+<p>Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée,
+M. Cousinet qui lui demanda :</p>
+
+<p>— Où est Madame ?</p>
+
+<p>— Dans sa chambre, Monsieur, je crois…</p>
+
+<p>— J’y monte…</p>
+
+<p>M. Cousinet ne trouva personne dans la
+chambre, non plus que dans le boudoir, le petit,
+le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit
+la porte de la bibliothèque : sa femme était là, le
+nez plongé dans un énorme volume, tandis que
+Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une échelle,
+portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans ?
+demanda-t-il avec la surprise d’un homme pour
+qui les bibliothèques sont des endroits où il est
+vraiment étrange qu’on s’aventure…</p>
+
+<p>— Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que
+M. de Sableuse a eu l’idée d’écrire un article historique
+pour ton journal. Un article sur… sur…
+sur la Pucelle !</p>
+
+<p>— C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une
+étude sur Jeanne d’Arc. Quoi de mieux dans le
+<i>Salut national</i> ? Alors, vous voyez, nous bouquinons…</p>
+
+<p>— Ah ! très bien, répliqua le mari qui se pencha
+sur le gros livre que sa femme feuilletait d’un air
+infiniment sérieux.</p>
+
+<p>— Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu
+tiens là ?</p>
+
+<p>— Oui, tu vois, le Bottin des départements…
+On y trouve des tas de choses très intéressantes.</p>
+
+<p>— Sur Jeanne d’Arc ?</p>
+
+<p>— Sur n’importe qui et n’importe quoi.</p>
+
+<p>M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba,
+gênant… Pierre de Sableuse, du sommet de
+l’échelle, questionna, à tout hasard :</p>
+
+<p>— Rien de nouveau à Merville ?</p>
+
+<p>— Si… Maintenant que les élections sont
+proches, nos adversaires sortent de leur torpeur.
+La lutte devient plus sévère… Il va falloir, mon
+cher ami, que vous vous en mêliez.</p>
+
+<p>— Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent,
+si je n’ai pas bougé, c’est parce que vous ne m’y
+avez pas invité.</p>
+
+<p>— Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous.
+Nous allons avoir des réunions contradictoires…
+Vous êtes tête de liste : il faut vous montrer.</p>
+
+<p>— Je me montrerai.</p>
+
+<p>— Nous devons nous faire entendre dans tout
+le département. Nos amis nous disent que soixante
+réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce
+n’est pas une petite affaire… Pendant trois mois,
+nous mènerons une existence de vagabonds.</p>
+
+<p>— Tu m’emmènes ? demanda madame Cousinet,
+câline.</p>
+
+<p>— Tu n’y penses pas, ma chérie.</p>
+
+<p>— J’ai déjà fait des tournées… Je connais ça !</p>
+
+<p>— Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer
+dans les cabarets et sur les marchés, de coucher
+dans des auberges, au hasard des routes… Non,
+non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais.
+Et puis, pendant ce temps-là, tu travailleras
+pour nous, à Merville, dans les comités de l’archevêché…</p>
+
+<p>Cette perspective parut désoler M<sup>me</sup> Cousinet
+qui se mit à mordre son mouchoir de l’air
+d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet
+se dit avec une quiétude plus grande que
+jamais : « Comme elle m’aime ! »</p>
+
+<p>Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt
+séparée de son amant ne quitta plus Lisette de
+Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que
+jamais… Encore si elle avait pu mettre les baisers
+doubles en attendant, mais son mari ne quittait
+plus guère le château et quand il se décidait à se
+rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse
+« pour le mettre au courant. »</p>
+
+<p>Pendant quinze longs jours, M<sup>me</sup> Cousinet
+ne put tromper son mari une seule fois : cette
+existence devenait intenable.</p>
+
+<p>— Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait
+Léa, discrètement.</p>
+
+<p>— Ah ! tu te souviens de notre entresol de la
+rue de Douai ?… On s’y embêtait moins qu’ici et,
+au moins, on y était libre !</p>
+
+<p>— J’ai toujours pensé que Madame regretterait
+Montmartre…</p>
+
+<p>La première réunion électorale organisée par
+l’abbé Pellegrin devait avoir lieu à Sableuse,
+dans le local du patronage.</p>
+
+<p>— Il convient, avait dit M. Cousinet, que je
+parle d’abord à mes concitoyens. Et comme j’habite
+le château, l’église, qui lui fait pendant, doit
+être pour moi. Mon cher curé, je compte sur
+vous…</p>
+
+<p>A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de
+« gouvernement » de M. le curé, avait son franc-parler,
+s’exclama en mettant ses poings sur ses
+larges hanches :</p>
+
+<p>— Comment, vous allez aider ce nouveau riche
+à devenir not’ député ? Ah ! tenez, j’aurais jamais
+cru ça de vous !</p>
+
+<p>— M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur
+de la bonne cause…</p>
+
+<p>— C’est pas possible qu’une cause soit bonne
+quand elle est défendue par des gens comme ça !</p>
+
+<p>— M. Pierre de Sableuse en est aussi.</p>
+
+<p>— Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de
+M. le comte, un si digne homme, de M<sup>me</sup> la
+comtesse, une femme si convenable, devenir
+l’ami de ce profiteur qui s’est payé le château
+de Sableuse avec de l’argent râflé pendant la
+guerre ? Ah ! vrai, c’est à n’y rien comprendre !</p>
+
+<p>— M. Cousinet donne beaucoup pour l’église,
+pour les pauvres…</p>
+
+<p>— Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne
+d’avoir son idée… Il n’y a que vous, monsieur
+le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous
+savez, ça surprend bien du monde.</p>
+
+<p>— Faites comme moi, Valérie, laissez dire…</p>
+
+<p>Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu ;
+mais, par une coïncidence bizarre, le chien ne se
+précipita pas comme d’habitude pour poser ses
+larges pattes sur les genoux de son maître.</p>
+
+<p>— Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave
+Poilu qui vous dit à sa façon ce qu’il en pense.</p>
+
+<p>D’autres poilus — les camarades du soldat
+Pellegrin — répondirent assez mal à l’invitation
+du curé.</p>
+
+<p>— Eh ! les copains, leur avait-il demandé avec
+une jovialité moins naturelle que d’ordinaire, vous
+viendrez à la réunion ?</p>
+
+<p>— On ira… Mais pas la peine que votre profiteur
+nous demande de voter pour lui. Et puisque
+vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous
+le dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un
+soldat du front, vous marchiez avec un type qui a
+gagné ses millions en exploitant notre misère.
+C’est pas chic !</p>
+
+<p>Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta :</p>
+
+<p>— Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme…
+En bleu, tu pensais comme nous : en
+noir, tu penses comme eux.</p>
+
+<p>— Comme eux ?</p>
+
+<p>— Oui, comme les riches, quoi ! N’as-tu pas
+repris ton métier de curé ?</p>
+
+<p>Le docteur Profilex ne se montra pas plus
+encourageant.</p>
+
+<p>— Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à
+la cathédrale… Ah ! vous l’avez bien arrangé, le
+pharisien ! je croyais entendre un bon père capucin
+d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue
+pittoresque… Je n’aime pas beaucoup les capucins,
+mais je reconnais qu’ils étaient démocrates :
+ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand
+ils avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour
+au seigneur… Ah ! curé, c’est à un bourgeois au
+gros ventre que vous faites la vôtre !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin répliqua, offensé :</p>
+
+<p>— Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.</p>
+
+<p>— En tout cas, vous vous êtes mis au service
+de ce Cousinet.</p>
+
+<p>— Non, je sers les idées qu’il représente.</p>
+
+<p>— Les idées ? Vous voulez dire les intérêts…</p>
+
+<p>Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du
+prêtre et dit :</p>
+
+<p>— L’église et le château, toujours la vieille
+alliance !</p>
+
+<p>— Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain
+était M. de Sableuse.</p>
+
+<p>— Ce n’était pas la même chose.</p>
+
+<p>— Je ne vous comprends pas, docteur… Vous
+êtes républicain, et vous m’en voulez de marcher
+pour M. Cousinet, qui est républicain aussi, tandis
+que vous ne m’avez jamais reproché d’être
+l’ami de M. de Sableuse qui est royaliste.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mais dans ma république, on préfère
+les royalistes honnêtes aux républicains fripouillards.
+Ceux-ci, mon système ne les admet
+pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme
+de Cousinet ? Ce bonhomme est pour ce
+que vous appelez « la bonne République », celle
+qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de
+prêtres… La mienne ne ressemble pas à celle-là !</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse répondit, après un silence :</p>
+
+<p>— Et puis, quoi, je ne suis pas libre… J’ai reçu
+des instructions de l’archevêché. Service commandé !</p>
+
+<p>Le docteur Profilex lui tendit la main :</p>
+
+<p>— Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé…
+Quant à votre réunion, eh bien, j’irai. Vous, vous
+me ferez peut-être de la peine, mais j’ai comme
+une idée que votre Cousinet m’amusera !</p>
+
+<p>Cette réunion devait être des plus mouvementées.
+Les ouvriers des papeteries étaient venus en
+grand nombre, fermement résolus à empêcher
+Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait
+le châtelain, avait dit en entrant dans la
+salle : « Je m’y connais… Cela va chauffer ». En
+effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant…
+Le bureau, composé de comparses, fut à
+grand’peine constitué. M. Cousinet comptait que
+la popularité de l’abbé lui servirait de paravent,
+mais il ne tarda pas à constater que, ce soir-là, le
+curé de Sableuse n’avait pas l’oreille de ses paroissiens.
+Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire, avait
+le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer
+son auditoire, parut manquer de ses moyens
+habituels. Il prononça quelques phrases qui se
+perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade,
+il alla s’asseoir dans la salle.</p>
+
+<p>M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre
+de Sableuse parviendrait à remonter le courant…
+Mais où était-il ? Personne ne l’avait vu et Plumoiseau,
+envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille :
+M. de Sableuse, qui avait cependant formellement
+promis d’assister à la réunion, restait
+introuvable.</p>
+
+<p>Le châtelain dut se résoudre à prendre la
+parole. Il se mit donc à réciter le discours-programme
+que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais
+sa voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte
+par les interruptions :</p>
+
+<p>— Nouveau riche !</p>
+
+<p>— Profiteur !</p>
+
+<p>— Où les as-tu volés, tes millions ?</p>
+
+<p>Un individu à face blême, aux yeux brillants,
+escalada l’estrade et vociféra d’une voix ardente :</p>
+
+<p>— Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire…
+Camarades, nous pendrons l’un à son
+clocher et l’autre à son donjon !</p>
+
+<p>Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent
+bruyamment, tandis que des protestations s’élevaient,
+mêlées de clameurs indistinctes et de coups
+de sifflets.</p>
+
+<p>M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à
+bafouiller des phrases que, seuls, les auditeurs
+les plus rapprochés parvenaient à percevoir par
+fragments :</p>
+
+<p>«  — L’ordre dans le travail… le travail dans
+l’ordre… l’équilibre de nos finances… l’agriculture
+et l’industrie dont les intérêts doivent être
+défendus… la prospérité publique, produit de la
+collaboration fraternelle du capital et du travail… »</p>
+
+<p>— La barbe !</p>
+
+<p>«  — … Tous mes efforts pour que les légitimes
+revendications des travailleurs… »</p>
+
+<p>— Ferme ça, eh ! mercanti !</p>
+
+<p>«  — … Mon dévouement… mon zèle… mon
+amour des petits et des humbles… »</p>
+
+<p>— Ta gueule !</p>
+
+<p>«  — … Notre chère patrie… nos mutilés… nos
+morts… »</p>
+
+<p>Un homme, amputé du bras droit, se dressa et
+clama d’une voix furieuse :</p>
+
+<p>— Parle pas de ça, eh ! salaud ? Est-ce que ça
+te regarde ?</p>
+
+<p>Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à
+côté de lui, il demanda :</p>
+
+<p>— Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort,
+votre copain ? La patrie, les mutilés, les morts…
+Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur le
+Curé, pour les faire servir à son élection ?</p>
+
+<p>Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le
+temps de répondre, déchaîna un vacarme inouï.
+M. Cousinet, effrayé, se pencha vers Plumoiseau
+qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait
+ce spectacle pour lui banal, et lui dit à
+l’oreille :</p>
+
+<p>— Ils vont nous écharper !</p>
+
+<p>— C’est bien possible… Ce sont les risques du
+métier.</p>
+
+<p>— Allons-nous-en.</p>
+
+<p>— Moi, je reste… Je n’ai jamais battu en
+retraite devant des électeurs. Et voici ma septième
+campagne !</p>
+
+<p>Plumoiseau était admirable… Mais un groupe
+d’assaillants se précipitaient vers le bureau en
+brandissant des chaises et des débris de banquettes.
+Le président et ses assesseurs avaient
+pris la fuite et M. Cousinet allait en faire autant,
+quand le curé de Sableuse, retrouvant sa voix
+sonore, s’écria :</p>
+
+<p>— Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer
+chez nous ?</p>
+
+<p>Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel.
+Ils escaladèrent à leur tour l’estrade pour en
+chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux,
+M. Cousinet fut renversé, piétiné… Mais l’abbé
+Pellegrin s’élança à son secours : les manches
+relevées, sa soutane retroussée, il se mit à jouer
+des pieds et des poings avec une vigueur et une
+souplesse extraordinaires… Ayant dégagé le candidat,
+il le releva, puis, au milieu du cercle formé
+par les combattants tout à coup calmés, il lui
+ordonna :</p>
+
+<p>— Suffit… Maintenant faut les mettre.</p>
+
+<p>— Les mettre ? bégaya le millionnaire.</p>
+
+<p>— Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va
+faire du vilain !</p>
+
+<p>Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne
+demandait pas mieux, fila au milieu des coups de
+sifflets et des huées.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet ;
+elle devait finir plus mal encore.</p>
+
+<p>Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme
+pénétra dans le vestibule du château, il vit se
+diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur
+d’un plateau d’argent.</p>
+
+<p>Sur ce plateau, il y avait une lettre.</p>
+
+<p>Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une
+stupeur bien compréhensible, était ainsi conçue :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Cher ami,</p>
+
+<p>« Un meau en hâte pour t’informer que je part
+ce soir à Paris avec M. de Sableuse, qui est mon
+amant, et Léa.</p>
+
+<p>« J’en ai souppé de cette existance… Moi, je
+suis faite pour l’art et pour l’amour.</p>
+
+<p>« Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations,
+tu n’as jamais lu dans mon cœur de femme
+et de grande vedette.</p>
+
+<p>« Mieux vaut donc que je refasse une fois de
+plus ma vie avec l’homme que j’aime.</p>
+
+<p>« Adieu et bien sincèrement,</p>
+
+<p class="sign sc">« Lisette de Lizac ».</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Ah ! ça, c’est le bouquet ! s’écria M. Cousinet
+en s’appuyant contre Plumoiseau pour ne pas
+tomber.</p>
+
+<p>— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le
+rédacteur en chef du <i>Salut national</i>.</p>
+
+<p>— Il y a que… Lisez plutôt !</p>
+
+<p>Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale,
+puis, d’une voix calme, proféra :</p>
+
+<p>— C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses
+en période électorale, mais c’est la première fois
+que je vois une tête de liste se comporter de cette
+façon-là ! Quel atout pour nos adversaires !</p>
+
+<p>— Cocu et battu, voilà mon sort !…</p>
+
+<p>— Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends
+ça… N’importe, il ne faut désespérer de
+rien.</p>
+
+<p>— Ce Pierre de Sableuse est un misérable !
+Voilà comment il me récompense, moi qui voulais
+assurer sa fortune politique ! Que faire, mon
+bon Plumoiseau ?</p>
+
+<p>— Cacher cette histoire, à tout prix… Sinon,
+nous nous écroulons dans le ridicule. Voyez-vous
+cela, un pareil scandale dans le parti qui défend
+les vieilles traditions de la famille française !</p>
+
+<p>— Ah ! peu importe, maintenant… La réunion
+de ce soir prouve bien que je serai blackboulé !</p>
+
+<p>— Non, nous aurons plus de succès auprès des
+paysans… Les paysans sont avec nous ! Mais il
+faut sauver la face, avant tout.</p>
+
+<p>— Vous avez une idée, Plumoiseau ?</p>
+
+<p>— Aucune.</p>
+
+<p>— Moi non plus… Ce coup m’abat ! Et cependant,
+je suis un lutteur. Mais être berné ainsi,
+moi, Cousinet, c’est inimaginable !</p>
+
+<p>— Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa
+voix douce, à disserter sur les surprises du
+mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude
+des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et
+cela ne nous avancerait pas. Allons nous coucher…
+La nuit porte conseil.</p>
+
+<p>Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde
+où M. Cousinet l’avait plusieurs fois hébergé,
+celui-ci pénétrait, les reins endoloris et le cœur
+brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement
+vide.</p>
+
+<p>— Plaquer un homme comme moi pour suivre
+ce freluquet, cet inutile, ce sans-le-sou ! s’exclama-t-il,
+s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas
+et trop doré…</p>
+
+<p>Après un long silence, M. Cousinet murmura :</p>
+
+<p>— Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor
+Hugo, de tous les hommes supérieurs… Les
+femmes ne nous comprennent pas !</p>
+
+<p>Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il
+se coucha.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall">POUR LA CAUSE</span></h2>
+
+
+<p>En arrivant à la gare Montparnasse vers dix
+heures du soir, le curé de Sableuse se souvint des
+sombres pronostics de Valérie :</p>
+
+<p>— Si c’est Dieu possible de vous lancer dans
+une aventure pareille !… Vous n’en reviendrez
+point tout entier, c’est bien sûr ! A Paris, on est
+écrasé à tous les coins de rue… De plus, vous
+serez roulé, volé par toutes sortes de filous !
+Enfin, qu’est-ce que ça peut vous faire que cette
+M<sup>me</sup> Cousinet soit partie avec le fils de M. le
+comte ? Si son mari ne peut pas se passer d’elle,
+qu’il aille donc la rechercher lui-même… Un curé
+n’est pas fait pour courir après les cocottes ! Et
+puis, vous ne la retrouverez point dans cette ville
+où vous n’avez jamais mis les pieds qu’entre
+deux trains, quand vous étiez en permission !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin sentait bien, certes, que sa
+mission était difficile, délicate, dangereuse… Mais
+comment résister aux supplications de M. Cousinet ?
+« Vous avez connu Pierre de Sableuse tout
+enfant, lui disait-il… Il vous écoutera si vous
+allez lui redemander ma femme. Moi, vous comprenez,
+je préfère ne pas le rencontrer en ce
+moment. Je me connais : je serais capable de
+faire un malheur. Et je le crois très violent aussi…
+Mieux vaut que les choses s’arrangent gentiment,
+sans bruit. D’autre part, c’est d’une bonne œuvre
+qu’il s’agit… Vous ramènerez une égarée dans le
+chemin du devoir conjugal. Sans compter que, si
+le scandale éclate, le parti des bons Français sera
+battu aux prochaines élections ! Tout cela se tient,
+comme vous voyez… Vous seul pouvez tout sauver,
+mon cher ami ! Partez vite… Je vais demander
+par téléphone à Mgr Sibuë qu’il vous désigne
+un remplaçant pour quelques jours ! » Impossible
+de refuser… D’ailleurs, en apprenant la fugue
+de son fils, M<sup>me</sup> de Sableuse avait eu la même
+idée : « Allez le rechercher, dit-elle à l’abbé Pellegrin…
+Seul, vous pouvez l’arracher à cette
+créature diabolique qui a certainement abusé de
+sa jeunesse, de sa naïveté ! » Évidemment, la
+bonne dame se faisait des illusions sur la candeur
+de l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, mais que
+lui répondre ? Il est vrai que M. de Sableuse avait
+exprimé une autre opinion en disant à l’abbé :
+« Moi, je trouve que tout est bien ainsi… Ce Cousinet
+m’a pris mon château : mon fils lui a pris
+sa femme. Ce n’est pas grand’chose, évidemment,
+mais c’est toujours ça ! »</p>
+
+<p>Son parapluie dans une main, son sac en tapisserie
+dans l’autre, le curé de Sableuse, encore
+tout ébaubi de cette aventure, descendait la rue
+de Rennes… Maintenant qu’il foulait de ses gros
+souliers l’asphalte parisien, il avait perdu de son
+optimisme et de son assurance et il se demandait
+comment finirait une aussi singulière expédition.
+Mais il voulut réagir et il y parvint en se disant :
+« Faut pas s’en faire… Mieux vaut chercher deux
+amoureux dans Paris que des blessés dans les fils
+de fer barbelés. J’emploierai le système D et j’implorerai
+le secours de la Providence ! »</p>
+
+<p>Tout en réfléchissant, l’abbé s’était arrêté au
+coin d’une rue obscure, ne sachant d’ailleurs pas
+bien où diriger ses pas. Deux femmes qui arpentaient
+le trottoir l’aperçurent et l’une d’elles prononça,
+avec un rire canaille :</p>
+
+<p>— Dis donc, un ratichon qui débarque et qui a
+l’air de chercher… Des fois, c’est bon !</p>
+
+<p>Elle s’approcha et dit à l’abbé Pellegrin :</p>
+
+<p>— Alors, comme ça, on a besoin d’un petit
+renseignement ? Vous savez, m’sieu le curé, je
+peux vous rendre service, je suis bien gentille !</p>
+
+<p>Le prêtre se découvrit et répliqua :</p>
+
+<p>— Ça tombe bien, mam’zelle. J’allais justement
+vous adresser la parole…</p>
+
+<p>— Voyez-vous ça ! Eh bien, suivez-moi.</p>
+
+<p>— Où ça ?</p>
+
+<p>— A l’hôtel, parbleu ! Où voulez-vous que
+ce soit ?</p>
+
+<p>— Vous avez donc deviné que je cherchais un
+hôtel ? Ces Parisiennes, tout de même… Mais je
+n’ai pas besoin de vous dire que je cherche un
+hôtel convenable, un hôtel pour ecclésiastiques.
+On m’a dit qu’il y en a du côté de l’église Saint-Sulpice.
+Pourriez-vous m’en indiquer un ? Pas
+trop cher, bien entendu, car je ne suis qu’un
+pauvre curé de campagne !</p>
+
+<p>La fille, surprise, se rapprocha du curé de
+Sableuse. Elle observa ce bon visage aux yeux
+d’enfant, au sourire ingénu et s’exclama :</p>
+
+<p>— Ben, zut alors ! j’allais faire une belle gaffe !</p>
+
+<p>Et, adoucissant sa voix éraillée, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Tenez, m’sieu le curé, suivez jusqu’à la rue
+du Vieux-Colombier, la deuxième à droite… Elle
+donne sur la place Saint-Sulpice. Vous y trouverez
+l’Hôtel du Grand Fénelon… C’est une boîte
+sérieuse : vous y serez bien !</p>
+
+<p>Et, tandis que l’abbé Pellegrin, après avoir
+remercié cérémonieusement, s’éloignait, la pierreuse
+rejoignit sa camarade pour lui dire :</p>
+
+<p>— Tu n’as pas idée de la bonne gueule qu’il a…
+Heureusement, il n’était pas à la page. J’aurais
+dû lui demander une petite médaille. Ça m’aurait
+peut-être porté bonheur !</p>
+
+<p>L’Hôtel du Grand Fénelon était, en effet, une
+maison des mieux tenues : on n’y voyait guère
+que des ecclésiastiques, lesquels échangeaient de
+grands saluts dans l’escalier obscur, dans le
+salon austère, dans la salle à manger quelque
+peu monacale, ornée d’un portrait chromolithographié
+du Cygne de Cambrai et d’un buste en
+plâtre colorié du pape.</p>
+
+<p>Cet établissement, situé entre deux magasins
+d’articles religieux, était tenu par M<sup>lle</sup> Badinois,
+personne d’âge, au visage sévère, et qui gouvernait
+avec autorité des garçons aux allures glissantes
+de bedeaux. Elle reçut sans trop de façons
+ce curé campagnard aux brodequins cloutés : c’est
+qu’elle avait souvent l’honneur d’héberger des
+prêtres élégants, des chanoines à la soutane liserée
+de violet, voire des évêques qui daignaient,
+entre deux dîners en ville, apprécier les menus
+de sa table d’hôte.</p>
+
+<p>— Sans doute, dit-elle à son nouveau client,
+sans doute, monsieur l’abbé vient assister,
+comme beaucoup de ces messieurs, au Congrès des
+Zélateurs du Culte de Saint-Antoine de Padoue ?</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe,
+répondit :</p>
+
+<p>— Pas du tout, la patronne… Je suis venu à
+Paname pour repérer une femme mariée qui s’est
+trottée en douce avec un ancien lieutenant de
+chasseurs à pied. Au fait, dites donc, ils sont
+peut-être chez vous !</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Badinois, que ce langage avait tout d’abord
+interloquée, sursauta en entendant ces derniers
+mots. Elle répliqua, indignée :</p>
+
+<p>— Vous n’y pensez pas… L’Hôtel du Grand
+Fénelon ne reçoit pas de couples, même mariés.
+Ma maison est décente !</p>
+
+<p>— Ça va, ça va… Je pensais bien que je ne les
+trouverais pas ainsi tout de suite. Mais le bon
+Dieu me guidera… En attendant, je voudrais bien
+me fourrer au plumard : j’ai une de ces envies de
+pioncer !</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Badinois le regarda avec inquiétude…
+Jamais, au grand jamais, elle n’avait entendu un
+prêtre s’exprimer de la sorte. Mais, soudain, elle
+se toucha le front comme une personne qui
+a trouvé l’explication d’un mystère, et elle
+s’exclama :</p>
+
+<p>— Je devine… Vous êtes un prêtre des missions.
+Vous arrivez d’un pays de sauvages !</p>
+
+<p>— Vous l’avez dit… De vrais sauvages ! Mais,
+vous savez, de bons types tout de même, quand
+on sait les prendre !</p>
+
+<p>Du coup, M<sup>lle</sup> Badinois se sentit rassurée et,
+tendant au curé un bougeoir de cuivre, elle lui
+dit d’une voix chaleureuse :</p>
+
+<p>— Je vais vous donner une bonne chambre…
+Un prêtre des missions doit en effet avoir besoin
+de repos !</p>
+
+<p>— En fait de mission, répliqua l’abbé Pellegrin,
+j’en ai une qui n’est pas ordinaire… Mais enfin,
+on verra. Dieu soit avec vous, la petite mère !</p>
+
+<p>Et il suivit le garçon à qui M<sup>lle</sup> Badinois avait
+donné ses ordres.</p>
+
+<p>Avant de se coucher, il tira de son sac en tapisserie
+les provisions préparées par Valérie et, son
+couteau de poche à la main, en bon paysan qu’il
+était, il croqua avec son appétit d’optimiste une
+aile de poulet et un énorme morceau de pain. De
+temps en temps, il buvait une lampée de vin à
+son bidon de poilu. Réconforté, il ne tarda pas à
+penser que son expédition commençait le mieux
+du monde.</p>
+
+<p>Après avoir passé une excellente nuit, le curé
+de Sableuse prit son petit déjeuner en compagnie
+d’un élégant chanoine à qui sa cordialité et son
+vocabulaire déplurent visiblement. Puis, armé de
+son inséparable parapluie, il se mit en route
+pour l’avenue de Villiers. Là se trouvait l’hôtel
+particulier des Cousinet et le mari délaissé lui
+avait conseillé d’aller tout d’abord à cette
+adresse : peut-être y trouverait-il quelque indice
+sur le couple fugitif, car Lisette de Lizac n’avait
+sans doute pas manqué d’y passer en arrivant à
+Paris, ne fût-ce que pour reprendre possession
+de ses bibelots personnels.</p>
+
+<p>Il y a loin de la place Saint-Sulpice à l’avenue
+de Villiers : le bon curé, qui demandait son chemin
+à chaque coin de rue, se compara plus d’une
+fois, en traversant les carrefours encombrés
+d’autos, à Daniel dans la fosse aux lions.</p>
+
+<p>A l’hôtel de l’avenue de Villiers, un concierge
+à favoris et à livrée déclara d’un air surpris :</p>
+
+<p>— Madame ? Non, elle n’est pas rentrée…
+Madame est toujours avec Monsieur à la campagne.
+Peut-être venez-vous pour quelque œuvre
+charitable ?</p>
+
+<p>L’abbé répliqua, jovial :</p>
+
+<p>— Vous l’avez dit… Je m’occupe d’une bonne
+œuvre !</p>
+
+<p>— Il faudra que vous voyiez Madame en personne.</p>
+
+<p>— Justement, je cours après.</p>
+
+<p>— Vous pourriez peut-être lui écrire.</p>
+
+<p>— Oui, mais à quelle adresse ?</p>
+
+<p>— Au château de Sableuse, près de Merville.</p>
+
+<p>— C’est une idée, mon vieux ! Mais ça ne fait
+rien, si votre patronne passait ici un de ces jours,
+vous lui diriez que… Au fait, non. Pas la peine…
+Ça pourrait tout gâter. Je reviendrai, à tout
+hasard.</p>
+
+<p>Une adresse lui avait été donnée par M, Cousinet.
+« Si vous ne trouvez rien ni personne
+avenue de Villiers, lui confia-t-il, vous irez aux
+nouvelles rue de Douai, n<sup>o</sup> 47, juste en face du
+bal Tabarin. Ma femme a gardé là son appartement
+d’artiste… Une fantaisie, disait-elle. Mais,
+je le comprends maintenant, c’était une précaution.
+Et dire que c’est moi qui payais le terme ! »</p>
+
+<p>Le bon curé se mit donc en devoir de gagner
+la rue de Douai… Une pluie fine s’étant mise
+à tomber, il ouvrit son immense parapluie de
+toile brune et, sans même s’apercevoir que les
+passants le regardaient avec surprise, il déambula
+le long des trottoirs luisants. Il entendit cependant
+ces mots : « Tiens, l’abbé Constantin ! »,
+mais il pensa qu’on le confondait avec quelque
+ecclésiastique de ce nom.</p>
+
+<p>En approchant de Montmartre, il admira l’imposante
+silhouette de la basilique du Sacré-Cœur,
+toute blanche sur le fond ardoise du ciel, et il
+constata que les cinémas, les music-halls, les
+théâtres devenaient nombreux. « J’ai entendu
+plus d’une fois, songea-t-il, M<sup>me</sup> Cousinet parler
+de ce Montmartre en soupirant… Évidemment,
+cela ne ressemble guère à Sableuse. Mais
+je m’en faisais tout de même une autre idée…
+Comme c’est gris, comme c’est sale, comme c’est
+moche ! Les voilà donc, ces lieux de perdition
+qu’elle regrettait et auxquels rêvent, paraît-il,
+tant de chrétiens et de chrétiennes dans le monde,
+sans parler bien entendu des païens ! Ben, ma
+foi, le diable ne se met pas en grands frais pour
+les tenter ! » Des petites femmes décolletées, aux
+jambes gantées de soie transparente, éclataient
+de rire en le voyant passer sous son invraisemblable
+riflard, mais cette bonne humeur ne lui
+déplut pas le moins du monde. Et même, il
+arrêta une de ces irrespectueuses Montmartroises
+pour lui demander, le plus naturellement du
+monde :</p>
+
+<p>— Pourriez-vous m’indiquer le bal Tabarin ?</p>
+
+<p>— Ben, vous en avez une santé ! Et vous en
+aurez un succès !… Mais Tabarin est fermé à cette
+heure-ci.</p>
+
+<p>— Ma petite demoiselle, je cherche une personne
+qui habite juste en face, car vous parlez que
+je ne vais pas au bal, même si on y gigote pour le
+bon motif et en tenant compte du mandement de
+Monseigneur sur ces danses indécentes que le
+diable a inventées pour induire en tentation les
+créatures de Dieu.</p>
+
+<p>— Oh ! vous savez, monsieur le curé, répondit
+la petite femme, nous autres, nous ne dansons pas
+toujours pour notre plaisir…</p>
+
+<p>Ayant obtenu le renseignement désiré, l’abbé
+Pellegrin arriva enfin à l’adresse que lui avait
+donnée le châtelain de Sableuse.</p>
+
+<p>Dans la loge de la concierge, une jeune personne
+à l’air fatal et en jupon court vociférait devant sa
+glace en brandissant un revolver :</p>
+
+<p>— Monsieur le duc, vous avez outragé en moi la
+noble descendante de deux connétables, de trois
+maréchaux et de plusieurs favorites des rois de
+France… Vous avez abusé de ma faiblesse, vous
+m’avez déshonorée ! La mort seule peut laver cette
+souillure. Je vais me tuer… Soyez maudit, monsieur
+le duc, et que mon sang retombe sur votre
+tête infââââme !…</p>
+
+<p>Et la victime de monsieur le duc appuya le
+revolver sur sa tempe en poussant une clameur
+effrayante.</p>
+
+<p>Le curé se précipita vers elle en criant :</p>
+
+<p>— Arrêtez !… Arrêtez !… C’est affreux ! C’est
+idiot !</p>
+
+<p>Et il allait lui arracher l’arme fatale, quand la
+jeune désespérée, le repoussant d’une bourrade
+vigoureuse, lui lança d’un air impatienté :</p>
+
+<p>— Non mais… De quoi vous mêlez-vous ?</p>
+
+<p>— Je ne veux pas que vous vous fassiez sauter
+le ciboulot… D’abord, c’est un grand péché !</p>
+
+<p>— Ah ! çà, vous ne voyez donc pas que j’étudie
+un rôle ?… je suis artiste ! Je débute la semaine
+prochaine au théâtre Moncey, dans un grand
+drame, le <i>Satyre en habit noir</i> !</p>
+
+<p>— Je vous demande bien pardon, mon enfant.</p>
+
+<p>— De rien… Mais qu’est-ce qu’il y a pour votre
+service, monsieur l’abbé ?</p>
+
+<p>— Je voudrais savoir si M<sup>me</sup> Cousinet est
+rentrée.</p>
+
+<p>— M<sup>me</sup> Cousinet ? Nous n’avons pas ce numéro-là
+ici… Du moins, je ne crois pas. Moi, vous
+savez, je suis la fille de la concierge et je ne
+connais pas toutes les locataires. M<sup>me</sup> Cousinet ?
+Ce n’est pas un nom dans le genre de la
+maison…</p>
+
+<p>Et s’approchant d’un casier rempli de lettres
+multicolores, elle lut à haute voix les étiquettes :
+Gladys de Valrose, Élyane de Beaumont, Gaby de
+Champdyver, Monette de Mésange, Josyane de
+Saint-Amour, Irène de Chantilly, Maud de Frontenac…</p>
+
+<p>— Votre maison est bien habitée, dit l’abbé
+Pellegrin… Vous n’avez ici que des dames de la
+noblesse !</p>
+
+<p>— En effet ! dit la jeune comédienne avec un
+sourire… Moi-même j’ai un chic nom, Denise de
+Villetaneuse !</p>
+
+<p>— Pauvre demoiselle ! Vos parents sont ruinés,
+sans doute ?</p>
+
+<p>— Et comment ! Mais je continue l’appel… Il
+en reste trois : Pervenche des Mirettes, Patricia de
+Toledo et Lisette de Lizac !</p>
+
+<p>— Lisette de Lizac ? s’exclama l’abbé… Mais
+c’est elle, c’est M<sup>me</sup> Cousinet !</p>
+
+<p>— Ah !… Maman doit être au courant, mais
+moi, je ne sais rien.</p>
+
+<p>— Si, si, c’est bien elle, je la connais…</p>
+
+<p>— Tout le monde connaît Lisette de Lizac,
+sinon M<sup>me</sup> Cousinet. Elle en a eu un succès,
+pendant la guerre, au Casino ! Ce n’est qu’une
+chanteuse de music-hall, elle n’a jamais joué des
+œuvres littéraires comme le <i>Satyre en habit noir</i>,
+mais enfin…</p>
+
+<p>— Est-elle chez elle ? interrompit le curé de
+Sableuse impatient.</p>
+
+<p>— Elle n’y est jamais.</p>
+
+<p>— Vous ne l’avez pas vue depuis deux jours ?</p>
+
+<p>— Ni depuis deux jours, ni depuis deux ans.</p>
+
+<p>— Quel malheur ! soupira l’abbé… Et moi qui
+croyais la repérer ici !</p>
+
+<p>Comme il prononçait ces mots, la porte de la
+loge s’ouvrit et Léa entra…</p>
+
+<p>— Monsieur le curé ! s’écria la femme de
+chambre de M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Léa !</p>
+
+<p>— Par exemple ! Et je parie que vous venez
+pour voir madame !… Quelle idée ! Qui vous
+envoie ? Comment savez-vous ? Mais c’est madame
+qui ne va pas aimer ça, elle qui ne veut plus
+entendre parler des gens de Sableuse !</p>
+
+<p>— Ça dépend. Elle fait bien, au moins, une
+exception !</p>
+
+<p>Léa ne répondit pas. Se tournant vers la fille
+de la concierge, elle déclara :</p>
+
+<p>— Madame m’envoie chercher quelques objets
+dans son appartement… Je monte !</p>
+
+<p>Puis elle dit à l’abbé :</p>
+
+<p>— Venez avec moi… Nous serons mieux à l’entresol
+pour causer.</p>
+
+<p>L’appartement de Lisette de Lizac n’était certes
+pas délaissé, car lorsque Léa eut tourné quelques
+commutateurs électriques, il n’offrit pas l’aspect
+poussiéreux et mélancolique des lieux où n’entrent
+plus la lumière et la vie… Ce n’étaient que chaises
+et fauteuils fragiles auxquels se nouaient des
+rubans roses, bleu-clair, jaune paille ; canapés bas,
+divans chargés de coussins, tapis épais, peaux
+d’ours, rideaux lourds, paravents, bibelots en
+fouillis sur les guéridons, les cheminées, les étagères,
+les bonheur-du-jour… Partout des statuettes
+de femmes nues, d’amours tendant leur
+carquois, de faunes lutinant des bacchantes ; aux
+murs, des tableaux et des gravures évoquaient
+des galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, couchers de
+mariées, escarpolettes libertines, baigneuses comparant
+leurs charmes potelés. Et Léa, montrant
+l’une de ces estampes, en lut la légende d’un air
+narquois :</p>
+
+<p>— Qu’en dit l’abbé ?</p>
+
+<p>— Moi ? répliqua le curé de Sableuse en tirant
+sa pipe de sa poche… Je trouve que votre patronne
+est bien logée, mais elle ne vient sans doute pas
+ici pour faire oraison.</p>
+
+<p>— C’est son appartement d’artiste.</p>
+
+<p>— Bien sûr que ce n’est pas son appartement
+de bourgeoise mariée à un futur député de la
+Ligue des bons Français.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ?… Il est venu ici des sénateurs,
+des généraux, des académiciens, même des
+grands-ducs.</p>
+
+<p>— Entendu. Mais avouez que c’est la première
+fois qu’on y voit un curé !</p>
+
+<p>Et l’abbé Pellegrin, s’installant dans un fauteuil,
+alluma sa pipe.</p>
+
+<p>— Oui, répondit Léa… Il faut pour cela des
+événements extraordinaires.</p>
+
+<p>Le bonhomme lança une bouffée de fumée au
+nez d’une Vénus de marbre qui se tortillait sur
+une sellette de bois doré et, après un silence,
+demanda d’un air décidé :</p>
+
+<p>— Enfin, quoi, où sont-ils ?</p>
+
+<p>La femme de chambre répondit sur un ton mi-narquois,
+mi-sérieux :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas confessé madame, mais les
+secrets qu’elle me confie, je les garde.</p>
+
+<p>— Très bien. Je ne démarre pas d’ici avant de
+l’avoir vue avec celui qui l’aide à commettre le
+péché d’adultère.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous attendrez longtemps.</p>
+
+<p>— Aussi longtemps qu’il faudra.</p>
+
+<p>— Madame n’habite pas ici. Nous ne sommes
+pas assez naïves, elle et moi, pour nous exposer à
+recevoir la visite de M. Cousinet. Les hommes,
+c’est si encombrant, quand on ne les aime plus !</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse était devenu grave et c’est
+d’une voix sévère qu’il prononça :</p>
+
+<p>— Mademoiselle, vous vous rendez complice
+d’une vilaine action, d’un grand péché… Votre
+patronne a trompé et quitté son mari, profanant
+ainsi un sacrement. De plus, elle a séduit et
+entraîné avec elle un jeune homme naïf et confiant,
+un vrai gosse. Dieu sait où elle est capable
+de l’entraîner. Je suis venu pour le lui reprendre
+et si vous êtes une brave et honnête fille, vous
+devez m’aider.</p>
+
+<p>Léa haussa les épaules :</p>
+
+<p>— M. Pierre, dit-elle, n’est pas un enfant…
+Dirait-on pas ! Mais madame en a eu de plus
+jeunes. Et puis, nous ne sommes pas des femmes
+perdues. Nous sommes artistes, nous avons un
+nom, une situation, des relations et nous faisons
+vraiment beaucoup d’honneur à un petit provincial
+sans le sou en quittant pour lui un mari
+qui est encore très présentable et qui a beaucoup
+de galette… Enfin, je dois veiller sur le
+bonheur de madame. Je l’ai toujours fait et je
+continuerai. Voilà !</p>
+
+<p>— Vous ne rougissez pas en parlant ainsi ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? C’est vous, monsieur le curé, qui
+devriez être gêné en venant vous mêler de ces
+choses-là… Est-ce que cela vous regarde ? Est-ce
+que votre place est ici ?</p>
+
+<p>L’abbé s’était levé. Un léger embarras se peignit
+sur son visage.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, se ressaisissant, il répondit :</p>
+
+<p>— Ma place est partout où je peux faire quelque
+bien… Si je ramène M<sup>me</sup> Cousinet à son mari,
+si je décide Pierre de Sableuse à mettre fin à une
+aventure dangereuse, j’estime que j’aurai rempli
+mon devoir.</p>
+
+<p>Il promena son regard sur les tableaux libertins,
+les estampes grivoises, la Vénus aux formes
+provocantes et ajouta, en haussant les épaules :</p>
+
+<p>— Le reste, croyez-moi, je m’en fous complètement !</p>
+
+<p>Et, remettant son parapluie sous le bras, il se
+retira, laissant la camériste tout interloquée.</p>
+
+<p>En repassant devant la loge dont la porte vitrée
+permettait d’entrevoir et d’entendre la jeune
+artiste du théâtre Moncey, le curé de Sableuse
+songeait que, tout de même, cette deuxième
+démarche n’avait pas été complètement inutile.
+M<sup>me</sup> Cousinet et son amant étaient à Paris,
+puisque Léa y était. Il tenait un bout du fil… Que
+la Providence l’aidât un peu dans cette mission
+décidément épineuse et il ne pouvait manquer
+d’atteindre son but.</p>
+
+<p>Le brave homme se sentit tout ragaillardi par
+ce raisonnement optimiste et il décida d’interrompre
+ses investigations, d’autant plus que son
+estomac criait famine. « Ce n’est pas tout ça,
+se dit le curé, il faut trouver un endroit pour
+croûter… Un endroit convenable, bien entendu,
+et pas trop cher. Bien sûr que ça ne manque pas
+dans le quartier ! »</p>
+
+<p>Il se mit à la recherche d’un restaurant à
+enseigne rassurante… Mais, par une fatalité singulière,
+les établissements d’aspect modeste s’intitulaient
+« chez Gaby », « <span lang="en" xml:lang="en">Poul’s bar</span> », « Le
+Mirliton », « <span lang="en" xml:lang="en">Montmartr’s suppers</span> », ou bien
+affichaient des prix fantastiques ; quant aux bouillons
+populaires, où abondent les festons et les
+astragales, l’abbé n’osa même pas s’en approcher,
+car il les prenait pour des restaurants accessibles
+aux seuls milliardaires américains.</p>
+
+<p>Comme il passait place Pigalle, il poussa un cri :</p>
+
+<p>— Voilà mon affaire !</p>
+
+<p>Il venait de lire cette enseigne : « Abbaye de
+Thélème ». Quoi de mieux pour un digne curé à
+la recherche d’un restaurant ? Évidemment, cette
+maison aux fenêtres voilées de rideaux discrets,
+à la façade quelque peu provinciale était, comme
+l’hôtel du Grand Fénelon, fréquentée plus particulièrement
+par une clientèle ecclésiastique… Et,
+plein d’assurance, l’abbé Pellegrin entra dans le
+fameux restaurant montmartrois.</p>
+
+<p>Il fut accueilli par un maître d’hôtel dont
+l’habit noir, le ventre proéminent et la bonne
+figure de bedeau lui produisirent la meilleure
+impression. « Pas d’erreur, se dit-il, je suis dans
+une boîte sérieuse… Mais ça a l’air d’être beaucoup
+mieux que place Saint-Sulpice. »</p>
+
+<p>Le maître d’hôtel s’était avancé et, d’un air
+surpris, articula :</p>
+
+<p>— Vous demandez, monsieur le curé ?</p>
+
+<p>— Je demande à boulotter.</p>
+
+<p>— Mais…</p>
+
+<p>— En vitesse, car je commence à avoir l’estomac
+dans les talons.</p>
+
+<p>Et comme le maître d’hôtel semblait perplexe,
+il reprit :</p>
+
+<p>— Vous devez être nouveau dans la maison…
+Mais rassurez-vous, je ne suis pas difficile. Une
+bonne soupe, un morceau de n’importe quoi et
+un litre d’honnête pinard, voilà tout ce qu’il me
+faut.</p>
+
+<p>— C’est que…</p>
+
+<p>— Vrai, vous n’avez pas l’air bien dessalés à
+l’abbaye de Thélème ! A l’hôtel du Grand-Fénelon,
+vous savez, place Saint-Sulpice, eh bien, on est
+un peu plus dégourdi !</p>
+
+<p>Le maître d’hôtel s’inclina, disparut pendant
+une minute, puis revint, suivi d’un personnage
+en jaquette qui, ayant observé le curé de Sableuse
+d’un regard perspicace, sourit et prononça :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la première fois… Conduisez
+monsieur l’abbé au n<sup>o</sup> 8. Et soignez-le.</p>
+
+<p>— Ah ! enfin ! dit le bonhomme… Mais, vrai,
+vous en faites des histoires pour un pauvre curé
+de campagne ! Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme
+remue-ménage quand il vous arrive un évêque !</p>
+
+<p>Le maître d’hôtel installa le client inattendu
+dans un cabinet particulier et lui fit servir un
+déjeuner de premier ordre, arrosé d’une bouteille
+de Nuits, suivi d’un moka parfumé, d’une vieille
+fine et d’un havane, « On est tout de même mieux
+ici que chez mademoiselle Badinois, se dit l’abbé
+Pellegrin… Et ces gens-là sont devenus d’un prévenant !
+Mais ce qu’il y a de rigolo, c’est que
+chaque fois qu’on m’apporte quelque chose, c’est
+une tête nouvelle qui se présente. Ça ne fait rien,
+la maison est bonne et comme le curé-doyen du
+canton doit venir prochainement à Paris pour
+acheter une statue de sainte Jeanne d’Arc, je lui
+recommanderai l’abbaye de Thélème ! »</p>
+
+<p>Le maître d’hôtel vint lui demander s’il était
+satisfait.</p>
+
+<p>— Enchanté ! répondit-il… Vous avez une cuisinière
+qui pourrait en remontrer à Valérie.
+Mais ce n’est pas tout : donnez-moi votre petite
+note !</p>
+
+<p>— Je vais vous l’envoyer, monsieur l’abbé.</p>
+
+<p>La « petite note » ne comportait que cette indication :
+« Un déjeuner, dix francs. »</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse songea : « Ce n’est pas
+trop cher. Et puis, une fois en passant, on peut
+bien faire une petite folie ! »</p>
+
+<p>Il joignit à son billet de banque cinquante centimes,
+et dit au garçon avec un bon sourire :</p>
+
+<p>— Voici votre petit bénéfice !</p>
+
+<p>En sortant de cette accueillante abbaye, il descendit
+plusieurs rues encombrées et bruyantes.
+Puis il entra dans l’église Notre-Dame de Lorette
+où il s’agenouilla et pria. Comme il allait se
+retirer, une jeune femme s’approcha de lui et lui
+demanda, timidement :</p>
+
+<p>— Monsieur l’abbé, un petit renseignement, s’il
+vous plaît ?</p>
+
+<p>— Avec plaisir.</p>
+
+<p>— Voici… Je suis de la paroisse — j’habite rue
+Labruyère — et j’appartiens au corps de ballet
+de l’Opéra. Je vais passer un examen pour être
+admise dans le premier quadrille. C’est très difficile.
+Et moi, je n’ai pas d’ami influent…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi qui puis vous pistonner.</p>
+
+<p>— Bien sûr, monsieur l’abbé. Mais croyez-vous
+qu’il me soit permis d’adresser une prière à saint
+Joseph pour qu’il me protège et me fasse bien
+danser devant ces messieurs du jury ? J’ai peur
+qu’il ne me prenne pas au sérieux ou qu’il ne se
+montre vexé… Une danseuse ! Ça ne doit pas être
+très bien considéré là-haut et cependant, je vous
+assure, je suis très sage… Dites, monsieur l’abbé,
+est-ce que saint Joseph fera quelque chose pour
+moi ?</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse commença par se moucher
+dans un vaste mouchoir à carreaux, puis, avec un
+bon sourire, répondit :</p>
+
+<p>— Toute prière qui vient du cœur est bien
+accueillie… Saint Joseph vous écoutera, j’en suis
+sûr, et il fera ce qu’il pourra. C’est un bon bougre
+de saint qui comprend et admet bien des choses.
+Mais peut-être auriez-vous bien fait de vous
+adresser aussi à sainte Marie l’Égyptienne… Elle
+n’était pas danseuse, mais elle s’est mise toute
+nue pour récompenser les bateliers qui lui faisaient
+passer une rivière. Ce qui m’étonne même
+c’est qu’elle n’ait pas son église à Paris… Tenez,
+dans cette paroisse !</p>
+
+<p>La ballerine se récria :</p>
+
+<p>— Oh ! moi, je danse en maillot !</p>
+
+<p>— Eh bien, Marie l’Égyptienne est tout de
+même au paradis, parmi les bienheureuses… Ne
+vous en faites donc pas : vous serez entendue là-haut
+et on s’occupera de vous. Il y a plus de joie
+au ciel pour une humble et naïve prière de petite
+danseuse que pour cent mille chapelets ânonnés
+par de vieilles bigotes égoïstes et médisantes…
+Allez, mon enfant, vous en serez, de ce premier
+quadrille !</p>
+
+<p>Et tirant une petite image de sainteté de son
+bréviaire, il la donna à la ballerine toute réconfortée.</p>
+
+<p>L’après-midi fut consacré à la visite de la basilique
+du Sacré-Cœur : le curé de Sableuse la
+trouva très belle et elle l’est, en effet. Dans la nef
+imposante, un pèlerinage se déroulait, chantant
+des cantiques. Puis, un prédicateur monta en
+chaire et aux paysans, aux paysannes qui l’écoutaient,
+il adressa une homélie hérissée de citations
+latines, bourrée d’arguments purement théologiques,
+empêtrée de phrases redondantes et nébuleuses.
+Un ennui pesant tombait de la haute coupole
+byzantine : toute cette pieuse éloquence
+endormait les pèlerins fatigués.</p>
+
+<p>Et le curé de Sableuse songea : « Si les apôtres
+avaient parlé comme ça, sûr qu’ils n’auraient pas
+converti le populo et que notre sainte religion, au
+lieu de se répandre dans le monde, serait restée
+dans les choux. »</p>
+
+<p>Le soir, il dîna à l’hôtel du Grand Fénelon.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Badinois lui indiqua son couvert tout au
+bout de la table d’hôte que présidait un monsignor
+imposant et qu’entouraient des ecclésiastiques
+d’importance et d’âges divers. Après le
+<i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i> qu’expédia le prélat, les convives, qui
+faisaient pour la plupart grand honneur au menu
+d’ailleurs excellent, se mirent à converser, par
+groupes sympathiques, à mi-voix… Le curé de
+Sableuse, qui avait grand’faim et grand’soif, mettait
+les bouchées doubles et les gorgées triples.
+Quand cette offensive gastronomique marqua un
+temps d’arrêt, il prêta l’oreille aux propos que
+tenait le monsignor. Ce digne personnage expliquait
+à ses voisins qu’il dirigeait, à Lyon, une espèce de
+bazar où les missions étrangères se procuraient
+les accessoires nécessaires à leur apostolat.</p>
+
+<p>— Je vends, disait-il, des articles d’église, des
+cotonnades pour sauvages, des objets d’équipement,
+des catéchismes dans n’importe quelle
+langue, des perles de verre, des phonographes,
+des chapelets, enfin, de tout. C’est une œuvre très
+intéressante et très utile, montée par actions et
+bénie par bref spécial de Sa Sainteté. Je suis venu
+à Paris pour me ravitailler… Les sauvages
+deviennent très difficiles : il faut que je crée sans
+cesse de nouveaux rayons !</p>
+
+<p>Non loin de lui, un jeune abbé racontait avec
+complaisance :</p>
+
+<p>— Je crois que ma pièce sera bien montée à
+l’Odéon. C’est une pièce à costumes, avec danses
+et musique. J’aurai M<sup>lle</sup> Florange pour jouer
+Salomé. Elle sera très bien…</p>
+
+<p>Un ecclésiastique aux épaules larges, au teint
+coloré, disait à un vieux prêtre décoré des palmes
+académiques :</p>
+
+<p>— Voyez-vous, c’est par le sport que nous les
+gagnons et que nous les retenons. Dommage que
+vous ne puissiez pas venir dimanche prochain à
+Buffalo. Vous verriez mon équipe des Enfants de
+Jeanne d’Arc ! Elle est classée en première catégorie…
+Des as, je vous dis !</p>
+
+<p>— De mon temps, disait le vieux prêtre, nous
+organisions des patronages où les jeunes gens
+jouaient de petites comédies honnêtes…</p>
+
+<p>— Fini ! Aujourd’hui, il n’y a que le sport…
+J’ai des sauteurs à la perche qui franchissent trois
+mètres cinquante, des coureurs qui s’alignent
+avec des champions du <span lang="en" xml:lang="en">Racing</span> et du Scuf ! J’ai
+même créé une section féminine… Ah ! Quel succès !
+Mes jeunes paroissiennes galopent, sautent,
+lancent le javelot et jouent au foot-ball. Évidemment,
+cela nous change un peu des Enfants de
+Marie… Mais que voulez-vous ? Il faut marcher et
+même courir avec son temps !</p>
+
+<p>L’abbé au ruban violet répondit d’un air quelque
+peu dédaigneux :</p>
+
+<p>— Moi, depuis que j’ai renoncé au ministère
+paroissial, je me consacre à des travaux historiques…
+C’est très intéressant. Je recherche,
+dans les archives publiques et privées, les documents
+qui permettent de restituer à certaines
+familles une noblesse perdue à travers les guerres
+et les révolutions. Il faut, pour réussir, du flair,
+de la patience et même quelque ingéniosité…
+Tant d’arbres généalogiques ont été foudroyés,
+ou, simplement, sont morts de vieillesse ! Mais je
+retrouve des titres qu’on croyait perdus à jamais…
+Tel que vous me voyez, j’ai pu — avec l’aide de
+la divine Providence — faire rentrer dans les
+rangs de l’aristocratie dix-sept barons, huit comtes
+et trois marquis. En cela, j’ai bien servi la cause
+de l’Église, car les bourgeois plutôt libres-penseurs
+qui sont ainsi devenus gentilshommes, n’ont
+pas manqué de retourner aussitôt à la religion de
+leurs ancêtres… Noblesse oblige !</p>
+
+<p>— Ils vous sont reconnaissants, au moins ?</p>
+
+<p>— Pas tous, soupira le vieux prêtre… Ce
+métier d’héraldiste est dur et peu lucratif. Cependant,
+depuis la guerre, c’est meilleur… Beaucoup
+de nouveaux riches veulent un blason, un blason
+authentique. J’ai des commandes ! Malheureusement,
+ma vue faiblit et je déchiffre avec peine les
+vieux parchemins… En ce moment, je travaille à
+la Bibliothèque nationale : il s’agit de trouver des
+aïeux nobles à un M. Taupin qui est très pressé…
+J’y arriverai, mais c’est difficile !</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse, un peu surpris, écoutait
+ces conversations et regrettait les histoires
+assez salées, mais peut-être plus vraiment chrétiennes,
+qu’il entendait lorsqu’il déjeunait chez le
+doyen avec les curés du canton. Il en contait
+d’ailleurs lui-même, selon la tradition rabelaisienne
+des prêtres du bon vieux temps… Et il se
+souvenait des sonores éclats de rire de ces braves
+curés de campagne qui, certes, n’avaient pas
+grand’chose de commun avec la plupart des
+clients de M<sup>lle</sup> Badinois.</p>
+
+<p>D’habitude, il s’attardait volontiers à table, mais
+ce milieu ne lui plaisait guère et le café à peine
+servi — il n’osa pas demander un verre de cognac — il
+se leva et monta se coucher.</p>
+
+<p>Le programme de sa journée du lendemain
+comportait une visite à l’adresse de M. et M<sup>me</sup> de
+Sableuse, rue de Verneuil.</p>
+
+<p>La mère de Pierre lui avait dit :</p>
+
+<p>— Peut-être mon fils est-il passé à la maison…
+Le concierge pourra sans doute vous dire quelque
+chose.</p>
+
+<p>La rue de Verneuil ne ressemble guère à la
+rue de Douai : tout un demi-monde les sépare.
+La maison où pénétra l’abbé Pellegrin était une
+antique, sombre et silencieuse bâtisse où l’on
+s’étonnait de ne pas rencontrer des dames sévères,
+drapées de cachemire, des messieurs, sans doute
+membres de l’Académie des Sciences morales et
+politiques, et cravatés à six tours.</p>
+
+<p>La loge de la concierge était entièrement
+occupée par un lit que recouvrait un énorme édredon
+écarlate : au mur, deux lithographies représentant
+<i>Poniatowski se noyant dans l’Elster</i> et le
+<i>Supplice de Mazeppa</i>. Décor traditionnel, reposant,
+rassurant… Mais une étrange jeune personne
+surgit devant l’ecclésiastique : elle avait
+des cheveux jaune paille qui moussaient d’une
+façon extraordinaire, des yeux d’une grandeur
+exorbitante, des lèvres d’un rouge agressif et son
+visage, d’ailleurs blafard, exprimait avec une
+intensité saisissante l’inquiétude, l’angoisse, la
+terreur.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, balbutia l’abbé, je vous en
+prie… Remettez-vous. Je viens tout bonnement
+vous demander un petit tuyau.</p>
+
+<p>A ces mots, la jeune personne changea d’expression.
+Une joie prodigieuse se peignit sur sa
+figure et ses mains se tendirent dans un geste
+charmant qui signifiait évidemment : « Parlez,
+parlez, je vous écoute ! »</p>
+
+<p>— M. Pierre de Sableuse est-il venu ces jours-ci ?</p>
+
+<p>Le nom de Pierre de Sableuse provoqua une
+nouvelle transformation de la physionomie de
+cette bizarre créature. Ses yeux devinrent langoureux
+et ses lèvres s’entr’ouvrirent légèrement,
+avec une expression de ravissement céleste. Mais,
+à la fin de la phrase, c’est une tristesse effrayante
+qui se peignit sur les traits de la jeune fille dont
+la poitrine, assez décolletée, se gonfla d’un long
+soupir. Puis, ayant fait un signe de tête négatif,
+la pauvre enfant se laissa tomber dans un fauteuil
+Voltaire recouvert d’une tapisserie au crochet et
+cachant son visage dans ses mains, elle se mit à
+sangloter silencieusement.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse, navré, se lamenta :</p>
+
+<p>— Oh ! mon Dieu !… Si j’avais su !… Mademoiselle,
+je vous en prie, excusez-moi !</p>
+
+<p>Mais, comme mue par un ressort, la jeune personne
+se redressa en poussant un éclat de rire et
+en battant des mains.</p>
+
+<p>— Ça y est, s’exclama-t-elle, vous avez marché,
+monsieur le curé… Hein, croyez-vous que je l’ai
+jouée, cette scène-là ! Mary Pickford, Lilian Gish
+elles-mêmes n’auraient pas mieux fait… Ah !
+Quel dommage que vous ne soyez pas metteur en
+scène : vous m’auriez engagée et je serais devenue
+une star !</p>
+
+<p>— Comment, c’était une comédie… Encore ?</p>
+
+<p>— Je me destine au cinéma, car je suis photogénique…
+Alors, j’étudie mes expressions et je
+joue des petites scènes comme ça, selon l’occasion
+qui se présente ! N’est-ce pas que, celle-là, on
+aurait pu la tourner ?</p>
+
+<p>— Et moi qui croyais…</p>
+
+<p>L’abbé se dit : « A Paris, toutes les filles de
+concierges se destinent donc au théâtre ou au
+cinéma ? » et il se demanda si le curé sportif de la
+table d’hôte n’eût pas recruté plus de jeunes
+paroissiennes pour son patronage en ouvrant un
+cours d’art dramatique et cinématographique.</p>
+
+<p>— Vous demandiez M. Pierre de Sableuse ?
+reprit la future vedette de l’écran… Nous ne
+l’avons pas aperçu depuis plusieurs mois. Il doit
+être à la campagne avec ses parents.</p>
+
+<p>— Si, par hasard, il venait ici, voulez-vous lui
+dire d’aller voir l’abbé Pellegrin à l’hôtel du
+Grand Fénelon, place Saint-Sulpice ?</p>
+
+<p>Et sans grand espoir d’obtenir de ce côté
+quelque renseignement utile, le brave homme sortit
+de la vieille maison — si différente du splendide
+hôtel de M. Cousinet ! — où les Sableuse
+cachaient, en hiver, leur existence de nouveaux
+pauvres.</p>
+
+<p>Il renonça à poursuivre ses recherches ce jour-là
+et alla visiter Notre-Dame dont la beauté vraiment
+chrétienne l’émut, puis, après avoir longé
+les quais et traversé la place de la Concorde, la
+Madeleine qui lui parut peu faite pour la prière
+et la parole sacrée… « Je ne m’en ressens pas, se
+dit-il, pour prêcher là-dedans… Au fait, qu’est-ce
+qu’elles diraient, les belles madames de Paris,
+si elles m’entendaient ? Je préfère ma vieille église
+de village à ce temple de Jupiter. Là, au moins,
+je peux parler à mes paroissiens comme cela me
+vient et à l’occasion, les engueuler comme
+ils le méritent. »</p>
+
+<p>L’abbé écrivit à M. Cousinet pour l’informer de
+l’insuccès de ses démarches. Et, par retour du
+courrier, il reçut cette réponse :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">Merville, le 18 septembre 192.</p>
+
+<div class="w40">
+<p class="c"><b class="large ssf">Le Salut national</b><br>
+<i>Journal hebdomadaire</i></p>
+
+<p class="small">« Religion, Famille, Propriété
+sont les trois mamelles de la
+France. »</p>
+
+<p class="sign sc">Cousinet.</p>
+
+</div>
+<p class="ind">« Cher monsieur le Curé,</p>
+
+<p>« M. Cousinet a reçu et lu votre lettre. Il me
+prie de vous remercier et aussi de vous répondre,
+car il part aujourd’hui même avec deux de ses colistiers
+pour une nouvelle tournée électorale. A
+ce propos, j’ai le plaisir de vous apprendre que
+les fâcheux incidents de la réunion de Sableuse
+ne se sont pas renouvelés dans les diverses communes
+où nous avons exposé, ces derniers jours,
+notre programme. La candidature de M. Cousinet
+semble particulièrement sympathique aux paysans
+qui reconnaissent en lui un homme d’ordre, résolument
+hostile à toutes mesures qui pourraient
+inquiéter la propriété, surtout quand elle est
+rurale.</p>
+
+<p>« En ce qui concerne l’affaire dont vous vous
+occupez en ce moment à Paris, M. Cousinet croit
+que vous obtiendriez des indications probablement
+précieuses en vous adressant au Casino de
+Paris, établissement où la personne en question a
+conservé de nombreuses relations et où il est
+probable qu’elle songe à rentrer pour reprendre le
+cours de ses succès, éventualité dont vous pressentez
+les dangers au point de vue de notre position
+électorale. Je vous signalerai, en passant,
+la campagne de plus en plus perfide du <i>Vrai
+Républicain</i> qui semble malheureusement très
+renseigné sur les complications où nous nous
+débattons en ce moment.</p>
+
+<p>« Je vous avoue, monsieur le Curé, qu’en ma
+qualité de journaliste conservateur, nourri (assez
+mal) depuis si longtemps dans le sérail traditionaliste,
+je remplis avec quelque gêne la mission
+dont m’a chargé M. Cousinet… Vous envoyer au
+Casino de Paris ! Mais votre dévouement à la
+bonne cause est infini, comme le mien. Quand il
+s’agit de la bonne cause, vous êtes toujours prêt.
+Moi aussi… C’est pourquoi je n’hésite pas à vous
+faire part de ce désir de M. Cousinet qui attend
+impatiemment de vos nouvelles.</p>
+
+<p>« En hâte et croyez, monsieur le curé, à mes
+sentiments très déférents et très sympathiques.</p>
+
+<p class="sign"><i>Signé</i> : « <span class="sc">Plumoiseau</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Après avoir lu lentement cette lettre, l’abbé se
+dit : « Le vin est tiré, il faut le boire… Trop tard
+pour reculer. Pourquoi, au fait, n’irais-je pas au
+Casino de Paris ? Mes intentions sont pures, Dieu
+le sait, et c’est dans un but louable que je me risquerai
+dans ce lieu de perdition, où ne se perdent,
+d’ailleurs, que ceux qui le veulent bien. »</p>
+
+<p>Et c’est sans penser le moins du monde à mal,
+que l’excellent abbé dit à M<sup>lle</sup> Badinois :</p>
+
+<p>— Je vais au Casino de Paris… Vous devez
+connaître ça, vous, une Parisienne ? Indiquez-moi
+donc le secteur !</p>
+
+<p>A ces mots, la propriétaire de l’hôtel du Grand
+Fénelon écarquilla les yeux, poussa un petit cri
+scandalisé, puis s’exclama :</p>
+
+<p>— C’est épouvantable ! Si ces messieurs vous
+entendaient…</p>
+
+<p>— Moi, je les entends, et je vous assure que,
+parfois, ça me choque !</p>
+
+<p>— Monsieur, fit sèchement M<sup>lle</sup> Badinois, ne
+comptez pas sur moi pour obtenir de tels renseignements.</p>
+
+<p>— Ça va… On se débrouillera. Vous frappez
+pas, la petite mère !</p>
+
+<p>« La petite mère ! » M<sup>lle</sup> Badinois, indignée,
+voulut protester contre cette appellation outrageante…
+Mais déjà le curé de Sableuse, son inséparable
+riflard sous le bras, quittait le bureau de
+l’hôtel. Il parvint sans trop d’encombre rue de
+Clichy.</p>
+
+<p>Le concierge du music-hall ne fut pas peu surpris — et
+sans doute y avait-il de quoi — en
+voyant entrer dans sa loge un ecclésiastique…
+Mais il lui trouva une silhouette si pittoresque
+qu’il le prit pour un artiste grimé en curé de campagne
+et qui, entre deux scènes de la revue en
+répétition, venait lui demander quelque service.</p>
+
+<p>Aussi lui répondit-il avec un rire jovial :</p>
+
+<p>— Lisette de Lizac ? Il y a belle lurette que
+nous ne l’avons pas vue ici… Allez donc vous renseigner
+à la Régie.</p>
+
+<p>Et il ajouta :</p>
+
+<p>— Ça ne fait rien, ce que vous êtes rigolo dans
+ce costume-là. Ma parole, je ne vous reconnais
+pas !</p>
+
+<p>— La Régie ? Où ça se passe-t-il ?</p>
+
+<p>— Voyons, vous le savez bien… Au premier, à
+droite, en passant par le hall.</p>
+
+<p>L’abbé se perdit dans les couloirs obscurs et
+bientôt, ne sachant plus que devenir, il se dirigea
+vers une porte entr’ouverte qu’il poussa, après
+avoir vainement frappé. Mais il recula aussitôt,
+car il venait d’apercevoir une douzaine de petites
+femmes en culotte qui, aux sons d’un air baroque
+tout à coup martelé par un pianiste hirsute,
+s’étaient mises à danser avec des attitudes et des
+gestes de poupées mécaniques.</p>
+
+<p>En faisant demi-tour précipitamment, il se
+heurta à un homme vêtu d’une longue redingote
+noire, cravaté de blanc et qui avait un visage
+sévère.</p>
+
+<p>— Oh ! pardon… fit le curé de Sableuse.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Excuse me</i>, répondit l’inconnu qui, reconnaissant
+un prêtre, ajouta aussitôt avec un fort
+accent anglais : « Aoh ! c’est extraordinaire… Je
+n’ai jamais vu ici un ministre papiste ! <i lang="en" xml:lang="en">Very glad</i>,
+mon cher collègue ! »</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin se confondit en salutations.</p>
+
+<p>— Je pense, continua l’autre, que vous venez
+rappeler aux <i lang="en" xml:lang="en">girls</i> catholiques les principes de
+leur religion.</p>
+
+<p>— Je voudrais savoir ce qu’est devenue Lisette
+de Lizac.</p>
+
+<p>— Je ne la connais pas… Mais, moi, je
+recherche trois danseuses qui ont quitté notre
+maison : Lotty, Dorothy et Gipsy. Ce Paris est
+décidément très <i lang="en" xml:lang="en">dangerous</i> pour la continence des
+<i lang="en" xml:lang="en">girls</i>. Je suis le pasteur Hercule Allan Patterson,
+de l’église anglicane, directeur de la <i lang="en" xml:lang="en">Girls-House</i>,
+fondée, rue Pigalle, par Sa Grâce l’ambassadrice
+d’Angleterre. Là, il y a toujours cent cinquante
+danseuses britanniques… Je les surveille, car il
+faut bien protéger ces enfants, qui sont si exposées,
+contre la <i lang="en" xml:lang="en">french immorality</i>. Et je viens précisément
+adresser quelques paroles morales aux
+<i lang="en" xml:lang="en">Cocktail-girls</i> dont le mauvais exemple de Lotty,
+Dorothy et Gipsy, pourrait troubler l’âme innocente.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin, assez surpris, questionna :</p>
+
+<p>— Vous êtes comme qui dirait l’aumônier des
+danseuses ?</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes, exactly</i>…</p>
+
+<p>— Ça ne doit pas être une petite affaire !</p>
+
+<p>— C’est une tâche peut-être moins compliquée
+que celle du vice-roi des Indes, mais elle est très
+importante. Ces enfants sont des sujettes de Sa
+Majesté et des chrétiennes, même quand elles dansent
+sur la scène d’un music-hall parisien. Et c’est
+pourquoi notre gouvernement et notre église ne
+les abandonnent jamais… D’autant plus que beaucoup
+d’entre elles se marieront avec des lords et
+seront présentées à la Cour. Ces <i lang="en" xml:lang="en">girls</i> sont les
+futures grandes dames d’Angleterre !</p>
+
+<p>— Je comprends, fit l’abbé en riant, vos
+duchesses et vos comtesses sortent du music-hall
+comme les nôtres sortaient autrefois du couvent
+des Oiseaux !</p>
+
+<p>— Êtes-vous chargé de moraliser les danseuses
+françaises ?</p>
+
+<p>— Moi ? Grand merci… Ce n’est pas tout à fait
+mon genre de paroissiennes ! J’en ai une cependant
+qui est un peu de cette partie-là… Eh bien, elle
+me donne plus de soucis à elle seule que toutes
+mes ouailles réunies !</p>
+
+<p>Et saluant le pasteur Hercule A. Patterson, le
+curé de Sableuse retourna sur ses pas à travers des
+couloirs encombrés de décors, tapissés d’affiches
+dont quelques-unes représentaient Lisette de
+Lizac… Enfin, il parvint dans un magasin où
+se combinaient l’odeur de la naphtaline et une
+sorte de parfum composite et fade. Une femme y
+maniait des étoffes dont les paillettes scintillaient
+sous l’unique lampe électrique qui éclairait ce
+décrochez-moi ça. L’apparition du curé ne parut
+pas l’étonner le moins du monde et quand elle
+eut entendu prononcer le nom de Lisette de Lizac,
+elle s’exclama :</p>
+
+<p>— Mais elle est mariée depuis longtemps et avec
+un archimillionnaire, un nouveau riche ! Elle n’a
+plus rien à fricoter ici : elle a fait sa pelote, celle-là !
+C’est maintenant une bonne bourgeoise, une
+honnête femme, quoi ! Quand je pense… Et dire
+que nous avons débuté ensemble ! En 1897, à
+l’Eldo ! Seulement, moi, je n’ai pas fait la noce,
+j’ai épousé un camarade, un brave garçon qui
+n’avait pas le sou. Et, naturellement, je ne suis
+arrivée à rien ! Pour arriver, faut pas coucher avec
+un seul… Oh ! pardon ! Enfin, me voilà employée
+au magasin des costumes… Qu’en pensez-vous,
+monsieur le curé ? Est-ce vrai que la vertu est
+toujours récompensée ?</p>
+
+<p>— Toujours.</p>
+
+<p>— Et le vice puni ?</p>
+
+<p>— Toujours.</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur le curé, c’était peut-être vrai
+à l’Ambigu, autrefois… Mais le répertoire a
+changé !</p>
+
+<p>— Ne vous en faites pas, ma bonne dame : le
+bon Dieu est là, et même un peu là, pour remettre
+les choses en ordre quand elles sont vraiment trop
+de travers. Tenez, cette Lisette de Lizac est en
+train de tout perdre et c’est même pour cela
+que… Mais suffit.</p>
+
+<p>— Ah ! tenez, je voudrais la voir ici, comme
+moi, chargée de retaper ces costumes… Alors, j’y
+croirais, à la justice de votre bon Dieu !</p>
+
+<p>Mais l’abbé s’enfuyait en se disant que toutes
+ces conversations n’avançaient guère ses affaires.
+Heureusement la Providence veillait… Elle le conduisit,
+à travers un dédale de couloirs et d’escaliers
+obscurs, jusqu’à une porte sur laquelle il lut
+ces mots : « Secrétariat général. »</p>
+
+<p>Un jeune homme extrêmement élégant parut
+quelque peu interloqué en voyant entrer cet ecclésiastique
+dans son cagibi. Mais il se ressaisit
+aussitôt et, s’empressant, il demanda :</p>
+
+<p>— Vous venez sans doute de la part de Son
+Éminence ?</p>
+
+<p>Et comme l’abbé n’avait pas l’air de comprendre,
+il ajouta :</p>
+
+<p>— Je suis M. Abraham Jacob Levysohn, secrétaire
+général du Casino de Paris et informateur
+religieux de la <i>Gaule catholique</i>. Vous pouvez
+donc, monsieur l’abbé, me faire cette communication
+en toute confiance… Il faut qu’elle soit
+importante et urgente pour que vous n’ayez pas
+craint de vous aventurer jusqu’ici…</p>
+
+<p>A vrai dire, le confident de l’archevêque ne
+reconnaissait pas en ce curé au visage rude, à la
+soutane mal coupée, au parapluie monumental, le
+type en quelque sorte classique des abbés bien
+parisiens qui forment l’état-major du cardinal-archevêque.</p>
+
+<p>— Non, répondit le visiteur, je ne suis pas
+dans les huiles. Je viens tout simplement vous
+demander des nouvelles de M<sup>me</sup> Cousinet.</p>
+
+<p>— Connais pas, fit M. Levysohn d’un air
+désappointé.</p>
+
+<p>— Je veux dire Lisette de Lizac…</p>
+
+<p>— Ah ! J’y suis. Lisette ? Mais elle n’est plus
+de la maison… Nous ne l’avons pas revue ici
+depuis son mariage. Un beau mariage, ma foi…
+A Saint-Philippe-du-Roule, avec le concours de
+Mgr Lobien, évêque de Palmyre.</p>
+
+<p>Et le secrétaire général du Casino de Paris
+ajouta, négligemment :</p>
+
+<p>— Un de mes amis !</p>
+
+<p>— Décidément, murmura l’abbé Pellegrin,
+c’est la poisse… Impossible de la repérer, cette
+poule-là !</p>
+
+<p>Un tel langage ne pouvait que choquer l’élégant
+M. Abraham Jacob Levysohn et, voyant l’effet
+produit, l’ancien brancardier s’excusa :</p>
+
+<p>— Faites pas attention… Ce sont des revenez-y
+du temps où je vivais avec les poilus. L’argot, c’est
+contagieux et on ne s’en guérit pas facilement.</p>
+
+<p>Déjà, il se disposait à sortir, quand l’informateur
+religieux de la <i>Gaule catholique</i> prit sur son
+bureau un exemplaire de ce journal mondain et
+s’exclama :</p>
+
+<p>— Mais, au fait, c’est vrai… Je n’y pensais pas !
+Nous en parlions ce matin, de Lisette de Lizac !</p>
+
+<p>Et parcourant la <i>Gaule catholique</i> d’un regard
+d’aigle, il y trouva cet entrefilet qu’il cherchait
+et qu’il fit lire au curé de Sableuse :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">Toujours les colliers de perles.</p>
+
+<p>« M<sup>lle</sup> Lisette de Lizac, l’artiste bien connue
+que les Parisiens regrettent de ne plus pouvoir
+applaudir depuis trop longtemps, vient d’être à
+son tour la victime d’un de ces vols de bijoux où
+l’audace le dispute au parisianisme.</p>
+
+<p>« Un mystérieux rat d’hôtel s’est emparé du
+magnifique collier de perles, évalué à plus de
+200.000 francs, qu’elle avait oublié dans son
+cabinet de toilette, au Mirific-Palace.</p>
+
+<p>« M<sup>lle</sup> Lisette de Lizac, que nous avons pu
+interviewer, nous a déclaré… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’abbé ne lut pas plus avant.</p>
+
+<p>— Le Mirific-Palace ! s’écria-t-il… Où ça que
+j’y coure ?</p>
+
+<p>— Avenue des Champs-Élysées, près de l’Étoile.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, le digne homme, qui
+avait pris un taxi, arrivait au Mirific-Palace. C’était
+l’heure du thé et des limousines basses qui s’arrêtaient
+devant le péristyle illuminé descendaient,
+pareillement longues, souples et vêtues de noir,
+des élégantes dévotement suivies par des messieurs
+évidemment négligeables et qui, eux aussi,
+se ressemblaient tous avec leur air morose, leurs
+moustaches en brosse à dents et leurs binocles
+d’écaille. Des jeunes gens sveltes et glabres, cambrés
+dans leur veston cintré, arrivaient en même
+temps, mais à pied… Cette foule, franchissant le
+hall égypto-munichois, pénétrait dans de vastes
+salons qu’éclairaient des guirlandes de lampes
+électriques et d’où s’échappaient les sonorités
+sauvages d’un <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span>.</p>
+
+<p>En entendant ce vacarme, le bon curé crut
+tout d’abord à une bagarre et il songeait déjà à
+reprendre son ancien emploi de brancardier,
+quand, s’étant approché de l’entrée d’un des
+salons, il put apercevoir des nègres vêtus de
+casaques écarlates qui tapaient à tour de bras
+sur les diverses pièces d’une batterie de cuisine.</p>
+
+<p>« C’est une musique de ce genre, songea-t-il,
+qui doit couvrir dans l’enfer les cris des damnés…
+Les gens que je vois ici cherchent sans doute à
+s’y habituer dès maintenant. »</p>
+
+<p>Une espèce d’amiral bolivien couvert de décorations
+et brodé d’or sur toutes les coutures le
+dirigea vers l’office de renseignements où un
+personnage à visage circonspect de diplomate lui
+répondit, quand il eut demandé à voir M<sup>me</sup> Lisette
+de Lizac :</p>
+
+<p>— Elle doit être au dancing. A moins cependant,
+qu’en raison de cette déplorable histoire de
+collier… Je vais téléphoner au bureau de l’étage.
+Voulez-vous me donner votre nom ?</p>
+
+<p>L’abbé se dit que M<sup>me</sup> Cousinet allait peut-être
+refuser de le recevoir. Et, usant d’un subterfuge,
+il répondit, en rougissant :</p>
+
+<p>— Pas la peine… Mon nom n’a aucune importance.
+Dites à cette dame que je viens précisément
+au sujet du collier… Ce que j’ai à lui raconter
+l’intéressera.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet était dans sa chambre et bientôt le
+curé de Sableuse, qui avait été confié à l’amiral
+bolivien en personne, était introduit auprès d’elle.</p>
+
+<p>Un cri de surprise l’accueillit, puis :</p>
+
+<p>— Non ?… Vous ici !</p>
+
+<p>Mais, tout d’abord, l’abbé ne la reconnut pas.
+Était-ce vraiment la châtelaine de Sableuse, cette
+créature bizarre qui portait des cheveux courts et
+qui était vêtue d’un costume masculin en étoffe
+bariolée ? Et comme il paraissait hésiter, elle
+s’exclama :</p>
+
+<p>— Ça me change, n’est-ce pas, les cheveux
+courts ? Et puis, je suis en pyjama… Si j’avais
+su que c’était vous, monsieur le curé !</p>
+
+<p>— Ça va… Je vous retrouve maintenant. Et
+pas sans peine, M<sup>me</sup> Cousinet !</p>
+
+<p>— Je suis ravie de vous revoir…</p>
+
+<p>— Il faut, tout d’abord, que je vous avoue
+quelque chose : je n’ai rien à vous dire au sujet
+du collier ! Mais, vous comprenez, je voulais être
+reçu…</p>
+
+<p>— Quelle idée ! Mais vous l’auriez été sans cela.
+Voyons, vous, le seul type sympathique que j’aie
+connu à Sableuse !</p>
+
+<p>Maintenant qu’il était dans la place, le bon curé
+se sentait embarrassé : il ne savait comment s’y
+prendre pour aborder le plus délicat des sujets, il
+ne trouvait pas ses mots… Mais M<sup>me</sup> Cousinet,
+qui l’observait en souriant, lui tendit la perche :</p>
+
+<p>— Avez-vous lu la <i>Dame aux Camélias</i>, monsieur
+le curé ?</p>
+
+<p>— Non… Moi, vous savez, je ne lis guère que
+mon bréviaire.</p>
+
+<p>— On a tiré une pièce de ce roman : Sarah
+Bernhardt y était épatante ! Surtout dans une scène
+qui ressemble étonnamment à celle que nous
+jouons en ce moment. Moi, je suis la Dame aux
+Camélias et vous, vous êtes le père Duval qui
+vient me réclamer son fils… N’est-ce pas, c’est à
+peu près ça : vous venez me demander de lâcher
+Pierre ?</p>
+
+<p>— Ma foi…</p>
+
+<p>— Eh bien, moi qui n’ai rien de Sarah, je ne
+vais pas pousser des cris de désespoir et je ne
+verserai pas une larme. Je ne mourrai pas non
+plus dans une dernière quinte de toux au cinquième
+acte. Qu’est-ce que vous voulez ? Moi, je
+suis une comique, une fantaisiste et je serais
+mauvaise dans ce rôle-là. Aussi, savez-vous ce
+que je vous réponds, papa Duval ?</p>
+
+<p>Et, comme le curé de Sableuse restait interdit,
+elle lança, en mettant les mains dans ses poches
+et faisant une pirouette :</p>
+
+<p>— Votre bon jeune homme ? Reprenez-le… Je
+vous le rends !</p>
+
+<p>— Comment, vous ?…</p>
+
+<p>— Oui, j’en ai assez ! A Sableuse, il faisait très
+bien en jeune provincial, en gentilhomme campagnard :
+il avait des naïvetés, des gaucheries charmantes
+et même son accent me plaisait. Mais à
+Paris, ah ! non ! Qu’est-ce que vous voulez que je
+fasse de ce garçon qui n’est au courant de rien,
+qui ne sait pas danser le <i>Shimmy</i>, qui n’a aucun
+chic en smoking et qui me parle à chaque instant
+de sa mère. Fini ! le charme s’est rompu… Remmenez-le,
+monsieur le curé, remmenez-le !</p>
+
+<p>— Entendu, madame, fit le brave homme, un
+peu étonné, tout de même, d’entendre parler
+avec un tel dédain de ce Pierre de Sableuse qui
+était à ses yeux le plus accompli des jeunes
+hommes.</p>
+
+<p>— Il ne tardera pas à rentrer, ajouta madame
+Cousinet… Si je vous disais qu’il m’a quittée, cet
+après-midi, pour aller voir un camarade de régiment !
+D’ailleurs, il vous suivra sans difficulté…
+Je devine qu’il regrette son escapade, comme il
+dit.</p>
+
+<p>— Bien, prononça l’abbé, tout s’arrange de ce
+côté-là. Mais ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>— Ah ! qu’est-ce qu’il y a encore ?</p>
+
+<p>— Il y a vous.</p>
+
+<p>— Moi ?</p>
+
+<p>Avec une vive appréhension, le curé de
+Sableuse articula :</p>
+
+<p>— Oui, et sans plus de boniment, je vous dirai
+que je suis chargé aussi de vous faire rappliquer
+auprès de votre mari qui vous pardonne et vous
+attend.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet répondit simplement :</p>
+
+<p>— Mais je l’espère bien ? Il ne manquerait plus
+qu’il la fasse au type jaloux… J’ai horreur de ça,
+c’est ridicule, c’est idiot. M. Cousinet n’a pas à
+se plaindre de moi : il y a trois ans que nous
+sommes mariés et c’est la première fois que je
+le fais cocu, moi, une indépendante, une artiste,
+une grande vedette ! Croyez-vous qu’il y ait beaucoup
+de bourgeoises qui pourraient en dire
+autant ?</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>L’abbé Pellegrin et Pierre de Sableuse retournèrent
+ensemble à Sableuse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet rentra avec Léa.</p>
+
+<p>Son mari l’accueillit avec d’autant plus de satisfaction — tout
+en gardant une attitude très digne
+de mari magnanime — qu’elle avait retrouvé
+son collier de perles dans une boîte à poudre, au
+fond d’une malle.</p>
+
+<p>— Je ne veux te reprocher qu’une chose, lui
+dit M. Cousinet.</p>
+
+<p>— Quoi donc, mon gros chéri ?</p>
+
+<p>— Tes cheveux courts… Ils vont me gêner au
+point de vue électoral. Songe que je suis le candidat
+de la famille, des traditions ! Que mes
+adversaires publient le portrait de M<sup>me</sup> Cousinet
+avec ces cheveux-là et je suis fichu !</p>
+
+<p>Le millionnaire et Pierre de Sableuse se rencontrèrent
+dans les bureaux du <i>Salut national</i>
+sous les auspices de Plumoiseau qui s’était chargé
+de préparer cette réconciliation indispensable au
+succès de la bonne cause.</p>
+
+<p>Leur première entrevue après des événements
+d’un ordre si délicat fut naturellement assez
+froide, du moins au commencement. A vrai dire,
+c’est M. de Sableuse qui se montra quelque peu
+guindé, allant même jusqu’à déclarer en serrant
+du bout des doigts la main tendue de M. Cousinet :</p>
+
+<p>— J’en ai assez… J’y renonce !</p>
+
+<p>— A ma femme ! Mais je n’en doute pas.</p>
+
+<p>— Non, à la politique… Cela m’entraîne décidément
+trop loin !</p>
+
+<p>— Vous me lâcheriez, moi ? Mais ce serait le
+comble !… Vous reconnaîtrez que j’ai quelques
+raisons de me plaindre de vous. Vous me devez
+une compensation… Restez candidat ! Il le faut.
+Faites cela pour moi, pour la cause ! Et puis,
+vous êtes gentilhomme, vous êtes officier : vous
+n’allez pas déserter avant la bataille… Une
+bataille qui sera certainement gagnée. N’est-ce
+pas, Plumoiseau ?</p>
+
+<p>— Nous avons beaucoup de chances, fit le vieux
+lutteur. Mais à la condition que monsieur le
+vicomte reste notre tête de liste…</p>
+
+<p>— Vous voyez, cher ami !</p>
+
+<p>— Au surplus, reprit Plumoiseau, il sera probablement
+nécessaire d’intervenir énergiquement
+auprès de la rédaction du <i>Vrai Républicain</i> qui
+m’a l’air de mijoter des révélations très désagréables…</p>
+
+<p>— Oui, déclara M. Cousinet, ces misérables
+vont tout raconter si nous ne les menaçons pas
+de notre épée ou de notre pistolet. Mon cher
+ami, vous êtes tout indiqué pour cela. Après
+tout, n’est-ce pas avec vous que ma femme est
+partie ? C’est donc à vous d’agir, s’il y a lieu. Qui
+casse les œufs les paie !</p>
+
+<p>— C’est entendu, fit le vicomte en souriant…
+A vous non plus, il n’y a pas moyen de résister !</p>
+
+<p>A ce moment, Plumoiseau insinua :</p>
+
+<p>— Puisque tout est arrangé, si nous nous occupions
+de l’affiche-programme que réclament nos
+comités locaux ?… C’est urgent.</p>
+
+<p>— Bonne idée ! acquiesça Cousinet en allumant
+un énorme cigare. Nous allons nous y atteler…</p>
+
+<p>Et tous trois se mirent à combiner un texte
+éloquent, ronflant, vraiment très entraînant, qui
+commençait par ces phrases :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">Citoyens !</p>
+
+<p>Il est temps vraiment de revenir à ces nobles
+traditions qui ont été pendant tant de siècles
+la force et l’honneur de notre chère patrie.</p>
+
+<p>Restaurons tout d’abord les bonnes mœurs
+sans lesquelles une nation ne peut vivre et que
+menace de détruire l’immoralité encouragée
+par les suppôts d’un matérialisme abominable…</p>
+
+<p>Place au père de famille !</p>
+
+<p>Place à l’honnête femme !</p>
+
+<p>Place aux braves gens !</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. de Sableuse approuvait tout d’un air indifférent,
+M. Cousinet avait presque la larme à l’œil
+et Plumoiseau, qui écrivait, souriait d’une façon
+bizarre…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">IX<br>
+<span class="xsmall">LES DEUX PURS</span></h2>
+
+
+<p>Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude
+et de pardon, le curé de Sableuse trouva
+que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient
+venus bien vite… Malgré les invites répétées de
+M. Cousinet, il n’était pas retourné au château et
+il avait laissé sans réponse une lettre de l’abbé
+Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à
+prendre une part plus active à la campagne électorale.</p>
+
+<p>« Tous ces gens-là me dégoûtent », se disait-il
+en caressant la grosse tête de Poilu qui, pendant
+l’absence de son maître, n’avait touché qu’à peine
+aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par
+ordre de l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui
+demandait ses impressions parisiennes, l’abbé
+Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise
+humeur :</p>
+
+<p>— Ne parlons pas de ce voyage… Si c’était à
+refaire, je ne marcherais plus !</p>
+
+<p>— Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très
+importante pour le succès de la bonne cause.</p>
+
+<p>— Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai
+soupé, de la bonne cause !</p>
+
+<p>— Que me dites-vous là ?</p>
+
+<p>— Sinon de la bonne cause, du moins de certains
+types qui la représentent… Et si je ne
+regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est uniquement
+parce que j’y ai rencontré une chrétienne
+dont la foi naïve m’a ému.</p>
+
+<p>— Ah ! Qui était-ce, cette pieuse personne ?</p>
+
+<p>— Une danseuse… Oui, une danseuse de
+l’Opéra ! J’ai prié pour elle… Et j’espère qu’elle
+y a été admise, dans son premier quadrille !</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur le curé…</p>
+
+<p>— Mais oui, cela m’intéresse autrement que
+l’entrée de M. Cousinet à la Chambre des députés :
+c’est plus moral.</p>
+
+<p>Le vicaire se hâta de prendre congé : décidément,
+l’abbé Pellegrin n’avait pas volé sa réputation
+d’original !</p>
+
+<p>Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des
+cris joyeux, le curé s’en alla voir le docteur Profilex.
+A ce moment de la journée — il était près
+de deux heures de l’après-midi — son vieil ami
+parvenait parfois à prendre quelque repos avant
+de recommencer sa tournée. L’espoir du prêtre
+ne fut pas déçu… Le docteur Profilex était assis
+dans sa bibliothèque et lisait un gros livre illustré
+de gravures sur bois.</p>
+
+<p>— C’est la bible ? plaisanta l’abbé en entrant…
+Ah ! il est temps que vous vous convertissiez,
+mauvais esprit que vous êtes.</p>
+
+<p>— Vous l’avez dit, curé. C’est la <i>Bible de
+l’Humanité</i>, par Michelet : un livre admirable !</p>
+
+<p>— Possible, mais elle ne vaut pas l’autre…
+Michelet écrit bien, mais Dieu écrit mieux. D’ailleurs,
+il a plus de succès. Il n’y a plus que vous
+pour ouvrir ces bouquins-là !</p>
+
+<p>Tandis que le docteur lui servait un petit verre
+de vieux kirsch, l’ecclésiastique lisait, à haute
+voix, avec une solennité ironique, les titres des
+ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande
+pièce :</p>
+
+<p>— <i>Histoire des Girondins</i>, de Lamartine ; la
+<i>Révolution</i>, d’Edgar Quinet ; l’<i>Histoire de la Révolution</i>,
+de Michelet ; <i>Histoire de dix ans</i>, de Louis
+Blanc ; <i>Histoire de la Révolution française</i>, par
+Mignet ; <i>Quatre-vingt-treize</i>, <i>Histoire d’un Crime</i>,
+<i>Napoléon-le-Petit</i>, les <i>Châtiments</i>, de Victor Hugo ;
+<i>Histoire de la Révolution française</i>, de M. Thiers ;
+<i>Géographie universelle</i>, d’Élisée Reclus ; les <i>Discours</i>,
+de Raspail ; <i>l’Encyclopédie</i> ; l’<i>Essai sur le
+Tiers-État</i>, d’Augustin Thierry ; les <i>Discours</i>, de
+Robespierre ; la <i>Philosophie positiviste</i>, d’Auguste
+Comte ; les <i>Chansons</i>, de Béranger ; les <i>Œuvres
+complètes</i>, de Barbès ; <i>De la Justice dans la Révolution
+et dans l’Église</i>, de Proud’hon… Eh bien,
+docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs
+rigolos !</p>
+
+<p>Le vieux médecin répondit :</p>
+
+<p>— Ne raillez pas mes dieux !</p>
+
+<p>— Vous blaguez bien le mien…</p>
+
+<p>— Non, car le Christ était républicain. Je critique
+son Église, ou plutôt — car elle n’est pas
+la sienne — l’Église qui prétend défendre et
+répandre ses théories… Allons, curé, goûtez-moi
+ce kirsch-là. En fait de bon Dieu, on croirait en
+avaler un, en culotte de velours !</p>
+
+<p>L’abbé mira son petit verre avec gravité, le
+réchauffa dans sa main fermée, puis, les yeux
+clos, en avala une petite gorgée, voluptueusement.
+Enfin, d’une voix émue, il prononça :</p>
+
+<p>— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après
+avoir savouré cette merveille, on n’élève pas
+pieusement sa pensée reconnaissante vers le
+divin Créateur…</p>
+
+<p>— Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux
+kirsch vaut dix barriques d’eau bénite !</p>
+
+<p>— Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans
+l’impénitence finale.</p>
+
+<p>— C’est probable.</p>
+
+<p>— Mais je pense que Dieu vous absoudra parce
+que vous êtes un brave homme, secourable aux
+malheureux, et aussi parce que vous avez une
+bonne cave !</p>
+
+<p>Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis,
+chacun ayant allumé sa pipe, ils restèrent silencieux
+pendant plusieurs minutes…</p>
+
+<p>— Et ces élections ? questionna enfin le docteur…</p>
+
+<p>L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit
+pas.</p>
+
+<p>— On me dit qu’elles s’annoncent bien pour
+vous… Je veux dire pour M. Cousinet et ses amis !
+Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la
+bonne cause qui vous est chère.</p>
+
+<p>— Moi ? Mais j’ai laissé tout tomber.</p>
+
+<p>— Ah ! je croyais que…</p>
+
+<p>— Cela ne me dit plus rien. Après tout, on
+veut me faire jouer un rôle qui n’est pas celui
+d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes… Non, vrai, j’ai
+soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites,
+plus mufles que les pharisiens dont parle l’Écriture
+et, cette bonne cause dont ils parlent, ils
+finiront par la rendre odieuse.</p>
+
+<p>Le docteur Profilex secoua la tête :</p>
+
+<p>— Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui
+s’emparent d’une idée pour la transporter dans
+la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est pure :
+la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi,
+n’existe pas et je dirai même qu’elle ne peut pas
+exister : c’est pour cela qu’elle est belle. Je
+la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui
+nous entourent… Elle vit dans les pages poétiques
+de Michelet, dans les théories de Quinet,
+dans certaines phrases de Lamartine, certains
+vers de Hugo, certains refrains de Béranger, mais
+que je tente de l’arracher à ces pages imprimées
+pour la réaliser, et je la flétrirai et je deviendrai
+pareil à ces politiciens dont vous vous écartez
+avec dégoût. La « bonne cause » — quelle qu’elle
+soit — est toujours gâtée, enlaidie par la politique
+agissante et militante. Tous les Évangiles
+sont sublimes, car il n’y a pas que le vôtre, mais
+il faut se contenter de les lire et d’y rêver…</p>
+
+<p>— Et l’action ? demanda l’abbé Pellegrin.</p>
+
+<p>— J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps…
+J’ai même agi, oui, lors des débuts de cette république
+que j’ai vu naître. J’étais l’ami de ses fondateurs…
+J’ai servi, à leurs côtés, cette « bonne
+cause »-là ! Eh bien, non, je n’ai pas tardé à
+m’apercevoir qu’il était impossible de modeler le
+buste de la Marianne que j’avais imaginée : je me
+suis obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort…
+D’année en année, j’ai vu que toute œuvre est faite
+de concessions, de renoncements, d’abdications : il
+y a terriblement loin de l’idée à la vie… Alors, j’ai
+préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car
+tous ces historiens, tous ces philosophes, tous ces
+sociologues si sérieux, si convaincus de la netteté
+de leurs conceptions, sont des rêveurs, des créateurs
+de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience,
+mais je ne les en aime que plus. Je vis
+parmi eux, je les écoute en fermant ma fenêtre
+aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain
+d’une république idéale, impossible…</p>
+
+<p>— Une vieille barbe, quoi ! gouailla l’abbé.</p>
+
+<p>— Oui, mais une vraie…</p>
+
+<p>— Dire que vous auriez pu être conseiller général,
+député, sénateur !</p>
+
+<p>— Moi, siéger dans une de ces assemblées de
+fantoches ? Vous n’y pensez pas, curé… Je laisse
+cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune
+vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque
+jour aux débats de la Convention, je siège au
+Comité du salut public, j’entends Saint-Just, Couthon,
+Robespierre, je vis les grands jours où la
+République fut vraiment grande et belle… Je
+retrouve ces voix puissantes et ces grandes
+ombres dans les livres qui nous entourent, et
+voilà pourquoi il n’en faut pas rire, citoyen curé !</p>
+
+<p>Puis, changeant de ton, il demanda :</p>
+
+<p>— Allons, encore un petit verre ?…</p>
+
+<p>Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement
+le vieil élixir, le docteur Profilex lui dit :</p>
+
+<p>— Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne
+va pas fort.</p>
+
+<p>— Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait,
+en effet.</p>
+
+<p>— C’est un homme usé, fini…</p>
+
+<p>— Vous êtes inquiet ?</p>
+
+<p>— Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La
+flamme baisse à vue d’œil. Je m’efforce bien de
+la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire.
+La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand
+le principal intéressé se laisse aller…</p>
+
+<p>— J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi
+fit l’abbé que ces paroles avaient affecté.</p>
+
+<p>Étant repassé au presbytère, il y trouva M<sup>me</sup> Cousinet
+installée dans son propre fauteuil, la cigarette
+au bec. Elle était plus décolletée que jamais
+et ses jambes croisées se découvraient à peu près
+jusqu’aux genoux. Elle tendit sa main étincelante
+de cabochons à l’abbé Pellegrin en disant :</p>
+
+<p>— Votre chien me reçoit poliment, mais votre
+vieille bonne est bien désagréable… Quelle différence
+avec Léa !</p>
+
+<p>Et comme le curé cherchait quelque excuse,
+elle reprit, avec bonne humeur :</p>
+
+<p>— Nous ne nous sommes pas revus depuis
+notre conversation au Mirific-Palace. Vous nous
+lâchez, ce n’est pas gentil !</p>
+
+<p>— J’ai eu beaucoup à faire.</p>
+
+<p>— Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements,
+des mariages. Mais à l’occasion, vous vous occupez
+aussi de divorces…</p>
+
+<p>Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents
+éclatantes (deux brillaient d’autant plus qu’elles
+étaient en or) et fit tressauter son triple rang
+d’énormes perles.</p>
+
+<p>— Ah ! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à
+me prêcher bien longtemps. Ce pauvre Pierre ! Un
+garçon charmant en province, mais bien nul à
+Paris ! Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien
+fini… M. Cousinet a été parfait. C’est un mari
+qui s’est beaucoup amélioré : il s’est conduit en
+cette affaire comme un véritable homme du monde !
+A propos, c’est de sa part que je viens vous voir,
+monsieur le curé… Il m’a chargé de vous remettre
+ceci, pour vos pauvres.</p>
+
+<p>Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse,
+elle la tendit au prêtre… Celui-ci eut
+instinctivement un mouvement de recul : pendant
+deux secondes, il eut envie de refuser cet argent
+qui semblait le prix de services rendus ou à rendre.
+Mais aussitôt, il songea aux malheureux qui attendaient
+sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat
+que tous, sauf le docteur Profilex et lui, avaient
+abandonnée, à la famille Planquart qui venait de
+s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard dont
+les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux
+usines de Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois),
+enfin à toute la misère de cette paroisse
+industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool
+conjuguaient leurs ravages… Le brave homme
+prit, avec des paroles reconnaissantes, l’enveloppe
+qui dégageait un parfum quelque peu agressif,
+mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non
+plus n’a pas d’odeur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet, qui était décidément de bonne
+humeur, s’exclama en secouant la tête pour éparpiller
+ses boucles folles :</p>
+
+<p>— Vous savez, mes cheveux courts ? Eh bien,
+ils ont un succès énorme… Mon mari croyait
+qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils
+compromettraient le succès de la bonne cause.
+Au contraire !</p>
+
+<p>— Ils vont nous aider ? fit l’abbé, un peu surpris.</p>
+
+<p>— Parfaitement. Toutes ces dames des comités
+trouvent que cette coiffure rajeunit d’une façon
+extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus pressé
+que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui
+préside les zélatrices de l’adoration perpétuelle,
+la comtesse de Rochefeu, qui s’occupe des poules
+repenties, et même la vieille chanoinesse de Charmeroy
+se coiffent maintenant à la Ninon… Et ça
+leur va, faut voir ça ! M. Cousinet avait donc bien
+tort de s’inquiéter… Moi, je suis d’ailleurs de cet
+avis que nos idées feraient bien plus de progrès
+dans l’opinion si ceux et celles qui les défendent
+suivaient d’un peu plus près le mouvement moderne.</p>
+
+<p>— Vous croyez que la coiffure à la Ninon…</p>
+
+<p>— Je crois qu’il en faudrait quelques-unes
+comme moi pour secouer toutes les vieilles
+momies de votre parti, monsieur le Curé. Et
+savez-vous à quoi je pense ? A créer un dancing à
+Merville, un dancing religieux, placé sous le
+patronage de l’archevêché… Qu’en dites-vous ?
+Cela distraira ces pauvres enfants de Marie qui,
+entre nous, ne doivent pas beaucoup s’amuser…
+Et on ne dira plus que nous sommes un parti de
+gens ennuyeux !</p>
+
+<p>— Je comprends, madame… Montmartre, quoi !</p>
+
+<p>— C’est-à-dire…</p>
+
+<p>— Oui, Montmartre… sans le Sacré-Cœur, bien
+entendu.</p>
+
+<p>— Monsieur le Curé…</p>
+
+<p>— Et vous croyez que Son Éminence vous
+approuvera ?</p>
+
+<p>— Oh ! le cardinal est vieux jeu ! Mais j’en ai
+parlé à Mgr Sibuë, son coadjuteur… Il est, comme
+moi, d’avis que nous devons marcher et même,
+à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un
+évêque moderne, celui-là ! Aussi, le moment
+venu, nous le pousserons et nous en ferons un
+cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse
+beaucoup à l’élection de M. Cousinet… Et quand
+nous serons à la Chambre, nous n’oublierons pas
+nos amis.</p>
+
+<p>Lisette de Lizac bavardait, interminablement,
+et l’abbé se demandait comment il allait s’en
+débarrasser quand Valérie entra et, après avoir
+lancé, en dessous, un regard hostile à la « créature »,
+prononça :</p>
+
+<p>— Il y a là un domestique qui vient de la
+Saulnaye… M. de Sableuse ne va pas du tout et
+madame la comtesse fait demander à monsieur
+le curé d’y aller tout de suite.</p>
+
+<p>— Dites que j’y cours…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet s’était levée et, avec une intonation
+théâtrale, s’exclama :</p>
+
+<p>— Le pauvre homme !… Un vieux monsieur si
+chic ! Ah ! vraiment, cela me fait de la peine,
+beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et
+mouillé du doigt le coin des yeux pour étendre le
+kohl, elle prit congé en poussant un profond
+soupir, un soupir de théâtre.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et
+pédala vigoureusement jusqu’à la Saulnaye où il
+rencontra le docteur Profilex qui sortait de la
+chambre du malade.</p>
+
+<p>— Eh bien ? lui demanda-t-il, anxieusement.</p>
+
+<p>— Mon rôle est terminé, le vôtre commence…
+Je reviendrai dans une heure, car on ne meurt
+pas qu’ici.</p>
+
+<p>Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais
+il était visiblement ému.</p>
+
+<p>Le curé entra dans la chambre où le comte de
+Sableuse s’éteignait lentement… A son chevet se
+tenaient debout et silencieux M<sup>me</sup> de Sableuse et
+son fils.</p>
+
+<p>— C’est vous, monsieur le Curé ? murmura le
+moribond. Je crois que vous arrivez à temps…</p>
+
+<p>D’une voix plus faible encore, il dit à sa
+femme :</p>
+
+<p>— Chère amie, laissez-moi pendant quelques
+minutes…</p>
+
+<p>Puis à son fils :</p>
+
+<p>— Pierre, je te reverrai tout à l’heure.</p>
+
+<p>Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme
+se confessa sans se départir d’un calme saisissant.
+Aux paroles entrecoupées du prêtre, il répondit :
+« J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et
+servi, mon roi… Dieu me sera indulgent, je
+l’espère, car j’ai été fidèle, malgré tout. »</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Sableuse et son fils reprirent leur place
+au chevet du mourant qui avait demandé un portrait
+du comte de Chambord et, les yeux mi-clos,
+le contemplait en prononçant d’un air extasié :</p>
+
+<p>— Mon roi… mon roi…</p>
+
+<p>Le prêtre récitait la prière des agonisants ; la
+comtesse, le vicomte de Sableuse et le vieux valet
+de chambre, qui avait été appelé, s’étaient agenouillés
+aussi et pleuraient…</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut.
+A sa vue, le comte Hector fit un effort pour se
+soulever, mais il était trop faible et sa tête pâle,
+sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba
+sur l’oreiller.</p>
+
+<p>— Ah ! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée,
+approchez, approchez…</p>
+
+<p>Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui
+dit, dans un souffle douloureux :</p>
+
+<p>— Merci, mon cher docteur, mon cher ami…
+Nous ayons souvent discuté ensemble… Mais, au
+fond, nous sommes les mêmes hommes… nous
+avons vécu d’espérances… de déceptions… de
+regrets… Maintenant, il me semble que je vois
+plus clair, que je comprends mieux… Oui, j’ai
+rêvé… Ce n’était qu’un rêve… Ce royaume-là ne
+peut plus être de ce monde…</p>
+
+<p>— Ma république non plus ! répondit le vieux
+médecin.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes, un hymne lent et
+grave prolongeait au loin ses notes assourdies…
+C’était l’<i>Internationale</i> que chantaient, à Sableuse,
+les ouvriers des usines convoqués à un meeting
+révolutionnaire.</p>
+
+<p>— Des fous ! prononça encore le mourant.</p>
+
+<p>— Des imbéciles ! fit le docteur.</p>
+
+<p>— Des malheureux ! murmura le prêtre.</p>
+
+<p>M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui
+tendit une main déjà glacée et prononça quelques
+paroles indistinctes… La mort entrait, et comme
+l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur
+Profilex, dont les lèvres ne remuaient cependant
+pas, plia le genou…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall">POILU</span></h2>
+
+
+<p>A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient
+assez mal pour M. Cousinet et ses
+amis : l’élément ouvrier l’emportait, tout au
+moins dans le bourg même, et il l’avait bien
+prouvé à l’unique réunion organisée par les candidats
+du <i>Salut national</i>. Mais, dans le reste du
+département, la situation s’affirmait excellente…
+Les paysans se ralliaient en masse au parti qui
+promettait, s’il triomphait, de tarifer le blé au
+plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles
+aux reprises du fisc. Au surplus, les fermiers
+enrichis et les nouveaux propriétaires du
+sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et
+la Ligue des bons Français, patronnée par le
+clergé, n’avait pas grand effort à tenter pour
+obtenir leurs suffrages.</p>
+
+<p>Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet : il
+vivait à Sableuse dans une atmosphère hostile et
+souvent, lorsqu’il se promenait dans « son » parc
+ou s’accoudait au balcon de « son » château, des
+bouffées d’<i>Internationale</i> montaient jusqu’à lui et
+troublaient fâcheusement sa digestion.</p>
+
+<p>Mais Plumoiseau le rassurait :</p>
+
+<p>— J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion
+publique… Tout va très bien : nous tenons
+le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections
+réconfortantes et voir triompher la cause des
+honnêtes gens. Ce sera la première fois, car
+d’habitude, nous sommes blackboulés… Ah ! dans
+notre parti, nous n’avons pas été gâtés depuis
+vingt ans et plus ! Maintenant, j’ai le sentiment
+que ça y est, que nous allons nous emparer du
+pouvoir.</p>
+
+<p>— Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau,
+répondait M. Cousinet, tout ragaillardi.</p>
+
+<p>— Eh bien, permettez-moi de vous dire que
+cela m’étonnerait.</p>
+
+<p>— Comment cela ?</p>
+
+<p>— Chez les conservateurs, il est de tradition
+de nous considérer, nous, journalistes, comme
+des manœuvres qu’on paie le moins possible et
+qu’on renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a
+plus besoin d’eux. Et quand je dis : « Comme des
+manœuvres », j’ai tort, car les manœuvres, ça ne
+se laisse pas traiter comme des journalistes !</p>
+
+<p>— Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant
+pas me prendre pour un ingrat ! Tenez, si je suis
+élu, eh bien, je vous prends comme secrétaire…
+Mais savez-vous taper à la machine ?</p>
+
+<p>Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à
+défendre les châteaux, les usines, les coffres-forts
+des autres, répliqua, sarcastique :</p>
+
+<p>— Non, mais j’apprendrai !</p>
+
+<p>Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé
+à Sableuse.</p>
+
+<p>Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta
+de dire au commencement de son prône :</p>
+
+<p>— Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine
+que je vous donne des conseils sur ce que vous
+avez à faire aujourd’hui… Je vous parle du haut
+de la chaire de vérité : c’est une tribune qui n’est
+pas faite pour les boniments et les bobards de la
+politique !</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p class="ugap">Dès neuf heures du soir, les premiers résultats
+du scrutin parvenaient à M. Cousinet et ses amis
+qui étaient réunis dans les bureaux du <i>Salut
+national</i>.</p>
+
+<p>A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste
+des « Bons Français » l’emportait avec une majorité
+écrasante.</p>
+
+<p>— Ouf ! fit Plumoiseau… Je doutais un peu des
+citadins. Quant aux paysans, ils sont avec nous.
+Il n’y a que les ouvriers qui résistent. Bah ! nous
+nous en passerons !</p>
+
+<p>Les messages transmis par la Préfecture se
+multipliaient, presque tous favorables. Le Préfet
+lui-même — présage de victoire — prit la peine
+de téléphoner à M. Cousinet :</p>
+
+<p>« Cela va très bien… Les campagnes donnent
+admirablement. Vous l’emportez, cher ami ! »</p>
+
+<p>« Cher ami ! » En entendant ces mots, Plumoiseau,
+qui s’était emparé d’un récepteur, s’écria :</p>
+
+<p>— Ça y est !… Nous sommes élus !</p>
+
+<p>Et d’une voix émue, il ajouta :</p>
+
+<p>— Voici ma cinquième campagne électorale…
+C’est la première fois qu’un préfet de la République
+nous appelle « cher ami ! » Les temps
+seraient-ils venus ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet exultait.</p>
+
+<p>— Je savais bien, disait-elle, que le parti des
+braves gens l’emporterait… Du champagne !
+Qu’on apporte du champagne comme s’il en pleuvait !</p>
+
+<p>Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue
+des bons Français, était venu à Merville poursuivre
+de près les péripéties de cette élection caractéristique.
+Depuis trois jours il ne quittait plus
+M. Cousinet et surtout Lisette de Lizac… Évidemment,
+celle-ci le trouvait très bien avec son allure
+de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à
+chacune de ses plaisanteries, indice d’un trouble
+qui, chez les femmes, se manifeste plus souvent
+par une hilarité nerveuse que par des soupirs
+romantiques.</p>
+
+<p>Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux
+baron, affectait cependant une complète
+indifférence et lisait d’un air détaché les télégrammes
+de la préfecture.</p>
+
+<p>— Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie
+débordante, j’ai tenu ma promesse !…</p>
+
+<p>— Quelle promesse ?</p>
+
+<p>— Je vous avais dit que je vous ferais député !…</p>
+
+<p>Et se tournant vers sa femme :</p>
+
+<p>— C’est un peu ton œuvre aussi… Ce garçon te
+doit sa situation ! Sans toi, il ne serait rien… Ah !
+il te doit une fameuse chandelle !… Et dire, mon
+petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cousinet ne parut pas entendre ces paroles
+de son époux que la victoire avait quelque peu
+étourdi… Assise auprès du baron Kepler, elle
+pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix
+basse d’un air infiniment sérieux.</p>
+
+<p>Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut
+transmise aux bureaux du <i>Salut national</i> : à
+Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait…</p>
+
+<p>— Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela
+ne change rien à l’ensemble de la situation…</p>
+
+<p>— Un pays où j’ai dépensé tant d’argent ! soupira
+M. Cousinet.</p>
+
+<p>— Ce sont des ingrats ! Faites du bien à des
+vilains… Et puis nous avons été lâchés par le
+curé.</p>
+
+<p>M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre
+amère, prononça :</p>
+
+<p>— Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les
+jambes… Ou, du moins, il n’a pas rempli son
+devoir envers nous, qui sommes les défenseurs
+de la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté
+d’une façon indigne… Nous laisser tomber
+en pleine lutte ! Et dire que son église a été
+réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres !
+C’était bien la peine… Mais je me plaindrai à
+Mgr Sibuë : nous lui montrerons de quel bois nous
+nous chauffons, à ce bonhomme ! Des prêtres
+comme ça, c’est du chiendent… Où irions-nous si,
+dans la société, les hommes d’ordre tels que nous
+ne pouvaient compter sur le concours absolu de
+l’Église ?</p>
+
+<p>M. Cousinet était indigné… Heureusement,
+d’autres nouvelles, excellentes celles-là, le consolèrent
+bientôt. Dès onze heures, le préfet lui
+téléphona :</p>
+
+<p>— Mon cher député…</p>
+
+<p>MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les
+autres candidats de la liste des Bons Français
+obtenaient un chiffre de voix considérable mais
+succombaient, victimes du quorum, du quotient,
+d’une arithmétique compliquée mêlée à l’art
+d’accommoder les restes.</p>
+
+<p>Dans la rue, la foule s’était amassée devant le
+transparent lumineux du <i>Salut National</i>. En
+voyant apparaître les deux portraits des vainqueurs,
+elle poussa des cris enthousiastes…</p>
+
+<p>Les bureaux du journal étaient envahis par une
+cohue délirante. La comtesse de Rochefeu, la
+baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse de
+Charmeroy étaient venues prendre part à la joie
+générale et le fait est qu’elles étaient gaies comme
+des petites folles.</p>
+
+<p>Émoustillées par le champagne, leurs boucles
+courtes éparpillées au vent de la victoire, elles
+criaient :</p>
+
+<p>— Vive l’ordre ! Vive la famille ! Vive la religion !</p>
+
+<p>La chanoinesse alla même jusqu’à proposer :</p>
+
+<p>— Si l’on dansait ?…</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille
+du baron Kepler :</p>
+
+<p>— Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales ?</p>
+
+<p>De la rue montaient des clameurs bruyantes.
+Plumoiseau conseilla à M. Cousinet :</p>
+
+<p>— Il faut « leur » dire quelques mots… Cela
+s’impose.</p>
+
+<p>Le nouveau député venait de boire plusieurs
+coupes de champagne : il sentait jaillir en lui
+comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple ?
+Mais sans doute…</p>
+
+<p>Et il se précipita sur le balcon.</p>
+
+<p>— Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et
+je n’ai pas eu tort. Vous pouvez compter sur moi
+et vous aurez raison !… L’heure était venue de
+faire triompher les idées qui nous sont chères,
+ces idées qui… que…</p>
+
+<p>L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de
+champagne, soudain, faisait des siennes dans
+cette cervelle troublée.</p>
+
+<p>— Citoyens… Merci !… Tous pour un, un pour
+tous… politique de liberté dans l’ordre et d’ordre
+dans la liberté…</p>
+
+<p>— Vive Cousinet !</p>
+
+<p>— Je… Je… Fils de mes œuvres… Prêt à tout
+pour la bonne cause… la vôtre… la mienne…
+rassurer les fortunes… protéger le travail… Heu !
+Heu !</p>
+
+<p>L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en
+plus.</p>
+
+<p>Plumoiseau lui souffla :</p>
+
+<p>— Parlez de l’arrêt des express à Merville…
+Dites un mot sur la famille.</p>
+
+<p>— La famille… Oui, la famille… les traditions…
+la… la…</p>
+
+<p>— Vive not’ député !</p>
+
+<p>Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient
+pas précipités, comme tout le monde, aux fenêtres
+ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le cabinet
+de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de
+tout autre chose que du triomphe de la bonne
+cause. Et comme le nouveau député, luttant vainement
+contre les vapeurs du champagne, bafouillait
+de plus en plus en s’efforçant de prononcer
+l’éloge des vieilles traditions et de la famille, sa
+femme se pencha brusquement vers le secrétaire
+général de la Ligue des bons Français et lui
+tendit ses lèvres peintes.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui,
+en compagnie de son ami le docteur Profilex.</p>
+
+<p>Vers minuit, comme le vieux médecin allait
+se retirer, on sonna à la grille du presbytère.
+Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt en
+disant avec mauvaise humeur :</p>
+
+<p>— C’est un cycliste qui revient de Merville…
+Paraît que le Cousinet est élu. C’est du propre !</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent et sourirent
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>— Parbleu ! fit le docteur Profilex. Vous êtes
+content, curé ?</p>
+
+<p>— Moi ? Je m’en fous ! répondit l’abbé d’une
+voix douce.</p>
+
+<p>Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du
+jardin.</p>
+
+<p>Poilu gambadait autour des deux amis en
+poussant des aboiements joyeux. La porte ayant
+été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte
+et se mit à bondir en tous sens avec l’allégresse
+d’un animal qui se sent libre.</p>
+
+<p>— Toujours jeune, ce brave Poilu ! dit le
+médecin. En somme, quel âge a-t-il ?</p>
+
+<p>— Dans les huit ans… Il devait en avoir au
+moins deux quand j’ai fait sa connaissance, là-bas,
+au front. Pauvre clebs ! Je l’ai trouvé dans une
+tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus.
+Le médecin-chef du régiment l’a soigné dans la
+cagna du colon… Puis on me l’a confié pour la
+recherche des blessés. Ah ! il en a dégotté plus
+d’un… Il était connu dans toute la division et le
+général lui-même lui a serré la patte, après une
+revue.</p>
+
+<p>Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se
+firent entendre au loin, sur la route de Merville :
+c’était un véritable charivari fait évidemment pour
+réveiller le village.</p>
+
+<p>— Les voilà, je parie, dit le docteur… Ah ! ils
+n’ont pas la victoire discrète !</p>
+
+<p>Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et
+trois autos s’engageaient dans le village à toute
+vitesse.</p>
+
+<p>— Ici, Poilu ! cria l’abbé.</p>
+
+<p>Les limousines éclairées intérieurement passèrent
+devant les deux amis qui purent apercevoir
+des hommes et des femmes qui gesticulaient
+avec une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la
+première voiture, M. Cousinet qui, penché à la
+portière, poussait des cris en agitant son chapeau
+et, dans la dernière, il leur sembla bien distinguer
+M<sup>me</sup> Cousinet qui, à demi renversée sur la
+banquette, avait passé son bras nu autour d’un
+homme amoureusement penché sur elle.</p>
+
+<p>— On rigole ! fit le curé.</p>
+
+<p>— Grande et belle journée pour la République !
+railla le docteur.</p>
+
+<p>— Poilu ! Veux-tu venir, Poilu ?…</p>
+
+<p>Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui,
+après le passage des autos aux phares éblouissants,
+paraissait plus compacte, la silhouette bondissante
+de Poilu restait maintenant invisible.</p>
+
+<p>— Allons, Poilu ! insista l’abbé qui se mit à
+siffler avec un commencement d’impatience.</p>
+
+<p>Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue
+obscure…</p>
+
+<p>— C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus… Se
+serait-il éloigné ?</p>
+
+<p>Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et
+lui dit d’une voix troublée :</p>
+
+<p>— Écoutez…</p>
+
+<p>Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait
+dans le silence.</p>
+
+<p>— Un blessé ! fit le prêtre… Je connais ça.</p>
+
+<p>— Poilu !… C’est Poilu !…</p>
+
+<p>En faisant encore quelques pas, il heurta du
+pied un corps étendu et frémissant… Il se pencha,
+tendit les mains, toucha ce corps dont il ne pouvait
+distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus
+douter : c’était Poilu qui gisait là, sur la route,
+dans son sang.</p>
+
+<p>— Écrasé ! s’écria le curé de Sableuse… Ils ont
+écrasé Poilu !</p>
+
+<p>Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il
+s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! les salauds !</p>
+
+<p>— Vite, portez-le chez vous, dit le docteur…
+Nous allons l’examiner à la lumière. Peut-être
+n’est-il blessé que légèrement.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que
+le pauvre animal était à peu près inerte… Dans
+le vestibule de la cure, sous la lampe que Valérie,
+éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant,
+les yeux déjà embués par la mort prochaine.
+En apercevant son maître, il remua faiblement
+la tête et s’efforça, dans un effort suprême,
+de lui lécher la main.</p>
+
+<p>Le docteur le palpa légèrement et dit :</p>
+
+<p>— Rien à faire… Il a le ventre broyé.</p>
+
+<p>Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte
+d’aboiement lugubre et s’affaissa : il était mort.</p>
+
+<p>— Poilu ! s’écria l’abbé Pellegrin… Ben quoi,
+mon vieux Poilu ?…</p>
+
+<p>Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla
+comme au chevet d’un être humain et d’une voix
+entrecoupée de sanglots, prononça :</p>
+
+<p>— Mon clebs ! mon copain ! mon vieux frère !</p>
+
+<p>Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats
+de Sableuse étaient réunis dans le jardin du presbytère :
+il y avait parmi eux des médaillés militaires,
+des décorés de la croix de guerre, et plusieurs
+étaient mutilés.</p>
+
+<p>Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé
+au milieu d’un terre-plein gazonné, auprès d’un
+vieil arbre dont les dernières feuilles étaient arrachées
+par le vent d’automne.</p>
+
+<p>Une bruine froide commençait à tomber du ciel
+bas et sombre.</p>
+
+<p>La porte de la cure s’ouvrit.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur
+Profilex. Ils portaient une manière de caisse de
+bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait
+tracé, en lettres noires, ce nom : <span class="xsmall">POILU</span>. Lentement,
+solennellement, ils s’avancèrent jusqu’au
+milieu du cercle formé par les spectateurs de cette
+scène étrange et avec des gestes précautionneux,
+ils déposèrent le cercueil à côté de la fosse béante.
+Tous ceux qui étaient là connaissaient Poilu et
+l’aimaient : ils savaient que ce chien avait été,
+comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers,
+qu’il avait été blessé… C’était un camarade,
+et bien qu’il n’y eût là que des paysans, d’ordinaire
+assez rudes dans leurs rapports avec les animaux,
+des yeux parurent humides, des lèvres
+tremblèrent et toutes les têtes se découvrirent.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile,
+tandis que le docteur Profilex reculait de quelques
+pas… Seul devant le petit cercueil, le prêtre avait
+joint les mains, dans un geste de prière.</p>
+
+<p>Priait-il ?</p>
+
+<p>Non… Prie-t-on pour l’âme des chiens ?</p>
+
+<p>D’ailleurs, ont-ils une âme ?</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse devait répondre à ces
+questions avec toute l’ingénuité d’un autre saint
+François d’Assise.</p>
+
+<p>Dans le silence qui était tombé, il parla d’une
+voix que l’émotion rendait sourde et saccadée,
+mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de celui
+qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux
+ailes palpitantes.</p>
+
+<p>« Avais-tu une âme, pauvre clebs ? fit-il en se
+penchant vers celui qui avait été son ami… Moi,
+je suis certain que tu en avais une et il y a des
+êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je
+ne prie pas pour elle, non parce que je crois que
+ce serait sacrilège, mais parce que je suis certain
+que ce serait une prière gâchée : les âmes
+des bêtes n’ont rien à se faire pardonner : elles
+sont pures, elles sont innocentes comme celles
+des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour
+qu’il t’admette dans son paradis… Bien sûr que
+tu y as été reçu par saint Pierre, même si tu as
+levé la patte sur les portes d’or et de diamant de
+l’hosto céleste. Et tu as été tout de suite casé
+dans une de ces niches bien chaudes, garnies de
+coussins de velours, où les bons cabots, en attendant
+leur patron, mangent des pâtées préparées
+par les anges ! Sois tranquille, mon vieux, si je
+reçois aussi ma feuille de route pour le ciel — on
+ne sait jamais ! — j’irai te réclamer tout de suite.
+En arrivant, je crierai : « Poilu ! » et ayant
+reconnu ma voix, tu te précipiteras au-devant de
+moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais
+de ton vivant. Si je dois tirer un certain temps
+au purgatoire, tu prendras patience… Et peut-être
+voudras-tu venir me rejoindre quand même.
+Pas plus dans l’autre monde que dans celui-ci,
+les chiens ne jugent ceux qu’ils aiment… Ça ne
+m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des
+cabots en enfer. Oh ! pas un seul n’a jamais mérité
+d’aller rôtir dans les flammes éternelles. Mais il
+y en a qui ont demandé à aller consoler leurs
+maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur
+faire du bien, aux pauvres damnés sans espoir,
+quand ils sentent tout à coup que leurs mains
+dévorées par le feu sont léchées par leur chien
+fidèle…</p>
+
+<p>« Prier pour toi, bon Poilu ? Non, pas la peine…
+L’âme du plus admirable saint paraîtrait horriblement
+souillée s’il était permis de la comparer
+à celle d’un simple barbet, même très crotté…</p>
+
+<p>« Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme
+un saint parmi les cabots et tu aurais même, là-haut,
+une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait
+pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus
+naturelles de ton espèce : tu n’as pas été simplement
+bon, honnête et rigolo quand il y avait des
+soldats ou des petits enfants à amuser… Tu n’as
+pas fait le beau dans les salons : tu as été superbe,
+et pas pour un morceau de sucre, sur le champ
+de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous
+les rafales des mitrailleuses, les blessés qui attendaient
+du secours et ton sang de chien s’est mêlé
+au sang des hommes… Le tien et le leur sont du
+même rouge et je trouve qu’il y a des moments
+où ils se valent.</p>
+
+<p>« Tu as bien porté le nom que nous t’avions
+donné… Vraiment, tu avais une bonne gueule de
+poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as
+été la victime d’un de ces mufles qui ont fait
+leur pelote pendant la guerre. Les poilus qui vont
+à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi par
+les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est
+un fait qu’ils sont tout au moins bousculés,
+roulés, jetés au ruisseau : la grosse limousine de
+la société nouvelle passe en vitesse au milieu de
+la foule des bons bougres qui continuent à être
+dans la biffe. C’est toujours les mêmes qui trinquent
+en temps de paix comme en temps de
+guerre. On leur passe dessus… Place au gros
+monsieur qui rentre à son château, qui va à sa
+banque, qui se précipite à la Chambre !… Garez-vous,
+les poilus !</p>
+
+<p>« Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre,
+comme beaucoup d’autres… Et maintenant,
+te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas
+être enterré dans ce jardin que tu remplissais de
+tes cris et même que tu saccageais parfois en
+bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi
+qui les as le plus piétinés, les bégonias ! Nous ne
+t’entendrons plus bagoter à ta manière avec tes
+copains qui, de loin, te répondaient dans le grand
+silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes,
+comme un ancien à la manche chevronnée.
+Mais c’est pas sûr que tu les intéressais,
+ces cabots restés à la niche tandis que toi
+tu pataugeais, là-bas, dans la gadouille. Les
+histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les
+hommes : y a des chances pour que ça n’intéresse
+pas non plus les clebs. Des fois, les autres se
+taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le crépuscule…
+C’est ce que font un tas d’autres poilus
+que personne n’écoute : les chiens de garde, ça
+gueule comme ça ou ça grogne, seulement on
+sait bien que ça n’a pas d’importance et que le
+moment vient toujours où, découragés, ils la
+ferment…</p>
+
+<p>« Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu… Mais
+je crois fermement qu’on se retrouvera dans le
+céleste cantonnement, celui où on est au repos
+pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont
+aimés sur la terre se retrouvent pour mener la
+bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui n’ont
+plus à s’en faire une miette, car ils sont assis,
+pour l’éternité, à la cantine du bon Dieu !</p>
+
+<p>« Au revoir, Poilu ! »</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes
+un peu de terre humide et noire et la jeta sur
+le cercueil qui venait d’être déposé dans la fosse…
+Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre,
+tous les anciens soldats en firent autant, en
+silence, gravement, tandis que s’épaississaient les
+ombres de la nuit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet
+apporta à la cure ce billet :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« J’apprends l’accident dont votre chien a été
+la victime. Désolé ! Je voudrais vous indemniser…
+Que puis-je vous offrir ? Mais peut-être préférez-vous
+que je vous envoie un autre chien qui remplacerait
+celui qui s’est si malencontreusement
+jeté sous les roues de ma voiture. Je mets à votre
+disposition un animal de race, un véritable berger
+allemand dont vous serez certainement satisfait.
+Vous savez que c’est un chien très à la
+mode.</p>
+
+<p>« Un mot et c’est fait.</p>
+
+<p>« Bien à vous.</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« <span class="sc">Cousinet</span>,<br>
+<i>Député</i>. »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>— On attend la réponse, fit Valérie.</p>
+
+<p>Le prêtre déchira la lettre et prononça :</p>
+
+<p>— Dites qu’il n’y en a pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">LE COUPABLE</span></h2>
+
+
+<p>— M. le curé de Sableuse est là, annonça
+l’abbé Lanthier avec un sourire entendu…</p>
+
+<p>— Qu’il entre ! ordonna Mgr Sibuë en ajustant
+ses lunettes d’acier sur son nez mince… Et laissez-moi
+seul avec lui.</p>
+
+<p>Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des
+plus mauvais jours. Et quand l’abbé Pellegrin
+entra, il lui lança un regard terrible… Il le laissa
+s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée,
+lorsqu’il lui dit d’une voix sèche : « Relevez-vous »,
+sans lui avoir permis de baiser l’améthyste de sa
+bague pastorale.</p>
+
+<p>— Vous m’avez convoqué, Monseigneur ? fit le
+curé en obéissant.</p>
+
+<p>— Oui… Et, cette fois, vous devinez sans
+doute de quoi il s’agit ?</p>
+
+<p>— Pas du tout, Monseigneur.</p>
+
+<p>— Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir
+mes félicitations ?</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin ne répondit pas.</p>
+
+<p>— Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci :
+vous êtes devenu la honte, le scandale du diocèse !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que j’ai fait ?</p>
+
+<p>— Vous le demandez ? Quoi, vous n’avez pas
+de remords ?</p>
+
+<p>— Je jure à Votre Grandeur…</p>
+
+<p>Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama :</p>
+
+<p>— Vous avez perdu tout sens moral ! C’est abominable…
+Enfin, je vais vous rappeler vos fautes,
+sans même espérer que vous manifesterez le
+moindre repentir : plongé dans le péché, vous y
+persévérez avec un cynisme sans exemple.</p>
+
+<p>Un flux de sang monta au visage du prêtre qui
+fut pris d’un tremblement nerveux. Mais le prélat
+ne parut pas s’en apercevoir et il reprit :</p>
+
+<p>— Vous êtes un déserteur !</p>
+
+<p>— Moi ? Oh !…</p>
+
+<p>Le curé passa la main sur son front couvert de
+sueur et des larmes jaillirent de ses yeux.</p>
+
+<p>— Un déserteur, je l’ai dit et je le répète…
+Vous avez même déserté en plein combat et ce
+n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout,
+nous avons remporté la victoire. Enfin, monsieur,
+vous avais-je donné l’ordre de soutenir énergiquement
+la candidature de M. Cousinet, un excellent
+homme, un Français modèle, un chrétien
+prêt à se sacrifier pour défendre la bonne cause ?
+Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son
+service cette influence que vous avez acquise sur
+une partie de la population et cela par des allures,
+par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas.
+Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter :
+la fin aurait justifié les moyens. Certes,
+nous avons triomphé quand même, Dieu a béni
+nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le
+vicomte de Sableuse, pour lutter au Parlement
+contre le désordre et l’impiété. Mais vous, monsieur,
+vous avez à me rendre compte de votre
+trahison… Enfin, dites quelque chose, justifiez-vous,
+si vous le pouvez !</p>
+
+<p>L’abbé prononça lentement :</p>
+
+<p>— Ma conscience… J’ai obéi à ma conscience !</p>
+
+<p>A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se
+pencha vers le prêtre et lui lança d’une voix sifflante :</p>
+
+<p>— Votre conscience !… Je n’aime pas ce mot-là.
+C’est un mot de révolté.</p>
+
+<p>— Cependant…</p>
+
+<p>— Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre
+conscience, devant moi, qui suis votre évêque.
+Je vous le défends, vous entendez…</p>
+
+<p>Et comme l’abbé baissait la tête, il continua :</p>
+
+<p>— J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher.
+Vous êtes allé à Paris il y a quelques semaines ?</p>
+
+<p>— Oui, Monseigneur ! j’avais été chargé par
+M. Cousinet de…</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que
+vous avez remplie mais de la conduite que vous
+avez eue à Paris.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien fait de mal, bien sûr !</p>
+
+<p>— Je suis renseigné… Vous êtes descendu
+dans un hôtel de la place Saint-Sulpice, l’hôtel du
+Grand-Fénelon, tenu par M<sup>lle</sup> Badinois. Vous
+voyez, je précise… Eh bien, vous avez tenu dans
+cette pieuse maison des propos qui ont scandalisé
+les dignes ecclésiastiques qui la fréquentent.</p>
+
+<p>— Moi ? Non mais…</p>
+
+<p>— Vous avez demandé un jour à M<sup>lle</sup> Badinois
+l’adresse du Casino de Paris.</p>
+
+<p>— Bien sûr, puisque…</p>
+
+<p>— Vous avouez être allé dans cet antre diabolique,
+affreux réceptacle de tous les vices ?</p>
+
+<p>— Dame !</p>
+
+<p>— Et vous étiez revêtu de votre soutane ?</p>
+
+<p>— Oui, mais…</p>
+
+<p>— Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre
+voyage, car une honorable personne que vos
+allures intriguaient vous a suivi et m’a renseigné
+comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer
+dans un établissement qui porte cette
+enseigne significative : « Abbaye de Thélème. »
+C’est un endroit fréquenté par les filles perdues
+et les malheureux qui partagent leurs tristes passions !</p>
+
+<p>— Monseigneur, c’est pas possible !… C’est
+une auberge très convenable. J’ai été reçu avec
+beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle
+où j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher.</p>
+
+<p>— Quelle audace ! Et votre longue conversation,
+à l’église Notre-Dame de Lorette, avec une
+créature qui, habilement questionnée après votre
+départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse.
+Vous, un prêtre, dans le temple même du
+Seigneur, vous avez osé… Honte ! Honte !</p>
+
+<p>— Pardon…</p>
+
+<p>— Une danseuse !</p>
+
+<p>— C’est vrai, même que je lui ai promis que
+saint Joseph la ferait passer dans le premier quadrille
+de l’Opéra !</p>
+
+<p>Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé,
+dans son fauteuil et s’exclama :</p>
+
+<p>— C’est inouï ! C’est inouï !</p>
+
+<p>Mais il se dressa de nouveau et continua :</p>
+
+<p>— Vous avez fait pis encore !… A Sableuse
+même, vous vous êtes livré à une manifestation
+indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des
+détails incroyables.</p>
+
+<p>Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air
+d’un homme qui ne devine pas, Sa Grandeur
+repartit de plus belle :</p>
+
+<p>— Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement
+de votre chien, cette cérémonie sacrilège à laquelle
+vous avez presque donné le caractère d’obsèques
+religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies.
+Une bête, ce n’est rien aux yeux de l’Église, et
+vous vous êtes permis !…</p>
+
+<p>Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir.
+Il répliqua, indigné :</p>
+
+<p>— Ah ! non, faut pas parler ainsi de mon clebs !</p>
+
+<p>— Comment ? Que dites-vous ?</p>
+
+<p>— Je dis qu’il faut respecter la mémoire de
+Poilu !… Tout ce que vous voudrez, mais pas ça !
+Poilu était mon ami et je l’ai enterré honorablement,
+comme il le méritait. Nous foutons bien
+souvent des <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>, des boniments, des fleurs et
+des couronnes à des macchabées qui ne méritent
+même pas les petits égards que j’ai eus pour la
+dépouille de mon pauvre cabot !</p>
+
+<p>Le prélat ne prit même plus la peine de lever
+les bras au ciel ou de paraître scandalisé. C’est
+d’une voix douce, avec calme, en manipulant la
+belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine,
+que Sa Grandeur prononça :</p>
+
+<p>— Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener
+à reconnaître vos fautes. Vous gardez votre
+superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est
+assez… Mon devoir est cruel, mais je le remplirai.
+Je décide donc que vous cesserez, dès à présent,
+de desservir l’église paroissiale de Sableuse. Et je
+vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins,
+dans notre maison de retraite où son directeur,
+M. l’abbé Perdrix, qui a de l’autorité, saura, je
+l’espère, vous guider sur le chemin du repentir.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta :</p>
+
+<p>— Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement.</p>
+
+<p>— Allez, monsieur, et obéissez !</p>
+
+<p>— Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance.</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes un mauvais prêtre !</p>
+
+<p>— Non, monseigneur, parce que je ne suis pas
+un bon gendarme.</p>
+
+<p>Et sans souci de ce que le coadjuteur penché
+sur son bureau, le bras tendu, l’index pointé, lui
+lançait d’une voix furieuse, il sortit.</p>
+
+<p>— Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je
+parle à Son Éminence… Je demande le rapport
+du cardinal : c’est un saint homme qui a toujours
+été bon pour moi… Quand il m’aura entendu, il
+me donnera raison !</p>
+
+<p>Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier
+qui se promenait de long en large, prêt sans doute
+à intervenir en cas de besoin et qui lui demanda :</p>
+
+<p>— C’est fini ?</p>
+
+<p>— Pas du tout… Je veux voir Son Éminence !</p>
+
+<p>— Voir Son Éminence ? N’y comptez pas.</p>
+
+<p>— Je vous dis que je veux la voir et que je la
+verrai.</p>
+
+<p>— Le cardinal ne peut pas vous recevoir.</p>
+
+<p>— Quand il saura que je demande une audience,
+il me l’accordera, tout de suite.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que c’est impossible !</p>
+
+<p>— Nous allons bien voir… Je sais où le trouver :
+je connais la boîte !</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier
+et le vieux valet de chambre qui voulaient
+l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque,
+ouvrant une double porte ornée de boiseries
+dorées, pénétra dans le cabinet du cardinal Arnaud
+de Blandignière.</p>
+
+<p>Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un
+fauteuil, devant la cheminée où brûlaient d’énormes
+bûches : il regarda le prêtre qui s’était jeté à ses
+pieds, mais son visage diaphane resta impassible,
+ses yeux ne reflétèrent aucune impression.</p>
+
+<p>— Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique,
+je viens vous demander protection et justice,
+comme un fils pourrait les demander à son père.</p>
+
+<p>— Mon fils !… mon fils ! murmura le cardinal
+d’une voix lointaine.</p>
+
+<p>— Votre Éminence me connaît… Elle sait que
+je suis digne de sa confiance, que j’ai toujours
+rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis un
+bon prêtre !</p>
+
+<p>Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De
+ses mains tremblantes, tout en souriant, il caressait
+ses genoux d’un geste circulaire, automatique,
+et son regard vague, se détournant du prêtre, se
+fixait maintenant sur les flammes dansantes du
+foyer.</p>
+
+<p>L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde :
+il se défendait contre les calomnies, il
+protestait contre les mensonges et il attendait une
+parole encourageante, rassurante du vieillard.
+Mais celui-ci s’était mis à sourire ; tout à coup, se
+penchant vers la bûche flamboyante, il prononça
+difficilement :</p>
+
+<p>— J’ai froid… Vous ne trouvez pas qu’il fait
+froid ici ?</p>
+
+<p>— Éminence, continua le curé de Sableuse, je
+n’ai plus d’espoir qu’en votre sereine impartialité…
+Je suis certain que le cardinal Arnaud de Blandignière
+ne me laissera pas tomber.</p>
+
+<p>— Le cardinal ?… Ah ! il est bien vieux, le cardinal,
+bien vieux… Et il a bien froid !</p>
+
+<p>— Éminence, secourez-moi ! implora le prêtre.</p>
+
+<p>A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé
+Pellegrin, le contempla et une lueur fugace passa
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître…
+Mais je ne puis plus rien pour vous…
+plus rien… Vous savez, je vais mourir… Je suis
+déjà comme mort… Je ne compte plus… Je ne
+puis plus rien, que ceci…</p>
+
+<p>Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté
+défaillante, il bénit le prêtre agenouillé.</p>
+
+<p>Celui-ci comprit que la grande intelligence du
+célèbre orateur s’était évanouie, que ce prince de
+l’Église n’était plus guère qu’une manière d’effigie
+recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre
+de cette ruine humaine aucun appui, aucun
+secours. Le cardinal Arnaud de Blandignière,
+membre de l’Académie française, auteur de l’<i>Histoire
+des Gaules chrétiennes</i>, semblait avoir déjà
+oublié la présence de celui qui était encore à ses
+pieds et bientôt, il s’endormit.</p>
+
+<p>Le curé de Sableuse se releva et murmura :</p>
+
+<p>— Pas la peine !</p>
+
+<p>Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à
+attendre de personne. Il était vaincu, brisé…</p>
+
+<p>Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut
+M. Cousinet, important, et M<sup>me</sup> Cousinet,
+empanachée, qui, introduits respectueusement par
+le vieux valet de chambre, pénétraient dans le
+cabinet de Mgr Sibuë.</p>
+
+<p>L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de
+voir l’évêque de Césarée qui, les deux mains tendues,
+s’élançait vers le couple en disant :</p>
+
+<p>— Mon cher député… Bien chère madame Cousinet !</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— Noir, violet, rouge</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Une carte de visite</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— M. et madame Cousinet</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Une voix dans la cathédrale</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">70</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Le tacot et la torpédo</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">89</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— Un homme du passé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— Il faut qu’une porte…</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— La Religion, la Famille, la Propriété</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— Histoire de la Pucelle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">184</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Pour la cause</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">217</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— Les deux purs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">268</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— Poilu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">283</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— Le coupable</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">303</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77666 ***</div>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77666
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