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R. S. S. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Au nombre des feuillets laissés par René Boylesve, il s’en trouve un +d’une écriture et d’un papier d’ancienne date, qui porte cette ligne: +INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR LE ROMAN ET DE LES PUBLIER. + +Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation? Bien que dès sa +jeunesse il ait donné à des revues et à des journaux une certaine +quantité d’études ou d’impressions, il ne les a jamais recueillies, +contrairement à tous les romanciers qui exercèrent une critique +subsidiaire en marge de leur œuvre principale. Il s’est borné à publier +en librairie des romans et des contes. + +Mais si ce n’est point à lui-même que René Boylesve adressait la +recommandation, était-ce à ceux qui recueilleraient ses papiers après +lui? Devant sa carence, peut-être due à sa fin prématurée, il devient +légitime de le penser, et telle est la raison du volume que l’on procure +aujourd’hui. + +René Boylesve l’eût procuré sous une forme différente. Il en aurait +rejoint et fondu les éléments. Il aurait élagué quelques répétitions, +rendues inévitables par la constance de ses vues et par leur +éparpillement à travers une durée de vingt-cinq années. Et sans doute +aurait-il développé certains points, sur lesquels il n’avait pu +s’étendre. + +On ne peut, ici, que présenter dans leur état originel, et à peu près +dans leur suite chronologique, les divers morceaux où René Boylesve +s’est exprimé sur le roman: réponses, méditées et écrites avec quel +soin, à des enquêtes, articles ou fragments publiés dans des +périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles. Et que toutes +ses réflexions renferment un commentaire sous-entendu de ses œuvres, ou +un tableau idéal de celles qu’il aurait voulu produire, on serait naïf +de s’en étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui ont disserté de la +sorte? + +Le présent recueil ne s’avoue pas complet. Outre d’involontaires +omissions, il y en a de contraintes ou de voulues comme les préfaces du +_Médecin des Dames de Néans_, de _Madeleine, jeune femme_, du _Carrosse +aux deux Lézards verts_, du _Pied fourchu_, comme la nouvelle _Les deux +Romanciers_, qui est une pièce maîtresse, et comme mainte étude ou +mainte note du fichier, qui traitent bien du roman, mais à propos de +certains romanciers. C’est un peu en songeant à ces notes-là que l’on +fait cet avis liminaire: s’il justifie la publication d’aujourd’hui, il +s’étend dès maintenant à des recueils futurs, qui grouperont des +réflexions et des études sur des hommes de lettres et sur leurs œuvres. + +G. G. + +Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru dans _Feuilles +tombées_, volume à tirage limité, notice de Charles Du Bos; Paris, +Schiffrin, 1926. Elles avaient leur place tout indiquée dans le présent +volume. + + + + +Si je dis: «j’aime mieux l’art que la nature», cela fait bondir un +auditoire ordinaire. Pourtant cela signifie tout simplement que je +préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit de +l’homme-génie, au fruit du pommier. + +R. B. + + + + +OPINIONS SUR LE ROMAN + + + + +A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART[1] + + [1] Juillet 1901. Des _Notes_ personnelles de René Boylesve. + + +Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée que dans l’atmosphère où l’on a +été élevé, où l’on est né. Paris a pu être favorable autrefois au +développement de l’art classique proprement dit, c’est-à-dire de cet art +essentiellement poli, essentiellement _général_, qui était la fleur +d’une société unie et polie. Rapprocher de cet art français celui de +Raphaël, par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus de société, c’est +le chaos. Aucun art ne saurait être l’expression de la société française +divisée, émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées adverses, il faut, +pour seulement se faire entendre, faire un vacarme assourdissant. Les +tentatives artistiques parisiennes doivent être des coups de pétard. Or +lorsqu’on s’essouffle pour produire quelque chose de singulier, il est +fatal que le produit soit monstrueux et non viable. Ce sont +excentricités qui brillent et étonnent, mais sont frappées de caducité +dans un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art spontanée, point de +chef-d’œuvre, qui ne soit comme préparé, nécessité de longue date par +quelque tendance, par quelque besoin social. + +De telles œuvres, au contraire, peuvent naître à toute heure dans les +milieux provinciaux où grandit un enfant du sol, qui porte en lui +l’effort accumulé ou simplement la marque bien déterminée de mœurs, +d’esprits formés depuis longtemps dans un même paysage. Une manière de +penser commune, dans un même décor, pendant des siècles, se résume un +beau jour en un être conscient et doué d’expression, qui se met à dire +tout naturellement la chanson de son coin de terre. C’est dans de telles +occasions qu’on aura désormais--et tant que la province ne sera pas +bouleversée par la rapidité des communications--le plus de chance de +rencontrer une œuvre d’art. + + + + +SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE[2] + + [2] 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le _Gil Blas_ par G. Le + Cardonnel et Ch. Vellay. + + +Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire est aussi confuse que la +nôtre, chacun des cerveaux ne reflète pas un peu de cette confusion? + +La tendance la plus nette qui m’apparaisse, est celle qui aboutit à tout +confondre: la politique avec le sentiment, la raison avec la passion, +les pouvoirs entre eux, l’oppression avec la liberté, l’art avec la +science, la littérature avec la peinture, avec la musique, avec la +morale, avec la philosophie, avec la sociologie, voire avec la carrière +littéraire. + +Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence au même vice, déjà. Il +appelait cette confusion «fausseté», et il en voyait la cause dans un +reste de romantisme, à savoir: «la prédominance de l’inspiration sur la +règle.» Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui ne me paraît pas +dénuée de bon sens. Je me borne à constater, d’une part, que le plus +grand nom et le plus original que l’art du roman ait produit avec chance +de durée, depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut de son maître la +règle et ne s’en cacha point; et, d’autre part, que, jamais plus +qu’aujourd’hui, on ne poussa plus loin l’aversion d’une discipline ni la +croyance à l’inspiration individuelle. C’est que «former» son talent +compte aujourd’hui pour peu de chose. C’est un génie qu’il faut être +d’emblée, et le préjugé court qu’un génie est nécessairement un esprit +indompté, tumultueux, semblable aux éléments déchaînés, de préférence un +peu fou. + +Mais alors, je regrette les écoles? Je ne sais, n’ayant jamais, quant à +moi, reçu la parole d’un maître, et ayant, moi comme les autres, un +besoin exagéré d’indépendance. J’imagine toutefois qu’un homme +expérimenté m’eût épargné beaucoup de peine, et c’est une grave erreur +de croire qu’une direction intelligente puisse oppresser la liberté. Les +écoles, j’en suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles sont +aujourd’hui politiques ou sociales, parce que la littérature est en +disgrâce. Il y en aura de littéraires, lorsque les «maîtres» ne croiront +pas déchoir en s’échauffant sur la littérature. + +Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune voix ne soit assez forte +ou assez autorisée pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion +générale, remettre la littérature à sa place, et, dans la littérature, +apprendre sans pédanterie et avec le ton persuasif d’une belle foi +d’artiste à discerner la beauté propre à chaque genre. + +Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre ce service ont lâché la +littérature, ils la méprisent, ils enseignent à la mépriser. + +Ah çà! voyons! Sérieusement, est-ce que nous renonçons à avoir une +littérature? Que vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de l’humanité +pour après-demain, ou que vous soyez persuadé, comme je le suis +moi-même, qu’il importe, avant toute chose au monde, que notre patrie +soit grande et puissante, dans les deux cas l’importance de l’art +littéraire et de tout art d’ailleurs est égale. Qui charmera, Dieu de +Dieu, les loisirs de l’humanité enfin bonne, douce, fraternelle, si ce +n’est le tendre son des pipeaux, la lecture des bucoliques, ou les +mémoires du temps où l’on se chamaillait encore? ou bien dites-moi ce +qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et celle de la France de +Louis XIV, avec la force des armées, si ce n’est la splendeur des arts? + +Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, qui doivent tout à la pure +littérature, affichent à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de +l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage littéraire, dit jeux +d’enfants, misérables puérilités. On ne les lit pas. Ou si on les lit, +on les interprète, on en retient ce qui semble les ranger dans un parti +ou bien dans l’autre, ou dans aucun: alors quel fade ouvrage! On est +allé jusqu’à se demander si, en conscience, on pouvait leur accorder +quelque attention. «Il y a autre chose à faire que de la littérature!» + +Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. Qu’il soit plus urgent +que jamais de faire autre chose, je ne le nie pas. Que la plupart des +jeunes gens qui eussent fait de la littérature, se dirigent aujourd’hui +vers la sociologie ou la politique, il n’y a pas d’inconvénient grave. +Mais de grâce, ne confondons pas: il y a place en tout temps pour la +littérature. A la guerre, qui est, je suppose, un des états les plus +aigus que puisse traverser l’humanité, il y a place pour les +historiographes ou pour des journalistes, dont le rôle est d’être des +témoins, d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre part au combat. +Nous devons nous féliciter que David se soit souvenu qu’il était peintre +lorsque le cadavre de Marat laissa pendre son bras hors de la baignoire, +et nous féliciter que Chénier, jusque si près du couperet égalitaire, +ait persisté à être poète. + +Ne confondons pas. Laissons les écrivains faire de la littérature, et ne +leur demandons pas de faire de la littérature sociale, politique ou +morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus exactement, que ceux des +écrivains qui veulent faire de la sociologie, de la politique, de la +morale ou de la théologie, s’y lancent à corps perdu. Il y a des +_genres_ propres à ces différents exercices: le pamphlet est un genre +littéraire; un article de polémique, un discours, conduisent leur homme +à l’Académie, et l’on a écrit de tout temps des traités de morale et +d’édification qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire d’un +roman. Ajoutez qu’en ces genres on est franchement allégé d’un souci: +car la conviction, la fougue, ou la beauté de l’âme, y suppléent à la +préoccupation essentiellement _esthétique_ qu’exige le genre dit: roman. + +Il est vraiment temps de tirer le roman de l’inextricable fourré où +l’ont mis nos esprits confus et où il étouffe. C’est un genre si souple, +dit-on partout. Parbleu! Le genre a bon dos! On peut soutenir que c’est +le plus souple des genres, mais à toute souplesse il y a une limite: le +caoutchouc est la matière la plus extensible, mais que de chambres à air +mal gonflées on a vu crever! Le sous-titre «roman» exerce encore sur le +public une certaine magie: on l’accole à toute espèce d’élucubrations. +C’est ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la paléontologie, +de l’hygiène, de l’exégèse, ou des aphrodisiaques. Non! mais je vous +demande un peu ce qui n’est pas roman? On a vu un grand journal, +excessivement littéraire, pousser le scrupule de l’information +artistique jusqu’à demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton +ne participait pas de la dignité du roman: «Ah, je crois bien, qu’il en +participe! ont répondu en substance ces messieurs. Le roman-feuilleton? +Mais cela vaut tout autre roman! le roman c’est tout ce qu’on veut.» + +Confusion toujours! Mais, nous, Français, ne devrions pourtant pas +confondre _Madame Bovary_ avec la matière propre à produire la joie des +concierges. (Je parle du roman-feuilleton en général et non de tel en +particulier.) Le roman, ou du moins un certain genre de roman, est +parvenu en France--et il me semble bien, en France seulement, quoi qu’on +nous chante--à une puissance avec Balzac, à une espèce de perfection +avec Flaubert, qui sont telles qu’une haute et magnifique tradition +existe chez nous, fondée par nos deux génies, et érigée par eux en une +certaine dignité soutenue par de grands disciples, tels qu’Alphonse +Daudet et Maupassant, pour ne nommer que les disparus, qui mériterait +qu’on lui fît une place à part. On éprouve, en vérité, un malaise à voir +confondre cette grande famille d’artistes avec une fabrique d’aventures +à la ligne, destinées à suspendre l’âme humaine au-dessus de quelque +angoissant problème, du genre de celui qui consiste à se demander si le +comte découvrira la lettre que la comtesse a vivement dissimulée sous le +cache-pot de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre. + +Le caractère principal de cette tradition romanesque consiste, je crois, +à envisager l’homme et de préférence un groupe social d’hommes, à en +rendre la vie, les mouvements les plus caractéristiques, les figures les +plus typiques, avec le scrupule, l’information, et l’esprit positif d’un +historien, mais, et encore! avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans +altérer la vérité, sait--mais c’est là le prestige de l’art--lui donner +cet air de beauté que l’on ne saurait définir. + +On ne peut le définir, mais tout est dans cet air de beauté. Le roman +issu de Flaubert est de nature _esthétique_. Un artiste seul, un homme +uniquement épris d’art le saura perpétuer--toutes proportions gardées +bien entendu, et toute latitude laissée aux variétés de tempérament. + +Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais de ne pas confondre. Il y a +une esthétique propre à l’art de peindre la comédie humaine. La vérité +d’un geste, le naturel frappant d’une parole, la nécessité d’une +réplique en sont des éléments; le comique non voulu, mais qui jaillit du +choc de deux caractères ou de deux situations non arbitraires, en sont +des éléments; les mille petitesses inhérentes à la nature de l’homme et +le spectacle même de son immoralité en sont des éléments; enfin jusqu’à +la pauvre vulgarité des propos coutumiers de la bourgeoisie sont des +éléments de cette beauté spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme +le grain de blé à l’épi, à la composition de l’âme insaisissable, mais +prépondérante, dont l’œuvre doit être tout entière animée: _mens agitat +molem_. + +Une main plus inflexible que les lois de la métrique ou du rythme +musical contient ce genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière de +les nouer et dénouer ne sont libres, ni une scène ni un mot; on pourrait +presque dire: ni un caractère ni le sujet! On s’y meut sous la féconde +contrainte de la science de l’homme et de la société, de la logique ou +de l’illogisme logique des actions de l’homme: l’intérêt en est la +justesse, la mesure, le tact; l’émotion vous y peut saisir; une leçon en +peut être tirée; mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah! si dans +ces limites on trouve le moyen d’être amusant, sachez-en gré au +romancier! Et notez qu’un roman _doit_ être agréable, car le propre de +tout ce qui est esthétique est de nous charmer. + +Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et non des moindres, qui sont +convaincus qu’un écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, tel +M. d’Annunzio, introduit _dans son texte_ de constantes préoccupations +esthétiques; et ils mesureraient volontiers la valeur artistique d’un +auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de dialogues d’esthètes, de +statues, de partitions musicales, de chapes, d’antiphonaires, +d’escaliers de marbre ou de motifs d’architecture, dont il a eu le bon +goût de faire mention?--Confusion de la beauté littéraire avec ce qu’on +nommait autrefois «les beaux-arts».--D’autres croient qu’être artiste, +en littérature, c’est faire montre que l’on est érudit, ou que c’est +moduler des phrases bien musicales, que c’est préférer le clair de lune +au plein midi, l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou que c’est +ne pas se départir d’une gravité de notaire, d’une tenue d’homme du +monde, ou au contraire ne décrire que des passions singulières et +excessives et parler la langue d’un goujat; ou que c’est de découvrir +quatre épithètes extraordinaires ou un langage tout à fait +neuf.--Confusion! et qui crée dans l’esprit de l’infortuné public un +malentendu des plus regrettables. Si le but de la littérature est de +rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste à le bien rendre, lui, +premièrement, et par le moyen propre à la littérature, qui est le style. +Et la qualité de cette esthétique diminue, à mesure que l’on s’éloigne +de son objet premier, l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de sa +vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à mesure que l’on recourt à +des moyens d’expression et de suggestion plus particuliers à d’autres +arts. + +Le public croit qu’un roman doit l’instruire, l’édifier ou le +scandaliser.--Confusion avec un genre d’anecdotes, d’aventures très +estimables. Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces jeux +charmants, et qui soient même des romans charmants; il peut y avoir des +romans qui _servent_ à ceci, à cela; mais il y a en France, Dieu merci, +une sorte de roman, déjà traditionnel, qui évolue, qui se renouvellera, +mais qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours identique en +étant toujours nouveau, et c’est un roman qui ne _sert_ à rien qu’à +donner aux gens de goût l’impression d’une certaine beauté qui n’est pas +la beauté de la peinture, ni celle de la poésie, ni celle même de la +comédie dramatique, car rien ne doit être confondu. Que l’on appelle ce +roman comme on voudra; je crois que c’est, en somme, le roman balzacien, +dont le type le plus achevé pourrait être _Madame Bovary_. + +La beauté a un rôle «social» des plus importants. Si un roman est beau, +il est social; je m’étonne qu’il le puisse être autrement. + +Je me suis étendu sur un genre de roman, non que je croie que mes romans +le puissent rappeler le moins du monde, mais parce que je l’admire +par-dessus tout, parce que j’y vois une tradition féconde, parce que le +tempérament français y a montré ses aptitudes, et parce que ce qu’il +comporte de _règles_, étant uni, à juste dose, avec _l’inspiration_ +personnelle qui ne manque jamais à un écrivain né, me paraît être la +plus belle méthode à proposer. + + + + +SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN[3] + + [3] 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans _les Marges_, + sur l’avis de Maupassant: «Les romanciers ont pour principal motif + d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou + mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, + ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre + d’artiste.» + + +Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une œuvre est mauvaise, c’est la +prédominance de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, lequel seul +crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force +qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la +littérature,--et à la différence des autres arts,--embrassant toute la +vie morale de l’homme, une direction morale y sera toujours sensible, en +dépit des efforts contraires. Ne point moraliser! Et la plupart de nos +vieux contes? et les _Lettres persanes_? et _Candide_? et tout Anatole +France? Mais décrire des mœurs, c’est choisir telles mœurs à décrire, +c’est déjà moraliser! Ne point flageller? Et l’ironie? et l’esprit +satirique? et Molière et Beaumarchais? Ne point enseigner? Mais qu’une +grande leçon ressorte d’une fiction romanesque, je n’y vois encore pas +d’inconvénient, si la fiction elle-même m’a saisi par ses qualités +propres. + +Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits; _mais si on les +retourne, comme cela se fait aujourd’hui, je me révolte, car faire +entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et +d’enseigner, c’est jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes +les belles âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands d’orviétan, qui +n’ont ni la vocation littéraire ni la moindre notion de l’art redoutable +d’écrire en français; et c’est ensuite avilir la notion de cet art dans +l’esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu’il +va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés_. + +A mon avis, le roman, comme tout art, est d’agrément. Son but principal +est de procurer du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par la magie +du talent il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne +serait pas là, exactement, à savoir où il commence à être un genre +ennuyeux? Ce n’est pas un critérium rigoureux, mais c’est une +indication. + +Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés; il +y en a de bas, de bouffons, d’élégants, de graves; je pencherais à +donner la liberté à toutes sortes de romans, comme à tout le monde. +Toutefois il y a un genre de roman qu’une tradition magnifique composée +par la puissance créatrice de Balzac et par le goût de la perfection de +Flaubert, a mis en France à un rang si élevé, que tous les autres me +semblent se rapetisser graduellement à mesure qu’ils s’en éloignent: +c’est celui qui tire tout son agrément de l’éclatante vérité des gestes, +des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes. + +Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des _écoles_ littéraires, l’école +étant un groupement autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être de +l’absence de maîtres, mais plus probablement de l’excessif amour-propre +de quiconque parvient, de nos jours, à se faire imprimer, et aussi de la +fausse notion que l’on a de l’originalité nécessaire. L’originalité est +nécessaire, mais elle ne consiste pas à ne ressembler à personne, elle +consiste à être soi-même, ce qui s’obtient quand on ne s’efforce pas à +n’être ni celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent toujours, +car bon gré mal gré on procède de quelqu’un, et il y a toujours +quelqu’un dont l’influence s’impose à un certain nombre de débutants; +mais les générations qui se croient spontanées ne l’avouent pas. + +Une réunion de jeunes écrivains autour d’un grand homme avec qui on se +sent quelques points essentiels communs, et qu’on admire, même avec une +certaine déférence, et de qui on consent à recevoir une certaine +discipline, me paraît être une chose belle et profitable, nullement +nuisible à l’originalité. + +En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, c’est toujours le +tempérament individuel qui triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il +triomphe plus sûrement un peu bridé dans les débuts qu’affolé +d’indépendance. + + * * * * * + +La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine,--et à mon avis +c’est la meilleure nourriture,--ne peut que difficilement se +désintéresser des questions sociales, puisque ce sont ces questions qui +surtout nous agitent. Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à +ne traduire de la vie que les éléments pour ainsi dire permanents, en +tout cas généraux, essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on +prend pour thème la ou les questions sociales, de se demander ce qui, de +ces crises, pourra intéresser les hommes dans une soixantaine d’années. + +Le danger que je vois, non pas pour la littérature--car un pamphlet, un +article, un discours peuvent être des œuvres littéraires--mais pour le +roman et le théâtre à «réfléchir les questions sociales», c’est que ces +questions sont si brûlantes qu’il est impossible de les traiter sans +passion et sans esprit de prosélytisme (un esprit qui devient rapidement +vieillot), et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles ne peuvent +être comprises que sous couleur d’œuvres de parti; et alors adieu toute +appréciation littéraire! Le public n’a que trop tendance à ne pas +apprécier une œuvre au point de vue littéraire, et maints écrivains trop +de penchant à se soucier du point de vue littéraire comme d’une guigne. + +Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire la _beauté_ propre +d’une œuvre, tel doit bien être le but premier, et je dirai, pour ma +part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme employé-je! En +littérature, le mot «artiste» est suspect. Il l’était du temps de +Flaubert. Que n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu davantage! +«Littérature artiste» est synonyme de littérature incompréhensible et +heurtant de parti pris le sens commun. Si au lieu de voir l’art dans +toute espèce d’originalité excentrique, on avait moins perdu de vue la +lignée admirable de notre littérature nationale, nul ne douterait +aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, c’est Molière, c’est Racine, +c’est La Fontaine, c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des _Lettres +persanes_ et celui de _Candide_, c’est Chateaubriand, c’est Balzac +parfois, et c’est ce grand saint, martyr de la beauté littéraire: +Gustave Flaubert,--tous génies de clarté, de raison et d’humanité, +maîtres de leur langue, de leurs idées, et de leurs sentiments; et nul +ne douterait que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui se +pâme devant une épithète vierge, ni celui qui se forge un langage à lui +tout seul, pour vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu mal au +ventre. + + * * * * * + +Que reste-t-il du renanisme? me demandez-vous. Je n’en sais rien. Vous +le saurez probablement quand chacun vous aura répondu ce qu’il pense +encore de Renan. Pour moi, ce n’est pas en ces quelques lignes que je +voudrais dire mon immense, profonde et toute particulière admiration +pour Renan. A mon avis, il n’a qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal +compris, mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De si haut, il +fait aisément le tour des choses dont nous n’apercevons communément +qu’un côté. C’est un homme qui semble n’avoir jamais songé qu’il +pourrait être lu par de pauvres esprits; il s’est placé souvent du point +de vue de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, font que nous +devons aujourd’hui nous placer plus près du sol; nous traversons une +période de relativisme où il faut avant tout étayer sa maison, faire le +maçon et le goujat. Mais qu’un beau loisir nous soit donné, je ne +conçois guère qu’un homme cultivé puisse goûter plus de volupté que dans +la compagnie de cet esprit de cristal, avec qui je crois respirer l’air +des montagnes tout en me promenant dans un jardin français; avec qui +l’on est grave en même temps qu’on sourit; avec qui l’on pèse le néant +des choses, mais sans en nier la valeur relative. Haute et belle ironie, +sans fiel et non pas sans foi! divertissement aristocratique de la fleur +même de l’esprit humain! enfin écrivain incomparable, dont on cite si +peu souvent, je sais bien pourquoi, la _Réforme intellectuelle et +morale_. + +Le moralisme? Mais il sévit.--Le nationalisme en littérature? Mais il +est absolument nécessaire! Le mercantilisme (critique vénale, etc.)? +Mais il est absolument méprisable; c’est un monstre non viable qui meurt +de son ignominie. Le public a été trop trompé; mord-il encore? Je n’en +sais rien.--La concurrence des amateurs? S’ils ont du talent, ce ne sont +plus des amateurs; s’ils n’en ont pas, ce n’est pas une +concurrence.--Les tendances conservatrices de l’Académie française? Mais +c’est le propre d’une Académie bien constituée d’être conservatrice. +Voulez-vous qu’elle encourageât les talents révolutionnaires? Mais alors +quel serait le propre de _l’autre_ Académie?--Enfin si je vous citais +les plus intéressants parmi les jeunes écrivains, j’en aurais encore +pour vingt lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi vous me +permettrez de ne pas vous parler de moi. + + + + +SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE[4] + + [4] Décembre 1906. D’une enquête parue dans _le Semeur_. + + +Je n’affirmerais pas que la critique soit aujourd’hui dans «le marasme», +mais je chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut entendre par ce +«marasme» d’ailleurs à peu près généralement reconnu. + +Je suis porté à croire qu’il est dans les esprits, et cet état général +rend la position du critique singulièrement difficile. En art, aucun +principe général ni fondamental n’est reconnu. On n’exige pas plus la +connaissance de la langue pour l’écrivain que les rudiments les plus +élémentaires du dessin pour le peintre. On ne demande ni clarté ni +raison ni agrément dans la conception et l’exécution d’une œuvre d’art. +Que demande-t-on? Rien, sinon qu’un homme qui se dit artiste s’impose à +l’attention par les moyens adroits. + +Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour la critique d’un +Boileau, d’un Nisard, d’un Brunetière; et je m’en consolerais, pour ma +part, si je ne m’apercevais que la multitude des petits critiques +impressionnistes, qui tâchent de la remplacer par ce qu’on est convenu +d’appeler «des idées larges», tendent invariablement à un dogmatisme +plus arrogant, plus pédantesque, et plus affirmatif, que celui qui du +moins était fondé sur une vaste et solide culture et sur le principe +conservateur d’un génie traditionnel. + +La critique savante, et de même la critique improvisée qui est, je +crois, la caractéristique de notre temps, tendent également au +dogmatisme, ce qui est fâcheux. La savante a plus de chances encore que +l’autre d’échapper à ce cruel aboutissement. Mais nous n’avons, nous +autres, désormais guère de chances d’échapper à la critique improvisée. +Si l’on me demandait d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais +la tête en boudant: l’une est ennemie-née de toute tentative originale, +l’autre professe le snobisme de l’originalité, avec laquelle il faudrait +apprendre à ne point confondre l’excentricité facile et le «bluff», qui +prend si aisément sur nous. + +Si la critique est prudente, elle ne prononce le nom d’un artiste que +lorsqu’une renommée déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte cent +noms pour quatre qui ont chance de vivre. De quel côté est le moindre +mal? Sainte-Beuve ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains. +Qu’on me dise quel critique est supérieur à Sainte-Beuve! Est-il bon +qu’une autorité critique, même excellente, s’établisse, et que le public +soit par elle régenté? J’en doute fort. Mais si le public en arrive à +professer le plus complet dédain pour la critique, cela vaut-il mieux? +C’est possible. Je vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération qui +s’établit: le public est toujours en définitive mené par quelqu’un; +c’est alors le monsieur parlant haut dans votre famille, dans votre +groupe, ou parmi vos relations, qui crée une opinion fragmentaire. La +diversité de ces opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut? Je vous +le demande. + +Il n’y a qu’un critique: c’est le Temps. Il faut un homme de génie, un +visionnaire de l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. Le sens +critique est un don, une divination. Mais il ne va pas non plus sans une +certaine science, sans érudition, parce qu’il y a dans une œuvre d’art, +du moins dans l’œuvre littéraire, un élément essentiel et dont la +connaissance s’acquiert: c’est la langue. Le critique doit être +grammairien. + +Le bon critique, à mon avis, devrait avant tout s’efforcer de comprendre +chaque ouvrage qui se présente à lui, et chercher les intentions de +l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais les indiquer au public +qui néglige de les chercher, et puis juger la façon dont elles ont été +exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier un ouvrage de +quelques-uns de ceux qui lui ressemblent le plus, et l’opposer à ceux +qui offrent des tendances contraires; indiquer au public les courants +littéraires, les sources d’où ils proviennent, et, s’il se peut, les +fleuves où ils se vont jeter, les océans où ils doivent aboutir. Le plus +intéressant est de «situer» un volume. + +Une leçon de topographie littéraire, c’est peut-être ce que le public +désireux de s’instruire, sans que l’on force son jugement, est en droit +de réclamer du critique mieux informé que lui. + +A une époque de production touffue et anarchique comme la nôtre, je +voudrais qu’un critique commençât toujours son feuilleton par quelques +lignes d’avertissement: «Attention, ce n’est pas ici un livre tendant à +l’édification ou à l’éducation morale du lecteur, comme l’était celui de +M. X... dont nous avons parlé la semaine dernière. M. Z... ne se propose +pas d’autre but que d’écrire un beau livre, à l’exemple de Gustave +Flaubert, ou, parmi nos jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de +Pierre Louÿs et de quelques autres.» Ou bien: «Attention: M. Y..., +modifiant ici sa manière de l’an passé, ce qui est le plus certain de +ses «droits d’auteur», essaie de faire œuvre historique, c’est-à-dire de +peindre les mœurs contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être +vraisemblable; ce travail exige le procédé réaliste: de grâce, chers +lecteurs, n’exigez pas de M. Y... qu’il ne vous livre que des figures +suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une belle fin. Ou, au +contraire, à mon autre catégorie de chers lecteurs, n’exigez pas que, +parce qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé réaliste, M. +Y... ne vous exhibe que des fripouilles abominables et que des scènes +d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, être vrai sans cela!...» +Je voudrais qu’il avertît encore: «Attention, nous avons fait +dernièrement l’éloge d’un roman de M. V... qui était fort beau, quoique +grave, monotone, et même ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être +grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un beau livre, et la preuve est +que nous plaçons très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. Le +comique, et non pas l’ennui, est la principale vertu du roman de mœurs, +et le croirez-vous? de la comédie elle-même!...» Je voudrais enfin--mais +c’est bien chimérique--que le critique aimât la littérature. + + + + +LE SENTIMENT DE LA NATURE[5] + + [5] Octobre 1908. Paru dans _le Gaulois_. + + +C’est une des opinions où les esprits les plus opposés, de nos jours, se +trouvent unis passionnément, que la nature est «adorable». Le mot nature +est un de ceux qui exercent sur nos contemporains le prestige le plus +incontesté. Le personnage qui oserait s’avouer insensible à la nature, +quel que soit le monde auquel il appartienne et le cercle où il se +trouve, serait jugé. Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui +échappe à l’irrespect universel, ce sont les champs, les bois, les +montagnes, la mer, pour ce qui est de notre planète, et la voûte céleste +qui nous transporte au delà. Dans une société extrêmement divisée, s’il +est encore une croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, mais +fervente, en l’auguste bonté qui tombe de la voûte étoilée ou qui émane +de l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus humble pré où +tremble un peuplier au bord de l’eau. + +Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne se croit tenu d’aller au +moins une fois l’an rendre hommage à la nature, non seulement par +hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère ou prétendu tel, de se +découvrir avec elle des rapports nouveaux? Car, qui ne croit savoir que +ce sont ces rapports que chantent nos poètes, qu’orchestrent nos +musiciens, et que traduisent en couleur nos peintres aux salons +d’automne, d’hiver et de printemps? Et qui de nous n’est ou ne veut être +ou peintre, ou musicien, ou poète? + +C’est à croire que si l’humanité avait quelque chance de jamais pouvoir +entonner un hymne commun, elle en trouverait l’inspiration, bien plutôt +que dans quelque idée philosophique ou morale, dans ces intimes +sentiments qui proviennent du charme d’un jour mourant, de la tristesse +incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, de la terreur des +gouffres, de l’exaltante puissance de la mer ou de la torpeur des midis +torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie civile des pays +exotiques nous surprennent parfois et nous paraissent inconcevables, +autant les fragments poétiques de quelque contrée, de quelque âge reculé +qu’ils nous proviennent, savent heurter, dans une région mal localisée +de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre à l’unisson avec nous et +fait naître la sympathie entre nous et l’être lointain, d’autre forme et +d’autre couleur, mais qui a eu justement notre angoisse à l’approche de +l’orage ou notre impression de parfait bien-être en regardant, dans +l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où l’intelligence échoue à +lier les hommes, une certaine sensibilité obscure réussirait-elle? +Est-ce qu’il y aurait une langue universelle, émouvante et belle, parlée +au plus profond de notre conscience, dont notre croissant amour de la +nature signalerait les progrès, et dont l’excellence nous serait +garantie par la pureté de la source inspiratrice, par la perfection même +de cette nature dont la domination semble acceptée avec ivresse? + + * * * * * + +Ce n’est certes pas la première fois que se manifeste, surtout depuis un +peu plus d’un siècle, un engouement pour la nature, ni que l’on s’en +demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait des raisons nouvelles aux +manifestations du culte dont nous sommes témoins. La plus grande +facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. La littérature +descriptive, la divulgation par la photographie de toutes les merveilles +du monde, s’y joignent, c’est évident; mais le prodigieux développement +de la musique et des auditions musicales, la musique devenue l’art +prépondérant même en France, la musique au restaurant, la musique au +thé, la musique au salon, tenant lieu de conversation, voilà +l’entraînement le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise et de +confuse délectation qui nous vient de ce que nous appelons la nature. +L’impression musicale est, de toutes, la plus vague, la plus +irréductible à la commune mesure que nous avons pour apprécier la valeur +des choses morales, à savoir: les termes précis. Elle est l’imprécision +même. Elle nous met, par le charme qui lui est propre, en un tel état, +que nous tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous possédons de plus +beau ou de plus exquis, ou, plus exactement, nous croyons, sous son +influence, que la moindre de nos pensées est la plus exquise et la plus +belle, comme certains rêves nous laissent au réveil la persuasion que +nous avons conçu en dormant une idée géniale ou goûté un ravissement +surhumain. Le plaisir musical est un entraînement à se satisfaire de +l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus général, et, pour +beaucoup, plus vif que celui des idées ou des objets à contours bien +délimités, il prédispose à déclarer d’essence supérieure, supra-humaine, +et facilement divine, toute sensation agréable et nébuleuse. Lorsque +nous entendons de loin, sur une large plage, le murmure de la mer +remontante, ou bien lorsque nous voyons le soir ternir la lisière des +bois, l’impossibilité où nous sommes de donner un nom convenable à notre +émotion, nous invite à la déclarer de plus haute naissance que toute +autre, et, notre amour-propre aidant, que nous sommes vite prêts à nous +croire les confidents privilégiés de quelque personnalité mystérieuse. + +La musique jointe à la sensibilité de la nature a développé à l’excès un +genre d’orgueil particulier et désobligeant. «Je sens ceci... +Sentez-vous? Comment, vous ne sentez pas cela?...» Ah! le suprême dédain +dans le regard de celui qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez +pas, vous, pauvre homme! Le monde ne se renouvelle guère; les +intransigeances que l’on reproche aux hommes de foi? Mais les voilà, +s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, ayant renié le Dieu de +leurs pères, se piquent de découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux +partout! + +Il faut signaler la tendance de notre goût contemporain, un peu +littéraire, pour la nature: elle est une déviation du sentiment +religieux. On sait combien la philosophie de l’«Inconscient» est à la +mode. C’est dans les sous-sols obscurs de notre âme, ténèbres où nul +homme sensé ne descendit jamais, que l’on veut loger cette partie +sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait de dégager à force de +lumière. C’est dans la nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le +divin! Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions imprécises, à nous +fournir de languides extases, élève le niveau de la nappe souterraine +par où nous communiquons avec ce grand Tout. Ah! ne plaisantez pas la +femmelette accoudée si gracieusement au bastingage et qui se déclare +angoissée: peut-être a-t-elle heurté du pied l’ineffable principe du +monde!... + + * * * * * + +Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître les incomparables joies que +nous puisons dans la Nature: nul poète, nul véritable artiste ne lui +saurait être insensible; elle est pour eux la muse la plus féconde. Mais +le poète et le véritable artiste qui ont le plus vécu à son contact, +vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, c’est leur propre +personnalité qu’ils ont sentie exaltée par sa beauté, c’est leur propre +maîtrise, leur domination sur elle qu’ils ont affirmée en accomplissant +leurs chefs-d’œuvre. Leur union avec elle ne fut pas, de leur part, un +mol et voluptueux abandon, une adoration mystique de la chair divine. +L’artiste, le viril créateur, ah! il s’échauffe, il admire, il adore +assurément la nature; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, ni Rembrandt, ni +Corot ne sont gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront à la +nature et ce qu’ils lui devront ajouter; ils savent bien qu’ils ont à +repétrir, à recomposer toute cette matière! + +Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, celle des peuples +forts. Lorsque l’homme est fier et actif, il se sent supérieur au monde, +il ne demande au monde que de le servir. Aux époques dites +spiritualistes, il paraît bien que l’homme ait acquis une grande force à +se séparer du reste de la création. «Les Grecs, disait avec infiniment +d’esprit Émile Gebhart, avaient pour la nature un amour platonique.» + +C’est toujours par rapport à l’homme que les anciens, Romains ou Grecs, +ont contemplé et célébré la nature. «De toutes les merveilles de la +nature, dit Sophocle, aucune n’est plus étonnante que l’homme.» Virgile, +le plus sensible des anciens au charme de la nature, ne s’arrête pas à +la contemplation rêveuse, il est conduit sans cesse par elle aux +réflexions et aux recherches philosophiques. Notre admirable +dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins étranger qu’on le prétend +aux grâces naturelles et à la majesté des éléments, eût cependant rougi +d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir croire le maître. +Coïncidence curieuse: c’est au siècle qui dompta réellement la nature +par les applications scientifiques, qu’il était réservé de se déclarer +d’autre part son trop heureux vassal, son esclave enamouré, son +imitateur servile! + +Ce qui est surtout à redouter de cette sorte de panthéisme mystique où +nous sommes fort enclins, c’est que la volupté de l’homme, devant la +nature, y est d’abdiquer sa personnalité, de succomber, de s’anéantir. +Le rôle de l’homme devant la nature y devient tout passif: c’est un rôle +de femme. C’est une cause d’énervement et d’affaiblissement, c’est un +envahissement de l’Orient fakiriste et somnolent sur notre Occident +énergique et sur la France aux idées claires. + + * * * * * + +Que si l’on tient à accorder tant de crédit aux pâmoisons et aux +extases, comme nous en voyons l’exemple dans les livres de psychologie +les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du Nouveau-Monde, +peut-être ferait-on bien de remarquer que c’était jadis par la lutte +contre la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait à ces précieux +ravissements. Serait-ce en se laissant aller aux appels des sirènes que +l’on y parviendrait désormais? + +Si chacun veut bien en faire autour de soi l’expérience, il est probable +qu’on s’apercevra qu’un sentiment de la nature absolument sincère et +spontané est très rare. Il est presque aussi exceptionnel que le +véritable sentiment artistique. Que de malheureux avez-vous vus traînés +devant les plus beaux paysages du monde, par invitation, par snobisme, +ou par la meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient y prendre +plaisir qu’à se faire désigner les noms des localités ou des cimes +aperçues? Combien peu regardent par une fenêtre? Combien même des mieux +disposés sont capables d’une contemplation de quelques secondes! Quant à +ceux qui habitent les sites admirables, qu’ils ont donc vite cessé de +les apercevoir et qu’ils en reçoivent peu d’influence! Pour la plupart, +nous n’aimons la nature qu’en étrangers, comme nous aimons l’Italie, une +excursion, une occasion de nous mouvoir, comme nous aimons le voyage. Et +pour un grand nombre de ceux qui aiment franchement la nature, cet amour +des choses impersonnelles et agrestes n’est qu’un dépit contre la +civilisation qui les a blessés; la nature est souvent le refuge, elle +est le dernier couvent des âmes lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou, +une poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où elle invoquait la +nature, «qui seule reste semblable à elle-même». Était-ce là l’amour de +la nature ou celui de la jeunesse qui fuit? Chez Rousseau, comme chez +Martial, le poète latin, comme chez tant d’autres, le goût de la nature +est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être trouverait-on le secret +du penchant de nos contemporains pour les bois... + +Le caractère bienfaisant de la nature vient de ce qu’elle est, pour les +rares âmes contemplatives, un tableau attrayant, reposant ou émouvant, +ou bien un symbole de grandeur, de force ou de sérénité. Il vient +surtout de ce qu’elle est le plus complaisant miroir de notre visage +intérieur et l’écho le plus exact de nos intimes chuchotements. Il vient +de ce qu’elle est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour la +solitude. L’habitude de vivre en commun, en nous obligeant à nous +réduire à un certain niveau souvent médiocre, crée en nous une intimité +vis-à-vis des grandes pensées, une pudeur du beau. La nature peut nous +rendre la noble audace d’être graves. Mais la vérité est qu’elle ne peut +que nous seconder dans le dessein que nous avons de l’être. Elle est +miroir embellissant, elle est écho harmonieux. Mais en définitive, son +pouvoir se borne à nous placer vis-à-vis de nous-mêmes. Que +contiendrait-elle de sublime, que nous ne lui ayons d’abord prêté? +Supprimez l’âme de l’homme, a-t-on dit depuis bien longtemps, et le +monde n’est plus qu’un désert. + + + + +LE THÉATRE ET LE LIVRE[6] + + [6] Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort dans _les + Marges_. + + +Le goût du théâtre ne me semble être qu’une manifestation, entre autres, +du goût de sociabilité qui est si vif chez les Français. Je ne crois pas +qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir qu’on y éprouve, que pour +y puiser un sujet de conversation qui soit commun à toutes les maisons +qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, en prenant le thé, en bien +d’autres circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si pauvre qu’elle +soit, c’est encore ardu? D’où la prépondérance prise par les acteurs, +les actrices, leur vie privée et celle des auteurs, bien plus +accessibles à chacun que leur talent ou leurs défauts. Comment +voulez-vous que l’intérêt d’un livre tout nu puisse lutter avec la +multitude des accessoires matériels, tangibles, vivants, mouvants, et à +la portée des femmes, qui environnent le théâtre? Et par quel moyen +contraindre tout le monde, et presque tous les mondes, à lire, à avoir +lu dans le même temps un roman? + +Le goût du théâtre, à notre époque, est une manifestation de l’évolution +de nos esprits paresseux vers les divertissements matériels. Je +n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre que des agréments de +cette nature, mais il en offre toujours de cette nature, même alors +qu’il contient, par exception, des éléments d’un ordre plus élevé, et ce +sont ces petites misères qui ont prise sur le plus grand nombre. + +Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être un indice de +développement intellectuel, c’est que le genre théâtre est condamné au +succès, au succès immédiat. Il me paraît contraire à tout ce que nous +savons sur la fortune des œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée +séduire l’immense public. Une œuvre neuve et belle ne peut que +s’infiltrer petit à petit, soutenue par la force d’une élite. C’est +pourquoi je ne sais rien de plus utile que les entreprises de +représentations, qui tendent à se multiplier, même dans les théâtres +officiels, pour lesquelles l’espoir de la centième, ni même de la +troisième représentation, n’entre en ligne de compte. Tout l’espoir du +progrès théâtral est là, comme tout l’espoir du progrès littéraire est +dans les revues jeunes et libres. + +Mais je ne crois pas du tout que le théâtre soit un art inférieur. S’il +l’est parfois, c’est à cause du concours obligatoire des masses. Mais il +peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à la psychologie la plus +profonde, à la condition qu’elle soit ramassée en formules +shakespeariennes qui, comme dit Sainte-Beuve, «percent l’homme tout +entier». C’est un art difficile, certes, mais qui oblige à la règle +essentielle de tout art: la composition, et à une des qualités les plus +désirables: la concision. Il pourrait être la meilleure et la plus +féconde école, s’il n’était asservi à la triste condition d’être un +délassement d’hommes fatigués par la journée, et un plaisir facile ne +détournant pas le sang des organes de la digestion. + +Dans les conditions actuelles, évidemment, l’homme qui a l’amour de la +lecture est supérieur à celui qui a la passion du théâtre. Et, +d’ailleurs, en admettant les conditions les plus favorables au progrès +de l’art du théâtre, la lecture offrirait toujours un aliment +incomparablement plus riche à cause des profondeurs qui ne lui sont +jamais interdites, et à cause de cette délectation incomparable qu’est +le style d’un récit. L’affinement, le goût et l’amplitude même de +l’intelligence ne sont possibles que dans une société qui a conservé le +goût de la lecture. + + + + +LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE[7] + + [7] Août 1912. Enquête de Gaston Picard. + + +I + +Sur le roman, je ne crois guère avoir changé d’idée depuis l’enquête de +Le Cardonnel et Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et il y en a +d’innombrables, puisque c’est le genre le plus libre qui soit. Je crois +même avoir usé personnellement de cette liberté, en écrivant des romans +dissemblables au point de constamment dérouter le public qui aime à +suivre un auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui, comme il y a +dix et quinze ans, je donne ma préférence et je consacre le meilleur de +mes forces au roman dit «de mœurs», c’est-à-dire à celui qui ne se +contente pas de narrer, fût-ce sous la plus belle forme, un épisode, une +idylle, une anecdote, mais qui emprunte à l’Histoire son caractère de +témoignage impartial sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si un +roman est si juste et si profond, que le spectacle présenté par lui +soit, non d’une époque, mais de tous les temps, ah! tant mieux! et c’est +ce que le génie seul obtient. Mais je ne crois pas que nous devions nous +proposer un but si présomptueux, et je crois que se le proposer est le +plus sûr moyen de ne pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la +plupart du temps, ingénu, que les œuvres immortelles n’ont pas été +composées si orgueilleusement, et que c’est en exécutant avec modestie +une tâche limitée, que l’on se trouve parfois, comme par hasard, avoir +accompli un chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui s’offre à un +romancier, c’est la peinture des hommes de son temps. + +Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à mon avis, établit une +différence très nette entre le rôle du romancier et celui de tous les +autres artistes, et une différence plus tranchée encore entre l’ouvrier +d’une telle œuvre et les amuseurs publics que l’on se plaît trop à +confondre avec lui. + +Le rôle des artistes en général est de charmer. Pour nos plus grands +écrivains du dix-septième siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, +Racine, «plaire» était la «règle» reconnue. (Mais «plaire» alors, +c’était satisfaire aux exigences d’une toute petite et excellente +société; aujourd’hui, c’est se placer au niveau des foules.) Avec le +sens de l’Histoire introduit, du moins avec éclat, par Balzac, dans le +roman, une notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si importante +que toute autre considération fléchit devant elle, c’est la notion de +justesse, c’est l’impérieuse nécessité de «faire vrai». Nous devons +peindre les hommes tels qu’ils sont. C’est en vain que notre lyrisme et +notre idéalisme clameront, et nous pousseront à la déformation, à +l’embellissement de notre sujet: si ce peut être le succès assuré pour +aujourd’hui, c’est la caducité inévitable pour demain. Notre modèle est +l’homme; il offre à nos velléités, à nos caprices, ce que les artistes +plastiques connaissent sous l’expression de «résistance de la matière». +Cet art difficile est une lutte entre deux forces et non un +divertissement arbitraire: ce combat entre la volonté de l’artiste qui +se croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles sourdement +manifestées par le modèle humain, est, à mes yeux, un des plus curieux +spectacles du monde. De là toute la grandeur du roman de mœurs, et de là +aussi sa beauté qui est--je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de +1904--d’une nature assez particulière. + +Elle ne se confond pas avec ce qu’on est convenu de nommer la beauté +dans les arts, parce que son principal élément est la vérité +psychologique et l’intelligence des lois et des mouvements sociaux. Je +ne dis pas que ce soit son seul élément, car il en est d’autres +qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain,--et notamment et surtout +sa qualité d’artiste, s’il est artiste,--mais cet élément le +caractérise, et il a et aura désormais tant d’importance que le +constater dans un roman c’est proclamer l’excellence de l’ouvrage. A mon +sens, cela va sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre pour +hausser l’ouvrage: don d’expression, poésie, et cette autre faculté +qu’ont les grands auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je ne sais +quelle vision d’un juge surhumain, dont les accents par moments +descendent comme l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité impose +et effraie. Mais un roman de mœurs peut être remarquable sans ces signes +de supériorité. + +Et la beauté du roman de mœurs ne se confond pas plus que l’histoire +avec la morale: parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre, +mais d’enregistrer les gestes humains en leur communiquant un caractère +mémorable, une véracité plus frappante que le spectacle tumultueux et +confus de la vie. Je pense qu’une morale plus forte et plus saine que +celle qui est voulue par un auteur, se dégage du tableau de la vie +clarifiée, résumée, par un esprit naturellement probe et élevé. Les +conclusions la plupart du temps amères que nous tirons d’un examen +approfondi de la vie, sont d’une portée plus longue, d’un retentissement +autrement étendu dans toutes les régions de l’homme, que cette espèce +d’optimisme mensonger qui, à la fin des belles crises des romans +ordinaires, n’a pour but que de procurer au lecteur troublé par les +péripéties du récit une bonne nuit. + +Seule, l’impression de la vie réelle demeure, et pousse des +prolongements multiples dans la mémoire, tandis qu’une intrigue +adroitement nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur, lui +représente une chose achevée, épuisée, et sur laquelle il n’y a plus à +revenir. J’aime mieux, à la page dernière de mon roman, voir un lecteur +un peu boudeur et mal content, que de le surprendre fermant le livre +avec cet air béat que laisse une question définitivement jugée: il y +reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même le sens du récit que +l’auteur n’a pas pris soin de lui exprimer en grandes capitales. Et s’il +est choqué, moins par des exemples qui n’ont pas été choisis dans ce +but, c’est d’autant mieux! C’est qu’il est blessé au bon endroit; et il +n’y a que la vérité qui blesse. + +Comme la vérité, ce genre de roman blesse presque tout le monde; il est +condamné à un relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la fortune +du roman dit «réaliste» ou «naturaliste», ne saurait le faire valoir +pour le grand nombre. On se laissait scandaliser par une certaine +franchise au temps de _Madame Bovary_. Le naturalisme, ensuite, fut un +objet de curiosité par la puanteur de ses fanges ou la verve de son +pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées de tout artifice ne +saurait séduire que certains esprits, très cultivés par l’antiquité +grecque et latine, et qui seraient encore, comme on l’était au temps de +Montaigne ou de La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour les idées que +l’on se passionne aujourd’hui. Les idées passent comme les fleurs, mais +ne renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne vois qu’un objet propre +à la littérature, et qui, populaire ou non, ait la même chance de durée +que l’homme, c’est la connaissance de l’homme. Le roman de mœurs--qui, +par surcroît, peut être une magnifique œuvre d’art--n’a pour but que d’y +contribuer. + + +II + +Les publications à bon marché ont pu être avantageuses à certains +auteurs dont les «trompettes de la renommée» n’avaient pas porté le nom +dans tous les lieux où le public qui leur est destiné réside. Le public +des auteurs les moins asservis au public réside partout. Il n’est pas +forcément où se trouve le public dit «d’élite». Le public d’élite n’est +pas groupé comme un troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne savons +pas où il est. Les collections à bon marché ont pu l’atteindre, par +hasard, en prenant sur la masse du public une autorité qui les imposait +à des cinquantaines, à des centaines de mille acheteurs. Mais, ne nous y +trompons pas: l’élite capable d’apprécier une œuvre non vulgaire, si +dispersée qu’elle soit, ne doit pas être très nombreuse: et des +cinquantaines, des centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître +qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou tel nom dans leur +bibliothèque. L’achèteront-ils de nouveau? C’est une question qui n’est +pas résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première phase. + +Quant à l’influence exercée par ces publications sur les œuvres, eh +bien, elle pourra être excellente à certains talents qui sont faits pour +le grand nombre; il y en a; elle les obligera tout de suite à +communiquer à leurs œuvres les qualités requises. Pour les autres, si +ces tirages les influencent, c’est qu’ils eussent pu être influencés +aussi bien par un éditeur ordinaire, par un directeur de revue, par un +ami, par leur femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont forts feront +leur œuvre sans se soucier du sort qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. +A quelques scrupuleux elle pourrait donner un certain souci moral. + + + + +POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE? + +POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS?[8] + + [8] Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le _Gil Blas_. Mais + ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve. + + +Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écris mes livres. Il m’a +toujours semblé que je n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne +faisais pas cela, je serais embarrassé de ma personne et mécontent de +moi. Je dois en conclure que j’écris mes livres parce que c’est ma +fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve généralement à les écrire, +suffirait amplement à expliquer leur origine. + +Maintenant, à force d’écrire des livres, on prend conscience de ce qu’on +avait fait tout d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien on se +donne des raisons d’écrire. Pour ce qui me concerne, j’ai remarqué que +ce que j’écrivais le plus spontanément coïncidait à peu près avec ce que +les doctes traités nomment l’histoire des mœurs, tout au moins se +rapprochait un peu de ce qu’on entend par ces grands mots: je ne l’avais +pas fait exprès. Et en effet, ce qui pique ma curiosité dans la vie, ce +sont, non pas les anecdotes, non pas les aventures, mais les traits de +caractères ou de mœurs. Inconsciemment, en rapportant ces traits ou en +les accommodant à ma manière, j’y joins la sourde rumeur de réaction qui +se produit en moi à la vue de mainte action humaine qui me déplaît ou +m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. Et cela donne ce que +ça peut. Toutefois, j’ai donc désormais en la plupart de mes terreurs +(_sic_), du moins un but, étranger à mon propre divertissement, et qui +consiste à essayer de fixer des états de mœurs caractéristiques. Une +sorte de vérité historique et la vérité psychologique, voilà les deux +seules considérations extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais +d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à les traiter est le +régulateur indispensable de ma tâche, et la condition de sa réussite. +J’entends par «réussite» ma satisfaction d’ouvrier; et ce que j’appelle +mon plaisir, ce doit être mon goût personnel, mon esthétique, si vous +voulez, lorsqu’ils sont contentés. + + * * * * * + +Il va donc de soi que je ne pense pas du tout à exercer une influence. +Ceci est très éloigné de mon intention. Je ne songe point non plus à un +public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. Si j’avais ces +préoccupations, mes livres seraient conçus tout autrement. Ils +plairaient probablement davantage, mais ils ne me plairaient pas. + +Je ne cherche même pas à émouvoir; c’est, de toutes mes abstentions, la +moins comprise. Il m’arrive bien souvent de supprimer une scène qui se +présente à mon imagination et qui pourrait être pathétique. Pourquoi j’y +renonce? Parce que cela me semble faire partie des _moyens_ de flatter +le public, et parce que, de l’émotion qui peut se trouver dans mes +livres, je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus secret. Il me +plaît que beaucoup, même, puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet +accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas par son éloquence ou ses +éclats l’exposé simple et nu des faits psychologiques, qui seuls me +paraissent avoir un intérêt durable. + +Se formera-t-il jamais un public pour admettre l’intérêt littéraire +qu’il y a à ne représenter que les scènes les plus ordinaires de la vie, +mais que l’auteur croit caractéristiques et typiques, et à ne les +enjoliver par nul autre agrément que celui qui peut provenir de leur +_justesse_? Je n’en sais rien. Je crois que le public en est encore +aujourd’hui au point où il en était au temps du procès de _Madame +Bovary_ et même de la querelle du _Cid_: il confond la beauté d’un livre +avec la beauté morale des personnages, il appelle beau livre celui où +les hommes sont représentés tels qu’ils _devraient être_, tandis que +nous appelons beau livre celui où les personnages sont tels que la vie +nous les représente. Il aime les belles leçons morales, et je ne le +blâme certes point de cela. Mais si la leçon morale n’enlève rien à la +beauté d’un livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau livre de +donner une leçon morale; et la plus forte leçon morale qui puisse être +fournie au lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle de la vie +réelle, que n’a déformée aucune tendance étrangère à la seule passion +d’être vrai. + +Songez-vous à _distraire_, me demandez-vous? Ah! pour distraire, que +j’aimerais à écrire de beaux contes, libres, et où la fantaisie, la +charmante fantaisie, le premier des dons d’un artiste, pût s’en donner à +cœur joie! Mais le conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, et +c’est le cas de se demander, plus encore que pour le roman de +psychologie réaliste: «pour quel public les écrirait-on?» Et puis, +serais-je capable de les écrire? + + + + +DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES?[9] + + [9] Octobre 1913. Paru dans le _Tout-Paris Magazine_. + + +Je ne me serais pas posé cette question, mais on me la pose et je ne +veux pas m’y dérober. On me la pose très probablement parce qu’on se +préoccupe beaucoup des jeunes filles aujourd’hui, et parce qu’on se +préoccupe, en les laissant jeunes filles, de ne point les laisser +ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, et à bon droit, des +lectures autres que celles qu’on a coutume de leur donner. + +Ah! si l’on me demandait: «Doit-on écrire des romans pour les enfants?» +La réponse serait aisée! Oui, certainement, on doit écrire des romans +pour les enfants quand on a le don, d’ailleurs si rare, de parler la +langue qu’il faut pour cela. C’est que les enfants sont un peuple qui a +ses coutumes, ses lois, une mentalité très particulière qu’on ne peut se +flatter d’approfondir, mais dont on peut définir à peu près les limites. +Les enfants sont de petites gens dont on peut dire: «Ils sont ainsi, ils +aiment cela, ils se comportent en telle circonstance de la façon +suivante», comme on le dirait des abeilles ou du chat. Leurs mœurs ont +ce caractère achevé et complet qui ne laisse à l’historien aucune +hésitation, et flattent l’anecdotier et le moraliste, jusque par les +audaces extraordinaires qu’elles comportent. On peut écrire les mœurs +des enfants ou l’on peut écrire des histoires inspirées de leurs mœurs, +des histoires qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires qui, +d’une façon générale, sont intéressantes. + +Mais, les jeunes filles! Les jeunes filles ne sont pas un peuple à part +dans l’humanité. Les jeunes filles sont des êtres particulièrement +charmants qui passent d’un état à un autre, des êtres de transition, qui +tiennent aussi, dans une mesure indéterminable, à l’état futur auquel +elles aspirent. Des unes on dit: «Ce sont de véritables enfants», des +autres: «Ce sont déjà de petites femmes.» Et les bouleversements dans +les mœurs et les émancipations et les régimes d’obstruction et de +contrainte n’y feront rien: il y aura toujours et partout des jeunes +filles qui, sans être pour cela des retardataires, conserveront le +caractère dominant de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être +pour cela des émancipées, offriront en toute leur personne le caractère +de la femme. Et puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, des +jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est plus divers ni plus +incertain. Il vit à côté du monde commun, et quasi mêlé à lui, sans +vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, il est comme à la +veille d’une révolution qui peut tout bouleverser, il se tient dans +l’attente, aux portes d’une terre promise qui ne lui apparaît, malgré +toutes les précocités, qu’au travers de la brume,--d’une terre promise +régie par un principe fondamental qu’il doit précisément ignorer. +Combien de femmes ne sont que le reflet de l’homme qui a su les dompter +par l’amour! Les jeunes filles sont des femmes aperçues avant l’exercice +de toute influence, ou bien qui subissent un grand nombre de +commencements d’influences, qui se disent consciemment ou non un jour: +«Ce sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la vie, la carrière», +et qui le lendemain, se disent: «Non, ce sera celui-là.» Vie étrange et +sans nom, attrayante par l’ambiguïté même qui la doit rendre parfois si +redoutable, exquise probablement par les innombrables possibilités +qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses espérances. + +Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude de son état que l’on a +dédié à la jeune fille une littérature de neutralité applicable +confusément à toutes, ne satisfaisant aucune d’elles, et naturellement +peu tentante pour les écrivains qui estiment que leur art est de ne +tromper jamais sur les formes et les faits essentiels de la vie. + +Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans une des conférences de M. +Faguet sur La Fontaine (ah! que les jeunes filles feraient mieux de lire +La Fontaine, le plus fécond, le plus admirable de nos romanciers, et de +lire les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le Montaigne de notre +temps, c’est-à-dire un de ces moralistes à la française, de qui +l’agréable causerie est imprégnée de l’immense passé littéraire et +philosophique, que de lire les romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits +pour elles!), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans M. Faguet un petit +récit personnel dont il illustrait comme d’une vignette sa conférence. +Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, à qui sa mère +expliquait la fable de la Cigale et la Fourmi, avait soudain protesté en +entendant que la fourmi, laborieuse et avare, envoie impitoyablement +«danser» l’imprévoyante cigale: «Non, disait la petite fille, ça n’est +pas ça!»--«Comment, expliquait la mère, ça n’est pas ça! mais voilà le +texte...» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde, mais elle lui donne +un peu à manger.» + +Eh bien, malgré mon profond respect et ma très particulière admiration +pour M. Faguet, je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. Qu’il +s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de jeunes filles, et qu’il s’agisse +même du public entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener la +littérature à la conception que le public se fait de la littérature; or, +pour la plus grande partie du public, la littérature, c’est la peinture +des gens et des choses tels qu’ils _devraient_ être. Le public demande à +l’écrivain de satisfaire le désir de justice qui est au cœur de l’homme, +et il juge bon écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à +l’état idéal dans une société idéale. C’est une conception qu’il a +adoptée de Rousseau et qui est fort peu française; c’est une conception +qui doit amener la littérature à la pure niaiserie et livrer la +littérature française aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, comme +la plupart de nos francs conteurs, même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à +la jeunesse, peint les hommes tels qu’ils _sont_, et il n’agit pas ainsi +pour son pur agrément d’artiste, car l’intention morale n’est pas du +tout absente de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont les _Fables_; +il agit ainsi parce qu’il n’y a point de leçon plus salutaire que celle +qui se dégage de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la vie +réelle, au moins les trois quarts du temps, la fourmi «peu prêteuse» +envoie au diable la cigale; il n’est pas mauvais que la jeunesse en soit +avertie; elle est heurtée, elle réfléchit, et si son sens du juste se +révolte, comme il est probable, une réaction excellente se produit en +son esprit, et elle est plus apte à exécuter une action généreuse que si +vous la bercez et l’endormez par la narration béate et mensongère du +bien partout accompli. Presque rien ne commence, ni ne continue, ni ne +finit tout à fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop tendre +pour apprendre qu’en général cela se passe mal dans le monde, et, parce +que l’iniquité vous aura certainement choquée, nul stimulant ne saurait +être plus efficace, ô jeunesse! pour y faire, de vos propres mains, +porter remède. + +Que cette petite discussion autour d’une fable me serve d’apologue et +laisse paraître le fond de ma pensée sur la question qui nous tient. Je +crois qu’un écrivain qui se respecte ne peut, sous aucun prétexte, +altérer sciemment l’expression de ce qu’il juge être la vérité humaine. +Un écrivain ne doit pas abdiquer la liberté de secouer l’homme, son +modèle, tout entier, et de le transpercer d’outre en outre. Or, il y a +dans le modèle humain des poussières et un brutal flot sanguin dont +nombre de jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter le contact. +Faut-il donc en conclure qu’il n’y a point de littérature pour elles? +Non, car parmi la multitude des œuvres véridiques que l’humanité +inspire, il en est qui, soit par hasard, soit par choix de l’auteur, ne +touchent que certaines faces du modèle humain, et dont la vue ne saurait +offenser personne. Il est aussi faux de croire que l’homme est +obligatoirement et dans tous les cas un monstre hideux que de le vouloir +à tout prix un être suave et exemplaire. + +Il existe une «littérature de bonne compagnie», au-dessus de laquelle se +classe, certes, «la littérature», mais qui souvent fut, elle aussi, de +la littérature sans épithète. C’est celle-là qui devra, je pense, être +ouverte de plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas qu’_Athalie_ a +été écrite spécialement pour des jeunes filles, et du grand siècle. + +Je verrais pour ma part deux conseils à donner aux auteurs qui désirent +être lus par les jeunes filles. Le premier serait de ne croire à aucun +moment que leurs lectrices sont des niaises; ils se tromperaient +lourdement et de plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins qu’aux +personnes responsables de leur éducation. Et le second serait d’écrire +des chefs-d’œuvre sans se soucier de la qualité des lecteurs. La qualité +de l’œuvre fera que, bon gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes +filles. + + + + +PROJET DE PRÉFACE[10] + + [10] Ce projet de préface au recueil de nouvelles _la Marchande de + petits pains pour les canards_ (1913) n’a paru, fragmentairement, + qu’en 1921 dans _la Revue critique des idées et des livres_, et a + été reproduit sous cette forme-là dans les _Feuilles tombées_ + (Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de + dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue + à sa première date d’inspiration: 1913, malgré quelques retouches. + + +Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la formule qui emporte +communément l’assentiment du public: mais, à tort ou à raison, je les +imagine assez proches du genre littéraire qui porte le nom de _Comédie_. + +Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de +manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le +lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule +chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui +détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse +soupçonner la proportion entre l’homme ou son groupe et ce je ne sais +quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés. J’aime +les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à +réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et +aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence +sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le +souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie: au +lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant qu’il +ne «s’y passe rien». + +Aussi mes livres sont-ils de ceux où «il ne se passe rien». Et l’on ne +verra sans doute guère qu’il se passe quelque chose dans ces minces +historiettes où j’aggrave encore mon cas en choisissant mes modèles et +mes sujets parmi les gens les plus ordinaires et les plus banales +conjonctures. Point de héros empanachés, point de vertus exemplaires et +pas le moindre «surhumain!» On a reproché à de plus grands que moi de +consacrer leur œuvre à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs +croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit le nom avec une +majuscule, appartient à cet entre-deux. Le motif qui me détermine est +plus simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, moi aussi, des +«aspirations», j’ai, et j’eus de tout temps, le goût de la _Comédie_. + +La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue +principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, prend son +meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes +et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse +comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets +convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce +rien, ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts +accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant, nous la tenons, +nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par +excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit +attentif, averti, curieux de l’homme, épris par-dessus tout de +psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs +et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art +garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous +peine de ne pas exister, il prend sa source dans le sol vulgaire et que +le talon a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême +culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et +si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, +mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance +naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas au gré du modeleur, +selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y +adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages, +mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates +exigences de sa matière. Les hautes visées, propres aux grands genres +présomptueux, non, assurément elle ne s’en prévaut point, et peu s’en +faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais +il est possible qu’elle en suggère l’idée et en sème même la contagion, +de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air +d’accomplir un acte ordinaire et d’ignorer sa propre amplitude. + + + + +UN PÉRIL LITTÉRAIRE[11] + + [11] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_. + + +_Le Misanthrope_ ne fait pas d’effet sur le public. + +C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu son article. Mais on me +rapporte son propos, et j’imagine l’émotion de l’auteur de _Boubouroche_ +et du _Train de 8 heures 47_. J’imagine son émotion, mais non pas sa +surprise douloureuse, car il y a beau temps, probablement, que ce fils +du pur terroir français a dû constater, comme je l’ai fait moi-même, que +nombre de gens s’ennuient à écouter Molière. + +C’est le moment que les érudits choisissent pour arracher au maître de +la comédie en France quelques lambeaux de sa gloire. + +Je ne rappelle le présent fait-divers que parce qu’il se présente à +propos, au milieu d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne s’émeut +qu’à demi; car, me prouverait-on que Molière ne fut jamais de taille à +accoupler deux beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne sentirais +pas diminué en mon estime le père d’Alceste et de Tartufe, tant il est +immense par ailleurs, et je n’en professerais pas moins l’opinion que +Molière est la source féconde où s’alimente la littérature française. + +Si l’on constate que cette source est désormais sans saveur pour notre +palais, y a-t-il lieu de pousser un cri d’alarme? + +N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, jusqu’à croire que le génie de +Molière se porte bien et qu’il a même de l’avenir... Peut-être serait-il +oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à une défaveur momentanée, si ce +refroidissement n’atteignait pas, par delà le maître de la comédie en +France, qui a les reins solides, la veine comique elle-même, l’esprit +satirique, c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature +d’essentiellement national. + +Un professeur qui a enseigné la littérature française à beaucoup +d’étrangers me dit: «Ils comprennent peu Molière: l’œuvre qu’ils avouent +unanimement goûter chez lui, c’est _Don Juan_.» Je sais nombre +d’excellents Français qui par une pareille manière de voir pactisent +avec l’étranger. + +Ce que l’étranger, comme les femmes, comme les gens gâtés par la +musique, comprend peu ou point, c’est l’esprit satirique, c’est +l’ironie, notre grande veine comique: c’est, plus profondément, +l’intérêt passionné qu’ont porté les lettrés de nos meilleures époques à +la connaissance de l’homme. Peut-être s’est-on détourné de cette belle +science, depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque de «psychologie»? + +A mesure que l’homme se désintéresse davantage de l’homme, l’attrait de +la véritable comédie diminue. Quand nous employons le mot «comédie», +n’entendez pas, de grâce, l’humour plus ou moins baroque dont l’unique +but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des heurts de +caractères ou de mœurs contre un idéal de raison, de bon sens, de bonté, +de justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs ingénus le rire du +contraste, et chez les spectateurs avisés le sourire de la réflexion, +lequel a pour fruit naturel une abondance d’idées morales. + +Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions plus prolongées, +plus variées, et plus fertiles, que ces malicieux rapprochements des +types humains soit entre eux, soit avec des idées dont la majesté les +écrase. De ces mouvements humains qui, par définition, sont ici +naturels, ou du moins aussi peu forcés que possible, se compose une +image de la vie, en raccourci, en traits accusés, qui comporte sa +moralité dans l’ouvrage dit «comique». + +Nos prédicants les mieux intentionnés devraient préférer, et de +beaucoup, à tout autre genre réputé plus noble, la comédie, à cause de +sa grande valeur d’enseignement. L’écart qu’il y a entre l’homme tel +qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement +sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire pitoyable, d’un auteur +soucieux de peindre fidèlement, que par l’écrivain qui veut nous édifier +en nous représentant comme des demi-dieux. Les leçons tombées de +l’Olympe, les trois quarts de nous les refusent; mais celles qui +viennent de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré s’insinuent. +Hélas! personne ne croit plus à cette vérité; et si, au théâtre comme +dans le roman, nous ne fournissons de «beaux exemples» et ne rivalisons +avec Plutarque, on nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, ou +mauvais patriotes. + +Est-ce que les enfants n’apprennent plus par cœur la _Critique de +l’École des Femmes_? Au temps où Molière écrivait cette admirable +pièce--un assez beau temps pour les lettres--on n’était pas déjà très +éloigné de croire, dans la bonne compagnie, que les «pièces comiques +sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange». Et si un tel +sentiment n’avait eu alors quelque virulence, Molière n’aurait pas pris +la peine de répliquer par la fameuse tirade de Dorante, où les tragiques +prennent quelque chose! + +L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude à la psychologie, +l’aversion pour la vérité, l’inclination des gens raffinés pour les +sentiments «guindés», la prétendue soif d’idéal qui n’est la plupart du +temps que la paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux Précieux, +est ennuyeux pour l’homme; aussi prétendent-ils fonder sur un autre +objet que l’homme leur esthétique et même leur politique! Erreur! Rien +ne se peut fonder que sur la science de l’homme. Toute la splendeur des +concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la résistance et des +réactions multiples de ce médiocre et tout-puissant objet qui est +l’homme. + +C’est ici que je vois un danger pour l’avenir de notre littérature et +même pour notre mentalité nationale. Si la bonne comédie disparaissait +de notre scène et de nos livres, je ne crois pas m’aventurer en disant +que notre esprit serait abaissé.--«Mais, m’objectera-t-on, ce retrait du +comique se fera en faveur du lyrisme, de la beauté musicale ou +plastique, de ce que vous nommez vous-même la poésie!...»--D’accord; +bien que la vie tout unie et comprise par un esprit supérieur me donne +une impression poétique au moins égale à celle que m’offre la plus +heureuse image. Mais je ne croirai point en effet tout perdu. J’admire +les porteurs de lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais je ne +peux me débarrasser d’une vision de cauchemar que j’ai eue: c’était une +main, une main charmante et fort bien ornée, une main construite pour +caresser les claviers et les magnifiques vélins; elle arrachait +tranquillement, d’une grande histoire de la littérature française, les +pages concernant nos vieux fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La +Fontaine--oui, oui!--La Bruyère, _les Provinciales_, _les Lettres +persanes_, les romans de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf _la +Chartreuse_, ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf _Salammbô_, et les +œuvres de Becque. Je ne regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle +laissait, la main charmante, était très beau, oui, en vérité, était très +beau. Mais essayez d’en empiler les belles chairs succulentes, privées +de la colonne vertébrale et de la «substantifique moëlle» qui conduit au +cerveau, et dites-moi si cela se tient et si cela fait devant +l’univers--alors même qu’il ne comprend pas très bien--si cela fait +cette fière figure que contribuait à former le génie comique de la +France. + + + + +L’ART ET LA FRANCE[12] + + [12] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_. + + +Nul écrivain ne saurait être insensible à une entreprise de littérature +et d’art. Mais j’irai plus loin et je soutiendrai que nul citoyen ne +doit la négliger. + +--C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux de la répéter! + +Vous croyez cela? Détrompez-vous. Ici ou là, de temps à autre, on a bien +l’air d’accorder à l’art une place honorable; mais on ne m’ôtera pas de +l’idée que l’on se soumet à cette convention plutôt pour obéir aux +usages d’époques révolues que par franche et ardente conviction. Chacun +se souvient du siècle de Périclès, de celui d’Auguste, de celui des +Médicis et de celui de Louis XIV; et ces souvenirs de plus en plus +familiers aux masses populaires, sont un peu troublants. N’empêche que +l’idée d’art engendre encore quelque suspicion, et que le mieux que l’on +puisse faire pour elle, en de nombreux milieux, c’est de lui concéder ce +sourire paternel qu’on a aux distributions de prix, quand dans les +préaux de leurs écoles les gamins ou les petites filles vont vous donner +une représentation du _Voyage de M. Perrichon_. + +On veut bien être complaisant aux manifestations artistiques; mais dans +un siècle où l’on sent qu’il y a de colossales questions à résoudre et +des actions nombreuses à accomplir, on ne croit pas que l’art puisse +sérieusement servir à grand’chose. + +Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque utilité, c’est pour le +domestiquer, c’est pour l’employer à servir directement et tout de +suite. + +Vous avez lu récemment les manifestations de partis divers, tendant à +drainer la force artistique pour la mener par des canaux d’adduction +rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre hommage à la puissance +de l’art, me dira-t-on. Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître +la nature de l’art. Et cette source si précieuse pour la cause commune, +c’est s’exposer à la corrompre. + +Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé, puisque là où l’on est assez +clairvoyant pour en reconnaître la valeur, on risque de lui porter les +coups les plus funestes. + +L’art n’est honoré, comme l’homme même, qu’à condition qu’il soit libre. +Je ne m’abuse point quant au sens de ce dernier mot. La liberté n’est +pas l’anarchie puisqu’elle est précisément la floraison naturelle de +l’état d’équilibre et d’ordre. L’art est libre quand il est le résultat +pur et simple du génie de l’artiste. Le génie est un démon +intérieur--généralement mauvais coucheur--que l’on risque d’étouffer, ou +qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le veut mener du dehors là où +ce n’est pas son caprice d’aller. + +J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si déconcertants qu’ils +puissent paraître, qu’en le plus intelligent despote qui prétendrait les +asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance en ces diables? C’est +parce que je crois que chacun d’eux est un produit spontané de la race +et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers l’épanouissement du +génie national que ne le ferait l’artiste obéissant avec les meilleures +intentions du monde aux chefs les mieux choisis. Il y a là un flair, un +sens spécial que je ne crois pas abaisser en le comparant à l’instinct +de certains animaux, et qui nous surprend et nous confond. Qu’on le +veuille ou non, et en quelque respect qu’on tienne le rôle de +l’intelligence, le rôle de la sensibilité dans la confection de l’œuvre +d’art est prépondérant. + +L’art est éminemment _utile_. Mais les artistes n’ont pas besoin de le +savoir. + +L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des travaux d’un peuple, ce +qui est le moins sujet à périr. + +L’art transforme pour l’homme la vision qu’il a de l’univers. C’est +l’art, bien plus encore que la nature, qui l’orne et peuple cette +vision; car la plupart des hommes, même ignorants, n’aperçoivent la +nature qu’à travers les œuvres d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la +mer, les lacs et les montagnes? C’est après que des poètes eurent +trouvé, pour chanter ces beautés, les accents qu’il convenait. De +quelles expressions vous servez-vous pour porter votre jugement sur les +choses? De celles qu’ont jetées dans la langue les écrivains qui se sont +donné la peine d’éprouver plus profondément que vous. + +L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus secret, de plus +particulier. C’est lui qui accouche les consciences, les esprits, et les +sens. Si l’on veut: l’art c’est la confession publique d’un peuple. Par +là, il nous révèle aux yeux du monde... Rôle «grandiose et délicat»! +N’est-ce pas, cela aussi, _servir_ à quelque chose? Et est-ce que par là +ne se légitime pas notre conception de l’art national à la fois et +indépendant? + +Seulement, à quelle condition l’art peut-il nous rendre un si auguste +service? C’est à la condition que l’artiste nous donne son propre chant, +comme l’oiseau; à la condition que celui qui est né merle ne se mêle pas +de faire la fauvette, ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille +des rossignols, sous prétexte que décidément la musique de ces derniers +est la meilleure... + +La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à qui, ne faisant point +œuvre d’artiste, contemple les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de +bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront avec une divine +candeur. + + + + +FEUILLES TOMBÉES[13] + + [13] 1919. Paru, sauf le second fragment, dans _le Monde nouveau_. + + +L’écrivain doit-il être le porte-parole de la société, ou doit-il être +lui-même, seulement lui-même, et en dépit de tout? + +Si son œuvre n’est que l’expression de la société, il se borne au rôle +d’historien fidèle. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, +conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, +il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la société, +qui, par définition, le dépasse et lui en impose. Il risque de la rendre +de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un +peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître +en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la société, il n’est plus +qu’au service d’une maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il perd +sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou +des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire +un écrivain de premier ordre? + +Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité +forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il +propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il +rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est +rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître +impose; et bientôt chacun se pique de voir comme lui, chacun affirme +avoir été par lui révélé à soi-même. + +Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; +le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené. + +L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas +un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, +en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, +c’est lui qui doit le donner. + + * * * * * + +Que l’écrivain doit se maintenir comme sur un îlot isolé au milieu de la +société--et cela, non pas par dédain de la société, mais seulement pour +conserver l’indépendance absolue dont il a besoin vis-à-vis des hommes +qu’il étudie, de la même façon que le savant examine et presse _l’objet_ +de sa culture. L’écrivain est un savant pour qui l’homme est l’objet à +connaître. Aucune considération ne doit le retenir dans l’obligation où +il est de dire ce qui lui apparaît comme la vérité, du moins comme la +vérité momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir strictement à +l’observation de cette règle, il rend tout progrès psychologique--et +partant social--impossible. + +L’écrivain qui vit en société cesse de voir la société avec des yeux +d’enfant émerveillé ou d’étranger curieux: il est emporté dans le +torrent. + +Il doit demeurer spectateur sur la rive. + + * * * * * + +L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a +vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les +Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres +n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils +méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est +si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est +tout. Il y a l’information de l’imagination, comme il y a l’émotion de +l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions. +La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et +commence à s’animer, l’art commence. + + * * * * * + +Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas +observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion, +joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer, +la plupart du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en +pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle +ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie +bienfaisante. + +Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très +commun ni tout à fait rare. Mais les causes de mon émotion, si l’on y +prend garde, quelles chétives choses! quelles misères! quels infiniment +petits! + +Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que +nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point. + +Il s’agit d’une émotion de beauté! + + * * * * * + +Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X... disait tantôt à +propos de certains auteurs contemporains: il les louait d’avoir renoncé +à ce qu’il appelle «le romanesque», pour se consacrer à l’étude directe +de la réalité en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des +sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B... d’avoir +écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C... d’avoir +écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, +de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction, +pour se borner à rendre avec précision les faits. + +Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il +y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le +romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou +d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain. + +Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier, +qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer +des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais +il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les +idées, comme les impressions même, et comme les mots, d’une façon +caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement +l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un +auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est +tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part du +génie littéraire. + + + + +LETTRE AU R. P. ***, S. J.[14] + + [14] Avril 1920. + + +Depuis un mois et demi que je suis ici (à Nice), j’ai imaginé et écrit +entièrement tout un volume, ce qui est vous dire que je ne me suis guère +arrêté. Rien ne m’amuserait autant que de causer avec vous du livre que +je viens de composer, qui est une espèce de conte philosophique ou moral +ou social, fantastique, et où je n’ai cherché qu’à dessiner des images +agréables, dont aucune ne manque d’avoir pour but de faire réfléchir à +quelque objet extrêmement grave[15]. C’est une manière qui m’a toujours +plu, et à laquelle je m’adonne d’autant plus volontiers que je me gêne +moins. Elle me semble avoir quelque rapport avec la vie même qui m’a +toujours présenté un côté comique et quasi burlesque, alors que je la +sentais à base de tragédie souvent atroce. + + [15] Il s’agit ici du _Carrosse aux deux lézards verts_. + +Je veux vous donner un aperçu du sujet de mon conte, parce que c’est +déjà répondre aux questions très importantes que vous me posez. Il s’y +agit de la question de la matière opposée à l’esprit, et je prendrais, +si je n’étais si profane, pour épigraphe une phrase de Bossuet. A mon +avis, le monde un jour a fait fausse route: c’est le jour où l’infernal +génie de l’application des sciences à la matière s’est développé. On a +cru que le monde renaissait; la plupart des hommes ont trouvé là à +satisfaire leurs instincts; la science appliquée correspond à un des +goûts humains les plus vifs. Mais ce jour a marqué la décadence de +l’esprit. Le progrès, s’il existe, consiste dans la culture de l’esprit; +mais l’esprit appliqué à la matière, qui, dans l’acception de tous, +engage le monde dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette idée +saugrenue une croyance mystique, inaugure une ère maudite qui aboutit à +l’obscurcissement de l’intelligence et au malheur réel des hommes. Tout +ceci fait la matière d’un conte de fées... Vous voyez comme je suis, +quelque sujet que je traite: «un apologiste du dehors» puisque, toute +question religieuse mise à part, j’aboutis toujours à quelque conclusion +comme celle-ci, du panégyrique de saint Bernard: «Les fausses voluptés, +après lesquelles les mortels ignorants courent d’une telle fureur, +qu’ont-elles, après tout, qu’une illusion de peu de durée?» + +J’imagine même volontiers que, vivant «dans le siècle», je professe une +doctrine plus sévère en ces matières que ne sauraient le faire des +religieux. C’est que _je vois_ tous les jours le néant dont ils parlent. +Tout le mouvement effréné du monde a pour but l’enrichissement de +quelques-uns--ce qui constitue une aristocratie grossière, bien plus +offensante que celle qui venait de la naissance; et cet enrichissement a +pour unique but, quoi? de procurer aux bénéficiaires l’avantage _de se +déplacer_. Se déplacer est devenu le but de l’effort des hommes. Votre +ennemi Pascal avait dit: «l’homme est né pour penser!»... Se déplacer, +pourquoi?--Mais c’est intéressant de voir des pays, des hommes nouveaux, +d’étudier les mœurs!--Sans doute. Mais outre que la plupart de ceux qui +se déplacent ne voient ni n’étudient rien du tout, il faut tenir compte +d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les hommes se déplacent, ils +concourent à rendre la surface du globe absolument uniforme. Avant cent +ans, le monde n’offrira plus de différences sensibles que ses pics +coriaces ou ses climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup. Donc +cet immense appétit de mouvement, résultant lui-même de +l’enrichissement--qui a comme contre-partie le travail ingrat et de plus +en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité,--cet appétit de +mouvement ne procurera plus absolument rien d’intéressant. Tandis qu’une +vie humaine ne suffit pas à assimiler les trésors de pensées et de +beautés littéraires préexistantes... + +Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans une ville où les vieillards, +les vieilles femmes comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir +autre chose que de se trémousser aux sons sauvages du jazz-band. + +Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre au sujet de la +_thèse_[16]. + + [16] Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué que «ici et + là, avec le choix du sujet, il tournait à la _thèse_». + +Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé à la _thèse_ romanesque. +Bourget lui-même ne la soutient pas théoriquement, et même la récuse. +Elle est essentiellement inesthétique et vous reconnaissez bien que le +roman doit conserver un caractère esthétique. C’est une œuvre d’art ou +ce n’est rien. Ce que je reproche à la thèse, telle que la pratiquent +ses adeptes, c’est le caractère artificiel des moyens qui aboutissent à +une conclusion voulue, arrêtée _a priori_. Vous pouvez démontrer, à +l’aide de marionnettes animées, tout ce que vous voudrez. Démontrer de +cette façon appartient au tract, au discours, au sermon, etc. Il y a +pour cela des _genres_ très respectables, et qui tous peuvent avoir un +caractère littéraire égal à celui du roman ou de la pièce dramatique. Le +romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à sa disposition: c’est l’étude +impartiale des hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que, sans +tricherie, il a pour but unique de s’informer sur ce que sont réellement +les hommes et sur les réactions qui s’opèrent naturellement entre eux. +Cet examen scrupuleux, sans parti pris, peut l’amener à une conclusion +morale, politique, sociale. Et en ceci vous voyez que je ne suis pas +ennemi-né de la qualité _morale_ du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu +souvent qu’il était impossible de s’occuper des hommes sans prendre +souci de la question morale. Mais ce que je soutiens, c’est que, si vous +voulez _a priori_ aboutir à une solution «conforme à la morale établie» +ou à telle solution préconçue, vous faussez par là même votre étude +psychologique ou de mœurs, puisque d’avance vous donnez un coup de pouce +à tous vos caractères afin de les amener là où vous l’avez décidé. + +C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut présenter une apparence +de thèse,--notamment _Madeleine jeune femme_; et on pourrait en dire +autant de la _Jeune fille bien élevée_, de _Mademoiselle Cloque_, du +_Médecin des Dames_, par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon examen +des hommes et des choses en cours de route, qui m’a amené là. Aussi je +pense que nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention +intentionnelle de l’auteur, le tour de main destiné à produire le +résultat voulu par le démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire des +auteurs que vous me citez. Vous me direz que si, avant de m’engager dans +un récit, j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments, je +marcherais avec certitude vers ma conclusion. Non. Parce que je suis +dans un état d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger des +éléments qui s’offrent à moi, et dans une disposition d’esprit qui +subordonne nettement la conclusion ou le sens général à l’étude des +personnages ou du milieu, de sorte que je ne peux rien _vouloir_, si ce +n’est être juste. Autrement dit, mon œuvre est complètement amorale. +Mais certains de mes récits--pour ne pas dire tous--m’amènent +d’eux-mêmes à dégager un sens de la vie assez conforme à la morale +établie. Jamais mon but n’est de produire un effet moral, mais on ne +peut toucher une créature humaine sans se heurter à la question morale. +Je ne m’interdis pas d’examiner la question morale dans un personnage ou +un groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à une fin comme vous en +remarquez une dans _Madeleine_. + +Si je vous disais que le motif qui m’a mis la plume à la main pour +écrire _Madeleine_ est radicalement opposé au résultat que j’ai obtenu, +vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai pour répondre à votre +question: «Comment naissent mes romans?» + +Une femme est venue un jour chez moi me dire: «J’ai été élevée au +Sacré-Cœur. On m’y a donné telles idées. J’en suis sortie avec une +conception bien déterminée du monde à laquelle je suis restée fidèle. +J’ai une fille qui a dix ans. Je me demande si je ne ferais pas beaucoup +mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou, de lui permettre de +se débrouiller à sa guise dans la vie: elle apprendra à la connaître +telle qu’elle est; et probablement y fera-t-elle une figure plus adaptée +que n’est la mienne.» + +On me disait cela parce que j’avais écrit _la Jeune fille bien élevée_, +qui est plutôt une satire de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à +lui donner une suite. Mais, instantanément, en entendant parler cette +femme, je résolus de donner une suite et _dans l’esprit_ de mon +interlocutrice. J’ai pris mon personnage déjà existant, là où je l’avais +laissé, et j’ai cru le mener logiquement. La logique du développement +individuel n’intervenait pas seule, il y avait la connaissance que je +puis avoir des mœurs du temps, la courbe décrite dans l’histoire morale, +depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa maternité. J’avais +complètement oublié la personne qui m’avait, sans le savoir, fourni +l’idée d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition avec elle. + +Est-ce là une thèse? Je ne peux donner ce nom à une telle opération. +C’est une expérience de laboratoire, par un modeste disciple de Claude +Bernard qui déclarait être entièrement soumis aux résultats de ses +recherches, quelles qu’en pussent être les conséquences. + +De là vient que, selon les sujets que je traite, j’ai ou je n’ai pas +l’air de soutenir une thèse. + +Il me paraît impossible que celui qui soutient une thèse, dans le roman, +ne fausse pas tous ses personnages. Or une seule chose importe dans +l’œuvre d’art littéraire: ce n’est pas la conclusion morale, qui +n’intéresse que les contemporains, occupés, eux, à certaines luttes que +ces conclusions soutiennent ou compromettent; mais c’est la vérité +humaine, le portrait durable de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté, +intéressera dans des centaines d’années comme de son temps. + +Je me défends encore de toute évolution, ou du moins d’une évolution qui +aurait bouleversé ma manière. _Mademoiselle Cloque_, qui est de 1896[17] +n’est pas si éloignée de _Madeleine_. Je viens d’écrire une petite suite +à la _Leçon d’amour dans un parc_ que je considère comme un des plus +sérieux de mes romans; et le roman que j’ai passé le dernier mois à +écrire, me rappelait constamment _les Bains de Bade_! Mon esprit ne me +semble pas s’être sensiblement modifié. Je continue à «constater des +états psychologiques», et je ne vois rien d’autre à faire pour moi dans +l’avenir--du moins au point de vue _littéraire_;--car si l’expérience +m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais celles-ci que sous une +forme autre que celle du roman. + + [17] Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de mémoire, + ou une distraction de plume. _Mademoiselle Cloque_ a été écrite dans + la seconde moitié de 1898, et parut au début de 1899. + +Entre la brochure, le tract, le discours, s’introduirait plutôt le +_conte_, comme genre de transition. Dans le conte on est plus maître des +événements, et les personnages sont plus symboliques; c’est une sorte +d’allégorie, de parabole, par laquelle l’auteur exprime au moyen +d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il pense. Mais je reste +entêté sur ce point: dans le grand roman, connaître sa conclusion en +même temps que l’on pose ses prémisses, c’est la garantie que l’ouvrage +sera fait de marionnettes confectionnées à son gré par l’auteur, et qui, +par conséquent, ne prouveront rien. + +_L’Enfant à la balustrade_ ne prouve rien, certes! Mais, du point de vue +moral, il fait bien mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste +exemple de la vie médiocre et méchante, et qu’il pose, à côté, l’idéal, +le besoin du mieux, du plus beau! Et, pour moi, pourquoi encore a-t-il +le droit de toucher à cet élément de haute moralité ou de philosophie? +parce qu’une telle tendance existe réellement dans l’enfance. + +Les «origines» d’un roman sont complexes, mais se ramènent à une: un +fait typique, caractéristique, une vérité de caractère ou de mœurs +sortant d’un exemple souvent fourni par la vie. Souvent l’exemple fourni +est boiteux ou incomplet; sur lui notre liberté s’exerce pleinement: +c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple vraisemblable, +différent et supérieur. Mais une fois qu’on est aux prises avec des +types, nous devenons esclaves de la vérité historique, nous ne pouvons +pas tricher, c’est eux qui nous mènent. S’ils nous mènent là où vous, +mon Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le titre d’«apologiste +du dehors» nous convient, et c’est alors que le résultat de notre +travail est beaucoup plus important que celui des apologistes du +dedans... + +Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de l’_Écho de Paris_[18], +pour plusieurs raisons, dont la moindre est que, en définitive, je ne +suis pas un auteur pour grand public. J’aurais pu l’être à une autre +époque... où le public sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il +ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces souvenirs d’enfance, de +toucher à des figures de religieux, et là, il faut l’apologie nette: ma +méthode qui consiste à étudier la créature humaine, impartialement, ne +saurait satisfaire. Il faut en outre se placer au point de vue de tout +le monde et non à celui que réclame votre propre esprit, chose à +laquelle je ne saurais me plier... + + [18] Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu par + l’auteur, à Poitiers. + +Je suis difficile à connaître, soit dit bien entendu sans en tirer +vanité, mais à cause de ma naturelle inclination à obéir à mes penchants +variables, plus qu’à une ligne de conduite tracée _a priori_. Si +j’écrivais beaucoup plus, l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma +diversité, car elle existe; mais le goût fatal de toujours raboter et +limer nos ouvrages nuit à notre fécondité. Pendant les années qui me +restent, s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup. Je finirai +peut-être ainsi par me ramasser, du moins aux yeux des hommes. + + + + +PROPOS ROMANESQUES[19] + + [19] Fin 1920. + + +Parler de littérature c’est partir en guerre un peu. Est-il même un +sujet qui divise autant les hommes? On s’entend mieux sur la sociologie +et sur la politique, car il ne s’agit là que d’intérêts vitaux. Mais +quand les goûts sont en question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits +superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, et l’âpreté dans la +discussion ne connaît aucune retenue. C’en serait fait depuis beau temps +de l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait aux arts. Par +bonheur, la Providence, comme beaucoup de vieux organisateurs, a assez +bien fait les choses en décrétant que sur ce chapitre un peu plus que +les trois quarts de ses créatures supérieures demeureraient complètement +obtuses. Grâce à cette sage précaution, nous voyons des groupes compacts +de personnes abdiquer tout jugement personnel et s’en remettre, avec une +complaisance souvent touchante, à la direction d’un monsieur ou d’une +dame de leur compagnie qu’ils adoptent pour guide en matière esthétique. +Ainsi s’établissent bénévolement, dans le domaine du goût, de petites +tyrannies qui ne le cèdent en rien, quant au despotisme et à +l’arbitraire, aux systèmes tant décriés des gouvernements antiques. + +C’est un moindre mal? ai-je avancé. Mais sans doute, et bien que je +n’aime pas l’esclavage. Car il est toujours avantageux pour le bon ordre +qu’une importante partie du genre humain consente à jouer ou les rôles +muets ou bien celui d’un docile troupeau qui trottine en bêlant devant +son berger bon ou mauvais. + +Les choses étant ainsi, nous sommes privés évidemment d’entendre le +murmure varié de la mer humaine, et nous possédons, en revanche, une +sorte de système représentatif--ni plus ni moins défectueux que tout +autre--, quelques énergumènes et aussi parfois des gens tout à fait +distingués ayant assumé la charge de décréter la valeur des ouvrages de +l’esprit. + +Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, les femmes du monde et +les académies donnent au public le ton du jour. Le bon public ne +proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites préférences, il ne les +montre qu’en payant de sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui +doit plaire; mais rarement, dans les conversations, il osera afficher un +goût qui soit autre que le goût régnant dans sa société. Tel lit en +catimini, pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne laissera jamais sur sa +table, et tel fait très pertinemment l’éloge d’un livre qu’il s’est bien +gardé d’ouvrir. + +Il y a donc un goût public ou, plus exactement, un certain nombre de +goûts publics, qui sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir, +et puis il y a des myriades de goûts privés--et peut-être, qui sait? un +seul goût privé--qui reste inconnaissable, mystérieux, pour la +satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent à la secrète, +mais sans avoir d’autre point d’appui que des présomptions pour en +établir la formule. + +Et l’on nous demande tous les matins: quelles sont les tendances de la +littérature? quelle sera la littérature de demain? + +Quand j’aurai établi la liste des principaux ouvrages parus en 1920, je +sens que je serai complètement incapable de répondre à une pareille +question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher là-dessus une opinion avant +de me rappeler ces romans ou poèmes qui, certainement, m’obligeraient à +avoir plutôt dix opinions qu’une seule. + +En regardant les choses, je ne dis pas du plus haut, mais du plus loin +possible, on discerne qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui à +croire que, une grande guerre ayant bouleversé le monde, tout doit être +également bouleversé, y compris les principes d’art qui jusqu’à présent +suffirent à nos besoins. Pourtant, depuis Homère, de nombreuses et +terribles guerres ont ensanglanté le monde; et la plus fameuse +révolution: l’établissement du christianisme, a retourné bout pour bout +les images que les hommes se font; et c’est encore le prestige de ces +vieilles rhapsodies homériques qui hante aujourd’hui l’écrivain +débutant, comme le maître à cheveux blancs qui a achevé son œuvre. Tous +les changements pour lesquels le monde s’agite sont, à un point de vue +essentiel, des leurres, puisque le même soleil est là, sur notre tête, +et le même cœur, dans notre poitrine. + +Seulement, comme à l’heure qu’il est les hommes viennent d’agir beaucoup +et violemment, ils s’avisent que les romans que l’on avait coutume de +prôner piétinent un peu et que la chaîne des «événements» proprement +dits n’y est pas secouée avec assez de muscles. On tend à insinuer que +la psychologie, par exemple, est un aliment fade et peu substantiel, +alors qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux composé de faits, +de déplacements rapides et de catastrophes. C’est à peu près comme si +l’on prétendait que, durant la période de dix années qui a précédé 1914, +il ne s’est rien passé d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a +quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. La seule période +digne d’intérêt commencerait au 2 août de cette mémorable année. Mais +cependant l’effroyable éclat du 2 août n’est que le résultat d’une vie +intense et quasi secrète _des esprits_ durant les dix années qui +précédèrent l’_action_. Sans ce mouvement des esprits l’action ne se fût +pas engagée. + +Eh bien! ceux qui ne se sentent point d’humeur à étudier les causes +psychologiques de la guerre se trouveront naturellement les mêmes qui +croient que le roman de faits est supérieur au roman psychologique, les +mêmes qui nous disent que dans _Adolphe_, dans _Volupté_ ou dans +_Dominique_, «il ne se passe rien». + +Si nous, partisans résolus du roman psychologique, nous affections un +mépris total pour le roman d’action, nous ne serions pas aussi injustes +que le sont les partisans de l’unique roman d’action. C’est parce qu’il +n’y a point d’acte qui soit digne de captiver par soi-même et +indépendamment d’une opération mentale. Il n’y a pas jusqu’aux drames de +la nature, jusqu’aux catastrophes sismiques où la collaboration de +l’homme est évidemment nulle, qui ne nous obligent, si nous en voulons +fournir un tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie du +mystère, du divin, ou de l’antique fatalité. Si par hasard le fait en +soi, tout nu, vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une +interprétation psychologique que l’auteur a omise, songez-y, peut-être +volontairement. + +Et là nous touchons un des points les plus sensibles de l’esthétique: +l’art étant essentiellement poésie, et la poésie étant suggestion, +l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, pour peu qu’un fait non +recherché en apparence vous suggère soit une quantité de faits, soit les +faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un fait, dépourvu de +commentaires, vous oblige aux commentaires les plus riches, les plus +féconds, ou appartenant à l’ordre le plus élevé. + +C’est une bien grossière erreur de croire que l’écrivain dit +«psychologue» soit ennemi du roman d’action: s’il méprise l’action telle +qu’on la conçoit dans les romans feuilletonesques, c’est qu’elle est une +action limitée à elle-même, stérile, maigre et miséreuse, inhabile à +engendrer dans l’esprit--où _tout_ en définitive _se passe_--ces +multitudes infinies d’actions, ces «mille et une nuits» d’actions, que +crée à chacune de ses pages l’œuvre psychologique la plus dépouillée +d’intrigues et la plus sobre de commentaires d’auteur. + + + + +FEUILLES TOMBÉES[20] + + [20] 1921. Paru dans la _Minerve française_. + + +Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une +vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette +chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est +l’_Art_ même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui +préexistantes. + +L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est +conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie +qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il +apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, +comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est +dérisoirement fermé. + +Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui +préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût +d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux +d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de +produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent. Il est un +imitateur, né impuissant à trouver la forme nouvelle. Dès lors il +s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, +amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il +a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure +d’ingénu. + +En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou +connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait en +somme que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La +mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules +d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant +régné. Car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, +en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une +éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités, +jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un +certain temps. + + * * * * * + +Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous +ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous +prenons part. Or l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour +une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le +contour immuable des choses qui changent sans répit. + +Antagonisme de l’art et de la vie. + +Par contre on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les +sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit +Mithouard, est «une sublime économie». C’est la définition la plus vraie +que je sache. L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout +élément inutile est nuisible et parce qu’il s’agit de frapper comme à la +cible, en un seul point, de tout notre plomb qui fait balle. Dans la +conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait +la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. +Où il y a prodigalité, il y a petit art; où il y a prodigue, il y a +pauvre homme. + +J’explique par un sentiment de la règle artistique mon aversion +personnelle pour la bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais non +pas sans lui nuire. On voit des bohèmes, comme La Fontaine, qui +pratiquent la plus sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce des +bohèmes? Ce sont avant tout des esprits amoureux de la liberté; c’est +bien autre chose. + + + + +MENUS PROPOS[21] + + [21] 1921. Paru dans _la Revue critique des idées et des livres_. + + +Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est +capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns +seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la +technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec +une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne +retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs +professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des +érudits--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui peu à +peu gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à +l’admiration, et l’herbier remplace la nature. + + * * * * * + +L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque +d’une certaine insuffisance d’esprit. + +Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le +roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à +ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser. Ce n’est pas leur moralité +ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est +qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la +morale et non pour la vérité humaine. + + * * * * * + +Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas +de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues +aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de +la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la +conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité +humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de +ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions, +si c’est cette étude qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre +sujet comme un savant la matière de ses expériences ou de ses +observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il +est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la +présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette +lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur +ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le; car +c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que +nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle +et en nous. + +On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles +gens bien intentionnés qui voudraient nous faire forcer la nature ou les +faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un +enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, +apôtres,--prenez garde,--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il +s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus +fort, sinon meilleur. + + * * * * * + +Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin, qui tend à mesurer la +valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce +n’est pas l’idée morale qui crée l’art. + +Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle +impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante +de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet! C’est confondre art et +métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste +par sa manière propre de le traiter que l’on est original, donc artiste. +Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence. + +L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés +et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement +d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de +la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression +d’une vibration singulière de la sensibilité. Or quoi de plus propre que +l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale, comme +toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère +esthétique. + +La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce +titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre +mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne +habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui +est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus +complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer +étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la +dernière défroque d’un romantisme à courte vue? + + + + +LIBERTÉ ET LITTÉRATURE[22] + + [22] D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture, + Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours. + + +I + +... Le cas d’un petit jeune homme qui s’est mis en tête de devenir +écrivain n’est pas chose rare. Il est devenu même très commun. Il est +devenu commun pour des motifs divers: entre autres par suite de la +désuétude où est tombé ce que nous appelions autrefois le préjugé contre +les artistes; ensuite par le radical changement qui s’est produit dans +la conception du métier d’artiste. Ce métier était une fonction auguste +qui exigeait une vocation véritable, des connaissances, une grande +abnégation, voire quelque courage. D’aucuns affirment qu’il est devenu +quelque chose comme une carrière. Je n’en veux rien croire, car +quiconque fait des dupes n’en fait jamais pendant très longtemps. +Peut-être, toutefois, se laisse-t-on aller à croire que les terribles +difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait jadis tout hérissé, +sont atténuées, ce qui suffirait à susciter de fausses vocations et à +leurrer les familles qui, croyant que là comme ailleurs on «arrive», et +même plus rapidement, relâchent ce frein conservateur des prudences +bourgeoises que nous avons tant maudit, nous les jeunes gens de 1889, et +dont aujourd’hui, pour ma part, je reconnais l’opportunité. + +Mais, à l’époque où nous terminions nos études, le préjugé était dans +toute sa force. Ah! nos familles vénéraient, certes, les grands +écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels et honneur de la +France. Mais elles les considéraient volontiers comme étant tombés du +ciel tout glorieux, et tenant sous le bras leurs œuvres complètes: elles +eussent souhaité être de leur parenté, mais elles ne concevaient pas +qu’elles eussent pu engendrer un garnement bâti en somme comme tout le +monde, de qui la naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat de la +foudre ni du tremblement de la terre, mauvais élève en outre, peut-être +mauvaise tête aussi, c’est probable, et paresseux comme un loir--c’est +presque le signe précurseur certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un +tel blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri: «_Anch’ io son’ pittore!_ +Moi aussi j’ai reçu la grâce céleste! Moi aussi je suis créateur +d’images inoubliables et de fictions qui font rêver! Moi aussi je suis +fait pour brosser des toiles où l’humanité se reconnaîtra! Moi aussi +j’ai du génie!» + +Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, peut-être ignoraient-ils que +tous les engagements dans une voie qui n’est pas la normale doivent être +contrariés. Mais ce bon sens qu’il ne faut pas craindre d’appeler par +son beau nom bourgeois de «sens commun», ce bon sens que l’on retrouve +toujours et en particulier dans nos masses françaises, ce bon sens qui +nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le souci hargneux à la fois +et salubre d’accumuler les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire. +Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à n’en pouvoir douter le +redoutable don, franchissaient barrières et fossés, et passaient... +C’est bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. Si ingrate que +soit cette opinion, partagée, je le sais, par d’éminents esprits, et si +amer que soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même à mes +débuts, je crois qu’il est bon que quelques lacets soient astucieusement +mis, afin de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui veut jouer de +la lyre. Que celui qui parvient à tirer des sons harmonieux de +l’instrument d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce témoignage +fier: «J’en ai joué quand même.» + +Mais s’il convient que des éléments insouciants ou obscurs s’opposent +aux vocations peu sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il +n’est pas moins à désirer que çà et là quelque intelligence transportée +par la foi esthétique vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle +que, parmi les grandes tâches que la nation sollicite de leurs énergies, +il en est une attirante et périlleuse comme une aventure fantastique, et +qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter un volume, quelques +pages, ne fût-ce qu’un sonnet, au monument incomparable qu’est la +littérature française. + +Il ne faut jamais croire, comme nombre d’hommes d’un certain âge sont +tentés de le faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit +interrompue. Les éclipses sont possibles, encore qu’on les constate à +peine, mais la nuit définitive n’est qu’une méchante pronostication. + +Tant que notre sang français aura conservé ses vertus--et nous savons +s’il les a conservées,--il produira des inventeurs, des savants, et des +héros, et il produira de grands écrivains. Tels sont les fruits naturels +de notre vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille +traditionnelle qui orne notre table, aucun des convives ne se croirait +plus chez nous. + + +II + +Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, à savoir: l’appréhension +naturelle qu’éprouve une immense partie du public vis-à-vis de la +littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. J’ai ouï dire que cette +question intéressait beaucoup de monde. En effet, l’homme de lettres +n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui que ne l’est le lapin dans nos +bois. Il pullule. Il est si commun qu’il ne peut plus guère en imposer à +personne. Par son nombre il multiplie les difficultés inhérentes à son +état. Comme il lui faut à tout prix être remarqué, sous peine de ne pas +être, il se condamne à l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au +scandale dont la puissance de publicité commence même à s’user. Et il +est de jeunes Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le dos +tourné, mettraient le feu aux cathédrales et aux musées à seule fin que +leur nom soit connu!... Quelle est la famille qui aujourd’hui n’a vu +avec effroi se lever en son sein ces monstres singuliers? Quoi! tant de +gens ont quelque chose à dire d’original? Et tant d’originaux ont +l’impérieux besoin d’exprimer leurs idées exquises dans les langues de +Racine ou de Hugo? Encore si c’était en ces langues!... + +Ne nous laissons pas émouvoir: car si les débuts dans les lettres sont +innombrables, les œuvres retenues se peuvent compter sur les doigts de +la main. Dans la lutte pour se faire lire, une terrible sélection +s’opère, plus impitoyable que celle que pratiquaient nos honnêtes +familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, si l’on veut parler +sérieusement, nous nous trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, en +face de l’homme de lettres, espèce rare et dont un très petit nombre de +noms est familier à tout le monde. Eh bien! malgré une sélection si +sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe que voici: cette espèce +d’hommes, avec ce qu’elle produit, conserve malgré tout quelque +caractère inquiétant et qui justifie la méfiance d’un public non averti. + +L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon sens et qu’on n’a pas +suffisamment prévenu les aborde à peu près de la même façon que rôde le +chat autour du feu qui couve sous la cendre. Cet animal prudent mesure +la température. Il allonge le museau, puis il le retire soudain, il +risque un pas en avant, il en fait deux rapides en arrière, tout en +exprimant par les sinuosités de son panache le tremblement qui l’agite. +Il est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se méfie du charbon +invisible qui brûle la patte, et de l’étincelle qui sitôt pétille et +peut vous éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, le plus près +possible, de l’âtre ardent, exposant puis retirant la petite face +sensible de sa patte de velours, c’est une image que je crois bonne à +retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité en général observe +vis-à-vis de la littérature, et je me hâte d’ajouter, si étonnante que +mon opinion paraisse: que l’humanité en général fait très bien +d’observer. + +Je me revois rhétoricien, passant, pour aller au lycée[23], par la rue +George-Sand, et déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze mon premier +manuscrit. L’article était en prose: je crois bien que c’était une +histoire sentimentale et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans la +boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, car je n’étais pas +fou, et néanmoins je trépignais d’impatience. Trois jours après, +regardant par-dessus l’épaule de mon grand-père qui dépliait son +journal, que vois-je en première page? Mon article avec son titre en +gros caractères, et le pseudonyme adopté! Mon cœur se serre. Je pâlis et +je vais m’asseoir, mais non sans épier la figure du vieillard qui lit au +coin de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends les battements +de mon cœur. Est-ce que le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les +lunettes? Est-ce que la bouche rasée n’a pas souri? Je n’ose le croire. +Mais, tout à coup, la bouche prononce ces mots pour moi inoubliables: +«Mon garçon, voici une fantaisie qu’il faudra lire...» Je n’étais plus +pâle, mais rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement prendre le +journal, je m’écriai: «La fantaisie? c’est moi qui l’ai écrite.» + + [23] Le lycée Descartes, à Tours. + +Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter aux nues et me crier +là-haut: «Mon garçon, tu as trouvé ta voie...» Pas du tout! L’article, +qui valait la peine d’être lu alors qu’il était l’œuvre d’un inconnu, +subit la plus implacable critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis +toute ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais commis une +incongruité. La fantaisie que j’avais faite comportait entre autres +épisodes l’ouverture clandestine de certain vieux meuble tout rempli de +reliques et flairant bon le passé. C’était un sujet très touchant, très +séduisant quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais parce qu’on +reconnaissait le secrétaire de la chambre voisine, il y eut un chœur de +voix pour m’accabler: «Ah çà, est-ce que désormais, petit misérable, tu +vas te mettre à fracturer toutes nos armoires?...» + +Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui l’étonnante sagesse, +l’inconsciente divination. Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le cas +particulier, mon grand-père eût tort de me détourner d’écrire des +«fantaisies» pour les journaux,--et ce n’est pas certain,--mais d’une +manière générale, les grands-pères ont raison d’agir comme le fit le +mien. + +L’homme de lettres «fracture» les armoires de famille, et d’autres aussi +quelquefois. C’est avec les secrets, les choses intimes, souvent avec de +cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte diabolique qui sert à +peindre l’humanité. C’est presque toujours au détriment de quelqu’un, en +tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de sable, que l’on coule le +verre de ces miroirs immortels où l’homme de tous les pays et de tous +les temps vient apprendre à se connaître. Consultez les clés des +_Caractères_ de La Bruyère, et vous verrez aux dépens de qui fut composé +un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire à la France. + +Eh quoi! vais-je vous présenter de la littérature et de l’écrivain une +opinion qui tournera contre moi-même? A un certain degré d’élévation +dans l’ordre des choses morales, on fait fi des précautions intéressées +qui sont coutumières dans la vie de relations. Dans la confection d’une +œuvre littéraire un peu haute, comme dans la conversation privée de +l’honnête homme, on méprise les contingences, on considère la vérité en +face, et on la dit. + +Or c’est précisément cette obligation de dire vrai et de mépriser les +contingences, qui fait de la littérature digne ce nom une sorte de +substance d’apparence équivoque, une matière dangereuse dont +l’aimantation est puissante, mais dont le contact vous déconcerte ou +vous trouble, vous produit quelquefois un choc nerveux et néfaste, peut +parfaitement vous intoxiquer, à tout le moins vous laisse incertains si +vous devez déclarer la chose excellente ou détestable. N’est-ce pas là +que vous en êtes trop fréquemment en ouvrant les livres? N’est-ce pas ce +que vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté d’écrire est grande, +lorsque vous essayez de vous faire un jugement sur les ouvrages +littéraires? Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés au triple +point de vue intellectuel, esthétique, et moral? Est-ce que vous n’êtes +pas gênés dans votre propre conscience? Est-ce que vous ne l’êtes pas +davantage dans le sentiment de votre responsabilité, lorsqu’il +s’agit--ce qui arrive tous les jours--de conseiller aux vôtres telle ou +telle lecture? + +Voilà une question grave, qui, si elle est mal résolue, peut éloigner à +tout jamais de la littérature quantité d’esprits fort dignes d’y être +initiés, et, conséquence pire, peut précipiter la décadence littéraire +d’un pays, ce qui équivaut à une défaite désastreuse lorsque ce pays est +la France, de tous temps éminente par ses arts. + +Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous dirai que la gêne est +venue surtout de ceci: à partir du dix-septième siècle, nous avons eu en +France une littérature de société. Nos mœurs étaient au plus haut degré +sociables, tout étant subordonné chez nous à la vie de relations, +autrement dit à une sorte de vie sinon publique, du moins qui exclut +comme incivile, inconvenante, toute préoccupation privée. Notre +littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que ce qui peut être +sinon approuvé du moins entendu sans sursaut par des personnes de bonne +compagnie et réunies, et la plupart du temps sous l’autorité morale +d’une femme et d’une maîtresse de maison. Cet usage a produit des +chefs-d’œuvre de littérature polie dont beaucoup d’entre nous n’arrivent +point à se désaccoutumer. La contrainte qu’il exige ne nous a privés ni +des grandeurs de passion ni des profondeurs de pénétration spirituelle +qui sont dans Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de la +gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, ni des hardiesses +singulières, voire impertinentes, qui sont dans La Bruyère, dans +Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, dans Pascal. Mais tout +cesse. Cette charmante vie par groupements choisis, où l’on lisait pour +ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin du dix-huitième siècle. +Les malheurs publics et particuliers obligèrent chacun à se replier sur +soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant on recevait de la +société! L’individualisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, se trouva +désormais sans contrepoids et sans frein, il s’exalta, il éprouva le +besoin de proclamer son avènement et de lancer des manifestes. Les +résultats n’en furent pas tous regrettables, certes; et qui de vous +n’applaudit encore un superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, et +Lamartine? Mais aussitôt la littérature se multiplia, s’émietta, +s’éparpilla. Il y avait eu une sorte de littérature, moyennant quoi l’on +s’y reconnaissait. Il y en eut désormais autant que de plumes à écrire! +Chacun parla de soi, chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs +s’efforça de le voir autrement que son voisin; et, phénomène bien +humain, chacun s’acharna à imposer sa vision personnelle avec d’autant +plus d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa valeur. On devait +aboutir à l’anarchie littéraire, cause de votre angoisse, cause de mille +maux, et qui permet au premier venu de se déclarer un maître, mais qui +aussi, en compensation, laisse à toute intelligence, à toute conscience, +le loisir de descendre en ses sous-sols les plus obscurs comme de +s’élever librement en plein azur, sans le souci de savoir si la loi des +convenances vous le permet ou bien non. + +Du jour où la littérature fut devenue individuelle, c’en a été fait de +la littérature qui peut inspirer confiance _a priori_. A dater de +Jean-Jacques, l’écrivain n’est plus l’homme du monde s’installant pour +causer, le dos à la cheminée d’un salon, devant des messieurs au +jugement éclairé et un cercle élégant de belles dames; l’écrivain est +l’homme de cabinet qui, à l’abri de toute sanction immédiate, vous fait +part de ses confidences... ou de celles d’autrui, ou des vôtres en +particulier. Or Dieu sait ce qu’un «cœur mis à nu», pour employer +l’expression de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une bouche que nulle +réserve ne bride peut formuler en fait de confidences! La littérature a +cessé d’avoir exclusivement le caractère esthétique. Elle a adopté le +caractère documentaire. La littérature n’étant plus de société, mais +personnelle, abdique toute pudeur, effarouche nombre d’âmes délicates, +et court le risque d’être franchement nauséabonde. Elle l’est, +quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez... + +Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez pas encore! C’est que, en +revanche, elle peut nous instruire utilement. Émanant de n’importe qui, +ayant pour objet n’importe quoi, elle est en mesure de nous renseigner +sur des âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité dans de plus nobles +compositions. Elle va nous introduire dans les milieux les plus divers, +les plus surprenants, et quelquefois les plus dignes d’être connus. Elle +devient apte à nous montrer la variété si grande des types humains, et, +tout compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt encore que dans la +visite curieuse des bas-fonds c’est dans l’exaltation propre au poète, +c’est dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes et au-dessus +d’elle-même, que cette liberté effrénée garde la chance d’être une +louable conquête. + +Je me refuse à la maudire. Les pires choses ont leurs avantages. Mais il +n’en demeure pas moins que, grâce à ce caractère, la littérature est, +comme le feu, sournoise, attirante, et dangereuse. Il ne faut pas briser +avec elle sous le prétexte qu’elle est dangereuse; mais il faut savoir +qu’elle l’est; elle l’est au point de vue des mœurs, elle l’est au point +de vue des idées. Les physiciens, les médecins manient tous les jours +des substances explosives ou toxiques: il y a la manière, elle +s’apprend, il faut l’apprendre. + +Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni croire qu’il est nouveau, +qu’il date de nos jours. S’il comporte un élément neuf, ce serait +celui-ci, et il est important: durant des siècles, les circonstances ont +permis à la France de se comporter comme une personne qui vit chez elle, +en sa gentilhommière aux murs épais, et qui, si elle a fort souci de ce +que diront ses proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. La +nécessité d’une grande solidarité interalliée autant que le rôle +éclatant que vient de jouer notre pays dans l’univers, nous obligent à +un surcroît de tenue: ce ne sont plus des siècles du haut de trois +pyramides, ce sont «quarante» États qui nous contemplent!... Toutes les +nations sont avides de connaître nos livres afin de nous connaître +mieux, car nous avions fait tout le possible pour être méconnus; nous ne +parlons plus dans le privé; nous sommes devant un immense public. Si +jamais une littérature de société fut opportune, c’est bien aujourd’hui, +encore ne s’agit-il plus d’une société polie et sous le contrôle d’une +femme de qualité, mais de la société mondiale et sous le contrôle de la +conscience humaine. + +De ceci étant avertis une bonne fois, que devons-nous faire? Eh bien, je +vous l’affirme après mûre réflexion: nous ne devons pas nous laisser +gêner par cette grande idée, jusqu’à nous en trouver entravés dans nos +facultés créatrices. Un écrivain français qui cesse de croire qu’il est +libre, altère par ce fait même l’intégrité et la fécondité de son génie. +Et, d’autre part, toute velléité de se guinder pour parler trop bien, ou +de s’enfler pour parler aux peuples divers, risque de faire perdre à +l’esprit français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire ce qui +nous rend agréables et partant assimilables à tous. + +L’idée de notre responsabilité devant le monde, il convient de la poser +et de l’inscrire sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande voie +littéraire. Mais si nous sommes sans chimères, force nous sera de +reconnaître qu’il y a chance que cette invitation à la gravité ne +trouble pas plus le démon qui frémit chez l’écrivain, que ne l’ont fait +dans le passé le prestige de la loi religieuse, la morale commune, ou +les cachots de la Bastille. Ne nous leurrons pas: la littérature, et +celle des meilleurs, au point de vue des mœurs et des idées, reste la +matière en fusion qui entretient la chaleur du globe et sans laquelle +celui-ci périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des puanteurs de +solfatares, ou soulève le redoutable panache d’un Vésuve d’où +s’échappera sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et la pierre +qui lapide le promeneur insouciant et la lave qui ensevelit le village +tranquille. + +Et alors, me direz-vous, vous constatez tout cela et vous ne sonnez pas +la cloche d’alarme? Si fait! Je la sonne, et je vous dis: «Méfiez-vous +d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le caractère attrayant du +danger.» Mais je vous dis plus haut encore: «Conservez devant la +littérature comme devant la vie tout votre sang-froid; apprenez à +discerner ce qui n’est qu’appât mercantile et ce qui sous des épines, +même vénéneuses, contient le fruit savoureux et nutritif.» + +Ne nous alarmons pas, et songeons que nos ancêtres littéraires les plus +honorés eux-mêmes furent dangereux. + +Ni les fabliaux du moyen âge, ni les _Quinze Joyes de mariage_, ni les +_Contes de la reine de Navarre_, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes +candides ou maîtres innocents! Rabelais, opulent artiste, grand par le +verbe comme par l’esprit, est-il un auteur pour demoiselles? Croyez-vous +que la sublime férocité de l’écrivain des _Provinciales_ trouverait +seulement accès aujourd’hui en nos revues littéraires de tout repos? Je +me souviens d’avoir entendu dire à une femme aussi sainte qu’érudite et +qu’excellent juge: que certains _Contes_ de Perrault étaient d’une +parfaite immoralité... Et le père de _Phèdre_, qui passe pour ange de +douceur à cause de la suavité de ses sons, quelle torche furieuse il +promène dans les plus noires ténèbres du cœur! Si nous brûlions _Manon +Lescaut_, _René_, _Adolphe_, _le Rouge et le Noir_, et dans Balzac ne +fût-ce que les pages concernant le baron Hulot, enfin _Madame Bovary_, +que resterait-il de ce qui fit la gloire du roman français moderne? + +Le mal n’est pas de rendre les passions ni les vices de l’humanité ni +même d’exprimer des idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est pas +d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être armé pour le combattre. Le +mal pour un écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce qui est pire, +une âme nulle. Si je vous supplie de ne point vous laisser épouvanter +par la littérature que je reconnais moi-même dangereuse, c’est que je +sais trop que la crainte qu’elle inspire peut provoquer par réaction, et +provoquer tout naturellement chez les plus honnêtes gens, le goût d’une +littérature dont le caractère essentiel consisterait à n’être pas +dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, et, sans nul doute, elle +est nécessaire pour la plupart des esprits non avertis qui ont le +louable désir de lire et qui ne savent pas réagir contre les sujets de +lecture; ce genre de littérature nous épargne la lutte, et il donne +momentanément satisfaction à un besoin du bien, du beau, du bon, qui est +au cœur secret de beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre que +l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, n’émousse nos moyens +naturels de défense, n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en +nous ce sens critique, cette verve de combat, qui, eux, engendrent la +féconde satire et la «vraie comédie», celle qu’un bourgeois de Paris +reconnut à l’audition d’une des premières pièces de Molière, +c’est-à-dire une des manifestations les plus propres du génie français. + +Je ne sais pourquoi le sens critique est généralement pris en mauvaise +part. On le confond avec l’esprit de dénigrement et avec la méchanceté, +alors qu’il n’est que l’esprit de justice appliqué aux choses de l’ordre +moral. Il est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le témoignage de +sa réaction ou de ses réflexes normaux sous le choc des événements ou +des idées. Cette fâcheuse interprétation a été jusqu’à jeter sa +suspicion sur la critique proprement dite, que certains croient un genre +inférieur, alors que la littérature elle-même, comme la philosophie, +comme la science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont rien qui +vaille. + +Ce que nous sommes en droit de demander à un écrivain, ce n’est pas +d’être anodin, c’est d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous +présentant des exemples magnifiques, des caractères droits, des actes +irréprochables, en un mot une vie idéale, qu’il se montrera un compagnon +de fréquentation sûre. C’est en sachant vous inspirer du spectacle de la +vie telle qu’elle est, avec ses malignités, ses petitesses et ses vertus +aussi, mêlées, un tableau dont la franchise d’exécution nous invite à +d’innombrables réflexions fécondes. Le bon écrivain ne doit pas +solliciter votre approbation constante ni surtout immédiate, il doit +solliciter votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous vous +disiez: «J’ai vu des gens ainsi faits... J’ai vu des situations +pareilles. Mais ni ces gens ni ces situations ne m’avaient pareillement +donné à penser.» + +Notre but commun, que nous soyons partisans de l’une ou de l’autre +littérature, c’est d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever les +âmes. Une école qui est de vieille tradition, et respectable, croit y +parvenir en ne vous présentant que des âmes cristallines, que l’on met +violemment en opposition avec des chenapans et des traîtres farouches. +Cela est peut-être très bien, mais me semble ne vous faire que peu +d’honneur; et n’est-ce pas vous traiter en enfants assis devant le +théâtre de Guignol? Une autre, plus confiante en la qualité de vos +esprits, sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de vous mouvoir +au milieu des diverses conditions humaines, où vous êtes témoins que +l’injustice n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu n’a pas +toujours la récompense qu’elle mérite. A vous, lecteurs, stimulés par le +spectacle peu satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le +rétablissement nécessaire et de concevoir un désir plus efficace de +redresser les torts, que vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu +l’écrivain, à la fin de son livre, pratiquer lui-même la solennelle +opération du jugement dernier: placer les bons dans la gloire éternelle +et précipiter les méchants dans les gouffres infernaux. + +Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme doit demeurer le noble +but que l’on se propose. Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge +tout le mérite; dans l’autre, il vous oblige à juger vous-mêmes, à +discuter, à exercer vos intelligences et vos facultés généreuses, à +tirer du désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait l’appétit du +mieux; il fait l’honneur aux citoyens de les constituer en jury; il +s’adresse non à des marmots, mais à des hommes; il veut, il veut +surtout, vous traiter non en troupeau de douces brebis, auxquelles il ne +s’agirait que de fournir l’herbe préférée, mais en êtres intelligents. +Si la littérature n’avait pas pour fin de nous rendre plus riches en +toutes les sortes de biens moraux et notamment en intelligence, elle +serait la plus vaine des manies. Être intelligent, ce n’est pas, en +France, seulement adopter les conclusions d’un personnage présumé +supérieur, c’est juger pièces en main. La littérature française, la +romanesque en particulier,--j’entends la bonne, c’est-à-dire celle qui +dérive de la verve de nos incomparables moralistes,--la littérature se +propose de vous faire passer entre les mains au moins un aperçu de +toutes ces pièces; l’écrivain projette sur elles une lumière plus claire +que le jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit mot de +commentaire à ajouter; c’est: «Voilà.» J’avoue que j’aime, lorsque je +suis moi-même public, que l’on me traite de cette façon et qu’on veuille +laisser mon verdict tout à fait indépendant. + +Je pense vous avoir montré en quelle mesure l’homme de lettres est un +être inquiétant et qui mérite au premier abord toute méfiance. Ce +conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, voire de mettre en +alerte vos facultés critiques. Si grand que soit chez lui le respect de +la morale et de la conservation sociale, il est presque, par définition, +un agitateur, puisqu’il doit soulever vos pensées comme vos sentiments. +C’est un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il ébranle, et +l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence de vie. Par les éléments +de nouveauté qu’il vous présente, il vous heurte, il vous choque, il +vous scandalise quelquefois; mais, vous contraignant à juger, il obtient +de vous la plus haute en même temps qu’une des plus difficiles +opérations de l’esprit. Il fait de chacun de vous un petit Prométhée qui +dérobe un peu du feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit pas +sans risque. Mais, devant la splendeur du résultat, bien couard celui +qui hésiterait. + +Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée ou attentatoire +aux mœurs que je recommande au public français, trop justement écœuré +des procédés dits «naturalistes», en général fort pauvres en esprit; +c’est la simple bravoure accompagnée de belle humeur, ou c’est, si vous +voulez, l’absence de pruderie et le courage de la discussion qui nous +sont d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je considère comme +un devoir de préconiser, c’est le maintien de notre illustre renommée +d’écrivains libres. Que nous venions par malheur à la perdre, la +littérature française en serait diminuée. + + + + +UN GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER: LE ROMAN[24] + + [24] Octobre 1924. Paru dans _la Revue de France_. + + +La question posée récemment par Marcel Prévost: «Les femmes +lisent-elles?» a suscité d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très +vite dépassé les limites de la question, ou, plus exactement, ont prouvé +que la question était posée tout à fait à propos, et qu’elle était des +plus fécondes. + +Les réflexions se sont portées sur «la lecture» en soi, thème +fertile[25]. Et, comme on croit généralement que le roman est le genre +le plus lu, les réflexions ont été attirées vers le roman. + + [25] Que l’on relise à ce propos la préface de _Sésame et les Lys_ + (Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes ajoutées + par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin. (Note de R. + B.) + +Je crois, pour ma part, que certains traités de vulgarisation +scientifique, et touchant principalement l’astronomie, sont dévorés avec +une ardeur plus fervente que le roman. Et on en pourrait probablement +dire autant des ouvrages de mystique,--toujours d’allure +scientifique,--qui abordent les problèmes de l’au-delà. Ces livres sont +lus, relus--et par les femmes!--et honorés dans les demeures, ce qui +n’arrive que bien exceptionnellement au roman. Mais enfin, le plus grand +débit de livres, sur le marché, étant en faveur du roman, il faut bien +que, par des femmes ou par des hommes, le roman soit lu, parcouru, +feuilleté tout au moins, si mince que soit le peu d’honneur en quoi on +le tient. + +Sur les raisons qui font que, bon gré mal gré, l’on s’attache à la +lecture du roman, je me propose de revenir tout à l’heure. Mais il me +semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène tout nouveau, qui, d’une +part, contribue à une diffusion grandissante du roman, d’autre part--et +cela semble contradictoire--à un plus grand discrédit du genre. + +Car c’est un fait qu’on achète des romans, et en quantité, mais la +plupart du temps sans respect pour l’objet de son emplette.--Je mets à +part, bien entendu, les bibliophiles, dont le goût fournit des preuves +souvent héroïques de sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs, +qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée avec une piété crédule et +touchante; ils constituent, somme toute, une minorité dans la clientèle +nombreuse du roman.--On achète un roman pour y «chercher une sensation», +pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant une soirée qui coûte +moins cher que celle du Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation +écrite des idées discutées à table ou bien une source d’idées +discutables à jeter dans la prochaine conversation, pour tuer le temps, +ou simplement par habitude. Je connais des gens qui lisent énormément, +qui lisent n’importe quoi, et qui à défaut de provision renouvelée +relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu. Beaucoup plus qu’on ne +le croit, aussi, on lit pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire +par le roman? Oui, par le roman. D’où le succès du roman historique, +géographique, et, encore une fois, d’apparence didactique. Si vous +pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes encore capable d’_apprendre_ +quelque horreur qui vous avait été épargnée, ou tout au moins +d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement une turpitude que +vous croyiez réservée au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner d’une +conception de la vie qui surpasse celle que votre modestie s’était +faite. + +De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils nettement du +premier ustensile venu, que vous pourriez vous procurer au bazar de +l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie, ou du résultat de l’audition +d’un cours public, ou d’un sermon? En achetant un volume, vous n’avez +fait qu’introduire chez vous un objet qui peut vous _servir_ à quelque +chose. Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité affectant votre +intelligence ou votre cœur; il est un moyen, un intermédiaire +quelconque, propres à vous faire passer d’un état à un autre, tout +simplement. Vous pouvez le jeter comme un journal de la veille ou comme +un linge sali. + +Je sais que c’est la conception généralement adoptée. C’est celle de +quelques-uns des maîtres du roman contemporain. C’est celle qui se fait +jour dans le livre de Ruskin que je viens de citer en note; et, hélas! +je vois bien que c’est au fond celle de Taine,--qui cependant a mis en +honneur Stendhal,--de Taine qui a écrit sur le roman ces lignes que l’on +ne rappelle pas assez: «Et si je pouvais choisir pour quelqu’un, entre +tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos, +de l’amitié, je n’en prendrais aucun: je voudrais qu’il fût artiste, +écrivain plutôt qu’artiste, romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais +pour lui-même comme pour les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur +et de plus beau.» (_Corresp._, II, 250.) + +Je me demande si les romans qui font la gloire de la littérature: _Don +Quichotte_, _la Princesse de Clèves_, _les Liaisons dangereuses_, +_Candide_, _Adolphe_, _le Rouge_, _la Chartreuse_, _la Cousine Bette_, +_Madame Bovary_ ou _l’Éducation sentimentale_, _Anna Karénine_, et même +les plus fameux romans anglais, sont des œuvres d’utilité. Mais passons. +L’opinion est celle-ci: le roman _sert_, il est destiné à servir, il +sert aux besoins les plus variés; parmi les genres littéraires, il est +le bon à tout faire. Cela ne contribue pas à le hausser dans l’estime +publique, qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables et même +de sa croyance, n’ira jamais qu’à l’objet de luxe, superflu, +désintéressé, ou tout au moins n’accordera jamais son adhésion +passionnée qu’à des créations dont nos besoins, hormis le besoin +esthétique, n’avaient absolument que faire: depuis la Vénus de Milo ou +l’Apoxyomène jusqu’aux _Symphonies_ de Beethoven ou à Tristan, en +passant par l’_Odyssée_, l’_Œdipe-Roi_, _Hamlet_, _la Ronde de nuit_, ou +Versailles. + + * * * * * + +Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc pas aspirer aux lettres de +noblesse. Malgré les qualités d’art par lui amplement méritées parfois, +et qui lui ont été partout reconnues, il n’est pas le grand genre. Une +tragédie, un bon petit livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs. + +La cause en est, je crois, chez nous du moins, au fait qu’il échappe, +plus qu’aucune autre œuvre littéraire, aux règles. Il _a l’air_ d’être +le genre le plus facile. Tout le monde ne met pas sur pied un ouvrage +dramatique jouable; tout le monde ne s’astreint pas à rimer un millier +d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui, à peu près tout le +monde a écrit son roman. Les duchesses, les princesses, les comtesses, +les bourgeoises, les actrices, les femmes galantes, les midinettes ou +les dactylos, il y a une question que vous pouvez en tout état de cause +leur poser sans risquer un impair, c’est: «Quand _le_ publiez-vous?» +Toutes les petites Bovary de notre temps écrivent, et elles prennent +volontiers pour sujet l’aventure de petits Flaubert. + +On a posé l’étiquette «roman» sur des élucubrations de toutes qualités +et de toutes sortes. La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même, +mais des commerçants ingénieux se sont avisés qu’on pouvait la soumettre +au traitement de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la publicité +jointe à l’institution de nouveaux guides de la valeur littéraire, +appelés «jurys», a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec la +faveur de l’article, sa production s’est accrue. + +Celle-ci a pris de telles proportions, que non seulement les éditeurs, +non seulement les membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes, de +qui la fonction est de lire et de juger les romans, se voient dans +l’impossibilité de prendre connaissance des trois quarts de ceux qui +leur sont envoyés. Un homme spécialement doué et lisant jour et nuit, +ainsi que durant ses repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié. En +admettant qu’il survécût, quand pourrait-il écrire ses appréciations? + + * * * * * + +Pareille extrémité a un aspect comique, mais elle comporte des +conséquences très graves. + +Nous ne sommes, après tout, que des hommes. En admettant que la bonne +volonté soit totale, que la résistance physique et morale du critique +soit à toute épreuve, elle ne le garantira pas, dans ces conditions, +d’une lassitude. Dans la mesure même où il est consciencieux, il souffre +de ne pouvoir, en un tel fatras, faire un choix motivé. Il atteint +promptement l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain dédain d’une +matière si abondante, et il lui faut avoir un esprit trempé pour ne pas +succomber à la tentation de discréditer lui-même une littérature à la +portée du premier venu. + +Nous serons témoins de cette extrémité, nous verrons des critiques +professionnels, tout comme des hommes de lettres dont le jugement au +moins verbal est sollicité tous les jours, sourire quand il sera +question d’un roman, et réserver leur attention sérieuse pour des +«genres» un peu plus rares. + +Nous ne sommes pas éloignés du moment où, en pleine période de +prospérité du roman, il deviendra nécessaire de prendre la défense du +roman, de circonscrire son domaine propre au milieu de la production +littéraire, d’en exclure la multitude des élucubrations qui ont usurpé +son nom, d’énumérer les richesses artistiques ou intellectuelles qui ne +peuvent éclore ou atteindre leur complet développement que sous la forme +romanesque, de peser les qualités de ses richesses, en les comparant, +par exemple, à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou de +l’art dramatique; de prouver enfin, pièces en main, que le roman, si +tard venu qu’il soit dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé +le temps perdu, en faisant, de la psychologie presque toute pure, sa +chose, et en traitant, avec une liberté et une audace qui ne sont +permises à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit et le cœur humain; +enfin en poussant l’imitation de la vie en toutes ses complexités, +sinuosités, incertitudes ou profondeurs, non pas à la ressemblance, mais +jusqu’à cette transposition définitive qui est le vraisemblable,--le +vraisemblable qui n’est la beauté d’aucun des autres genres et qui est +probablement celle du roman. + +Si les modernes ont surpassé les anciens, ce ne peut être que par la +musique et par le roman, non parce que ces deux arts n’existèrent à peu +près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont apporté des éléments +inattendus. Et plus je réfléchis à la nouveauté propre au genre dit +roman, plus je m’approche de cette conclusion: que cette acquisition +consiste en la possibilité, unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir +des contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu, ni espace, ni cette +convenance, extrêmement limitative, qu’impose la perception de l’œuvre +par des auditeurs assemblés, ni cette unité de point de vue dont +l’essai, grand ami de la liberté pourtant, s’affranchit mal, et d’être +le seul qui, libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de participer +à ce qu’a de si exceptionnellement riche, en matière spirituelle, la +causerie à voix basse, la confidence... + + + + +DE L’IDÉE PURE A LA FICTION[26] + + [26] 1925. A propos de Paul Valéry. + + +On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire ma pensée sur ce pur poète, +sur cet esprit philosophique, et sur cet homme si particulièrement +charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que mon admiration pour lui est +grande. Il le sait. Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à +m’exécuter, qui allait jusqu’à me paraître insoluble; j’étais gêné; je +doutais non de l’excellence de mon sujet, mais de moi; je désespérais, +lorsque m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait une préface de +Paul Valéry! Cette préface contenait quinze lignes qui précisément +expliquaient mon cas. Les voici: + +«Il y a un abîme entre une impression et une expression. Je puis goûter +bien des choses dont je ne saurais point du tout écrire... Je prise et +je révère ce grand art (le roman), mais je ne fais mystère de m’y +connaître peu. C’est un genre fondé sur une manière de voir les hommes +qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment on s’y prend pour faire +des _personnages_... Les romanciers donnent la vie, et je ne cherche, +dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette optique singulière +m’interdit de juger raisonnablement quoi que ce soit en matière de +roman, de théâtre, de politique, et même d’histoire, bref en tous ces +genres de travaux qui prennent l’homme apparent pour unité ou élément de +leurs combinaisons.» + +Jamais propos ne tomba plus à pic; je fus aussitôt éclairé par lui sur +mon tourment singulier: si je n’avais su par quel bout prendre le +moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai cependant tant de «goût», +c’est que j’appartiens tout juste au genre d’hommes sur qui il ne +saurait lui-même «point du tout écrire». + +Nous sommes situés aux antipodes. Je ne prétends point par là que je +sache m’y prendre pour «faire des personnages» ni pour «donner la vie»; +mais ces deux opérations, qui d’ailleurs se confondent, sont précisément +de celles qui, en littérature, toujours m’intéressent le plus. Je me +laisse même entraîner, dans mes moments d’exagération, jusqu’à soutenir +qu’hormis elles il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le front +de confesser ici qu’en de nombreux instants de méditation je me suis +demandé, tout bas, si la conception de la plus forte pensée ou si la +création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction faite du vers), +d’Alceste, de Candide (abstraction faite de la prose), de Valmont, de +Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron Hulot, n’avait pas plus de +poids aux yeux du souverain juge que la plus parfaite musique de mots +bien choisis, bien enchâssés et comptés. Je ne soutiens pas cette +opinion, je dis qu’elle m’a tenté comme un démon, à des heures +d’angoisse. Et je me permets de l’exprimer à l’occasion d’un dire de +Paul Valéry, parce que je trouve en pareille antithèse une occasion +merveilleuse à projeter de la lumière sur maints désaccords qui +troublent les esprits, et parce qu’elle peut provoquer de précieuses +opinions de notre cher Valéry lui-même. + +Musique, musique! Il n’est pour l’heure question que de ces vibrations +du son, plus ou moins «pures», plus ou moins réglées ou interrompues à +des intervalles imités de ceux de la respiration humaine ou des +démarches de la raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des +répercussions dans tout l’être humain. Je n’y contredis certes pas, et +je crois l’éprouver tout comme un autre. Mais à ce compte, une mesure de +la _Cinquième Symphonie_, une phrase de la _Sonate à Kreutzer_, ou le +divin accent de la fille du Rhin sortant des ondes au long bruit +monotone, me produit encore plus d’effet que: + + _La fille de Minos et de Pasiphaé_, + +que + + _Dans l’Orient désert_... + +ou que + + _Je demeurai longtemps errant dans Césarée_, + +dont la splendeur cependant me contracte la gorge au point de m’empêcher +de lire à haute voix ces admirables vers. Si le vers est toute musique +et uniquement musique, la musique l’écrase: s’il n’est que musique et +raison, il diminue la raison et ne vaut pas la musique. + +D’autre part, la métaphore nous tient actuellement tout pantelants; la +qualité d’une _image_ semble l’emporter sur le total du meilleur livre. +Nous accorderons plus volontiers le génie à l’auteur qui nous ravit par +une comparaison heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères, deviné +les jeux subtils des passions humaines, ou arrêté, dans la composition +d’un tableau parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or je me +demande, puisqu’on accorde tant de crédit à l’_image_, pourquoi tant +d’incompréhension ou de dédain pour la création de la figure humaine +typique dans le roman ou le théâtre, laquelle est précisément l’image +par excellence, la métaphore la plus éblouissante, attendu qu’elle +ramasse en une seule tête les innombrables unités qui composent une +nation, une civilisation, voire l’humanité elle-même et en outre: _les +idées_. Elle est le résumé des individualités, mais elle est aussi un +agglomérat d’_idées_. Pour «donner la vie», pour «faire un personnage» +qui tienne debout, qui soit durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui +soit parfois immortel, il faut avoir intégré en sa substance, souvent +inapparentes à un premier examen, beaucoup sinon toutes les idées que +les philosophes élèvent sur les autels, dans leurs livres en apparence +d’autant plus sérieux qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il +y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon roman ou dans une bonne +pièce, où pas une idée n’est exprimée, que dans les traités les plus +doctes et les plus importants pour les foules crédules. Elles y sont à +l’état de symboles; elles s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont +égales à la _raison_, sans quoi «le personnage» ni l’œuvre n’amassent ni +valeur ni stabilité. Nous nous pâmons sur des systèmes philosophiques +infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux, et qui, au bout de vingt +ans, sont dépassés, ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque (je ne +parle pas du roman dit d’action ou d’aventures) a plus de chances de +subsister qu’un système. Quand, par quelque veine, il tient du génie, +alors il s’agrandit avec le temps, il emprunte aux époques pour +lesquelles il n’était pas fait des éléments insoupçonnés de son temps à +lui; et pour peu qu’il soit humain, il fait complètement peau neuve, il +se prolonge, et il continue à agir indéfiniment. Quoi! c’est ce +«personnage» qui serait, en littérature, moins digne qu’une idée, qu’une +image, ou que l’habile modulation du souffle sur les pipeaux? + +La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts à l’abstraction et qui +la peuvent pousser jusqu’à ses dernières conséquences, enivrés des +voluptés qu’elle procure, et croisant sur leur chemin le concret sans +daigner l’apercevoir. Et il y a des esprits que la chose concrète +sollicite d’abord[27] et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à +en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa substance. Cependant, par +l’image de cette pépite, j’entends quelque chose qui doit bien avoir +rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence; j’entends, par +exemple, la psychologie, science du concret, moins noble d’apparence que +le concept pur, mais sans laquelle il serait bien vain de philosopher, +car elle est la science de la vie même. Et sans la sociologie qu’elle +rend possible et le foyer familial qu’elle rend habitable, comment +s’élèveraient les métaphysiciens et les architectes? Et par cette pépite +j’entends encore les essais historiques, qui ne sont que la psychologie +des peuples et qui sont tous pétris de la vile matière humaine. Et +j’entends toute cette puissance littéraire _réaliste_ qui va de +l’_Odyssée_ aux grands moralistes des seizième, dix-septième, +dix-huitième et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne, Rabelais, +Pascal, Racine, Molière, Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert, +Balzac, etc.), composée non d’abstracteurs de quintessence ni +d’intellectuels purs, mais d’observateurs bourgeois, humblement penchés +sur la créature. + + [27] Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une + opération «unilatérale»? Ils échafaudent leurs éblouissants concepts + comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie sur un axiome + arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi terrible que tout + artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami, et qu’on peut + appeler la résistance de la matière. Il n’y a art qu’où il y a + matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain auteur de fiction, + c’est précisément la nature humaine, complexe amalgame d’os et de + chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités obscures et + d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont la puanteur animale + inspire des répugnances excessives ou regrettables à ceux qui + n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.) + +Je me suis laissé entraîner à cette longue digression parce qu’elle +m’était fournie par Paul Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais +un peu indigne de parler convenablement, ou, si l’on préfère, +directement, d’un esprit aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin +parce que la question soulevée par mon nouveau confrère me paraît +d’importance, comme presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air, pour +ainsi dire, de se jouer. + +Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui se posent et s’imposent. +Il émet une timide voix à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de +silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille, et c’est lui qui +est étonné. Il n’annonce point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la +jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs. On lui +demande de publier: il dit qu’il n’a rien ou ne connaît point le sujet, +cependant il accepte par condescendance. Et il se trouve que tous les +travaux ainsi exécutés sont comme des joyaux longtemps enfermés dans une +caverne sombre. Ils sont d’abord exprimés dans une langue totalement +étrangère aux impuretés des novateurs, dans une langue qui annoncerait +plutôt des pensers anciens et qui vous cause la surprise de goûter, au +contraire, des pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse +s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse, non voulue, naturelle, +exquise. Il pourrait être le plus agréable des essayistes, et il +rejoint, sans pause, les philosophes les plus ardus et les plus +vigoureux. Une âme de poète donne, à mon avis, non un charme, mais une +puissance, une étendue à tous ses écrits. + +S’il est un homme à qui on doive passer la manière un peu désinvolte +dont il traite les créatures vivantes de l’imagination, c’est bien lui, +car il en fournit la compensation à sa manière. Ai-je fait suffisamment +entendre que je vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser aucune +des traditionnelles formules de la langue, a exprimé admirablement les +choses les plus difficiles, les plus inattendues, les plus originales? + + + + +NOTES DIVERSES[28] + + [28] Extraites des carnets et du fichier de René Boylesve. Beaucoup, + et même des plus anciennes, portent comme titre: _Pour une étude sur + le roman_. On les a placées autant que possible dans l’ordre + chronologique, en se guidant, lorsque les dates manquent, sur + l’écriture de l’auteur et sur le genre de papier dont il a usé. + + +1900. + +«Si l’on considère presque toutes les comédies et les romans, on n’y +trouve guère autre chose que des passions vicieuses, embellies d’un +certain fard qui les rend agréables aux yeux du monde.» + +Réfléchir à cette pensée de Nicole, et voir si de tout temps l’art de la +littérature d’imagination n’a pas consisté dans le goût paradoxal de +faire admettre au lecteur quelque chose qui l’étonne. Tour de force chez +l’artiste (du poète à l’acrobate), et plaisir chez le lecteur, provenant +de la «surprise» qui est presque toujours par exemple la cause du rire. +Grand attrait pour les personnages vicieux et en même temps +sympathiques, les beaux gredins (fondement du théâtre, de Guignol, de +l’opérette moderne, etc.). + +C’est par faiblesse, par veulerie, par absence d’art, que les mauvais +romanciers modernes ont accoutumé le public à ne plus aimer que le +personnage orné de toutes les vertus: c’est là entretenir l’inertie de +l’esprit du lecteur, qui devrait être violenté, gagné par le prestige de +l’adresse. Au fond on aime assez être vaincu, ou plutôt absorber quelque +aliment nouveau dont le goût premièrement vous blesse, mais que la +nature, conservatrice souveraine et au même degré révolutionnaire, vous +impose à votre insu. + + * * * * * + +Le roman n’est pas de l’histoire à proprement parler. + + * * * * * + +1902. + +Cette pensée de Dürer, que je pourrais presque mettre en épigraphe: +«Regarde attentivement la nature, dirige-toi d’après elle, et ne t’en +écarte point, t’imaginant que tu trouveras mieux par toi-même. Ce serait +une illusion; l’art est vraiment caché dans la nature; celui qui peut +l’en tirer la possédera.» + +Et comment? Dürer répond lui-même: «Par le trésor mystérieux amassé au +fond du cœur.» + + * * * * * + +Il me semble qu’on s’habitue à l’idée que pour faire un roman, il suffit +d’être habile, ou bien informé. Il faut être _artiste_. On ne commet pas +la même erreur vis-à-vis d’un tableau fait avec compétence ou d’un opéra +adroit.--Ne la commet-on pas? + + * * * * * + +Sur le lieu commun, c’est-à-dire sur la vanité de vouloir se +singulariser, sur la fausse originalité qu’est l’originalité voulue. Les +plus beaux génies sont-ils ceux qui ont tout révolutionné? Shakespeare? +Dante? Molière? Gœthe? Importance de la _forme_. + + * * * * * + +Principe de _permanence_. En littérature, ne s’attacher qu’à ce qui +représente un élément permanent. Ne s’attacher qu’aux gens dévoués au +caractère permanent du pays. Les individus ne sont jamais attachés à la +permanence de quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent toujours louvoyer +et se fourvoyer: les hommes réunis en _corps_, seuls, ou plus exactement +les _corps_ sociaux sont dévoués à la permanence de la nation. + + * * * * * + +1902. + +Je cherche une œuvre «fraîche», une œuvre où il y ait de la jeunesse, +mais tous les débutants ont la prétention, non de faire un chef-d’œuvre, +mais de faire «le chef-d’œuvre» du siècle. Ils sont fanés par la +prétention, ils méprisent le sourire. + + * * * * * + +1902. + +A propos de l’impersonnalité, relire l’article de Brunetière sur Taine +(_Revue des Deux Mondes_, 1er sept. 1902). Voir ce même article sur le +but de la littérature, comme de l’art, qui est de _plaire_, et par +conséquent d’exciter la sensibilité _personnelle_. Et à propos du +paragraphe de la science dans le roman, le développement des recherches +de Taine qui, ayant cru à l’existence d’un critérium naturel, +scientifique, pour juger l’homme, est bien obligé d’admettre un +critérium _moral_: le règne humain est, selon Pascal, «un empire dans la +nature». Taine aurait démontré l’insuffisance de la conception +matérialiste de l’histoire. + + * * * * * + +Que l’œuvre d’art soit l’expression d’une personnalité, soit! mais non +l’ivresse de cette expression, mais non la débauche de la personnalité. +Il y faut encore tenir compte de la société au milieu de quoi l’on +écrit. La contrainte qu’impose le sentiment que l’on n’écrit pas pour +soi seul--et Dieu sait s’ils le savent qu’ils n’écrivent pas pour eux +seuls, mais bien pour se répandre à centaines de mille!--ne fait que +clarifier, purifier, ordonner ce que l’explosion forcenée de la +personnalité peut enfermer de dément, de caduc. (Exemples: Victor Hugo, +Zola.) + + * * * * * + +Zola écrit (_Haines_, p. 65): «Une œuvre est simplement une libre et +haute manifestation d’une personnalité... Je me plais à considérer une +œuvre d’art comme un fait isolé qui se produit, à l’étudier comme un cas +curieux qui vient de se manifester dans l’intelligence de l’homme.» + +Autant dire qu’on se plaît à un musée tératologique. + + * * * * * + +On nous parle de libre expression de la personnalité, mais elle a +toujours existé, et principalement aux époques de discipline. Quoi de +plus varié, de plus original, et certes de plus libre que les œuvres +littéraires du dix-septième siècle? D’ailleurs, la discipline existe +toujours; l’esprit semble la rechercher avec plus d’avidité que la +liberté, mais il ne l’avoue pas; lorsqu’il n’y a plus discipline +sociale, il y a discipline d’école, influence. Rien de moins libre que +toute l’école issue de Flaubert, dont pas un élève qui ne se réclame de +liberté d’expression, de personnalité libre. + + * * * * * + +Il y a encore la question de la _science_, sottise dont les petits +jeunes gens et les imbéciles nous rabattent les oreilles. La science qui +doit transformer le roman! + +On cite la lettre de Flaubert: «La littérature prendra de plus en plus +les allures de la science; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut +pas dire didactique.» Et on ne s’aperçoit pas que le second membre de +phrase corrige précisément le premier. La littérature sera exposante, +c’est l’impartialité, l’erreur de Flaubert simplement; c’est assez qu’il +ait commis celle-là. Mais il n’a pas dit que la littérature serait, +comme a prétendu l’être celle de Zola, enseignante (chemin de fer, +mines). + +Ne pas oublier la phrase de Zola: «Le roman expérimental est une +conséquence de l’évolution scientifique du siècle... Il substitue à +l’étude de l’homme abstrait, de l’homme métaphysique, l’étude de l’homme +naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les +influences du milieu; il est, en un mot, la littérature de notre âge +scientifique, comme la littérature classique et romantique a correspondu +à un âge de scholastique et de théologie.» + +C’est une réclame électorale! La connaissance de l’esprit humain, qui +est le propre de toute littérature sans épithète, n’est pas accrue par +le bagage scientifique: elle est un don d’abord, et elle s’augmente par +la vue quotidienne des hommes. Encore n’est-elle rien, même telle, sans +l’âme artiste qui seule donne à l’œuvre sa valeur. Le vrai savant ne +fera pas de romans. Le demi-savant, embarrassé de son bagage, sera très +gauche à rendre ce qu’il eût attrapé du premier coup sans cela. + +Voyez-vous Shakespeare, Molière, Cervantès, Aristophane, Homère, +étudiant l’homme soumis aux lois physico-chimiques? Et Racine, écrivant +à une époque «scholastique», a peut-être tout de même poussé l’étude de +l’homme et de la femme un peu plus loin que M. Zola! + +Les théories scientifiques appliquées à l’homme sont tout ce qu’il y a +de plus éphémère. En s’armant d’elles pour illustrer l’homme, on +illustre la théorie qui, au bout de dix ans, est caduque. Mais le jeune +homme ignorant qui décrit les maux de son cœur, crée un chef-d’œuvre +éternel. + +La science, en littérature, est bonne tout au plus à inspirer une +passion, une foi religieuse. Toute foi, en un sens, est bonne, parce +qu’elle rend actif et tire de l’homme tout ce qu’il peut donner. + + * * * * * + +Septembre 1903. + +Faire un travail sur la vérité romanesque, et se souvenir de ce que dit +Eugène Delacroix (_Journal_, II, 264) à propos des nouvelles de Gogol, +comparativement aux romans de Voltaire, à _Don Quichotte_, à _Gil Blas_, +etc. Dans le moderne, vérité dans les détails, et affabulation +invraisemblable. Dans les grands auteurs anciens, peu de souci de la +variété des détails, mais vérité supérieure qui rend tout vraisemblable. + + * * * * * + +_La vérité littéraire_[29].--Bien peu de personnes sont en état +d’apprécier une œuvre d’art en tant qu’elle est une œuvre d’art, mais +tout le monde est autorisé à déclarer: «Cette œuvre est _vraie_ ou elle +ne l’est pas.» Très peu de gens ont le sens du beau, tout le monde a ou +croit avoir le sens du _vrai_. La vérité, si difficile à démêler de +l’erreur en justice, en histoire, et dans les paroles mêmes de nos +femmes et de nos enfants, la vérité est ce qui se discerne le plus +aisément dans l’œuvre d’art. La vérité, c’est, dans l’œuvre d’art, +l’élément sur quoi chacun se précipite, c’est le point de vue de tout le +monde, c’est le point de vue bourgeois, c’est le point de vue commun. +N’en pas conclure qu’il soit méprisable. + + [29] Nous plaçons ici ce fragment inachevé, qui semble répondre à + l’intention formulée par l’auteur dans la note précédente. + +Il est irritant pour les artistes, précisément parce qu’ils savent ou +sentent que c’est un point de vue où il ne faut pas manquer de se +placer, parce qu’ils remarquent que la plupart des citoyens s’y placent +en effet, et que c’est cependant de cette position-là que les plus +fortes inepties sont dites. + +Le point de vue idéaliste fournit moins de sottises, d’abord parce que +tout le monde n’est pas capable de s’y placer: il faut avoir des +«aspirations», concevoir quelque chose d’autre que ce qui est--si +médiocre que soit la conception,--et il faut aussi avoir le courage ou +la naïveté de dire tout haut que l’on conçoit cela et qu’on a des +aspirations. Mais le point de vue de la vérité, c’est le point de vue +des «esprits scientifiques» sinon des savants, c’est celui des personnes +qui ne s’en laissent pas conter, qui ne s’«emballent pas», c’est aussi +celui des hommes spirituels, des malins, des loustics, des «rongeurs». +Il réunit ceux qui semblent le mieux désignés pour porter un jugement +ferme et ceux qui, par la tournure même de leur esprit tatillon, +satirique, ou méchant, ne laissent aucun défaut inaperçu; enfin ce sont +les gens qu’on écoute, soit parce que leur jargon en impose, soit parce +que l’instinct destructeur--qui est indirectement un des principaux +éléments de conservation du monde--est éminemment contagieux. Le +monsieur qui vous dit: «Les lois de la perspective sont violées en tel +endroit du tableau que vous qualifiez chef-d’œuvre», ou: «Tel vers +superbe de Hérédia n’est pas la traduction rigoureuse des observations +astronomiques», acquiert par de telles paroles un prestige sûr: il a +troublé des esprits peu analytiques mais sensibles qu’une certaine +beauté touchait, il a rompu leur élan; plus vif était leur entraînement +naturel et plus vif leur dépit momentané d’être arrêtés, plus complète +sera demain, ou dans huit jours, la victoire du grincheux bien averti +qui leur a désigné dans un coin du chef-d’œuvre la tare! + +--Au nom de la Vérité je vous arrête! + +Arrêtons-nous. La Vérité en vaut en effet bien la peine. Et tout le +monde conviendra que le plus beau des artistes, qui peignant la nature +n’a pas pris la peine de s’informer de ses lois, est en défaut. Mais +tous les hommes de sens et de culture conviendront également que de +pareils défauts on en voit dans les chefs-d’œuvre les plus incontestés, +que ce sont des taches, oui--il y en a bien sur le soleil,--mais que ce +n’est point par là que l’on condamne une œuvre d’art. Pourquoi? Parce +que l’œuvre est faite _essentiellement_ d’autre chose que d’exactitude +et que de l’observance des lois de la nature et même des lois propres à +tel art. Et qu’est-ce donc que cette autre chose? Ah! si on pouvait le +dire, il y aurait des professeurs d’art comme il y en a du métier +nécessaire à l’artiste, et l’on vous apprendrait à être un bel écrivain +comme on vous apprend à dessiner une belle académie. Cette autre chose, +c’est l’art même, c’est le don de la Fée qui ne s’acquiert ni ne +s’achète, c’est le secret personnel à l’artiste--et que lui-même souvent +ignore--, c’est le désespoir du critique, c’est la beauté. J’ai lu bien +des savants traités sur le Beau, je ne sais pas encore ce que c’est que +le Beau. Mais avant d’avoir lu ces dissertations, je savais ce que le +Beau assurément n’est pas: il n’est pas la réalité. + +Non! mille fois non! l’art n’est pas la réalité. Il n’y a pas de commune +mesure pour la nature et la vie telles qu’elles s’offrent communément à +nos yeux. La règle, l’équerre, le mètre et les calculs du perspecteur +n’y feront rien. Où il y a art, une certaine magie est intervenue. Ne +confondons pas, de grâce! avec tous les charlatanismes plus ou moins +occultes: nous ne sortons pas ici du domaine de la raison et du sens +commun. Nous usons du mot «magie», faute d’un terme propre à rendre une +imitation déconcertante. Une certaine magie est intervenue; et d’un +jeune homme ou d’une femme s’est formée la figure du Jean-Baptiste de +Vinci, et d’une matrone avignonnaise s’est formée la figure de Laure, et +du désir de s’éloigner bien loin, peut-être, des personnages mêmes qui +posaient pour son esquisse sublime, Watteau a peint l’_Embarquement pour +Cythère_! Et pareillement, de la figure réelle des hommes projetée sur +quel écran fantastique, Dante a fait la _Divine Comédie_; Cervantès _Don +Quichotte_; Shakespeare, Molière, Gœthe, Balzac et Flaubert leur œuvre. +Est-ce la «vérité» don Juan, Tartuffe, Alceste même? est-ce la «vérité» +_Faust_? et quoi qu’on dise du prétendu réalisme de _Madame Bovary_, +reconnaissons que ce livre est tout agité par l’âme du plus grand poète +élégiaque, satirique et tragique, par l’âme d’un poète! Ah! la réalité, +la vérité, l’observation, comme je sens que ces esprits magnifiques _en +usent, s’en servent_, dans la création de leurs beaux ouvrages, comme +d’une matière indispensable mais assez vile, et que pétrissent, non sans +un peu de dédain, leurs doigts puissants. Il n’y a de créateurs, en +tout, que les poètes. Tous les poètes ont appris--c’est là le métier--à +se jouer de la matière qui est la réalité observée. Les beaux jeux qu’un +esprit poétique improvise avec la vérité humaine, telle serait, à défaut +de l’introuvable définition de l’art, l’image sans doute bien +défectueuse qui pourrait aider à concevoir ce qu’il est. + +L’art commence à l’instant précis où naît la fantaisie. Ce n’est pas que +toute fantaisie soit de l’art. Mais de l’art sans fantaisie, je n’en +vois point. «Fantaisie signifiait autrefois imagination,» dit Voltaire. +Je ne sais pourquoi le mot semble aujourd’hui exclure l’idée de réalité. +Lorsque Mme de Sévigné disait à sa fille: «Ah! que vous écrivez à ma +fantaisie!» cela ne signifiait pas, je suppose, que le style de Mme de +Grignan satisfaisait chez sa mère des goûts extravagants qu’elle n’eut +jamais, mais bien son goût particulier. Le goût personnel d’un poète--sa +fantaisie--c’est à partir du moment où il commence à s’exercer que +s’opère la métamorphose: il y avait là un modèle et il y a le Jésus de +Fra Angelico pénétrant dans les limbes, il y avait là cent imbéciles du +genre commun et voilà M. Homais qui surgit. Qui donc a travaillé? +l’imagination pieusement amoureuse d’un moine, l’imagination éperdument +méprisante d’un écrivain. Les exemples de la vie réelle ne sont pas +nécessairement inférieurs en grandeur, en beauté, en platitude, ou en +dégoût, à ceux que conçoit la fantaisie créatrice; mais, en fait, les +modèles connus de la plupart des plus belles fictions sont médiocres. Le +rapport simple, fidèle, et consciencieux, d’une scène humaine peut avoir +de la beauté. Mais ne sentez-vous pas que ce n’est pas le rapport qu’on +admire, mais la scène réelle où l’esprit se transporte aussitôt, et +qu’on s’enquiert moins de l’auteur que de l’exactitude du fait, et que +le fait, d’ailleurs, bientôt on l’oublie? tandis que l’œuvre d’art +suscite l’admiration de l’auteur, au moins d’abord, et somme toute assez +peu le goût d’en contrôler les origines. J’irais jusqu’à croire qu’il +faut qu’un auteur mente un peu pour qu’il aime son œuvre au point de lui +communiquer ce feu qui la rend vivante, car ce qu’il aime tant en son +œuvre, c’est lui, c’est ce qu’il est le plus sûr d’y avoir mis de +lui-même, c’est l’ornement qu’il est certain d’avoir fourni. + +Ne craignons donc pas de prononcer le mot «ornement». Il commence à être +suspect. Le mot «beauté» aussi le deviendra prochainement sans doute. +Nous sommes dupes des mots. Sous le prétexte qu’ornement et beauté +s’appliquent incongrûment aux artifices déplorables de notre rhétorique +romantique contemporaine... + +(_Inachevé._) + + * * * * * + +Septembre 1905. + +Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, de peindre la +faiblesse ou la bassesse de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans +faire sentir que l’homme peut être et est parfois aussi grand qu’il est +faible. + +L’_ironie_, comme moyen littéraire, est un moyen _moral_, car elle +laisse entendre que l’auteur se moque des faiblesses que comporte la +comédie humaine, tandis que le système de l’impersonnalité à outrance +n’indique rien, et ne laisse pas entendre au lecteur que l’homme, sujet +de la comédie, est aussi capable de prendre sa revanche. + + * * * * * + +Une œuvre comme _l’Étape_[30] est écrite par un homme qui ne croit plus +guère à la littérature, qui peut-être n’y a jamais cru; mais qui croit à +quelque chose au service de quoi il fait servir la littérature, comme +tout auteur à thèse. Loyalement, quand on soutient une thèse, il +faudrait toujours prévenir. + + [30] De Paul Bourget. + +On accuse ce livre de ne prouver rien. Il n’est pas exact qu’un roman à +thèse ne prouve rien. Un roman à thèse ou une pièce à thèse agitent des +idées, et gagnent quatre-vingts lecteurs sur cent à l’idée qu’ils +glorifient. Pour qui ne prouvent-ils rien? Pour un tout petit nombre de +littérateurs avisés et qui pensent à la vraisemblance d’un type ou d’une +action. Mais les trois quarts se laissent prendre à l’attrait d’un +drame, et contaminer par la doctrine qu’il contient. + +Un roman à thèse est un peu un crime de lèse-littérature, mais il est un +moyen incomparable d’action, et il faut l’employer. + + * * * * * + +Selon Bourget, le romancier doit connaître et fournir les causes. + +«La vie, écrit-il, n’est incohérente que pour les intelligences +incapables de démêler les causes. Elle est au contraire intimement et +profondément logique pour qui sait voir ces causes, et le grand art +littéraire consiste à montrer cette nécessité intérieure, l’ordre secret +sous l’apparente anarchie des événements.» + +La conception du roman qu’a Bourget est une conception de philosophe, de +sociologue, ou de moraliste, qui préférera toujours les causes de la vie +à la vie même, qui a le goût de disséquer la chair humaine plutôt que +l’amour de la chair, qui aime mieux les explications et les systèmes du +monde que le spectacle de l’univers, etc. Moi, j’ai l’amour de la vie +elle-même, en ses manifestations les plus incertaines; j’écris pour +l’amour d’elle plutôt que pour savoir ou apprendre à quelqu’un ce +qu’elle est, et je préfère le mystère qu’elle m’offre à la connaissance +précise de ses dessous. C’est elle qui me captive, non pas la formule en +laquelle on la peut dissoudre. Et quand on n’aurait rien éclairci de +l’imbroglio du monde, c’est déjà une belle tâche que de l’avoir vu ou +fait voir. + + * * * * * + +Bourget affirme qu’il n’y a point de roman qui ne laisse préjuger des +opinions de l’auteur, que _le Rouge et le Noir_, tout plein de +psychologie pure, suppose tout de même quelques maximes sur le rôle du +plébéien dans la société du dix-neuvième siècle à son début, que _Madame +Bovary_ suggère des idées sur l’éducation des femmes, décèle les +opinions de Flaubert sur la vie de province et sur la bourgeoisie, etc. +Oui, sans doute, et l’on ne réussit point à être absolument impersonnel. +Mais, si l’impersonnalité n’avait pas été un principe, Flaubert, +notamment, eût donné libre cours à ses opinions, et la vérité générale, +qui fait le prix de _Madame Bovary_, eût été submergée. Un auteur ne +parvient pas à se dissimuler; mais s’il se croit autorisé à se montrer, +il se place au premier plan, et son œuvre n’a plus d’autre raison d’être +que de faire connaître sa personne, toute œuvre n’est qu’une confession, +qu’une exhibition individuelle. Le principe de l’impersonnalité doit +être maintenu, et rigoureusement, comme la morale; nous ne savons que +trop que l’un et l’autre seront violés, mais s’ils n’existaient pas +comme épouvantail ou comme freins, quels abus!... + +Bourget veut que l’auteur conclue après avoir exposé les faits. Soit! +Mais si l’auteur est convaincu que son but est de conclure et non +d’exposer les faits, il aura toujours conclu avant d’exposer; et loin +que la conclusion dépende des faits, ce seront les faits qui +s’arrangeront complaisamment, avec une déférence bien connue, pour +fournir une conclusion. + +Bourget dit que le roman est de la vie racontée et non de la vie +représentée. Pourquoi n’est-ce pas de la vie représentée? Parce que ce +n’est pas de la vie une représentation rigoureuse. Mais si l’on admet +que c’est de la vie racontée, alors intervient comme élément principal, +non la vie, mais le public auquel on s’adresse, et ce sera selon ses +sourires ou ses grimaces que le _récit_ prendra telle ou telle forme. + + * * * * * + +1906. + +Notre style, à nous autres,--qu’y voulez-vous faire?--ne peut plus que +paraître un peu étriqué. Nous ne pouvons tout de même pas, sans +vergogne, comme Mme Matilde Serao, avoir l’air d’inventer l’expression +«écouter le silence», et consacrer à cette volupté une chronique du +_Figaro_. Nous ne pouvons pas écrire, comme la même, «l’opulente ramure +des arbres», ni «la mer incomparablement bleue», ni, en voulant parler +du public de Monte-Carlo, «la grande foule chatoyante, palpitante, +singulière, et multanime». + +Style de journal: «Son innocence, il me l’avait criée en un long sanglot +éperdu. Et ce _cri_ avait _mordu_ en pleine chair!...» (Jacques Dhur. +_Journal_, 9 mars 1906.) + + * * * * * + +1906. + +Épigraphe pour un de mes romans ou pour une théorie sur le roman: «Parmi +les livres que vous choisirez pour votre entretien à la campagne, +attachez-vous à ceux qui font leurs effets sur votre humeur par leur +agrément, plutôt qu’à ceux qui prétendent fortifier votre esprit par +leurs raisons». (Saint-Évremond, t. III, p. 13.) + +Saint-Évremond dit de lui-même: «Il ne cherche pas dans les hommes ce +qu’ils ont de mauvais, pour les décrier; il trouve ce qu’ils ont de +ridicule, pour s’en réjouir; il se fait un plaisir secret de le +connaître; il s’en ferait un plus grand de les découvrir aux autres, si +la discrétion ne l’en empêchait.» (T. III, p. 41.) + + * * * * * + +1906. + +Voir un très bel article de Brunetière sur Balzac dans la _Revue des +Deux Mondes_, du 15 mars 1906. Il discerne très justement les deux buts +si différents de Balzac et de Flaubert, l’un se proposant de peindre la +société, l’autre de faire une œuvre de beauté! Flaubert ne tient pas à +être un historien ni un réaliste; il applique les mêmes procédés de +style, procédés esthétiques, à peindre Carthage et à peindre de petits +bourgeois provinciaux. C’est par hasard que Flaubert est réaliste, il se +retrouve romantique dans _Salammbô_, après avoir écrit _Madame Bovary_. + +Cette distinction entre les deux grandes têtes du roman français est +fondamentale. Je ne dois pas la perdre de vue. + +Je remarque que, en ce qui me concerne, et selon ma méthode inconsciente +de pensée,--c’est-à-dire qui ne procède absolument d’aucune autre ni +d’aucun guide,--j’ai toujours confondu ou mêlé les deux préoccupations +du romancier: _a_) peindre la société, _b_) faire œuvre de beauté. Je +disais dans mes préfaces: être historien, être poète, l’un me paraît +aussi nécessaire que l’autre. + + * * * * * + +1906. + +Un roman, pour qu’il réussisse de nos jours, doit être une sorte de +chronique de journal, animée et imagée, sur un des phénomènes sociaux +qui intéressent l’opinion dans le semestre présent. Je dis chronique de +journal, c’est-à-dire un raccourci banal de tout ce qui se dit, de tout +ce que chacun connaît, et non pas, bien entendu, une opinion neuve, +éclatante, qui ne serait admise dans aucune publication s’adressant au +grand public. + + * * * * * + +1908. + +Noter cette remarque de Bourget qui, dit-il, «a tant discuté avec M. +Taine sur l’art du roman.» + +«Je me rends compte que tout ce début d’_Étienne Mayran_[31] est exécuté +d’après une formule très opposée à celle qu’il considérait comme seule +valable. Lui, l’écrivain le plus volontaire que j’aie connu, _il a +composé ces huit chapitres avec les portions inconscientes de son +génie_. Ils se sont faits en lui au rebours de toutes ses théories +d’art». + + [31] D’H. Taine. + +A rapprocher de ce que l’on constate chez Flaubert. + + * * * * * + +Juillet 1910. + +Aujourd’hui, reçu la visite d’Henri de Régnier. Nous avons pris--sans +contradicteurs--la défense du «monde» contre les maniaques entêtés et +traditionnels, qui ne veulent pas qu’un écrivain qui se respecte +fréquente le monde. Pourquoi y aurait-il un seul lieu qui soit interdit +à un écrivain, et pourquoi ce lieu serait-il précisément celui où il a +le plus de chances de trouver ses modèles à l’état actif, à l’état de +_pose_? Ce paradoxe de rapin n’a pu se soutenir que durant la période où +il fut généralement admis, par réaction, que les sujets _littéraires_ ne +pouvaient être que des sujets abjects, triviaux ou tout au moins +populaires: préjugé absurde. Le sujet de la littérature est universel, +et, au seul point de vue du roman de mœurs, le monde, qui n’est autre +chose que la société de notre temps, est et doit être notre principal +champ d’observation. + +Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les qualités qu’il y faut montrer +pour s’y maintenir et sur celles qu’il faut avoir pour y être invité. Il +y aurait toute une défense à faire, à la condition qu’elle ne tourne pas +à l’apologie. + + * * * * * + +Novembre 1910. + +Jules Lemaître et Barrès disaient l’autre soir que Flaubert n’était pas +intelligent; et ils semblaient, à cause de cela, le diminuer, le +rabattre. Ils le méprisent un peu. Cela me faisait l’effet que j’eusse +éprouvé en entendant des docteurs en théologie parler des saints. + +Il y a une intelligence de l’artiste qui n’est ni celle du critique, ni +celle du moraliste, ni celle du philosophe. Elle peut à ceux-ci paraître +bornée, ou nébuleuse (Lemaître dit que Flaubert avait le cerveau +«fumeux»). Mais c’est elle qui, en son ingénuité, enfante, crée l’œuvre +qui confond ces messieurs. Lemaître faisait cette concession: «Tout de +même, il a fait cette _Tentation de saint Antoine_; et, après un voyage +sur l’ancienne côte nue de l’ancienne Carthage, il a imaginé +_Salammbô_!» En effet, c’est un genre d’intelligence, celui qui rend +possibles ces travaux-là! + +Et Maupassant non plus n’était sans doute pas grand intellectuel. Tout +de même il a laissé un certain nombre de contes qui sont d’une chair +vivante, que l’intelligence proprement dite ne forme point: il y a autre +chose que l’intelligence, et comme moyen de connaissance et surtout +comme moyen de création! + + * * * * * + +Le roman de Flaubert n’est français que par le goût de la perfection, +et, on peut le dire, par la perfection accomplie. Mais ce genre de roman +ne me paraît pas conforme ni aux traditions de l’esprit français bien +entendu, ni aux exigences de l’esprit français, qui veut, comment dire? +moins de «bestialité». Oui, la bestialité est le défaut de ce roman, +comme de tous ceux qui sont venus après lui. J’entends par bestialité +non pas la grossièreté des propos ou des situations, mais un état +d’esprit animal, qui veut participer de l’inconscience, de la lenteur, +de la lourdeur des choses de la nature, qui veut oublier que l’œuvre +d’art est l’œuvre de l’esprit de l’homme cultivé et non l’œuvre du +hasard ou du choc des objets les uns sur les autres comme le galet, par +exemple, roulé par les eaux de la mer. + +L’admiration de Flaubert a créé un esprit dans la critique, qui ne croit +plus au «sérieux» d’un ouvrage que s’il participe de cette sorte de +«sublime imbécillité». + + * * * * * + +Les lois du théâtre ne sont peut-être pas les mêmes que celles du roman. +Au théâtre j’éprouve un besoin essentiel de moralité. + +La foule est mal à l’aise quand la moralité semble violée, non dans un +personnage, bien entendu, mais dans l’esprit de l’auteur. C’est pourquoi +le théâtre juif contemporain produit sur tant de personnes dénuées de +prévention une impression si désagréable. Nos coutumes fondamentales de +moralité y sont bafouées. + + * * * * * + +Janvier 1912. + +Préface: mon seul but est de connaître l’homme ou, si l’on veut, +d’apprendre à le connaître. + +Lorsque l’idée d’une nouvelle ou d’un roman me vient, c’est qu’un +personnage ou un groupe d’hommes m’est apparu sous un jour que je crois +nouveau, et j’éprouve un irrésistible besoin de le faire connaître. +C’est au fur et à mesure que je trace mon tableau, curieux de l’homme ou +des mœurs, qu’un certain amour des hommes, une pitié, une intuition de +leurs aspirations ou l’introduction de mes propres aspirations, +apportent à l’ouvrage un caractère plus touchant ou plus élevé, mais que +je ne me suis pas proposé tout d’abord. + +C’est en travaillant à mieux connaître l’homme que nous pouvons être +plus utiles. + +Si nous nous sommes proposé d’améliorer l’homme ou de l’élever, en lui +présentant des images de lui qui ne sont pas justes, notre échafaudage +s’écroule, un enfant l’ébranlerait. L’édifice littéraire ne peut être +fondé que sur la connaissance de l’esprit et du cœur humains. + +Il est clair que cet édifice ne peut être réussi et en imposer que par +l’air de beauté qu’il a, et que ne saurait lui communiquer que l’âme de +l’artiste qui l’élève. + + * * * * * + +1912. + +L’art pour l’art. + +Conception qui semble fausse, parce qu’on entend généralement par là que +l’art _né de l’art_ même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne _naît +pas de l’art_. L’art naît de la collaboration amoureuse de notre +inconscience, d’une part, et d’autre part de la vie. + +L’art produit par un homme uniquement préoccupé d’œuvres d’art est +stérile. L’art viable ne vient pas du temple; il vient de la rue, et +s’achemine vers le temple. + +Ce n’est pas sur le _but_ de l’art que l’on se trompe en prononçant la +formule «l’art pour l’art», c’est sur l’_origine_ de l’art. L’art n’a +pas d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que de l’art. + +L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre d’art a quelque chose qui +brûle et consume les organes de la fécondation artistique chez celui qui +l’éprouve. Elle le leurre. Elle le pousse à faire œuvre d’art, mais elle +le bute à l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale a une +origine plus modeste; elle est d’ordinaire plébéienne, si l’on peut +dire: ses générateurs ne sont pas œuvre d’art. + + * * * * * + +1912. + +Conseil très avisé, et dont il faudrait toujours se souvenir, que +Banville écrivait à Flaubert: «... Le public n’entend pas un mot, s’il +n’est pas prévenu qu’on va le lui dire et qu’il l’entendra.» A placer un +jour en épigraphe pour quelque préface à un de mes ouvrages. + + * * * * * + +1912. + +«De balustres plus hauts». Titre possible d’un roman de l’auteur de +_l’Enfant à la balustrade_. Conclure à un stoïcisme qui admet et +pratique le sourire--à mon sens le degré le plus élevé de l’héroïsme +viril. Tableau de toutes les injustices possibles, beauté de la raison +bafouée, exaltation des médiocrités, triomphe des médiocres, et +conclusion sereine dans la contemplation intérieure, comportant une +sorte de joie qu’une conception de beauté s’élève de ce bourbier, +sourire ému à la fleur qui naît de la fange. + + * * * * * + +1913. + +Celui qui «s’exprime bien», c’est celui qui fait un soliloque; c’est +celui qui, s’adressant dans la conversation à autrui, ne tient pas +compte d’autrui, mais de lui-même. Celui qui tient compte d’autrui, ne +s’exprime plus déjà bien: il s’exprime et il se déprime à l’image +d’autrui; la force qu’il emploie à deviner autrui, puis à dire pour +autrui ce qui peut être entendu par autrui, il l’emploie à ses propres +dépens, il se fatigue, et de plus il se trahit en usant d’une langue qui +n’est plus tout à fait la sienne. + + * * * * * + +1919. + +Il ne faut pas faire fi d’une certaine littérature de deuxième ordre. +C’est celle-là seule qui permet d’avoir des peintures fidèles et +complètes de la société. C’est celle où les qualités de composition et +le principe rigoureux de la généralité des types n’empêchent pas les +discussions ni les portraits de la qualité secondaire qui donnent à une +époque sa saveur. La littérature de premier ordre nous maintient entre +des limites sévères et peut nous obliger à une certaine stagnation, à +celle des grands lieux communs sur lesquels sont faits les +chefs-d’œuvre. + + * * * * * + +Je suis un ardent partisan de la liberté de l’écrivain. + +Mais en déclarant ce principe, j’entends donner à chacun des termes qui +le composent toute sa valeur. + +Il est arrivé de tout temps, il arrivera toujours que l’écrivain, qu’il +soit moralisateur indigné ou fidèle notateur des mœurs et des secrets du +cœur humain, choque par sa violence ou ses nouveautés les esprits +tranquilles. Je l’ai, pour ma part, plusieurs fois déclaré: la +littérature est dangereuse. L’écrivain qui s’interdit la libre +expression, s’émascule, affadit son ouvrage, appauvrit le spectacle de +la nature ou de la vie que son but est précisément de rendre plus +sensibles. Mais n’oublions pas que cette liberté extrême, celle d’un +Aristophane, celle d’une Sappho, celle d’un Anacréon, celle d’un +Juvénal, celle d’un Suétone, et celle d’un Agrippa d’Aubigné, d’un +Rabelais, d’un Laclos, d’un Voltaire, d’un Rousseau, d’un Baudelaire, +c’est la liberté de véritables _écrivains_. A quoi se reconnaîtra la +qualité de véritable écrivain? Question assurément épineuse, mais assez +tôt résolue par les hommes cultivés ou à qui simplement la pratique des +livres est familière. L’art se devine, il se sent, même alors qu’il +n’est pas celui auquel nous accordons nos préférences. Le caractère le +plus commun, le plus facile à discerner, que je signalerai en lui, est +celui de _nécessité_. Ce qui signalera la présence de l’art, c’est qu’il +semblera que telle description, que telle scène, une sorte d’exigence +supérieure les réclamait. Elles manquaient, une main habile les a +réalisées. + + * * * * * + +Juillet 1923. + +Prendre un ton simple, «se mettre à la portée», c’est très bien, et l’on +peut dire d’excellentes choses sur ce mode, mais c’est une dangereuse +attitude de l’esprit. Il risque, en l’adoptant, que le parti d’exprimer +tout simplement, ne gagne la pensée; gardons-nous, sous le prétexte de +nous faire comprendre des simples, de n’avoir plus que des idées +générales. + + * * * * * + +En un sens, la littérature est bien plus que la vie, puisque chez +certains--comme chez moi--le fait d’écrire fait passer à un état +d’activité, d’intelligence, de passion même, qu’ils n’atteignent pas +dans la vie. + +C’est à cause de cela que la littérature est si frappante pour ceux-là +mêmes qui vivent le plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un homme +assis à sa table, et dénué de passion, est arrivé par un enchantement. + + * * * * * + +Est classique qui peut. Et tant mieux pour lui! Car cette conception de +l’art est évidemment la plus satisfaisante généralement, et la seule qui +puisse être proposée en exemple. + +Mais je ne conçois pas que l’on puisse interdire à l’individu de +s’exprimer à sa guise et de se vider tout entier, quitte à produire à un +œil olympien quelque monstrueux effet. Sans ces jets d’eau souterraine, +bouillonnante, empuantie souvent, mais, souvent aussi, ferrugineuse, les +plus beaux génies ordonnés s’anémient. Les germes de vie ne se +trouvent-ils pas dans les cavernes de l’inconscient comme dans les +ombres sous-marines, plutôt que sous l’implacable clarté du désert? Je +le crois. Et je crois aussi que les plus grands parmi les écrivains sont +ceux qui, connaissant ces farouches lieux d’approvisionnement, en +affrontent les horreurs--pour s’approvisionner--et remontent prendre +leur repas, civilement, sur une table bien ordonnée, au soleil. + +En gros, Classicisme a-t-il le sens de discipline? Romantisme veut-il +dire: liberté? Si oui, la liberté est indispensable. La discipline, qui +ne l’est pas moins, ne peut être tolérée que si elle se concilie avec la +liberté. + +Or, non seulement la discipline se concilie avec la liberté, mais je +suis convaincu que la liberté ne peut s’exercer d’une manière efficace +que sous le contrôle d’une autorité forte. + +L’ensemble des règles que l’on sous-entend quand on dit classicisme, ne +me paraissent d’ailleurs nullement arbitraires; elles correspondent au +vœu secret des cerveaux les plus _sains_, non seulement de notre race, +mais d’autres aussi, puisque c’est Gœthe qui a appliqué au genre +classique l’épithète que je souligne. + +Dès lors, en quoi cet équilibre souverain s’oppose-t-il au libre usage +des goûts particuliers et même à tout ce que pourrait avoir de plus +frénétique une individuelle inspiration? + +Autrement dit, cette complète liberté qu’il faut laisser à +l’écrivain--et dont l’usage et l’abus sont confondus sous le nom de +romantisme--n’aura jamais qu’un aboutissement tout à fait heureux, c’est +lorsqu’elle déposera son poète au seuil de l’œuvre de caractère +classique. + + * * * * * + +1924. + +Difficulté du roman de nos jours. + +Un critique fertile en aperçus ingénieux, M. André Thérive, fait cette +observation: que le bon roman situe toujours son action à une époque +antérieure à celle où il est écrit. Je la crois juste. L’observation de +cette règle a sans doute toujours été possible; mais il me semble +qu’elle l’est moins que jamais à notre époque. + + * * * * * + +On dirait que nos contemporains (1924) prennent connaissance par le +moyen d’un instrument autre que celui qui nous a servi jusqu’ici. Ils +lisent des livres que nous ne savons par quel bout prendre. Le phénomène +est analogue à celui qui consisterait à prendre les phrases au rebours, +soit: attribut, verbe, sujet, tandis que nous éprouvons l’impérieux +besoin de mettre le sujet d’abord, puis le verbe et l’attribut. On saute +d’un paragraphe à l’autre, au lieu de glisser comme il se faisait depuis +que le français existe. On saute, on trébuche, on attrape même des +entorses. Souvent aucun lien apparent. Et l’on doit sauter encore. On +traverse un champ de terre labourée, par le travers des sillons,--marche +éreintante. Cela n’a pas l’air de fatiguer les hommes d’aujourd’hui. Je +crois qu’ils survolent le champ; ils ne se blessent pas aux aspérités; +ils prennent une connaissance d’ensemble. Autrement dit, ils ne lisent +plus: ils parcourent. Un certain sens leur apparaît, comme une ville au +milieu des plaines, un fleuve, la côte maritime pour l’œil de +l’aviateur. Et le parcours terrestre, à petits pas ou en voiture +sensible aux obstacles du sol, dès lors ne les intéresse plus. De là +leur peu d’intérêt pour les beautés du style, pour l’harmonie, voire +pour l’orthographe. + + * * * * * + +L’extraordinaire abus dans la production du roman dégoûte du roman les +meilleurs esprits. Ils en médisent, ils prédisent la fin du genre. On +dit: l’antiquité s’est bien passée du roman; on a bien oublié le roman +après les débauches romanesques des Astrée, des Clélie, etc. _Mais_, on +le reconnaît, il y a eu _la Princesse de Clèves_. + +Eh bien, voilà la réponse à la question, voilà la solution de la crise +du roman: il y aura toujours quelque princesse de Clèves. Du jour où une +princesse de Clèves a paru en librairie, le genre roman est devenu aussi +nécessaire à la vie intellectuelle de l’homme que l’amour l’est à sa vie +physique. + +Il y aura toujours des questions psychologiques ou morales qui ne +peuvent se traduire suffisamment par une page de La Bruyère, de La +Rochefoucauld ni même de Pascal. L’union enchanteresse de _l’image_ avec +l’idée _de la vie_, avec la spéculation de l’esprit, une fois qu’on l’a +goûtée, une fois surtout qu’un écrivain l’a éprouvée en notant sa +pensée, elle ne sera jamais abandonnée, ni même négligée par les auteurs +du premier ordre. Le plaisir de donner la vie à une figure de fiction +est d’une qualité si grande, que ceux-là seuls qui ne l’ont jamais goûté +peuvent dire qu’on ne le goûtera plus. Remarquez que sans exception ceux +qui annoncent la fin du genre roman laisseront échapper: «Je n’en ai, il +est vrai, jamais fait un.» + + * * * * * + +Certains ne manqueront pas de dire que mon peu de goût pour les +montagnes, les sommets, les neiges éternelles, marque une médiocre +aptitude à s’élever. Et ce qu’ils diront est bien possible. Mais la +vérité est que j’ai une aversion naturelle pour le pittoresque de la +grandeur; j’abhorre le sublime en images. Peu de mots suffisent à le +suggérer, et la plus stricte économie d’expression, seule, approche de +l’inaccessible. + +Ç’aura été une des superstitions de notre époque, que de se payer +facilement d’apparences. Lorsqu’ils sont réunis à Chamonix, ils se +croient reçus chez le sublime. Mais le sublime répugne par-dessus tout à +la familiarité, et il écrase infailliblement qui fait mine de l’avoir +abordé. Au surplus, il est tout intérieur; lui seul se refuse à se +laisser peindre ou photographier. + +Mon mépris du romantisme, du verbalisme de Hugo. Décors de théâtre. Un +petit mot de Pascal... + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Avant-propos I + + A propos de la décentralisation en art (1901) 1 + Sur le mouvement littéraire (1904) 5 + Sur les tendances moralisatrices dans le roman (1904) 19 + Sur la faillite de la critique (1906) 29 + Le sentiment de la nature (1908) 37 + Le théâtre et le livre (1912) 51 + Les tendances présentes de la littérature française (1912) 55 + Pourquoi faut-il écrire? Pour qui écrivez-vous? (1912) 65 + Doit-on écrire des romans pour les jeunes filles? (1913) 71 + Projet de préface (1913) 81 + Un péril littéraire (1919) 87 + L’art et la France (1919) 95 + Feuilles tombées (1919) 101 + Lettre au R. P. ***, S. J. (1920) 109 + Propos romanesques (1920) 123 + Feuilles tombées (1921) 131 + Menus propos (1921) 135 + Liberté et littérature (1921) 141 + Un genre littéraire en danger (1924) 171 + De l’idée pure à la fiction (1925) 183 + Notes diverses (1900-1925) 195 + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1929. 38276. + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + + + Au Service de l’ordre, par Paul Bourget, de l’Académie + française 12 fr. + Quelques témoignages, par Paul Bourget, de l’Académie + française 12 fr. + Idées et portraits, par Louis Bertrand, de l’Académie + française 12 fr. + Le Victorieux XXe siècle, par Pierre Moreau 12 fr. + Chez nos Poètes, par Adolphe Boschot, de l’Institut 12 fr. + Chez les Musiciens, du XVIIIe siècle à nos jours, par Adolphe + Boschot, de l’Institut. Trois vol. Chacun 12 fr. + Le Mystère musical, par Adolphe Boschot 12 fr. + Entretiens sur la beauté, par Adolphe Boschot 12 fr. + Le Théâtre (1918-1923), par Lucien Dubech 12 fr. + Les Chefs de file de la jeune génération, par Lucien Dubech 12 fr. + Mes Routes, par Pierre Lasserre. _Grand prix de littérature_ + (Académie française 1922) 12 fr. + Lectures étrangères, par Louis Gillet. 2 vol. Ch. 12 fr. + ... Mais l’art est difficile! par Jacques Boulenger. Trois + volumes. Chacun 12 fr. + Trois Études de littérature anglaise, par A. Chevrillon, de + l’Académie française 12 fr. + Jugements, par Henri Massis. Deux volumes. Chacun 12 fr. + _En marge de «Jugements»._ Réflexions sur l’art du roman, par + Henri Massis. In-8º 1/4 colombier, sur alfa 7.50 + Dostoïevsky, par André Gide 12 fr. + Livres et Portraits, par Émile Henriot. 3 vol. Ch. 12 fr. + L’Esprit des Livres, par Edmond Jaloux. 2 v. Chacun 12 fr. + Figures étrangères, par Edmond Jaloux 12 fr. + La Renaissance littéraire de la France contemporaine, par + Fortunat Strowski, de l’Institut 12 fr. + La Sagesse française, par Fortunat Strowski, de l’Institut. + Prix 12 fr. + Gustave Flaubert, sa vie, ses œuvres, son style, par Albert + Thibaudet 12 fr. + Intérieurs. _Baudelaire_, _Fromentin_, _Amiel_, par Albert + Thibaudet 12 fr. + Le Français langue morte? par A. Thérive 12 fr. + Les Mauvais maîtres, par Jean Carrère 12 fr. + Mes Poisons. Cahiers intimes inédits de Sainte-Beuve 12 fr. + Stendhal épicier ou les infortunes de Mélanie, par Paul + Arbelet 12 fr. + _Les Maîtres de la pensée française_, par Jacques Chevalier. + Descartes. 10e édition. In-8º écu 20 fr. + Pascal. 15e édition. In-8º écu 20 fr. + Bergson. 11e édition. In-8º écu 20 fr. + + +PARIS (FRANCE) TYP. PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1929. 38276-VI-10 + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 *** diff --git a/77899-h/77899-h.htm b/77899-h/77899-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5198a37 --- /dev/null +++ b/77899-h/77899-h.htm @@ -0,0 +1,5817 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Opinions sur le roman | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +.h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +h4 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; 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R. S. S.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2> + + +<p class="i">Au nombre des feuillets laissés par René +Boylesve, il s’en trouve un d’une écriture et +d’un papier d’ancienne date, qui porte cette +ligne : <span class="xsmall rm">INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR +LE ROMAN ET DE LES PUBLIER.</span></p> + +<p class="i">Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation ? +Bien que dès sa jeunesse il ait +donné à des revues et à des journaux une +certaine quantité d’études ou d’impressions, +il ne les a jamais recueillies, contrairement à +tous les romanciers qui exercèrent une critique +subsidiaire en marge de leur œuvre principale. +Il s’est borné à publier en librairie des romans +et des contes.</p> + +<p class="i">Mais si ce n’est point à lui-même que René +Boylesve adressait la recommandation, était-ce +à ceux qui recueilleraient ses papiers après +lui ? Devant sa carence, peut-être due à sa fin +prématurée, il devient légitime de le penser, et +telle est la raison du volume que l’on procure +aujourd’hui.</p> + +<p class="i">René Boylesve l’eût procuré sous une forme +différente. Il en aurait rejoint et fondu les +éléments. Il aurait élagué quelques répétitions, +rendues inévitables par la constance de ses vues +et par leur éparpillement à travers une durée +de vingt-cinq années. Et sans doute aurait-il +développé certains points, sur lesquels il +n’avait pu s’étendre.</p> + +<p class="i">On ne peut, ici, que présenter dans leur +état originel, et à peu près dans leur suite +chronologique, les divers morceaux où René +Boylesve s’est exprimé sur le roman : réponses, +méditées et écrites avec quel soin, à des enquêtes, +articles ou fragments publiés dans des +périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles. +Et que toutes ses réflexions renferment +un commentaire sous-entendu de ses +œuvres, ou un tableau idéal de celles qu’il +aurait voulu produire, on serait naïf de s’en +étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui +ont disserté de la sorte ?</p> + +<p class="i">Le présent recueil ne s’avoue pas complet. +Outre d’involontaires omissions, il y en a de +contraintes ou de voulues comme les préfaces du +<i>Médecin des Dames de Néans</i>, de <i>Madeleine, +jeune femme</i>, du <i>Carrosse aux deux Lézards +verts</i>, du <i>Pied fourchu</i>, comme la nouvelle +<i>Les deux Romanciers</i>, qui est une pièce maîtresse, +et comme mainte étude ou mainte note +du fichier, qui traitent bien du roman, mais à +propos de certains romanciers. C’est un peu en +songeant à ces notes-là que l’on fait cet avis +liminaire : s’il justifie la publication d’aujourd’hui, +il s’étend dès maintenant à des recueils +futurs, qui grouperont des réflexions et des +études sur des hommes de lettres et sur leurs +œuvres.</p> + +<p class="sign i">G. G.</p> + +<p class="small">Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru +dans <i>Feuilles tombées</i>, volume à tirage limité, notice de +Charles Du Bos ; Paris, Schiffrin, 1926. Elles avaient +leur place tout indiquée dans le présent volume.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="i top4em">Si je dis : « j’aime mieux l’art que la +nature », cela fait bondir un auditoire ordinaire. +Pourtant cela signifie tout simplement +que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de +l’esprit humain, le fruit de l’homme-génie, +au fruit du pommier.</p> + +<p class="sign i">R. B.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">OPINIONS SUR LE ROMAN</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1" title="A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART">A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION +EN ART<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Juillet 1901. Des <i>Notes</i> personnelles de René Boylesve.</p> +</div> + +<p>Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée +que dans l’atmosphère où l’on a été élevé, +où l’on est né. Paris a pu être favorable +autrefois au développement de l’art classique +proprement dit, c’est-à-dire de cet art essentiellement +poli, essentiellement <i>général</i>, qui +était la fleur d’une société unie et polie. Rapprocher +de cet art français celui de Raphaël, +par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus +de société, c’est le chaos. Aucun art ne saurait +être l’expression de la société française divisée, +émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées +adverses, il faut, pour seulement se faire +entendre, faire un vacarme assourdissant. Les +tentatives artistiques parisiennes doivent être +des coups de pétard. Or lorsqu’on s’essouffle +pour produire quelque chose de singulier, il +est fatal que le produit soit monstrueux et non +viable. Ce sont excentricités qui brillent et +étonnent, mais sont frappées de caducité dans +un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art +spontanée, point de chef-d’œuvre, qui ne soit +comme préparé, nécessité de longue date par +quelque tendance, par quelque besoin social.</p> + +<p>De telles œuvres, au contraire, peuvent +naître à toute heure dans les milieux provinciaux +où grandit un enfant du sol, qui +porte en lui l’effort accumulé ou simplement +la marque bien déterminée de mœurs, d’esprits +formés depuis longtemps dans un même paysage. +Une manière de penser commune, dans +un même décor, pendant des siècles, se résume +un beau jour en un être conscient et doué +d’expression, qui se met à dire tout naturellement +la chanson de son coin de terre. C’est +dans de telles occasions qu’on aura désormais — et +tant que la province ne sera pas bouleversée +par la rapidité des communications — le +plus de chance de rencontrer une œuvre +d’art.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2" title="SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE">SUR +LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le <i>Gil Blas</i> +par G. Le Cardonnel et Ch. Vellay.</p> +</div> + +<p>Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire +est aussi confuse que la nôtre, chacun +des cerveaux ne reflète pas un peu de cette +confusion ?</p> + +<p>La tendance la plus nette qui m’apparaisse, +est celle qui aboutit à tout confondre : la politique +avec le sentiment, la raison avec la +passion, les pouvoirs entre eux, l’oppression +avec la liberté, l’art avec la science, la littérature +avec la peinture, avec la musique, avec +la morale, avec la philosophie, avec la sociologie, +voire avec la carrière littéraire.</p> + +<p>Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence +au même vice, déjà. Il appelait cette +confusion « fausseté », et il en voyait la cause +dans un reste de romantisme, à savoir : « la +prédominance de l’inspiration sur la règle. » +Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui +ne me paraît pas dénuée de bon sens. Je me +borne à constater, d’une part, que le plus +grand nom et le plus original que l’art du +roman ait produit avec chance de durée, +depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut +de son maître la règle et ne s’en cacha point ; +et, d’autre part, que, jamais plus qu’aujourd’hui, +on ne poussa plus loin l’aversion d’une +discipline ni la croyance à l’inspiration individuelle. +C’est que « former » son talent compte +aujourd’hui pour peu de chose. C’est un +génie qu’il faut être d’emblée, et le préjugé +court qu’un génie est nécessairement un esprit +indompté, tumultueux, semblable aux éléments +déchaînés, de préférence un peu fou.</p> + +<p>Mais alors, je regrette les écoles ? Je ne sais, +n’ayant jamais, quant à moi, reçu la parole +d’un maître, et ayant, moi comme les autres, +un besoin exagéré d’indépendance. J’imagine +toutefois qu’un homme expérimenté m’eût épargné +beaucoup de peine, et c’est une grave +erreur de croire qu’une direction intelligente +puisse oppresser la liberté. Les écoles, j’en +suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles +sont aujourd’hui politiques ou sociales, parce +que la littérature est en disgrâce. Il y en aura +de littéraires, lorsque les « maîtres » ne croiront +pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.</p> + +<p>Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune +voix ne soit assez forte ou assez autorisée +pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion +générale, remettre la littérature à sa place, et, +dans la littérature, apprendre sans pédanterie +et avec le ton persuasif d’une belle foi d’artiste +à discerner la beauté propre à chaque genre.</p> + +<p>Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre +ce service ont lâché la littérature, ils la méprisent, +ils enseignent à la mépriser.</p> + +<p>Ah çà ! voyons ! Sérieusement, est-ce que +nous renonçons à avoir une littérature ? Que +vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de +l’humanité pour après-demain, ou que vous +soyez persuadé, comme je le suis moi-même, +qu’il importe, avant toute chose au monde, +que notre patrie soit grande et puissante, +dans les deux cas l’importance de l’art littéraire +et de tout art d’ailleurs est égale. Qui +charmera, Dieu de Dieu, les loisirs de l’humanité +enfin bonne, douce, fraternelle, si ce n’est +le tendre son des pipeaux, la lecture des +bucoliques, ou les mémoires du temps où l’on +se chamaillait encore ? ou bien dites-moi ce +qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et +celle de la France de Louis XIV, avec la force +des armées, si ce n’est la splendeur des arts ?</p> + +<p>Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, +qui doivent tout à la pure littérature, affichent +à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de +l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage +littéraire, dit jeux d’enfants, misérables puérilités. +On ne les lit pas. Ou si on les lit, on les +interprète, on en retient ce qui semble les +ranger dans un parti ou bien dans l’autre, ou +dans aucun : alors quel fade ouvrage ! On est +allé jusqu’à se demander si, en conscience, on +pouvait leur accorder quelque attention. « Il y a +autre chose à faire que de la littérature ! »</p> + +<p>Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. +Qu’il soit plus urgent que jamais de faire autre +chose, je ne le nie pas. Que la plupart des +jeunes gens qui eussent fait de la littérature, +se dirigent aujourd’hui vers la sociologie ou la +politique, il n’y a pas d’inconvénient grave. +Mais de grâce, ne confondons pas : il y a +place en tout temps pour la littérature. A la +guerre, qui est, je suppose, un des états les +plus aigus que puisse traverser l’humanité, il y +a place pour les historiographes ou pour des +journalistes, dont le rôle est d’être des témoins, +d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre +part au combat. Nous devons nous féliciter que +David se soit souvenu qu’il était peintre lorsque +le cadavre de Marat laissa pendre son bras +hors de la baignoire, et nous féliciter que +Chénier, jusque si près du couperet égalitaire, +ait persisté à être poète.</p> + +<p>Ne confondons pas. Laissons les écrivains +faire de la littérature, et ne leur demandons pas +de faire de la littérature sociale, politique ou +morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus +exactement, que ceux des écrivains qui veulent +faire de la sociologie, de la politique, de la +morale ou de la théologie, s’y lancent à corps +perdu. Il y a des <i>genres</i> propres à ces différents +exercices : le pamphlet est un genre littéraire ; +un article de polémique, un discours, conduisent +leur homme à l’Académie, et l’on a écrit de +tout temps des traités de morale et d’édification +qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire +d’un roman. Ajoutez qu’en ces genres on est +franchement allégé d’un souci : car la conviction, +la fougue, ou la beauté de l’âme, y +suppléent à la préoccupation essentiellement +<i>esthétique</i> qu’exige le genre dit : roman.</p> + +<p>Il est vraiment temps de tirer le roman de +l’inextricable fourré où l’ont mis nos esprits +confus et où il étouffe. C’est un genre si souple, +dit-on partout. Parbleu ! Le genre a bon dos ! +On peut soutenir que c’est le plus souple des +genres, mais à toute souplesse il y a une limite : +le caoutchouc est la matière la plus extensible, +mais que de chambres à air mal gonflées on a +vu crever ! Le sous-titre « roman » exerce +encore sur le public une certaine magie : on +l’accole à toute espèce d’élucubrations. C’est +ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la +paléontologie, de l’hygiène, de l’exégèse, ou +des aphrodisiaques. Non ! mais je vous demande +un peu ce qui n’est pas roman ? On a vu un +grand journal, excessivement littéraire, pousser +le scrupule de l’information artistique jusqu’à +demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton +ne participait pas de la dignité du +roman : « Ah, je crois bien, qu’il en participe ! +ont répondu en substance ces messieurs. Le +roman-feuilleton ? Mais cela vaut tout autre +roman ! le roman c’est tout ce qu’on veut. »</p> + +<p>Confusion toujours ! Mais, nous, Français, +ne devrions pourtant pas confondre <i>Madame +Bovary</i> avec la matière propre à produire la +joie des concierges. (Je parle du roman-feuilleton +en général et non de tel en particulier.) Le +roman, ou du moins un certain genre de roman, +est parvenu en France — et il me semble bien, +en France seulement, quoi qu’on nous chante — à +une puissance avec Balzac, à une espèce +de perfection avec Flaubert, qui sont telles +qu’une haute et magnifique tradition existe chez +nous, fondée par nos deux génies, et érigée par +eux en une certaine dignité soutenue par de +grands disciples, tels qu’Alphonse Daudet et +Maupassant, pour ne nommer que les disparus, +qui mériterait qu’on lui fît une place à part. On +éprouve, en vérité, un malaise à voir confondre +cette grande famille d’artistes avec une fabrique +d’aventures à la ligne, destinées à suspendre +l’âme humaine au-dessus de quelque angoissant +problème, du genre de celui qui consiste à se +demander si le comte découvrira la lettre que la +comtesse a vivement dissimulée sous le cache-pot +de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.</p> + +<p>Le caractère principal de cette tradition +romanesque consiste, je crois, à envisager +l’homme et de préférence un groupe social +d’hommes, à en rendre la vie, les mouvements +les plus caractéristiques, les figures les plus +typiques, avec le scrupule, l’information, et +l’esprit positif d’un historien, mais, et encore ! +avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans +altérer la vérité, sait — mais c’est là le prestige +de l’art — lui donner cet air de beauté que l’on +ne saurait définir.</p> + +<p>On ne peut le définir, mais tout est dans cet +air de beauté. Le roman issu de Flaubert est de +nature <i>esthétique</i>. Un artiste seul, un homme +uniquement épris d’art le saura perpétuer — toutes +proportions gardées bien entendu, et toute +latitude laissée aux variétés de tempérament.</p> + +<p>Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais +de ne pas confondre. Il y a une esthétique +propre à l’art de peindre la comédie humaine. +La vérité d’un geste, le naturel frappant d’une +parole, la nécessité d’une réplique en sont des +éléments ; le comique non voulu, mais qui +jaillit du choc de deux caractères ou de deux +situations non arbitraires, en sont des éléments ; +les mille petitesses inhérentes à la nature de +l’homme et le spectacle même de son immoralité +en sont des éléments ; enfin jusqu’à la +pauvre vulgarité des propos coutumiers de la +bourgeoisie sont des éléments de cette beauté +spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme +le grain de blé à l’épi, à la composition de +l’âme insaisissable, mais prépondérante, dont +l’œuvre doit être tout entière animée : <i lang="la" xml:lang="la">mens +agitat molem</i>.</p> + +<p>Une main plus inflexible que les lois de la +métrique ou du rythme musical contient ce +genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière +de les nouer et dénouer ne sont libres, ni une +scène ni un mot ; on pourrait presque dire : ni +un caractère ni le sujet ! On s’y meut sous la +féconde contrainte de la science de l’homme et +de la société, de la logique ou de l’illogisme +logique des actions de l’homme : l’intérêt en +est la justesse, la mesure, le tact ; l’émotion +vous y peut saisir ; une leçon en peut être tirée ; +mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah ! si +dans ces limites on trouve le moyen d’être +amusant, sachez-en gré au romancier ! Et notez +qu’un roman <i>doit</i> être agréable, car le propre de +tout ce qui est esthétique est de nous charmer.</p> + +<p>Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et +non des moindres, qui sont convaincus qu’un +écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, +tel M. d’Annunzio, introduit <i>dans son texte</i> de +constantes préoccupations esthétiques ; et ils +mesureraient volontiers la valeur artistique d’un +auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de +dialogues d’esthètes, de statues, de partitions +musicales, de chapes, d’antiphonaires, d’escaliers +de marbre ou de motifs d’architecture, +dont il a eu le bon goût de faire mention ? — Confusion +de la beauté littéraire avec ce qu’on +nommait autrefois « les beaux-arts ». — D’autres +croient qu’être artiste, en littérature, +c’est faire montre que l’on est érudit, ou que +c’est moduler des phrases bien musicales, que +c’est préférer le clair de lune au plein midi, +l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou +que c’est ne pas se départir d’une gravité de +notaire, d’une tenue d’homme du monde, ou +au contraire ne décrire que des passions singulières +et excessives et parler la langue d’un +goujat ; ou que c’est de découvrir quatre épithètes +extraordinaires ou un langage tout à fait +neuf. — Confusion ! et qui crée dans l’esprit de +l’infortuné public un malentendu des plus +regrettables. Si le but de la littérature est de +rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste +à le bien rendre, lui, premièrement, et par le +moyen propre à la littérature, qui est le style. +Et la qualité de cette esthétique diminue, à +mesure que l’on s’éloigne de son objet premier, +l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de +sa vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à +mesure que l’on recourt à des moyens d’expression +et de suggestion plus particuliers à d’autres +arts.</p> + +<p>Le public croit qu’un roman doit l’instruire, +l’édifier ou le scandaliser. — Confusion avec un +genre d’anecdotes, d’aventures très estimables. +Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces +jeux charmants, et qui soient même des romans +charmants ; il peut y avoir des romans qui +<i>servent</i> à ceci, à cela ; mais il y a en France, +Dieu merci, une sorte de roman, déjà traditionnel, +qui évolue, qui se renouvellera, mais +qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours +identique en étant toujours nouveau, et c’est un +roman qui ne <i>sert</i> à rien qu’à donner aux gens +de goût l’impression d’une certaine beauté qui +n’est pas la beauté de la peinture, ni celle de la +poésie, ni celle même de la comédie dramatique, +car rien ne doit être confondu. Que l’on +appelle ce roman comme on voudra ; je crois +que c’est, en somme, le roman balzacien, dont +le type le plus achevé pourrait être <i>Madame +Bovary</i>.</p> + +<p>La beauté a un rôle « social » des plus importants. +Si un roman est beau, il est social ; je +m’étonne qu’il le puisse être autrement.</p> + +<p>Je me suis étendu sur un genre de roman, +non que je croie que mes romans le puissent +rappeler le moins du monde, mais parce que +je l’admire par-dessus tout, parce que j’y vois +une tradition féconde, parce que le tempérament +français y a montré ses aptitudes, et parce +que ce qu’il comporte de <i>règles</i>, étant uni, à +juste dose, avec <i>l’inspiration</i> personnelle qui +ne manque jamais à un écrivain né, me paraît +être la plus belle méthode à proposer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3" title="SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN">SUR +LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans +<i>les Marges</i>, sur l’avis de Maupassant : « Les romanciers ont +pour principal motif d’observation et de description les passions +humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n’ont pas mission pour +moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à +tendances cesse d’être un livre d’artiste. »</p> +</div> + +<p>Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une +œuvre est mauvaise, c’est la prédominance +de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, +lequel seul crée, vivifie, donne à la fiction la +beauté, et lui donne toute sa force qui est en +raison de sa beauté. Le roman, comme toute la +littérature, — et à la différence des autres arts, — embrassant +toute la vie morale de l’homme, +une direction morale y sera toujours sensible, +en dépit des efforts contraires. Ne point moraliser ! +Et la plupart de nos vieux contes ? et les +<i>Lettres persanes</i> ? et <i>Candide</i> ? et tout Anatole +France ? Mais décrire des mœurs, c’est choisir +telles mœurs à décrire, c’est déjà moraliser ! Ne +point flageller ? Et l’ironie ? et l’esprit satirique ? +et Molière et Beaumarchais ? Ne point enseigner ? +Mais qu’une grande leçon ressorte d’une +fiction romanesque, je n’y vois encore pas d’inconvénient, +si la fiction elle-même m’a saisi par +ses qualités propres.</p> + +<p>Je trouve les préceptes de Maupassant trop +étroits ; <i>mais si on les retourne, comme cela se +fait aujourd’hui, je me révolte, car faire entendre +que le but du roman soit de moraliser, +de flageller et d’enseigner, c’est jeter dans la +littérature tous les cuistres, toutes les belles +âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands +d’orviétan, qui n’ont ni la vocation littéraire ni +la moindre notion de l’art redoutable d’écrire +en français ; et c’est ensuite avilir la notion de +cet art dans l’esprit du public qui ouvre un +roman dans la même attente que lorsqu’il va au +prône, à la réunion électorale, à la Chambre des +députés</i>.</p> + +<p>A mon avis, le roman, comme tout art, est +d’agrément. Son but principal est de procurer +du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par +la magie du talent il en fasse matière agréable. +Est-ce que la limite du roman ne serait pas là, +exactement, à savoir où il commence à être un +genre ennuyeux ? Ce n’est pas un critérium rigoureux, +mais c’est une indication.</p> + +<p>Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du +plaisir humain sont variés ; il y en a de bas, de +bouffons, d’élégants, de graves ; je pencherais à +donner la liberté à toutes sortes de romans, +comme à tout le monde. Toutefois il y a un +genre de roman qu’une tradition magnifique +composée par la puissance créatrice de Balzac +et par le goût de la perfection de Flaubert, a +mis en France à un rang si élevé, que tous les +autres me semblent se rapetisser graduellement +à mesure qu’ils s’en éloignent : c’est celui qui +tire tout son agrément de l’éclatante vérité des +gestes, des mouvements, des paroles, en un mot +de la comédie des hommes.</p> + +<p>Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des +<i>écoles</i> littéraires, l’école étant un groupement +autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être +de l’absence de maîtres, mais plus probablement +de l’excessif amour-propre de quiconque +parvient, de nos jours, à se faire imprimer, +et aussi de la fausse notion que l’on a de l’originalité +nécessaire. L’originalité est nécessaire, +mais elle ne consiste pas à ne ressembler à +personne, elle consiste à être soi-même, ce qui +s’obtient quand on ne s’efforce pas à n’être ni +celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent +toujours, car bon gré mal gré on procède de +quelqu’un, et il y a toujours quelqu’un dont +l’influence s’impose à un certain nombre de +débutants ; mais les générations qui se croient +spontanées ne l’avouent pas.</p> + +<p>Une réunion de jeunes écrivains autour d’un +grand homme avec qui on se sent quelques +points essentiels communs, et qu’on admire, +même avec une certaine déférence, et de qui +on consent à recevoir une certaine discipline, +me paraît être une chose belle et profitable, +nullement nuisible à l’originalité.</p> + +<p>En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, +c’est toujours le tempérament individuel qui +triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il +triomphe plus sûrement un peu bridé dans les +débuts qu’affolé d’indépendance.</p> + +<hr> + + +<p>La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine, — et +à mon avis c’est la meilleure +nourriture, — ne peut que difficilement se désintéresser +des questions sociales, puisque ce +sont ces questions qui surtout nous agitent. +Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à +ne traduire de la vie que les éléments pour +ainsi dire permanents, en tout cas généraux, +essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on +prend pour thème la ou les questions sociales, +de se demander ce qui, de ces crises, pourra +intéresser les hommes dans une soixantaine +d’années.</p> + +<p>Le danger que je vois, non pas pour la +littérature — car un pamphlet, un article, un +discours peuvent être des œuvres littéraires — mais +pour le roman et le théâtre à « réfléchir +les questions sociales », c’est que ces questions +sont si brûlantes qu’il est impossible de les +traiter sans passion et sans esprit de prosélytisme +(un esprit qui devient rapidement vieillot), +et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles +ne peuvent être comprises que sous couleur +d’œuvres de parti ; et alors adieu toute appréciation +littéraire ! Le public n’a que trop +tendance à ne pas apprécier une œuvre au +point de vue littéraire, et maints écrivains trop +de penchant à se soucier du point de vue littéraire +comme d’une guigne.</p> + +<p>Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire +la <i>beauté</i> propre d’une œuvre, tel doit +bien être le but premier, et je dirai, pour ma +part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme +employé-je ! En littérature, le mot « artiste » +est suspect. Il l’était du temps de Flaubert. Que +n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu +davantage ! « Littérature artiste » est synonyme +de littérature incompréhensible et heurtant de +parti pris le sens commun. Si au lieu de voir +l’art dans toute espèce d’originalité excentrique, +on avait moins perdu de vue la lignée admirable +de notre littérature nationale, nul ne douterait +aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, +c’est Molière, c’est Racine, c’est La Fontaine, +c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des <i>Lettres +persanes</i> et celui de <i>Candide</i>, c’est Chateaubriand, +c’est Balzac parfois, et c’est ce grand +saint, martyr de la beauté littéraire : Gustave +Flaubert, — tous génies de clarté, de raison et +d’humanité, maîtres de leur langue, de leurs +idées, et de leurs sentiments ; et nul ne douterait +que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui +se pâme devant une épithète vierge, ni celui +qui se forge un langage à lui tout seul, pour +vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu +mal au ventre.</p> + +<hr> + + +<p>Que reste-t-il du renanisme ? me demandez-vous. +Je n’en sais rien. Vous le saurez probablement +quand chacun vous aura répondu ce +qu’il pense encore de Renan. Pour moi, ce +n’est pas en ces quelques lignes que je voudrais +dire mon immense, profonde et toute particulière +admiration pour Renan. A mon avis, il n’a +qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal compris, +mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De +si haut, il fait aisément le tour des choses dont +nous n’apercevons communément qu’un côté. +C’est un homme qui semble n’avoir jamais +songé qu’il pourrait être lu par de pauvres +esprits ; il s’est placé souvent du point de vue +de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, +font que nous devons aujourd’hui nous placer +plus près du sol ; nous traversons une période +de relativisme où il faut avant tout étayer sa +maison, faire le maçon et le goujat. Mais qu’un +beau loisir nous soit donné, je ne conçois guère +qu’un homme cultivé puisse goûter plus de +volupté que dans la compagnie de cet esprit de +cristal, avec qui je crois respirer l’air des montagnes +tout en me promenant dans un jardin +français ; avec qui l’on est grave en même +temps qu’on sourit ; avec qui l’on pèse le néant +des choses, mais sans en nier la valeur relative. +Haute et belle ironie, sans fiel et non pas sans +foi ! divertissement aristocratique de la fleur +même de l’esprit humain ! enfin écrivain incomparable, +dont on cite si peu souvent, je sais +bien pourquoi, la <i>Réforme intellectuelle et +morale</i>.</p> + +<p>Le moralisme ? Mais il sévit. — Le nationalisme +en littérature ? Mais il est absolument +nécessaire ! Le mercantilisme (critique vénale, +etc.) ? Mais il est absolument méprisable ; +c’est un monstre non viable qui meurt de son +ignominie. Le public a été trop trompé ; mord-il +encore ? Je n’en sais rien. — La concurrence +des amateurs ? S’ils ont du talent, ce ne sont +plus des amateurs ; s’ils n’en ont pas, ce n’est +pas une concurrence. — Les tendances conservatrices +de l’Académie française ? Mais c’est le +propre d’une Académie bien constituée d’être +conservatrice. Voulez-vous qu’elle encourageât +les talents révolutionnaires ? Mais alors quel +serait le propre de <i>l’autre</i> Académie ? — Enfin +si je vous citais les plus intéressants parmi les +jeunes écrivains, j’en aurais encore pour vingt +lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi +vous me permettrez de ne pas vous parler de +moi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4" title="SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE">SUR +LA FAILLITE DE LA CRITIQUE<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Décembre 1906. D’une enquête parue dans <i>le Semeur</i>.</p> +</div> + +<p>Je n’affirmerais pas que la critique soit +aujourd’hui dans « le marasme », mais je +chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut +entendre par ce « marasme » d’ailleurs à peu +près généralement reconnu.</p> + +<p>Je suis porté à croire qu’il est dans les +esprits, et cet état général rend la position du +critique singulièrement difficile. En art, aucun +principe général ni fondamental n’est reconnu. +On n’exige pas plus la connaissance de la langue +pour l’écrivain que les rudiments les plus +élémentaires du dessin pour le peintre. On ne +demande ni clarté ni raison ni agrément dans la +conception et l’exécution d’une œuvre d’art. +Que demande-t-on ? Rien, sinon qu’un homme +qui se dit artiste s’impose à l’attention par les +moyens adroits.</p> + +<p>Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour +la critique d’un Boileau, d’un Nisard, d’un +Brunetière ; et je m’en consolerais, pour ma +part, si je ne m’apercevais que la multitude des +petits critiques impressionnistes, qui tâchent de +la remplacer par ce qu’on est convenu d’appeler +« des idées larges », tendent invariablement à +un dogmatisme plus arrogant, plus pédantesque, +et plus affirmatif, que celui qui du +moins était fondé sur une vaste et solide culture +et sur le principe conservateur d’un génie +traditionnel.</p> + +<p>La critique savante, et de même la critique +improvisée qui est, je crois, la caractéristique +de notre temps, tendent également au dogmatisme, +ce qui est fâcheux. La savante a plus de +chances encore que l’autre d’échapper à ce cruel +aboutissement. Mais nous n’avons, nous autres, +désormais guère de chances d’échapper à la +critique improvisée. Si l’on me demandait +d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais +la tête en boudant : l’une est ennemie-née +de toute tentative originale, l’autre professe +le snobisme de l’originalité, avec laquelle il +faudrait apprendre à ne point confondre +l’excentricité facile et le « bluff », qui prend si +aisément sur nous.</p> + +<p>Si la critique est prudente, elle ne prononce +le nom d’un artiste que lorsqu’une renommée +déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte +cent noms pour quatre qui ont chance de vivre. +De quel côté est le moindre mal ? Sainte-Beuve +ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains. +Qu’on me dise quel critique est +supérieur à Sainte-Beuve ! Est-il bon qu’une +autorité critique, même excellente, s’établisse, +et que le public soit par elle régenté ? J’en +doute fort. Mais si le public en arrive à +professer le plus complet dédain pour la +critique, cela vaut-il mieux ? C’est possible. Je +vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération +qui s’établit : le public est toujours en définitive +mené par quelqu’un ; c’est alors le monsieur +parlant haut dans votre famille, dans votre +groupe, ou parmi vos relations, qui crée une +opinion fragmentaire. La diversité de ces +opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut ? +Je vous le demande.</p> + +<p>Il n’y a qu’un critique : c’est le Temps. Il +faut un homme de génie, un visionnaire de +l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. +Le sens critique est un don, une +divination. Mais il ne va pas non plus sans une +certaine science, sans érudition, parce qu’il y a +dans une œuvre d’art, du moins dans l’œuvre +littéraire, un élément essentiel et dont la +connaissance s’acquiert : c’est la langue. Le +critique doit être grammairien.</p> + +<p>Le bon critique, à mon avis, devrait avant +tout s’efforcer de comprendre chaque ouvrage +qui se présente à lui, et chercher les intentions +de l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais +les indiquer au public qui néglige de les +chercher, et puis juger la façon dont elles ont +été exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier +un ouvrage de quelques-uns de ceux qui lui +ressemblent le plus, et l’opposer à ceux qui +offrent des tendances contraires ; indiquer au +public les courants littéraires, les sources d’où +ils proviennent, et, s’il se peut, les fleuves où +ils se vont jeter, les océans où ils doivent +aboutir. Le plus intéressant est de « situer » un +volume.</p> + +<p>Une leçon de topographie littéraire, c’est +peut-être ce que le public désireux de s’instruire, +sans que l’on force son jugement, est en +droit de réclamer du critique mieux informé +que lui.</p> + +<p>A une époque de production touffue et +anarchique comme la nôtre, je voudrais qu’un +critique commençât toujours son feuilleton par +quelques lignes d’avertissement : « Attention, +ce n’est pas ici un livre tendant à l’édification +ou à l’éducation morale du lecteur, comme +l’était celui de M. X… dont nous avons parlé +la semaine dernière. M. Z… ne se propose pas +d’autre but que d’écrire un beau livre, à +l’exemple de Gustave Flaubert, ou, parmi nos +jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de +Pierre Louÿs et de quelques autres. » Ou bien : +« Attention : M. Y…, modifiant ici sa manière +de l’an passé, ce qui est le plus certain de ses +« droits d’auteur », essaie de faire œuvre +historique, c’est-à-dire de peindre les mœurs +contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être +vraisemblable ; ce travail exige le procédé +réaliste : de grâce, chers lecteurs, n’exigez pas +de M. Y… qu’il ne vous livre que des figures +suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une +belle fin. Ou, au contraire, à mon autre catégorie +de chers lecteurs, n’exigez pas que, parce +qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé +réaliste, M. Y… ne vous exhibe que des +fripouilles abominables et que des scènes +d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, +être vrai sans cela !… » Je voudrais qu’il avertît +encore : « Attention, nous avons fait dernièrement +l’éloge d’un roman de M. V… qui était +fort beau, quoique grave, monotone, et même +ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être +grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un +beau livre, et la preuve est que nous plaçons +très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. +Le comique, et non pas l’ennui, est la +principale vertu du roman de mœurs, et le +croirez-vous ? de la comédie elle-même !… » Je +voudrais enfin — mais c’est bien chimérique — que +le critique aimât la littérature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5" title="LE SENTIMENT DE LA NATURE">LE +SENTIMENT DE LA NATURE<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Octobre 1908. Paru dans <i>le Gaulois</i>.</p> +</div> + +<p>C’est une des opinions où les esprits les plus +opposés, de nos jours, se trouvent unis passionnément, +que la nature est « adorable ». Le mot +nature est un de ceux qui exercent sur nos contemporains +le prestige le plus incontesté. Le +personnage qui oserait s’avouer insensible à la +nature, quel que soit le monde auquel il appartienne +et le cercle où il se trouve, serait jugé. +Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui +échappe à l’irrespect universel, ce sont les +champs, les bois, les montagnes, la mer, pour +ce qui est de notre planète, et la voûte céleste +qui nous transporte au delà. Dans une société +extrêmement divisée, s’il est encore une +croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, +mais fervente, en l’auguste bonté qui +tombe de la voûte étoilée ou qui émane de +l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus +humble pré où tremble un peuplier au bord de +l’eau.</p> + +<p>Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne +se croit tenu d’aller au moins une fois l’an rendre +hommage à la nature, non seulement par +hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère +ou prétendu tel, de se découvrir avec elle des +rapports nouveaux ? Car, qui ne croit savoir que +ce sont ces rapports que chantent nos poètes, +qu’orchestrent nos musiciens, et que traduisent +en couleur nos peintres aux salons d’automne, +d’hiver et de printemps ? Et qui de nous n’est +ou ne veut être ou peintre, ou musicien, ou +poète ?</p> + +<p>C’est à croire que si l’humanité avait quelque +chance de jamais pouvoir entonner un hymne +commun, elle en trouverait l’inspiration, bien +plutôt que dans quelque idée philosophique ou +morale, dans ces intimes sentiments qui proviennent +du charme d’un jour mourant, de la +tristesse incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, +de la terreur des gouffres, de l’exaltante +puissance de la mer ou de la torpeur des midis +torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie +civile des pays exotiques nous surprennent parfois +et nous paraissent inconcevables, autant les +fragments poétiques de quelque contrée, de +quelque âge reculé qu’ils nous proviennent, +savent heurter, dans une région mal localisée +de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre +à l’unisson avec nous et fait naître la sympathie +entre nous et l’être lointain, d’autre forme et +d’autre couleur, mais qui a eu justement notre +angoisse à l’approche de l’orage ou notre +impression de parfait bien-être en regardant, +dans l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où +l’intelligence échoue à lier les hommes, une certaine +sensibilité obscure réussirait-elle ? Est-ce +qu’il y aurait une langue universelle, émouvante +et belle, parlée au plus profond de notre conscience, +dont notre croissant amour de la nature +signalerait les progrès, et dont l’excellence nous +serait garantie par la pureté de la source inspiratrice, +par la perfection même de cette nature +dont la domination semble acceptée avec ivresse ?</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est certes pas la première fois que se +manifeste, surtout depuis un peu plus d’un siècle, +un engouement pour la nature, ni que l’on s’en +demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait +des raisons nouvelles aux manifestations du +culte dont nous sommes témoins. La plus grande +facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. +La littérature descriptive, la divulgation +par la photographie de toutes les merveilles du +monde, s’y joignent, c’est évident ; mais le prodigieux +développement de la musique et des +auditions musicales, la musique devenue l’art +prépondérant même en France, la musique au +restaurant, la musique au thé, la musique au +salon, tenant lieu de conversation, voilà l’entraînement +le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise +et de confuse délectation qui nous vient de +ce que nous appelons la nature. L’impression +musicale est, de toutes, la plus vague, la plus +irréductible à la commune mesure que nous +avons pour apprécier la valeur des choses +morales, à savoir : les termes précis. Elle est +l’imprécision même. Elle nous met, par le +charme qui lui est propre, en un tel état, que nous +tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous +possédons de plus beau ou de plus exquis, +ou, plus exactement, nous croyons, sous son +influence, que la moindre de nos pensées est la +plus exquise et la plus belle, comme certains +rêves nous laissent au réveil la persuasion que +nous avons conçu en dormant une idée géniale +ou goûté un ravissement surhumain. Le plaisir +musical est un entraînement à se satisfaire de +l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus +général, et, pour beaucoup, plus vif que celui +des idées ou des objets à contours bien délimités, +il prédispose à déclarer d’essence supérieure, +supra-humaine, et facilement divine, toute sensation +agréable et nébuleuse. Lorsque nous +entendons de loin, sur une large plage, le murmure +de la mer remontante, ou bien lorsque +nous voyons le soir ternir la lisière des bois, +l’impossibilité où nous sommes de donner un +nom convenable à notre émotion, nous invite à +la déclarer de plus haute naissance que toute +autre, et, notre amour-propre aidant, que nous +sommes vite prêts à nous croire les confidents +privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.</p> + +<p>La musique jointe à la sensibilité de la nature +a développé à l’excès un genre d’orgueil particulier +et désobligeant. « Je sens ceci… Sentez-vous ? +Comment, vous ne sentez pas cela ?… » +Ah ! le suprême dédain dans le regard de celui +qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez +pas, vous, pauvre homme ! Le monde ne se +renouvelle guère ; les intransigeances que l’on +reproche aux hommes de foi ? Mais les voilà, +s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, +ayant renié le Dieu de leurs pères, se piquent de +découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux partout !</p> + +<p>Il faut signaler la tendance de notre goût +contemporain, un peu littéraire, pour la nature : +elle est une déviation du sentiment religieux. On +sait combien la philosophie de l’« Inconscient » +est à la mode. C’est dans les sous-sols obscurs +de notre âme, ténèbres où nul homme sensé ne +descendit jamais, que l’on veut loger cette partie +sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait +de dégager à force de lumière. C’est dans la +nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le divin ! +Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions +imprécises, à nous fournir de languides extases, +élève le niveau de la nappe souterraine par où +nous communiquons avec ce grand Tout. Ah ! +ne plaisantez pas la femmelette accoudée si gracieusement +au bastingage et qui se déclare +angoissée : peut-être a-t-elle heurté du pied +l’ineffable principe du monde !…</p> + +<hr> + + +<p>Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître +les incomparables joies que nous puisons dans +la Nature : nul poète, nul véritable artiste ne +lui saurait être insensible ; elle est pour eux la +muse la plus féconde. Mais le poète et le véritable +artiste qui ont le plus vécu à son contact, +vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, +c’est leur propre personnalité qu’ils ont sentie +exaltée par sa beauté, c’est leur propre maîtrise, +leur domination sur elle qu’ils ont affirmée +en accomplissant leurs chefs-d’œuvre. Leur +union avec elle ne fut pas, de leur part, un mol +et voluptueux abandon, une adoration mystique +de la chair divine. L’artiste, le viril +créateur, ah ! il s’échauffe, il admire, il adore +assurément la nature ; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, +ni Rembrandt, ni Corot ne sont +gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront +à la nature et ce qu’ils lui devront ajouter ; +ils savent bien qu’ils ont à repétrir, à +recomposer toute cette matière !</p> + +<p>Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, +celle des peuples forts. Lorsque l’homme +est fier et actif, il se sent supérieur au monde, +il ne demande au monde que de le servir. Aux +époques dites spiritualistes, il paraît bien que +l’homme ait acquis une grande force à se séparer +du reste de la création. « Les Grecs, disait +avec infiniment d’esprit Émile Gebhart, avaient +pour la nature un amour platonique. »</p> + +<p>C’est toujours par rapport à l’homme que +les anciens, Romains ou Grecs, ont contemplé +et célébré la nature. « De toutes les merveilles +de la nature, dit Sophocle, aucune n’est plus +étonnante que l’homme. » Virgile, le plus sensible +des anciens au charme de la nature, ne +s’arrête pas à la contemplation rêveuse, il est +conduit sans cesse par elle aux réflexions et aux +recherches philosophiques. Notre admirable +dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins +étranger qu’on le prétend aux grâces naturelles +et à la majesté des éléments, eût cependant +rougi d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir +croire le maître. Coïncidence curieuse : +c’est au siècle qui dompta réellement la nature +par les applications scientifiques, qu’il était +réservé de se déclarer d’autre part son trop +heureux vassal, son esclave enamouré, son imitateur +servile !</p> + +<p>Ce qui est surtout à redouter de cette sorte +de panthéisme mystique où nous sommes fort +enclins, c’est que la volupté de l’homme, +devant la nature, y est d’abdiquer sa personnalité, +de succomber, de s’anéantir. Le rôle de +l’homme devant la nature y devient tout passif : +c’est un rôle de femme. C’est une cause d’énervement +et d’affaiblissement, c’est un envahissement +de l’Orient fakiriste et somnolent sur +notre Occident énergique et sur la France aux +idées claires.</p> + +<hr> + + +<p>Que si l’on tient à accorder tant de crédit +aux pâmoisons et aux extases, comme nous en +voyons l’exemple dans les livres de psychologie +les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du +Nouveau-Monde, peut-être ferait-on bien de +remarquer que c’était jadis par la lutte contre +la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait +à ces précieux ravissements. Serait-ce en se +laissant aller aux appels des sirènes que l’on y +parviendrait désormais ?</p> + +<p>Si chacun veut bien en faire autour de soi +l’expérience, il est probable qu’on s’apercevra +qu’un sentiment de la nature absolument sincère +et spontané est très rare. Il est presque +aussi exceptionnel que le véritable sentiment +artistique. Que de malheureux avez-vous vus +traînés devant les plus beaux paysages du +monde, par invitation, par snobisme, ou par la +meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient +y prendre plaisir qu’à se faire désigner les +noms des localités ou des cimes aperçues ? +Combien peu regardent par une fenêtre ? Combien +même des mieux disposés sont capables +d’une contemplation de quelques secondes ! +Quant à ceux qui habitent les sites admirables, +qu’ils ont donc vite cessé de les apercevoir et +qu’ils en reçoivent peu d’influence ! Pour la +plupart, nous n’aimons la nature qu’en étrangers, +comme nous aimons l’Italie, une excursion, +une occasion de nous mouvoir, comme +nous aimons le voyage. Et pour un grand +nombre de ceux qui aiment franchement la +nature, cet amour des choses impersonnelles +et agrestes n’est qu’un dépit contre la civilisation +qui les a blessés ; la nature est souvent le +refuge, elle est le dernier couvent des âmes +lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou, une +poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où +elle invoquait la nature, « qui seule reste semblable +à elle-même ». Était-ce là l’amour de la +nature ou celui de la jeunesse qui fuit ? Chez +Rousseau, comme chez Martial, le poète latin, +comme chez tant d’autres, le goût de la nature +est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être +trouverait-on le secret du penchant de nos +contemporains pour les bois…</p> + +<p>Le caractère bienfaisant de la nature vient +de ce qu’elle est, pour les rares âmes contemplatives, +un tableau attrayant, reposant ou +émouvant, ou bien un symbole de grandeur, +de force ou de sérénité. Il vient surtout de ce +qu’elle est le plus complaisant miroir de notre +visage intérieur et l’écho le plus exact de nos +intimes chuchotements. Il vient de ce qu’elle +est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour +la solitude. L’habitude de vivre en commun, +en nous obligeant à nous réduire à un certain +niveau souvent médiocre, crée en nous une +intimité vis-à-vis des grandes pensées, une +pudeur du beau. La nature peut nous rendre +la noble audace d’être graves. Mais la vérité +est qu’elle ne peut que nous seconder dans le +dessein que nous avons de l’être. Elle est miroir +embellissant, elle est écho harmonieux. Mais +en définitive, son pouvoir se borne à nous placer +vis-à-vis de nous-mêmes. Que contiendrait-elle +de sublime, que nous ne lui ayons +d’abord prêté ? Supprimez l’âme de l’homme, +a-t-on dit depuis bien longtemps, et le monde +n’est plus qu’un désert.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6" title="LE THÉATRE ET LE LIVRE">LE +THÉATRE ET LE LIVRE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort +dans <i>les Marges</i>.</p> +</div> + +<p>Le goût du théâtre ne me semble être qu’une +manifestation, entre autres, du goût de sociabilité +qui est si vif chez les Français. Je ne crois +pas qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir +qu’on y éprouve, que pour y puiser un sujet de +conversation qui soit commun à toutes les maisons +qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, +en prenant le thé, en bien d’autres +circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si +pauvre qu’elle soit, c’est encore ardu ? D’où la +prépondérance prise par les acteurs, les actrices, +leur vie privée et celle des auteurs, bien plus +accessibles à chacun que leur talent ou leurs +défauts. Comment voulez-vous que l’intérêt +d’un livre tout nu puisse lutter avec la multitude +des accessoires matériels, tangibles, vivants, +mouvants, et à la portée des femmes, qui environnent +le théâtre ? Et par quel moyen contraindre +tout le monde, et presque tous les +mondes, à lire, à avoir lu dans le même temps +un roman ?</p> + +<p>Le goût du théâtre, à notre époque, est une +manifestation de l’évolution de nos esprits +paresseux vers les divertissements matériels. Je +n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre +que des agréments de cette nature, mais il en +offre toujours de cette nature, même alors qu’il +contient, par exception, des éléments d’un +ordre plus élevé, et ce sont ces petites misères +qui ont prise sur le plus grand nombre.</p> + +<p>Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être +un indice de développement intellectuel, c’est +que le genre théâtre est condamné au succès, +au succès immédiat. Il me paraît contraire à +tout ce que nous savons sur la fortune des +œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée +séduire l’immense public. Une œuvre neuve et +belle ne peut que s’infiltrer petit à petit, soutenue +par la force d’une élite. C’est pourquoi je +ne sais rien de plus utile que les entreprises de +représentations, qui tendent à se multiplier, +même dans les théâtres officiels, pour lesquelles +l’espoir de la centième, ni même de la troisième +représentation, n’entre en ligne de compte. +Tout l’espoir du progrès théâtral est là, comme +tout l’espoir du progrès littéraire est dans les +revues jeunes et libres.</p> + +<p>Mais je ne crois pas du tout que le théâtre +soit un art inférieur. S’il l’est parfois, c’est à +cause du concours obligatoire des masses. Mais +il peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à +la psychologie la plus profonde, à la condition +qu’elle soit ramassée en formules shakespeariennes +qui, comme dit Sainte-Beuve, « percent +l’homme tout entier ». C’est un art difficile, +certes, mais qui oblige à la règle essentielle de +tout art : la composition, et à une des qualités +les plus désirables : la concision. Il pourrait +être la meilleure et la plus féconde école, s’il +n’était asservi à la triste condition d’être un +délassement d’hommes fatigués par la journée, +et un plaisir facile ne détournant pas le sang +des organes de la digestion.</p> + +<p>Dans les conditions actuelles, évidemment, +l’homme qui a l’amour de la lecture est supérieur +à celui qui a la passion du théâtre. Et, +d’ailleurs, en admettant les conditions les plus +favorables au progrès de l’art du théâtre, la +lecture offrirait toujours un aliment incomparablement +plus riche à cause des profondeurs qui +ne lui sont jamais interdites, et à cause de cette +délectation incomparable qu’est le style d’un +récit. L’affinement, le goût et l’amplitude +même de l’intelligence ne sont possibles que +dans une société qui a conservé le goût de la +lecture.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE">LES +TENDANCES PRÉSENTES +DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Août 1912. Enquête de Gaston Picard.</p> +</div> + +<p class="h3">I</p> + +<p>Sur le roman, je ne crois guère avoir changé +d’idée depuis l’enquête de Le Cardonnel et +Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et +il y en a d’innombrables, puisque c’est le genre +le plus libre qui soit. Je crois même avoir usé +personnellement de cette liberté, en écrivant +des romans dissemblables au point de constamment +dérouter le public qui aime à suivre un +auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui, +comme il y a dix et quinze ans, je donne ma +préférence et je consacre le meilleur de mes +forces au roman dit « de mœurs », c’est-à-dire +à celui qui ne se contente pas de narrer, fût-ce +sous la plus belle forme, un épisode, une +idylle, une anecdote, mais qui emprunte à +l’Histoire son caractère de témoignage impartial +sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si +un roman est si juste et si profond, que le +spectacle présenté par lui soit, non d’une +époque, mais de tous les temps, ah ! tant +mieux ! et c’est ce que le génie seul obtient. +Mais je ne crois pas que nous devions nous +proposer un but si présomptueux, et je crois +que se le proposer est le plus sûr moyen de ne +pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la +plupart du temps, ingénu, que les œuvres +immortelles n’ont pas été composées si orgueilleusement, +et que c’est en exécutant avec modestie +une tâche limitée, que l’on se trouve parfois, +comme par hasard, avoir accompli un +chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui +s’offre à un romancier, c’est la peinture des +hommes de son temps.</p> + +<p>Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à +mon avis, établit une différence très nette entre +le rôle du romancier et celui de tous les autres +artistes, et une différence plus tranchée encore +entre l’ouvrier d’une telle œuvre et les amuseurs +publics que l’on se plaît trop à confondre +avec lui.</p> + +<p>Le rôle des artistes en général est de charmer. +Pour nos plus grands écrivains du dix-septième +siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, Racine, +« plaire » était la « règle » reconnue. (Mais +« plaire » alors, c’était satisfaire aux exigences +d’une toute petite et excellente société ; aujourd’hui, +c’est se placer au niveau des foules.) +Avec le sens de l’Histoire introduit, du moins +avec éclat, par Balzac, dans le roman, une +notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si +importante que toute autre considération fléchit +devant elle, c’est la notion de justesse, c’est +l’impérieuse nécessité de « faire vrai ». Nous +devons peindre les hommes tels qu’ils sont. +C’est en vain que notre lyrisme et notre idéalisme +clameront, et nous pousseront à la déformation, +à l’embellissement de notre sujet : si +ce peut être le succès assuré pour aujourd’hui, +c’est la caducité inévitable pour demain. Notre +modèle est l’homme ; il offre à nos velléités, à +nos caprices, ce que les artistes plastiques connaissent +sous l’expression de « résistance de la +matière ». Cet art difficile est une lutte entre +deux forces et non un divertissement arbitraire : +ce combat entre la volonté de l’artiste qui se +croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles +sourdement manifestées par le modèle +humain, est, à mes yeux, un des plus curieux +spectacles du monde. De là toute la grandeur +du roman de mœurs, et de là aussi sa beauté +qui est — je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de +1904 — d’une nature assez particulière.</p> + +<p>Elle ne se confond pas avec ce qu’on est +convenu de nommer la beauté dans les arts, +parce que son principal élément est la vérité +psychologique et l’intelligence des lois et des +mouvements sociaux. Je ne dis pas que ce +soit son seul élément, car il en est d’autres +qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain, — et +notamment et surtout sa qualité d’artiste, s’il +est artiste, — mais cet élément le caractérise, +et il a et aura désormais tant d’importance que +le constater dans un roman c’est proclamer +l’excellence de l’ouvrage. A mon sens, cela va +sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre +pour hausser l’ouvrage : don d’expression, +poésie, et cette autre faculté qu’ont les grands +auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je +ne sais quelle vision d’un juge surhumain, dont +les accents par moments descendent comme +l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité +impose et effraie. Mais un roman de mœurs +peut être remarquable sans ces signes de supériorité.</p> + +<p>Et la beauté du roman de mœurs ne se confond +pas plus que l’histoire avec la morale : +parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre, +mais d’enregistrer les gestes humains +en leur communiquant un caractère mémorable, +une véracité plus frappante que le spectacle +tumultueux et confus de la vie. Je pense qu’une +morale plus forte et plus saine que celle qui est +voulue par un auteur, se dégage du tableau de +la vie clarifiée, résumée, par un esprit naturellement +probe et élevé. Les conclusions la plupart +du temps amères que nous tirons d’un +examen approfondi de la vie, sont d’une portée +plus longue, d’un retentissement autrement +étendu dans toutes les régions de l’homme, que +cette espèce d’optimisme mensonger qui, à la +fin des belles crises des romans ordinaires, n’a +pour but que de procurer au lecteur troublé par +les péripéties du récit une bonne nuit.</p> + +<p>Seule, l’impression de la vie réelle demeure, +et pousse des prolongements multiples dans la +mémoire, tandis qu’une intrigue adroitement +nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur, +lui représente une chose achevée, épuisée, et +sur laquelle il n’y a plus à revenir. J’aime mieux, +à la page dernière de mon roman, voir un lecteur +un peu boudeur et mal content, que de le +surprendre fermant le livre avec cet air béat +que laisse une question définitivement jugée : +il y reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même +le sens du récit que l’auteur n’a pas pris +soin de lui exprimer en grandes capitales. Et +s’il est choqué, moins par des exemples qui +n’ont pas été choisis dans ce but, c’est d’autant +mieux ! C’est qu’il est blessé au bon endroit ; +et il n’y a que la vérité qui blesse.</p> + +<p>Comme la vérité, ce genre de roman blesse +presque tout le monde ; il est condamné à un +relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la +fortune du roman dit « réaliste » ou « naturaliste », +ne saurait le faire valoir pour le grand +nombre. On se laissait scandaliser par une certaine +franchise au temps de <i>Madame Bovary</i>. +Le naturalisme, ensuite, fut un objet de curiosité +par la puanteur de ses fanges ou la verve de +son pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées +de tout artifice ne saurait séduire que +certains esprits, très cultivés par l’antiquité +grecque et latine, et qui seraient encore, comme +on l’était au temps de Montaigne ou de +La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour +les idées que l’on se passionne aujourd’hui. Les +idées passent comme les fleurs, mais ne +renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne +vois qu’un objet propre à la littérature, et qui, +populaire ou non, ait la même chance de durée +que l’homme, c’est la connaissance de l’homme. +Le roman de mœurs — qui, par surcroît, peut +être une magnifique œuvre d’art — n’a pour +but que d’y contribuer.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>Les publications à bon marché ont pu être +avantageuses à certains auteurs dont les « trompettes +de la renommée » n’avaient pas porté le +nom dans tous les lieux où le public qui leur est +destiné réside. Le public des auteurs les moins +asservis au public réside partout. Il n’est pas +forcément où se trouve le public dit « d’élite ». +Le public d’élite n’est pas groupé comme un +troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne +savons pas où il est. Les collections à bon marché +ont pu l’atteindre, par hasard, en prenant +sur la masse du public une autorité qui les imposait +à des cinquantaines, à des centaines de +mille acheteurs. Mais, ne nous y trompons pas : +l’élite capable d’apprécier une œuvre non +vulgaire, si dispersée qu’elle soit, ne doit pas +être très nombreuse : et des cinquantaines, des +centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître +qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou +tel nom dans leur bibliothèque. L’achèteront-ils +de nouveau ? C’est une question qui n’est pas +résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première +phase.</p> + +<p>Quant à l’influence exercée par ces publications +sur les œuvres, eh bien, elle pourra être +excellente à certains talents qui sont faits pour +le grand nombre ; il y en a ; elle les obligera +tout de suite à communiquer à leurs œuvres les +qualités requises. Pour les autres, si ces tirages +les influencent, c’est qu’ils eussent pu être +influencés aussi bien par un éditeur ordinaire, +par un directeur de revue, par un ami, par leur +femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont +forts feront leur œuvre sans se soucier du sort +qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. A quelques +scrupuleux elle pourrait donner un certain souci +moral.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8" title="POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE ? POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS ?">POURQUOI +FAUT-IL ÉCRIRE ?<br> +POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS ?<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le <i>Gil +Blas</i>. Mais ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.</p> +</div> + +<p>Je ne me suis jamais demandé pourquoi +j’écris mes livres. Il m’a toujours semblé que je +n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne +faisais pas cela, je serais embarrassé de ma +personne et mécontent de moi. Je dois en conclure +que j’écris mes livres parce que c’est ma +fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve +généralement à les écrire, suffirait amplement +à expliquer leur origine.</p> + +<p>Maintenant, à force d’écrire des livres, on +prend conscience de ce qu’on avait fait tout +d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien +on se donne des raisons d’écrire. Pour ce qui +me concerne, j’ai remarqué que ce que j’écrivais +le plus spontanément coïncidait à peu près +avec ce que les doctes traités nomment l’histoire +des mœurs, tout au moins se rapprochait un +peu de ce qu’on entend par ces grands mots : +je ne l’avais pas fait exprès. Et en effet, ce qui +pique ma curiosité dans la vie, ce sont, non pas +les anecdotes, non pas les aventures, mais les +traits de caractères ou de mœurs. Inconsciemment, +en rapportant ces traits ou en les accommodant +à ma manière, j’y joins la sourde +rumeur de réaction qui se produit en moi à la +vue de mainte action humaine qui me déplaît +ou m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. +Et cela donne ce que ça peut. Toutefois, +j’ai donc désormais en la plupart de mes +terreurs (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>), du moins un but, étranger à mon +propre divertissement, et qui consiste à essayer +de fixer des états de mœurs caractéristiques. +Une sorte de vérité historique et la vérité psychologique, +voilà les deux seules considérations +extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais +d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à +les traiter est le régulateur indispensable de ma +tâche, et la condition de sa réussite. J’entends +par « réussite » ma satisfaction d’ouvrier ; et ce +que j’appelle mon plaisir, ce doit être mon goût +personnel, mon esthétique, si vous voulez, +lorsqu’ils sont contentés.</p> + +<hr> + + +<p>Il va donc de soi que je ne pense pas du tout +à exercer une influence. Ceci est très éloigné de +mon intention. Je ne songe point non plus à un +public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. +Si j’avais ces préoccupations, mes livres +seraient conçus tout autrement. Ils plairaient +probablement davantage, mais ils ne me plairaient +pas.</p> + +<p>Je ne cherche même pas à émouvoir ; c’est, +de toutes mes abstentions, la moins comprise. +Il m’arrive bien souvent de supprimer une +scène qui se présente à mon imagination et qui +pourrait être pathétique. Pourquoi j’y renonce ? +Parce que cela me semble faire partie des +<i>moyens</i> de flatter le public, et parce que, de +l’émotion qui peut se trouver dans mes livres, +je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus +secret. Il me plaît que beaucoup, même, +puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet +accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas +par son éloquence ou ses éclats l’exposé simple +et nu des faits psychologiques, qui seuls me +paraissent avoir un intérêt durable.</p> + +<p>Se formera-t-il jamais un public pour +admettre l’intérêt littéraire qu’il y a à ne représenter +que les scènes les plus ordinaires de la +vie, mais que l’auteur croit caractéristiques et +typiques, et à ne les enjoliver par nul autre +agrément que celui qui peut provenir de leur +<i>justesse</i> ? Je n’en sais rien. Je crois que le public +en est encore aujourd’hui au point où il en était +au temps du procès de <i>Madame Bovary</i> et +même de la querelle du <i>Cid</i> : il confond la +beauté d’un livre avec la beauté morale des +personnages, il appelle beau livre celui où les +hommes sont représentés tels qu’ils <i>devraient +être</i>, tandis que nous appelons beau livre celui +où les personnages sont tels que la vie nous les +représente. Il aime les belles leçons morales, et +je ne le blâme certes point de cela. Mais si la +leçon morale n’enlève rien à la beauté d’un +livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau +livre de donner une leçon morale ; et la plus +forte leçon morale qui puisse être fournie au +lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle +de la vie réelle, que n’a déformée aucune tendance +étrangère à la seule passion d’être vrai.</p> + +<p>Songez-vous à <i>distraire</i>, me demandez-vous ? +Ah ! pour distraire, que j’aimerais à écrire de +beaux contes, libres, et où la fantaisie, la charmante +fantaisie, le premier des dons d’un +artiste, pût s’en donner à cœur joie ! Mais le +conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, +et c’est le cas de se demander, plus encore que +pour le roman de psychologie réaliste : « pour +quel public les écrirait-on ? » Et puis, serais-je +capable de les écrire ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9" title="DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES ?">DOIT-ON +ÉCRIRE DES ROMANS +POUR LES JEUNES FILLES ?<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Octobre 1913. Paru dans le <i>Tout-Paris Magazine</i>.</p> +</div> + +<p>Je ne me serais pas posé cette question, +mais on me la pose et je ne veux pas m’y dérober. +On me la pose très probablement parce +qu’on se préoccupe beaucoup des jeunes filles +aujourd’hui, et parce qu’on se préoccupe, en +les laissant jeunes filles, de ne point les laisser +ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, +et à bon droit, des lectures autres que +celles qu’on a coutume de leur donner.</p> + +<p>Ah ! si l’on me demandait : « Doit-on écrire +des romans pour les enfants ? » La réponse +serait aisée ! Oui, certainement, on doit écrire +des romans pour les enfants quand on a le don, +d’ailleurs si rare, de parler la langue qu’il faut +pour cela. C’est que les enfants sont un peuple +qui a ses coutumes, ses lois, une mentalité très +particulière qu’on ne peut se flatter d’approfondir, +mais dont on peut définir à peu près les +limites. Les enfants sont de petites gens dont +on peut dire : « Ils sont ainsi, ils aiment cela, +ils se comportent en telle circonstance de la +façon suivante », comme on le dirait des abeilles +ou du chat. Leurs mœurs ont ce caractère +achevé et complet qui ne laisse à l’historien +aucune hésitation, et flattent l’anecdotier et le +moraliste, jusque par les audaces extraordinaires +qu’elles comportent. On peut écrire les +mœurs des enfants ou l’on peut écrire des +histoires inspirées de leurs mœurs, des histoires +qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires +qui, d’une façon générale, sont intéressantes.</p> + +<p>Mais, les jeunes filles ! Les jeunes filles ne +sont pas un peuple à part dans l’humanité. +Les jeunes filles sont des êtres particulièrement +charmants qui passent d’un état à un autre, +des êtres de transition, qui tiennent aussi, dans +une mesure indéterminable, à l’état futur auquel +elles aspirent. Des unes on dit : « Ce sont de +véritables enfants », des autres : « Ce sont déjà +de petites femmes. » Et les bouleversements +dans les mœurs et les émancipations et les +régimes d’obstruction et de contrainte n’y +feront rien : il y aura toujours et partout des +jeunes filles qui, sans être pour cela des retardataires, +conserveront le caractère dominant +de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être +pour cela des émancipées, offriront en toute +leur personne le caractère de la femme. Et +puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, +des jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est +plus divers ni plus incertain. Il vit à côté du +monde commun, et quasi mêlé à lui, sans +vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, +il est comme à la veille d’une révolution qui +peut tout bouleverser, il se tient dans l’attente, +aux portes d’une terre promise qui ne lui +apparaît, malgré toutes les précocités, qu’au +travers de la brume, — d’une terre promise +régie par un principe fondamental qu’il doit +précisément ignorer. Combien de femmes ne +sont que le reflet de l’homme qui a su les +dompter par l’amour ! Les jeunes filles sont des +femmes aperçues avant l’exercice de toute +influence, ou bien qui subissent un grand +nombre de commencements d’influences, qui +se disent consciemment ou non un jour : « Ce +sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la +vie, la carrière », et qui le lendemain, se +disent : « Non, ce sera celui-là. » Vie étrange +et sans nom, attrayante par l’ambiguïté même +qui la doit rendre parfois si redoutable, exquise +probablement par les innombrables possibilités +qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses +espérances.</p> + +<p>Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude +de son état que l’on a dédié à la jeune +fille une littérature de neutralité applicable +confusément à toutes, ne satisfaisant aucune +d’elles, et naturellement peu tentante pour +les écrivains qui estiment que leur art est de +ne tromper jamais sur les formes et les faits +essentiels de la vie.</p> + +<p>Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans +une des conférences de M. Faguet sur La +Fontaine (ah ! que les jeunes filles feraient +mieux de lire La Fontaine, le plus fécond, le +plus admirable de nos romanciers, et de lire +les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le +Montaigne de notre temps, c’est-à-dire un de +ces moralistes à la française, de qui l’agréable +causerie est imprégnée de l’immense passé +littéraire et philosophique, que de lire les +romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits pour +elles !), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans +M. Faguet un petit récit personnel dont il +illustrait comme d’une vignette sa conférence. +Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, +à qui sa mère expliquait la fable de la Cigale et +la Fourmi, avait soudain protesté en entendant +que la fourmi, laborieuse et avare, envoie +impitoyablement « danser » l’imprévoyante +cigale : « Non, disait la petite fille, ça n’est pas +ça ! » — « Comment, expliquait la mère, ça +n’est pas ça ! mais voilà le texte… » La petite +dit : « Non, la fourmi la gronde, mais elle lui +donne un peu à manger. »</p> + +<p>Eh bien, malgré mon profond respect et ma +très particulière admiration pour M. Faguet, +je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. +Qu’il s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de +jeunes filles, et qu’il s’agisse même du public +entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener +la littérature à la conception que le public se +fait de la littérature ; or, pour la plus grande +partie du public, la littérature, c’est la peinture +des gens et des choses tels qu’ils <i>devraient</i> être. +Le public demande à l’écrivain de satisfaire le +désir de justice qui est au cœur de l’homme, et +il juge bon écrivain celui qui lui représente les +hommes vivant à l’état idéal dans une société +idéale. C’est une conception qu’il a adoptée de +Rousseau et qui est fort peu française ; c’est +une conception qui doit amener la littérature à +la pure niaiserie et livrer la littérature française +aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, +comme la plupart de nos francs conteurs, +même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à la jeunesse, +peint les hommes tels qu’ils <i>sont</i>, et il n’agit +pas ainsi pour son pur agrément d’artiste, car +l’intention morale n’est pas du tout absente +de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont +les <i>Fables</i> ; il agit ainsi parce qu’il n’y a point +de leçon plus salutaire que celle qui se dégage +de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la +vie réelle, au moins les trois quarts du temps, +la fourmi « peu prêteuse » envoie au diable la +cigale ; il n’est pas mauvais que la jeunesse en +soit avertie ; elle est heurtée, elle réfléchit, et si +son sens du juste se révolte, comme il est +probable, une réaction excellente se produit +en son esprit, et elle est plus apte à exécuter +une action généreuse que si vous la bercez et +l’endormez par la narration béate et mensongère +du bien partout accompli. Presque rien ne +commence, ni ne continue, ni ne finit tout à +fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop +tendre pour apprendre qu’en général cela se +passe mal dans le monde, et, parce que l’iniquité +vous aura certainement choquée, nul +stimulant ne saurait être plus efficace, ô jeunesse ! +pour y faire, de vos propres mains, +porter remède.</p> + +<p>Que cette petite discussion autour d’une +fable me serve d’apologue et laisse paraître le +fond de ma pensée sur la question qui nous +tient. Je crois qu’un écrivain qui se respecte ne +peut, sous aucun prétexte, altérer sciemment +l’expression de ce qu’il juge être la vérité +humaine. Un écrivain ne doit pas abdiquer la +liberté de secouer l’homme, son modèle, tout +entier, et de le transpercer d’outre en outre. +Or, il y a dans le modèle humain des poussières +et un brutal flot sanguin dont nombre de +jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter +le contact. Faut-il donc en conclure +qu’il n’y a point de littérature pour elles ? Non, +car parmi la multitude des œuvres véridiques +que l’humanité inspire, il en est qui, soit par +hasard, soit par choix de l’auteur, ne touchent +que certaines faces du modèle humain, et dont +la vue ne saurait offenser personne. Il est aussi +faux de croire que l’homme est obligatoirement +et dans tous les cas un monstre hideux que de +le vouloir à tout prix un être suave et exemplaire.</p> + +<p>Il existe une « littérature de bonne compagnie », +au-dessus de laquelle se classe, +certes, « la littérature », mais qui souvent fut, +elle aussi, de la littérature sans épithète. C’est +celle-là qui devra, je pense, être ouverte de +plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas +qu’<i>Athalie</i> a été écrite spécialement pour des +jeunes filles, et du grand siècle.</p> + +<p>Je verrais pour ma part deux conseils à +donner aux auteurs qui désirent être lus par +les jeunes filles. Le premier serait de ne croire +à aucun moment que leurs lectrices sont des +niaises ; ils se tromperaient lourdement et de +plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins +qu’aux personnes responsables de leur éducation. +Et le second serait d’écrire des chefs-d’œuvre +sans se soucier de la qualité des +lecteurs. La qualité de l’œuvre fera que, bon +gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes +filles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10" title="PROJET DE PRÉFACE">PROJET DE PRÉFACE<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce projet de préface au recueil de nouvelles <i>la Marchande +de petits pains pour les canards</i> (1913) n’a paru, fragmentairement, +qu’en 1921 dans <i>la Revue critique des idées et des livres</i>, +et a été reproduit sous cette forme-là dans les <i>Feuilles tombées</i> +(Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de +dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue +à sa première date d’inspiration : 1913, malgré quelques +retouches.</p> +</div> + +<p>Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la +formule qui emporte communément l’assentiment +du public : mais, à tort ou à raison, je les +imagine assez proches du genre littéraire qui +porte le nom de <i>Comédie</i>.</p> + +<p>Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder +une série de faits de manière à établir ce qu’on +appelle une « situation » qui fasse palpiter le +lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un +dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est +le trait qui marque un homme, celui qui détermine +une société, et celui, plus cher à mon +œil, qui laisse soupçonner la proportion entre +l’homme ou son groupe et ce je ne sais quoi +que nous concevons de supérieur à l’homme +et aux sociétés. J’aime les caractères et les +mœurs bien définis, où je vois une invitation +à réfléchir indéfiniment sur la position de +l’homme dans son monde et aussi dans un plus +vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en +évidence sous une forme vivante et équilibrée, +et en leur laissant, sans le souligner, tout le +premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie : +au lecteur de comprendre ou bien de +jeter là mon livre en déclarant qu’il ne « s’y +passe rien ».</p> + +<p>Aussi mes livres sont-ils de ceux où « il ne +se passe rien ». Et l’on ne verra sans doute +guère qu’il se passe quelque chose dans ces +minces historiettes où j’aggrave encore mon +cas en choisissant mes modèles et mes sujets +parmi les gens les plus ordinaires et les plus +banales conjonctures. Point de héros empanachés, +point de vertus exemplaires et pas le +moindre « surhumain ! » On a reproché à de +plus grands que moi de consacrer leur œuvre +à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs +croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit +le nom avec une majuscule, appartient à cet +entre-deux. Le motif qui me détermine est plus +simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, +moi aussi, des « aspirations », j’ai, et j’eus de +tout temps, le goût de la <i>Comédie</i>.</p> + +<p>La Comédie, genre plaisant et non pas gai, +et que constitue principalement le choc du +réel contre la logique ou l’idéal, prend son +meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à +mi-côte, entre les hautes et les basses terres. +Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse +comme le drame ou la tragédie qui sautent de +sommets en sommets convenus. Elle chemine +à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce +rien, ne promet rien ; elle a tôt fait de décourager +les benêts accoutumés à juger les gens +sur la mine. Cependant, nous la tenons, nous, +pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, +par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est +goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux +de l’homme, épris par-dessus tout de psychologie, +habile à mesurer par lui-même les degrés +divers des valeurs et ayant accompli le tour à +peu près complet de toutes choses. Art garanti +de la préciosité, du factice et de la manière, +parce que, sous peine de ne pas exister, il +prend sa source dans le sol vulgaire et que le +talon a foulé. Il a du populaire en ses racines +et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, +entre toutes, cette vertu singulière et si peu +reconnue, qu’il est le résultat non du désir +arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination +créatrice contre la résistance naturelle +des choses ; l’homme ne s’y guinde pas au gré +du modeleur, selon une pose hiératique qui le +grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas +les attitudes exquises qui gagnent si aisément +les suffrages, mais il impose, comme le bois, +le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de +sa matière. Les hautes visées, propres aux +grands genres présomptueux, non, assurément +elle ne s’en prévaut point, et peu s’en faudrait +qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre +en elle, mais il est possible qu’elle en +suggère l’idée et en sème même la contagion, +de ce geste simple et tranquille, et si beau, du +semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire +et d’ignorer sa propre amplitude.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11" title="UN PÉRIL LITTÉRAIRE">UN PÉRIL LITTÉRAIRE<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Octobre 1919. Paru dans <i>Comœdia</i>.</p> +</div> + +<p><i>Le Misanthrope</i> ne fait pas d’effet sur le +public.</p> + +<p>C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu +son article. Mais on me rapporte son propos, et +j’imagine l’émotion de l’auteur de <i>Boubouroche</i> +et du <i>Train de 8 heures 47</i>. J’imagine son +émotion, mais non pas sa surprise douloureuse, +car il y a beau temps, probablement, que ce fils +du pur terroir français a dû constater, comme +je l’ai fait moi-même, que nombre de gens +s’ennuient à écouter Molière.</p> + +<p>C’est le moment que les érudits choisissent +pour arracher au maître de la comédie en +France quelques lambeaux de sa gloire.</p> + +<p>Je ne rappelle le présent fait-divers que +parce qu’il se présente à propos, au milieu +d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne +s’émeut qu’à demi ; car, me prouverait-on que +Molière ne fut jamais de taille à accoupler deux +beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne +sentirais pas diminué en mon estime le père +d’Alceste et de Tartufe, tant il est immense par +ailleurs, et je n’en professerais pas moins +l’opinion que Molière est la source féconde où +s’alimente la littérature française.</p> + +<p>Si l’on constate que cette source est désormais +sans saveur pour notre palais, y a-t-il lieu +de pousser un cri d’alarme ?</p> + +<p>N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, +jusqu’à croire que le génie de Molière se porte +bien et qu’il a même de l’avenir… Peut-être +serait-il oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à +une défaveur momentanée, si ce refroidissement +n’atteignait pas, par delà le maître de la +comédie en France, qui a les reins solides, la +veine comique elle-même, l’esprit satirique, +c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature +d’essentiellement national.</p> + +<p>Un professeur qui a enseigné la littérature +française à beaucoup d’étrangers me dit : « Ils +comprennent peu Molière : l’œuvre qu’ils +avouent unanimement goûter chez lui, c’est +<i>Don Juan</i>. » Je sais nombre d’excellents Français +qui par une pareille manière de voir pactisent +avec l’étranger.</p> + +<p>Ce que l’étranger, comme les femmes, +comme les gens gâtés par la musique, comprend +peu ou point, c’est l’esprit satirique, +c’est l’ironie, notre grande veine comique : +c’est, plus profondément, l’intérêt passionné +qu’ont porté les lettrés de nos meilleures +époques à la connaissance de l’homme. Peut-être +s’est-on détourné de cette belle science, +depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque +de « psychologie » ?</p> + +<p>A mesure que l’homme se désintéresse +davantage de l’homme, l’attrait de la véritable +comédie diminue. Quand nous employons le +mot « comédie », n’entendez pas, de grâce, +l’humour plus ou moins baroque dont l’unique +but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des +heurts de caractères ou de mœurs contre un +idéal de raison, de bon sens, de bonté, de +justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs +ingénus le rire du contraste, et chez les +spectateurs avisés le sourire de la réflexion, +lequel a pour fruit naturel une abondance +d’idées morales.</p> + +<p>Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions +plus prolongées, plus variées, et plus +fertiles, que ces malicieux rapprochements des +types humains soit entre eux, soit avec des +idées dont la majesté les écrase. De ces mouvements +humains qui, par définition, sont ici +naturels, ou du moins aussi peu forcés que +possible, se compose une image de la vie, en +raccourci, en traits accusés, qui comporte sa +moralité dans l’ouvrage dit « comique ».</p> + +<p>Nos prédicants les mieux intentionnés devraient +préférer, et de beaucoup, à tout autre +genre réputé plus noble, la comédie, à cause +de sa grande valeur d’enseignement. L’écart +qu’il y a entre l’homme tel qu’il est et l’homme +tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement +sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire +pitoyable, d’un auteur soucieux de peindre fidèlement, +que par l’écrivain qui veut nous édifier +en nous représentant comme des demi-dieux. +Les leçons tombées de l’Olympe, les trois quarts +de nous les refusent ; mais celles qui viennent +de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré +s’insinuent. Hélas ! personne ne croit plus à +cette vérité ; et si, au théâtre comme dans +le roman, nous ne fournissons de « beaux +exemples » et ne rivalisons avec Plutarque, on +nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, +ou mauvais patriotes.</p> + +<p>Est-ce que les enfants n’apprennent plus par +cœur la <i>Critique de l’École des Femmes</i> ? Au +temps où Molière écrivait cette admirable pièce — un +assez beau temps pour les lettres — on +n’était pas déjà très éloigné de croire, dans la +bonne compagnie, que les « pièces comiques +sont des niaiseries qui ne méritent aucune +louange ». Et si un tel sentiment n’avait eu +alors quelque virulence, Molière n’aurait pas +pris la peine de répliquer par la fameuse tirade +de Dorante, où les tragiques prennent quelque +chose !</p> + +<p>L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude +à la psychologie, l’aversion pour la +vérité, l’inclination des gens raffinés pour les +sentiments « guindés », la prétendue soif +d’idéal qui n’est la plupart du temps que la +paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux +Précieux, est ennuyeux pour l’homme ; +aussi prétendent-ils fonder sur un autre objet que +l’homme leur esthétique et même leur politique ! +Erreur ! Rien ne se peut fonder que sur la +science de l’homme. Toute la splendeur des +concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la +résistance et des réactions multiples de ce +médiocre et tout-puissant objet qui est l’homme.</p> + +<p>C’est ici que je vois un danger pour l’avenir +de notre littérature et même pour notre mentalité +nationale. Si la bonne comédie disparaissait +de notre scène et de nos livres, je ne crois +pas m’aventurer en disant que notre esprit +serait abaissé. — « Mais, m’objectera-t-on, ce +retrait du comique se fera en faveur du lyrisme, +de la beauté musicale ou plastique, de ce que +vous nommez vous-même la poésie !… » — D’accord ; +bien que la vie tout unie et comprise +par un esprit supérieur me donne une impression +poétique au moins égale à celle que m’offre +la plus heureuse image. Mais je ne croirai point +en effet tout perdu. J’admire les porteurs de +lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais +je ne peux me débarrasser d’une vision de +cauchemar que j’ai eue : c’était une main, une +main charmante et fort bien ornée, une main +construite pour caresser les claviers et les +magnifiques vélins ; elle arrachait tranquillement, +d’une grande histoire de la littérature +française, les pages concernant nos vieux +fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La +Fontaine — oui, oui ! — La Bruyère, <i>les +Provinciales</i>, <i>les Lettres persanes</i>, les romans +de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf <i>la Chartreuse</i>, +ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf +<i>Salammbô</i>, et les œuvres de Becque. Je ne +regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle laissait, +la main charmante, était très beau, oui, en +vérité, était très beau. Mais essayez d’en +empiler les belles chairs succulentes, privées de +la colonne vertébrale et de la « substantifique +moëlle » qui conduit au cerveau, et dites-moi si +cela se tient et si cela fait devant l’univers — alors +même qu’il ne comprend pas très bien — si +cela fait cette fière figure que contribuait à +former le génie comique de la France.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12" title="L’ART ET LA FRANCE">L’ART ET LA FRANCE<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Octobre 1919. Paru dans <i>Comœdia</i>.</p> +</div> + +<p>Nul écrivain ne saurait être insensible à une +entreprise de littérature et d’art. Mais j’irai plus +loin et je soutiendrai que nul citoyen ne doit la +négliger.</p> + +<p>— C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux +de la répéter !</p> + +<p>Vous croyez cela ? Détrompez-vous. Ici ou là, +de temps à autre, on a bien l’air d’accorder à +l’art une place honorable ; mais on ne m’ôtera +pas de l’idée que l’on se soumet à cette convention +plutôt pour obéir aux usages d’époques +révolues que par franche et ardente conviction. +Chacun se souvient du siècle de Périclès, de +celui d’Auguste, de celui des Médicis et de celui +de Louis XIV ; et ces souvenirs de plus en plus +familiers aux masses populaires, sont un peu +troublants. N’empêche que l’idée d’art engendre +encore quelque suspicion, et que le mieux que +l’on puisse faire pour elle, en de nombreux +milieux, c’est de lui concéder ce sourire paternel +qu’on a aux distributions de prix, quand dans +les préaux de leurs écoles les gamins ou les +petites filles vont vous donner une représentation +du <i>Voyage de M. Perrichon</i>.</p> + +<p>On veut bien être complaisant aux manifestations +artistiques ; mais dans un siècle où l’on +sent qu’il y a de colossales questions à résoudre +et des actions nombreuses à accomplir, on ne +croit pas que l’art puisse sérieusement servir à +grand’chose.</p> + +<p>Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque +utilité, c’est pour le domestiquer, c’est pour +l’employer à servir directement et tout de suite.</p> + +<p>Vous avez lu récemment les manifestations +de partis divers, tendant à drainer la force artistique +pour la mener par des canaux d’adduction +rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre +hommage à la puissance de l’art, me dira-t-on. +Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître +la nature de l’art. Et cette source si précieuse +pour la cause commune, c’est s’exposer +à la corrompre.</p> + +<p>Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé, +puisque là où l’on est assez clairvoyant pour en +reconnaître la valeur, on risque de lui porter les +coups les plus funestes.</p> + +<p>L’art n’est honoré, comme l’homme même, +qu’à condition qu’il soit libre. Je ne m’abuse +point quant au sens de ce dernier mot. La +liberté n’est pas l’anarchie puisqu’elle est précisément +la floraison naturelle de l’état d’équilibre +et d’ordre. L’art est libre quand il est le +résultat pur et simple du génie de l’artiste. Le +génie est un démon intérieur — généralement +mauvais coucheur — que l’on risque d’étouffer, +ou qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le +veut mener du dehors là où ce n’est pas son +caprice d’aller.</p> + +<p>J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si +déconcertants qu’ils puissent paraître, qu’en le +plus intelligent despote qui prétendrait les +asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance +en ces diables ? C’est parce que je crois que +chacun d’eux est un produit spontané de la race +et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers +l’épanouissement du génie national que ne le +ferait l’artiste obéissant avec les meilleures +intentions du monde aux chefs les mieux choisis. +Il y a là un flair, un sens spécial que je ne crois +pas abaisser en le comparant à l’instinct de certains +animaux, et qui nous surprend et nous confond. +Qu’on le veuille ou non, et en quelque respect +qu’on tienne le rôle de l’intelligence, le +rôle de la sensibilité dans la confection de +l’œuvre d’art est prépondérant.</p> + +<p>L’art est éminemment <i>utile</i>. Mais les artistes +n’ont pas besoin de le savoir.</p> + +<p>L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des +travaux d’un peuple, ce qui est le moins sujet à +périr.</p> + +<p>L’art transforme pour l’homme la vision qu’il +a de l’univers. C’est l’art, bien plus encore que +la nature, qui l’orne et peuple cette vision ; +car la plupart des hommes, même ignorants, +n’aperçoivent la nature qu’à travers les œuvres +d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la mer, les +lacs et les montagnes ? C’est après que des poètes +eurent trouvé, pour chanter ces beautés, les +accents qu’il convenait. De quelles expressions +vous servez-vous pour porter votre jugement +sur les choses ? De celles qu’ont jetées dans la +langue les écrivains qui se sont donné la peine +d’éprouver plus profondément que vous.</p> + +<p>L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus +secret, de plus particulier. C’est lui qui accouche +les consciences, les esprits, et les sens. Si l’on +veut : l’art c’est la confession publique d’un +peuple. Par là, il nous révèle aux yeux du +monde… Rôle « grandiose et délicat » ! N’est-ce +pas, cela aussi, <i>servir</i> à quelque chose ? Et est-ce +que par là ne se légitime pas notre conception +de l’art national à la fois et indépendant ?</p> + +<p>Seulement, à quelle condition l’art peut-il +nous rendre un si auguste service ? C’est à la condition +que l’artiste nous donne son propre chant, +comme l’oiseau ; à la condition que celui qui +est né merle ne se mêle pas de faire la fauvette, +ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille +des rossignols, sous prétexte que décidément la +musique de ces derniers est la meilleure…</p> + +<p>La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à +qui, ne faisant point œuvre d’artiste, contemple +les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de +bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront +avec une divine candeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13" title="FEUILLES TOMBÉES">FEUILLES TOMBÉES<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> 1919. Paru, sauf le second fragment, dans <i>le Monde +nouveau</i>.</p> +</div> + +<p>L’écrivain doit-il être le porte-parole de la +société, ou doit-il être lui-même, seulement +lui-même, et en dépit de tout ?</p> + +<p>Si son œuvre n’est que l’expression de la +société, il se borne au rôle d’historien fidèle. +Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, +conscient de ce rôle en quelque sorte modeste +et subordonné à l’objet, il s’expose +à le jouer de façon à contenter de plus en plus +la société, qui, par définition, le dépasse et +lui en impose. Il risque de la rendre de plus +en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. +Il devient un peintre de portraits qui exécute +l’effigie d’une dame avide d’apparaître en +beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la +société, il n’est plus qu’au service d’une +maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il +perd sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la +somme des connaissances ou des beautés du +monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on +dire un écrivain de premier ordre ?</p> + +<p>Un écrivain de premier ordre est celui qui, +doué d’une personnalité forte, propose ou +impose au monde sa vision ou ses conceptions. +Il propose au monde de voir les choses comme +il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit +rencontrer une opposition, car la nature +humaine est rebelle aux changements et adore +les redites ; mais la ténacité du maître impose ; +et bientôt chacun se pique de voir comme lui, +chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.</p> + +<p>Le monde, en fait, est gouverné par des +individualités peu nombreuses ; le monde n’a +ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être +mené.</p> + +<p>L’écrivain doit donc respecter avant tout sa +personnalité. Il n’est pas un homme comme les +autres ; il déchoit en se plaçant à la portée de +tous, en se mettant au niveau commun. Il ne +doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui +doit le donner.</p> + +<hr> + + +<p>Que l’écrivain doit se maintenir comme sur +un îlot isolé au milieu de la société — et cela, +non pas par dédain de la société, mais seulement +pour conserver l’indépendance absolue +dont il a besoin vis-à-vis des hommes qu’il +étudie, de la même façon que le savant examine +et presse <i>l’objet</i> de sa culture. L’écrivain est un +savant pour qui l’homme est l’objet à connaître. +Aucune considération ne doit le retenir dans +l’obligation où il est de dire ce qui lui apparaît +comme la vérité, du moins comme la vérité +momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir +strictement à l’observation de cette règle, il +rend tout progrès psychologique — et partant +social — impossible.</p> + +<p>L’écrivain qui vit en société cesse de voir la +société avec des yeux d’enfant émerveillé ou +d’étranger curieux : il est emporté dans le +torrent.</p> + +<p>Il doit demeurer spectateur sur la rive.</p> + +<hr> + + +<p>L’aphorisme des Goncourt : « En littérature +on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert » +est une des opinions les plus erronées qui soient. +Les Goncourt, comme les hommes de leur +temps, croient que l’homme de lettres n’est +qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire +et d’expression. Ils méconnaissent totalement +le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si +considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en +affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de +l’imagination, comme il y a l’émotion de l’imagination. +La première n’est que la servante qui +va aux provisions. La grande dame, c’est +l’autre. Quand l’imagination est nourrie et +commence à s’animer, l’art commence.</p> + +<hr> + + +<p>Je souris quand on m’appelle « romancier +d’observation ». Je ne suis pas observateur. Je +n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette +émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi +l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart +du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi +qu’on en pense, parle plus franchement que le +rapport historique des faits : elle ramasse la +multitude des faits et vous les verse de haut en +pluie bienfaisante.</p> + +<p>Mon émotion, c’est la réalité convertie en +poésie : petit miracle ni très commun ni tout à +fait rare. Mais les causes de mon émotion, si +l’on y prend garde, quelles chétives choses ! +quelles misères ! quels infiniment petits !</p> + +<p>Artistes, nous sommes peut-être toujours un +peu méprisants, parce que nous sentons la +sécheresse de ce que l’émotion ne féconde +point.</p> + +<p>Il s’agit d’une émotion de beauté !</p> + +<hr> + + +<p>Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que +X… disait tantôt à propos de certains auteurs +contemporains : il les louait d’avoir renoncé à +ce qu’il appelle « le romanesque », pour se consacrer +à l’étude directe de la réalité en exécutant +de consciencieux et beaux travaux sur des +sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il +louait B… d’avoir écrit seulement la biographie +d’un homme, et il louait C… d’avoir écrit simplement +l’histoire d’un saint. On a, disait-il, +une tendance, de notre temps, à s’écarter du +romanesque, autrement dit, de la fiction, pour +se borner à rendre avec précision les faits.</p> + +<p>Je soutenais, au contraire, que le talent +proprement dit commence où il y a rudiment +de fiction ou de romanesque, alors que, où la +fiction ou le romanesque font défaut, il peut +y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien +excellent, mais non plus, à proprement parler, +d’écrivain.</p> + +<p>Sans doute, nous sommes dupes du mot : il y +a un « romanesque » grossier, qui consiste +simplement à accommoder des aventures ou +à nouer et dénouer des intrigues dans le +but de satisfaire un public fatigué ou niais. +Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à +agencer les faits comme les idées, comme les +impressions même, et comme les mots, d’une +façon caractéristique, saisissante, imprévue, +ingénieuse. C’est justement l’invention. Le +romanesque, c’est tout le mouvement personnel +qu’un auteur exécute pour se dégager de la +gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son +génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la +part du génie littéraire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14" title="LETTRE AU R. P. ***, S. J.">LETTRE +AU R. P. ***, S. J.<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Avril 1920.</p> +</div> + +<p>Depuis un mois et demi que je suis ici (à +Nice), j’ai imaginé et écrit entièrement tout un +volume, ce qui est vous dire que je ne me suis +guère arrêté. Rien ne m’amuserait autant que +de causer avec vous du livre que je viens de +composer, qui est une espèce de conte philosophique +ou moral ou social, fantastique, et +où je n’ai cherché qu’à dessiner des images +agréables, dont aucune ne manque d’avoir +pour but de faire réfléchir à quelque objet +extrêmement grave<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. C’est une manière qui +m’a toujours plu, et à laquelle je m’adonne +d’autant plus volontiers que je me gêne moins. +Elle me semble avoir quelque rapport avec la +vie même qui m’a toujours présenté un côté +comique et quasi burlesque, alors que je la sentais +à base de tragédie souvent atroce.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Il s’agit ici du <i>Carrosse aux deux lézards verts</i>.</p> +</div> +<p>Je veux vous donner un aperçu du sujet de +mon conte, parce que c’est déjà répondre aux +questions très importantes que vous me posez. +Il s’y agit de la question de la matière opposée +à l’esprit, et je prendrais, si je n’étais si profane, +pour épigraphe une phrase de Bossuet. +A mon avis, le monde un jour a fait fausse +route : c’est le jour où l’infernal génie de l’application +des sciences à la matière s’est développé. +On a cru que le monde renaissait ; la +plupart des hommes ont trouvé là à satisfaire +leurs instincts ; la science appliquée correspond +à un des goûts humains les plus vifs. Mais ce +jour a marqué la décadence de l’esprit. Le +progrès, s’il existe, consiste dans la culture de +l’esprit ; mais l’esprit appliqué à la matière, +qui, dans l’acception de tous, engage le monde +dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette +idée saugrenue une croyance mystique, inaugure +une ère maudite qui aboutit à l’obscurcissement +de l’intelligence et au malheur réel des +hommes. Tout ceci fait la matière d’un conte +de fées… Vous voyez comme je suis, quelque +sujet que je traite : « un apologiste du dehors » +puisque, toute question religieuse mise à part, +j’aboutis toujours à quelque conclusion comme +celle-ci, du panégyrique de saint Bernard : +« Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels +ignorants courent d’une telle fureur, qu’ont-elles, +après tout, qu’une illusion de peu de +durée ? »</p> + +<p>J’imagine même volontiers que, vivant « dans +le siècle », je professe une doctrine plus sévère +en ces matières que ne sauraient le faire des +religieux. C’est que <i>je vois</i> tous les jours le +néant dont ils parlent. Tout le mouvement +effréné du monde a pour but l’enrichissement +de quelques-uns — ce qui constitue une aristocratie +grossière, bien plus offensante que celle +qui venait de la naissance ; et cet enrichissement +a pour unique but, quoi ? de procurer +aux bénéficiaires l’avantage <i>de se déplacer</i>. +Se déplacer est devenu le but de l’effort des +hommes. Votre ennemi Pascal avait dit : +« l’homme est né pour penser ! »… Se déplacer, +pourquoi ? — Mais c’est intéressant de voir des +pays, des hommes nouveaux, d’étudier les +mœurs ! — Sans doute. Mais outre que la plupart +de ceux qui se déplacent ne voient ni +n’étudient rien du tout, il faut tenir compte +d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les +hommes se déplacent, ils concourent à rendre +la surface du globe absolument uniforme. +Avant cent ans, le monde n’offrira plus de différences +sensibles que ses pics coriaces ou ses +climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup. +Donc cet immense appétit de mouvement, résultant +lui-même de l’enrichissement — qui a +comme contre-partie le travail ingrat et de plus +en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité, — cet +appétit de mouvement ne procurera +plus absolument rien d’intéressant. Tandis +qu’une vie humaine ne suffit pas à assimiler +les trésors de pensées et de beautés littéraires +préexistantes…</p> + +<p>Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans +une ville où les vieillards, les vieilles femmes +comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir +autre chose que de se trémousser aux sons +sauvages du <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span>.</p> + +<p>Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre +au sujet de la <i>thèse</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué +que « ici et là, avec le choix du sujet, il tournait à la <i>thèse</i> ».</p> +</div> +<p>Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé +à la <i>thèse</i> romanesque. Bourget lui-même +ne la soutient pas théoriquement, et même la +récuse. Elle est essentiellement inesthétique et +vous reconnaissez bien que le roman doit conserver +un caractère esthétique. C’est une œuvre +d’art ou ce n’est rien. Ce que je reproche à la +thèse, telle que la pratiquent ses adeptes, c’est +le caractère artificiel des moyens qui aboutissent +à une conclusion voulue, arrêtée <i lang="la" xml:lang="la">a +priori</i>. Vous pouvez démontrer, à l’aide de +marionnettes animées, tout ce que vous voudrez. +Démontrer de cette façon appartient au +tract, au discours, au sermon, etc. Il y a pour +cela des <i>genres</i> très respectables, et qui tous +peuvent avoir un caractère littéraire égal à +celui du roman ou de la pièce dramatique. Le +romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à +sa disposition : c’est l’étude impartiale des +hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que, +sans tricherie, il a pour but unique de s’informer +sur ce que sont réellement les hommes et +sur les réactions qui s’opèrent naturellement +entre eux. Cet examen scrupuleux, sans parti +pris, peut l’amener à une conclusion morale, +politique, sociale. Et en ceci vous voyez que +je ne suis pas ennemi-né de la qualité <i>morale</i> +du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu souvent +qu’il était impossible de s’occuper des hommes +sans prendre souci de la question morale. Mais +ce que je soutiens, c’est que, si vous voulez <i lang="la" xml:lang="la">a +priori</i> aboutir à une solution « conforme à la +morale établie » ou à telle solution préconçue, +vous faussez par là même votre étude psychologique +ou de mœurs, puisque d’avance vous +donnez un coup de pouce à tous vos caractères +afin de les amener là où vous l’avez décidé.</p> + +<p>C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut +présenter une apparence de thèse, — notamment +<i>Madeleine jeune femme</i> ; et on pourrait +en dire autant de la <i>Jeune fille bien élevée</i>, de +<i>Mademoiselle Cloque</i>, du <i>Médecin des Dames</i>, +par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon +examen des hommes et des choses en cours de +route, qui m’a amené là. Aussi je pense que +nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention +intentionnelle de l’auteur, le tour de +main destiné à produire le résultat voulu par le +démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire +des auteurs que vous me citez. Vous me direz +que si, avant de m’engager dans un récit, +j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments, +je marcherais avec certitude vers ma +conclusion. Non. Parce que je suis dans un état +d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger +des éléments qui s’offrent à moi, et dans +une disposition d’esprit qui subordonne nettement +la conclusion ou le sens général à l’étude +des personnages ou du milieu, de sorte que je +ne peux rien <i>vouloir</i>, si ce n’est être juste. +Autrement dit, mon œuvre est complètement +amorale. Mais certains de mes récits — pour +ne pas dire tous — m’amènent d’eux-mêmes à +dégager un sens de la vie assez conforme à la +morale établie. Jamais mon but n’est de produire +un effet moral, mais on ne peut toucher +une créature humaine sans se heurter à la question +morale. Je ne m’interdis pas d’examiner +la question morale dans un personnage ou un +groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à +une fin comme vous en remarquez une dans +<i>Madeleine</i>.</p> + +<p>Si je vous disais que le motif qui m’a mis la +plume à la main pour écrire <i>Madeleine</i> est radicalement +opposé au résultat que j’ai obtenu, +vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai +pour répondre à votre question : « Comment +naissent mes romans ? »</p> + +<p>Une femme est venue un jour chez moi me +dire : « J’ai été élevée au Sacré-Cœur. On m’y +a donné telles idées. J’en suis sortie avec une +conception bien déterminée du monde à laquelle +je suis restée fidèle. J’ai une fille qui a dix ans. +Je me demande si je ne ferais pas beaucoup +mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou, +de lui permettre de se débrouiller à sa guise +dans la vie : elle apprendra à la connaître telle +qu’elle est ; et probablement y fera-t-elle une +figure plus adaptée que n’est la mienne. »</p> + +<p>On me disait cela parce que j’avais écrit <i>la +Jeune fille bien élevée</i>, qui est plutôt une satire +de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à +lui donner une suite. Mais, instantanément, en +entendant parler cette femme, je résolus de +donner une suite et <i>dans l’esprit</i> de mon interlocutrice. +J’ai pris mon personnage déjà existant, +là où je l’avais laissé, et j’ai cru le mener +logiquement. La logique du développement +individuel n’intervenait pas seule, il y avait la +connaissance que je puis avoir des mœurs du +temps, la courbe décrite dans l’histoire morale, +depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa +maternité. J’avais complètement oublié la personne +qui m’avait, sans le savoir, fourni l’idée +d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition +avec elle.</p> + +<p>Est-ce là une thèse ? Je ne peux donner ce +nom à une telle opération. C’est une expérience +de laboratoire, par un modeste disciple de +Claude Bernard qui déclarait être entièrement +soumis aux résultats de ses recherches, quelles +qu’en pussent être les conséquences.</p> + +<p>De là vient que, selon les sujets que je traite, +j’ai ou je n’ai pas l’air de soutenir une thèse.</p> + +<p>Il me paraît impossible que celui qui soutient +une thèse, dans le roman, ne fausse pas tous ses +personnages. Or une seule chose importe dans +l’œuvre d’art littéraire : ce n’est pas la conclusion +morale, qui n’intéresse que les contemporains, +occupés, eux, à certaines luttes que +ces conclusions soutiennent ou compromettent ; +mais c’est la vérité humaine, le portrait durable +de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté, intéressera +dans des centaines d’années comme de +son temps.</p> + +<p>Je me défends encore de toute évolution, ou +du moins d’une évolution qui aurait bouleversé +ma manière. <i>Mademoiselle Cloque</i>, qui est +de 1896<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> n’est pas si éloignée de <i>Madeleine</i>. +Je viens d’écrire une petite suite à la <i>Leçon +d’amour dans un parc</i> que je considère comme +un des plus sérieux de mes romans ; et le roman +que j’ai passé le dernier mois à écrire, me rappelait +constamment <i>les Bains de Bade</i> ! Mon +esprit ne me semble pas s’être sensiblement +modifié. Je continue à « constater des états +psychologiques », et je ne vois rien d’autre à +faire pour moi dans l’avenir — du moins au +point de vue <i>littéraire</i> ; — car si l’expérience +m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais +celles-ci que sous une forme autre que celle du +roman.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de +mémoire, ou une distraction de plume. <i>Mademoiselle Cloque</i> a +été écrite dans la seconde moitié de 1898, et parut au début +de 1899.</p> +</div> +<p>Entre la brochure, le tract, le discours, +s’introduirait plutôt le <i>conte</i>, comme genre de +transition. Dans le conte on est plus maître des +événements, et les personnages sont plus symboliques ; +c’est une sorte d’allégorie, de parabole, +par laquelle l’auteur exprime au moyen +d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il +pense. Mais je reste entêté sur ce point : dans +le grand roman, connaître sa conclusion en +même temps que l’on pose ses prémisses, c’est +la garantie que l’ouvrage sera fait de marionnettes +confectionnées à son gré par l’auteur, et +qui, par conséquent, ne prouveront rien.</p> + +<p><i>L’Enfant à la balustrade</i> ne prouve rien, +certes ! Mais, du point de vue moral, il fait bien +mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste +exemple de la vie médiocre et méchante, et +qu’il pose, à côté, l’idéal, le besoin du mieux, +du plus beau ! Et, pour moi, pourquoi encore +a-t-il le droit de toucher à cet élément de haute +moralité ou de philosophie ? parce qu’une telle +tendance existe réellement dans l’enfance.</p> + +<p>Les « origines » d’un roman sont complexes, +mais se ramènent à une : un fait typique, caractéristique, +une vérité de caractère ou de mœurs +sortant d’un exemple souvent fourni par la vie. +Souvent l’exemple fourni est boiteux ou incomplet ; +sur lui notre liberté s’exerce pleinement : +c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple +vraisemblable, différent et supérieur. Mais une +fois qu’on est aux prises avec des types, nous +devenons esclaves de la vérité historique, nous +ne pouvons pas tricher, c’est eux qui nous +mènent. S’ils nous mènent là où vous, mon +Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le +titre d’« apologiste du dehors » nous convient, +et c’est alors que le résultat de notre travail est +beaucoup plus important que celui des apologistes +du dedans…</p> + +<p>Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de +l’<i>Écho de Paris</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, pour plusieurs raisons, +dont la moindre est que, en définitive, je ne +suis pas un auteur pour grand public. J’aurais +pu l’être à une autre époque… où le public +sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il +ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces +souvenirs d’enfance, de toucher à des figures +de religieux, et là, il faut l’apologie nette : ma +méthode qui consiste à étudier la créature +humaine, impartialement, ne saurait satisfaire. +Il faut en outre se placer au point de vue de +tout le monde et non à celui que réclame votre +propre esprit, chose à laquelle je ne saurais me +plier…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu +par l’auteur, à Poitiers.</p> +</div> +<p>Je suis difficile à connaître, soit dit bien +entendu sans en tirer vanité, mais à cause de +ma naturelle inclination à obéir à mes penchants +variables, plus qu’à une ligne de conduite +tracée <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. Si j’écrivais beaucoup plus, +l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma diversité, +car elle existe ; mais le goût fatal de toujours +raboter et limer nos ouvrages nuit à notre +fécondité. Pendant les années qui me restent, +s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup. +Je finirai peut-être ainsi par me ramasser, +du moins aux yeux des hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15" title="PROPOS ROMANESQUES">PROPOS ROMANESQUES<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Fin 1920.</p> +</div> + +<p>Parler de littérature c’est partir en guerre +un peu. Est-il même un sujet qui divise autant +les hommes ? On s’entend mieux sur la sociologie +et sur la politique, car il ne s’agit là que +d’intérêts vitaux. Mais quand les goûts sont en +question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits +superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, +et l’âpreté dans la discussion ne connaît aucune +retenue. C’en serait fait depuis beau temps de +l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait +aux arts. Par bonheur, la Providence, +comme beaucoup de vieux organisateurs, a +assez bien fait les choses en décrétant que sur +ce chapitre un peu plus que les trois quarts de +ses créatures supérieures demeureraient complètement +obtuses. Grâce à cette sage précaution, +nous voyons des groupes compacts de +personnes abdiquer tout jugement personnel +et s’en remettre, avec une complaisance souvent +touchante, à la direction d’un monsieur ou +d’une dame de leur compagnie qu’ils adoptent +pour guide en matière esthétique. Ainsi s’établissent +bénévolement, dans le domaine du +goût, de petites tyrannies qui ne le cèdent en +rien, quant au despotisme et à l’arbitraire, aux +systèmes tant décriés des gouvernements antiques.</p> + +<p>C’est un moindre mal ? ai-je avancé. Mais +sans doute, et bien que je n’aime pas l’esclavage. +Car il est toujours avantageux pour le +bon ordre qu’une importante partie du genre +humain consente à jouer ou les rôles muets ou +bien celui d’un docile troupeau qui trottine en +bêlant devant son berger bon ou mauvais.</p> + +<p>Les choses étant ainsi, nous sommes privés +évidemment d’entendre le murmure varié de la +mer humaine, et nous possédons, en revanche, +une sorte de système représentatif — ni plus +ni moins défectueux que tout autre — , quelques +énergumènes et aussi parfois des gens tout à +fait distingués ayant assumé la charge de décréter +la valeur des ouvrages de l’esprit.</p> + +<p>Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, +les femmes du monde et les académies +donnent au public le ton du jour. Le bon public +ne proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites +préférences, il ne les montre qu’en payant de +sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui +doit plaire ; mais rarement, dans les conversations, +il osera afficher un goût qui soit autre que +le goût régnant dans sa société. Tel lit en catimini, +pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne +laissera jamais sur sa table, et tel fait très pertinemment +l’éloge d’un livre qu’il s’est bien +gardé d’ouvrir.</p> + +<p>Il y a donc un goût public ou, plus exactement, +un certain nombre de goûts publics, qui +sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir, +et puis il y a des myriades de goûts privés — et +peut-être, qui sait ? un seul goût privé — qui +reste inconnaissable, mystérieux, pour la +satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent +à la secrète, mais sans avoir d’autre +point d’appui que des présomptions pour en +établir la formule.</p> + +<p>Et l’on nous demande tous les matins : quelles +sont les tendances de la littérature ? quelle sera +la littérature de demain ?</p> + +<p>Quand j’aurai établi la liste des principaux +ouvrages parus en 1920, je sens que je serai +complètement incapable de répondre à une +pareille question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher +là-dessus une opinion avant de me rappeler +ces romans ou poèmes qui, certainement, +m’obligeraient à avoir plutôt dix opinions +qu’une seule.</p> + +<p>En regardant les choses, je ne dis pas du +plus haut, mais du plus loin possible, on discerne +qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui +à croire que, une grande guerre ayant +bouleversé le monde, tout doit être également +bouleversé, y compris les principes d’art qui +jusqu’à présent suffirent à nos besoins. Pourtant, +depuis Homère, de nombreuses et terribles +guerres ont ensanglanté le monde ; et la plus +fameuse révolution : l’établissement du christianisme, +a retourné bout pour bout les images +que les hommes se font ; et c’est encore le prestige +de ces vieilles rhapsodies homériques qui +hante aujourd’hui l’écrivain débutant, comme +le maître à cheveux blancs qui a achevé son +œuvre. Tous les changements pour lesquels le +monde s’agite sont, à un point de vue essentiel, +des leurres, puisque le même soleil est là, +sur notre tête, et le même cœur, dans notre +poitrine.</p> + +<p>Seulement, comme à l’heure qu’il est les +hommes viennent d’agir beaucoup et violemment, +ils s’avisent que les romans que l’on avait +coutume de prôner piétinent un peu et que la +chaîne des « événements » proprement dits n’y +est pas secouée avec assez de muscles. On tend +à insinuer que la psychologie, par exemple, +est un aliment fade et peu substantiel, alors +qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux +composé de faits, de déplacements rapides et +de catastrophes. C’est à peu près comme si +l’on prétendait que, durant la période de dix +années qui a précédé 1914, il ne s’est rien passé +d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a +quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. +La seule période digne d’intérêt commencerait +au 2 août de cette mémorable année. +Mais cependant l’effroyable éclat du 2 août +n’est que le résultat d’une vie intense et quasi +secrète <i>des esprits</i> durant les dix années qui +précédèrent l’<i>action</i>. Sans ce mouvement des +esprits l’action ne se fût pas engagée.</p> + +<p>Eh bien ! ceux qui ne se sentent point +d’humeur à étudier les causes psychologiques +de la guerre se trouveront naturellement les +mêmes qui croient que le roman de faits est +supérieur au roman psychologique, les mêmes +qui nous disent que dans <i>Adolphe</i>, dans <i>Volupté</i> +ou dans <i>Dominique</i>, « il ne se passe rien ».</p> + +<p>Si nous, partisans résolus du roman psychologique, +nous affections un mépris total pour +le roman d’action, nous ne serions pas aussi +injustes que le sont les partisans de l’unique +roman d’action. C’est parce qu’il n’y a point +d’acte qui soit digne de captiver par soi-même +et indépendamment d’une opération mentale. +Il n’y a pas jusqu’aux drames de la nature, jusqu’aux +catastrophes sismiques où la collaboration +de l’homme est évidemment nulle, qui ne +nous obligent, si nous en voulons fournir un +tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie +du mystère, du divin, ou de l’antique +fatalité. Si par hasard le fait en soi, tout nu, +vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une +interprétation psychologique que l’auteur a +omise, songez-y, peut-être volontairement.</p> + +<p>Et là nous touchons un des points les plus +sensibles de l’esthétique : l’art étant essentiellement +poésie, et la poésie étant suggestion, +l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, +pour peu qu’un fait non recherché en apparence +vous suggère soit une quantité de faits, +soit les faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un +fait, dépourvu de commentaires, vous +oblige aux commentaires les plus riches, les +plus féconds, ou appartenant à l’ordre le plus +élevé.</p> + +<p>C’est une bien grossière erreur de croire que +l’écrivain dit « psychologue » soit ennemi du +roman d’action : s’il méprise l’action telle qu’on +la conçoit dans les romans feuilletonesques, +c’est qu’elle est une action limitée à elle-même, +stérile, maigre et miséreuse, inhabile à engendrer +dans l’esprit — où <i>tout</i> en définitive <i>se +passe</i> — ces multitudes infinies d’actions, ces +« mille et une nuits » d’actions, que crée à +chacune de ses pages l’œuvre psychologique la +plus dépouillée d’intrigues et la plus sobre de +commentaires d’auteur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16" title="FEUILLES TOMBÉES">FEUILLES TOMBÉES<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> 1921. Paru dans la <i>Minerve française</i>.</p> +</div> + +<p>Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, +mais tout de même une vérité, c’est +que l’artiste ne va pas sans un certain dédain +pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes +et aux dilettantes, et qui est l’<i>Art</i> même, ou, si +vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui +préexistantes.</p> + +<p>L’artiste est celui qui crée ; il apporte du +nouveau ; son fruit n’est conçu que dans une +certaine insouciance heureuse, une exubérance +de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de +son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement +les manifestations de l’art qui l’ont précédé, +comme il apprécie supérieurement toute chose ; +tantôt, il leur est dérisoirement fermé.</p> + +<p>Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de +l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses +facultés artistiques sont captées par son goût +d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets +nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son +agenouillement. Il ne peut tenter de produire +lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent. +Il est un imitateur, né impuissant à +trouver la forme nouvelle. Dès lors il s’exténue +en mille ingéniosités touchant les détails de +forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus +informé que l’artiste ingénument inventeur, il +a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable +fait figure d’ingénu.</p> + +<p>En jugeant toutes choses par rapport à des +œuvres d’art connues, ou connues de lui, +l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne +fait en somme que rejoindre la mentalité de +ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du +bourgeois touchant les arts, elle est faite de +formules d’art souvent périmées, vieillies, +usées, mais de formules d’art ayant régné. Car +le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal +si vous voulez, en fait d’opinion artistique +n’invente rien, ne sent rien : il a une éducation, +il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités, +jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par +l’opinion à la mode en un certain temps.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, +c’est que tout se meut. Nous ne percevons +qu’une course universelle, et, qui pis est, à +quoi nous prenons part. Or l’art consiste essentiellement +à fixer, et comme pour une éternité +d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal ; il +cherche le contour immuable des choses qui +changent sans répit.</p> + +<p>Antagonisme de l’art et de la vie.</p> + +<p>Par contre on dirait qu’il y a un principe +commun entre l’art et les sociétés humaines, +et ce serait l’<i>économie</i>. L’art, comme l’a dit +Mithouard, est « une sublime économie ». +C’est la définition la plus vraie que je sache. +L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce +que tout élément inutile est nuisible et parce +qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un +seul point, de tout notre plomb qui fait balle. +Dans la conduite de la vie et dans l’administration +des sociétés, on trouverait la même +nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses +et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a petit +art ; où il y a prodigue, il y a pauvre homme.</p> + +<p>J’explique par un sentiment de la règle +artistique mon aversion personnelle pour la +bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais +non pas sans lui nuire. On voit des bohèmes, +comme La Fontaine, qui pratiquent la plus +sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce +des bohèmes ? Ce sont avant tout des esprits +amoureux de la liberté ; c’est bien autre chose.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17" title="MENUS PROPOS">MENUS PROPOS<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> 1921. Paru dans <i>la Revue critique des idées et des livres</i>.</p> +</div> + +<p>Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que +tout être bien doué est capable de comprendre +d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns +seulement sont aptes à saisir : c’est le +métier, le procédé, la technique. A cause de ce +petit nombre d’habiles, que l’on confond avec +une sélection et en prêtant au mot une vertu +qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement +de ces quelques connaisseurs professionnels. Et +personne ne remarque que c’est la gent aveugle +des érudits — celle qui jamais ne se baigne +dans les eaux vives — qui peu à peu gouverne +les arts. Le catalogue se fait indispensable +à l’admiration, et l’herbier remplace la +nature.</p> + +<hr> + + +<p>L’indifférence à la question morale, dans +la vie courante, est la marque d’une certaine +insuffisance d’esprit.</p> + +<p>Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent +pas, par exemple dans le roman, mais c’est +encore un reste de préoccupation intellectuelle ! +Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser. +Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme +que je reproche aux ordinaires romans moraux, +c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est +qu’ils sont faits pour la morale et non pour la +vérité humaine.</p> + +<hr> + + +<p>Le plus sûr moyen de moraliser, pour un +homme de lettres, ce n’est pas de prêcher +la morale ou d’imaginer arbitrairement des +intrigues aboutissant au triomphe de la vertu ; +mais c’est de montrer que l’on a de la conscience, +et particulièrement celle de son métier. +Or, la conscience du romancier, c’est de rendre +avec fidélité la vérité humaine, de peindre les +mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, +de ne point fausser des caractères ni travestir +ou enrubanner les passions, si c’est cette étude +qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre +sujet comme un savant la matière de ses expériences +ou de ses observations. C’est une +matière dont nous ne sommes pas les maîtres. +Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer +telle lumière qui la présente sous un jour +éclatant et nouveau, mais force est à cette +lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. +Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible +d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le ; +car c’est en traitant la matière humaine de +la façon la plus humble, que nous avons le plus +de chance de tirer tout ce qui est à la fois en +elle et en nous.</p> + +<p>On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils +pernicieux de telles gens bien intentionnés qui +voudraient nous faire forcer la nature ou les +faits dans le but de présenter du monde une +histoire édifiante. Un enfant un peu sagace +perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, +apôtres, — prenez garde, — qui le faites rire +de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête +vérité quelque chose d’auguste qui rend plus +fort, sinon meilleur.</p> + +<hr> + + +<p>Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin, +qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la +somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce +n’est pas l’idée morale qui crée l’art.</p> + +<p>Mais Wilde se trompe quand, par esprit +de réaction contre une telle impertinence, il +voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante +de la morale qu’elle n’eût même pas +de sujet ! C’est confondre art et métier. On +prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on +manifeste par sa manière propre de le traiter +que l’on est original, donc artiste. Théorie +dangereuse, pente rapide vers la décadence.</p> + +<p>L’art est le résultat inattendu de la combinaison +de certaines clartés et d’une indéfinissable +ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement +d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il +résulte en définitive de la qualité de l’émotion +intense qu’un être éprouve ; il est l’expression +d’une vibration singulière de la sensibilité. Or +quoi de plus propre que l’idée morale à +émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale, +comme toute idée, peut fort bien engendrer une +émotion qui revête le caractère esthétique.</p> + +<p>La morale est en partie un ensemble de +conventions utilitaires — et à ce titre déjà +respectable — mais elle est en outre un commandement, +d’ordre mystique : elle est au +nombre des grandes puissances. Elle gêne +habituellement la vie, mais elle seule la rend +possible. Le roman, qui est de tous les arts +celui qui presse la vie de la façon la plus +complète, la plus profonde et la plus précise, +peut-il se déclarer étranger à la morale ? Le +mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière +défroque d’un romantisme à courte vue ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18" title="LIBERTÉ ET LITTÉRATURE">LIBERTÉ ET LITTÉRATURE<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture, +Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.</p> +</div> + +<p class="h3">I</p> + +<p>… Le cas d’un petit jeune homme qui s’est +mis en tête de devenir écrivain n’est pas chose +rare. Il est devenu même très commun. Il est +devenu commun pour des motifs divers : +entre autres par suite de la désuétude où est +tombé ce que nous appelions autrefois le +préjugé contre les artistes ; ensuite par le +radical changement qui s’est produit dans la +conception du métier d’artiste. Ce métier était +une fonction auguste qui exigeait une vocation +véritable, des connaissances, une grande abnégation, +voire quelque courage. D’aucuns affirment +qu’il est devenu quelque chose comme +une carrière. Je n’en veux rien croire, car +quiconque fait des dupes n’en fait jamais +pendant très longtemps. Peut-être, toutefois, +se laisse-t-on aller à croire que les terribles +difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait +jadis tout hérissé, sont atténuées, ce qui suffirait +à susciter de fausses vocations et à leurrer +les familles qui, croyant que là comme ailleurs +on « arrive », et même plus rapidement, +relâchent ce frein conservateur des prudences +bourgeoises que nous avons tant maudit, nous +les jeunes gens de 1889, et dont aujourd’hui, +pour ma part, je reconnais l’opportunité.</p> + +<p>Mais, à l’époque où nous terminions nos +études, le préjugé était dans toute sa force. +Ah ! nos familles vénéraient, certes, les grands +écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels +et honneur de la France. Mais elles les +considéraient volontiers comme étant tombés +du ciel tout glorieux, et tenant sous le bras +leurs œuvres complètes : elles eussent souhaité +être de leur parenté, mais elles ne concevaient +pas qu’elles eussent pu engendrer un garnement +bâti en somme comme tout le monde, de qui la +naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat +de la foudre ni du tremblement de la terre, +mauvais élève en outre, peut-être mauvaise +tête aussi, c’est probable, et paresseux comme +un loir — c’est presque le signe précurseur +certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un tel +blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri : « <i lang="it" xml:lang="it">Anch’ +io son’ pittore !</i> Moi aussi j’ai reçu la grâce +céleste ! Moi aussi je suis créateur d’images +inoubliables et de fictions qui font rêver ! Moi +aussi je suis fait pour brosser des toiles où +l’humanité se reconnaîtra ! Moi aussi j’ai du +génie ! »</p> + +<p>Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, +peut-être ignoraient-ils que tous les engagements +dans une voie qui n’est pas la normale +doivent être contrariés. Mais ce bon sens qu’il +ne faut pas craindre d’appeler par son beau +nom bourgeois de « sens commun », ce bon +sens que l’on retrouve toujours et en particulier +dans nos masses françaises, ce bon sens qui +nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le +souci hargneux à la fois et salubre d’accumuler +les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire. +Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à +n’en pouvoir douter le redoutable don, franchissaient +barrières et fossés, et passaient… C’est +bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. +Si ingrate que soit cette opinion, partagée, je +le sais, par d’éminents esprits, et si amer que +soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même +à mes débuts, je crois qu’il est bon que +quelques lacets soient astucieusement mis, afin +de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui +veut jouer de la lyre. Que celui qui parvient à +tirer des sons harmonieux de l’instrument +d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce +témoignage fier : « J’en ai joué quand même. »</p> + +<p>Mais s’il convient que des éléments insouciants +ou obscurs s’opposent aux vocations peu +sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il +n’est pas moins à désirer que çà et là quelque +intelligence transportée par la foi esthétique +vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle +que, parmi les grandes tâches que la nation +sollicite de leurs énergies, il en est une attirante +et périlleuse comme une aventure fantastique, +et qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter +un volume, quelques pages, ne fût-ce qu’un +sonnet, au monument incomparable qu’est la +littérature française.</p> + +<p>Il ne faut jamais croire, comme nombre +d’hommes d’un certain âge sont tentés de le +faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit +interrompue. Les éclipses sont possibles, encore +qu’on les constate à peine, mais la nuit définitive +n’est qu’une méchante pronostication.</p> + +<p>Tant que notre sang français aura conservé +ses vertus — et nous savons s’il les a conservées, — il +produira des inventeurs, des +savants, et des héros, et il produira de grands +écrivains. Tels sont les fruits naturels de notre +vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille +traditionnelle qui orne notre table, aucun des +convives ne se croirait plus chez nous.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, +à savoir : l’appréhension naturelle qu’éprouve +une immense partie du public vis-à-vis de la +littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. +J’ai ouï dire que cette question intéressait +beaucoup de monde. En effet, l’homme de +lettres n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui +que ne l’est le lapin dans nos bois. Il pullule. +Il est si commun qu’il ne peut plus guère en +imposer à personne. Par son nombre il multiplie +les difficultés inhérentes à son état. +Comme il lui faut à tout prix être remarqué, +sous peine de ne pas être, il se condamne à +l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au +scandale dont la puissance de publicité commence +même à s’user. Et il est de jeunes +Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le +dos tourné, mettraient le feu aux cathédrales +et aux musées à seule fin que leur nom soit +connu !… Quelle est la famille qui aujourd’hui +n’a vu avec effroi se lever en son sein +ces monstres singuliers ? Quoi ! tant de gens +ont quelque chose à dire d’original ? Et tant +d’originaux ont l’impérieux besoin d’exprimer +leurs idées exquises dans les langues de +Racine ou de Hugo ? Encore si c’était en ces +langues !…</p> + +<p>Ne nous laissons pas émouvoir : car si les +débuts dans les lettres sont innombrables, les +œuvres retenues se peuvent compter sur les +doigts de la main. Dans la lutte pour se faire +lire, une terrible sélection s’opère, plus impitoyable +que celle que pratiquaient nos honnêtes +familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, +si l’on veut parler sérieusement, nous nous +trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, +en face de l’homme de lettres, espèce rare et +dont un très petit nombre de noms est familier à +tout le monde. Eh bien ! malgré une sélection si +sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe +que voici : cette espèce d’hommes, avec ce +qu’elle produit, conserve malgré tout quelque +caractère inquiétant et qui justifie la méfiance +d’un public non averti.</p> + +<p>L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon +sens et qu’on n’a pas suffisamment prévenu les +aborde à peu près de la même façon que rôde +le chat autour du feu qui couve sous la cendre. +Cet animal prudent mesure la température. Il +allonge le museau, puis il le retire soudain, il +risque un pas en avant, il en fait deux rapides +en arrière, tout en exprimant par les sinuosités +de son panache le tremblement qui l’agite. Il +est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se +méfie du charbon invisible qui brûle la patte, et +de l’étincelle qui sitôt pétille et peut vous +éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, +le plus près possible, de l’âtre ardent, exposant +puis retirant la petite face sensible de sa patte +de velours, c’est une image que je crois bonne à +retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité +en général observe vis-à-vis de la littérature, +et je me hâte d’ajouter, si étonnante +que mon opinion paraisse : que l’humanité +en général fait très bien d’observer.</p> + +<p>Je me revois rhétoricien, passant, pour +aller au lycée<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, par la rue George-Sand, et +déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze +mon premier manuscrit. L’article était en prose : +je crois bien que c’était une histoire sentimentale +et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans +la boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, +car je n’étais pas fou, et néanmoins je trépignais +d’impatience. Trois jours après, regardant +par-dessus l’épaule de mon grand-père qui +dépliait son journal, que vois-je en première +page ? Mon article avec son titre en gros caractères, +et le pseudonyme adopté ! Mon cœur se +serre. Je pâlis et je vais m’asseoir, mais non +sans épier la figure du vieillard qui lit au coin +de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends +les battements de mon cœur. Est-ce que +le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les +lunettes ? Est-ce que la bouche rasée n’a pas +souri ? Je n’ose le croire. Mais, tout à coup, la +bouche prononce ces mots pour moi inoubliables : +« Mon garçon, voici une fantaisie +qu’il faudra lire… » Je n’étais plus pâle, mais +rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement +prendre le journal, je m’écriai : « La fantaisie ? +c’est moi qui l’ai écrite. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le lycée Descartes, à Tours.</p> +</div> +<p>Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter +aux nues et me crier là-haut : « Mon garçon, +tu as trouvé ta voie… » Pas du tout ! L’article, +qui valait la peine d’être lu alors qu’il était +l’œuvre d’un inconnu, subit la plus implacable +critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis toute +ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais +commis une incongruité. La fantaisie que j’avais +faite comportait entre autres épisodes l’ouverture +clandestine de certain vieux meuble tout +rempli de reliques et flairant bon le passé. +C’était un sujet très touchant, très séduisant +quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais +parce qu’on reconnaissait le secrétaire de la +chambre voisine, il y eut un chœur de voix pour +m’accabler : « Ah çà, est-ce que désormais, +petit misérable, tu vas te mettre à fracturer +toutes nos armoires ?… »</p> + +<p>Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui +l’étonnante sagesse, l’inconsciente divination. +Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le +cas particulier, mon grand-père eût tort de me +détourner d’écrire des « fantaisies » pour les +journaux, — et ce n’est pas certain, — mais +d’une manière générale, les grands-pères ont +raison d’agir comme le fit le mien.</p> + +<p>L’homme de lettres « fracture » les armoires +de famille, et d’autres aussi quelquefois. C’est +avec les secrets, les choses intimes, souvent avec +de cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte +diabolique qui sert à peindre l’humanité. C’est +presque toujours au détriment de quelqu’un, en +tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de +sable, que l’on coule le verre de ces miroirs +immortels où l’homme de tous les pays et de +tous les temps vient apprendre à se connaître. +Consultez les clés des <i>Caractères</i> de La Bruyère, +et vous verrez aux dépens de qui fut composé +un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire +à la France.</p> + +<p>Eh quoi ! vais-je vous présenter de la littérature +et de l’écrivain une opinion qui tournera +contre moi-même ? A un certain degré d’élévation +dans l’ordre des choses morales, on fait +fi des précautions intéressées qui sont coutumières +dans la vie de relations. Dans la confection +d’une œuvre littéraire un peu haute, +comme dans la conversation privée de l’honnête +homme, on méprise les contingences, on considère +la vérité en face, et on la dit.</p> + +<p>Or c’est précisément cette obligation de dire +vrai et de mépriser les contingences, qui fait de +la littérature digne ce nom une sorte de substance +d’apparence équivoque, une matière dangereuse +dont l’aimantation est puissante, mais +dont le contact vous déconcerte ou vous trouble, +vous produit quelquefois un choc nerveux et +néfaste, peut parfaitement vous intoxiquer, à +tout le moins vous laisse incertains si vous devez +déclarer la chose excellente ou détestable. +N’est-ce pas là que vous en êtes trop fréquemment +en ouvrant les livres ? N’est-ce pas ce que +vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté +d’écrire est grande, lorsque vous essayez de vous +faire un jugement sur les ouvrages littéraires ? +Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés +au triple point de vue intellectuel, esthétique, et +moral ? Est-ce que vous n’êtes pas gênés dans +votre propre conscience ? Est-ce que vous ne +l’êtes pas davantage dans le sentiment de votre +responsabilité, lorsqu’il s’agit — ce qui arrive +tous les jours — de conseiller aux vôtres telle ou +telle lecture ?</p> + +<p>Voilà une question grave, qui, si elle est mal +résolue, peut éloigner à tout jamais de la littérature +quantité d’esprits fort dignes d’y être +initiés, et, conséquence pire, peut précipiter +la décadence littéraire d’un pays, ce qui équivaut +à une défaite désastreuse lorsque ce pays +est la France, de tous temps éminente par ses +arts.</p> + +<p>Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous +dirai que la gêne est venue surtout de ceci : à +partir du dix-septième siècle, nous avons eu +en France une littérature de société. Nos mœurs +étaient au plus haut degré sociables, tout étant +subordonné chez nous à la vie de relations, +autrement dit à une sorte de vie sinon publique, +du moins qui exclut comme incivile, inconvenante, +toute préoccupation privée. Notre +littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que +ce qui peut être sinon approuvé du moins +entendu sans sursaut par des personnes de bonne +compagnie et réunies, et la plupart du temps +sous l’autorité morale d’une femme et d’une maîtresse +de maison. Cet usage a produit des chefs-d’œuvre +de littérature polie dont beaucoup +d’entre nous n’arrivent point à se désaccoutumer. +La contrainte qu’il exige ne nous a +privés ni des grandeurs de passion ni des profondeurs +de pénétration spirituelle qui sont dans +Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de +la gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, +ni des hardiesses singulières, voire impertinentes, +qui sont dans La Bruyère, dans +Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, +dans Pascal. Mais tout cesse. Cette charmante +vie par groupements choisis, où l’on lisait pour +ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin +du dix-huitième siècle. Les malheurs publics +et particuliers obligèrent chacun à se replier sur +soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant +on recevait de la société ! L’individualisme, +qui n’avait jamais cessé d’exister, se +trouva désormais sans contrepoids et sans frein, +il s’exalta, il éprouva le besoin de proclamer son +avènement et de lancer des manifestes. Les +résultats n’en furent pas tous regrettables, +certes ; et qui de vous n’applaudit encore un +superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, +et Lamartine ? Mais aussitôt la littérature se +multiplia, s’émietta, s’éparpilla. Il y avait eu +une sorte de littérature, moyennant quoi l’on s’y +reconnaissait. Il y en eut désormais autant que +de plumes à écrire ! Chacun parla de soi, +chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs +s’efforça de le voir autrement que son voisin ; +et, phénomène bien humain, chacun s’acharna à +imposer sa vision personnelle avec d’autant plus +d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa +valeur. On devait aboutir à l’anarchie littéraire, +cause de votre angoisse, cause de mille maux, +et qui permet au premier venu de se déclarer +un maître, mais qui aussi, en compensation, +laisse à toute intelligence, à toute conscience, le +loisir de descendre en ses sous-sols les plus +obscurs comme de s’élever librement en plein +azur, sans le souci de savoir si la loi des convenances +vous le permet ou bien non.</p> + +<p>Du jour où la littérature fut devenue individuelle, +c’en a été fait de la littérature qui peut +inspirer confiance <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. A dater de Jean-Jacques, +l’écrivain n’est plus l’homme du monde +s’installant pour causer, le dos à la cheminée +d’un salon, devant des messieurs au jugement +éclairé et un cercle élégant de belles dames ; +l’écrivain est l’homme de cabinet qui, à l’abri +de toute sanction immédiate, vous fait part de +ses confidences… ou de celles d’autrui, ou des +vôtres en particulier. Or Dieu sait ce qu’un +« cœur mis à nu », pour employer l’expression +de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une +bouche que nulle réserve ne bride peut formuler +en fait de confidences ! La littérature a cessé +d’avoir exclusivement le caractère esthétique. +Elle a adopté le caractère documentaire. La +littérature n’étant plus de société, mais personnelle, +abdique toute pudeur, effarouche +nombre d’âmes délicates, et court le risque +d’être franchement nauséabonde. Elle l’est, +quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez…</p> + +<p>Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez +pas encore ! C’est que, en revanche, +elle peut nous instruire utilement. Émanant de +n’importe qui, ayant pour objet n’importe quoi, +elle est en mesure de nous renseigner sur des +âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité +dans de plus nobles compositions. Elle va nous +introduire dans les milieux les plus divers, les +plus surprenants, et quelquefois les plus dignes +d’être connus. Elle devient apte à nous montrer +la variété si grande des types humains, et, tout +compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt +encore que dans la visite curieuse des bas-fonds +c’est dans l’exaltation propre au poète, c’est +dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes +et au-dessus d’elle-même, que cette liberté +effrénée garde la chance d’être une louable +conquête.</p> + +<p>Je me refuse à la maudire. Les pires choses +ont leurs avantages. Mais il n’en demeure pas +moins que, grâce à ce caractère, la littérature +est, comme le feu, sournoise, attirante, et +dangereuse. Il ne faut pas briser avec elle +sous le prétexte qu’elle est dangereuse ; mais il +faut savoir qu’elle l’est ; elle l’est au point de +vue des mœurs, elle l’est au point de vue +des idées. Les physiciens, les médecins manient +tous les jours des substances explosives ou +toxiques : il y a la manière, elle s’apprend, +il faut l’apprendre.</p> + +<p>Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni +croire qu’il est nouveau, qu’il date de nos jours. +S’il comporte un élément neuf, ce serait celui-ci, +et il est important : durant des siècles, les +circonstances ont permis à la France de se +comporter comme une personne qui vit chez +elle, en sa gentilhommière aux murs épais, et +qui, si elle a fort souci de ce que diront ses +proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. +La nécessité d’une grande solidarité +interalliée autant que le rôle éclatant que vient +de jouer notre pays dans l’univers, nous +obligent à un surcroît de tenue : ce ne sont +plus des siècles du haut de trois pyramides, +ce sont « quarante » États qui nous contemplent !… +Toutes les nations sont avides de +connaître nos livres afin de nous connaître +mieux, car nous avions fait tout le possible pour +être méconnus ; nous ne parlons plus dans le +privé ; nous sommes devant un immense public. +Si jamais une littérature de société fut opportune, +c’est bien aujourd’hui, encore ne s’agit-il +plus d’une société polie et sous le contrôle d’une +femme de qualité, mais de la société mondiale +et sous le contrôle de la conscience humaine.</p> + +<p>De ceci étant avertis une bonne fois, que +devons-nous faire ? Eh bien, je vous l’affirme +après mûre réflexion : nous ne devons pas nous +laisser gêner par cette grande idée, jusqu’à +nous en trouver entravés dans nos facultés +créatrices. Un écrivain français qui cesse de +croire qu’il est libre, altère par ce fait même +l’intégrité et la fécondité de son génie. Et, +d’autre part, toute velléité de se guinder pour +parler trop bien, ou de s’enfler pour parler aux +peuples divers, risque de faire perdre à l’esprit +français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire +ce qui nous rend agréables et partant +assimilables à tous.</p> + +<p>L’idée de notre responsabilité devant le +monde, il convient de la poser et de l’inscrire +sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande +voie littéraire. Mais si nous sommes sans +chimères, force nous sera de reconnaître qu’il +y a chance que cette invitation à la gravité ne +trouble pas plus le démon qui frémit chez +l’écrivain, que ne l’ont fait dans le passé le +prestige de la loi religieuse, la morale commune, +ou les cachots de la Bastille. Ne nous +leurrons pas : la littérature, et celle des +meilleurs, au point de vue des mœurs et des +idées, reste la matière en fusion qui entretient +la chaleur du globe et sans laquelle celui-ci +périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des +puanteurs de solfatares, ou soulève le redoutable +panache d’un Vésuve d’où s’échappera +sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et +la pierre qui lapide le promeneur insouciant et +la lave qui ensevelit le village tranquille.</p> + +<p>Et alors, me direz-vous, vous constatez tout +cela et vous ne sonnez pas la cloche d’alarme ? +Si fait ! Je la sonne, et je vous dis : « Méfiez-vous +d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le +caractère attrayant du danger. » Mais je vous +dis plus haut encore : « Conservez devant +la littérature comme devant la vie tout votre +sang-froid ; apprenez à discerner ce qui n’est +qu’appât mercantile et ce qui sous des épines, +même vénéneuses, contient le fruit savoureux et +nutritif. »</p> + +<p>Ne nous alarmons pas, et songeons que nos +ancêtres littéraires les plus honorés eux-mêmes +furent dangereux.</p> + +<p>Ni les fabliaux du moyen âge, ni les <i>Quinze +Joyes de mariage</i>, ni les <i>Contes de la reine de +Navarre</i>, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes +candides ou maîtres innocents ! Rabelais, opulent +artiste, grand par le verbe comme par l’esprit, +est-il un auteur pour demoiselles ? Croyez-vous +que la sublime férocité de l’écrivain des <i>Provinciales</i> +trouverait seulement accès aujourd’hui +en nos revues littéraires de tout repos ? Je +me souviens d’avoir entendu dire à une femme +aussi sainte qu’érudite et qu’excellent juge : +que certains <i>Contes</i> de Perrault étaient d’une +parfaite immoralité… Et le père de <i>Phèdre</i>, +qui passe pour ange de douceur à cause de la +suavité de ses sons, quelle torche furieuse il +promène dans les plus noires ténèbres du cœur ! +Si nous brûlions <i>Manon Lescaut</i>, <i>René</i>, <i>Adolphe</i>, +<i>le Rouge et le Noir</i>, et dans Balzac ne fût-ce que +les pages concernant le baron Hulot, enfin +<i>Madame Bovary</i>, que resterait-il de ce qui +fit la gloire du roman français moderne ?</p> + +<p>Le mal n’est pas de rendre les passions ni +les vices de l’humanité ni même d’exprimer des +idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est +pas d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être +armé pour le combattre. Le mal pour un +écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce +qui est pire, une âme nulle. Si je vous supplie de +ne point vous laisser épouvanter par la littérature +que je reconnais moi-même dangereuse, +c’est que je sais trop que la crainte qu’elle +inspire peut provoquer par réaction, et provoquer +tout naturellement chez les plus honnêtes +gens, le goût d’une littérature dont le +caractère essentiel consisterait à n’être pas +dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, +et, sans nul doute, elle est nécessaire pour la +plupart des esprits non avertis qui ont le louable +désir de lire et qui ne savent pas réagir contre +les sujets de lecture ; ce genre de littérature +nous épargne la lutte, et il donne momentanément +satisfaction à un besoin du bien, du +beau, du bon, qui est au cœur secret de +beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre +que l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, +n’émousse nos moyens naturels de défense, +n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en +nous ce sens critique, cette verve de combat, +qui, eux, engendrent la féconde satire et la +« vraie comédie », celle qu’un bourgeois de +Paris reconnut à l’audition d’une des premières +pièces de Molière, c’est-à-dire une des manifestations +les plus propres du génie français.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi le sens critique est +généralement pris en mauvaise part. On le +confond avec l’esprit de dénigrement et avec la +méchanceté, alors qu’il n’est que l’esprit de +justice appliqué aux choses de l’ordre moral. Il +est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le +témoignage de sa réaction ou de ses réflexes +normaux sous le choc des événements ou +des idées. Cette fâcheuse interprétation a été +jusqu’à jeter sa suspicion sur la critique +proprement dite, que certains croient un +genre inférieur, alors que la littérature elle-même, +comme la philosophie, comme la +science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont +rien qui vaille.</p> + +<p>Ce que nous sommes en droit de demander +à un écrivain, ce n’est pas d’être anodin, c’est +d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous +présentant des exemples magnifiques, des +caractères droits, des actes irréprochables, en +un mot une vie idéale, qu’il se montrera un +compagnon de fréquentation sûre. C’est en +sachant vous inspirer du spectacle de la vie +telle qu’elle est, avec ses malignités, ses +petitesses et ses vertus aussi, mêlées, un tableau +dont la franchise d’exécution nous invite à +d’innombrables réflexions fécondes. Le bon +écrivain ne doit pas solliciter votre approbation +constante ni surtout immédiate, il doit solliciter +votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous +vous disiez : « J’ai vu des gens ainsi faits… J’ai +vu des situations pareilles. Mais ni ces gens ni +ces situations ne m’avaient pareillement donné +à penser. »</p> + +<p>Notre but commun, que nous soyons partisans +de l’une ou de l’autre littérature, c’est +d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever +les âmes. Une école qui est de vieille tradition, +et respectable, croit y parvenir en ne vous présentant +que des âmes cristallines, que l’on met +violemment en opposition avec des chenapans +et des traîtres farouches. Cela est peut-être très +bien, mais me semble ne vous faire que peu +d’honneur ; et n’est-ce pas vous traiter en enfants +assis devant le théâtre de Guignol ? Une +autre, plus confiante en la qualité de vos esprits, +sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de +vous mouvoir au milieu des diverses conditions +humaines, où vous êtes témoins que l’injustice +n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu +n’a pas toujours la récompense qu’elle mérite. +A vous, lecteurs, stimulés par le spectacle peu +satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le +rétablissement nécessaire et de concevoir un +désir plus efficace de redresser les torts, que +vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu l’écrivain, +à la fin de son livre, pratiquer lui-même la +solennelle opération du jugement dernier : placer +les bons dans la gloire éternelle et précipiter +les méchants dans les gouffres infernaux.</p> + +<p>Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme +doit demeurer le noble but que l’on se propose. +Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge tout +le mérite ; dans l’autre, il vous oblige à juger +vous-mêmes, à discuter, à exercer vos intelligences +et vos facultés généreuses, à tirer du +désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait +l’appétit du mieux ; il fait l’honneur aux citoyens +de les constituer en jury ; il s’adresse +non à des marmots, mais à des hommes ; il +veut, il veut surtout, vous traiter non en troupeau +de douces brebis, auxquelles il ne s’agirait +que de fournir l’herbe préférée, mais en +êtres intelligents. Si la littérature n’avait pas +pour fin de nous rendre plus riches en toutes +les sortes de biens moraux et notamment en +intelligence, elle serait la plus vaine des manies. +Être intelligent, ce n’est pas, en France, seulement +adopter les conclusions d’un personnage +présumé supérieur, c’est juger pièces en main. +La littérature française, la romanesque en particulier, — j’entends +la bonne, c’est-à-dire +celle qui dérive de la verve de nos incomparables +moralistes, — la littérature se propose +de vous faire passer entre les mains au moins +un aperçu de toutes ces pièces ; l’écrivain projette +sur elles une lumière plus claire que le +jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit +mot de commentaire à ajouter ; c’est : « Voilà. » +J’avoue que j’aime, lorsque je suis moi-même +public, que l’on me traite de cette façon et +qu’on veuille laisser mon verdict tout à fait +indépendant.</p> + +<p>Je pense vous avoir montré en quelle mesure +l’homme de lettres est un être inquiétant et qui +mérite au premier abord toute méfiance. Ce +conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, +voire de mettre en alerte vos facultés critiques. +Si grand que soit chez lui le respect de la morale +et de la conservation sociale, il est presque, +par définition, un agitateur, puisqu’il doit soulever +vos pensées comme vos sentiments. C’est +un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il +ébranle, et l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence +de vie. Par les éléments de nouveauté +qu’il vous présente, il vous heurte, il vous +choque, il vous scandalise quelquefois ; mais, +vous contraignant à juger, il obtient de vous la +plus haute en même temps qu’une des plus difficiles +opérations de l’esprit. Il fait de chacun de +vous un petit Prométhée qui dérobe un peu du +feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit +pas sans risque. Mais, devant la splendeur du +résultat, bien couard celui qui hésiterait.</p> + +<p>Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée +ou attentatoire aux mœurs que je +recommande au public français, trop justement +écœuré des procédés dits « naturalistes », en +général fort pauvres en esprit ; c’est la simple +bravoure accompagnée de belle humeur, ou +c’est, si vous voulez, l’absence de pruderie et +le courage de la discussion qui nous sont +d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je +considère comme un devoir de préconiser, c’est +le maintien de notre illustre renommée d’écrivains +libres. Que nous venions par malheur à +la perdre, la littérature française en serait diminuée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19" title="UN GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER : LE ROMAN">UN +GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER : +LE ROMAN<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Octobre 1924. Paru dans <i>la Revue de France</i>.</p> +</div> + +<p>La question posée récemment par Marcel +Prévost : « Les femmes lisent-elles ? » a suscité +d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très vite +dépassé les limites de la question, ou, plus +exactement, ont prouvé que la question était +posée tout à fait à propos, et qu’elle était des +plus fécondes.</p> + +<p>Les réflexions se sont portées sur « la lecture » +en soi, thème fertile<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Et, comme on +croit généralement que le roman est le genre le +plus lu, les réflexions ont été attirées vers le +roman.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Que l’on relise à ce propos la préface de <i>Sésame et les +Lys</i> (Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes +ajoutées par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin. +(Note de R. B.)</p> +</div> +<p>Je crois, pour ma part, que certains traités +de vulgarisation scientifique, et touchant principalement +l’astronomie, sont dévorés avec une +ardeur plus fervente que le roman. Et on en +pourrait probablement dire autant des ouvrages +de mystique, — toujours d’allure scientifique, — qui +abordent les problèmes de l’au-delà. Ces +livres sont lus, relus — et par les femmes ! — et +honorés dans les demeures, ce qui n’arrive que +bien exceptionnellement au roman. Mais enfin, +le plus grand débit de livres, sur le marché, +étant en faveur du roman, il faut bien que, par +des femmes ou par des hommes, le roman soit +lu, parcouru, feuilleté tout au moins, si mince +que soit le peu d’honneur en quoi on le tient.</p> + +<p>Sur les raisons qui font que, bon gré mal +gré, l’on s’attache à la lecture du roman, je me +propose de revenir tout à l’heure. Mais il me +semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène +tout nouveau, qui, d’une part, contribue à une +diffusion grandissante du roman, d’autre part — et +cela semble contradictoire — à un plus +grand discrédit du genre.</p> + +<p>Car c’est un fait qu’on achète des romans, et +en quantité, mais la plupart du temps sans +respect pour l’objet de son emplette. — Je mets +à part, bien entendu, les bibliophiles, dont le +goût fournit des preuves souvent héroïques de +sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs, +qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée +avec une piété crédule et touchante ; ils constituent, +somme toute, une minorité dans la +clientèle nombreuse du roman. — On achète +un roman pour y « chercher une sensation », +pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant +une soirée qui coûte moins cher que celle du +Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation +écrite des idées discutées à table ou bien une +source d’idées discutables à jeter dans la prochaine +conversation, pour tuer le temps, ou +simplement par habitude. Je connais des gens +qui lisent énormément, qui lisent n’importe +quoi, et qui à défaut de provision renouvelée +relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu. +Beaucoup plus qu’on ne le croit, aussi, on lit +pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire +par le roman ? Oui, par le roman. D’où le succès +du roman historique, géographique, et, encore +une fois, d’apparence didactique. Si vous +pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes +encore capable d’<i>apprendre</i> quelque horreur +qui vous avait été épargnée, ou tout au moins +d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement +une turpitude que vous croyiez réservée +au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner +d’une conception de la vie qui surpasse celle +que votre modestie s’était faite.</p> + +<p>De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils +nettement du premier ustensile +venu, que vous pourriez vous procurer au +bazar de l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie, +ou du résultat de l’audition d’un cours +public, ou d’un sermon ? En achetant un volume, +vous n’avez fait qu’introduire chez vous +un objet qui peut vous <i>servir</i> à quelque chose. +Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité +affectant votre intelligence ou votre cœur ; il est +un moyen, un intermédiaire quelconque, propres +à vous faire passer d’un état à un autre, tout +simplement. Vous pouvez le jeter comme un +journal de la veille ou comme un linge sali.</p> + +<p>Je sais que c’est la conception généralement +adoptée. C’est celle de quelques-uns des +maîtres du roman contemporain. C’est celle qui +se fait jour dans le livre de Ruskin que je viens +de citer en note ; et, hélas ! je vois bien que +c’est au fond celle de Taine, — qui cependant a +mis en honneur Stendhal, — de Taine qui a +écrit sur le roman ces lignes que l’on ne rappelle +pas assez : « Et si je pouvais choisir pour +quelqu’un, entre tous les avantages de la fortune, +de la puissance, du succès, du repos, de +l’amitié, je n’en prendrais aucun : je voudrais +qu’il fût artiste, écrivain plutôt qu’artiste, +romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais pour +lui-même comme pour les autres ne pouvoir +rien choisir de meilleur et de plus beau. » +(<i>Corresp.</i>, II, 250.)</p> + +<p>Je me demande si les romans qui font la +gloire de la littérature : <i>Don Quichotte</i>, <i>la +Princesse de Clèves</i>, <i>les Liaisons dangereuses</i>, +<i>Candide</i>, <i>Adolphe</i>, <i>le Rouge</i>, <i>la Chartreuse</i>, +<i>la Cousine Bette</i>, <i>Madame Bovary</i> ou <i>l’Éducation +sentimentale</i>, <i>Anna Karénine</i>, et même +les plus fameux romans anglais, sont des œuvres +d’utilité. Mais passons. L’opinion est celle-ci : +le roman <i>sert</i>, il est destiné à servir, il sert aux +besoins les plus variés ; parmi les genres littéraires, +il est le bon à tout faire. Cela ne contribue +pas à le hausser dans l’estime publique, +qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables +et même de sa croyance, n’ira jamais +qu’à l’objet de luxe, superflu, désintéressé, ou +tout au moins n’accordera jamais son adhésion +passionnée qu’à des créations dont nos besoins, +hormis le besoin esthétique, n’avaient absolument +que faire : depuis la Vénus de Milo ou +l’Apoxyomène jusqu’aux <i>Symphonies</i> de Beethoven +ou à Tristan, en passant par l’<i>Odyssée</i>, +l’<i>Œdipe-Roi</i>, <i>Hamlet</i>, <i>la Ronde de nuit</i>, ou +Versailles.</p> + +<hr> + + +<p>Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc +pas aspirer aux lettres de noblesse. Malgré les +qualités d’art par lui amplement méritées parfois, +et qui lui ont été partout reconnues, il n’est +pas le grand genre. Une tragédie, un bon petit +livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs.</p> + +<p>La cause en est, je crois, chez nous du moins, +au fait qu’il échappe, plus qu’aucune autre +œuvre littéraire, aux règles. Il <i>a l’air</i> d’être le +genre le plus facile. Tout le monde ne met pas +sur pied un ouvrage dramatique jouable ; tout +le monde ne s’astreint pas à rimer un millier +d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui, +à peu près tout le monde a écrit son roman. +Les duchesses, les princesses, les comtesses, les +bourgeoises, les actrices, les femmes galantes, +les midinettes ou les dactylos, il y a une question +que vous pouvez en tout état de cause leur +poser sans risquer un impair, c’est : « Quand +<i>le</i> publiez-vous ? » Toutes les petites Bovary de +notre temps écrivent, et elles prennent volontiers +pour sujet l’aventure de petits Flaubert.</p> + +<p>On a posé l’étiquette « roman » sur des élucubrations +de toutes qualités et de toutes sortes. +La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même, +mais des commerçants ingénieux se sont +avisés qu’on pouvait la soumettre au traitement +de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la +publicité jointe à l’institution de nouveaux +guides de la valeur littéraire, appelés « jurys », +a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec +la faveur de l’article, sa production s’est accrue.</p> + +<p>Celle-ci a pris de telles proportions, que +non seulement les éditeurs, non seulement les +membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes, +de qui la fonction est de lire et de juger +les romans, se voient dans l’impossibilité de +prendre connaissance des trois quarts de ceux +qui leur sont envoyés. Un homme spécialement +doué et lisant jour et nuit, ainsi que durant ses +repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié. +En admettant qu’il survécût, quand pourrait-il +écrire ses appréciations ?</p> + +<hr> + + +<p>Pareille extrémité a un aspect comique, mais +elle comporte des conséquences très graves.</p> + +<p>Nous ne sommes, après tout, que des +hommes. En admettant que la bonne volonté +soit totale, que la résistance physique et morale +du critique soit à toute épreuve, elle ne le +garantira pas, dans ces conditions, d’une lassitude. +Dans la mesure même où il est consciencieux, +il souffre de ne pouvoir, en un tel fatras, +faire un choix motivé. Il atteint promptement +l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain +dédain d’une matière si abondante, et il lui +faut avoir un esprit trempé pour ne pas succomber +à la tentation de discréditer lui-même une +littérature à la portée du premier venu.</p> + +<p>Nous serons témoins de cette extrémité, nous +verrons des critiques professionnels, tout comme +des hommes de lettres dont le jugement au +moins verbal est sollicité tous les jours, sourire +quand il sera question d’un roman, et réserver +leur attention sérieuse pour des « genres » un +peu plus rares.</p> + +<p>Nous ne sommes pas éloignés du moment où, +en pleine période de prospérité du roman, il +deviendra nécessaire de prendre la défense du +roman, de circonscrire son domaine propre au +milieu de la production littéraire, d’en exclure +la multitude des élucubrations qui ont usurpé +son nom, d’énumérer les richesses artistiques +ou intellectuelles qui ne peuvent éclore ou +atteindre leur complet développement que sous +la forme romanesque, de peser les qualités de +ses richesses, en les comparant, par exemple, +à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou +de l’art dramatique ; de prouver enfin, pièces +en main, que le roman, si tard venu qu’il soit +dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé +le temps perdu, en faisant, de la psychologie +presque toute pure, sa chose, et en traitant, +avec une liberté et une audace qui ne sont permises +à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit +et le cœur humain ; enfin en poussant l’imitation +de la vie en toutes ses complexités, sinuosités, +incertitudes ou profondeurs, non pas à la +ressemblance, mais jusqu’à cette transposition +définitive qui est le vraisemblable, — le vraisemblable +qui n’est la beauté d’aucun des autres +genres et qui est probablement celle du roman.</p> + +<p>Si les modernes ont surpassé les anciens, ce +ne peut être que par la musique et par le roman, +non parce que ces deux arts n’existèrent à peu +près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont +apporté des éléments inattendus. Et plus je +réfléchis à la nouveauté propre au genre dit +roman, plus je m’approche de cette conclusion : +que cette acquisition consiste en la possibilité, +unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir des +contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu, +ni espace, ni cette convenance, extrêmement +limitative, qu’impose la perception de l’œuvre +par des auditeurs assemblés, ni cette unité de +point de vue dont l’essai, grand ami de la liberté +pourtant, s’affranchit mal, et d’être le seul qui, +libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de +participer à ce qu’a de si exceptionnellement +riche, en matière spirituelle, la causerie à voix +basse, la confidence…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20" title="DE L’IDÉE PURE A LA FICTION">DE +L’IDÉE PURE A LA FICTION<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> 1925. A propos de Paul Valéry.</p> +</div> + +<p>On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire +ma pensée sur ce pur poète, sur cet esprit philosophique, +et sur cet homme si particulièrement +charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que +mon admiration pour lui est grande. Il le sait. +Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à m’exécuter, +qui allait jusqu’à me paraître insoluble ; +j’étais gêné ; je doutais non de l’excellence de +mon sujet, mais de moi ; je désespérais, lorsque +m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait +une préface de Paul Valéry ! Cette préface contenait +quinze lignes qui précisément expliquaient +mon cas. Les voici :</p> + +<p>« Il y a un abîme entre une impression et une +expression. Je puis goûter bien des choses dont +je ne saurais point du tout écrire… Je prise et +je révère ce grand art (le roman), mais je ne +fais mystère de m’y connaître peu. C’est un +genre fondé sur une manière de voir les hommes +qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment +on s’y prend pour faire des <i>personnages</i>… Les +romanciers donnent la vie, et je ne cherche, +dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette +optique singulière m’interdit de juger raisonnablement +quoi que ce soit en matière de roman, +de théâtre, de politique, et même d’histoire, +bref en tous ces genres de travaux qui prennent +l’homme apparent pour unité ou élément de +leurs combinaisons. »</p> + +<p>Jamais propos ne tomba plus à pic ; je fus +aussitôt éclairé par lui sur mon tourment singulier : +si je n’avais su par quel bout prendre le +moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai +cependant tant de « goût », c’est que j’appartiens +tout juste au genre d’hommes sur qui il ne +saurait lui-même « point du tout écrire ».</p> + +<p>Nous sommes situés aux antipodes. Je ne +prétends point par là que je sache m’y prendre +pour « faire des personnages » ni pour « donner +la vie » ; mais ces deux opérations, qui d’ailleurs +se confondent, sont précisément de celles qui, +en littérature, toujours m’intéressent le plus. +Je me laisse même entraîner, dans mes moments +d’exagération, jusqu’à soutenir qu’hormis elles +il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le +front de confesser ici qu’en de nombreux instants +de méditation je me suis demandé, tout +bas, si la conception de la plus forte pensée ou +si la création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction +faite du vers), d’Alceste, de Candide +(abstraction faite de la prose), de Valmont, de +Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron +Hulot, n’avait pas plus de poids aux yeux du +souverain juge que la plus parfaite musique de +mots bien choisis, bien enchâssés et comptés. +Je ne soutiens pas cette opinion, je dis qu’elle +m’a tenté comme un démon, à des heures d’angoisse. +Et je me permets de l’exprimer à l’occasion +d’un dire de Paul Valéry, parce que je +trouve en pareille antithèse une occasion merveilleuse +à projeter de la lumière sur maints +désaccords qui troublent les esprits, et parce +qu’elle peut provoquer de précieuses opinions +de notre cher Valéry lui-même.</p> + +<p>Musique, musique ! Il n’est pour l’heure +question que de ces vibrations du son, plus ou +moins « pures », plus ou moins réglées ou interrompues +à des intervalles imités de ceux de la +respiration humaine ou des démarches de la +raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des +répercussions dans tout l’être humain. Je n’y +contredis certes pas, et je crois l’éprouver tout +comme un autre. Mais à ce compte, une mesure +de la <i>Cinquième Symphonie</i>, une phrase de la +<i>Sonate à Kreutzer</i>, ou le divin accent de la fille +du Rhin sortant des ondes au long bruit monotone, +me produit encore plus d’effet que :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>La fille de Minos et de Pasiphaé</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">que</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Dans l’Orient désert</i>…</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou que</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Je demeurai longtemps errant dans Césarée</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">dont la splendeur cependant me contracte la +gorge au point de m’empêcher de lire à haute +voix ces admirables vers. Si le vers est toute +musique et uniquement musique, la musique +l’écrase : s’il n’est que musique et raison, il +diminue la raison et ne vaut pas la musique.</p> + +<p>D’autre part, la métaphore nous tient actuellement +tout pantelants ; la qualité d’une <i>image</i> +semble l’emporter sur le total du meilleur livre. +Nous accorderons plus volontiers le génie à +l’auteur qui nous ravit par une comparaison +heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères, +deviné les jeux subtils des passions humaines, +ou arrêté, dans la composition d’un tableau +parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or +je me demande, puisqu’on accorde tant de crédit +à l’<i>image</i>, pourquoi tant d’incompréhension +ou de dédain pour la création de la figure +humaine typique dans le roman ou le théâtre, +laquelle est précisément l’image par excellence, +la métaphore la plus éblouissante, attendu +qu’elle ramasse en une seule tête les innombrables +unités qui composent une nation, une +civilisation, voire l’humanité elle-même et en +outre : <i>les idées</i>. Elle est le résumé des individualités, +mais elle est aussi un agglomérat +d’<i>idées</i>. Pour « donner la vie », pour « faire +un personnage » qui tienne debout, qui soit +durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui +soit parfois immortel, il faut avoir intégré en +sa substance, souvent inapparentes à un premier +examen, beaucoup sinon toutes les idées +que les philosophes élèvent sur les autels, dans +leurs livres en apparence d’autant plus sérieux +qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il +y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon +roman ou dans une bonne pièce, où pas une +idée n’est exprimée, que dans les traités les +plus doctes et les plus importants pour les foules +crédules. Elles y sont à l’état de symboles ; elles +s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont égales +à la <i>raison</i>, sans quoi « le personnage » ni +l’œuvre n’amassent ni valeur ni stabilité. Nous +nous pâmons sur des systèmes philosophiques +infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux, +et qui, au bout de vingt ans, sont dépassés, +ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque +(je ne parle pas du roman dit d’action ou +d’aventures) a plus de chances de subsister +qu’un système. Quand, par quelque veine, il +tient du génie, alors il s’agrandit avec le temps, +il emprunte aux époques pour lesquelles il +n’était pas fait des éléments insoupçonnés de +son temps à lui ; et pour peu qu’il soit humain, +il fait complètement peau neuve, il se prolonge, +et il continue à agir indéfiniment. Quoi ! c’est +ce « personnage » qui serait, en littérature, +moins digne qu’une idée, qu’une image, ou que +l’habile modulation du souffle sur les pipeaux ?</p> + +<p>La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts +à l’abstraction et qui la peuvent pousser jusqu’à +ses dernières conséquences, enivrés des voluptés +qu’elle procure, et croisant sur leur chemin +le concret sans daigner l’apercevoir. Et il y a des +esprits que la chose concrète sollicite d’abord<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> +et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à +en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa +substance. Cependant, par l’image de cette +pépite, j’entends quelque chose qui doit bien +avoir rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence ; +j’entends, par exemple, la psychologie, +science du concret, moins noble d’apparence +que le concept pur, mais sans laquelle il +serait bien vain de philosopher, car elle est la +science de la vie même. Et sans la sociologie +qu’elle rend possible et le foyer familial qu’elle +rend habitable, comment s’élèveraient les métaphysiciens +et les architectes ? Et par cette +pépite j’entends encore les essais historiques, +qui ne sont que la psychologie des peuples et +qui sont tous pétris de la vile matière humaine. +Et j’entends toute cette puissance littéraire +<i>réaliste</i> qui va de l’<i>Odyssée</i> aux grands moralistes +des seizième, dix-septième, dix-huitième +et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne, +Rabelais, Pascal, Racine, Molière, +Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert, Balzac, +etc.), composée non d’abstracteurs de +quintessence ni d’intellectuels purs, mais d’observateurs +bourgeois, humblement penchés sur +la créature.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une +opération « unilatérale » ? Ils échafaudent leurs éblouissants +concepts comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie +sur un axiome arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi +terrible que tout artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami, +et qu’on peut appeler la résistance de la matière. Il n’y a art +qu’où il y a matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain +auteur de fiction, c’est précisément la nature humaine, complexe +amalgame d’os et de chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités +obscures et d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont +la puanteur animale inspire des répugnances excessives ou regrettables +à ceux qui n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.)</p> +</div> +<p>Je me suis laissé entraîner à cette longue digression +parce qu’elle m’était fournie par Paul +Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais +un peu indigne de parler convenablement, +ou, si l’on préfère, directement, d’un esprit +aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin +parce que la question soulevée par mon nouveau +confrère me paraît d’importance, comme +presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air, +pour ainsi dire, de se jouer.</p> + +<p>Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui +se posent et s’imposent. Il émet une timide voix +à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de +silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille, +et c’est lui qui est étonné. Il n’annonce +point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la +jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs. +On lui demande de publier : il dit qu’il +n’a rien ou ne connaît point le sujet, cependant +il accepte par condescendance. Et il se trouve +que tous les travaux ainsi exécutés sont comme +des joyaux longtemps enfermés dans une caverne +sombre. Ils sont d’abord exprimés dans +une langue totalement étrangère aux impuretés +des novateurs, dans une langue qui annoncerait +plutôt des pensers anciens et qui vous +cause la surprise de goûter, au contraire, des +pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse +s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse, +non voulue, naturelle, exquise. Il +pourrait être le plus agréable des essayistes, et +il rejoint, sans pause, les philosophes les plus +ardus et les plus vigoureux. Une âme de poète +donne, à mon avis, non un charme, mais une +puissance, une étendue à tous ses écrits.</p> + +<p>S’il est un homme à qui on doive passer la +manière un peu désinvolte dont il traite les +créatures vivantes de l’imagination, c’est bien +lui, car il en fournit la compensation à sa manière. +Ai-je fait suffisamment entendre que je +vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser +aucune des traditionnelles formules de la +langue, a exprimé admirablement les choses les +plus difficiles, les plus inattendues, les plus +originales ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21" title="NOTES DIVERSES">NOTES DIVERSES<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Extraites des carnets et du fichier de René Boylesve. +Beaucoup, et même des plus anciennes, portent comme titre : +<i>Pour une étude sur le roman</i>. On les a placées autant que +possible dans l’ordre chronologique, en se guidant, lorsque les +dates manquent, sur l’écriture de l’auteur et sur le genre de +papier dont il a usé.</p> +</div> + +<p class="date">1900.</p> + +<p>« Si l’on considère presque toutes les comédies +et les romans, on n’y trouve guère autre +chose que des passions vicieuses, embellies +d’un certain fard qui les rend agréables aux +yeux du monde. »</p> + +<p>Réfléchir à cette pensée de Nicole, et voir si +de tout temps l’art de la littérature d’imagination +n’a pas consisté dans le goût paradoxal de +faire admettre au lecteur quelque chose qui +l’étonne. Tour de force chez l’artiste (du poète +à l’acrobate), et plaisir chez le lecteur, provenant +de la « surprise » qui est presque toujours +par exemple la cause du rire. Grand +attrait pour les personnages vicieux et en même +temps sympathiques, les beaux gredins (fondement +du théâtre, de Guignol, de l’opérette +moderne, etc.).</p> + +<p>C’est par faiblesse, par veulerie, par absence +d’art, que les mauvais romanciers modernes +ont accoutumé le public à ne plus aimer que le +personnage orné de toutes les vertus : c’est là +entretenir l’inertie de l’esprit du lecteur, qui +devrait être violenté, gagné par le prestige de +l’adresse. Au fond on aime assez être vaincu, +ou plutôt absorber quelque aliment nouveau +dont le goût premièrement vous blesse, mais +que la nature, conservatrice souveraine et au +même degré révolutionnaire, vous impose à +votre insu.</p> + +<hr> + + +<p>Le roman n’est pas de l’histoire à proprement +parler.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1902.</p> + +<p>Cette pensée de Dürer, que je pourrais +presque mettre en épigraphe : « Regarde attentivement +la nature, dirige-toi d’après elle, et +ne t’en écarte point, t’imaginant que tu trouveras +mieux par toi-même. Ce serait une +illusion ; l’art est vraiment caché dans la +nature ; celui qui peut l’en tirer la possédera. »</p> + +<p>Et comment ? Dürer répond lui-même : « Par +le trésor mystérieux amassé au fond du cœur. »</p> + +<hr> + + +<p>Il me semble qu’on s’habitue à l’idée que +pour faire un roman, il suffit d’être habile, ou +bien informé. Il faut être <i>artiste</i>. On ne commet +pas la même erreur vis-à-vis d’un tableau fait +avec compétence ou d’un opéra adroit. — Ne +la commet-on pas ?</p> + +<hr> + + +<p>Sur le lieu commun, c’est-à-dire sur la vanité +de vouloir se singulariser, sur la fausse originalité +qu’est l’originalité voulue. Les plus beaux +génies sont-ils ceux qui ont tout révolutionné ? +Shakespeare ? Dante ? Molière ? Gœthe ? Importance +de la <i>forme</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Principe de <i>permanence</i>. En littérature, ne +s’attacher qu’à ce qui représente un élément +permanent. Ne s’attacher qu’aux gens dévoués +au caractère permanent du pays. Les individus +ne sont jamais attachés à la permanence de +quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent toujours +louvoyer et se fourvoyer : les hommes réunis +en <i>corps</i>, seuls, ou plus exactement les <i>corps</i> +sociaux sont dévoués à la permanence de la +nation.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1902.</p> + +<p>Je cherche une œuvre « fraîche », une œuvre +où il y ait de la jeunesse, mais tous les débutants +ont la prétention, non de faire un chef-d’œuvre, +mais de faire « le chef-d’œuvre » du siècle. Ils +sont fanés par la prétention, ils méprisent le +sourire.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1902.</p> + +<p>A propos de l’impersonnalité, relire l’article +de Brunetière sur Taine (<i>Revue des Deux +Mondes</i>, 1<sup>er</sup> sept. 1902). Voir ce même article +sur le but de la littérature, comme de l’art, qui +est de <i>plaire</i>, et par conséquent d’exciter la +sensibilité <i>personnelle</i>. Et à propos du paragraphe +de la science dans le roman, le développement +des recherches de Taine qui, ayant cru +à l’existence d’un critérium naturel, scientifique, +pour juger l’homme, est bien obligé +d’admettre un critérium <i>moral</i> : le règne +humain est, selon Pascal, « un empire dans la +nature ». Taine aurait démontré l’insuffisance +de la conception matérialiste de l’histoire.</p> + +<hr> + + +<p>Que l’œuvre d’art soit l’expression d’une +personnalité, soit ! mais non l’ivresse de cette +expression, mais non la débauche de la personnalité. +Il y faut encore tenir compte de la +société au milieu de quoi l’on écrit. La contrainte +qu’impose le sentiment que l’on n’écrit +pas pour soi seul — et Dieu sait s’ils le savent +qu’ils n’écrivent pas pour eux seuls, mais bien +pour se répandre à centaines de mille ! — ne fait +que clarifier, purifier, ordonner ce que l’explosion +forcenée de la personnalité peut enfermer +de dément, de caduc. (Exemples : Victor +Hugo, Zola.)</p> + +<hr> + + +<p>Zola écrit (<i>Haines</i>, p. 65) : « Une œuvre est +simplement une libre et haute manifestation +d’une personnalité… Je me plais à considérer +une œuvre d’art comme un fait isolé qui se +produit, à l’étudier comme un cas curieux qui +vient de se manifester dans l’intelligence de +l’homme. »</p> + +<p>Autant dire qu’on se plaît à un musée tératologique.</p> + +<hr> + + +<p>On nous parle de libre expression de la personnalité, +mais elle a toujours existé, et principalement +aux époques de discipline. Quoi de +plus varié, de plus original, et certes de plus +libre que les œuvres littéraires du dix-septième +siècle ? D’ailleurs, la discipline existe toujours ; +l’esprit semble la rechercher avec plus d’avidité +que la liberté, mais il ne l’avoue pas ; lorsqu’il +n’y a plus discipline sociale, il y a discipline +d’école, influence. Rien de moins libre que +toute l’école issue de Flaubert, dont pas un +élève qui ne se réclame de liberté d’expression, +de personnalité libre.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a encore la question de la <i>science</i>, sottise +dont les petits jeunes gens et les imbéciles +nous rabattent les oreilles. La science qui +doit transformer le roman !</p> + +<p>On cite la lettre de Flaubert : « La littérature +prendra de plus en plus les allures de la science ; +elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas +dire didactique. » Et on ne s’aperçoit pas que +le second membre de phrase corrige précisément +le premier. La littérature sera exposante, +c’est l’impartialité, l’erreur de Flaubert +simplement ; c’est assez qu’il ait commis celle-là. +Mais il n’a pas dit que la littérature serait, +comme a prétendu l’être celle de Zola, enseignante +(chemin de fer, mines).</p> + +<p>Ne pas oublier la phrase de Zola : « Le +roman expérimental est une conséquence de +l’évolution scientifique du siècle… Il substitue +à l’étude de l’homme abstrait, de l’homme +métaphysique, l’étude de l’homme naturel, +soumis aux lois physico-chimiques et déterminé +par les influences du milieu ; il est, en un mot, +la littérature de notre âge scientifique, comme +la littérature classique et romantique a correspondu +à un âge de scholastique et de théologie. »</p> + +<p>C’est une réclame électorale ! La connaissance +de l’esprit humain, qui est le propre de +toute littérature sans épithète, n’est pas accrue +par le bagage scientifique : elle est un don +d’abord, et elle s’augmente par la vue quotidienne +des hommes. Encore n’est-elle rien, +même telle, sans l’âme artiste qui seule donne +à l’œuvre sa valeur. Le vrai savant ne fera pas +de romans. Le demi-savant, embarrassé de +son bagage, sera très gauche à rendre ce qu’il +eût attrapé du premier coup sans cela.</p> + +<p>Voyez-vous Shakespeare, Molière, Cervantès, +Aristophane, Homère, étudiant l’homme +soumis aux lois physico-chimiques ? Et Racine, +écrivant à une époque « scholastique », a +peut-être tout de même poussé l’étude de +l’homme et de la femme un peu plus loin que +M. Zola !</p> + +<p>Les théories scientifiques appliquées à +l’homme sont tout ce qu’il y a de plus éphémère. +En s’armant d’elles pour illustrer +l’homme, on illustre la théorie qui, au bout de +dix ans, est caduque. Mais le jeune homme +ignorant qui décrit les maux de son cœur, crée +un chef-d’œuvre éternel.</p> + +<p>La science, en littérature, est bonne tout au +plus à inspirer une passion, une foi religieuse. +Toute foi, en un sens, est bonne, parce qu’elle +rend actif et tire de l’homme tout ce qu’il peut +donner.</p> + +<hr> + + +<p class="date">Septembre 1903.</p> + +<p>Faire un travail sur la vérité romanesque, et +se souvenir de ce que dit Eugène Delacroix +(<i>Journal</i>, II, 264) à propos des nouvelles de +Gogol, comparativement aux romans de Voltaire, +à <i>Don Quichotte</i>, à <i>Gil Blas</i>, etc. Dans +le moderne, vérité dans les détails, et affabulation +invraisemblable. Dans les grands auteurs +anciens, peu de souci de la variété des détails, +mais vérité supérieure qui rend tout vraisemblable.</p> + +<hr> + + +<p><i>La vérité littéraire</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. — Bien peu de +personnes sont en état d’apprécier une œuvre +d’art en tant qu’elle est une œuvre d’art, mais +tout le monde est autorisé à déclarer : « Cette +œuvre est <i>vraie</i> ou elle ne l’est pas. » Très peu +de gens ont le sens du beau, tout le monde a ou +croit avoir le sens du <i>vrai</i>. La vérité, si difficile +à démêler de l’erreur en justice, en histoire, et +dans les paroles mêmes de nos femmes et de +nos enfants, la vérité est ce qui se discerne +le plus aisément dans l’œuvre d’art. La vérité, +c’est, dans l’œuvre d’art, l’élément sur quoi +chacun se précipite, c’est le point de vue de +tout le monde, c’est le point de vue bourgeois, +c’est le point de vue commun. N’en pas +conclure qu’il soit méprisable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Nous plaçons ici ce fragment inachevé, qui semble +répondre à l’intention formulée par l’auteur dans la note +précédente.</p> +</div> +<p>Il est irritant pour les artistes, précisément +parce qu’ils savent ou sentent que c’est un +point de vue où il ne faut pas manquer de se +placer, parce qu’ils remarquent que la plupart +des citoyens s’y placent en effet, et que +c’est cependant de cette position-là que les +plus fortes inepties sont dites.</p> + +<p>Le point de vue idéaliste fournit moins de +sottises, d’abord parce que tout le monde n’est +pas capable de s’y placer : il faut avoir des +« aspirations », concevoir quelque chose +d’autre que ce qui est — si médiocre que soit +la conception, — et il faut aussi avoir le courage +ou la naïveté de dire tout haut que l’on +conçoit cela et qu’on a des aspirations. Mais le +point de vue de la vérité, c’est le point de vue +des « esprits scientifiques » sinon des savants, +c’est celui des personnes qui ne s’en laissent pas +conter, qui ne s’« emballent pas », c’est aussi +celui des hommes spirituels, des malins, des +loustics, des « rongeurs ». Il réunit ceux qui +semblent le mieux désignés pour porter un +jugement ferme et ceux qui, par la tournure +même de leur esprit tatillon, satirique, ou +méchant, ne laissent aucun défaut inaperçu ; +enfin ce sont les gens qu’on écoute, soit parce +que leur jargon en impose, soit parce que +l’instinct destructeur — qui est indirectement +un des principaux éléments de conservation du +monde — est éminemment contagieux. Le +monsieur qui vous dit : « Les lois de la perspective +sont violées en tel endroit du tableau +que vous qualifiez chef-d’œuvre », ou : +« Tel vers superbe de Hérédia n’est pas la +traduction rigoureuse des observations astronomiques », +acquiert par de telles paroles +un prestige sûr : il a troublé des esprits peu +analytiques mais sensibles qu’une certaine +beauté touchait, il a rompu leur élan ; plus vif +était leur entraînement naturel et plus vif +leur dépit momentané d’être arrêtés, plus complète +sera demain, ou dans huit jours, la victoire +du grincheux bien averti qui leur a désigné +dans un coin du chef-d’œuvre la tare !</p> + +<p>— Au nom de la Vérité je vous arrête !</p> + +<p>Arrêtons-nous. La Vérité en vaut en effet +bien la peine. Et tout le monde conviendra que +le plus beau des artistes, qui peignant la nature +n’a pas pris la peine de s’informer de ses lois, +est en défaut. Mais tous les hommes de sens et +de culture conviendront également que de +pareils défauts on en voit dans les chefs-d’œuvre +les plus incontestés, que ce sont des taches, oui — il +y en a bien sur le soleil, — mais que ce +n’est point par là que l’on condamne une œuvre +d’art. Pourquoi ? Parce que l’œuvre est faite +<i>essentiellement</i> d’autre chose que d’exactitude +et que de l’observance des lois de la nature et +même des lois propres à tel art. Et qu’est-ce +donc que cette autre chose ? Ah ! si on pouvait +le dire, il y aurait des professeurs d’art comme +il y en a du métier nécessaire à l’artiste, et l’on +vous apprendrait à être un bel écrivain comme +on vous apprend à dessiner une belle académie. +Cette autre chose, c’est l’art même, c’est le don +de la Fée qui ne s’acquiert ni ne s’achète, c’est +le secret personnel à l’artiste — et que lui-même +souvent ignore — , c’est le désespoir du +critique, c’est la beauté. J’ai lu bien des savants +traités sur le Beau, je ne sais pas encore ce que +c’est que le Beau. Mais avant d’avoir lu ces +dissertations, je savais ce que le Beau assurément +n’est pas : il n’est pas la réalité.</p> + +<p>Non ! mille fois non ! l’art n’est pas la réalité. +Il n’y a pas de commune mesure pour la nature +et la vie telles qu’elles s’offrent communément à +nos yeux. La règle, l’équerre, le mètre et les +calculs du perspecteur n’y feront rien. Où il y a +art, une certaine magie est intervenue. Ne confondons +pas, de grâce ! avec tous les charlatanismes +plus ou moins occultes : nous ne sortons +pas ici du domaine de la raison et du sens +commun. Nous usons du mot « magie », faute +d’un terme propre à rendre une imitation déconcertante. +Une certaine magie est intervenue ; +et d’un jeune homme ou d’une femme +s’est formée la figure du Jean-Baptiste de Vinci, +et d’une matrone avignonnaise s’est formée la +figure de Laure, et du désir de s’éloigner bien +loin, peut-être, des personnages mêmes qui +posaient pour son esquisse sublime, Watteau a +peint l’<i>Embarquement pour Cythère</i> ! Et pareillement, +de la figure réelle des hommes projetée +sur quel écran fantastique, Dante a fait la +<i>Divine Comédie</i> ; Cervantès <i>Don Quichotte</i> ; +Shakespeare, Molière, Gœthe, Balzac et Flaubert +leur œuvre. Est-ce la « vérité » don Juan, +Tartuffe, Alceste même ? est-ce la « vérité » +<i>Faust</i> ? et quoi qu’on dise du prétendu réalisme +de <i>Madame Bovary</i>, reconnaissons que ce livre +est tout agité par l’âme du plus grand poète +élégiaque, satirique et tragique, par l’âme d’un +poète ! Ah ! la réalité, la vérité, l’observation, +comme je sens que ces esprits magnifiques <i>en +usent, s’en servent</i>, dans la création de leurs +beaux ouvrages, comme d’une matière indispensable +mais assez vile, et que pétrissent, non +sans un peu de dédain, leurs doigts puissants. +Il n’y a de créateurs, en tout, que les poètes. +Tous les poètes ont appris — c’est là le métier — à +se jouer de la matière qui est la réalité +observée. Les beaux jeux qu’un esprit poétique +improvise avec la vérité humaine, telle serait, +à défaut de l’introuvable définition de l’art, +l’image sans doute bien défectueuse qui pourrait +aider à concevoir ce qu’il est.</p> + +<p>L’art commence à l’instant précis où naît la +fantaisie. Ce n’est pas que toute fantaisie soit de +l’art. Mais de l’art sans fantaisie, je n’en vois +point. « Fantaisie signifiait autrefois imagination, » +dit Voltaire. Je ne sais pourquoi le mot +semble aujourd’hui exclure l’idée de réalité. +Lorsque Mme de Sévigné disait à sa fille : +« Ah ! que vous écrivez à ma fantaisie ! » cela +ne signifiait pas, je suppose, que le style de +Mme de Grignan satisfaisait chez sa mère des +goûts extravagants qu’elle n’eut jamais, mais +bien son goût particulier. Le goût personnel +d’un poète — sa fantaisie — c’est à partir du +moment où il commence à s’exercer que s’opère +la métamorphose : il y avait là un modèle et il +y a le Jésus de Fra Angelico pénétrant dans les +limbes, il y avait là cent imbéciles du genre +commun et voilà M. Homais qui surgit. Qui +donc a travaillé ? l’imagination pieusement +amoureuse d’un moine, l’imagination éperdument +méprisante d’un écrivain. Les exemples +de la vie réelle ne sont pas nécessairement +inférieurs en grandeur, en beauté, en platitude, +ou en dégoût, à ceux que conçoit la fantaisie +créatrice ; mais, en fait, les modèles connus de +la plupart des plus belles fictions sont médiocres. +Le rapport simple, fidèle, et consciencieux, +d’une scène humaine peut avoir de +la beauté. Mais ne sentez-vous pas que ce n’est +pas le rapport qu’on admire, mais la scène +réelle où l’esprit se transporte aussitôt, et qu’on +s’enquiert moins de l’auteur que de l’exactitude +du fait, et que le fait, d’ailleurs, bientôt on +l’oublie ? tandis que l’œuvre d’art suscite l’admiration +de l’auteur, au moins d’abord, et +somme toute assez peu le goût d’en contrôler +les origines. J’irais jusqu’à croire qu’il +faut qu’un auteur mente un peu pour qu’il +aime son œuvre au point de lui communiquer +ce feu qui la rend vivante, car ce qu’il aime +tant en son œuvre, c’est lui, c’est ce qu’il +est le plus sûr d’y avoir mis de lui-même, +c’est l’ornement qu’il est certain d’avoir fourni.</p> + +<p>Ne craignons donc pas de prononcer le mot +« ornement ». Il commence à être suspect. Le +mot « beauté » aussi le deviendra prochainement +sans doute. Nous sommes dupes des +mots. Sous le prétexte qu’ornement et beauté +s’appliquent incongrûment aux artifices déplorables +de notre rhétorique romantique contemporaine…</p> + +<p class="c">(<i>Inachevé.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="date">Septembre 1905.</p> + +<p>Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, +de peindre la faiblesse ou la bassesse +de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans +faire sentir que l’homme peut être et est parfois +aussi grand qu’il est faible.</p> + +<p>L’<i>ironie</i>, comme moyen littéraire, est un +moyen <i>moral</i>, car elle laisse entendre que l’auteur +se moque des faiblesses que comporte la +comédie humaine, tandis que le système de l’impersonnalité +à outrance n’indique rien, et ne +laisse pas entendre au lecteur que l’homme, +sujet de la comédie, est aussi capable de prendre +sa revanche.</p> + +<hr> + + +<p>Une œuvre comme <i>l’Étape</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> est écrite par +un homme qui ne croit plus guère à la littérature, +qui peut-être n’y a jamais cru ; mais qui croit à +quelque chose au service de quoi il fait servir la +littérature, comme tout auteur à thèse. Loyalement, +quand on soutient une thèse, il faudrait +toujours prévenir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> De Paul Bourget.</p> +</div> +<p>On accuse ce livre de ne prouver rien. Il n’est +pas exact qu’un roman à thèse ne prouve rien. +Un roman à thèse ou une pièce à thèse agitent +des idées, et gagnent quatre-vingts lecteurs sur +cent à l’idée qu’ils glorifient. Pour qui ne prouvent-ils +rien ? Pour un tout petit nombre de +littérateurs avisés et qui pensent à la vraisemblance +d’un type ou d’une action. Mais les trois +quarts se laissent prendre à l’attrait d’un drame, +et contaminer par la doctrine qu’il contient.</p> + +<p>Un roman à thèse est un peu un crime de lèse-littérature, +mais il est un moyen incomparable +d’action, et il faut l’employer.</p> + +<hr> + + +<p>Selon Bourget, le romancier doit connaître et +fournir les causes.</p> + +<p>« La vie, écrit-il, n’est incohérente que pour +les intelligences incapables de démêler les causes. +Elle est au contraire intimement et profondément +logique pour qui sait voir ces causes, et le +grand art littéraire consiste à montrer cette +nécessité intérieure, l’ordre secret sous l’apparente +anarchie des événements. »</p> + +<p>La conception du roman qu’a Bourget est une +conception de philosophe, de sociologue, ou de +moraliste, qui préférera toujours les causes de +la vie à la vie même, qui a le goût de disséquer +la chair humaine plutôt que l’amour de la chair, +qui aime mieux les explications et les systèmes +du monde que le spectacle de l’univers, etc. +Moi, j’ai l’amour de la vie elle-même, en ses +manifestations les plus incertaines ; j’écris pour +l’amour d’elle plutôt que pour savoir ou +apprendre à quelqu’un ce qu’elle est, et je préfère +le mystère qu’elle m’offre à la connaissance +précise de ses dessous. C’est elle qui me captive, +non pas la formule en laquelle on la peut +dissoudre. Et quand on n’aurait rien éclairci de +l’imbroglio du monde, c’est déjà une belle tâche +que de l’avoir vu ou fait voir.</p> + +<hr> + + +<p>Bourget affirme qu’il n’y a point de roman +qui ne laisse préjuger des opinions de l’auteur, +que <i>le Rouge et le Noir</i>, tout plein de psychologie +pure, suppose tout de même quelques +maximes sur le rôle du plébéien dans la société +du dix-neuvième siècle à son début, que +<i>Madame Bovary</i> suggère des idées sur l’éducation +des femmes, décèle les opinions de Flaubert +sur la vie de province et sur la bourgeoisie, etc. +Oui, sans doute, et l’on ne réussit point à être +absolument impersonnel. Mais, si l’impersonnalité +n’avait pas été un principe, Flaubert, +notamment, eût donné libre cours à ses opinions, +et la vérité générale, qui fait le prix de <i>Madame +Bovary</i>, eût été submergée. Un auteur ne parvient +pas à se dissimuler ; mais s’il se croit autorisé +à se montrer, il se place au premier plan, +et son œuvre n’a plus d’autre raison d’être que +de faire connaître sa personne, toute œuvre n’est +qu’une confession, qu’une exhibition individuelle. +Le principe de l’impersonnalité doit être +maintenu, et rigoureusement, comme la morale ; +nous ne savons que trop que l’un et l’autre +seront violés, mais s’ils n’existaient pas comme +épouvantail ou comme freins, quels abus !…</p> + +<p>Bourget veut que l’auteur conclue après +avoir exposé les faits. Soit ! Mais si l’auteur +est convaincu que son but est de conclure et +non d’exposer les faits, il aura toujours conclu +avant d’exposer ; et loin que la conclusion +dépende des faits, ce seront les faits qui +s’arrangeront complaisamment, avec une déférence +bien connue, pour fournir une conclusion.</p> + +<p>Bourget dit que le roman est de la vie racontée +et non de la vie représentée. Pourquoi n’est-ce pas +de la vie représentée ? Parce que ce n’est pas de +la vie une représentation rigoureuse. Mais si l’on +admet que c’est de la vie racontée, alors intervient +comme élément principal, non la vie, +mais le public auquel on s’adresse, et ce sera +selon ses sourires ou ses grimaces que le <i>récit</i> +prendra telle ou telle forme.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1906.</p> + +<p>Notre style, à nous autres, — qu’y voulez-vous +faire ? — ne peut plus que paraître un peu +étriqué. Nous ne pouvons tout de même pas, +sans vergogne, comme Mme Matilde Serao, +avoir l’air d’inventer l’expression « écouter le +silence », et consacrer à cette volupté une chronique +du <i>Figaro</i>. Nous ne pouvons pas écrire, +comme la même, « l’opulente ramure des +arbres », ni « la mer incomparablement bleue », +ni, en voulant parler du public de Monte-Carlo, +« la grande foule chatoyante, palpitante, singulière, +et multanime ».</p> + +<p>Style de journal : « Son innocence, il me +l’avait criée en un long sanglot éperdu. Et ce +<i>cri</i> avait <i>mordu</i> en pleine chair !… » (Jacques +Dhur. <i>Journal</i>, 9 mars 1906.)</p> + +<hr> + + +<p class="date">1906.</p> + +<p>Épigraphe pour un de mes romans ou pour +une théorie sur le roman : « Parmi les livres que +vous choisirez pour votre entretien à la campagne, +attachez-vous à ceux qui font leurs effets +sur votre humeur par leur agrément, plutôt +qu’à ceux qui prétendent fortifier votre esprit +par leurs raisons ». (Saint-Évremond, t. III, +p. 13.)</p> + +<p>Saint-Évremond dit de lui-même : « Il ne +cherche pas dans les hommes ce qu’ils ont de +mauvais, pour les décrier ; il trouve ce qu’ils ont +de ridicule, pour s’en réjouir ; il se fait un plaisir +secret de le connaître ; il s’en ferait un plus +grand de les découvrir aux autres, si la discrétion +ne l’en empêchait. » (T. III, p. 41.)</p> + +<hr> + + +<p class="date">1906.</p> + +<p>Voir un très bel article de Brunetière sur Balzac +dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, du 15 mars 1906. +Il discerne très justement les deux buts si différents +de Balzac et de Flaubert, l’un se proposant +de peindre la société, l’autre de faire une œuvre +de beauté ! Flaubert ne tient pas à être un +historien ni un réaliste ; il applique les mêmes +procédés de style, procédés esthétiques, à +peindre Carthage et à peindre de petits bourgeois +provinciaux. C’est par hasard que Flaubert +est réaliste, il se retrouve romantique dans +<i>Salammbô</i>, après avoir écrit <i>Madame Bovary</i>.</p> + +<p>Cette distinction entre les deux grandes têtes +du roman français est fondamentale. Je ne dois +pas la perdre de vue.</p> + +<p>Je remarque que, en ce qui me concerne, et +selon ma méthode inconsciente de pensée, — c’est-à-dire +qui ne procède absolument d’aucune +autre ni d’aucun guide, — j’ai toujours confondu +ou mêlé les deux préoccupations du +romancier : <i>a</i>) peindre la société, <i>b</i>) faire œuvre +de beauté. Je disais dans mes préfaces : être historien, +être poète, l’un me paraît aussi nécessaire +que l’autre.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1906.</p> + +<p>Un roman, pour qu’il réussisse de nos jours, +doit être une sorte de chronique de journal, +animée et imagée, sur un des phénomènes +sociaux qui intéressent l’opinion dans le semestre +présent. Je dis chronique de journal, c’est-à-dire +un raccourci banal de tout ce qui se dit, de tout +ce que chacun connaît, et non pas, bien entendu, +une opinion neuve, éclatante, qui ne serait +admise dans aucune publication s’adressant au +grand public.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1908.</p> + +<p>Noter cette remarque de Bourget qui, dit-il, +« a tant discuté avec M. Taine sur l’art du +roman. »</p> + +<p>« Je me rends compte que tout ce début +d’<i>Étienne Mayran</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> est exécuté d’après une +formule très opposée à celle qu’il considérait +comme seule valable. Lui, l’écrivain le plus +volontaire que j’aie connu, <i>il a composé ces huit +chapitres avec les portions inconscientes de son +génie</i>. Ils se sont faits en lui au rebours de toutes +ses théories d’art ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> D’H. Taine.</p> +</div> +<p>A rapprocher de ce que l’on constate chez +Flaubert.</p> + +<hr> + + +<p class="date">Juillet 1910.</p> + +<p>Aujourd’hui, reçu la visite d’Henri de Régnier. +Nous avons pris — sans contradicteurs — la +défense du « monde » contre les maniaques +entêtés et traditionnels, qui ne veulent pas qu’un +écrivain qui se respecte fréquente le monde. +Pourquoi y aurait-il un seul lieu qui soit interdit +à un écrivain, et pourquoi ce lieu serait-il précisément +celui où il a le plus de chances de trouver +ses modèles à l’état actif, à l’état de <i>pose</i> ? +Ce paradoxe de rapin n’a pu se soutenir que +durant la période où il fut généralement admis, +par réaction, que les sujets <i>littéraires</i> ne pouvaient +être que des sujets abjects, triviaux ou +tout au moins populaires : préjugé absurde. Le +sujet de la littérature est universel, et, au seul +point de vue du roman de mœurs, le monde, +qui n’est autre chose que la société de notre +temps, est et doit être notre principal champ +d’observation.</p> + +<p>Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les qualités +qu’il y faut montrer pour s’y maintenir et +sur celles qu’il faut avoir pour y être invité. Il +y aurait toute une défense à faire, à la condition +qu’elle ne tourne pas à l’apologie.</p> + +<hr> + + +<p class="date">Novembre 1910.</p> + +<p>Jules Lemaître et Barrès disaient l’autre soir +que Flaubert n’était pas intelligent ; et ils semblaient, +à cause de cela, le diminuer, le rabattre. +Ils le méprisent un peu. Cela me faisait +l’effet que j’eusse éprouvé en entendant des +docteurs en théologie parler des saints.</p> + +<p>Il y a une intelligence de l’artiste qui n’est ni +celle du critique, ni celle du moraliste, ni celle +du philosophe. Elle peut à ceux-ci paraître +bornée, ou nébuleuse (Lemaître dit que Flaubert +avait le cerveau « fumeux »). Mais c’est +elle qui, en son ingénuité, enfante, crée l’œuvre +qui confond ces messieurs. Lemaître faisait +cette concession : « Tout de même, il a fait +cette <i>Tentation de saint Antoine</i> ; et, après un +voyage sur l’ancienne côte nue de l’ancienne +Carthage, il a imaginé <i>Salammbô</i> ! » En effet, +c’est un genre d’intelligence, celui qui rend +possibles ces travaux-là !</p> + +<p>Et Maupassant non plus n’était sans doute +pas grand intellectuel. Tout de même il a laissé +un certain nombre de contes qui sont d’une +chair vivante, que l’intelligence proprement +dite ne forme point : il y a autre chose que l’intelligence, +et comme moyen de connaissance et +surtout comme moyen de création !</p> + +<hr> + + +<p>Le roman de Flaubert n’est français que par +le goût de la perfection, et, on peut le dire, par +la perfection accomplie. Mais ce genre de roman +ne me paraît pas conforme ni aux traditions de +l’esprit français bien entendu, ni aux exigences +de l’esprit français, qui veut, comment dire ? +moins de « bestialité ». Oui, la bestialité est le +défaut de ce roman, comme de tous ceux qui +sont venus après lui. J’entends par bestialité +non pas la grossièreté des propos ou des situations, +mais un état d’esprit animal, qui veut +participer de l’inconscience, de la lenteur, de la +lourdeur des choses de la nature, qui veut +oublier que l’œuvre d’art est l’œuvre de l’esprit +de l’homme cultivé et non l’œuvre du hasard ou +du choc des objets les uns sur les autres comme +le galet, par exemple, roulé par les eaux de la +mer.</p> + +<p>L’admiration de Flaubert a créé un esprit +dans la critique, qui ne croit plus au « sérieux » +d’un ouvrage que s’il participe de cette sorte de +« sublime imbécillité ».</p> + +<hr> + + +<p>Les lois du théâtre ne sont peut-être pas les +mêmes que celles du roman. Au théâtre +j’éprouve un besoin essentiel de moralité.</p> + +<p>La foule est mal à l’aise quand la moralité +semble violée, non dans un personnage, bien +entendu, mais dans l’esprit de l’auteur. C’est +pourquoi le théâtre juif contemporain produit +sur tant de personnes dénuées de prévention +une impression si désagréable. Nos coutumes +fondamentales de moralité y sont bafouées.</p> + +<hr> + + +<p class="date">Janvier 1912.</p> + +<p>Préface : mon seul but est de connaître +l’homme ou, si l’on veut, d’apprendre à le connaître.</p> + +<p>Lorsque l’idée d’une nouvelle ou d’un roman +me vient, c’est qu’un personnage ou un groupe +d’hommes m’est apparu sous un jour que je +crois nouveau, et j’éprouve un irrésistible besoin +de le faire connaître. C’est au fur et à mesure +que je trace mon tableau, curieux de l’homme +ou des mœurs, qu’un certain amour des +hommes, une pitié, une intuition de leurs aspirations +ou l’introduction de mes propres aspirations, +apportent à l’ouvrage un caractère plus +touchant ou plus élevé, mais que je ne me suis +pas proposé tout d’abord.</p> + +<p>C’est en travaillant à mieux connaître l’homme +que nous pouvons être plus utiles.</p> + +<p>Si nous nous sommes proposé d’améliorer +l’homme ou de l’élever, en lui présentant des +images de lui qui ne sont pas justes, notre échafaudage +s’écroule, un enfant l’ébranlerait. L’édifice +littéraire ne peut être fondé que sur la connaissance +de l’esprit et du cœur humains.</p> + +<p>Il est clair que cet édifice ne peut être réussi +et en imposer que par l’air de beauté qu’il a, et +que ne saurait lui communiquer que l’âme de +l’artiste qui l’élève.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1912.</p> + +<p>L’art pour l’art.</p> + +<p>Conception qui semble fausse, parce qu’on +entend généralement par là que l’art <i>né de l’art</i> +même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne +<i>naît pas de l’art</i>. L’art naît de la collaboration +amoureuse de notre inconscience, d’une part, +et d’autre part de la vie.</p> + +<p>L’art produit par un homme uniquement +préoccupé d’œuvres d’art est stérile. L’art +viable ne vient pas du temple ; il vient de la rue, +et s’achemine vers le temple.</p> + +<p>Ce n’est pas sur le <i>but</i> de l’art que l’on se +trompe en prononçant la formule « l’art pour +l’art », c’est sur l’<i>origine</i> de l’art. L’art n’a pas +d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que +de l’art.</p> + +<p>L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre +d’art a quelque chose qui brûle et consume +les organes de la fécondation artistique +chez celui qui l’éprouve. Elle le leurre. Elle le +pousse à faire œuvre d’art, mais elle le bute à +l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale +a une origine plus modeste ; elle est d’ordinaire +plébéienne, si l’on peut dire : ses générateurs +ne sont pas œuvre d’art.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1912.</p> + +<p>Conseil très avisé, et dont il faudrait toujours +se souvenir, que Banville écrivait à Flaubert : +« … Le public n’entend pas un mot, s’il n’est +pas prévenu qu’on va le lui dire et qu’il l’entendra. » +A placer un jour en épigraphe pour +quelque préface à un de mes ouvrages.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1912.</p> + +<p>« De balustres plus hauts ». Titre possible +d’un roman de l’auteur de <i>l’Enfant à la balustrade</i>. +Conclure à un stoïcisme qui admet et +pratique le sourire — à mon sens le degré le +plus élevé de l’héroïsme viril. Tableau de toutes +les injustices possibles, beauté de la raison +bafouée, exaltation des médiocrités, triomphe +des médiocres, et conclusion sereine dans la +contemplation intérieure, comportant une sorte +de joie qu’une conception de beauté s’élève de +ce bourbier, sourire ému à la fleur qui naît de +la fange.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1913.</p> + +<p>Celui qui « s’exprime bien », c’est celui qui +fait un soliloque ; c’est celui qui, s’adressant +dans la conversation à autrui, ne tient pas +compte d’autrui, mais de lui-même. Celui qui +tient compte d’autrui, ne s’exprime plus déjà +bien : il s’exprime et il se déprime à l’image +d’autrui ; la force qu’il emploie à deviner autrui, +puis à dire pour autrui ce qui peut être entendu +par autrui, il l’emploie à ses propres dépens, +il se fatigue, et de plus il se trahit en usant +d’une langue qui n’est plus tout à fait la sienne.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1919.</p> + +<p>Il ne faut pas faire fi d’une certaine littérature +de deuxième ordre. C’est celle-là seule qui +permet d’avoir des peintures fidèles et complètes +de la société. C’est celle où les qualités +de composition et le principe rigoureux de la +généralité des types n’empêchent pas les discussions +ni les portraits de la qualité secondaire +qui donnent à une époque sa saveur. La littérature +de premier ordre nous maintient entre des +limites sévères et peut nous obliger à une certaine +stagnation, à celle des grands lieux communs +sur lesquels sont faits les chefs-d’œuvre.</p> + +<hr> + + +<p>Je suis un ardent partisan de la liberté de +l’écrivain.</p> + +<p>Mais en déclarant ce principe, j’entends +donner à chacun des termes qui le composent +toute sa valeur.</p> + +<p>Il est arrivé de tout temps, il arrivera toujours +que l’écrivain, qu’il soit moralisateur indigné +ou fidèle notateur des mœurs et des secrets +du cœur humain, choque par sa violence ou ses +nouveautés les esprits tranquilles. Je l’ai, pour +ma part, plusieurs fois déclaré : la littérature +est dangereuse. L’écrivain qui s’interdit la libre +expression, s’émascule, affadit son ouvrage, +appauvrit le spectacle de la nature ou de la vie +que son but est précisément de rendre plus +sensibles. Mais n’oublions pas que cette liberté +extrême, celle d’un Aristophane, celle d’une +Sappho, celle d’un Anacréon, celle d’un Juvénal, +celle d’un Suétone, et celle d’un Agrippa +d’Aubigné, d’un Rabelais, d’un Laclos, d’un +Voltaire, d’un Rousseau, d’un Baudelaire, c’est +la liberté de véritables <i>écrivains</i>. A quoi se +reconnaîtra la qualité de véritable écrivain ? +Question assurément épineuse, mais assez tôt +résolue par les hommes cultivés ou à qui simplement +la pratique des livres est familière. +L’art se devine, il se sent, même alors qu’il +n’est pas celui auquel nous accordons nos préférences. +Le caractère le plus commun, le plus +facile à discerner, que je signalerai en lui, est +celui de <i>nécessité</i>. Ce qui signalera la présence +de l’art, c’est qu’il semblera que telle description, +que telle scène, une sorte d’exigence +supérieure les réclamait. Elles manquaient, +une main habile les a réalisées.</p> + +<hr> + + +<p class="date">Juillet 1923.</p> + +<p>Prendre un ton simple, « se mettre à la portée », +c’est très bien, et l’on peut dire d’excellentes +choses sur ce mode, mais c’est une +dangereuse attitude de l’esprit. Il risque, en +l’adoptant, que le parti d’exprimer tout simplement, +ne gagne la pensée ; gardons-nous, sous +le prétexte de nous faire comprendre des +simples, de n’avoir plus que des idées générales.</p> + +<hr> + + +<p>En un sens, la littérature est bien plus que la +vie, puisque chez certains — comme chez +moi — le fait d’écrire fait passer à un état +d’activité, d’intelligence, de passion même, +qu’ils n’atteignent pas dans la vie.</p> + +<p>C’est à cause de cela que la littérature est si +frappante pour ceux-là mêmes qui vivent le +plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un +homme assis à sa table, et dénué de passion, +est arrivé par un enchantement.</p> + +<hr> + + +<p>Est classique qui peut. Et tant mieux pour +lui ! Car cette conception de l’art est évidemment +la plus satisfaisante généralement, et la +seule qui puisse être proposée en exemple.</p> + +<p>Mais je ne conçois pas que l’on puisse interdire +à l’individu de s’exprimer à sa guise et de +se vider tout entier, quitte à produire à un œil +olympien quelque monstrueux effet. Sans ces +jets d’eau souterraine, bouillonnante, empuantie +souvent, mais, souvent aussi, ferrugineuse, +les plus beaux génies ordonnés s’anémient. Les +germes de vie ne se trouvent-ils pas dans les +cavernes de l’inconscient comme dans les +ombres sous-marines, plutôt que sous l’implacable +clarté du désert ? Je le crois. Et je crois +aussi que les plus grands parmi les écrivains +sont ceux qui, connaissant ces farouches lieux +d’approvisionnement, en affrontent les horreurs — pour +s’approvisionner — et remontent +prendre leur repas, civilement, sur une table +bien ordonnée, au soleil.</p> + +<p>En gros, Classicisme a-t-il le sens de discipline ? +Romantisme veut-il dire : liberté ? Si +oui, la liberté est indispensable. La discipline, +qui ne l’est pas moins, ne peut être tolérée que +si elle se concilie avec la liberté.</p> + +<p>Or, non seulement la discipline se concilie +avec la liberté, mais je suis convaincu que la +liberté ne peut s’exercer d’une manière efficace +que sous le contrôle d’une autorité forte.</p> + +<p>L’ensemble des règles que l’on sous-entend +quand on dit classicisme, ne me paraissent +d’ailleurs nullement arbitraires ; elles correspondent +au vœu secret des cerveaux les plus +<i>sains</i>, non seulement de notre race, mais +d’autres aussi, puisque c’est Gœthe qui a appliqué +au genre classique l’épithète que je souligne.</p> + +<p>Dès lors, en quoi cet équilibre souverain +s’oppose-t-il au libre usage des goûts particuliers +et même à tout ce que pourrait avoir de +plus frénétique une individuelle inspiration ?</p> + +<p>Autrement dit, cette complète liberté qu’il +faut laisser à l’écrivain — et dont l’usage et +l’abus sont confondus sous le nom de romantisme — n’aura +jamais qu’un aboutissement +tout à fait heureux, c’est lorsqu’elle déposera +son poète au seuil de l’œuvre de caractère classique.</p> + +<hr> + + +<p class="date">1924.</p> + +<p>Difficulté du roman de nos jours.</p> + +<p>Un critique fertile en aperçus ingénieux, +M. André Thérive, fait cette observation : que +le bon roman situe toujours son action à une +époque antérieure à celle où il est écrit. Je la +crois juste. L’observation de cette règle a sans +doute toujours été possible ; mais il me semble +qu’elle l’est moins que jamais à notre époque.</p> + +<hr> + + +<p>On dirait que nos contemporains (1924) +prennent connaissance par le moyen d’un instrument +autre que celui qui nous a servi jusqu’ici. +Ils lisent des livres que nous ne savons +par quel bout prendre. Le phénomène est analogue +à celui qui consisterait à prendre les +phrases au rebours, soit : attribut, verbe, sujet, +tandis que nous éprouvons l’impérieux besoin +de mettre le sujet d’abord, puis le verbe et +l’attribut. On saute d’un paragraphe à l’autre, +au lieu de glisser comme il se faisait depuis que +le français existe. On saute, on trébuche, on +attrape même des entorses. Souvent aucun lien +apparent. Et l’on doit sauter encore. On traverse +un champ de terre labourée, par le travers +des sillons, — marche éreintante. Cela n’a +pas l’air de fatiguer les hommes d’aujourd’hui. +Je crois qu’ils survolent le champ ; ils ne se +blessent pas aux aspérités ; ils prennent une +connaissance d’ensemble. Autrement dit, ils ne +lisent plus : ils parcourent. Un certain sens +leur apparaît, comme une ville au milieu des +plaines, un fleuve, la côte maritime pour l’œil +de l’aviateur. Et le parcours terrestre, à petits +pas ou en voiture sensible aux obstacles du sol, +dès lors ne les intéresse plus. De là leur peu +d’intérêt pour les beautés du style, pour l’harmonie, +voire pour l’orthographe.</p> + +<hr> + + +<p>L’extraordinaire abus dans la production du +roman dégoûte du roman les meilleurs esprits. +Ils en médisent, ils prédisent la fin du genre. +On dit : l’antiquité s’est bien passée du roman ; +on a bien oublié le roman après les débauches +romanesques des Astrée, des Clélie, etc. <i>Mais</i>, +on le reconnaît, il y a eu <i>la Princesse de Clèves</i>.</p> + +<p>Eh bien, voilà la réponse à la question, voilà +la solution de la crise du roman : il y aura toujours +quelque princesse de Clèves. Du jour où +une princesse de Clèves a paru en librairie, le +genre roman est devenu aussi nécessaire à la +vie intellectuelle de l’homme que l’amour l’est +à sa vie physique.</p> + +<p>Il y aura toujours des questions psychologiques +ou morales qui ne peuvent se traduire +suffisamment par une page de La Bruyère, de +La Rochefoucauld ni même de Pascal. L’union +enchanteresse de <i>l’image</i> avec l’idée <i>de la vie</i>, +avec la spéculation de l’esprit, une fois qu’on +l’a goûtée, une fois surtout qu’un écrivain l’a +éprouvée en notant sa pensée, elle ne sera +jamais abandonnée, ni même négligée par les +auteurs du premier ordre. Le plaisir de donner +la vie à une figure de fiction est d’une qualité +si grande, que ceux-là seuls qui ne l’ont jamais +goûté peuvent dire qu’on ne le goûtera plus. +Remarquez que sans exception ceux qui +annoncent la fin du genre roman laisseront +échapper : « Je n’en ai, il est vrai, jamais +fait un. »</p> + +<hr> + + +<p>Certains ne manqueront pas de dire que mon +peu de goût pour les montagnes, les sommets, +les neiges éternelles, marque une médiocre +aptitude à s’élever. Et ce qu’ils diront est bien +possible. Mais la vérité est que j’ai une aversion +naturelle pour le pittoresque de la grandeur ; +j’abhorre le sublime en images. Peu de +mots suffisent à le suggérer, et la plus stricte +économie d’expression, seule, approche de +l’inaccessible.</p> + +<p>Ç’aura été une des superstitions de notre +époque, que de se payer facilement d’apparences. +Lorsqu’ils sont réunis à Chamonix, ils +se croient reçus chez le sublime. Mais le sublime +répugne par-dessus tout à la familiarité, et il +écrase infailliblement qui fait mine de l’avoir +abordé. Au surplus, il est tout intérieur ; lui +seul se refuse à se laisser peindre ou photographier.</p> + +<p>Mon mépris du romantisme, du verbalisme +de Hugo. Décors de théâtre. Un petit mot de +Pascal…</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Avant-propos</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr> + +<tr><td class="h padtop">A propos de la décentralisation en art (1901)</td> +<td class="bot r padtop"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Sur le mouvement littéraire (1904)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Sur les tendances moralisatrices dans le roman (1904)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Sur la faillite de la critique (1906)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le sentiment de la nature (1908)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">37</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le théâtre et le livre (1912)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les tendances présentes de la littérature française (1912)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">55</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Pourquoi faut-il écrire ? Pour qui écrivez-vous ? (1912)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">65</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Doit-on écrire des romans pour les jeunes filles ? (1913)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">71</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Projet de préface (1913)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">81</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Un péril littéraire (1919)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’art et la France (1919)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">95</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Feuilles tombées (1919)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Lettre au R. P. ***, S. J. (1920)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">109</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Propos romanesques (1920)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Feuilles tombées (1921)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">131</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Menus propos (1921)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Liberté et littérature (1921)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Un genre littéraire en danger (1924)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">De l’idée pure à la fiction (1925)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">183</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Notes diverses (1900-1925)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">195</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1929. 38276.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + + +<table> +<tr><td class="h"><b>Au Service de l’ordre</b>, par Paul <span class="sc">Bourget</span>, de l’Académie +française</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Quelques témoignages</b>, par Paul <span class="sc">Bourget</span>, de l’Académie +française</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Idées et portraits</b>, par Louis <span class="sc">Bertrand</span>, de l’Académie +française</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Le Victorieux XX<sup>e</sup> siècle</b>, par Pierre <span class="sc">Moreau</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Chez nos Poètes</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span>, de l’Institut</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Chez les Musiciens, du XVIII<sup>e</sup> siècle à nos jours</b>, par +Adolphe <span class="sc">Boschot</span>, de l’Institut. Trois vol. Chacun</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Le Mystère musical</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Entretiens sur la beauté</b>, par Adolphe <span class="sc">Boschot</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Le Théâtre</b> (1918-1923), par Lucien <span class="sc">Dubech</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Les Chefs de file de la jeune génération</b>, par Lucien +<span class="sc">Dubech</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Mes Routes</b>, par Pierre <span class="sc">Lasserre</span>. <i>Grand prix de littérature</i> +(Académie française 1922)</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Lectures étrangères</b>, par Louis <span class="sc">Gillet</span>. 2 vol. Ch</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>… Mais l’art est difficile !</b> par Jacques <span class="sc">Boulenger</span>. Trois +volumes. Chacun</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Trois Études de littérature anglaise</b>, par A. <span class="sc">Chevrillon</span>, +de l’Académie française</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Jugements</b>, par Henri <span class="sc">Massis</span>. Deux volumes. Chacun</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><i>En marge de « Jugements ».</i> <b>Réflexions sur l’art du roman</b>, +par Henri <span class="sc">Massis</span>. In-8<sup>o</sup> ¼ colombier, sur alfa</td> +<td class="bot r w3"><div>7.50</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Dostoïevsky</b>, par André <span class="sc">Gide</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Livres et Portraits</b>, par Émile <span class="sc">Henriot</span>. 3 vol. Ch.</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>L’Esprit des Livres</b>, par Edmond <span class="sc">Jaloux</span>. 2 v. Chacun</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Figures étrangères</b>, par Edmond <span class="sc">Jaloux</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>La Renaissance littéraire de la France contemporaine</b>, +par Fortunat <span class="sc">Strowski</span>, de l’Institut</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>La Sagesse française</b>, par Fortunat <span class="sc">Strowski</span>, de l’Institut. +Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Gustave Flaubert, sa vie, ses œuvres, son style</b>, par +Albert <span class="sc">Thibaudet</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Intérieurs.</b> <i>Baudelaire</i>, <i>Fromentin</i>, <i>Amiel</i>, par Albert <span class="sc">Thibaudet</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Le Français langue morte ?</b> par A. <span class="sc">Thérive</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Les Mauvais maîtres</b>, par Jean <span class="sc">Carrère</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Mes Poisons.</b> Cahiers intimes inédits de Sainte-Beuve</td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Stendhal épicier ou les infortunes de Mélanie</b>, par +Paul <span class="sc">Arbelet</span></td> +<td class="bot r w3"><div>12 fr.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="h"><i>Les Maîtres de la pensée française</i>, par Jacques <span class="sc">Chevalier</span>.</td></tr> +<tr><td class="h2"><b>Descartes.</b> 10<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td> +<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h2"><b>Pascal.</b> 15<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td> +<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h2"><b>Bergson.</b> 11<sup>e</sup> édition. In-8<sup>o</sup> écu</td> +<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS (FRANCE) TYP. PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1929. 38276-VI-10</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77899 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77899-h/images/cover.jpg b/77899-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1678d3c --- /dev/null +++ b/77899-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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