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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 ***
+
+
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+
+ RENÉ BOYLESVE
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ OPINIONS
+ SUR LE ROMAN
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
+ IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+ŒUVRES DU MÊME AUTEUR:
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+ Le Médecin des dames de Néans.
+ Les Bains de Bade.
+ Sainte-Marie des Fleurs.
+ Le Parfum des îles Borromées.
+ Mademoiselle Cloque.
+ La Becquée.
+ La Leçon d’amour dans un parc.
+ L’Enfant à la balustrade.
+ Le Bel avenir.
+ Mon Amour.
+ Le Meilleur ami.
+ La Jeune fille bien élevée.
+ Madeleine jeune femme.
+ La Marchande de petits pains pour les canards.
+ Le Bonheur à cinq sous.
+ Tu n’es plus rien.
+ Élise.
+ Nymphes dansant avec des satyres.
+ Le carrosse aux deux lézards verts.
+ Je vous ai désirée un soir.
+ Souvenirs du jardin détruit.
+ Nouvelles leçons d’amour dans un parc.
+ Les Deux romanciers.
+
+
+Œuvres à tirage limité:
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+ Touraine.
+ Azurine ou le Nouveau Voyage.
+ Feuilles tombées.
+ Le Pied fourchu.
+ Réflexions sur Stendhal.
+ Les Français en voyage.
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+
+Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.
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+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage
+
+ 60 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma,
+ à Voiron, numérotés de 1 à 60.
+
+
+
+
+Copyright 1929 by Librairie Plon.
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
+compris l’U. R. S. S.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Au nombre des feuillets laissés par René Boylesve, il s’en trouve un
+d’une écriture et d’un papier d’ancienne date, qui porte cette ligne:
+INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR LE ROMAN ET DE LES PUBLIER.
+
+Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation? Bien que dès sa
+jeunesse il ait donné à des revues et à des journaux une certaine
+quantité d’études ou d’impressions, il ne les a jamais recueillies,
+contrairement à tous les romanciers qui exercèrent une critique
+subsidiaire en marge de leur œuvre principale. Il s’est borné à publier
+en librairie des romans et des contes.
+
+Mais si ce n’est point à lui-même que René Boylesve adressait la
+recommandation, était-ce à ceux qui recueilleraient ses papiers après
+lui? Devant sa carence, peut-être due à sa fin prématurée, il devient
+légitime de le penser, et telle est la raison du volume que l’on procure
+aujourd’hui.
+
+René Boylesve l’eût procuré sous une forme différente. Il en aurait
+rejoint et fondu les éléments. Il aurait élagué quelques répétitions,
+rendues inévitables par la constance de ses vues et par leur
+éparpillement à travers une durée de vingt-cinq années. Et sans doute
+aurait-il développé certains points, sur lesquels il n’avait pu
+s’étendre.
+
+On ne peut, ici, que présenter dans leur état originel, et à peu près
+dans leur suite chronologique, les divers morceaux où René Boylesve
+s’est exprimé sur le roman: réponses, méditées et écrites avec quel
+soin, à des enquêtes, articles ou fragments publiés dans des
+périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles. Et que toutes
+ses réflexions renferment un commentaire sous-entendu de ses œuvres, ou
+un tableau idéal de celles qu’il aurait voulu produire, on serait naïf
+de s’en étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui ont disserté de la
+sorte?
+
+Le présent recueil ne s’avoue pas complet. Outre d’involontaires
+omissions, il y en a de contraintes ou de voulues comme les préfaces du
+_Médecin des Dames de Néans_, de _Madeleine, jeune femme_, du _Carrosse
+aux deux Lézards verts_, du _Pied fourchu_, comme la nouvelle _Les deux
+Romanciers_, qui est une pièce maîtresse, et comme mainte étude ou
+mainte note du fichier, qui traitent bien du roman, mais à propos de
+certains romanciers. C’est un peu en songeant à ces notes-là que l’on
+fait cet avis liminaire: s’il justifie la publication d’aujourd’hui, il
+s’étend dès maintenant à des recueils futurs, qui grouperont des
+réflexions et des études sur des hommes de lettres et sur leurs œuvres.
+
+G. G.
+
+Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru dans _Feuilles
+tombées_, volume à tirage limité, notice de Charles Du Bos; Paris,
+Schiffrin, 1926. Elles avaient leur place tout indiquée dans le présent
+volume.
+
+
+
+
+Si je dis: «j’aime mieux l’art que la nature», cela fait bondir un
+auditoire ordinaire. Pourtant cela signifie tout simplement que je
+préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit de
+l’homme-génie, au fruit du pommier.
+
+R. B.
+
+
+
+
+OPINIONS SUR LE ROMAN
+
+
+
+
+A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART[1]
+
+ [1] Juillet 1901. Des _Notes_ personnelles de René Boylesve.
+
+
+Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée que dans l’atmosphère où l’on a
+été élevé, où l’on est né. Paris a pu être favorable autrefois au
+développement de l’art classique proprement dit, c’est-à-dire de cet art
+essentiellement poli, essentiellement _général_, qui était la fleur
+d’une société unie et polie. Rapprocher de cet art français celui de
+Raphaël, par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus de société, c’est
+le chaos. Aucun art ne saurait être l’expression de la société française
+divisée, émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées adverses, il faut,
+pour seulement se faire entendre, faire un vacarme assourdissant. Les
+tentatives artistiques parisiennes doivent être des coups de pétard. Or
+lorsqu’on s’essouffle pour produire quelque chose de singulier, il est
+fatal que le produit soit monstrueux et non viable. Ce sont
+excentricités qui brillent et étonnent, mais sont frappées de caducité
+dans un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art spontanée, point de
+chef-d’œuvre, qui ne soit comme préparé, nécessité de longue date par
+quelque tendance, par quelque besoin social.
+
+De telles œuvres, au contraire, peuvent naître à toute heure dans les
+milieux provinciaux où grandit un enfant du sol, qui porte en lui
+l’effort accumulé ou simplement la marque bien déterminée de mœurs,
+d’esprits formés depuis longtemps dans un même paysage. Une manière de
+penser commune, dans un même décor, pendant des siècles, se résume un
+beau jour en un être conscient et doué d’expression, qui se met à dire
+tout naturellement la chanson de son coin de terre. C’est dans de telles
+occasions qu’on aura désormais--et tant que la province ne sera pas
+bouleversée par la rapidité des communications--le plus de chance de
+rencontrer une œuvre d’art.
+
+
+
+
+SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE[2]
+
+ [2] 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le _Gil Blas_ par G. Le
+ Cardonnel et Ch. Vellay.
+
+
+Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire est aussi confuse que la
+nôtre, chacun des cerveaux ne reflète pas un peu de cette confusion?
+
+La tendance la plus nette qui m’apparaisse, est celle qui aboutit à tout
+confondre: la politique avec le sentiment, la raison avec la passion,
+les pouvoirs entre eux, l’oppression avec la liberté, l’art avec la
+science, la littérature avec la peinture, avec la musique, avec la
+morale, avec la philosophie, avec la sociologie, voire avec la carrière
+littéraire.
+
+Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence au même vice, déjà. Il
+appelait cette confusion «fausseté», et il en voyait la cause dans un
+reste de romantisme, à savoir: «la prédominance de l’inspiration sur la
+règle.» Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui ne me paraît pas
+dénuée de bon sens. Je me borne à constater, d’une part, que le plus
+grand nom et le plus original que l’art du roman ait produit avec chance
+de durée, depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut de son maître la
+règle et ne s’en cacha point; et, d’autre part, que, jamais plus
+qu’aujourd’hui, on ne poussa plus loin l’aversion d’une discipline ni la
+croyance à l’inspiration individuelle. C’est que «former» son talent
+compte aujourd’hui pour peu de chose. C’est un génie qu’il faut être
+d’emblée, et le préjugé court qu’un génie est nécessairement un esprit
+indompté, tumultueux, semblable aux éléments déchaînés, de préférence un
+peu fou.
+
+Mais alors, je regrette les écoles? Je ne sais, n’ayant jamais, quant à
+moi, reçu la parole d’un maître, et ayant, moi comme les autres, un
+besoin exagéré d’indépendance. J’imagine toutefois qu’un homme
+expérimenté m’eût épargné beaucoup de peine, et c’est une grave erreur
+de croire qu’une direction intelligente puisse oppresser la liberté. Les
+écoles, j’en suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles sont
+aujourd’hui politiques ou sociales, parce que la littérature est en
+disgrâce. Il y en aura de littéraires, lorsque les «maîtres» ne croiront
+pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.
+
+Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune voix ne soit assez forte
+ou assez autorisée pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion
+générale, remettre la littérature à sa place, et, dans la littérature,
+apprendre sans pédanterie et avec le ton persuasif d’une belle foi
+d’artiste à discerner la beauté propre à chaque genre.
+
+Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre ce service ont lâché la
+littérature, ils la méprisent, ils enseignent à la mépriser.
+
+Ah çà! voyons! Sérieusement, est-ce que nous renonçons à avoir une
+littérature? Que vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de l’humanité
+pour après-demain, ou que vous soyez persuadé, comme je le suis
+moi-même, qu’il importe, avant toute chose au monde, que notre patrie
+soit grande et puissante, dans les deux cas l’importance de l’art
+littéraire et de tout art d’ailleurs est égale. Qui charmera, Dieu de
+Dieu, les loisirs de l’humanité enfin bonne, douce, fraternelle, si ce
+n’est le tendre son des pipeaux, la lecture des bucoliques, ou les
+mémoires du temps où l’on se chamaillait encore? ou bien dites-moi ce
+qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et celle de la France de
+Louis XIV, avec la force des armées, si ce n’est la splendeur des arts?
+
+Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, qui doivent tout à la pure
+littérature, affichent à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de
+l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage littéraire, dit jeux
+d’enfants, misérables puérilités. On ne les lit pas. Ou si on les lit,
+on les interprète, on en retient ce qui semble les ranger dans un parti
+ou bien dans l’autre, ou dans aucun: alors quel fade ouvrage! On est
+allé jusqu’à se demander si, en conscience, on pouvait leur accorder
+quelque attention. «Il y a autre chose à faire que de la littérature!»
+
+Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. Qu’il soit plus urgent
+que jamais de faire autre chose, je ne le nie pas. Que la plupart des
+jeunes gens qui eussent fait de la littérature, se dirigent aujourd’hui
+vers la sociologie ou la politique, il n’y a pas d’inconvénient grave.
+Mais de grâce, ne confondons pas: il y a place en tout temps pour la
+littérature. A la guerre, qui est, je suppose, un des états les plus
+aigus que puisse traverser l’humanité, il y a place pour les
+historiographes ou pour des journalistes, dont le rôle est d’être des
+témoins, d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre part au combat.
+Nous devons nous féliciter que David se soit souvenu qu’il était peintre
+lorsque le cadavre de Marat laissa pendre son bras hors de la baignoire,
+et nous féliciter que Chénier, jusque si près du couperet égalitaire,
+ait persisté à être poète.
+
+Ne confondons pas. Laissons les écrivains faire de la littérature, et ne
+leur demandons pas de faire de la littérature sociale, politique ou
+morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus exactement, que ceux des
+écrivains qui veulent faire de la sociologie, de la politique, de la
+morale ou de la théologie, s’y lancent à corps perdu. Il y a des
+_genres_ propres à ces différents exercices: le pamphlet est un genre
+littéraire; un article de polémique, un discours, conduisent leur homme
+à l’Académie, et l’on a écrit de tout temps des traités de morale et
+d’édification qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire d’un
+roman. Ajoutez qu’en ces genres on est franchement allégé d’un souci:
+car la conviction, la fougue, ou la beauté de l’âme, y suppléent à la
+préoccupation essentiellement _esthétique_ qu’exige le genre dit: roman.
+
+Il est vraiment temps de tirer le roman de l’inextricable fourré où
+l’ont mis nos esprits confus et où il étouffe. C’est un genre si souple,
+dit-on partout. Parbleu! Le genre a bon dos! On peut soutenir que c’est
+le plus souple des genres, mais à toute souplesse il y a une limite: le
+caoutchouc est la matière la plus extensible, mais que de chambres à air
+mal gonflées on a vu crever! Le sous-titre «roman» exerce encore sur le
+public une certaine magie: on l’accole à toute espèce d’élucubrations.
+C’est ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la paléontologie,
+de l’hygiène, de l’exégèse, ou des aphrodisiaques. Non! mais je vous
+demande un peu ce qui n’est pas roman? On a vu un grand journal,
+excessivement littéraire, pousser le scrupule de l’information
+artistique jusqu’à demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton
+ne participait pas de la dignité du roman: «Ah, je crois bien, qu’il en
+participe! ont répondu en substance ces messieurs. Le roman-feuilleton?
+Mais cela vaut tout autre roman! le roman c’est tout ce qu’on veut.»
+
+Confusion toujours! Mais, nous, Français, ne devrions pourtant pas
+confondre _Madame Bovary_ avec la matière propre à produire la joie des
+concierges. (Je parle du roman-feuilleton en général et non de tel en
+particulier.) Le roman, ou du moins un certain genre de roman, est
+parvenu en France--et il me semble bien, en France seulement, quoi qu’on
+nous chante--à une puissance avec Balzac, à une espèce de perfection
+avec Flaubert, qui sont telles qu’une haute et magnifique tradition
+existe chez nous, fondée par nos deux génies, et érigée par eux en une
+certaine dignité soutenue par de grands disciples, tels qu’Alphonse
+Daudet et Maupassant, pour ne nommer que les disparus, qui mériterait
+qu’on lui fît une place à part. On éprouve, en vérité, un malaise à voir
+confondre cette grande famille d’artistes avec une fabrique d’aventures
+à la ligne, destinées à suspendre l’âme humaine au-dessus de quelque
+angoissant problème, du genre de celui qui consiste à se demander si le
+comte découvrira la lettre que la comtesse a vivement dissimulée sous le
+cache-pot de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.
+
+Le caractère principal de cette tradition romanesque consiste, je crois,
+à envisager l’homme et de préférence un groupe social d’hommes, à en
+rendre la vie, les mouvements les plus caractéristiques, les figures les
+plus typiques, avec le scrupule, l’information, et l’esprit positif d’un
+historien, mais, et encore! avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans
+altérer la vérité, sait--mais c’est là le prestige de l’art--lui donner
+cet air de beauté que l’on ne saurait définir.
+
+On ne peut le définir, mais tout est dans cet air de beauté. Le roman
+issu de Flaubert est de nature _esthétique_. Un artiste seul, un homme
+uniquement épris d’art le saura perpétuer--toutes proportions gardées
+bien entendu, et toute latitude laissée aux variétés de tempérament.
+
+Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais de ne pas confondre. Il y a
+une esthétique propre à l’art de peindre la comédie humaine. La vérité
+d’un geste, le naturel frappant d’une parole, la nécessité d’une
+réplique en sont des éléments; le comique non voulu, mais qui jaillit du
+choc de deux caractères ou de deux situations non arbitraires, en sont
+des éléments; les mille petitesses inhérentes à la nature de l’homme et
+le spectacle même de son immoralité en sont des éléments; enfin jusqu’à
+la pauvre vulgarité des propos coutumiers de la bourgeoisie sont des
+éléments de cette beauté spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme
+le grain de blé à l’épi, à la composition de l’âme insaisissable, mais
+prépondérante, dont l’œuvre doit être tout entière animée: _mens agitat
+molem_.
+
+Une main plus inflexible que les lois de la métrique ou du rythme
+musical contient ce genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière de
+les nouer et dénouer ne sont libres, ni une scène ni un mot; on pourrait
+presque dire: ni un caractère ni le sujet! On s’y meut sous la féconde
+contrainte de la science de l’homme et de la société, de la logique ou
+de l’illogisme logique des actions de l’homme: l’intérêt en est la
+justesse, la mesure, le tact; l’émotion vous y peut saisir; une leçon en
+peut être tirée; mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah! si dans
+ces limites on trouve le moyen d’être amusant, sachez-en gré au
+romancier! Et notez qu’un roman _doit_ être agréable, car le propre de
+tout ce qui est esthétique est de nous charmer.
+
+Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et non des moindres, qui sont
+convaincus qu’un écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, tel
+M. d’Annunzio, introduit _dans son texte_ de constantes préoccupations
+esthétiques; et ils mesureraient volontiers la valeur artistique d’un
+auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de dialogues d’esthètes, de
+statues, de partitions musicales, de chapes, d’antiphonaires,
+d’escaliers de marbre ou de motifs d’architecture, dont il a eu le bon
+goût de faire mention?--Confusion de la beauté littéraire avec ce qu’on
+nommait autrefois «les beaux-arts».--D’autres croient qu’être artiste,
+en littérature, c’est faire montre que l’on est érudit, ou que c’est
+moduler des phrases bien musicales, que c’est préférer le clair de lune
+au plein midi, l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou que c’est
+ne pas se départir d’une gravité de notaire, d’une tenue d’homme du
+monde, ou au contraire ne décrire que des passions singulières et
+excessives et parler la langue d’un goujat; ou que c’est de découvrir
+quatre épithètes extraordinaires ou un langage tout à fait
+neuf.--Confusion! et qui crée dans l’esprit de l’infortuné public un
+malentendu des plus regrettables. Si le but de la littérature est de
+rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste à le bien rendre, lui,
+premièrement, et par le moyen propre à la littérature, qui est le style.
+Et la qualité de cette esthétique diminue, à mesure que l’on s’éloigne
+de son objet premier, l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de sa
+vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à mesure que l’on recourt à
+des moyens d’expression et de suggestion plus particuliers à d’autres
+arts.
+
+Le public croit qu’un roman doit l’instruire, l’édifier ou le
+scandaliser.--Confusion avec un genre d’anecdotes, d’aventures très
+estimables. Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces jeux
+charmants, et qui soient même des romans charmants; il peut y avoir des
+romans qui _servent_ à ceci, à cela; mais il y a en France, Dieu merci,
+une sorte de roman, déjà traditionnel, qui évolue, qui se renouvellera,
+mais qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours identique en
+étant toujours nouveau, et c’est un roman qui ne _sert_ à rien qu’à
+donner aux gens de goût l’impression d’une certaine beauté qui n’est pas
+la beauté de la peinture, ni celle de la poésie, ni celle même de la
+comédie dramatique, car rien ne doit être confondu. Que l’on appelle ce
+roman comme on voudra; je crois que c’est, en somme, le roman balzacien,
+dont le type le plus achevé pourrait être _Madame Bovary_.
+
+La beauté a un rôle «social» des plus importants. Si un roman est beau,
+il est social; je m’étonne qu’il le puisse être autrement.
+
+Je me suis étendu sur un genre de roman, non que je croie que mes romans
+le puissent rappeler le moins du monde, mais parce que je l’admire
+par-dessus tout, parce que j’y vois une tradition féconde, parce que le
+tempérament français y a montré ses aptitudes, et parce que ce qu’il
+comporte de _règles_, étant uni, à juste dose, avec _l’inspiration_
+personnelle qui ne manque jamais à un écrivain né, me paraît être la
+plus belle méthode à proposer.
+
+
+
+
+SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN[3]
+
+ [3] 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans _les Marges_,
+ sur l’avis de Maupassant: «Les romanciers ont pour principal motif
+ d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou
+ mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller,
+ ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre
+ d’artiste.»
+
+
+Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une œuvre est mauvaise, c’est la
+prédominance de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, lequel seul
+crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force
+qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la
+littérature,--et à la différence des autres arts,--embrassant toute la
+vie morale de l’homme, une direction morale y sera toujours sensible, en
+dépit des efforts contraires. Ne point moraliser! Et la plupart de nos
+vieux contes? et les _Lettres persanes_? et _Candide_? et tout Anatole
+France? Mais décrire des mœurs, c’est choisir telles mœurs à décrire,
+c’est déjà moraliser! Ne point flageller? Et l’ironie? et l’esprit
+satirique? et Molière et Beaumarchais? Ne point enseigner? Mais qu’une
+grande leçon ressorte d’une fiction romanesque, je n’y vois encore pas
+d’inconvénient, si la fiction elle-même m’a saisi par ses qualités
+propres.
+
+Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits; _mais si on les
+retourne, comme cela se fait aujourd’hui, je me révolte, car faire
+entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et
+d’enseigner, c’est jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes
+les belles âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands d’orviétan, qui
+n’ont ni la vocation littéraire ni la moindre notion de l’art redoutable
+d’écrire en français; et c’est ensuite avilir la notion de cet art dans
+l’esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu’il
+va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés_.
+
+A mon avis, le roman, comme tout art, est d’agrément. Son but principal
+est de procurer du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par la magie
+du talent il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne
+serait pas là, exactement, à savoir où il commence à être un genre
+ennuyeux? Ce n’est pas un critérium rigoureux, mais c’est une
+indication.
+
+Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés; il
+y en a de bas, de bouffons, d’élégants, de graves; je pencherais à
+donner la liberté à toutes sortes de romans, comme à tout le monde.
+Toutefois il y a un genre de roman qu’une tradition magnifique composée
+par la puissance créatrice de Balzac et par le goût de la perfection de
+Flaubert, a mis en France à un rang si élevé, que tous les autres me
+semblent se rapetisser graduellement à mesure qu’ils s’en éloignent:
+c’est celui qui tire tout son agrément de l’éclatante vérité des gestes,
+des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes.
+
+Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des _écoles_ littéraires, l’école
+étant un groupement autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être de
+l’absence de maîtres, mais plus probablement de l’excessif amour-propre
+de quiconque parvient, de nos jours, à se faire imprimer, et aussi de la
+fausse notion que l’on a de l’originalité nécessaire. L’originalité est
+nécessaire, mais elle ne consiste pas à ne ressembler à personne, elle
+consiste à être soi-même, ce qui s’obtient quand on ne s’efforce pas à
+n’être ni celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent toujours,
+car bon gré mal gré on procède de quelqu’un, et il y a toujours
+quelqu’un dont l’influence s’impose à un certain nombre de débutants;
+mais les générations qui se croient spontanées ne l’avouent pas.
+
+Une réunion de jeunes écrivains autour d’un grand homme avec qui on se
+sent quelques points essentiels communs, et qu’on admire, même avec une
+certaine déférence, et de qui on consent à recevoir une certaine
+discipline, me paraît être une chose belle et profitable, nullement
+nuisible à l’originalité.
+
+En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, c’est toujours le
+tempérament individuel qui triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il
+triomphe plus sûrement un peu bridé dans les débuts qu’affolé
+d’indépendance.
+
+ * * * * *
+
+La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine,--et à mon avis
+c’est la meilleure nourriture,--ne peut que difficilement se
+désintéresser des questions sociales, puisque ce sont ces questions qui
+surtout nous agitent. Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à
+ne traduire de la vie que les éléments pour ainsi dire permanents, en
+tout cas généraux, essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on
+prend pour thème la ou les questions sociales, de se demander ce qui, de
+ces crises, pourra intéresser les hommes dans une soixantaine d’années.
+
+Le danger que je vois, non pas pour la littérature--car un pamphlet, un
+article, un discours peuvent être des œuvres littéraires--mais pour le
+roman et le théâtre à «réfléchir les questions sociales», c’est que ces
+questions sont si brûlantes qu’il est impossible de les traiter sans
+passion et sans esprit de prosélytisme (un esprit qui devient rapidement
+vieillot), et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles ne peuvent
+être comprises que sous couleur d’œuvres de parti; et alors adieu toute
+appréciation littéraire! Le public n’a que trop tendance à ne pas
+apprécier une œuvre au point de vue littéraire, et maints écrivains trop
+de penchant à se soucier du point de vue littéraire comme d’une guigne.
+
+Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire la _beauté_ propre
+d’une œuvre, tel doit bien être le but premier, et je dirai, pour ma
+part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme employé-je! En
+littérature, le mot «artiste» est suspect. Il l’était du temps de
+Flaubert. Que n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu davantage!
+«Littérature artiste» est synonyme de littérature incompréhensible et
+heurtant de parti pris le sens commun. Si au lieu de voir l’art dans
+toute espèce d’originalité excentrique, on avait moins perdu de vue la
+lignée admirable de notre littérature nationale, nul ne douterait
+aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, c’est Molière, c’est Racine,
+c’est La Fontaine, c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des _Lettres
+persanes_ et celui de _Candide_, c’est Chateaubriand, c’est Balzac
+parfois, et c’est ce grand saint, martyr de la beauté littéraire:
+Gustave Flaubert,--tous génies de clarté, de raison et d’humanité,
+maîtres de leur langue, de leurs idées, et de leurs sentiments; et nul
+ne douterait que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui se
+pâme devant une épithète vierge, ni celui qui se forge un langage à lui
+tout seul, pour vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu mal au
+ventre.
+
+ * * * * *
+
+Que reste-t-il du renanisme? me demandez-vous. Je n’en sais rien. Vous
+le saurez probablement quand chacun vous aura répondu ce qu’il pense
+encore de Renan. Pour moi, ce n’est pas en ces quelques lignes que je
+voudrais dire mon immense, profonde et toute particulière admiration
+pour Renan. A mon avis, il n’a qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal
+compris, mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De si haut, il
+fait aisément le tour des choses dont nous n’apercevons communément
+qu’un côté. C’est un homme qui semble n’avoir jamais songé qu’il
+pourrait être lu par de pauvres esprits; il s’est placé souvent du point
+de vue de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, font que nous
+devons aujourd’hui nous placer plus près du sol; nous traversons une
+période de relativisme où il faut avant tout étayer sa maison, faire le
+maçon et le goujat. Mais qu’un beau loisir nous soit donné, je ne
+conçois guère qu’un homme cultivé puisse goûter plus de volupté que dans
+la compagnie de cet esprit de cristal, avec qui je crois respirer l’air
+des montagnes tout en me promenant dans un jardin français; avec qui
+l’on est grave en même temps qu’on sourit; avec qui l’on pèse le néant
+des choses, mais sans en nier la valeur relative. Haute et belle ironie,
+sans fiel et non pas sans foi! divertissement aristocratique de la fleur
+même de l’esprit humain! enfin écrivain incomparable, dont on cite si
+peu souvent, je sais bien pourquoi, la _Réforme intellectuelle et
+morale_.
+
+Le moralisme? Mais il sévit.--Le nationalisme en littérature? Mais il
+est absolument nécessaire! Le mercantilisme (critique vénale, etc.)?
+Mais il est absolument méprisable; c’est un monstre non viable qui meurt
+de son ignominie. Le public a été trop trompé; mord-il encore? Je n’en
+sais rien.--La concurrence des amateurs? S’ils ont du talent, ce ne sont
+plus des amateurs; s’ils n’en ont pas, ce n’est pas une
+concurrence.--Les tendances conservatrices de l’Académie française? Mais
+c’est le propre d’une Académie bien constituée d’être conservatrice.
+Voulez-vous qu’elle encourageât les talents révolutionnaires? Mais alors
+quel serait le propre de _l’autre_ Académie?--Enfin si je vous citais
+les plus intéressants parmi les jeunes écrivains, j’en aurais encore
+pour vingt lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi vous me
+permettrez de ne pas vous parler de moi.
+
+
+
+
+SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE[4]
+
+ [4] Décembre 1906. D’une enquête parue dans _le Semeur_.
+
+
+Je n’affirmerais pas que la critique soit aujourd’hui dans «le marasme»,
+mais je chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut entendre par ce
+«marasme» d’ailleurs à peu près généralement reconnu.
+
+Je suis porté à croire qu’il est dans les esprits, et cet état général
+rend la position du critique singulièrement difficile. En art, aucun
+principe général ni fondamental n’est reconnu. On n’exige pas plus la
+connaissance de la langue pour l’écrivain que les rudiments les plus
+élémentaires du dessin pour le peintre. On ne demande ni clarté ni
+raison ni agrément dans la conception et l’exécution d’une œuvre d’art.
+Que demande-t-on? Rien, sinon qu’un homme qui se dit artiste s’impose à
+l’attention par les moyens adroits.
+
+Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour la critique d’un
+Boileau, d’un Nisard, d’un Brunetière; et je m’en consolerais, pour ma
+part, si je ne m’apercevais que la multitude des petits critiques
+impressionnistes, qui tâchent de la remplacer par ce qu’on est convenu
+d’appeler «des idées larges», tendent invariablement à un dogmatisme
+plus arrogant, plus pédantesque, et plus affirmatif, que celui qui du
+moins était fondé sur une vaste et solide culture et sur le principe
+conservateur d’un génie traditionnel.
+
+La critique savante, et de même la critique improvisée qui est, je
+crois, la caractéristique de notre temps, tendent également au
+dogmatisme, ce qui est fâcheux. La savante a plus de chances encore que
+l’autre d’échapper à ce cruel aboutissement. Mais nous n’avons, nous
+autres, désormais guère de chances d’échapper à la critique improvisée.
+Si l’on me demandait d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais
+la tête en boudant: l’une est ennemie-née de toute tentative originale,
+l’autre professe le snobisme de l’originalité, avec laquelle il faudrait
+apprendre à ne point confondre l’excentricité facile et le «bluff», qui
+prend si aisément sur nous.
+
+Si la critique est prudente, elle ne prononce le nom d’un artiste que
+lorsqu’une renommée déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte cent
+noms pour quatre qui ont chance de vivre. De quel côté est le moindre
+mal? Sainte-Beuve ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains.
+Qu’on me dise quel critique est supérieur à Sainte-Beuve! Est-il bon
+qu’une autorité critique, même excellente, s’établisse, et que le public
+soit par elle régenté? J’en doute fort. Mais si le public en arrive à
+professer le plus complet dédain pour la critique, cela vaut-il mieux?
+C’est possible. Je vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération qui
+s’établit: le public est toujours en définitive mené par quelqu’un;
+c’est alors le monsieur parlant haut dans votre famille, dans votre
+groupe, ou parmi vos relations, qui crée une opinion fragmentaire. La
+diversité de ces opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut? Je vous
+le demande.
+
+Il n’y a qu’un critique: c’est le Temps. Il faut un homme de génie, un
+visionnaire de l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. Le sens
+critique est un don, une divination. Mais il ne va pas non plus sans une
+certaine science, sans érudition, parce qu’il y a dans une œuvre d’art,
+du moins dans l’œuvre littéraire, un élément essentiel et dont la
+connaissance s’acquiert: c’est la langue. Le critique doit être
+grammairien.
+
+Le bon critique, à mon avis, devrait avant tout s’efforcer de comprendre
+chaque ouvrage qui se présente à lui, et chercher les intentions de
+l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais les indiquer au public
+qui néglige de les chercher, et puis juger la façon dont elles ont été
+exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier un ouvrage de
+quelques-uns de ceux qui lui ressemblent le plus, et l’opposer à ceux
+qui offrent des tendances contraires; indiquer au public les courants
+littéraires, les sources d’où ils proviennent, et, s’il se peut, les
+fleuves où ils se vont jeter, les océans où ils doivent aboutir. Le plus
+intéressant est de «situer» un volume.
+
+Une leçon de topographie littéraire, c’est peut-être ce que le public
+désireux de s’instruire, sans que l’on force son jugement, est en droit
+de réclamer du critique mieux informé que lui.
+
+A une époque de production touffue et anarchique comme la nôtre, je
+voudrais qu’un critique commençât toujours son feuilleton par quelques
+lignes d’avertissement: «Attention, ce n’est pas ici un livre tendant à
+l’édification ou à l’éducation morale du lecteur, comme l’était celui de
+M. X... dont nous avons parlé la semaine dernière. M. Z... ne se propose
+pas d’autre but que d’écrire un beau livre, à l’exemple de Gustave
+Flaubert, ou, parmi nos jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de
+Pierre Louÿs et de quelques autres.» Ou bien: «Attention: M. Y...,
+modifiant ici sa manière de l’an passé, ce qui est le plus certain de
+ses «droits d’auteur», essaie de faire œuvre historique, c’est-à-dire de
+peindre les mœurs contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être
+vraisemblable; ce travail exige le procédé réaliste: de grâce, chers
+lecteurs, n’exigez pas de M. Y... qu’il ne vous livre que des figures
+suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une belle fin. Ou, au
+contraire, à mon autre catégorie de chers lecteurs, n’exigez pas que,
+parce qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé réaliste, M.
+Y... ne vous exhibe que des fripouilles abominables et que des scènes
+d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, être vrai sans cela!...»
+Je voudrais qu’il avertît encore: «Attention, nous avons fait
+dernièrement l’éloge d’un roman de M. V... qui était fort beau, quoique
+grave, monotone, et même ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être
+grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un beau livre, et la preuve est
+que nous plaçons très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. Le
+comique, et non pas l’ennui, est la principale vertu du roman de mœurs,
+et le croirez-vous? de la comédie elle-même!...» Je voudrais enfin--mais
+c’est bien chimérique--que le critique aimât la littérature.
+
+
+
+
+LE SENTIMENT DE LA NATURE[5]
+
+ [5] Octobre 1908. Paru dans _le Gaulois_.
+
+
+C’est une des opinions où les esprits les plus opposés, de nos jours, se
+trouvent unis passionnément, que la nature est «adorable». Le mot nature
+est un de ceux qui exercent sur nos contemporains le prestige le plus
+incontesté. Le personnage qui oserait s’avouer insensible à la nature,
+quel que soit le monde auquel il appartienne et le cercle où il se
+trouve, serait jugé. Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui
+échappe à l’irrespect universel, ce sont les champs, les bois, les
+montagnes, la mer, pour ce qui est de notre planète, et la voûte céleste
+qui nous transporte au delà. Dans une société extrêmement divisée, s’il
+est encore une croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, mais
+fervente, en l’auguste bonté qui tombe de la voûte étoilée ou qui émane
+de l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus humble pré où
+tremble un peuplier au bord de l’eau.
+
+Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne se croit tenu d’aller au
+moins une fois l’an rendre hommage à la nature, non seulement par
+hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère ou prétendu tel, de se
+découvrir avec elle des rapports nouveaux? Car, qui ne croit savoir que
+ce sont ces rapports que chantent nos poètes, qu’orchestrent nos
+musiciens, et que traduisent en couleur nos peintres aux salons
+d’automne, d’hiver et de printemps? Et qui de nous n’est ou ne veut être
+ou peintre, ou musicien, ou poète?
+
+C’est à croire que si l’humanité avait quelque chance de jamais pouvoir
+entonner un hymne commun, elle en trouverait l’inspiration, bien plutôt
+que dans quelque idée philosophique ou morale, dans ces intimes
+sentiments qui proviennent du charme d’un jour mourant, de la tristesse
+incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, de la terreur des
+gouffres, de l’exaltante puissance de la mer ou de la torpeur des midis
+torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie civile des pays
+exotiques nous surprennent parfois et nous paraissent inconcevables,
+autant les fragments poétiques de quelque contrée, de quelque âge reculé
+qu’ils nous proviennent, savent heurter, dans une région mal localisée
+de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre à l’unisson avec nous et
+fait naître la sympathie entre nous et l’être lointain, d’autre forme et
+d’autre couleur, mais qui a eu justement notre angoisse à l’approche de
+l’orage ou notre impression de parfait bien-être en regardant, dans
+l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où l’intelligence échoue à
+lier les hommes, une certaine sensibilité obscure réussirait-elle?
+Est-ce qu’il y aurait une langue universelle, émouvante et belle, parlée
+au plus profond de notre conscience, dont notre croissant amour de la
+nature signalerait les progrès, et dont l’excellence nous serait
+garantie par la pureté de la source inspiratrice, par la perfection même
+de cette nature dont la domination semble acceptée avec ivresse?
+
+ * * * * *
+
+Ce n’est certes pas la première fois que se manifeste, surtout depuis un
+peu plus d’un siècle, un engouement pour la nature, ni que l’on s’en
+demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait des raisons nouvelles aux
+manifestations du culte dont nous sommes témoins. La plus grande
+facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. La littérature
+descriptive, la divulgation par la photographie de toutes les merveilles
+du monde, s’y joignent, c’est évident; mais le prodigieux développement
+de la musique et des auditions musicales, la musique devenue l’art
+prépondérant même en France, la musique au restaurant, la musique au
+thé, la musique au salon, tenant lieu de conversation, voilà
+l’entraînement le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise et de
+confuse délectation qui nous vient de ce que nous appelons la nature.
+L’impression musicale est, de toutes, la plus vague, la plus
+irréductible à la commune mesure que nous avons pour apprécier la valeur
+des choses morales, à savoir: les termes précis. Elle est l’imprécision
+même. Elle nous met, par le charme qui lui est propre, en un tel état,
+que nous tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous possédons de plus
+beau ou de plus exquis, ou, plus exactement, nous croyons, sous son
+influence, que la moindre de nos pensées est la plus exquise et la plus
+belle, comme certains rêves nous laissent au réveil la persuasion que
+nous avons conçu en dormant une idée géniale ou goûté un ravissement
+surhumain. Le plaisir musical est un entraînement à se satisfaire de
+l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus général, et, pour
+beaucoup, plus vif que celui des idées ou des objets à contours bien
+délimités, il prédispose à déclarer d’essence supérieure, supra-humaine,
+et facilement divine, toute sensation agréable et nébuleuse. Lorsque
+nous entendons de loin, sur une large plage, le murmure de la mer
+remontante, ou bien lorsque nous voyons le soir ternir la lisière des
+bois, l’impossibilité où nous sommes de donner un nom convenable à notre
+émotion, nous invite à la déclarer de plus haute naissance que toute
+autre, et, notre amour-propre aidant, que nous sommes vite prêts à nous
+croire les confidents privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.
+
+La musique jointe à la sensibilité de la nature a développé à l’excès un
+genre d’orgueil particulier et désobligeant. «Je sens ceci...
+Sentez-vous? Comment, vous ne sentez pas cela?...» Ah! le suprême dédain
+dans le regard de celui qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez
+pas, vous, pauvre homme! Le monde ne se renouvelle guère; les
+intransigeances que l’on reproche aux hommes de foi? Mais les voilà,
+s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, ayant renié le Dieu de
+leurs pères, se piquent de découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux
+partout!
+
+Il faut signaler la tendance de notre goût contemporain, un peu
+littéraire, pour la nature: elle est une déviation du sentiment
+religieux. On sait combien la philosophie de l’«Inconscient» est à la
+mode. C’est dans les sous-sols obscurs de notre âme, ténèbres où nul
+homme sensé ne descendit jamais, que l’on veut loger cette partie
+sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait de dégager à force de
+lumière. C’est dans la nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le
+divin! Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions imprécises, à nous
+fournir de languides extases, élève le niveau de la nappe souterraine
+par où nous communiquons avec ce grand Tout. Ah! ne plaisantez pas la
+femmelette accoudée si gracieusement au bastingage et qui se déclare
+angoissée: peut-être a-t-elle heurté du pied l’ineffable principe du
+monde!...
+
+ * * * * *
+
+Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître les incomparables joies que
+nous puisons dans la Nature: nul poète, nul véritable artiste ne lui
+saurait être insensible; elle est pour eux la muse la plus féconde. Mais
+le poète et le véritable artiste qui ont le plus vécu à son contact,
+vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, c’est leur propre
+personnalité qu’ils ont sentie exaltée par sa beauté, c’est leur propre
+maîtrise, leur domination sur elle qu’ils ont affirmée en accomplissant
+leurs chefs-d’œuvre. Leur union avec elle ne fut pas, de leur part, un
+mol et voluptueux abandon, une adoration mystique de la chair divine.
+L’artiste, le viril créateur, ah! il s’échauffe, il admire, il adore
+assurément la nature; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, ni Rembrandt, ni
+Corot ne sont gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront à la
+nature et ce qu’ils lui devront ajouter; ils savent bien qu’ils ont à
+repétrir, à recomposer toute cette matière!
+
+Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, celle des peuples
+forts. Lorsque l’homme est fier et actif, il se sent supérieur au monde,
+il ne demande au monde que de le servir. Aux époques dites
+spiritualistes, il paraît bien que l’homme ait acquis une grande force à
+se séparer du reste de la création. «Les Grecs, disait avec infiniment
+d’esprit Émile Gebhart, avaient pour la nature un amour platonique.»
+
+C’est toujours par rapport à l’homme que les anciens, Romains ou Grecs,
+ont contemplé et célébré la nature. «De toutes les merveilles de la
+nature, dit Sophocle, aucune n’est plus étonnante que l’homme.» Virgile,
+le plus sensible des anciens au charme de la nature, ne s’arrête pas à
+la contemplation rêveuse, il est conduit sans cesse par elle aux
+réflexions et aux recherches philosophiques. Notre admirable
+dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins étranger qu’on le prétend
+aux grâces naturelles et à la majesté des éléments, eût cependant rougi
+d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir croire le maître.
+Coïncidence curieuse: c’est au siècle qui dompta réellement la nature
+par les applications scientifiques, qu’il était réservé de se déclarer
+d’autre part son trop heureux vassal, son esclave enamouré, son
+imitateur servile!
+
+Ce qui est surtout à redouter de cette sorte de panthéisme mystique où
+nous sommes fort enclins, c’est que la volupté de l’homme, devant la
+nature, y est d’abdiquer sa personnalité, de succomber, de s’anéantir.
+Le rôle de l’homme devant la nature y devient tout passif: c’est un rôle
+de femme. C’est une cause d’énervement et d’affaiblissement, c’est un
+envahissement de l’Orient fakiriste et somnolent sur notre Occident
+énergique et sur la France aux idées claires.
+
+ * * * * *
+
+Que si l’on tient à accorder tant de crédit aux pâmoisons et aux
+extases, comme nous en voyons l’exemple dans les livres de psychologie
+les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du Nouveau-Monde,
+peut-être ferait-on bien de remarquer que c’était jadis par la lutte
+contre la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait à ces précieux
+ravissements. Serait-ce en se laissant aller aux appels des sirènes que
+l’on y parviendrait désormais?
+
+Si chacun veut bien en faire autour de soi l’expérience, il est probable
+qu’on s’apercevra qu’un sentiment de la nature absolument sincère et
+spontané est très rare. Il est presque aussi exceptionnel que le
+véritable sentiment artistique. Que de malheureux avez-vous vus traînés
+devant les plus beaux paysages du monde, par invitation, par snobisme,
+ou par la meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient y prendre
+plaisir qu’à se faire désigner les noms des localités ou des cimes
+aperçues? Combien peu regardent par une fenêtre? Combien même des mieux
+disposés sont capables d’une contemplation de quelques secondes! Quant à
+ceux qui habitent les sites admirables, qu’ils ont donc vite cessé de
+les apercevoir et qu’ils en reçoivent peu d’influence! Pour la plupart,
+nous n’aimons la nature qu’en étrangers, comme nous aimons l’Italie, une
+excursion, une occasion de nous mouvoir, comme nous aimons le voyage. Et
+pour un grand nombre de ceux qui aiment franchement la nature, cet amour
+des choses impersonnelles et agrestes n’est qu’un dépit contre la
+civilisation qui les a blessés; la nature est souvent le refuge, elle
+est le dernier couvent des âmes lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou,
+une poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où elle invoquait la
+nature, «qui seule reste semblable à elle-même». Était-ce là l’amour de
+la nature ou celui de la jeunesse qui fuit? Chez Rousseau, comme chez
+Martial, le poète latin, comme chez tant d’autres, le goût de la nature
+est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être trouverait-on le secret
+du penchant de nos contemporains pour les bois...
+
+Le caractère bienfaisant de la nature vient de ce qu’elle est, pour les
+rares âmes contemplatives, un tableau attrayant, reposant ou émouvant,
+ou bien un symbole de grandeur, de force ou de sérénité. Il vient
+surtout de ce qu’elle est le plus complaisant miroir de notre visage
+intérieur et l’écho le plus exact de nos intimes chuchotements. Il vient
+de ce qu’elle est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour la
+solitude. L’habitude de vivre en commun, en nous obligeant à nous
+réduire à un certain niveau souvent médiocre, crée en nous une intimité
+vis-à-vis des grandes pensées, une pudeur du beau. La nature peut nous
+rendre la noble audace d’être graves. Mais la vérité est qu’elle ne peut
+que nous seconder dans le dessein que nous avons de l’être. Elle est
+miroir embellissant, elle est écho harmonieux. Mais en définitive, son
+pouvoir se borne à nous placer vis-à-vis de nous-mêmes. Que
+contiendrait-elle de sublime, que nous ne lui ayons d’abord prêté?
+Supprimez l’âme de l’homme, a-t-on dit depuis bien longtemps, et le
+monde n’est plus qu’un désert.
+
+
+
+
+LE THÉATRE ET LE LIVRE[6]
+
+ [6] Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort dans _les
+ Marges_.
+
+
+Le goût du théâtre ne me semble être qu’une manifestation, entre autres,
+du goût de sociabilité qui est si vif chez les Français. Je ne crois pas
+qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir qu’on y éprouve, que pour
+y puiser un sujet de conversation qui soit commun à toutes les maisons
+qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, en prenant le thé, en bien
+d’autres circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si pauvre qu’elle
+soit, c’est encore ardu? D’où la prépondérance prise par les acteurs,
+les actrices, leur vie privée et celle des auteurs, bien plus
+accessibles à chacun que leur talent ou leurs défauts. Comment
+voulez-vous que l’intérêt d’un livre tout nu puisse lutter avec la
+multitude des accessoires matériels, tangibles, vivants, mouvants, et à
+la portée des femmes, qui environnent le théâtre? Et par quel moyen
+contraindre tout le monde, et presque tous les mondes, à lire, à avoir
+lu dans le même temps un roman?
+
+Le goût du théâtre, à notre époque, est une manifestation de l’évolution
+de nos esprits paresseux vers les divertissements matériels. Je
+n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre que des agréments de
+cette nature, mais il en offre toujours de cette nature, même alors
+qu’il contient, par exception, des éléments d’un ordre plus élevé, et ce
+sont ces petites misères qui ont prise sur le plus grand nombre.
+
+Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être un indice de
+développement intellectuel, c’est que le genre théâtre est condamné au
+succès, au succès immédiat. Il me paraît contraire à tout ce que nous
+savons sur la fortune des œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée
+séduire l’immense public. Une œuvre neuve et belle ne peut que
+s’infiltrer petit à petit, soutenue par la force d’une élite. C’est
+pourquoi je ne sais rien de plus utile que les entreprises de
+représentations, qui tendent à se multiplier, même dans les théâtres
+officiels, pour lesquelles l’espoir de la centième, ni même de la
+troisième représentation, n’entre en ligne de compte. Tout l’espoir du
+progrès théâtral est là, comme tout l’espoir du progrès littéraire est
+dans les revues jeunes et libres.
+
+Mais je ne crois pas du tout que le théâtre soit un art inférieur. S’il
+l’est parfois, c’est à cause du concours obligatoire des masses. Mais il
+peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à la psychologie la plus
+profonde, à la condition qu’elle soit ramassée en formules
+shakespeariennes qui, comme dit Sainte-Beuve, «percent l’homme tout
+entier». C’est un art difficile, certes, mais qui oblige à la règle
+essentielle de tout art: la composition, et à une des qualités les plus
+désirables: la concision. Il pourrait être la meilleure et la plus
+féconde école, s’il n’était asservi à la triste condition d’être un
+délassement d’hommes fatigués par la journée, et un plaisir facile ne
+détournant pas le sang des organes de la digestion.
+
+Dans les conditions actuelles, évidemment, l’homme qui a l’amour de la
+lecture est supérieur à celui qui a la passion du théâtre. Et,
+d’ailleurs, en admettant les conditions les plus favorables au progrès
+de l’art du théâtre, la lecture offrirait toujours un aliment
+incomparablement plus riche à cause des profondeurs qui ne lui sont
+jamais interdites, et à cause de cette délectation incomparable qu’est
+le style d’un récit. L’affinement, le goût et l’amplitude même de
+l’intelligence ne sont possibles que dans une société qui a conservé le
+goût de la lecture.
+
+
+
+
+LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE[7]
+
+ [7] Août 1912. Enquête de Gaston Picard.
+
+
+I
+
+Sur le roman, je ne crois guère avoir changé d’idée depuis l’enquête de
+Le Cardonnel et Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et il y en a
+d’innombrables, puisque c’est le genre le plus libre qui soit. Je crois
+même avoir usé personnellement de cette liberté, en écrivant des romans
+dissemblables au point de constamment dérouter le public qui aime à
+suivre un auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui, comme il y a
+dix et quinze ans, je donne ma préférence et je consacre le meilleur de
+mes forces au roman dit «de mœurs», c’est-à-dire à celui qui ne se
+contente pas de narrer, fût-ce sous la plus belle forme, un épisode, une
+idylle, une anecdote, mais qui emprunte à l’Histoire son caractère de
+témoignage impartial sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si un
+roman est si juste et si profond, que le spectacle présenté par lui
+soit, non d’une époque, mais de tous les temps, ah! tant mieux! et c’est
+ce que le génie seul obtient. Mais je ne crois pas que nous devions nous
+proposer un but si présomptueux, et je crois que se le proposer est le
+plus sûr moyen de ne pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la
+plupart du temps, ingénu, que les œuvres immortelles n’ont pas été
+composées si orgueilleusement, et que c’est en exécutant avec modestie
+une tâche limitée, que l’on se trouve parfois, comme par hasard, avoir
+accompli un chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui s’offre à un
+romancier, c’est la peinture des hommes de son temps.
+
+Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à mon avis, établit une
+différence très nette entre le rôle du romancier et celui de tous les
+autres artistes, et une différence plus tranchée encore entre l’ouvrier
+d’une telle œuvre et les amuseurs publics que l’on se plaît trop à
+confondre avec lui.
+
+Le rôle des artistes en général est de charmer. Pour nos plus grands
+écrivains du dix-septième siècle, La Fontaine, Corneille, Molière,
+Racine, «plaire» était la «règle» reconnue. (Mais «plaire» alors,
+c’était satisfaire aux exigences d’une toute petite et excellente
+société; aujourd’hui, c’est se placer au niveau des foules.) Avec le
+sens de l’Histoire introduit, du moins avec éclat, par Balzac, dans le
+roman, une notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si importante
+que toute autre considération fléchit devant elle, c’est la notion de
+justesse, c’est l’impérieuse nécessité de «faire vrai». Nous devons
+peindre les hommes tels qu’ils sont. C’est en vain que notre lyrisme et
+notre idéalisme clameront, et nous pousseront à la déformation, à
+l’embellissement de notre sujet: si ce peut être le succès assuré pour
+aujourd’hui, c’est la caducité inévitable pour demain. Notre modèle est
+l’homme; il offre à nos velléités, à nos caprices, ce que les artistes
+plastiques connaissent sous l’expression de «résistance de la matière».
+Cet art difficile est une lutte entre deux forces et non un
+divertissement arbitraire: ce combat entre la volonté de l’artiste qui
+se croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles sourdement
+manifestées par le modèle humain, est, à mes yeux, un des plus curieux
+spectacles du monde. De là toute la grandeur du roman de mœurs, et de là
+aussi sa beauté qui est--je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de
+1904--d’une nature assez particulière.
+
+Elle ne se confond pas avec ce qu’on est convenu de nommer la beauté
+dans les arts, parce que son principal élément est la vérité
+psychologique et l’intelligence des lois et des mouvements sociaux. Je
+ne dis pas que ce soit son seul élément, car il en est d’autres
+qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain,--et notamment et surtout
+sa qualité d’artiste, s’il est artiste,--mais cet élément le
+caractérise, et il a et aura désormais tant d’importance que le
+constater dans un roman c’est proclamer l’excellence de l’ouvrage. A mon
+sens, cela va sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre pour
+hausser l’ouvrage: don d’expression, poésie, et cette autre faculté
+qu’ont les grands auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je ne sais
+quelle vision d’un juge surhumain, dont les accents par moments
+descendent comme l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité impose
+et effraie. Mais un roman de mœurs peut être remarquable sans ces signes
+de supériorité.
+
+Et la beauté du roman de mœurs ne se confond pas plus que l’histoire
+avec la morale: parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre,
+mais d’enregistrer les gestes humains en leur communiquant un caractère
+mémorable, une véracité plus frappante que le spectacle tumultueux et
+confus de la vie. Je pense qu’une morale plus forte et plus saine que
+celle qui est voulue par un auteur, se dégage du tableau de la vie
+clarifiée, résumée, par un esprit naturellement probe et élevé. Les
+conclusions la plupart du temps amères que nous tirons d’un examen
+approfondi de la vie, sont d’une portée plus longue, d’un retentissement
+autrement étendu dans toutes les régions de l’homme, que cette espèce
+d’optimisme mensonger qui, à la fin des belles crises des romans
+ordinaires, n’a pour but que de procurer au lecteur troublé par les
+péripéties du récit une bonne nuit.
+
+Seule, l’impression de la vie réelle demeure, et pousse des
+prolongements multiples dans la mémoire, tandis qu’une intrigue
+adroitement nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur, lui
+représente une chose achevée, épuisée, et sur laquelle il n’y a plus à
+revenir. J’aime mieux, à la page dernière de mon roman, voir un lecteur
+un peu boudeur et mal content, que de le surprendre fermant le livre
+avec cet air béat que laisse une question définitivement jugée: il y
+reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même le sens du récit que
+l’auteur n’a pas pris soin de lui exprimer en grandes capitales. Et s’il
+est choqué, moins par des exemples qui n’ont pas été choisis dans ce
+but, c’est d’autant mieux! C’est qu’il est blessé au bon endroit; et il
+n’y a que la vérité qui blesse.
+
+Comme la vérité, ce genre de roman blesse presque tout le monde; il est
+condamné à un relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la fortune
+du roman dit «réaliste» ou «naturaliste», ne saurait le faire valoir
+pour le grand nombre. On se laissait scandaliser par une certaine
+franchise au temps de _Madame Bovary_. Le naturalisme, ensuite, fut un
+objet de curiosité par la puanteur de ses fanges ou la verve de son
+pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées de tout artifice ne
+saurait séduire que certains esprits, très cultivés par l’antiquité
+grecque et latine, et qui seraient encore, comme on l’était au temps de
+Montaigne ou de La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour les idées que
+l’on se passionne aujourd’hui. Les idées passent comme les fleurs, mais
+ne renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne vois qu’un objet propre
+à la littérature, et qui, populaire ou non, ait la même chance de durée
+que l’homme, c’est la connaissance de l’homme. Le roman de mœurs--qui,
+par surcroît, peut être une magnifique œuvre d’art--n’a pour but que d’y
+contribuer.
+
+
+II
+
+Les publications à bon marché ont pu être avantageuses à certains
+auteurs dont les «trompettes de la renommée» n’avaient pas porté le nom
+dans tous les lieux où le public qui leur est destiné réside. Le public
+des auteurs les moins asservis au public réside partout. Il n’est pas
+forcément où se trouve le public dit «d’élite». Le public d’élite n’est
+pas groupé comme un troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne savons
+pas où il est. Les collections à bon marché ont pu l’atteindre, par
+hasard, en prenant sur la masse du public une autorité qui les imposait
+à des cinquantaines, à des centaines de mille acheteurs. Mais, ne nous y
+trompons pas: l’élite capable d’apprécier une œuvre non vulgaire, si
+dispersée qu’elle soit, ne doit pas être très nombreuse: et des
+cinquantaines, des centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître
+qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou tel nom dans leur
+bibliothèque. L’achèteront-ils de nouveau? C’est une question qui n’est
+pas résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première phase.
+
+Quant à l’influence exercée par ces publications sur les œuvres, eh
+bien, elle pourra être excellente à certains talents qui sont faits pour
+le grand nombre; il y en a; elle les obligera tout de suite à
+communiquer à leurs œuvres les qualités requises. Pour les autres, si
+ces tirages les influencent, c’est qu’ils eussent pu être influencés
+aussi bien par un éditeur ordinaire, par un directeur de revue, par un
+ami, par leur femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont forts feront
+leur œuvre sans se soucier du sort qui l’attend. Ceux-là seuls comptent.
+A quelques scrupuleux elle pourrait donner un certain souci moral.
+
+
+
+
+POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE?
+
+POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS?[8]
+
+ [8] Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le _Gil Blas_. Mais
+ ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.
+
+
+Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écris mes livres. Il m’a
+toujours semblé que je n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne
+faisais pas cela, je serais embarrassé de ma personne et mécontent de
+moi. Je dois en conclure que j’écris mes livres parce que c’est ma
+fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve généralement à les écrire,
+suffirait amplement à expliquer leur origine.
+
+Maintenant, à force d’écrire des livres, on prend conscience de ce qu’on
+avait fait tout d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien on se
+donne des raisons d’écrire. Pour ce qui me concerne, j’ai remarqué que
+ce que j’écrivais le plus spontanément coïncidait à peu près avec ce que
+les doctes traités nomment l’histoire des mœurs, tout au moins se
+rapprochait un peu de ce qu’on entend par ces grands mots: je ne l’avais
+pas fait exprès. Et en effet, ce qui pique ma curiosité dans la vie, ce
+sont, non pas les anecdotes, non pas les aventures, mais les traits de
+caractères ou de mœurs. Inconsciemment, en rapportant ces traits ou en
+les accommodant à ma manière, j’y joins la sourde rumeur de réaction qui
+se produit en moi à la vue de mainte action humaine qui me déplaît ou
+m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. Et cela donne ce que
+ça peut. Toutefois, j’ai donc désormais en la plupart de mes terreurs
+(_sic_), du moins un but, étranger à mon propre divertissement, et qui
+consiste à essayer de fixer des états de mœurs caractéristiques. Une
+sorte de vérité historique et la vérité psychologique, voilà les deux
+seules considérations extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais
+d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à les traiter est le
+régulateur indispensable de ma tâche, et la condition de sa réussite.
+J’entends par «réussite» ma satisfaction d’ouvrier; et ce que j’appelle
+mon plaisir, ce doit être mon goût personnel, mon esthétique, si vous
+voulez, lorsqu’ils sont contentés.
+
+ * * * * *
+
+Il va donc de soi que je ne pense pas du tout à exercer une influence.
+Ceci est très éloigné de mon intention. Je ne songe point non plus à un
+public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. Si j’avais ces
+préoccupations, mes livres seraient conçus tout autrement. Ils
+plairaient probablement davantage, mais ils ne me plairaient pas.
+
+Je ne cherche même pas à émouvoir; c’est, de toutes mes abstentions, la
+moins comprise. Il m’arrive bien souvent de supprimer une scène qui se
+présente à mon imagination et qui pourrait être pathétique. Pourquoi j’y
+renonce? Parce que cela me semble faire partie des _moyens_ de flatter
+le public, et parce que, de l’émotion qui peut se trouver dans mes
+livres, je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus secret. Il me
+plaît que beaucoup, même, puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet
+accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas par son éloquence ou ses
+éclats l’exposé simple et nu des faits psychologiques, qui seuls me
+paraissent avoir un intérêt durable.
+
+Se formera-t-il jamais un public pour admettre l’intérêt littéraire
+qu’il y a à ne représenter que les scènes les plus ordinaires de la vie,
+mais que l’auteur croit caractéristiques et typiques, et à ne les
+enjoliver par nul autre agrément que celui qui peut provenir de leur
+_justesse_? Je n’en sais rien. Je crois que le public en est encore
+aujourd’hui au point où il en était au temps du procès de _Madame
+Bovary_ et même de la querelle du _Cid_: il confond la beauté d’un livre
+avec la beauté morale des personnages, il appelle beau livre celui où
+les hommes sont représentés tels qu’ils _devraient être_, tandis que
+nous appelons beau livre celui où les personnages sont tels que la vie
+nous les représente. Il aime les belles leçons morales, et je ne le
+blâme certes point de cela. Mais si la leçon morale n’enlève rien à la
+beauté d’un livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau livre de
+donner une leçon morale; et la plus forte leçon morale qui puisse être
+fournie au lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle de la vie
+réelle, que n’a déformée aucune tendance étrangère à la seule passion
+d’être vrai.
+
+Songez-vous à _distraire_, me demandez-vous? Ah! pour distraire, que
+j’aimerais à écrire de beaux contes, libres, et où la fantaisie, la
+charmante fantaisie, le premier des dons d’un artiste, pût s’en donner à
+cœur joie! Mais le conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, et
+c’est le cas de se demander, plus encore que pour le roman de
+psychologie réaliste: «pour quel public les écrirait-on?» Et puis,
+serais-je capable de les écrire?
+
+
+
+
+DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES?[9]
+
+ [9] Octobre 1913. Paru dans le _Tout-Paris Magazine_.
+
+
+Je ne me serais pas posé cette question, mais on me la pose et je ne
+veux pas m’y dérober. On me la pose très probablement parce qu’on se
+préoccupe beaucoup des jeunes filles aujourd’hui, et parce qu’on se
+préoccupe, en les laissant jeunes filles, de ne point les laisser
+ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, et à bon droit, des
+lectures autres que celles qu’on a coutume de leur donner.
+
+Ah! si l’on me demandait: «Doit-on écrire des romans pour les enfants?»
+La réponse serait aisée! Oui, certainement, on doit écrire des romans
+pour les enfants quand on a le don, d’ailleurs si rare, de parler la
+langue qu’il faut pour cela. C’est que les enfants sont un peuple qui a
+ses coutumes, ses lois, une mentalité très particulière qu’on ne peut se
+flatter d’approfondir, mais dont on peut définir à peu près les limites.
+Les enfants sont de petites gens dont on peut dire: «Ils sont ainsi, ils
+aiment cela, ils se comportent en telle circonstance de la façon
+suivante», comme on le dirait des abeilles ou du chat. Leurs mœurs ont
+ce caractère achevé et complet qui ne laisse à l’historien aucune
+hésitation, et flattent l’anecdotier et le moraliste, jusque par les
+audaces extraordinaires qu’elles comportent. On peut écrire les mœurs
+des enfants ou l’on peut écrire des histoires inspirées de leurs mœurs,
+des histoires qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires qui,
+d’une façon générale, sont intéressantes.
+
+Mais, les jeunes filles! Les jeunes filles ne sont pas un peuple à part
+dans l’humanité. Les jeunes filles sont des êtres particulièrement
+charmants qui passent d’un état à un autre, des êtres de transition, qui
+tiennent aussi, dans une mesure indéterminable, à l’état futur auquel
+elles aspirent. Des unes on dit: «Ce sont de véritables enfants», des
+autres: «Ce sont déjà de petites femmes.» Et les bouleversements dans
+les mœurs et les émancipations et les régimes d’obstruction et de
+contrainte n’y feront rien: il y aura toujours et partout des jeunes
+filles qui, sans être pour cela des retardataires, conserveront le
+caractère dominant de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être
+pour cela des émancipées, offriront en toute leur personne le caractère
+de la femme. Et puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, des
+jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est plus divers ni plus
+incertain. Il vit à côté du monde commun, et quasi mêlé à lui, sans
+vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, il est comme à la
+veille d’une révolution qui peut tout bouleverser, il se tient dans
+l’attente, aux portes d’une terre promise qui ne lui apparaît, malgré
+toutes les précocités, qu’au travers de la brume,--d’une terre promise
+régie par un principe fondamental qu’il doit précisément ignorer.
+Combien de femmes ne sont que le reflet de l’homme qui a su les dompter
+par l’amour! Les jeunes filles sont des femmes aperçues avant l’exercice
+de toute influence, ou bien qui subissent un grand nombre de
+commencements d’influences, qui se disent consciemment ou non un jour:
+«Ce sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la vie, la carrière»,
+et qui le lendemain, se disent: «Non, ce sera celui-là.» Vie étrange et
+sans nom, attrayante par l’ambiguïté même qui la doit rendre parfois si
+redoutable, exquise probablement par les innombrables possibilités
+qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses espérances.
+
+Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude de son état que l’on a
+dédié à la jeune fille une littérature de neutralité applicable
+confusément à toutes, ne satisfaisant aucune d’elles, et naturellement
+peu tentante pour les écrivains qui estiment que leur art est de ne
+tromper jamais sur les formes et les faits essentiels de la vie.
+
+Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans une des conférences de M.
+Faguet sur La Fontaine (ah! que les jeunes filles feraient mieux de lire
+La Fontaine, le plus fécond, le plus admirable de nos romanciers, et de
+lire les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le Montaigne de notre
+temps, c’est-à-dire un de ces moralistes à la française, de qui
+l’agréable causerie est imprégnée de l’immense passé littéraire et
+philosophique, que de lire les romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits
+pour elles!), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans M. Faguet un petit
+récit personnel dont il illustrait comme d’une vignette sa conférence.
+Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, à qui sa mère
+expliquait la fable de la Cigale et la Fourmi, avait soudain protesté en
+entendant que la fourmi, laborieuse et avare, envoie impitoyablement
+«danser» l’imprévoyante cigale: «Non, disait la petite fille, ça n’est
+pas ça!»--«Comment, expliquait la mère, ça n’est pas ça! mais voilà le
+texte...» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde, mais elle lui donne
+un peu à manger.»
+
+Eh bien, malgré mon profond respect et ma très particulière admiration
+pour M. Faguet, je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. Qu’il
+s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de jeunes filles, et qu’il s’agisse
+même du public entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener la
+littérature à la conception que le public se fait de la littérature; or,
+pour la plus grande partie du public, la littérature, c’est la peinture
+des gens et des choses tels qu’ils _devraient_ être. Le public demande à
+l’écrivain de satisfaire le désir de justice qui est au cœur de l’homme,
+et il juge bon écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à
+l’état idéal dans une société idéale. C’est une conception qu’il a
+adoptée de Rousseau et qui est fort peu française; c’est une conception
+qui doit amener la littérature à la pure niaiserie et livrer la
+littérature française aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, comme
+la plupart de nos francs conteurs, même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à
+la jeunesse, peint les hommes tels qu’ils _sont_, et il n’agit pas ainsi
+pour son pur agrément d’artiste, car l’intention morale n’est pas du
+tout absente de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont les _Fables_;
+il agit ainsi parce qu’il n’y a point de leçon plus salutaire que celle
+qui se dégage de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la vie
+réelle, au moins les trois quarts du temps, la fourmi «peu prêteuse»
+envoie au diable la cigale; il n’est pas mauvais que la jeunesse en soit
+avertie; elle est heurtée, elle réfléchit, et si son sens du juste se
+révolte, comme il est probable, une réaction excellente se produit en
+son esprit, et elle est plus apte à exécuter une action généreuse que si
+vous la bercez et l’endormez par la narration béate et mensongère du
+bien partout accompli. Presque rien ne commence, ni ne continue, ni ne
+finit tout à fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop tendre
+pour apprendre qu’en général cela se passe mal dans le monde, et, parce
+que l’iniquité vous aura certainement choquée, nul stimulant ne saurait
+être plus efficace, ô jeunesse! pour y faire, de vos propres mains,
+porter remède.
+
+Que cette petite discussion autour d’une fable me serve d’apologue et
+laisse paraître le fond de ma pensée sur la question qui nous tient. Je
+crois qu’un écrivain qui se respecte ne peut, sous aucun prétexte,
+altérer sciemment l’expression de ce qu’il juge être la vérité humaine.
+Un écrivain ne doit pas abdiquer la liberté de secouer l’homme, son
+modèle, tout entier, et de le transpercer d’outre en outre. Or, il y a
+dans le modèle humain des poussières et un brutal flot sanguin dont
+nombre de jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter le contact.
+Faut-il donc en conclure qu’il n’y a point de littérature pour elles?
+Non, car parmi la multitude des œuvres véridiques que l’humanité
+inspire, il en est qui, soit par hasard, soit par choix de l’auteur, ne
+touchent que certaines faces du modèle humain, et dont la vue ne saurait
+offenser personne. Il est aussi faux de croire que l’homme est
+obligatoirement et dans tous les cas un monstre hideux que de le vouloir
+à tout prix un être suave et exemplaire.
+
+Il existe une «littérature de bonne compagnie», au-dessus de laquelle se
+classe, certes, «la littérature», mais qui souvent fut, elle aussi, de
+la littérature sans épithète. C’est celle-là qui devra, je pense, être
+ouverte de plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas qu’_Athalie_ a
+été écrite spécialement pour des jeunes filles, et du grand siècle.
+
+Je verrais pour ma part deux conseils à donner aux auteurs qui désirent
+être lus par les jeunes filles. Le premier serait de ne croire à aucun
+moment que leurs lectrices sont des niaises; ils se tromperaient
+lourdement et de plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins qu’aux
+personnes responsables de leur éducation. Et le second serait d’écrire
+des chefs-d’œuvre sans se soucier de la qualité des lecteurs. La qualité
+de l’œuvre fera que, bon gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes
+filles.
+
+
+
+
+PROJET DE PRÉFACE[10]
+
+ [10] Ce projet de préface au recueil de nouvelles _la Marchande de
+ petits pains pour les canards_ (1913) n’a paru, fragmentairement,
+ qu’en 1921 dans _la Revue critique des idées et des livres_, et a
+ été reproduit sous cette forme-là dans les _Feuilles tombées_
+ (Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de
+ dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue
+ à sa première date d’inspiration: 1913, malgré quelques retouches.
+
+
+Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la formule qui emporte
+communément l’assentiment du public: mais, à tort ou à raison, je les
+imagine assez proches du genre littéraire qui porte le nom de _Comédie_.
+
+Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de
+manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le
+lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule
+chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui
+détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse
+soupçonner la proportion entre l’homme ou son groupe et ce je ne sais
+quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés. J’aime
+les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à
+réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et
+aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence
+sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le
+souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie: au
+lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant qu’il
+ne «s’y passe rien».
+
+Aussi mes livres sont-ils de ceux où «il ne se passe rien». Et l’on ne
+verra sans doute guère qu’il se passe quelque chose dans ces minces
+historiettes où j’aggrave encore mon cas en choisissant mes modèles et
+mes sujets parmi les gens les plus ordinaires et les plus banales
+conjonctures. Point de héros empanachés, point de vertus exemplaires et
+pas le moindre «surhumain!» On a reproché à de plus grands que moi de
+consacrer leur œuvre à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs
+croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit le nom avec une
+majuscule, appartient à cet entre-deux. Le motif qui me détermine est
+plus simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, moi aussi, des
+«aspirations», j’ai, et j’eus de tout temps, le goût de la _Comédie_.
+
+La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue
+principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, prend son
+meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes
+et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse
+comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets
+convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce
+rien, ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts
+accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant, nous la tenons,
+nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par
+excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit
+attentif, averti, curieux de l’homme, épris par-dessus tout de
+psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs
+et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art
+garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous
+peine de ne pas exister, il prend sa source dans le sol vulgaire et que
+le talon a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême
+culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et
+si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète,
+mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance
+naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas au gré du modeleur,
+selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y
+adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages,
+mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates
+exigences de sa matière. Les hautes visées, propres aux grands genres
+présomptueux, non, assurément elle ne s’en prévaut point, et peu s’en
+faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais
+il est possible qu’elle en suggère l’idée et en sème même la contagion,
+de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air
+d’accomplir un acte ordinaire et d’ignorer sa propre amplitude.
+
+
+
+
+UN PÉRIL LITTÉRAIRE[11]
+
+ [11] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_.
+
+
+_Le Misanthrope_ ne fait pas d’effet sur le public.
+
+C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu son article. Mais on me
+rapporte son propos, et j’imagine l’émotion de l’auteur de _Boubouroche_
+et du _Train de 8 heures 47_. J’imagine son émotion, mais non pas sa
+surprise douloureuse, car il y a beau temps, probablement, que ce fils
+du pur terroir français a dû constater, comme je l’ai fait moi-même, que
+nombre de gens s’ennuient à écouter Molière.
+
+C’est le moment que les érudits choisissent pour arracher au maître de
+la comédie en France quelques lambeaux de sa gloire.
+
+Je ne rappelle le présent fait-divers que parce qu’il se présente à
+propos, au milieu d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne s’émeut
+qu’à demi; car, me prouverait-on que Molière ne fut jamais de taille à
+accoupler deux beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne sentirais
+pas diminué en mon estime le père d’Alceste et de Tartufe, tant il est
+immense par ailleurs, et je n’en professerais pas moins l’opinion que
+Molière est la source féconde où s’alimente la littérature française.
+
+Si l’on constate que cette source est désormais sans saveur pour notre
+palais, y a-t-il lieu de pousser un cri d’alarme?
+
+N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, jusqu’à croire que le génie de
+Molière se porte bien et qu’il a même de l’avenir... Peut-être serait-il
+oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à une défaveur momentanée, si ce
+refroidissement n’atteignait pas, par delà le maître de la comédie en
+France, qui a les reins solides, la veine comique elle-même, l’esprit
+satirique, c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature
+d’essentiellement national.
+
+Un professeur qui a enseigné la littérature française à beaucoup
+d’étrangers me dit: «Ils comprennent peu Molière: l’œuvre qu’ils avouent
+unanimement goûter chez lui, c’est _Don Juan_.» Je sais nombre
+d’excellents Français qui par une pareille manière de voir pactisent
+avec l’étranger.
+
+Ce que l’étranger, comme les femmes, comme les gens gâtés par la
+musique, comprend peu ou point, c’est l’esprit satirique, c’est
+l’ironie, notre grande veine comique: c’est, plus profondément,
+l’intérêt passionné qu’ont porté les lettrés de nos meilleures époques à
+la connaissance de l’homme. Peut-être s’est-on détourné de cette belle
+science, depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque de «psychologie»?
+
+A mesure que l’homme se désintéresse davantage de l’homme, l’attrait de
+la véritable comédie diminue. Quand nous employons le mot «comédie»,
+n’entendez pas, de grâce, l’humour plus ou moins baroque dont l’unique
+but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des heurts de
+caractères ou de mœurs contre un idéal de raison, de bon sens, de bonté,
+de justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs ingénus le rire du
+contraste, et chez les spectateurs avisés le sourire de la réflexion,
+lequel a pour fruit naturel une abondance d’idées morales.
+
+Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions plus prolongées,
+plus variées, et plus fertiles, que ces malicieux rapprochements des
+types humains soit entre eux, soit avec des idées dont la majesté les
+écrase. De ces mouvements humains qui, par définition, sont ici
+naturels, ou du moins aussi peu forcés que possible, se compose une
+image de la vie, en raccourci, en traits accusés, qui comporte sa
+moralité dans l’ouvrage dit «comique».
+
+Nos prédicants les mieux intentionnés devraient préférer, et de
+beaucoup, à tout autre genre réputé plus noble, la comédie, à cause de
+sa grande valeur d’enseignement. L’écart qu’il y a entre l’homme tel
+qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement
+sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire pitoyable, d’un auteur
+soucieux de peindre fidèlement, que par l’écrivain qui veut nous édifier
+en nous représentant comme des demi-dieux. Les leçons tombées de
+l’Olympe, les trois quarts de nous les refusent; mais celles qui
+viennent de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré s’insinuent.
+Hélas! personne ne croit plus à cette vérité; et si, au théâtre comme
+dans le roman, nous ne fournissons de «beaux exemples» et ne rivalisons
+avec Plutarque, on nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, ou
+mauvais patriotes.
+
+Est-ce que les enfants n’apprennent plus par cœur la _Critique de
+l’École des Femmes_? Au temps où Molière écrivait cette admirable
+pièce--un assez beau temps pour les lettres--on n’était pas déjà très
+éloigné de croire, dans la bonne compagnie, que les «pièces comiques
+sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange». Et si un tel
+sentiment n’avait eu alors quelque virulence, Molière n’aurait pas pris
+la peine de répliquer par la fameuse tirade de Dorante, où les tragiques
+prennent quelque chose!
+
+L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude à la psychologie,
+l’aversion pour la vérité, l’inclination des gens raffinés pour les
+sentiments «guindés», la prétendue soif d’idéal qui n’est la plupart du
+temps que la paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux Précieux,
+est ennuyeux pour l’homme; aussi prétendent-ils fonder sur un autre
+objet que l’homme leur esthétique et même leur politique! Erreur! Rien
+ne se peut fonder que sur la science de l’homme. Toute la splendeur des
+concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la résistance et des
+réactions multiples de ce médiocre et tout-puissant objet qui est
+l’homme.
+
+C’est ici que je vois un danger pour l’avenir de notre littérature et
+même pour notre mentalité nationale. Si la bonne comédie disparaissait
+de notre scène et de nos livres, je ne crois pas m’aventurer en disant
+que notre esprit serait abaissé.--«Mais, m’objectera-t-on, ce retrait du
+comique se fera en faveur du lyrisme, de la beauté musicale ou
+plastique, de ce que vous nommez vous-même la poésie!...»--D’accord;
+bien que la vie tout unie et comprise par un esprit supérieur me donne
+une impression poétique au moins égale à celle que m’offre la plus
+heureuse image. Mais je ne croirai point en effet tout perdu. J’admire
+les porteurs de lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais je ne
+peux me débarrasser d’une vision de cauchemar que j’ai eue: c’était une
+main, une main charmante et fort bien ornée, une main construite pour
+caresser les claviers et les magnifiques vélins; elle arrachait
+tranquillement, d’une grande histoire de la littérature française, les
+pages concernant nos vieux fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La
+Fontaine--oui, oui!--La Bruyère, _les Provinciales_, _les Lettres
+persanes_, les romans de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf _la
+Chartreuse_, ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf _Salammbô_, et les
+œuvres de Becque. Je ne regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle
+laissait, la main charmante, était très beau, oui, en vérité, était très
+beau. Mais essayez d’en empiler les belles chairs succulentes, privées
+de la colonne vertébrale et de la «substantifique moëlle» qui conduit au
+cerveau, et dites-moi si cela se tient et si cela fait devant
+l’univers--alors même qu’il ne comprend pas très bien--si cela fait
+cette fière figure que contribuait à former le génie comique de la
+France.
+
+
+
+
+L’ART ET LA FRANCE[12]
+
+ [12] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_.
+
+
+Nul écrivain ne saurait être insensible à une entreprise de littérature
+et d’art. Mais j’irai plus loin et je soutiendrai que nul citoyen ne
+doit la négliger.
+
+--C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux de la répéter!
+
+Vous croyez cela? Détrompez-vous. Ici ou là, de temps à autre, on a bien
+l’air d’accorder à l’art une place honorable; mais on ne m’ôtera pas de
+l’idée que l’on se soumet à cette convention plutôt pour obéir aux
+usages d’époques révolues que par franche et ardente conviction. Chacun
+se souvient du siècle de Périclès, de celui d’Auguste, de celui des
+Médicis et de celui de Louis XIV; et ces souvenirs de plus en plus
+familiers aux masses populaires, sont un peu troublants. N’empêche que
+l’idée d’art engendre encore quelque suspicion, et que le mieux que l’on
+puisse faire pour elle, en de nombreux milieux, c’est de lui concéder ce
+sourire paternel qu’on a aux distributions de prix, quand dans les
+préaux de leurs écoles les gamins ou les petites filles vont vous donner
+une représentation du _Voyage de M. Perrichon_.
+
+On veut bien être complaisant aux manifestations artistiques; mais dans
+un siècle où l’on sent qu’il y a de colossales questions à résoudre et
+des actions nombreuses à accomplir, on ne croit pas que l’art puisse
+sérieusement servir à grand’chose.
+
+Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque utilité, c’est pour le
+domestiquer, c’est pour l’employer à servir directement et tout de
+suite.
+
+Vous avez lu récemment les manifestations de partis divers, tendant à
+drainer la force artistique pour la mener par des canaux d’adduction
+rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre hommage à la puissance
+de l’art, me dira-t-on. Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître
+la nature de l’art. Et cette source si précieuse pour la cause commune,
+c’est s’exposer à la corrompre.
+
+Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé, puisque là où l’on est assez
+clairvoyant pour en reconnaître la valeur, on risque de lui porter les
+coups les plus funestes.
+
+L’art n’est honoré, comme l’homme même, qu’à condition qu’il soit libre.
+Je ne m’abuse point quant au sens de ce dernier mot. La liberté n’est
+pas l’anarchie puisqu’elle est précisément la floraison naturelle de
+l’état d’équilibre et d’ordre. L’art est libre quand il est le résultat
+pur et simple du génie de l’artiste. Le génie est un démon
+intérieur--généralement mauvais coucheur--que l’on risque d’étouffer, ou
+qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le veut mener du dehors là où
+ce n’est pas son caprice d’aller.
+
+J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si déconcertants qu’ils
+puissent paraître, qu’en le plus intelligent despote qui prétendrait les
+asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance en ces diables? C’est
+parce que je crois que chacun d’eux est un produit spontané de la race
+et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers l’épanouissement du
+génie national que ne le ferait l’artiste obéissant avec les meilleures
+intentions du monde aux chefs les mieux choisis. Il y a là un flair, un
+sens spécial que je ne crois pas abaisser en le comparant à l’instinct
+de certains animaux, et qui nous surprend et nous confond. Qu’on le
+veuille ou non, et en quelque respect qu’on tienne le rôle de
+l’intelligence, le rôle de la sensibilité dans la confection de l’œuvre
+d’art est prépondérant.
+
+L’art est éminemment _utile_. Mais les artistes n’ont pas besoin de le
+savoir.
+
+L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des travaux d’un peuple, ce
+qui est le moins sujet à périr.
+
+L’art transforme pour l’homme la vision qu’il a de l’univers. C’est
+l’art, bien plus encore que la nature, qui l’orne et peuple cette
+vision; car la plupart des hommes, même ignorants, n’aperçoivent la
+nature qu’à travers les œuvres d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la
+mer, les lacs et les montagnes? C’est après que des poètes eurent
+trouvé, pour chanter ces beautés, les accents qu’il convenait. De
+quelles expressions vous servez-vous pour porter votre jugement sur les
+choses? De celles qu’ont jetées dans la langue les écrivains qui se sont
+donné la peine d’éprouver plus profondément que vous.
+
+L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus secret, de plus
+particulier. C’est lui qui accouche les consciences, les esprits, et les
+sens. Si l’on veut: l’art c’est la confession publique d’un peuple. Par
+là, il nous révèle aux yeux du monde... Rôle «grandiose et délicat»!
+N’est-ce pas, cela aussi, _servir_ à quelque chose? Et est-ce que par là
+ne se légitime pas notre conception de l’art national à la fois et
+indépendant?
+
+Seulement, à quelle condition l’art peut-il nous rendre un si auguste
+service? C’est à la condition que l’artiste nous donne son propre chant,
+comme l’oiseau; à la condition que celui qui est né merle ne se mêle pas
+de faire la fauvette, ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille
+des rossignols, sous prétexte que décidément la musique de ces derniers
+est la meilleure...
+
+La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à qui, ne faisant point
+œuvre d’artiste, contemple les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de
+bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront avec une divine
+candeur.
+
+
+
+
+FEUILLES TOMBÉES[13]
+
+ [13] 1919. Paru, sauf le second fragment, dans _le Monde nouveau_.
+
+
+L’écrivain doit-il être le porte-parole de la société, ou doit-il être
+lui-même, seulement lui-même, et en dépit de tout?
+
+Si son œuvre n’est que l’expression de la société, il se borne au rôle
+d’historien fidèle. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais,
+conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet,
+il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la société,
+qui, par définition, le dépasse et lui en impose. Il risque de la rendre
+de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un
+peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître
+en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la société, il n’est plus
+qu’au service d’une maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il perd
+sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou
+des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire
+un écrivain de premier ordre?
+
+Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité
+forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il
+propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il
+rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est
+rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître
+impose; et bientôt chacun se pique de voir comme lui, chacun affirme
+avoir été par lui révélé à soi-même.
+
+Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses;
+le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.
+
+L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas
+un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous,
+en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre,
+c’est lui qui doit le donner.
+
+ * * * * *
+
+Que l’écrivain doit se maintenir comme sur un îlot isolé au milieu de la
+société--et cela, non pas par dédain de la société, mais seulement pour
+conserver l’indépendance absolue dont il a besoin vis-à-vis des hommes
+qu’il étudie, de la même façon que le savant examine et presse _l’objet_
+de sa culture. L’écrivain est un savant pour qui l’homme est l’objet à
+connaître. Aucune considération ne doit le retenir dans l’obligation où
+il est de dire ce qui lui apparaît comme la vérité, du moins comme la
+vérité momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir strictement à
+l’observation de cette règle, il rend tout progrès psychologique--et
+partant social--impossible.
+
+L’écrivain qui vit en société cesse de voir la société avec des yeux
+d’enfant émerveillé ou d’étranger curieux: il est emporté dans le
+torrent.
+
+Il doit demeurer spectateur sur la rive.
+
+ * * * * *
+
+L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a
+vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les
+Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres
+n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils
+méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est
+si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est
+tout. Il y a l’information de l’imagination, comme il y a l’émotion de
+l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions.
+La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et
+commence à s’animer, l’art commence.
+
+ * * * * *
+
+Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas
+observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion,
+joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer,
+la plupart du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en
+pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle
+ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie
+bienfaisante.
+
+Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très
+commun ni tout à fait rare. Mais les causes de mon émotion, si l’on y
+prend garde, quelles chétives choses! quelles misères! quels infiniment
+petits!
+
+Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que
+nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.
+
+Il s’agit d’une émotion de beauté!
+
+ * * * * *
+
+Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X... disait tantôt à
+propos de certains auteurs contemporains: il les louait d’avoir renoncé
+à ce qu’il appelle «le romanesque», pour se consacrer à l’étude directe
+de la réalité en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des
+sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B... d’avoir
+écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C... d’avoir
+écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance,
+de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction,
+pour se borner à rendre avec précision les faits.
+
+Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il
+y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le
+romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou
+d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.
+
+Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier,
+qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer
+des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais
+il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les
+idées, comme les impressions même, et comme les mots, d’une façon
+caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement
+l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un
+auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est
+tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part du
+génie littéraire.
+
+
+
+
+LETTRE AU R. P. ***, S. J.[14]
+
+ [14] Avril 1920.
+
+
+Depuis un mois et demi que je suis ici (à Nice), j’ai imaginé et écrit
+entièrement tout un volume, ce qui est vous dire que je ne me suis guère
+arrêté. Rien ne m’amuserait autant que de causer avec vous du livre que
+je viens de composer, qui est une espèce de conte philosophique ou moral
+ou social, fantastique, et où je n’ai cherché qu’à dessiner des images
+agréables, dont aucune ne manque d’avoir pour but de faire réfléchir à
+quelque objet extrêmement grave[15]. C’est une manière qui m’a toujours
+plu, et à laquelle je m’adonne d’autant plus volontiers que je me gêne
+moins. Elle me semble avoir quelque rapport avec la vie même qui m’a
+toujours présenté un côté comique et quasi burlesque, alors que je la
+sentais à base de tragédie souvent atroce.
+
+ [15] Il s’agit ici du _Carrosse aux deux lézards verts_.
+
+Je veux vous donner un aperçu du sujet de mon conte, parce que c’est
+déjà répondre aux questions très importantes que vous me posez. Il s’y
+agit de la question de la matière opposée à l’esprit, et je prendrais,
+si je n’étais si profane, pour épigraphe une phrase de Bossuet. A mon
+avis, le monde un jour a fait fausse route: c’est le jour où l’infernal
+génie de l’application des sciences à la matière s’est développé. On a
+cru que le monde renaissait; la plupart des hommes ont trouvé là à
+satisfaire leurs instincts; la science appliquée correspond à un des
+goûts humains les plus vifs. Mais ce jour a marqué la décadence de
+l’esprit. Le progrès, s’il existe, consiste dans la culture de l’esprit;
+mais l’esprit appliqué à la matière, qui, dans l’acception de tous,
+engage le monde dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette idée
+saugrenue une croyance mystique, inaugure une ère maudite qui aboutit à
+l’obscurcissement de l’intelligence et au malheur réel des hommes. Tout
+ceci fait la matière d’un conte de fées... Vous voyez comme je suis,
+quelque sujet que je traite: «un apologiste du dehors» puisque, toute
+question religieuse mise à part, j’aboutis toujours à quelque conclusion
+comme celle-ci, du panégyrique de saint Bernard: «Les fausses voluptés,
+après lesquelles les mortels ignorants courent d’une telle fureur,
+qu’ont-elles, après tout, qu’une illusion de peu de durée?»
+
+J’imagine même volontiers que, vivant «dans le siècle», je professe une
+doctrine plus sévère en ces matières que ne sauraient le faire des
+religieux. C’est que _je vois_ tous les jours le néant dont ils parlent.
+Tout le mouvement effréné du monde a pour but l’enrichissement de
+quelques-uns--ce qui constitue une aristocratie grossière, bien plus
+offensante que celle qui venait de la naissance; et cet enrichissement a
+pour unique but, quoi? de procurer aux bénéficiaires l’avantage _de se
+déplacer_. Se déplacer est devenu le but de l’effort des hommes. Votre
+ennemi Pascal avait dit: «l’homme est né pour penser!»... Se déplacer,
+pourquoi?--Mais c’est intéressant de voir des pays, des hommes nouveaux,
+d’étudier les mœurs!--Sans doute. Mais outre que la plupart de ceux qui
+se déplacent ne voient ni n’étudient rien du tout, il faut tenir compte
+d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les hommes se déplacent, ils
+concourent à rendre la surface du globe absolument uniforme. Avant cent
+ans, le monde n’offrira plus de différences sensibles que ses pics
+coriaces ou ses climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup. Donc
+cet immense appétit de mouvement, résultant lui-même de
+l’enrichissement--qui a comme contre-partie le travail ingrat et de plus
+en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité,--cet appétit de
+mouvement ne procurera plus absolument rien d’intéressant. Tandis qu’une
+vie humaine ne suffit pas à assimiler les trésors de pensées et de
+beautés littéraires préexistantes...
+
+Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans une ville où les vieillards,
+les vieilles femmes comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir
+autre chose que de se trémousser aux sons sauvages du jazz-band.
+
+Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre au sujet de la
+_thèse_[16].
+
+ [16] Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué que «ici et
+ là, avec le choix du sujet, il tournait à la _thèse_».
+
+Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé à la _thèse_ romanesque.
+Bourget lui-même ne la soutient pas théoriquement, et même la récuse.
+Elle est essentiellement inesthétique et vous reconnaissez bien que le
+roman doit conserver un caractère esthétique. C’est une œuvre d’art ou
+ce n’est rien. Ce que je reproche à la thèse, telle que la pratiquent
+ses adeptes, c’est le caractère artificiel des moyens qui aboutissent à
+une conclusion voulue, arrêtée _a priori_. Vous pouvez démontrer, à
+l’aide de marionnettes animées, tout ce que vous voudrez. Démontrer de
+cette façon appartient au tract, au discours, au sermon, etc. Il y a
+pour cela des _genres_ très respectables, et qui tous peuvent avoir un
+caractère littéraire égal à celui du roman ou de la pièce dramatique. Le
+romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à sa disposition: c’est l’étude
+impartiale des hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que, sans
+tricherie, il a pour but unique de s’informer sur ce que sont réellement
+les hommes et sur les réactions qui s’opèrent naturellement entre eux.
+Cet examen scrupuleux, sans parti pris, peut l’amener à une conclusion
+morale, politique, sociale. Et en ceci vous voyez que je ne suis pas
+ennemi-né de la qualité _morale_ du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu
+souvent qu’il était impossible de s’occuper des hommes sans prendre
+souci de la question morale. Mais ce que je soutiens, c’est que, si vous
+voulez _a priori_ aboutir à une solution «conforme à la morale établie»
+ou à telle solution préconçue, vous faussez par là même votre étude
+psychologique ou de mœurs, puisque d’avance vous donnez un coup de pouce
+à tous vos caractères afin de les amener là où vous l’avez décidé.
+
+C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut présenter une apparence
+de thèse,--notamment _Madeleine jeune femme_; et on pourrait en dire
+autant de la _Jeune fille bien élevée_, de _Mademoiselle Cloque_, du
+_Médecin des Dames_, par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon examen
+des hommes et des choses en cours de route, qui m’a amené là. Aussi je
+pense que nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention
+intentionnelle de l’auteur, le tour de main destiné à produire le
+résultat voulu par le démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire des
+auteurs que vous me citez. Vous me direz que si, avant de m’engager dans
+un récit, j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments, je
+marcherais avec certitude vers ma conclusion. Non. Parce que je suis
+dans un état d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger des
+éléments qui s’offrent à moi, et dans une disposition d’esprit qui
+subordonne nettement la conclusion ou le sens général à l’étude des
+personnages ou du milieu, de sorte que je ne peux rien _vouloir_, si ce
+n’est être juste. Autrement dit, mon œuvre est complètement amorale.
+Mais certains de mes récits--pour ne pas dire tous--m’amènent
+d’eux-mêmes à dégager un sens de la vie assez conforme à la morale
+établie. Jamais mon but n’est de produire un effet moral, mais on ne
+peut toucher une créature humaine sans se heurter à la question morale.
+Je ne m’interdis pas d’examiner la question morale dans un personnage ou
+un groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à une fin comme vous en
+remarquez une dans _Madeleine_.
+
+Si je vous disais que le motif qui m’a mis la plume à la main pour
+écrire _Madeleine_ est radicalement opposé au résultat que j’ai obtenu,
+vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai pour répondre à votre
+question: «Comment naissent mes romans?»
+
+Une femme est venue un jour chez moi me dire: «J’ai été élevée au
+Sacré-Cœur. On m’y a donné telles idées. J’en suis sortie avec une
+conception bien déterminée du monde à laquelle je suis restée fidèle.
+J’ai une fille qui a dix ans. Je me demande si je ne ferais pas beaucoup
+mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou, de lui permettre de
+se débrouiller à sa guise dans la vie: elle apprendra à la connaître
+telle qu’elle est; et probablement y fera-t-elle une figure plus adaptée
+que n’est la mienne.»
+
+On me disait cela parce que j’avais écrit _la Jeune fille bien élevée_,
+qui est plutôt une satire de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à
+lui donner une suite. Mais, instantanément, en entendant parler cette
+femme, je résolus de donner une suite et _dans l’esprit_ de mon
+interlocutrice. J’ai pris mon personnage déjà existant, là où je l’avais
+laissé, et j’ai cru le mener logiquement. La logique du développement
+individuel n’intervenait pas seule, il y avait la connaissance que je
+puis avoir des mœurs du temps, la courbe décrite dans l’histoire morale,
+depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa maternité. J’avais
+complètement oublié la personne qui m’avait, sans le savoir, fourni
+l’idée d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition avec elle.
+
+Est-ce là une thèse? Je ne peux donner ce nom à une telle opération.
+C’est une expérience de laboratoire, par un modeste disciple de Claude
+Bernard qui déclarait être entièrement soumis aux résultats de ses
+recherches, quelles qu’en pussent être les conséquences.
+
+De là vient que, selon les sujets que je traite, j’ai ou je n’ai pas
+l’air de soutenir une thèse.
+
+Il me paraît impossible que celui qui soutient une thèse, dans le roman,
+ne fausse pas tous ses personnages. Or une seule chose importe dans
+l’œuvre d’art littéraire: ce n’est pas la conclusion morale, qui
+n’intéresse que les contemporains, occupés, eux, à certaines luttes que
+ces conclusions soutiennent ou compromettent; mais c’est la vérité
+humaine, le portrait durable de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté,
+intéressera dans des centaines d’années comme de son temps.
+
+Je me défends encore de toute évolution, ou du moins d’une évolution qui
+aurait bouleversé ma manière. _Mademoiselle Cloque_, qui est de 1896[17]
+n’est pas si éloignée de _Madeleine_. Je viens d’écrire une petite suite
+à la _Leçon d’amour dans un parc_ que je considère comme un des plus
+sérieux de mes romans; et le roman que j’ai passé le dernier mois à
+écrire, me rappelait constamment _les Bains de Bade_! Mon esprit ne me
+semble pas s’être sensiblement modifié. Je continue à «constater des
+états psychologiques», et je ne vois rien d’autre à faire pour moi dans
+l’avenir--du moins au point de vue _littéraire_;--car si l’expérience
+m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais celles-ci que sous une
+forme autre que celle du roman.
+
+ [17] Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de mémoire,
+ ou une distraction de plume. _Mademoiselle Cloque_ a été écrite dans
+ la seconde moitié de 1898, et parut au début de 1899.
+
+Entre la brochure, le tract, le discours, s’introduirait plutôt le
+_conte_, comme genre de transition. Dans le conte on est plus maître des
+événements, et les personnages sont plus symboliques; c’est une sorte
+d’allégorie, de parabole, par laquelle l’auteur exprime au moyen
+d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il pense. Mais je reste
+entêté sur ce point: dans le grand roman, connaître sa conclusion en
+même temps que l’on pose ses prémisses, c’est la garantie que l’ouvrage
+sera fait de marionnettes confectionnées à son gré par l’auteur, et qui,
+par conséquent, ne prouveront rien.
+
+_L’Enfant à la balustrade_ ne prouve rien, certes! Mais, du point de vue
+moral, il fait bien mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste
+exemple de la vie médiocre et méchante, et qu’il pose, à côté, l’idéal,
+le besoin du mieux, du plus beau! Et, pour moi, pourquoi encore a-t-il
+le droit de toucher à cet élément de haute moralité ou de philosophie?
+parce qu’une telle tendance existe réellement dans l’enfance.
+
+Les «origines» d’un roman sont complexes, mais se ramènent à une: un
+fait typique, caractéristique, une vérité de caractère ou de mœurs
+sortant d’un exemple souvent fourni par la vie. Souvent l’exemple fourni
+est boiteux ou incomplet; sur lui notre liberté s’exerce pleinement:
+c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple vraisemblable,
+différent et supérieur. Mais une fois qu’on est aux prises avec des
+types, nous devenons esclaves de la vérité historique, nous ne pouvons
+pas tricher, c’est eux qui nous mènent. S’ils nous mènent là où vous,
+mon Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le titre d’«apologiste
+du dehors» nous convient, et c’est alors que le résultat de notre
+travail est beaucoup plus important que celui des apologistes du
+dedans...
+
+Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de l’_Écho de Paris_[18],
+pour plusieurs raisons, dont la moindre est que, en définitive, je ne
+suis pas un auteur pour grand public. J’aurais pu l’être à une autre
+époque... où le public sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il
+ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces souvenirs d’enfance, de
+toucher à des figures de religieux, et là, il faut l’apologie nette: ma
+méthode qui consiste à étudier la créature humaine, impartialement, ne
+saurait satisfaire. Il faut en outre se placer au point de vue de tout
+le monde et non à celui que réclame votre propre esprit, chose à
+laquelle je ne saurais me plier...
+
+ [18] Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu par
+ l’auteur, à Poitiers.
+
+Je suis difficile à connaître, soit dit bien entendu sans en tirer
+vanité, mais à cause de ma naturelle inclination à obéir à mes penchants
+variables, plus qu’à une ligne de conduite tracée _a priori_. Si
+j’écrivais beaucoup plus, l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma
+diversité, car elle existe; mais le goût fatal de toujours raboter et
+limer nos ouvrages nuit à notre fécondité. Pendant les années qui me
+restent, s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup. Je finirai
+peut-être ainsi par me ramasser, du moins aux yeux des hommes.
+
+
+
+
+PROPOS ROMANESQUES[19]
+
+ [19] Fin 1920.
+
+
+Parler de littérature c’est partir en guerre un peu. Est-il même un
+sujet qui divise autant les hommes? On s’entend mieux sur la sociologie
+et sur la politique, car il ne s’agit là que d’intérêts vitaux. Mais
+quand les goûts sont en question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits
+superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, et l’âpreté dans la
+discussion ne connaît aucune retenue. C’en serait fait depuis beau temps
+de l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait aux arts. Par
+bonheur, la Providence, comme beaucoup de vieux organisateurs, a assez
+bien fait les choses en décrétant que sur ce chapitre un peu plus que
+les trois quarts de ses créatures supérieures demeureraient complètement
+obtuses. Grâce à cette sage précaution, nous voyons des groupes compacts
+de personnes abdiquer tout jugement personnel et s’en remettre, avec une
+complaisance souvent touchante, à la direction d’un monsieur ou d’une
+dame de leur compagnie qu’ils adoptent pour guide en matière esthétique.
+Ainsi s’établissent bénévolement, dans le domaine du goût, de petites
+tyrannies qui ne le cèdent en rien, quant au despotisme et à
+l’arbitraire, aux systèmes tant décriés des gouvernements antiques.
+
+C’est un moindre mal? ai-je avancé. Mais sans doute, et bien que je
+n’aime pas l’esclavage. Car il est toujours avantageux pour le bon ordre
+qu’une importante partie du genre humain consente à jouer ou les rôles
+muets ou bien celui d’un docile troupeau qui trottine en bêlant devant
+son berger bon ou mauvais.
+
+Les choses étant ainsi, nous sommes privés évidemment d’entendre le
+murmure varié de la mer humaine, et nous possédons, en revanche, une
+sorte de système représentatif--ni plus ni moins défectueux que tout
+autre--, quelques énergumènes et aussi parfois des gens tout à fait
+distingués ayant assumé la charge de décréter la valeur des ouvrages de
+l’esprit.
+
+Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, les femmes du monde et
+les académies donnent au public le ton du jour. Le bon public ne
+proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites préférences, il ne les
+montre qu’en payant de sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui
+doit plaire; mais rarement, dans les conversations, il osera afficher un
+goût qui soit autre que le goût régnant dans sa société. Tel lit en
+catimini, pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne laissera jamais sur sa
+table, et tel fait très pertinemment l’éloge d’un livre qu’il s’est bien
+gardé d’ouvrir.
+
+Il y a donc un goût public ou, plus exactement, un certain nombre de
+goûts publics, qui sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir,
+et puis il y a des myriades de goûts privés--et peut-être, qui sait? un
+seul goût privé--qui reste inconnaissable, mystérieux, pour la
+satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent à la secrète,
+mais sans avoir d’autre point d’appui que des présomptions pour en
+établir la formule.
+
+Et l’on nous demande tous les matins: quelles sont les tendances de la
+littérature? quelle sera la littérature de demain?
+
+Quand j’aurai établi la liste des principaux ouvrages parus en 1920, je
+sens que je serai complètement incapable de répondre à une pareille
+question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher là-dessus une opinion avant
+de me rappeler ces romans ou poèmes qui, certainement, m’obligeraient à
+avoir plutôt dix opinions qu’une seule.
+
+En regardant les choses, je ne dis pas du plus haut, mais du plus loin
+possible, on discerne qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui à
+croire que, une grande guerre ayant bouleversé le monde, tout doit être
+également bouleversé, y compris les principes d’art qui jusqu’à présent
+suffirent à nos besoins. Pourtant, depuis Homère, de nombreuses et
+terribles guerres ont ensanglanté le monde; et la plus fameuse
+révolution: l’établissement du christianisme, a retourné bout pour bout
+les images que les hommes se font; et c’est encore le prestige de ces
+vieilles rhapsodies homériques qui hante aujourd’hui l’écrivain
+débutant, comme le maître à cheveux blancs qui a achevé son œuvre. Tous
+les changements pour lesquels le monde s’agite sont, à un point de vue
+essentiel, des leurres, puisque le même soleil est là, sur notre tête,
+et le même cœur, dans notre poitrine.
+
+Seulement, comme à l’heure qu’il est les hommes viennent d’agir beaucoup
+et violemment, ils s’avisent que les romans que l’on avait coutume de
+prôner piétinent un peu et que la chaîne des «événements» proprement
+dits n’y est pas secouée avec assez de muscles. On tend à insinuer que
+la psychologie, par exemple, est un aliment fade et peu substantiel,
+alors qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux composé de faits,
+de déplacements rapides et de catastrophes. C’est à peu près comme si
+l’on prétendait que, durant la période de dix années qui a précédé 1914,
+il ne s’est rien passé d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a
+quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. La seule période
+digne d’intérêt commencerait au 2 août de cette mémorable année. Mais
+cependant l’effroyable éclat du 2 août n’est que le résultat d’une vie
+intense et quasi secrète _des esprits_ durant les dix années qui
+précédèrent l’_action_. Sans ce mouvement des esprits l’action ne se fût
+pas engagée.
+
+Eh bien! ceux qui ne se sentent point d’humeur à étudier les causes
+psychologiques de la guerre se trouveront naturellement les mêmes qui
+croient que le roman de faits est supérieur au roman psychologique, les
+mêmes qui nous disent que dans _Adolphe_, dans _Volupté_ ou dans
+_Dominique_, «il ne se passe rien».
+
+Si nous, partisans résolus du roman psychologique, nous affections un
+mépris total pour le roman d’action, nous ne serions pas aussi injustes
+que le sont les partisans de l’unique roman d’action. C’est parce qu’il
+n’y a point d’acte qui soit digne de captiver par soi-même et
+indépendamment d’une opération mentale. Il n’y a pas jusqu’aux drames de
+la nature, jusqu’aux catastrophes sismiques où la collaboration de
+l’homme est évidemment nulle, qui ne nous obligent, si nous en voulons
+fournir un tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie du
+mystère, du divin, ou de l’antique fatalité. Si par hasard le fait en
+soi, tout nu, vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une
+interprétation psychologique que l’auteur a omise, songez-y, peut-être
+volontairement.
+
+Et là nous touchons un des points les plus sensibles de l’esthétique:
+l’art étant essentiellement poésie, et la poésie étant suggestion,
+l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, pour peu qu’un fait non
+recherché en apparence vous suggère soit une quantité de faits, soit les
+faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un fait, dépourvu de
+commentaires, vous oblige aux commentaires les plus riches, les plus
+féconds, ou appartenant à l’ordre le plus élevé.
+
+C’est une bien grossière erreur de croire que l’écrivain dit
+«psychologue» soit ennemi du roman d’action: s’il méprise l’action telle
+qu’on la conçoit dans les romans feuilletonesques, c’est qu’elle est une
+action limitée à elle-même, stérile, maigre et miséreuse, inhabile à
+engendrer dans l’esprit--où _tout_ en définitive _se passe_--ces
+multitudes infinies d’actions, ces «mille et une nuits» d’actions, que
+crée à chacune de ses pages l’œuvre psychologique la plus dépouillée
+d’intrigues et la plus sobre de commentaires d’auteur.
+
+
+
+
+FEUILLES TOMBÉES[20]
+
+ [20] 1921. Paru dans la _Minerve française_.
+
+
+Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une
+vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette
+chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est
+l’_Art_ même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui
+préexistantes.
+
+L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est
+conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie
+qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il
+apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé,
+comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est
+dérisoirement fermé.
+
+Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui
+préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût
+d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux
+d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de
+produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent. Il est un
+imitateur, né impuissant à trouver la forme nouvelle. Dès lors il
+s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit,
+amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il
+a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure
+d’ingénu.
+
+En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou
+connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait en
+somme que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La
+mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules
+d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant
+régné. Car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez,
+en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une
+éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités,
+jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un
+certain temps.
+
+ * * * * *
+
+Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous
+ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous
+prenons part. Or l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour
+une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le
+contour immuable des choses qui changent sans répit.
+
+Antagonisme de l’art et de la vie.
+
+Par contre on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les
+sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit
+Mithouard, est «une sublime économie». C’est la définition la plus vraie
+que je sache. L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout
+élément inutile est nuisible et parce qu’il s’agit de frapper comme à la
+cible, en un seul point, de tout notre plomb qui fait balle. Dans la
+conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait
+la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces.
+Où il y a prodigalité, il y a petit art; où il y a prodigue, il y a
+pauvre homme.
+
+J’explique par un sentiment de la règle artistique mon aversion
+personnelle pour la bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais non
+pas sans lui nuire. On voit des bohèmes, comme La Fontaine, qui
+pratiquent la plus sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce des
+bohèmes? Ce sont avant tout des esprits amoureux de la liberté; c’est
+bien autre chose.
+
+
+
+
+MENUS PROPOS[21]
+
+ [21] 1921. Paru dans _la Revue critique des idées et des livres_.
+
+
+Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est
+capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns
+seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la
+technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec
+une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne
+retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs
+professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des
+érudits--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui peu à
+peu gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à
+l’admiration, et l’herbier remplace la nature.
+
+ * * * * *
+
+L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque
+d’une certaine insuffisance d’esprit.
+
+Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le
+roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à
+ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser. Ce n’est pas leur moralité
+ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est
+qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la
+morale et non pour la vérité humaine.
+
+ * * * * *
+
+Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas
+de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues
+aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de
+la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la
+conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité
+humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de
+ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions,
+si c’est cette étude qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre
+sujet comme un savant la matière de ses expériences ou de ses
+observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il
+est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la
+présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette
+lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur
+ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le; car
+c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que
+nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle
+et en nous.
+
+On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles
+gens bien intentionnés qui voudraient nous faire forcer la nature ou les
+faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un
+enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous,
+apôtres,--prenez garde,--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il
+s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus
+fort, sinon meilleur.
+
+ * * * * *
+
+Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin, qui tend à mesurer la
+valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce
+n’est pas l’idée morale qui crée l’art.
+
+Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle
+impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante
+de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet! C’est confondre art et
+métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste
+par sa manière propre de le traiter que l’on est original, donc artiste.
+Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.
+
+L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés
+et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement
+d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de
+la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression
+d’une vibration singulière de la sensibilité. Or quoi de plus propre que
+l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale, comme
+toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère
+esthétique.
+
+La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce
+titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre
+mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne
+habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui
+est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus
+complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer
+étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la
+dernière défroque d’un romantisme à courte vue?
+
+
+
+
+LIBERTÉ ET LITTÉRATURE[22]
+
+ [22] D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture,
+ Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.
+
+
+I
+
+... Le cas d’un petit jeune homme qui s’est mis en tête de devenir
+écrivain n’est pas chose rare. Il est devenu même très commun. Il est
+devenu commun pour des motifs divers: entre autres par suite de la
+désuétude où est tombé ce que nous appelions autrefois le préjugé contre
+les artistes; ensuite par le radical changement qui s’est produit dans
+la conception du métier d’artiste. Ce métier était une fonction auguste
+qui exigeait une vocation véritable, des connaissances, une grande
+abnégation, voire quelque courage. D’aucuns affirment qu’il est devenu
+quelque chose comme une carrière. Je n’en veux rien croire, car
+quiconque fait des dupes n’en fait jamais pendant très longtemps.
+Peut-être, toutefois, se laisse-t-on aller à croire que les terribles
+difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait jadis tout hérissé,
+sont atténuées, ce qui suffirait à susciter de fausses vocations et à
+leurrer les familles qui, croyant que là comme ailleurs on «arrive», et
+même plus rapidement, relâchent ce frein conservateur des prudences
+bourgeoises que nous avons tant maudit, nous les jeunes gens de 1889, et
+dont aujourd’hui, pour ma part, je reconnais l’opportunité.
+
+Mais, à l’époque où nous terminions nos études, le préjugé était dans
+toute sa force. Ah! nos familles vénéraient, certes, les grands
+écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels et honneur de la
+France. Mais elles les considéraient volontiers comme étant tombés du
+ciel tout glorieux, et tenant sous le bras leurs œuvres complètes: elles
+eussent souhaité être de leur parenté, mais elles ne concevaient pas
+qu’elles eussent pu engendrer un garnement bâti en somme comme tout le
+monde, de qui la naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat de la
+foudre ni du tremblement de la terre, mauvais élève en outre, peut-être
+mauvaise tête aussi, c’est probable, et paresseux comme un loir--c’est
+presque le signe précurseur certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un
+tel blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri: «_Anch’ io son’ pittore!_
+Moi aussi j’ai reçu la grâce céleste! Moi aussi je suis créateur
+d’images inoubliables et de fictions qui font rêver! Moi aussi je suis
+fait pour brosser des toiles où l’humanité se reconnaîtra! Moi aussi
+j’ai du génie!»
+
+Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, peut-être ignoraient-ils que
+tous les engagements dans une voie qui n’est pas la normale doivent être
+contrariés. Mais ce bon sens qu’il ne faut pas craindre d’appeler par
+son beau nom bourgeois de «sens commun», ce bon sens que l’on retrouve
+toujours et en particulier dans nos masses françaises, ce bon sens qui
+nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le souci hargneux à la fois
+et salubre d’accumuler les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire.
+Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à n’en pouvoir douter le
+redoutable don, franchissaient barrières et fossés, et passaient...
+C’est bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. Si ingrate que
+soit cette opinion, partagée, je le sais, par d’éminents esprits, et si
+amer que soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même à mes
+débuts, je crois qu’il est bon que quelques lacets soient astucieusement
+mis, afin de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui veut jouer de
+la lyre. Que celui qui parvient à tirer des sons harmonieux de
+l’instrument d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce témoignage
+fier: «J’en ai joué quand même.»
+
+Mais s’il convient que des éléments insouciants ou obscurs s’opposent
+aux vocations peu sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il
+n’est pas moins à désirer que çà et là quelque intelligence transportée
+par la foi esthétique vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle
+que, parmi les grandes tâches que la nation sollicite de leurs énergies,
+il en est une attirante et périlleuse comme une aventure fantastique, et
+qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter un volume, quelques
+pages, ne fût-ce qu’un sonnet, au monument incomparable qu’est la
+littérature française.
+
+Il ne faut jamais croire, comme nombre d’hommes d’un certain âge sont
+tentés de le faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit
+interrompue. Les éclipses sont possibles, encore qu’on les constate à
+peine, mais la nuit définitive n’est qu’une méchante pronostication.
+
+Tant que notre sang français aura conservé ses vertus--et nous savons
+s’il les a conservées,--il produira des inventeurs, des savants, et des
+héros, et il produira de grands écrivains. Tels sont les fruits naturels
+de notre vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille
+traditionnelle qui orne notre table, aucun des convives ne se croirait
+plus chez nous.
+
+
+II
+
+Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, à savoir: l’appréhension
+naturelle qu’éprouve une immense partie du public vis-à-vis de la
+littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. J’ai ouï dire que cette
+question intéressait beaucoup de monde. En effet, l’homme de lettres
+n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui que ne l’est le lapin dans nos
+bois. Il pullule. Il est si commun qu’il ne peut plus guère en imposer à
+personne. Par son nombre il multiplie les difficultés inhérentes à son
+état. Comme il lui faut à tout prix être remarqué, sous peine de ne pas
+être, il se condamne à l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au
+scandale dont la puissance de publicité commence même à s’user. Et il
+est de jeunes Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le dos
+tourné, mettraient le feu aux cathédrales et aux musées à seule fin que
+leur nom soit connu!... Quelle est la famille qui aujourd’hui n’a vu
+avec effroi se lever en son sein ces monstres singuliers? Quoi! tant de
+gens ont quelque chose à dire d’original? Et tant d’originaux ont
+l’impérieux besoin d’exprimer leurs idées exquises dans les langues de
+Racine ou de Hugo? Encore si c’était en ces langues!...
+
+Ne nous laissons pas émouvoir: car si les débuts dans les lettres sont
+innombrables, les œuvres retenues se peuvent compter sur les doigts de
+la main. Dans la lutte pour se faire lire, une terrible sélection
+s’opère, plus impitoyable que celle que pratiquaient nos honnêtes
+familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, si l’on veut parler
+sérieusement, nous nous trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, en
+face de l’homme de lettres, espèce rare et dont un très petit nombre de
+noms est familier à tout le monde. Eh bien! malgré une sélection si
+sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe que voici: cette espèce
+d’hommes, avec ce qu’elle produit, conserve malgré tout quelque
+caractère inquiétant et qui justifie la méfiance d’un public non averti.
+
+L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon sens et qu’on n’a pas
+suffisamment prévenu les aborde à peu près de la même façon que rôde le
+chat autour du feu qui couve sous la cendre. Cet animal prudent mesure
+la température. Il allonge le museau, puis il le retire soudain, il
+risque un pas en avant, il en fait deux rapides en arrière, tout en
+exprimant par les sinuosités de son panache le tremblement qui l’agite.
+Il est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se méfie du charbon
+invisible qui brûle la patte, et de l’étincelle qui sitôt pétille et
+peut vous éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, le plus près
+possible, de l’âtre ardent, exposant puis retirant la petite face
+sensible de sa patte de velours, c’est une image que je crois bonne à
+retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité en général observe
+vis-à-vis de la littérature, et je me hâte d’ajouter, si étonnante que
+mon opinion paraisse: que l’humanité en général fait très bien
+d’observer.
+
+Je me revois rhétoricien, passant, pour aller au lycée[23], par la rue
+George-Sand, et déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze mon premier
+manuscrit. L’article était en prose: je crois bien que c’était une
+histoire sentimentale et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans la
+boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, car je n’étais pas
+fou, et néanmoins je trépignais d’impatience. Trois jours après,
+regardant par-dessus l’épaule de mon grand-père qui dépliait son
+journal, que vois-je en première page? Mon article avec son titre en
+gros caractères, et le pseudonyme adopté! Mon cœur se serre. Je pâlis et
+je vais m’asseoir, mais non sans épier la figure du vieillard qui lit au
+coin de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends les battements
+de mon cœur. Est-ce que le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les
+lunettes? Est-ce que la bouche rasée n’a pas souri? Je n’ose le croire.
+Mais, tout à coup, la bouche prononce ces mots pour moi inoubliables:
+«Mon garçon, voici une fantaisie qu’il faudra lire...» Je n’étais plus
+pâle, mais rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement prendre le
+journal, je m’écriai: «La fantaisie? c’est moi qui l’ai écrite.»
+
+ [23] Le lycée Descartes, à Tours.
+
+Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter aux nues et me crier
+là-haut: «Mon garçon, tu as trouvé ta voie...» Pas du tout! L’article,
+qui valait la peine d’être lu alors qu’il était l’œuvre d’un inconnu,
+subit la plus implacable critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis
+toute ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais commis une
+incongruité. La fantaisie que j’avais faite comportait entre autres
+épisodes l’ouverture clandestine de certain vieux meuble tout rempli de
+reliques et flairant bon le passé. C’était un sujet très touchant, très
+séduisant quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais parce qu’on
+reconnaissait le secrétaire de la chambre voisine, il y eut un chœur de
+voix pour m’accabler: «Ah çà, est-ce que désormais, petit misérable, tu
+vas te mettre à fracturer toutes nos armoires?...»
+
+Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui l’étonnante sagesse,
+l’inconsciente divination. Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le cas
+particulier, mon grand-père eût tort de me détourner d’écrire des
+«fantaisies» pour les journaux,--et ce n’est pas certain,--mais d’une
+manière générale, les grands-pères ont raison d’agir comme le fit le
+mien.
+
+L’homme de lettres «fracture» les armoires de famille, et d’autres aussi
+quelquefois. C’est avec les secrets, les choses intimes, souvent avec de
+cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte diabolique qui sert à
+peindre l’humanité. C’est presque toujours au détriment de quelqu’un, en
+tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de sable, que l’on coule le
+verre de ces miroirs immortels où l’homme de tous les pays et de tous
+les temps vient apprendre à se connaître. Consultez les clés des
+_Caractères_ de La Bruyère, et vous verrez aux dépens de qui fut composé
+un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire à la France.
+
+Eh quoi! vais-je vous présenter de la littérature et de l’écrivain une
+opinion qui tournera contre moi-même? A un certain degré d’élévation
+dans l’ordre des choses morales, on fait fi des précautions intéressées
+qui sont coutumières dans la vie de relations. Dans la confection d’une
+œuvre littéraire un peu haute, comme dans la conversation privée de
+l’honnête homme, on méprise les contingences, on considère la vérité en
+face, et on la dit.
+
+Or c’est précisément cette obligation de dire vrai et de mépriser les
+contingences, qui fait de la littérature digne ce nom une sorte de
+substance d’apparence équivoque, une matière dangereuse dont
+l’aimantation est puissante, mais dont le contact vous déconcerte ou
+vous trouble, vous produit quelquefois un choc nerveux et néfaste, peut
+parfaitement vous intoxiquer, à tout le moins vous laisse incertains si
+vous devez déclarer la chose excellente ou détestable. N’est-ce pas là
+que vous en êtes trop fréquemment en ouvrant les livres? N’est-ce pas ce
+que vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté d’écrire est grande,
+lorsque vous essayez de vous faire un jugement sur les ouvrages
+littéraires? Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés au triple
+point de vue intellectuel, esthétique, et moral? Est-ce que vous n’êtes
+pas gênés dans votre propre conscience? Est-ce que vous ne l’êtes pas
+davantage dans le sentiment de votre responsabilité, lorsqu’il
+s’agit--ce qui arrive tous les jours--de conseiller aux vôtres telle ou
+telle lecture?
+
+Voilà une question grave, qui, si elle est mal résolue, peut éloigner à
+tout jamais de la littérature quantité d’esprits fort dignes d’y être
+initiés, et, conséquence pire, peut précipiter la décadence littéraire
+d’un pays, ce qui équivaut à une défaite désastreuse lorsque ce pays est
+la France, de tous temps éminente par ses arts.
+
+Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous dirai que la gêne est
+venue surtout de ceci: à partir du dix-septième siècle, nous avons eu en
+France une littérature de société. Nos mœurs étaient au plus haut degré
+sociables, tout étant subordonné chez nous à la vie de relations,
+autrement dit à une sorte de vie sinon publique, du moins qui exclut
+comme incivile, inconvenante, toute préoccupation privée. Notre
+littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que ce qui peut être
+sinon approuvé du moins entendu sans sursaut par des personnes de bonne
+compagnie et réunies, et la plupart du temps sous l’autorité morale
+d’une femme et d’une maîtresse de maison. Cet usage a produit des
+chefs-d’œuvre de littérature polie dont beaucoup d’entre nous n’arrivent
+point à se désaccoutumer. La contrainte qu’il exige ne nous a privés ni
+des grandeurs de passion ni des profondeurs de pénétration spirituelle
+qui sont dans Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de la
+gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, ni des hardiesses
+singulières, voire impertinentes, qui sont dans La Bruyère, dans
+Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, dans Pascal. Mais tout
+cesse. Cette charmante vie par groupements choisis, où l’on lisait pour
+ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin du dix-huitième siècle.
+Les malheurs publics et particuliers obligèrent chacun à se replier sur
+soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant on recevait de la
+société! L’individualisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, se trouva
+désormais sans contrepoids et sans frein, il s’exalta, il éprouva le
+besoin de proclamer son avènement et de lancer des manifestes. Les
+résultats n’en furent pas tous regrettables, certes; et qui de vous
+n’applaudit encore un superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, et
+Lamartine? Mais aussitôt la littérature se multiplia, s’émietta,
+s’éparpilla. Il y avait eu une sorte de littérature, moyennant quoi l’on
+s’y reconnaissait. Il y en eut désormais autant que de plumes à écrire!
+Chacun parla de soi, chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs
+s’efforça de le voir autrement que son voisin; et, phénomène bien
+humain, chacun s’acharna à imposer sa vision personnelle avec d’autant
+plus d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa valeur. On devait
+aboutir à l’anarchie littéraire, cause de votre angoisse, cause de mille
+maux, et qui permet au premier venu de se déclarer un maître, mais qui
+aussi, en compensation, laisse à toute intelligence, à toute conscience,
+le loisir de descendre en ses sous-sols les plus obscurs comme de
+s’élever librement en plein azur, sans le souci de savoir si la loi des
+convenances vous le permet ou bien non.
+
+Du jour où la littérature fut devenue individuelle, c’en a été fait de
+la littérature qui peut inspirer confiance _a priori_. A dater de
+Jean-Jacques, l’écrivain n’est plus l’homme du monde s’installant pour
+causer, le dos à la cheminée d’un salon, devant des messieurs au
+jugement éclairé et un cercle élégant de belles dames; l’écrivain est
+l’homme de cabinet qui, à l’abri de toute sanction immédiate, vous fait
+part de ses confidences... ou de celles d’autrui, ou des vôtres en
+particulier. Or Dieu sait ce qu’un «cœur mis à nu», pour employer
+l’expression de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une bouche que nulle
+réserve ne bride peut formuler en fait de confidences! La littérature a
+cessé d’avoir exclusivement le caractère esthétique. Elle a adopté le
+caractère documentaire. La littérature n’étant plus de société, mais
+personnelle, abdique toute pudeur, effarouche nombre d’âmes délicates,
+et court le risque d’être franchement nauséabonde. Elle l’est,
+quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez...
+
+Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez pas encore! C’est que, en
+revanche, elle peut nous instruire utilement. Émanant de n’importe qui,
+ayant pour objet n’importe quoi, elle est en mesure de nous renseigner
+sur des âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité dans de plus nobles
+compositions. Elle va nous introduire dans les milieux les plus divers,
+les plus surprenants, et quelquefois les plus dignes d’être connus. Elle
+devient apte à nous montrer la variété si grande des types humains, et,
+tout compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt encore que dans la
+visite curieuse des bas-fonds c’est dans l’exaltation propre au poète,
+c’est dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes et au-dessus
+d’elle-même, que cette liberté effrénée garde la chance d’être une
+louable conquête.
+
+Je me refuse à la maudire. Les pires choses ont leurs avantages. Mais il
+n’en demeure pas moins que, grâce à ce caractère, la littérature est,
+comme le feu, sournoise, attirante, et dangereuse. Il ne faut pas briser
+avec elle sous le prétexte qu’elle est dangereuse; mais il faut savoir
+qu’elle l’est; elle l’est au point de vue des mœurs, elle l’est au point
+de vue des idées. Les physiciens, les médecins manient tous les jours
+des substances explosives ou toxiques: il y a la manière, elle
+s’apprend, il faut l’apprendre.
+
+Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni croire qu’il est nouveau,
+qu’il date de nos jours. S’il comporte un élément neuf, ce serait
+celui-ci, et il est important: durant des siècles, les circonstances ont
+permis à la France de se comporter comme une personne qui vit chez elle,
+en sa gentilhommière aux murs épais, et qui, si elle a fort souci de ce
+que diront ses proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. La
+nécessité d’une grande solidarité interalliée autant que le rôle
+éclatant que vient de jouer notre pays dans l’univers, nous obligent à
+un surcroît de tenue: ce ne sont plus des siècles du haut de trois
+pyramides, ce sont «quarante» États qui nous contemplent!... Toutes les
+nations sont avides de connaître nos livres afin de nous connaître
+mieux, car nous avions fait tout le possible pour être méconnus; nous ne
+parlons plus dans le privé; nous sommes devant un immense public. Si
+jamais une littérature de société fut opportune, c’est bien aujourd’hui,
+encore ne s’agit-il plus d’une société polie et sous le contrôle d’une
+femme de qualité, mais de la société mondiale et sous le contrôle de la
+conscience humaine.
+
+De ceci étant avertis une bonne fois, que devons-nous faire? Eh bien, je
+vous l’affirme après mûre réflexion: nous ne devons pas nous laisser
+gêner par cette grande idée, jusqu’à nous en trouver entravés dans nos
+facultés créatrices. Un écrivain français qui cesse de croire qu’il est
+libre, altère par ce fait même l’intégrité et la fécondité de son génie.
+Et, d’autre part, toute velléité de se guinder pour parler trop bien, ou
+de s’enfler pour parler aux peuples divers, risque de faire perdre à
+l’esprit français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire ce qui
+nous rend agréables et partant assimilables à tous.
+
+L’idée de notre responsabilité devant le monde, il convient de la poser
+et de l’inscrire sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande voie
+littéraire. Mais si nous sommes sans chimères, force nous sera de
+reconnaître qu’il y a chance que cette invitation à la gravité ne
+trouble pas plus le démon qui frémit chez l’écrivain, que ne l’ont fait
+dans le passé le prestige de la loi religieuse, la morale commune, ou
+les cachots de la Bastille. Ne nous leurrons pas: la littérature, et
+celle des meilleurs, au point de vue des mœurs et des idées, reste la
+matière en fusion qui entretient la chaleur du globe et sans laquelle
+celui-ci périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des puanteurs de
+solfatares, ou soulève le redoutable panache d’un Vésuve d’où
+s’échappera sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et la pierre
+qui lapide le promeneur insouciant et la lave qui ensevelit le village
+tranquille.
+
+Et alors, me direz-vous, vous constatez tout cela et vous ne sonnez pas
+la cloche d’alarme? Si fait! Je la sonne, et je vous dis: «Méfiez-vous
+d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le caractère attrayant du
+danger.» Mais je vous dis plus haut encore: «Conservez devant la
+littérature comme devant la vie tout votre sang-froid; apprenez à
+discerner ce qui n’est qu’appât mercantile et ce qui sous des épines,
+même vénéneuses, contient le fruit savoureux et nutritif.»
+
+Ne nous alarmons pas, et songeons que nos ancêtres littéraires les plus
+honorés eux-mêmes furent dangereux.
+
+Ni les fabliaux du moyen âge, ni les _Quinze Joyes de mariage_, ni les
+_Contes de la reine de Navarre_, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes
+candides ou maîtres innocents! Rabelais, opulent artiste, grand par le
+verbe comme par l’esprit, est-il un auteur pour demoiselles? Croyez-vous
+que la sublime férocité de l’écrivain des _Provinciales_ trouverait
+seulement accès aujourd’hui en nos revues littéraires de tout repos? Je
+me souviens d’avoir entendu dire à une femme aussi sainte qu’érudite et
+qu’excellent juge: que certains _Contes_ de Perrault étaient d’une
+parfaite immoralité... Et le père de _Phèdre_, qui passe pour ange de
+douceur à cause de la suavité de ses sons, quelle torche furieuse il
+promène dans les plus noires ténèbres du cœur! Si nous brûlions _Manon
+Lescaut_, _René_, _Adolphe_, _le Rouge et le Noir_, et dans Balzac ne
+fût-ce que les pages concernant le baron Hulot, enfin _Madame Bovary_,
+que resterait-il de ce qui fit la gloire du roman français moderne?
+
+Le mal n’est pas de rendre les passions ni les vices de l’humanité ni
+même d’exprimer des idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est pas
+d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être armé pour le combattre. Le
+mal pour un écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce qui est pire,
+une âme nulle. Si je vous supplie de ne point vous laisser épouvanter
+par la littérature que je reconnais moi-même dangereuse, c’est que je
+sais trop que la crainte qu’elle inspire peut provoquer par réaction, et
+provoquer tout naturellement chez les plus honnêtes gens, le goût d’une
+littérature dont le caractère essentiel consisterait à n’être pas
+dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, et, sans nul doute, elle
+est nécessaire pour la plupart des esprits non avertis qui ont le
+louable désir de lire et qui ne savent pas réagir contre les sujets de
+lecture; ce genre de littérature nous épargne la lutte, et il donne
+momentanément satisfaction à un besoin du bien, du beau, du bon, qui est
+au cœur secret de beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre que
+l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, n’émousse nos moyens
+naturels de défense, n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en
+nous ce sens critique, cette verve de combat, qui, eux, engendrent la
+féconde satire et la «vraie comédie», celle qu’un bourgeois de Paris
+reconnut à l’audition d’une des premières pièces de Molière,
+c’est-à-dire une des manifestations les plus propres du génie français.
+
+Je ne sais pourquoi le sens critique est généralement pris en mauvaise
+part. On le confond avec l’esprit de dénigrement et avec la méchanceté,
+alors qu’il n’est que l’esprit de justice appliqué aux choses de l’ordre
+moral. Il est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le témoignage de
+sa réaction ou de ses réflexes normaux sous le choc des événements ou
+des idées. Cette fâcheuse interprétation a été jusqu’à jeter sa
+suspicion sur la critique proprement dite, que certains croient un genre
+inférieur, alors que la littérature elle-même, comme la philosophie,
+comme la science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont rien qui
+vaille.
+
+Ce que nous sommes en droit de demander à un écrivain, ce n’est pas
+d’être anodin, c’est d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous
+présentant des exemples magnifiques, des caractères droits, des actes
+irréprochables, en un mot une vie idéale, qu’il se montrera un compagnon
+de fréquentation sûre. C’est en sachant vous inspirer du spectacle de la
+vie telle qu’elle est, avec ses malignités, ses petitesses et ses vertus
+aussi, mêlées, un tableau dont la franchise d’exécution nous invite à
+d’innombrables réflexions fécondes. Le bon écrivain ne doit pas
+solliciter votre approbation constante ni surtout immédiate, il doit
+solliciter votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous vous
+disiez: «J’ai vu des gens ainsi faits... J’ai vu des situations
+pareilles. Mais ni ces gens ni ces situations ne m’avaient pareillement
+donné à penser.»
+
+Notre but commun, que nous soyons partisans de l’une ou de l’autre
+littérature, c’est d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever les
+âmes. Une école qui est de vieille tradition, et respectable, croit y
+parvenir en ne vous présentant que des âmes cristallines, que l’on met
+violemment en opposition avec des chenapans et des traîtres farouches.
+Cela est peut-être très bien, mais me semble ne vous faire que peu
+d’honneur; et n’est-ce pas vous traiter en enfants assis devant le
+théâtre de Guignol? Une autre, plus confiante en la qualité de vos
+esprits, sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de vous mouvoir
+au milieu des diverses conditions humaines, où vous êtes témoins que
+l’injustice n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu n’a pas
+toujours la récompense qu’elle mérite. A vous, lecteurs, stimulés par le
+spectacle peu satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le
+rétablissement nécessaire et de concevoir un désir plus efficace de
+redresser les torts, que vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu
+l’écrivain, à la fin de son livre, pratiquer lui-même la solennelle
+opération du jugement dernier: placer les bons dans la gloire éternelle
+et précipiter les méchants dans les gouffres infernaux.
+
+Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme doit demeurer le noble
+but que l’on se propose. Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge
+tout le mérite; dans l’autre, il vous oblige à juger vous-mêmes, à
+discuter, à exercer vos intelligences et vos facultés généreuses, à
+tirer du désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait l’appétit du
+mieux; il fait l’honneur aux citoyens de les constituer en jury; il
+s’adresse non à des marmots, mais à des hommes; il veut, il veut
+surtout, vous traiter non en troupeau de douces brebis, auxquelles il ne
+s’agirait que de fournir l’herbe préférée, mais en êtres intelligents.
+Si la littérature n’avait pas pour fin de nous rendre plus riches en
+toutes les sortes de biens moraux et notamment en intelligence, elle
+serait la plus vaine des manies. Être intelligent, ce n’est pas, en
+France, seulement adopter les conclusions d’un personnage présumé
+supérieur, c’est juger pièces en main. La littérature française, la
+romanesque en particulier,--j’entends la bonne, c’est-à-dire celle qui
+dérive de la verve de nos incomparables moralistes,--la littérature se
+propose de vous faire passer entre les mains au moins un aperçu de
+toutes ces pièces; l’écrivain projette sur elles une lumière plus claire
+que le jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit mot de
+commentaire à ajouter; c’est: «Voilà.» J’avoue que j’aime, lorsque je
+suis moi-même public, que l’on me traite de cette façon et qu’on veuille
+laisser mon verdict tout à fait indépendant.
+
+Je pense vous avoir montré en quelle mesure l’homme de lettres est un
+être inquiétant et qui mérite au premier abord toute méfiance. Ce
+conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, voire de mettre en
+alerte vos facultés critiques. Si grand que soit chez lui le respect de
+la morale et de la conservation sociale, il est presque, par définition,
+un agitateur, puisqu’il doit soulever vos pensées comme vos sentiments.
+C’est un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il ébranle, et
+l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence de vie. Par les éléments
+de nouveauté qu’il vous présente, il vous heurte, il vous choque, il
+vous scandalise quelquefois; mais, vous contraignant à juger, il obtient
+de vous la plus haute en même temps qu’une des plus difficiles
+opérations de l’esprit. Il fait de chacun de vous un petit Prométhée qui
+dérobe un peu du feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit pas
+sans risque. Mais, devant la splendeur du résultat, bien couard celui
+qui hésiterait.
+
+Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée ou attentatoire
+aux mœurs que je recommande au public français, trop justement écœuré
+des procédés dits «naturalistes», en général fort pauvres en esprit;
+c’est la simple bravoure accompagnée de belle humeur, ou c’est, si vous
+voulez, l’absence de pruderie et le courage de la discussion qui nous
+sont d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je considère comme
+un devoir de préconiser, c’est le maintien de notre illustre renommée
+d’écrivains libres. Que nous venions par malheur à la perdre, la
+littérature française en serait diminuée.
+
+
+
+
+UN GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER: LE ROMAN[24]
+
+ [24] Octobre 1924. Paru dans _la Revue de France_.
+
+
+La question posée récemment par Marcel Prévost: «Les femmes
+lisent-elles?» a suscité d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très
+vite dépassé les limites de la question, ou, plus exactement, ont prouvé
+que la question était posée tout à fait à propos, et qu’elle était des
+plus fécondes.
+
+Les réflexions se sont portées sur «la lecture» en soi, thème
+fertile[25]. Et, comme on croit généralement que le roman est le genre
+le plus lu, les réflexions ont été attirées vers le roman.
+
+ [25] Que l’on relise à ce propos la préface de _Sésame et les Lys_
+ (Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes ajoutées
+ par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin. (Note de R.
+ B.)
+
+Je crois, pour ma part, que certains traités de vulgarisation
+scientifique, et touchant principalement l’astronomie, sont dévorés avec
+une ardeur plus fervente que le roman. Et on en pourrait probablement
+dire autant des ouvrages de mystique,--toujours d’allure
+scientifique,--qui abordent les problèmes de l’au-delà. Ces livres sont
+lus, relus--et par les femmes!--et honorés dans les demeures, ce qui
+n’arrive que bien exceptionnellement au roman. Mais enfin, le plus grand
+débit de livres, sur le marché, étant en faveur du roman, il faut bien
+que, par des femmes ou par des hommes, le roman soit lu, parcouru,
+feuilleté tout au moins, si mince que soit le peu d’honneur en quoi on
+le tient.
+
+Sur les raisons qui font que, bon gré mal gré, l’on s’attache à la
+lecture du roman, je me propose de revenir tout à l’heure. Mais il me
+semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène tout nouveau, qui, d’une
+part, contribue à une diffusion grandissante du roman, d’autre part--et
+cela semble contradictoire--à un plus grand discrédit du genre.
+
+Car c’est un fait qu’on achète des romans, et en quantité, mais la
+plupart du temps sans respect pour l’objet de son emplette.--Je mets à
+part, bien entendu, les bibliophiles, dont le goût fournit des preuves
+souvent héroïques de sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs,
+qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée avec une piété crédule et
+touchante; ils constituent, somme toute, une minorité dans la clientèle
+nombreuse du roman.--On achète un roman pour y «chercher une sensation»,
+pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant une soirée qui coûte
+moins cher que celle du Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation
+écrite des idées discutées à table ou bien une source d’idées
+discutables à jeter dans la prochaine conversation, pour tuer le temps,
+ou simplement par habitude. Je connais des gens qui lisent énormément,
+qui lisent n’importe quoi, et qui à défaut de provision renouvelée
+relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu. Beaucoup plus qu’on ne
+le croit, aussi, on lit pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire
+par le roman? Oui, par le roman. D’où le succès du roman historique,
+géographique, et, encore une fois, d’apparence didactique. Si vous
+pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes encore capable d’_apprendre_
+quelque horreur qui vous avait été épargnée, ou tout au moins
+d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement une turpitude que
+vous croyiez réservée au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner d’une
+conception de la vie qui surpasse celle que votre modestie s’était
+faite.
+
+De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils nettement du
+premier ustensile venu, que vous pourriez vous procurer au bazar de
+l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie, ou du résultat de l’audition
+d’un cours public, ou d’un sermon? En achetant un volume, vous n’avez
+fait qu’introduire chez vous un objet qui peut vous _servir_ à quelque
+chose. Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité affectant votre
+intelligence ou votre cœur; il est un moyen, un intermédiaire
+quelconque, propres à vous faire passer d’un état à un autre, tout
+simplement. Vous pouvez le jeter comme un journal de la veille ou comme
+un linge sali.
+
+Je sais que c’est la conception généralement adoptée. C’est celle de
+quelques-uns des maîtres du roman contemporain. C’est celle qui se fait
+jour dans le livre de Ruskin que je viens de citer en note; et, hélas!
+je vois bien que c’est au fond celle de Taine,--qui cependant a mis en
+honneur Stendhal,--de Taine qui a écrit sur le roman ces lignes que l’on
+ne rappelle pas assez: «Et si je pouvais choisir pour quelqu’un, entre
+tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos,
+de l’amitié, je n’en prendrais aucun: je voudrais qu’il fût artiste,
+écrivain plutôt qu’artiste, romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais
+pour lui-même comme pour les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur
+et de plus beau.» (_Corresp._, II, 250.)
+
+Je me demande si les romans qui font la gloire de la littérature: _Don
+Quichotte_, _la Princesse de Clèves_, _les Liaisons dangereuses_,
+_Candide_, _Adolphe_, _le Rouge_, _la Chartreuse_, _la Cousine Bette_,
+_Madame Bovary_ ou _l’Éducation sentimentale_, _Anna Karénine_, et même
+les plus fameux romans anglais, sont des œuvres d’utilité. Mais passons.
+L’opinion est celle-ci: le roman _sert_, il est destiné à servir, il
+sert aux besoins les plus variés; parmi les genres littéraires, il est
+le bon à tout faire. Cela ne contribue pas à le hausser dans l’estime
+publique, qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables et même
+de sa croyance, n’ira jamais qu’à l’objet de luxe, superflu,
+désintéressé, ou tout au moins n’accordera jamais son adhésion
+passionnée qu’à des créations dont nos besoins, hormis le besoin
+esthétique, n’avaient absolument que faire: depuis la Vénus de Milo ou
+l’Apoxyomène jusqu’aux _Symphonies_ de Beethoven ou à Tristan, en
+passant par l’_Odyssée_, l’_Œdipe-Roi_, _Hamlet_, _la Ronde de nuit_, ou
+Versailles.
+
+ * * * * *
+
+Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc pas aspirer aux lettres de
+noblesse. Malgré les qualités d’art par lui amplement méritées parfois,
+et qui lui ont été partout reconnues, il n’est pas le grand genre. Une
+tragédie, un bon petit livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs.
+
+La cause en est, je crois, chez nous du moins, au fait qu’il échappe,
+plus qu’aucune autre œuvre littéraire, aux règles. Il _a l’air_ d’être
+le genre le plus facile. Tout le monde ne met pas sur pied un ouvrage
+dramatique jouable; tout le monde ne s’astreint pas à rimer un millier
+d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui, à peu près tout le
+monde a écrit son roman. Les duchesses, les princesses, les comtesses,
+les bourgeoises, les actrices, les femmes galantes, les midinettes ou
+les dactylos, il y a une question que vous pouvez en tout état de cause
+leur poser sans risquer un impair, c’est: «Quand _le_ publiez-vous?»
+Toutes les petites Bovary de notre temps écrivent, et elles prennent
+volontiers pour sujet l’aventure de petits Flaubert.
+
+On a posé l’étiquette «roman» sur des élucubrations de toutes qualités
+et de toutes sortes. La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même,
+mais des commerçants ingénieux se sont avisés qu’on pouvait la soumettre
+au traitement de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la publicité
+jointe à l’institution de nouveaux guides de la valeur littéraire,
+appelés «jurys», a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec la
+faveur de l’article, sa production s’est accrue.
+
+Celle-ci a pris de telles proportions, que non seulement les éditeurs,
+non seulement les membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes, de
+qui la fonction est de lire et de juger les romans, se voient dans
+l’impossibilité de prendre connaissance des trois quarts de ceux qui
+leur sont envoyés. Un homme spécialement doué et lisant jour et nuit,
+ainsi que durant ses repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié. En
+admettant qu’il survécût, quand pourrait-il écrire ses appréciations?
+
+ * * * * *
+
+Pareille extrémité a un aspect comique, mais elle comporte des
+conséquences très graves.
+
+Nous ne sommes, après tout, que des hommes. En admettant que la bonne
+volonté soit totale, que la résistance physique et morale du critique
+soit à toute épreuve, elle ne le garantira pas, dans ces conditions,
+d’une lassitude. Dans la mesure même où il est consciencieux, il souffre
+de ne pouvoir, en un tel fatras, faire un choix motivé. Il atteint
+promptement l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain dédain d’une
+matière si abondante, et il lui faut avoir un esprit trempé pour ne pas
+succomber à la tentation de discréditer lui-même une littérature à la
+portée du premier venu.
+
+Nous serons témoins de cette extrémité, nous verrons des critiques
+professionnels, tout comme des hommes de lettres dont le jugement au
+moins verbal est sollicité tous les jours, sourire quand il sera
+question d’un roman, et réserver leur attention sérieuse pour des
+«genres» un peu plus rares.
+
+Nous ne sommes pas éloignés du moment où, en pleine période de
+prospérité du roman, il deviendra nécessaire de prendre la défense du
+roman, de circonscrire son domaine propre au milieu de la production
+littéraire, d’en exclure la multitude des élucubrations qui ont usurpé
+son nom, d’énumérer les richesses artistiques ou intellectuelles qui ne
+peuvent éclore ou atteindre leur complet développement que sous la forme
+romanesque, de peser les qualités de ses richesses, en les comparant,
+par exemple, à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou de
+l’art dramatique; de prouver enfin, pièces en main, que le roman, si
+tard venu qu’il soit dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé
+le temps perdu, en faisant, de la psychologie presque toute pure, sa
+chose, et en traitant, avec une liberté et une audace qui ne sont
+permises à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit et le cœur humain;
+enfin en poussant l’imitation de la vie en toutes ses complexités,
+sinuosités, incertitudes ou profondeurs, non pas à la ressemblance, mais
+jusqu’à cette transposition définitive qui est le vraisemblable,--le
+vraisemblable qui n’est la beauté d’aucun des autres genres et qui est
+probablement celle du roman.
+
+Si les modernes ont surpassé les anciens, ce ne peut être que par la
+musique et par le roman, non parce que ces deux arts n’existèrent à peu
+près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont apporté des éléments
+inattendus. Et plus je réfléchis à la nouveauté propre au genre dit
+roman, plus je m’approche de cette conclusion: que cette acquisition
+consiste en la possibilité, unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir
+des contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu, ni espace, ni cette
+convenance, extrêmement limitative, qu’impose la perception de l’œuvre
+par des auditeurs assemblés, ni cette unité de point de vue dont
+l’essai, grand ami de la liberté pourtant, s’affranchit mal, et d’être
+le seul qui, libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de participer
+à ce qu’a de si exceptionnellement riche, en matière spirituelle, la
+causerie à voix basse, la confidence...
+
+
+
+
+DE L’IDÉE PURE A LA FICTION[26]
+
+ [26] 1925. A propos de Paul Valéry.
+
+
+On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire ma pensée sur ce pur poète,
+sur cet esprit philosophique, et sur cet homme si particulièrement
+charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que mon admiration pour lui est
+grande. Il le sait. Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à
+m’exécuter, qui allait jusqu’à me paraître insoluble; j’étais gêné; je
+doutais non de l’excellence de mon sujet, mais de moi; je désespérais,
+lorsque m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait une préface de
+Paul Valéry! Cette préface contenait quinze lignes qui précisément
+expliquaient mon cas. Les voici:
+
+«Il y a un abîme entre une impression et une expression. Je puis goûter
+bien des choses dont je ne saurais point du tout écrire... Je prise et
+je révère ce grand art (le roman), mais je ne fais mystère de m’y
+connaître peu. C’est un genre fondé sur une manière de voir les hommes
+qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment on s’y prend pour faire
+des _personnages_... Les romanciers donnent la vie, et je ne cherche,
+dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette optique singulière
+m’interdit de juger raisonnablement quoi que ce soit en matière de
+roman, de théâtre, de politique, et même d’histoire, bref en tous ces
+genres de travaux qui prennent l’homme apparent pour unité ou élément de
+leurs combinaisons.»
+
+Jamais propos ne tomba plus à pic; je fus aussitôt éclairé par lui sur
+mon tourment singulier: si je n’avais su par quel bout prendre le
+moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai cependant tant de «goût»,
+c’est que j’appartiens tout juste au genre d’hommes sur qui il ne
+saurait lui-même «point du tout écrire».
+
+Nous sommes situés aux antipodes. Je ne prétends point par là que je
+sache m’y prendre pour «faire des personnages» ni pour «donner la vie»;
+mais ces deux opérations, qui d’ailleurs se confondent, sont précisément
+de celles qui, en littérature, toujours m’intéressent le plus. Je me
+laisse même entraîner, dans mes moments d’exagération, jusqu’à soutenir
+qu’hormis elles il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le front
+de confesser ici qu’en de nombreux instants de méditation je me suis
+demandé, tout bas, si la conception de la plus forte pensée ou si la
+création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction faite du vers),
+d’Alceste, de Candide (abstraction faite de la prose), de Valmont, de
+Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron Hulot, n’avait pas plus de
+poids aux yeux du souverain juge que la plus parfaite musique de mots
+bien choisis, bien enchâssés et comptés. Je ne soutiens pas cette
+opinion, je dis qu’elle m’a tenté comme un démon, à des heures
+d’angoisse. Et je me permets de l’exprimer à l’occasion d’un dire de
+Paul Valéry, parce que je trouve en pareille antithèse une occasion
+merveilleuse à projeter de la lumière sur maints désaccords qui
+troublent les esprits, et parce qu’elle peut provoquer de précieuses
+opinions de notre cher Valéry lui-même.
+
+Musique, musique! Il n’est pour l’heure question que de ces vibrations
+du son, plus ou moins «pures», plus ou moins réglées ou interrompues à
+des intervalles imités de ceux de la respiration humaine ou des
+démarches de la raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des
+répercussions dans tout l’être humain. Je n’y contredis certes pas, et
+je crois l’éprouver tout comme un autre. Mais à ce compte, une mesure de
+la _Cinquième Symphonie_, une phrase de la _Sonate à Kreutzer_, ou le
+divin accent de la fille du Rhin sortant des ondes au long bruit
+monotone, me produit encore plus d’effet que:
+
+ _La fille de Minos et de Pasiphaé_,
+
+que
+
+ _Dans l’Orient désert_...
+
+ou que
+
+ _Je demeurai longtemps errant dans Césarée_,
+
+dont la splendeur cependant me contracte la gorge au point de m’empêcher
+de lire à haute voix ces admirables vers. Si le vers est toute musique
+et uniquement musique, la musique l’écrase: s’il n’est que musique et
+raison, il diminue la raison et ne vaut pas la musique.
+
+D’autre part, la métaphore nous tient actuellement tout pantelants; la
+qualité d’une _image_ semble l’emporter sur le total du meilleur livre.
+Nous accorderons plus volontiers le génie à l’auteur qui nous ravit par
+une comparaison heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères, deviné
+les jeux subtils des passions humaines, ou arrêté, dans la composition
+d’un tableau parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or je me
+demande, puisqu’on accorde tant de crédit à l’_image_, pourquoi tant
+d’incompréhension ou de dédain pour la création de la figure humaine
+typique dans le roman ou le théâtre, laquelle est précisément l’image
+par excellence, la métaphore la plus éblouissante, attendu qu’elle
+ramasse en une seule tête les innombrables unités qui composent une
+nation, une civilisation, voire l’humanité elle-même et en outre: _les
+idées_. Elle est le résumé des individualités, mais elle est aussi un
+agglomérat d’_idées_. Pour «donner la vie», pour «faire un personnage»
+qui tienne debout, qui soit durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui
+soit parfois immortel, il faut avoir intégré en sa substance, souvent
+inapparentes à un premier examen, beaucoup sinon toutes les idées que
+les philosophes élèvent sur les autels, dans leurs livres en apparence
+d’autant plus sérieux qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il
+y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon roman ou dans une bonne
+pièce, où pas une idée n’est exprimée, que dans les traités les plus
+doctes et les plus importants pour les foules crédules. Elles y sont à
+l’état de symboles; elles s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont
+égales à la _raison_, sans quoi «le personnage» ni l’œuvre n’amassent ni
+valeur ni stabilité. Nous nous pâmons sur des systèmes philosophiques
+infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux, et qui, au bout de vingt
+ans, sont dépassés, ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque (je ne
+parle pas du roman dit d’action ou d’aventures) a plus de chances de
+subsister qu’un système. Quand, par quelque veine, il tient du génie,
+alors il s’agrandit avec le temps, il emprunte aux époques pour
+lesquelles il n’était pas fait des éléments insoupçonnés de son temps à
+lui; et pour peu qu’il soit humain, il fait complètement peau neuve, il
+se prolonge, et il continue à agir indéfiniment. Quoi! c’est ce
+«personnage» qui serait, en littérature, moins digne qu’une idée, qu’une
+image, ou que l’habile modulation du souffle sur les pipeaux?
+
+La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts à l’abstraction et qui
+la peuvent pousser jusqu’à ses dernières conséquences, enivrés des
+voluptés qu’elle procure, et croisant sur leur chemin le concret sans
+daigner l’apercevoir. Et il y a des esprits que la chose concrète
+sollicite d’abord[27] et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à
+en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa substance. Cependant, par
+l’image de cette pépite, j’entends quelque chose qui doit bien avoir
+rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence; j’entends, par
+exemple, la psychologie, science du concret, moins noble d’apparence que
+le concept pur, mais sans laquelle il serait bien vain de philosopher,
+car elle est la science de la vie même. Et sans la sociologie qu’elle
+rend possible et le foyer familial qu’elle rend habitable, comment
+s’élèveraient les métaphysiciens et les architectes? Et par cette pépite
+j’entends encore les essais historiques, qui ne sont que la psychologie
+des peuples et qui sont tous pétris de la vile matière humaine. Et
+j’entends toute cette puissance littéraire _réaliste_ qui va de
+l’_Odyssée_ aux grands moralistes des seizième, dix-septième,
+dix-huitième et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne, Rabelais,
+Pascal, Racine, Molière, Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert,
+Balzac, etc.), composée non d’abstracteurs de quintessence ni
+d’intellectuels purs, mais d’observateurs bourgeois, humblement penchés
+sur la créature.
+
+ [27] Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une
+ opération «unilatérale»? Ils échafaudent leurs éblouissants concepts
+ comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie sur un axiome
+ arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi terrible que tout
+ artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami, et qu’on peut
+ appeler la résistance de la matière. Il n’y a art qu’où il y a
+ matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain auteur de fiction,
+ c’est précisément la nature humaine, complexe amalgame d’os et de
+ chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités obscures et
+ d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont la puanteur animale
+ inspire des répugnances excessives ou regrettables à ceux qui
+ n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.)
+
+Je me suis laissé entraîner à cette longue digression parce qu’elle
+m’était fournie par Paul Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais
+un peu indigne de parler convenablement, ou, si l’on préfère,
+directement, d’un esprit aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin
+parce que la question soulevée par mon nouveau confrère me paraît
+d’importance, comme presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air, pour
+ainsi dire, de se jouer.
+
+Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui se posent et s’imposent.
+Il émet une timide voix à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de
+silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille, et c’est lui qui
+est étonné. Il n’annonce point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la
+jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs. On lui
+demande de publier: il dit qu’il n’a rien ou ne connaît point le sujet,
+cependant il accepte par condescendance. Et il se trouve que tous les
+travaux ainsi exécutés sont comme des joyaux longtemps enfermés dans une
+caverne sombre. Ils sont d’abord exprimés dans une langue totalement
+étrangère aux impuretés des novateurs, dans une langue qui annoncerait
+plutôt des pensers anciens et qui vous cause la surprise de goûter, au
+contraire, des pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse
+s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse, non voulue, naturelle,
+exquise. Il pourrait être le plus agréable des essayistes, et il
+rejoint, sans pause, les philosophes les plus ardus et les plus
+vigoureux. Une âme de poète donne, à mon avis, non un charme, mais une
+puissance, une étendue à tous ses écrits.
+
+S’il est un homme à qui on doive passer la manière un peu désinvolte
+dont il traite les créatures vivantes de l’imagination, c’est bien lui,
+car il en fournit la compensation à sa manière. Ai-je fait suffisamment
+entendre que je vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser aucune
+des traditionnelles formules de la langue, a exprimé admirablement les
+choses les plus difficiles, les plus inattendues, les plus originales?
+
+
+
+
+NOTES DIVERSES[28]
+
+ [28] Extraites des carnets et du fichier de René Boylesve. Beaucoup,
+ et même des plus anciennes, portent comme titre: _Pour une étude sur
+ le roman_. On les a placées autant que possible dans l’ordre
+ chronologique, en se guidant, lorsque les dates manquent, sur
+ l’écriture de l’auteur et sur le genre de papier dont il a usé.
+
+
+1900.
+
+«Si l’on considère presque toutes les comédies et les romans, on n’y
+trouve guère autre chose que des passions vicieuses, embellies d’un
+certain fard qui les rend agréables aux yeux du monde.»
+
+Réfléchir à cette pensée de Nicole, et voir si de tout temps l’art de la
+littérature d’imagination n’a pas consisté dans le goût paradoxal de
+faire admettre au lecteur quelque chose qui l’étonne. Tour de force chez
+l’artiste (du poète à l’acrobate), et plaisir chez le lecteur, provenant
+de la «surprise» qui est presque toujours par exemple la cause du rire.
+Grand attrait pour les personnages vicieux et en même temps
+sympathiques, les beaux gredins (fondement du théâtre, de Guignol, de
+l’opérette moderne, etc.).
+
+C’est par faiblesse, par veulerie, par absence d’art, que les mauvais
+romanciers modernes ont accoutumé le public à ne plus aimer que le
+personnage orné de toutes les vertus: c’est là entretenir l’inertie de
+l’esprit du lecteur, qui devrait être violenté, gagné par le prestige de
+l’adresse. Au fond on aime assez être vaincu, ou plutôt absorber quelque
+aliment nouveau dont le goût premièrement vous blesse, mais que la
+nature, conservatrice souveraine et au même degré révolutionnaire, vous
+impose à votre insu.
+
+ * * * * *
+
+Le roman n’est pas de l’histoire à proprement parler.
+
+ * * * * *
+
+1902.
+
+Cette pensée de Dürer, que je pourrais presque mettre en épigraphe:
+«Regarde attentivement la nature, dirige-toi d’après elle, et ne t’en
+écarte point, t’imaginant que tu trouveras mieux par toi-même. Ce serait
+une illusion; l’art est vraiment caché dans la nature; celui qui peut
+l’en tirer la possédera.»
+
+Et comment? Dürer répond lui-même: «Par le trésor mystérieux amassé au
+fond du cœur.»
+
+ * * * * *
+
+Il me semble qu’on s’habitue à l’idée que pour faire un roman, il suffit
+d’être habile, ou bien informé. Il faut être _artiste_. On ne commet pas
+la même erreur vis-à-vis d’un tableau fait avec compétence ou d’un opéra
+adroit.--Ne la commet-on pas?
+
+ * * * * *
+
+Sur le lieu commun, c’est-à-dire sur la vanité de vouloir se
+singulariser, sur la fausse originalité qu’est l’originalité voulue. Les
+plus beaux génies sont-ils ceux qui ont tout révolutionné? Shakespeare?
+Dante? Molière? Gœthe? Importance de la _forme_.
+
+ * * * * *
+
+Principe de _permanence_. En littérature, ne s’attacher qu’à ce qui
+représente un élément permanent. Ne s’attacher qu’aux gens dévoués au
+caractère permanent du pays. Les individus ne sont jamais attachés à la
+permanence de quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent toujours louvoyer
+et se fourvoyer: les hommes réunis en _corps_, seuls, ou plus exactement
+les _corps_ sociaux sont dévoués à la permanence de la nation.
+
+ * * * * *
+
+1902.
+
+Je cherche une œuvre «fraîche», une œuvre où il y ait de la jeunesse,
+mais tous les débutants ont la prétention, non de faire un chef-d’œuvre,
+mais de faire «le chef-d’œuvre» du siècle. Ils sont fanés par la
+prétention, ils méprisent le sourire.
+
+ * * * * *
+
+1902.
+
+A propos de l’impersonnalité, relire l’article de Brunetière sur Taine
+(_Revue des Deux Mondes_, 1er sept. 1902). Voir ce même article sur le
+but de la littérature, comme de l’art, qui est de _plaire_, et par
+conséquent d’exciter la sensibilité _personnelle_. Et à propos du
+paragraphe de la science dans le roman, le développement des recherches
+de Taine qui, ayant cru à l’existence d’un critérium naturel,
+scientifique, pour juger l’homme, est bien obligé d’admettre un
+critérium _moral_: le règne humain est, selon Pascal, «un empire dans la
+nature». Taine aurait démontré l’insuffisance de la conception
+matérialiste de l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+Que l’œuvre d’art soit l’expression d’une personnalité, soit! mais non
+l’ivresse de cette expression, mais non la débauche de la personnalité.
+Il y faut encore tenir compte de la société au milieu de quoi l’on
+écrit. La contrainte qu’impose le sentiment que l’on n’écrit pas pour
+soi seul--et Dieu sait s’ils le savent qu’ils n’écrivent pas pour eux
+seuls, mais bien pour se répandre à centaines de mille!--ne fait que
+clarifier, purifier, ordonner ce que l’explosion forcenée de la
+personnalité peut enfermer de dément, de caduc. (Exemples: Victor Hugo,
+Zola.)
+
+ * * * * *
+
+Zola écrit (_Haines_, p. 65): «Une œuvre est simplement une libre et
+haute manifestation d’une personnalité... Je me plais à considérer une
+œuvre d’art comme un fait isolé qui se produit, à l’étudier comme un cas
+curieux qui vient de se manifester dans l’intelligence de l’homme.»
+
+Autant dire qu’on se plaît à un musée tératologique.
+
+ * * * * *
+
+On nous parle de libre expression de la personnalité, mais elle a
+toujours existé, et principalement aux époques de discipline. Quoi de
+plus varié, de plus original, et certes de plus libre que les œuvres
+littéraires du dix-septième siècle? D’ailleurs, la discipline existe
+toujours; l’esprit semble la rechercher avec plus d’avidité que la
+liberté, mais il ne l’avoue pas; lorsqu’il n’y a plus discipline
+sociale, il y a discipline d’école, influence. Rien de moins libre que
+toute l’école issue de Flaubert, dont pas un élève qui ne se réclame de
+liberté d’expression, de personnalité libre.
+
+ * * * * *
+
+Il y a encore la question de la _science_, sottise dont les petits
+jeunes gens et les imbéciles nous rabattent les oreilles. La science qui
+doit transformer le roman!
+
+On cite la lettre de Flaubert: «La littérature prendra de plus en plus
+les allures de la science; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut
+pas dire didactique.» Et on ne s’aperçoit pas que le second membre de
+phrase corrige précisément le premier. La littérature sera exposante,
+c’est l’impartialité, l’erreur de Flaubert simplement; c’est assez qu’il
+ait commis celle-là. Mais il n’a pas dit que la littérature serait,
+comme a prétendu l’être celle de Zola, enseignante (chemin de fer,
+mines).
+
+Ne pas oublier la phrase de Zola: «Le roman expérimental est une
+conséquence de l’évolution scientifique du siècle... Il substitue à
+l’étude de l’homme abstrait, de l’homme métaphysique, l’étude de l’homme
+naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les
+influences du milieu; il est, en un mot, la littérature de notre âge
+scientifique, comme la littérature classique et romantique a correspondu
+à un âge de scholastique et de théologie.»
+
+C’est une réclame électorale! La connaissance de l’esprit humain, qui
+est le propre de toute littérature sans épithète, n’est pas accrue par
+le bagage scientifique: elle est un don d’abord, et elle s’augmente par
+la vue quotidienne des hommes. Encore n’est-elle rien, même telle, sans
+l’âme artiste qui seule donne à l’œuvre sa valeur. Le vrai savant ne
+fera pas de romans. Le demi-savant, embarrassé de son bagage, sera très
+gauche à rendre ce qu’il eût attrapé du premier coup sans cela.
+
+Voyez-vous Shakespeare, Molière, Cervantès, Aristophane, Homère,
+étudiant l’homme soumis aux lois physico-chimiques? Et Racine, écrivant
+à une époque «scholastique», a peut-être tout de même poussé l’étude de
+l’homme et de la femme un peu plus loin que M. Zola!
+
+Les théories scientifiques appliquées à l’homme sont tout ce qu’il y a
+de plus éphémère. En s’armant d’elles pour illustrer l’homme, on
+illustre la théorie qui, au bout de dix ans, est caduque. Mais le jeune
+homme ignorant qui décrit les maux de son cœur, crée un chef-d’œuvre
+éternel.
+
+La science, en littérature, est bonne tout au plus à inspirer une
+passion, une foi religieuse. Toute foi, en un sens, est bonne, parce
+qu’elle rend actif et tire de l’homme tout ce qu’il peut donner.
+
+ * * * * *
+
+Septembre 1903.
+
+Faire un travail sur la vérité romanesque, et se souvenir de ce que dit
+Eugène Delacroix (_Journal_, II, 264) à propos des nouvelles de Gogol,
+comparativement aux romans de Voltaire, à _Don Quichotte_, à _Gil Blas_,
+etc. Dans le moderne, vérité dans les détails, et affabulation
+invraisemblable. Dans les grands auteurs anciens, peu de souci de la
+variété des détails, mais vérité supérieure qui rend tout vraisemblable.
+
+ * * * * *
+
+_La vérité littéraire_[29].--Bien peu de personnes sont en état
+d’apprécier une œuvre d’art en tant qu’elle est une œuvre d’art, mais
+tout le monde est autorisé à déclarer: «Cette œuvre est _vraie_ ou elle
+ne l’est pas.» Très peu de gens ont le sens du beau, tout le monde a ou
+croit avoir le sens du _vrai_. La vérité, si difficile à démêler de
+l’erreur en justice, en histoire, et dans les paroles mêmes de nos
+femmes et de nos enfants, la vérité est ce qui se discerne le plus
+aisément dans l’œuvre d’art. La vérité, c’est, dans l’œuvre d’art,
+l’élément sur quoi chacun se précipite, c’est le point de vue de tout le
+monde, c’est le point de vue bourgeois, c’est le point de vue commun.
+N’en pas conclure qu’il soit méprisable.
+
+ [29] Nous plaçons ici ce fragment inachevé, qui semble répondre à
+ l’intention formulée par l’auteur dans la note précédente.
+
+Il est irritant pour les artistes, précisément parce qu’ils savent ou
+sentent que c’est un point de vue où il ne faut pas manquer de se
+placer, parce qu’ils remarquent que la plupart des citoyens s’y placent
+en effet, et que c’est cependant de cette position-là que les plus
+fortes inepties sont dites.
+
+Le point de vue idéaliste fournit moins de sottises, d’abord parce que
+tout le monde n’est pas capable de s’y placer: il faut avoir des
+«aspirations», concevoir quelque chose d’autre que ce qui est--si
+médiocre que soit la conception,--et il faut aussi avoir le courage ou
+la naïveté de dire tout haut que l’on conçoit cela et qu’on a des
+aspirations. Mais le point de vue de la vérité, c’est le point de vue
+des «esprits scientifiques» sinon des savants, c’est celui des personnes
+qui ne s’en laissent pas conter, qui ne s’«emballent pas», c’est aussi
+celui des hommes spirituels, des malins, des loustics, des «rongeurs».
+Il réunit ceux qui semblent le mieux désignés pour porter un jugement
+ferme et ceux qui, par la tournure même de leur esprit tatillon,
+satirique, ou méchant, ne laissent aucun défaut inaperçu; enfin ce sont
+les gens qu’on écoute, soit parce que leur jargon en impose, soit parce
+que l’instinct destructeur--qui est indirectement un des principaux
+éléments de conservation du monde--est éminemment contagieux. Le
+monsieur qui vous dit: «Les lois de la perspective sont violées en tel
+endroit du tableau que vous qualifiez chef-d’œuvre», ou: «Tel vers
+superbe de Hérédia n’est pas la traduction rigoureuse des observations
+astronomiques», acquiert par de telles paroles un prestige sûr: il a
+troublé des esprits peu analytiques mais sensibles qu’une certaine
+beauté touchait, il a rompu leur élan; plus vif était leur entraînement
+naturel et plus vif leur dépit momentané d’être arrêtés, plus complète
+sera demain, ou dans huit jours, la victoire du grincheux bien averti
+qui leur a désigné dans un coin du chef-d’œuvre la tare!
+
+--Au nom de la Vérité je vous arrête!
+
+Arrêtons-nous. La Vérité en vaut en effet bien la peine. Et tout le
+monde conviendra que le plus beau des artistes, qui peignant la nature
+n’a pas pris la peine de s’informer de ses lois, est en défaut. Mais
+tous les hommes de sens et de culture conviendront également que de
+pareils défauts on en voit dans les chefs-d’œuvre les plus incontestés,
+que ce sont des taches, oui--il y en a bien sur le soleil,--mais que ce
+n’est point par là que l’on condamne une œuvre d’art. Pourquoi? Parce
+que l’œuvre est faite _essentiellement_ d’autre chose que d’exactitude
+et que de l’observance des lois de la nature et même des lois propres à
+tel art. Et qu’est-ce donc que cette autre chose? Ah! si on pouvait le
+dire, il y aurait des professeurs d’art comme il y en a du métier
+nécessaire à l’artiste, et l’on vous apprendrait à être un bel écrivain
+comme on vous apprend à dessiner une belle académie. Cette autre chose,
+c’est l’art même, c’est le don de la Fée qui ne s’acquiert ni ne
+s’achète, c’est le secret personnel à l’artiste--et que lui-même souvent
+ignore--, c’est le désespoir du critique, c’est la beauté. J’ai lu bien
+des savants traités sur le Beau, je ne sais pas encore ce que c’est que
+le Beau. Mais avant d’avoir lu ces dissertations, je savais ce que le
+Beau assurément n’est pas: il n’est pas la réalité.
+
+Non! mille fois non! l’art n’est pas la réalité. Il n’y a pas de commune
+mesure pour la nature et la vie telles qu’elles s’offrent communément à
+nos yeux. La règle, l’équerre, le mètre et les calculs du perspecteur
+n’y feront rien. Où il y a art, une certaine magie est intervenue. Ne
+confondons pas, de grâce! avec tous les charlatanismes plus ou moins
+occultes: nous ne sortons pas ici du domaine de la raison et du sens
+commun. Nous usons du mot «magie», faute d’un terme propre à rendre une
+imitation déconcertante. Une certaine magie est intervenue; et d’un
+jeune homme ou d’une femme s’est formée la figure du Jean-Baptiste de
+Vinci, et d’une matrone avignonnaise s’est formée la figure de Laure, et
+du désir de s’éloigner bien loin, peut-être, des personnages mêmes qui
+posaient pour son esquisse sublime, Watteau a peint l’_Embarquement pour
+Cythère_! Et pareillement, de la figure réelle des hommes projetée sur
+quel écran fantastique, Dante a fait la _Divine Comédie_; Cervantès _Don
+Quichotte_; Shakespeare, Molière, Gœthe, Balzac et Flaubert leur œuvre.
+Est-ce la «vérité» don Juan, Tartuffe, Alceste même? est-ce la «vérité»
+_Faust_? et quoi qu’on dise du prétendu réalisme de _Madame Bovary_,
+reconnaissons que ce livre est tout agité par l’âme du plus grand poète
+élégiaque, satirique et tragique, par l’âme d’un poète! Ah! la réalité,
+la vérité, l’observation, comme je sens que ces esprits magnifiques _en
+usent, s’en servent_, dans la création de leurs beaux ouvrages, comme
+d’une matière indispensable mais assez vile, et que pétrissent, non sans
+un peu de dédain, leurs doigts puissants. Il n’y a de créateurs, en
+tout, que les poètes. Tous les poètes ont appris--c’est là le métier--à
+se jouer de la matière qui est la réalité observée. Les beaux jeux qu’un
+esprit poétique improvise avec la vérité humaine, telle serait, à défaut
+de l’introuvable définition de l’art, l’image sans doute bien
+défectueuse qui pourrait aider à concevoir ce qu’il est.
+
+L’art commence à l’instant précis où naît la fantaisie. Ce n’est pas que
+toute fantaisie soit de l’art. Mais de l’art sans fantaisie, je n’en
+vois point. «Fantaisie signifiait autrefois imagination,» dit Voltaire.
+Je ne sais pourquoi le mot semble aujourd’hui exclure l’idée de réalité.
+Lorsque Mme de Sévigné disait à sa fille: «Ah! que vous écrivez à ma
+fantaisie!» cela ne signifiait pas, je suppose, que le style de Mme de
+Grignan satisfaisait chez sa mère des goûts extravagants qu’elle n’eut
+jamais, mais bien son goût particulier. Le goût personnel d’un poète--sa
+fantaisie--c’est à partir du moment où il commence à s’exercer que
+s’opère la métamorphose: il y avait là un modèle et il y a le Jésus de
+Fra Angelico pénétrant dans les limbes, il y avait là cent imbéciles du
+genre commun et voilà M. Homais qui surgit. Qui donc a travaillé?
+l’imagination pieusement amoureuse d’un moine, l’imagination éperdument
+méprisante d’un écrivain. Les exemples de la vie réelle ne sont pas
+nécessairement inférieurs en grandeur, en beauté, en platitude, ou en
+dégoût, à ceux que conçoit la fantaisie créatrice; mais, en fait, les
+modèles connus de la plupart des plus belles fictions sont médiocres. Le
+rapport simple, fidèle, et consciencieux, d’une scène humaine peut avoir
+de la beauté. Mais ne sentez-vous pas que ce n’est pas le rapport qu’on
+admire, mais la scène réelle où l’esprit se transporte aussitôt, et
+qu’on s’enquiert moins de l’auteur que de l’exactitude du fait, et que
+le fait, d’ailleurs, bientôt on l’oublie? tandis que l’œuvre d’art
+suscite l’admiration de l’auteur, au moins d’abord, et somme toute assez
+peu le goût d’en contrôler les origines. J’irais jusqu’à croire qu’il
+faut qu’un auteur mente un peu pour qu’il aime son œuvre au point de lui
+communiquer ce feu qui la rend vivante, car ce qu’il aime tant en son
+œuvre, c’est lui, c’est ce qu’il est le plus sûr d’y avoir mis de
+lui-même, c’est l’ornement qu’il est certain d’avoir fourni.
+
+Ne craignons donc pas de prononcer le mot «ornement». Il commence à être
+suspect. Le mot «beauté» aussi le deviendra prochainement sans doute.
+Nous sommes dupes des mots. Sous le prétexte qu’ornement et beauté
+s’appliquent incongrûment aux artifices déplorables de notre rhétorique
+romantique contemporaine...
+
+(_Inachevé._)
+
+ * * * * *
+
+Septembre 1905.
+
+Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, de peindre la
+faiblesse ou la bassesse de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans
+faire sentir que l’homme peut être et est parfois aussi grand qu’il est
+faible.
+
+L’_ironie_, comme moyen littéraire, est un moyen _moral_, car elle
+laisse entendre que l’auteur se moque des faiblesses que comporte la
+comédie humaine, tandis que le système de l’impersonnalité à outrance
+n’indique rien, et ne laisse pas entendre au lecteur que l’homme, sujet
+de la comédie, est aussi capable de prendre sa revanche.
+
+ * * * * *
+
+Une œuvre comme _l’Étape_[30] est écrite par un homme qui ne croit plus
+guère à la littérature, qui peut-être n’y a jamais cru; mais qui croit à
+quelque chose au service de quoi il fait servir la littérature, comme
+tout auteur à thèse. Loyalement, quand on soutient une thèse, il
+faudrait toujours prévenir.
+
+ [30] De Paul Bourget.
+
+On accuse ce livre de ne prouver rien. Il n’est pas exact qu’un roman à
+thèse ne prouve rien. Un roman à thèse ou une pièce à thèse agitent des
+idées, et gagnent quatre-vingts lecteurs sur cent à l’idée qu’ils
+glorifient. Pour qui ne prouvent-ils rien? Pour un tout petit nombre de
+littérateurs avisés et qui pensent à la vraisemblance d’un type ou d’une
+action. Mais les trois quarts se laissent prendre à l’attrait d’un
+drame, et contaminer par la doctrine qu’il contient.
+
+Un roman à thèse est un peu un crime de lèse-littérature, mais il est un
+moyen incomparable d’action, et il faut l’employer.
+
+ * * * * *
+
+Selon Bourget, le romancier doit connaître et fournir les causes.
+
+«La vie, écrit-il, n’est incohérente que pour les intelligences
+incapables de démêler les causes. Elle est au contraire intimement et
+profondément logique pour qui sait voir ces causes, et le grand art
+littéraire consiste à montrer cette nécessité intérieure, l’ordre secret
+sous l’apparente anarchie des événements.»
+
+La conception du roman qu’a Bourget est une conception de philosophe, de
+sociologue, ou de moraliste, qui préférera toujours les causes de la vie
+à la vie même, qui a le goût de disséquer la chair humaine plutôt que
+l’amour de la chair, qui aime mieux les explications et les systèmes du
+monde que le spectacle de l’univers, etc. Moi, j’ai l’amour de la vie
+elle-même, en ses manifestations les plus incertaines; j’écris pour
+l’amour d’elle plutôt que pour savoir ou apprendre à quelqu’un ce
+qu’elle est, et je préfère le mystère qu’elle m’offre à la connaissance
+précise de ses dessous. C’est elle qui me captive, non pas la formule en
+laquelle on la peut dissoudre. Et quand on n’aurait rien éclairci de
+l’imbroglio du monde, c’est déjà une belle tâche que de l’avoir vu ou
+fait voir.
+
+ * * * * *
+
+Bourget affirme qu’il n’y a point de roman qui ne laisse préjuger des
+opinions de l’auteur, que _le Rouge et le Noir_, tout plein de
+psychologie pure, suppose tout de même quelques maximes sur le rôle du
+plébéien dans la société du dix-neuvième siècle à son début, que _Madame
+Bovary_ suggère des idées sur l’éducation des femmes, décèle les
+opinions de Flaubert sur la vie de province et sur la bourgeoisie, etc.
+Oui, sans doute, et l’on ne réussit point à être absolument impersonnel.
+Mais, si l’impersonnalité n’avait pas été un principe, Flaubert,
+notamment, eût donné libre cours à ses opinions, et la vérité générale,
+qui fait le prix de _Madame Bovary_, eût été submergée. Un auteur ne
+parvient pas à se dissimuler; mais s’il se croit autorisé à se montrer,
+il se place au premier plan, et son œuvre n’a plus d’autre raison d’être
+que de faire connaître sa personne, toute œuvre n’est qu’une confession,
+qu’une exhibition individuelle. Le principe de l’impersonnalité doit
+être maintenu, et rigoureusement, comme la morale; nous ne savons que
+trop que l’un et l’autre seront violés, mais s’ils n’existaient pas
+comme épouvantail ou comme freins, quels abus!...
+
+Bourget veut que l’auteur conclue après avoir exposé les faits. Soit!
+Mais si l’auteur est convaincu que son but est de conclure et non
+d’exposer les faits, il aura toujours conclu avant d’exposer; et loin
+que la conclusion dépende des faits, ce seront les faits qui
+s’arrangeront complaisamment, avec une déférence bien connue, pour
+fournir une conclusion.
+
+Bourget dit que le roman est de la vie racontée et non de la vie
+représentée. Pourquoi n’est-ce pas de la vie représentée? Parce que ce
+n’est pas de la vie une représentation rigoureuse. Mais si l’on admet
+que c’est de la vie racontée, alors intervient comme élément principal,
+non la vie, mais le public auquel on s’adresse, et ce sera selon ses
+sourires ou ses grimaces que le _récit_ prendra telle ou telle forme.
+
+ * * * * *
+
+1906.
+
+Notre style, à nous autres,--qu’y voulez-vous faire?--ne peut plus que
+paraître un peu étriqué. Nous ne pouvons tout de même pas, sans
+vergogne, comme Mme Matilde Serao, avoir l’air d’inventer l’expression
+«écouter le silence», et consacrer à cette volupté une chronique du
+_Figaro_. Nous ne pouvons pas écrire, comme la même, «l’opulente ramure
+des arbres», ni «la mer incomparablement bleue», ni, en voulant parler
+du public de Monte-Carlo, «la grande foule chatoyante, palpitante,
+singulière, et multanime».
+
+Style de journal: «Son innocence, il me l’avait criée en un long sanglot
+éperdu. Et ce _cri_ avait _mordu_ en pleine chair!...» (Jacques Dhur.
+_Journal_, 9 mars 1906.)
+
+ * * * * *
+
+1906.
+
+Épigraphe pour un de mes romans ou pour une théorie sur le roman: «Parmi
+les livres que vous choisirez pour votre entretien à la campagne,
+attachez-vous à ceux qui font leurs effets sur votre humeur par leur
+agrément, plutôt qu’à ceux qui prétendent fortifier votre esprit par
+leurs raisons». (Saint-Évremond, t. III, p. 13.)
+
+Saint-Évremond dit de lui-même: «Il ne cherche pas dans les hommes ce
+qu’ils ont de mauvais, pour les décrier; il trouve ce qu’ils ont de
+ridicule, pour s’en réjouir; il se fait un plaisir secret de le
+connaître; il s’en ferait un plus grand de les découvrir aux autres, si
+la discrétion ne l’en empêchait.» (T. III, p. 41.)
+
+ * * * * *
+
+1906.
+
+Voir un très bel article de Brunetière sur Balzac dans la _Revue des
+Deux Mondes_, du 15 mars 1906. Il discerne très justement les deux buts
+si différents de Balzac et de Flaubert, l’un se proposant de peindre la
+société, l’autre de faire une œuvre de beauté! Flaubert ne tient pas à
+être un historien ni un réaliste; il applique les mêmes procédés de
+style, procédés esthétiques, à peindre Carthage et à peindre de petits
+bourgeois provinciaux. C’est par hasard que Flaubert est réaliste, il se
+retrouve romantique dans _Salammbô_, après avoir écrit _Madame Bovary_.
+
+Cette distinction entre les deux grandes têtes du roman français est
+fondamentale. Je ne dois pas la perdre de vue.
+
+Je remarque que, en ce qui me concerne, et selon ma méthode inconsciente
+de pensée,--c’est-à-dire qui ne procède absolument d’aucune autre ni
+d’aucun guide,--j’ai toujours confondu ou mêlé les deux préoccupations
+du romancier: _a_) peindre la société, _b_) faire œuvre de beauté. Je
+disais dans mes préfaces: être historien, être poète, l’un me paraît
+aussi nécessaire que l’autre.
+
+ * * * * *
+
+1906.
+
+Un roman, pour qu’il réussisse de nos jours, doit être une sorte de
+chronique de journal, animée et imagée, sur un des phénomènes sociaux
+qui intéressent l’opinion dans le semestre présent. Je dis chronique de
+journal, c’est-à-dire un raccourci banal de tout ce qui se dit, de tout
+ce que chacun connaît, et non pas, bien entendu, une opinion neuve,
+éclatante, qui ne serait admise dans aucune publication s’adressant au
+grand public.
+
+ * * * * *
+
+1908.
+
+Noter cette remarque de Bourget qui, dit-il, «a tant discuté avec M.
+Taine sur l’art du roman.»
+
+«Je me rends compte que tout ce début d’_Étienne Mayran_[31] est exécuté
+d’après une formule très opposée à celle qu’il considérait comme seule
+valable. Lui, l’écrivain le plus volontaire que j’aie connu, _il a
+composé ces huit chapitres avec les portions inconscientes de son
+génie_. Ils se sont faits en lui au rebours de toutes ses théories
+d’art».
+
+ [31] D’H. Taine.
+
+A rapprocher de ce que l’on constate chez Flaubert.
+
+ * * * * *
+
+Juillet 1910.
+
+Aujourd’hui, reçu la visite d’Henri de Régnier. Nous avons pris--sans
+contradicteurs--la défense du «monde» contre les maniaques entêtés et
+traditionnels, qui ne veulent pas qu’un écrivain qui se respecte
+fréquente le monde. Pourquoi y aurait-il un seul lieu qui soit interdit
+à un écrivain, et pourquoi ce lieu serait-il précisément celui où il a
+le plus de chances de trouver ses modèles à l’état actif, à l’état de
+_pose_? Ce paradoxe de rapin n’a pu se soutenir que durant la période où
+il fut généralement admis, par réaction, que les sujets _littéraires_ ne
+pouvaient être que des sujets abjects, triviaux ou tout au moins
+populaires: préjugé absurde. Le sujet de la littérature est universel,
+et, au seul point de vue du roman de mœurs, le monde, qui n’est autre
+chose que la société de notre temps, est et doit être notre principal
+champ d’observation.
+
+Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les qualités qu’il y faut montrer
+pour s’y maintenir et sur celles qu’il faut avoir pour y être invité. Il
+y aurait toute une défense à faire, à la condition qu’elle ne tourne pas
+à l’apologie.
+
+ * * * * *
+
+Novembre 1910.
+
+Jules Lemaître et Barrès disaient l’autre soir que Flaubert n’était pas
+intelligent; et ils semblaient, à cause de cela, le diminuer, le
+rabattre. Ils le méprisent un peu. Cela me faisait l’effet que j’eusse
+éprouvé en entendant des docteurs en théologie parler des saints.
+
+Il y a une intelligence de l’artiste qui n’est ni celle du critique, ni
+celle du moraliste, ni celle du philosophe. Elle peut à ceux-ci paraître
+bornée, ou nébuleuse (Lemaître dit que Flaubert avait le cerveau
+«fumeux»). Mais c’est elle qui, en son ingénuité, enfante, crée l’œuvre
+qui confond ces messieurs. Lemaître faisait cette concession: «Tout de
+même, il a fait cette _Tentation de saint Antoine_; et, après un voyage
+sur l’ancienne côte nue de l’ancienne Carthage, il a imaginé
+_Salammbô_!» En effet, c’est un genre d’intelligence, celui qui rend
+possibles ces travaux-là!
+
+Et Maupassant non plus n’était sans doute pas grand intellectuel. Tout
+de même il a laissé un certain nombre de contes qui sont d’une chair
+vivante, que l’intelligence proprement dite ne forme point: il y a autre
+chose que l’intelligence, et comme moyen de connaissance et surtout
+comme moyen de création!
+
+ * * * * *
+
+Le roman de Flaubert n’est français que par le goût de la perfection,
+et, on peut le dire, par la perfection accomplie. Mais ce genre de roman
+ne me paraît pas conforme ni aux traditions de l’esprit français bien
+entendu, ni aux exigences de l’esprit français, qui veut, comment dire?
+moins de «bestialité». Oui, la bestialité est le défaut de ce roman,
+comme de tous ceux qui sont venus après lui. J’entends par bestialité
+non pas la grossièreté des propos ou des situations, mais un état
+d’esprit animal, qui veut participer de l’inconscience, de la lenteur,
+de la lourdeur des choses de la nature, qui veut oublier que l’œuvre
+d’art est l’œuvre de l’esprit de l’homme cultivé et non l’œuvre du
+hasard ou du choc des objets les uns sur les autres comme le galet, par
+exemple, roulé par les eaux de la mer.
+
+L’admiration de Flaubert a créé un esprit dans la critique, qui ne croit
+plus au «sérieux» d’un ouvrage que s’il participe de cette sorte de
+«sublime imbécillité».
+
+ * * * * *
+
+Les lois du théâtre ne sont peut-être pas les mêmes que celles du roman.
+Au théâtre j’éprouve un besoin essentiel de moralité.
+
+La foule est mal à l’aise quand la moralité semble violée, non dans un
+personnage, bien entendu, mais dans l’esprit de l’auteur. C’est pourquoi
+le théâtre juif contemporain produit sur tant de personnes dénuées de
+prévention une impression si désagréable. Nos coutumes fondamentales de
+moralité y sont bafouées.
+
+ * * * * *
+
+Janvier 1912.
+
+Préface: mon seul but est de connaître l’homme ou, si l’on veut,
+d’apprendre à le connaître.
+
+Lorsque l’idée d’une nouvelle ou d’un roman me vient, c’est qu’un
+personnage ou un groupe d’hommes m’est apparu sous un jour que je crois
+nouveau, et j’éprouve un irrésistible besoin de le faire connaître.
+C’est au fur et à mesure que je trace mon tableau, curieux de l’homme ou
+des mœurs, qu’un certain amour des hommes, une pitié, une intuition de
+leurs aspirations ou l’introduction de mes propres aspirations,
+apportent à l’ouvrage un caractère plus touchant ou plus élevé, mais que
+je ne me suis pas proposé tout d’abord.
+
+C’est en travaillant à mieux connaître l’homme que nous pouvons être
+plus utiles.
+
+Si nous nous sommes proposé d’améliorer l’homme ou de l’élever, en lui
+présentant des images de lui qui ne sont pas justes, notre échafaudage
+s’écroule, un enfant l’ébranlerait. L’édifice littéraire ne peut être
+fondé que sur la connaissance de l’esprit et du cœur humains.
+
+Il est clair que cet édifice ne peut être réussi et en imposer que par
+l’air de beauté qu’il a, et que ne saurait lui communiquer que l’âme de
+l’artiste qui l’élève.
+
+ * * * * *
+
+1912.
+
+L’art pour l’art.
+
+Conception qui semble fausse, parce qu’on entend généralement par là que
+l’art _né de l’art_ même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne _naît
+pas de l’art_. L’art naît de la collaboration amoureuse de notre
+inconscience, d’une part, et d’autre part de la vie.
+
+L’art produit par un homme uniquement préoccupé d’œuvres d’art est
+stérile. L’art viable ne vient pas du temple; il vient de la rue, et
+s’achemine vers le temple.
+
+Ce n’est pas sur le _but_ de l’art que l’on se trompe en prononçant la
+formule «l’art pour l’art», c’est sur l’_origine_ de l’art. L’art n’a
+pas d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que de l’art.
+
+L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre d’art a quelque chose qui
+brûle et consume les organes de la fécondation artistique chez celui qui
+l’éprouve. Elle le leurre. Elle le pousse à faire œuvre d’art, mais elle
+le bute à l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale a une
+origine plus modeste; elle est d’ordinaire plébéienne, si l’on peut
+dire: ses générateurs ne sont pas œuvre d’art.
+
+ * * * * *
+
+1912.
+
+Conseil très avisé, et dont il faudrait toujours se souvenir, que
+Banville écrivait à Flaubert: «... Le public n’entend pas un mot, s’il
+n’est pas prévenu qu’on va le lui dire et qu’il l’entendra.» A placer un
+jour en épigraphe pour quelque préface à un de mes ouvrages.
+
+ * * * * *
+
+1912.
+
+«De balustres plus hauts». Titre possible d’un roman de l’auteur de
+_l’Enfant à la balustrade_. Conclure à un stoïcisme qui admet et
+pratique le sourire--à mon sens le degré le plus élevé de l’héroïsme
+viril. Tableau de toutes les injustices possibles, beauté de la raison
+bafouée, exaltation des médiocrités, triomphe des médiocres, et
+conclusion sereine dans la contemplation intérieure, comportant une
+sorte de joie qu’une conception de beauté s’élève de ce bourbier,
+sourire ému à la fleur qui naît de la fange.
+
+ * * * * *
+
+1913.
+
+Celui qui «s’exprime bien», c’est celui qui fait un soliloque; c’est
+celui qui, s’adressant dans la conversation à autrui, ne tient pas
+compte d’autrui, mais de lui-même. Celui qui tient compte d’autrui, ne
+s’exprime plus déjà bien: il s’exprime et il se déprime à l’image
+d’autrui; la force qu’il emploie à deviner autrui, puis à dire pour
+autrui ce qui peut être entendu par autrui, il l’emploie à ses propres
+dépens, il se fatigue, et de plus il se trahit en usant d’une langue qui
+n’est plus tout à fait la sienne.
+
+ * * * * *
+
+1919.
+
+Il ne faut pas faire fi d’une certaine littérature de deuxième ordre.
+C’est celle-là seule qui permet d’avoir des peintures fidèles et
+complètes de la société. C’est celle où les qualités de composition et
+le principe rigoureux de la généralité des types n’empêchent pas les
+discussions ni les portraits de la qualité secondaire qui donnent à une
+époque sa saveur. La littérature de premier ordre nous maintient entre
+des limites sévères et peut nous obliger à une certaine stagnation, à
+celle des grands lieux communs sur lesquels sont faits les
+chefs-d’œuvre.
+
+ * * * * *
+
+Je suis un ardent partisan de la liberté de l’écrivain.
+
+Mais en déclarant ce principe, j’entends donner à chacun des termes qui
+le composent toute sa valeur.
+
+Il est arrivé de tout temps, il arrivera toujours que l’écrivain, qu’il
+soit moralisateur indigné ou fidèle notateur des mœurs et des secrets du
+cœur humain, choque par sa violence ou ses nouveautés les esprits
+tranquilles. Je l’ai, pour ma part, plusieurs fois déclaré: la
+littérature est dangereuse. L’écrivain qui s’interdit la libre
+expression, s’émascule, affadit son ouvrage, appauvrit le spectacle de
+la nature ou de la vie que son but est précisément de rendre plus
+sensibles. Mais n’oublions pas que cette liberté extrême, celle d’un
+Aristophane, celle d’une Sappho, celle d’un Anacréon, celle d’un
+Juvénal, celle d’un Suétone, et celle d’un Agrippa d’Aubigné, d’un
+Rabelais, d’un Laclos, d’un Voltaire, d’un Rousseau, d’un Baudelaire,
+c’est la liberté de véritables _écrivains_. A quoi se reconnaîtra la
+qualité de véritable écrivain? Question assurément épineuse, mais assez
+tôt résolue par les hommes cultivés ou à qui simplement la pratique des
+livres est familière. L’art se devine, il se sent, même alors qu’il
+n’est pas celui auquel nous accordons nos préférences. Le caractère le
+plus commun, le plus facile à discerner, que je signalerai en lui, est
+celui de _nécessité_. Ce qui signalera la présence de l’art, c’est qu’il
+semblera que telle description, que telle scène, une sorte d’exigence
+supérieure les réclamait. Elles manquaient, une main habile les a
+réalisées.
+
+ * * * * *
+
+Juillet 1923.
+
+Prendre un ton simple, «se mettre à la portée», c’est très bien, et l’on
+peut dire d’excellentes choses sur ce mode, mais c’est une dangereuse
+attitude de l’esprit. Il risque, en l’adoptant, que le parti d’exprimer
+tout simplement, ne gagne la pensée; gardons-nous, sous le prétexte de
+nous faire comprendre des simples, de n’avoir plus que des idées
+générales.
+
+ * * * * *
+
+En un sens, la littérature est bien plus que la vie, puisque chez
+certains--comme chez moi--le fait d’écrire fait passer à un état
+d’activité, d’intelligence, de passion même, qu’ils n’atteignent pas
+dans la vie.
+
+C’est à cause de cela que la littérature est si frappante pour ceux-là
+mêmes qui vivent le plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un homme
+assis à sa table, et dénué de passion, est arrivé par un enchantement.
+
+ * * * * *
+
+Est classique qui peut. Et tant mieux pour lui! Car cette conception de
+l’art est évidemment la plus satisfaisante généralement, et la seule qui
+puisse être proposée en exemple.
+
+Mais je ne conçois pas que l’on puisse interdire à l’individu de
+s’exprimer à sa guise et de se vider tout entier, quitte à produire à un
+œil olympien quelque monstrueux effet. Sans ces jets d’eau souterraine,
+bouillonnante, empuantie souvent, mais, souvent aussi, ferrugineuse, les
+plus beaux génies ordonnés s’anémient. Les germes de vie ne se
+trouvent-ils pas dans les cavernes de l’inconscient comme dans les
+ombres sous-marines, plutôt que sous l’implacable clarté du désert? Je
+le crois. Et je crois aussi que les plus grands parmi les écrivains sont
+ceux qui, connaissant ces farouches lieux d’approvisionnement, en
+affrontent les horreurs--pour s’approvisionner--et remontent prendre
+leur repas, civilement, sur une table bien ordonnée, au soleil.
+
+En gros, Classicisme a-t-il le sens de discipline? Romantisme veut-il
+dire: liberté? Si oui, la liberté est indispensable. La discipline, qui
+ne l’est pas moins, ne peut être tolérée que si elle se concilie avec la
+liberté.
+
+Or, non seulement la discipline se concilie avec la liberté, mais je
+suis convaincu que la liberté ne peut s’exercer d’une manière efficace
+que sous le contrôle d’une autorité forte.
+
+L’ensemble des règles que l’on sous-entend quand on dit classicisme, ne
+me paraissent d’ailleurs nullement arbitraires; elles correspondent au
+vœu secret des cerveaux les plus _sains_, non seulement de notre race,
+mais d’autres aussi, puisque c’est Gœthe qui a appliqué au genre
+classique l’épithète que je souligne.
+
+Dès lors, en quoi cet équilibre souverain s’oppose-t-il au libre usage
+des goûts particuliers et même à tout ce que pourrait avoir de plus
+frénétique une individuelle inspiration?
+
+Autrement dit, cette complète liberté qu’il faut laisser à
+l’écrivain--et dont l’usage et l’abus sont confondus sous le nom de
+romantisme--n’aura jamais qu’un aboutissement tout à fait heureux, c’est
+lorsqu’elle déposera son poète au seuil de l’œuvre de caractère
+classique.
+
+ * * * * *
+
+1924.
+
+Difficulté du roman de nos jours.
+
+Un critique fertile en aperçus ingénieux, M. André Thérive, fait cette
+observation: que le bon roman situe toujours son action à une époque
+antérieure à celle où il est écrit. Je la crois juste. L’observation de
+cette règle a sans doute toujours été possible; mais il me semble
+qu’elle l’est moins que jamais à notre époque.
+
+ * * * * *
+
+On dirait que nos contemporains (1924) prennent connaissance par le
+moyen d’un instrument autre que celui qui nous a servi jusqu’ici. Ils
+lisent des livres que nous ne savons par quel bout prendre. Le phénomène
+est analogue à celui qui consisterait à prendre les phrases au rebours,
+soit: attribut, verbe, sujet, tandis que nous éprouvons l’impérieux
+besoin de mettre le sujet d’abord, puis le verbe et l’attribut. On saute
+d’un paragraphe à l’autre, au lieu de glisser comme il se faisait depuis
+que le français existe. On saute, on trébuche, on attrape même des
+entorses. Souvent aucun lien apparent. Et l’on doit sauter encore. On
+traverse un champ de terre labourée, par le travers des sillons,--marche
+éreintante. Cela n’a pas l’air de fatiguer les hommes d’aujourd’hui. Je
+crois qu’ils survolent le champ; ils ne se blessent pas aux aspérités;
+ils prennent une connaissance d’ensemble. Autrement dit, ils ne lisent
+plus: ils parcourent. Un certain sens leur apparaît, comme une ville au
+milieu des plaines, un fleuve, la côte maritime pour l’œil de
+l’aviateur. Et le parcours terrestre, à petits pas ou en voiture
+sensible aux obstacles du sol, dès lors ne les intéresse plus. De là
+leur peu d’intérêt pour les beautés du style, pour l’harmonie, voire
+pour l’orthographe.
+
+ * * * * *
+
+L’extraordinaire abus dans la production du roman dégoûte du roman les
+meilleurs esprits. Ils en médisent, ils prédisent la fin du genre. On
+dit: l’antiquité s’est bien passée du roman; on a bien oublié le roman
+après les débauches romanesques des Astrée, des Clélie, etc. _Mais_, on
+le reconnaît, il y a eu _la Princesse de Clèves_.
+
+Eh bien, voilà la réponse à la question, voilà la solution de la crise
+du roman: il y aura toujours quelque princesse de Clèves. Du jour où une
+princesse de Clèves a paru en librairie, le genre roman est devenu aussi
+nécessaire à la vie intellectuelle de l’homme que l’amour l’est à sa vie
+physique.
+
+Il y aura toujours des questions psychologiques ou morales qui ne
+peuvent se traduire suffisamment par une page de La Bruyère, de La
+Rochefoucauld ni même de Pascal. L’union enchanteresse de _l’image_ avec
+l’idée _de la vie_, avec la spéculation de l’esprit, une fois qu’on l’a
+goûtée, une fois surtout qu’un écrivain l’a éprouvée en notant sa
+pensée, elle ne sera jamais abandonnée, ni même négligée par les auteurs
+du premier ordre. Le plaisir de donner la vie à une figure de fiction
+est d’une qualité si grande, que ceux-là seuls qui ne l’ont jamais goûté
+peuvent dire qu’on ne le goûtera plus. Remarquez que sans exception ceux
+qui annoncent la fin du genre roman laisseront échapper: «Je n’en ai, il
+est vrai, jamais fait un.»
+
+ * * * * *
+
+Certains ne manqueront pas de dire que mon peu de goût pour les
+montagnes, les sommets, les neiges éternelles, marque une médiocre
+aptitude à s’élever. Et ce qu’ils diront est bien possible. Mais la
+vérité est que j’ai une aversion naturelle pour le pittoresque de la
+grandeur; j’abhorre le sublime en images. Peu de mots suffisent à le
+suggérer, et la plus stricte économie d’expression, seule, approche de
+l’inaccessible.
+
+Ç’aura été une des superstitions de notre époque, que de se payer
+facilement d’apparences. Lorsqu’ils sont réunis à Chamonix, ils se
+croient reçus chez le sublime. Mais le sublime répugne par-dessus tout à
+la familiarité, et il écrase infailliblement qui fait mine de l’avoir
+abordé. Au surplus, il est tout intérieur; lui seul se refuse à se
+laisser peindre ou photographier.
+
+Mon mépris du romantisme, du verbalisme de Hugo. Décors de théâtre. Un
+petit mot de Pascal...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Avant-propos I
+
+ A propos de la décentralisation en art (1901) 1
+ Sur le mouvement littéraire (1904) 5
+ Sur les tendances moralisatrices dans le roman (1904) 19
+ Sur la faillite de la critique (1906) 29
+ Le sentiment de la nature (1908) 37
+ Le théâtre et le livre (1912) 51
+ Les tendances présentes de la littérature française (1912) 55
+ Pourquoi faut-il écrire? Pour qui écrivez-vous? (1912) 65
+ Doit-on écrire des romans pour les jeunes filles? (1913) 71
+ Projet de préface (1913) 81
+ Un péril littéraire (1919) 87
+ L’art et la France (1919) 95
+ Feuilles tombées (1919) 101
+ Lettre au R. P. ***, S. J. (1920) 109
+ Propos romanesques (1920) 123
+ Feuilles tombées (1921) 131
+ Menus propos (1921) 135
+ Liberté et littérature (1921) 141
+ Un genre littéraire en danger (1924) 171
+ De l’idée pure à la fiction (1925) 183
+ Notes diverses (1900-1925) 195
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1929. 38276.
+
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+
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+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ Au Service de l’ordre, par Paul Bourget, de l’Académie
+ française 12 fr.
+ Quelques témoignages, par Paul Bourget, de l’Académie
+ française 12 fr.
+ Idées et portraits, par Louis Bertrand, de l’Académie
+ française 12 fr.
+ Le Victorieux XXe siècle, par Pierre Moreau 12 fr.
+ Chez nos Poètes, par Adolphe Boschot, de l’Institut 12 fr.
+ Chez les Musiciens, du XVIIIe siècle à nos jours, par Adolphe
+ Boschot, de l’Institut. Trois vol. Chacun 12 fr.
+ Le Mystère musical, par Adolphe Boschot 12 fr.
+ Entretiens sur la beauté, par Adolphe Boschot 12 fr.
+ Le Théâtre (1918-1923), par Lucien Dubech 12 fr.
+ Les Chefs de file de la jeune génération, par Lucien Dubech 12 fr.
+ Mes Routes, par Pierre Lasserre. _Grand prix de littérature_
+ (Académie française 1922) 12 fr.
+ Lectures étrangères, par Louis Gillet. 2 vol. Ch. 12 fr.
+ ... Mais l’art est difficile! par Jacques Boulenger. Trois
+ volumes. Chacun 12 fr.
+ Trois Études de littérature anglaise, par A. Chevrillon, de
+ l’Académie française 12 fr.
+ Jugements, par Henri Massis. Deux volumes. Chacun 12 fr.
+ _En marge de «Jugements»._ Réflexions sur l’art du roman, par
+ Henri Massis. In-8º 1/4 colombier, sur alfa 7.50
+ Dostoïevsky, par André Gide 12 fr.
+ Livres et Portraits, par Émile Henriot. 3 vol. Ch. 12 fr.
+ L’Esprit des Livres, par Edmond Jaloux. 2 v. Chacun 12 fr.
+ Figures étrangères, par Edmond Jaloux 12 fr.
+ La Renaissance littéraire de la France contemporaine, par
+ Fortunat Strowski, de l’Institut 12 fr.
+ La Sagesse française, par Fortunat Strowski, de l’Institut.
+ Prix 12 fr.
+ Gustave Flaubert, sa vie, ses œuvres, son style, par Albert
+ Thibaudet 12 fr.
+ Intérieurs. _Baudelaire_, _Fromentin_, _Amiel_, par Albert
+ Thibaudet 12 fr.
+ Le Français langue morte? par A. Thérive 12 fr.
+ Les Mauvais maîtres, par Jean Carrère 12 fr.
+ Mes Poisons. Cahiers intimes inédits de Sainte-Beuve 12 fr.
+ Stendhal épicier ou les infortunes de Mélanie, par Paul
+ Arbelet 12 fr.
+ _Les Maîtres de la pensée française_, par Jacques Chevalier.
+ Descartes. 10e édition. In-8º écu 20 fr.
+ Pascal. 15e édition. In-8º écu 20 fr.
+ Bergson. 11e édition. In-8º écu 20 fr.
+
+
+PARIS (FRANCE) TYP. PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1929. 38276-VI-10
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 ***
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+ <title>Opinions sur le roman | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="cc top2em"><span class="large">RENÉ BOYLESVE</span><br>
+<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
+
+<h1>OPINIONS<br>
+SUR LE ROMAN</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE PLON<br>
+<span class="i">LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</span><br>
+<span class="xsmall">IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span> — 8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 6<sup>e</sup></p>
+
+<p class="c small i">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">ŒUVRES DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<ul>
+<li>Le Médecin des dames de Néans.</li>
+<li>Les Bains de Bade.</li>
+<li>Sainte-Marie des Fleurs.</li>
+<li>Le Parfum des îles Borromées.</li>
+<li>Mademoiselle Cloque.</li>
+<li>La Becquée.</li>
+<li>La Leçon d’amour dans un parc.</li>
+<li>L’Enfant à la balustrade.</li>
+<li>Le Bel avenir.</li>
+<li>Mon Amour.</li>
+<li>Le Meilleur ami.</li>
+<li>La Jeune fille bien élevée.</li>
+<li>Madeleine jeune femme.</li>
+<li>La Marchande de petits pains pour les canards.</li>
+<li>Le Bonheur à cinq sous.</li>
+<li>Tu n’es plus rien.</li>
+<li>Élise.</li>
+<li>Nymphes dansant avec des satyres.</li>
+<li>Le carrosse aux deux lézards verts.</li>
+<li>Je vous ai désirée un soir.</li>
+<li>Souvenirs du jardin détruit.</li>
+<li>Nouvelles leçons d’amour dans un parc.</li>
+<li>Les Deux romanciers.</li>
+</ul>
+
+<p class="c i">Œuvres à tirage limité :</p>
+
+<ul>
+<li>Touraine.</li>
+<li>Azurine ou le Nouveau Voyage.</li>
+<li>Feuilles tombées.</li>
+<li>Le Pied fourchu.</li>
+<li>Réflexions sur Stendhal.</li>
+<li>Les Français en voyage.</li>
+</ul>
+
+<p class="c gap">Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage</p>
+
+<p class="cc i">60 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma,<br>
+à Voiron, numérotés de 1 à 60.</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="copy top4em">Copyright 1929 by Librairie Plon.</p>
+
+<p class="copy">Droits de reproduction et de traduction réservés
+pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p class="i">Au nombre des feuillets laissés par René
+Boylesve, il s’en trouve un d’une écriture et
+d’un papier d’ancienne date, qui porte cette
+ligne : <span class="xsmall rm">INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR
+LE ROMAN ET DE LES PUBLIER.</span></p>
+
+<p class="i">Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation ?
+Bien que dès sa jeunesse il ait
+donné à des revues et à des journaux une
+certaine quantité d’études ou d’impressions,
+il ne les a jamais recueillies, contrairement à
+tous les romanciers qui exercèrent une critique
+subsidiaire en marge de leur œuvre principale.
+Il s’est borné à publier en librairie des romans
+et des contes.</p>
+
+<p class="i">Mais si ce n’est point à lui-même que René
+Boylesve adressait la recommandation, était-ce
+à ceux qui recueilleraient ses papiers après
+lui ? Devant sa carence, peut-être due à sa fin
+prématurée, il devient légitime de le penser, et
+telle est la raison du volume que l’on procure
+aujourd’hui.</p>
+
+<p class="i">René Boylesve l’eût procuré sous une forme
+différente. Il en aurait rejoint et fondu les
+éléments. Il aurait élagué quelques répétitions,
+rendues inévitables par la constance de ses vues
+et par leur éparpillement à travers une durée
+de vingt-cinq années. Et sans doute aurait-il
+développé certains points, sur lesquels il
+n’avait pu s’étendre.</p>
+
+<p class="i">On ne peut, ici, que présenter dans leur
+état originel, et à peu près dans leur suite
+chronologique, les divers morceaux où René
+Boylesve s’est exprimé sur le roman : réponses,
+méditées et écrites avec quel soin, à des enquêtes,
+articles ou fragments publiés dans des
+périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles.
+Et que toutes ses réflexions renferment
+un commentaire sous-entendu de ses
+œuvres, ou un tableau idéal de celles qu’il
+aurait voulu produire, on serait naïf de s’en
+étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui
+ont disserté de la sorte ?</p>
+
+<p class="i">Le présent recueil ne s’avoue pas complet.
+Outre d’involontaires omissions, il y en a de
+contraintes ou de voulues comme les préfaces du
+<i>Médecin des Dames de Néans</i>, de <i>Madeleine,
+jeune femme</i>, du <i>Carrosse aux deux Lézards
+verts</i>, du <i>Pied fourchu</i>, comme la nouvelle
+<i>Les deux Romanciers</i>, qui est une pièce maîtresse,
+et comme mainte étude ou mainte note
+du fichier, qui traitent bien du roman, mais à
+propos de certains romanciers. C’est un peu en
+songeant à ces notes-là que l’on fait cet avis
+liminaire : s’il justifie la publication d’aujourd’hui,
+il s’étend dès maintenant à des recueils
+futurs, qui grouperont des réflexions et des
+études sur des hommes de lettres et sur leurs
+œuvres.</p>
+
+<p class="sign i">G. G.</p>
+
+<p class="small">Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru
+dans <i>Feuilles tombées</i>, volume à tirage limité, notice de
+Charles Du Bos ; Paris, Schiffrin, 1926. Elles avaient
+leur place tout indiquée dans le présent volume.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="i top4em">Si je dis : « j’aime mieux l’art que la
+nature », cela fait bondir un auditoire ordinaire.
+Pourtant cela signifie tout simplement
+que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de
+l’esprit humain, le fruit de l’homme-génie,
+au fruit du pommier.</p>
+
+<p class="sign i">R. B.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">OPINIONS SUR LE ROMAN</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1" title="A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART">A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION
+EN ART<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Juillet 1901. Des <i>Notes</i> personnelles de René Boylesve.</p>
+</div>
+
+<p>Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée
+que dans l’atmosphère où l’on a été élevé,
+où l’on est né. Paris a pu être favorable
+autrefois au développement de l’art classique
+proprement dit, c’est-à-dire de cet art essentiellement
+poli, essentiellement <i>général</i>, qui
+était la fleur d’une société unie et polie. Rapprocher
+de cet art français celui de Raphaël,
+par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus
+de société, c’est le chaos. Aucun art ne saurait
+être l’expression de la société française divisée,
+émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées
+adverses, il faut, pour seulement se faire
+entendre, faire un vacarme assourdissant. Les
+tentatives artistiques parisiennes doivent être
+des coups de pétard. Or lorsqu’on s’essouffle
+pour produire quelque chose de singulier, il
+est fatal que le produit soit monstrueux et non
+viable. Ce sont excentricités qui brillent et
+étonnent, mais sont frappées de caducité dans
+un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art
+spontanée, point de chef-d’œuvre, qui ne soit
+comme préparé, nécessité de longue date par
+quelque tendance, par quelque besoin social.</p>
+
+<p>De telles œuvres, au contraire, peuvent
+naître à toute heure dans les milieux provinciaux
+où grandit un enfant du sol, qui
+porte en lui l’effort accumulé ou simplement
+la marque bien déterminée de mœurs, d’esprits
+formés depuis longtemps dans un même paysage.
+Une manière de penser commune, dans
+un même décor, pendant des siècles, se résume
+un beau jour en un être conscient et doué
+d’expression, qui se met à dire tout naturellement
+la chanson de son coin de terre. C’est
+dans de telles occasions qu’on aura désormais — et
+tant que la province ne sera pas bouleversée
+par la rapidité des communications — le
+plus de chance de rencontrer une œuvre
+d’art.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2" title="SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE">SUR
+LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le <i>Gil Blas</i>
+par G. Le Cardonnel et Ch. Vellay.</p>
+</div>
+
+<p>Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire
+est aussi confuse que la nôtre, chacun
+des cerveaux ne reflète pas un peu de cette
+confusion ?</p>
+
+<p>La tendance la plus nette qui m’apparaisse,
+est celle qui aboutit à tout confondre : la politique
+avec le sentiment, la raison avec la
+passion, les pouvoirs entre eux, l’oppression
+avec la liberté, l’art avec la science, la littérature
+avec la peinture, avec la musique, avec
+la morale, avec la philosophie, avec la sociologie,
+voire avec la carrière littéraire.</p>
+
+<p>Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence
+au même vice, déjà. Il appelait cette
+confusion « fausseté », et il en voyait la cause
+dans un reste de romantisme, à savoir : « la
+prédominance de l’inspiration sur la règle. »
+Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui
+ne me paraît pas dénuée de bon sens. Je me
+borne à constater, d’une part, que le plus
+grand nom et le plus original que l’art du
+roman ait produit avec chance de durée,
+depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut
+de son maître la règle et ne s’en cacha point ;
+et, d’autre part, que, jamais plus qu’aujourd’hui,
+on ne poussa plus loin l’aversion d’une
+discipline ni la croyance à l’inspiration individuelle.
+C’est que « former » son talent compte
+aujourd’hui pour peu de chose. C’est un
+génie qu’il faut être d’emblée, et le préjugé
+court qu’un génie est nécessairement un esprit
+indompté, tumultueux, semblable aux éléments
+déchaînés, de préférence un peu fou.</p>
+
+<p>Mais alors, je regrette les écoles ? Je ne sais,
+n’ayant jamais, quant à moi, reçu la parole
+d’un maître, et ayant, moi comme les autres,
+un besoin exagéré d’indépendance. J’imagine
+toutefois qu’un homme expérimenté m’eût épargné
+beaucoup de peine, et c’est une grave
+erreur de croire qu’une direction intelligente
+puisse oppresser la liberté. Les écoles, j’en
+suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles
+sont aujourd’hui politiques ou sociales, parce
+que la littérature est en disgrâce. Il y en aura
+de littéraires, lorsque les « maîtres » ne croiront
+pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.</p>
+
+<p>Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune
+voix ne soit assez forte ou assez autorisée
+pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion
+générale, remettre la littérature à sa place, et,
+dans la littérature, apprendre sans pédanterie
+et avec le ton persuasif d’une belle foi d’artiste
+à discerner la beauté propre à chaque genre.</p>
+
+<p>Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre
+ce service ont lâché la littérature, ils la méprisent,
+ils enseignent à la mépriser.</p>
+
+<p>Ah çà ! voyons ! Sérieusement, est-ce que
+nous renonçons à avoir une littérature ? Que
+vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de
+l’humanité pour après-demain, ou que vous
+soyez persuadé, comme je le suis moi-même,
+qu’il importe, avant toute chose au monde,
+que notre patrie soit grande et puissante,
+dans les deux cas l’importance de l’art littéraire
+et de tout art d’ailleurs est égale. Qui
+charmera, Dieu de Dieu, les loisirs de l’humanité
+enfin bonne, douce, fraternelle, si ce n’est
+le tendre son des pipeaux, la lecture des
+bucoliques, ou les mémoires du temps où l’on
+se chamaillait encore ? ou bien dites-moi ce
+qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et
+celle de la France de Louis XIV, avec la force
+des armées, si ce n’est la splendeur des arts ?</p>
+
+<p>Il est manifeste que nos meilleurs lettrés,
+qui doivent tout à la pure littérature, affichent
+à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de
+l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage
+littéraire, dit jeux d’enfants, misérables puérilités.
+On ne les lit pas. Ou si on les lit, on les
+interprète, on en retient ce qui semble les
+ranger dans un parti ou bien dans l’autre, ou
+dans aucun : alors quel fade ouvrage ! On est
+allé jusqu’à se demander si, en conscience, on
+pouvait leur accorder quelque attention. « Il y a
+autre chose à faire que de la littérature ! »</p>
+
+<p>Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident.
+Qu’il soit plus urgent que jamais de faire autre
+chose, je ne le nie pas. Que la plupart des
+jeunes gens qui eussent fait de la littérature,
+se dirigent aujourd’hui vers la sociologie ou la
+politique, il n’y a pas d’inconvénient grave.
+Mais de grâce, ne confondons pas : il y a
+place en tout temps pour la littérature. A la
+guerre, qui est, je suppose, un des états les
+plus aigus que puisse traverser l’humanité, il y
+a place pour les historiographes ou pour des
+journalistes, dont le rôle est d’être des témoins,
+d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre
+part au combat. Nous devons nous féliciter que
+David se soit souvenu qu’il était peintre lorsque
+le cadavre de Marat laissa pendre son bras
+hors de la baignoire, et nous féliciter que
+Chénier, jusque si près du couperet égalitaire,
+ait persisté à être poète.</p>
+
+<p>Ne confondons pas. Laissons les écrivains
+faire de la littérature, et ne leur demandons pas
+de faire de la littérature sociale, politique ou
+morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus
+exactement, que ceux des écrivains qui veulent
+faire de la sociologie, de la politique, de la
+morale ou de la théologie, s’y lancent à corps
+perdu. Il y a des <i>genres</i> propres à ces différents
+exercices : le pamphlet est un genre littéraire ;
+un article de polémique, un discours, conduisent
+leur homme à l’Académie, et l’on a écrit de
+tout temps des traités de morale et d’édification
+qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire
+d’un roman. Ajoutez qu’en ces genres on est
+franchement allégé d’un souci : car la conviction,
+la fougue, ou la beauté de l’âme, y
+suppléent à la préoccupation essentiellement
+<i>esthétique</i> qu’exige le genre dit : roman.</p>
+
+<p>Il est vraiment temps de tirer le roman de
+l’inextricable fourré où l’ont mis nos esprits
+confus et où il étouffe. C’est un genre si souple,
+dit-on partout. Parbleu ! Le genre a bon dos !
+On peut soutenir que c’est le plus souple des
+genres, mais à toute souplesse il y a une limite :
+le caoutchouc est la matière la plus extensible,
+mais que de chambres à air mal gonflées on a
+vu crever ! Le sous-titre « roman » exerce
+encore sur le public une certaine magie : on
+l’accole à toute espèce d’élucubrations. C’est
+ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la
+paléontologie, de l’hygiène, de l’exégèse, ou
+des aphrodisiaques. Non ! mais je vous demande
+un peu ce qui n’est pas roman ? On a vu un
+grand journal, excessivement littéraire, pousser
+le scrupule de l’information artistique jusqu’à
+demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton
+ne participait pas de la dignité du
+roman : « Ah, je crois bien, qu’il en participe !
+ont répondu en substance ces messieurs. Le
+roman-feuilleton ? Mais cela vaut tout autre
+roman ! le roman c’est tout ce qu’on veut. »</p>
+
+<p>Confusion toujours ! Mais, nous, Français,
+ne devrions pourtant pas confondre <i>Madame
+Bovary</i> avec la matière propre à produire la
+joie des concierges. (Je parle du roman-feuilleton
+en général et non de tel en particulier.) Le
+roman, ou du moins un certain genre de roman,
+est parvenu en France — et il me semble bien,
+en France seulement, quoi qu’on nous chante — à
+une puissance avec Balzac, à une espèce
+de perfection avec Flaubert, qui sont telles
+qu’une haute et magnifique tradition existe chez
+nous, fondée par nos deux génies, et érigée par
+eux en une certaine dignité soutenue par de
+grands disciples, tels qu’Alphonse Daudet et
+Maupassant, pour ne nommer que les disparus,
+qui mériterait qu’on lui fît une place à part. On
+éprouve, en vérité, un malaise à voir confondre
+cette grande famille d’artistes avec une fabrique
+d’aventures à la ligne, destinées à suspendre
+l’âme humaine au-dessus de quelque angoissant
+problème, du genre de celui qui consiste à se
+demander si le comte découvrira la lettre que la
+comtesse a vivement dissimulée sous le cache-pot
+de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.</p>
+
+<p>Le caractère principal de cette tradition
+romanesque consiste, je crois, à envisager
+l’homme et de préférence un groupe social
+d’hommes, à en rendre la vie, les mouvements
+les plus caractéristiques, les figures les plus
+typiques, avec le scrupule, l’information, et
+l’esprit positif d’un historien, mais, et encore !
+avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans
+altérer la vérité, sait — mais c’est là le prestige
+de l’art — lui donner cet air de beauté que l’on
+ne saurait définir.</p>
+
+<p>On ne peut le définir, mais tout est dans cet
+air de beauté. Le roman issu de Flaubert est de
+nature <i>esthétique</i>. Un artiste seul, un homme
+uniquement épris d’art le saura perpétuer — toutes
+proportions gardées bien entendu, et toute
+latitude laissée aux variétés de tempérament.</p>
+
+<p>Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais
+de ne pas confondre. Il y a une esthétique
+propre à l’art de peindre la comédie humaine.
+La vérité d’un geste, le naturel frappant d’une
+parole, la nécessité d’une réplique en sont des
+éléments ; le comique non voulu, mais qui
+jaillit du choc de deux caractères ou de deux
+situations non arbitraires, en sont des éléments ;
+les mille petitesses inhérentes à la nature de
+l’homme et le spectacle même de son immoralité
+en sont des éléments ; enfin jusqu’à la
+pauvre vulgarité des propos coutumiers de la
+bourgeoisie sont des éléments de cette beauté
+spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme
+le grain de blé à l’épi, à la composition de
+l’âme insaisissable, mais prépondérante, dont
+l’œuvre doit être tout entière animée : <i lang="la" xml:lang="la">mens
+agitat molem</i>.</p>
+
+<p>Une main plus inflexible que les lois de la
+métrique ou du rythme musical contient ce
+genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière
+de les nouer et dénouer ne sont libres, ni une
+scène ni un mot ; on pourrait presque dire : ni
+un caractère ni le sujet ! On s’y meut sous la
+féconde contrainte de la science de l’homme et
+de la société, de la logique ou de l’illogisme
+logique des actions de l’homme : l’intérêt en
+est la justesse, la mesure, le tact ; l’émotion
+vous y peut saisir ; une leçon en peut être tirée ;
+mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah ! si
+dans ces limites on trouve le moyen d’être
+amusant, sachez-en gré au romancier ! Et notez
+qu’un roman <i>doit</i> être agréable, car le propre de
+tout ce qui est esthétique est de nous charmer.</p>
+
+<p>Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et
+non des moindres, qui sont convaincus qu’un
+écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui,
+tel M. d’Annunzio, introduit <i>dans son texte</i> de
+constantes préoccupations esthétiques ; et ils
+mesureraient volontiers la valeur artistique d’un
+auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de
+dialogues d’esthètes, de statues, de partitions
+musicales, de chapes, d’antiphonaires, d’escaliers
+de marbre ou de motifs d’architecture,
+dont il a eu le bon goût de faire mention ? — Confusion
+de la beauté littéraire avec ce qu’on
+nommait autrefois « les beaux-arts ». — D’autres
+croient qu’être artiste, en littérature,
+c’est faire montre que l’on est érudit, ou que
+c’est moduler des phrases bien musicales, que
+c’est préférer le clair de lune au plein midi,
+l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou
+que c’est ne pas se départir d’une gravité de
+notaire, d’une tenue d’homme du monde, ou
+au contraire ne décrire que des passions singulières
+et excessives et parler la langue d’un
+goujat ; ou que c’est de découvrir quatre épithètes
+extraordinaires ou un langage tout à fait
+neuf. — Confusion ! et qui crée dans l’esprit de
+l’infortuné public un malentendu des plus
+regrettables. Si le but de la littérature est de
+rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste
+à le bien rendre, lui, premièrement, et par le
+moyen propre à la littérature, qui est le style.
+Et la qualité de cette esthétique diminue, à
+mesure que l’on s’éloigne de son objet premier,
+l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de
+sa vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à
+mesure que l’on recourt à des moyens d’expression
+et de suggestion plus particuliers à d’autres
+arts.</p>
+
+<p>Le public croit qu’un roman doit l’instruire,
+l’édifier ou le scandaliser. — Confusion avec un
+genre d’anecdotes, d’aventures très estimables.
+Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces
+jeux charmants, et qui soient même des romans
+charmants ; il peut y avoir des romans qui
+<i>servent</i> à ceci, à cela ; mais il y a en France,
+Dieu merci, une sorte de roman, déjà traditionnel,
+qui évolue, qui se renouvellera, mais
+qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours
+identique en étant toujours nouveau, et c’est un
+roman qui ne <i>sert</i> à rien qu’à donner aux gens
+de goût l’impression d’une certaine beauté qui
+n’est pas la beauté de la peinture, ni celle de la
+poésie, ni celle même de la comédie dramatique,
+car rien ne doit être confondu. Que l’on
+appelle ce roman comme on voudra ; je crois
+que c’est, en somme, le roman balzacien, dont
+le type le plus achevé pourrait être <i>Madame
+Bovary</i>.</p>
+
+<p>La beauté a un rôle « social » des plus importants.
+Si un roman est beau, il est social ; je
+m’étonne qu’il le puisse être autrement.</p>
+
+<p>Je me suis étendu sur un genre de roman,
+non que je croie que mes romans le puissent
+rappeler le moins du monde, mais parce que
+je l’admire par-dessus tout, parce que j’y vois
+une tradition féconde, parce que le tempérament
+français y a montré ses aptitudes, et parce
+que ce qu’il comporte de <i>règles</i>, étant uni, à
+juste dose, avec <i>l’inspiration</i> personnelle qui
+ne manque jamais à un écrivain né, me paraît
+être la plus belle méthode à proposer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3" title="SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN">SUR
+LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans
+<i>les Marges</i>, sur l’avis de Maupassant : « Les romanciers ont
+pour principal motif d’observation et de description les passions
+humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n’ont pas mission pour
+moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à
+tendances cesse d’être un livre d’artiste. »</p>
+</div>
+
+<p>Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une
+œuvre est mauvaise, c’est la prédominance
+de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste,
+lequel seul crée, vivifie, donne à la fiction la
+beauté, et lui donne toute sa force qui est en
+raison de sa beauté. Le roman, comme toute la
+littérature, — et à la différence des autres arts, — embrassant
+toute la vie morale de l’homme,
+une direction morale y sera toujours sensible,
+en dépit des efforts contraires. Ne point moraliser !
+Et la plupart de nos vieux contes ? et les
+<i>Lettres persanes</i> ? et <i>Candide</i> ? et tout Anatole
+France ? Mais décrire des mœurs, c’est choisir
+telles mœurs à décrire, c’est déjà moraliser ! Ne
+point flageller ? Et l’ironie ? et l’esprit satirique ?
+et Molière et Beaumarchais ? Ne point enseigner ?
+Mais qu’une grande leçon ressorte d’une
+fiction romanesque, je n’y vois encore pas d’inconvénient,
+si la fiction elle-même m’a saisi par
+ses qualités propres.</p>
+
+<p>Je trouve les préceptes de Maupassant trop
+étroits ; <i>mais si on les retourne, comme cela se
+fait aujourd’hui, je me révolte, car faire entendre
+que le but du roman soit de moraliser,
+de flageller et d’enseigner, c’est jeter dans la
+littérature tous les cuistres, toutes les belles
+âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands
+d’orviétan, qui n’ont ni la vocation littéraire ni
+la moindre notion de l’art redoutable d’écrire
+en français ; et c’est ensuite avilir la notion de
+cet art dans l’esprit du public qui ouvre un
+roman dans la même attente que lorsqu’il va au
+prône, à la réunion électorale, à la Chambre des
+députés</i>.</p>
+
+<p>A mon avis, le roman, comme tout art, est
+d’agrément. Son but principal est de procurer
+du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par
+la magie du talent il en fasse matière agréable.
+Est-ce que la limite du roman ne serait pas là,
+exactement, à savoir où il commence à être un
+genre ennuyeux ? Ce n’est pas un critérium rigoureux,
+mais c’est une indication.</p>
+
+<p>Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du
+plaisir humain sont variés ; il y en a de bas, de
+bouffons, d’élégants, de graves ; je pencherais à
+donner la liberté à toutes sortes de romans,
+comme à tout le monde. Toutefois il y a un
+genre de roman qu’une tradition magnifique
+composée par la puissance créatrice de Balzac
+et par le goût de la perfection de Flaubert, a
+mis en France à un rang si élevé, que tous les
+autres me semblent se rapetisser graduellement
+à mesure qu’ils s’en éloignent : c’est celui qui
+tire tout son agrément de l’éclatante vérité des
+gestes, des mouvements, des paroles, en un mot
+de la comédie des hommes.</p>
+
+<p>Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des
+<i>écoles</i> littéraires, l’école étant un groupement
+autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être
+de l’absence de maîtres, mais plus probablement
+de l’excessif amour-propre de quiconque
+parvient, de nos jours, à se faire imprimer,
+et aussi de la fausse notion que l’on a de l’originalité
+nécessaire. L’originalité est nécessaire,
+mais elle ne consiste pas à ne ressembler à
+personne, elle consiste à être soi-même, ce qui
+s’obtient quand on ne s’efforce pas à n’être ni
+celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent
+toujours, car bon gré mal gré on procède de
+quelqu’un, et il y a toujours quelqu’un dont
+l’influence s’impose à un certain nombre de
+débutants ; mais les générations qui se croient
+spontanées ne l’avouent pas.</p>
+
+<p>Une réunion de jeunes écrivains autour d’un
+grand homme avec qui on se sent quelques
+points essentiels communs, et qu’on admire,
+même avec une certaine déférence, et de qui
+on consent à recevoir une certaine discipline,
+me paraît être une chose belle et profitable,
+nullement nuisible à l’originalité.</p>
+
+<p>En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles,
+c’est toujours le tempérament individuel qui
+triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il
+triomphe plus sûrement un peu bridé dans les
+débuts qu’affolé d’indépendance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine, — et
+à mon avis c’est la meilleure
+nourriture, — ne peut que difficilement se désintéresser
+des questions sociales, puisque ce
+sont ces questions qui surtout nous agitent.
+Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à
+ne traduire de la vie que les éléments pour
+ainsi dire permanents, en tout cas généraux,
+essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on
+prend pour thème la ou les questions sociales,
+de se demander ce qui, de ces crises, pourra
+intéresser les hommes dans une soixantaine
+d’années.</p>
+
+<p>Le danger que je vois, non pas pour la
+littérature — car un pamphlet, un article, un
+discours peuvent être des œuvres littéraires — mais
+pour le roman et le théâtre à « réfléchir
+les questions sociales », c’est que ces questions
+sont si brûlantes qu’il est impossible de les
+traiter sans passion et sans esprit de prosélytisme
+(un esprit qui devient rapidement vieillot),
+et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles
+ne peuvent être comprises que sous couleur
+d’œuvres de parti ; et alors adieu toute appréciation
+littéraire ! Le public n’a que trop
+tendance à ne pas apprécier une œuvre au
+point de vue littéraire, et maints écrivains trop
+de penchant à se soucier du point de vue littéraire
+comme d’une guigne.</p>
+
+<p>Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire
+la <i>beauté</i> propre d’une œuvre, tel doit
+bien être le but premier, et je dirai, pour ma
+part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme
+employé-je ! En littérature, le mot « artiste »
+est suspect. Il l’était du temps de Flaubert. Que
+n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu
+davantage ! « Littérature artiste » est synonyme
+de littérature incompréhensible et heurtant de
+parti pris le sens commun. Si au lieu de voir
+l’art dans toute espèce d’originalité excentrique,
+on avait moins perdu de vue la lignée admirable
+de notre littérature nationale, nul ne douterait
+aujourd’hui qu’un artiste, en littérature,
+c’est Molière, c’est Racine, c’est La Fontaine,
+c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des <i>Lettres
+persanes</i> et celui de <i>Candide</i>, c’est Chateaubriand,
+c’est Balzac parfois, et c’est ce grand
+saint, martyr de la beauté littéraire : Gustave
+Flaubert, — tous génies de clarté, de raison et
+d’humanité, maîtres de leur langue, de leurs
+idées, et de leurs sentiments ; et nul ne douterait
+que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui
+se pâme devant une épithète vierge, ni celui
+qui se forge un langage à lui tout seul, pour
+vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu
+mal au ventre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que reste-t-il du renanisme ? me demandez-vous.
+Je n’en sais rien. Vous le saurez probablement
+quand chacun vous aura répondu ce
+qu’il pense encore de Renan. Pour moi, ce
+n’est pas en ces quelques lignes que je voudrais
+dire mon immense, profonde et toute particulière
+admiration pour Renan. A mon avis, il n’a
+qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal compris,
+mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De
+si haut, il fait aisément le tour des choses dont
+nous n’apercevons communément qu’un côté.
+C’est un homme qui semble n’avoir jamais
+songé qu’il pourrait être lu par de pauvres
+esprits ; il s’est placé souvent du point de vue
+de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées,
+font que nous devons aujourd’hui nous placer
+plus près du sol ; nous traversons une période
+de relativisme où il faut avant tout étayer sa
+maison, faire le maçon et le goujat. Mais qu’un
+beau loisir nous soit donné, je ne conçois guère
+qu’un homme cultivé puisse goûter plus de
+volupté que dans la compagnie de cet esprit de
+cristal, avec qui je crois respirer l’air des montagnes
+tout en me promenant dans un jardin
+français ; avec qui l’on est grave en même
+temps qu’on sourit ; avec qui l’on pèse le néant
+des choses, mais sans en nier la valeur relative.
+Haute et belle ironie, sans fiel et non pas sans
+foi ! divertissement aristocratique de la fleur
+même de l’esprit humain ! enfin écrivain incomparable,
+dont on cite si peu souvent, je sais
+bien pourquoi, la <i>Réforme intellectuelle et
+morale</i>.</p>
+
+<p>Le moralisme ? Mais il sévit. — Le nationalisme
+en littérature ? Mais il est absolument
+nécessaire ! Le mercantilisme (critique vénale,
+etc.) ? Mais il est absolument méprisable ;
+c’est un monstre non viable qui meurt de son
+ignominie. Le public a été trop trompé ; mord-il
+encore ? Je n’en sais rien. — La concurrence
+des amateurs ? S’ils ont du talent, ce ne sont
+plus des amateurs ; s’ils n’en ont pas, ce n’est
+pas une concurrence. — Les tendances conservatrices
+de l’Académie française ? Mais c’est le
+propre d’une Académie bien constituée d’être
+conservatrice. Voulez-vous qu’elle encourageât
+les talents révolutionnaires ? Mais alors quel
+serait le propre de <i>l’autre</i> Académie ? — Enfin
+si je vous citais les plus intéressants parmi les
+jeunes écrivains, j’en aurais encore pour vingt
+lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi
+vous me permettrez de ne pas vous parler de
+moi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4" title="SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE">SUR
+LA FAILLITE DE LA CRITIQUE<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Décembre 1906. D’une enquête parue dans <i>le Semeur</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Je n’affirmerais pas que la critique soit
+aujourd’hui dans « le marasme », mais je
+chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut
+entendre par ce « marasme » d’ailleurs à peu
+près généralement reconnu.</p>
+
+<p>Je suis porté à croire qu’il est dans les
+esprits, et cet état général rend la position du
+critique singulièrement difficile. En art, aucun
+principe général ni fondamental n’est reconnu.
+On n’exige pas plus la connaissance de la langue
+pour l’écrivain que les rudiments les plus
+élémentaires du dessin pour le peintre. On ne
+demande ni clarté ni raison ni agrément dans la
+conception et l’exécution d’une œuvre d’art.
+Que demande-t-on ? Rien, sinon qu’un homme
+qui se dit artiste s’impose à l’attention par les
+moyens adroits.</p>
+
+<p>Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour
+la critique d’un Boileau, d’un Nisard, d’un
+Brunetière ; et je m’en consolerais, pour ma
+part, si je ne m’apercevais que la multitude des
+petits critiques impressionnistes, qui tâchent de
+la remplacer par ce qu’on est convenu d’appeler
+« des idées larges », tendent invariablement à
+un dogmatisme plus arrogant, plus pédantesque,
+et plus affirmatif, que celui qui du
+moins était fondé sur une vaste et solide culture
+et sur le principe conservateur d’un génie
+traditionnel.</p>
+
+<p>La critique savante, et de même la critique
+improvisée qui est, je crois, la caractéristique
+de notre temps, tendent également au dogmatisme,
+ce qui est fâcheux. La savante a plus de
+chances encore que l’autre d’échapper à ce cruel
+aboutissement. Mais nous n’avons, nous autres,
+désormais guère de chances d’échapper à la
+critique improvisée. Si l’on me demandait
+d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais
+la tête en boudant : l’une est ennemie-née
+de toute tentative originale, l’autre professe
+le snobisme de l’originalité, avec laquelle il
+faudrait apprendre à ne point confondre
+l’excentricité facile et le « bluff », qui prend si
+aisément sur nous.</p>
+
+<p>Si la critique est prudente, elle ne prononce
+le nom d’un artiste que lorsqu’une renommée
+déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte
+cent noms pour quatre qui ont chance de vivre.
+De quel côté est le moindre mal ? Sainte-Beuve
+ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains.
+Qu’on me dise quel critique est
+supérieur à Sainte-Beuve ! Est-il bon qu’une
+autorité critique, même excellente, s’établisse,
+et que le public soit par elle régenté ? J’en
+doute fort. Mais si le public en arrive à
+professer le plus complet dédain pour la
+critique, cela vaut-il mieux ? C’est possible. Je
+vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération
+qui s’établit : le public est toujours en définitive
+mené par quelqu’un ; c’est alors le monsieur
+parlant haut dans votre famille, dans votre
+groupe, ou parmi vos relations, qui crée une
+opinion fragmentaire. La diversité de ces
+opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut ?
+Je vous le demande.</p>
+
+<p>Il n’y a qu’un critique : c’est le Temps. Il
+faut un homme de génie, un visionnaire de
+l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement.
+Le sens critique est un don, une
+divination. Mais il ne va pas non plus sans une
+certaine science, sans érudition, parce qu’il y a
+dans une œuvre d’art, du moins dans l’œuvre
+littéraire, un élément essentiel et dont la
+connaissance s’acquiert : c’est la langue. Le
+critique doit être grammairien.</p>
+
+<p>Le bon critique, à mon avis, devrait avant
+tout s’efforcer de comprendre chaque ouvrage
+qui se présente à lui, et chercher les intentions
+de l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais
+les indiquer au public qui néglige de les
+chercher, et puis juger la façon dont elles ont
+été exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier
+un ouvrage de quelques-uns de ceux qui lui
+ressemblent le plus, et l’opposer à ceux qui
+offrent des tendances contraires ; indiquer au
+public les courants littéraires, les sources d’où
+ils proviennent, et, s’il se peut, les fleuves où
+ils se vont jeter, les océans où ils doivent
+aboutir. Le plus intéressant est de « situer » un
+volume.</p>
+
+<p>Une leçon de topographie littéraire, c’est
+peut-être ce que le public désireux de s’instruire,
+sans que l’on force son jugement, est en
+droit de réclamer du critique mieux informé
+que lui.</p>
+
+<p>A une époque de production touffue et
+anarchique comme la nôtre, je voudrais qu’un
+critique commençât toujours son feuilleton par
+quelques lignes d’avertissement : « Attention,
+ce n’est pas ici un livre tendant à l’édification
+ou à l’éducation morale du lecteur, comme
+l’était celui de M. X… dont nous avons parlé
+la semaine dernière. M. Z… ne se propose pas
+d’autre but que d’écrire un beau livre, à
+l’exemple de Gustave Flaubert, ou, parmi nos
+jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de
+Pierre Louÿs et de quelques autres. » Ou bien :
+« Attention : M. Y…, modifiant ici sa manière
+de l’an passé, ce qui est le plus certain de ses
+« droits d’auteur », essaie de faire œuvre
+historique, c’est-à-dire de peindre les mœurs
+contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être
+vraisemblable ; ce travail exige le procédé
+réaliste : de grâce, chers lecteurs, n’exigez pas
+de M. Y… qu’il ne vous livre que des figures
+suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une
+belle fin. Ou, au contraire, à mon autre catégorie
+de chers lecteurs, n’exigez pas que, parce
+qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé
+réaliste, M. Y… ne vous exhibe que des
+fripouilles abominables et que des scènes
+d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme,
+être vrai sans cela !… » Je voudrais qu’il avertît
+encore : « Attention, nous avons fait dernièrement
+l’éloge d’un roman de M. V… qui était
+fort beau, quoique grave, monotone, et même
+ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être
+grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un
+beau livre, et la preuve est que nous plaçons
+très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline.
+Le comique, et non pas l’ennui, est la
+principale vertu du roman de mœurs, et le
+croirez-vous ? de la comédie elle-même !… » Je
+voudrais enfin — mais c’est bien chimérique — que
+le critique aimât la littérature.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5" title="LE SENTIMENT DE LA NATURE">LE
+SENTIMENT DE LA NATURE<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Octobre 1908. Paru dans <i>le Gaulois</i>.</p>
+</div>
+
+<p>C’est une des opinions où les esprits les plus
+opposés, de nos jours, se trouvent unis passionnément,
+que la nature est « adorable ». Le mot
+nature est un de ceux qui exercent sur nos contemporains
+le prestige le plus incontesté. Le
+personnage qui oserait s’avouer insensible à la
+nature, quel que soit le monde auquel il appartienne
+et le cercle où il se trouve, serait jugé.
+Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui
+échappe à l’irrespect universel, ce sont les
+champs, les bois, les montagnes, la mer, pour
+ce qui est de notre planète, et la voûte céleste
+qui nous transporte au delà. Dans une société
+extrêmement divisée, s’il est encore une
+croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée,
+mais fervente, en l’auguste bonté qui
+tombe de la voûte étoilée ou qui émane de
+l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus
+humble pré où tremble un peuplier au bord de
+l’eau.</p>
+
+<p>Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne
+se croit tenu d’aller au moins une fois l’an rendre
+hommage à la nature, non seulement par
+hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère
+ou prétendu tel, de se découvrir avec elle des
+rapports nouveaux ? Car, qui ne croit savoir que
+ce sont ces rapports que chantent nos poètes,
+qu’orchestrent nos musiciens, et que traduisent
+en couleur nos peintres aux salons d’automne,
+d’hiver et de printemps ? Et qui de nous n’est
+ou ne veut être ou peintre, ou musicien, ou
+poète ?</p>
+
+<p>C’est à croire que si l’humanité avait quelque
+chance de jamais pouvoir entonner un hymne
+commun, elle en trouverait l’inspiration, bien
+plutôt que dans quelque idée philosophique ou
+morale, dans ces intimes sentiments qui proviennent
+du charme d’un jour mourant, de la
+tristesse incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages,
+de la terreur des gouffres, de l’exaltante
+puissance de la mer ou de la torpeur des midis
+torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie
+civile des pays exotiques nous surprennent parfois
+et nous paraissent inconcevables, autant les
+fragments poétiques de quelque contrée, de
+quelque âge reculé qu’ils nous proviennent,
+savent heurter, dans une région mal localisée
+de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre
+à l’unisson avec nous et fait naître la sympathie
+entre nous et l’être lointain, d’autre forme et
+d’autre couleur, mais qui a eu justement notre
+angoisse à l’approche de l’orage ou notre
+impression de parfait bien-être en regardant,
+dans l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où
+l’intelligence échoue à lier les hommes, une certaine
+sensibilité obscure réussirait-elle ? Est-ce
+qu’il y aurait une langue universelle, émouvante
+et belle, parlée au plus profond de notre conscience,
+dont notre croissant amour de la nature
+signalerait les progrès, et dont l’excellence nous
+serait garantie par la pureté de la source inspiratrice,
+par la perfection même de cette nature
+dont la domination semble acceptée avec ivresse ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est certes pas la première fois que se
+manifeste, surtout depuis un peu plus d’un siècle,
+un engouement pour la nature, ni que l’on s’en
+demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait
+des raisons nouvelles aux manifestations du
+culte dont nous sommes témoins. La plus grande
+facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire.
+La littérature descriptive, la divulgation
+par la photographie de toutes les merveilles du
+monde, s’y joignent, c’est évident ; mais le prodigieux
+développement de la musique et des
+auditions musicales, la musique devenue l’art
+prépondérant même en France, la musique au
+restaurant, la musique au thé, la musique au
+salon, tenant lieu de conversation, voilà l’entraînement
+le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise
+et de confuse délectation qui nous vient de
+ce que nous appelons la nature. L’impression
+musicale est, de toutes, la plus vague, la plus
+irréductible à la commune mesure que nous
+avons pour apprécier la valeur des choses
+morales, à savoir : les termes précis. Elle est
+l’imprécision même. Elle nous met, par le
+charme qui lui est propre, en un tel état, que nous
+tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous
+possédons de plus beau ou de plus exquis,
+ou, plus exactement, nous croyons, sous son
+influence, que la moindre de nos pensées est la
+plus exquise et la plus belle, comme certains
+rêves nous laissent au réveil la persuasion que
+nous avons conçu en dormant une idée géniale
+ou goûté un ravissement surhumain. Le plaisir
+musical est un entraînement à se satisfaire de
+l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus
+général, et, pour beaucoup, plus vif que celui
+des idées ou des objets à contours bien délimités,
+il prédispose à déclarer d’essence supérieure,
+supra-humaine, et facilement divine, toute sensation
+agréable et nébuleuse. Lorsque nous
+entendons de loin, sur une large plage, le murmure
+de la mer remontante, ou bien lorsque
+nous voyons le soir ternir la lisière des bois,
+l’impossibilité où nous sommes de donner un
+nom convenable à notre émotion, nous invite à
+la déclarer de plus haute naissance que toute
+autre, et, notre amour-propre aidant, que nous
+sommes vite prêts à nous croire les confidents
+privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.</p>
+
+<p>La musique jointe à la sensibilité de la nature
+a développé à l’excès un genre d’orgueil particulier
+et désobligeant. « Je sens ceci… Sentez-vous ?
+Comment, vous ne sentez pas cela ?… »
+Ah ! le suprême dédain dans le regard de celui
+qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez
+pas, vous, pauvre homme ! Le monde ne se
+renouvelle guère ; les intransigeances que l’on
+reproche aux hommes de foi ? Mais les voilà,
+s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui,
+ayant renié le Dieu de leurs pères, se piquent de
+découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux partout !</p>
+
+<p>Il faut signaler la tendance de notre goût
+contemporain, un peu littéraire, pour la nature :
+elle est une déviation du sentiment religieux. On
+sait combien la philosophie de l’« Inconscient »
+est à la mode. C’est dans les sous-sols obscurs
+de notre âme, ténèbres où nul homme sensé ne
+descendit jamais, que l’on veut loger cette partie
+sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait
+de dégager à force de lumière. C’est dans la
+nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le divin !
+Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions
+imprécises, à nous fournir de languides extases,
+élève le niveau de la nappe souterraine par où
+nous communiquons avec ce grand Tout. Ah !
+ne plaisantez pas la femmelette accoudée si gracieusement
+au bastingage et qui se déclare
+angoissée : peut-être a-t-elle heurté du pied
+l’ineffable principe du monde !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître
+les incomparables joies que nous puisons dans
+la Nature : nul poète, nul véritable artiste ne
+lui saurait être insensible ; elle est pour eux la
+muse la plus féconde. Mais le poète et le véritable
+artiste qui ont le plus vécu à son contact,
+vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle,
+c’est leur propre personnalité qu’ils ont sentie
+exaltée par sa beauté, c’est leur propre maîtrise,
+leur domination sur elle qu’ils ont affirmée
+en accomplissant leurs chefs-d’œuvre. Leur
+union avec elle ne fut pas, de leur part, un mol
+et voluptueux abandon, une adoration mystique
+de la chair divine. L’artiste, le viril
+créateur, ah ! il s’échauffe, il admire, il adore
+assurément la nature ; mais ni Vinci, ni Michel-Ange,
+ni Rembrandt, ni Corot ne sont
+gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront
+à la nature et ce qu’ils lui devront ajouter ;
+ils savent bien qu’ils ont à repétrir, à
+recomposer toute cette matière !</p>
+
+<p>Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il,
+celle des peuples forts. Lorsque l’homme
+est fier et actif, il se sent supérieur au monde,
+il ne demande au monde que de le servir. Aux
+époques dites spiritualistes, il paraît bien que
+l’homme ait acquis une grande force à se séparer
+du reste de la création. « Les Grecs, disait
+avec infiniment d’esprit Émile Gebhart, avaient
+pour la nature un amour platonique. »</p>
+
+<p>C’est toujours par rapport à l’homme que
+les anciens, Romains ou Grecs, ont contemplé
+et célébré la nature. « De toutes les merveilles
+de la nature, dit Sophocle, aucune n’est plus
+étonnante que l’homme. » Virgile, le plus sensible
+des anciens au charme de la nature, ne
+s’arrête pas à la contemplation rêveuse, il est
+conduit sans cesse par elle aux réflexions et aux
+recherches philosophiques. Notre admirable
+dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins
+étranger qu’on le prétend aux grâces naturelles
+et à la majesté des éléments, eût cependant
+rougi d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir
+croire le maître. Coïncidence curieuse :
+c’est au siècle qui dompta réellement la nature
+par les applications scientifiques, qu’il était
+réservé de se déclarer d’autre part son trop
+heureux vassal, son esclave enamouré, son imitateur
+servile !</p>
+
+<p>Ce qui est surtout à redouter de cette sorte
+de panthéisme mystique où nous sommes fort
+enclins, c’est que la volupté de l’homme,
+devant la nature, y est d’abdiquer sa personnalité,
+de succomber, de s’anéantir. Le rôle de
+l’homme devant la nature y devient tout passif :
+c’est un rôle de femme. C’est une cause d’énervement
+et d’affaiblissement, c’est un envahissement
+de l’Orient fakiriste et somnolent sur
+notre Occident énergique et sur la France aux
+idées claires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que si l’on tient à accorder tant de crédit
+aux pâmoisons et aux extases, comme nous en
+voyons l’exemple dans les livres de psychologie
+les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du
+Nouveau-Monde, peut-être ferait-on bien de
+remarquer que c’était jadis par la lutte contre
+la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait
+à ces précieux ravissements. Serait-ce en se
+laissant aller aux appels des sirènes que l’on y
+parviendrait désormais ?</p>
+
+<p>Si chacun veut bien en faire autour de soi
+l’expérience, il est probable qu’on s’apercevra
+qu’un sentiment de la nature absolument sincère
+et spontané est très rare. Il est presque
+aussi exceptionnel que le véritable sentiment
+artistique. Que de malheureux avez-vous vus
+traînés devant les plus beaux paysages du
+monde, par invitation, par snobisme, ou par la
+meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient
+y prendre plaisir qu’à se faire désigner les
+noms des localités ou des cimes aperçues ?
+Combien peu regardent par une fenêtre ? Combien
+même des mieux disposés sont capables
+d’une contemplation de quelques secondes !
+Quant à ceux qui habitent les sites admirables,
+qu’ils ont donc vite cessé de les apercevoir et
+qu’ils en reçoivent peu d’influence ! Pour la
+plupart, nous n’aimons la nature qu’en étrangers,
+comme nous aimons l’Italie, une excursion,
+une occasion de nous mouvoir, comme
+nous aimons le voyage. Et pour un grand
+nombre de ceux qui aiment franchement la
+nature, cet amour des choses impersonnelles
+et agrestes n’est qu’un dépit contre la civilisation
+qui les a blessés ; la nature est souvent le
+refuge, elle est le dernier couvent des âmes
+lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou, une
+poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où
+elle invoquait la nature, « qui seule reste semblable
+à elle-même ». Était-ce là l’amour de la
+nature ou celui de la jeunesse qui fuit ? Chez
+Rousseau, comme chez Martial, le poète latin,
+comme chez tant d’autres, le goût de la nature
+est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être
+trouverait-on le secret du penchant de nos
+contemporains pour les bois…</p>
+
+<p>Le caractère bienfaisant de la nature vient
+de ce qu’elle est, pour les rares âmes contemplatives,
+un tableau attrayant, reposant ou
+émouvant, ou bien un symbole de grandeur,
+de force ou de sérénité. Il vient surtout de ce
+qu’elle est le plus complaisant miroir de notre
+visage intérieur et l’écho le plus exact de nos
+intimes chuchotements. Il vient de ce qu’elle
+est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour
+la solitude. L’habitude de vivre en commun,
+en nous obligeant à nous réduire à un certain
+niveau souvent médiocre, crée en nous une
+intimité vis-à-vis des grandes pensées, une
+pudeur du beau. La nature peut nous rendre
+la noble audace d’être graves. Mais la vérité
+est qu’elle ne peut que nous seconder dans le
+dessein que nous avons de l’être. Elle est miroir
+embellissant, elle est écho harmonieux. Mais
+en définitive, son pouvoir se borne à nous placer
+vis-à-vis de nous-mêmes. Que contiendrait-elle
+de sublime, que nous ne lui ayons
+d’abord prêté ? Supprimez l’âme de l’homme,
+a-t-on dit depuis bien longtemps, et le monde
+n’est plus qu’un désert.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6" title="LE THÉATRE ET LE LIVRE">LE
+THÉATRE ET LE LIVRE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort
+dans <i>les Marges</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Le goût du théâtre ne me semble être qu’une
+manifestation, entre autres, du goût de sociabilité
+qui est si vif chez les Français. Je ne crois
+pas qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir
+qu’on y éprouve, que pour y puiser un sujet de
+conversation qui soit commun à toutes les maisons
+qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant,
+en prenant le thé, en bien d’autres
+circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si
+pauvre qu’elle soit, c’est encore ardu ? D’où la
+prépondérance prise par les acteurs, les actrices,
+leur vie privée et celle des auteurs, bien plus
+accessibles à chacun que leur talent ou leurs
+défauts. Comment voulez-vous que l’intérêt
+d’un livre tout nu puisse lutter avec la multitude
+des accessoires matériels, tangibles, vivants,
+mouvants, et à la portée des femmes, qui environnent
+le théâtre ? Et par quel moyen contraindre
+tout le monde, et presque tous les
+mondes, à lire, à avoir lu dans le même temps
+un roman ?</p>
+
+<p>Le goût du théâtre, à notre époque, est une
+manifestation de l’évolution de nos esprits
+paresseux vers les divertissements matériels. Je
+n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre
+que des agréments de cette nature, mais il en
+offre toujours de cette nature, même alors qu’il
+contient, par exception, des éléments d’un
+ordre plus élevé, et ce sont ces petites misères
+qui ont prise sur le plus grand nombre.</p>
+
+<p>Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être
+un indice de développement intellectuel, c’est
+que le genre théâtre est condamné au succès,
+au succès immédiat. Il me paraît contraire à
+tout ce que nous savons sur la fortune des
+œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée
+séduire l’immense public. Une œuvre neuve et
+belle ne peut que s’infiltrer petit à petit, soutenue
+par la force d’une élite. C’est pourquoi je
+ne sais rien de plus utile que les entreprises de
+représentations, qui tendent à se multiplier,
+même dans les théâtres officiels, pour lesquelles
+l’espoir de la centième, ni même de la troisième
+représentation, n’entre en ligne de compte.
+Tout l’espoir du progrès théâtral est là, comme
+tout l’espoir du progrès littéraire est dans les
+revues jeunes et libres.</p>
+
+<p>Mais je ne crois pas du tout que le théâtre
+soit un art inférieur. S’il l’est parfois, c’est à
+cause du concours obligatoire des masses. Mais
+il peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à
+la psychologie la plus profonde, à la condition
+qu’elle soit ramassée en formules shakespeariennes
+qui, comme dit Sainte-Beuve, « percent
+l’homme tout entier ». C’est un art difficile,
+certes, mais qui oblige à la règle essentielle de
+tout art : la composition, et à une des qualités
+les plus désirables : la concision. Il pourrait
+être la meilleure et la plus féconde école, s’il
+n’était asservi à la triste condition d’être un
+délassement d’hommes fatigués par la journée,
+et un plaisir facile ne détournant pas le sang
+des organes de la digestion.</p>
+
+<p>Dans les conditions actuelles, évidemment,
+l’homme qui a l’amour de la lecture est supérieur
+à celui qui a la passion du théâtre. Et,
+d’ailleurs, en admettant les conditions les plus
+favorables au progrès de l’art du théâtre, la
+lecture offrirait toujours un aliment incomparablement
+plus riche à cause des profondeurs qui
+ne lui sont jamais interdites, et à cause de cette
+délectation incomparable qu’est le style d’un
+récit. L’affinement, le goût et l’amplitude
+même de l’intelligence ne sont possibles que
+dans une société qui a conservé le goût de la
+lecture.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7" title="LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE">LES
+TENDANCES PRÉSENTES
+DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Août 1912. Enquête de Gaston Picard.</p>
+</div>
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>Sur le roman, je ne crois guère avoir changé
+d’idée depuis l’enquête de Le Cardonnel et
+Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et
+il y en a d’innombrables, puisque c’est le genre
+le plus libre qui soit. Je crois même avoir usé
+personnellement de cette liberté, en écrivant
+des romans dissemblables au point de constamment
+dérouter le public qui aime à suivre un
+auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui,
+comme il y a dix et quinze ans, je donne ma
+préférence et je consacre le meilleur de mes
+forces au roman dit « de mœurs », c’est-à-dire
+à celui qui ne se contente pas de narrer, fût-ce
+sous la plus belle forme, un épisode, une
+idylle, une anecdote, mais qui emprunte à
+l’Histoire son caractère de témoignage impartial
+sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si
+un roman est si juste et si profond, que le
+spectacle présenté par lui soit, non d’une
+époque, mais de tous les temps, ah ! tant
+mieux ! et c’est ce que le génie seul obtient.
+Mais je ne crois pas que nous devions nous
+proposer un but si présomptueux, et je crois
+que se le proposer est le plus sûr moyen de ne
+pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la
+plupart du temps, ingénu, que les œuvres
+immortelles n’ont pas été composées si orgueilleusement,
+et que c’est en exécutant avec modestie
+une tâche limitée, que l’on se trouve parfois,
+comme par hasard, avoir accompli un
+chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui
+s’offre à un romancier, c’est la peinture des
+hommes de son temps.</p>
+
+<p>Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à
+mon avis, établit une différence très nette entre
+le rôle du romancier et celui de tous les autres
+artistes, et une différence plus tranchée encore
+entre l’ouvrier d’une telle œuvre et les amuseurs
+publics que l’on se plaît trop à confondre
+avec lui.</p>
+
+<p>Le rôle des artistes en général est de charmer.
+Pour nos plus grands écrivains du dix-septième
+siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, Racine,
+« plaire » était la « règle » reconnue. (Mais
+« plaire » alors, c’était satisfaire aux exigences
+d’une toute petite et excellente société ; aujourd’hui,
+c’est se placer au niveau des foules.)
+Avec le sens de l’Histoire introduit, du moins
+avec éclat, par Balzac, dans le roman, une
+notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si
+importante que toute autre considération fléchit
+devant elle, c’est la notion de justesse, c’est
+l’impérieuse nécessité de « faire vrai ». Nous
+devons peindre les hommes tels qu’ils sont.
+C’est en vain que notre lyrisme et notre idéalisme
+clameront, et nous pousseront à la déformation,
+à l’embellissement de notre sujet : si
+ce peut être le succès assuré pour aujourd’hui,
+c’est la caducité inévitable pour demain. Notre
+modèle est l’homme ; il offre à nos velléités, à
+nos caprices, ce que les artistes plastiques connaissent
+sous l’expression de « résistance de la
+matière ». Cet art difficile est une lutte entre
+deux forces et non un divertissement arbitraire :
+ce combat entre la volonté de l’artiste qui se
+croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles
+sourdement manifestées par le modèle
+humain, est, à mes yeux, un des plus curieux
+spectacles du monde. De là toute la grandeur
+du roman de mœurs, et de là aussi sa beauté
+qui est — je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de
+1904 — d’une nature assez particulière.</p>
+
+<p>Elle ne se confond pas avec ce qu’on est
+convenu de nommer la beauté dans les arts,
+parce que son principal élément est la vérité
+psychologique et l’intelligence des lois et des
+mouvements sociaux. Je ne dis pas que ce
+soit son seul élément, car il en est d’autres
+qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain, — et
+notamment et surtout sa qualité d’artiste, s’il
+est artiste, — mais cet élément le caractérise,
+et il a et aura désormais tant d’importance que
+le constater dans un roman c’est proclamer
+l’excellence de l’ouvrage. A mon sens, cela va
+sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre
+pour hausser l’ouvrage : don d’expression,
+poésie, et cette autre faculté qu’ont les grands
+auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je
+ne sais quelle vision d’un juge surhumain, dont
+les accents par moments descendent comme
+l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité
+impose et effraie. Mais un roman de mœurs
+peut être remarquable sans ces signes de supériorité.</p>
+
+<p>Et la beauté du roman de mœurs ne se confond
+pas plus que l’histoire avec la morale :
+parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre,
+mais d’enregistrer les gestes humains
+en leur communiquant un caractère mémorable,
+une véracité plus frappante que le spectacle
+tumultueux et confus de la vie. Je pense qu’une
+morale plus forte et plus saine que celle qui est
+voulue par un auteur, se dégage du tableau de
+la vie clarifiée, résumée, par un esprit naturellement
+probe et élevé. Les conclusions la plupart
+du temps amères que nous tirons d’un
+examen approfondi de la vie, sont d’une portée
+plus longue, d’un retentissement autrement
+étendu dans toutes les régions de l’homme, que
+cette espèce d’optimisme mensonger qui, à la
+fin des belles crises des romans ordinaires, n’a
+pour but que de procurer au lecteur troublé par
+les péripéties du récit une bonne nuit.</p>
+
+<p>Seule, l’impression de la vie réelle demeure,
+et pousse des prolongements multiples dans la
+mémoire, tandis qu’une intrigue adroitement
+nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur,
+lui représente une chose achevée, épuisée, et
+sur laquelle il n’y a plus à revenir. J’aime mieux,
+à la page dernière de mon roman, voir un lecteur
+un peu boudeur et mal content, que de le
+surprendre fermant le livre avec cet air béat
+que laisse une question définitivement jugée :
+il y reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même
+le sens du récit que l’auteur n’a pas pris
+soin de lui exprimer en grandes capitales. Et
+s’il est choqué, moins par des exemples qui
+n’ont pas été choisis dans ce but, c’est d’autant
+mieux ! C’est qu’il est blessé au bon endroit ;
+et il n’y a que la vérité qui blesse.</p>
+
+<p>Comme la vérité, ce genre de roman blesse
+presque tout le monde ; il est condamné à un
+relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la
+fortune du roman dit « réaliste » ou « naturaliste »,
+ne saurait le faire valoir pour le grand
+nombre. On se laissait scandaliser par une certaine
+franchise au temps de <i>Madame Bovary</i>.
+Le naturalisme, ensuite, fut un objet de curiosité
+par la puanteur de ses fanges ou la verve de
+son pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées
+de tout artifice ne saurait séduire que
+certains esprits, très cultivés par l’antiquité
+grecque et latine, et qui seraient encore, comme
+on l’était au temps de Montaigne ou de
+La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour
+les idées que l’on se passionne aujourd’hui. Les
+idées passent comme les fleurs, mais ne
+renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne
+vois qu’un objet propre à la littérature, et qui,
+populaire ou non, ait la même chance de durée
+que l’homme, c’est la connaissance de l’homme.
+Le roman de mœurs — qui, par surcroît, peut
+être une magnifique œuvre d’art — n’a pour
+but que d’y contribuer.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>Les publications à bon marché ont pu être
+avantageuses à certains auteurs dont les « trompettes
+de la renommée » n’avaient pas porté le
+nom dans tous les lieux où le public qui leur est
+destiné réside. Le public des auteurs les moins
+asservis au public réside partout. Il n’est pas
+forcément où se trouve le public dit « d’élite ».
+Le public d’élite n’est pas groupé comme un
+troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne
+savons pas où il est. Les collections à bon marché
+ont pu l’atteindre, par hasard, en prenant
+sur la masse du public une autorité qui les imposait
+à des cinquantaines, à des centaines de
+mille acheteurs. Mais, ne nous y trompons pas :
+l’élite capable d’apprécier une œuvre non
+vulgaire, si dispersée qu’elle soit, ne doit pas
+être très nombreuse : et des cinquantaines, des
+centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître
+qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou
+tel nom dans leur bibliothèque. L’achèteront-ils
+de nouveau ? C’est une question qui n’est pas
+résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première
+phase.</p>
+
+<p>Quant à l’influence exercée par ces publications
+sur les œuvres, eh bien, elle pourra être
+excellente à certains talents qui sont faits pour
+le grand nombre ; il y en a ; elle les obligera
+tout de suite à communiquer à leurs œuvres les
+qualités requises. Pour les autres, si ces tirages
+les influencent, c’est qu’ils eussent pu être
+influencés aussi bien par un éditeur ordinaire,
+par un directeur de revue, par un ami, par leur
+femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont
+forts feront leur œuvre sans se soucier du sort
+qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. A quelques
+scrupuleux elle pourrait donner un certain souci
+moral.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8" title="POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE ? POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS ?">POURQUOI
+FAUT-IL ÉCRIRE ?<br>
+POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS ?<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le <i>Gil
+Blas</i>. Mais ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.</p>
+</div>
+
+<p>Je ne me suis jamais demandé pourquoi
+j’écris mes livres. Il m’a toujours semblé que je
+n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne
+faisais pas cela, je serais embarrassé de ma
+personne et mécontent de moi. Je dois en conclure
+que j’écris mes livres parce que c’est ma
+fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve
+généralement à les écrire, suffirait amplement
+à expliquer leur origine.</p>
+
+<p>Maintenant, à force d’écrire des livres, on
+prend conscience de ce qu’on avait fait tout
+d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien
+on se donne des raisons d’écrire. Pour ce qui
+me concerne, j’ai remarqué que ce que j’écrivais
+le plus spontanément coïncidait à peu près
+avec ce que les doctes traités nomment l’histoire
+des mœurs, tout au moins se rapprochait un
+peu de ce qu’on entend par ces grands mots :
+je ne l’avais pas fait exprès. Et en effet, ce qui
+pique ma curiosité dans la vie, ce sont, non pas
+les anecdotes, non pas les aventures, mais les
+traits de caractères ou de mœurs. Inconsciemment,
+en rapportant ces traits ou en les accommodant
+à ma manière, j’y joins la sourde
+rumeur de réaction qui se produit en moi à la
+vue de mainte action humaine qui me déplaît
+ou m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible.
+Et cela donne ce que ça peut. Toutefois,
+j’ai donc désormais en la plupart de mes
+terreurs (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>), du moins un but, étranger à mon
+propre divertissement, et qui consiste à essayer
+de fixer des états de mœurs caractéristiques.
+Une sorte de vérité historique et la vérité psychologique,
+voilà les deux seules considérations
+extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais
+d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à
+les traiter est le régulateur indispensable de ma
+tâche, et la condition de sa réussite. J’entends
+par « réussite » ma satisfaction d’ouvrier ; et ce
+que j’appelle mon plaisir, ce doit être mon goût
+personnel, mon esthétique, si vous voulez,
+lorsqu’ils sont contentés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il va donc de soi que je ne pense pas du tout
+à exercer une influence. Ceci est très éloigné de
+mon intention. Je ne songe point non plus à un
+public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire.
+Si j’avais ces préoccupations, mes livres
+seraient conçus tout autrement. Ils plairaient
+probablement davantage, mais ils ne me plairaient
+pas.</p>
+
+<p>Je ne cherche même pas à émouvoir ; c’est,
+de toutes mes abstentions, la moins comprise.
+Il m’arrive bien souvent de supprimer une
+scène qui se présente à mon imagination et qui
+pourrait être pathétique. Pourquoi j’y renonce ?
+Parce que cela me semble faire partie des
+<i>moyens</i> de flatter le public, et parce que, de
+l’émotion qui peut se trouver dans mes livres,
+je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus
+secret. Il me plaît que beaucoup, même,
+puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet
+accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas
+par son éloquence ou ses éclats l’exposé simple
+et nu des faits psychologiques, qui seuls me
+paraissent avoir un intérêt durable.</p>
+
+<p>Se formera-t-il jamais un public pour
+admettre l’intérêt littéraire qu’il y a à ne représenter
+que les scènes les plus ordinaires de la
+vie, mais que l’auteur croit caractéristiques et
+typiques, et à ne les enjoliver par nul autre
+agrément que celui qui peut provenir de leur
+<i>justesse</i> ? Je n’en sais rien. Je crois que le public
+en est encore aujourd’hui au point où il en était
+au temps du procès de <i>Madame Bovary</i> et
+même de la querelle du <i>Cid</i> : il confond la
+beauté d’un livre avec la beauté morale des
+personnages, il appelle beau livre celui où les
+hommes sont représentés tels qu’ils <i>devraient
+être</i>, tandis que nous appelons beau livre celui
+où les personnages sont tels que la vie nous les
+représente. Il aime les belles leçons morales, et
+je ne le blâme certes point de cela. Mais si la
+leçon morale n’enlève rien à la beauté d’un
+livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau
+livre de donner une leçon morale ; et la plus
+forte leçon morale qui puisse être fournie au
+lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle
+de la vie réelle, que n’a déformée aucune tendance
+étrangère à la seule passion d’être vrai.</p>
+
+<p>Songez-vous à <i>distraire</i>, me demandez-vous ?
+Ah ! pour distraire, que j’aimerais à écrire de
+beaux contes, libres, et où la fantaisie, la charmante
+fantaisie, le premier des dons d’un
+artiste, pût s’en donner à cœur joie ! Mais le
+conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie,
+et c’est le cas de se demander, plus encore que
+pour le roman de psychologie réaliste : « pour
+quel public les écrirait-on ? » Et puis, serais-je
+capable de les écrire ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9" title="DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES ?">DOIT-ON
+ÉCRIRE DES ROMANS
+POUR LES JEUNES FILLES ?<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Octobre 1913. Paru dans le <i>Tout-Paris Magazine</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Je ne me serais pas posé cette question,
+mais on me la pose et je ne veux pas m’y dérober.
+On me la pose très probablement parce
+qu’on se préoccupe beaucoup des jeunes filles
+aujourd’hui, et parce qu’on se préoccupe, en
+les laissant jeunes filles, de ne point les laisser
+ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament,
+et à bon droit, des lectures autres que
+celles qu’on a coutume de leur donner.</p>
+
+<p>Ah ! si l’on me demandait : « Doit-on écrire
+des romans pour les enfants ? » La réponse
+serait aisée ! Oui, certainement, on doit écrire
+des romans pour les enfants quand on a le don,
+d’ailleurs si rare, de parler la langue qu’il faut
+pour cela. C’est que les enfants sont un peuple
+qui a ses coutumes, ses lois, une mentalité très
+particulière qu’on ne peut se flatter d’approfondir,
+mais dont on peut définir à peu près les
+limites. Les enfants sont de petites gens dont
+on peut dire : « Ils sont ainsi, ils aiment cela,
+ils se comportent en telle circonstance de la
+façon suivante », comme on le dirait des abeilles
+ou du chat. Leurs mœurs ont ce caractère
+achevé et complet qui ne laisse à l’historien
+aucune hésitation, et flattent l’anecdotier et le
+moraliste, jusque par les audaces extraordinaires
+qu’elles comportent. On peut écrire les
+mœurs des enfants ou l’on peut écrire des
+histoires inspirées de leurs mœurs, des histoires
+qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires
+qui, d’une façon générale, sont intéressantes.</p>
+
+<p>Mais, les jeunes filles ! Les jeunes filles ne
+sont pas un peuple à part dans l’humanité.
+Les jeunes filles sont des êtres particulièrement
+charmants qui passent d’un état à un autre,
+des êtres de transition, qui tiennent aussi, dans
+une mesure indéterminable, à l’état futur auquel
+elles aspirent. Des unes on dit : « Ce sont de
+véritables enfants », des autres : « Ce sont déjà
+de petites femmes. » Et les bouleversements
+dans les mœurs et les émancipations et les
+régimes d’obstruction et de contrainte n’y
+feront rien : il y aura toujours et partout des
+jeunes filles qui, sans être pour cela des retardataires,
+conserveront le caractère dominant
+de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être
+pour cela des émancipées, offriront en toute
+leur personne le caractère de la femme. Et
+puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître,
+des jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est
+plus divers ni plus incertain. Il vit à côté du
+monde commun, et quasi mêlé à lui, sans
+vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif,
+il est comme à la veille d’une révolution qui
+peut tout bouleverser, il se tient dans l’attente,
+aux portes d’une terre promise qui ne lui
+apparaît, malgré toutes les précocités, qu’au
+travers de la brume, — d’une terre promise
+régie par un principe fondamental qu’il doit
+précisément ignorer. Combien de femmes ne
+sont que le reflet de l’homme qui a su les
+dompter par l’amour ! Les jeunes filles sont des
+femmes aperçues avant l’exercice de toute
+influence, ou bien qui subissent un grand
+nombre de commencements d’influences, qui
+se disent consciemment ou non un jour : « Ce
+sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la
+vie, la carrière », et qui le lendemain, se
+disent : « Non, ce sera celui-là. » Vie étrange
+et sans nom, attrayante par l’ambiguïté même
+qui la doit rendre parfois si redoutable, exquise
+probablement par les innombrables possibilités
+qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses
+espérances.</p>
+
+<p>Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude
+de son état que l’on a dédié à la jeune
+fille une littérature de neutralité applicable
+confusément à toutes, ne satisfaisant aucune
+d’elles, et naturellement peu tentante pour
+les écrivains qui estiment que leur art est de
+ne tromper jamais sur les formes et les faits
+essentiels de la vie.</p>
+
+<p>Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans
+une des conférences de M. Faguet sur La
+Fontaine (ah ! que les jeunes filles feraient
+mieux de lire La Fontaine, le plus fécond, le
+plus admirable de nos romanciers, et de lire
+les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le
+Montaigne de notre temps, c’est-à-dire un de
+ces moralistes à la française, de qui l’agréable
+causerie est imprégnée de l’immense passé
+littéraire et philosophique, que de lire les
+romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits pour
+elles !), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans
+M. Faguet un petit récit personnel dont il
+illustrait comme d’une vignette sa conférence.
+Il disait qu’une petite fille de sa connaissance,
+à qui sa mère expliquait la fable de la Cigale et
+la Fourmi, avait soudain protesté en entendant
+que la fourmi, laborieuse et avare, envoie
+impitoyablement « danser » l’imprévoyante
+cigale : « Non, disait la petite fille, ça n’est pas
+ça ! » — « Comment, expliquait la mère, ça
+n’est pas ça ! mais voilà le texte… » La petite
+dit : « Non, la fourmi la gronde, mais elle lui
+donne un peu à manger. »</p>
+
+<p>Eh bien, malgré mon profond respect et ma
+très particulière admiration pour M. Faguet,
+je ne puis applaudir ce passage de sa conférence.
+Qu’il s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de
+jeunes filles, et qu’il s’agisse même du public
+entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener
+la littérature à la conception que le public se
+fait de la littérature ; or, pour la plus grande
+partie du public, la littérature, c’est la peinture
+des gens et des choses tels qu’ils <i>devraient</i> être.
+Le public demande à l’écrivain de satisfaire le
+désir de justice qui est au cœur de l’homme, et
+il juge bon écrivain celui qui lui représente les
+hommes vivant à l’état idéal dans une société
+idéale. C’est une conception qu’il a adoptée de
+Rousseau et qui est fort peu française ; c’est
+une conception qui doit amener la littérature à
+la pure niaiserie et livrer la littérature française
+aux plus médiocres écrivains. La Fontaine,
+comme la plupart de nos francs conteurs,
+même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à la jeunesse,
+peint les hommes tels qu’ils <i>sont</i>, et il n’agit
+pas ainsi pour son pur agrément d’artiste, car
+l’intention morale n’est pas du tout absente
+de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont
+les <i>Fables</i> ; il agit ainsi parce qu’il n’y a point
+de leçon plus salutaire que celle qui se dégage
+de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la
+vie réelle, au moins les trois quarts du temps,
+la fourmi « peu prêteuse » envoie au diable la
+cigale ; il n’est pas mauvais que la jeunesse en
+soit avertie ; elle est heurtée, elle réfléchit, et si
+son sens du juste se révolte, comme il est
+probable, une réaction excellente se produit
+en son esprit, et elle est plus apte à exécuter
+une action généreuse que si vous la bercez et
+l’endormez par la narration béate et mensongère
+du bien partout accompli. Presque rien ne
+commence, ni ne continue, ni ne finit tout à
+fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop
+tendre pour apprendre qu’en général cela se
+passe mal dans le monde, et, parce que l’iniquité
+vous aura certainement choquée, nul
+stimulant ne saurait être plus efficace, ô jeunesse !
+pour y faire, de vos propres mains,
+porter remède.</p>
+
+<p>Que cette petite discussion autour d’une
+fable me serve d’apologue et laisse paraître le
+fond de ma pensée sur la question qui nous
+tient. Je crois qu’un écrivain qui se respecte ne
+peut, sous aucun prétexte, altérer sciemment
+l’expression de ce qu’il juge être la vérité
+humaine. Un écrivain ne doit pas abdiquer la
+liberté de secouer l’homme, son modèle, tout
+entier, et de le transpercer d’outre en outre.
+Or, il y a dans le modèle humain des poussières
+et un brutal flot sanguin dont nombre de
+jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter
+le contact. Faut-il donc en conclure
+qu’il n’y a point de littérature pour elles ? Non,
+car parmi la multitude des œuvres véridiques
+que l’humanité inspire, il en est qui, soit par
+hasard, soit par choix de l’auteur, ne touchent
+que certaines faces du modèle humain, et dont
+la vue ne saurait offenser personne. Il est aussi
+faux de croire que l’homme est obligatoirement
+et dans tous les cas un monstre hideux que de
+le vouloir à tout prix un être suave et exemplaire.</p>
+
+<p>Il existe une « littérature de bonne compagnie »,
+au-dessus de laquelle se classe,
+certes, « la littérature », mais qui souvent fut,
+elle aussi, de la littérature sans épithète. C’est
+celle-là qui devra, je pense, être ouverte de
+plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas
+qu’<i>Athalie</i> a été écrite spécialement pour des
+jeunes filles, et du grand siècle.</p>
+
+<p>Je verrais pour ma part deux conseils à
+donner aux auteurs qui désirent être lus par
+les jeunes filles. Le premier serait de ne croire
+à aucun moment que leurs lectrices sont des
+niaises ; ils se tromperaient lourdement et de
+plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins
+qu’aux personnes responsables de leur éducation.
+Et le second serait d’écrire des chefs-d’œuvre
+sans se soucier de la qualité des
+lecteurs. La qualité de l’œuvre fera que, bon
+gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes
+filles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10" title="PROJET DE PRÉFACE">PROJET DE PRÉFACE<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce projet de préface au recueil de nouvelles <i>la Marchande
+de petits pains pour les canards</i> (1913) n’a paru, fragmentairement,
+qu’en 1921 dans <i>la Revue critique des idées et des livres</i>,
+et a été reproduit sous cette forme-là dans les <i>Feuilles tombées</i>
+(Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de
+dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue
+à sa première date d’inspiration : 1913, malgré quelques
+retouches.</p>
+</div>
+
+<p>Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la
+formule qui emporte communément l’assentiment
+du public : mais, à tort ou à raison, je les
+imagine assez proches du genre littéraire qui
+porte le nom de <i>Comédie</i>.</p>
+
+<p>Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder
+une série de faits de manière à établir ce qu’on
+appelle une « situation » qui fasse palpiter le
+lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un
+dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est
+le trait qui marque un homme, celui qui détermine
+une société, et celui, plus cher à mon
+œil, qui laisse soupçonner la proportion entre
+l’homme ou son groupe et ce je ne sais quoi
+que nous concevons de supérieur à l’homme
+et aux sociétés. J’aime les caractères et les
+mœurs bien définis, où je vois une invitation
+à réfléchir indéfiniment sur la position de
+l’homme dans son monde et aussi dans un plus
+vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en
+évidence sous une forme vivante et équilibrée,
+et en leur laissant, sans le souligner, tout le
+premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie :
+au lecteur de comprendre ou bien de
+jeter là mon livre en déclarant qu’il ne « s’y
+passe rien ».</p>
+
+<p>Aussi mes livres sont-ils de ceux où « il ne
+se passe rien ». Et l’on ne verra sans doute
+guère qu’il se passe quelque chose dans ces
+minces historiettes où j’aggrave encore mon
+cas en choisissant mes modèles et mes sujets
+parmi les gens les plus ordinaires et les plus
+banales conjonctures. Point de héros empanachés,
+point de vertus exemplaires et pas le
+moindre « surhumain ! » On a reproché à de
+plus grands que moi de consacrer leur œuvre
+à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs
+croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit
+le nom avec une majuscule, appartient à cet
+entre-deux. Le motif qui me détermine est plus
+simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté,
+moi aussi, des « aspirations », j’ai, et j’eus de
+tout temps, le goût de la <i>Comédie</i>.</p>
+
+<p>La Comédie, genre plaisant et non pas gai,
+et que constitue principalement le choc du
+réel contre la logique ou l’idéal, prend son
+meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à
+mi-côte, entre les hautes et les basses terres.
+Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse
+comme le drame ou la tragédie qui sautent de
+sommets en sommets convenus. Elle chemine
+à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce
+rien, ne promet rien ; elle a tôt fait de décourager
+les benêts accoutumés à juger les gens
+sur la mine. Cependant, nous la tenons, nous,
+pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est,
+par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est
+goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux
+de l’homme, épris par-dessus tout de psychologie,
+habile à mesurer par lui-même les degrés
+divers des valeurs et ayant accompli le tour à
+peu près complet de toutes choses. Art garanti
+de la préciosité, du factice et de la manière,
+parce que, sous peine de ne pas exister, il
+prend sa source dans le sol vulgaire et que le
+talon a foulé. Il a du populaire en ses racines
+et de l’extrême culture en sa floraison. Il a,
+entre toutes, cette vertu singulière et si peu
+reconnue, qu’il est le résultat non du désir
+arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination
+créatrice contre la résistance naturelle
+des choses ; l’homme ne s’y guinde pas au gré
+du modeleur, selon une pose hiératique qui le
+grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas
+les attitudes exquises qui gagnent si aisément
+les suffrages, mais il impose, comme le bois,
+le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de
+sa matière. Les hautes visées, propres aux
+grands genres présomptueux, non, assurément
+elle ne s’en prévaut point, et peu s’en faudrait
+qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre
+en elle, mais il est possible qu’elle en
+suggère l’idée et en sème même la contagion,
+de ce geste simple et tranquille, et si beau, du
+semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire
+et d’ignorer sa propre amplitude.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11" title="UN PÉRIL LITTÉRAIRE">UN PÉRIL LITTÉRAIRE<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Octobre 1919. Paru dans <i>Comœdia</i>.</p>
+</div>
+
+<p><i>Le Misanthrope</i> ne fait pas d’effet sur le
+public.</p>
+
+<p>C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu
+son article. Mais on me rapporte son propos, et
+j’imagine l’émotion de l’auteur de <i>Boubouroche</i>
+et du <i>Train de 8 heures 47</i>. J’imagine son
+émotion, mais non pas sa surprise douloureuse,
+car il y a beau temps, probablement, que ce fils
+du pur terroir français a dû constater, comme
+je l’ai fait moi-même, que nombre de gens
+s’ennuient à écouter Molière.</p>
+
+<p>C’est le moment que les érudits choisissent
+pour arracher au maître de la comédie en
+France quelques lambeaux de sa gloire.</p>
+
+<p>Je ne rappelle le présent fait-divers que
+parce qu’il se présente à propos, au milieu
+d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne
+s’émeut qu’à demi ; car, me prouverait-on que
+Molière ne fut jamais de taille à accoupler deux
+beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne
+sentirais pas diminué en mon estime le père
+d’Alceste et de Tartufe, tant il est immense par
+ailleurs, et je n’en professerais pas moins
+l’opinion que Molière est la source féconde où
+s’alimente la littérature française.</p>
+
+<p>Si l’on constate que cette source est désormais
+sans saveur pour notre palais, y a-t-il lieu
+de pousser un cri d’alarme ?</p>
+
+<p>N’exagérons rien. Je vais, pour ma part,
+jusqu’à croire que le génie de Molière se porte
+bien et qu’il a même de l’avenir… Peut-être
+serait-il oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à
+une défaveur momentanée, si ce refroidissement
+n’atteignait pas, par delà le maître de la
+comédie en France, qui a les reins solides, la
+veine comique elle-même, l’esprit satirique,
+c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature
+d’essentiellement national.</p>
+
+<p>Un professeur qui a enseigné la littérature
+française à beaucoup d’étrangers me dit : « Ils
+comprennent peu Molière : l’œuvre qu’ils
+avouent unanimement goûter chez lui, c’est
+<i>Don Juan</i>. » Je sais nombre d’excellents Français
+qui par une pareille manière de voir pactisent
+avec l’étranger.</p>
+
+<p>Ce que l’étranger, comme les femmes,
+comme les gens gâtés par la musique, comprend
+peu ou point, c’est l’esprit satirique,
+c’est l’ironie, notre grande veine comique :
+c’est, plus profondément, l’intérêt passionné
+qu’ont porté les lettrés de nos meilleures
+époques à la connaissance de l’homme. Peut-être
+s’est-on détourné de cette belle science,
+depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque
+de « psychologie » ?</p>
+
+<p>A mesure que l’homme se désintéresse
+davantage de l’homme, l’attrait de la véritable
+comédie diminue. Quand nous employons le
+mot « comédie », n’entendez pas, de grâce,
+l’humour plus ou moins baroque dont l’unique
+but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des
+heurts de caractères ou de mœurs contre un
+idéal de raison, de bon sens, de bonté, de
+justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs
+ingénus le rire du contraste, et chez les
+spectateurs avisés le sourire de la réflexion,
+lequel a pour fruit naturel une abondance
+d’idées morales.</p>
+
+<p>Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions
+plus prolongées, plus variées, et plus
+fertiles, que ces malicieux rapprochements des
+types humains soit entre eux, soit avec des
+idées dont la majesté les écrase. De ces mouvements
+humains qui, par définition, sont ici
+naturels, ou du moins aussi peu forcés que
+possible, se compose une image de la vie, en
+raccourci, en traits accusés, qui comporte sa
+moralité dans l’ouvrage dit « comique ».</p>
+
+<p>Nos prédicants les mieux intentionnés devraient
+préférer, et de beaucoup, à tout autre
+genre réputé plus noble, la comédie, à cause
+de sa grande valeur d’enseignement. L’écart
+qu’il y a entre l’homme tel qu’il est et l’homme
+tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement
+sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire
+pitoyable, d’un auteur soucieux de peindre fidèlement,
+que par l’écrivain qui veut nous édifier
+en nous représentant comme des demi-dieux.
+Les leçons tombées de l’Olympe, les trois quarts
+de nous les refusent ; mais celles qui viennent
+de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré
+s’insinuent. Hélas ! personne ne croit plus à
+cette vérité ; et si, au théâtre comme dans
+le roman, nous ne fournissons de « beaux
+exemples » et ne rivalisons avec Plutarque, on
+nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs,
+ou mauvais patriotes.</p>
+
+<p>Est-ce que les enfants n’apprennent plus par
+cœur la <i>Critique de l’École des Femmes</i> ? Au
+temps où Molière écrivait cette admirable pièce — un
+assez beau temps pour les lettres — on
+n’était pas déjà très éloigné de croire, dans la
+bonne compagnie, que les « pièces comiques
+sont des niaiseries qui ne méritent aucune
+louange ». Et si un tel sentiment n’avait eu
+alors quelque virulence, Molière n’aurait pas
+pris la peine de répliquer par la fameuse tirade
+de Dorante, où les tragiques prennent quelque
+chose !</p>
+
+<p>L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude
+à la psychologie, l’aversion pour la
+vérité, l’inclination des gens raffinés pour les
+sentiments « guindés », la prétendue soif
+d’idéal qui n’est la plupart du temps que la
+paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux
+Précieux, est ennuyeux pour l’homme ;
+aussi prétendent-ils fonder sur un autre objet que
+l’homme leur esthétique et même leur politique !
+Erreur ! Rien ne se peut fonder que sur la
+science de l’homme. Toute la splendeur des
+concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la
+résistance et des réactions multiples de ce
+médiocre et tout-puissant objet qui est l’homme.</p>
+
+<p>C’est ici que je vois un danger pour l’avenir
+de notre littérature et même pour notre mentalité
+nationale. Si la bonne comédie disparaissait
+de notre scène et de nos livres, je ne crois
+pas m’aventurer en disant que notre esprit
+serait abaissé. — « Mais, m’objectera-t-on, ce
+retrait du comique se fera en faveur du lyrisme,
+de la beauté musicale ou plastique, de ce que
+vous nommez vous-même la poésie !… » — D’accord ;
+bien que la vie tout unie et comprise
+par un esprit supérieur me donne une impression
+poétique au moins égale à celle que m’offre
+la plus heureuse image. Mais je ne croirai point
+en effet tout perdu. J’admire les porteurs de
+lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais
+je ne peux me débarrasser d’une vision de
+cauchemar que j’ai eue : c’était une main, une
+main charmante et fort bien ornée, une main
+construite pour caresser les claviers et les
+magnifiques vélins ; elle arrachait tranquillement,
+d’une grande histoire de la littérature
+française, les pages concernant nos vieux
+fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La
+Fontaine — oui, oui ! — La Bruyère, <i>les
+Provinciales</i>, <i>les Lettres persanes</i>, les romans
+de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf <i>la Chartreuse</i>,
+ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf
+<i>Salammbô</i>, et les œuvres de Becque. Je ne
+regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle laissait,
+la main charmante, était très beau, oui, en
+vérité, était très beau. Mais essayez d’en
+empiler les belles chairs succulentes, privées de
+la colonne vertébrale et de la « substantifique
+moëlle » qui conduit au cerveau, et dites-moi si
+cela se tient et si cela fait devant l’univers — alors
+même qu’il ne comprend pas très bien — si
+cela fait cette fière figure que contribuait à
+former le génie comique de la France.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12" title="L’ART ET LA FRANCE">L’ART ET LA FRANCE<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Octobre 1919. Paru dans <i>Comœdia</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Nul écrivain ne saurait être insensible à une
+entreprise de littérature et d’art. Mais j’irai plus
+loin et je soutiendrai que nul citoyen ne doit la
+négliger.</p>
+
+<p>— C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux
+de la répéter !</p>
+
+<p>Vous croyez cela ? Détrompez-vous. Ici ou là,
+de temps à autre, on a bien l’air d’accorder à
+l’art une place honorable ; mais on ne m’ôtera
+pas de l’idée que l’on se soumet à cette convention
+plutôt pour obéir aux usages d’époques
+révolues que par franche et ardente conviction.
+Chacun se souvient du siècle de Périclès, de
+celui d’Auguste, de celui des Médicis et de celui
+de Louis XIV ; et ces souvenirs de plus en plus
+familiers aux masses populaires, sont un peu
+troublants. N’empêche que l’idée d’art engendre
+encore quelque suspicion, et que le mieux que
+l’on puisse faire pour elle, en de nombreux
+milieux, c’est de lui concéder ce sourire paternel
+qu’on a aux distributions de prix, quand dans
+les préaux de leurs écoles les gamins ou les
+petites filles vont vous donner une représentation
+du <i>Voyage de M. Perrichon</i>.</p>
+
+<p>On veut bien être complaisant aux manifestations
+artistiques ; mais dans un siècle où l’on
+sent qu’il y a de colossales questions à résoudre
+et des actions nombreuses à accomplir, on ne
+croit pas que l’art puisse sérieusement servir à
+grand’chose.</p>
+
+<p>Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque
+utilité, c’est pour le domestiquer, c’est pour
+l’employer à servir directement et tout de suite.</p>
+
+<p>Vous avez lu récemment les manifestations
+de partis divers, tendant à drainer la force artistique
+pour la mener par des canaux d’adduction
+rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre
+hommage à la puissance de l’art, me dira-t-on.
+Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître
+la nature de l’art. Et cette source si précieuse
+pour la cause commune, c’est s’exposer
+à la corrompre.</p>
+
+<p>Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé,
+puisque là où l’on est assez clairvoyant pour en
+reconnaître la valeur, on risque de lui porter les
+coups les plus funestes.</p>
+
+<p>L’art n’est honoré, comme l’homme même,
+qu’à condition qu’il soit libre. Je ne m’abuse
+point quant au sens de ce dernier mot. La
+liberté n’est pas l’anarchie puisqu’elle est précisément
+la floraison naturelle de l’état d’équilibre
+et d’ordre. L’art est libre quand il est le
+résultat pur et simple du génie de l’artiste. Le
+génie est un démon intérieur — généralement
+mauvais coucheur — que l’on risque d’étouffer,
+ou qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le
+veut mener du dehors là où ce n’est pas son
+caprice d’aller.</p>
+
+<p>J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si
+déconcertants qu’ils puissent paraître, qu’en le
+plus intelligent despote qui prétendrait les
+asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance
+en ces diables ? C’est parce que je crois que
+chacun d’eux est un produit spontané de la race
+et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers
+l’épanouissement du génie national que ne le
+ferait l’artiste obéissant avec les meilleures
+intentions du monde aux chefs les mieux choisis.
+Il y a là un flair, un sens spécial que je ne crois
+pas abaisser en le comparant à l’instinct de certains
+animaux, et qui nous surprend et nous confond.
+Qu’on le veuille ou non, et en quelque respect
+qu’on tienne le rôle de l’intelligence, le
+rôle de la sensibilité dans la confection de
+l’œuvre d’art est prépondérant.</p>
+
+<p>L’art est éminemment <i>utile</i>. Mais les artistes
+n’ont pas besoin de le savoir.</p>
+
+<p>L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des
+travaux d’un peuple, ce qui est le moins sujet à
+périr.</p>
+
+<p>L’art transforme pour l’homme la vision qu’il
+a de l’univers. C’est l’art, bien plus encore que
+la nature, qui l’orne et peuple cette vision ;
+car la plupart des hommes, même ignorants,
+n’aperçoivent la nature qu’à travers les œuvres
+d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la mer, les
+lacs et les montagnes ? C’est après que des poètes
+eurent trouvé, pour chanter ces beautés, les
+accents qu’il convenait. De quelles expressions
+vous servez-vous pour porter votre jugement
+sur les choses ? De celles qu’ont jetées dans la
+langue les écrivains qui se sont donné la peine
+d’éprouver plus profondément que vous.</p>
+
+<p>L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus
+secret, de plus particulier. C’est lui qui accouche
+les consciences, les esprits, et les sens. Si l’on
+veut : l’art c’est la confession publique d’un
+peuple. Par là, il nous révèle aux yeux du
+monde… Rôle « grandiose et délicat » ! N’est-ce
+pas, cela aussi, <i>servir</i> à quelque chose ? Et est-ce
+que par là ne se légitime pas notre conception
+de l’art national à la fois et indépendant ?</p>
+
+<p>Seulement, à quelle condition l’art peut-il
+nous rendre un si auguste service ? C’est à la condition
+que l’artiste nous donne son propre chant,
+comme l’oiseau ; à la condition que celui qui
+est né merle ne se mêle pas de faire la fauvette,
+ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille
+des rossignols, sous prétexte que décidément la
+musique de ces derniers est la meilleure…</p>
+
+<p>La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à
+qui, ne faisant point œuvre d’artiste, contemple
+les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de
+bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront
+avec une divine candeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13" title="FEUILLES TOMBÉES">FEUILLES TOMBÉES<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> 1919. Paru, sauf le second fragment, dans <i>le Monde
+nouveau</i>.</p>
+</div>
+
+<p>L’écrivain doit-il être le porte-parole de la
+société, ou doit-il être lui-même, seulement
+lui-même, et en dépit de tout ?</p>
+
+<p>Si son œuvre n’est que l’expression de la
+société, il se borne au rôle d’historien fidèle.
+Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais,
+conscient de ce rôle en quelque sorte modeste
+et subordonné à l’objet, il s’expose
+à le jouer de façon à contenter de plus en plus
+la société, qui, par définition, le dépasse et
+lui en impose. Il risque de la rendre de plus
+en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue.
+Il devient un peintre de portraits qui exécute
+l’effigie d’une dame avide d’apparaître en
+beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la
+société, il n’est plus qu’au service d’une
+maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il
+perd sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la
+somme des connaissances ou des beautés du
+monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on
+dire un écrivain de premier ordre ?</p>
+
+<p>Un écrivain de premier ordre est celui qui,
+doué d’une personnalité forte, propose ou
+impose au monde sa vision ou ses conceptions.
+Il propose au monde de voir les choses comme
+il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit
+rencontrer une opposition, car la nature
+humaine est rebelle aux changements et adore
+les redites ; mais la ténacité du maître impose ;
+et bientôt chacun se pique de voir comme lui,
+chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.</p>
+
+<p>Le monde, en fait, est gouverné par des
+individualités peu nombreuses ; le monde n’a
+ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être
+mené.</p>
+
+<p>L’écrivain doit donc respecter avant tout sa
+personnalité. Il n’est pas un homme comme les
+autres ; il déchoit en se plaçant à la portée de
+tous, en se mettant au niveau commun. Il ne
+doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui
+doit le donner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que l’écrivain doit se maintenir comme sur
+un îlot isolé au milieu de la société — et cela,
+non pas par dédain de la société, mais seulement
+pour conserver l’indépendance absolue
+dont il a besoin vis-à-vis des hommes qu’il
+étudie, de la même façon que le savant examine
+et presse <i>l’objet</i> de sa culture. L’écrivain est un
+savant pour qui l’homme est l’objet à connaître.
+Aucune considération ne doit le retenir dans
+l’obligation où il est de dire ce qui lui apparaît
+comme la vérité, du moins comme la vérité
+momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir
+strictement à l’observation de cette règle, il
+rend tout progrès psychologique — et partant
+social — impossible.</p>
+
+<p>L’écrivain qui vit en société cesse de voir la
+société avec des yeux d’enfant émerveillé ou
+d’étranger curieux : il est emporté dans le
+torrent.</p>
+
+<p>Il doit demeurer spectateur sur la rive.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’aphorisme des Goncourt : « En littérature
+on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert »
+est une des opinions les plus erronées qui soient.
+Les Goncourt, comme les hommes de leur
+temps, croient que l’homme de lettres n’est
+qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire
+et d’expression. Ils méconnaissent totalement
+le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si
+considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en
+affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de
+l’imagination, comme il y a l’émotion de l’imagination.
+La première n’est que la servante qui
+va aux provisions. La grande dame, c’est
+l’autre. Quand l’imagination est nourrie et
+commence à s’animer, l’art commence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je souris quand on m’appelle « romancier
+d’observation ». Je ne suis pas observateur. Je
+n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette
+émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi
+l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart
+du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi
+qu’on en pense, parle plus franchement que le
+rapport historique des faits : elle ramasse la
+multitude des faits et vous les verse de haut en
+pluie bienfaisante.</p>
+
+<p>Mon émotion, c’est la réalité convertie en
+poésie : petit miracle ni très commun ni tout à
+fait rare. Mais les causes de mon émotion, si
+l’on y prend garde, quelles chétives choses !
+quelles misères ! quels infiniment petits !</p>
+
+<p>Artistes, nous sommes peut-être toujours un
+peu méprisants, parce que nous sentons la
+sécheresse de ce que l’émotion ne féconde
+point.</p>
+
+<p>Il s’agit d’une émotion de beauté !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que
+X… disait tantôt à propos de certains auteurs
+contemporains : il les louait d’avoir renoncé à
+ce qu’il appelle « le romanesque », pour se consacrer
+à l’étude directe de la réalité en exécutant
+de consciencieux et beaux travaux sur des
+sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il
+louait B… d’avoir écrit seulement la biographie
+d’un homme, et il louait C… d’avoir écrit simplement
+l’histoire d’un saint. On a, disait-il,
+une tendance, de notre temps, à s’écarter du
+romanesque, autrement dit, de la fiction, pour
+se borner à rendre avec précision les faits.</p>
+
+<p>Je soutenais, au contraire, que le talent
+proprement dit commence où il y a rudiment
+de fiction ou de romanesque, alors que, où la
+fiction ou le romanesque font défaut, il peut
+y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien
+excellent, mais non plus, à proprement parler,
+d’écrivain.</p>
+
+<p>Sans doute, nous sommes dupes du mot : il y
+a un « romanesque » grossier, qui consiste
+simplement à accommoder des aventures ou
+à nouer et dénouer des intrigues dans le
+but de satisfaire un public fatigué ou niais.
+Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à
+agencer les faits comme les idées, comme les
+impressions même, et comme les mots, d’une
+façon caractéristique, saisissante, imprévue,
+ingénieuse. C’est justement l’invention. Le
+romanesque, c’est tout le mouvement personnel
+qu’un auteur exécute pour se dégager de la
+gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son
+génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la
+part du génie littéraire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14" title="LETTRE AU R. P. ***, S. J.">LETTRE
+AU R. P. ***, S. J.<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Avril 1920.</p>
+</div>
+
+<p>Depuis un mois et demi que je suis ici (à
+Nice), j’ai imaginé et écrit entièrement tout un
+volume, ce qui est vous dire que je ne me suis
+guère arrêté. Rien ne m’amuserait autant que
+de causer avec vous du livre que je viens de
+composer, qui est une espèce de conte philosophique
+ou moral ou social, fantastique, et
+où je n’ai cherché qu’à dessiner des images
+agréables, dont aucune ne manque d’avoir
+pour but de faire réfléchir à quelque objet
+extrêmement grave<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. C’est une manière qui
+m’a toujours plu, et à laquelle je m’adonne
+d’autant plus volontiers que je me gêne moins.
+Elle me semble avoir quelque rapport avec la
+vie même qui m’a toujours présenté un côté
+comique et quasi burlesque, alors que je la sentais
+à base de tragédie souvent atroce.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Il s’agit ici du <i>Carrosse aux deux lézards verts</i>.</p>
+</div>
+<p>Je veux vous donner un aperçu du sujet de
+mon conte, parce que c’est déjà répondre aux
+questions très importantes que vous me posez.
+Il s’y agit de la question de la matière opposée
+à l’esprit, et je prendrais, si je n’étais si profane,
+pour épigraphe une phrase de Bossuet.
+A mon avis, le monde un jour a fait fausse
+route : c’est le jour où l’infernal génie de l’application
+des sciences à la matière s’est développé.
+On a cru que le monde renaissait ; la
+plupart des hommes ont trouvé là à satisfaire
+leurs instincts ; la science appliquée correspond
+à un des goûts humains les plus vifs. Mais ce
+jour a marqué la décadence de l’esprit. Le
+progrès, s’il existe, consiste dans la culture de
+l’esprit ; mais l’esprit appliqué à la matière,
+qui, dans l’acception de tous, engage le monde
+dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette
+idée saugrenue une croyance mystique, inaugure
+une ère maudite qui aboutit à l’obscurcissement
+de l’intelligence et au malheur réel des
+hommes. Tout ceci fait la matière d’un conte
+de fées… Vous voyez comme je suis, quelque
+sujet que je traite : « un apologiste du dehors »
+puisque, toute question religieuse mise à part,
+j’aboutis toujours à quelque conclusion comme
+celle-ci, du panégyrique de saint Bernard :
+« Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels
+ignorants courent d’une telle fureur, qu’ont-elles,
+après tout, qu’une illusion de peu de
+durée ? »</p>
+
+<p>J’imagine même volontiers que, vivant « dans
+le siècle », je professe une doctrine plus sévère
+en ces matières que ne sauraient le faire des
+religieux. C’est que <i>je vois</i> tous les jours le
+néant dont ils parlent. Tout le mouvement
+effréné du monde a pour but l’enrichissement
+de quelques-uns — ce qui constitue une aristocratie
+grossière, bien plus offensante que celle
+qui venait de la naissance ; et cet enrichissement
+a pour unique but, quoi ? de procurer
+aux bénéficiaires l’avantage <i>de se déplacer</i>.
+Se déplacer est devenu le but de l’effort des
+hommes. Votre ennemi Pascal avait dit :
+« l’homme est né pour penser ! »… Se déplacer,
+pourquoi ? — Mais c’est intéressant de voir des
+pays, des hommes nouveaux, d’étudier les
+mœurs ! — Sans doute. Mais outre que la plupart
+de ceux qui se déplacent ne voient ni
+n’étudient rien du tout, il faut tenir compte
+d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les
+hommes se déplacent, ils concourent à rendre
+la surface du globe absolument uniforme.
+Avant cent ans, le monde n’offrira plus de différences
+sensibles que ses pics coriaces ou ses
+climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup.
+Donc cet immense appétit de mouvement, résultant
+lui-même de l’enrichissement — qui a
+comme contre-partie le travail ingrat et de plus
+en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité, — cet
+appétit de mouvement ne procurera
+plus absolument rien d’intéressant. Tandis
+qu’une vie humaine ne suffit pas à assimiler
+les trésors de pensées et de beautés littéraires
+préexistantes…</p>
+
+<p>Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans
+une ville où les vieillards, les vieilles femmes
+comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir
+autre chose que de se trémousser aux sons
+sauvages du <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span>.</p>
+
+<p>Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre
+au sujet de la <i>thèse</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué
+que « ici et là, avec le choix du sujet, il tournait à la <i>thèse</i> ».</p>
+</div>
+<p>Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé
+à la <i>thèse</i> romanesque. Bourget lui-même
+ne la soutient pas théoriquement, et même la
+récuse. Elle est essentiellement inesthétique et
+vous reconnaissez bien que le roman doit conserver
+un caractère esthétique. C’est une œuvre
+d’art ou ce n’est rien. Ce que je reproche à la
+thèse, telle que la pratiquent ses adeptes, c’est
+le caractère artificiel des moyens qui aboutissent
+à une conclusion voulue, arrêtée <i lang="la" xml:lang="la">a
+priori</i>. Vous pouvez démontrer, à l’aide de
+marionnettes animées, tout ce que vous voudrez.
+Démontrer de cette façon appartient au
+tract, au discours, au sermon, etc. Il y a pour
+cela des <i>genres</i> très respectables, et qui tous
+peuvent avoir un caractère littéraire égal à
+celui du roman ou de la pièce dramatique. Le
+romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à
+sa disposition : c’est l’étude impartiale des
+hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que,
+sans tricherie, il a pour but unique de s’informer
+sur ce que sont réellement les hommes et
+sur les réactions qui s’opèrent naturellement
+entre eux. Cet examen scrupuleux, sans parti
+pris, peut l’amener à une conclusion morale,
+politique, sociale. Et en ceci vous voyez que
+je ne suis pas ennemi-né de la qualité <i>morale</i>
+du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu souvent
+qu’il était impossible de s’occuper des hommes
+sans prendre souci de la question morale. Mais
+ce que je soutiens, c’est que, si vous voulez <i lang="la" xml:lang="la">a
+priori</i> aboutir à une solution « conforme à la
+morale établie » ou à telle solution préconçue,
+vous faussez par là même votre étude psychologique
+ou de mœurs, puisque d’avance vous
+donnez un coup de pouce à tous vos caractères
+afin de les amener là où vous l’avez décidé.</p>
+
+<p>C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut
+présenter une apparence de thèse, — notamment
+<i>Madeleine jeune femme</i> ; et on pourrait
+en dire autant de la <i>Jeune fille bien élevée</i>, de
+<i>Mademoiselle Cloque</i>, du <i>Médecin des Dames</i>,
+par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon
+examen des hommes et des choses en cours de
+route, qui m’a amené là. Aussi je pense que
+nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention
+intentionnelle de l’auteur, le tour de
+main destiné à produire le résultat voulu par le
+démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire
+des auteurs que vous me citez. Vous me direz
+que si, avant de m’engager dans un récit,
+j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments,
+je marcherais avec certitude vers ma
+conclusion. Non. Parce que je suis dans un état
+d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger
+des éléments qui s’offrent à moi, et dans
+une disposition d’esprit qui subordonne nettement
+la conclusion ou le sens général à l’étude
+des personnages ou du milieu, de sorte que je
+ne peux rien <i>vouloir</i>, si ce n’est être juste.
+Autrement dit, mon œuvre est complètement
+amorale. Mais certains de mes récits — pour
+ne pas dire tous — m’amènent d’eux-mêmes à
+dégager un sens de la vie assez conforme à la
+morale établie. Jamais mon but n’est de produire
+un effet moral, mais on ne peut toucher
+une créature humaine sans se heurter à la question
+morale. Je ne m’interdis pas d’examiner
+la question morale dans un personnage ou un
+groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à
+une fin comme vous en remarquez une dans
+<i>Madeleine</i>.</p>
+
+<p>Si je vous disais que le motif qui m’a mis la
+plume à la main pour écrire <i>Madeleine</i> est radicalement
+opposé au résultat que j’ai obtenu,
+vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai
+pour répondre à votre question : « Comment
+naissent mes romans ? »</p>
+
+<p>Une femme est venue un jour chez moi me
+dire : « J’ai été élevée au Sacré-Cœur. On m’y
+a donné telles idées. J’en suis sortie avec une
+conception bien déterminée du monde à laquelle
+je suis restée fidèle. J’ai une fille qui a dix ans.
+Je me demande si je ne ferais pas beaucoup
+mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou,
+de lui permettre de se débrouiller à sa guise
+dans la vie : elle apprendra à la connaître telle
+qu’elle est ; et probablement y fera-t-elle une
+figure plus adaptée que n’est la mienne. »</p>
+
+<p>On me disait cela parce que j’avais écrit <i>la
+Jeune fille bien élevée</i>, qui est plutôt une satire
+de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à
+lui donner une suite. Mais, instantanément, en
+entendant parler cette femme, je résolus de
+donner une suite et <i>dans l’esprit</i> de mon interlocutrice.
+J’ai pris mon personnage déjà existant,
+là où je l’avais laissé, et j’ai cru le mener
+logiquement. La logique du développement
+individuel n’intervenait pas seule, il y avait la
+connaissance que je puis avoir des mœurs du
+temps, la courbe décrite dans l’histoire morale,
+depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa
+maternité. J’avais complètement oublié la personne
+qui m’avait, sans le savoir, fourni l’idée
+d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition
+avec elle.</p>
+
+<p>Est-ce là une thèse ? Je ne peux donner ce
+nom à une telle opération. C’est une expérience
+de laboratoire, par un modeste disciple de
+Claude Bernard qui déclarait être entièrement
+soumis aux résultats de ses recherches, quelles
+qu’en pussent être les conséquences.</p>
+
+<p>De là vient que, selon les sujets que je traite,
+j’ai ou je n’ai pas l’air de soutenir une thèse.</p>
+
+<p>Il me paraît impossible que celui qui soutient
+une thèse, dans le roman, ne fausse pas tous ses
+personnages. Or une seule chose importe dans
+l’œuvre d’art littéraire : ce n’est pas la conclusion
+morale, qui n’intéresse que les contemporains,
+occupés, eux, à certaines luttes que
+ces conclusions soutiennent ou compromettent ;
+mais c’est la vérité humaine, le portrait durable
+de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté, intéressera
+dans des centaines d’années comme de
+son temps.</p>
+
+<p>Je me défends encore de toute évolution, ou
+du moins d’une évolution qui aurait bouleversé
+ma manière. <i>Mademoiselle Cloque</i>, qui est
+de 1896<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> n’est pas si éloignée de <i>Madeleine</i>.
+Je viens d’écrire une petite suite à la <i>Leçon
+d’amour dans un parc</i> que je considère comme
+un des plus sérieux de mes romans ; et le roman
+que j’ai passé le dernier mois à écrire, me rappelait
+constamment <i>les Bains de Bade</i> ! Mon
+esprit ne me semble pas s’être sensiblement
+modifié. Je continue à « constater des états
+psychologiques », et je ne vois rien d’autre à
+faire pour moi dans l’avenir — du moins au
+point de vue <i>littéraire</i> ; — car si l’expérience
+m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais
+celles-ci que sous une forme autre que celle du
+roman.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de
+mémoire, ou une distraction de plume. <i>Mademoiselle Cloque</i> a
+été écrite dans la seconde moitié de 1898, et parut au début
+de 1899.</p>
+</div>
+<p>Entre la brochure, le tract, le discours,
+s’introduirait plutôt le <i>conte</i>, comme genre de
+transition. Dans le conte on est plus maître des
+événements, et les personnages sont plus symboliques ;
+c’est une sorte d’allégorie, de parabole,
+par laquelle l’auteur exprime au moyen
+d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il
+pense. Mais je reste entêté sur ce point : dans
+le grand roman, connaître sa conclusion en
+même temps que l’on pose ses prémisses, c’est
+la garantie que l’ouvrage sera fait de marionnettes
+confectionnées à son gré par l’auteur, et
+qui, par conséquent, ne prouveront rien.</p>
+
+<p><i>L’Enfant à la balustrade</i> ne prouve rien,
+certes ! Mais, du point de vue moral, il fait bien
+mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste
+exemple de la vie médiocre et méchante, et
+qu’il pose, à côté, l’idéal, le besoin du mieux,
+du plus beau ! Et, pour moi, pourquoi encore
+a-t-il le droit de toucher à cet élément de haute
+moralité ou de philosophie ? parce qu’une telle
+tendance existe réellement dans l’enfance.</p>
+
+<p>Les « origines » d’un roman sont complexes,
+mais se ramènent à une : un fait typique, caractéristique,
+une vérité de caractère ou de mœurs
+sortant d’un exemple souvent fourni par la vie.
+Souvent l’exemple fourni est boiteux ou incomplet ;
+sur lui notre liberté s’exerce pleinement :
+c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple
+vraisemblable, différent et supérieur. Mais une
+fois qu’on est aux prises avec des types, nous
+devenons esclaves de la vérité historique, nous
+ne pouvons pas tricher, c’est eux qui nous
+mènent. S’ils nous mènent là où vous, mon
+Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le
+titre d’« apologiste du dehors » nous convient,
+et c’est alors que le résultat de notre travail est
+beaucoup plus important que celui des apologistes
+du dedans…</p>
+
+<p>Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de
+l’<i>Écho de Paris</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, pour plusieurs raisons,
+dont la moindre est que, en définitive, je ne
+suis pas un auteur pour grand public. J’aurais
+pu l’être à une autre époque… où le public
+sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il
+ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces
+souvenirs d’enfance, de toucher à des figures
+de religieux, et là, il faut l’apologie nette : ma
+méthode qui consiste à étudier la créature
+humaine, impartialement, ne saurait satisfaire.
+Il faut en outre se placer au point de vue de
+tout le monde et non à celui que réclame votre
+propre esprit, chose à laquelle je ne saurais me
+plier…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu
+par l’auteur, à Poitiers.</p>
+</div>
+<p>Je suis difficile à connaître, soit dit bien
+entendu sans en tirer vanité, mais à cause de
+ma naturelle inclination à obéir à mes penchants
+variables, plus qu’à une ligne de conduite
+tracée <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. Si j’écrivais beaucoup plus,
+l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma diversité,
+car elle existe ; mais le goût fatal de toujours
+raboter et limer nos ouvrages nuit à notre
+fécondité. Pendant les années qui me restent,
+s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup.
+Je finirai peut-être ainsi par me ramasser,
+du moins aux yeux des hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15" title="PROPOS ROMANESQUES">PROPOS ROMANESQUES<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Fin 1920.</p>
+</div>
+
+<p>Parler de littérature c’est partir en guerre
+un peu. Est-il même un sujet qui divise autant
+les hommes ? On s’entend mieux sur la sociologie
+et sur la politique, car il ne s’agit là que
+d’intérêts vitaux. Mais quand les goûts sont en
+question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits
+superflus, alors la diversité n’a plus de bornes,
+et l’âpreté dans la discussion ne connaît aucune
+retenue. C’en serait fait depuis beau temps de
+l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait
+aux arts. Par bonheur, la Providence,
+comme beaucoup de vieux organisateurs, a
+assez bien fait les choses en décrétant que sur
+ce chapitre un peu plus que les trois quarts de
+ses créatures supérieures demeureraient complètement
+obtuses. Grâce à cette sage précaution,
+nous voyons des groupes compacts de
+personnes abdiquer tout jugement personnel
+et s’en remettre, avec une complaisance souvent
+touchante, à la direction d’un monsieur ou
+d’une dame de leur compagnie qu’ils adoptent
+pour guide en matière esthétique. Ainsi s’établissent
+bénévolement, dans le domaine du
+goût, de petites tyrannies qui ne le cèdent en
+rien, quant au despotisme et à l’arbitraire, aux
+systèmes tant décriés des gouvernements antiques.</p>
+
+<p>C’est un moindre mal ? ai-je avancé. Mais
+sans doute, et bien que je n’aime pas l’esclavage.
+Car il est toujours avantageux pour le
+bon ordre qu’une importante partie du genre
+humain consente à jouer ou les rôles muets ou
+bien celui d’un docile troupeau qui trottine en
+bêlant devant son berger bon ou mauvais.</p>
+
+<p>Les choses étant ainsi, nous sommes privés
+évidemment d’entendre le murmure varié de la
+mer humaine, et nous possédons, en revanche,
+une sorte de système représentatif — ni plus
+ni moins défectueux que tout autre — , quelques
+énergumènes et aussi parfois des gens tout à
+fait distingués ayant assumé la charge de décréter
+la valeur des ouvrages de l’esprit.</p>
+
+<p>Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers,
+les femmes du monde et les académies
+donnent au public le ton du jour. Le bon public
+ne proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites
+préférences, il ne les montre qu’en payant de
+sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui
+doit plaire ; mais rarement, dans les conversations,
+il osera afficher un goût qui soit autre que
+le goût régnant dans sa société. Tel lit en catimini,
+pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne
+laissera jamais sur sa table, et tel fait très pertinemment
+l’éloge d’un livre qu’il s’est bien
+gardé d’ouvrir.</p>
+
+<p>Il y a donc un goût public ou, plus exactement,
+un certain nombre de goûts publics, qui
+sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir,
+et puis il y a des myriades de goûts privés — et
+peut-être, qui sait ? un seul goût privé — qui
+reste inconnaissable, mystérieux, pour la
+satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent
+à la secrète, mais sans avoir d’autre
+point d’appui que des présomptions pour en
+établir la formule.</p>
+
+<p>Et l’on nous demande tous les matins : quelles
+sont les tendances de la littérature ? quelle sera
+la littérature de demain ?</p>
+
+<p>Quand j’aurai établi la liste des principaux
+ouvrages parus en 1920, je sens que je serai
+complètement incapable de répondre à une
+pareille question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher
+là-dessus une opinion avant de me rappeler
+ces romans ou poèmes qui, certainement,
+m’obligeraient à avoir plutôt dix opinions
+qu’une seule.</p>
+
+<p>En regardant les choses, je ne dis pas du
+plus haut, mais du plus loin possible, on discerne
+qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui
+à croire que, une grande guerre ayant
+bouleversé le monde, tout doit être également
+bouleversé, y compris les principes d’art qui
+jusqu’à présent suffirent à nos besoins. Pourtant,
+depuis Homère, de nombreuses et terribles
+guerres ont ensanglanté le monde ; et la plus
+fameuse révolution : l’établissement du christianisme,
+a retourné bout pour bout les images
+que les hommes se font ; et c’est encore le prestige
+de ces vieilles rhapsodies homériques qui
+hante aujourd’hui l’écrivain débutant, comme
+le maître à cheveux blancs qui a achevé son
+œuvre. Tous les changements pour lesquels le
+monde s’agite sont, à un point de vue essentiel,
+des leurres, puisque le même soleil est là,
+sur notre tête, et le même cœur, dans notre
+poitrine.</p>
+
+<p>Seulement, comme à l’heure qu’il est les
+hommes viennent d’agir beaucoup et violemment,
+ils s’avisent que les romans que l’on avait
+coutume de prôner piétinent un peu et que la
+chaîne des « événements » proprement dits n’y
+est pas secouée avec assez de muscles. On tend
+à insinuer que la psychologie, par exemple,
+est un aliment fade et peu substantiel, alors
+qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux
+composé de faits, de déplacements rapides et
+de catastrophes. C’est à peu près comme si
+l’on prétendait que, durant la période de dix
+années qui a précédé 1914, il ne s’est rien passé
+d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a
+quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière.
+La seule période digne d’intérêt commencerait
+au 2 août de cette mémorable année.
+Mais cependant l’effroyable éclat du 2 août
+n’est que le résultat d’une vie intense et quasi
+secrète <i>des esprits</i> durant les dix années qui
+précédèrent l’<i>action</i>. Sans ce mouvement des
+esprits l’action ne se fût pas engagée.</p>
+
+<p>Eh bien ! ceux qui ne se sentent point
+d’humeur à étudier les causes psychologiques
+de la guerre se trouveront naturellement les
+mêmes qui croient que le roman de faits est
+supérieur au roman psychologique, les mêmes
+qui nous disent que dans <i>Adolphe</i>, dans <i>Volupté</i>
+ou dans <i>Dominique</i>, « il ne se passe rien ».</p>
+
+<p>Si nous, partisans résolus du roman psychologique,
+nous affections un mépris total pour
+le roman d’action, nous ne serions pas aussi
+injustes que le sont les partisans de l’unique
+roman d’action. C’est parce qu’il n’y a point
+d’acte qui soit digne de captiver par soi-même
+et indépendamment d’une opération mentale.
+Il n’y a pas jusqu’aux drames de la nature, jusqu’aux
+catastrophes sismiques où la collaboration
+de l’homme est évidemment nulle, qui ne
+nous obligent, si nous en voulons fournir un
+tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie
+du mystère, du divin, ou de l’antique
+fatalité. Si par hasard le fait en soi, tout nu,
+vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une
+interprétation psychologique que l’auteur a
+omise, songez-y, peut-être volontairement.</p>
+
+<p>Et là nous touchons un des points les plus
+sensibles de l’esthétique : l’art étant essentiellement
+poésie, et la poésie étant suggestion,
+l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée,
+pour peu qu’un fait non recherché en apparence
+vous suggère soit une quantité de faits,
+soit les faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un
+fait, dépourvu de commentaires, vous
+oblige aux commentaires les plus riches, les
+plus féconds, ou appartenant à l’ordre le plus
+élevé.</p>
+
+<p>C’est une bien grossière erreur de croire que
+l’écrivain dit « psychologue » soit ennemi du
+roman d’action : s’il méprise l’action telle qu’on
+la conçoit dans les romans feuilletonesques,
+c’est qu’elle est une action limitée à elle-même,
+stérile, maigre et miséreuse, inhabile à engendrer
+dans l’esprit — où <i>tout</i> en définitive <i>se
+passe</i> — ces multitudes infinies d’actions, ces
+« mille et une nuits » d’actions, que crée à
+chacune de ses pages l’œuvre psychologique la
+plus dépouillée d’intrigues et la plus sobre de
+commentaires d’auteur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16" title="FEUILLES TOMBÉES">FEUILLES TOMBÉES<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> 1921. Paru dans la <i>Minerve française</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale,
+mais tout de même une vérité, c’est
+que l’artiste ne va pas sans un certain dédain
+pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes
+et aux dilettantes, et qui est l’<i>Art</i> même, ou, si
+vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui
+préexistantes.</p>
+
+<p>L’artiste est celui qui crée ; il apporte du
+nouveau ; son fruit n’est conçu que dans une
+certaine insouciance heureuse, une exubérance
+de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de
+son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement
+les manifestations de l’art qui l’ont précédé,
+comme il apprécie supérieurement toute chose ;
+tantôt, il leur est dérisoirement fermé.</p>
+
+<p>Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de
+l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses
+facultés artistiques sont captées par son goût
+d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets
+nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son
+agenouillement. Il ne peut tenter de produire
+lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent.
+Il est un imitateur, né impuissant à
+trouver la forme nouvelle. Dès lors il s’exténue
+en mille ingéniosités touchant les détails de
+forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus
+informé que l’artiste ingénument inventeur, il
+a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable
+fait figure d’ingénu.</p>
+
+<p>En jugeant toutes choses par rapport à des
+œuvres d’art connues, ou connues de lui,
+l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne
+fait en somme que rejoindre la mentalité de
+ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du
+bourgeois touchant les arts, elle est faite de
+formules d’art souvent périmées, vieillies,
+usées, mais de formules d’art ayant régné. Car
+le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal
+si vous voulez, en fait d’opinion artistique
+n’invente rien, ne sent rien : il a une éducation,
+il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités,
+jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par
+l’opinion à la mode en un certain temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’y a peut-être qu’une chose certaine,
+c’est que tout se meut. Nous ne percevons
+qu’une course universelle, et, qui pis est, à
+quoi nous prenons part. Or l’art consiste essentiellement
+à fixer, et comme pour une éternité
+d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal ; il
+cherche le contour immuable des choses qui
+changent sans répit.</p>
+
+<p>Antagonisme de l’art et de la vie.</p>
+
+<p>Par contre on dirait qu’il y a un principe
+commun entre l’art et les sociétés humaines,
+et ce serait l’<i>économie</i>. L’art, comme l’a dit
+Mithouard, est « une sublime économie ».
+C’est la définition la plus vraie que je sache.
+L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce
+que tout élément inutile est nuisible et parce
+qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un
+seul point, de tout notre plomb qui fait balle.
+Dans la conduite de la vie et dans l’administration
+des sociétés, on trouverait la même
+nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses
+et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a petit
+art ; où il y a prodigue, il y a pauvre homme.</p>
+
+<p>J’explique par un sentiment de la règle
+artistique mon aversion personnelle pour la
+bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais
+non pas sans lui nuire. On voit des bohèmes,
+comme La Fontaine, qui pratiquent la plus
+sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce
+des bohèmes ? Ce sont avant tout des esprits
+amoureux de la liberté ; c’est bien autre chose.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17" title="MENUS PROPOS">MENUS PROPOS<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> 1921. Paru dans <i>la Revue critique des idées et des livres</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que
+tout être bien doué est capable de comprendre
+d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns
+seulement sont aptes à saisir : c’est le
+métier, le procédé, la technique. A cause de ce
+petit nombre d’habiles, que l’on confond avec
+une sélection et en prêtant au mot une vertu
+qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement
+de ces quelques connaisseurs professionnels. Et
+personne ne remarque que c’est la gent aveugle
+des érudits — celle qui jamais ne se baigne
+dans les eaux vives — qui peu à peu gouverne
+les arts. Le catalogue se fait indispensable
+à l’admiration, et l’herbier remplace la
+nature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’indifférence à la question morale, dans
+la vie courante, est la marque d’une certaine
+insuffisance d’esprit.</p>
+
+<p>Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent
+pas, par exemple dans le roman, mais c’est
+encore un reste de préoccupation intellectuelle !
+Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser.
+Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme
+que je reproche aux ordinaires romans moraux,
+c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est
+qu’ils sont faits pour la morale et non pour la
+vérité humaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le plus sûr moyen de moraliser, pour un
+homme de lettres, ce n’est pas de prêcher
+la morale ou d’imaginer arbitrairement des
+intrigues aboutissant au triomphe de la vertu ;
+mais c’est de montrer que l’on a de la conscience,
+et particulièrement celle de son métier.
+Or, la conscience du romancier, c’est de rendre
+avec fidélité la vérité humaine, de peindre les
+mœurs sans détours si l’on traite des mœurs,
+de ne point fausser des caractères ni travestir
+ou enrubanner les passions, si c’est cette étude
+qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre
+sujet comme un savant la matière de ses expériences
+ou de ses observations. C’est une
+matière dont nous ne sommes pas les maîtres.
+Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer
+telle lumière qui la présente sous un jour
+éclatant et nouveau, mais force est à cette
+lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel.
+Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible
+d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le ;
+car c’est en traitant la matière humaine de
+la façon la plus humble, que nous avons le plus
+de chance de tirer tout ce qui est à la fois en
+elle et en nous.</p>
+
+<p>On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils
+pernicieux de telles gens bien intentionnés qui
+voudraient nous faire forcer la nature ou les
+faits dans le but de présenter du monde une
+histoire édifiante. Un enfant un peu sagace
+perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous,
+apôtres, — prenez garde, — qui le faites rire
+de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête
+vérité quelque chose d’auguste qui rend plus
+fort, sinon meilleur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin,
+qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la
+somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce
+n’est pas l’idée morale qui crée l’art.</p>
+
+<p>Mais Wilde se trompe quand, par esprit
+de réaction contre une telle impertinence, il
+voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante
+de la morale qu’elle n’eût même pas
+de sujet ! C’est confondre art et métier. On
+prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on
+manifeste par sa manière propre de le traiter
+que l’on est original, donc artiste. Théorie
+dangereuse, pente rapide vers la décadence.</p>
+
+<p>L’art est le résultat inattendu de la combinaison
+de certaines clartés et d’une indéfinissable
+ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement
+d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il
+résulte en définitive de la qualité de l’émotion
+intense qu’un être éprouve ; il est l’expression
+d’une vibration singulière de la sensibilité. Or
+quoi de plus propre que l’idée morale à
+émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale,
+comme toute idée, peut fort bien engendrer une
+émotion qui revête le caractère esthétique.</p>
+
+<p>La morale est en partie un ensemble de
+conventions utilitaires — et à ce titre déjà
+respectable — mais elle est en outre un commandement,
+d’ordre mystique : elle est au
+nombre des grandes puissances. Elle gêne
+habituellement la vie, mais elle seule la rend
+possible. Le roman, qui est de tous les arts
+celui qui presse la vie de la façon la plus
+complète, la plus profonde et la plus précise,
+peut-il se déclarer étranger à la morale ? Le
+mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière
+défroque d’un romantisme à courte vue ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18" title="LIBERTÉ ET LITTÉRATURE">LIBERTÉ ET LITTÉRATURE<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture,
+Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.</p>
+</div>
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>… Le cas d’un petit jeune homme qui s’est
+mis en tête de devenir écrivain n’est pas chose
+rare. Il est devenu même très commun. Il est
+devenu commun pour des motifs divers :
+entre autres par suite de la désuétude où est
+tombé ce que nous appelions autrefois le
+préjugé contre les artistes ; ensuite par le
+radical changement qui s’est produit dans la
+conception du métier d’artiste. Ce métier était
+une fonction auguste qui exigeait une vocation
+véritable, des connaissances, une grande abnégation,
+voire quelque courage. D’aucuns affirment
+qu’il est devenu quelque chose comme
+une carrière. Je n’en veux rien croire, car
+quiconque fait des dupes n’en fait jamais
+pendant très longtemps. Peut-être, toutefois,
+se laisse-t-on aller à croire que les terribles
+difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait
+jadis tout hérissé, sont atténuées, ce qui suffirait
+à susciter de fausses vocations et à leurrer
+les familles qui, croyant que là comme ailleurs
+on « arrive », et même plus rapidement,
+relâchent ce frein conservateur des prudences
+bourgeoises que nous avons tant maudit, nous
+les jeunes gens de 1889, et dont aujourd’hui,
+pour ma part, je reconnais l’opportunité.</p>
+
+<p>Mais, à l’époque où nous terminions nos
+études, le préjugé était dans toute sa force.
+Ah ! nos familles vénéraient, certes, les grands
+écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels
+et honneur de la France. Mais elles les
+considéraient volontiers comme étant tombés
+du ciel tout glorieux, et tenant sous le bras
+leurs œuvres complètes : elles eussent souhaité
+être de leur parenté, mais elles ne concevaient
+pas qu’elles eussent pu engendrer un garnement
+bâti en somme comme tout le monde, de qui la
+naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat
+de la foudre ni du tremblement de la terre,
+mauvais élève en outre, peut-être mauvaise
+tête aussi, c’est probable, et paresseux comme
+un loir — c’est presque le signe précurseur
+certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un tel
+blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri : « <i lang="it" xml:lang="it">Anch’
+io son’ pittore !</i> Moi aussi j’ai reçu la grâce
+céleste ! Moi aussi je suis créateur d’images
+inoubliables et de fictions qui font rêver ! Moi
+aussi je suis fait pour brosser des toiles où
+l’humanité se reconnaîtra ! Moi aussi j’ai du
+génie ! »</p>
+
+<p>Lorsque nos parents fronçaient le sourcil,
+peut-être ignoraient-ils que tous les engagements
+dans une voie qui n’est pas la normale
+doivent être contrariés. Mais ce bon sens qu’il
+ne faut pas craindre d’appeler par son beau
+nom bourgeois de « sens commun », ce bon
+sens que l’on retrouve toujours et en particulier
+dans nos masses françaises, ce bon sens qui
+nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le
+souci hargneux à la fois et salubre d’accumuler
+les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire.
+Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à
+n’en pouvoir douter le redoutable don, franchissaient
+barrières et fossés, et passaient… C’est
+bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses.
+Si ingrate que soit cette opinion, partagée, je
+le sais, par d’éminents esprits, et si amer que
+soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même
+à mes débuts, je crois qu’il est bon que
+quelques lacets soient astucieusement mis, afin
+de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui
+veut jouer de la lyre. Que celui qui parvient à
+tirer des sons harmonieux de l’instrument
+d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce
+témoignage fier : « J’en ai joué quand même. »</p>
+
+<p>Mais s’il convient que des éléments insouciants
+ou obscurs s’opposent aux vocations peu
+sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il
+n’est pas moins à désirer que çà et là quelque
+intelligence transportée par la foi esthétique
+vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle
+que, parmi les grandes tâches que la nation
+sollicite de leurs énergies, il en est une attirante
+et périlleuse comme une aventure fantastique,
+et qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter
+un volume, quelques pages, ne fût-ce qu’un
+sonnet, au monument incomparable qu’est la
+littérature française.</p>
+
+<p>Il ne faut jamais croire, comme nombre
+d’hommes d’un certain âge sont tentés de le
+faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit
+interrompue. Les éclipses sont possibles, encore
+qu’on les constate à peine, mais la nuit définitive
+n’est qu’une méchante pronostication.</p>
+
+<p>Tant que notre sang français aura conservé
+ses vertus — et nous savons s’il les a conservées, — il
+produira des inventeurs, des
+savants, et des héros, et il produira de grands
+écrivains. Tels sont les fruits naturels de notre
+vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille
+traditionnelle qui orne notre table, aucun des
+convives ne se croirait plus chez nous.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>Nous voilà au cœur même d’un grand sujet,
+à savoir : l’appréhension naturelle qu’éprouve
+une immense partie du public vis-à-vis de la
+littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres.
+J’ai ouï dire que cette question intéressait
+beaucoup de monde. En effet, l’homme de
+lettres n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui
+que ne l’est le lapin dans nos bois. Il pullule.
+Il est si commun qu’il ne peut plus guère en
+imposer à personne. Par son nombre il multiplie
+les difficultés inhérentes à son état.
+Comme il lui faut à tout prix être remarqué,
+sous peine de ne pas être, il se condamne à
+l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au
+scandale dont la puissance de publicité commence
+même à s’user. Et il est de jeunes
+Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le
+dos tourné, mettraient le feu aux cathédrales
+et aux musées à seule fin que leur nom soit
+connu !… Quelle est la famille qui aujourd’hui
+n’a vu avec effroi se lever en son sein
+ces monstres singuliers ? Quoi ! tant de gens
+ont quelque chose à dire d’original ? Et tant
+d’originaux ont l’impérieux besoin d’exprimer
+leurs idées exquises dans les langues de
+Racine ou de Hugo ? Encore si c’était en ces
+langues !…</p>
+
+<p>Ne nous laissons pas émouvoir : car si les
+débuts dans les lettres sont innombrables, les
+œuvres retenues se peuvent compter sur les
+doigts de la main. Dans la lutte pour se faire
+lire, une terrible sélection s’opère, plus impitoyable
+que celle que pratiquaient nos honnêtes
+familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc,
+si l’on veut parler sérieusement, nous nous
+trouvons aujourd’hui, comme de tous temps,
+en face de l’homme de lettres, espèce rare et
+dont un très petit nombre de noms est familier à
+tout le monde. Eh bien ! malgré une sélection si
+sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe
+que voici : cette espèce d’hommes, avec ce
+qu’elle produit, conserve malgré tout quelque
+caractère inquiétant et qui justifie la méfiance
+d’un public non averti.</p>
+
+<p>L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon
+sens et qu’on n’a pas suffisamment prévenu les
+aborde à peu près de la même façon que rôde
+le chat autour du feu qui couve sous la cendre.
+Cet animal prudent mesure la température. Il
+allonge le museau, puis il le retire soudain, il
+risque un pas en avant, il en fait deux rapides
+en arrière, tout en exprimant par les sinuosités
+de son panache le tremblement qui l’agite. Il
+est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se
+méfie du charbon invisible qui brûle la patte, et
+de l’étincelle qui sitôt pétille et peut vous
+éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près,
+le plus près possible, de l’âtre ardent, exposant
+puis retirant la petite face sensible de sa patte
+de velours, c’est une image que je crois bonne à
+retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité
+en général observe vis-à-vis de la littérature,
+et je me hâte d’ajouter, si étonnante
+que mon opinion paraisse : que l’humanité
+en général fait très bien d’observer.</p>
+
+<p>Je me revois rhétoricien, passant, pour
+aller au lycée<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, par la rue George-Sand, et
+déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze
+mon premier manuscrit. L’article était en prose :
+je crois bien que c’était une histoire sentimentale
+et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans
+la boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion,
+car je n’étais pas fou, et néanmoins je trépignais
+d’impatience. Trois jours après, regardant
+par-dessus l’épaule de mon grand-père qui
+dépliait son journal, que vois-je en première
+page ? Mon article avec son titre en gros caractères,
+et le pseudonyme adopté ! Mon cœur se
+serre. Je pâlis et je vais m’asseoir, mais non
+sans épier la figure du vieillard qui lit au coin
+de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends
+les battements de mon cœur. Est-ce que
+le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les
+lunettes ? Est-ce que la bouche rasée n’a pas
+souri ? Je n’ose le croire. Mais, tout à coup, la
+bouche prononce ces mots pour moi inoubliables :
+« Mon garçon, voici une fantaisie
+qu’il faudra lire… » Je n’étais plus pâle, mais
+rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement
+prendre le journal, je m’écriai : « La fantaisie ?
+c’est moi qui l’ai écrite. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le lycée Descartes, à Tours.</p>
+</div>
+<p>Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter
+aux nues et me crier là-haut : « Mon garçon,
+tu as trouvé ta voie… » Pas du tout ! L’article,
+qui valait la peine d’être lu alors qu’il était
+l’œuvre d’un inconnu, subit la plus implacable
+critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis toute
+ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais
+commis une incongruité. La fantaisie que j’avais
+faite comportait entre autres épisodes l’ouverture
+clandestine de certain vieux meuble tout
+rempli de reliques et flairant bon le passé.
+C’était un sujet très touchant, très séduisant
+quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais
+parce qu’on reconnaissait le secrétaire de la
+chambre voisine, il y eut un chœur de voix pour
+m’accabler : « Ah çà, est-ce que désormais,
+petit misérable, tu vas te mettre à fracturer
+toutes nos armoires ?… »</p>
+
+<p>Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui
+l’étonnante sagesse, l’inconsciente divination.
+Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le
+cas particulier, mon grand-père eût tort de me
+détourner d’écrire des « fantaisies » pour les
+journaux, — et ce n’est pas certain, — mais
+d’une manière générale, les grands-pères ont
+raison d’agir comme le fit le mien.</p>
+
+<p>L’homme de lettres « fracture » les armoires
+de famille, et d’autres aussi quelquefois. C’est
+avec les secrets, les choses intimes, souvent avec
+de cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte
+diabolique qui sert à peindre l’humanité. C’est
+presque toujours au détriment de quelqu’un, en
+tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de
+sable, que l’on coule le verre de ces miroirs
+immortels où l’homme de tous les pays et de
+tous les temps vient apprendre à se connaître.
+Consultez les clés des <i>Caractères</i> de La Bruyère,
+et vous verrez aux dépens de qui fut composé
+un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire
+à la France.</p>
+
+<p>Eh quoi ! vais-je vous présenter de la littérature
+et de l’écrivain une opinion qui tournera
+contre moi-même ? A un certain degré d’élévation
+dans l’ordre des choses morales, on fait
+fi des précautions intéressées qui sont coutumières
+dans la vie de relations. Dans la confection
+d’une œuvre littéraire un peu haute,
+comme dans la conversation privée de l’honnête
+homme, on méprise les contingences, on considère
+la vérité en face, et on la dit.</p>
+
+<p>Or c’est précisément cette obligation de dire
+vrai et de mépriser les contingences, qui fait de
+la littérature digne ce nom une sorte de substance
+d’apparence équivoque, une matière dangereuse
+dont l’aimantation est puissante, mais
+dont le contact vous déconcerte ou vous trouble,
+vous produit quelquefois un choc nerveux et
+néfaste, peut parfaitement vous intoxiquer, à
+tout le moins vous laisse incertains si vous devez
+déclarer la chose excellente ou détestable.
+N’est-ce pas là que vous en êtes trop fréquemment
+en ouvrant les livres ? N’est-ce pas ce que
+vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté
+d’écrire est grande, lorsque vous essayez de vous
+faire un jugement sur les ouvrages littéraires ?
+Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés
+au triple point de vue intellectuel, esthétique, et
+moral ? Est-ce que vous n’êtes pas gênés dans
+votre propre conscience ? Est-ce que vous ne
+l’êtes pas davantage dans le sentiment de votre
+responsabilité, lorsqu’il s’agit — ce qui arrive
+tous les jours — de conseiller aux vôtres telle ou
+telle lecture ?</p>
+
+<p>Voilà une question grave, qui, si elle est mal
+résolue, peut éloigner à tout jamais de la littérature
+quantité d’esprits fort dignes d’y être
+initiés, et, conséquence pire, peut précipiter
+la décadence littéraire d’un pays, ce qui équivaut
+à une défaite désastreuse lorsque ce pays
+est la France, de tous temps éminente par ses
+arts.</p>
+
+<p>Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous
+dirai que la gêne est venue surtout de ceci : à
+partir du dix-septième siècle, nous avons eu
+en France une littérature de société. Nos mœurs
+étaient au plus haut degré sociables, tout étant
+subordonné chez nous à la vie de relations,
+autrement dit à une sorte de vie sinon publique,
+du moins qui exclut comme incivile, inconvenante,
+toute préoccupation privée. Notre
+littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que
+ce qui peut être sinon approuvé du moins
+entendu sans sursaut par des personnes de bonne
+compagnie et réunies, et la plupart du temps
+sous l’autorité morale d’une femme et d’une maîtresse
+de maison. Cet usage a produit des chefs-d’œuvre
+de littérature polie dont beaucoup
+d’entre nous n’arrivent point à se désaccoutumer.
+La contrainte qu’il exige ne nous a
+privés ni des grandeurs de passion ni des profondeurs
+de pénétration spirituelle qui sont dans
+Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de
+la gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine,
+ni des hardiesses singulières, voire impertinentes,
+qui sont dans La Bruyère, dans
+Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet,
+dans Pascal. Mais tout cesse. Cette charmante
+vie par groupements choisis, où l’on lisait pour
+ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin
+du dix-huitième siècle. Les malheurs publics
+et particuliers obligèrent chacun à se replier sur
+soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant
+on recevait de la société ! L’individualisme,
+qui n’avait jamais cessé d’exister, se
+trouva désormais sans contrepoids et sans frein,
+il s’exalta, il éprouva le besoin de proclamer son
+avènement et de lancer des manifestes. Les
+résultats n’en furent pas tous regrettables,
+certes ; et qui de vous n’applaudit encore un
+superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny,
+et Lamartine ? Mais aussitôt la littérature se
+multiplia, s’émietta, s’éparpilla. Il y avait eu
+une sorte de littérature, moyennant quoi l’on s’y
+reconnaissait. Il y en eut désormais autant que
+de plumes à écrire ! Chacun parla de soi,
+chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs
+s’efforça de le voir autrement que son voisin ;
+et, phénomène bien humain, chacun s’acharna à
+imposer sa vision personnelle avec d’autant plus
+d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa
+valeur. On devait aboutir à l’anarchie littéraire,
+cause de votre angoisse, cause de mille maux,
+et qui permet au premier venu de se déclarer
+un maître, mais qui aussi, en compensation,
+laisse à toute intelligence, à toute conscience, le
+loisir de descendre en ses sous-sols les plus
+obscurs comme de s’élever librement en plein
+azur, sans le souci de savoir si la loi des convenances
+vous le permet ou bien non.</p>
+
+<p>Du jour où la littérature fut devenue individuelle,
+c’en a été fait de la littérature qui peut
+inspirer confiance <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. A dater de Jean-Jacques,
+l’écrivain n’est plus l’homme du monde
+s’installant pour causer, le dos à la cheminée
+d’un salon, devant des messieurs au jugement
+éclairé et un cercle élégant de belles dames ;
+l’écrivain est l’homme de cabinet qui, à l’abri
+de toute sanction immédiate, vous fait part de
+ses confidences… ou de celles d’autrui, ou des
+vôtres en particulier. Or Dieu sait ce qu’un
+« cœur mis à nu », pour employer l’expression
+de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une
+bouche que nulle réserve ne bride peut formuler
+en fait de confidences ! La littérature a cessé
+d’avoir exclusivement le caractère esthétique.
+Elle a adopté le caractère documentaire. La
+littérature n’étant plus de société, mais personnelle,
+abdique toute pudeur, effarouche
+nombre d’âmes délicates, et court le risque
+d’être franchement nauséabonde. Elle l’est,
+quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez…</p>
+
+<p>Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez
+pas encore ! C’est que, en revanche,
+elle peut nous instruire utilement. Émanant de
+n’importe qui, ayant pour objet n’importe quoi,
+elle est en mesure de nous renseigner sur des
+âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité
+dans de plus nobles compositions. Elle va nous
+introduire dans les milieux les plus divers, les
+plus surprenants, et quelquefois les plus dignes
+d’être connus. Elle devient apte à nous montrer
+la variété si grande des types humains, et, tout
+compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt
+encore que dans la visite curieuse des bas-fonds
+c’est dans l’exaltation propre au poète, c’est
+dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes
+et au-dessus d’elle-même, que cette liberté
+effrénée garde la chance d’être une louable
+conquête.</p>
+
+<p>Je me refuse à la maudire. Les pires choses
+ont leurs avantages. Mais il n’en demeure pas
+moins que, grâce à ce caractère, la littérature
+est, comme le feu, sournoise, attirante, et
+dangereuse. Il ne faut pas briser avec elle
+sous le prétexte qu’elle est dangereuse ; mais il
+faut savoir qu’elle l’est ; elle l’est au point de
+vue des mœurs, elle l’est au point de vue
+des idées. Les physiciens, les médecins manient
+tous les jours des substances explosives ou
+toxiques : il y a la manière, elle s’apprend,
+il faut l’apprendre.</p>
+
+<p>Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni
+croire qu’il est nouveau, qu’il date de nos jours.
+S’il comporte un élément neuf, ce serait celui-ci,
+et il est important : durant des siècles, les
+circonstances ont permis à la France de se
+comporter comme une personne qui vit chez
+elle, en sa gentilhommière aux murs épais, et
+qui, si elle a fort souci de ce que diront ses
+proches, fait bon marché d’une opinion étrangère.
+La nécessité d’une grande solidarité
+interalliée autant que le rôle éclatant que vient
+de jouer notre pays dans l’univers, nous
+obligent à un surcroît de tenue : ce ne sont
+plus des siècles du haut de trois pyramides,
+ce sont « quarante » États qui nous contemplent !…
+Toutes les nations sont avides de
+connaître nos livres afin de nous connaître
+mieux, car nous avions fait tout le possible pour
+être méconnus ; nous ne parlons plus dans le
+privé ; nous sommes devant un immense public.
+Si jamais une littérature de société fut opportune,
+c’est bien aujourd’hui, encore ne s’agit-il
+plus d’une société polie et sous le contrôle d’une
+femme de qualité, mais de la société mondiale
+et sous le contrôle de la conscience humaine.</p>
+
+<p>De ceci étant avertis une bonne fois, que
+devons-nous faire ? Eh bien, je vous l’affirme
+après mûre réflexion : nous ne devons pas nous
+laisser gêner par cette grande idée, jusqu’à
+nous en trouver entravés dans nos facultés
+créatrices. Un écrivain français qui cesse de
+croire qu’il est libre, altère par ce fait même
+l’intégrité et la fécondité de son génie. Et,
+d’autre part, toute velléité de se guinder pour
+parler trop bien, ou de s’enfler pour parler aux
+peuples divers, risque de faire perdre à l’esprit
+français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire
+ce qui nous rend agréables et partant
+assimilables à tous.</p>
+
+<p>L’idée de notre responsabilité devant le
+monde, il convient de la poser et de l’inscrire
+sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande
+voie littéraire. Mais si nous sommes sans
+chimères, force nous sera de reconnaître qu’il
+y a chance que cette invitation à la gravité ne
+trouble pas plus le démon qui frémit chez
+l’écrivain, que ne l’ont fait dans le passé le
+prestige de la loi religieuse, la morale commune,
+ou les cachots de la Bastille. Ne nous
+leurrons pas : la littérature, et celle des
+meilleurs, au point de vue des mœurs et des
+idées, reste la matière en fusion qui entretient
+la chaleur du globe et sans laquelle celui-ci
+périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des
+puanteurs de solfatares, ou soulève le redoutable
+panache d’un Vésuve d’où s’échappera
+sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et
+la pierre qui lapide le promeneur insouciant et
+la lave qui ensevelit le village tranquille.</p>
+
+<p>Et alors, me direz-vous, vous constatez tout
+cela et vous ne sonnez pas la cloche d’alarme ?
+Si fait ! Je la sonne, et je vous dis : « Méfiez-vous
+d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le
+caractère attrayant du danger. » Mais je vous
+dis plus haut encore : « Conservez devant
+la littérature comme devant la vie tout votre
+sang-froid ; apprenez à discerner ce qui n’est
+qu’appât mercantile et ce qui sous des épines,
+même vénéneuses, contient le fruit savoureux et
+nutritif. »</p>
+
+<p>Ne nous alarmons pas, et songeons que nos
+ancêtres littéraires les plus honorés eux-mêmes
+furent dangereux.</p>
+
+<p>Ni les fabliaux du moyen âge, ni les <i>Quinze
+Joyes de mariage</i>, ni les <i>Contes de la reine de
+Navarre</i>, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes
+candides ou maîtres innocents ! Rabelais, opulent
+artiste, grand par le verbe comme par l’esprit,
+est-il un auteur pour demoiselles ? Croyez-vous
+que la sublime férocité de l’écrivain des <i>Provinciales</i>
+trouverait seulement accès aujourd’hui
+en nos revues littéraires de tout repos ? Je
+me souviens d’avoir entendu dire à une femme
+aussi sainte qu’érudite et qu’excellent juge :
+que certains <i>Contes</i> de Perrault étaient d’une
+parfaite immoralité… Et le père de <i>Phèdre</i>,
+qui passe pour ange de douceur à cause de la
+suavité de ses sons, quelle torche furieuse il
+promène dans les plus noires ténèbres du cœur !
+Si nous brûlions <i>Manon Lescaut</i>, <i>René</i>, <i>Adolphe</i>,
+<i>le Rouge et le Noir</i>, et dans Balzac ne fût-ce que
+les pages concernant le baron Hulot, enfin
+<i>Madame Bovary</i>, que resterait-il de ce qui
+fit la gloire du roman français moderne ?</p>
+
+<p>Le mal n’est pas de rendre les passions ni
+les vices de l’humanité ni même d’exprimer des
+idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est
+pas d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être
+armé pour le combattre. Le mal pour un
+écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce
+qui est pire, une âme nulle. Si je vous supplie de
+ne point vous laisser épouvanter par la littérature
+que je reconnais moi-même dangereuse,
+c’est que je sais trop que la crainte qu’elle
+inspire peut provoquer par réaction, et provoquer
+tout naturellement chez les plus honnêtes
+gens, le goût d’une littérature dont le
+caractère essentiel consisterait à n’être pas
+dangereuse. Je ne blâme point cette dernière,
+et, sans nul doute, elle est nécessaire pour la
+plupart des esprits non avertis qui ont le louable
+désir de lire et qui ne savent pas réagir contre
+les sujets de lecture ; ce genre de littérature
+nous épargne la lutte, et il donne momentanément
+satisfaction à un besoin du bien, du
+beau, du bon, qui est au cœur secret de
+beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre
+que l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie,
+n’émousse nos moyens naturels de défense,
+n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en
+nous ce sens critique, cette verve de combat,
+qui, eux, engendrent la féconde satire et la
+« vraie comédie », celle qu’un bourgeois de
+Paris reconnut à l’audition d’une des premières
+pièces de Molière, c’est-à-dire une des manifestations
+les plus propres du génie français.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi le sens critique est
+généralement pris en mauvaise part. On le
+confond avec l’esprit de dénigrement et avec la
+méchanceté, alors qu’il n’est que l’esprit de
+justice appliqué aux choses de l’ordre moral. Il
+est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le
+témoignage de sa réaction ou de ses réflexes
+normaux sous le choc des événements ou
+des idées. Cette fâcheuse interprétation a été
+jusqu’à jeter sa suspicion sur la critique
+proprement dite, que certains croient un
+genre inférieur, alors que la littérature elle-même,
+comme la philosophie, comme la
+science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont
+rien qui vaille.</p>
+
+<p>Ce que nous sommes en droit de demander
+à un écrivain, ce n’est pas d’être anodin, c’est
+d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous
+présentant des exemples magnifiques, des
+caractères droits, des actes irréprochables, en
+un mot une vie idéale, qu’il se montrera un
+compagnon de fréquentation sûre. C’est en
+sachant vous inspirer du spectacle de la vie
+telle qu’elle est, avec ses malignités, ses
+petitesses et ses vertus aussi, mêlées, un tableau
+dont la franchise d’exécution nous invite à
+d’innombrables réflexions fécondes. Le bon
+écrivain ne doit pas solliciter votre approbation
+constante ni surtout immédiate, il doit solliciter
+votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous
+vous disiez : « J’ai vu des gens ainsi faits… J’ai
+vu des situations pareilles. Mais ni ces gens ni
+ces situations ne m’avaient pareillement donné
+à penser. »</p>
+
+<p>Notre but commun, que nous soyons partisans
+de l’une ou de l’autre littérature, c’est
+d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever
+les âmes. Une école qui est de vieille tradition,
+et respectable, croit y parvenir en ne vous présentant
+que des âmes cristallines, que l’on met
+violemment en opposition avec des chenapans
+et des traîtres farouches. Cela est peut-être très
+bien, mais me semble ne vous faire que peu
+d’honneur ; et n’est-ce pas vous traiter en enfants
+assis devant le théâtre de Guignol ? Une
+autre, plus confiante en la qualité de vos esprits,
+sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de
+vous mouvoir au milieu des diverses conditions
+humaines, où vous êtes témoins que l’injustice
+n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu
+n’a pas toujours la récompense qu’elle mérite.
+A vous, lecteurs, stimulés par le spectacle peu
+satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le
+rétablissement nécessaire et de concevoir un
+désir plus efficace de redresser les torts, que
+vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu l’écrivain,
+à la fin de son livre, pratiquer lui-même la
+solennelle opération du jugement dernier : placer
+les bons dans la gloire éternelle et précipiter
+les méchants dans les gouffres infernaux.</p>
+
+<p>Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme
+doit demeurer le noble but que l’on se propose.
+Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge tout
+le mérite ; dans l’autre, il vous oblige à juger
+vous-mêmes, à discuter, à exercer vos intelligences
+et vos facultés généreuses, à tirer du
+désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait
+l’appétit du mieux ; il fait l’honneur aux citoyens
+de les constituer en jury ; il s’adresse
+non à des marmots, mais à des hommes ; il
+veut, il veut surtout, vous traiter non en troupeau
+de douces brebis, auxquelles il ne s’agirait
+que de fournir l’herbe préférée, mais en
+êtres intelligents. Si la littérature n’avait pas
+pour fin de nous rendre plus riches en toutes
+les sortes de biens moraux et notamment en
+intelligence, elle serait la plus vaine des manies.
+Être intelligent, ce n’est pas, en France, seulement
+adopter les conclusions d’un personnage
+présumé supérieur, c’est juger pièces en main.
+La littérature française, la romanesque en particulier, — j’entends
+la bonne, c’est-à-dire
+celle qui dérive de la verve de nos incomparables
+moralistes, — la littérature se propose
+de vous faire passer entre les mains au moins
+un aperçu de toutes ces pièces ; l’écrivain projette
+sur elles une lumière plus claire que le
+jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit
+mot de commentaire à ajouter ; c’est : « Voilà. »
+J’avoue que j’aime, lorsque je suis moi-même
+public, que l’on me traite de cette façon et
+qu’on veuille laisser mon verdict tout à fait
+indépendant.</p>
+
+<p>Je pense vous avoir montré en quelle mesure
+l’homme de lettres est un être inquiétant et qui
+mérite au premier abord toute méfiance. Ce
+conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter,
+voire de mettre en alerte vos facultés critiques.
+Si grand que soit chez lui le respect de la morale
+et de la conservation sociale, il est presque,
+par définition, un agitateur, puisqu’il doit soulever
+vos pensées comme vos sentiments. C’est
+un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il
+ébranle, et l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence
+de vie. Par les éléments de nouveauté
+qu’il vous présente, il vous heurte, il vous
+choque, il vous scandalise quelquefois ; mais,
+vous contraignant à juger, il obtient de vous la
+plus haute en même temps qu’une des plus difficiles
+opérations de l’esprit. Il fait de chacun de
+vous un petit Prométhée qui dérobe un peu du
+feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit
+pas sans risque. Mais, devant la splendeur du
+résultat, bien couard celui qui hésiterait.</p>
+
+<p>Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée
+ou attentatoire aux mœurs que je
+recommande au public français, trop justement
+écœuré des procédés dits « naturalistes », en
+général fort pauvres en esprit ; c’est la simple
+bravoure accompagnée de belle humeur, ou
+c’est, si vous voulez, l’absence de pruderie et
+le courage de la discussion qui nous sont
+d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je
+considère comme un devoir de préconiser, c’est
+le maintien de notre illustre renommée d’écrivains
+libres. Que nous venions par malheur à
+la perdre, la littérature française en serait diminuée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19" title="UN GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER : LE ROMAN">UN
+GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER :
+LE ROMAN<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Octobre 1924. Paru dans <i>la Revue de France</i>.</p>
+</div>
+
+<p>La question posée récemment par Marcel
+Prévost : « Les femmes lisent-elles ? » a suscité
+d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très vite
+dépassé les limites de la question, ou, plus
+exactement, ont prouvé que la question était
+posée tout à fait à propos, et qu’elle était des
+plus fécondes.</p>
+
+<p>Les réflexions se sont portées sur « la lecture »
+en soi, thème fertile<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Et, comme on
+croit généralement que le roman est le genre le
+plus lu, les réflexions ont été attirées vers le
+roman.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Que l’on relise à ce propos la préface de <i>Sésame et les
+Lys</i> (Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes
+ajoutées par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin.
+(Note de R. B.)</p>
+</div>
+<p>Je crois, pour ma part, que certains traités
+de vulgarisation scientifique, et touchant principalement
+l’astronomie, sont dévorés avec une
+ardeur plus fervente que le roman. Et on en
+pourrait probablement dire autant des ouvrages
+de mystique, — toujours d’allure scientifique, — qui
+abordent les problèmes de l’au-delà. Ces
+livres sont lus, relus — et par les femmes ! — et
+honorés dans les demeures, ce qui n’arrive que
+bien exceptionnellement au roman. Mais enfin,
+le plus grand débit de livres, sur le marché,
+étant en faveur du roman, il faut bien que, par
+des femmes ou par des hommes, le roman soit
+lu, parcouru, feuilleté tout au moins, si mince
+que soit le peu d’honneur en quoi on le tient.</p>
+
+<p>Sur les raisons qui font que, bon gré mal
+gré, l’on s’attache à la lecture du roman, je me
+propose de revenir tout à l’heure. Mais il me
+semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène
+tout nouveau, qui, d’une part, contribue à une
+diffusion grandissante du roman, d’autre part — et
+cela semble contradictoire — à un plus
+grand discrédit du genre.</p>
+
+<p>Car c’est un fait qu’on achète des romans, et
+en quantité, mais la plupart du temps sans
+respect pour l’objet de son emplette. — Je mets
+à part, bien entendu, les bibliophiles, dont le
+goût fournit des preuves souvent héroïques de
+sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs,
+qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée
+avec une piété crédule et touchante ; ils constituent,
+somme toute, une minorité dans la
+clientèle nombreuse du roman. — On achète
+un roman pour y « chercher une sensation »,
+pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant
+une soirée qui coûte moins cher que celle du
+Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation
+écrite des idées discutées à table ou bien une
+source d’idées discutables à jeter dans la prochaine
+conversation, pour tuer le temps, ou
+simplement par habitude. Je connais des gens
+qui lisent énormément, qui lisent n’importe
+quoi, et qui à défaut de provision renouvelée
+relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu.
+Beaucoup plus qu’on ne le croit, aussi, on lit
+pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire
+par le roman ? Oui, par le roman. D’où le succès
+du roman historique, géographique, et, encore
+une fois, d’apparence didactique. Si vous
+pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes
+encore capable d’<i>apprendre</i> quelque horreur
+qui vous avait été épargnée, ou tout au moins
+d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement
+une turpitude que vous croyiez réservée
+au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner
+d’une conception de la vie qui surpasse celle
+que votre modestie s’était faite.</p>
+
+<p>De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils
+nettement du premier ustensile
+venu, que vous pourriez vous procurer au
+bazar de l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie,
+ou du résultat de l’audition d’un cours
+public, ou d’un sermon ? En achetant un volume,
+vous n’avez fait qu’introduire chez vous
+un objet qui peut vous <i>servir</i> à quelque chose.
+Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité
+affectant votre intelligence ou votre cœur ; il est
+un moyen, un intermédiaire quelconque, propres
+à vous faire passer d’un état à un autre, tout
+simplement. Vous pouvez le jeter comme un
+journal de la veille ou comme un linge sali.</p>
+
+<p>Je sais que c’est la conception généralement
+adoptée. C’est celle de quelques-uns des
+maîtres du roman contemporain. C’est celle qui
+se fait jour dans le livre de Ruskin que je viens
+de citer en note ; et, hélas ! je vois bien que
+c’est au fond celle de Taine, — qui cependant a
+mis en honneur Stendhal, — de Taine qui a
+écrit sur le roman ces lignes que l’on ne rappelle
+pas assez : « Et si je pouvais choisir pour
+quelqu’un, entre tous les avantages de la fortune,
+de la puissance, du succès, du repos, de
+l’amitié, je n’en prendrais aucun : je voudrais
+qu’il fût artiste, écrivain plutôt qu’artiste,
+romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais pour
+lui-même comme pour les autres ne pouvoir
+rien choisir de meilleur et de plus beau. »
+(<i>Corresp.</i>, II, 250.)</p>
+
+<p>Je me demande si les romans qui font la
+gloire de la littérature : <i>Don Quichotte</i>, <i>la
+Princesse de Clèves</i>, <i>les Liaisons dangereuses</i>,
+<i>Candide</i>, <i>Adolphe</i>, <i>le Rouge</i>, <i>la Chartreuse</i>,
+<i>la Cousine Bette</i>, <i>Madame Bovary</i> ou <i>l’Éducation
+sentimentale</i>, <i>Anna Karénine</i>, et même
+les plus fameux romans anglais, sont des œuvres
+d’utilité. Mais passons. L’opinion est celle-ci :
+le roman <i>sert</i>, il est destiné à servir, il sert aux
+besoins les plus variés ; parmi les genres littéraires,
+il est le bon à tout faire. Cela ne contribue
+pas à le hausser dans l’estime publique,
+qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables
+et même de sa croyance, n’ira jamais
+qu’à l’objet de luxe, superflu, désintéressé, ou
+tout au moins n’accordera jamais son adhésion
+passionnée qu’à des créations dont nos besoins,
+hormis le besoin esthétique, n’avaient absolument
+que faire : depuis la Vénus de Milo ou
+l’Apoxyomène jusqu’aux <i>Symphonies</i> de Beethoven
+ou à Tristan, en passant par l’<i>Odyssée</i>,
+l’<i>Œdipe-Roi</i>, <i>Hamlet</i>, <i>la Ronde de nuit</i>, ou
+Versailles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc
+pas aspirer aux lettres de noblesse. Malgré les
+qualités d’art par lui amplement méritées parfois,
+et qui lui ont été partout reconnues, il n’est
+pas le grand genre. Une tragédie, un bon petit
+livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs.</p>
+
+<p>La cause en est, je crois, chez nous du moins,
+au fait qu’il échappe, plus qu’aucune autre
+œuvre littéraire, aux règles. Il <i>a l’air</i> d’être le
+genre le plus facile. Tout le monde ne met pas
+sur pied un ouvrage dramatique jouable ; tout
+le monde ne s’astreint pas à rimer un millier
+d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui,
+à peu près tout le monde a écrit son roman.
+Les duchesses, les princesses, les comtesses, les
+bourgeoises, les actrices, les femmes galantes,
+les midinettes ou les dactylos, il y a une question
+que vous pouvez en tout état de cause leur
+poser sans risquer un impair, c’est : « Quand
+<i>le</i> publiez-vous ? » Toutes les petites Bovary de
+notre temps écrivent, et elles prennent volontiers
+pour sujet l’aventure de petits Flaubert.</p>
+
+<p>On a posé l’étiquette « roman » sur des élucubrations
+de toutes qualités et de toutes sortes.
+La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même,
+mais des commerçants ingénieux se sont
+avisés qu’on pouvait la soumettre au traitement
+de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la
+publicité jointe à l’institution de nouveaux
+guides de la valeur littéraire, appelés « jurys »,
+a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec
+la faveur de l’article, sa production s’est accrue.</p>
+
+<p>Celle-ci a pris de telles proportions, que
+non seulement les éditeurs, non seulement les
+membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes,
+de qui la fonction est de lire et de juger
+les romans, se voient dans l’impossibilité de
+prendre connaissance des trois quarts de ceux
+qui leur sont envoyés. Un homme spécialement
+doué et lisant jour et nuit, ainsi que durant ses
+repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié.
+En admettant qu’il survécût, quand pourrait-il
+écrire ses appréciations ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pareille extrémité a un aspect comique, mais
+elle comporte des conséquences très graves.</p>
+
+<p>Nous ne sommes, après tout, que des
+hommes. En admettant que la bonne volonté
+soit totale, que la résistance physique et morale
+du critique soit à toute épreuve, elle ne le
+garantira pas, dans ces conditions, d’une lassitude.
+Dans la mesure même où il est consciencieux,
+il souffre de ne pouvoir, en un tel fatras,
+faire un choix motivé. Il atteint promptement
+l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain
+dédain d’une matière si abondante, et il lui
+faut avoir un esprit trempé pour ne pas succomber
+à la tentation de discréditer lui-même une
+littérature à la portée du premier venu.</p>
+
+<p>Nous serons témoins de cette extrémité, nous
+verrons des critiques professionnels, tout comme
+des hommes de lettres dont le jugement au
+moins verbal est sollicité tous les jours, sourire
+quand il sera question d’un roman, et réserver
+leur attention sérieuse pour des « genres » un
+peu plus rares.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas éloignés du moment où,
+en pleine période de prospérité du roman, il
+deviendra nécessaire de prendre la défense du
+roman, de circonscrire son domaine propre au
+milieu de la production littéraire, d’en exclure
+la multitude des élucubrations qui ont usurpé
+son nom, d’énumérer les richesses artistiques
+ou intellectuelles qui ne peuvent éclore ou
+atteindre leur complet développement que sous
+la forme romanesque, de peser les qualités de
+ses richesses, en les comparant, par exemple,
+à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou
+de l’art dramatique ; de prouver enfin, pièces
+en main, que le roman, si tard venu qu’il soit
+dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé
+le temps perdu, en faisant, de la psychologie
+presque toute pure, sa chose, et en traitant,
+avec une liberté et une audace qui ne sont permises
+à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit
+et le cœur humain ; enfin en poussant l’imitation
+de la vie en toutes ses complexités, sinuosités,
+incertitudes ou profondeurs, non pas à la
+ressemblance, mais jusqu’à cette transposition
+définitive qui est le vraisemblable, — le vraisemblable
+qui n’est la beauté d’aucun des autres
+genres et qui est probablement celle du roman.</p>
+
+<p>Si les modernes ont surpassé les anciens, ce
+ne peut être que par la musique et par le roman,
+non parce que ces deux arts n’existèrent à peu
+près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont
+apporté des éléments inattendus. Et plus je
+réfléchis à la nouveauté propre au genre dit
+roman, plus je m’approche de cette conclusion :
+que cette acquisition consiste en la possibilité,
+unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir des
+contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu,
+ni espace, ni cette convenance, extrêmement
+limitative, qu’impose la perception de l’œuvre
+par des auditeurs assemblés, ni cette unité de
+point de vue dont l’essai, grand ami de la liberté
+pourtant, s’affranchit mal, et d’être le seul qui,
+libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de
+participer à ce qu’a de si exceptionnellement
+riche, en matière spirituelle, la causerie à voix
+basse, la confidence…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20" title="DE L’IDÉE PURE A LA FICTION">DE
+L’IDÉE PURE A LA FICTION<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> 1925. A propos de Paul Valéry.</p>
+</div>
+
+<p>On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire
+ma pensée sur ce pur poète, sur cet esprit philosophique,
+et sur cet homme si particulièrement
+charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que
+mon admiration pour lui est grande. Il le sait.
+Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à m’exécuter,
+qui allait jusqu’à me paraître insoluble ;
+j’étais gêné ; je doutais non de l’excellence de
+mon sujet, mais de moi ; je désespérais, lorsque
+m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait
+une préface de Paul Valéry ! Cette préface contenait
+quinze lignes qui précisément expliquaient
+mon cas. Les voici :</p>
+
+<p>« Il y a un abîme entre une impression et une
+expression. Je puis goûter bien des choses dont
+je ne saurais point du tout écrire… Je prise et
+je révère ce grand art (le roman), mais je ne
+fais mystère de m’y connaître peu. C’est un
+genre fondé sur une manière de voir les hommes
+qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment
+on s’y prend pour faire des <i>personnages</i>… Les
+romanciers donnent la vie, et je ne cherche,
+dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette
+optique singulière m’interdit de juger raisonnablement
+quoi que ce soit en matière de roman,
+de théâtre, de politique, et même d’histoire,
+bref en tous ces genres de travaux qui prennent
+l’homme apparent pour unité ou élément de
+leurs combinaisons. »</p>
+
+<p>Jamais propos ne tomba plus à pic ; je fus
+aussitôt éclairé par lui sur mon tourment singulier :
+si je n’avais su par quel bout prendre le
+moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai
+cependant tant de « goût », c’est que j’appartiens
+tout juste au genre d’hommes sur qui il ne
+saurait lui-même « point du tout écrire ».</p>
+
+<p>Nous sommes situés aux antipodes. Je ne
+prétends point par là que je sache m’y prendre
+pour « faire des personnages » ni pour « donner
+la vie » ; mais ces deux opérations, qui d’ailleurs
+se confondent, sont précisément de celles qui,
+en littérature, toujours m’intéressent le plus.
+Je me laisse même entraîner, dans mes moments
+d’exagération, jusqu’à soutenir qu’hormis elles
+il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le
+front de confesser ici qu’en de nombreux instants
+de méditation je me suis demandé, tout
+bas, si la conception de la plus forte pensée ou
+si la création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction
+faite du vers), d’Alceste, de Candide
+(abstraction faite de la prose), de Valmont, de
+Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron
+Hulot, n’avait pas plus de poids aux yeux du
+souverain juge que la plus parfaite musique de
+mots bien choisis, bien enchâssés et comptés.
+Je ne soutiens pas cette opinion, je dis qu’elle
+m’a tenté comme un démon, à des heures d’angoisse.
+Et je me permets de l’exprimer à l’occasion
+d’un dire de Paul Valéry, parce que je
+trouve en pareille antithèse une occasion merveilleuse
+à projeter de la lumière sur maints
+désaccords qui troublent les esprits, et parce
+qu’elle peut provoquer de précieuses opinions
+de notre cher Valéry lui-même.</p>
+
+<p>Musique, musique ! Il n’est pour l’heure
+question que de ces vibrations du son, plus ou
+moins « pures », plus ou moins réglées ou interrompues
+à des intervalles imités de ceux de la
+respiration humaine ou des démarches de la
+raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des
+répercussions dans tout l’être humain. Je n’y
+contredis certes pas, et je crois l’éprouver tout
+comme un autre. Mais à ce compte, une mesure
+de la <i>Cinquième Symphonie</i>, une phrase de la
+<i>Sonate à Kreutzer</i>, ou le divin accent de la fille
+du Rhin sortant des ondes au long bruit monotone,
+me produit encore plus d’effet que :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>La fille de Minos et de Pasiphaé</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">que</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Dans l’Orient désert</i>…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ou que</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Je demeurai longtemps errant dans Césarée</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">dont la splendeur cependant me contracte la
+gorge au point de m’empêcher de lire à haute
+voix ces admirables vers. Si le vers est toute
+musique et uniquement musique, la musique
+l’écrase : s’il n’est que musique et raison, il
+diminue la raison et ne vaut pas la musique.</p>
+
+<p>D’autre part, la métaphore nous tient actuellement
+tout pantelants ; la qualité d’une <i>image</i>
+semble l’emporter sur le total du meilleur livre.
+Nous accorderons plus volontiers le génie à
+l’auteur qui nous ravit par une comparaison
+heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères,
+deviné les jeux subtils des passions humaines,
+ou arrêté, dans la composition d’un tableau
+parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or
+je me demande, puisqu’on accorde tant de crédit
+à l’<i>image</i>, pourquoi tant d’incompréhension
+ou de dédain pour la création de la figure
+humaine typique dans le roman ou le théâtre,
+laquelle est précisément l’image par excellence,
+la métaphore la plus éblouissante, attendu
+qu’elle ramasse en une seule tête les innombrables
+unités qui composent une nation, une
+civilisation, voire l’humanité elle-même et en
+outre : <i>les idées</i>. Elle est le résumé des individualités,
+mais elle est aussi un agglomérat
+d’<i>idées</i>. Pour « donner la vie », pour « faire
+un personnage » qui tienne debout, qui soit
+durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui
+soit parfois immortel, il faut avoir intégré en
+sa substance, souvent inapparentes à un premier
+examen, beaucoup sinon toutes les idées
+que les philosophes élèvent sur les autels, dans
+leurs livres en apparence d’autant plus sérieux
+qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il
+y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon
+roman ou dans une bonne pièce, où pas une
+idée n’est exprimée, que dans les traités les
+plus doctes et les plus importants pour les foules
+crédules. Elles y sont à l’état de symboles ; elles
+s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont égales
+à la <i>raison</i>, sans quoi « le personnage » ni
+l’œuvre n’amassent ni valeur ni stabilité. Nous
+nous pâmons sur des systèmes philosophiques
+infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux,
+et qui, au bout de vingt ans, sont dépassés,
+ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque
+(je ne parle pas du roman dit d’action ou
+d’aventures) a plus de chances de subsister
+qu’un système. Quand, par quelque veine, il
+tient du génie, alors il s’agrandit avec le temps,
+il emprunte aux époques pour lesquelles il
+n’était pas fait des éléments insoupçonnés de
+son temps à lui ; et pour peu qu’il soit humain,
+il fait complètement peau neuve, il se prolonge,
+et il continue à agir indéfiniment. Quoi ! c’est
+ce « personnage » qui serait, en littérature,
+moins digne qu’une idée, qu’une image, ou que
+l’habile modulation du souffle sur les pipeaux ?</p>
+
+<p>La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts
+à l’abstraction et qui la peuvent pousser jusqu’à
+ses dernières conséquences, enivrés des voluptés
+qu’elle procure, et croisant sur leur chemin
+le concret sans daigner l’apercevoir. Et il y a des
+esprits que la chose concrète sollicite d’abord<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>
+et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à
+en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa
+substance. Cependant, par l’image de cette
+pépite, j’entends quelque chose qui doit bien
+avoir rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence ;
+j’entends, par exemple, la psychologie,
+science du concret, moins noble d’apparence
+que le concept pur, mais sans laquelle il
+serait bien vain de philosopher, car elle est la
+science de la vie même. Et sans la sociologie
+qu’elle rend possible et le foyer familial qu’elle
+rend habitable, comment s’élèveraient les métaphysiciens
+et les architectes ? Et par cette
+pépite j’entends encore les essais historiques,
+qui ne sont que la psychologie des peuples et
+qui sont tous pétris de la vile matière humaine.
+Et j’entends toute cette puissance littéraire
+<i>réaliste</i> qui va de l’<i>Odyssée</i> aux grands moralistes
+des seizième, dix-septième, dix-huitième
+et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne,
+Rabelais, Pascal, Racine, Molière,
+Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert, Balzac,
+etc.), composée non d’abstracteurs de
+quintessence ni d’intellectuels purs, mais d’observateurs
+bourgeois, humblement penchés sur
+la créature.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une
+opération « unilatérale » ? Ils échafaudent leurs éblouissants
+concepts comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie
+sur un axiome arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi
+terrible que tout artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami,
+et qu’on peut appeler la résistance de la matière. Il n’y a art
+qu’où il y a matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain
+auteur de fiction, c’est précisément la nature humaine, complexe
+amalgame d’os et de chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités
+obscures et d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont
+la puanteur animale inspire des répugnances excessives ou regrettables
+à ceux qui n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.)</p>
+</div>
+<p>Je me suis laissé entraîner à cette longue digression
+parce qu’elle m’était fournie par Paul
+Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais
+un peu indigne de parler convenablement,
+ou, si l’on préfère, directement, d’un esprit
+aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin
+parce que la question soulevée par mon nouveau
+confrère me paraît d’importance, comme
+presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air,
+pour ainsi dire, de se jouer.</p>
+
+<p>Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui
+se posent et s’imposent. Il émet une timide voix
+à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de
+silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille,
+et c’est lui qui est étonné. Il n’annonce
+point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la
+jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs.
+On lui demande de publier : il dit qu’il
+n’a rien ou ne connaît point le sujet, cependant
+il accepte par condescendance. Et il se trouve
+que tous les travaux ainsi exécutés sont comme
+des joyaux longtemps enfermés dans une caverne
+sombre. Ils sont d’abord exprimés dans
+une langue totalement étrangère aux impuretés
+des novateurs, dans une langue qui annoncerait
+plutôt des pensers anciens et qui vous
+cause la surprise de goûter, au contraire, des
+pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse
+s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse,
+non voulue, naturelle, exquise. Il
+pourrait être le plus agréable des essayistes, et
+il rejoint, sans pause, les philosophes les plus
+ardus et les plus vigoureux. Une âme de poète
+donne, à mon avis, non un charme, mais une
+puissance, une étendue à tous ses écrits.</p>
+
+<p>S’il est un homme à qui on doive passer la
+manière un peu désinvolte dont il traite les
+créatures vivantes de l’imagination, c’est bien
+lui, car il en fournit la compensation à sa manière.
+Ai-je fait suffisamment entendre que je
+vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser
+aucune des traditionnelles formules de la
+langue, a exprimé admirablement les choses les
+plus difficiles, les plus inattendues, les plus
+originales ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21" title="NOTES DIVERSES">NOTES DIVERSES<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Extraites des carnets et du fichier de René Boylesve.
+Beaucoup, et même des plus anciennes, portent comme titre :
+<i>Pour une étude sur le roman</i>. On les a placées autant que
+possible dans l’ordre chronologique, en se guidant, lorsque les
+dates manquent, sur l’écriture de l’auteur et sur le genre de
+papier dont il a usé.</p>
+</div>
+
+<p class="date">1900.</p>
+
+<p>« Si l’on considère presque toutes les comédies
+et les romans, on n’y trouve guère autre
+chose que des passions vicieuses, embellies
+d’un certain fard qui les rend agréables aux
+yeux du monde. »</p>
+
+<p>Réfléchir à cette pensée de Nicole, et voir si
+de tout temps l’art de la littérature d’imagination
+n’a pas consisté dans le goût paradoxal de
+faire admettre au lecteur quelque chose qui
+l’étonne. Tour de force chez l’artiste (du poète
+à l’acrobate), et plaisir chez le lecteur, provenant
+de la « surprise » qui est presque toujours
+par exemple la cause du rire. Grand
+attrait pour les personnages vicieux et en même
+temps sympathiques, les beaux gredins (fondement
+du théâtre, de Guignol, de l’opérette
+moderne, etc.).</p>
+
+<p>C’est par faiblesse, par veulerie, par absence
+d’art, que les mauvais romanciers modernes
+ont accoutumé le public à ne plus aimer que le
+personnage orné de toutes les vertus : c’est là
+entretenir l’inertie de l’esprit du lecteur, qui
+devrait être violenté, gagné par le prestige de
+l’adresse. Au fond on aime assez être vaincu,
+ou plutôt absorber quelque aliment nouveau
+dont le goût premièrement vous blesse, mais
+que la nature, conservatrice souveraine et au
+même degré révolutionnaire, vous impose à
+votre insu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le roman n’est pas de l’histoire à proprement
+parler.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1902.</p>
+
+<p>Cette pensée de Dürer, que je pourrais
+presque mettre en épigraphe : « Regarde attentivement
+la nature, dirige-toi d’après elle, et
+ne t’en écarte point, t’imaginant que tu trouveras
+mieux par toi-même. Ce serait une
+illusion ; l’art est vraiment caché dans la
+nature ; celui qui peut l’en tirer la possédera. »</p>
+
+<p>Et comment ? Dürer répond lui-même : « Par
+le trésor mystérieux amassé au fond du cœur. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il me semble qu’on s’habitue à l’idée que
+pour faire un roman, il suffit d’être habile, ou
+bien informé. Il faut être <i>artiste</i>. On ne commet
+pas la même erreur vis-à-vis d’un tableau fait
+avec compétence ou d’un opéra adroit. — Ne
+la commet-on pas ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur le lieu commun, c’est-à-dire sur la vanité
+de vouloir se singulariser, sur la fausse originalité
+qu’est l’originalité voulue. Les plus beaux
+génies sont-ils ceux qui ont tout révolutionné ?
+Shakespeare ? Dante ? Molière ? Gœthe ? Importance
+de la <i>forme</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Principe de <i>permanence</i>. En littérature, ne
+s’attacher qu’à ce qui représente un élément
+permanent. Ne s’attacher qu’aux gens dévoués
+au caractère permanent du pays. Les individus
+ne sont jamais attachés à la permanence de
+quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent toujours
+louvoyer et se fourvoyer : les hommes réunis
+en <i>corps</i>, seuls, ou plus exactement les <i>corps</i>
+sociaux sont dévoués à la permanence de la
+nation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1902.</p>
+
+<p>Je cherche une œuvre « fraîche », une œuvre
+où il y ait de la jeunesse, mais tous les débutants
+ont la prétention, non de faire un chef-d’œuvre,
+mais de faire « le chef-d’œuvre » du siècle. Ils
+sont fanés par la prétention, ils méprisent le
+sourire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1902.</p>
+
+<p>A propos de l’impersonnalité, relire l’article
+de Brunetière sur Taine (<i>Revue des Deux
+Mondes</i>, 1<sup>er</sup> sept. 1902). Voir ce même article
+sur le but de la littérature, comme de l’art, qui
+est de <i>plaire</i>, et par conséquent d’exciter la
+sensibilité <i>personnelle</i>. Et à propos du paragraphe
+de la science dans le roman, le développement
+des recherches de Taine qui, ayant cru
+à l’existence d’un critérium naturel, scientifique,
+pour juger l’homme, est bien obligé
+d’admettre un critérium <i>moral</i> : le règne
+humain est, selon Pascal, « un empire dans la
+nature ». Taine aurait démontré l’insuffisance
+de la conception matérialiste de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que l’œuvre d’art soit l’expression d’une
+personnalité, soit ! mais non l’ivresse de cette
+expression, mais non la débauche de la personnalité.
+Il y faut encore tenir compte de la
+société au milieu de quoi l’on écrit. La contrainte
+qu’impose le sentiment que l’on n’écrit
+pas pour soi seul — et Dieu sait s’ils le savent
+qu’ils n’écrivent pas pour eux seuls, mais bien
+pour se répandre à centaines de mille ! — ne fait
+que clarifier, purifier, ordonner ce que l’explosion
+forcenée de la personnalité peut enfermer
+de dément, de caduc. (Exemples : Victor
+Hugo, Zola.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Zola écrit (<i>Haines</i>, p. 65) : « Une œuvre est
+simplement une libre et haute manifestation
+d’une personnalité… Je me plais à considérer
+une œuvre d’art comme un fait isolé qui se
+produit, à l’étudier comme un cas curieux qui
+vient de se manifester dans l’intelligence de
+l’homme. »</p>
+
+<p>Autant dire qu’on se plaît à un musée tératologique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On nous parle de libre expression de la personnalité,
+mais elle a toujours existé, et principalement
+aux époques de discipline. Quoi de
+plus varié, de plus original, et certes de plus
+libre que les œuvres littéraires du dix-septième
+siècle ? D’ailleurs, la discipline existe toujours ;
+l’esprit semble la rechercher avec plus d’avidité
+que la liberté, mais il ne l’avoue pas ; lorsqu’il
+n’y a plus discipline sociale, il y a discipline
+d’école, influence. Rien de moins libre que
+toute l’école issue de Flaubert, dont pas un
+élève qui ne se réclame de liberté d’expression,
+de personnalité libre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a encore la question de la <i>science</i>, sottise
+dont les petits jeunes gens et les imbéciles
+nous rabattent les oreilles. La science qui
+doit transformer le roman !</p>
+
+<p>On cite la lettre de Flaubert : « La littérature
+prendra de plus en plus les allures de la science ;
+elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas
+dire didactique. » Et on ne s’aperçoit pas que
+le second membre de phrase corrige précisément
+le premier. La littérature sera exposante,
+c’est l’impartialité, l’erreur de Flaubert
+simplement ; c’est assez qu’il ait commis celle-là.
+Mais il n’a pas dit que la littérature serait,
+comme a prétendu l’être celle de Zola, enseignante
+(chemin de fer, mines).</p>
+
+<p>Ne pas oublier la phrase de Zola : « Le
+roman expérimental est une conséquence de
+l’évolution scientifique du siècle… Il substitue
+à l’étude de l’homme abstrait, de l’homme
+métaphysique, l’étude de l’homme naturel,
+soumis aux lois physico-chimiques et déterminé
+par les influences du milieu ; il est, en un mot,
+la littérature de notre âge scientifique, comme
+la littérature classique et romantique a correspondu
+à un âge de scholastique et de théologie. »</p>
+
+<p>C’est une réclame électorale ! La connaissance
+de l’esprit humain, qui est le propre de
+toute littérature sans épithète, n’est pas accrue
+par le bagage scientifique : elle est un don
+d’abord, et elle s’augmente par la vue quotidienne
+des hommes. Encore n’est-elle rien,
+même telle, sans l’âme artiste qui seule donne
+à l’œuvre sa valeur. Le vrai savant ne fera pas
+de romans. Le demi-savant, embarrassé de
+son bagage, sera très gauche à rendre ce qu’il
+eût attrapé du premier coup sans cela.</p>
+
+<p>Voyez-vous Shakespeare, Molière, Cervantès,
+Aristophane, Homère, étudiant l’homme
+soumis aux lois physico-chimiques ? Et Racine,
+écrivant à une époque « scholastique », a
+peut-être tout de même poussé l’étude de
+l’homme et de la femme un peu plus loin que
+M. Zola !</p>
+
+<p>Les théories scientifiques appliquées à
+l’homme sont tout ce qu’il y a de plus éphémère.
+En s’armant d’elles pour illustrer
+l’homme, on illustre la théorie qui, au bout de
+dix ans, est caduque. Mais le jeune homme
+ignorant qui décrit les maux de son cœur, crée
+un chef-d’œuvre éternel.</p>
+
+<p>La science, en littérature, est bonne tout au
+plus à inspirer une passion, une foi religieuse.
+Toute foi, en un sens, est bonne, parce qu’elle
+rend actif et tire de l’homme tout ce qu’il peut
+donner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Septembre 1903.</p>
+
+<p>Faire un travail sur la vérité romanesque, et
+se souvenir de ce que dit Eugène Delacroix
+(<i>Journal</i>, II, 264) à propos des nouvelles de
+Gogol, comparativement aux romans de Voltaire,
+à <i>Don Quichotte</i>, à <i>Gil Blas</i>, etc. Dans
+le moderne, vérité dans les détails, et affabulation
+invraisemblable. Dans les grands auteurs
+anciens, peu de souci de la variété des détails,
+mais vérité supérieure qui rend tout vraisemblable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>La vérité littéraire</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. — Bien peu de
+personnes sont en état d’apprécier une œuvre
+d’art en tant qu’elle est une œuvre d’art, mais
+tout le monde est autorisé à déclarer : « Cette
+œuvre est <i>vraie</i> ou elle ne l’est pas. » Très peu
+de gens ont le sens du beau, tout le monde a ou
+croit avoir le sens du <i>vrai</i>. La vérité, si difficile
+à démêler de l’erreur en justice, en histoire, et
+dans les paroles mêmes de nos femmes et de
+nos enfants, la vérité est ce qui se discerne
+le plus aisément dans l’œuvre d’art. La vérité,
+c’est, dans l’œuvre d’art, l’élément sur quoi
+chacun se précipite, c’est le point de vue de
+tout le monde, c’est le point de vue bourgeois,
+c’est le point de vue commun. N’en pas
+conclure qu’il soit méprisable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Nous plaçons ici ce fragment inachevé, qui semble
+répondre à l’intention formulée par l’auteur dans la note
+précédente.</p>
+</div>
+<p>Il est irritant pour les artistes, précisément
+parce qu’ils savent ou sentent que c’est un
+point de vue où il ne faut pas manquer de se
+placer, parce qu’ils remarquent que la plupart
+des citoyens s’y placent en effet, et que
+c’est cependant de cette position-là que les
+plus fortes inepties sont dites.</p>
+
+<p>Le point de vue idéaliste fournit moins de
+sottises, d’abord parce que tout le monde n’est
+pas capable de s’y placer : il faut avoir des
+« aspirations », concevoir quelque chose
+d’autre que ce qui est — si médiocre que soit
+la conception, — et il faut aussi avoir le courage
+ou la naïveté de dire tout haut que l’on
+conçoit cela et qu’on a des aspirations. Mais le
+point de vue de la vérité, c’est le point de vue
+des « esprits scientifiques » sinon des savants,
+c’est celui des personnes qui ne s’en laissent pas
+conter, qui ne s’« emballent pas », c’est aussi
+celui des hommes spirituels, des malins, des
+loustics, des « rongeurs ». Il réunit ceux qui
+semblent le mieux désignés pour porter un
+jugement ferme et ceux qui, par la tournure
+même de leur esprit tatillon, satirique, ou
+méchant, ne laissent aucun défaut inaperçu ;
+enfin ce sont les gens qu’on écoute, soit parce
+que leur jargon en impose, soit parce que
+l’instinct destructeur — qui est indirectement
+un des principaux éléments de conservation du
+monde — est éminemment contagieux. Le
+monsieur qui vous dit : « Les lois de la perspective
+sont violées en tel endroit du tableau
+que vous qualifiez chef-d’œuvre », ou :
+« Tel vers superbe de Hérédia n’est pas la
+traduction rigoureuse des observations astronomiques »,
+acquiert par de telles paroles
+un prestige sûr : il a troublé des esprits peu
+analytiques mais sensibles qu’une certaine
+beauté touchait, il a rompu leur élan ; plus vif
+était leur entraînement naturel et plus vif
+leur dépit momentané d’être arrêtés, plus complète
+sera demain, ou dans huit jours, la victoire
+du grincheux bien averti qui leur a désigné
+dans un coin du chef-d’œuvre la tare !</p>
+
+<p>— Au nom de la Vérité je vous arrête !</p>
+
+<p>Arrêtons-nous. La Vérité en vaut en effet
+bien la peine. Et tout le monde conviendra que
+le plus beau des artistes, qui peignant la nature
+n’a pas pris la peine de s’informer de ses lois,
+est en défaut. Mais tous les hommes de sens et
+de culture conviendront également que de
+pareils défauts on en voit dans les chefs-d’œuvre
+les plus incontestés, que ce sont des taches, oui — il
+y en a bien sur le soleil, — mais que ce
+n’est point par là que l’on condamne une œuvre
+d’art. Pourquoi ? Parce que l’œuvre est faite
+<i>essentiellement</i> d’autre chose que d’exactitude
+et que de l’observance des lois de la nature et
+même des lois propres à tel art. Et qu’est-ce
+donc que cette autre chose ? Ah ! si on pouvait
+le dire, il y aurait des professeurs d’art comme
+il y en a du métier nécessaire à l’artiste, et l’on
+vous apprendrait à être un bel écrivain comme
+on vous apprend à dessiner une belle académie.
+Cette autre chose, c’est l’art même, c’est le don
+de la Fée qui ne s’acquiert ni ne s’achète, c’est
+le secret personnel à l’artiste — et que lui-même
+souvent ignore — , c’est le désespoir du
+critique, c’est la beauté. J’ai lu bien des savants
+traités sur le Beau, je ne sais pas encore ce que
+c’est que le Beau. Mais avant d’avoir lu ces
+dissertations, je savais ce que le Beau assurément
+n’est pas : il n’est pas la réalité.</p>
+
+<p>Non ! mille fois non ! l’art n’est pas la réalité.
+Il n’y a pas de commune mesure pour la nature
+et la vie telles qu’elles s’offrent communément à
+nos yeux. La règle, l’équerre, le mètre et les
+calculs du perspecteur n’y feront rien. Où il y a
+art, une certaine magie est intervenue. Ne confondons
+pas, de grâce ! avec tous les charlatanismes
+plus ou moins occultes : nous ne sortons
+pas ici du domaine de la raison et du sens
+commun. Nous usons du mot « magie », faute
+d’un terme propre à rendre une imitation déconcertante.
+Une certaine magie est intervenue ;
+et d’un jeune homme ou d’une femme
+s’est formée la figure du Jean-Baptiste de Vinci,
+et d’une matrone avignonnaise s’est formée la
+figure de Laure, et du désir de s’éloigner bien
+loin, peut-être, des personnages mêmes qui
+posaient pour son esquisse sublime, Watteau a
+peint l’<i>Embarquement pour Cythère</i> ! Et pareillement,
+de la figure réelle des hommes projetée
+sur quel écran fantastique, Dante a fait la
+<i>Divine Comédie</i> ; Cervantès <i>Don Quichotte</i> ;
+Shakespeare, Molière, Gœthe, Balzac et Flaubert
+leur œuvre. Est-ce la « vérité » don Juan,
+Tartuffe, Alceste même ? est-ce la « vérité »
+<i>Faust</i> ? et quoi qu’on dise du prétendu réalisme
+de <i>Madame Bovary</i>, reconnaissons que ce livre
+est tout agité par l’âme du plus grand poète
+élégiaque, satirique et tragique, par l’âme d’un
+poète ! Ah ! la réalité, la vérité, l’observation,
+comme je sens que ces esprits magnifiques <i>en
+usent, s’en servent</i>, dans la création de leurs
+beaux ouvrages, comme d’une matière indispensable
+mais assez vile, et que pétrissent, non
+sans un peu de dédain, leurs doigts puissants.
+Il n’y a de créateurs, en tout, que les poètes.
+Tous les poètes ont appris — c’est là le métier — à
+se jouer de la matière qui est la réalité
+observée. Les beaux jeux qu’un esprit poétique
+improvise avec la vérité humaine, telle serait,
+à défaut de l’introuvable définition de l’art,
+l’image sans doute bien défectueuse qui pourrait
+aider à concevoir ce qu’il est.</p>
+
+<p>L’art commence à l’instant précis où naît la
+fantaisie. Ce n’est pas que toute fantaisie soit de
+l’art. Mais de l’art sans fantaisie, je n’en vois
+point. « Fantaisie signifiait autrefois imagination, »
+dit Voltaire. Je ne sais pourquoi le mot
+semble aujourd’hui exclure l’idée de réalité.
+Lorsque Mme de Sévigné disait à sa fille :
+« Ah ! que vous écrivez à ma fantaisie ! » cela
+ne signifiait pas, je suppose, que le style de
+Mme de Grignan satisfaisait chez sa mère des
+goûts extravagants qu’elle n’eut jamais, mais
+bien son goût particulier. Le goût personnel
+d’un poète — sa fantaisie — c’est à partir du
+moment où il commence à s’exercer que s’opère
+la métamorphose : il y avait là un modèle et il
+y a le Jésus de Fra Angelico pénétrant dans les
+limbes, il y avait là cent imbéciles du genre
+commun et voilà M. Homais qui surgit. Qui
+donc a travaillé ? l’imagination pieusement
+amoureuse d’un moine, l’imagination éperdument
+méprisante d’un écrivain. Les exemples
+de la vie réelle ne sont pas nécessairement
+inférieurs en grandeur, en beauté, en platitude,
+ou en dégoût, à ceux que conçoit la fantaisie
+créatrice ; mais, en fait, les modèles connus de
+la plupart des plus belles fictions sont médiocres.
+Le rapport simple, fidèle, et consciencieux,
+d’une scène humaine peut avoir de
+la beauté. Mais ne sentez-vous pas que ce n’est
+pas le rapport qu’on admire, mais la scène
+réelle où l’esprit se transporte aussitôt, et qu’on
+s’enquiert moins de l’auteur que de l’exactitude
+du fait, et que le fait, d’ailleurs, bientôt on
+l’oublie ? tandis que l’œuvre d’art suscite l’admiration
+de l’auteur, au moins d’abord, et
+somme toute assez peu le goût d’en contrôler
+les origines. J’irais jusqu’à croire qu’il
+faut qu’un auteur mente un peu pour qu’il
+aime son œuvre au point de lui communiquer
+ce feu qui la rend vivante, car ce qu’il aime
+tant en son œuvre, c’est lui, c’est ce qu’il
+est le plus sûr d’y avoir mis de lui-même,
+c’est l’ornement qu’il est certain d’avoir fourni.</p>
+
+<p>Ne craignons donc pas de prononcer le mot
+« ornement ». Il commence à être suspect. Le
+mot « beauté » aussi le deviendra prochainement
+sans doute. Nous sommes dupes des
+mots. Sous le prétexte qu’ornement et beauté
+s’appliquent incongrûment aux artifices déplorables
+de notre rhétorique romantique contemporaine…</p>
+
+<p class="c">(<i>Inachevé.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Septembre 1905.</p>
+
+<p>Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature,
+de peindre la faiblesse ou la bassesse
+de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans
+faire sentir que l’homme peut être et est parfois
+aussi grand qu’il est faible.</p>
+
+<p>L’<i>ironie</i>, comme moyen littéraire, est un
+moyen <i>moral</i>, car elle laisse entendre que l’auteur
+se moque des faiblesses que comporte la
+comédie humaine, tandis que le système de l’impersonnalité
+à outrance n’indique rien, et ne
+laisse pas entendre au lecteur que l’homme,
+sujet de la comédie, est aussi capable de prendre
+sa revanche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une œuvre comme <i>l’Étape</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> est écrite par
+un homme qui ne croit plus guère à la littérature,
+qui peut-être n’y a jamais cru ; mais qui croit à
+quelque chose au service de quoi il fait servir la
+littérature, comme tout auteur à thèse. Loyalement,
+quand on soutient une thèse, il faudrait
+toujours prévenir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> De Paul Bourget.</p>
+</div>
+<p>On accuse ce livre de ne prouver rien. Il n’est
+pas exact qu’un roman à thèse ne prouve rien.
+Un roman à thèse ou une pièce à thèse agitent
+des idées, et gagnent quatre-vingts lecteurs sur
+cent à l’idée qu’ils glorifient. Pour qui ne prouvent-ils
+rien ? Pour un tout petit nombre de
+littérateurs avisés et qui pensent à la vraisemblance
+d’un type ou d’une action. Mais les trois
+quarts se laissent prendre à l’attrait d’un drame,
+et contaminer par la doctrine qu’il contient.</p>
+
+<p>Un roman à thèse est un peu un crime de lèse-littérature,
+mais il est un moyen incomparable
+d’action, et il faut l’employer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Selon Bourget, le romancier doit connaître et
+fournir les causes.</p>
+
+<p>« La vie, écrit-il, n’est incohérente que pour
+les intelligences incapables de démêler les causes.
+Elle est au contraire intimement et profondément
+logique pour qui sait voir ces causes, et le
+grand art littéraire consiste à montrer cette
+nécessité intérieure, l’ordre secret sous l’apparente
+anarchie des événements. »</p>
+
+<p>La conception du roman qu’a Bourget est une
+conception de philosophe, de sociologue, ou de
+moraliste, qui préférera toujours les causes de
+la vie à la vie même, qui a le goût de disséquer
+la chair humaine plutôt que l’amour de la chair,
+qui aime mieux les explications et les systèmes
+du monde que le spectacle de l’univers, etc.
+Moi, j’ai l’amour de la vie elle-même, en ses
+manifestations les plus incertaines ; j’écris pour
+l’amour d’elle plutôt que pour savoir ou
+apprendre à quelqu’un ce qu’elle est, et je préfère
+le mystère qu’elle m’offre à la connaissance
+précise de ses dessous. C’est elle qui me captive,
+non pas la formule en laquelle on la peut
+dissoudre. Et quand on n’aurait rien éclairci de
+l’imbroglio du monde, c’est déjà une belle tâche
+que de l’avoir vu ou fait voir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bourget affirme qu’il n’y a point de roman
+qui ne laisse préjuger des opinions de l’auteur,
+que <i>le Rouge et le Noir</i>, tout plein de psychologie
+pure, suppose tout de même quelques
+maximes sur le rôle du plébéien dans la société
+du dix-neuvième siècle à son début, que
+<i>Madame Bovary</i> suggère des idées sur l’éducation
+des femmes, décèle les opinions de Flaubert
+sur la vie de province et sur la bourgeoisie, etc.
+Oui, sans doute, et l’on ne réussit point à être
+absolument impersonnel. Mais, si l’impersonnalité
+n’avait pas été un principe, Flaubert,
+notamment, eût donné libre cours à ses opinions,
+et la vérité générale, qui fait le prix de <i>Madame
+Bovary</i>, eût été submergée. Un auteur ne parvient
+pas à se dissimuler ; mais s’il se croit autorisé
+à se montrer, il se place au premier plan,
+et son œuvre n’a plus d’autre raison d’être que
+de faire connaître sa personne, toute œuvre n’est
+qu’une confession, qu’une exhibition individuelle.
+Le principe de l’impersonnalité doit être
+maintenu, et rigoureusement, comme la morale ;
+nous ne savons que trop que l’un et l’autre
+seront violés, mais s’ils n’existaient pas comme
+épouvantail ou comme freins, quels abus !…</p>
+
+<p>Bourget veut que l’auteur conclue après
+avoir exposé les faits. Soit ! Mais si l’auteur
+est convaincu que son but est de conclure et
+non d’exposer les faits, il aura toujours conclu
+avant d’exposer ; et loin que la conclusion
+dépende des faits, ce seront les faits qui
+s’arrangeront complaisamment, avec une déférence
+bien connue, pour fournir une conclusion.</p>
+
+<p>Bourget dit que le roman est de la vie racontée
+et non de la vie représentée. Pourquoi n’est-ce pas
+de la vie représentée ? Parce que ce n’est pas de
+la vie une représentation rigoureuse. Mais si l’on
+admet que c’est de la vie racontée, alors intervient
+comme élément principal, non la vie,
+mais le public auquel on s’adresse, et ce sera
+selon ses sourires ou ses grimaces que le <i>récit</i>
+prendra telle ou telle forme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1906.</p>
+
+<p>Notre style, à nous autres, — qu’y voulez-vous
+faire ? — ne peut plus que paraître un peu
+étriqué. Nous ne pouvons tout de même pas,
+sans vergogne, comme Mme Matilde Serao,
+avoir l’air d’inventer l’expression « écouter le
+silence », et consacrer à cette volupté une chronique
+du <i>Figaro</i>. Nous ne pouvons pas écrire,
+comme la même, « l’opulente ramure des
+arbres », ni « la mer incomparablement bleue »,
+ni, en voulant parler du public de Monte-Carlo,
+« la grande foule chatoyante, palpitante, singulière,
+et multanime ».</p>
+
+<p>Style de journal : « Son innocence, il me
+l’avait criée en un long sanglot éperdu. Et ce
+<i>cri</i> avait <i>mordu</i> en pleine chair !… » (Jacques
+Dhur. <i>Journal</i>, 9 mars 1906.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1906.</p>
+
+<p>Épigraphe pour un de mes romans ou pour
+une théorie sur le roman : « Parmi les livres que
+vous choisirez pour votre entretien à la campagne,
+attachez-vous à ceux qui font leurs effets
+sur votre humeur par leur agrément, plutôt
+qu’à ceux qui prétendent fortifier votre esprit
+par leurs raisons ». (Saint-Évremond, t. III,
+p. 13.)</p>
+
+<p>Saint-Évremond dit de lui-même : « Il ne
+cherche pas dans les hommes ce qu’ils ont de
+mauvais, pour les décrier ; il trouve ce qu’ils ont
+de ridicule, pour s’en réjouir ; il se fait un plaisir
+secret de le connaître ; il s’en ferait un plus
+grand de les découvrir aux autres, si la discrétion
+ne l’en empêchait. » (T. III, p. 41.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1906.</p>
+
+<p>Voir un très bel article de Brunetière sur Balzac
+dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, du 15 mars 1906.
+Il discerne très justement les deux buts si différents
+de Balzac et de Flaubert, l’un se proposant
+de peindre la société, l’autre de faire une œuvre
+de beauté ! Flaubert ne tient pas à être un
+historien ni un réaliste ; il applique les mêmes
+procédés de style, procédés esthétiques, à
+peindre Carthage et à peindre de petits bourgeois
+provinciaux. C’est par hasard que Flaubert
+est réaliste, il se retrouve romantique dans
+<i>Salammbô</i>, après avoir écrit <i>Madame Bovary</i>.</p>
+
+<p>Cette distinction entre les deux grandes têtes
+du roman français est fondamentale. Je ne dois
+pas la perdre de vue.</p>
+
+<p>Je remarque que, en ce qui me concerne, et
+selon ma méthode inconsciente de pensée, — c’est-à-dire
+qui ne procède absolument d’aucune
+autre ni d’aucun guide, — j’ai toujours confondu
+ou mêlé les deux préoccupations du
+romancier : <i>a</i>) peindre la société, <i>b</i>) faire œuvre
+de beauté. Je disais dans mes préfaces : être historien,
+être poète, l’un me paraît aussi nécessaire
+que l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1906.</p>
+
+<p>Un roman, pour qu’il réussisse de nos jours,
+doit être une sorte de chronique de journal,
+animée et imagée, sur un des phénomènes
+sociaux qui intéressent l’opinion dans le semestre
+présent. Je dis chronique de journal, c’est-à-dire
+un raccourci banal de tout ce qui se dit, de tout
+ce que chacun connaît, et non pas, bien entendu,
+une opinion neuve, éclatante, qui ne serait
+admise dans aucune publication s’adressant au
+grand public.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1908.</p>
+
+<p>Noter cette remarque de Bourget qui, dit-il,
+« a tant discuté avec M. Taine sur l’art du
+roman. »</p>
+
+<p>« Je me rends compte que tout ce début
+d’<i>Étienne Mayran</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> est exécuté d’après une
+formule très opposée à celle qu’il considérait
+comme seule valable. Lui, l’écrivain le plus
+volontaire que j’aie connu, <i>il a composé ces huit
+chapitres avec les portions inconscientes de son
+génie</i>. Ils se sont faits en lui au rebours de toutes
+ses théories d’art ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> D’H. Taine.</p>
+</div>
+<p>A rapprocher de ce que l’on constate chez
+Flaubert.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Juillet 1910.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, reçu la visite d’Henri de Régnier.
+Nous avons pris — sans contradicteurs — la
+défense du « monde » contre les maniaques
+entêtés et traditionnels, qui ne veulent pas qu’un
+écrivain qui se respecte fréquente le monde.
+Pourquoi y aurait-il un seul lieu qui soit interdit
+à un écrivain, et pourquoi ce lieu serait-il précisément
+celui où il a le plus de chances de trouver
+ses modèles à l’état actif, à l’état de <i>pose</i> ?
+Ce paradoxe de rapin n’a pu se soutenir que
+durant la période où il fut généralement admis,
+par réaction, que les sujets <i>littéraires</i> ne pouvaient
+être que des sujets abjects, triviaux ou
+tout au moins populaires : préjugé absurde. Le
+sujet de la littérature est universel, et, au seul
+point de vue du roman de mœurs, le monde,
+qui n’est autre chose que la société de notre
+temps, est et doit être notre principal champ
+d’observation.</p>
+
+<p>Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les qualités
+qu’il y faut montrer pour s’y maintenir et
+sur celles qu’il faut avoir pour y être invité. Il
+y aurait toute une défense à faire, à la condition
+qu’elle ne tourne pas à l’apologie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Novembre 1910.</p>
+
+<p>Jules Lemaître et Barrès disaient l’autre soir
+que Flaubert n’était pas intelligent ; et ils semblaient,
+à cause de cela, le diminuer, le rabattre.
+Ils le méprisent un peu. Cela me faisait
+l’effet que j’eusse éprouvé en entendant des
+docteurs en théologie parler des saints.</p>
+
+<p>Il y a une intelligence de l’artiste qui n’est ni
+celle du critique, ni celle du moraliste, ni celle
+du philosophe. Elle peut à ceux-ci paraître
+bornée, ou nébuleuse (Lemaître dit que Flaubert
+avait le cerveau « fumeux »). Mais c’est
+elle qui, en son ingénuité, enfante, crée l’œuvre
+qui confond ces messieurs. Lemaître faisait
+cette concession : « Tout de même, il a fait
+cette <i>Tentation de saint Antoine</i> ; et, après un
+voyage sur l’ancienne côte nue de l’ancienne
+Carthage, il a imaginé <i>Salammbô</i> ! » En effet,
+c’est un genre d’intelligence, celui qui rend
+possibles ces travaux-là !</p>
+
+<p>Et Maupassant non plus n’était sans doute
+pas grand intellectuel. Tout de même il a laissé
+un certain nombre de contes qui sont d’une
+chair vivante, que l’intelligence proprement
+dite ne forme point : il y a autre chose que l’intelligence,
+et comme moyen de connaissance et
+surtout comme moyen de création !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le roman de Flaubert n’est français que par
+le goût de la perfection, et, on peut le dire, par
+la perfection accomplie. Mais ce genre de roman
+ne me paraît pas conforme ni aux traditions de
+l’esprit français bien entendu, ni aux exigences
+de l’esprit français, qui veut, comment dire ?
+moins de « bestialité ». Oui, la bestialité est le
+défaut de ce roman, comme de tous ceux qui
+sont venus après lui. J’entends par bestialité
+non pas la grossièreté des propos ou des situations,
+mais un état d’esprit animal, qui veut
+participer de l’inconscience, de la lenteur, de la
+lourdeur des choses de la nature, qui veut
+oublier que l’œuvre d’art est l’œuvre de l’esprit
+de l’homme cultivé et non l’œuvre du hasard ou
+du choc des objets les uns sur les autres comme
+le galet, par exemple, roulé par les eaux de la
+mer.</p>
+
+<p>L’admiration de Flaubert a créé un esprit
+dans la critique, qui ne croit plus au « sérieux »
+d’un ouvrage que s’il participe de cette sorte de
+« sublime imbécillité ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois du théâtre ne sont peut-être pas les
+mêmes que celles du roman. Au théâtre
+j’éprouve un besoin essentiel de moralité.</p>
+
+<p>La foule est mal à l’aise quand la moralité
+semble violée, non dans un personnage, bien
+entendu, mais dans l’esprit de l’auteur. C’est
+pourquoi le théâtre juif contemporain produit
+sur tant de personnes dénuées de prévention
+une impression si désagréable. Nos coutumes
+fondamentales de moralité y sont bafouées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Janvier 1912.</p>
+
+<p>Préface : mon seul but est de connaître
+l’homme ou, si l’on veut, d’apprendre à le connaître.</p>
+
+<p>Lorsque l’idée d’une nouvelle ou d’un roman
+me vient, c’est qu’un personnage ou un groupe
+d’hommes m’est apparu sous un jour que je
+crois nouveau, et j’éprouve un irrésistible besoin
+de le faire connaître. C’est au fur et à mesure
+que je trace mon tableau, curieux de l’homme
+ou des mœurs, qu’un certain amour des
+hommes, une pitié, une intuition de leurs aspirations
+ou l’introduction de mes propres aspirations,
+apportent à l’ouvrage un caractère plus
+touchant ou plus élevé, mais que je ne me suis
+pas proposé tout d’abord.</p>
+
+<p>C’est en travaillant à mieux connaître l’homme
+que nous pouvons être plus utiles.</p>
+
+<p>Si nous nous sommes proposé d’améliorer
+l’homme ou de l’élever, en lui présentant des
+images de lui qui ne sont pas justes, notre échafaudage
+s’écroule, un enfant l’ébranlerait. L’édifice
+littéraire ne peut être fondé que sur la connaissance
+de l’esprit et du cœur humains.</p>
+
+<p>Il est clair que cet édifice ne peut être réussi
+et en imposer que par l’air de beauté qu’il a, et
+que ne saurait lui communiquer que l’âme de
+l’artiste qui l’élève.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1912.</p>
+
+<p>L’art pour l’art.</p>
+
+<p>Conception qui semble fausse, parce qu’on
+entend généralement par là que l’art <i>né de l’art</i>
+même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne
+<i>naît pas de l’art</i>. L’art naît de la collaboration
+amoureuse de notre inconscience, d’une part,
+et d’autre part de la vie.</p>
+
+<p>L’art produit par un homme uniquement
+préoccupé d’œuvres d’art est stérile. L’art
+viable ne vient pas du temple ; il vient de la rue,
+et s’achemine vers le temple.</p>
+
+<p>Ce n’est pas sur le <i>but</i> de l’art que l’on se
+trompe en prononçant la formule « l’art pour
+l’art », c’est sur l’<i>origine</i> de l’art. L’art n’a pas
+d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que
+de l’art.</p>
+
+<p>L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre
+d’art a quelque chose qui brûle et consume
+les organes de la fécondation artistique
+chez celui qui l’éprouve. Elle le leurre. Elle le
+pousse à faire œuvre d’art, mais elle le bute à
+l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale
+a une origine plus modeste ; elle est d’ordinaire
+plébéienne, si l’on peut dire : ses générateurs
+ne sont pas œuvre d’art.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1912.</p>
+
+<p>Conseil très avisé, et dont il faudrait toujours
+se souvenir, que Banville écrivait à Flaubert :
+« … Le public n’entend pas un mot, s’il n’est
+pas prévenu qu’on va le lui dire et qu’il l’entendra. »
+A placer un jour en épigraphe pour
+quelque préface à un de mes ouvrages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1912.</p>
+
+<p>« De balustres plus hauts ». Titre possible
+d’un roman de l’auteur de <i>l’Enfant à la balustrade</i>.
+Conclure à un stoïcisme qui admet et
+pratique le sourire — à mon sens le degré le
+plus élevé de l’héroïsme viril. Tableau de toutes
+les injustices possibles, beauté de la raison
+bafouée, exaltation des médiocrités, triomphe
+des médiocres, et conclusion sereine dans la
+contemplation intérieure, comportant une sorte
+de joie qu’une conception de beauté s’élève de
+ce bourbier, sourire ému à la fleur qui naît de
+la fange.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1913.</p>
+
+<p>Celui qui « s’exprime bien », c’est celui qui
+fait un soliloque ; c’est celui qui, s’adressant
+dans la conversation à autrui, ne tient pas
+compte d’autrui, mais de lui-même. Celui qui
+tient compte d’autrui, ne s’exprime plus déjà
+bien : il s’exprime et il se déprime à l’image
+d’autrui ; la force qu’il emploie à deviner autrui,
+puis à dire pour autrui ce qui peut être entendu
+par autrui, il l’emploie à ses propres dépens,
+il se fatigue, et de plus il se trahit en usant
+d’une langue qui n’est plus tout à fait la sienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1919.</p>
+
+<p>Il ne faut pas faire fi d’une certaine littérature
+de deuxième ordre. C’est celle-là seule qui
+permet d’avoir des peintures fidèles et complètes
+de la société. C’est celle où les qualités
+de composition et le principe rigoureux de la
+généralité des types n’empêchent pas les discussions
+ni les portraits de la qualité secondaire
+qui donnent à une époque sa saveur. La littérature
+de premier ordre nous maintient entre des
+limites sévères et peut nous obliger à une certaine
+stagnation, à celle des grands lieux communs
+sur lesquels sont faits les chefs-d’œuvre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je suis un ardent partisan de la liberté de
+l’écrivain.</p>
+
+<p>Mais en déclarant ce principe, j’entends
+donner à chacun des termes qui le composent
+toute sa valeur.</p>
+
+<p>Il est arrivé de tout temps, il arrivera toujours
+que l’écrivain, qu’il soit moralisateur indigné
+ou fidèle notateur des mœurs et des secrets
+du cœur humain, choque par sa violence ou ses
+nouveautés les esprits tranquilles. Je l’ai, pour
+ma part, plusieurs fois déclaré : la littérature
+est dangereuse. L’écrivain qui s’interdit la libre
+expression, s’émascule, affadit son ouvrage,
+appauvrit le spectacle de la nature ou de la vie
+que son but est précisément de rendre plus
+sensibles. Mais n’oublions pas que cette liberté
+extrême, celle d’un Aristophane, celle d’une
+Sappho, celle d’un Anacréon, celle d’un Juvénal,
+celle d’un Suétone, et celle d’un Agrippa
+d’Aubigné, d’un Rabelais, d’un Laclos, d’un
+Voltaire, d’un Rousseau, d’un Baudelaire, c’est
+la liberté de véritables <i>écrivains</i>. A quoi se
+reconnaîtra la qualité de véritable écrivain ?
+Question assurément épineuse, mais assez tôt
+résolue par les hommes cultivés ou à qui simplement
+la pratique des livres est familière.
+L’art se devine, il se sent, même alors qu’il
+n’est pas celui auquel nous accordons nos préférences.
+Le caractère le plus commun, le plus
+facile à discerner, que je signalerai en lui, est
+celui de <i>nécessité</i>. Ce qui signalera la présence
+de l’art, c’est qu’il semblera que telle description,
+que telle scène, une sorte d’exigence
+supérieure les réclamait. Elles manquaient,
+une main habile les a réalisées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Juillet 1923.</p>
+
+<p>Prendre un ton simple, « se mettre à la portée »,
+c’est très bien, et l’on peut dire d’excellentes
+choses sur ce mode, mais c’est une
+dangereuse attitude de l’esprit. Il risque, en
+l’adoptant, que le parti d’exprimer tout simplement,
+ne gagne la pensée ; gardons-nous, sous
+le prétexte de nous faire comprendre des
+simples, de n’avoir plus que des idées générales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En un sens, la littérature est bien plus que la
+vie, puisque chez certains — comme chez
+moi — le fait d’écrire fait passer à un état
+d’activité, d’intelligence, de passion même,
+qu’ils n’atteignent pas dans la vie.</p>
+
+<p>C’est à cause de cela que la littérature est si
+frappante pour ceux-là mêmes qui vivent le
+plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un
+homme assis à sa table, et dénué de passion,
+est arrivé par un enchantement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Est classique qui peut. Et tant mieux pour
+lui ! Car cette conception de l’art est évidemment
+la plus satisfaisante généralement, et la
+seule qui puisse être proposée en exemple.</p>
+
+<p>Mais je ne conçois pas que l’on puisse interdire
+à l’individu de s’exprimer à sa guise et de
+se vider tout entier, quitte à produire à un œil
+olympien quelque monstrueux effet. Sans ces
+jets d’eau souterraine, bouillonnante, empuantie
+souvent, mais, souvent aussi, ferrugineuse,
+les plus beaux génies ordonnés s’anémient. Les
+germes de vie ne se trouvent-ils pas dans les
+cavernes de l’inconscient comme dans les
+ombres sous-marines, plutôt que sous l’implacable
+clarté du désert ? Je le crois. Et je crois
+aussi que les plus grands parmi les écrivains
+sont ceux qui, connaissant ces farouches lieux
+d’approvisionnement, en affrontent les horreurs — pour
+s’approvisionner — et remontent
+prendre leur repas, civilement, sur une table
+bien ordonnée, au soleil.</p>
+
+<p>En gros, Classicisme a-t-il le sens de discipline ?
+Romantisme veut-il dire : liberté ? Si
+oui, la liberté est indispensable. La discipline,
+qui ne l’est pas moins, ne peut être tolérée que
+si elle se concilie avec la liberté.</p>
+
+<p>Or, non seulement la discipline se concilie
+avec la liberté, mais je suis convaincu que la
+liberté ne peut s’exercer d’une manière efficace
+que sous le contrôle d’une autorité forte.</p>
+
+<p>L’ensemble des règles que l’on sous-entend
+quand on dit classicisme, ne me paraissent
+d’ailleurs nullement arbitraires ; elles correspondent
+au vœu secret des cerveaux les plus
+<i>sains</i>, non seulement de notre race, mais
+d’autres aussi, puisque c’est Gœthe qui a appliqué
+au genre classique l’épithète que je souligne.</p>
+
+<p>Dès lors, en quoi cet équilibre souverain
+s’oppose-t-il au libre usage des goûts particuliers
+et même à tout ce que pourrait avoir de
+plus frénétique une individuelle inspiration ?</p>
+
+<p>Autrement dit, cette complète liberté qu’il
+faut laisser à l’écrivain — et dont l’usage et
+l’abus sont confondus sous le nom de romantisme — n’aura
+jamais qu’un aboutissement
+tout à fait heureux, c’est lorsqu’elle déposera
+son poète au seuil de l’œuvre de caractère classique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">1924.</p>
+
+<p>Difficulté du roman de nos jours.</p>
+
+<p>Un critique fertile en aperçus ingénieux,
+M. André Thérive, fait cette observation : que
+le bon roman situe toujours son action à une
+époque antérieure à celle où il est écrit. Je la
+crois juste. L’observation de cette règle a sans
+doute toujours été possible ; mais il me semble
+qu’elle l’est moins que jamais à notre époque.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On dirait que nos contemporains (1924)
+prennent connaissance par le moyen d’un instrument
+autre que celui qui nous a servi jusqu’ici.
+Ils lisent des livres que nous ne savons
+par quel bout prendre. Le phénomène est analogue
+à celui qui consisterait à prendre les
+phrases au rebours, soit : attribut, verbe, sujet,
+tandis que nous éprouvons l’impérieux besoin
+de mettre le sujet d’abord, puis le verbe et
+l’attribut. On saute d’un paragraphe à l’autre,
+au lieu de glisser comme il se faisait depuis que
+le français existe. On saute, on trébuche, on
+attrape même des entorses. Souvent aucun lien
+apparent. Et l’on doit sauter encore. On traverse
+un champ de terre labourée, par le travers
+des sillons, — marche éreintante. Cela n’a
+pas l’air de fatiguer les hommes d’aujourd’hui.
+Je crois qu’ils survolent le champ ; ils ne se
+blessent pas aux aspérités ; ils prennent une
+connaissance d’ensemble. Autrement dit, ils ne
+lisent plus : ils parcourent. Un certain sens
+leur apparaît, comme une ville au milieu des
+plaines, un fleuve, la côte maritime pour l’œil
+de l’aviateur. Et le parcours terrestre, à petits
+pas ou en voiture sensible aux obstacles du sol,
+dès lors ne les intéresse plus. De là leur peu
+d’intérêt pour les beautés du style, pour l’harmonie,
+voire pour l’orthographe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’extraordinaire abus dans la production du
+roman dégoûte du roman les meilleurs esprits.
+Ils en médisent, ils prédisent la fin du genre.
+On dit : l’antiquité s’est bien passée du roman ;
+on a bien oublié le roman après les débauches
+romanesques des Astrée, des Clélie, etc. <i>Mais</i>,
+on le reconnaît, il y a eu <i>la Princesse de Clèves</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà la réponse à la question, voilà
+la solution de la crise du roman : il y aura toujours
+quelque princesse de Clèves. Du jour où
+une princesse de Clèves a paru en librairie, le
+genre roman est devenu aussi nécessaire à la
+vie intellectuelle de l’homme que l’amour l’est
+à sa vie physique.</p>
+
+<p>Il y aura toujours des questions psychologiques
+ou morales qui ne peuvent se traduire
+suffisamment par une page de La Bruyère, de
+La Rochefoucauld ni même de Pascal. L’union
+enchanteresse de <i>l’image</i> avec l’idée <i>de la vie</i>,
+avec la spéculation de l’esprit, une fois qu’on
+l’a goûtée, une fois surtout qu’un écrivain l’a
+éprouvée en notant sa pensée, elle ne sera
+jamais abandonnée, ni même négligée par les
+auteurs du premier ordre. Le plaisir de donner
+la vie à une figure de fiction est d’une qualité
+si grande, que ceux-là seuls qui ne l’ont jamais
+goûté peuvent dire qu’on ne le goûtera plus.
+Remarquez que sans exception ceux qui
+annoncent la fin du genre roman laisseront
+échapper : « Je n’en ai, il est vrai, jamais
+fait un. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains ne manqueront pas de dire que mon
+peu de goût pour les montagnes, les sommets,
+les neiges éternelles, marque une médiocre
+aptitude à s’élever. Et ce qu’ils diront est bien
+possible. Mais la vérité est que j’ai une aversion
+naturelle pour le pittoresque de la grandeur ;
+j’abhorre le sublime en images. Peu de
+mots suffisent à le suggérer, et la plus stricte
+économie d’expression, seule, approche de
+l’inaccessible.</p>
+
+<p>Ç’aura été une des superstitions de notre
+époque, que de se payer facilement d’apparences.
+Lorsqu’ils sont réunis à Chamonix, ils
+se croient reçus chez le sublime. Mais le sublime
+répugne par-dessus tout à la familiarité, et il
+écrase infailliblement qui fait mine de l’avoir
+abordé. Au surplus, il est tout intérieur ; lui
+seul se refuse à se laisser peindre ou photographier.</p>
+
+<p>Mon mépris du romantisme, du verbalisme
+de Hugo. Décors de théâtre. Un petit mot de
+Pascal…</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Avant-propos</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="h padtop">A propos de la décentralisation en art (1901)</td>
+<td class="bot r padtop"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Sur le mouvement littéraire (1904)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Sur les tendances moralisatrices dans le roman (1904)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Sur la faillite de la critique (1906)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le sentiment de la nature (1908)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le théâtre et le livre (1912)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Les tendances présentes de la littérature française (1912)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">55</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Pourquoi faut-il écrire ? Pour qui écrivez-vous ? (1912)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">65</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Doit-on écrire des romans pour les jeunes filles ? (1913)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">71</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Projet de préface (1913)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Un péril littéraire (1919)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’art et la France (1919)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Feuilles tombées (1919)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Lettre au R. P. ***, S. J. (1920)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">109</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Propos romanesques (1920)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">123</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Feuilles tombées (1921)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">131</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Menus propos (1921)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">135</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Liberté et littérature (1921)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Un genre littéraire en danger (1924)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">De l’idée pure à la fiction (1925)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">183</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Notes diverses (1900-1925)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">195</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1929. 38276.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="h"><b>Au Service de l’ordre</b>, par Paul <span class="sc">Bourget</span>, de l’Académie
+française</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Quelques témoignages</b>, par Paul <span class="sc">Bourget</span>, de l’Académie
+française</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Idées et portraits</b>, par Louis <span class="sc">Bertrand</span>, de l’Académie
+française</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Le Victorieux XX<sup>e</sup> siècle</b>, par Pierre <span class="sc">Moreau</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Chez nos Poètes</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span>, de l’Institut</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Chez les Musiciens, du XVIII<sup>e</sup> siècle à nos jours</b>, par
+Adolphe <span class="sc">Boschot</span>, de l’Institut. Trois vol. Chacun</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Le Mystère musical</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Entretiens sur la beauté</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Le Théâtre</b> (1918-1923), par Lucien <span class="sc">Dubech</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Les Chefs de file de la jeune génération</b>, par Lucien
+<span class="sc">Dubech</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Mes Routes</b>, par Pierre <span class="sc">Lasserre</span>. <i>Grand prix de littérature</i>
+(Académie française 1922)</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Lectures étrangères</b>, par Louis <span class="sc">Gillet</span>. 2 vol. Ch</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>… Mais l’art est difficile !</b> par Jacques <span class="sc">Boulenger</span>. Trois
+volumes. Chacun</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Trois Études de littérature anglaise</b>, par A. <span class="sc">Chevrillon</span>,
+de l’Académie française</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Jugements</b>, par Henri <span class="sc">Massis</span>. Deux volumes. Chacun</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><i>En marge de « Jugements ».</i> <b>Réflexions sur l’art du roman</b>,
+par Henri <span class="sc">Massis</span>. In-8<sup>o</sup> ¼ colombier, sur alfa</td>
+<td class="bot r w3"><div>7.50</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Dostoïevsky</b>, par André <span class="sc">Gide</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Livres et Portraits</b>, par Émile <span class="sc">Henriot</span>. 3 vol. Ch.</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>L’Esprit des Livres</b>, par Edmond <span class="sc">Jaloux</span>. 2 v. Chacun</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Figures étrangères</b>, par Edmond <span class="sc">Jaloux</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>La Renaissance littéraire de la France contemporaine</b>,
+par Fortunat <span class="sc">Strowski</span>, de l’Institut</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>La Sagesse française</b>, par Fortunat <span class="sc">Strowski</span>, de l’Institut.
+Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Gustave Flaubert, sa vie, ses œuvres, son style</b>, par
+Albert <span class="sc">Thibaudet</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Intérieurs.</b> <i>Baudelaire</i>, <i>Fromentin</i>, <i>Amiel</i>, par Albert <span class="sc">Thibaudet</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Le Français langue morte ?</b> par A. <span class="sc">Thérive</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Les Mauvais maîtres</b>, par Jean <span class="sc">Carrère</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Mes Poisons.</b> Cahiers intimes inédits de Sainte-Beuve</td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Stendhal épicier ou les infortunes de Mélanie</b>, par
+Paul <span class="sc">Arbelet</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h"><i>Les Maîtres de la pensée française</i>, par Jacques <span class="sc">Chevalier</span>.</td></tr>
+<tr><td class="h2"><b>Descartes.</b> 10<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td>
+<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h2"><b>Pascal.</b> 15<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td>
+<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h2"><b>Bergson.</b> 11<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td>
+<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS (FRANCE) TYP. PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1929. 38276-VI-10</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 ***</div>
+</body>
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