diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 78041-0.txt | 6699 | ||||
| -rw-r--r-- | 78041-h/78041-h.htm | 8391 | ||||
| -rw-r--r-- | 78041-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 144555 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 15106 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78041-0.txt b/78041-0.txt new file mode 100644 index 0000000..aab31cd --- /dev/null +++ b/78041-0.txt @@ -0,0 +1,6699 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 *** + + + + + JACK LONDON + + EN + PAYS LOINTAIN + + TRADUCTION DE LOUIS POSTIF + + + PARIS + LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie + 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 + + MCMXXVI + + + + +DU MÊME AUTEUR + +A LA MÊME LIBRAIRIE + + + Le Vagabond des Étoiles, 1 vol. in-16. + Michaël, chien de cirque, 1 vol. in-16. + La Peste écarlate, 1 vol. in-16. + Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition). + Martin Eden, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition). + Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16. + Croc-Blanc, 1 vol, in-16. + Le Talon de Fer, 1 vol. in-16. + + +EN PRÉPARATION + + Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis + Postif). + Aventure (idem). + Le Loup des Mers (idem). + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE +RIVES DONT QUINZE HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75. + + +Tous droits réservés pour tous pays. + + + + +EN PAYS LOINTAIN + + Aux Filles du Loup qui ont engendré et allaité une race + d’hommes. + + Jack London. + + +Quand on pénètre en pays lointain, on doit avant tout faire table rase +des enseignements reçus jusqu’alors, pour se plier aux coutumes de cette +contrée neuve pour nous; il faut renoncer aux idées qui nous sont +chères, voire à nos anciens dieux, et prendre parfois même le +contre-pied des principes qui, jadis, réglaient notre conduite. + +Ceux qui s’adaptent aisément peuvent trouver une source de joie dans ce +brusque changement de vie. Pour les autres, ceux qui dès leur naissance +ont croupi dans l’ornière, la contrainte de cette nouvelle ambiance +devient bientôt intolérable; leur corps ainsi que leur esprit +s’insurgent contre un état de choses qu’ils ne peuvent comprendre. + +Cette révolte se manifeste par des actions et réactions qui se +traduisent chez le nouveau venu par une succession de souffrances et de +malheurs. Il ferait mieux alors de rebrousser chemin, car, s’il tarde +trop, il succombera fatalement. + +L’homme qui laisse derrière lui le confort d’une ancienne civilisation +pour affronter la jeunesse farouche et la simplicité primitive du Nord +peut escompter ses chances de succès en raison inverse de la force et du +nombre des coutumes définitivement ancrées en lui. + +S’il est réellement créé pour ce genre de vie, il s’apercevra bientôt +que les habitudes physiques sont de beaucoup les moins importantes. + +Échanger un menu délectable pour un plat grossier, une chaussure de cuir +solide pour le mocassin mou et informe, un lit de plumes pour le trou +dans la neige, ce n’est là que bagatelle. La vraie difficulté surgira +lorsqu’il devra non seulement se plier à toutes les circonstances, mais +encore s’adapter au caractère de ses compagnons. A la politesse banale +de la vie quotidienne, il lui faudra substituer l’indulgence, +l’abnégation et la patience. + +Au lieu de se confondre en remerciements, il exprimera sa gratitude sans +ouvrir la bouche et la prouvera d’une façon tangible, c’est-à-dire en +remplaçant le mot par l’acte, la lettre par l’esprit. + +Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra obtenir cette perle précieuse, la +vraie camaraderie. + + * * * * * + +Quand la fable de l’Or Arctique se répandit de par le monde, et que ce +vocable magique du Nord fit vibrer le cœur des hommes, M. Carter +Weatherbee lança au loin son rond de cuir confortable, remit à sa femme +la moitié de ses économies et, avec le reste, s’acheta un équipement. + +Non qu’il fût de caractère romanesque; le carcan du commerce avait +étouffé en lui toute sentimentalité; il était simplement dégoûté de +cette éternelle routine et préférait courir de grands risques, dans +l’espoir d’énormes bénéfices. + +Comme pas mal d’autres imbéciles, dédaignant les pistes battues par les +pionniers du Northland depuis une vingtaine d’années, il fila au +printemps sur Edmonton et là, courant pour ainsi dire au devant du +malheur, il se joignit à un groupe de chercheurs d’or. + +A part leurs plans, ces hommes n’avaient rien d’extraordinaire, et leur +objectif, pareil à celui de tous les autres, était le Klondike; mais le +chemin par lequel ils comptaient y parvenir suffoquait d’étonnement les +indigènes les plus endurcis, nés et élevés pour les vicissitudes du +Nord-Ouest. + +Jacques Baptiste lui-même--fils d’une Chippewa et d’un courrier +déserteur, qui avait poussé ses premiers vagissements dans une tente de +peaux de daims au nord du soixante-cinquième degré de latitude, et avait +sucé pour toutes friandises des morceaux de graisse crue--n’en revenait +pas. + +Bien qu’il eût accepté de leur louer ses services pour les conduire, +s’il le fallait, jusqu’aux glaces éternelles, il secouait la tête d’un +air sombre lorsqu’on lui demandait son avis. + +La mauvaise étoile d’un certain Percy Cuthfert devait suivre une course +ascendante car, lui aussi, se joignit à cette compagnie d’argonautes. +C’était un homme dont la situation était bien assise; son compte en +banque égalait la richesse de son savoir, ce qui n’est pas peu dire. +Rien ne l’obligeait à s’embarquer dans une telle aventure,--aucune +raison au monde--sauf qu’il était atteint d’une sentimentalité anormale. +Il se figurait voir dans cette entreprise le véritable esprit du +Romanesque et de l’Aventure. Plus d’un avant lui en a fait autant, et a +commis cette funeste méprise. + +La première débâcle du printemps vit le groupe descendre, avec des +glaçons, le Fleuve de l’Élan. + +C’était une flottille imposante, car elle emmenait un approvisionnement +considérable, et les blancs étaient accompagnés d’un contingent de métis +mal famés, avec femmes et enfants. + +Jour après jour, ils trimaient sur les bateaux et pirogues, faisaient la +chasse aux moustiques et autres pestes analogues, ou suaient et juraient +pendant toute la durée des portages. + +Un labeur comme celui-là met à nu l’âme humaine jusqu’aux racines; et +avant qu’on eût perdu de vue, vers le Sud, le lac Athabasca, chaque +membre de l’expédition avait hissé son vrai pavillon. + +Carter Weatherbee et Percy Cuthfert s’étaient révélés comme les deux +plus fainéants et geignards de la bande. Tous leurs camarades, ensemble, +se plaignaient moins de leurs ennuis et de leurs souffrances que chacun +de ces deux êtres en particulier. Pas une fois, ils ne se seraient +offerts spontanément pour accomplir l’une des mille et une petites +corvées du camp. Fallait-il aller chercher un seau d’eau, couper une +brassée supplémentaire de bois, laver et essuyer la vaisselle, +rechercher parmi les bagages un objet tout à coup indispensable, ces +deux rejetons civilisés se découvraient soudain une foulure ou une +ampoule exigeant des soins immédiats. Le soir, on les voyait les +premiers au lit, laissant en plan une vingtaine de corvées; au matin, +ils étaient les derniers à se montrer alors que tous auraient dû être +équipés avant de déjeuner. Personne n’arrivait si vite qu’eux aux repas, +mais jamais ils ne donnaient un coup de main à la cuisine. Ils sautaient +sans vergogne sur le meilleur morceau, et s’appropriaient sans scrupule +la part d’autrui. + +S’ils maniaient les avirons, ils inclinaient sournoisement les palettes +et les laissaient entraîner par le mouvement du bateau. + +Ils croyaient que nul ne s’en apercevait, mais leurs camarades juraient +à voix basse et en venaient à les détester; quant à Jacques Baptiste, il +les bafouait ouvertement, et les maudissait du matin au soir. Il faut +dire que Jacques Baptiste n’était pas un gentleman. + +Au Grand Esclave, on fit l’achat de chiens de la Baie d’Hudson, et la +flottille s’enfonça presque jusqu’aux bordages sous le poids +supplémentaire du poisson sec et du pemmican. Enfin, bateaux et +pirogues, emportés par le courant rapide du Mackenzie, plongèrent dans +la grande solitude. + +Tous les petits affluents donnant quelque espoir de réussite furent +prospectés, mais la décevante boue aurifère attirait les hommes toujours +au Nord. Au Grand Ours, vaincus par l’effroi qu’ils ressentent +habituellement devant les terres inconnues, les métis commencèrent à +déserter, et le Fort de Bonne Espérance vit les derniers et les plus +courageux courbés sous les câbles de touage, luttant contre le courant +dans lequel ils avaient été traîtreusement entraînés. + +Seul, Jacques Baptiste demeura. N’avait-il pas juré d’aller, s’il le +fallait, jusqu’à la glace éternelle? + +Maintenant, ils devaient consulter à chaque instant les cartes dressées +en majeure partie d’après ouï-dire. + +La nécessité de se hâter leur apparaissait impérieuse, car le soleil +avait déjà dépassé le solstice septentrional, ramenant l’hiver dans sa +course vers le Sud. + +Longeant le rivage de la baie où le Mackenzie se jette dans l’Océan +Arctique, ils pénétrèrent dans l’embouchure de la Rivière de la Pelure. + +Alors commença le rude travail de remonter le courant et les deux +Incapables se montrèrent plus apathiques que jamais. + +Le câble de halage et la perche, la pagaie et la remorque, les rapides +et les portages, toutes ces tortures donnèrent à l’un le dégoût le plus +profond pour les grands hasards de la vie et, à l’autre, l’occasion +d’écrire une terrible histoire vécue. + +Un jour ils se révoltèrent. + +Devant la bordée d’injures que leur déversa Jacques Baptiste, ils +redressèrent la tête comme des reptiles qu’on écrase, mais le métis les +roua de coups et les renvoya à leur tâche, meurtris et ensanglantés. +Pour la première fois, ils venaient d’avoir affaire à un homme. + +Abandonnant leur flottille aux sources de la Pelure, tous passèrent le +reste de l’été sur le grand portage au-dessus de la chute du Mackenzie, +dans la direction du Rat-de-l’Ouest. Cette petite rivière se jette dans +le Porc-Épic, qui à son tour rejoint le Yukon au point où cette +importante artère du Nord s’incurve sur le cercle arctique. + +Mais l’hiver les avait gagnés de vitesse dans leur course; un beau jour, +ils durent amarrer leurs radeaux à la glace épaisse qui se formait dans +les baies et débarquer en hâte leurs équipements. La nuit même, la +rivière se solidifiait, puis se dégageait plusieurs fois. Le lendemain +matin, elle s’était endormie pour de bon. + + * * * * * + +--Nous ne pouvons être à plus de quatre cents milles du Yukon, déclara +Sloper, en multipliant l’échelle de la carte par la largeur de l’ongle +de son pouce. + +Pendant cette discussion qui tirait à sa fin, les deux Incapables +n’avaient cessé de geindre sur leur malheureux sort. + +--Le Poste de la Baie d’Hudson, c’est de la vieille histoire! Il ne sert +plus à rien, répondit Jacques Baptiste. + +Son père avait accompli autrefois ce trajet pour la Compagnie des +fourrures et laissé sur la piste deux orteils gelés. + +--Tu perdu la boule! s’écria un autre. Tu prétends qu’il n’y a pas de +blancs? + +--Pas un! affirma Sloper d’un air sentencieux. + +Mais Dawson se trouve encore à cinq cents milles plus loin en remontant +le Yukon. Un bon millier de milles d’ici, au bas mot! + +Weatherbee et Cuthfert gémirent en chœur. + +--Combien de temps cela peut-il prendre, Baptiste? + +Le métis réfléchit un instant.--Travaillant comme diables, et tous tenir +le coup, on peut compter dix, vingt, quarante ou cinquante jours. Mais +si ces deux poupons venir avec nous (et il désignait les Incapables) +impossible dire. Peut-être quand il gèlera en enfer, peut-être même pas +à ce moment-là! + +La confection des raquettes et des mocassins cessa aussitôt. En +s’entendant appeler, un homme sortit d’une vieille cabane près de +laquelle brûlait le feu du camp et les rejoignit. + +Cette cabane constituait un des nombreux mystères qui dorment dans les +vastes solitudes du Nord. Quand et par qui avait-elle été bâtie? +Personne n’aurait pu le dire. Dehors, deux tombes, marquées de deux gros +tas de pierres, renfermaient peut-être le secret de ces précurseurs. +Mais quelle main avait entassé les pierres? + +Il était temps de partir. Jacques Baptiste s’arrêta en ajustant un +harnais, et immobilisa dans la neige le chien récalcitrant. + +Le cuisinier fit un geste de protestation contre le retard qui lui était +imposé, ajouta une poignée de lard dans une marmite de haricots qui +chauffaient à gros bouillons, et prêta l’oreille. Sloper se leva. Son +apparence chétive contrastait d’une façon grotesque avec la mine superbe +des Incapables. Faible, le teint olivâtre, échappé d’un trou à fièvre de +l’Amérique du Sud, il avait voyagé sous toutes les latitudes, et +cependant il se sentait toujours à même de se mesurer avec quiconque. Il +ne pesait certainement pas quatre-vingt livres, y compris son lourd +couteau de chasse, et son poil grisonnant montrait qu’il n’était plus +jeune. + +Les muscles frais et dispos de Weatherbee ou de Cuthfert auraient pu +accomplir dix fois l’effort des siens, et malgré tout il se piquait de +faire crever ces deux-là à la première étape. + +Pendant toute la journée, il avait exhorté ses camarades plus vigoureux +à risquer un trajet d’un millier de milles parmi les plus terribles +difficultés qu’on puisse imaginer. En lui s’incarnait le caractère +remuant de sa race; la vieille ténacité du Teuton, jointe au besoin +d’action et à la vivacité du Yankee, tenait la chair soumise à l’esprit. + +--Ceux qui veulent partir avec les chiens aussitôt que la glace le +permettra, n’ont qu’à le dire. + +--Moi! crièrent huit voix, faites pour égrener le chapelet de jurons le +long d’une rude piste sur des milliers de milles. + +--Avis contraire? + +--Moi, moi! + +Pour la première fois, les Incapables se mettaient d’accord sans tenir +compte de leurs intérêts personnels. + +--Et que prétendez-vous faire? demanda Weatherbee d’un ton agressif. + +--La majorité a décidé! La majorité a décidé! s’écrièrent les autres. + +--Si vous nous faussez compagnie, l’expédition peut échouer, reprit +suavement Sloper, mais je crois qu’en travaillant dur, nous nous +passerons bien de vous. Qu’en dites-vous, les gars? + +L’écho répéta leurs exclamations. + +--Mais voyons, hasarda Cuthfert, très embarrassé. Que peut faire un +pauvre type comme moi? + +--Viens-tu avec nous? + +--N... non! + +--Alors reste, si cela te fait plaisir. C’est pas nous qui trouverons à +redire. + +--Tu pourrais peut-être t’arranger avec ton propre à rien de compagnon, +avança un lourd Américain de l’Ouest, qui venait de Dakota, en désignant +Weatherbee. Lui te demandera sûrement de travailler quand il s’agira de +faire la cuisine et de ramasser du bois. + +--Alors l’affaire est terminée, conclut Sloper. Nous, nous partirons +demain pour camper à cinq milles d’ici, afin de tout mettre en ordre de +marche, et de nous rendre compte si nous n’avons rien oublié. + + * * * * * + +Les traîneaux grinçaient sur leurs patins garnis d’acier et les chiens +s’évertuaient à tirer, courbés dans les harnais où ils étaient condamnés +à mourir. + +Jacques Baptiste s’arrêta à côté de Sloper pour regarder une dernière +fois la cabane. La fumée s’échappait en volutes mélancoliques de la +cheminée de tôle. Les deux Incapables les regardèrent partir du seuil de +la porte. + +Sloper posa la main sur l’épaule de son camarade. + +--Jacques Baptiste, as-tu jamais entendu parler des chats de Kilkenny? + +Le métis secoua la tête négativement. + +--Eh bien! mon vieux copain, les chats de Kilkenny se sont entre-dévorés +jusqu’à ce qu’il ne restât de chacun d’eux ni peau, ni poils, ni le +moindre miaulement. Tu entends? Rien de rien. Or, ces deux individus ont +les bras retournés. Ils n’en ficheront pas un coup, cela nous le savons. +Pendant tout l’hiver, un hiver morne et interminable, ils resteront +seuls. N’ai-je pas raison de les comparer aux chats de Kilkenny? + +Ce qu’il y avait du Français dans Baptiste lui fit hausser les épaules, +mais l’Indien en lui resta coi. N’importe, son mouvement d’épaules était +significatif et gros de prophétie. + + * * * * * + +Au début, tout alla bien dans la petite cabane. Les rudes plaisanteries +de leurs camarades avaient inculqué à Weatherbee et Cuthfert le sens des +responsabilités qui leur incombaient. En somme, le travail n’écrasait +pas deux hommes en pleine vigueur. L’absence de leur cruel fustigateur, +ce terrible métis, avait ramené en eux une agréable réaction. Chacun +d’eux s’évertua à surpasser l’autre, et ils exécutèrent leurs menues +tâches avec un empressement qui eût fait écarquiller les yeux à leurs +camarades s’épuisant à présent, corps et âme, sur la Longue Piste. + +Tout souci avait disparu. La forêt qui les entourait sur trois côtés +constituait un bûcher inépuisable. A quelques pas de leur porte, +sommeillait la rivière du Porc-Épic, et d’un trou de sa robe de glace +jaillissait une source bouillonnante, claire comme le cristal, bien que +terriblement froide. Mais ils ne tardèrent pas à y trouver un +inconvénient. Le trou s’obstinait à geler, les contraignant pendant de +longues heures à rompre la glace. + +Les constructeurs inconnus de la cabane avaient prolongé les poutres de +côté pour servir de support à une cache sur le derrière. Là +s’entassaient en vrac les provisions des deux associés, trois fois plus +que suffisantes. Mais la plus grande partie était de nature à réparer +les forces nerveuses et musculaires, plutôt qu’à chatouiller +agréablement le palais. Il y avait du sucre en abondance pour deux +hommes ordinaires. Mais ces deux-ci n’étaient guère que des enfants. Ils +eurent vite découvert les bienfaits de l’eau chaude saturée à point avec +du sucre; ils trempèrent sans parcimonie leurs galettes et ramollirent +leurs croûtons dans le doux sirop blanc. Le café, le thé et surtout les +fruits secs subirent de désastreux ravages. Leur première discussion +naquit à propos du sucre. Et c’est une grande affaire quand deux hommes, +qui dépendent l’un de l’autre pour toute compagnie, commencent à se +quereller. + +Weatherbee aimait à pérorer sur la politique et Cuthfert, qui s’était +borné jusqu’alors à détacher ses coupons et à laisser la chose publique +se débrouiller de son mieux, se désintéressait de la question ou bien se +répandait en d’effarantes épigrammes. Mais l’employé était trop obtus +pour apprécier l’expression adroite de la pensée, et cette dépense +inutile d’esprit irritait Cuthfert. Habitué à éblouir les gens par son +éloquence, le manque d’auditoire constituait pour lui une véritable +souffrance. Il se tint pour offensé et, inconsciemment, il fit retomber +tout le poids de ce grief sur son pauvre diable de compagnon. + +A part leur existence actuelle, ils n’avaient rien de commun et leurs +mentalités ne présentaient aucun point de contact. Weatherbee était un +gratte-papier qui, de toute sa vie, n’était sorti de ses bureaux; +Cuthfert, maître ès arts[1], tripotait la peinture à l’huile et avait +écrit pas mal de choses. L’un était un homme de basse classe qui se +regardait comme un homme du monde, l’autre un gentilhomme qui avait +conscience de l’être. De là on peut conclure qu’un personnage peut être +de qualité, sans posséder les premiers éléments de la vraie camaraderie. + + [1] Master of Arts. Grade universitaire correspondant à notre + baccalauréat. + +Le scribe était aussi sensuel que l’autre était artiste. Ses aventures +d’amour, racontées avec force détails, et pour la plus grande partie +forgées dans son imagination, affectaient le délicat maître ès arts, +comme l’eussent fait les relents d’un égout. + +Il considéra son compagnon comme un animal malpropre et inculte, dont la +place était dans la fange avec les pourceaux. Il ne put s’empêcher de le +lui dire; celui-ci le traita en revanche de femmelette et de voyou. Sa +vie en eût-elle dépendu, Weatherbee n’eût pu dire exactement ce qu’il +entendait par «voyou», mais n’importe, le mot le satisfaisait. + +Weatherbee chantait, en détonnant toutes les trois notes, des chansons +comme le _Cambrioleur de Boston_ ou _Le Joli Mousse_ pendant des heures +entières. Cuthfert en pleurait de rage jusqu’à ce que, sa patience à +bout, il s’enfuît au dehors. Mais la situation était sans issue. Il ne +pouvait longtemps supporter l’intensité du froid; la petite cabane, où +s’entassaient les couchettes, le poêle, la table et tout le reste, les +bloquait dans un espace de dix pieds sur douze. La seule présence de +l’un devenait pour l’autre une sorte d’injure continuelle, et ils se +confinaient dans de mornes silences qui, de jour en jour, augmentaient +en durée et en intensité. Parfois une lueur dans le regard ou un pli de +la lèvre trahissait ce qu’il y avait de meilleur en eux, bien qu’ils +s’efforçassent de s’ignorer entièrement l’un l’autre pendant ces +périodes de mutisme. Et chacun, de son côté, s’étonnait de ce que Dieu +eût pu créer un être semblable à son compagnon. + +Ils avaient si peu d’occupations que le temps devenait pour eux un +fardeau intolérable. Leur paresse s’accrut encore de ce fait. Ils +tombèrent dans une léthargie physique à laquelle il leur fut impossible +de se soustraire et ils se révoltèrent à l’idée d’accomplir la plus +minime tâche. + +Un matin que Weatherbee devait, à son tour, préparer le déjeuner commun, +il se glissa hors de ses couvertures, et, pendant que son compagnon +ronflait, alluma d’abord la lampe à huile, puis le poêle. Les +bouilloires étaient gelées et il n’y avait pas dans la cabane d’eau pour +se laver. Il ne s’en inquiéta pas le moins du monde. En attendant que +l’eau dégelât, il coupa quelques tranches de lard et se plongea dans le +travail délectable de pétrir le pain. + +Cuthfert l’avait sournoisement observé entre ses paupières mi-closes. Il +s’ensuivit une scène au cours de laquelle ils ne se ménagèrent pas les +malédictions et ils convinrent que chacun d’eux, désormais, préparerait +sa nourriture. Une semaine plus tard, Cuthfert négligeait ses ablutions +matinales; il n’en mangea pas moins de bon cœur le repas qu’il s’était +fait cuire. Weatherbee se moqua de lui, après quoi la ridicule habitude +de se débarbouiller disparut complètement de leur existence. + +En voyant diminuer leur approvisionnement de sucre et autres petites +douceurs, ils commencèrent à craindre de n’en avoir pas la quantité qui +leur revenait à chacun, et, afin de ne point se trouver lésés, ils se +mirent à s’en gaver. De cette lutte de gloutonnerie, les friandises +pâtirent aussi bien que les hommes. Leur sang s’appauvrit du manque de +légumes frais et du défaut d’exercice, de repoussants boutons de couleur +rougeâtre leur couvrirent le corps. Cependant, ils refusèrent encore de +tenir compte de cet avertissement. Bientôt leurs muscles et leurs +articulations se mirent à enfler, leur chair noircit et leurs bouches, +leurs gencives et leurs lèvres prirent une teinte crêmeuse. Loin de se +trouver rapprochés par leurs misères, ils se bornaient à surveiller l’un +sur l’autre les symptômes du scorbut qui progressait. + +Ils ne prêtèrent plus la moindre attention à leur apparence physique, et +par là même oublièrent la décence la plus élémentaire. Jamais plus ils +ne prirent la peine de faire leurs lits, ou de renouveler au-dessous la +couche de branchages de sapin, et la cabane ressembla à une véritable +porcherie. + + * * * * * + +Pourtant il leur était impossible de passer leur temps sous leurs +couvertures, comme ils l’eussent désiré; le froid était inexorable et le +poêle exigeait de fortes quantités de combustible. Leurs cheveux et +leurs barbes devenaient hirsutes, et leurs hardes auraient rebuté un +chiffonnier. Mais ils ne s’en souciaient pas. Ils étaient malades et +personne ne pouvait les voir; en outre, tout mouvement leur était +pénible. + +A tout cela venait s’ajouter un nouveau sujet d’inquiétude--la peur du +Nord. Cette peur, fille à la fois du Grand Froid et du Grand Silence, +était née dans les ténèbres de décembre quand le soleil avait plongé +pour de bon derrière l’horizon du Sud. Elle les affectait suivant leurs +mentalités différentes. Weatherbee, en proie aux superstitions les plus +grossières, faisait de son mieux pour évoquer les esprits des inconnus +qui dormaient dans leurs tombeaux. Il s’y passionnait et il rêvait +qu’ils sortaient du froid pour venir vers lui, se blottissaient dans ses +couvertures et lui contaient les aventures et les tracas qui avaient +précédé leur trépas. Il s’arrachait à leur contact en les sentant se +rapprocher de lui et mêler aux siens leurs membres glacés; et quand ils +lui chuchotaient à l’oreille les secrets de l’avenir, la cabane +retentissait de ses hurlements de terreur. + +Cuthfert n’y comprenait rien--car les deux compagnons ne se parlaient +plus--et lorsque ces cris le réveillaient, il ne manquait jamais de +saisir son revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait +nerveusement, son arme braquée sur le dormeur inconscient. Il se figura +que l’homme devenait fou et commença à craindre pour son existence. + +Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète. L’artisan inconnu +qui avait construit la cabane, poutre par poutre, avait fixé une +girouette sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait +invariablement le Sud; certain jour, irrité de la voir dans cette même +position il la tourna vers l’Est et la surveilla attentivement; mais pas +un souffle d’air ne la fit remuer; alors il la déplaça vers le Nord, en +jurant de ne plus y toucher tant que le vent ne soufflerait point. Mais +le calme surnaturel de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait +au milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait viré. Une +déviation de dix degrés aurait suffi pour le contenter. Mais non, elle +restait fixée au-dessus de sa tête, immuable comme le Destin. Son +imagination se mit à battre la campagne et bientôt il considéra la +girouette comme une sorte de fétiche. + +Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait à travers les +mornes étendues, et laissait la peur envahir son âme. Il s’attardait à +rêver à l’Invisible et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le +fardeau de l’éternité. Tout, dans le Northland, possédait cette action +déprimante--l’absence de vie et de mouvement, les ténèbres, la paix +infinie de cette contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel +chaque battement du cœur retentit, la forêt imposante qui, dirait-on, +recèle quelque chose d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots ni +l’imagination ne sont capables de rendre. + +Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps, avec ses nations +industrieuses et ses vastes entreprises, lui semblait déjà bien loin. + +Parfois des réminiscences le hantaient--souvenirs de marchés publics, +d’expositions, de rues populeuses, de toilettes, de soirées, de +fonctions sociales, d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait +connus--mais c’étaient là comme les souvenirs confus d’une vie qu’il eût +vécue des centaines d’années auparavant sur une autre planète. Ces +visions devenaient pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de la +girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait pas à admettre +l’existence réelle des terres du Sud et à se figurer qu’en ce moment +même, elles bourdonnaient de vie et de mouvement. Non, il n’y avait pas +de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de mariages. Derrière ce +morne horizon s’étendaient de vastes solitudes et d’autres plus immenses +encore. Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère lourde du +parfum des fleurs. Ce n’étaient là que d’anciens rêves de paradis. Les +pays lumineux de l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante +Arcadie et les Iles bénies des Bienheureux. Ah! ah! Son rire fendit le +néant et ce bruit inaccoutumé le surprit. Il n’y avait pas de soleil. +Tout cela représentait l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était +le seul habitant. + +Mais Weatherbee? En ces instants-là, Weatherbee n’entrait pas en ligne +de compte. Il le considérait comme un Caliban, un fantôme monstrueux +enchaîné à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque crime oublié. + +Il vivait en compagnie de la Mort parmi les défunts, démoralisé par le +sentiment de son propre néant, écrasé sous la masse puissante des âges +révolus. La solennité de toutes choses l’épouvantait. Tout y concourait, +sauf lui-même: la cessation complète du vent et du moindre mouvement, +l’immensité des terres sauvages couvertes de neige, la hauteur du ciel +et la profondeur du silence. + +Cette girouette! Si seulement, elle voulait tourner. Si la foudre +pouvait tomber, ou la forêt s’embraser. L’effondrement des cieux, le +fracas du Jugement Dernier! N’importe quoi, n’importe quoi! Mais non, +rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la Peur du Nord étreignait +son cœur de ses doigts de glace. + +Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra une piste sur le bord du +fleuve--c’était l’empreinte légère d’un lièvre à raquettes sur le fin +duvet de la neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie existait +donc dans le Northland! Il la suivrait, l’étudierait, ne la lâcherait +pas des yeux. Oubliant l’enflure de ses membres, il s’élança à travers +la blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il s’enfonça dans la +forêt, et le court crépuscule de midi s’évanouit. Il continua sa +poursuite jusqu’à ce que la nature épuisée, reprenant ses droits, le +couchât anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre lui-même, +en découvrant que la piste n’avait existé que dans son imagination. + +Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant sur les mains et +sur les genoux, les joues gelées et ressentant dans les pieds un étrange +engourdissement. + +Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit même pas à le secourir. +L’autre piqua une aiguille dans ses orteils sans éprouver la moindre +sensation, puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la +gangrène s’y était mise. + +Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent, les morts désertaient +plus souvent leurs tombeaux et ne le laissaient plus en paix, même +durant son sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur leur +apparition, et chaque fois qu’il passait près des deux tertres, il était +secoué de frissons. + +Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent avec eux pour une +certaine tâche. Plein d’une horreur indicible, il se réveilla entre les +deux tas de pierres et se sauva comme un fou vers la cabane, mais il +avait dû rester dehors un certain temps, car il rentra aussi avec les +joues et les pieds gelés. + +Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par leur présence obstinée, +il bondissait autour de la hutte, massacrant l’air à coups de hache, et +détruisant tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces combats avec +les fantômes, Cuthfert se blottissait dans ses couvertures et suivait +tous les mouvements du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop. + +Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises, l’employé remarqua +l’arme braquée sur lui. Ses soupçons s’éveillèrent et désormais lui +aussi vécut en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point que +chacun d’eux se retournait avec un sursaut d’effroi dès que l’autre +passait derrière lui. Cette appréhension se changea bientôt en une manie +qui les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient tacitement +brûler la lampe toute la nuit et veillaient, avant de se coucher, à ce +qu’elle fût abondamment garnie de graisse. + +Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer l’autre et, pendant +de longues heures, ils restaient les yeux ouverts, grelottant sous leurs +couvertures, les doigts sur la gâchette. + +Tant par la Peur du Nord que par le surmenage de leur cerveau et par le +ravage du mal, ils perdaient toute apparence humaine et arrivaient à +ressembler à des bêtes sauvages traquées et aux abois. + +Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient devenus noirs et +leurs orteils se détachaient à la première et à la seconde phalange. +Chaque geste leur était une souffrance, mais le poêle insatiable +exigeait de leurs pauvres corps une rançon de tortures. Tous les jours +il réclamait sa nourriture--comme Shylock la livre de chair--et les +malheureux se traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper du +bois. + +Un jour, comme ils rampaient à la recherche de branches mortes, ils +pénétrèrent à leur insu dans un boqueteau par deux côtés opposés. +Soudain, deux spectres désorbités se trouvèrent face à face. La maladie +les avait transformés au point qu’il leur fut impossible de se +reconnaître. Ils se redressèrent, hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur +leurs moignons; ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se +battirent à coups de griffes, comme de véritables démons jusqu’à ce +qu’ils se fussent aperçus de leur méprise. + +Parfois aussi ils revenaient à leur état normal. Pendant une de ces +accalmies, ils divisèrent en deux parts égales le sucre, principal objet +de leurs dissentiments. Il n’en restait plus que quelques tasses dans +leurs sacs, rangés dans la cache; aussi chacun d’eux, pris de défiance, +surveillait le sien avec des yeux jaloux. + +Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine se déplacer, +démoralisé par la souffrance, la tête vide, la vue incertaine, il rampa +jusqu’à la cache, sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de +Weatherbee pour le sien. + +Janvier venait de commencer lorsque cet événement se produisit. Le +soleil était, depuis quelque temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud +et, à l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots de lumière +jaune sur le ciel septentrional. + +Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit une amélioration physique +aussi bien que morale. + +Midi approchait, le jour s’éclaircissait; il se traîna dehors pour jouir +de l’éphémère clarté qu’il considérait comme une promesse des futures +intentions du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux, rampa +à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige, sous la girouette +immobile, et attendirent. + +La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres climats, lorsque +la désolation s’abat sur la nature, il y existe tout de même une sorte +d’espoir latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant +interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil. + +Les deux hommes se figuraient avoir vécu des siècles dans cette paix +sépulcrale. Ils ne pouvaient invoquer aucun chant du passé, ni imaginer +aucun chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible de +l’éternité, ils l’avaient toujours connu. + +Leurs yeux restaient fixés sur le Nord; invisible, derrière eux, caché +par les montagnes qui se dressaient vers le Sud, le soleil glissait vers +le zénith d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette scène +grandiose, ils regardaient la fausse aurore grandir peu à peu. Une +faible flamme apparut et s’éteignit presque; puis elle s’accrut, passant +tour à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune safran. Elle +devint si éclatante que Cuthfert se figura un instant que l’astre était +derrière elle--c’eût été un miracle que le lever du soleil au Nord! + +Soudain, sans avertissement ni transition, le tableau s’évanouit. Le +ciel se décolora. La lumière du jour avait disparu. Leur respiration +était haletante. + +Mais qu’arrivait-il?... de menues parcelles scintillantes de givre +brillaient dans l’air et voici que du côté du Nord la girouette +projetait sur la neige une vague silhouette. Une ombre! Une ombre! + +Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement vers le Sud. Une +frange dorée sur le versant neigeux de la montagne les remplit de joie +un instant, puis disparut elle aussi. + +Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans les yeux. Un apaisement +étrange s’était emparé d’eux; ils se sentaient irrésistiblement +entraînés l’un vers l’autre. Le soleil revenait! Ils en jouiraient +demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune de ses visites +se prolongerait davantage et le temps viendrait où, dans leur ciel, il +n’y aurait ni nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais +au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus. L’hiver de glace +serait terminé, les vents souffleraient, et les forêts renverraient +leurs échos; la terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie +renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet horrible cauchemar +et regagneraient le Sud. D’un mouvement spontané, ils se penchèrent en +avant, et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains estropiées, +gonflées et tordues que cachaient leurs moufles. + +Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La terre du Nord est +inexorable et l’âme des hommes, là plus qu’ailleurs, reste soumise à +d’étranges lois, incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé en +pays lointain. + + * * * * * + +Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four un poêlon de pâte, se +surprit à songer à ce que les chirurgiens pourraient faire de ses pieds +quand il serait de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin +maintenant. + +Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout à coup, il éclata en +une volée de jurons qui s’arrêtèrent net. L’autre lui avait volé son sac +de sucre. + +Les choses auraient pu tourner mal, si les deux fantômes n’étaient +sortis de dessous leurs pierres, pour lui refouler les injures dans la +gorge. Ils l’attirèrent doucement hors de la cache qu’il oublia de +refermer. + +--Enfin, le but était atteint, songea-t-il; l’événement que, dans ses +rêves, ils lui avaient prédit, allait se réaliser. + +Ils le conduisirent toujours aussi doucement au tas de bois, et lui +mirent la hache dans la main. Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte +de la cabane, et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en +juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit sec du loquet +rentrant dans sa gâche. Et il sentait qu’ils restaient dehors à +l’attendre pendant qu’il accomplirait sa besogne. + +--Carter! dis donc! Carter! + +Effrayé par l’expression du visage de son compagnon, Percy Cuthfert se +hâta de mettre la table entre eux deux. + +Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage de l’autre ne +trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt la patiente détermination de +celui qui a une certaine tâche à accomplir et s’en acquitte +méthodiquement. + +--Eh bien! Quoi? Qu’y a-t-il? + +L’employé recula, coupant la retraite vers la porte, mais sans proférer +une parole. + +--Voyons Carter, Voyons! expliquons-nous! Calme-toi! + +Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement; d’un pas léger il +se dirigea vers son lit où se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux +fixés sur le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette en +saisissant en même temps son revolver. + +--Carter! + +La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il brandit son arme et fit +un bond en avant. La hache mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut +l’impression que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé lui tomba +dessus de tout son poids, lui étreignant la gorge de ses doigts +flasques. + +La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert, et tandis que ses +poumons haletaient de l’effort pour se libérer, il fouillait au hasard +parmi ses couvertures pour la retrouver. Puis il se souvint. Il glissa +la main pour atteindre le couteau attaché à la ceinture de l’employé et, +dans cette dernière prise de corps, ils s’enlacèrent étroitement. + +Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller. Il ne pouvait plus +remuer la partie inférieure de son corps. Le poids inerte de Weatherbee +l’écrasait et le clouait sur place, comme un loup pris au piège. + +Une odeur familière remplissait la cabane; il se rendit compte que le +pain était en train de brûler; mais que lui importait? il n’en aurait +plus jamais besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre dans +la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été si avare les +derniers jours. La girouette tournerait-elle encore? Elle tournait +peut-être en ce moment? Pourquoi pas? Ne venait-il pas d’apercevoir le +soleil? Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était +impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que l’employé était si +lourd. + +Comme la cabane se refroidissait vite! Le feu devait être éteint, et le +froid pénétrait. Il était déjà au-dessous de zéro, et la glace grimpait +à l’intérieur de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue +expérience, il pouvait mesurer les progrès de son invasion par +l’abaissement de la température dans la cabane. Le gond inférieur devait +être déjà blanc en ce moment. + +Est-ce que son histoire parviendrait seulement aux oreilles du monde? +Qu’en penseraient alors ses amis? Ils la liraient vraisemblablement en +buvant leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait les +entendre.--«Pauvre vieux Cuthfert», murmuraient-ils, «il n’était pas si +mauvais bougre après tout.» Il sourit de leurs appréciations et continua +sa route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours la même foule +dans la rue; mais, chose étrange, personne ne remarquait ses mocassins +de peau d’élan et ses jambières en lambeaux. + +S’il prenait un cab! Après le bain, un tour chez le coiffeur ne ferait +pas mal. Non! il mangerait d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des +légumes; comme tout était succulent! Et qu’était-ce? Des rayons de miel +laissant couler un liquide ambré. Mais pourquoi tant en apporter? Ah! +ah! Il ne pourrait jamais tout manger! + +--Cirer les souliers? Mais comment donc! + +Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait avec ébahissement +de bas en haut; se rappelant qu’il était chaussé de mocassins en peau +d’élan, il s’éloignait en hâte. + +Attention! la girouette a sûrement tourné. Non, un simple bourdonnement +dans ses oreilles, c’était tout, un simple bourdonnement. + +La glace devait maintenant dépasser le loquet et probablement elle +recouvrait le gond supérieur. Entre les poutres bourrées de mousse, de +petites pointes de givre commençaient à apparaître. Comme elles étaient +longues à venir! Mais non, puisqu’une nouvelle se montrait et puis +encore une autre. Deux! trois! quatre! elles arrivaient trop vite pour +qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément et voilà qu’une +troisième les rejoignait; maintenant, on ne les voyait plus, elles +s’étaient toutes rejointes et formaient une nappe. + +Eh bien! Il aurait de la société. Si jamais l’ange Gabriel rompait +l’immense silence du Nord, ils se tiendraient côte à côte, la main dans +la main, devant le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait! Dieu les +jugerait! + +Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans l’inconscience. + + + + +YAN, L’IRRÉDUCTIBLE + + Car il n’y a pas de loi, ni de Dieu, ni des hommes, + Qui vaille au nord du 53e degré de latitude. + + +Yan roula à terre, jouant des pieds et des mains, dans un mutisme +farouche. Deux des trois hommes qui s’accrochaient à lui se criaient des +ordres, et tentaient de maîtriser ce démon trapu et velu qui ne cessait +de gigoter. Le troisième poussa soudain un hurlement. Son doigt était +pris entre les dents de Yan. + +--Assez blagué, Yan, calme-toi! s’écria Bill le Rouge d’une voix +entrecoupée. En même temps, il serrait le coup de Yan à l’étrangler. Que +diable! ne peux-tu te laisser pendre sans faire tous ces embarras? + +Mais Yan ne lâchait pas le doigt, et continuait à se tortiller sur le +sol de la tente, au grand dommage des pots et des poêlons. + +--Vous n’êtes pas un gentleman! représenta Taylor, dont le corps suivait +le doigt, et qui se pliait à tous les soubresauts de la tête de Yan. +Vous avez tué M. Gordon, le plus brave et le plus honnête homme qui ait +jamais battu la piste derrière les chiens. Vous n’êtes qu’un assassin, +et il ne vous reste aucune dignité. + +--Tu n’es plus un frère, reprit Bill le Rouge, autrement tu nous +laisserais te passer la corde au cou, sans résistance. Allons, Yan, sois +chic avec les copains. Tu nous as assez ennuyés. Cesse tes grimaces, que +nous puissions te pendre proprement et en un tournemain. Ensuite, on +n’en parlera plus. + +--Hardi, les gars! brailla Lawson, l’ancien matelot. + +--Fourrez-lui la tête dans le pot aux haricots et appuyez ferme! + +--Et mon doigt, Monsieur? protesta Taylor. + +--Tu nous barbes avec ton doigt! il nous gêne rudement. + +--Mais je ne peux pas le retirer, Monsieur Lawson, il est toujours dans +la gueule du type et il me l’a à moitié chiqué. + +--Attention aux étais! + +Au moment où Lawson lançait son cri d’avertissement, Yan était parvenu à +se relever à demi, et les quatre hommes aux prises se bousculèrent à +travers la tente dans un pêle-mêle de peaux et de couvertures qui mit à +découvert le corps d’un homme inanimé portant au cou la trace +sanguinolente d’une balle. + +L’accès de folie de Yan était cause de tout cela, cette folie qui +s’empare de l’homme qui, ayant dépouillé depuis longtemps le grossier +vernis de la civilisation pour se vautrer dans la rudesse primitive, +voit un jour se dresser, dans son imagination, les vallées fertiles de +son pays natal et sent pénétrer dans ses narines le parfum du foin +coupé, de la verdure, des fleurs et de la terre fraîchement labourée. + +Pendant cinq années glaciales, sa démence avait eu le temps de germer au +cours de son pénible labeur le long du fleuve Stewart, à Forty Mile, +Circle City, Koyukuk, Kotzebue. Elle avait atteint son point culminant à +Nome, non la ville aux grèves d’or et aux sables rouges, mais la Nome de +97, avant le lotissement de la Cité de l’Enclume, ou l’organisation du +district de l’Eldorado. + +John Gordon, Yankee de naissance, aurait dû faire preuve de plus de +discernement. Pourquoi avait-il lâché le mot blessant juste à un moment +où Yan, torturé par la nostalgie, grinçait des dents, et où ses yeux, +injectés, lançaient des flammes? + +Il en était plus avancé! La tente sentait à présent la poudre; un homme +gisait immobile, et un autre se débattait comme un rat acculé, en +refusant de se livrer à ses camarades, pour être pendu de la façon +discrète préconisée par eux. + +--Si vous vouliez bien me le permettre, Monsieur Lawson, avant de +continuer ce vacarme, je vous indiquerais un excellent moyen pour forcer +cette vermine à desserrer les dents. Il ne veut ni me trancher le doigt, +ni me le lâcher. Il a l’astuce du serpent, Monsieur, l’astuce du +serpent! + +--La hachette! vociféra le matelot, la hachette! Il glissa le tranchant +près du doigt de Taylor, et pesa sur les dents de l’homme. Yan tenait +bon, et respirait par le nez, en soufflant comma un phoque. + +--Hardi tous! Ça y est! + +--Merci bien, Monsieur. Quel soulagement! + +Et M. Taylor se mit en devoir d’immobiliser, à pleins bras, les jambes +de la victime qui s’agitait éperdument. + +Mais, Yan, ensanglanté, écumant, jurant, persistait dans sa rage féroce. +Ses cinq années de glaces semblaient s’être transformées d’un coup en un +feu infernal. Le groupe chancelait de ci de là, haletait, suait comme un +monstre cyclopéen et multipède, jailli des profondeurs de la planète. La +lampe fut renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut plus +éclairée que par le jour crépusculaire de midi dont la lueur arrivait à +peine à percer la toile souillée de la tente. + +--Pour l’amour de Dieu! Yan! supplia Bill le Rouge, reprends tes +esprits. Nous ne voulons ni te faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout +ça, simplement te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que c’en est +effrayant. Et dire que nous avons pris la piste ensemble, et tu me +traites de la sorte! Je n’aurais jamais cru cela de toi, Yan! + +--Il a trop de sillage! Amarre-lui les guiboles, Taylor, et hale dessus! + +--Oui, Monsieur... monsieur Lawson. Quand je vous préviendrai, portez +tout votre poids sur lui. + +Le Kentuckien tâtonna autour de lui dans l’obscurité. + +--Allez-y maintenant, Monsieur, c’est le moment! + +Un mouvement de houle et deux cent cinquante kilos de chair humaine +oscillèrent et vinrent s’abattre contre les parois de la tente; les +piquets s’arrachèrent, les cordes cédèrent, et la toile s’affaissa, +enveloppant la mêlée dans ses plis graisseux. + +--Tu ne fais qu’aggraver ton cas! poursuivit Bill le Rouge, en enfonçant +ses pouces dans un gosier velu dont il avait réussi à terrasser le +propriétaire. Tu crois que tu ne nous a pas assez embêtés? Il va nous +falloir maintenant perdre une demi-journée à tout remettre en place, +quand nous t’aurons hissé en l’air. + +--Lâchez-moi! Je vous en prie, Monsieur, bredouilla Taylor. + +Bill le Rouge desserra son étreinte en grommelant, et les deux hommes +rampèrent vers le dehors. A ce moment, Yan réussit à se débarrasser du +matelot, et détala à travers la plaine neigeuse. + +--Allez! flemmards du diable! Buck! Bright! Cherche! Attrape! Attrape! +cria Lawson en s’élançant à la poursuite du fuyard. + +Buck et Bright, suivis de tous les autres chiens, eurent bientôt rejoint +et cerné le meurtrier. + +Cette course n’avait aucune raison d’être; il était aussi futile pour +Yan de chercher à fuir, que pour les autres de vouloir l’en empêcher. +D’un côté s’étendait le désert, de l’autre la mer gelée. Sans +provisions, sans abri, il ne pouvait aller bien loin. + +Il eût été plus simple d’attendre son retour, que la faim et le froid +rendaient inévitable. Mais ces hommes ne prenaient pas le temps de +réfléchir. Une sorte de démence s’était emparée d’eux. D’ailleurs, le +sang avait coulé et en eux parlait, tenace et brûlante, la soif du sang. + +«La vengeance m’appartient», a dit le Seigneur, et cela sous les climats +tempérés où le soleil ardent amollit l’énergie humaine. Mais dans le +Northland, la prière n’est efficace qu’appuyée de muscles solides, et, +de longue date, les hommes ne comptent plus que sur eux-mêmes. On leur a +affirmé que Dieu était partout, alors qu’en réalité il obscurcit le pays +la moitié de l’année, afin, semble-t-il, qu’on ne puisse le repérer: +alors ils tâtonnent dans les ténèbres. Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient +parfois des doutes sur les préceptes du Décalogue qu’ils estiment +inefficaces dans ce pays? + +Yan fuyait éperdument, sans but, sous l’empire d’une seule idée: +«vivre». Vivre! Exister! Buck fila comme une flèche grise, mais le +manqua. L’homme le frappa comme un fou et trébucha. Alors, les crocs +luisants de Bright se refermèrent sur son cou, et il s’abattit. + +_Vivre! Exister!_ Il continua de lutter, sauvagement, noyau d’une mêlée +d’hommes et de chiens. Son poing gauche était crispé dans le dos d’un +chien-loup, tandis que son bras entourait le cou de Lawson, en sorte que +chaque effort du chien contribuait à suffoquer un peu plus l’infortuné +matelot. La main droite de Yan disparaissait dans la toison bouclée de +Bill le Rouge. Quant à M. Taylor, il gisait cloué au sol, réduit à +l’impuissance par le poids des autres. + +La situation était sans issue; car la rage de Yan lui donnait une force +prodigieuse. Tout à coup, sans motif apparent, il relâcha ses diverses +prises et s’étendit tranquillement sur le dos. Ses adversaires se +dégagèrent et se redressèrent. + +Yan ricana avec malice. + +--Mes amis, dit-il, vous m’avez demandé d’être aimable. Maintenant, je +le suis. Que voulez-vous de moi? + +--Allons! cela va mieux, Yan. Calme-toi, répondit gentiment Bill le +Rouge. Je savais bien que tu ne tarderais pas à retrouver ton bon sens. +Calme-toi, et nous allons liquider gentiment notre petite affaire. + +--Quoi? Quelle affaire? + +--Eh bien! te pendre, voyons. Et tu devrais remercier ta bonne étoile +d’être tombé sur un gars qui s’y connaît. C’est une opération que j’ai +faite plus d’une fois aux États, et je la réussis à merveille. + +--Pendre qui? Moi? + +--Dame! + +--Ah! Ah! Écoutez-le divaguer! Donne-moi la main, Bill, que je me +relève, et que j’aille me faire pendre. + +Il se remit péniblement sur pied, et jeta les yeux autour de lui. + +--Herr Gott! Vous l’entendez? Il voudrait me pendre! Ho! ho! ho! Viens-y +donc! + +--Eh bien! nous allons voir! tête de Souabe! reprit ironiquement Lawson, +tout en coupant une sangle de traîneau qu’il enroula avec un soin qui ne +disait rien de bon. Le juge Lynch préside le tribunal aujourd’hui! + +--Un moment! s’écria Yan, et il se recula vivement du nœud coulant qu’on +lui présentait. J’ai quelque chose à demander et une importante +proposition à faire. Kentucky, sais-tu ce que c’est que le juge Lynch, +toi? + +--Oui, Monsieur, c’est une institution ancienne et respectée d’hommes +libres et de gentlemen. La corruption peut se cacher sous la toge d’un +magistrat, Monsieur, mais on peut toujours faire confiance au juge +Lynch, pour rendre la justice sans frais d’audience. Il se peut que des +gens vendent la loi et que d’autres l’achètent, mais, dans ce pays +éclairé, la justice est aussi libre que l’air que nous respirons, aussi +puissante que la liqueur que nous buvons, aussi expéditive que... + +--Abrège! que nous sachions ce qu’il veut! interrompit Lawson, troublant +la péroraison du discours. + +--Eh bien Kentucky! réponds-moi. Quand un individu en tue un autre, le +juge Lynch le pend-il? + +--Si sa culpabilité est suffisamment prouvée, oui, Monsieur! + +--Et dans ton cas, Yan, les preuves abondent pour en faire pendre une +douzaine! jeta Bill le Rouge. + +--T’en fais pas, Bill. Je causerai après avec toi. C’est autre chose que +je veux savoir de Kentucky... Et si le juge Lynch ne pend pas cet +individu, qu’est-ce qui arrive? + +--Dans ce cas, l’homme est libre, et ses mains sont lavées du sang qu’il +a versé. De plus, Monsieur, il est dit pour mémoire dans le texte de +notre grande et glorieuse Constitution, que nul ne peut être poursuivi, +au péril de sa vie, deux fois pour un seul et même crime, ni en fait ni +en paroles. + +--Et on n’a pas le droit de tirer sur lui, de l’assommer à coups de +bâton ou de lui faire autre mal? + +--Non, Monsieur! + +--Bon! Vous entendez ce que dit Kentucky, têtes de pioches que vous êtes +tous! Maintenant, c’est à Bill que je m’adresse. Tu connais ton affaire. +Bill, et tu vas me pendre tout chaud, n’est-ce pas? Qu’en dis-tu? + +--Tu peux parier sur ta vie, Yan, que si tu ne nous cherches plus +d’histoires, tu auras lieu d’être satisfait de mon travail. Je sais y +faire. + +--Tu as de la tête, Bill, et tu as retenu pas mal de choses. Alors, tu +sais que deux et un font trois, pas vrai? + +Bill en convint d’un signe de tête. + +--Quand tu as deux choses, ce n’est pas trois, pas vrai? Alors +suivez-moi bien, et je vais m’expliquer. Pour une pendaison, il faut +trois choses: il faut avoir l’homme. Et d’une! C’est moi. Il faut une +corde. Ça fait deux! C’est Lawson qui la tient. La corde doit être +attachée à quelque chose. Et de trois! Promenez vos yeux sur le paysage +et cherchez cette troisième chose. Hein? Qu’est-ce que vous en pensez? + +Machinalement, tous les regards balayèrent la plaine de neige et de +glace. C’était une surface uniforme, sans contrastes ni saillies, +triste, désolée et désespérément monotone, puis la mer encombrée de +glaces, la pente douce du rivage, avec, comme fond, des collines basses, +et sur tout cela la neige étendait son manteau. + +--Ni arbres, ni étais, ni cabanes, et de poteaux télégraphiques pas +davantage, gémit Bill le Rouge, rien d’assez fort ni d’assez grand pour +faire quitter terre aux orteils d’un homme de cinq pieds! J’abandonne la +partie! Et il examina avec regret la portion de l’anatomie de Yan placée +entre la tête et les épaules. J’abandonne, répéta-t-il tristement à +Lawson. Jette ta corde. Dieu n’a jamais voulu créer cette contrée pour +les nécessités de la vie, voilà un fait manifeste. + +Yan se mit à ricaner triomphalement. + +--Je pense que je puis aller fumer une pipe dans la tente? + +--Les faits te donnent raison, Yan, mon fils, reprit Lawson, mais tu +n’es qu’une gourde, et ceci, sache-le, ne fait pas l’ombre d’un doute. +C’est aux gens de mer de venir vous donner des leçons, à vous, tas de +croquants. Savez-vous ce que c’est qu’une paire de ciseaux? Eh bien! +pigez-moi ça! + +Sans perdre de temps, le matelot exhuma une paire de longues rames du +tas d’objets hétéroclites qu’ils avaient fourrés dans leur bateau au +début de l’hiver. Il les attacha ensemble, à peu près à angle droit, par +l’extrémité des palettes. Il enfonça les poignées dans la neige jusqu’au +sable. Puis, au point d’intersection, il attacha deux cordes de tentes, +fixa l’une d’elles à un bloc de glace et tendant l’autre à Bill le +Rouge: + +--Voilà, mon gars! Attrape ça et débrouille-toi! + +--Non! non! s’écria, Yan, en reculant et montrant les poings: ça n’a +rien à faire! Je ne veux pas être pendu. Approchez, tas de brutes, que +je vous rosse tous l’un après l’autre. Vous allez voir ce que c’est +qu’un diable. Je me ferai tuer, plutôt que de me laisser pendre. + +Et il vit avec horreur sa potence se dresser en l’air. + +Le marin et les deux autres hommes bondirent sur le meurtrier, fou de +rage. Tous trois roulèrent et se débattirent furieusement dans la neige +qu’ils creusaient jusqu’au sol. Leur lutte inscrivait sur la page +blanche de la nature un chapitre de la tragédie humaine. + +Chaque fois qu’il pouvait s’en saisir, Lawson ligotait une main ou un +pied de Yan. Ruant, griffant, jurant, il finit, pouce après pouce, par +être réduit à l’impuissance, ficelé et traîné à l’endroit où les rames +inexorables étaient plantées dans la neige comme un compas gigantesque. + +Bill le Rouge ajusta le nœud coulant, et lui plaça la boucle sous +l’oreille gauche, à l’instar du bourreau. M. Taylor et Lawson +empoignèrent l’autre corde, n’attendant que l’ordre de hisser. Bill +s’attardait à contempler son œuvre avec une satisfaction d’artiste. + +--Herr Gott! Regardez donc! + +L’intonation de terreur qui perçait dans la voix de Yan les fit tous se +détourner. + +La tente aplatie s’était soulevée et, dans le crépuscule grandissant, +elle tendait des bras fantomatiques, et titubait dans leur direction. + +Mais au même instant, John Gordon, ayant enfin trouvé une issue, en +sortait. + +--Quel sacré!... + +Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il aperçut la scène. + +--Hé là! Je ne suis pas mort! hurla-t-il, en s’avançant furieux vers le +groupe. + +--Permettez-moi, monsieur Gordon, de vous féliciter pour vous en être si +bien tiré, aventura M. Taylor. + +--Il était moins cinq, juste moins cinq! + +--Au diable tes félicitations! J’aurais aussi bien pu crever et pourrir! +Je ne vous dois aucun merci, bande de... + +Et là-dessus, les sentiments de John Gordon se traduisirent en un +torrent tumultueux de mots anglais, élégants, véhéments, accusateurs, et +comprenant uniquement des explétifs et des épithètes. + +--Il m’a simplement marqué, ajouta-t-il, après avoir déversé sa rancune. +Tu as déjà marqué du bétail, Taylor? + +--Oui, Monsieur, plus d’une fois, là-bas, dans le Pays de Dieu. + +--Eh bien! c’est précisément ce qui m’est advenu. La balle n’a fait que +m’effleurer la base du crâne en haut de l’échine. J’ai été étourdi, mais +il n’y a pas de bobo. + +Il se tourna vers l’homme garrotté. + +--Debout Yan! Je vais t’en mettre tant que tu pourras en encaisser, ou +tu vas me faire des excuses. Déblayez la place, vous autres! + +--Pas du tout! Déliez-moi, et vous allez voir! répliqua Yan +l’irréductible, dont le démon intérieur restait indompté. Quand je +t’aurai rossé, ce sera le tour des autres abrutis, l’un après l’autre, +et tous tant qu’ils sont! + + + + +QUAND UN HOMME SE SOUVIENT + + +Fortuné La Perle avançait péniblement sur la neige, haletant et +maudissant tour à tour sa déveine, l’Alaska, Nome, les cartes et +l’individu à qui il venait de faire tâter de son couteau. + +Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore vivante en son +esprit: l’homme se cramponnant au bord de la table et s’affaissant +doucement par terre--les jetons qui roulent et les cartes éparpillées, +le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise; les tenanciers +des jeux cessant leurs appels et le cliquetis des dés s’éteignant, la +stupeur peinte sur tous les visages; puis un silence qui lui avait paru +interminable, et alors le grand cri de meurtre et la houle de vengeance +qui, accompagnant sa fuite, lançaient à ses trousses toute une ville en +furie. + +--Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant dans l’obscurité +pour gagner la grève. + +De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient: tentes, +cabanes, maisons de danse lâchaient leurs occupants sur ses talons. Les +cris des hommes et les hurlements des chiens lui déchiraient les +oreilles et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle. + +Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants, dépitée d’avoir en +vain fouillé les tenèbres se dispersa. + +Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement à ses pas. +Tournant la tête de temps à autre, sans s’arrêter, il l’entrevoyait, +tantôt se détachant vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la +masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une embarcation du port. + +Fortuné La Perle jurait faiblement, comme une femme avec l’envie de +pleurer causée par la fatigue, et s’enfonçait plus avant dans le +labyrinthe formé par des amoncellements de glace, des tentes, des trous +de sondage. Il trébuchait sur des haussières tendues et des piles de +marchandises, s’empêtrait dans des cordes de tentes, se cognait contre +des piquets bêtement plantés sur son chemin et s’abattait à chaque +instant sur des amas de neige et de bois flotté. + +De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité, il ralentissait son +allure, étourdi par les battements précipités de son cœur et sa +respiration saccadée. Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et +l’obligeait à reprendre sa course. + +Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il frissonna. Son +fatalisme de joueur attachait une signification à la persistance de +cette ombre silencieuse, inexorable et tenace. + +Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au bout et ne +quitte les joueurs qu’après le règlement des comptes. + +Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses, et quand il se +retourna vers l’intérieur des terres et fila sur la toundra neigeuse, il +ne fut pas surpris de voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui. + +Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au milieu d’un vaste espace +libre et fit face à l’apparition. La moufle de sa main droite glissa et +son revolver refléta la lueur incertaine des étoiles. + +--Ne tire pas! Je ne suis pas armé! + +L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de cette voix, La Perle +sentit ses genoux trembler et, en même temps, une impression de +soulagement dilata sa poitrine. + +Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure différente si Uri +Bram, ce soir-là, avait eu son revolver, lorsque assis sur les bancs +grossiers de l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela aussi +qu’on peut attribuer certain voyage sur la Grande Piste qu’il accomplit +ultérieurement en compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En tout +cas, il répéta: + +--Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver. + +--Alors, par le feu de l’enfer! pourquoi me cours-tu après? s’écria le +joueur, abaissant son arme. + +Uri Bram haussa les épaules. + +--Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu m’accompagnes. + +--Et où? + +A ma hutte, là-haut, à la limite du camp. + +Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et prit divers dieux à +témoin de la folie de son interlocuteur. + +--Qui es-tu? dit-il pour terminer, et pour qui me prends-tu, pour croire +que je vais aller à ton commandement passer ma tête dans le nœud +coulant? + +--Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement, et ma cabane est un peu +plus haut, à la lisière du camp. Je ne te connais pas, mais tu viens +d’arracher l’âme du corps d’un homme--vois encore le sang sur ta +manche--et comme sur un second Caïn, la main de l’humanité s’appesantit +sur toi. Il n’est aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai +une hutte... + +--Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit Fortuné La Perle, ou +je vais te traiter comme un autre Abel. Un mot de plus et nous allons +voir! Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur les collines. +Qu’ai-je à faire de ta hutte? Ce que je veux, pourceau maudit, c’est +fuir loin, loin, bien loin d’ici! + +«J’ai presque envie de retourner faire du grabuge, de régler leur compte +à quelques-uns, bande de cochons! et de terminer cette sacrée histoire. +La vie c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et j’en ai +soupé!» + +Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et Uri Bram profita de +l’instant. Dame, ce n’était pas un orateur! et son discours fut le plus +long qu’il ne prononça jamais--à part un autre dont il sera question +plus loin. + +--C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte. Je peux t’y cacher si +bien qu’ils ne te découvriront jamais, et je ne manque pas de +provisions. Pas d’autre moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même +des chiens; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le poste le plus +rapproché et les coureurs le gagneront de vitesse. De même si tu pars du +côté d’Anvik. Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer. + +«Allons! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire soit étouffée. D’ici un +mois, et même avant, on t’aura oublié, on parlera de la ruée d’York et +de bien d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste sans te +faire remarquer. + +«J’ai mes idées sur la justice! Si je t’ai poursuivi quand tu as quitté +l’Eldorado, puis sur la grève, ce n’était pas pour t’arrêter ou pour te +dénoncer. J’ai mes idées à moi et elles ne les regardent pas.» + +Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa poche un livre de +prières. + +L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira de sa lueur jaune +les têtes découvertes des deux hommes et leurs mains nues tenant le +livre sacré. Fortuné La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa +parole, et ce serment sincère ne devait jamais être violé. + +Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une courte hésitation. Il +s’étonnait de la conduite bizarre de cet homme qui le prenait sous sa +protection, et un soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la +bougie, il vit une pièce confortable et inoccupée et se mit à rouler une +cigarette, pendant que l’autre préparait du café. + +La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé sur le dos avec une +nonchalance qui n’était pas entièrement feinte, il scrutait avidement la +physionomie d’Uri, à travers les spirales de fumée. + +Cet homme, aux traits énergiques, avait une force d’un genre spécial qui +ne s’extériorise pas. Ses rides formaient des sillons aussi profonds que +des balafres, et jamais une expression de sympathie ou de gaîté ne +venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et froids brillaient sous +d’épais sourcils broussailleux. Sa mâchoire et son menton dénotaient une +fermeté de décision que son front étroit indiquait comme irrévocable et, +au besoin, sans pitié. + +Tout, dans son visage, exprimait la dureté: le nez, le pli de ses lèvres +et les intonations de sa voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la +solitude et dédaigneux de l’approbation d’autrui; d’un homme qui, plus +d’une fois passait la nuit à débattre ses actes avec sa conscience, mais +qui se levait pour faire face à la lumière, la bouche close, afin que +nul ne connût ses hésitations. + +Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné, aux idées larges et +superficielles, ne pouvait le comprendre. + +Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le chagrin, il l’eût +trouvé plus à sa portée, mais ses traits restaient mystérieux et Fortuné +était incapable de jauger l’âme qu’ils cachaient. + +--Prête-moi la main... Chose, ordonna Uri, quand ils eurent vidé leurs +tasses. Il faut être paré en cas de visite. + +Fortuné lui déclina son nom, puis, machinalement, se mit à l’aider. + +La couchette était installée dans un angle de la cabane. Le fond de ce +meuble improvisé était fait en bûches ramassées sur le rivage, +recouvertes de mousse et dont les bouts dépassaient inégalement. + +Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira trois bûches. Il +les scia et en replaça les extrémités de façon que la rangée parût +ininterrompue. Ensuite il fit apporter de la cache, par Fortuné, des +sacs de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois manquait. +Par-dessus, il plaça deux longs sacs de marin, puis étala plusieurs +couches de mousse et de couvertures. + +Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures de couchage bien +tendues au-dessus de lui, d’un bord à l’autre de la couchette; n’importe +qui pourrait regarder et la croire inoccupée. + +Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions eurent lieu à Nome; +pas une cabane ou une tente n’y échappa; toutefois, Fortuné ne fut pas +dérangé dans son refuge. A dire vrai, on songeait peu à la cabane d’Uri +Bram; c’était bien le dernier coin de la terre où l’on pensait découvrir +le meurtrier de John Randolph. + +A part des moments d’alerte, Fortuné flânait dans la pièce, exécutant +d’interminables réussites et fumant continuellement des cigarettes. Bien +que son naturel léger affectionnât les conversations bruyantes et les +rires sonores, il s’était promptement plié à l’humeur taciturne d’Uri. +Ils ne parlaient que des faits et gestes de la police de l’État, des +pistes et du prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares +intervalles et en peu de mots. + +Puis Fortuné crut avoir inventé un système et, jour après jour, pendant +des heures entières, il battit les cartes et les donna, les ramassa pour +les battre de nouveau, notant leurs combinaisons en longues colonnes et +recommençant indéfiniment. + +Mais il finit par épuiser même cette distraction et, la tête penchée +au-dessus de la table, il passa son temps à évoquer l’animation des +tripots de Nome, ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes +rivalisaient de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes. + +A ces instants, l’isolement et le sentiment de sa déchéance +l’anéantissaient au point qu’il restait des heures entières, les yeux +fixes, dans la même position. + +D’autres fois, son amertume longtemps ruminée éclatait en discours +véhéments, car s’il était exact qu’il eût pris l’humanité à +rebrousse-poil, il ne voulait point en convenir. + +--La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il volontiers, et, sur +ce thème, il brodait des variations. + +--Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir. Handicapé dès ma +naissance, j’ai sucé le malheur avec le lait de ma mère. Les dés étaient +pipés quand elle m’a conçu et je suis né pour prouver qu’elle avait +perdu la partie. Ce n’était tout de même pas une raison pour m’en +vouloir et me traiter comme un jeu sans atout; c’est pourtant ce qu’elle +a fait!... Hélas! + +«Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société, ne m’ont-elles pas donné +une chance? Comment se fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et +mis le cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau? D’abord, pourquoi +ai-je eu envie de fumer et me suis-je trouvé sans allumettes? Pourquoi +suis-je entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me rendais chez +le Grand Pete? + +«Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait contre moi. J’étais +vaincu avant de naître, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Et pas +moyen d’en sortir. + +«Voici ce qui explique ma conduite dans cette affaire et l’attitude de +John Randolph, qui leur donnait le mot et en même temps ramassait ses +jetons. Le diable l’emporte? Tant pis pour lui! Que n’a-t-il retenu sa +langue! J’aurais pu risquer ma chance. Il savait bien que j’étais +presque à sec. Et pourquoi n’ai-je pu retenir ma main? Ah! pourquoi? +pourquoi?» + +Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant vainement la +Destinée. + +Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait pas un +geste, comme s’il n’y attachait aucun intérêt; pourtant ses yeux gris se +troublaient et s’attristaient. + +Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes, Fortuné s’en rendait +suffisamment compte et s’étonnait parfois de la protection que l’autre +lui accordait. + +Mais sa patience finit par lui donner raison. Même la soif de vengeance +d’une population disparaît devant sa cupidité. Le meurtre de John +Randolph était déjà classé dans les annales du camp. Si le coupable +s’était présenté, les mineurs de Nome eussent, certainement, interrompu +leur travail, le temps de faire justice. En attendant, les tenants et +aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les passionner. + +Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks et sur les grèves +de sable rouge et, la mer redevenue libre, les hommes dont les sacs +étaient gonflés à crever cingleraient vers les pays où abondent les +choses qui rendent la vie belle. + +Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima le traîneau et attela +les chiens et ils s’en allèrent vers le Sud, sur la glace de la piste +d’hiver. + +Mais quittant cette direction à la hauteur de Saint-Michaël, ils +abandonnèrent la côte, traversèrent les collines et rejoignirent le +Yukon à Anvik, à quelques centaines de milles de son embouchure. Puis, +vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk, Tanana et Minook, +contournèrent Fort Yukon, voyagèrent en deçà et au delà du cercle +arctique et enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut un +rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance d’Uri à le +suivre si celui-ci ne lui avait parlé d’une exploitation qu’il possédait +à Eagle. + +Cette ville se trouvait aux confins du territoire. Quelques milles plus +loin, à Fort Cudaly, le drapeau britannique flottait sur la caserne. + +Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts, Bras-du-Vent, le +Carrefour-du-Caribou, Linderman, le Chilcoot et enfin Dyea. + +Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent tôt. C’était leur +dernière étape, celle où ils devaient se séparer. + +Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans l’air une promesse de +printemps et les jours commençaient à devenir plus longs. Le chemin +passait en territoire canadien. La liberté était à sa portée, le soleil +était de retour et chaque journée qui s’écoulait le rapprochait du grand +monde extérieur. + +La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait envisager l’avenir +avec le plus grand optimisme. + +Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna des bribes de +chansons joyeuses, tandis qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait +les chiens. + +Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient du désir de +partir, quand Uri fit un geste inattendu. + +--As-tu jamais entendu parler de la Piste du Cheval Mort? + +Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de ce retard, répondit +non de la tête. + +--On fait parfois des rencontres en des circonstances que rien ne +saurait effacer de la mémoire, poursuivit Uri d’une voix basse et très +lente. C’est en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme sur la +Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir la Passe Blanche à son +équipement a causé le désespoir de plus d’un mineur, et ce n’est pas +sans raison qu’on l’a baptisée ainsi. + +«Les chevaux tombaient comme des mouches dès les premiers froid, et de +Skaguay au lac Bennett leurs cadavres pourrissaient par monceaux. + +«Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient au Sommet et crevaient +de faim aux Lacs. Ils tombaient sur le bord de la piste, quand elle +existait, ou passaient à travers la glace dans la rivière; ils se +noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre les brisants; ils se +rompaient les jambes dans les crevasses ou se cassaient les reins en +tombant à la renverse avec leurs ballots; ils disparaissaient dans des +fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient dans les marais où +les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient à pic. + +«Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les faisaient trimer +jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement, puis revenaient à la baie et +s’en procuraient d’autres. + +«Certains ne prenaient même pas la peine d’achever les pauvres bêtes: +ils leur enlevaient leur harnachement, arrachaient leurs fers et les +abandonnaient où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir +n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre et ces hommes de la +Piste du Cheval Mort devenaient semblables à des bêtes. + +«C’est là que j’ai rencontré un homme qui avait la bonté et la patience +d’un Christ. Et il était sincère. A la halte de midi, il déchargeait les +chevaux pour qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le +fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et même davantage. Il se +servait de ses propres couvertures pour leur matelasser le dos quand ils +venaient de s’écorcher. + +«Les autres laissaient les cuirs creuser dans la chair des trous +profonds comme des seaux, et quand un fer se perdait, la bête usait son +sabot en marchant sur un moignon sanglant: il dépensa son dernier dollar +à acheter des clous de maréchal. + +«Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et nous mangions à la +même gamelle, et nous sommes devenus frères de cœur dans un lieu où les +hommes perdaient la notion exacte des choses et crevaient en blasphémant +Dieu. + +«Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie ou la resserrer, et +parfois ses yeux se mouillaient devant un tel océan de misères. A un +certain endroit, la falaise était si escarpée que les chevaux portaient +toute leur charge sur leur arrière-train et devaient s’agripper comme +les chats avec les jambes de devant. + +«Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui étaient retombés. Mon +compagnon se tenait là, dans une puanteur d’enfer, et, d’un mot +d’encouragement, d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait +la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait, il barrait la route +jusqu’à ce que l’animal fût retiré, et personne n’aurait pu l’en +empêcher. + +«A la fin de notre étape, un homme qui avait déjà tué cinquante chevaux +voulut nous acheter les nôtres, des _cayuses_[2] de montagne de l’est de +l’Orégon. Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous regardâmes nos +bêtes. Il offrait cinq mille dollars et nous étions sans le sou, mais +nous songeâmes à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la falaise, +et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un mot, mais partagea les +cayuses en deux groupes, les miens d’un côté, les siens de l’autre, puis +me regarda. + + [2] Cayuses: petits chevaux à longs poils et grosse tête. + +«Nous nous comprîmes. Alors il emmena mes chevaux à l’écart et je pris +les siens et, à coups de fusil, nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier, +pendant que l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux nous +injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme à qui j’étais attaché +par les liens de la fraternité, sur la Piste du Cheval Mort... + +--Oui! c’était John Randolph, conclut Fortuné en ricanant. + +Uri fit un signe affirmatif et dit: + +--Je suis heureux que tu aies compris. + +--Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage avait repris son +ancienne expression d’amertume et de lassitude. + +«Allons-y, mais faisons vite!» + +Uri Bram se releva. + +--Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je crois qu’Il aime la +justice, qu’actuellement Il nous voit et qu’Il a choisi entre nous. Je +crois qu’Il attend pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et j’en +suis tellement convaincu que nous égaliserons les chances pour lui +permettre de manifester sa décision. + +Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne savait pas grand’chose du +dieu d’Uri, mais il croyait à la veine et elle le favorisait depuis la +nuit où il avait détalé vers la grève, à travers la neige. + +--Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il. + +--Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et, en même temps, il +retirait le barillet du Colt de l’autre et l’inspectait. Et les cartes +décideront! Une partie de sept. + +Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu; il tira les cartes de +sa poche. Sûrement, la veine n’allait pas l’abandonner maintenant. Il +songea que le soleil était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il +tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer. + +Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet de pique. Ils +abattirent leurs jeux. Uri était sans atouts, alors que Fortuné montrait +l’as deuxième. La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils +comptaient les cinquante pas. + +--Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes, les chiens et le +reste t’appartiennent. Tu trouveras un acte de vente bien en règle dans +ma poche, déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine offerte. + +Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil étincelant sur les mers +et se prépara à tirer. Il y mit le plus grand soin. Deux fois il abaissa +son arme, tandis que la brise du printemps battait les pins. Puis, se +ravisant, il mit un genou à terre, empoigna le revolver à deux mains et +fit feu. + +Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras, chancela un instant et +s’affaissa dans la neige. + +Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait touché trop d’un côté, +autrement il n’aurait pas tourné. + +Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant de se relever, lui fit +signe qu’il voulait l’arme, Fortuné songea à tirer une seconde fois. +Mais il repoussa cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et +s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner contre lui. Non, il +jouerait franc jeu. Au reste, Uri était bien atteint, et serait sans +doute incapable de tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le +mettre en joue. + +--Où est ton Dieu maintenant? dit-il d’un air railleur en remettant +l’arme au blessé. + +Uri lui répondit: + +--Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre. + +Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la poitrine, de façon à +présenter moins de cible. + +Uri titubait comme un homme ivre, mais il attendait que la douleur eût +desserré ses griffes. + +Le revolver était pesant, et, comme Fortuné, Uri eut l’impression qu’il +ne pouvait tirer. Mais il le tint à bras tendu au-dessus de sa tête et +l’abaissa lentement. Quand la poitrine de Fortuné et le guidon passèrent +en ligne devant ses yeux, il pressa la détente. + +Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant la vision joyeuse de San +Francisco s’évanouit et tandis que la neige, étincelante sous le soleil, +s’obscurcissait à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction sur +l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter. + + + + +OÙ BIFURQUE LA PISTE + + Ah! pourquoi faut-il donc quitter ce pays + Et te laisser, ma mie! + + (Chanson populaire souabe.) + + +Le chanteur, garçon au teint clair et au regard joyeux, se pencha pour +ajouter un peu d’eau dans la marmite où mijotaient des haricots, puis se +releva, un brandon dans la main, et dispersa les chiens réunis en cercle +autour de la boîte aux provisions et de son installation culinaire. + +Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa robuste vivacité +faisaient plaisir à voir. + +Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait au-dessus de la file +blanche et serrée des sapins coiffés de neige qui entouraient le camp et +l’isolaient du monde extérieur. + +Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient avec des +mouvements vifs et rythmiques. + +Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en s’affaiblissant +annonçait l’aurore boréale. Au tout premier plan, deux hommes étaient +étendus sur des peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces peaux +s’étalait une couche de six pouces de rameaux de sapins posés à même la +neige. Les couvertures étaient enroulées. + +Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte d’écran formé d’une toile +fixée entre deux arbres, inclinée à quarante-cinq degrés, et qui +reflétait la chaleur du feu dans la direction des peaux. + +Un autre homme assis sur un traîneau rapproché du brasier, raccommodait +des mocassins. + +Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un treuil grossièrement +bâti indiquaient l’endroit où ils peinaient chaque jour dans leur morne +recherche du filon rémunérateur. + +A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes dénotant le mode de +locomotion auquel ils avaient recours une fois sortis de l’emplacement +de neige battue du camp. + +La chanson populaire souabe résonnait, étrangement touchante sous les +froides étoiles du Nord, et attristait les hommes désœuvrés autour du +feu, après les fatigues de la journée. + +Un malaise obscur et un besoin analogue à la faim envahissaient leurs +cœurs et transportaient leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers +les pays du soleil. + +--Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi! dit un des hommes d’un ton de +reproche. + +Ses mains se crispaient douloureusement, mais il les dissimulait dans +les plis de la peau d’ours sur laquelle il était étendu. + +--Et pourquoi donc, Dave Wertz? demanda Sigmund. Pourquoi ne +chanterais-je pas si le cœur m’en dit? + +--Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un regard autour de toi, +l’ami, et pense à la nourriture dont nous avons souillé nos organes +pendant les derniers douze mois et à la façon dont nous avons vécu et +trimé comme des bêtes. + +Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné, examina tout ce qui +l’entourait, depuis les chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images +de vapeur produits par la respiration de ses camarades. + +--Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai? dit-il en riant. Tout va bien! +Quant à la mangeaille... + +Il plia le bras et caressa son biceps saillant. + +--Et si nous avons vécu et trimé comme des bêtes, n’avons-nous pas été +payés comme des rois? Le filon rend vingt dollars à la batée et nous +savons qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike,--nous +en sommes sûrs--et Jim Hawes, que voilà à côté de toi, le sait aussi, et +il ne s’en plaint pas. Et Hitchcock! Il coud les mocassins comme une +vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve. Il n’y a que toi +qui ne puisses attendre et travailler jusqu’au moment du lavage, au +printemps. Alors, nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement, +tu perds patience. Tu veux retourner aux États. Moi aussi; j’y suis né. +Mais je peux attendre, lorsque chaque jour je vois l’or de la batée, +jaune comme le beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener la +bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour l’avoir dès maintenant. +Bah! Pourquoi ne chanterais-je pas: + + L’an prochain, aux premiers beaux jours, + Je te reviendrai pour toujours. + Et si tu m’as été fidèle, + Je compte t’épouser, ma belle! + + Dès que j’aurai fini mon temps + Je ne tarderai pas longtemps + Et si... + + L’année prochaine, à la moisson + Je rentrerai dans ta maison, + Et si... + + Lorsque les raisins seront mûrs + Tu me reverras dans ces murs + Et si... + +Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent en cercle de la +lumière du feu. + +On entendait un crissement monotone de raquettes, coupé, à intervalles +réguliers, par le glissement du talon qu’accompagnait un bruit de sucre +qu’on tamise. + +Sigmund interrompit son chant pour écarter les bêtes à grand renfort de +jurons et de tisons. + +Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures apparut en pleine +lumière et une jeune Indienne, se débarrassant de ses raquettes, rejeta +en arrière le capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta debout +au milieu d’eux. + +Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours, la saluèrent du nom +de Sipsu, ainsi que du familier: _Hello!_ Mais Hitchcock se déplaça sur +le traîneau pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui. + +--Et comment ça va, Sipsu? demanda-t-il, parlant comme elle dans un +anglais décousu et en _chinook_[3] corrompu. La faim sévit-elle toujours +au camp? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi le gibier +manque et pourquoi l’élan a disparu de la contrée? + + [3] _Chinook_, jargon indien dans lequel entrent des mots français et + anglais. + +--Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de gibier et nous nous +préparons à manger les chiens. Mais le docteur-sorcier a découvert la +cause de tous nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et +purifier le camp. + +--Quelle est la victime désignée par le sort? Un nouveau-né ou quelque +pauvre diablesse de squaw vieille et tremblante, à charge à la tribu et +dont on voudrait se débarrasser? + +--Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer ce terrible +fléau, on a choisi ni plus ni moins que la fille du chef; moi-même, +Sipsu! + +--Enfer! + +Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock, puis éclata, plein et +sonore, sur un ton qui trahissait l’émotion et la surprise. + +--Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne et la mienne, +continua-t-elle avec calme; et je suis venue pour que nous puissions +nous regarder une fois encore, la dernière. + +Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions, ainsi que son +existence, étaient primitives. Elle considérait la vie d’une façon +stoïque et, pour elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des +choses. + +Les puissances qui règlent la lumière du jour et les ténèbres, le +courant et la gelée, la naissance des bourgeons et la mort de la +feuille, étaient irritées et voulaient être apaisées. Elles le +témoignaient de différentes façons, soit par la mort dans l’eau à +travers les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de l’ours +grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit l’homme dans sa cabane et +le fait tousser jusqu’au moment où la vie de ses poumons s’échappe par +la bouche et les narines. + +C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice. + +Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et son choix était +infaillible. + +C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses manières; elle n’est, +après tout, que la manifestation de la volonté impénétrable des dieux. + +Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes, ses traditions moins +concrètes et son langage moins respectueux. Il dit: + +--Mais non, Sipsu! Tu es jeune et en pleine joie de vivre. Le +docteur-sorcier est un fou et sa décision, inique. Cela ne se fera pas! + +Elle répondit en souriant: + +--La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons. D’abord, elle a créé +l’un de nous blanc et l’autre rouge, ce qui est injuste; puis, après +avoir fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous n’y +pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés, tes frères sont +venus au camp. C’étaient trois hommes vigoureux, et ils dirent, en +voyant la victime: «Ce sacrifice n’aura pas lieu.» Mais tous trois +périrent peu après, et l’immolation eut lieu tout de même. + +Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se tournant à demi, éleva la +voix: + +--Écoutez camarades! Il se prépare au camp un crime odieux. On va +assassiner Sipsu. Que dites-vous de cela? + +Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux ne desserra les dents. + +Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger qu’il tenait entre +les genoux. Il avait amené Shep avec lui et était très attaché à +l’animal. En fait, certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes +ses pensées, et dont la photographie qu’il portait dans un médaillon sur +la poitrine l’incitait à chanter, lui avait donné le chien en même temps +que sa bénédiction, au moment des adieux avant son départ vers le Nord. + +--Que dites-vous de cela? répéta Hitchcock. + +--Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit Hawes, +délibérément. Ce n’est sans doute qu’une imagination de femme. + +--Il ne s’agit pas de cela! + +Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir, devant leur mauvaise +foi évidente. + +--La question est de savoir si nous les laisserons faire, au cas où ce +qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous décider? + +--Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit Wertz. C’est la façon +d’agir de ces gens, leur religion, et cela ne nous regarde pas. Notre +seul souci, c’est de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite +de cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être habitée que par +des bêtes. Et que sont ces diables noirs, sinon des bêtes? D’ailleurs, +nous ferions là une sacrée opération. + +--C’est aussi mon avis, approuva Hawes. + +--Nous voilà quatre, à trois cents milles du Yukon ou d’un blanc. Que +pouvons-nous risquer contre une cinquantaine d’Indiens? Si nous ne +voulons pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne nous reste qu’à +déguerpir. Si nous préférons nous battre, nous sommes écrasés d’avance. +De plus, nous avons tapé dans le filon, et par Dieu! moi, du moins, je +m’y accroche! + +--Moi _idem_, appuya Wertz. + +Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience vers Sigmund, qui +fredonnait: + + Lorsque les raisins seront mûrs + Tu me reverras dans ces murs. + +--Eh bien! voici ce que je pense, Hitchcock! dit-il enfin. Je suis dans +le même bateau que les autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont +pris la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien. Un seul +assaut, et nous voilà balayés du paysage. Et à quoi cela servirait-il? +Ils auraient la fille tout aussi bien. Il n’est pas prudent de +contrecarrer les habitudes d’un peuple, à moins d’être en force. + +--Mais nous sommes en force! interrompit Hitchcock. Quatre blancs valent +bien cent Peaux-Rouges. Songe donc à la jeune fille! + +Sigmund caressa le chien d’un air pensif. + +--Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille! Ses yeux sont bleus +comme un ciel d’été et rieurs comme la mer étincelante sous le soleil; +sa chevelure est blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi +épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs jours, elle m’attend +là-bas sur une terre meilleure, et maintenant que nous touchons à la +fortune, tu penses bien que je ne vais pas l’abandonner. + +--Et moi, j’aurais honte de regarder dans les yeux bleus d’une femme +alors que mes mains seraient teintes du sang d’une autre aux yeux noirs, +ricana Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de l’honneur et +de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir les choses pour +elles-mêmes sans s’arrêter à leurs conséquences. + +Sigmund hocha la tête: + +--Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock, ni à me faire commettre des +folies, sous prétexte que tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire +à laquelle nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas venu dans +ce pays pour m’amuser et, je te le répète, nous sommes trop faibles pour +intervenir. Si les choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle, +voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le hasard a voulu que +nous nous trouvions ici en cette circonstance. Ces gens-là ont fait des +sacrifices humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer +aujourd’hui, et continueront à perpétuité. D’ailleurs, ils +n’appartiennent pas à notre race, pas plus que la nouvelle victime. +Décidément, je prends le parti de Wertz et de Hawes, et... + +Mais les chiens grondaient et se rapprochaient; Sigmund s’interrompit, +prêtant l’oreille au craquement de nombreuses raquettes. + +Les uns après les autres, les Indiens se présentaient gravement dans +l’espace illuminé par le feu, hauts et farouches, silencieux dans leurs +fourrures et leurs ombres dansaient bizarrement sur la neige. + +L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu en syllabes +gutturales. + +Son visage était barbouillé de tatouages barbares, et une peau de loup, +dont les crocs étincelants et le museau surmontaient sa tête, pendait +sur ses épaules. + +Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et remit ses raquettes. + +--Adieu! ô mon homme! dit-elle à Hitchcock. + +Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le traîneau, ne fit pas +un geste et ne leva même pas la tête lorsque le cortège s’enfonça dans +la forêt blanche. + +A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation, quoique +développée, et son large esprit cosmopolite ne lui avaient jamais fait +entrevoir une alliance avec les femmes de la terre du Nord. Si le désir +lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait pas détourné, mais il +n’y avait jamais songé. + +Sipsu? Il s’était plu à bavarder avec elle près des feux du camp, non +pas d’homme à femme, mais comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout +homme de son caractère, sans aucune autre raison que celle de combattre +l’ennui d’une morne existence. Rien de plus! + +Mais, en dépit de son origine yankee et de son éducation en +Nouvelle-Angleterre, il avait en lui certains instincts chevaleresques +d’un sang plus chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels de +la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en contradiction avec +ses impulsions les plus intimes. + +Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête, tandis qu’une force +organique, plus vigoureuse que lui-même, grande comme sa race, +travaillait en lui. + +Ses trois compagnons le regardaient de temps à autre, d’un air +interrogateur, et leur attitude trahissait une légère agitation, +perceptible, pourtant. + +Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils avaient pu constater la +vigueur physique de Hitchcock; aussi restaient-ils vaguement inquiets et +curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il se déciderait à +agir. + +Cependant, son silence se prolongeait et le feu touchait à sa fin +lorsque Wertz s’étira en bâillant et manifesta l’intention de se +coucher. + +Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille. + +--Que Dieu damne vos âmes au plus profond des Enfers, lâches au cœur de +poulet! Il n’y a plus rien de commun entre nous! + +Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa force vibrait dans +chaque syllabe, et chaque intonation était une menace. + +--Allons! continua-t-il. Partagez! et de la façon qui vous conviendra le +mieux. Je possède un quart des _claims_[4], ainsi qu’il résulte de nos +contrats. Il y a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant des +batées d’essai. Amenez la balance! Nous allons diviser séance tenante. +Toi, Sigmund, pèse-moi le quart des provisions, et mets-le de côté. +Quatre des chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres. En +échange des bêtes, je vous abandonne ma part de l’équipement du camp, +ainsi que des outils, et j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon +second revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous d’accord? + + [4] Concessions de mines. + +Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer. + +Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole: + +--Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et de chaque chose tu recevras +le quart, ni plus ni moins; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons +autant besoin des chiens que toi; tu prendras tes quatre, pas davantage. +Et si tu refuses ta part d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire! +Si tu la veux, prends-la. Sinon, laisse-la! + +--C’est la loi interprétée au pied de la lettre, ricana Hitchcock. Allez +toujours... J’accepte. Mais grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce +camp et sa vermine, mieux cela vaudra pour moi. + +Le partage fut effectué sans autres commentaires. + +Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des traîneaux, rassembla ses +quatre chiens et les harnacha. Il ne toucha ni à sa part d’équipement, +ni aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine de +harnais, tandis que, du regard, il défiait les autres de l’en empêcher. + +Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent disparaître dans la +forêt. + + * * * * * + +Un homme rampait sur la neige. Tout autour de lui se projetaient les +formes vagues des tentes en peau d’élan. + +Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait contre son voisin. A un +moment, l’un d’eux s’aventura près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net. +L’animal vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à ce que son nez +le touchât. + +Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna brusquement, et sa main +dégantée happa la gorge raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous +cette étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le laissant là +sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé. + +C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher de la tente du chef. Il +resta longtemps étendu dans la neige, prêtant l’oreille aux voix des +occupants et s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu. +Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la tente, et les rumeurs qui +lui parvenaient laissaient deviner leur grande surexcitation. A la +longue, pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille: il rampa +autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût plus séparé de Sipsu que de +l’épaisseur d’un cuir d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans +la neige, il y glissa la tête et les épaules. + +Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer au visage, il +s’arrêta et attendit, les jambes et la plus grande partie du corps +restant au dehors. Il ne pouvait rien voir, et n’osait se hasarder à +lever la tête. + +D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il reconnut à l’odeur; +cependant, il s’en assura avec précaution par le toucher. De l’autre +côté, sa joue effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait recouvrir +un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait voulu qu’elle parlât encore, +mais, coûte que coûte, il fallait agir. + +Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier s’entretenir à haute +voix, tandis que, dans un coin éloigné, quelque enfant affamé gémissait +avant de s’endormir. + +Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment la tête, écouta la +respiration; c’était celle d’une femme. Il allait risquer le coup. + +Il se pressa doucement, mais fermement contre elle, et la sentit +sursauter à son contact, puis attendit de nouveau, et bientôt une main +tâtonnante se glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée. +L’instant d’après, la main fit tourner son visage et ses yeux +rencontrèrent le regard de Sipsu. + +Elle était très calme. Changeant de posture sans ostentation, elle posa +le coude très haut sur le ballot de fourrures, y appuya son corps et +étendit sa parka de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant +toujours un geste machinal, elle se pencha sur lui pour lui permettre de +respirer entre son bras et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha +son oreille des lèvres de Hitchcock. + +--Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il, quitte la tente et +pars à travers la neige dans la direction du vent, jusqu’au bouquet de +sapins, à la courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon +traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit même, nous descendrons +vers le Yukon et, comme il faudra se hâter, saisis par la toison du cou +tous les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et emmène-les +jusqu’à mon traîneau. + +Sipsu secoua négativement la tête; cependant, ses yeux brillèrent de +fierté et de joie, devant cette grande preuve d’affection. Mais, comme +toutes les femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance, à +obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut intimé une deuxième fois +l’ordre de partir, bien qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que +sa volonté ferait loi pour elle. + +--Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il, en se disposant à +s’éloigner. Je t’attendrai, mais ne perds pas de temps. Le jour chasse +les ténèbres et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme. + + * * * * * + +Une demi-heure après, battant la semelle et se frappant les côtes près +du traîneau, il la vit arriver, tirant de chaque main un chien +récalcitrant. Ses propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur +et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à ce qu’elles se +fussent calmées. Le vent soufflait vers le camp et il redoutait +par-dessus tout le moindre bruit qui trahirait sa présence. + +--Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il, lorsqu’elle eut harnaché +les deux bêtes. Je veux mes conducteurs en tête. + +Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses deux chiens, +dépossédés de leur place habituelle, se précipitèrent sur ceux de +Hitchcock. Bien que celui-ci cherchât à les faire taire à coups de +crosse, il s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp endormi. + +--Maintenant, nous allons nous procurer des chiens, tant que nous en +voudrons! remarqua-t-il d’un air farouche, en arrachant une hache placée +dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux que je te passerai +et, en même temps, surveille l’attelage! + +Il avança de quelques pas et attendit entre deux pins. La ruée des +chiens du camp troublait déjà la tranquillité de la nuit; il les guetta. + +Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit forme sur la mystérieuse +étendue de neige. C’était un éclaireur du clan, qui galopait ventre à +terre et qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses frères la +direction à suivre. + +Hitchcock se tenait dans l’ombre; quand le chien arriva à sa hauteur, il +se baissa vivement, lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya +rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup derrière l’oreille et +le lança à Sipsu. + +Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les harnais, Hitchcock, à +grands coups de sa hache, défendait le passage aux autres chiens +jusqu’au moment où une masse velue, éclairée de prunelles luisantes et +de crocs blancs, surgit sur la crête. Sipsu ne perdait pas une seconde. +Lorsqu’elle eut terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit et +étourdit un second chien et le lui jeta. Trois fois il répéta ce geste +et, quand une file de dix chiens grondants fut attelée au traîneau, il +cria: + +--En voilà assez! + +Mais, au même instant, un jeune Indien de la tribu se faufila d’un pied +léger entre les chiens, et les rejetant à droite et à gauche, tenta de +forcer le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les genoux, et il +tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier, qui arrivait à toute +allure, fut témoin de la scène. + +Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir. + +A son cri aigu de: «Marche!», les bêtes furieuses s’élancèrent droit +devant elles et les bonds violents du traîneau faillirent faire perdre +l’équilibre à la jeune femme. + +Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre le docteur-sorcier, +car, à cet instant précis, ils le dirigèrent sur la piste. + +Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du sorcier, le fit +culbuter et les neuf chiens suivants, ainsi que le traîneau, lui +passèrent sur le corps. + +Mais il se releva bien vite et les événements de la nuit eussent pu +tourner différemment si Sipsu, frappant en arrière avec le long fouet +des chiens, ne l’avait aveuglé. + +Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre. Il tomba sur le +sorcier qui, encore étourdi par la douleur, restait au milieu de la +piste. + +Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans la cabane du chef, +ses connaissances s’étaient accrues quant à l’efficacité du poing de +l’homme blanc. Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les +engloba tous dans la même haine. + + * * * * * + +--Debout, fainéants! Debout! Le déjeuner sera prêt avant que vous ne +soyez chaussés. + +Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son séant et bâilla; Hawes, +s’étirant, s’aperçut qu’il s’était froissé un muscle du bras et le +massa, encore à moitié endormi. + +--Je me demande où Hitchcock a pu coucher la nuit dernière, dit-il en +atteignant ses mocassins, raidis par le froid. + +Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers le feu pour les +dégeler. + +--Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais tout de même, quel rude +travailleur! + +--Oui..., mais par trop autoritaire. C’était là son défaut. C’est +dommage pour Sipsu. Croyez-vous qu’il tenait beaucoup à elle? + +--Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà tout! Il trouvait que +ce sacrifice était injuste et, de fait, il n’avait pas tort: mais nous +n’avions pas à nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer de +la plaine avant notre temps! + +--Un principe reste un principe et a parfois du bon, mais il vaut mieux +le laisser chez soi quand on part pour l’Alaska. Pas vrai?... + +Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux s’occupaient à rendre la +souplesse à leurs mocassins gelés. + +--Crois-tu que nous aurions bien fait de nous fourrer dans cette +affaire? + +Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet d’écume venait de +monter de la cafetière, et le lard avait besoin d’être retourné. En +outre, il songeait à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues +au soleil, et il fredonnait doucement. + +Ses camarades échangèrent un sourire et se turent. + +Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait encore trois heures +à attendre le lever du jour. L’aurore boréale avait disparu du +firmament, et le camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu des +ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des trois hommes se +découpaient nettement. + +Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et entonna la dernière +strophe de la vieille chanson: + + Lorsque les raisins seront mûrs... + +Au même instant, la nuit fut déchirée par une salve crépitante de coups +de fusil. + +Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour se lever, puis +s’affaissa. Wertz tomba sur le coude, la tête penchée. Il fut à demi +suffoqué et un flot noir jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la +chevelure d’or, la gorge encore vibrante de la chanson, leva les bras et +s’abattit en travers du brasier. + + * * * * * + +Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement pochés, et cela ne +contribua pas à le rendre accommodant; car il se querella avec le chef +pour la possession du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots +une part plus grande que celle qui lui revenait. En outre, il +s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua des murmures parmi les +hommes de la tribu. Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille +aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal se déroba et le +sorcier tomba dans le puits et se démit l’épaule sur le seau. + +Quand le pillage du camp fut consommé, les Indiens revinrent à leurs +tentes et il y eut de grandes réjouissances parmi les femmes. + +Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les hauteurs, du côté du sud, +et fut abattu par les chasseurs; le docteur-sorcier vit croître sa +renommée, et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait la +parole au Conseil des dieux. + + * * * * * + +Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le chien de berger se glissa +vers le camp abandonné et, pendant toute une nuit et tout un jour, il +hurla à la mort. + +Puis il disparut. + +Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées que les chasseurs +indiens remarquèrent un changement dans la race des loups de forêt: ils +portaient des taches de couleurs claires et bigarrées, comme aucun loup +n’en avait présenté jusqu’alors. + + + + +SIWASH + + +Ah! Si j’étais homme... + +Cette exclamation ne signifiait pas grand’chose; mais le regard de +profond mépris que Molly jeta aux deux hommes qui se tenaient avec elle +sous la tente, ne leur échappa point. + +Tommy, le marin anglais, détourna brusquement la tête, tandis que le +vieux et galant Dick Humphries ancien pêcheur de saumon des +Cornouailles, aujourd’hui capitaliste américain, regarda Molly avec son +habituelle indulgence. + +Dans la rude affection qu’il portait à toutes les femmes, il se disait +qu’on ne peut leur en vouloir de leurs lubies ni de leur vision bornée. + +Les deux hommes ne répondirent donc rien, eux qui, l’avant-veille, +avaient recueilli sous leur tente Molly demi-morte de froid, l’avaient +réchauffée et nourrie, après avoir arraché son bagage aux griffes des +porteurs indiens. + +Il leur en avait coûté une somme assez rondelette, sans parler d’une +démonstration de force, car ce fut sous la protection du winchester de +Dick Humphries que Tommy put régler les porteurs, en estimant, il est +vrai, lui-même leur dû. + +En somme, ce n’avait été qu’un simple incident de voyage; mais pour une +femme seule, jouant désespérément son va-tout dans la terrible ruée de +97 vers le Klondike, cet incident aurait pu être considéré comme de +quelque importance. Molly aurait pu aussi penser que les hommes, ayant +eux-mêmes assez de mal à pourvoir à leurs premiers besoins, ne devaient +pas voir d’un bon œil une femme affrontant sans protection les risques +de l’hiver arctique. + +--Si j’étais homme, je sais bien ce que je ferais, répéta Molly, le +regard flamboyant, comme chargé par l’énergie accumulée de cinq +générations d’Américains. + +Durant le silence qui suivit, Tommy posa un plat de biscuits dans le +four du poêle qu’il rechargea. + +Un flot de sang courut sous sa peau basanée, et, lorsqu’il se pencha, sa +nuque était devenue écarlate. + +Dick, lui, continuait de piquer une aiguille triangulaire de voilier +dans la courroie de charge qu’il réparait; il ne se déportait pas de son +air bonhomme et ne paraissait nullement s’émouvoir des ravages dont +cette colère de femme menaçait l’intérieur de la tente battue par +l’ouragan. + +--Et si vous étiez homme? demanda-t-il d’une voix dont le ton demeurait +sympathique. + +L’aiguille plongea dans le cuir humide et l’homme suspendit un instant +son travail. + +--Si j’étais homme, je mettrais sac au dos et je filerais. Je ne +moisirais pas dans un camp alors que le Yukon va se geler d’un moment à +l’autre et tandis qu’il reste encore plus de la moitié de l’équipement à +transporter. Et vous, des hommes, vous êtes là, assis, vous tournant les +pouces. Un peu de vent et de pluie vous font peur. Franchement, les +Yankees sont faits d’une autre étoffe! Ils seraient en route pour +Dawson, dussent-ils passer à travers tous les feux de l’enfer. Et vous, +vous!... Ah! que ne suis-je un homme! + +--Je me félicite, ma chère, que vous ne le soyez pas, répliqua Dick +Humphries qui, d’une torsion adroite et d’un coup sec, retirait +l’aiguille engagée dans le cuir. + + * * * * * + +La rafale asséna, à ce moment même, une large claque sur la tente, +tandis que le grésil crépitait contre la toile légère. Rabattue par le +courant d’air, la fumée apporta, par la porte du foyer, l’âcre odeur du +sapin vert. + +--Bon Dieu! Comment faire entendre raison à une femme? se disait Tommy, +dont la tête émergea d’un nuage compact, les yeux rougis par la fumée. + +--Un homme ne pourrait-il montrer un peu plus d’énergie? reprit Molly +aigrement. + +D’un bond, le marin se redressa; il poussa un formidable juron et, +dénouant les rideaux de la tente, il les entr’ouvrit brutalement. + +Le spectacle qui apparut n’avait rien d’engageant: quelques tentes +toutes trempées formaient un premier plan lamentable; derrière, la pente +fangeuse aboutissait à une gorge que balayait le torrent descendant de +la montagne. Sur cette pente, quelques maigres sapins rabougris +rampaient misérablement, avant-garde peureuse de la forêt voisine. Au +loin, sur le versant opposé, on pouvait distinguer à travers les +hachures de la pluie, les contours blanc sale d’un glacier. + +A l’instant même, entraîné par quelque convulsion souterraine, le front +massif du glacier s’effondra dans la vallée; et le tonnerre de la chute +domina la voix perçante de l’ouragan. + +Molly eut un instinctif mouvement de recul. + +--Regarde, femme! Regarde donc de tous tes yeux! Il y a trois milles à +couvrir d’ici au lac Crater, en pleine tempête, et deux glaciers à +traverser avec de l’eau furieuse jusqu’aux genoux. Regarde, te dis-je, +femme yankee, regarde! Les voici, tes compatriotes. + +Tommy indiqua d’un geste courroucé les tentes ébranlées par le vent. + +--Tous des Yankees, hein! Y sont-ils, eux, sur la piste? Et tu voudrais +nous en remontrer? Mais regarde donc! + +Un autre énorme bloc du glacier s’écroula. + +Le vent, s’engouffrant dans la tente, la souleva toute gonflée au bout +de ses cordes, et elle prit l’aspect d’une vessie monstrueuse; tandis +que la fumée tourbillonnait autour de notre trio et que le grésil +fouettait douloureusement leur chair. + +Tommy se hâta de rattacher les rideaux et revint larmoyer devant le +poêle fumant à côté de Dick Humphries, qui, ayant achevé de réparer ses +courroies, alluma sa pipe. + +Molly s’était rendue à l’évidence; mais ce ne fut pas pour longtemps. + +--Et mes vêtements? s’écria-t-elle tout à coup d’une voix étranglée, +l’instinct féminin reprenant le dessus. Et mes vêtements? Ils sont en +haut de la cache; ils vont être perdus, perdus, vous dis-je. + +--Allons! allons! interrompit Dick qui, pour couper court à ces +jérémiades, ajouta: Ne vous faites pas de bile pour cela, ma petite +dame. Je suis assez vieux pour être le frère de votre père, et j’ai une +fille plus âgée que vous. Je vous renipperai quand nous serons arrivés à +Dawson, devrait-il m’en coûter jusqu’à mon dernier dollar. + +--Quand nous serons arrivés à Dawson!... Elle dit ces mots de son ton le +plus méprisant... Vous pourrirez en route. Vous vous noierez dans la +boue, tas de... d’Anglais!... + +Elle jeta ce dernier mot comme la pire des injures; s’il ne pouvait +remuer ces hommes, mieux valait y renoncer. + +Le sang de la colère montait au visage de Tommy et rougissait sa nuque. +Pourtant il continua à avaler sa langue. Mais le regard de Dick +s’attendrit. Dick possédait sur Tommy l’avantage d’avoir eu comme épouse +une femme blanche. + +Ces hommes étaient des Britanniques. Durant de longues années, sur terre +et sur mer, leurs aïeux s’étaient battus contre les aïeux de Molly; et +Molly était tout agitée par le besoin de suivre les traditions de sa +race. En elle bouillonnait un ardent passé. Ce n’était pas Molly Travis +seule qui s’affublait de bottes de caoutchouc, d’un imperméable et se +ceignait de courroies; les Forces mystérieuses de milliers d’ancêtres +bouclaient son sac, surveillaient sa colère et donnaient à son regard +cet air décidé. + +Il parut inutile aux deux hommes d’essayer de s’opposer à l’extravagant +projet de la jeune Yankee, car elle leur parut tout à fait résolue à +sortir. Toutefois, Dick proposa à l’impétueuse créature ses propres +vêtements cirés, en lui faisant observer que le mackintosh qu’elle +portait la défendait contre la tempête à peu près comme une feuille de +papier. + +Mais elle lui adressa un geste si violent de refus qu’il préféra +converser avec sa pipe jusqu’à ce qu’elle eût rattaché, de l’extérieur, +les rideaux de la tente et qu’elle fût partie en pataugeant sur la piste +inondée. + + * * * * * + +--Tu crois qu’elle arrivera? demanda Dick à son compagnon d’une voix qui +voulait se faire indifférente. + +--Si seulement elle tient tête au vent jusqu’à la cache, sans parler du +froid et des misères de la route, elle en deviendra folle, folle à lier. +Supporter cela? Tu sais ce que c’est, Dick! N’as-tu pas doublé le Cap +Horn par gros temps? Tu as goûté le plaisir de te trouver dans la +voilure en pleine bourrasque, quand il faut lutter contre le grésil, la +neige, la toile gelée, qu’on sent qu’on va tout lâcher et qu’on est prêt +à pleurer comme un gosse. Ses vêtements... Elle ne sera plus capable de +distinguer un paquet de jupons d’une batée ou d’une théière. + +--Nous avons eu tort, hein, de la laisser partir? + +--Ah! Fichtre non! Tu parles, Dick, quel enfer elle aurait fait de cette +tente pendant le reste du voyage, si nous l’avions retenue! Elle a trop +de feu; mais ça va la rafraîchir. + +Dick hocha la tête. + +--Oui, dit-il, elle est un peu trop téméraire. Mais à part ça, on ne +peut rien lui reprocher. C’est une sacrée petite folle de se risquer +dans une pareille entreprise; mais elle vaut tout de même mieux que ces +femmes qui sont tout le temps à vous dire: «Traîne-moi.» Elle est bien +de la race de nos mères. Pardonnons-lui sa fougue. Il faut une vraie +femme pour faire un homme. Celle qui n’a de la femme que les jupons ne +peut enfanter un être viril. Pour allaiter un tigre, il faut prendre une +chatte de préférence à une vache. + +--Quand elles sont déraisonnables, faut-il tout leur passer? demanda +Tommy d’un ton de protestation. + +--Quelle idée! Si tu te coupes avec un couteau bien aiguisé, la blessure +sera plus profonde que s’il est émoussé. Est-ce une raison pour user le +tranchant de ton couteau sur une barre de cabestan? + +--Je ne veux pas te contredire; mais à prendre femme, j’en choisirais +maintenant une avec un peu moins de tranchant. + +--Qu’en sais-tu? répliqua Dick. + +--J’ai mes raisons pour parler ainsi, répondit Tommy, qui se pencha pour +prendre les bas mouillé de Molly et les tendit en travers de ses genoux +afin de les faire mieux sécher. + +Dick jeta sur son ami un coup d’œil mélancolique. + +Il alla prendre dans la musette de la femme divers vêtements tout +trempés et revint vers le poêle pour les exposer à la chaleur. + +--Je croyais t’avoir entendu dire que tu ne t’étais jamais marié? +dit-il. + +--J’ai dit ça, moi? Possible... Pourtant non... c’est-à-dire, oui; j’ai +été marié! Et jamais femme n’a été plus dévouée pour un homme. + +--Elle a chassé sur l’ancre? demanda Dick avec un geste qui symbolisait +l’infini. + +--Hélas! oui, répondit Tommy, qui ajouta après un instant de silence: +elle est morte en couches. + +Les haricots bouillaient en chantonnant sur le devant du poêle; il +poussa la casserole vers une surface moins chaude. Après avoir examiné +avec soin les biscuits et s’être assuré de leur degré de cuisson en les +piquant avec un éclat de bois, il les mit de côté en les couvrant avec +un linge humide. + +Dick, suivant l’habitude des personnes de son tempérament, savait +maîtriser sa curiosité. Il se garda donc d’interroger son compagnon; +mais celui-ci reprit de lui-même: + +--Oui. Et c’était une femme toute différente de Molly. Une Siwash! + +Dick fit signe qu’il comprenait. + +--Elle n’était pas aussi fière, ni aussi volontaire, mais elle était +fidèle dans la bonne et la mauvaise fortune. Elle n’avait pas de rivale +pour manier la pagaie et savait jeûner sans plus de façons comme le +bonhomme Job. Sur un bateau comme le mien, qui avait plus souvent le nez +sous l’eau que dessus, elle ne se laissait pas abattre; elle tenait la +voile comme un homme. + +«Une fois, nous partîmes en tournée de prospection vers Teslin, plus +loin que le Lac Surprise et la Petite Tête Jaune. La nourriture manqua; +nous dûmes manger les chiens. Quand ils furent avalés, nous nous jetâmes +sur les harnais, les mocassins et les fourrures. Jamais une plainte. + +«Avant de partir, elle m’avait bien recommandé de ménager les +provisions; mais quand la famine se fit sentir, jamais un reproche. +Épuisée, les pieds meurtris, elle pouvait à peine soulever ses +raquettes; mais plusieurs fois elle me répéta: «Cela ne fait rien, +Tommy! Je préfère avoir le ventre vide et rester ta femme, que d’avoir +tous les jours des festins, et d’être la klooch[5] du chef George.» + + [5] Klooch signifie épouse. + +«Il faut te dire que George était le chef des Chilcoots et qu’il la +désirait ardemment. + +«C’était le bon temps alors. J’étais un gaillard présentable quand +j’atteignis la côte. J’avais lâché un baleinier, l’_Étoile-Polaire_, à +Unalaska et j’étais descendu vers Sitka en chassant la loutre. Là, je +m’associai avec Jack l’Heureux. Tu le connais? + +--C’est lui qui prenait soin de mes pièges sur le _Colombia_, répondit +Dick. Il était assez violent, je crois, n’est-ce pas; et il avait une +sacrée passion pour le whisky et pour les femmes. + +--C’est bien lui. Pendant deux saisons, nous fîmes ensemble le commerce +de conserves, de couvertures et d’autres articles. Puis j’ai acheté un +sloop; et pour ne pas me séparer de Jack l’Heureux, je suis venu du côté +de Juneau. C’est là que j’ai fait la connaissance de Killisnoo; je +l’appelais Tilly pour abréger. + +«J’avais rencontré cette femme à une danse de squaws sur la grève. Le +chef George, qui venait de terminer son trafic annuel chez les Sticks, +était de retour de Dyea avec la moitié de sa tribu. J’étais le seul +blanc au milieu de cette foule de Siwash. Personne ne me connaissait, à +part quelques jeunes Indiens de cette tribu que j’avais rencontrés sur +le chemin de Sitka. Jack l’Heureux m’avait mis au courant de la plupart +de leurs aventures. + +«Ils parlaient tous le Chinook, sans se douter que je pouvais le +dégoiser mieux que beaucoup d’entre eux, notamment deux jeunes filles +qui s’étaient sauvées de la Mission Haines près du Canal Lynn. + +«De gentilles créatures, ces deux filles, agréables à regarder. J’avais +plutôt dans l’idée de m’en tenir là; mais elles étaient frétillantes +comme des poissons qu’on retire de l’eau. Trop de tranchant, comme tu +vois. + +«Comme j’étais un nouveau-venu, elles commencèrent à se moquer de moi, +sans soupçonner que pas un mot de leurs propos ne m’échappait. Je n’en +fis rien paraître et je me mis à danser avec Tilly. Plus nous dansions, +plus nos cœurs se sentaient attirés l’un vers l’autre. + +«--Il cherche une femme, dit l’une des filles. + +«--Il a peu de chances d’en trouver une si les femmes choisissent +elles-mêmes, répondit l’autre en secouant drôlement la tête. + +«Les jeunes coqs et les squaws, qui nous regardaient, commencèrent à +sourire et à ricaner en répétant cette remarque. + +«J’avoue que mon visage était encore imberbe; mais depuis longtemps déjà +on me considérait comme un homme parmi les hommes; ces railleries me +vexaient. + +«--Il danse avec la fiancée du chef George, dit une voix. Tout à l’heure +George va le fesser à coups de pagaie et l’envoyer prendre prestement le +large. + +«Or le chef George entendit le propos. Il nous avait regardés jusqu’ici +d’un air assez maussade; il partit d’un grand éclat de rire en se +frappant sur les cuisses. C’était un bougre qui aurait su au besoin se +servir de la pagaie. + +«Tilly se fût bien gardée de me communiquer ses craintes; du reste, tu +ne doutes pas qu’elle m’eût méprisé si elle avait deviné en moi le +moindre commencement de frousse; mais elle essaya, tout en dansant, de +m’entraîner loin du groupe moqueur que les deux filles de la Mission +continuaient à amuser à mes dépens. + +«Je me rapprochai autant que je pus du groupe. + +«--Qui sont ces filles? demandai-je à Tilly. + +«Leur nom me rappela tout ce que Jack l’Heureux m’avait dit sur leur +compte. Je continuai de faire ma cour à Tilly, tandis que les quolibets +tombaient dru sur moi. Et comme la danse prit fin, je vis le chef George +apporter une pagaie à mon intention. + +«On se pressa autour de nous pour assister à ma déconfiture et les +filles de la Mission me servirent encore quelques bonnes plaisanteries +qui soulevèrent des rires bruyants. Malgré mon irritation, je dus me +pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire; car j’avais mon plan de +défense comme tu vas voir. + +«Soudain je me tournai vers mes impertinentes: «Avez-vous fini?» +demandai-je. + +«Quelle tête elles firent en m’entendant sortir mon chinook! Alors +j’allai droit au fait. Je racontai tout ce que je savais sur elles, tous +leurs sales tours, toutes les affaires louches auxquelles leurs pères, +mères, frères et sœurs avaient été mêlés; et je fis une allusion à une +petite histoire où le chef George et elles-mêmes n’avaient pas joué un +rôle très décoratif. Tu m’entends bien, une allusion seulement, car, en +allant plus loin, je me serais fait mettre en charpie par toute la tribu +qui aurait pris fait et cause pour le chef bafoué. Mais une allusion +décochée avec un certain regard planté droit sur un homme est une menace +qui inspire le respect. + +«Sauf les deux gueuses et mon George, personne ne comprit; mais tous +riaient d’entendre un blanc parler ainsi leur patois. + +«Je vis les traits du chef George se figer quelques secondes. Il ne sut +d’abord quel parti prendre et finalement il s’en tira en riant à gorge +déployée devant les deux files qui me suppliaient de me taire: «Oh! Non, +non... Tommy. Ne continuez pas... Nous serons gentilles pour vous. Pour +sûr, Tommy... pour sûr.» + +«Voilà notre première rencontre. Quand je fis mes adieux à Tilly, ce +soir-là, je lui promis de revenir dans une semaine environ; et je ne lui +cachai pas mon désir de faire plus ample connaissance. + +«Ils n’y vont pas par quatre chemins dans cette race-là lorsqu’il s’agit +de montrer leur affection ou leur haine. Bien qu’elle fût une honnête +fille, elle sut me faire comprendre que ma proposition ne lui était pas +désagréable. Vraiment, c’était un type extraordinaire de femme! Rien +d’étonnant que le chef George s’en fût amouraché. + +«Tout allait pour le mieux. Je le supplantai du premier coup. J’avais +l’intention d’embarquer la jeune fille et de cingler sur Wrangel tant +que le vent soufflerait, en plaquant là George. Mais ce n’était pas +chose facile. + +«Je dois te dire que Tilly demeurait avec un oncle--comme une espèce de +tuteur--tout prêt à claquer de phtisie ou de quelque autre truc dans les +poumons. Il allait tantôt bien, tantôt mal, et il ne voulait pas +l’abandonner avant d’avoir cassé sa pipe. + +«Nous nous rendîmes à sa tente au moment de mon départ pour savoir +combien de temps il pouvait encore durer; mais le vieux gredin avait +promis Tilly au chef George, et dès qu’il m’aperçut, il entra dans une +telle rage qu’il en résulta une bonne hémorragie. + +«--Reviens me chercher, Tommy! me dit-elle quand nous nous fîmes nos +adieux sur la grève. + +«--Certainement, répondis-je, dès que tu me feras signe. + +«Je l’embrassai à la manière des blancs, comme font chez nous les +amoureux. Je la sentis frémir comme une feuille de tremble et j’étais +moi-même si bouleversé que, sur le moment, j’étais presque décidé à +aller balancer l’oncle dans l’autre monde. + + * * * * * + +Tommy fut obligé de s’interrompre, car l’air devenait irrespirable, le +vent ayant refoulé la fumée sous la tente. Les deux hommes furent pris +d’une quinte de toux. + +--Donc, reprit bientôt Tommy, je partis vers Wrangel, au delà de la +Sainte-Mary et même de la Reine-Charlotte, vendant du whisky et mettant +le sloop à toutes les sauces. + +«C’était au cœur d’un hiver rude et glacial. J’étais de retour à Juneau +lorsque je pus avoir des nouvelles de Tilly. + +«--Toi venir, me dit le pouilleux qui me les apporta, Killisnoo veut +revoir toi maintenant. + +«--Qu’est-ce qu’il y a de cassé? demandai-je. + +«--Chef George donner festin; Killisnoo être femme de George. + +«Oui, certes, il faisait froid. Le Taku hurlait comme jamais. L’eau +salée gelait sur le pont. J’avais peine à faire avancer mon vieux sloop +pris par les griffes du vent, et je me trouvais à une centaine de milles +de Dyea. + +«A mon départ, j’avais pour tout équipage un homme de l’île Douglas; +mais à mi-chemin, il fut balayé par-dessus la lisse. Je tirai des +bordées et revins trois fois en arrière; mais je ne pus le retrouver.» + +--Probable qu’il aura été saisi par le froid, dit Dick, tout en +suspendant une jupe de Molly pour la faire sécher. Il a dû couler comme +un plomb. + +--C’est aussi mon idée. Je finis mon voyage tout seul, et j’étais à +moitié mort lorsque j’atteignis Dyea en pleine nuit. La marée m’était +favorable, et je pus faire aborder le bateau droit sur la rive, à l’abri +du fleuve. Mais il n’y avait pas moyen d’avancer d’un pouce, car l’eau +douce ne formait qu’un bloc solide. Les commandes et les poulies étaient +couvertes de glace au point que je ne pouvais amener la grande voile, ni +le falot. + +«D’abord, je commençai par m’enfiler une pinte de whisky pur de mon +chargement; puis, laissant le tout en l’état, je me dirigeai à travers +la plaine vers le camp. + +«Pas d’erreur, c’était le jour de gala. Les Chilcoots étaient venus en +masse, chiens, enfants et pirogues, sans parler de la tribu des +Oreilles-de-Chiens, de celle des Petits-Saumons et des gens des +Missions. + +«Il y avait bien cinq cents Indiens pour célébrer les fiançailles de +Tilly, et pas un homme blanc à vingt milles à la ronde. + +«Personne ne fit attention à moi; du reste, on n’aurait pas pu me +reconnaître, car ma couverture me cachait le visage. Je me frayai un +passage parmi les chiens et les enfants et j’atteignis le premier rang. +La fête avait lieu dans un grand espace libre entre les arbres. De +grands brasiers étaient allumés et la neige battue par les mocassins +était dure comme du ciment de Portland. Non loin de moi, j’aperçus +Tilly, somptueusement vêtue d’écarlate, parée de colliers, et en face +d’elle le chef George et ses principaux guerriers. + +«Le shaman[6] officiait avec le concours des grands sorciers des autres +tribus. + + [6] Shaman, c’est-à-dire prêtre. + +«Sans savoir pourquoi, je pensai aux gens de Liverpool, et aussi à +Gussie-la-Rousse dont j’avais rossé le frère après mon premier voyage +parce qu’il ne voulait pas que sa sœur eût un matelot pour amoureux. + +«Quel drôle de monde, me disais-je, où un homme marche sur des pistes +auxquelles sa mère était loin de songer lorsqu’elle le tenait au sein! + +«Au fait, je commençais à me rendre compte de la témérité de mon action; +mais il me suffit de jeter un coup d’œil sur George pour me sentir prêt +à toutes les audaces. Que faire? Sauter à la gorge du chef comme j’en +avais une sacré envie? Ce n’était pas cela qui eût arrangé mon affaire. + +«Tout à coup, je vis ce qu’il fallait tenter. + +«Je dois d’abord te dire que le camp fourmillait de chiens. Ici, là, il +y en avait partout: des loups apprivoisés, ni plus, ni moins. Quand la +nourriture vient à manquer, on les renvoie dans la forêt chez leurs +congénères sauvages, et ils reprennent vite leurs habitudes de rudes +combattants. + +«Je n’étais plus séparé de Tilly que par un groupe de chiens, qui, +allongés dans différentes poses, attendaient l’heure du festin. L’un +d’eux se mit à bâiller; et c’est en voyant ses crocs formidables que mon +idée me vint. Il était juste devant mes mocassins, tandis que j’en avais +un autre contre mes talons. + +«Le vacarme était à son comble; les tambours, en peau de morse, +grondaient, et les prêtres chantaient. + +«--Es-tu prête? criai-je à Tilly. + +«Bon Dieu! Elle n’eut pas un sursaut en reconnaissant ma voix. Très +lentement elle tourna la tête de mon côté et, le visage impassible, elle +me fit le petit signe de quelqu’un qui tend l’oreille. + +«--Tu iras sur la haute falaise, au bord de la glace. Je te rejoindrai. + +«Aussitôt je mis le pied sur la queue du molosse, couché devant moi et +j’appuyai jusqu’à la faire craquer. L’animal se redressa férocement; il +crut me happer dans ses mâchoires; mais j’avais déjà enjambé le second +chien que je projetai contre le furieux. + +«--File! criai-je en même temps à Tilly. + +«Tu sais comment ces chiens se battent. En un clin d’œil, il y en avait +un cent aux prises, cul par-dessus tête, se mordant et se déchirant. Les +gosses et les femmes se bousculaient de tous côtés; tu aurais dit un +camp de fous. Je te laisse à penser si Tilly s’esquiva promptement. + +«Je me gardai bien de suivre aussitôt ses traces. Une double fuite +aurait pu attirer l’attention sur nous. J’attendis un moment; et, dans +ce moment-là, j’eus l’envie folle d’aller narguer mon George en me +glissant hors de mes couvertures. Je ne sais comment j’ai pu résister au +désir de me moquer de lui et de tous ces imbéciles en leur laissant +croire que la fiancée s’était envolée vers le ciel sous l’effet de mes +passes magiques. + +«Mais trêve de blagues. M’exposer, c’était exposer aussi ma belle. Et +puis il me tardait joliment de la rejoindre. C’est ce que je fis. Je +t’assure que s’ils avaient vu avec quelle agitation je bondissais sur +les roches de la crête, vers mon sloop, ils auraient bien cru que +j’étais moi-même ensorcelé. + +«Bon Dieu! Avec quelle vitesse nous filâmes chassés par le Taku, le pont +balayé par les vagues glaciales. J’aurais voulu que tu fusses là pour +voir. + +«Nous restâmes la moitié de la nuit sur le pont, où nous avions été +obligés de tout attacher. J’étais à la barre, et Tilly cassait la glace. +Enfin, nous arrivâmes à l’île du Porc-Épic, et nous nous mîmes à l’abri +dans la baie. Nos couvertures étaient trempées; Tilly fit sécher les +allumettes sur sa poitrine. + +«Tu vois donc que je m’y connais un peu, hein! Durant sept ans, Dick, +nous avons été mari et femme, par le beau temps comme par la tempête... +Et puis elle est morte au cœur de l’hiver, morte en couches, là-haut, à +la station du Chilcat. + +«Jusqu’à la dernière minute, elle me tint la main; la glace grimpait à +l’intérieur de la porte et couvrait l’appui de la fenêtre d’une couche +épaisse. + +«Au dehors, c’était le Silence, à peine rompu par le hurlement d’un loup +solitaire. A l’intérieur, c’était encore le Silence et la Mort. + +«Tu n’as jamais entendu le silence, Dick? Dieu t’accorde de ne jamais +l’entendre lorsque tu seras en présence de la mort! Certainement on +l’entend. La respiration vous paraît siffler comme une sirène, et le +cœur fait comme la houle sur le rivage. + +«C’était une Siwash, Dick, mais une femme! Une blanche, Dick, blanche +par tout son être. + +«Alors, ouvrant les yeux où se lisait la souffrance, elle me dit: + +«--J’ai été une bonne épouse pour toi, Tommy. A cause de cela, je +voudrais que tu me promettes... que tu me promettes (les mots semblaient +s’arrêter dans sa gorge) que lorsque tu te marieras encore, ce soit avec +une blanche. Plus de Siwash, Tommy. Il y a beaucoup de femmes blanches à +Juneau maintenant, je le sais. Les blancs t’appellent «homme à squaw»; +leurs femmes, dans la rue, détournent la tête en te voyant. Tu ne vas +pas dans leurs cabanes comme tes frères. Pourquoi? Parce que ton épouse +est Siwash, n’est-ce pas? Cela ne vaut rien. Je vais mourir. Jure-le +moi; et, comme gage de ta promesse, donne-moi un baiser. + +«Je l’embrassai; puis elle s’assoupit doucement, en murmurant: + +«--C’est bien ainsi... Oui, rien qu’avec une blanche. + +«Et elle mourut en couches, là-haut, au poste du Chilcat.» + + * * * * * + +Dick bourra une nouvelle pipe, tandis que Tommy passait le thé et le +mettait de côté pour le retour de Molly. + +Et la femme aux yeux flamboyants et au sang de Yankee? + +Aveuglée, écrasée, rampant sur les mains et sur les genoux, suffoquée +par le vent, elle arriva enfin devant la tente. Toute la fureur de la +tempête s’acharnait contre un énorme paquet qu’elle portait sur les +épaules. + +Elle essaya, sans y parvenir, de dénouer les attaches des rideaux; mais +Tommy et Dick s’empressèrent de l’aider. Faisant un dernier effort elle +entra en chancelant et tomba épuisée sur le sol. + +Tommy la débarrassa de son paquet, pendant que Dick préparait un bol de +whisky. + +--Là, petite fille, dit celui-ci quand elle eut bu le whisky et qu’elle +parut reprendre quelques forces. Voilà des nippes sèches. Sautez dedans; +nous allons consolider les piquets de la tente. Appelez-nous quand vous +serez prête; et nous rentrerons pour dîner. + +--Tu paries, Dick, si cela lui aura émoussé le tranchant pour le reste +du voyage! dit Tommy à son compagnon, après avoir tapé sur les piquets. +Comme cela, elle nous fichera la paix jusqu’à l’arrivée. + +--Mais c’est justement ce tranchant qui fait son charme, répliqua Dick, +enfonçant la tête entre les épaules pour éviter une bourrasque de +grésil. C’est le tranchant que toi et moi, Tommy, nous possédons, et qui +nous vient de nos mères. + +Tommy tressaillit. Vraiment, il s’attendait à la réplique de son +camarade; il l’avait inconsciemment provoquée pour répondre à une +objection qu’il n’aurait pas su formuler. Elle lui alla droit au cœur; +et, les yeux fixés sur les rideaux de la tente, mais le regard perdu au +loin, il murmura: «... Oui, peut-être... avec une blanche... oui, Molly, +peut-être...» + + + + +UNE FILLE DE L’AURORE + + +Vous, qui êtes (comment dites-vous ça?) ah! oui! un paresseux! Vous, un +paresseux, vous voudriez me prendre pour femme? N’y songez pas un +instant! Jamais, au grand jamais, un paresseux ne sera mon mari! + +Comme on le voit, Joy Molineau n’y allait pas par quatre chemins avec +Jack Harrington. La veille au soir, elle avait tenu les mêmes propos à +Louis Savoy, d’une façon plus banale cependant, et dans son propre +dialecte. + +--Écoutez, Joy! + +--Non, non! A quoi bon écouter un paresseux? C’est très mal de venir +traîner ainsi autour de moi, de me rendre visite dans ma cabane, et de +rester inactif. Comment feriez-vous pour nourrir une famille? Pourquoi +n’avez-vous pas de poudre d’or? Les autres, pourtant, en trouvent à +profusion. + +--Mais je trime dur, Joy! Il ne se passe pas de jour que je ne sois sur +la piste ou au ruisseau. Même en ce moment, j’en reviens. Mes chiens +n’en peuvent plus. Les autres, des veinards, rencontrent beaucoup d’or. +Mais, moi... moi, je n’ai pas de chance! + +--Ah oui! Mais lorsque cet homme..., Mac Cormack qu’il s’appelle, celui +dont la femme est Indienne, a découvert le Klondike, vous n’y êtes pas +allé. Les autres l’ont suivi et, à présent, ce sont tous des richards. + +--Mais vous savez bien que j’étais parti en prospection du côté des +sources de la Tanana, protesta Harrington, et je n’ai entendu parler que +trop tard de l’Eldorado et du Bonanza. + +--C’est différent! Seulement, vous faites ce qu’on appelle fausse route. + +--Quoi? + +--Fausse route. Oui! Vous marchez à l’aveugle. Il n’est jamais trop +tard. Sur le creek de l’Eldorado se trouve une mine où l’or abonde. +Quelqu’un est venu la jalonner; il est parti, et l’on n’en a jamais +entendu parler depuis. Si, au bout de soixante jours, la prise de +possession n’est pas enregistrée, tous les autres auront le +droit--comment dites-vous?--de sauter dessus. Ils courront, rapides +comme le vent, pour aller faire la déclaration. Le gagnant sera très +riche et pourra nourrir une belle famille. + +Harrington feignit de ne pas trop s’intéresser à l’histoire. + +--Quand le délai expire-t-il? Et quel est ce lotissement? + +--J’en ai causé avec Louis Savoy hier soir, continua-t-elle, faisant +mine de ne pas avoir entendu sa demande. Je crois que ce sera lui le +vainqueur. + +--Au diable Louis Savoy! + +--Voilà ce que m’a dit Louis Savoy, ici dans ma cabane, hier soir. Il a +dit: «Joy, je suis un rude gaillard, je possède de bons chiens. J’ai du +souffle, et je serai victorieux. Alors, me voudrez-vous pour mari?» Et +je lui ai répondu... + +--Que lui avez-vous répondu? + +--Que si Louis Savoy gagne, il m’aura comme épouse. + +--Et s’il perd? + +--Alors, Louis Savoy ne sera pas, comme on dit, le père de mes enfants. + +--Et si je gagne, moi? + +--Vous, gagner? Ah! Ah! Jamais! + +Quoique ironique, le rire de Joy Molineau était agréable à entendre. +Harrington ne s’en formalisa pas. Il y était habitué depuis longtemps. +Elle avait torturé tous ses soupirants de la sorte, et lui ne faisait +pas exception. En ce moment, surtout, elle était séduisante, les lèvres +entr’ouvertes, le teint animé par l’âpre baiser du froid, les yeux +brillants de l’attrait irrésistible qu’on ne rencontre nulle part, sauf +dans le regard de la femme. + +Ses chiens de traîneau pressaient autour d’elle leurs formes hirsutes, +et le chef de file, Croc-de-Loup, glissa doucement son museau pointu sur +ses genoux. + +--Et si je gagne? insista Harrington. + +Son regard se promena du chien au soupirant et revint vers la bête. + +--Qu’en dis-tu, Croc-de-Loup? Si Jack est un rude gars et arrive le +premier à l’enregistrement, deviendrons-nous sa femme? Hein? Qu’en +dis-tu? + +Croc-de-Loup redressa ses oreilles et se tourna en grognant vers +Harrington. + +Il fait vraiment froid, ajouta-t-elle tout à coup, avec un coq-à-l’âne +bien féminin, pendant qu’elle se levait pour ranger les chiens. + +L’amoureux transi regarda devant lui d’un air stupide. Dès leur première +rencontre, elle l’avait entretenu dans le doute, et l’homme avait dû +ajouter la patience à ses autres qualités. + +--Hi! Croc-de-Loup! cria-t-elle, en sautant sur le traîneau au moment où +il démarrait brusquement. + +--Aï! Ya! En avant! + +Du coin de l’œil, Harrington la regardait filer sur la piste dans la +direction de Forty-Mile. Arrivée à l’endroit où elle bifurque et +traverse la rivière vers Fort-Cudahy, la jeune femme fit arrêter les +chiens et se retourna. + +--Eh! monsieur le paresseux! lui annonça-t-elle, Croc-de-Loup dit oui, à +condition que vous soyez vainqueur! + + * * * * * + +Comme il arrive toujours, cette conversation s’ébruita, et tout +Forty-Mile, qui avait fait maintes hypothèses sur le choix de Joy +Molineau entre ses deux derniers prétendants, se risqua maintenant, à +parler et à pronostiquer à propos du gagnant possible de la course qui +allait avoir lieu. + +Le camp s’était divisé en deux clans, dont les efforts tendaient à faire +arriver premier au but leur favori respectif. + +Les meilleurs chiens que pouvait fournir la contrée furent raflés à +l’envi, car ceux-là étaient particulièrement, et par-dessus tout, +indispensables à la victoire. Et quels lauriers pour le héros! Outre la +possession d’une femme dont la pareille était encore à créer, il +deviendrait propriétaire d’une mine valant au bas mot un million de +dollars. + +Cet automne-là, lorsque la rumeur parvint que Mac Cormack avait +découvert de l’or sur le Bonanza, tout le Bas-Pays, y compris +Circle-City et Forty-Mile, s’était rué vers le Haut-Yukon, excepté +toutefois ceux qui, comme Jack Harrington et Louis Savoy, étaient à ce +moment partis en prospection dans l’Ouest. Des pacages de rennes et des +ruisseaux furent jalonnés pêle-mêle et, par hasard, le plus +invraisemblable des creeks, l’Eldorado. + +Olaf Nelson y prit possession de cinq cents pieds le long de la rivière, +planta dûment son piquet, et disparut. + +A cette époque, le bureau de déclaration le plus proche était situé dans +la caserne de la police, à Fort-Cudahy, de l’autre côté du fleuve, en +face de Forty-Mile. Mais dès que la nouvelle se fut répandue que le +creek de Eldorado était une grotte aux trésors, on découvrit qu’Olaf +Nelson avait négligé de descendre le Yukon pour faire enregistrer son +claim. + +Les hommes jetaient des yeux avides sur le lot sans propriétaire, où ils +n’ignoraient pas que des milliers et des milliers de dollars +n’attendaient que la pelle et la vanne. Cependant, ils n’osèrent s’en +emparer, car la loi accordait à Olaf Nelson un délai de soixante jours +entre la pose des jalons et l’enregistrement. En attendant, nul ne +pouvait toucher au lot. + +Dans toute la contrée, on parlait de la disparition d’Olaf, et une +vingtaine de mineurs se préparaient à la prise de possession du +lotissement et à la course vers Fort-Cudahy, qui devait en décider. + +Mais les concurrents n’étaient pas très nombreux à Forty-Mile. Étant +donné que les deux clans dépensaient à qui mieux mieux leurs énergies +pour favoriser soit Jack Harrington, soit Louis Savoy, personne n’eût +été assez sot pour se mettre sur les rangs avec ses seules ressources. + +Il s’agissait d’une course de cent milles jusqu’au bureau du +commissaire, et on calculait qu’il faudrait aux deux favoris quatre +relais de chiens, échelonnés le long du trajet. + +Naturellement, le relais final devait être décisif, et, pour les +vingt-cinq derniers milles, les partisans des deux candidats +s’évertuaient à trouver les animaux les plus vigoureux possible. La +rivalité des deux clans s’accentuait, et leurs offres faisaient des +bonds si considérables que jamais, dans les annales du pays, le prix des +chiens n’avait monté si haut. Cette rafle excita la curiosité publique, +qui tourna vers Joy Molineau un œil encore plus indiscret. Non seulement +elle avait déclenché toute l’affaire, mais elle possédait le meilleur +chien de traîneau, du Chilkoot à la mer de Behring. Croc-de-Loup n’avait +pas de rival. L’homme qu’il conduirait à l’étape finale devait forcément +gagner; on n’en pouvait douter. Mais la communauté avait le sens inné +des convenances, et nul ne s’avisa d’influencer Joy en faveur de l’un ou +de l’autre des clans. Chacun d’eux se consola en pensant que s’il ne +tirait point parti du chien, le camp adverse n’en profiterait pas +davantage. Partant de ce principe que l’homme pris individuellement ou +en collectivité a été ainsi façonné qu’il traverse la vie dans un état +de béate incompréhension de la femme, ceux de Forty-Mile ne devinaient +rien de l’esprit de secrète malice qui animait Joy Molineau. + +Ils reconnurent, après coup, qu’ils n’avaient pas su pénétrer le secret +de cette fille de l’Aurore, dont les yeux sombres s’étaient ouverts pour +la première fois à la lumière scintillante de la Terre du Nord. En +effet, son père exerçait dans le pays le trafic des fourrures, longtemps +avant qu’eux-mêmes eussent songé à l’envahir. + +Non, le hasard de sa naissance ne l’avait pas rendue moins femme, pas +plus qu’il n’avait limité sa compréhension féminine des hommes. Ils +avaient conscience qu’elle se jouait d’eux, mais ils ne parvenaient pas +à discerner la finesse de ses desseins et l’art consommé de ses +artifices. + +Les hommes de Forty-Mile ne voyaient d’autres cartes que celles qu’elle +voulait bien leur montrer, de sorte qu’ils se laissèrent bercer par +d’agréables illusions jusqu’au moment où elle abattit son dernier atout. +Seulement alors, ils virent clair dans son jeu. + +Au début de la semaine, tout le camp était sur pied pour assister au +départ de Jack Harrington et de Louis Savoy. Ceux-ci avaient pris leurs +dispositions pour atteindre le lot d’Olaf Nelson quelques jours avant +l’expiration du délai de protection! afin de pouvoir se reposer et être +dispos, eux et leurs chiens, pour le premier relais. + +Sur leur chemin, ils rencontrèrent les hommes de Dawson, qui plaçaient +déjà leurs attelages supplémentaires le long de la piste, et il était +visible que rien n’avait été épargné pour enlever cet enjeu de plusieurs +millions. + +Deux jours après le départ de ses champions, Forty-Mile commença à +envoyer ses relais, le premier à soixante-quinze, le deuxième à +cinquante, et le dernier à vingt-cinq milles du but. + +Les attelages destinés à la dernière étape étaient magnifiques, et tous +deux si bien assortis que les hommes du camp en discutèrent les mérites +sous une température de cinquante degrés en dessous de zéro, pendant une +heure entière, avant de les laisser partir. + +A la dernière minute, Joy Molineau s’élança au milieu d’eux avec son +traîneau. Elle prit à part Lon Mac Fane, qui soignait l’attelage de +Harrington. A peine eut-elle commencé à parler, que l’homme resta bouche +bée, et l’enthousiasme peint sur son visage laissa prévoir de grandes +choses. + +Il détacha Croc-de-Loup et le mit à la tête du traîneau de Harrington; +puis, il poussa la file des chiens sur la piste du Yukon. + +--Pauvre Louis Savoy! dirent les hommes. + +Mais une lueur de défi brilla dans les yeux noirs de Joy Molineau, et +elle s’en retourna à la cabane de son père. + + * * * * * + +Il était près de minuit. + +Quelques centaines d’hommes emmitouflés de fourrures avaient préféré, à +l’attrait des cabanes chaudes et des couchettes confortables, le plaisir +d’assister, par une température de soixante degrés en dessous de zéro, à +la prise de possession du claim d’Olaf Nelson. Un certain nombre d’entre +eux avaient leurs piquets tout préparés, et leurs chiens se trouvaient à +proximité. Une escouade de policiers à cheval du capitaine Constantine +était sur place pour garantir la régularité de l’opération. On avait +lancé un ordre interdisant à quiconque de planter un jalon avant que la +dernière seconde du jour fût tombée dans le passé. Dans le Northland, de +telles lois sont aussi respectées que si elles étaient de Jéhovah +lui-même, car le coup de feu vengeur est aussi rapide et aussi efficace +que ses foudres. Le temps était clair et glacial. L’aurore boréale +projetait au firmament une orgie de couleurs chatoyantes. Des vagues +d’un rose pâle, froides et brillantes, traversaient le zénith, tandis +que des couches éclatantes de vert et de blanc éclipsaient les étoiles, +et qu’une main titanique traçait des arcs gigantesques au-dessus du +pôle. Et devant cet aspect grandiose, les chiens-loups hurlaient comme +avaient fait leurs ancêtres dans les siècles passés. + +Un policier, revêtu d’un manteau de peau d’ours, se plaça en évidence, +la montre à la main. Les hommes, se précipitant au milieu de leurs +chiens, les firent se lever. Après avoir débrouillé leurs traits, ils +les rangèrent pour le départ. Les concurrents s’alignèrent sur la +limite, tenant d’une main ferme piquets et pancartes. + +Ils avaient déjà si souvent parcouru le contour du claim, qu’ils +auraient pu refaire le trajet les yeux fermés. Le policier leva la main. +Ils rejetèrent leurs peaux et leurs couvertures superflues; on entendit +le dernier cliquetis de ceintures resserrées, et tous se tinrent au +garde à vous. + +--Attention! + +--Partez! + +Soixante paires de mains se dégantèrent, autant de mocassins +s’affermirent dans la neige. + +Ils s’élancèrent dans l’espace libre, le long des quatre côtés, plantant +leurs fiches à chaque coin, et, de là, ils se dirigèrent vers le milieu, +où les deux jalons centraux devaient être placés. Puis ils bondirent +vers leurs traîneaux qui les attendaient sur le lit gelé du cours d’eau. +Un bruit et un mouvement infernal éclatèrent. Des traîneaux entrèrent en +collision, des attelages s’entremêlèrent, le pelage hérissé, les crocs +grinçants. La rivière étroite était obstruée par cette masse +grouillante. Du manche, aussi bien que de la courroie, des coups de +fouet tombèrent indistinctement sur les hommes et sur les bêtes. Et pour +compliquer les choses, chaque concurrent avait à sa suite une escouade +de camarades empressés à le sortir de la cohue. Mais un par un, et à +force de lutter, les traîneaux arrivèrent à se dégager, puis disparurent +brusquement dans les ténèbres des rives surplombantes. + +Jack Harrington avait prévu cette bousculade et attendu près de son +traîneau qu’elle eût pris fin. Louis Savoy, conscient de la supériorité +de son rival pour conduire les chiens, avait suivi son exemple, et il +attendait, lui aussi. + +Les bruits de la horde s’affaiblissaient dans le lointain quand ils se +décidèrent à prendre la piste. Ce ne fut qu’après un trajet d’une +dizaine de milles, en descendant le Bonanza, qu’ils la rejoignirent, +glissant en file, mais se tenant de près. On n’entendait presque plus de +bruit, et il n’y avait guère de chance de gagner de l’avance sur cette +partie du trajet. + +Les traîneaux mesuraient, d’un patin à l’autre, seize pouces, la piste +n’était large que de dix-huit; mais la circulation y avait creusé de +profondes ornières. + +De chaque côté s’étendait une couche cristalline de neige molle. Si un +homme avait essayé d’y faire passer son attelage, les chiens s’y +seraient enfoncés jusqu’au ventre et n’auraient plus avancé qu’à +l’allure d’un escargot. Les hommes ne pouvaient donc que se tenir à côté +de leurs traîneaux bondissants et attendre. + +Rien ne fut changé à leur position réciproque le long des quinze milles +de descente du Bonanza, puis du Klondike jusqu’à Dawson; à cet endroit, +ils rencontreraient le Yukon, où les attendaient les premiers relais. +Mais Harrington et Savoy, quittes à crever leurs premiers attelages, +avaient placé leurs relais à une couple de milles plus loin que les +autres. Dans la confusion causée par l’échange des traîneaux, ils +dépassèrent une bonne moitié des concurrents. Ils n’en avaient plus +qu’une trentaine devant eux, quand ils s’élancèrent sur la large +poitrine du Yukon. C’était la partie la plus critique du parcours. + +Lors de la prise du fleuve en automne, l’eau était restée libre sur la +longueur d’un mille entre deux immenses barrières de glace. Cette voie +ne s’était gelée que tout récemment, par suite de la rapidité du +courant. A présent, elle était unie, dure et glissante comme le parquet +d’une salle de danse. Dès qu’ils entrèrent en contact avec ce miroir de +glace, Harrington se mit sur les genoux, se cramponnant d’une main, +tandis qu’il faisait claquer sauvagement son fouet sur les chiens, et +retentir à leurs oreilles de terribles imprécations. Les attelages +dévalèrent sur la surface lisse, à toute allure. Mais dans tout le Nord +on n’en trouvait pas deux comme Harrington pour enlever un attelage. Dès +le début, il fut en tête, et Louis Savoy, emboîtant le pas, se colla +désespérément derrière lui, ses chiens conducteurs touchant le traîneau +de son rival. + +Ils avaient parcouru la moitié de la surface glissante, lorsque leurs +relais se précipitèrent de la rive au-devant d’eux. Mais Harrington ne +ralentit pas sa course pour cela. A l’instant précis où le nouveau +traîneau fut à sa hauteur, il sauta dessus et se mit à crier en pressant +l’allure des chiens tout frais. L’autre conducteur se laissa glisser +comme il put du véhicule en marche. Savoy agit de même avec son propre +relais, et les deux attelages abandonnés, privés de direction, entrèrent +en collision avec ceux qui les suivaient. Un pêle-mêle inextricable +s’ensuivit. + +Harrington menait un train endiablé, et Savoy le serrait de près. +Parvenus près de la berge, ils furent de niveau avec le traîneau de +tête, et les premiers à aborder la piste étroite entre ses talus de +neige molle. Dawson, admirant ce spectacle sous la clarté de l’aurore +boréale, jura que c’était du beau travail. + +Les hommes ne peuvent endurer longtemps sans feu, ou sans se livrer à un +exercice violent, un froid de soixante degrés au-dessous de zéro. +Harrington et Savoy se conformèrent donc à la vieille coutume du Nord. +Sautant de leurs traîneaux, guides en main, ils couraient derrière pour +rétablir la circulation du sang et se réchauffer, puis remontaient +jusqu’à ce que le froid les eût saisis de nouveau. + +Ce fut ainsi qu’ils couvrirent les deuxième et troisième relais. A +plusieurs reprises, sur la glace unie, Savoy stimula les chiens, mais ne +put réussir à dépasser son rival. + +Dans une file s’égrenant sur une longueur de cinq milles derrière eux, +les autres coureurs s’évertuaient à les rattraper, mais en vain, car à +Louis Savoy seul était dévolu l’honneur de se maintenir à l’allure +vertigineuse de Jack Harrington. + +Quand ils abordèrent l’étape des soixante-quinze milles, Lon Mac Fane +les frôla comme un éclair. Croc-de-Loup, en tête des chiens, attira le +regard d’Harrington. D’avance il était sûr de la victoire. Il n’existait +pas dans tout le Nord un attelage qui pût le dépasser sur ces derniers +vingt-cinq milles. Et lorsque Savoy aperçut Croc-de-Loup à la tête de +l’attelage de son adversaire, il sentit que la course était perdue pour +lui et il jura entre ses dents. Mais il s’accrocha malgré tout à la +piste fumante de l’autre, tentant sa chance jusqu’au bout. Et tandis +qu’ils poursuivaient leur route, cahotés sous les lueurs de l’aube qui +se levait vers le Sud-Est, ils méditèrent, l’un avec allégresse, l’autre +la mort dans l’âme, sur la conduite de Joy Molineau. + + * * * * * + +Tout Forty-Mile avait quitté de bonne heure les lits de fourrures pour +se rassembler sur le bord de la piste. De là, on découvrait le +Haut-Yukon jusqu’à sa première courbe à plusieurs milles de distance. + +De là aussi, on pouvait voir sur l’autre rive Fort-Cudahy, but de la +course, où le commissaire de l’or attendait avec impatience. Joy +Molineau s’était placée à une certaine distance de la piste, mais, en +cette circonstance, les gens de Forty-Mile s’écartèrent pour ne pas +gêner sa vue. Aussi, l’espace qui la séparait de l’étroit sentier où +devaient passer les coureurs restait libre. Des feux avaient été +construits autour desquels les hommes risquaient leur poudre et leurs +chiens dans des paris où la forte cote était pour Croc-de-Loup. + +--Les voilà! glapit un jeune Indien, perché sur la cime d’un pin. + +Du haut du Yukon, on vit se détacher sur la neige un point noir, suivi +de près par un second. A mesure qu’ils grossissaient, d’autres +apparaissaient, mais à une distance appréciable en arrière. Peu à peu, +ils se transformèrent en chiens et en traîneaux, sur lesquels des hommes +étaient étendus à plat ventre. + +--C’est Croc-de-Loup qui conduit! murmura le lieutenant de police à Joy. + +Elle répondit par un sourire qui trahissait son émoi. + +--Dix contre un sur Harrington! cria le roi du Creek du Bouleau, en +produisant son sac à or. + +--La Reine vous paie-t-elle cher? s’enquit Joy. + +Le lieutenant hocha la tête. + +--Vous avez bien tout de même un peu de poudre d’or, hein? Combien? +continua-t-elle. + +Il montra son sac. Elle l’évalua d’un coup d’œil rapide. + +--Mettons deux cents. Bien! Maintenant, je vous... comment appelez-vous +ça?... je vous donne le tuyau. Couvrez le pari. + +Joy eut un sourire énigmatique. + +Le lieutenant réfléchissait, le regard errant sur la piste. + +Les deux concurrents, à demi relevés, se jetaient sur leurs genoux et +fouettaient leurs chiens à tour de bras. + +Harrington venait en tête. + +--Dix contre un sur Harrington! brailla le roi du Creek du Bouleau, +brandissant son sac devant le visage du lieutenant. + +--Couvrez le pari! insista Joy. + +Il obéit avec un haussement d’épaules pour indiquer qu’il se rendait, +non aux conseils de sa propre raison, mais uniquement pour être agréable +à la jeune fille. Joy lui fit signe de la tête de se rassurer. + +Tout bruit avait cessé. + +Les hommes avaient suspendu leurs paris. + +Zigzaguant, roulant, tanguant comme des bateaux chassés par le vent, les +traîneaux arrivaient à toute allure. Derrière celui de Harrington, Louis +Savoy maintenait toujours son chien conducteur, mais l’expression de son +visage ne reflétait aucun espoir. Harrington pinçait les lèvres, ne +regardait ni à droite ni à gauche. + +Ses chiens bondissaient dans un rythme parfait, avec précision, rasant +la piste, et Croc-de-Loup, la tête basse, les yeux au sol, geignait +doucement, entraînant ses camarades dans un élan magnifique. + +Tout Forty-Mile retenait son souffle. On n’entendait que le crissement +des patins et le claquement des fouets. + +A cet instant la voix claire de Joy Molineau retentit dans l’air. + +--Aï! Ya! Croc-de-Loup! Croc-de-Loup! + +Croc-de-Loup entendit. Il quitta brusquement la piste et s’avança droit +sur sa maîtresse. Tout l’attelage le suivit. Le traîneau resta en +équilibre pendant un instant sur un seul patin, puis bascula Harrington +dans la neige. + +Savoy, filant comme l’éclair, le dépassa. Harrington, se relevant, le +vit glisser sur la rivière dans la direction du commissaire de l’or, et +il entendit parfaitement ce que Joy Molineau disait au lieutenant. + +--Ah! il a bien travaillé! expliquait-elle. Il a... Comment dites-vous +ça?... mené le train. C’est cela même, il a bien mené le train. + + + + +A L’HOMME SUR LA PISTE + + +--Corse-le bien! + +--Mais dis donc, Kid, est-ce qu’il ne sera pas un peu trop fort? Du +whisky et de l’alcool, c’est déjà pas mal; inutile d’y ajouter du +brandy, de la sauce au poivre et... + +--Corse-le bien! te dis-je. Vas-tu m’apprendre à préparer du punch? + +Et Malemute Kid eut un sourire satisfait derrière les nuages de vapeur. + +--Écoute, mon gars, reprit-il, lorsque tu auras parcouru ce pays aussi +longtemps que moi, et vécu de crottes de lièvre et de vessies de saumon, +tu sauras que la Noël ne vient qu’une fois l’an. Et une fête de Noël, +sans punch, c’est un puits sans minerai. + +--Suis ces conseils, et sers-nous quelque chose de fameux! s’écria le +grand Jim Belden. + +Il revenait de son _claim_ de Mazy-May pour passer la Noël et il ne +s’était nourri que de viande d’élan pendant les deux derniers mois. + +--Dis-moi, Kid, te souviens-tu du _klooch_[7] que nous avons préparé sur +le Tanana? + + [7] Boisson fermentée, très forte, d’origine russe. + +--Si je m’en souviens! Ah, vous auriez rigolé, les petits, en voyant la +tribu entière ivre et prête à se battre, tout cela grâce à un peu de +sucre et de levain adroitement fermentés. Cela se passait avant ton +temps, continua Malemute Kid, s’adressant à Stanley Prince, jeune +ingénieur des mines, depuis deux ans dans la contrée. Il n’y avait alors +pas de femme blanche et Mason voulait épouser Ruth, la fille du chef des +Tananas, lequel s’opposait à ce mariage, tout comme le reste de la +tribu. Si c’était fort? Dame, j’y avais employé ma dernière livre de +sucre. En fait de klooch, je n’ai rien fait de mieux de ma vie. Il +aurait fallu voir cette poursuite le long du fleuve et du portage! + +--Mais la squaw? demanda Louis Savoy, Canadien français de haute taille, +qui commençait à s’intéresser au récit, ayant entendu parler de cette +prouesse l’hiver précédent, alors qu’il était à Forty-Mile. + +Malemute Kid, né conteur, ne se fit pas prier pour entamer l’histoire +véridique du Lochivar[8] de la Terre du Nord. + + [8] Héros légendaire de bravoure et de fidélité, chanté par Walter + Scott dans son poème _Marmion_. + +Plus d’un rude aventurier sentit, en l’écoutant, son cœur se serrer et +monter en lui de vagues désirs de revoir les pâturages du Sud +ensoleillés, où la vie promettait quelque chose de plus qu’une lutte +stérile contre le froid et la mort. + +--Ruth, Mason et moi, conclut Malemute Kid, nous atteignîmes le Yukon +juste après sa première débâcle, et la tribu nous suivait à un quart +d’heure de marche. C’est ce qui nous sauva, car la seconde débâcle +rompit les glaces en amont et retarda nos poursuivants. Lorsqu’enfin ils +arrivèrent à Nuklukyeto, tout le poste était mobilisé pour les recevoir. +Pour ce qui est du mariage, renseignez-vous auprès du Père Roubeau que +voici, c’est lui qui a célébré la cérémonie. + +Le Jésuite retira sa pipe de ses lèvres, et se contenta d’exprimer sa +satisfaction par des sourires paternels, cependant que protestants et +catholiques applaudissaient vigoureusement. + +--Bon sang! interrompit Louis Savoy, épris par le côté romanesque du +récit, _La petite squaw_[9]! Ce brave Mason! Bon sang! + + [9] En français dans le texte. + +Lorsque les premiers petits gobelets de punch eurent fait le tour, +Bettles, surnommé «Boit-sans-Soif», se leva, et entonna sa chanson à +boire favorite: + + J’ai vu les professeurs d’école du dimanche + S’ingurgiter, sans embarras, + La tisane de sassafras. + Sait-on jamais le nom de ce qu’on boit ou mange? + Peut-être sous ce nom on leur avait vendu + Le jus enivrant du fruit défendu! + +et le chœur bachique répétait: + + Peut-être sous ce nom on leur avait vendu + Le jus enivrant du fruit défendu! + +L’effrayante mixture de Malemute Kid accomplissait son œuvre. Les hommes +des camps et des pistes se détendaient sous sa chaleur bienfaisante, et +les rires, les chansons et les contes d’aventures lointaines circulaient +à la ronde. + +Citoyens d’une douzaine de nations différentes, ils buvaient à la santé +de chacun et de tous: l’Anglais, Prince, en l’honneur de l’«Oncle Sam, +le précoce enfant du Nouveau-Monde», le Yankee Bettles trinquait à la +santé du «Roi, Dieu le bénisse...» + +Alors, Malemute Kid se leva, gobelet en main, et regarda la fenêtre de +papier huilé que recouvrait une couche de givre d’au moins trois pouces. +Puis il dit: + + --_A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la piste! + Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et + ses allumettes toujours prendre!_ + + * * * * * + +Clic! Clac! Ils reconnurent le cinglement familier du fouet des chiens, +le hurlement plaintif des _Malemutes_[10] et le crissement d’un traîneau +qui s’approchait de la cabane. + + [10] Race de chiens esquimaux. + +La conversation languit, et ils attendirent. + +--Ce doit être un ancien! Il s’occupe de ses chiens avant de songer à +lui-même, murmura Malemute Kid à Prince, pendant qu’ils écoutaient les +claquements des mâchoires et les grognements tantôt furieux, tantôt +douloureux des chiens-loups. Leurs oreilles exercées devinaient que le +nouveau-venu repoussait leurs propres bêtes pour donner à manger aux +siennes. + +Bientôt, le coup attendu résonna contre la porte, sec et confiant, et +l’homme pénétra. + +Ébloui par la lumière, il s’arrêta un moment sur le seuil, et tous +purent le dévisager. + +C’était un beau type d’homme, très pittoresque dans son accoutrement +arctique de laine et de fourrures. Il avait six pieds et deux ou trois +pouces de haut, les épaules carrées et la poitrine large. L’air glacial +avait rendu luisant et rose son visage rasé et, avec ses longs cils et +ses sourcils blancs de givre, les rabats de son énorme casquette en peau +de loup négligemment relevés, on eût dit le roi des frimas, émergeant +des ténèbres. + +Une ceinture à grains maintenait, sur son vêtement imperméable, deux +grands revolvers Colt et un couteau de chasse; il portait, en plus de +l’indispensable fouet, un fusil «sans fumée» du plus fort calibre et du +dernier modèle. + +Lorsqu’il s’avança, les autres purent voir, malgré la fermeté et +l’élasticité de sa démarche, qu’il était terrassé par la fatigue. + +Un silence embarrassant s’était produit, mais sa cordiale salutation de: +«Amusez-vous bien, les gars!» les mit aussitôt à l’aise et, l’instant +d’après, Malemute Kid et l’étranger échangeaient une poignée de mains. +Sans jamais s’être rencontrés, ils avaient entendu parler l’un de +l’autre, et ils s’étaient reconnus. + +Une présentation générale eut lieu et on lui fit accepter de force un +cruchon de punch, sans lui laisser le temps d’expliquer le but de sa +course. + +--Depuis combien de temps est passé ce traîneau en forme de panier, avec +trois hommes et huit chiens? demanda-t-il. + +--Il y a juste deux jours. Tu les poursuis? + +--Oui, c’est mon attelage. Ils me l’ont enlevé à mon nez, les bandits! +J’ai déjà gagné deux jours sur eux, et les rattraperai dans la prochaine +étape. + +--Tu crois qu’ils feront de la résistance? demanda Belden, afin +d’entretenir la conversation, car Malemute Kid avait posé la cafetière +sur le feu et s’occupait activement à faire frire du lard et de la +viande d’élan. + +Le nouveau-venu, pour toute réponse, fit claquer sa main sur ses +revolvers. + +--Quand as-tu quitté Dawson? + +--A midi. + +--Hier, naturellement? + +--Aujourd’hui même. + +Il était juste minuit. Un murmure de surprise fit le tour de +l’auditoire, et il y avait de quoi: on ne voit pas tous les jours un +homme qui vient de parcourir, pendant douze heures d’affilée, +soixante-quinze milles de piste rugueuse sur le fleuve. + +La conversation dévia bientôt et roula sur les aventures de jeunesse de +tous ces nomades. + +Tandis que l’étranger dévorait le grossier repas, Malemute Kid scrutait +attentivement son visage, dont il ne tarda pas à découvrir la beauté et +qui reflétait l’honnêteté et la franchise. Il le trouva tout de suite à +son goût. Ses traits, jeunes encore, avaient été profondément creusés +par les privations et la fatigue. Bien que vifs quand il parlait, et +doux lorsqu’il se taisait, ses yeux bleus conservaient cette lueur +d’acier qui éclate dans l’action et particulièrement dans l’imprévu. La +mâchoire solide, le menton carré, dénotaient une opiniâtreté et une +indépendance farouches. Il joignait à ses qualités de bravoure une +certaine douceur et un léger sentiment de féminité qui trahissaient sa +nature sensible. + + * * * * * + +--Et voici comment ma vieille et moi nous nous sommes mariés, dit Belden +qui venait de raconter l’histoire captivante de ses fiançailles. + +--Nous voilà, père, dit Sal. + +--Va-t’en au diable! répondit son père. Puis, s’adressant à moi: + +--Jim, fais voir que tu as le cœur bien placé. Je voudrais qu’une bonne +partie de ce terrain de quarante acres soit labouré avant le dîner. + +Se tournant vers elle, il ajouta: + +--Et toi, Sal, va faire ta vaisselle! + +Ah! si j’étais heureux! Mais il m’aperçut encore là et s’écria: + +--Eh bien, Jim? + +--Vous pouvez croire que j’ai filé aussitôt vers l’écurie... + +--As-tu des gosses qui t’attendent aux États? demanda l’étranger. + +--Non. Sal est morte avant d’en avoir eu. Voilà pourquoi je me trouve +ici. + +Belden, distraitement, se mit en devoir de rallumer sa pipe non éteinte, +et dit, comme pour changer de sujet: + +--Et toi, étranger, es-tu marié? + +Pour toute réponse, celui-ci ouvrit sa montre, la détacha de la +bandelette de cuir qui lui servait de chaîne, et la passa à la ronde. +Belden saisit la lampe à huile, examina l’intérieur du boîtier d’un air +connaisseur, puis, laissant échapper à voix basse un juron d’admiration, +il tendit la montre à Louis Savoy. Après de nombreuses exclamations, il +la présenta à Prince, et l’on put remarquer que ses mains tremblaient et +que ses yeux prenaient une expression particulièrement tendre. Et les +mains calleuses se repassaient la photographie d’une femme, d’un type +cher à ce genre d’hommes, pressant un enfant contre sa poitrine. + +Ceux qui n’avaient pas encore vu cette merveille étaient dévorés de +curiosité. Ceux qui l’avaient vue se taisaient et devenaient songeurs. +Il leur était indifférent d’affronter la morsure de la faim, la griffe +du scorbut ou la mort soudaine sous la terre ou sous l’eau, mais l’image +d’une femme inconnue et d’un enfant suffisait à les émouvoir. + +--Je n’ai jamais vu le gosse. C’est un garçon... et il a deux ans, dit +l’étranger en reprenant possession de son trésor. Ses yeux restèrent +fixes sur le portrait un long moment, puis il fit claquer le boîtier et +se détourna, mais pas assez vite pour cacher les larmes prêtes à +jaillir. + +Malemute Kid le guida vers une couchette en le priant de s’y reposer. + +--Tu m’appelleras à quatre heures précises. N’y manque pas! + +Ce furent ses dernières paroles. Il était si accablé par le sommeil +qu’aussitôt couché il se mit à ronfler. + +--Par Jupiter! Il a du cran ce gars-là! conclut Prince. Trois heures de +sommeil après une course de soixante-quinze mille avec les chiens, et +puis reprendre la piste! Tu le connais Kid? + +--C’est Jack Westondale. Il est venu dans le pays il y a trois ans. Il +est connu pour travailler comme un cheval et avoir contre lui toutes les +déveines. Jusqu’ici je ne l’avais jamais rencontré, mais Sitka Charley +m’en a parlé. + +«C’est dur, pour un homme ayant comme lui une jeune et belle femme, de +venir gâcher sa vie dans un trou abandonné de Dieu où les années +comptent double. + +«Son défaut, c’est de pousser trop loin le courage et la ténacité. Par +deux fois il a fait fortune dans les claims et par deux fois il a tout +perdu.» + +Ici la conversation fut interrompue par le vacarme de Bettles, car +l’effet produit par l’étranger commençait à se dissiper et bientôt les +mornes années d’une nourriture toujours la même et d’un labeur épuisant +furent oubliées dans une gaîté bruyante à laquelle, seul, Malemute Kid +semblait réfractaire. Il jetait à chaque instant des regards anxieux sur +sa montre. Soudain, il mit son bonnet en peau de castor et ses moufles, +sortit de la cabane et alla fouiller dans la cache. + +Brûlant d’impatience, il secoua son hôte quinze minutes avant l’heure +convenue. + +Le jeune géant se réveilla tout ankylosé et il fallut le frictionner +vigoureusement pour le remettre sur pieds. Il sortit avec peine de la +cabane et trouva ses chiens harnachés et tout prêts pour le départ. + +Les hommes lui souhaitèrent bonne chance et une prompte arrivée, tandis +que le Père Roubeau, après l’avoir béni, rentra en toute hâte, suivi des +autres. Bien leur en prit, car il est dangereux d’affronter +soixante-quinze degrés au-dessous de zéro les mains et les oreilles +découvertes. + +Malemute Kid l’accompagna jusqu’à la piste principale. Arrivé là, il lui +serra cordialement la main et lui fit des recommandations. + +--Tu trouveras cent livres d’œufs de saumon sur le traîneau, dit-il. +Cela procurera autant de force à tes chiens que cent cinquante livres de +poissons. Tu ne pourras pas te réapprovisionner à Pelly, comme tu +comptais sans doute le faire. + +L’étranger sursauta et une lueur de surprise traversa ses yeux, mais il +laissa parler l’autre. + +--Impossible d’obtenir une once de nourriture, soit pour hommes soit +pour chiens, avant d’atteindre Five Fingers, et nous en sommes au moins +à deux cents milles. Méfie-toi de l’eau libre, sur le fleuve Thirty Mile +et n’oublie pas de suivre le raccourci au-dessus du lac Le Barge. + +--Comment es-tu parvenu à savoir? La nouvelle ne m’a certainement pas +précédé? + +--Je ne sais rien et, qui plus est, je ne veux rien savoir. Mais le +traîneau que tu pourchasses ne t’a jamais appartenu. Sitka Charley l’a +vendu au printemps dernier. Il m’a parlé de toi comme d’un type loyal et +je le crois. J’ai vu ton visage, il me revient, et j’ai vu... Aussi, +grand Dieu!... file vers l’eau salée, vers ta femme et... + +Là-dessus, Kid retira ses moufles et sortit son sac. + +--Non, je n’en ai pas besoin! et les larmes se gelaient sur les joues de +l’homme pendant qu’il étreignait convulsivement la main de Malemute Kid. + +--Alors, ne ménage pas les chiens, coupe les traits aussitôt qu’ils +viendront à tomber; achètes-en et considère-les à bon marché à dix +dollars la livre. Tu peux en avoir à Five Fingers, Little Salmon et sur +l’Hootalinqua. Prends garde d’avoir les pieds mouillés! cria-t-il comme +conseil d’adieu. Continue à marcher jusqu’à vingt-cinq degrés au-dessous +de zéro, mais, si la température baisse, construis un feu et change de +bas. + +Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’un tintement de clochettes +annonçait de nouveaux arrivants. La porte s’ouvrit et un homme de la +police montée du territoire Nord-Ouest entra, suivi de deux métis +conducteurs de chiens. + +Tout comme Westondale, ils étaient armés jusqu’aux dents et paraissaient +exténués. Les métis, habitués dès l’enfance à la piste, pouvaient +supporter facilement la fatigue. Mais le jeune policier était à bout de +forces. Pourtant, la ténacité de sa race le rivait à la tâche qu’il +avait entreprise, et il s’y tiendrait jusqu’à ce qu’il tombât sur place. + +--Quand Westondale est-il reparti? demanda-t-il. Il s’est arrêté ici, +n’est-ce pas? + +Cette question était superflue, car les traces laissées dans la neige ne +parlaient que trop. + +Malemute Kid ayant fait un signe de l’œil à Belden, celui-ci, prenant le +vent, répondit évasivement. + +--Il n’est pas près de revenir. + +--Allons, l’homme, parle! ordonna le policier. + +--Vous n’avez pas l’air de vouloir le lâcher, à ce que je vois. Se +serait-il battu sur la route de Dawson? + +--Il a refait Harry Mac Farland de quarante mille dollars et échangé +cette somme au _P. C. Store_ contre un chèque sur Seattle. Qui donc +l’empêchera de l’encaisser si nous n’arrivons pas à le rattraper? Quand +est-il parti? + +Les hommes ne paraissaient porter aucun intérêt à cette histoire, car +l’attitude de Malemute Kid avait dicté leur conduite, et le jeune +officier ne rencontrait que des visages indifférents autour de lui. + +S’avançant vers Prince, il lui posa la même question. Celui-ci, après +avoir examiné la physionomie franche et honnête de son compatriote, lui +fournit à regret de vagues détails sur l’état de la piste. + +Le policier s’adressa alors au Père Roubeau qui, lui, ne pouvait mentir. + +Il y a un quart d’heure, répondit le prêtre, mais il a dormi trois +heures, ainsi que ses chiens. + +--Un quart d’heure d’avance, et il s’est reposé. Mon Dieu! + +Le pauvre diable recula de quelques pas en chancelant, à moitié évanoui +de fatigue et de découragement, et marmotta des phrases où il était +question du trajet de Dawson en dix heures et de chiens épuisés. + +Malemute Kid lui fit prendre presque de force un cruchon de punch; +ensuite l’homme se dirigea vers la porte et ordonna aux conducteurs de +continuer leur route. Mais la chaleur et l’espoir du repos étaient trop +tentants et ils élevèrent de vigoureuses protestations. + +Kid, comprenant leur patois français, suivait leur conversation avec +anxiété. + +Ils juraient que les chiens étaient rendus, qu’ils seraient obligés +d’abattre Siwash et Babette avant d’avoir couvert le premier mille, que +les autres chiens étaient dans un état aussi piteux; et qu’il serait +préférable pour tout le monde de faire une halte. + +--Voulez-vous me prêter cinq chiens? demanda l’officier en se tournant +vers Malemute Kid. + +Kid secoua la tête négativement. + +--Je vous signerai un chèque sur le Capitaine Constantine, pour cinq +mille dollars; voilà mes papiers, je suis autorisé à tirer sur lui à ma +propre discrétion. + +Le même refus silencieux lui répondit. + +--Dans ce cas, je les réquisitionne au nom du Roi. + +Kid sourit d’un air narquois, jeta un coup d’œil sur son arsenal bien +garni, et l’Anglais, se rendant compte de son impuissance, se disposa à +sortir. Mais les conducteurs continuant de protester, il se tourna +brusquement de leur côté et les traita de femmes et de chiens. + +Le visage basané du plus âgé des métis s’empourpra de colère. Il se leva +et se promit, sans ménager ses termes, de faire voyager son chef jusqu’à +ce que ses jambes l’abandonnent et déclara qu’il serait alors enchanté +de le planter là, dans la neige. + +Le jeune officier,--et ce geste exigeait toute sa volonté,--marcha d’un +pas régulier vers la porte, affectant une force physique qu’il était +loin de posséder. Tous s’en rendaient compte, et appréciaient son +orgueilleux effort; il est vrai qu’il ne pouvait dissimuler les +contractions de douleur qui crispaient son visage. + +Les chiens, couverts de givre, étaient couchés en rond dans la neige, et +il fut presque impossible de les faire remettre sur leurs pattes. Les +pauvres bêtes gémissaient de souffrance sous les coups cinglants du +fouet, car les conducteurs étaient furieux et sans pitié; lorsqu’ils +eurent dételé Babette, le chien de flèche, ils purent seulement décoller +le traîneau et reprendre la piste. + + * * * * * + +--C’est un sale coquin et un menteur! Bon Dieu! C’est un malhonnête, un +voleur. Pire qu’un Indien! + +Les compagnons de Malemute Kid ne cachaient pas leur colère, d’abord +pour la façon dont Westondale les avait trompés, et ensuite parce qu’il +avait violé la morale du Northland, où l’honnêteté est considérée, +par-dessus tout, comme la qualité maîtresse de l’homme. + +--Et dire que, sachant ce qu’il a fait, nous avons prêté la main à un +tel gredin! + +Tous les yeux se tournèrent, accusateurs, vers Malemute Kid, qui venait +de sortir du coin où il avait installé Babette confortablement et vidait +en silence le bassin pour une dernière tournée de punch. + +--Il fait froid, les gars, la nuit est glaciale! + +Tel fut le début inattendu de son plaidoyer. + +«Vous avez tous été sur la piste, et vous savez ce que cela veut dire. +Ne battez pas un chien quand il est par terre. Vous n’avez entendu +qu’une cloche. Jamais homme plus loyal que Jack Westondale n’a mangé à +notre gamelle ou partagé notre couverture. + +«L’automne dernier, il a donné à Joe Castrell tout ce qu’il avait pu +gratter, soit quarante mille dollars, pour acheter dans les Dominions. +Aujourd’hui, il serait millionnaire. Mais tandis qu’il s’était attardé à +Circle-City, soignant son associé malade du scorbut, qu’est-ce que fait +mon Castrell? Il va chez Mac Farland, joue plus que le maximum et perd +tout le sac. On l’a trouvé mort dans la neige le lendemain. Et le pauvre +Jack avait combiné son plan pour rejoindre, cet hiver, sa femme et +l’enfant qu’il n’avait jamais vu! Je vous fais remarquer qu’il a pris +exactement ce que son compagnon avait perdu: quarante mille dollars. Eh +bien, le voilà parti, qu’allez-vous faire maintenant?» + +Kid regarda autour de lui le cercle de ses juges, observa l’expression +adoucie de leurs physionomies, puis il leva son gobelet et but: + + --_A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la piste! + Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et + ses allumettes toujours prendre!_ + +--Que Dieu lui soit propice! Que le bonheur l’accompagne! + +--Et que le diable emporte la police montée! conclut Bettles, tandis +qu’ils reposaient avec fracas leurs tasses vides. + + + + +LE DIEU DE SES PÈRES + + +I + +De tous côtés s’étendait la forêt primordiale--théâtre des comédies +bruyantes et des tragédies muettes. La lutte pour l’existence y +continuait avec toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes +ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit l’arc-en-ciel,--là +en plein cœur de cette région--et l’or yankee n’avait pas encore acheté +ce vaste domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore les flancs du +troupeau des caribous, choisissant les plus faibles, ou les femelles +prêtes à mettre bas, pour les terrasser avec la même cruauté qu’avaient +montrée les milliers de générations précédentes. Les indigènes +clairsemés reconnaissaient toujours l’autorité de leurs chefs et de +leurs docteurs, exorcisaient les esprits malfaisants, brûlaient les +sorciers, se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs ennemis +avec un solide estomac dont leur appétit était la meilleure preuve. + +Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre. + +Déjà, par des routes inconnues, à travers des étendues sauvages, +apparaissaient les précurseurs de l’acier, hommes indomptables, aux +visages blonds, aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse +activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans un but déterminé, +isolés ou par petits groupes de deux ou trois, ils arrivaient, se +battaient et se faisaient tuer, ou bien poursuivaient leur route pour +aller on ne savait où. + +Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs rassemblaient leurs +guerriers, la pierre s’entrechoquait avec l’acier, mais sans grands +résultats. Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les blancs +s’infiltraient à travers les forêts obscures et les passes des +montagnes, affrontaient les rapides dans des pirogues d’écorce, ou +frayaient avec leurs mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils +appartenaient à une grande race, et nombreuses étaient leurs mères. Mais +les indigènes couverts de fourrures du Northland avaient encore à +l’apprendre. De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à son dernier +souffle et meurt sous la froide lumière de l’aurore boréale, de même ses +frères luttent et périssent dans les sables ardents et les jungles +ténébreuses, comme ils continueront à le faire sans trêve aucune, +jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de leur race soit accomplie. + + * * * * * + +Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté du Nord, une lueur +rose-pâle vers l’Ouest, et plus accentuée vers l’Est, indiquait la +course invisible du soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si +rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas de nuit; les jours +se rejoignaient dans un mélange difficilement perceptible de deux orbes +solaires. Un pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit, tandis +qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine voix. + +D’une île située en plein courant du Yukon, une colonne d’oiseaux +sauvages vociférait en discussions interminables, et un plongeon, sur +une des berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui répondait de +son rire moqueur. + +Au premier plan, accotées au rivage d’une anse tranquille, des pirogues +d’écorce de bouleau étaient alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux +à pointe d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux cordes de +cuir, et de simples nasses en forme de paniers annonçaient la montée du +saumon dans le courant boueux du fleuve. + +De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux et des claies à +poissons, s’élevaient les voix multiples de la tribu des pêcheurs. Les +jeunes gens plaisantaient entre eux, ou contaient fleurette aux filles; +les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité le but de leur +existence, étaient tenues à l’écart et jacassaient en tressant des +câbles avec les racines vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles +leurs enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se roulaient dans +la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups au poil fauve. + +Sur un des côtés du camp principal, et nettement séparées de celui-ci, +s’élevaient deux tentes. C’était le campement d’un blanc et, à défaut +d’autre indice, le choix même de son emplacement en eût été une preuve +convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis? Il commandait d’une +centaine de mètres le quartier indien; pour se défendre, il était maître +de la crête et de l’espace libre; en cas de défaite, il pouvait enfin +fuir par la pente rapide d’une vingtaine de mètres, qui descendait vers +les pirogues. + +D’une des tentes venaient les cris perçants d’un enfant malade et le +chant monotone de sa mère qui le berçait. Dehors, près d’un feu couvant +sous la cendre, deux hommes conversaient. + +--Eh bien! oui! J’aime l’Église comme un bon fils. A un tel point que +mes jours se sont passés à la fuir et mes nuits à rêver au moyen de +transiger avec elle. Écoute! + +La voix du métis s’éleva en un grondement de colère. + +--Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était blanc, aussi blanc que +toi. Mais tu es un Yankee, et lui était Anglais, et le fils d’un +gentleman. Quant à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté +en moi un rude gaillard; il fallait y regarder à deux fois pour +reconnaître quel sang coulait dans mes veines, car je vivais avec les +blancs, leur égal, et le cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il +arriva qu’une vierge--une blanche--me regarda d’un œil bienveillant. Son +père possédait de vastes territoires et de nombreux chevaux. Il occupait +une haute situation parmi les siens et il était Français par le sang. + +Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle voulait, et après +maintes discussions il entra dans une violente colère en constatant que +ses discours ne retardaient en rien les événements. + +Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu après, nous nous +présentions devant le pasteur. Son père nous y avait devancés avec des +paroles fallacieuses, des promesses mensongères, que sais-je, enfin? Si +bien que le pasteur prit un air digne et refusa de nous unir. + +De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait refusé sa bénédiction, +aujourd’hui encore elle me déniait le droit de me marier, et allait +rougir mes mains du sang des hommes. Eh bien! vois-tu maintenant si j’ai +des raisons d’aimer l’Église? + +Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque. Puis la jeune +fille et moi nous partîmes sur de rapides chevaux pour Fort Pierre, où +il y avait un ministre plein de bonté. Mais son père, ses frères et +d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à nos trousses. Nous +engageâmes un combat, et, sans m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup +trois cavaliers. Les autres renoncèrent à la poursuite et gagnèrent Fort +Pierre. + +Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée des collines et des +forêts; nous y vécûmes comme mari et femme, sans avoir été unis +légalement. Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime comme un +fils! + + * * * * * + +Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la bizarrerie des femmes, +qu’aucun homme ne peut comprendre. Son père tomba de sa selle et les +chevaux qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune femme et moi +fûmes témoins de la scène, qui se serait effacée aisément de mon esprit +si elle n’avait hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la paix +du soir, après cette journée de la chasse à l’homme, la vision se dressa +entre nous; de même dans le silence des nuits, quand nous étions +allongés sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire qu’une, +l’hallucination ne nous quittait pas. Ma femme n’en parlait jamais, mais +le fantôme venait s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre +nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait alors de toute +sa hauteur et s’imposait à un tel point que je parvenais à le sentir +moi-même dans le regard apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa +respiration. + +A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je revins alors parmi le +peuple de ma mère pour que l’enfant pût grandir entourée d’affection. +Mais hélas, mes mains étaient rougies du sang des hommes--écoute-moi +bien--par la faute de l’Église. Les cavaliers du Nord se mirent à ma +recherche, mais le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était +chef, me cacha et me procura des chevaux et de la nourriture. Puis nous +partîmes, mon enfant et moi, jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où +les blancs, peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de questions. Je +travaillai pour la Compagnie comme chasseur, guide et conducteur de +chiens jusqu’à ce que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte et +agréable à regarder. + +Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire engendre de +mauvaises pensées et de perfides actions. Le chef-facteur, homme rude et +hardi, n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil d’une +femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue femme à présent. Mère +de Dieu! Il m’envoya pour un long voyage avec les chiens afin de +pouvoir... Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur. Elle avait +la fierté d’une blanche, l’âme virginale, et c’était avant tout une +honnête femme. Eh bien! elle en mourut. + +Le soir de mon retour, après un mois d’absence, il faisait un froid +cruel et les chiens traînaient la patte quand j’arrivai au Fort. Les +Indiens et les métis me dévisagèrent en silence et je me sentis envahi +par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai mot. J’attendis que les +chiens eussent avalé leur pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le +faire un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai la voix. Je les +questionnai sur leur attitude bizarre; ils s’écartèrent de moi dans la +crainte de ma colère et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin +je leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame, mot par mot, +acte par acte, et ils s’étonnèrent de mon sang-froid. + +Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis chez le facteur, plus calme +encore que je ne le suis en le racontant. Pris de peur, il avait appelé +les métis pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime et l’avaient +laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé. Alors il s’était réfugié +chez le pasteur où je le rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci +devant moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me disant qu’un homme +courroucé ne devait obliquer ni à droite ni à gauche, mais se diriger +tout droit vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère paternelle, de +me livrer passage, mais il me dit que je ne franchirais le seuil de sa +porte que sur son corps. Puis il m’exhorta à la prière. + +--Tu vois, l’Église, toujours l’Église! Naturellement, je passai sur son +corps et j’envoyai le facteur rejoindre ma pauvre enfant, devant son +Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des blancs. + +Il y eut un grand haro, car la nouvelle avait été transmise au poste +voisin. Je partis. Je traversai la contrée du Grand-Esclave, descendis +la vallée du Mackenzie jusqu’à la glace éternelle, franchis les +Rocheuses Blanches, et une fois passée la grande courbe du Yukon, +j’arrivai enfin ici. Et depuis lors, tu es le premier homme appartenant +à la race de mon père que j’aie rencontré. Puisses-tu être le dernier! +Cette tribu, mon peuple à moi, est composée de gens simples qui m’ont +élevé aux honneurs. Ma parole constitue leur loi, et leurs prières +n’agissent que suivant mon bon vouloir, sans quoi je ne les tolérerais +pas. Quand je parle pour eux, c’est pour moi-même; nous demandons qu’on +nous laisse en paix, nous n’avons que faire de votre race; si nous vous +permettions de vous asseoir à nos foyers, bientôt vos églises, vos +prêtres et vos dieux suivraient--sache-le! Je ferai renier son Dieu à +tout homme blanc qui entrera dans mon village. Tu es le premier, et je +te fais grâce. Aussi, vaudrait-il mieux que tu files, et sans tarder. + +--Je ne suis pas responsable des méfaits commis par mes frères, répondit +Hay Stockard en bourrant sa pipe d’un air pensif. Il était quelquefois +aussi pondéré dans son langage que prompt dans ses actes,--mais +seulement à l’occasion. + +--Je connais tes semblables, répondit l’Indien, et je sais qu’ils sont +nombreux. C’est toi et les tiens qui frayez la piste. Le reste suivra +ensuite. Il viendra un temps où ils étendront leur puissance sur le +pays. Mais je ne verrai pas cela, moi. A ce qu’on m’a dit, ils sont déjà +aux sources de la Grande-Rivière, et bien loin au Sud se trouvent les +Russes. + +Hay Stockard leva brusquement la tête. C’était là une surprenante +révélation géographique. Le Poste de la Baie d’Hudson à Fort Yukon +possédait des données différentes sur le cours du fleuve, d’après +lesquelles il devait se jeter dans l’Océan Arctique. + +--Alors le Yukon se déverse dans la mer de Behring? demanda-t-il. + +--Je l’ignore. Mais je sais qu’au Sud il y a des Russes, beaucoup de +Russes. Peu importe, vas-y toi-même, et renseigne-toi. Tu peux retourner +vers tes frères, mais tu ne remonteras pas le Koyukuk tant que les +prêtres et les guerriers m’obéiront. Je te l’ordonne, moi, Baptiste Le +Rouge, chef de cette tribu, et dont la parole fait loi. + +--Et si je refuse de descendre chez les Russes ou de retourner vers mes +frères? + +--Si tu refuses? Eh bien, tu partiras d’un pied léger devant ton Dieu, +un mauvais Dieu, le Dieu des Blancs. + +Le soleil, vers le Nord, montra à l’horizon sa tache sanguinolente. + +Baptiste Le Rouge se leva, inclina légèrement la tête, et revint à son +camp. Tout autour de lui s’étendaient les ombres rougeâtres, et le chant +des rouges-gorges se faisait entendre. + +Hay Stockard tirait les dernières bouffées de sa pipe auprès du feu. Il +traçait dans les caprices de la fumée et du brasier les sources +inconnues du Koyukuk, la rivière étrange qui terminait là son cours +arctique pour mélanger ses eaux aux flots boueux du Yukon. + +Quelque part dans la région,--s’il fallait en croire les dernières +paroles d’un marin naufragé qui avait effectué par terre le terrible +voyage, et si la fiole de grains d’or que renfermait sa blague prouvait +quelque chose,--quelque part dans ce palais du froid se cachait la +grotte aux trésors du Nord, et un gardien des portes, Baptiste Le Rouge, +métis Anglais, et renégat, en barrait le chemin. + +--Bah! + +Il éparpilla les cendres et se leva de toute sa hauteur, les bras +nonchalamment étendus, en contemplant d’un cœur tranquille le Nord qui +s’embrasait. + + +II + +Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait pour manifester sa colère +les rudes monosyllabes de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les +yeux des pots et des plats pour suivre son regard qui scrutait +attentivement le fleuve. C’était une femme de la contrée du Teslin, +habituée de longue date aux emportements de son mari. Une raquette se +détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence d’une question de vie +ou de mort? Elle savait tout de suite de quoi il retournait, rien qu’au +ton et à l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence qu’il +convenait de prêter quelque attention à ce qui se passait. + +Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient les rayons du soleil +déclinant vers l’Ouest, traversait diagonalement le courant et se +dirigeait vers la baie. + +Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois hommes pagayaient avec +des mouvements rythmés et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la +tête de l’un d’eux, frappa son regard. + +--Bill! cria-t-il. Oh, Bill! + +Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se glissa en roulant hors +d’une des tentes, bâilla et se frotta les paupières encore lourdes de +sommeil. Il aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les yeux. + +--Par Mathusalem! C’est ce damné pilote du ciel! + +Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa un geste comme pour +prendre son fusil, puis haussa les épaules. + +--Descends-le!--suggéra Bill,--et l’affaire sera réglée tout de suite. +Si tu ne m’écoutes pas, il va sûrement tout faire rater. + +Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en alla, en ordonnant à +la femme de reprendre ses occupations. Puis il emmena Bill le long du +rivage. + +Les deux Indiens qui occupaient la pirogue l’échouèrent sur le bord de +la baie tandis que le Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef, +remontait la berge. + +--Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la paix soit avec vous dans la +grâce du Seigneur! + +Ses avances furent accueillies sans enthousiasme et ne reçurent aucune +réponse. + +--Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et philistin. Dans ton cœur +vit le culte de Mammon, dans ton esprit s’agitent les diables astucieux, +et dans ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en +concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage, moi Sturges Owen, +apôtre du Seigneur, je t’ordonne de te repentir et de rejeter au loin +tes iniquités. + +--Épargnez vos homélies, épargnez-les! répondit Hay Stockard d’un ton +bourru. Il vous les faudra tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge, +là-bas. Et il désigna de la main le camp indien d’où le métis, le regard +rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître les nouveaux venus. + +Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre du Seigneur, se planta +sur le haut de la pente et ordonna à ses hommes d’apporter le campement. + +Stockard l’y accompagna. + +--Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant par l’épaule et en +le faisant pirouetter sur lui-même. Est-ce que vous tenez à votre peau? + +--Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me borne à travailler dans +sa vigne. + +--Ça va, ça va! Est-ce un poste de martyr que vous cherchez? + +--Si c’est sa volonté! + +--En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je tiens auparavant à vous +donner un petit conseil, vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous +préviens que si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement +brisée, et non seulement la vôtre, mais celle de vos hommes, celle de +Bill et celle de ma femme. + +--Laquelle est une fille de Belial, et ne révère point la véritable +Église. + +--... Et la mienne propre. Passe encore que vous vous attiriez des +désagréments, mais nous allons en être les victimes. Si vous vous en +souvenez, nous avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu me +rendre compte que vous étiez un brave homme et un crétin. Que vous +estimiez être votre devoir de combattre le paganisme, c’est fort bien, +mais au moins apportez quelque discernement dans la manière dont vous +l’exercez. Cet homme-là, Baptiste le Rouge, n’est pas un Indien; il +descend de la même souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais +pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un sens que vous l’êtes +dans l’autre. Quand vous serez aux prises, vous et lui, l’enfer sera +déchaîné. Pour ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette +affaire. Comprenez-vous? Suivez mon conseil, et déguerpissez! En +descendant le fleuve, vous rencontrerez les Russes. Il y a sûrement des +prêtres du rite grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf +jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon et d’où il ne vous +sera pas difficile de gagner les pays civilisés. Croyez-m’en, fuyez +aussi vite que Dieu vous le permettra. + +--Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile dans sa main se moque +des machinations des hommes ou du diable, répondit avec fermeté le +missionnaire. Je verrai ce pécheur et je triompherai de son impiété. Une +brebis égarée qu’on ramène au bercail est une plus grande victoire que +la conversion de mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être +autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors de son voyage à +Damas pour ramener des chrétiens captifs à Jérusalem. Et la voix du +Sauveur lui parvint, clamant: «_Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?_» +Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur et devint par la suite +un puissant sauveur d’âmes. Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je +cultive le champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations, +aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups et aux injures pour l’amour de +Lui. + +--Apportez le petit sac de thé et une bouilloire d’eau, cria-t-il +aussitôt après à ses rameurs, sans oublier le quartier de caribou et le +poêlon. + +Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui, furent arrivés sur la +berge, ils tombèrent à genoux, les mains embarrassées, les épaules +chargées du matériel de campement, et offrirent à Dieu des actions de +grâces pour leur avoir permis de traverser le désert et d’arriver à bon +port. + +Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un air goguenard et +désapprobateur. Son esprit pratique ne pouvait en saisir le côté +romanesque et solennel... Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au +loin, reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées la jeune +femme qui avait partagé sa couche sous les étoiles, dans les collines et +les forêts, et la femme-enfant qui reposait quelque part au bord de la +morne baie d’Hudson. + + +III + +--Que diable, Baptiste! Il ne peut être question de cela, pas un +instant! Cet homme est un imbécile, et un être inutile dans la création, +je te l’accorde volontiers. Tu conviendras cependant que je ne peux te +le livrer ainsi. + +Stockard s’arrêta, essayant de traduire par ses paroles les rudes +convictions morales qu’il sentait dans son cœur. + +--Il m’a tourmenté autrefois, Baptiste, et il recommence aujourd’hui; il +m’a causé toute sorte de tracas, mais ne vois-tu pas qu’il est de ma +race? un blanc, et... et... Eh bien! je ne pourrais racheter ma vie aux +dépens de celle d’un autre, fût-il un nègre. + +--Qu’à cela ne tienne, répondit Baptiste Le Rouge. Je t’ai fait grâce +tout à l’heure; maintenant je te donne le choix. Je vais revenir +accompagné de mes prêtres et de mes guerriers; ou bien je te tuerai, ou +bien tu renieras ton Dieu. Abandonne-moi ton prêtre et tu pourras partir +en paix, sinon votre piste se terminera ici. Tout mon peuple est contre +vous, jusqu’aux enfants. Tu vois: ils ont déjà enlevé vos pirogues. + +Il montra le fleuve. Des gamins, tous nus, descendus à la nage au fil de +l’eau, avaient détaché les pirogues qu’ils lançaient dans le courant. +Une fois parvenus hors de portée d’un coup de fusil, ils grimpaient +par-dessus bord, et pagayaient vers le rivage. + +--Livre-moi le prêtre et je te les rends. Allons! décide-toi, mais +réfléchis bien avant de parler. + +Stockard hocha la tête. Son regard tomba sur la femme du Teslin qui +allaitait son fils, et il aurait cédé, si ses yeux n’avaient rencontré +les hommes qui se tenaient devant lui. + +Sturges Owen continuait à pérorer. + +--Je n’ai pas peur, dit-il. Le Seigneur me soutient de sa main droite, +et je suis prêt à me rendre seul au camp du mécréant. Il n’est pas trop +tard. La foi renverse des montagnes. Même à la onzième heure, je puis +encore gagner son âme à la Vérité. + +--Attrape cette brute de métis et ligote-le, chuchota Bill à l’oreille +de son chef, tandis que le missionnaire, affalé sur le tapis, discutait +avec les païens. Prends-le comme otage et assomme-le si les autres +résistent. + +--Non! répondit Stockard. Je lui ai juré qu’il pouvait nous parler sans +crainte. Ce sont les règles de la guerre, Bill, les règles de la guerre. +Il a joué franc jeu et ne nous a pas pris en traître. Et puis, que +diable! mon vieux, je ne peux pas manquer à ma parole. + +--Lui aussi tiendra la sienne, sois tranquille. + +--Je n’en doute pas, mais je ne supporterai pas qu’un métis se montre +plus beau joueur que moi. Pourquoi ne pas lui accorder ce qu’il demande? +Abandonnons-lui le missionnaire et que tout soit dit. + +--N... non, répondit Bill en hésitant. + +--C’est là que le soulier te blesse, hein? + +Bill rougit un peu et laissa tomber la conversation. Le métis attendait +toujours la décision. Stockard vint à lui. + +--Voici ce que j’ai à dire, Baptiste. J’ai traversé ton village tout à +fait par hasard, en me rendant vers le haut du Koyukuk. Je ne voulais +faire aucun mal, et mon cœur est encore plein des meilleures intentions. +Ce prêtre est venu te voir sans que je l’y aie invité. N’eussé-je pas +été là, il serait venu tout de même. Maintenant qu’il se trouve parmi +nous, comme il appartient à ma race, mon devoir est de le défendre. Je +n’y faillirai pas. Mais songes-y, ce ne sera pas un jeu d’enfant. Quand +tout sera fini, ton village sera vide et silencieux et ta tribu ravagée +comme par une famine. Nous aurons disparu, il est vrai, mais quand même, +la fleur de tes guerriers... + +--Mais les survivants auront la paix, et la religion des dieux étrangers +et les paroles de leurs prêtres ne bourdonneront pas dans leurs +oreilles. + +Les deux hommes haussèrent les épaules et se détournèrent chacun de son +côté. Le métis revint à son propre camp. + +Le missionnaire appela ses deux hommes, et ils se mirent en prière. + +Stockard et Bill abattirent les quelques pins qui les entouraient et les +disposèrent en manière de retranchement à hauteur d’homme. + +Le bébé s’étant endormi, sa mère le coucha sur un tas de fourrures et +prêta la main pour fortifier le camp. Trois côtés se trouvaient ainsi +protégés, la pente rapide empêchant toute attaque par derrière. + +Ces préparatifs terminés, les deux hommes parcoururent le terrain +découvert et le débarrassèrent des broussailles clairsemées çà et là. + +Du camp opposé s’élevait le grondement des tambours de guerre et les +voix des prêtres excitant la colère de leur peuple. + +--Le pire est qu’ils vont tous se précipiter sur nous en même temps, dit +Bill, comme il revenait la hache sur l’épaule. + +--Et attendre jusqu’à minuit, au moment où il fait trop noir pour bien +tirer. + +--Alors commençons le bal. Il n’est pas trop tôt. + +Bill échangea sa hache pour un fusil et se coucha avec soin sur le sol. +Un des sorciers, se dressant plus haut que les autres Indiens, se +détachait distinctement. Il le visa. + +--Tout est prêt? demanda-t-il. + +Stockard ouvrit la boîte aux munitions, plaça la femme à l’abri pour +qu’elle pût recharger les armes, et donna le signal. + +Le sorcier s’écroula. Il y eut un instant de silence, puis un hurlement +sauvage et une volée de flèches d’os s’abattit à peu de distance du +retranchement. + +--Je serais content de voir le bougre de près, dit Bill, en remplaçant +la douille vide. Je jurerais que je l’ai troué juste entre les deux +yeux. + +--Cela n’aura pas suffi! dit Stockard en hochant tristement la tête. + +Évidemment, Baptiste avait apaisé les plus belliqueux de ses hommes et, +au lieu de déclencher une attaque à la grande lumière du jour, le coup +de fusil avait provoqué une retraite précipitée et les Indiens s’étaient +retirés du village, hors de la ligne de feu. + +Dans l’excitation de sa ferveur de prosélytisme, soutenu par la main de +Dieu, Sturges Owen se serait aventuré seul dans le camp du mécréant, +prêt aussi bien au martyre qu’au miracle. Mais, pendant la trêve qui +s’ensuivit, la fièvre de ses convictions s’éteignit peu à peu et sa +véritable nature reprit le dessus. La peur physique l’emporta sur +l’espoir divin, et l’amour de Dieu fut maté par celui de la vie. + +Pour lui ce n’était pas une première expérience, ses anciennes +faiblesses allaient réduire à néant ses sublimes résolutions. Il +connaissait fort bien ce genre de lutte, où il avait toujours eu le +dessous. Il se remémorait le jour où ses compagnons, surpris par une +effroyable débâcle glaciaire, se débattaient comme des fous à coups de +pagaies contre les premières vagues qui menaçaient de les engloutir. Au +moment le plus critique, il avait, jouet d’une épouvante bien humaine, +laissé tomber sa propre rame pour implorer éperdument la pitié de son +Dieu. Et il en avait été de même en bien d’autres circonstances. Ce sont +là des souvenirs qu’on n’aime pas à évoquer. Il se sentait humilié de +constater en lui l’esprit si fort et la chair si faible. Mais l’amour de +la vie! L’amour de la vie! Il ne pouvait l’extirper de son être. Pour +cet amour, ses ancêtres obscurs avaient perpétué leur race, et il était +destiné à la continuer. Son courage,--si on peut employer ce terme,--son +courage était pétri de fanatisme. Celui de Stockard et de Bill +s’inspirait d’un idéal aux racines profondes. Ils aimaient la vie autant +que lui, mais s’attachaient davantage aux traditions de la race. Ils ne +défiaient pas la mort, mais ils étaient assez braves pour refuser de +vivre au prix de la honte. + +Le missionnaire se dressa soudain, aiguillonné par la soif du sacrifice. +Il esquissa le geste d’escalader sa barricade pour se rendre à l’autre +camp, mais se laissa retomber, masse tremblante et gémissante. + +--L’homme s’agite et Dieu le mène! Que suis-je pour mépriser ses +décisions? Avant la création du monde, tout l’avenir était déjà consigné +au livre de la vie. Ver de terre que je suis, oserai-je en effacer les +pages? L’esprit doit se soumettre à la volonté divine! + +Bill l’empoigna, le planta debout et, sans mot dire, le secoua +violemment. Puis il le lâcha--paquet de nerfs apeuré--et porta son +attention sur les deux convertis. Mais ceux-ci, impassibles, procédaient +avec bonne humeur et diligence aux préparatifs du combat. + +Stockard, après un bref conciliabule à voix basse avec la femme du +Teslin, se tourna vers le missionnaire. Apporte-le ici, ordonna-t-il à +Bill. Et maintenant, dit-il à Sturges Owen, quand celui-ci eut été +déposé devant lui, tu vas nous marier et grouille-toi, hein? Et +s’adressant à Bill, il ajouta en manière d’excuse: + +--On ne sait pas comment tout cela peut finir, aussi ai-je pensé mettre +de l’ordre dans mes affaires. + +La femme obéit aux ordres de son seigneur blanc. La cérémonie ne prenait +pour elle aucune signification. A ses yeux elle était son épouse, et +cela dès le premier jour de leur rencontre. Les convertis servirent de +témoins. Bill se tint près du missionnaire et l’aida dans ses +défaillances de mémoire. Stockard souffla les réponses à la femme et, le +moment venu, à défaut de mieux, il lui entoura le doigt avec son pouce +et son index, en guise d’anneau. + +--Embrasse la mariée! tonna Bill, et Sturges Owen n’eut pas la force de +refuser. + +--Maintenant, baptise le petit! + +--Et dans les règles, hein! ajouta Bill. + +--Voilà le bagage qu’il faut pour une nouvelle piste, expliqua le père +en prenant l’enfant des bras de sa mère. + +Stockard se mit à plaisanter. + +--Un jour, dit-il, j’étais allé me faire ravitailler aux Cascades. On +m’avait fourré de tout dans mon sac, sauf du sel. Tant que je vivrai, je +me rappellerai la fadeur de ces aliments! Si la femme et la môme +doivent, ce soir, partir pour le grand voyage, au moins seront-ils, eux, +pourvus de sel pour leur casse-croûte. Entre nous. Bill, tout cela n’est +que fumisterie, mais si ça n’avance à rien, ça ne peut non plus faire du +mal. + +Une tasse d’eau servit de fonts baptismaux; on emmena l’enfant dans un +coin bien abrité de la palissade. Les hommes firent du feu et +préparèrent le repas du soir. + +Le soleil, précipitant sa course vers le Nord, s’abaissait graduellement +à l’horizon où le ciel se teinta de sang. Les ombres s’allongèrent, la +lumière diminua et, dans les retraites obscures de la forêt, la vie +s’éteignit peu à peu. Les oiseaux sauvages du fleuve eux-mêmes +atténuèrent leurs rauques bavardages et renouvelèrent une fois de plus +leur simulacre de sommeil nocturne. + +Seuls, les Indiens accentuaient leur vacarme; les grands tambours de +guerre tonnaient à qui mieux mieux, et les voix s’élevaient en chants +sauvages. Mais quand le soleil fut couché, le tumulte cessa. A minuit, +le silence était complet partout à la ronde. Stockard, agenouillé, jeta +un coup d’œil par-dessus les troncs d’arbres. A ce moment, l’enfant +poussa un gémissement, et il sursauta. Lorsque la mère se pencha sur le +bébé, celui-ci s’était déjà rendormi. + +Le calme était profond, incommensurable. + +Tout à coup, à plein gosier, les rouges-gorges saluèrent l’aurore de +leur concert. La nuit était déjà terminée. + +Une vague de formes confuses déferla sur le terrain découvert. Les +flèches commencèrent à siffler, les cordes des arcs à vibrer, et le +fracas des fusils leur donna la réplique. Un javelot, vigoureusement +lancé, traversa de part en part la femme du Teslin, penchée sur son +petit. Une flèche perdue pénétra par un interstice des troncs d’arbres +et alla se planter dans le bras du missionnaire. + +Il ne fallait pas songer à arrêter la ruée. Les cadavres des Indiens +s’amoncelaient, mais les survivants continuaient d’avancer et venaient, +comme une mer, se briser contre la barricade qu’ils submergeaient. + +Sturges Owen se réfugia dans la tente, tandis que les autres étaient +emportés dans le flot humain où ils disparurent. + +Hay Stockard émergea seul de la surface. Il avait réussi à saisir une +hache, dont il frappait à tour de bras les Peaux-Rouges qui se +dispersèrent en hurlant comme des chiens. + +Une main noire, empoignant l’enfant par un pied, l’arracha de dessous le +cadavre de sa mère. Tournoyant au bout d’un bras, le pauvre petit corps +vint s’écraser contre la barricade. D’un coup de hache, Stockard fendit +la tête de l’homme jusqu’au menton. Puis, frappant sans relâche, il se +mit à déblayer le terrain. Les sauvages se resserraient en cercle autour +du blanc, et firent pleuvoir sur lui une grêle de javelots et de flèches +à pointes d’os. + +Tout à coup, le soleil se montra. Ils continuèrent, dans l’ombre +rougeâtre, à reculer, puis à avancer, suivant les chances de la +bataille. A deux reprises, Stockard eut le bras comme paralysé par les +coups par trop violents que lui assénaient les Indiens. Ceux-ci en +profitèrent pour se jeter sur lui, mais chaque fois il parvint à se +ressaisir et à les éloigner avec sa hache. + +Ils tombaient sous Stockard, qui piétinait les morts et les moribonds +dans la boue rouge et glissante. Le soleil continuait à briller et dans +l’air retentissait le chant des rouges-gorges. + +Les Indiens épouvantés s’écartèrent du Blanc qui, hors d’haleine, +s’appuya sur sa hache. + +--Sang de mon âme!--cria Baptiste Le Rouge--tu es au moins un homme, +toi! Renie ton Dieu, et je t’accorde encore la vie. + +Stockard repoussa son offre par un juron, faiblement, mais avec dignité. + +--Regarde donc! Voici une femme! + +On venait d’amener Sturges Owen devant Baptiste. A part une égratignure +au bras, il était indemne. Il jetait néanmoins autour de lui des regards +affolés par la peur. Le corps de l’héroïque blasphémateur, couvert de +blessures et hérissé de flèches, appuyé d’un air de défi sur sa hache, +calme, indomptable, superbe, finit par fixer son attention languissante. +Il envia un instant ce héros capable d’affronter les portes de la mort +avec une telle sérénité. Sûrement cet homme, et non lui, Sturges Owen, +avait dû être coulé dans le même moule que le Christ. Il entendit +confusément gronder en lui la malédiction de ses ancêtres, et rougit de +la lâcheté morale qui, du fond d’un long passé, s’était transmise +jusqu’à lui. Alors, plein de colère, il s’indigna contre cette puissance +créatrice, dont le symbole lui importait peu à présent, et qui l’avait +façonné, lui, son serviteur, de si faible argile. + +Cette révolte intérieure et la pression des faits eussent suffi pour +amener un homme d’un autre calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi; +pour celui-ci, les conséquences étaient inévitables. + +Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur, c’était pour +mieux l’abaisser ensuite. On lui avait bien donné la foi et l’esprit, +mais il lui manquait la force qui permet de surmonter tous les +obstacles. + +--Où est maintenant ton Dieu? demanda le métis. + +--Je n’en sais rien! répondit-il, droit et immobile comme un enfant +récitant son catéchisme. + +--As-tu seulement un Dieu? + +--J’en avais un! + +--Et maintenant? + +--Je n’en ai plus. + +Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans les yeux, et partit +d’un éclat de rire. Le missionnaire le regarda étrangement, et comme +dans un songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait du +présent, comme s’il eût été soudain transporté dans le recul des âges. +Dans le drame auquel il venait d’assister, et celui qui se déroulait +maintenant, il ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de +loin, de très loin. + +Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme assourdies. + +--Très bien! veillez à ce que cet homme parte librement et qu’il ne lui +soit fait aucun mal! qu’il s’en aille en paix! Donnez-lui une pirogue et +des provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il puisse parler +à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge, dans la contrée duquel il n’y a +pas de Dieu. + +Les guerriers le conduisirent au bord du talus, et là ils s’arrêtèrent +pour être témoin du dernier acte de la tragédie. + +Le métis se tourna du côté de Hay Stockard. + +--Il n’y a pas de Dieu! affirma-t-il. + +Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un des jeunes Indiens se +préparait à lancer un javelot de guerre. + +--As-tu un Dieu? + +--Oui! le Dieu de mes pères. + +Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en main. Baptiste Le +Rouge fit un signe et le javelot arriva en plein dans la poitrine du +blanc. Sturges Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos. +Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux lèvres, tomba en avant, +et on entendit le bruit sec que fit la flèche en se brisant sous son +poids. + +Alors le prêtre descendit le fleuve pour porter aux Russes le message de +Baptiste Le Rouge, dans le pays duquel il n’existait pas de Dieu. + + + + +MÉPRIS DE FEMMES + + +I + +Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, l’une contre l’autre, +Freda et Mrs Eppingwell. + +Bien que la cause même de leur désaccord ne fût connue que de quelques +hommes, l’aventure, malgré le nombre des années écoulées depuis, n’est +oubliée de personne, et elle restera probablement encore longtemps +gravée dans le souvenir. + +Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. C’est du moins +ce que l’on disait: mais la violente énergie de ses traits et la lueur +infernale de son regard pouvaient bien en faire douter. + +Elle possédait les plus belles fourrures de toute la contrée, du +Chilcoot à Saint-Michaël; et son nom voltigeait sur toutes les lèvres. + +Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi une étoile sociale de +première grandeur. Dans la société la plus select de Dawson, la «clique +officielle», comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient exclus, +cette belle personne jetait son éclat. + +L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion de voyager en sa +compagnie. C’était en pleine famine, alors que la vie d’un homme valait +moins qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure entre +toutes; et le jugement de l’Indien, qui allait droit à l’essentiel, +faisait oracle; son opinion prévalait dans tous les camps du cercle +arctique. + +Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux talent pour conquérir et +asservir les hommes, mais chacune à sa façon. + +Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait chez elle et à la caserne; +elle avait imposé sa loi à tous les jeunes hommes, y compris aux chefs +du pouvoir judiciaire et exécutif. + +Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en somme, elle avait +soumis à son autorité les mêmes hommes que Mrs Eppingwell bourrait de +thé et de conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la colline. + +Ces deux femmes menaient une existence nettement séparée. On peut dire +qu’elles s’ignoraient complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille +aux racontars du camp; mais c’était simple curiosité; elles ne +cherchaient pas à en apprendre davantage. + +Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si une aventurière, en +l’espèce une beauté professionnelle, n’était venue sur la première +glace, en superbe attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée. + +Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi précipita les +événements. Ce fut à cause d’elle que Mrs Eppingwell descendit un jour +le flanc de la colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et que +Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras au bal du +gouverneur. + +Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants du Klondike. +Rares sont les gens de Dawson qui en connaissent véritablement les +dessous, et plus rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir +discerné les vrais mobiles auxquels obéirent la femme du capitaine et la +danseuse grecque. + +L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus compréhensible; il se +contente d’en exposer les données. Elle eut une solution. Tout l’honneur +en revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. Freda n’était pas +femme à confier ses secrets à un écrivassier; et ce n’est pas non plus +Mrs Eppingwell qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard +toutes deux se laissèrent-elles aller à parler... Mais cette supposition +est bien peu vraisemblable. + + +II + +En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait pour un des plus solides +gaillards de tout Dawson. Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance +n’avaient rien pour l’effrayer; ses premières aventures en témoignent +amplement. Devant le danger, il devenait un vrai lion. Quand il lui +arriva de tenir en échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le monde +put dire que jamais œil plus calme n’avait fixé le reflet du soleil sur +la mire d’un fusil. + +Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être: c’était de ne pas +savoir diriger sa force. Cet être plein d’énergie manquait totalement +d’esprit de coordination. + +Certes il possédait un tempérament d’amoureux et des plus vifs encore. +Mais il sut lui imposer silence. Durant de longues années, les collines +glaciales furent ses eldorados étincelants ou il vivait de viande d’élan +et de saumon. + +Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des claims les plus +riches du Klondike, sa passion pour les femmes commença à sourdre et +elle éclata lorsque notre homme fut unanimement proclamé roi du Bonanza, +et qu’il eut conquis sa place dans la société. + +Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une fiancée aux États. +L’idée qu’elle l’attendait encore lui devint obsédante; et, ma foi, cet +homme qui vivait au 53e degré de latitude nord, considéra comme très +agréable de prendre épouse. + +Il adressa donc une belle épître de circonstance à la dite fiancée, une +certaine Flossie, et lui ouvrit un crédit assez large pour la défrayer +de toutes ses dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt après, +il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession, en acheta une +autre à Dawson et fit part de la nouvelle à ses amis. + +L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable; sa soif d’aimer, +trop longtemps inassouvie, ne pouvait se contenir davantage. + +Flossie arrivait, certes; mais Loraine Lisznayi était dans la place. + +Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver quelques difficultés à +soutenir sa réputation mondiale. Elle avait perdu quelque peu de sa +fraîcheur, si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers des +reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient, prétendait-elle, +lui rendre leurs hommages. + +Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus dans un état très +brillant. Après une vie d’aventures, pouvait-elle rêver une meilleure +fin qu’avec un roi du Bonanza, un personnage dont la fortune était si +formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres pour l’indiquer? +Comme le soldat prudent qui cherche une confortable retraite après de +longues années de campagne, elle était venue dans le Northland avec la +sage intention de se marier. Aussi un jour glissa-t-elle un certain +regard dans les yeux de Floyd Vanderlip, et cela au moment même où +Vanderlip achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du linge de +table pour Flossie. + +Ce regard porta droit au but. + +Quand un homme dispose de lui-même, on lui passe bien des fredaines qui +feraient jeter les hauts cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd +Vanderlip n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa future +union avec Flossie dont on attendait la venue. Aussi quels murmures +lorsqu’on vit Loraine Lisznayi descendre la rue principal de Dawson avec +l’attelage de chiens-loups du roi de l’or! + +Une femme, reporter de l’_Étoile de Kansas City_ étant venue pour +prendre des photographies des propriétés de Vanderlip, Loraine fut son +acolyte et l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les deux +femmes furent à cette occasion magnifiquement traitées dans la cabane +préparée pour Flossie dont le linge de table rehaussa l’éclat du festin. + +On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres festins eurent +lieu. Tout s’y passa correctement, soit dit en passant; n’empêche qu’on +ne se fit pas faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la part +des hommes, avec dépit manifeste de la part des femmes. + +Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre. Des rumeurs vagues +montaient bien jusqu’à elle; mais, peu portée au jugement téméraire, +elle ferma les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta peu +d’attention à ce qui se disait. + +Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute aucune raison d’être +indulgente envers les hommes ni de les plaindre; mais, par une étrange +disposition de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et sur +celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le moins. Son cœur +s’attendrit donc à la pensée de Flossie qui, en ce moment, suivait la +longue piste pour rejoindre un homme qui allait peut-être se lasser de +l’attendre. + +Freda se la représentait comme une jeune fille timide et affectueuse, +avec une bouche sans énergie, des lèvres gentiment boudeuses, une +chevelure ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des grands +bonheurs et des petites joies de la vie. Mais parfois aussi elle se la +figurait le visage masqué jusqu’au nez, aveuglée par la neige, se +traînant péniblement derrière les chiens... + +Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd Vanderlip. + +Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction du sourire de Freda; et +Floyd Vanderlip ne fit pas exception à la règle. + +Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des reines-artistes lui avait +donné une excellente opinion de lui-même; et la faveur que lui marquait +maintenant la danseuse grecque le flatta au point qu’il se crut +irrésistible. + +Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite, l’attention de si +charmantes créatures, il fallait qu’il possédât des qualités +profondément sympathiques. Lesquelles? Il n’aurait su exactement les +définir; mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un grand +orgueil. Quelque jour, quand il aurait du temps à perdre, il +s’analyserait en détail; pour l’instant, il acceptait tout naturellement +le présent que lui offraient les dieux. + +Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de cet impulsif. + +Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie; et pourquoi diable +l’avoir appelée à lui? + +Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque temps auparavant. Son +esprit était encore occupé par le souvenir tout récent de ses fouilles, +celles qu’il avait si heureusement entreprises dans le Creek Bonanza. +Elles lui avaient fait acquérir une situation bien assise. N’était-ce +donc pas Loraine Lisznayi la femme qu’il lui fallait? Connaissant la +grande vie, elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et faire +sonner ses dollars. + +Mais Freda lui avait souri; et il s’était senti pris par elle. Comment +eût-il pu reconnaître celle de ces deux femmes qui possédait le mieux +son cœur? Impossible de les comparer; elles avaient agi sur lui de +manières si différentes. + +Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par l’étalage de ses +relations princières et par de petites anecdotes sur les cours où elle +jouait toujours un rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de +mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique qui l’appelait +«ma chère Loraine» et se disait «sa très affectionnée». Il s’émerveilla +qu’une si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques +instants. + +Pour achever de l’ensorceler, elle le compara à de nobles personnages +qui n’existaient du reste que dans son imagination. Ainsi lui fit-elle +perdre la tête; et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps à +l’écart du grand monde. + +Plus rusée, Freda savait habilement doser ses louanges. Parfois elle se +faisait humble pour mieux corser ses moyens de séduction. Floyd n’y +entendait point malice; et quand il se sentit vaincu, on l’eût fort +embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait en elle. Le fait est que +chaque jour il subissait davantage l’influence de Freda; et on les vit +très fréquemment en promenade dans son traîneau. + +C’est de là que provint le malentendu qui fait le nœud de cette +histoire. + +Des bruits plus précis et plus consistants coururent, où le nom de la +danseuse fut prononcé; et ils parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell. + +Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre Flossie, foulant la +neige durant d’interminables heures, les pieds meurtris par les +mocassins. Elle se mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre +le thé chez elle, au flanc de la colline. + +Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte. + +Trois femmes! et quelles femmes... se disputaient son cœur, tandis +qu’une quatrième arrivait pour faire valoir ses droits. + +Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu. + +La femme du capitaine chercha à sonder Sitka Charley qui connaissait la +jeune Grecque à qui il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au +lieu de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la désigner sous +l’appellation: «Cette... Hum... horrible femme.» + +Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la Lisznayi qui +occupait sa pensée à cet instant même. Il répéta donc comme un écho: + +--Oui, cette... horrible femme! + +N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi entre des fiancés? +Certes, il en convint. + +«Songez donc, Charley: ce n’est qu’une enfant, reprit-elle. J’en suis +sûre. Elle arrive dans un pays étranger, sans une amie pour +l’accueillir. Aidons-la, voulez-vous?» + +Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant, il s’indigna de la +scélératesse de Loraine Lisznayi, tout en admirant fort les beaux +sentiments de Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs qui +s’intéressaient généreusement au sort d’une inconnue. + +L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même. Quand jadis Sitka +Charley la conduisait à travers les collines du Silence, il avait +parfaitement bien jugé cette femme au regard loyal, à la voix nette, à +la franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon bien spéciale +pour intimer définitivement un ordre. Elle allait toujours droit au but. +Ayant jaugé Floyd Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de +le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la ville pour aller +voir en plein jour Freda la danseuse. + +Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des commérages. Décidée à +rencontrer Freda, rien ne pouvait la détourner de sa démarche. + +Par un froid de soixante degrés, debout dans la neige, elle dut +parlementer durant cinq longues minutes avec une camériste. On ne la +reçut pas; et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur ulcéré +du traitement qu’on venait de lui infliger. + +«Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme pour refuser de la +recevoir? se demandait-elle. N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un +capitaine, qui pouvait éconduire une danseuse?» + +Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque, ne l’aurait-elle +pas fait asseoir à son foyer? ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer +en toute franchise, la mettant à l’aise tout simplement? + +Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait pas hésité à faire +une démarche quasi humiliante. Elle n’avait pas craint de s’exposer au +jugement sévère des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui +crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda le plus vif des +ressentiments. + +Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû susciter une telle +colère. Nous allons essayer de montrer les choses sous leur véritable +jour. + +C’était bien avec un sentiment de condescendance que Mrs Eppingwell se +rendit chez Freda, une déclassée en somme; et, en se dérobant, Freda +n’avait fait rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs de +la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût adoré le caractère de Mrs +Eppingwell. Le fait de recevoir celle-ci dans son intimité, même +quelques brefs instants, l’eût transportée de joie; mais il ne convenait +pas qu’une honnête femme vînt se commettre chez une danseuse. C’est ce +que Freda voulut éviter par excès même de respect envers l’honnête +femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre exagéré, était +également motivé par une autre cause. + +Elle était encore toute suffoquée par la récente irruption que Mrs Mac +Fee, la femme du pasteur, avait faite chez elle, avec des airs de +virago, une pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations. Quel +pouvait donc bien être le but de la visite de Mrs Eppingwell? + +Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait; la dame qui se morfondait à +sa porte se souciait sans doute fort peu du salut de son âme. Alors +qu’était-ce donc qui attirait cette dame? + +Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité, Freda se raidit +dans cet orgueil que témoignent ceux qui en manquent d’ordinaire; elle +demeura dans la pièce la plus reculée de la maison, tremblante comme une +vierge sous la première caresse de l’amant. + +Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline, Freda éprouva aussi +une vraie douleur, étendue, muette, le visage dans son oreiller, les +yeux secs et la bouche brûlante. + +Mrs Eppingwell possédait une grande science du cœur humain. Elle visait +à l’universalité. Il lui était facile d’oublier la couche des +conventions sociales pour considérer les choses du même œil que les +sauvages. Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche le chien-loup +de l’homme affamé, ne lui eût pas échappé; elle eût pu prévoir les actes +de l’homme et de la bête placés tous deux dans un ensemble de +circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée de pourpre ou +vêtue de haillons, restait femme. + +Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas été étonnée d’être +cordialement reçue par la danseuse et de converser familièrement avec +elle; et, d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial, avec +la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement surprise. + +Mais comment s’attendre au traitement que lui infligeait cette fille? +Voilà qui était tout à fait déconcertant. Le mobile de Freda échappait à +Mrs Eppingwell. Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments +qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour en éprouver une humiliation +fort pénible. Le monde ne se porterait certainement pas plus mal si les +femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout connaître, se trouvaient +tout à coup dépourvues de cette curiosité dont elles s’enorgueillissent +tant. + +Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell était sans bornes, +et l’estime de la danseuse envers Mrs Eppingwell, plus grande encore +qu’auparavant. + + +III + +Pendant un mois, les choses allèrent leur train. + +Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre homme aux câlineries de +Freda jusqu’à ce que Flossie pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour +quelques milles sur la piste mélancolique; Freda, pour déjouer le plan +de l’intrigante Lisznayi, concentrait ses batteries en rusant de son +mieux pour remporter la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes +ces intrigues comme une navette, il était de plus en plus fier et se +croyait un autre Don Juan. + +Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre aux manœuvres de +Loraine, ce fut bien de sa faute. + +On voit parfois un séducteur employer des ruses bien étranges contre la +vierge qu’il convoite; mais les ruses de la femme pour triompher de +l’homme dépassent toute compréhension. Qui aurait osé prévoir la +conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre heures auparavant? + +Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles apparences de +Loraine, ou par des histoires abracadabrantes de palais et de princes. +Toujours est-il que cet être dont l’existence fut façonnée dans la +rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point de consentir +finalement à descendre le fleuve pour épouser l’aventurière à +Forty-Mile. + +Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens à Sitka Charley, car +un seul traîneau ne suffit pas à une femme telle que Loraine Lisznayi +s’apprêtant à prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer +que ses mines du Bonanza n’auraient pas à souffrir de son absence. + +Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser croire à Sitka Charley +que les chiens demandés devaient servir à traîner du bois de charpente +de la scierie à ses drains; mais Sitka fit preuve à cette occasion d’une +rare perspicacité. + +Il promit de fournir les chiens à une certaine date: mais à peine Floyd +Vanderlip venait-il de se diriger vers ses mines que l’Indien courut +chez Loraine Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé: + +--Je suis au désespoir! Je m’étais engagé à livrer des chiens à M. +Vanderlip et je viens d’apprendre que ce malotru de Meyers, le +trafiquant allemand, a raflé toutes les bêtes; il a écumé le marché. Il +faut que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître la date exacte +à laquelle il aura besoin de ces chiens. Et encore! Pourrai-je les lui +procurer? A cause de cet Allemand de malheur, les prix sont devenus +inabordables; on parle de cinquante dollars par tête. Mais où donc +trouver M. Vanderlip? + +La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. Elle s’efforça de +le rassurer, s’engagea elle-même à parfaire la différence entre le prix +convenu et le nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier de +montrer tant d’empressement. + +Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement était fixé au +vendredi soir, vers le haut du Creek et que, pour l’instant, Floyd +Vanderlip était parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre. + +Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, chargé des dépêches +du Gouvernement, arriva sur la glace. Outre les dépêches, il apportait +des nouvelles de Flossie. Il l’avait dépassée à Sixty-Mile; gens et +bêtes se portaient à merveille; la jeune fille arriverait sans doute le +lendemain. + +Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip était loin, hors +d’atteinte. Avant que la Grecque pût le reprendre, sa fiancée serait +auprès de lui. + +Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, fidèle gardien de la demeure +du capitaine Eppingwell, fut assailli par une bande de malemutes en +maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut sous leur masse +hirsute pendant une trentaine de secondes avant que deux solides +gaillards, armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux minutes de +plus, c’en était fait de lui! Les voraces le dépeçaient et l’emportaient +dans leur estomac. Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu +graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour réparer le dommage, en +particulier une patte de devant qui, par mégarde, était restée une +seconde de trop dans la gueule d’un des affamés. + +Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en aller, la conversation +tomba sur Flossie, et, tout naturellement, sur «cette horrible femme». +C’est ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda; et Sitka, +croyant toujours qu’elle faisait allusion à Loraine, lui apprit que +«cette horrible femme» avait l’intention de filer cette nuit même avec +Floyd Vanderlip. + +Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus sévèrement que jamais. +Elle rédigea sur le champ un billet à l’adresse de l’homme infidèle et +le confia à un messager qui alla se poster à l’embouchure du Bonanza. Un +autre commissionnaire, porteur d’une lettre de Freda, arriva également +sur ce point stratégique, de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières +lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, reçut les deux +missives à la fois. + +Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait pas la voir. Des +événements plus importants l’attendaient cette nuit. Du reste, elle +n’entrait plus en ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell! Il ferait de son +mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au bal du gouverneur +pour entendre ce qu’elle avait à lui dire. Au ton de la lettre, cela +devait être important; qui sait?... + +Avec un sourire de contentement, il ne chercha pas à approfondir les +choses. Tout de même! Quel succès auprès des femmes!... Éparpillant au +vent les morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand trot vers +sa cabane. + +Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut préparer le +travesti qu’il avait porté à l’opéra, deux mois auparavant, puis se +raser et dîner. Et voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait +l’arrivée imminente de Flossie! + +--Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit +précis. Et sois-y surtout! dit-il à Sitka Charley venu pour lui annoncer +que le dernier chien serait là, dans une heure. + +--Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et fiche-moi la paix! +Je dois me préparer pour le bal. + +Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit avec une lettre +adressée à Loraine Lisznayi, dont les termes, devina-t-il à juste +raison, avaient trait à un rendez-vous au trou d’eau, au delà de +l’hôpital, à minuit précis. + + +IV + +A deux reprises, Freda avait envoyé des messages à la caserne où la +danse battait son plein, et chaque fois, ils étaient revenus sans +réponse. Alors elle usa des grands moyens, les moyens que seule elle +était capable d’employer. + +Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur son visage, elle se +rendit au bal du gouverneur. + +Il convient de dire qu’il existait une formalité à laquelle la «clique +officielle» se conformait depuis longtemps, mesure de prudence pour +protéger la dignité des femmes et des filles des fonctionnaires en +assurant le décorum de la fête. + +A chaque bal masqué, on formait un comité de personnes chargées de se +tenir à l’entrée de la salle pour jeter un coup d’œil sous le masque des +amants. La plupart des hommes ne recherchaient nullement l’honneur d’en +faire partie; mais il se trouvait que ceux qui désiraient le moins en +être, étaient précisément les plus capables de rendre service. + +Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il ignorait trop la +situation des habitants de la ville pour distinguer ceux qu’il convenait +de recevoir ou d’évincer. + +Il en était de même de quelques autres dignes gentlemen pourtant très +désireux de jouer le rôle de cerbère. Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur, +pour obtenir ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son âme au +diable. + +Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, causa pas mal de +scandale avant qu’on eût découvert l’identité des intrus. + +A la suite de cet incident, seules furent préposées à la garde les +personnes vraiment capables de remplir cette fonction; et elles s’y +prêtèrent du reste de fort mauvaise grâce. + +Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à la porte. On l’avait +circonvenu et il ne revenait pas encore d’avoir pu accepter une mission +qui menaçait de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire à +l’autre. + +Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait trois ou quatre, +rencontrés au travail ou sur la piste--d’excellents camarades au +demeurant--mais qui ne présentaient précisément pas les qualités +requises pour une soirée aussi mondaine. + +Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt de sa corvée, +lorsqu’une femme apparut sous les lumières. Freda! Rien qu’aux +fourrures, il aurait juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà +reconnue à son port altier. + +C’était bien la dernière femme qu’il se serait attendu à voir en ce +lieu. Mais, certainement, elle ne viendrait pas s’exposer à +l’humiliation d’un refus et plus encore au mépris des femmes, en +supposant qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince était +parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement pour cela. Or elle +s’approcha. + +Il fit non de la tête, sans même lui demander qui elle était; il la +connaissait trop bien pour se méprendre. + +Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie noire et le rabattit +aussitôt. L’espace d’un éclair, il admira son visage. + +Le dicton populaire qui circulait dans toute la contrée n’était pas sans +fond de vérité: Freda jouait avec les hommes comme les enfants avec les +bulles de savon. + +Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques instants plus +tard il donna, avec force gestes et d’une voix incohérente, sa démission +du poste qu’il avait trahi. + +Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, errait inquiète +parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait devant un groupe, tantôt +devant un autre. + +D’aucuns--ceux qui auraient dû être de faction à l’entrée du +bal--reconnaissant les fourrures, ne cachaient pas leur étonnement; mais +ils avaient garde de parler. + +Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce originale +intriguaient les femmes; mais sa silhouette, pas plus que ses fourrures, +ne leur étaient familières. + +Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt pour le souper, +rencontra l’éclair des yeux brillants et interrogateurs à travers le +loup de soie. Elle sursauta en essayant de se rappeler où elle avait +déjà aperçu ce regard; et elle revit aussitôt l’image vivante d’une +certaine pécheresse orgueilleuse et rebelle, qu’elle avait rencontrée +une fois au cours d’une mission infructueuse pour le compte du Seigneur. + +En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente dame voulut +prévenir sans tarder Floyd Vanderlip et Mrs Eppingwell. + +Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en conversation. Sachant +prochaine l’arrivée de la jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée +à aller droit au but; et un petit sermon incisif sur la morale lui +brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage inconnu les aborda. + +Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger accent étranger de la +femme aux fourrures qui s’excusait de venir troubler l’entretien, +préludant ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip. + +Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa place en se retirant avec un +salut plein de courtoisie, la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit +sur la coupable, dont elle arracha le masque. + +Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt un visage +splendidement beau et des yeux étincelants apparurent aux assistants, +qui, tous, s’approchèrent. + +Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La situation eût exigé un +geste immédiat; mais lui demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi +il retournait. Désemparé, il regardait tout autour de lui. + +De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce qui se passait, Mrs +Eppingwell ne savait quelle contenance prendre. + +Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de quelque part; et Mrs +Mac Fee ne faillit pas à sa tâche. + +Sa voix celtique, désagréablement perçante, s’éleva: + +--Mrs Eppingwell! C’est avec le plus grand plaisir que je vous présente +Freda Moloof, _Mademoiselle_ Moloof, si je ne me trompe! + +Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, il lui semblait +entrer dans un cauchemar: elle se voyait toute nue au milieu d’un cercle +d’individus masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles. +Elle eut l’impression qu’une horde de loups avides la cernaient, prêts à +se jeter sur elle. Peut-être quelqu’un aurait-il pitié d’elle? Mais à +cette idée elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le mépris +général. + +Elle avait le cœur solide, cette femme; et puisqu’elle était venue +chercher sa proie au milieu de la meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose +ou non, elle ne la lâcherait pas. + +Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de Mrs Eppingwell. C’était +donc Freda! pensa-t-elle, Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette +femme qui lui avait fermé sa porte! + +Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, toute l’humiliation +que devait éprouver maintenant cette fière créature, masquée seulement +de sa fierté. + +Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon lui interdisait +d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, peut-être parce que la +situation rendait Freda plus intéressante aux yeux de l’homme à +conquérir, peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, Mrs +Eppingwell eut un geste des plus inattendus. + +La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, s’étant fait de +nouveau entendre, Freda ne put maîtriser un mouvement pour se détourner; +mais Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, elle salua la +jeune Grecque d’un lent signe de tête. + +Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il s’écoula une de ces +secondes qui paraissent interminables. + +L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle une bête aux abois, +éprouvait par anticipation toute la douleur et la rancune du mépris, du +ridicule, des insultes que d’elle-même elle était venue chercher. +Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait de chair et +d’esprit. + +L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de sa droiture, de sa +confiance en elle-même, se sentait sans passions, sans le moindre +trouble et apparaissait comme une statue ciselée dans un bloc de marbre. + +Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait à le voir. Il n’y +avait plus de pont à franchir, ni de talus à descendre. Elle semblait, +par son attitude, vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité où +elle la tenait, un terrain de commune féminité, dont, imperturbable, +elle n’abandonnerait pas un pouce. + +Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu à une race +inférieure, elle serait restée indifférente; mais, sensible aux nuances +les plus subtiles, elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds +de son âme. + +--Pourquoi me montrer tant de condescendance? fut-elle sur le point de +lui crier. Crachez sur moi, avilissez-moi, ce serait me témoigner plus +de pitié. + +Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. Mais elle se +contint, rendit le salut et se tourna du côté de l’homme. + +--Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement; j’ai besoin de vous. + +--Par le... s’écria brusquement Floyd Vanderlip qui s’arrêta soudain, +étant encore assez correct pour ne pas achever son juron. + +Où diable en était-il? Fût-il jamais un homme dans une situation plus +stupide? + +Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement qui s’éteignit contre +son palais. Indécis, il haussa les épaules et regarda tour à tour les +deux femmes d’un air suppliant. + +--Je vous demande pardon, rien qu’un instant; mais je désirerais parler +d’abord à M. Vanderlip, dit Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à +la fois, témoignant la volonté par chacune de ses intonations. + +L’homme ne demandait pas mieux et eut un regard de reconnaissance. Mais +Freda intervint aussitôt: + +--Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment; il faut qu’il me suive +et tout de suite. + +Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres; mais elle ne put +s’empêcher de sourire en elle-même de leur faiblesse, les sentant si peu +appropriés à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés. + +--Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, qui êtes-vous donc pour +vous emparer ainsi de Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite? + +Les traits de l’homme se détendirent; et son visage s’éclaira d’un +sourire. Il n’y avait encore que Mrs Eppingwell pour le tirer +d’embarras; cette fois Freda avait trouvé à qui parler. + +--Je... Je... balbutia Freda dans un instant d’hésitation; mais son +esprit féminin de combativité reprit le dessus. + +--Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille question? + +--Je suis Mrs Eppingwell, et... + +--Bah! interrompit sèchement Freda. Vous êtes la femme d’un capitaine +qui, naturellement, est votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que +voulez-vous faire de cet homme? + +--Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation Mrs Mac Fee, avide +d’entrer en lice. + +Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car elle venait de +concevoir un nouveau plan de riposte: + +--Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des droits sur vous, M. +Vanderlip, au point qu’il lui paraît impossible de m’accorder quelques +secondes de votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à vous. +Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite? + +Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit sec. Cela venait de +mettre fin à une situation embarrassante. + +--Mais... bien sûr! bredouilla Floyd. Naturellement, naturellement, +ajouta-t-il, devenant plus loquace à la perspective de se voir délivré. + +La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les feux de l’enfer dans +ses yeux étincelants. On eût dit une dompteuse. + +La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière. + +--C’est-à-dire, reprit-il, plus tard! Demain, Mrs Eppingwell. Oui, +demain; c’est ce que je voulais dire! + +Il se consola en songeant que s’il avait résisté, d’autres complications +auraient pu survenir. Et puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou +d’eau, près de l’hôpital? Et l’heure pressait. + +Bon Dieu! Il n’avait jamais rendu pleine justice aux charmes de Freda! +N’était-elle pas admirable? + +Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee: + +--Je vous serais bien obligée de me rendre mon masque. + +Sans un mot, la dame le lui rendit. + +Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder la majesté d’une reine: +«Bonsoir mademoiselle Moloof», dit-elle avec calme. + +Freda lui rendit son salut et put à peine résister au désir de se jeter +à genoux pour implorer son pardon. Au fait, peut-être est-ce un peu trop +dire; il n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable +l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le manifester publiquement. + +Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle venait d’abattre +sa proie au milieu de la meute; et, avec la morgue des rois qui +traînaient les vaincus derrière leur char, elle gagna seule la sortie; +Floyd sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre mental. + + +V + +Le froid était cinglant. + +En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, après une marche d’un +quart de mille, à la cabane de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine, +le visage de la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de givre; et +la grosse moustache de son compagnon s’était transformée en glaçon. +Aussi ne parlaient-ils plus maintenant qu’avec difficulté. + +A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent que le mercure +était gelé dans l’ampoule du thermomètre suspendu à la porte. Un millier +de chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs anciennes infortunes +et imploraient la pitié des étoiles impassibles. + +Pas un souffle n’agitait l’atmosphère; mais pour les pauvres bêtes, il +n’existait nulle protection contre le froid, aucun coin bien abrité où +se glisser prudemment. Le gel régnait partout; elles restaient en plein +air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la fatigue et poussant +le long hurlement du loup. + +L’homme et la femme demeurèrent un instant silencieux. Freda se laissa +enlever ses fourrures par la servante. En attendant que celle-ci se fût +éloignée dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea le feu, et, la +tête penchée au-dessus du poêle, fit fondre les glaçons qui +alourdissaient sa lèvre supérieure. Puis il roula une cigarette et +regarda distraitement Freda, dont il respirait le parfum. Elle jeta un +coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, il serait minuit. + +Comment le retiendrait-elle? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de +faire? Que pouvait-il bien penser? Quelle contenance prendre à son +égard? Oh! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à ce que Stika +Charley et Devereaux se fussent acquittés de leur mission, devrait-elle +pour cela le tenir sous la menace de son revolver. + +Il y avait bien une autre façon d’y réussir; à cette pensée, elle le +méprisa davantage. Appuyant la tête sur sa main, elle vit défiler devant +elle les souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, et elle +songea un instant à l’émouvoir... Dieu! Il serait au-dessous de la brute +celui qui, à une pareille histoire, racontée avec un accent sincère, ne +tressaillirait pas jusqu’au fond des entrailles! Mais bah! Floyd n’en +valait pas la peine et c’eût été bien inutile de réveiller des +souffrances passées. + +Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, elle restait abîmée +dans ses pensées, lui se délectait à examiner le lobe rose de son +oreille, rendue diaphane par la lumière de la chandelle placée derrière +elle. + +Remarquant la direction de son regard, elle tourna un peu la tête pour +se présenter à lui de profil. + +La beauté de son pur profil était l’une de ses meilleures armes. Elle en +connaissait depuis longtemps le pouvoir magique et ne se faisait pas +faute de l’exercer à l’occasion. + +La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, elle enleva +délicatement, du milieu de la flamme jaune, la mèche charbonnée. Aucun +de ses gestes n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses +soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive. + +Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit à considérer son +compagnon d’un air rêveur; car nul homme au monde ne reste insensible à +l’attention d’une femme jolie. + +Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. Si Floyd savourait +cette attente, elle ne déplaisait pas non plus à Freda. Il ressentait +une impression de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en la +contemplant; et il songeait que là-bas, près du trou d’eau, passait une +route qu’il arpenterait bientôt durant de longues heures glaciales. Il +aurait dû, pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda à cause de +la scène qu’elle avait provoquée; mais, chose curieuse, il ne lui en +voulait nullement. Pareil scandale ne se fût sans doute pas produit sans +Mrs Mac Fee, cette commère! A la place du gouverneur, il imposerait +cette femme, et toutes celles de son espèce, de cent onces d’or par +trimestre, sans oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les +pilotes du ciel. + +A coup sûr, Freda s’était comportée en grande dame; bien mieux, elle +avait tenu tête à Mrs Eppingwell. Jamais il ne lui aurait cru tant de +fermeté. + +Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la jeune femme, et de +préférence ils revenaient à ses yeux. Mais il était bien loin de +soupçonner le mépris qui se dissimulait dans leur profondeur. + +Par Jupiter! Quel beau brin de fille! Pourquoi l’examinait-elle ainsi? +Est-ce que, par hasard, elle aussi voulait l’épouser? Sans aucun doute; +mais elle n’était pas la seule. + +Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune avec cela, plus que +Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Vingt-trois, +vingt-quatre, tout au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature +à s’épaissir; cela se devinait au premier coup d’œil. + +Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi qui, elle, avait pris +quelque embonpoint depuis l’époque où elle posait chez les artistes. +Bah! elle maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui ferait +prendre les raquettes pour tasser la neige devant les chiens. Ce procédé +ne rate jamais son effet. + +Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le ciel paresseux de la +Méditerranée. Que deviendrait alors son union avec Loraine? Plus de +froid, plus de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie des +jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, les ravages du temps +marqueraient leur œuvre. Tandis que Freda... Il poussa un vague soupir +de regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète; puis ses +pensées revinrent en Alaska. + +--Eh bien? + +Les aiguilles de la pendule marquaient minuit moins le quart. Il était +grand temps pour lui de descendre vers le trou d’eau. + +--Oh! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve. + +Son mouvement de surprise parut si spontané que l’autre s’y laissa +prendre. Quand un homme s’aperçoit qu’une femme, en le regardant d’un +air pensif, s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un +sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter ses voiles et à +prendre le large. + +--Je me demandais pourquoi vous désiriez me parler, expliqua-t-il, en +rapprochant son siège de la table. + +--Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau regard, je ne peux plus me +souffrir ici; je veux partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à +la débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, j’en +mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux m’en aller tout de +suite. + +En un geste de supplication muette, elle posa la main sur celle de +Floyd, qui s’en empara pour la retenir prisonnière. + +Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête! Bah! Loraine ne se +portera pas plus mal de se rafraîchir les pieds un peu plus longtemps au +trou d’eau. + +--Eh bien? + +L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce et anxieuse. + +--Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, tout en trouvant que +les événements se précipitaient un peu trop. + +--Ce serait le bonheur de ma vie, Freda; vous le savez bien, ajouta-t-il +en lui pressant davantage la main. + +Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il s’étonner de sa +piètre opinion des hommes? + +--Mais... voilà... poursuivit-il, je suis fiancé. Sans doute êtes-vous +au courant? La jeune personne vient me rejoindre comme je l’en ai priée. +Où avais-je donc la tête le jour où je me suis engagé? Mais c’est de +l’histoire ancienne; le feu de la jeunesse brûlait encore en moi. + +--Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe où, reprit-elle, +affectant d’ignorer l’obstacle qu’il venait de dresser devant elle et +dont il semblait s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je +connais, et j’en arrive à croire que... que... + +--... Que je suis celui qui vous convient le mieux? + +Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné un aveu pénible. + +De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda contre son épaule. Le +parfum de la chevelure le grisait; et il s’aperçut que leurs pouls se +précipitaient en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement +explicable au point de vue physiologique, mais impressionnant quand même +au moment précis où on en fait la découverte. + +Cette impression lui était étrangement délicieuse, car toute sa vie il +avait caressé plus de manches de pelles que de mains de femmes. Aussi, +quand Freda appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux lui +frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, se laissa-t-il +facilement troubler par la passion amoureuse qui brillait dans les yeux +de la femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses promesses? +Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine? + +Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il n’aurait eu aucune +excuse de se décider maintenant à la légère. Il possédait de l’argent à +ne savoir qu’en faire! Nulle autre que Freda ne saurait mieux embellir +sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui envieraient une telle +épouse. Mais rien ne pressait. Il fallait agir avec prudence. + +Il demanda à brûle-pourpoint: + +--N’avez-vous jamais désiré vivre dans un palais? + +Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché: + +--Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui qu’on doit y mener une +existence molle et affadissante; on ne doit pas tarder à s’y empâter. + +--C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable pendant quelque +temps; mais, comme vous, j’estime qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle +finement. Le monde a du bon; mais il faut savoir varier ses plaisirs. +Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il n’y a rien de meilleur que +d’aller se reposer dans quelque coin. Le rêve serait une croisière sur +un yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à Paris, un hiver en +Amérique du Sud et un été en Norvège, quelques mois en Angleterre... + +--Y rencontre-t-on de la bonne société? + +--Certes oui, et de la meilleure! Puis on lève l’ancre. On va retrouver +les chiens et les traîneaux du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le +changement, je vous dis. Un solide gaillard comme vous, plein d’allant +et de vitalité, ne pourrait pas supporter un an une vie somptueuse et +désœuvrée. C’est bon pour des efféminés; mais vous n’êtes pas fait pour +ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement viril! + +--Vous croyez? + +--Est-il besoin d’y réfléchir? Cela se voit tout de suite, parbleu! +N’avez-vous jamais remarqué comme il vous est facile d’éveiller +l’intérêt des femmes? + +L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant ainsi fut tout +simplement admirable. + +--D’où vous vient cette facilité? reprit-elle. De ce que vous êtes mâle. +Vous faites vibrer les cordes les plus sensibles du cœur de la femme. +Elle sent en vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et plein +de bravoure. Un homme, quoi! + +Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. Elle avait donné +trente minutes de marge à Sitka Charley; peu importait maintenant +l’heure à laquelle arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie. + +Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait sa jovialité +naturelle; et, retirant doucement sa main elle se leva et appela sa +femme de chambre. + +--Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka; ses moufles sont sur le +bord de la fenêtre, près du poêle. + +L’homme n’y comprenait rien. + +--Pourrais-je assez vous remercier de votre amabilité, mon cher Floyd! +Je savais que vous ne disposiez que de très peu de temps; vous ne me +l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre part. Mais il faut +maintenant que j’aille dormir. Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez +soin de tourner à gauche; vous arriverez plus vite au trou d’eau. + +A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant soudain joué, se +répandit en imprécations violentes. + +Alice n’aimait pas à entendre jurer; aussi déposa-t-elle la parka sur le +sol et les moufles par dessus. Alors Floyd s’élança vers Freda qui, +voulant se réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la parka. Il +la releva en lui saisissant rudement le poignet. Elle ne fit qu’en rire. +Les hommes ne l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle pas +enduré de leur part les pires cruautés, et ne continuait-elle pas à les +supporter? + +--Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, dit-elle en regardant sa +main prisonnière, je me décide à ne point me retirer encore. +Asseyez-vous tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. Vous avez +des questions à me poser? + +--Oui, ma belle dame; et des comptes à régler. (Il ne la lâchait +pas.)--Que savez-vous au sujet du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire +par... Mais non... une seule question à la fois. + +--Oh! pas grand’chose. Sitka Charley y avait rendez-vous avec une +personne de votre connaissance, je crois. Ne désirant nullement la +présence d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui prêter son +gracieux concours. Voilà tout! Ils sont maintenant partis; et depuis une +bonne demi-heure. + +--Où? En descendant le fleuve? Et sans moi? Et un Indien, encore? + +--Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des goûts, surtout ceux des +femmes. + +--Que me revient-il de cette affaire? J’y perds, sans compensation, +quatre mille dollars de chiens et un joli brin de femme... Pourtant, +ajouta-t-il comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, j’y songe, +c’est vous, vous ma belle; et tout de même ce n’est pas cher pour le +prix. + +Freda haussa les épaules. + +Il continua d’une voix mordante: + +--Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. Je vais emprunter +une couple d’attelages, et nous filons d’ici deux heures. + +--Je le regrette infiniment; mais il est temps que j’aille me reposer. + +--Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, allez de ce pas faire vos +malles. Que vous ayez envie de dormir ou non, peu m’importe! Dès que mes +chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. Ça, je vous le +jure. Vous avez sans doute voulu vous payer ma tête; mais je vous prends +au mot, moi. Entendez-vous? + +Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant un sourire +naissait sur les lèvres de Freda, qui prêtait l’oreille aux bruits du +dehors. + +Un tintement de clochettes se fit entendre. Une voix masculine cria: +«Ho!» Un traîneau s’arrêtait devant la porte de la cabane. Freda ne +douta plus que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande. + +--Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me coucher? dit-elle. + +Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée de fourrures +usées par le voyage, apparut, plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la +silhouette hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur l’horizon +embrasé par l’aurore boréale. + +Elle demeura un instant immobile, ayant retiré le masque qui la +protégeait centre le froid. Ses yeux clignotaient à cause de la lueur +blanchâtre de la chandelle. + +Vanderlip s’avança d’un pas incertain. + +--Floyd! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant vers lui, malgré sa +fatigue évidente. + +Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras et la couvrir de +baisers? Quelle jolie brassée de fourrures venait s’abattre contre lui! + +--Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé Devereaux à notre +rencontre avec des chiens frais! Sans cela nous n’aurions pu arriver +avant demain. + +L’homme regarda Freda avec inquiétude; et la lumière se fit dans son +esprit. + +--Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre reconnaissance? +demanda Freda doucement railleuse. + +--Oh je comprends. Vous perdiez patience, n’est-ce pas, cher ami? dit +Flossie en se serrant plus étroitement contre lui. + +--Ah! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir déclara-t-il sans la +moindre vergogne. Et sur-le-champ il la souleva dans ses bras et la +porta dehors vers les traîneaux. + + +VI + +Cette même nuit, une aventure inexplicable arriva au Révérend Père James +Brown. + +Ce missionnaire vivait parmi les indigènes, à plusieurs milles en aval +du Yukon, et s’évertuait à leur faire suivre les pistes conduisant tout +droit au Paradis des blancs. + +Il fut tiré de ses rêves par un Indien d’allure bizarre, qui, lui ayant +confié non seulement l’âme, mais aussi le corps d’une femme, s’éclipsa +en prenant les jambes à son cou. + +Cette pécheresse, d’une beauté massive, se trémoussait de fureur, et de +ses lèvres s’échappaient les mots les plus abominables. + +Le digne homme en fut outré. + +Lorsque la dame commença à se calmer, la situation ne parut pas +meilleure à notre Révérend. Songez donc! Il conservait encore un regain +de jeunesse; et la présence de la belle aurait pu--pour le moins aux +yeux de ses ouailles--provoquer un beau scandale si elle ne s’était +décidée, aux premières lueurs grises de l’aube, à filer à pied vers +Dawson. + +Tout cela s’était passé sans éclat. L’événement le plus sensationnel ne +se produisit que bien plus tard à Dawson. + +L’été venait de finir. + +Ce jour-là, la population de Windsor se pressait sur la berge du Yukon +pour assister aux courses nautiques. L’attention générale était attirée +aussi bien par les allées et venues d’une certaine dame, superbe comme +une reine à la parade, que par les savantes évolutions de Sitka Charley, +qui, à coups de pagaies rapides comme l’éclair, avait réussi à faire +passer sa pirogue en tête. + +A la même heure, Mrs Eppingwell, dont l’expérience s’était fort +enrichie, rencontra Freda aux courses. Elle ne l’avait plus revue depuis +la nuit du bal. + +Sans hésiter, elle s’approcha de la danseuse et lui tendit la main, +«oui, en public, sans le moindre égard pour la dignité de la paroisse; +remarquez bien, en public», dit ensuite Mrs Mac Fee. + +Tout d’abord, comme rapportent les témoins oculaires, la jeune Grecque +fit un pas en arrière. Quelques paroles furent échangées entre les deux +femmes; puis Freda, l’orgueilleuse Freda, se mit à pleurer sur l’épaule +de la femme du capitaine. + +Les gens de Dawson ignorèrent toujours le mobile auquel obéit Mrs +Eppingwell, la raison de ce geste fait devant tout le monde comme un +comble d’imprudence. Voilà ce dont on ne revenait pas et dont on n’est +jamais revenu, du reste. + +Il serait injuste d’oublier Mrs Mac Fee. + +La digne dame retint une cabine sur le premier vapeur en partance et +emporta avec elle une philosophie élaborée au cours de longues veillées +silencieuses. Pour elle, la Terre du Nord est dépravée parce qu’il y +fait un froid extrême. En effet, comment entretenir dans une glacière la +crainte de l’Enfer! + + + + +L’ABNÉGATION DES FEMMES + + +Une tête, semblable à celle d’un loup, aux poils raidis par le givre et +aux yeux avisés, se glissa entre les rideaux de la tente. + +--Allez, couchez, Siwash! Couchez, fils de Satan, protestèrent en chœur +les occupants. + +Bettles assena un coup sec d’une assiette d’étain au chien qui disparut +d’un trait. Louis Savoy rattacha la portière, retourna du pied une poêle +à frire et en assujettit le bas de la toile, puis alla se réchauffer les +mains. + +L’air était vif, au dehors. Quarante-huit heures auparavant, le +thermomètre à esprit de vin avait éclaté à la température de +soixante-huit degrés au-dessous de zéro, et, depuis ce temps, le gel +n’avait fait que s’accentuer. On ne pouvait prévoir quand cette +situation prendrait fin. + +A moins d’y être forcé par la volonté des dieux, c’est une mauvaise +affaire que de s’aventurer loin du poêle en pareilles circonstances, ou +d’augmenter le volume de l’air froid qu’on est forcé de respirer. Des +hommes parfois commettent cette imprudence, et souvent ils se glacent +les poumons. On les voit bientôt atteints d’une toux sèche et +intermittente qui s’irrite surtout quand on fait frire du lard. Par la +suite, à une époque indéterminée du printemps ou de l’été, on dégèle la +boue pour y creuser un trou; le cadavre d’un homme y est déposé, +recouvert de mousse et abandonné avec la certitude qu’il se lèvera au +Jugement Dernier, parfaitement intact et conservé par le froid. + +Aux gens de peu de foi, sceptiques quant à la croyance de la +réincarnation en ce jour fatidique, on ne peut conseiller, pour y +mourir, aucun pays mieux approprié que le Klondike, ce qui ne signifie +pas que ce coin du monde soit fort confortable! + +Si la température du dehors était très basse, la chaleur dans la tente +n’avait, de son côté, rien d’excessif. + +Le seul objet auquel on eût pu décerner l’épithète de mobilier était le +poêle, et les hommes manifestaient nettement leur prédilection pour son +voisinage. + +Au milieu de la tente s’étalait, à même la neige, une couche de +branchages de sapins, recouverte des fourrures de couchage. Partout +ailleurs, le sol piétiné était jonché d’ustensiles de cuisine et des +différents objets qui encombrent un campement sous le cercle arctique. + +Le feu ronflait dans le poêle tout rouge, mais à trois pieds à peine un +bloc de glace se montrait avec des arêtes aussi vives et une surface +aussi dépolie que lorsqu’on l’avait extrait du fond du Creek. + +La pression du froid extérieur forçait l’air chaud à s’élever. + +Juste au-dessus du poêle, à l’endroit où le tuyau traversait la toile, +on pouvait remarquer un petit cercle desséché par la chaleur; puis ce +cercle s’élargissait, humide et suintant; enfin, le reste de la tente, +pavillon et côtés, était recouvert d’un demi-pouce de cristaux de givre, +secs et blancs. + +--Oh! oh! oh! + +Un jeune homme, barbu, blême et fatigué qui dormait dans ses fourrures, +poussa un gémissement, attestant ainsi que le sommeil n’avait pas +complètement endormi sa souffrance. Son corps, à demi sorti des +couvertures, trembla et se secoua convulsivement, comme s’il avait +cherché à fuir un lit d’orties. + +--Retournez-le! ordonna Bettles. Il a des crampes! + +Là-dessus, d’un élan sans douceur, il fut saisi, retourné, massé, agité +par une demi-douzaine de camarades pleins de bonne volonté. + +--Au diable la piste! grogna-t-il d’une voix étouffée, en rejetant les +couvertures et en s’asseyant. J’ai trimé pendant trois saisons, je me +suis endurci par tous les moyens, et c’est pour venir échouer en pèlerin +dans ce pays abandonné de Dieu, et m’apercevoir que je ne suis qu’un +Athénien efféminé, dénué des qualités les plus élémentaires d’un homme. + +Il se traîna jusqu’au poêle, courbé en deux, et roula une cigarette. + +--Oh! je ne me plains pas. Je peux très bien avaler ma purge! Très bien! +Mais j’ai honte de moi-même, et je l’avoue. Me voilà, pour une randonnée +de trente malheureux milles, aussi brisé, ankylosé et malade qu’un +dégénéré, buveur de thé rose, après une promenade de cinq milles sur un +sentier de campagne. Pouah! j’en ai des nausées! Vous avez une +allumette? + +Bettles lui passa le brin de bois demandé en lui disant, d’un ton +protecteur: + +--Te fais pas trop de bile, petit. Gardes-en un peu pour le dégel. Tu es +légèrement démoli? Ah! je me vois encore, la première fois que j’ai pris +la piste! Tu es ankylosé? J’ai connu des moments où il m’aurait fallu +dix minutes pour me relever après avoir bu à un trou d’eau, toutes mes +articulations craquantes et douloureuses à en crever. Tu as des crampes? +Elles me tordaient d’une telle façon que les camarades du camp auraient +mis une demi-journée pour me dégourdir les membres. + +«Tu ne vas pas mal pour un jeunet, et tu as la mentalité qu’il faut. +D’ici un an, tu nous useras les pattes le long de la piste, à nous les +vieux de la vieille, comme tu voudras. Et tu peux encore te vanter de +n’avoir pas, dans ton anatomie, le filon de graisse qui a envoyé au sein +d’Abraham pas mal de solides gaillards avant leur temps. + +--Le _filon de graisse_? + +--Oui, cela vient avec l’embonpoint. Les plus gros ne sont pas les +meilleurs pour suivre la piste. + +--Je ne l’avais jamais entendu dire. + +--Pas possible? C’est pourtant un fait que tout le monde peut constater; +et il n’y a pas à en démordre. Un homme gros peut avoir le dessus +lorsqu’il s’agit d’un violent effort momentané, mais, pour tenir le coup +qui dure, la graisse ne vaut rien. Endurance et embonpoint ne marchent +guère ensemble. Compte sur les petits hommes nerveux pour s’attacher à +ce qu’ils entreprennent, comme un chien maigre après un os. Du diable, +si les gros en sont capables! + +--Bon Dieu! interrompit Louis Savoy, c’est pas de la blague, ça! Je +connais un gars aussi épais qu’un buffle. Avec lui, à la ruée de Sulphur +Creek, trottait un nommé Lon Mac Fane. Vous connaissez ce Lon Mac Fane, +ce petit Irlandais à la tignasse rousse, qui rit toujours? Ils marchent +et marchent tout un jour et toute une nuit. Le gros père devient très +fatigué et se couche à chaque instant dans la neige. Alors, le petit +cogne sur le gros pour le faire relever et le gros pleure comme un +gosse. Et le petit cogne et cogne--et longtemps pendant le trajet--cogne +sur le gros jusqu’à ce qu’ils arrivent dans ma cabane. Il n’a pu se +tirer de mes couvertures avant trois jours. Jamais je n’ai vu pareille +femelle! Non, jamais! Ah! il l’avait, lui, ce que vous appelez le filon +de graisse! + +--Qu’est donc devenu le fameux Axel Gunderson? demanda Prince. + +Le grand Scandinave, avec son odyssée obscurcie d’événements tragiques, +avait laissé une profonde impression sur l’esprit de l’ingénieur des +mines. + +--Il est enterré quelque part, là-bas... Et, de la main, il balaya +vaguement la direction de l’Est mystérieux. + +--C’est le plus gros type qui se soit jamais aventuré vers l’Eau Salée, +ou acharné sur la piste d’un élan, ajouta Bettles, mais il constitue +l’exception qui confirme la règle. Voyez sa femme, Unga, elle pèse au +plus cent dix livres, pas une once de superflu. Elle l’aurait vaincu en +endurance, rattrapé, voire même dépassé, le cas échéant. Elle eût remué +ciel et terre pour arriver à ses fins. + +--Mais elle l’aimait, objecta l’ingénieur. + +--Ce n’est pas cela. C’est... + +--Écoutez, frères,--interrompit Sitka Charley de la place qu’il occupait +sur la boîte aux provisions. Vous avez parlé du filon de graisse qui +empâte les muscles des hommes gros, de l’abnégation et de l’amour des +femmes, et vous avez bien parlé; mais je songe à des choses qui se +passaient lorsque la contrée était jeune et que les feux des hommes +étaient aussi éloignés les uns des autres que des étoiles. C’est alors +que j’ai eu affaire à un gros, à un filon de graisse, et à une femme. +Bien qu’elle fût petite, son cœur était bien plus grand que celui de +l’homme. Et elle avait du cran. + +Nous suivions une rude piste le long de l’Eau Salée; le froid était +rigoureux, la neige épaisse et la faim dévorante. Et la femme aimait +d’un amour puissant--on ne peut mieux dire. + +Frères, le sang rouge des Siwash coule dans mes veines, mais mon cœur +bat pour les blancs. Aux péchés de mes aïeux, je dois l’un; aux vertus +de mes amis, je suis redevable de l’autre. Une grande vérité m’est +apparue, lorsque j’étais enfant. J’ai appris que la terre appartenait à +vous et à votre race; que les Siwash ne pouvaient rivaliser avec vous et +que, comme le caribou et l’ours, ils étaient destinés à mourir dans le +froid. Alors, je me suis approché de la chaleur, assis parmi vous, près +de vos feux, et voyez, je suis devenu des vôtres. + +J’ai beaucoup vu, en mon temps. J’ai appris des choses étranges; sur les +grandes pistes, j’ai trimé avec des gens de bien des races. C’est +pourquoi je sais peser les actes, juger mes semblables et réfléchir. + +Je vais vous parler sévèrement tout à l’heure d’un homme de votre clan, +je sais que vous ne le prendrez pas en mauvaise part; et si je loue +quelqu’un de mes aïeux, je suis certain que vous ne me ferez pas ce +reproche: + +«Sitka Charley est un Siwash; son regard est faux et il y a peu +d’honneur dans sa parole.» Est-ce vrai? + +Le cercle des auditeurs grogna en signe d’assentiment. + + * * * * * + +Sitka Charley, l’Indien Siwash, poursuivit: + +La femme dont je vais vous parler s’appelait Passuk. Je l’avais achetée +honnêtement à ses parents qui étaient de la côte, et leur totem Chilcat +se dressait à l’extrémité d’un bras de mer. + +Mon cœur n’allait pas vers elle, et je ne me souciais nullement de ses +regards. D’ailleurs, elle levait rarement les yeux; elle était timide et +farouche, comme les filles jetées brusquement dans les bras d’un +inconnu. + +Comme je viens de le dire, il n’y avait dans mon cœur aucune place où +elle pût se glisser, mais je projetais un grand voyage, j’avais besoin +de quelqu’un pour nourrir mes chiens et pour manier la pagaie avec moi +pendant les longs jours sur le fleuve. + +Une seule couverture pouvait nous protéger tous deux, et je choisis +Passuk. + +Ne vous ai-je pas dit que j’étais au service du gouvernement? Sinon, il +est bon que vous le sachiez. + +On m’embarqua sur un bateau de guerre, avec mes traîneaux, mes chiens et +des provisions de conserves, et Passuk m’accompagna. + +Nous nous dirigeâmes vers le Nord, vers les glaces qui constituent, +l’hiver, le rivage de la mer de Behring, et là on nous débarqua, moi, +Passuk et les chiens. + +Je reçus de l’argent du gouvernement, des cartes d’un pays inconnu des +hommes et des dépêches. Celles-ci étaient scellées, protégées +soigneusement contre les intempéries, et j’avais ordre de les délivrer +aux baleiniers de l’Arctique, pris dans les glaces à l’embouchure du +grand Mackenzie. Jamais on ne vit plus grande rivière, excepté notre +Yukon, la mère de toutes les rivières. + +Mais tout ceci importe peu, car mon récit ne traite ni des baleiniers, +ni de mon hivernage près du Mackenzie. + +Plus tard, au printemps, lorsque les jours devinrent plus longs et la +neige praticable, nous regagnâmes le Sud, Passuk et moi, vers la contrée +du Yukon. + +Ce fut un pénible voyage, mais le soleil guidait nos pas. + +C’était alors une contrée déserte, et nous remontâmes le courant à la +perche et à la pagaie jusqu’à Forty-Mile. + +Il faisait bon revoir des visages blancs et nous nous arrêtâmes sur la +rive. + +Dans cet hiver cruel, l’obscurité et le froid tombèrent sur nous et, +avec eux, la famine. L’agent de la Compagnie allouait à chaque homme +quarante livres de farine et vingt de lard. Les haricots manquaient. + +Les chiens hurlaient sans cesse; il y avait des ventres creux et des +visages émaciés. Les hommes forts devenaient faibles, et les faibles +succombaient. Les cas de scorbut étaient fréquents. + +Un soir, nous étions réunis dans le magasin; la vue des rayons dégarnis +nous faisait sentir davantage le vide de notre estomac. Nous parlions +bas, à la lueur du feu, car les bougies avaient été mises de côté pour +ceux en qui le printemps trouverait encore un souffle de vie. + +On discuta, et il fut décidé qu’un homme partirait jusqu’à l’Eau Salée, +afin de faire connaître au monde notre misère. Là-dessus tous les yeux +se tournèrent vers moi, car on me considérait comme un hardi voyageur. + +--Il y a sept cent milles, dis-je, d’ici à la Mission Haines, sur le +bord de la mer, et pas un pouce de ce trajet qui puisse s’effectuer +autrement que sur les raquettes. Donnez-moi la fleur de vos chiens, le +meilleur de vos provisions et j’irai. Et Passuk viendra avec moi. + +Ils acceptèrent. + +Alors se leva l’un d’entre eux, le grand Jeff, un Yankee solidement +charpenté et bien musclé. Son discours fut à l’avenant. Lui aussi, +disait-il, était un grand voyageur né pour les raquettes et nourri au +lait de buffle. Il m’accompagnerait pour passer la consigne à la +Mission, au cas où je succomberais en route. + +J’étais jeune et ne connaissais pas les Yankees. Comment aurais-je su +que ses paroles vantardes trahissaient le filon de graisse, ou que les +Yankees capables de grandes choses ne parlaient pas tant? + +Donc, nous prîmes les plus vigoureux des chiens, le meilleur des +provisions, et partîmes sur la piste tous trois, Passuk, le grand Jeff +et moi. + +Vous qui m’entendez, vous avez frayé la neige vierge, peiné à la perche +de direction, et vous savez ce que signifient les amas de glaçons; +aussi, je n’insisterai pas sur les difficultés du voyage. Sachez +seulement que, certains jours, nous faisions nos dix milles, d’autres, +trente milles, mais le plus souvent dix. + +Les aliments «de choix» que nous avions préférés n’étaient pas fameux, +et nous dûmes nous rationner dès le départ. De même, la crème des chiens +ne valait pas cher, et nous avions peiné à les faire tenir sur leurs +pattes. + +Arrivés au Fleuve Blanc[11], nos trois traîneaux furent réduits à deux, +et nous n’avions couvert que deux cents milles. Mais nous ne laissions +rien perdre. Les chiens qui mouraient dans les traits passaient dans +l’estomac des survivants. + + [11] _White River_. + +Nous atteignîmes Pelly sans avoir entendu un seul bonjour ni aperçu la +moindre fumée. + +J’avais espéré y trouver des vivres et y laisser le grand Jeff qui, déjà +fatigué de la piste, ne cessait de geindre. + +Mais le facteur avait les poumons attaqués, les yeux brillants de +fièvre, et sa cache était presque vide. Il nous fit voir que celle du +missionnaire ne contenait rien non plus, et nous montra la tombe de +celui-ci, sur laquelle s’amoncelaient des quartiers de roc pour protéger +son cadavre contre les chiens. + +Nous aperçûmes un groupe d’Indiens, mais, parmi eux, ni enfants, ni +vieillards, et il était évident que peu de ceux qui restaient +reverraient le printemps. + +Nous poursuivîmes donc notre marche, le ventre vide et le cœur gros, +avec quelque cinq cents milles de neige et de silence entre nous et la +Mission Haines, au bord de la mer. + +C’était l’époque des longues nuits, et à peine, si à midi le soleil +parvenait à éclairer l’horizon vers le Sud. Mais les amas de glaçons +étaient plus petits et la marche plus aisée. + +Je pressais les chiens et je m’arrêtais tard, dans la nuit, pour +reprendre la piste à la première heure, le lendemain. + +Comme je l’avais dit à Forty-Mile, chaque pouce de terrain devait être +parcouru sur des raquettes, et celles-ci produisaient sur nos pieds de +larges plaies qui se fendillaient et se desséchaient, mais se refusaient +à guérir. De jour en jour, elles devenaient plus douloureuses, si bien +que le matin, quand nous nous chaussions, le grand Jeff pleurait comme +un gosse. + +Je l’avais mis devant le traîneau le plus léger pour frayer la piste, +mais il se débarrassait de ses raquettes pour être plus à l’aise. + +Naturellement, la neige n’étant pas tassée, ses mocassins laissaient de +grands trous où les chiens s’enfonçaient, ce qui empirait leur état, car +leurs os étaient prêts à percer la peau. + +Je lui fis entendre de dures paroles et il me jura de ne plus +recommencer, mais il manqua à sa promesse. Alors, je le battis avec le +fouet des chiens, et après cela ils ne s’enfoncèrent plus. + +C’était un enfant; de plus, il souffrait, et il avait le filon de +graisse. + +Mais que faisait Passuk, pendant tout ce temps? + +Tandis que l’homme gémissait, étendu près du feu, elle cuisinait; au +matin, elle m’aidait à atteler les chiens, le soir à les dételer, et +elle les assistait dans leur travail, leur facilitait la marche en +aplanissant la neige de ses raquettes. + +Passuk--comment m’expliquerai-je? J’avais admis une fois pour toutes +qu’elle fît tout cela, et je n’y prêtais plus d’attention, tellement +j’avais l’esprit préoccupé par d’autres questions. En outre, j’étais +jeune et connaissais peu la Femme. + +En faisant un retour sur le passé, aujourd’hui seulement je finis par +comprendre. + +Notre compagnon n’était plus bon à rien. + +Malgré l’épuisement des chiens, il se faisait traîner par eux, à la +dérobée, quand il restait en arrière. + +Passuk dit qu’elle s’occuperait de l’unique traîneau et il ne resta plus +rien à faire pour l’homme. + +Au matin, je lui tendais sa portion équitable de nourriture, et je +l’envoyais seul sur la piste. Alors, la femme et moi levions le camp, +chargions les traîneaux et harnachions les chiens. + +Vers midi, au déclin du soleil, nous rattrapions le grand Jeff dont les +larmes étaient gelées sur ses joues, et nous le dépassions. + +A la nuit tombante, nous installions notre campement; nous mettions à +part sa ration de vivres, étalions ses fourrures de couchage et +allumions un grand brasier, afin qu’il pût nous retrouver. + +Plusieurs heures après, il arrivait en boitant, mangeait en pleurant et +en gémissant, puis s’endormait. + +Il n’était pas malade, cet homme, mais simplement meurtri et fatigué par +la piste et affaibli par la faim. Cependant, Passuk et moi étions aussi +mal en point; nous faisions tout le travail, et lui rien; mais il avait +le filon de graisse, dont a parlé notre frère Bettles. Au reste, nous ne +manquions jamais de lui donner sa ration. + +Un jour, nous rencontrâmes deux ombres, errant dans le Silence: un homme +et un jeune garçon, des blancs. La glace ayant cédé sur le Lac Lebarge, +avait englouti la plus grande partie de leur équipement. + +Chacun d’eux portait une couverture jetée sur les épaules. A la nuit, +ils allumaient un feu et se tenaient courbés dessus jusqu’au matin. + +Ils ne possédaient qu’un peu de farine. Ils la délayaient dans de l’eau +chaude et buvaient ce mélange. L’homme me montra huit tasses de farine, +toute leur richesse. Et Pelly, où la famine régnait, était encore à deux +cents milles de là! + +Ils nous dirent aussi qu’un Indien marchait à quelque distance derrière +eux; qu’ils avaient partagé loyalement avec lui, mais qu’il n’avait pu +les suivre. Je ne crus pas leur histoire de partage loyal, sinon +l’Indien aurait pu tenir le pas. Mais je ne pouvais leur donner aucune +nourriture. + +Ils essayèrent de me voler un chien--le plus gros, pourtant très +maigre--mais je leur mis mon revolver sous le nez et leur dis: Filez! + +Et ils partirent vers Pelly, en chancelant comme des hommes ivres à +travers le Silence. + +Il ne me restait que trois chiens et un seul traîneau et les bêtes +n’avaient plus que la peau et les os. + +Lorsque le bois est rare, le feu ne brûle que faiblement et la hutte se +refroidit. + +Il en était de même pour nous. + +Quand on est mal nourri, le froid mord dur, et nos visages étaient noirs +et gelés, au point que nos propres mères ne nous eussent pas reconnus. +Nous avions les pieds cruellement meurtris. + +Au matin, quand j’attaquais la piste, la sueur m’inondait de l’effort +que je faisais pour ne pas crier de douleur en commençant à marcher avec +les raquettes. + +Passuk ne desserrait pas les dents, mais piétinait en avant pour tasser +la neige. + +L’homme hurlait. + +Le Thirty-Mile coulait rapide, et le courant rongeait la glace par +dessous; on y voyait en quantités des trous d’air et des fissures, et +pas mal d’eau libre. + +Un jour, nous rejoignîmes l’homme, en train de se reposer, car il était +parti en avant le matin, comme de coutume. Mais, entre lui et nous, il y +avait un espace d’eau, dont il avait fait le tour en suivant la glace du +bord, trop étroite pour permettre à un traîneau de passer. + +A la fin, nous trouvâmes une passerelle de glace. + +Passuk ne pesait pas lourd; elle marcha la première, tenant +horizontalement un long bâton pour le cas où la glace aurait cédé. Elle +parvint à traverser, sur ses larges raquettes. Alors, elle appela les +chiens. Comme ceux-ci n’avaient ni bâton, ni raquettes, la glace se +brisa sous eux et ils furent happés par l’eau. + +Je me cramponnais à l’arrière du traîneau. A la fin, les traits se +rompirent et les bêtes disparurent sous la glace. + +Ils n’avaient pas beaucoup de viande sous la peau, mais je comptais sur +eux pour nous fournir de quoi manger pendant une semaine, et voilà +qu’ils étaient partis! + +Le lendemain, je partageai en trois les maigres provisions qui nous +restaient, et j’informai le grand Jeff qu’il avait le choix de nous +suivre ou de nous lâcher, car il importait, avant tout, d’accélérer +notre allure. + +Il éleva la voix, pleurnicha sur ses pieds meurtris, sur ses malheurs, +et proféra des paroles blessantes contre la camaraderie. + +Nos pieds aussi étaient meurtris, plus que les siens, peut-être, car +nous avions peiné avec l’attelage et tous les soucis de la route nous +encombraient. + +Le grand Jeff nous jura qu’il mourrait plutôt que de reprendre la piste; +alors Passuk ramassa une couverture de peaux, moi une casserole et une +hache, et nous nous préparâmes à partir. + +Mais elle jeta les yeux sur la portion de l’homme et dit: «Ce serait un +crime de gaspiller de la bonne nourriture pour cet avorton. Mieux vaut +qu’il meure.» + +Je secouai la tête et répondis: «Non! on n’abandonne pas ainsi un +camarade!» + +Elle me parla ensuite des hommes de Forty-Mile; elle me dit qu’ils +étaient nombreux et bons, et me rappela qu’ils comptaient sur moi pour +avoir à manger au printemps. + +Comme je continuais de répondre négativement, Passuk arracha mon +revolver de ma ceinture, d’un geste rapide, et, selon l’expression de +notre ami Bettles, elle envoya le grand Jeff au sein d’Abraham avant son +temps. + +Je réprimandai Passuk pour son acte, mais elle ne témoigna ni regret ni +tristesse et, au fond de mon cœur, je lui donnai raison. + + * * * * * + +Sitka Charley s’arrêta de parler pour jeter quelques morceaux de glace +dans la batée sur le poêle. + +Les hommes se turent et un frisson courut le long de leur échine quand +ils entendirent les cris plaintifs des chiens qui hurlaient leur misère +dans la bise glaciale. + +--Chaque jour, Passuk et moi découvrions, dans la neige, l’endroit foulé +où avaient dormi les deux ombres, et nous souhaitions ardemment les +retrouver avant notre arrivée à l’Eau Salée. + +Peu après, nous croisâmes l’Indien qui marchait comme un autre fantôme, +le cou tendu dans la direction de Pelly. + +Il nous confia qu’ils n’avaient pas loyalement partagé leurs vivres, +l’homme et le jeune garçon, et, depuis trois jours, il manquait de +farine. + +Tous les soirs, il faisait bouillir des lambeaux de ses mocassins dans +une tasse, puis les mangeait. Le cuir allait aussi lui faire défaut. + +C’était un Indien de la côte, ainsi que me l’apprit Passuk, qui parlait +sa langue. Étranger dans le Yukon, il ne connaissait pas la route, +cependant il se dirigeait droit vers Pelly. + +Quelle distance l’en séparait encore? Deux sommeils? Dix? Une centaine? +Il n’en savait rien. Il allait là bas, voilà tout, et il était trop loin +pour songer à rebrousser chemin. + +Se rendant compte que, nous aussi, nous étions à court, il ne nous +demanda pas de nourriture. + +Passuk regarda le sauvage, puis tourna ses yeux vers moi, comme si son +esprit était partagé entre deux idées, telle une perdrix dont les petits +sont en danger. + +Je la fixai et lui dis: + +--Les autres ont mal agi envers cet homme. Lui donnerai-je une partie de +nos provisions? + +Je vis ses yeux briller d’une courte joie, mais elle examina longuement +l’homme, puis moi. Ses lèvres se serrèrent avec une expression de dureté +et elle répondit: + +--Non. L’Eau Salée est bien loin, et la mort aux aguets. Il vaut mieux +qu’elle enlève cet inconnu et épargne mon homme Charley. + +L’homme s’éloigna dans le Silence, vers Pelly. + +Cette nuit-là, Passuk pleura. Jamais je ne l’avais vue verser des +larmes. Ce ne pouvait provenir de la fumée du feu, car le bois était +sec. Je m’étonnai de sa tristesse, et je crus que son cœur de femme +avait faibli devant le mystère de la piste et la souffrance. + +La vie est une chose étrange. J’y ai souvent réfléchi et j’ai longuement +médité sur elle; cependant son secret, loin de s’éclaircir, ne fait +qu’augmenter pour moi. + +Pourquoi cette soif de vivre? + +C’est un jeu auquel personne ne gagne. Vivre, c’est peiner et souffrir +jusqu’au moment où la vieillesse s’appesantit sur nous, et que, las, +nous laissons tomber nos mains sur les cendres froides des feux éteints. + +La vie est cruelle. C’est dans la souffrance que l’enfant aspire son +premier souffle, et dans la douleur que, devenu vieux, il exhale son +dernier soupir; et chaque jour de son existence a amené sa part d’ennuis +et de tristesses. + +Pourtant, il avance vers la mort, qui lui tend les bras, en chancelant, +en tombant, en détournant la tête, mais il lui résiste jusqu’au bout. + +La mort est douce! Il n’y a que la vie, et toutes les choses inhérentes +à la vie, qui blessent. N’empêche que nous l’aimons et haïssons la mort. +N’est-ce pas étrange? + +Nous parlâmes peu, Passuk et moi, dans les journées qui suivirent. + +La nuit, nous gisions dans la neige comme des morts, et au matin nous +reprenions notre route, à notre allure de fantômes. + +La vie s’était retirée de tout ce qui nous entourait. Nous ne voyions ni +ptarmigans, ni écureuils, ni lièvres à raquettes, rien! + +La rivière coulait, silencieuse, sous son manteau blanc. La sève restait +figée dans les arbres, et le froid était rigoureux comme à présent. + +Les étoiles, la nuit, paraissaient plus proches et plus grandes, et +elles sautillaient et dansaient à nos yeux. Le jour, les chiens du +soleil nous éblouissaient au point que nous croyions voir plusieurs +soleils. Toute l’atmosphère brillait et étincelait, et la neige +ressemblait à la poussière de diamant. + +Aucune chaleur, aucun bruit, rien que le froid piquant et le Silence. + +Comme je viens de vous le dire, nous marchions ainsi que des fantômes, +comme dans un rêve, sans la moindre notion du temps. Mais nos visages et +nos âmes étaient tendus vers l’Eau Salée, et nos pieds inlassables nous +portaient vers elle. + +Nous campâmes près de la Takheena, sans nous en douter. Nos yeux +regardèrent le Cheval Blanc sans le voir. Nos pieds foulèrent à notre +insu le portage du Canyon. Nous étions devenus insensibles. + +Souvent, nous culbutions en route; à chaque chute, nos faces restaient +tournées vers l’Eau Salée. + +Nos dernières provisions s’épuisèrent. Nous les avions partagées +loyalement, Passuk et moi, mais elle tombait plus fréquemment et, au +Carrefour du Caribou, ses forces l’abandonnèrent. + +Le matin nous trouva couchés sous notre unique couverture; cependant, +nous ne reprîmes pas la piste. J’étais résolu à rester là et à attendre +la mort avec Passuk, la main dans la main, car j’avais vieilli et appris +à connaître l’amour de la Femme. + +La Mission Haines se trouvait encore à quatre-vingts milles au delà du +grand Chilcoot, dont le sommet balayé par les ouragans se dressait bien +au-dessus de la limite des bois. + +Passuk me parla à voix basse et je dus appuyer mon oreille contre ses +lèvres pour pouvoir l’entendre. + +Et à ce moment, parce qu’elle n’avait plus à redouter ma colère, elle +m’ouvrit son cœur et m’avoua son amour et d’autres choses que je n’étais +pas arrivé à comprendre. + +Elle me dit: + +«Tu es mon homme, Charley, et j’ai toujours été une bonne épouse pour +toi. Tous les jours, j’ai allumé ton feu et préparé tes aliments, nourri +tes chiens, manié la pagaie ou frayé la piste, tout cela sans une +plainte. + +«Jamais je ne t’ai dit qu’il faisait plus chaud dans la cabane de mon +père, ou que la nourriture était plus abondante au Chilcat. Lorsque tu +as parlé, j’ai écouté; lorsque tu as commandé, j’ai obéi. Est-ce vrai, +Charley?» + +Je répondis: + +--Oui, c’est vrai! + +Elle reprit: + +«Quand tu es venu au Chilcat et que, sans daigner me regarder, tu m’as +achetée comme on achète un chien, et que tu m’as emmenée, mon cœur était +irrité contre toi et rempli d’amertume et de crainte. Mais tout cela est +loin! + +«Tu as été bon pour moi, Charley, comme on est bon pour son chien. Il +n’y avait pas de place pour moi en ton cœur; pourtant, tu m’as traitée +avec bienveillance et justice. + +«J’étais à tes côtés dans les actes de hardiesse que tu as accomplis et +dans les grandes entreprises que tu as dirigées. Je t’ai comparé aux +hommes des autres races, j’ai vu que tu pouvais tenir ta place parmi eux +avec honneur, que ta parole était sage et ta langue véridique. + +«Je suis devenue fière de toi, au point que tu as fini par remplir tout +mon cœur et toutes mes pensées. + +«Tu étais pour moi comme le soleil d’été lorsque sa piste dorée tourne +en cercle sans quitter le ciel. Et partout où je jetais mon regard, je +contemplais le soleil. Mais ton cœur restait froid, Charley, et il n’y +avait toujours pas en lui la moindre place pour moi.» + +Je répondis encore: + +--C’est exact. Il était froid, et ne contenait pas de place pour toi, +mais cela est le passé. A présent, mon cœur fond comme la neige au +printemps, lorsque le soleil reparaît. + +Tout se détend sous le grand dégel. L’eau courante bruit, les choses +vertes bourgeonnent ou pointent. On entend le vol des perdrix, le chant +des rouges-gorges et une grande harmonie. L’hiver est vaincu, Passuk, et +j’ai appris ce qu’est l’amour d’une femme.» + +Elle sourit, se pressa plus étroitement contre moi, et elle ajouta: «Je +suis heureuse!» + +Pendant un long moment elle resta immobile, respirant faiblement, sa +tête appuyée contre ma poitrine. Ensuite, elle murmura: + +«C’est ici que finit la piste, et je suis à bout de forces. Mais je +voudrais, avant de me reposer, te parler d’autres choses. + +«Il y a bien longtemps, lorsque j’étais encore une petite fille du +Chilcat, je jouais toute seule parmi les balles de fourrures dans la +cabane de mon père; car les hommes étaient partis à la chasse et les +femmes et les jeunes garçons s’occupaient à rentrer la viande. + +«Nous étions au printemps. Je me trouvais seule. Un grand ours brun, +affamé, qui sortait de son sommeil hivernal, et dont la fourrure +plissait sur les os, passa la tête dans la cabane en grognant: Ouf! A ce +moment mon frère rentrait avec le premier traîneau de viande. Il lutta +contre l’ours à l’aide de tisons qu’il retirait du feu et les chiens, +tout harnachés, le traîneau toujours derrière eux, sautèrent sur le +monstre. Ils déchaînèrent une grande bataille et beaucoup de vacarme, +roulèrent dans le feu: les balles de fourrures furent éparpillées et la +cabane bouleversée. + +«A la fin, l’ours succomba. Dans la gueule, il gardait les doigts de mon +frère, et le visage de celui-ci était labouré des marques de ses +griffes. + +«As-tu remarqué l’Indien sur la piste de Pelly? Sa moufle qui n’avait +pas de pouce et la main qu’il réchauffait à notre feu? C’était mon +frère! Je lui ai refusé à manger, et il est parti dans le Silence, sans +nourriture.» + + * * * * * + +Tel fut, frères, l’amour de Passuk, qui mourut dans la neige, près du +Carrefour du Caribou. + +C’était un amour puissant, car elle renia son frère pour l’homme qui la +conduisait sur une piste de misère et à une fin cruelle. + +Et mieux encore: son amour était si grand qu’elle se sacrifia elle-même. + +Avant de fermer les paupières pour toujours, elle prit ma main et la +glissa sur sa poitrine, sous sa parka en peaux d’écureuils. Je sentis un +sachet bien rempli, et je compris enfin pourquoi elle s’était affaiblie. +Chaque jour, nous avions divisé loyalement notre nourriture, jusqu’au +dernier morceau; mais, chaque jour, elle n’avait mangé que la moitié de +sa part. Le reste était allé remplir le sachet. + +Elle dit: + +--Ici se termine la piste pour Passuk, mais la tienne, Charley, continue +bien loin encore, par-dessus le grand Chilcoot jusqu’à la Mission +Haines, près de la mer. Elle mène bien loin, éclairée par de nombreux +soleils, à travers des pays inconnus et des mers étrangères; elle est +longue et pleine d’honneur et de gloire. + +«Elle mène aux cabanes de nombreuses femmes et de bonnes épouses, mais +elle ne conduira jamais à un plus grand amour que celui de Passuk.» + +Je savais qu’elle disait vrai, mais une sorte de folie me saisit. Je +jetai loin de moi le sachet et je jurai que mon voyage était terminé. +Ses yeux fatigués se voilèrent de larmes et elle ajouta: + +«Sitka Charley a vécu avec honneur parmi les hommes, et jamais il n’a +manqué à sa parole. Ne tient-il donc plus compte de cet honneur, pour +prononcer de vaines paroles près du Carrefour du Caribou? Ne se +souvient-il plus de ceux de Forty-Mile, qui lui ont donné le meilleur de +leurs provisions et la fleur de leurs chiens? Jusqu’ici, Passuk n’a +cessé d’être fière de son homme; qu’il se lève, chausse ses raquettes et +parte, s’il ne veut perdre son estime.» + +Lorsqu’elle se fut refroidie dans mes bras, je me levai, je recherchai +le sachet bien rempli, laçai mes raquettes et repris ma route en +chancelant, car mes genoux étaient faibles, mes oreilles bourdonnaient, +j’étais pris de vertiges et d’éblouissements. + +Il me semblait revoir les pistes depuis longtemps oubliées, parcourues +dans mon enfance. Assis près de marmites pleines, à la fête du potlach, +j’élevais la voix pour chanter et je dansais devant des hommes et des +jeunes filles, accompagné du son des tambours en peau de morse. Ou bien +Passuk me tenait par la main et lorsque je me couchais pour dormir, elle +veillait près de moi. Lorsque je trébuchais et tombais, elle me +relevait. Lorsque je me perdais dans la neige épaisse, elle me ramenait +sur la bonne piste. + +Et c’est ainsi que, comme un homme privé de raison, poursuivi +d’hallucinations et dont les pensées sont égayées par le vin, j’arrivai +à la Mission Haines, près de la mer. + + * * * * * + +Sitka Charley ouvrit les rideaux de la tente. + +Il était midi. Vers le Sud, disparaissant derrière la morne colline +d’Henderson, le soleil posait sur l’horizon son disque glacial. De +chaque côté, les chiens du soleil brillaient. Dans le ciel, la gelée +étincelante formait comme un réseau de fils de la vierge. + +Au premier plan, à côté de la piste, un chien-loup, les poils hérissés +par le froid, pointait son long museau et hurlait lugubrement. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + En Pays Lointain 1 + Yan, l’irréductible 33 + Quand un homme se souvient 49 + Où bifurque la piste 69 + Siwash 93 + Une Fille de l’Aurore 117 + A l’homme sur la piste 137 + Le Dieu de ses Pères 155 + Mépris de femmes 185 + L’Abnégation des femmes 227 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 6 MARS + MIL NEUF CENT VINGT-SIX, PAR + L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE, + POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 *** diff --git a/78041-h/78041-h.htm b/78041-h/78041-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5c5d2ee --- /dev/null +++ b/78041-h/78041-h.htm @@ -0,0 +1,8391 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>En pays lointain | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +.h3 { text-align: center; margin: 3em 0 1.5em 0; text-indent: 0; font-size: 130%; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; } +.i1 { text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -2em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 800px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JACK LONDON</p> + +<h1>EN<br> +PAYS LOINTAIN</h1> + +<p class="c">TRADUCTION DE LOUIS POSTIF</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br> +21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p> + +<p class="c xsmall">MCMXXVI</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR<br> +A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + + +<ul> +<li><b>Le Vagabond des Étoiles</b>, 1 vol. in-16.</li> +<li><b>Michaël, chien de cirque</b>, 1 vol. in-16.</li> +<li><b>La Peste écarlate</b>, 1 vol. in-16.</li> +<li><b>Le Fils du Loup</b>, 1 vol. in-16 (<span class="i">Nouvelle édition</span>).</li> +<li><b>Martin Eden</b>, 1 vol. in-16 (<span class="i">Nouvelle édition</span>).</li> +<li><b>Jerry dans l’Ile</b>, 1 vol. in-16.</li> +<li><b>Croc-Blanc</b>, 1 vol, in-16.</li> +<li><b>Le Talon de Fer</b>, 1 vol. in-16.</li> +</ul> + +<p class="c">EN PRÉPARATION</p> + +<ul> +<li><b>Le Peuple de l’Abîme</b> (Traduit de l’anglais par <span class="sc">Paul Gruyer</span> et <span class="sc">Louis +Postif</span>).</li> +<li><b>Aventure</b> (<span class="i">idem</span>).</li> +<li><b>Le Loup des Mers</b> (<span class="i">idem</span>).</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE +SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES +SUR VERGÉ DE RIVES DONT +QUINZE HORS COMMERCE NUMÉROTÉS +DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 60 <span class="xsmall">ET DE</span> 61 <span class="xsmall">A</span> 75.</p> + + +<p class="c gap small">Tous droits réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">EN PAYS LOINTAIN</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>Aux Filles du Loup +qui ont engendré et allaité +une race d’hommes.</p> + +<p class="sign sc">Jack London.</p> + +</blockquote> + +<p>Quand on pénètre en pays lointain, on doit avant +tout faire table rase des enseignements reçus jusqu’alors, +pour se plier aux coutumes de cette contrée +neuve pour nous ; il faut renoncer aux idées qui nous +sont chères, voire à nos anciens dieux, et prendre +parfois même le contre-pied des principes qui, jadis, +réglaient notre conduite.</p> + +<p>Ceux qui s’adaptent aisément peuvent trouver +une source de joie dans ce brusque changement de +vie. Pour les autres, ceux qui dès leur naissance ont +croupi dans l’ornière, la contrainte de cette nouvelle +ambiance devient bientôt intolérable ; leur corps +ainsi que leur esprit s’insurgent contre un état de +choses qu’ils ne peuvent comprendre.</p> + +<p>Cette révolte se manifeste par des actions et réactions +qui se traduisent chez le nouveau venu par +une succession de souffrances et de malheurs. Il ferait +mieux alors de rebrousser chemin, car, s’il tarde trop, +il succombera fatalement.</p> + +<p>L’homme qui laisse derrière lui le confort d’une +ancienne civilisation pour affronter la jeunesse +farouche et la simplicité primitive du Nord peut +escompter ses chances de succès en raison inverse de +la force et du nombre des coutumes définitivement +ancrées en lui.</p> + +<p>S’il est réellement créé pour ce genre de vie, il +s’apercevra bientôt que les habitudes physiques +sont de beaucoup les moins importantes.</p> + +<p>Échanger un menu délectable pour un plat grossier, +une chaussure de cuir solide pour le mocassin +mou et informe, un lit de plumes pour le trou dans +la neige, ce n’est là que bagatelle. La vraie difficulté +surgira lorsqu’il devra non seulement se plier +à toutes les circonstances, mais encore s’adapter au +caractère de ses compagnons. A la politesse banale +de la vie quotidienne, il lui faudra substituer l’indulgence, +l’abnégation et la patience.</p> + +<p>Au lieu de se confondre en remerciements, il +exprimera sa gratitude sans ouvrir la bouche et la +prouvera d’une façon tangible, c’est-à-dire en remplaçant +le mot par l’acte, la lettre par l’esprit.</p> + +<p>Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra obtenir cette +perle précieuse, la vraie camaraderie.</p> + +<hr> + + +<p>Quand la fable de l’Or Arctique se répandit de +par le monde, et que ce vocable magique du Nord fit +vibrer le cœur des hommes, M. Carter Weatherbee +lança au loin son rond de cuir confortable, remit à +sa femme la moitié de ses économies et, avec le reste, +s’acheta un équipement.</p> + +<p>Non qu’il fût de caractère romanesque ; le carcan +du commerce avait étouffé en lui toute sentimentalité ; +il était simplement dégoûté de cette éternelle +routine et préférait courir de grands risques, dans +l’espoir d’énormes bénéfices.</p> + +<p>Comme pas mal d’autres imbéciles, dédaignant +les pistes battues par les pionniers du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> +depuis une vingtaine d’années, il fila au printemps +sur Edmonton et là, courant pour ainsi dire au +devant du malheur, il se joignit à un groupe de chercheurs +d’or.</p> + +<p>A part leurs plans, ces hommes n’avaient rien +d’extraordinaire, et leur objectif, pareil à celui de +tous les autres, était le Klondike ; mais le chemin par +lequel ils comptaient y parvenir suffoquait d’étonnement +les indigènes les plus endurcis, nés et élevés +pour les vicissitudes du Nord-Ouest.</p> + +<p>Jacques Baptiste lui-même — fils d’une Chippewa +et d’un courrier déserteur, qui avait poussé ses +premiers vagissements dans une tente de peaux de +daims au nord du soixante-cinquième degré de +latitude, et avait sucé pour toutes friandises des +morceaux de graisse crue — n’en revenait pas.</p> + +<p>Bien qu’il eût accepté de leur louer ses services +pour les conduire, s’il le fallait, jusqu’aux glaces +éternelles, il secouait la tête d’un air sombre lorsqu’on +lui demandait son avis.</p> + +<p>La mauvaise étoile d’un certain Percy Cuthfert +devait suivre une course ascendante car, lui aussi, se +joignit à cette compagnie d’argonautes. C’était un +homme dont la situation était bien assise ; son compte +en banque égalait la richesse de son savoir, ce qui n’est +pas peu dire. Rien ne l’obligeait à s’embarquer dans +une telle aventure, — aucune raison au monde — sauf +qu’il était atteint d’une sentimentalité anormale. +Il se figurait voir dans cette entreprise le véritable +esprit du Romanesque et de l’Aventure. Plus +d’un avant lui en a fait autant, et a commis cette +funeste méprise.</p> + +<p>La première débâcle du printemps vit le groupe +descendre, avec des glaçons, le Fleuve de l’Élan.</p> + +<p>C’était une flottille imposante, car elle emmenait +un approvisionnement considérable, et les blancs +étaient accompagnés d’un contingent de métis +mal famés, avec femmes et enfants.</p> + +<p>Jour après jour, ils trimaient sur les bateaux et +pirogues, faisaient la chasse aux moustiques et +autres pestes analogues, ou suaient et juraient pendant +toute la durée des portages.</p> + +<p>Un labeur comme celui-là met à nu l’âme humaine +jusqu’aux racines ; et avant qu’on eût perdu +de vue, vers le Sud, le lac Athabasca, chaque membre +de l’expédition avait hissé son vrai pavillon.</p> + +<p>Carter Weatherbee et Percy Cuthfert s’étaient +révélés comme les deux plus fainéants et geignards +de la bande. Tous leurs camarades, ensemble, se +plaignaient moins de leurs ennuis et de leurs souffrances +que chacun de ces deux êtres en particulier. +Pas une fois, ils ne se seraient offerts spontanément +pour accomplir l’une des mille et une petites corvées +du camp. Fallait-il aller chercher un seau d’eau, couper +une brassée supplémentaire de bois, laver et +essuyer la vaisselle, rechercher parmi les bagages +un objet tout à coup indispensable, ces deux rejetons +civilisés se découvraient soudain une foulure +ou une ampoule exigeant des soins immédiats. Le +soir, on les voyait les premiers au lit, laissant en plan +une vingtaine de corvées ; au matin, ils étaient les +derniers à se montrer alors que tous auraient dû +être équipés avant de déjeuner. Personne n’arrivait +si vite qu’eux aux repas, mais jamais ils ne donnaient +un coup de main à la cuisine. Ils sautaient sans vergogne +sur le meilleur morceau, et s’appropriaient +sans scrupule la part d’autrui.</p> + +<p>S’ils maniaient les avirons, ils inclinaient sournoisement +les palettes et les laissaient entraîner par le +mouvement du bateau.</p> + +<p>Ils croyaient que nul ne s’en apercevait, mais leurs +camarades juraient à voix basse et en venaient à les +détester ; quant à Jacques Baptiste, il les bafouait +ouvertement, et les maudissait du matin au soir. +Il faut dire que Jacques Baptiste n’était pas un gentleman.</p> + +<p>Au Grand Esclave, on fit l’achat de chiens de la +Baie d’Hudson, et la flottille s’enfonça presque jusqu’aux +bordages sous le poids supplémentaire du +poisson sec et du pemmican. Enfin, bateaux et +pirogues, emportés par le courant rapide du Mackenzie, +plongèrent dans la grande solitude.</p> + +<p>Tous les petits affluents donnant quelque espoir +de réussite furent prospectés, mais la décevante +boue aurifère attirait les hommes toujours au Nord. +Au Grand Ours, vaincus par l’effroi qu’ils ressentent +habituellement devant les terres inconnues, les métis +commencèrent à déserter, et le Fort de Bonne Espérance +vit les derniers et les plus courageux courbés +sous les câbles de touage, luttant contre le courant +dans lequel ils avaient été traîtreusement entraînés.</p> + +<p>Seul, Jacques Baptiste demeura. N’avait-il pas +juré d’aller, s’il le fallait, jusqu’à la glace éternelle ?</p> + +<p>Maintenant, ils devaient consulter à chaque instant +les cartes dressées en majeure partie d’après +ouï-dire.</p> + +<p>La nécessité de se hâter leur apparaissait impérieuse, +car le soleil avait déjà dépassé le solstice +septentrional, ramenant l’hiver dans sa course vers +le Sud.</p> + +<p>Longeant le rivage de la baie où le Mackenzie se +jette dans l’Océan Arctique, ils pénétrèrent dans +l’embouchure de la Rivière de la Pelure.</p> + +<p>Alors commença le rude travail de remonter le +courant et les deux Incapables se montrèrent plus +apathiques que jamais.</p> + +<p>Le câble de halage et la perche, la pagaie et la +remorque, les rapides et les portages, toutes ces tortures +donnèrent à l’un le dégoût le plus profond pour +les grands hasards de la vie et, à l’autre, l’occasion +d’écrire une terrible histoire vécue.</p> + +<p>Un jour ils se révoltèrent.</p> + +<p>Devant la bordée d’injures que leur déversa +Jacques Baptiste, ils redressèrent la tête comme des +reptiles qu’on écrase, mais le métis les roua de coups +et les renvoya à leur tâche, meurtris et ensanglantés. +Pour la première fois, ils venaient d’avoir affaire à +un homme.</p> + +<p>Abandonnant leur flottille aux sources de la Pelure, +tous passèrent le reste de l’été sur le grand portage +au-dessus de la chute du Mackenzie, dans la direction +du Rat-de-l’Ouest. Cette petite rivière se jette dans +le Porc-Épic, qui à son tour rejoint le Yukon +au point où cette importante artère du Nord s’incurve sur le +cercle arctique.</p> + +<p>Mais l’hiver les avait gagnés de vitesse dans leur +course ; un beau jour, ils durent amarrer leurs radeaux +à la glace épaisse qui se formait dans les baies +et débarquer en hâte leurs équipements. La nuit +même, la rivière se solidifiait, puis se dégageait plusieurs +fois. Le lendemain matin, elle s’était endormie +pour de bon.</p> + +<hr> + + +<p>— Nous ne pouvons être à plus de quatre cents +milles du Yukon, déclara Sloper, en multipliant +l’échelle de la carte par la largeur de l’ongle de son +pouce.</p> + +<p>Pendant cette discussion qui tirait à sa fin, les +deux Incapables n’avaient cessé de geindre sur leur +malheureux sort.</p> + +<p>— Le Poste de la Baie d’Hudson, c’est de la vieille +histoire ! Il ne sert plus à rien, répondit Jacques +Baptiste.</p> + +<p>Son père avait accompli autrefois ce trajet pour +la Compagnie des fourrures et laissé sur la piste deux +orteils gelés.</p> + +<p>— Tu perdu la boule ! s’écria un autre. Tu prétends +qu’il n’y a pas de blancs ?</p> + +<p>— Pas un ! affirma Sloper d’un air sentencieux.</p> + +<p>Mais Dawson se trouve encore à cinq cents milles plus +loin en remontant le Yukon. Un bon millier de milles +d’ici, au bas mot !</p> + +<p>Weatherbee et Cuthfert gémirent en chœur.</p> + +<p>— Combien de temps cela peut-il prendre, Baptiste ?</p> + +<p>Le métis réfléchit un instant. — Travaillant comme +diables, et tous tenir le coup, on peut compter dix, +vingt, quarante ou cinquante jours. Mais si ces deux +poupons venir avec nous (et il désignait les Incapables) +impossible dire. Peut-être quand il gèlera +en enfer, peut-être même pas à ce moment-là !</p> + +<p>La confection des raquettes et des mocassins +cessa aussitôt. En s’entendant appeler, un homme +sortit d’une vieille cabane près de laquelle brûlait +le feu du camp et les rejoignit.</p> + +<p>Cette cabane constituait un des nombreux mystères +qui dorment dans les vastes solitudes du Nord. +Quand et par qui avait-elle été bâtie ? Personne +n’aurait pu le dire. Dehors, deux tombes, marquées de +deux gros tas de pierres, renfermaient peut-être le +secret de ces précurseurs. Mais quelle main avait +entassé les pierres ?</p> + +<p>Il était temps de partir. Jacques Baptiste s’arrêta +en ajustant un harnais, et immobilisa dans la neige +le chien récalcitrant.</p> + +<p>Le cuisinier fit un geste de protestation contre le +retard qui lui était imposé, ajouta une poignée de +lard dans une marmite de haricots qui chauffaient +à gros bouillons, et prêta l’oreille. Sloper se leva. Son +apparence chétive contrastait d’une façon grotesque +avec la mine superbe des Incapables. Faible, le teint +olivâtre, échappé d’un trou à fièvre de l’Amérique +du Sud, il avait voyagé sous toutes les latitudes, et +cependant il se sentait toujours à même de se mesurer +avec quiconque. Il ne pesait certainement pas +quatre-vingt livres, y compris son lourd couteau de +chasse, et son poil grisonnant montrait qu’il n’était +plus jeune.</p> + +<p>Les muscles frais et dispos de Weatherbee ou de +Cuthfert auraient pu accomplir dix fois l’effort des +siens, et malgré tout il se piquait de faire crever ces +deux-là à la première étape.</p> + +<p>Pendant toute la journée, il avait exhorté ses +camarades plus vigoureux à risquer un trajet d’un +millier de milles parmi les plus terribles difficultés +qu’on puisse imaginer. En lui s’incarnait le caractère +remuant de sa race ; la vieille ténacité du Teuton, +jointe au besoin d’action et à la vivacité du +Yankee, tenait la chair soumise à l’esprit.</p> + +<p>— Ceux qui veulent partir avec les chiens aussitôt +que la glace le permettra, n’ont qu’à le dire.</p> + +<p>— Moi ! crièrent huit voix, faites pour égrener le +chapelet de jurons le long d’une rude piste sur des +milliers de milles.</p> + +<p>— Avis contraire ?</p> + +<p>— Moi, moi !</p> + +<p>Pour la première fois, les Incapables se mettaient +d’accord sans tenir compte de leurs intérêts personnels.</p> + +<p>— Et que prétendez-vous faire ? demanda Weatherbee +d’un ton agressif.</p> + +<p>— La majorité a décidé ! La majorité a décidé ! +s’écrièrent les autres.</p> + +<p>— Si vous nous faussez compagnie, l’expédition +peut échouer, reprit suavement Sloper, mais je crois +qu’en travaillant dur, nous nous passerons bien de +vous. Qu’en dites-vous, les gars ?</p> + +<p>L’écho répéta leurs exclamations.</p> + +<p>— Mais voyons, hasarda Cuthfert, très embarrassé. +Que peut faire un pauvre type comme moi ?</p> + +<p>— Viens-tu avec nous ?</p> + +<p>— N… non !</p> + +<p>— Alors reste, si cela te fait plaisir. C’est pas nous +qui trouverons à redire.</p> + +<p>— Tu pourrais peut-être t’arranger avec ton +propre à rien de compagnon, avança un lourd +Américain de l’Ouest, qui venait de Dakota, en +désignant Weatherbee. Lui te demandera sûrement +de travailler quand il s’agira de faire la cuisine et de +ramasser du bois.</p> + +<p>— Alors l’affaire est terminée, conclut Sloper. +Nous, nous partirons demain pour camper à cinq +milles d’ici, afin de tout mettre en ordre de marche, +et de nous rendre compte si nous n’avons rien oublié.</p> + +<hr> + + +<p>Les traîneaux grinçaient sur leurs patins garnis +d’acier et les chiens s’évertuaient à tirer, courbés +dans les harnais où ils étaient condamnés à mourir.</p> + +<p>Jacques Baptiste s’arrêta à côté de Sloper pour +regarder une dernière fois la cabane. La fumée +s’échappait en volutes mélancoliques de la cheminée +de tôle. Les deux Incapables les regardèrent partir +du seuil de la porte.</p> + +<p>Sloper posa la main sur l’épaule de son camarade.</p> + +<p>— Jacques Baptiste, as-tu jamais entendu parler +des chats de Kilkenny ?</p> + +<p>Le métis secoua la tête négativement.</p> + +<p>— Eh bien ! mon vieux copain, les chats de Kilkenny +se sont entre-dévorés jusqu’à ce qu’il ne +restât de chacun d’eux ni peau, ni poils, ni le moindre miaulement. +Tu entends ? Rien de rien. Or, ces deux individus +ont les bras retournés. Ils n’en ficheront pas +un coup, cela nous le savons. Pendant tout l’hiver, +un hiver morne et interminable, ils resteront seuls. +N’ai-je pas raison de les comparer aux chats de Kilkenny ?</p> + +<p>Ce qu’il y avait du Français dans Baptiste lui fit +hausser les épaules, mais l’Indien en lui resta coi. +N’importe, son mouvement d’épaules était significatif +et gros de prophétie.</p> + +<hr> + + +<p>Au début, tout alla bien dans la petite cabane. +Les rudes plaisanteries de leurs camarades avaient +inculqué à Weatherbee et Cuthfert le sens des responsabilités +qui leur incombaient. En somme, le travail +n’écrasait pas deux hommes en pleine vigueur. +L’absence de leur cruel fustigateur, ce terrible métis, +avait ramené en eux une agréable réaction. Chacun +d’eux s’évertua à surpasser l’autre, et ils exécutèrent +leurs menues tâches avec un empressement +qui eût fait écarquiller les yeux à leurs camarades +s’épuisant à présent, corps et âme, sur la Longue +Piste.</p> + +<p>Tout souci avait disparu. La forêt qui les entourait +sur trois côtés constituait un bûcher inépuisable. +A quelques pas de leur porte, sommeillait la +rivière du Porc-Épic, et d’un trou de sa robe de +glace jaillissait une source bouillonnante, claire +comme le cristal, bien que terriblement froide. Mais +ils ne tardèrent pas à y trouver un inconvénient. +Le trou s’obstinait à geler, les contraignant pendant +de longues heures à rompre la glace.</p> + +<p>Les constructeurs inconnus de la cabane avaient +prolongé les poutres de côté pour servir de support +à une cache sur le derrière. Là s’entassaient en vrac +les provisions des deux associés, trois fois plus que +suffisantes. Mais la plus grande partie était de nature +à réparer les forces nerveuses et musculaires, plutôt +qu’à chatouiller agréablement le palais. Il y avait du +sucre en abondance pour deux hommes ordinaires. +Mais ces deux-ci n’étaient guère que des enfants. +Ils eurent vite découvert les bienfaits de l’eau chaude +saturée à point avec du sucre ; ils trempèrent sans +parcimonie leurs galettes et ramollirent leurs croûtons +dans le doux sirop blanc. Le café, le thé et surtout +les fruits secs subirent de désastreux ravages. +Leur première discussion naquit à propos du sucre. +Et c’est une grande affaire quand deux hommes, +qui dépendent l’un de l’autre pour toute compagnie, +commencent à se quereller.</p> + +<p>Weatherbee aimait à pérorer sur la politique et +Cuthfert, qui s’était borné jusqu’alors à détacher ses +coupons et à laisser la chose publique se débrouiller +de son mieux, se désintéressait de la question ou +bien se répandait en d’effarantes épigrammes. Mais +l’employé était trop obtus pour apprécier l’expression +adroite de la pensée, et cette dépense inutile +d’esprit irritait Cuthfert. Habitué à éblouir les gens +par son éloquence, le manque d’auditoire constituait +pour lui une véritable souffrance. Il se tint pour +offensé et, inconsciemment, il fit retomber tout le +poids de ce grief sur son pauvre diable de compagnon.</p> + +<p>A part leur existence actuelle, ils n’avaient rien +de commun et leurs mentalités ne présentaient +aucun point de contact. Weatherbee était un gratte-papier +qui, de toute sa vie, n’était sorti de ses bureaux ; +Cuthfert, maître ès arts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, tripotait la peinture à +l’huile et avait écrit pas mal de choses. L’un était +un homme de basse classe qui se regardait comme +un homme du monde, l’autre un gentilhomme qui +avait conscience de l’être. De là on peut conclure +qu’un personnage peut être de qualité, sans posséder +les premiers éléments de la vraie camaraderie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Master of Arts.</span> Grade universitaire correspondant à +notre baccalauréat.</p> +</div> +<p>Le scribe était aussi sensuel que l’autre était +artiste. Ses aventures d’amour, racontées avec force +détails, et pour la plus grande partie forgées dans +son imagination, affectaient le délicat maître ès arts, +comme l’eussent fait les relents d’un égout.</p> + +<p>Il considéra son compagnon comme un animal +malpropre et inculte, dont la place était dans la +fange avec les pourceaux. Il ne put s’empêcher de le +lui dire ; celui-ci le traita en revanche de femmelette +et de voyou. Sa vie en eût-elle dépendu, +Weatherbee n’eût pu dire exactement ce qu’il entendait +par « voyou », mais n’importe, le mot le satisfaisait.</p> + +<p>Weatherbee chantait, en détonnant toutes les +trois notes, des chansons comme le <i>Cambrioleur de +Boston</i> ou <i>Le Joli Mousse</i> pendant des heures entières. +Cuthfert en pleurait de rage jusqu’à ce que, +sa patience à bout, il s’enfuît au dehors. Mais la +situation était sans issue. Il ne pouvait longtemps +supporter l’intensité du froid ; la petite cabane, où +s’entassaient les couchettes, le poêle, la table et tout +le reste, les bloquait dans un espace de dix pieds sur +douze. La seule présence de l’un devenait pour +l’autre une sorte d’injure continuelle, et ils se confinaient +dans de mornes silences qui, de jour en jour, +augmentaient en durée et en intensité. Parfois une +lueur dans le regard ou un pli de la lèvre trahissait +ce qu’il y avait de meilleur en eux, bien qu’ils s’efforçassent +de s’ignorer entièrement l’un l’autre pendant +ces périodes de mutisme. Et chacun, de son côté, +s’étonnait de ce que Dieu eût pu créer un être semblable +à son compagnon.</p> + +<p>Ils avaient si peu d’occupations que le temps +devenait pour eux un fardeau intolérable. Leur +paresse s’accrut encore de ce fait. Ils tombèrent +dans une léthargie physique à laquelle il leur fut +impossible de se soustraire et ils se révoltèrent à +l’idée d’accomplir la plus minime tâche.</p> + +<p>Un matin que Weatherbee devait, à son tour, préparer +le déjeuner commun, il se glissa hors de ses couvertures, +et, pendant que son compagnon ronflait, +alluma d’abord la lampe à huile, puis le poêle. Les +bouilloires étaient gelées et il n’y avait pas dans la +cabane d’eau pour se laver. Il ne s’en inquiéta pas le +moins du monde. En attendant que l’eau dégelât, il +coupa quelques tranches de lard et se plongea dans +le travail délectable de pétrir le pain.</p> + +<p>Cuthfert l’avait sournoisement observé entre ses +paupières mi-closes. Il s’ensuivit une scène au cours +de laquelle ils ne se ménagèrent pas les malédictions +et ils convinrent que chacun d’eux, désormais, préparerait +sa nourriture. Une semaine plus tard, Cuthfert +négligeait ses ablutions matinales ; il n’en mangea +pas moins de bon cœur le repas qu’il s’était fait +cuire. Weatherbee se moqua de lui, après quoi la +ridicule habitude de se débarbouiller disparut complètement +de leur existence.</p> + +<p>En voyant diminuer leur approvisionnement de +sucre et autres petites douceurs, ils commencèrent +à craindre de n’en avoir pas la quantité qui leur +revenait à chacun, et, afin de ne point se trouver +lésés, ils se mirent à s’en gaver. De cette lutte de +gloutonnerie, les friandises pâtirent aussi bien que +les hommes. Leur sang s’appauvrit du manque de +légumes frais et du défaut d’exercice, de repoussants +boutons de couleur rougeâtre leur couvrirent le +corps. Cependant, ils refusèrent encore de tenir +compte de cet avertissement. Bientôt leurs muscles +et leurs articulations se mirent à enfler, leur chair +noircit et leurs bouches, leurs gencives et leurs +lèvres prirent une teinte crêmeuse. Loin de se trouver +rapprochés par leurs misères, ils se bornaient à +surveiller l’un sur l’autre les symptômes du scorbut +qui progressait.</p> + +<p>Ils ne prêtèrent plus la moindre attention à leur +apparence physique, et par là même oublièrent la décence +la plus élémentaire. Jamais plus ils ne prirent +la peine de faire leurs lits, ou de renouveler au-dessous +la couche de branchages de sapin, et la cabane +ressembla à une véritable porcherie.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant il leur était impossible de passer leur +temps sous leurs couvertures, comme ils l’eussent +désiré ; le froid était inexorable et le poêle exigeait +de fortes quantités de combustible. Leurs cheveux +et leurs barbes devenaient hirsutes, et leurs hardes +auraient rebuté un chiffonnier. Mais ils ne s’en +souciaient pas. Ils étaient malades et personne ne +pouvait les voir ; en outre, tout mouvement leur +était pénible.</p> + +<p>A tout cela venait s’ajouter un nouveau sujet +d’inquiétude — la peur du Nord. Cette peur, fille +à la fois du Grand Froid et du Grand Silence, était +née dans les ténèbres de décembre quand le soleil +avait plongé pour de bon derrière l’horizon du Sud. +Elle les affectait suivant leurs mentalités différentes. +Weatherbee, en proie aux superstitions les +plus grossières, faisait de son mieux pour évoquer +les esprits des inconnus qui dormaient dans leurs +tombeaux. Il s’y passionnait et il rêvait qu’ils sortaient +du froid pour venir vers lui, se blottissaient +dans ses couvertures et lui contaient les aventures +et les tracas qui avaient précédé leur trépas. Il +s’arrachait à leur contact en les sentant se rapprocher +de lui et mêler aux siens leurs membres +glacés ; et quand ils lui chuchotaient à l’oreille les +secrets de l’avenir, la cabane retentissait de ses hurlements +de terreur.</p> + +<p>Cuthfert n’y comprenait rien — car les deux compagnons +ne se parlaient plus — et lorsque ces cris le +réveillaient, il ne manquait jamais de saisir son +revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait +nerveusement, son arme braquée sur le dormeur +inconscient. Il se figura que l’homme devenait fou +et commença à craindre pour son existence.</p> + +<p>Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète. +L’artisan inconnu qui avait construit la +cabane, poutre par poutre, avait fixé une girouette +sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait +invariablement le Sud ; certain jour, irrité de +la voir dans cette même position il la tourna +vers l’Est et la surveilla attentivement ; mais pas +un souffle d’air ne la fit remuer ; alors il la déplaça +vers le Nord, en jurant de ne plus y toucher tant que +le vent ne soufflerait point. Mais le calme surnaturel +de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait au +milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait +viré. Une déviation de dix degrés aurait suffi pour +le contenter. Mais non, elle restait fixée au-dessus +de sa tête, immuable comme le Destin. Son imagination +se mit à battre la campagne et bientôt il considéra +la girouette comme une sorte de fétiche.</p> + +<p>Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait +à travers les mornes étendues, et laissait la +peur envahir son âme. Il s’attardait à rêver à l’Invisible +et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le +fardeau de l’éternité. Tout, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, possédait +cette action déprimante — l’absence de vie et de +mouvement, les ténèbres, la paix infinie de cette +contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel +chaque battement du cœur retentit, la forêt +imposante qui, dirait-on, recèle quelque chose +d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots +ni l’imagination ne sont capables de rendre.</p> + +<p>Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps, +avec ses nations industrieuses et ses vastes entreprises, +lui semblait déjà bien loin.</p> + +<p>Parfois des réminiscences le hantaient — souvenirs +de marchés publics, d’expositions, de rues populeuses, +de toilettes, de soirées, de fonctions sociales, +d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait +connus — mais c’étaient là comme les souvenirs confus +d’une vie qu’il eût vécue des centaines d’années auparavant +sur une autre planète. Ces visions devenaient +pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de +la girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait +pas à admettre l’existence réelle des terres du +Sud et à se figurer qu’en ce moment même, elles bourdonnaient +de vie et de mouvement. Non, il n’y avait +pas de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de +mariages. Derrière ce morne horizon s’étendaient +de vastes solitudes et d’autres plus immenses encore. +Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère +lourde du parfum des fleurs. Ce n’étaient là que +d’anciens rêves de paradis. Les pays lumineux de +l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante Arcadie +et les Iles bénies des Bienheureux. Ah ! ah ! Son +rire fendit le néant et ce bruit inaccoutumé le surprit. +Il n’y avait pas de soleil. Tout cela représentait +l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était le seul +habitant.</p> + +<p>Mais Weatherbee ? En ces instants-là, Weatherbee +n’entrait pas en ligne de compte. Il le considérait +comme un Caliban, un fantôme monstrueux enchaîné +à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque +crime oublié.</p> + +<p>Il vivait en compagnie de la Mort parmi les +défunts, démoralisé par le sentiment de son propre +néant, écrasé sous la masse puissante des âges révolus. +La solennité de toutes choses l’épouvantait. +Tout y concourait, sauf lui-même : la cessation complète +du vent et du moindre mouvement, l’immensité +des terres sauvages couvertes de neige, la +hauteur du ciel et la profondeur du silence.</p> + +<p>Cette girouette ! Si seulement, elle voulait tourner. +Si la foudre pouvait tomber, ou la forêt s’embraser. +L’effondrement des cieux, le fracas du Jugement +Dernier ! N’importe quoi, n’importe quoi ! Mais +non, rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la +Peur du Nord étreignait son cœur de ses doigts de +glace.</p> + +<p>Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra +une piste sur le bord du fleuve — c’était l’empreinte +légère d’un lièvre à raquettes sur le fin duvet de la +neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie +existait donc dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> ! Il la suivrait, +l’étudierait, ne la lâcherait pas des yeux. Oubliant +l’enflure de ses membres, il s’élança à travers la +blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il +s’enfonça dans la forêt, et le court crépuscule de midi +s’évanouit. Il continua sa poursuite jusqu’à ce que +la nature épuisée, reprenant ses droits, le couchât +anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre +lui-même, en découvrant que la piste n’avait existé +que dans son imagination.</p> + +<p>Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant +sur les mains et sur les genoux, les joues gelées +et ressentant dans les pieds un étrange engourdissement.</p> + +<p>Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit +même pas à le secourir. L’autre piqua une aiguille +dans ses orteils sans éprouver la moindre sensation, +puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la +gangrène s’y était mise.</p> + +<p>Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent, +les morts désertaient plus souvent leurs tombeaux +et ne le laissaient plus en paix, même durant son +sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur +leur apparition, et chaque fois qu’il passait près des +deux tertres, il était secoué de frissons.</p> + +<p>Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent +avec eux pour une certaine tâche. Plein d’une horreur +indicible, il se réveilla entre les deux tas de +pierres et se sauva comme un fou vers la cabane, +mais il avait dû rester dehors un certain temps, car +il rentra aussi avec les joues et les pieds gelés.</p> + +<p>Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par +leur présence obstinée, il bondissait autour de la +hutte, massacrant l’air à coups de hache, et détruisant +tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces +combats avec les fantômes, Cuthfert se blottissait +dans ses couvertures et suivait tous les mouvements +du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop.</p> + +<p>Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises, +l’employé remarqua l’arme braquée sur lui. Ses +soupçons s’éveillèrent et désormais lui aussi vécut +en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point +que chacun d’eux se retournait avec un sursaut +d’effroi dès que l’autre passait derrière lui. Cette +appréhension se changea bientôt en une manie qui +les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient +tacitement brûler la lampe toute la nuit et +veillaient, avant de se coucher, à ce qu’elle fût abondamment +garnie de graisse.</p> + +<p>Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer +l’autre et, pendant de longues heures, ils restaient +les yeux ouverts, grelottant sous leurs couvertures, +les doigts sur la gâchette.</p> + +<p>Tant par la Peur du Nord que par le surmenage +de leur cerveau et par le ravage du mal, ils perdaient +toute apparence humaine et arrivaient à ressembler +à des bêtes sauvages traquées et aux abois.</p> + +<p>Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient +devenus noirs et leurs orteils se détachaient à la +première et à la seconde phalange. Chaque geste +leur était une souffrance, mais le poêle insatiable exigeait +de leurs pauvres corps une rançon de tortures. +Tous les jours il réclamait sa nourriture — comme +Shylock la livre de chair — et les malheureux se +traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper +du bois.</p> + +<p>Un jour, comme ils rampaient à la recherche de +branches mortes, ils pénétrèrent à leur insu dans +un boqueteau par deux côtés opposés. Soudain, deux +spectres désorbités se trouvèrent face à face. La +maladie les avait transformés au point qu’il leur fut +impossible de se reconnaître. Ils se redressèrent, +hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur leurs moignons ; +ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se battirent +à coups de griffes, comme de véritables démons +jusqu’à ce qu’ils se fussent aperçus de leur méprise.</p> + +<p>Parfois aussi ils revenaient à leur état normal. +Pendant une de ces accalmies, ils divisèrent en deux +parts égales le sucre, principal objet de leurs dissentiments. +Il n’en restait plus que quelques tasses +dans leurs sacs, rangés dans la cache ; aussi chacun +d’eux, pris de défiance, surveillait le sien avec des +yeux jaloux.</p> + +<p>Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine +se déplacer, démoralisé par la souffrance, la tête +vide, la vue incertaine, il rampa jusqu’à la cache, +sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de Weatherbee +pour le sien.</p> + +<p>Janvier venait de commencer lorsque cet événement +se produisit. Le soleil était, depuis quelque +temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud et, à +l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots +de lumière jaune sur le ciel septentrional.</p> + +<p>Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit +une amélioration physique aussi bien que morale.</p> + +<p>Midi approchait, le jour s’éclaircissait ; il se traîna +dehors pour jouir de l’éphémère clarté qu’il considérait +comme une promesse des futures intentions +du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux, +rampa à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige, +sous la girouette immobile, et attendirent.</p> + +<p>La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres +climats, lorsque la désolation s’abat sur la nature, +il y existe tout de même une sorte d’espoir +latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant +interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil.</p> + +<p>Les deux hommes se figuraient avoir vécu des +siècles dans cette paix sépulcrale. Ils ne pouvaient +invoquer aucun chant du passé, ni imaginer aucun +chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible +de l’éternité, ils l’avaient toujours connu.</p> + +<p>Leurs yeux restaient fixés sur le Nord ; invisible, +derrière eux, caché par les montagnes qui se dressaient +vers le Sud, le soleil glissait vers le zénith +d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette +scène grandiose, ils regardaient la fausse aurore +grandir peu à peu. Une faible flamme apparut et +s’éteignit presque ; puis elle s’accrut, passant tour +à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune +safran. Elle devint si éclatante que Cuthfert se +figura un instant que l’astre était derrière elle — c’eût +été un miracle que le lever du soleil au Nord !</p> + +<p>Soudain, sans avertissement ni transition, le +tableau s’évanouit. Le ciel se décolora. La lumière du +jour avait disparu. Leur respiration était haletante.</p> + +<p>Mais qu’arrivait-il ?… de menues parcelles scintillantes +de givre brillaient dans l’air et voici que +du côté du Nord la girouette projetait sur la +neige une vague silhouette. Une ombre ! Une +ombre !</p> + +<p>Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement +vers le Sud. Une frange dorée sur le versant +neigeux de la montagne les remplit de joie un instant, +puis disparut elle aussi.</p> + +<p>Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans +les yeux. Un apaisement étrange s’était emparé +d’eux ; ils se sentaient irrésistiblement entraînés +l’un vers l’autre. Le soleil revenait ! Ils en jouiraient +demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune +de ses visites se prolongerait davantage et le +temps viendrait où, dans leur ciel, il n’y aurait ni +nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais +au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus. +L’hiver de glace serait terminé, les vents souffleraient, +et les forêts renverraient leurs échos ; la +terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie +renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet +horrible cauchemar et regagneraient le Sud. D’un +mouvement spontané, ils se penchèrent en avant, +et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains +estropiées, gonflées et tordues que cachaient leurs +moufles.</p> + +<p>Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La +terre du Nord est inexorable et l’âme des hommes, +là plus qu’ailleurs, reste soumise à d’étranges lois, +incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé +en pays lointain.</p> + +<hr> + + +<p>Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four +un poêlon de pâte, se surprit à songer à ce que les chirurgiens +pourraient faire de ses pieds quand il serait +de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin maintenant.</p> + +<p>Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout +à coup, il éclata en une volée de jurons qui s’arrêtèrent +net. L’autre lui avait volé son sac de sucre.</p> + +<p>Les choses auraient pu tourner mal, si les deux +fantômes n’étaient sortis de dessous leurs pierres, +pour lui refouler les injures dans la gorge. Ils l’attirèrent +doucement hors de la cache qu’il oublia de +refermer.</p> + +<p>— Enfin, le but était atteint, songea-t-il ; l’événement +que, dans ses rêves, ils lui avaient prédit, +allait se réaliser.</p> + +<p>Ils le conduisirent toujours aussi doucement au +tas de bois, et lui mirent la hache dans la main. +Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte de la cabane, +et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en +juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit +sec du loquet rentrant dans sa gâche. Et il sentait +qu’ils restaient dehors à l’attendre pendant qu’il +accomplirait sa besogne.</p> + +<p>— Carter ! dis donc ! Carter !</p> + +<p>Effrayé par l’expression du visage de son compagnon, +Percy Cuthfert se hâta de mettre la table entre +eux deux.</p> + +<p>Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage +de l’autre ne trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt +la patiente détermination de celui qui a une certaine +tâche à accomplir et s’en acquitte méthodiquement.</p> + +<p>— Eh bien ! Quoi ? Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>L’employé recula, coupant la retraite vers la +porte, mais sans proférer une parole.</p> + +<p>— Voyons Carter, Voyons ! expliquons-nous ! +Calme-toi !</p> + +<p>Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement ; +d’un pas léger il se dirigea vers son lit où +se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux fixés sur +le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette +en saisissant en même temps son revolver.</p> + +<p>— Carter !</p> + +<p>La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il +brandit son arme et fit un bond en avant. La hache +mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut l’impression +que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé +lui tomba dessus de tout son poids, lui étreignant la +gorge de ses doigts flasques.</p> + +<p>La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert, +et tandis que ses poumons haletaient de l’effort +pour se libérer, il fouillait au hasard parmi ses couvertures +pour la retrouver. Puis il se souvint. Il +glissa la main pour atteindre le couteau attaché à la +ceinture de l’employé et, dans cette dernière prise +de corps, ils s’enlacèrent étroitement.</p> + +<p>Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller. +Il ne pouvait plus remuer la partie inférieure de son +corps. Le poids inerte de Weatherbee l’écrasait et +le clouait sur place, comme un loup pris au piège.</p> + +<p>Une odeur familière remplissait la cabane ; il se +rendit compte que le pain était en train de brûler ; +mais que lui importait ? il n’en aurait plus jamais +besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre +dans la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été +si avare les derniers jours. La girouette tournerait-elle +encore ? Elle tournait peut-être en ce moment ? +Pourquoi pas ? Ne venait-il pas d’apercevoir le soleil ? +Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était +impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que +l’employé était si lourd.</p> + +<p>Comme la cabane se refroidissait vite ! Le feu devait +être éteint, et le froid pénétrait. Il était déjà +au-dessous de zéro, et la glace grimpait à l’intérieur +de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue +expérience, il pouvait mesurer les progrès de son +invasion par l’abaissement de la température dans +la cabane. Le gond inférieur devait être déjà blanc +en ce moment.</p> + +<p>Est-ce que son histoire parviendrait seulement +aux oreilles du monde ? Qu’en penseraient alors ses +amis ? Ils la liraient vraisemblablement en buvant +leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait +les entendre. — « Pauvre vieux Cuthfert », murmuraient-ils, +« il n’était pas si mauvais bougre après +tout. » Il sourit de leurs appréciations et continua sa +route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours +la même foule dans la rue ; mais, chose étrange, personne +ne remarquait ses mocassins de peau d’élan +et ses jambières en lambeaux.</p> + +<p>S’il prenait un cab ! Après le bain, un tour chez +le coiffeur ne ferait pas mal. Non ! il mangerait +d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des légumes ; +comme tout était succulent ! Et qu’était-ce ? +Des rayons de miel laissant couler un liquide ambré. +Mais pourquoi tant en apporter ? Ah ! ah ! +Il ne pourrait jamais tout manger !</p> + +<p>— Cirer les souliers ? Mais comment donc !</p> + +<p>Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait +avec ébahissement de bas en haut ; se rappelant +qu’il était chaussé de mocassins en peau d’élan, il +s’éloignait en hâte.</p> + +<p>Attention ! la girouette a sûrement tourné. Non, +un simple bourdonnement dans ses oreilles, c’était +tout, un simple bourdonnement.</p> + +<p>La glace devait maintenant dépasser le loquet et +probablement elle recouvrait le gond supérieur. +Entre les poutres bourrées de mousse, de petites +pointes de givre commençaient à apparaître. Comme +elles étaient longues à venir ! Mais non, puisqu’une +nouvelle se montrait et puis encore une autre. +Deux ! trois ! quatre ! elles arrivaient trop vite +pour qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément +et voilà qu’une troisième les rejoignait ; +maintenant, on ne les voyait plus, elles s’étaient +toutes rejointes et formaient une nappe.</p> + +<p>Eh bien ! Il aurait de la société. Si jamais l’ange +Gabriel rompait l’immense silence du Nord, ils se +tiendraient côte à côte, la main dans la main, devant +le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait ! Dieu les +jugerait !</p> + +<p>Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans +l’inconscience.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">YAN, L’IRRÉDUCTIBLE</h2> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Car il n’y a pas de loi, ni de Dieu, ni des hommes,</div> +<div class="verse i">Qui vaille au nord du 53<sup>e</sup> degré de latitude.</div> +</div> + +</div> +</blockquote> + +<p>Yan roula à terre, jouant des pieds et des mains, +dans un mutisme farouche. Deux des trois hommes +qui s’accrochaient à lui se criaient des ordres, et +tentaient de maîtriser ce démon trapu et velu qui +ne cessait de gigoter. Le troisième poussa soudain +un hurlement. Son doigt était pris entre les dents de +Yan.</p> + +<p>— Assez blagué, Yan, calme-toi ! s’écria Bill +le Rouge d’une voix entrecoupée. En même temps, il +serrait le coup de Yan à l’étrangler. Que diable ! ne +peux-tu te laisser pendre sans faire tous ces embarras ?</p> + +<p>Mais Yan ne lâchait pas le doigt, et continuait à se +tortiller sur le sol de la tente, au grand dommage des +pots et des poêlons.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas un gentleman ! représenta +Taylor, dont le corps suivait le doigt, et qui se pliait +à tous les soubresauts de la tête de Yan. Vous avez +tué M. Gordon, le plus brave et le plus honnête +homme qui ait jamais battu la piste derrière les +chiens. Vous n’êtes qu’un assassin, et il ne vous reste +aucune dignité.</p> + +<p>— Tu n’es plus un frère, reprit Bill le Rouge, +autrement tu nous laisserais te passer la corde au +cou, sans résistance. Allons, Yan, sois chic avec les +copains. Tu nous as assez ennuyés. Cesse tes grimaces, +que nous puissions te pendre proprement et en un +tournemain. Ensuite, on n’en parlera plus.</p> + +<p>— Hardi, les gars ! brailla Lawson, l’ancien matelot.</p> + +<p>— Fourrez-lui la tête dans le pot aux haricots et +appuyez ferme !</p> + +<p>— Et mon doigt, Monsieur ? protesta Taylor.</p> + +<p>— Tu nous barbes avec ton doigt ! il nous gêne +rudement.</p> + +<p>— Mais je ne peux pas le retirer, Monsieur Lawson, +il est toujours dans la gueule du type et il me l’a à +moitié chiqué.</p> + +<p>— Attention aux étais !</p> + +<p>Au moment où Lawson lançait son cri d’avertissement, +Yan était parvenu à se relever à demi, et les +quatre hommes aux prises se bousculèrent à travers +la tente dans un pêle-mêle de peaux et de couvertures +qui mit à découvert le corps d’un homme +inanimé portant au cou la trace sanguinolente d’une +balle.</p> + +<p>L’accès de folie de Yan était cause de tout cela, +cette folie qui s’empare de l’homme qui, ayant dépouillé +depuis longtemps le grossier vernis de la +civilisation pour se vautrer dans la rudesse primitive, +voit un jour se dresser, dans son imagination, les +vallées fertiles de son pays natal et sent pénétrer dans +ses narines le parfum du foin coupé, de la verdure, +des fleurs et de la terre fraîchement labourée.</p> + +<p>Pendant cinq années glaciales, sa démence avait +eu le temps de germer au cours de son pénible labeur +le long du fleuve Stewart, à <span lang="en" xml:lang="en">Forty Mile</span>, <span lang="en" xml:lang="en">Circle City</span>, +Koyukuk, Kotzebue. Elle avait atteint son point +culminant à Nome, non la ville aux grèves d’or et +aux sables rouges, mais la Nome de 97, avant le +lotissement de la Cité de l’Enclume, ou l’organisation +du district de l’Eldorado.</p> + +<p>John Gordon, Yankee de naissance, aurait dû +faire preuve de plus de discernement. Pourquoi +avait-il lâché le mot blessant juste à un moment +où Yan, torturé par la nostalgie, grinçait des dents, +et où ses yeux, injectés, lançaient des flammes ?</p> + +<p>Il en était plus avancé ! La tente sentait à présent +la poudre ; un homme gisait immobile, et un +autre se débattait comme un rat acculé, en refusant +de se livrer à ses camarades, pour être pendu de la +façon discrète préconisée par eux.</p> + +<p>— Si vous vouliez bien me le permettre, Monsieur +Lawson, avant de continuer ce vacarme, je vous +indiquerais un excellent moyen pour forcer cette +vermine à desserrer les dents. Il ne veut ni me trancher +le doigt, ni me le lâcher. Il a l’astuce du serpent, +Monsieur, l’astuce du serpent !</p> + +<p>— La hachette ! vociféra le matelot, la hachette ! +Il glissa le tranchant près du doigt de Taylor, et +pesa sur les dents de l’homme. Yan tenait bon, +et respirait par le nez, en soufflant comma un +phoque.</p> + +<p>— Hardi tous ! Ça y est !</p> + +<p>— Merci bien, Monsieur. Quel soulagement !</p> + +<p>Et M. Taylor se mit en devoir d’immobiliser, à +pleins bras, les jambes de la victime qui s’agitait +éperdument.</p> + +<p>Mais, Yan, ensanglanté, écumant, jurant, persistait +dans sa rage féroce. Ses cinq années de glaces +semblaient s’être transformées d’un coup en un feu +infernal. Le groupe chancelait de ci de là, haletait, +suait comme un monstre cyclopéen et multipède, +jailli des profondeurs de la planète. La lampe fut +renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut +plus éclairée que par le jour crépusculaire de midi +dont la lueur arrivait à peine à percer la toile souillée +de la tente.</p> + +<p>— Pour l’amour de Dieu ! Yan ! supplia Bill le +Rouge, reprends tes esprits. Nous ne voulons ni te +faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout ça, simplement +te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que +c’en est effrayant. Et dire que nous avons pris la +piste ensemble, et tu me traites de la sorte ! Je n’aurais +jamais cru cela de toi, Yan !</p> + +<p>— Il a trop de sillage ! Amarre-lui les guiboles, +Taylor, et hale dessus !</p> + +<p>— Oui, Monsieur… monsieur Lawson. Quand je +vous préviendrai, portez tout votre poids sur lui.</p> + +<p>Le Kentuckien tâtonna autour de lui dans l’obscurité.</p> + +<p>— Allez-y maintenant, Monsieur, c’est le moment !</p> + +<p>Un mouvement de houle et deux cent cinquante +kilos de chair humaine oscillèrent et vinrent s’abattre +contre les parois de la tente ; les piquets s’arrachèrent, +les cordes cédèrent, et la toile s’affaissa, enveloppant +la mêlée dans ses plis graisseux.</p> + +<p>— Tu ne fais qu’aggraver ton cas ! poursuivit +Bill le Rouge, en enfonçant ses pouces dans un +gosier velu dont il avait réussi à terrasser le propriétaire. +Tu crois que tu ne nous a pas assez embêtés ? +Il va nous falloir maintenant perdre une demi-journée +à tout remettre en place, quand nous t’aurons +hissé en l’air.</p> + +<p>— Lâchez-moi ! Je vous en prie, Monsieur, bredouilla +Taylor.</p> + +<p>Bill le Rouge desserra son étreinte en grommelant, +et les deux hommes rampèrent vers le dehors. A ce +moment, Yan réussit à se débarrasser du matelot, +et détala à travers la plaine neigeuse.</p> + +<p>— Allez ! flemmards du diable ! Buck ! Bright ! +Cherche ! Attrape ! Attrape ! cria Lawson en s’élançant +à la poursuite du fuyard.</p> + +<p>Buck et Bright, suivis de tous les autres chiens, +eurent bientôt rejoint et cerné le meurtrier.</p> + +<p>Cette course n’avait aucune raison d’être ; il était +aussi futile pour Yan de chercher à fuir, que pour +les autres de vouloir l’en empêcher. D’un côté s’étendait +le désert, de l’autre la mer gelée. Sans provisions, +sans abri, il ne pouvait aller bien loin.</p> + +<p>Il eût été plus simple d’attendre son retour, que +la faim et le froid rendaient inévitable. Mais ces +hommes ne prenaient pas le temps de réfléchir. Une +sorte de démence s’était emparée d’eux. D’ailleurs, +le sang avait coulé et en eux parlait, tenace et brûlante, +la soif du sang.</p> + +<p>« La vengeance m’appartient », a dit le Seigneur, et +cela sous les climats tempérés où le soleil ardent +amollit l’énergie humaine. Mais dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, +la prière n’est efficace qu’appuyée de muscles +solides, et, de longue date, les hommes ne comptent +plus que sur eux-mêmes. On leur a affirmé que Dieu +était partout, alors qu’en réalité il obscurcit le pays +la moitié de l’année, afin, semble-t-il, qu’on ne puisse +le repérer : alors ils tâtonnent dans les ténèbres. +Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient parfois des doutes +sur les préceptes du Décalogue qu’ils estiment inefficaces +dans ce pays ?</p> + +<p>Yan fuyait éperdument, sans but, sous l’empire +d’une seule idée : « vivre ». Vivre ! Exister ! Buck +fila comme une flèche grise, mais le manqua. +L’homme le frappa comme un fou et trébucha. +Alors, les crocs luisants de Bright se refermèrent sur +son cou, et il s’abattit.</p> + +<p><i>Vivre ! Exister !</i> Il continua de lutter, sauvagement, +noyau d’une mêlée d’hommes et de chiens. +Son poing gauche était crispé dans le dos d’un chien-loup, +tandis que son bras entourait le cou de Lawson, +en sorte que chaque effort du chien contribuait à +suffoquer un peu plus l’infortuné matelot. La main +droite de Yan disparaissait dans la toison bouclée de +Bill le Rouge. Quant à M. Taylor, il gisait cloué au +sol, réduit à l’impuissance par le poids des autres.</p> + +<p>La situation était sans issue ; car la rage de Yan +lui donnait une force prodigieuse. Tout à coup, sans +motif apparent, il relâcha ses diverses prises et +s’étendit tranquillement sur le dos. Ses adversaires +se dégagèrent et se redressèrent.</p> + +<p>Yan ricana avec malice.</p> + +<p>— Mes amis, dit-il, vous m’avez demandé d’être +aimable. Maintenant, je le suis. Que voulez-vous de +moi ?</p> + +<p>— Allons ! cela va mieux, Yan. Calme-toi, répondit +gentiment Bill le Rouge. Je savais bien que tu ne +tarderais pas à retrouver ton bon sens. Calme-toi, +et nous allons liquider gentiment notre petite affaire.</p> + +<p>— Quoi ? Quelle affaire ?</p> + +<p>— Eh bien ! te pendre, voyons. Et tu devrais +remercier ta bonne étoile d’être tombé sur un gars +qui s’y connaît. C’est une opération que j’ai faite +plus d’une fois aux États, et je la réussis à merveille.</p> + +<p>— Pendre qui ? Moi ?</p> + +<p>— Dame !</p> + +<p>— Ah ! Ah ! Écoutez-le divaguer ! Donne-moi la +main, Bill, que je me relève, et que j’aille me faire +pendre.</p> + +<p>Il se remit péniblement sur pied, et jeta les yeux +autour de lui.</p> + +<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Herr Gott !</span> Vous l’entendez ? Il voudrait me +pendre ! Ho ! ho ! ho ! Viens-y donc !</p> + +<p>— Eh bien ! nous allons voir ! tête de Souabe ! +reprit ironiquement Lawson, tout en coupant une +sangle de traîneau qu’il enroula avec un soin qui ne +disait rien de bon. Le juge Lynch préside le tribunal +aujourd’hui !</p> + +<p>— Un moment ! s’écria Yan, et il se recula vivement +du nœud coulant qu’on lui présentait. J’ai +quelque chose à demander et une importante proposition +à faire. Kentucky, sais-tu ce que c’est que le +juge Lynch, toi ?</p> + +<p>— Oui, Monsieur, c’est une institution ancienne +et respectée d’hommes libres et de gentlemen. La +corruption peut se cacher sous la toge d’un magistrat, +Monsieur, mais on peut toujours faire confiance +au juge Lynch, pour rendre la justice sans frais +d’audience. Il se peut que des gens vendent la +loi et que d’autres l’achètent, mais, dans ce pays +éclairé, la justice est aussi libre que l’air que nous +respirons, aussi puissante que la liqueur que nous +buvons, aussi expéditive que…</p> + +<p>— Abrège ! que nous sachions ce qu’il veut ! +interrompit Lawson, troublant la péroraison du +discours.</p> + +<p>— Eh bien Kentucky ! réponds-moi. Quand un +individu en tue un autre, le juge Lynch le pend-il ?</p> + +<p>— Si sa culpabilité est suffisamment prouvée, +oui, Monsieur !</p> + +<p>— Et dans ton cas, Yan, les preuves abondent +pour en faire pendre une douzaine ! jeta Bill le +Rouge.</p> + +<p>— T’en fais pas, Bill. Je causerai après avec toi. +C’est autre chose que je veux savoir de Kentucky… +Et si le juge Lynch ne pend pas cet individu, qu’est-ce +qui arrive ?</p> + +<p>— Dans ce cas, l’homme est libre, et ses mains +sont lavées du sang qu’il a versé. De plus, Monsieur, +il est dit pour mémoire dans le texte de notre grande +et glorieuse Constitution, que nul ne peut être poursuivi, +au péril de sa vie, deux fois pour un seul et +même crime, ni en fait ni en paroles.</p> + +<p>— Et on n’a pas le droit de tirer sur lui, de l’assommer +à coups de bâton ou de lui faire autre mal ?</p> + +<p>— Non, Monsieur !</p> + +<p>— Bon ! Vous entendez ce que dit Kentucky, +têtes de pioches que vous êtes tous ! Maintenant, +c’est à Bill que je m’adresse. Tu connais ton affaire. +Bill, et tu vas me pendre tout chaud, n’est-ce pas ? +Qu’en dis-tu ?</p> + +<p>— Tu peux parier sur ta vie, Yan, que si tu ne +nous cherches plus d’histoires, tu auras lieu d’être +satisfait de mon travail. Je sais y faire.</p> + +<p>— Tu as de la tête, Bill, et tu as retenu pas mal de +choses. Alors, tu sais que deux et un font trois, pas +vrai ?</p> + +<p>Bill en convint d’un signe de tête.</p> + +<p>— Quand tu as deux choses, ce n’est pas trois, +pas vrai ? Alors suivez-moi bien, et je vais m’expliquer. +Pour une pendaison, il faut trois choses : il +faut avoir l’homme. Et d’une ! C’est moi. Il faut +une corde. Ça fait deux ! C’est Lawson qui la tient. +La corde doit être attachée à quelque chose. Et de +trois ! Promenez vos yeux sur le paysage et cherchez +cette troisième chose. Hein ? Qu’est-ce que vous en +pensez ?</p> + +<p>Machinalement, tous les regards balayèrent la +plaine de neige et de glace. C’était une surface uniforme, +sans contrastes ni saillies, triste, désolée et +désespérément monotone, puis la mer encombrée de +glaces, la pente douce du rivage, avec, comme fond, +des collines basses, et sur tout cela la neige étendait +son manteau.</p> + +<p>— Ni arbres, ni étais, ni cabanes, et de poteaux +télégraphiques pas davantage, gémit Bill le Rouge, +rien d’assez fort ni d’assez grand pour faire quitter +terre aux orteils d’un homme de cinq pieds ! J’abandonne +la partie ! Et il examina avec regret la portion +de l’anatomie de Yan placée entre la tête et +les épaules. J’abandonne, répéta-t-il tristement à +Lawson. Jette ta corde. Dieu n’a jamais voulu créer +cette contrée pour les nécessités de la vie, voilà un +fait manifeste.</p> + +<p>Yan se mit à ricaner triomphalement.</p> + +<p>— Je pense que je puis aller fumer une pipe dans +la tente ?</p> + +<p>— Les faits te donnent raison, Yan, mon fils, +reprit Lawson, mais tu n’es qu’une gourde, et ceci, +sache-le, ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est aux +gens de mer de venir vous donner des leçons, à vous, +tas de croquants. Savez-vous ce que c’est qu’une +paire de ciseaux ? Eh bien ! pigez-moi ça !</p> + +<p>Sans perdre de temps, le matelot exhuma une +paire de longues rames du tas d’objets hétéroclites +qu’ils avaient fourrés dans leur bateau au début de +l’hiver. Il les attacha ensemble, à peu près à angle +droit, par l’extrémité des palettes. Il enfonça les +poignées dans la neige jusqu’au sable. Puis, au point +d’intersection, il attacha deux cordes de tentes, fixa +l’une d’elles à un bloc de glace et tendant l’autre à +Bill le Rouge :</p> + +<p>— Voilà, mon gars ! Attrape ça et débrouille-toi !</p> + +<p>— Non ! non ! s’écria, Yan, en reculant et montrant +les poings : ça n’a rien à faire ! Je ne veux pas +être pendu. Approchez, tas de brutes, que je vous +rosse tous l’un après l’autre. Vous allez voir ce que +c’est qu’un diable. Je me ferai tuer, plutôt que de me +laisser pendre.</p> + +<p>Et il vit avec horreur sa potence se dresser en +l’air.</p> + +<p>Le marin et les deux autres hommes bondirent +sur le meurtrier, fou de rage. Tous trois roulèrent et +se débattirent furieusement dans la neige qu’ils +creusaient jusqu’au sol. Leur lutte inscrivait sur la +page blanche de la nature un chapitre de la tragédie +humaine.</p> + +<p>Chaque fois qu’il pouvait s’en saisir, Lawson +ligotait une main ou un pied de Yan. Ruant, griffant, +jurant, il finit, pouce après pouce, par être +réduit à l’impuissance, ficelé et traîné à l’endroit +où les rames inexorables étaient plantées dans la +neige comme un compas gigantesque.</p> + +<p>Bill le Rouge ajusta le nœud coulant, et lui plaça +la boucle sous l’oreille gauche, à l’instar du bourreau. +M. Taylor et Lawson empoignèrent l’autre +corde, n’attendant que l’ordre de hisser. Bill s’attardait +à contempler son œuvre avec une satisfaction +d’artiste.</p> + +<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Herr Gott !</span> Regardez donc !</p> + +<p>L’intonation de terreur qui perçait dans la voix +de Yan les fit tous se détourner.</p> + +<p>La tente aplatie s’était soulevée et, dans le crépuscule +grandissant, elle tendait des bras fantomatiques, +et titubait dans leur direction.</p> + +<p>Mais au même instant, John Gordon, ayant enfin +trouvé une issue, en sortait.</p> + +<p>— Quel sacré !…</p> + +<p>Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il aperçut +la scène.</p> + +<p>— Hé là ! Je ne suis pas mort ! hurla-t-il, en s’avançant +furieux vers le groupe.</p> + +<p>— Permettez-moi, monsieur Gordon, de vous +féliciter pour vous en être si bien tiré, aventura +M. Taylor.</p> + +<p>— Il était moins cinq, juste moins cinq !</p> + +<p>— Au diable tes félicitations ! J’aurais aussi bien +pu crever et pourrir ! Je ne vous dois aucun merci, +bande de…</p> + +<p>Et là-dessus, les sentiments de John Gordon se +traduisirent en un torrent tumultueux de mots +anglais, élégants, véhéments, accusateurs, et comprenant +uniquement des explétifs et des épithètes.</p> + +<p>— Il m’a simplement marqué, ajouta-t-il, après +avoir déversé sa rancune. Tu as déjà marqué du +bétail, Taylor ?</p> + +<p>— Oui, Monsieur, plus d’une fois, là-bas, dans le +Pays de Dieu.</p> + +<p>— Eh bien ! c’est précisément ce qui m’est advenu. +La balle n’a fait que m’effleurer la base du crâne en +haut de l’échine. J’ai été étourdi, mais il n’y a pas +de bobo.</p> + +<p>Il se tourna vers l’homme garrotté.</p> + +<p>— Debout Yan ! Je vais t’en mettre tant que tu +pourras en encaisser, ou tu vas me faire des excuses. +Déblayez la place, vous autres !</p> + +<p>— Pas du tout ! Déliez-moi, et vous allez voir ! +répliqua Yan l’irréductible, dont le démon intérieur +restait indompté. Quand je t’aurai rossé, ce sera le +tour des autres abrutis, l’un après l’autre, et tous tant +qu’ils sont !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">QUAND UN HOMME SE SOUVIENT</h2> + + +<p>Fortuné La Perle avançait péniblement sur la +neige, haletant et maudissant tour à tour sa déveine, +l’Alaska, Nome, les cartes et l’individu à qui il venait +de faire tâter de son couteau.</p> + +<p>Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore +vivante en son esprit : l’homme se cramponnant au +bord de la table et s’affaissant doucement par terre — les +jetons qui roulent et les cartes éparpillées, +le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise ; +les tenanciers des jeux cessant leurs appels et +le cliquetis des dés s’éteignant, la stupeur peinte sur +tous les visages ; puis un silence qui lui avait paru +interminable, et alors le grand cri de meurtre et la +houle de vengeance qui, accompagnant sa fuite, lançaient +à ses trousses toute une ville en furie.</p> + +<p>— Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant +dans l’obscurité pour gagner la grève.</p> + +<p>De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient : +tentes, cabanes, maisons de danse lâchaient +leurs occupants sur ses talons. Les cris des hommes +et les hurlements des chiens lui déchiraient les oreilles +et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle.</p> + +<p>Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants, +dépitée d’avoir en vain fouillé les tenèbres se +dispersa.</p> + +<p>Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement +à ses pas. Tournant la tête de temps à autre, +sans s’arrêter, il l’entrevoyait, tantôt se détachant +vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la +masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une +embarcation du port.</p> + +<p>Fortuné La Perle jurait faiblement, comme une +femme avec l’envie de pleurer causée par la fatigue, +et s’enfonçait plus avant dans le labyrinthe formé +par des amoncellements de glace, des tentes, des +trous de sondage. Il trébuchait sur des haussières +tendues et des piles de marchandises, s’empêtrait +dans des cordes de tentes, se cognait contre des piquets +bêtement plantés sur son chemin et s’abattait +à chaque instant sur des amas de neige et de +bois flotté.</p> + +<p>De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité, +il ralentissait son allure, étourdi par les battements +précipités de son cœur et sa respiration saccadée. +Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et +l’obligeait à reprendre sa course.</p> + +<p>Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il +frissonna. Son fatalisme de joueur attachait une signification +à la persistance de cette ombre silencieuse, +inexorable et tenace.</p> + +<p>Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au +bout et ne quitte les joueurs qu’après le règlement +des comptes.</p> + +<p>Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses, +et quand il se retourna vers l’intérieur des terres et +fila sur la toundra neigeuse, il ne fut pas surpris de +voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui.</p> + +<p>Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au +milieu d’un vaste espace libre et fit face à l’apparition. +La moufle de sa main droite glissa et son revolver +refléta la lueur incertaine des étoiles.</p> + +<p>— Ne tire pas ! Je ne suis pas armé !</p> + +<p>L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de +cette voix, La Perle sentit ses genoux trembler et, +en même temps, une impression de soulagement +dilata sa poitrine.</p> + +<p>Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure +différente si Uri Bram, ce soir-là, avait eu son +revolver, lorsque assis sur les bancs grossiers de +l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela +aussi qu’on peut attribuer certain voyage sur la +Grande Piste qu’il accomplit ultérieurement en +compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En +tout cas, il répéta :</p> + +<p>— Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver.</p> + +<p>— Alors, par le feu de l’enfer ! pourquoi me cours-tu +après ? s’écria le joueur, abaissant son arme.</p> + +<p>Uri Bram haussa les épaules.</p> + +<p>— Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu +m’accompagnes.</p> + +<p>— Et où ?</p> + +<p>A ma hutte, là-haut, à la limite du camp.</p> + +<p>Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et +prit divers dieux à témoin de la folie de son interlocuteur.</p> + +<p>— Qui es-tu ? dit-il pour terminer, et pour qui me +prends-tu, pour croire que je vais aller à ton commandement +passer ma tête dans le nœud coulant ?</p> + +<p>— Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement, +et ma cabane est un peu plus haut, à la lisière du +camp. Je ne te connais pas, mais tu viens d’arracher +l’âme du corps d’un homme — vois encore le sang +sur ta manche — et comme sur un second Caïn, la +main de l’humanité s’appesantit sur toi. Il n’est +aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai +une hutte…</p> + +<p>— Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit +Fortuné La Perle, ou je vais te traiter comme un +autre Abel. Un mot de plus et nous allons voir ! +Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur +les collines. Qu’ai-je à faire de ta hutte ? Ce que je +veux, pourceau maudit, c’est fuir loin, loin, bien +loin d’ici !</p> + +<p>« J’ai presque envie de retourner faire du grabuge, +de régler leur compte à quelques-uns, bande de cochons ! +et de terminer cette sacrée histoire. La vie +c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et +j’en ai soupé ! »</p> + +<p>Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et +Uri Bram profita de l’instant. Dame, ce n’était pas +un orateur ! et son discours fut le plus long qu’il +ne prononça jamais — à part un autre dont il sera question +plus loin.</p> + +<p>— C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte. +Je peux t’y cacher si bien qu’ils ne te découvriront +jamais, et je ne manque pas de provisions. Pas d’autre +moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même +des chiens ; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le +poste le plus rapproché et les coureurs le gagneront +de vitesse. De même si tu pars du côté d’Anvik. +Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer.</p> + +<p>« Allons ! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire +soit étouffée. D’ici un mois, et même avant, on t’aura +oublié, on parlera de la ruée d’York et de bien +d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste +sans te faire remarquer.</p> + +<p>« J’ai mes idées sur la justice ! Si je t’ai poursuivi +quand tu as quitté l’Eldorado, puis sur la grève, ce +n’était pas pour t’arrêter ou pour te dénoncer. J’ai +mes idées à moi et elles ne les regardent pas. »</p> + +<p>Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa +poche un livre de prières.</p> + +<p>L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira +de sa lueur jaune les têtes découvertes des deux hommes +et leurs mains nues tenant le livre sacré. Fortuné +La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa +parole, et ce serment sincère ne devait jamais être +violé.</p> + +<p>Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une +courte hésitation. Il s’étonnait de la conduite bizarre +de cet homme qui le prenait sous sa protection, et un +soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la bougie, +il vit une pièce confortable et inoccupée et se +mit à rouler une cigarette, pendant que l’autre préparait +du café.</p> + +<p>La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé +sur le dos avec une nonchalance qui n’était pas entièrement +feinte, il scrutait avidement la physionomie +d’Uri, à travers les spirales de fumée.</p> + +<p>Cet homme, aux traits énergiques, avait une force +d’un genre spécial qui ne s’extériorise pas. Ses rides +formaient des sillons aussi profonds que des balafres, +et jamais une expression de sympathie ou de gaîté +ne venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et +froids brillaient sous d’épais sourcils broussailleux. +Sa mâchoire et son menton dénotaient une fermeté +de décision que son front étroit indiquait comme +irrévocable et, au besoin, sans pitié.</p> + +<p>Tout, dans son visage, exprimait la dureté : le +nez, le pli de ses lèvres et les intonations de sa +voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la solitude +et dédaigneux de l’approbation d’autrui ; d’un +homme qui, plus d’une fois passait la nuit à débattre +ses actes avec sa conscience, mais qui se levait pour +faire face à la lumière, la bouche close, afin que nul +ne connût ses hésitations.</p> + +<p>Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné, +aux idées larges et superficielles, ne pouvait le comprendre.</p> + +<p>Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le +chagrin, il l’eût trouvé plus à sa portée, mais ses +traits restaient mystérieux et Fortuné était incapable +de jauger l’âme qu’ils cachaient.</p> + +<p>— Prête-moi la main… Chose, ordonna Uri, quand +ils eurent vidé leurs tasses. Il faut être paré en cas +de visite.</p> + +<p>Fortuné lui déclina son nom, puis, machinalement, +se mit à l’aider.</p> + +<p>La couchette était installée dans un angle de la +cabane. Le fond de ce meuble improvisé était fait +en bûches ramassées sur le rivage, recouvertes de +mousse et dont les bouts dépassaient inégalement.</p> + +<p>Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira +trois bûches. Il les scia et en replaça les extrémités +de façon que la rangée parût ininterrompue. Ensuite +il fit apporter de la cache, par Fortuné, des sacs +de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois +manquait. Par-dessus, il plaça deux longs sacs de +marin, puis étala plusieurs couches de mousse et de +couvertures.</p> + +<p>Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures +de couchage bien tendues au-dessus de lui, d’un bord +à l’autre de la couchette ; n’importe qui pourrait +regarder et la croire inoccupée.</p> + +<p>Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions +eurent lieu à Nome ; pas une cabane ou une +tente n’y échappa ; toutefois, Fortuné ne fut pas +dérangé dans son refuge. A dire vrai, on songeait +peu à la cabane d’Uri Bram ; c’était bien le dernier +coin de la terre où l’on pensait découvrir le meurtrier +de John Randolph.</p> + +<p>A part des moments d’alerte, Fortuné flânait +dans la pièce, exécutant d’interminables réussites et +fumant continuellement des cigarettes. Bien que son +naturel léger affectionnât les conversations bruyantes +et les rires sonores, il s’était promptement plié à +l’humeur taciturne d’Uri. Ils ne parlaient que des +faits et gestes de la police de l’État, des pistes et du +prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares +intervalles et en peu de mots.</p> + +<p>Puis Fortuné crut avoir inventé un système et, +jour après jour, pendant des heures entières, il battit +les cartes et les donna, les ramassa pour les battre +de nouveau, notant leurs combinaisons en longues +colonnes et recommençant indéfiniment.</p> + +<p>Mais il finit par épuiser même cette distraction +et, la tête penchée au-dessus de la table, il passa son +temps à évoquer l’animation des tripots de Nome, +ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes rivalisaient +de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes.</p> + +<p>A ces instants, l’isolement et le sentiment de sa +déchéance l’anéantissaient au point qu’il restait des +heures entières, les yeux fixes, dans la même position.</p> + +<p>D’autres fois, son amertume longtemps ruminée +éclatait en discours véhéments, car s’il était exact +qu’il eût pris l’humanité à rebrousse-poil, il ne voulait +point en convenir.</p> + +<p>— La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il +volontiers, et, sur ce thème, il brodait des variations.</p> + +<p>— Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir. +Handicapé dès ma naissance, j’ai sucé le malheur +avec le lait de ma mère. Les dés étaient pipés +quand elle m’a conçu et je suis né pour prouver +qu’elle avait perdu la partie. Ce n’était tout de +même pas une raison pour m’en vouloir et me traiter +comme un jeu sans atout ; c’est pourtant ce qu’elle +a fait !… Hélas !</p> + +<p>« Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société, +ne m’ont-elles pas donné une chance ? Comment se +fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et mis le +cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau ? +D’abord, pourquoi ai-je eu envie de fumer et me +suis-je trouvé sans allumettes ? Pourquoi suis-je +entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me +rendais chez le Grand Pete ?</p> + +<p>« Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait +contre moi. J’étais vaincu avant de naître, cela ne +fait pas l’ombre d’un doute. Et pas moyen d’en +sortir.</p> + +<p>« Voici ce qui explique ma conduite dans cette +affaire et l’attitude de John Randolph, qui leur donnait +le mot et en même temps ramassait ses jetons. +Le diable l’emporte ? Tant pis pour lui ! Que n’a-t-il +retenu sa langue ! J’aurais pu risquer ma chance. +Il savait bien que j’étais presque à sec. Et pourquoi +n’ai-je pu retenir ma main ? Ah ! pourquoi ? pourquoi ? »</p> + +<p>Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant +vainement la Destinée.</p> + +<p>Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait +pas un geste, comme s’il n’y attachait aucun +intérêt ; pourtant ses yeux gris se troublaient +et s’attristaient.</p> + +<p>Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes, +Fortuné s’en rendait suffisamment compte et +s’étonnait parfois de la protection que l’autre lui +accordait.</p> + +<p>Mais sa patience finit par lui donner raison. Même +la soif de vengeance d’une population disparaît +devant sa cupidité. Le meurtre de John Randolph +était déjà classé dans les annales du camp. Si le +coupable s’était présenté, les mineurs de Nome +eussent, certainement, interrompu leur travail, le +temps de faire justice. En attendant, les tenants et +aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les +passionner.</p> + +<p>Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks +et sur les grèves de sable rouge et, la mer redevenue +libre, les hommes dont les sacs étaient gonflés à crever +cingleraient vers les pays où abondent les choses +qui rendent la vie belle.</p> + +<p>Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima +le traîneau et attela les chiens et ils s’en allèrent +vers le Sud, sur la glace de la piste d’hiver.</p> + +<p>Mais quittant cette direction à la hauteur de +Saint-Michaël, ils abandonnèrent la côte, traversèrent +les collines et rejoignirent le Yukon à Anvik, +à quelques centaines de milles de son embouchure. +Puis, vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk, +Tanana et Minook, contournèrent Fort Yukon, +voyagèrent en deçà et au delà du cercle arctique et +enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut +un rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance +d’Uri à le suivre si celui-ci ne lui avait parlé +d’une exploitation qu’il possédait à Eagle.</p> + +<p>Cette ville se trouvait aux confins du territoire. +Quelques milles plus loin, à Fort Cudaly, le drapeau +britannique flottait sur la caserne.</p> + +<p>Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts, +Bras-du-Vent, le Carrefour-du-Caribou, Linderman, +le Chilcoot et enfin Dyea.</p> + +<p>Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent +tôt. C’était leur dernière étape, celle où ils devaient +se séparer.</p> + +<p>Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans +l’air une promesse de printemps et les jours commençaient +à devenir plus longs. Le chemin passait en +territoire canadien. La liberté était à sa portée, le +soleil était de retour et chaque journée qui s’écoulait +le rapprochait du grand monde extérieur.</p> + +<p>La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait +envisager l’avenir avec le plus grand optimisme.</p> + +<p>Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna +des bribes de chansons joyeuses, tandis +qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait les +chiens.</p> + +<p>Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient +du désir de partir, quand Uri fit un geste inattendu.</p> + +<p>— As-tu jamais entendu parler de la Piste du +Cheval Mort ?</p> + +<p>Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de +ce retard, répondit non de la tête.</p> + +<p>— On fait parfois des rencontres en des circonstances +que rien ne saurait effacer de la mémoire, +poursuivit Uri d’une voix basse et très lente. C’est +en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme +sur la Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir +la Passe Blanche à son équipement a causé le désespoir +de plus d’un mineur, et ce n’est pas sans raison +qu’on l’a baptisée ainsi.</p> + +<p>« Les chevaux tombaient comme des mouches dès +les premiers froid, et de Skaguay au lac Bennett +leurs cadavres pourrissaient par monceaux.</p> + +<p>« Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient +au Sommet et crevaient de faim aux Lacs. Ils tombaient +sur le bord de la piste, quand elle existait, ou +passaient à travers la glace dans la rivière ; ils se +noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre +les brisants ; ils se rompaient les jambes dans les +crevasses ou se cassaient les reins en tombant à la +renverse avec leurs ballots ; ils disparaissaient dans +des fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient +dans les marais où les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient +à pic.</p> + +<p>« Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les +faisaient trimer jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement, +puis revenaient à la baie et s’en procuraient +d’autres.</p> + +<p>« Certains ne prenaient même pas la peine d’achever +les pauvres bêtes : ils leur enlevaient leur harnachement, +arrachaient leurs fers et les abandonnaient +où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir +n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre +et ces hommes de la Piste du Cheval Mort devenaient +semblables à des bêtes.</p> + +<p>« C’est là que j’ai rencontré un homme qui avait +la bonté et la patience d’un Christ. Et il était sincère. +A la halte de midi, il déchargeait les chevaux pour +qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le +fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et +même davantage. Il se servait de ses propres couvertures +pour leur matelasser le dos quand ils venaient +de s’écorcher.</p> + +<p>« Les autres laissaient les cuirs creuser dans la +chair des trous profonds comme des seaux, et quand +un fer se perdait, la bête usait son sabot en marchant +sur un moignon sanglant : il dépensa son dernier +dollar à acheter des clous de maréchal.</p> + +<p>« Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et +nous mangions à la même gamelle, et nous sommes +devenus frères de cœur dans un lieu où les hommes +perdaient la notion exacte des choses et crevaient +en blasphémant Dieu.</p> + +<p>« Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie +ou la resserrer, et parfois ses yeux se mouillaient +devant un tel océan de misères. A un certain endroit, +la falaise était si escarpée que les chevaux portaient +toute leur charge sur leur arrière-train et devaient +s’agripper comme les chats avec les jambes de devant.</p> + +<p>« Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui +étaient retombés. Mon compagnon se tenait là, dans +une puanteur d’enfer, et, d’un mot d’encouragement, +d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait +la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait, +il barrait la route jusqu’à ce que l’animal fût retiré, +et personne n’aurait pu l’en empêcher.</p> + +<p>« A la fin de notre étape, un homme qui avait déjà +tué cinquante chevaux voulut nous acheter les +nôtres, des <i>cayuses</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de montagne de l’est de l’Orégon. +Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous +regardâmes nos bêtes. Il offrait cinq mille dollars +et nous étions sans le sou, mais nous songeâmes +à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la +falaise, et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un +mot, mais partagea les cayuses en deux groupes, les +miens d’un côté, les siens de l’autre, puis me regarda.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cayuses : petits chevaux à longs poils et grosse tête.</p> +</div> +<p>« Nous nous comprîmes. Alors il emmena mes chevaux +à l’écart et je pris les siens et, à coups de fusil, +nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier, pendant que +l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux +nous injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme +à qui j’étais attaché par les liens de la fraternité, sur +la Piste du Cheval Mort…</p> + +<p>— Oui ! c’était John Randolph, conclut Fortuné +en ricanant.</p> + +<p>Uri fit un signe affirmatif et dit :</p> + +<p>— Je suis heureux que tu aies compris.</p> + +<p>— Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage +avait repris son ancienne expression d’amertume et +de lassitude.</p> + +<p>« Allons-y, mais faisons vite ! »</p> + +<p>Uri Bram se releva.</p> + +<p>— Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je +crois qu’Il aime la justice, qu’actuellement Il nous +voit et qu’Il a choisi entre nous. Je crois qu’Il attend +pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et +j’en suis tellement convaincu que nous égaliserons +les chances pour lui permettre de manifester sa décision.</p> + +<p>Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne +savait pas grand’chose du dieu d’Uri, mais il croyait +à la veine et elle le favorisait depuis la nuit où il +avait détalé vers la grève, à travers la neige.</p> + +<p>— Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il.</p> + +<p>— Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et, +en même temps, il retirait le barillet du Colt de +l’autre et l’inspectait. Et les cartes décideront ! +Une partie de sept.</p> + +<p>Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu ; +il tira les cartes de sa poche. Sûrement, la veine n’allait +pas l’abandonner maintenant. Il songea que le soleil +était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il +tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer.</p> + +<p>Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet +de pique. Ils abattirent leurs jeux. Uri était sans +atouts, alors que Fortuné montrait l’as deuxième. +La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils +comptaient les cinquante pas.</p> + +<p>— Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes, +les chiens et le reste t’appartiennent. Tu trouveras +un acte de vente bien en règle dans ma poche, +déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine +offerte.</p> + +<p>Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil +étincelant sur les mers et se prépara à tirer. Il y mit +le plus grand soin. Deux fois il abaissa son arme, +tandis que la brise du printemps battait les pins. +Puis, se ravisant, il mit un genou à terre, empoigna +le revolver à deux mains et fit feu.</p> + +<p>Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras, +chancela un instant et s’affaissa dans la neige.</p> + +<p>Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait +touché trop d’un côté, autrement il n’aurait pas +tourné.</p> + +<p>Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant +de se relever, lui fit signe qu’il voulait l’arme, Fortuné +songea à tirer une seconde fois. Mais il repoussa +cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et +s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner +contre lui. Non, il jouerait franc jeu. Au reste, Uri +était bien atteint, et serait sans doute incapable de +tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le +mettre en joue.</p> + +<p>— Où est ton Dieu maintenant ? dit-il d’un air +railleur en remettant l’arme au blessé.</p> + +<p>Uri lui répondit :</p> + +<p>— Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre.</p> + +<p>Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la +poitrine, de façon à présenter moins de cible.</p> + +<p>Uri titubait comme un homme ivre, mais il +attendait que la douleur eût desserré ses griffes.</p> + +<p>Le revolver était pesant, et, comme Fortuné, +Uri eut l’impression qu’il ne pouvait tirer. Mais il le +tint à bras tendu au-dessus de sa tête et l’abaissa lentement. +Quand la poitrine de Fortuné et le guidon +passèrent en ligne devant ses yeux, il pressa la détente.</p> + +<p>Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant +la vision joyeuse de San Francisco s’évanouit et +tandis que la neige, étincelante sous le soleil, s’obscurcissait +à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction +sur l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">OÙ BIFURQUE LA PISTE</h2> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! pourquoi faut-il donc quitter ce pays</div> +<div class="verse">Et te laisser, ma mie !</div> +</div> + +</div> +<p class="sign i">(Chanson populaire souabe.)</p> + +</blockquote> + +<p>Le chanteur, garçon au teint clair et au regard +joyeux, se pencha pour ajouter un peu d’eau dans +la marmite où mijotaient des haricots, puis se releva, +un brandon dans la main, et dispersa les chiens +réunis en cercle autour de la boîte aux provisions et +de son installation culinaire.</p> + +<p>Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa +robuste vivacité faisaient plaisir à voir.</p> + +<p>Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait +au-dessus de la file blanche et serrée des sapins +coiffés de neige qui entouraient le camp et l’isolaient +du monde extérieur.</p> + +<p>Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient +avec des mouvements vifs et rythmiques.</p> + +<p>Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en +s’affaiblissant annonçait l’aurore boréale. Au tout +premier plan, deux hommes étaient étendus sur des +peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces +peaux s’étalait une couche de six pouces de rameaux +de sapins posés à même la neige. Les couvertures +étaient enroulées.</p> + +<p>Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte +d’écran formé d’une toile fixée entre deux arbres, +inclinée à quarante-cinq degrés, et qui reflétait la +chaleur du feu dans la direction des peaux.</p> + +<p>Un autre homme assis sur un traîneau rapproché +du brasier, raccommodait des mocassins.</p> + +<p>Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un +treuil grossièrement bâti indiquaient l’endroit où ils +peinaient chaque jour dans leur morne recherche du +filon rémunérateur.</p> + +<p>A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes +dénotant le mode de locomotion auquel ils avaient +recours une fois sortis de l’emplacement de neige +battue du camp.</p> + +<p>La chanson populaire souabe résonnait, étrangement +touchante sous les froides étoiles du Nord, et +attristait les hommes désœuvrés autour du feu, +après les fatigues de la journée.</p> + +<p>Un malaise obscur et un besoin analogue à la +faim envahissaient leurs cœurs et transportaient +leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers les +pays du soleil.</p> + +<p>— Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi ! dit +un des hommes d’un ton de reproche.</p> + +<p>Ses mains se crispaient douloureusement, mais +il les dissimulait dans les plis de la peau d’ours sur +laquelle il était étendu.</p> + +<p>— Et pourquoi donc, Dave Wertz ? demanda +Sigmund. Pourquoi ne chanterais-je pas si le cœur +m’en dit ?</p> + +<p>— Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un +regard autour de toi, l’ami, et pense à la +nourriture dont nous avons souillé nos organes pendant les +derniers douze mois et à la façon dont nous avons +vécu et trimé comme des bêtes.</p> + +<p>Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné, +examina tout ce qui l’entourait, depuis les +chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images de +vapeur produits par la respiration de ses camarades.</p> + +<p>— Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai ? dit-il +en riant. Tout va bien ! Quant à la mangeaille…</p> + +<p>Il plia le bras et caressa son biceps saillant.</p> + +<p>— Et si nous avons vécu et trimé comme des +bêtes, n’avons-nous pas été payés comme des rois ? +Le filon rend vingt dollars à la batée et nous savons +qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike, — nous +en sommes sûrs — et Jim Hawes, que +voilà à côté de toi, le sait aussi, et il ne s’en plaint +pas. Et Hitchcock ! Il coud les mocassins comme une +vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve. +Il n’y a que toi qui ne puisses attendre et travailler +jusqu’au moment du lavage, au printemps. Alors, +nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement, +tu perds patience. Tu veux retourner aux États. +Moi aussi ; j’y suis né. Mais je peux attendre, lorsque +chaque jour je vois l’or de la batée, jaune comme le +beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener +la bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour +l’avoir dès maintenant. Bah ! Pourquoi ne chanterais-je +pas :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">L’an prochain, aux premiers beaux jours,</div> +<div class="verse i">Je te reviendrai pour toujours.</div> +<div class="verse i">Et si tu m’as été fidèle,</div> +<div class="verse i">Je compte t’épouser, ma belle !</div> + +<div class="verse stanza i">Dès que j’aurai fini mon temps</div> +<div class="verse i">Je ne tarderai pas longtemps</div> +<div class="verse i">Et si…</div> + +<div class="verse stanza i">L’année prochaine, à la moisson</div> +<div class="verse i">Je rentrerai dans ta maison,</div> +<div class="verse i">Et si…</div> + +<div class="verse stanza i">Lorsque les raisins seront mûrs</div> +<div class="verse i">Tu me reverras dans ces murs</div> +<div class="verse i">Et si…</div> +</div> + +</div> +<p>Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent +en cercle de la lumière du feu.</p> + +<p>On entendait un crissement monotone de raquettes, +coupé, à intervalles réguliers, par le glissement +du talon qu’accompagnait un bruit de sucre qu’on +tamise.</p> + +<p>Sigmund interrompit son chant pour écarter les +bêtes à grand renfort de jurons et de tisons.</p> + +<p>Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures +apparut en pleine lumière et une jeune Indienne, se +débarrassant de ses raquettes, rejeta en arrière le +capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta +debout au milieu d’eux.</p> + +<p>Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours, +la saluèrent du nom de Sipsu, ainsi que du familier : +<i>Hello !</i> Mais Hitchcock se déplaça sur le traîneau +pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui.</p> + +<p>— Et comment ça va, Sipsu ? demanda-t-il, parlant +comme elle dans un anglais décousu et en +<i>chinook</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> corrompu. La faim sévit-elle toujours au +camp ? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi +le gibier manque et pourquoi l’élan a disparu +de la contrée ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Chinook</i>, jargon indien dans lequel entrent des mots français +et anglais.</p> +</div> +<p>— Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de +gibier et nous nous préparons à manger les chiens. +Mais le docteur-sorcier a découvert la cause de tous +nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et +purifier le camp.</p> + +<p>— Quelle est la victime désignée par le sort ? Un +nouveau-né ou quelque pauvre diablesse de squaw +vieille et tremblante, à charge à la tribu et dont on +voudrait se débarrasser ?</p> + +<p>— Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer +ce terrible fléau, on a choisi ni plus ni moins +que la fille du chef ; moi-même, Sipsu !</p> + +<p>— Enfer !</p> + +<p>Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock, +puis éclata, plein et sonore, sur un ton qui trahissait +l’émotion et la surprise.</p> + +<p>— Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne +et la mienne, continua-t-elle avec calme ; et je suis +venue pour que nous puissions nous regarder une fois +encore, la dernière.</p> + +<p>Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions, +ainsi que son existence, étaient primitives. +Elle considérait la vie d’une façon stoïque et, pour +elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des choses.</p> + +<p>Les puissances qui règlent la lumière du jour et +les ténèbres, le courant et la gelée, la naissance des +bourgeons et la mort de la feuille, étaient irritées et +voulaient être apaisées. Elles le témoignaient de +différentes façons, soit par la mort dans l’eau à travers +les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de +l’ours grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit +l’homme dans sa cabane et le fait tousser jusqu’au +moment où la vie de ses poumons s’échappe par la +bouche et les narines.</p> + +<p>C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice.</p> + +<p>Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et +son choix était infaillible.</p> + +<p>C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses +manières ; elle n’est, après tout, que la manifestation +de la volonté impénétrable des dieux.</p> + +<p>Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes, +ses traditions moins concrètes et son langage moins +respectueux. Il dit :</p> + +<p>— Mais non, Sipsu ! Tu es jeune et en pleine joie +de vivre. Le docteur-sorcier est un fou et sa décision, +inique. Cela ne se fera pas !</p> + +<p>Elle répondit en souriant :</p> + +<p>— La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons. +D’abord, elle a créé l’un de nous blanc et +l’autre rouge, ce qui est injuste ; puis, après avoir +fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous +n’y pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés, +tes frères sont venus au camp. C’étaient trois +hommes vigoureux, et ils dirent, en voyant la victime : +« Ce sacrifice n’aura pas lieu. » Mais tous trois périrent +peu après, et l’immolation eut lieu tout de même.</p> + +<p>Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se +tournant à demi, éleva la voix :</p> + +<p>— Écoutez camarades ! Il se prépare au camp un +crime odieux. On va assassiner Sipsu. Que dites-vous +de cela ?</p> + +<p>Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux +ne desserra les dents.</p> + +<p>Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger +qu’il tenait entre les genoux. Il avait amené Shep +avec lui et était très attaché à l’animal. En fait, +certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes ses +pensées, et dont la photographie qu’il portait dans +un médaillon sur la poitrine l’incitait à chanter, lui +avait donné le chien en même temps que sa bénédiction, +au moment des adieux avant son départ vers +le Nord.</p> + +<p>— Que dites-vous de cela ? répéta Hitchcock.</p> + +<p>— Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit +Hawes, délibérément. Ce n’est sans doute qu’une +imagination de femme.</p> + +<p>— Il ne s’agit pas de cela !</p> + +<p>Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir, +devant leur mauvaise foi évidente.</p> + +<p>— La question est de savoir si nous les laisserons +faire, au cas où ce qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous +décider ?</p> + +<p>— Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit +Wertz. C’est la façon d’agir de ces gens, leur religion, +et cela ne nous regarde pas. Notre seul souci, c’est +de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite de +cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être +habitée que par des bêtes. Et que sont ces diables +noirs, sinon des bêtes ? D’ailleurs, nous ferions là +une sacrée opération.</p> + +<p>— C’est aussi mon avis, approuva Hawes.</p> + +<p>— Nous voilà quatre, à trois cents milles du +Yukon ou d’un blanc. Que pouvons-nous risquer +contre une cinquantaine d’Indiens ? Si nous ne voulons +pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne +nous reste qu’à déguerpir. Si nous préférons nous +battre, nous sommes écrasés d’avance. De plus, nous +avons tapé dans le filon, et par Dieu ! moi, du moins, +je m’y accroche !</p> + +<p>— Moi <i>idem</i>, appuya Wertz.</p> + +<p>Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience +vers Sigmund, qui fredonnait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Lorsque les raisins seront mûrs</div> +<div class="verse i">Tu me reverras dans ces murs.</div> +</div> + +</div> +<p>— Eh bien ! voici ce que je pense, Hitchcock ! +dit-il enfin. Je suis dans le même bateau que les +autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont pris +la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien. +Un seul assaut, et nous voilà balayés du paysage. +Et à quoi cela servirait-il ? Ils auraient la fille tout +aussi bien. Il n’est pas prudent de contrecarrer les +habitudes d’un peuple, à moins d’être en force.</p> + +<p>— Mais nous sommes en force ! interrompit +Hitchcock. Quatre blancs valent bien cent Peaux-Rouges. +Songe donc à la jeune fille !</p> + +<p>Sigmund caressa le chien d’un air pensif.</p> + +<p>— Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille ! Ses +yeux sont bleus comme un ciel d’été et rieurs comme +la mer étincelante sous le soleil ; sa chevelure est +blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi +épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs +jours, elle m’attend là-bas sur une terre meilleure, et +maintenant que nous touchons à la fortune, tu +penses bien que je ne vais pas l’abandonner.</p> + +<p>— Et moi, j’aurais honte de regarder dans les +yeux bleus d’une femme alors que mes mains seraient +teintes du sang d’une autre aux yeux noirs, ricana +Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de +l’honneur et de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir +les choses pour elles-mêmes sans s’arrêter +à leurs conséquences.</p> + +<p>Sigmund hocha la tête :</p> + +<p>— Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock, +ni à me faire commettre des folies, sous prétexte que +tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire à laquelle +nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas +venu dans ce pays pour m’amuser et, je te le répète, +nous sommes trop faibles pour intervenir. Si les +choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle, +voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le +hasard a voulu que nous nous trouvions ici en cette +circonstance. Ces gens-là ont fait des sacrifices +humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer +aujourd’hui, et continueront à perpétuité. +D’ailleurs, ils n’appartiennent pas à notre race, pas +plus que la nouvelle victime. Décidément, je prends +le parti de Wertz et de Hawes, et…</p> + +<p>Mais les chiens grondaient et se rapprochaient ; +Sigmund s’interrompit, prêtant l’oreille au craquement +de nombreuses raquettes.</p> + +<p>Les uns après les autres, les Indiens se présentaient +gravement dans l’espace illuminé par le feu, hauts +et farouches, silencieux dans leurs fourrures et leurs +ombres dansaient bizarrement sur la neige.</p> + +<p>L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu +en syllabes gutturales.</p> + +<p>Son visage était barbouillé de tatouages barbares, +et une peau de loup, dont les crocs étincelants et le +museau surmontaient sa tête, pendait sur ses +épaules.</p> + +<p>Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et +remit ses raquettes.</p> + +<p>— Adieu ! ô mon homme ! dit-elle à Hitchcock.</p> + +<p>Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le +traîneau, ne fit pas un geste et ne leva même pas la +tête lorsque le cortège s’enfonça dans la forêt +blanche.</p> + +<p>A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation, +quoique développée, et son large esprit cosmopolite +ne lui avaient jamais fait entrevoir une alliance +avec les femmes de la terre du Nord. Si le +désir lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait +pas détourné, mais il n’y avait jamais songé.</p> + +<p>Sipsu ? Il s’était plu à bavarder avec elle près des +feux du camp, non pas d’homme à femme, mais +comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout +homme de son caractère, sans aucune autre raison +que celle de combattre l’ennui d’une morne existence. +Rien de plus !</p> + +<p>Mais, en dépit de son origine yankee et de son +éducation en Nouvelle-Angleterre, il avait en lui +certains instincts chevaleresques d’un sang plus +chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels +de la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en +contradiction avec ses impulsions les plus intimes.</p> + +<p>Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête, +tandis qu’une force organique, plus vigoureuse que +lui-même, grande comme sa race, travaillait en lui.</p> + +<p>Ses trois compagnons le regardaient de temps à +autre, d’un air interrogateur, et leur attitude trahissait +une légère agitation, perceptible, pourtant.</p> + +<p>Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils +avaient pu constater la vigueur physique de Hitchcock ; +aussi restaient-ils vaguement inquiets et +curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il +se déciderait à agir.</p> + +<p>Cependant, son silence se prolongeait et le feu +touchait à sa fin lorsque Wertz s’étira en bâillant et +manifesta l’intention de se coucher.</p> + +<p>Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille.</p> + +<p>— Que Dieu damne vos âmes au plus profond des +Enfers, lâches au cœur de poulet ! Il n’y a plus rien +de commun entre nous !</p> + +<p>Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa +force vibrait dans chaque syllabe, et chaque intonation +était une menace.</p> + +<p>— Allons ! continua-t-il. Partagez ! et de la façon +qui vous conviendra le mieux. Je possède un quart +des <i>claims</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ainsi qu’il résulte de nos contrats. Il y +a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant +des batées d’essai. Amenez la balance ! Nous allons +diviser séance tenante. Toi, Sigmund, pèse-moi le +quart des provisions, et mets-le de côté. Quatre des +chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres. +En échange des bêtes, je vous abandonne ma part +de l’équipement du camp, ainsi que des outils, et +j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon second +revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous +d’accord ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Concessions de mines.</p> +</div> +<p>Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer.</p> + +<p>Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole :</p> + +<p>— Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et +de chaque chose tu recevras le quart, ni plus ni +moins ; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons +autant besoin des chiens que toi ; tu prendras tes +quatre, pas davantage. Et si tu refuses ta part +d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire ! Si tu +la veux, prends-la. Sinon, laisse-la !</p> + +<p>— C’est la loi interprétée au pied de la lettre, +ricana Hitchcock. Allez toujours… J’accepte. Mais +grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce camp et sa +vermine, mieux cela vaudra pour moi.</p> + +<p>Le partage fut effectué sans autres commentaires.</p> + +<p>Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des +traîneaux, rassembla ses quatre chiens et les harnacha. +Il ne toucha ni à sa part d’équipement, ni +aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine +de harnais, tandis que, du regard, il défiait +les autres de l’en empêcher.</p> + +<p>Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent +disparaître dans la forêt.</p> + +<hr> + + +<p>Un homme rampait sur la neige. Tout autour de +lui se projetaient les formes vagues des tentes en +peau d’élan.</p> + +<p>Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait +contre son voisin. A un moment, l’un d’eux s’aventura +près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net. L’animal +vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à +ce que son nez le touchât.</p> + +<p>Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna +brusquement, et sa main dégantée happa la gorge +raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous cette +étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le +laissant là sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé.</p> + +<p>C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher +de la tente du chef. Il resta longtemps étendu dans +la neige, prêtant l’oreille aux voix des occupants et +s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu. +Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la +tente, et les rumeurs qui lui parvenaient laissaient +deviner leur grande surexcitation. A la longue, +pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille : +il rampa autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût +plus séparé de Sipsu que de l’épaisseur d’un cuir +d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans la +neige, il y glissa la tête et les épaules.</p> + +<p>Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer +au visage, il s’arrêta et attendit, les jambes et la plus +grande partie du corps restant au dehors. Il ne pouvait +rien voir, et n’osait se hasarder à lever la tête.</p> + +<p>D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il +reconnut à l’odeur ; cependant, il s’en assura avec +précaution par le toucher. De l’autre côté, sa joue +effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait +recouvrir un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait +voulu qu’elle parlât encore, mais, coûte que coûte, +il fallait agir.</p> + +<p>Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier +s’entretenir à haute voix, tandis que, dans un coin +éloigné, quelque enfant affamé gémissait avant de +s’endormir.</p> + +<p>Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment +la tête, écouta la respiration ; c’était celle +d’une femme. Il allait risquer le coup.</p> + +<p>Il se pressa doucement, mais fermement contre +elle, et la sentit sursauter à son contact, puis attendit +de nouveau, et bientôt une main tâtonnante se +glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée. +L’instant d’après, la main fit tourner son visage et +ses yeux rencontrèrent le regard de Sipsu.</p> + +<p>Elle était très calme. Changeant de posture sans +ostentation, elle posa le coude très haut sur le ballot +de fourrures, y appuya son corps et étendit sa parka +de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant +toujours un geste machinal, elle se pencha +sur lui pour lui permettre de respirer entre son bras +et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha son +oreille des lèvres de Hitchcock.</p> + +<p>— Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il, +quitte la tente et pars à travers la neige dans la +direction du vent, jusqu’au bouquet de sapins, à la +courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon +traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit +même, nous descendrons vers le Yukon et, comme +il faudra se hâter, saisis par la toison du cou tous +les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et +emmène-les jusqu’à mon traîneau.</p> + +<p>Sipsu secoua négativement la tête ; cependant, +ses yeux brillèrent de fierté et de joie, devant cette +grande preuve d’affection. Mais, comme toutes les +femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance, +à obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut +intimé une deuxième fois l’ordre de partir, bien +qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que sa +volonté ferait loi pour elle.</p> + +<p>— Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il, +en se disposant à s’éloigner. Je t’attendrai, mais +ne perds pas de temps. Le jour chasse les ténèbres +et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme.</p> + +<hr> + + +<p>Une demi-heure après, battant la semelle et se +frappant les côtes près du traîneau, il la vit arriver, +tirant de chaque main un chien récalcitrant. Ses +propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur +et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à +ce qu’elles se fussent calmées. Le vent soufflait vers +le camp et il redoutait par-dessus tout le moindre +bruit qui trahirait sa présence.</p> + +<p>— Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il, +lorsqu’elle eut harnaché les deux bêtes. Je veux mes +conducteurs en tête.</p> + +<p>Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses +deux chiens, dépossédés de leur place habituelle, se +précipitèrent sur ceux de Hitchcock. Bien que celui-ci +cherchât à les faire taire à coups de crosse, il +s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp +endormi.</p> + +<p>— Maintenant, nous allons nous procurer des +chiens, tant que nous en voudrons ! remarqua-t-il +d’un air farouche, en arrachant une hache placée +dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux +que je te passerai et, en même temps, surveille +l’attelage !</p> + +<p>Il avança de quelques pas et attendit entre deux +pins. La ruée des chiens du camp troublait déjà la +tranquillité de la nuit ; il les guetta.</p> + +<p>Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit +forme sur la mystérieuse étendue de neige. C’était +un éclaireur du clan, qui galopait ventre à terre et +qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses +frères la direction à suivre.</p> + +<p>Hitchcock se tenait dans l’ombre ; quand le +chien arriva à sa hauteur, il se baissa vivement, +lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya +rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup +derrière l’oreille et le lança à Sipsu.</p> + +<p>Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les +harnais, Hitchcock, à grands coups de sa hache, +défendait le passage aux autres chiens jusqu’au +moment où une masse velue, éclairée de prunelles +luisantes et de crocs blancs, surgit sur la crête. +Sipsu ne perdait pas une seconde. Lorsqu’elle eut +terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit +et étourdit un second chien et le lui jeta. Trois +fois il répéta ce geste et, quand une file de dix +chiens grondants fut attelée au traîneau, il cria :</p> + +<p>— En voilà assez !</p> + +<p>Mais, au même instant, un jeune Indien de la +tribu se faufila d’un pied léger entre les chiens, +et les rejetant à droite et à gauche, tenta de forcer +le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les +genoux, et il tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier, +qui arrivait à toute allure, fut témoin de la +scène.</p> + +<p>Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir.</p> + +<p>A son cri aigu de : « Marche ! », les bêtes furieuses +s’élancèrent droit devant elles et les bonds violents +du traîneau faillirent faire perdre l’équilibre à la +jeune femme.</p> + +<p>Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre +le docteur-sorcier, car, à cet instant précis, ils le +dirigèrent sur la piste.</p> + +<p>Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du +sorcier, le fit culbuter et les neuf chiens suivants, +ainsi que le traîneau, lui passèrent sur le corps.</p> + +<p>Mais il se releva bien vite et les événements de la +nuit eussent pu tourner différemment si Sipsu, +frappant en arrière avec le long fouet des chiens, ne +l’avait aveuglé.</p> + +<p>Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre. +Il tomba sur le sorcier qui, encore étourdi par la douleur, +restait au milieu de la piste.</p> + +<p>Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans +la cabane du chef, ses connaissances s’étaient accrues +quant à l’efficacité du poing de l’homme blanc. +Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les +engloba tous dans la même haine.</p> + +<hr> + + +<p>— Debout, fainéants ! Debout ! Le déjeuner sera +prêt avant que vous ne soyez chaussés.</p> + +<p>Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son +séant et bâilla ; Hawes, s’étirant, s’aperçut qu’il +s’était froissé un muscle du bras et le massa, encore +à moitié endormi.</p> + +<p>— Je me demande où Hitchcock a pu coucher la +nuit dernière, dit-il en atteignant ses mocassins, +raidis par le froid.</p> + +<p>Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers +le feu pour les dégeler.</p> + +<p>— Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais +tout de même, quel rude travailleur !</p> + +<p>— Oui…, mais par trop autoritaire. C’était là son +défaut. C’est dommage pour Sipsu. Croyez-vous +qu’il tenait beaucoup à elle ?</p> + +<p>— Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà +tout ! Il trouvait que ce sacrifice était injuste et, de +fait, il n’avait pas tort : mais nous n’avions pas à +nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer +de la plaine avant notre temps !</p> + +<p>— Un principe reste un principe et a parfois du +bon, mais il vaut mieux le laisser chez soi quand on +part pour l’Alaska. Pas vrai ?…</p> + +<p>Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux +s’occupaient à rendre la souplesse à leurs mocassins +gelés.</p> + +<p>— Crois-tu que nous aurions bien fait de nous +fourrer dans cette affaire ?</p> + +<p>Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet +d’écume venait de monter de la cafetière, et le lard +avait besoin d’être retourné. En outre, il songeait +à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues +au soleil, et il fredonnait doucement.</p> + +<p>Ses camarades échangèrent un sourire et se +turent.</p> + +<p>Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait +encore trois heures à attendre le lever du jour. +L’aurore boréale avait disparu du firmament, et le +camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu +des ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des +trois hommes se découpaient nettement.</p> + +<p>Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et +entonna la dernière strophe de la vieille chanson :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Lorsque les raisins seront mûrs…</div> +</div> + +</div> +<p>Au même instant, la nuit fut déchirée par une +salve crépitante de coups de fusil.</p> + +<p>Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour +se lever, puis s’affaissa. Wertz tomba sur le coude, +la tête penchée. Il fut à demi suffoqué et un flot noir +jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la chevelure +d’or, la gorge encore vibrante de la chanson, +leva les bras et s’abattit en travers du brasier.</p> + +<hr> + + +<p>Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement +pochés, et cela ne contribua pas à le rendre accommodant ; +car il se querella avec le chef pour la possession +du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots +une part plus grande que celle qui lui revenait. +En outre, il s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua +des murmures parmi les hommes de la tribu. +Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille +aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal +se déroba et le sorcier tomba dans le puits et se +démit l’épaule sur le seau.</p> + +<p>Quand le pillage du camp fut consommé, les +Indiens revinrent à leurs tentes et il y eut de grandes +réjouissances parmi les femmes.</p> + +<p>Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les +hauteurs, du côté du sud, et fut abattu par les chasseurs ; +le docteur-sorcier vit croître sa renommée, +et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait +la parole au Conseil des dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le +chien de berger se glissa vers le camp abandonné et, +pendant toute une nuit et tout un jour, il hurla à la +mort.</p> + +<p>Puis il disparut.</p> + +<p>Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées +que les chasseurs indiens remarquèrent un changement +dans la race des loups de forêt : ils portaient +des taches de couleurs claires et bigarrées, comme +aucun loup n’en avait présenté jusqu’alors.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">SIWASH</h2> + + +<p>Ah ! Si j’étais homme…</p> + +<p>Cette exclamation ne signifiait pas grand’chose ; +mais le regard de profond mépris que Molly jeta aux +deux hommes qui se tenaient avec elle sous la tente, +ne leur échappa point.</p> + +<p>Tommy, le marin anglais, détourna brusquement +la tête, tandis que le vieux et galant Dick Humphries +ancien pêcheur de saumon des Cornouailles, aujourd’hui +capitaliste américain, regarda Molly avec son +habituelle indulgence.</p> + +<p>Dans la rude affection qu’il portait à toutes les +femmes, il se disait qu’on ne peut leur en vouloir +de leurs lubies ni de leur vision bornée.</p> + +<p>Les deux hommes ne répondirent donc rien, eux +qui, l’avant-veille, avaient recueilli sous leur tente +Molly demi-morte de froid, l’avaient réchauffée et +nourrie, après avoir arraché son bagage aux griffes +des porteurs indiens.</p> + +<p>Il leur en avait coûté une somme assez rondelette, +sans parler d’une démonstration de force, car ce fut +sous la protection du winchester de Dick Humphries +que Tommy put régler les porteurs, en estimant, il +est vrai, lui-même leur dû.</p> + +<p>En somme, ce n’avait été qu’un simple incident +de voyage ; mais pour une femme seule, jouant +désespérément son va-tout dans la terrible ruée de +97 vers le Klondike, cet incident aurait pu être considéré +comme de quelque importance. Molly aurait +pu aussi penser que les hommes, ayant eux-mêmes +assez de mal à pourvoir à leurs premiers besoins, ne +devaient pas voir d’un bon œil une femme affrontant +sans protection les risques de l’hiver arctique.</p> + +<p>— Si j’étais homme, je sais bien ce que je ferais, +répéta Molly, le regard flamboyant, comme chargé +par l’énergie accumulée de cinq générations d’Américains.</p> + +<p>Durant le silence qui suivit, Tommy posa un plat +de biscuits dans le four du poêle qu’il rechargea.</p> + +<p>Un flot de sang courut sous sa peau basanée, et, +lorsqu’il se pencha, sa nuque était devenue écarlate.</p> + +<p>Dick, lui, continuait de piquer une aiguille +triangulaire de voilier dans la courroie de charge +qu’il réparait ; il ne se déportait pas de son air +bonhomme et ne paraissait nullement s’émouvoir +des ravages dont cette colère de femme menaçait +l’intérieur de la tente battue par l’ouragan.</p> + +<p>— Et si vous étiez homme ? demanda-t-il d’une +voix dont le ton demeurait sympathique.</p> + +<p>L’aiguille plongea dans le cuir humide et l’homme +suspendit un instant son travail.</p> + +<p>— Si j’étais homme, je mettrais sac au dos et je +filerais. Je ne moisirais pas dans un camp alors que +le Yukon va se geler d’un moment à l’autre et tandis +qu’il reste encore plus de la moitié de l’équipement +à transporter. Et vous, des hommes, vous êtes +là, assis, vous tournant les pouces. Un peu de vent +et de pluie vous font peur. Franchement, les +Yankees sont faits d’une autre étoffe ! Ils seraient +en route pour Dawson, dussent-ils passer à travers +tous les feux de l’enfer. Et vous, vous !… Ah ! que ne +suis-je un homme !</p> + +<p>— Je me félicite, ma chère, que vous ne le soyez +pas, répliqua Dick Humphries qui, d’une torsion +adroite et d’un coup sec, retirait l’aiguille engagée +dans le cuir.</p> + +<hr> + + +<p>La rafale asséna, à ce moment même, une large +claque sur la tente, tandis que le grésil crépitait +contre la toile légère. Rabattue par le courant d’air, +la fumée apporta, par la porte du foyer, l’âcre odeur +du sapin vert.</p> + +<p>— Bon Dieu ! Comment faire entendre raison à +une femme ? se disait Tommy, dont la tête émergea +d’un nuage compact, les yeux rougis par la fumée.</p> + +<p>— Un homme ne pourrait-il montrer un peu plus +d’énergie ? reprit Molly aigrement.</p> + +<p>D’un bond, le marin se redressa ; il poussa +un formidable juron et, dénouant les rideaux de la +tente, il les entr’ouvrit brutalement.</p> + +<p>Le spectacle qui apparut n’avait rien d’engageant : +quelques tentes toutes trempées formaient un premier +plan lamentable ; derrière, la pente fangeuse +aboutissait à une gorge que balayait le torrent descendant +de la montagne. Sur cette pente, quelques +maigres sapins rabougris rampaient misérablement, +avant-garde peureuse de la forêt voisine. Au loin, +sur le versant opposé, on pouvait distinguer à travers +les hachures de la pluie, les contours blanc sale +d’un glacier.</p> + +<p>A l’instant même, entraîné par quelque convulsion +souterraine, le front massif du glacier s’effondra dans +la vallée ; et le tonnerre de la chute domina la voix +perçante de l’ouragan.</p> + +<p>Molly eut un instinctif mouvement de recul.</p> + +<p>— Regarde, femme ! Regarde donc de tous tes +yeux ! Il y a trois milles à couvrir d’ici au lac Crater, +en pleine tempête, et deux glaciers à traverser avec de +l’eau furieuse jusqu’aux genoux. Regarde, te dis-je, +femme yankee, regarde ! Les voici, tes compatriotes.</p> + +<p>Tommy indiqua d’un geste courroucé les tentes +ébranlées par le vent.</p> + +<p>— Tous des Yankees, hein ! Y sont-ils, eux, sur +la piste ? Et tu voudrais nous en remontrer ? Mais +regarde donc !</p> + +<p>Un autre énorme bloc du glacier s’écroula.</p> + +<p>Le vent, s’engouffrant dans la tente, la souleva +toute gonflée au bout de ses cordes, et elle prit +l’aspect d’une vessie monstrueuse ; tandis que la +fumée tourbillonnait autour de notre trio et que le +grésil fouettait douloureusement leur chair.</p> + +<p>Tommy se hâta de rattacher les rideaux et revint +larmoyer devant le poêle fumant à côté de Dick +Humphries, qui, ayant achevé de réparer ses courroies, +alluma sa pipe.</p> + +<p>Molly s’était rendue à l’évidence ; mais ce ne fut +pas pour longtemps.</p> + +<p>— Et mes vêtements ? s’écria-t-elle tout à coup +d’une voix étranglée, l’instinct féminin reprenant le +dessus. Et mes vêtements ? Ils sont en haut de la +cache ; ils vont être perdus, perdus, vous dis-je.</p> + +<p>— Allons ! allons ! interrompit Dick qui, pour couper +court à ces jérémiades, ajouta : Ne vous faites +pas de bile pour cela, ma petite dame. Je suis assez +vieux pour être le frère de votre père, et j’ai une fille +plus âgée que vous. Je vous renipperai quand nous +serons arrivés à Dawson, devrait-il m’en coûter jusqu’à +mon dernier dollar.</p> + +<p>— Quand nous serons arrivés à Dawson !… Elle +dit ces mots de son ton le plus méprisant… Vous +pourrirez en route. Vous vous noierez dans la boue, +tas de… d’Anglais !…</p> + +<p>Elle jeta ce dernier mot comme la pire des injures ; +s’il ne pouvait remuer ces hommes, mieux valait y +renoncer.</p> + +<p>Le sang de la colère montait au visage de Tommy +et rougissait sa nuque. Pourtant il continua à avaler +sa langue. Mais le regard de Dick s’attendrit. Dick +possédait sur Tommy l’avantage d’avoir eu comme +épouse une femme blanche.</p> + +<p>Ces hommes étaient des Britanniques. Durant de +longues années, sur terre et sur mer, leurs aïeux +s’étaient battus contre les aïeux de Molly ; et Molly +était tout agitée par le besoin de suivre les traditions +de sa race. En elle bouillonnait un +ardent passé. Ce n’était pas Molly Travis seule qui s’affublait +de bottes de caoutchouc, d’un imperméable et +se ceignait de courroies ; les Forces mystérieuses de +milliers d’ancêtres bouclaient son sac, surveillaient sa +colère et donnaient à son regard cet air décidé.</p> + +<p>Il parut inutile aux deux hommes d’essayer de +s’opposer à l’extravagant projet de la jeune Yankee, +car elle leur parut tout à fait résolue à sortir. Toutefois, +Dick proposa à l’impétueuse créature ses propres +vêtements cirés, en lui faisant observer que +le mackintosh qu’elle portait la défendait contre la +tempête à peu près comme une feuille de papier.</p> + +<p>Mais elle lui adressa un geste si violent de refus +qu’il préféra converser avec sa pipe jusqu’à ce qu’elle +eût rattaché, de l’extérieur, les rideaux de la tente +et qu’elle fût partie en pataugeant sur la piste +inondée.</p> + +<hr> + + +<p>— Tu crois qu’elle arrivera ? demanda Dick à son +compagnon d’une voix qui voulait se faire indifférente.</p> + +<p>— Si seulement elle tient tête au vent jusqu’à la +cache, sans parler du froid et des misères de la route, +elle en deviendra folle, folle à lier. Supporter cela ? +Tu sais ce que c’est, Dick ! N’as-tu pas doublé le +Cap Horn par gros temps ? Tu as goûté le plaisir de +te trouver dans la voilure en pleine bourrasque, +quand il faut lutter contre le grésil, la neige, la toile +gelée, qu’on sent qu’on va tout lâcher et qu’on est +prêt à pleurer comme un gosse. Ses vêtements… Elle +ne sera plus capable de distinguer un paquet de jupons +d’une batée ou d’une théière.</p> + +<p>— Nous avons eu tort, hein, de la laisser partir ?</p> + +<p>— Ah ! Fichtre non ! Tu parles, Dick, quel enfer +elle aurait fait de cette tente pendant le reste du +voyage, si nous l’avions retenue ! Elle a trop de +feu ; mais ça va la rafraîchir.</p> + +<p>Dick hocha la tête.</p> + +<p>— Oui, dit-il, elle est un peu trop téméraire. Mais +à part ça, on ne peut rien lui reprocher. C’est une +sacrée petite folle de se risquer dans une pareille +entreprise ; mais elle vaut tout de même mieux que +ces femmes qui sont tout le temps à vous dire : +« Traîne-moi. » Elle est bien de la race de nos mères. +Pardonnons-lui sa fougue. Il faut une vraie femme +pour faire un homme. Celle qui n’a de la femme que +les jupons ne peut enfanter un être viril. Pour allaiter +un tigre, il faut prendre une chatte de préférence +à une vache.</p> + +<p>— Quand elles sont déraisonnables, faut-il tout +leur passer ? demanda Tommy d’un ton de protestation.</p> + +<p>— Quelle idée ! Si tu te coupes avec un couteau +bien aiguisé, la blessure sera plus profonde que s’il +est émoussé. Est-ce une raison pour user le tranchant +de ton couteau sur une barre de cabestan ?</p> + +<p>— Je ne veux pas te contredire ; mais à prendre +femme, j’en choisirais maintenant une avec un peu +moins de tranchant.</p> + +<p>— Qu’en sais-tu ? répliqua Dick.</p> + +<p>— J’ai mes raisons pour parler ainsi, répondit +Tommy, qui se pencha pour prendre les bas mouillé +de Molly et les tendit en travers de ses genoux afin +de les faire mieux sécher.</p> + +<p>Dick jeta sur son ami un coup d’œil mélancolique.</p> + +<p>Il alla prendre dans la musette de la femme divers +vêtements tout trempés et revint vers le poêle pour +les exposer à la chaleur.</p> + +<p>— Je croyais t’avoir entendu dire que tu ne t’étais +jamais marié ? dit-il.</p> + +<p>— J’ai dit ça, moi ? Possible… Pourtant non… +c’est-à-dire, oui ; j’ai été marié ! Et jamais femme n’a +été plus dévouée pour un homme.</p> + +<p>— Elle a chassé sur l’ancre ? demanda Dick avec +un geste qui symbolisait l’infini.</p> + +<p>— Hélas ! oui, répondit Tommy, qui ajouta après +un instant de silence : elle est morte en couches.</p> + +<p>Les haricots bouillaient en chantonnant sur le +devant du poêle ; il poussa la casserole vers une surface +moins chaude. Après avoir examiné avec soin +les biscuits et s’être assuré de leur degré de cuisson +en les piquant avec un éclat de bois, il les mit de +côté en les couvrant avec un linge humide.</p> + +<p>Dick, suivant l’habitude des personnes de son +tempérament, savait maîtriser sa curiosité. Il se +garda donc d’interroger son compagnon ; mais +celui-ci reprit de lui-même :</p> + +<p>— Oui. Et c’était une femme toute différente de +Molly. Une Siwash !</p> + +<p>Dick fit signe qu’il comprenait.</p> + +<p>— Elle n’était pas aussi fière, ni aussi volontaire, +mais elle était fidèle dans la bonne et la mauvaise +fortune. Elle n’avait pas de rivale pour manier la +pagaie et savait jeûner sans plus de façons comme le +bonhomme Job. Sur un bateau comme le mien, qui +avait plus souvent le nez sous l’eau que dessus, +elle ne se laissait pas abattre ; elle tenait la voile +comme un homme.</p> + +<p>« Une fois, nous partîmes en tournée de prospection +vers Teslin, plus loin que le Lac Surprise et la +Petite Tête Jaune. La nourriture manqua ; nous +dûmes manger les chiens. Quand ils furent avalés, +nous nous jetâmes sur les harnais, les mocassins et +les fourrures. Jamais une plainte.</p> + +<p>« Avant de partir, elle m’avait bien recommandé +de ménager les provisions ; mais quand la famine se +fit sentir, jamais un reproche. Épuisée, les pieds +meurtris, elle pouvait à peine soulever ses raquettes ; +mais plusieurs fois elle me répéta : « Cela ne fait +rien, Tommy ! Je préfère avoir le ventre vide et +rester ta femme, que d’avoir tous les jours des festins, +et d’être la klooch<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> du chef George. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Klooch signifie épouse.</p> +</div> +<p>« Il faut te dire que George était le chef des Chilcoots +et qu’il la désirait ardemment.</p> + +<p>« C’était le bon temps alors. J’étais un gaillard +présentable quand j’atteignis la côte. J’avais lâché +un baleinier, l’<i>Étoile-Polaire</i>, à Unalaska et j’étais +descendu vers Sitka en chassant la loutre. Là, je +m’associai avec Jack l’Heureux. Tu le connais ?</p> + +<p>— C’est lui qui prenait soin de mes pièges sur le +<i>Colombia</i>, répondit Dick. Il était assez violent, je +crois, n’est-ce pas ; et il avait une sacrée passion +pour le whisky et pour les femmes.</p> + +<p>— C’est bien lui. Pendant deux saisons, nous +fîmes ensemble le commerce de conserves, de couvertures +et d’autres articles. Puis j’ai acheté un sloop ; +et pour ne pas me séparer de Jack l’Heureux, je suis +venu du côté de Juneau. C’est là que j’ai fait la +connaissance de Killisnoo ; je l’appelais Tilly pour +abréger.</p> + +<p>« J’avais rencontré cette femme à une danse de +squaws sur la grève. Le chef George, qui venait de +terminer son trafic annuel chez les Sticks, était de +retour de Dyea avec la moitié de sa tribu. J’étais le +seul blanc au milieu de cette foule de Siwash. Personne +ne me connaissait, à part quelques jeunes +Indiens de cette tribu que j’avais rencontrés sur le +chemin de Sitka. Jack l’Heureux m’avait mis au courant +de la plupart de leurs aventures.</p> + +<p>« Ils parlaient tous le Chinook, sans se douter que +je pouvais le dégoiser mieux que beaucoup d’entre +eux, notamment deux jeunes filles qui s’étaient +sauvées de la Mission Haines près du Canal Lynn.</p> + +<p>« De gentilles créatures, ces deux filles, agréables +à regarder. J’avais plutôt dans l’idée de m’en tenir +là ; mais elles étaient frétillantes comme des poissons +qu’on retire de l’eau. Trop de tranchant, comme tu +vois.</p> + +<p>« Comme j’étais un nouveau-venu, elles commencèrent +à se moquer de moi, sans soupçonner que pas +un mot de leurs propos ne m’échappait. Je n’en fis +rien paraître et je me mis à danser avec Tilly. Plus +nous dansions, plus nos cœurs se sentaient attirés +l’un vers l’autre.</p> + +<p>« — Il cherche une femme, dit l’une des filles.</p> + +<p>« — Il a peu de chances d’en trouver une si les +femmes choisissent elles-mêmes, répondit l’autre en +secouant drôlement la tête.</p> + +<p>« Les jeunes coqs et les squaws, qui nous regardaient, +commencèrent à sourire et à ricaner en +répétant cette remarque.</p> + +<p>« J’avoue que mon visage était encore imberbe ; +mais depuis longtemps déjà on me considérait +comme un homme parmi les hommes ; ces railleries +me vexaient.</p> + +<p>« — Il danse avec la fiancée du chef George, dit +une voix. Tout à l’heure George va le fesser à coups +de pagaie et l’envoyer prendre prestement le large.</p> + +<p>« Or le chef George entendit le propos. Il nous +avait regardés jusqu’ici d’un air assez maussade ; il +partit d’un grand éclat de rire en se frappant sur les +cuisses. C’était un bougre qui aurait su au besoin se +servir de la pagaie.</p> + +<p>« Tilly se fût bien gardée de me communiquer ses +craintes ; du reste, tu ne doutes pas qu’elle m’eût +méprisé si elle avait deviné en moi le moindre commencement +de frousse ; mais elle essaya, tout en +dansant, de m’entraîner loin du groupe moqueur que +les deux filles de la Mission continuaient à amuser +à mes dépens.</p> + +<p>« Je me rapprochai autant que je pus du groupe.</p> + +<p>« — Qui sont ces filles ? demandai-je à Tilly.</p> + +<p>« Leur nom me rappela tout ce que Jack l’Heureux +m’avait dit sur leur compte. Je continuai de faire +ma cour à Tilly, tandis que les quolibets tombaient +dru sur moi. Et comme la danse prit fin, je vis le +chef George apporter une pagaie à mon intention.</p> + +<p>« On se pressa autour de nous pour assister à ma +déconfiture et les filles de la Mission me servirent +encore quelques bonnes plaisanteries qui soulevèrent +des rires bruyants. Malgré mon irritation, je dus +me pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire ; car +j’avais mon plan de défense comme tu vas voir.</p> + +<p>« Soudain je me tournai vers mes impertinentes : +« Avez-vous fini ? » demandai-je.</p> + +<p>« Quelle tête elles firent en m’entendant sortir +mon chinook ! Alors j’allai droit au fait. Je racontai +tout ce que je savais sur elles, tous leurs sales tours, +toutes les affaires louches auxquelles leurs pères, +mères, frères et sœurs avaient été mêlés ; et je fis +une allusion à une petite histoire où le chef George +et elles-mêmes n’avaient pas joué un rôle très décoratif. +Tu m’entends bien, une allusion seulement, +car, en allant plus loin, je me serais fait mettre en +charpie par toute la tribu qui aurait pris fait et +cause pour le chef bafoué. Mais une allusion décochée +avec un certain regard planté droit sur un +homme est une menace qui inspire le respect.</p> + +<p>« Sauf les deux gueuses et mon George, personne +ne comprit ; mais tous riaient d’entendre un blanc +parler ainsi leur patois.</p> + +<p>« Je vis les traits du chef George se figer quelques +secondes. Il ne sut d’abord quel parti prendre et +finalement il s’en tira en riant à gorge déployée +devant les deux files qui me suppliaient de me +taire : « Oh ! Non, non… Tommy. Ne continuez pas… +Nous serons gentilles pour vous. Pour sûr, Tommy… +pour sûr. »</p> + +<p>« Voilà notre première rencontre. Quand je fis +mes adieux à Tilly, ce soir-là, je lui promis de revenir +dans une semaine environ ; et je ne lui cachai +pas mon désir de faire plus ample connaissance.</p> + +<p>« Ils n’y vont pas par quatre chemins dans cette +race-là lorsqu’il s’agit de montrer leur affection ou +leur haine. Bien qu’elle fût une honnête fille, elle sut +me faire comprendre que ma proposition ne lui était +pas désagréable. Vraiment, c’était un type extraordinaire +de femme ! Rien d’étonnant que le chef +George s’en fût amouraché.</p> + +<p>« Tout allait pour le mieux. Je le supplantai du +premier coup. J’avais l’intention d’embarquer la +jeune fille et de cingler sur Wrangel tant que le vent +soufflerait, en plaquant là George. Mais ce n’était pas +chose facile.</p> + +<p>« Je dois te dire que Tilly demeurait avec un +oncle — comme une espèce de tuteur — tout prêt +à claquer de phtisie ou de quelque autre truc dans +les poumons. Il allait tantôt bien, tantôt mal, et il ne +voulait pas l’abandonner avant d’avoir cassé sa +pipe.</p> + +<p>« Nous nous rendîmes à sa tente au moment de +mon départ pour savoir combien de temps il pouvait +encore durer ; mais le vieux gredin avait promis +Tilly au chef George, et dès qu’il m’aperçut, il entra +dans une telle rage qu’il en résulta une bonne +hémorragie.</p> + +<p>« — Reviens me chercher, Tommy ! me dit-elle +quand nous nous fîmes nos adieux sur la grève.</p> + +<p>« — Certainement, répondis-je, dès que tu me +feras signe.</p> + +<p>« Je l’embrassai à la manière des blancs, comme +font chez nous les amoureux. Je la sentis frémir +comme une feuille de tremble et j’étais moi-même si +bouleversé que, sur le moment, j’étais presque décidé +à aller balancer l’oncle dans l’autre monde.</p> + +<hr> + + +<p>Tommy fut obligé de s’interrompre, car l’air devenait +irrespirable, le vent ayant refoulé la fumée +sous la tente. Les deux hommes furent pris d’une +quinte de toux.</p> + +<p>— Donc, reprit bientôt Tommy, je partis vers +Wrangel, au delà de la Sainte-Mary et même de la +Reine-Charlotte, vendant du whisky et mettant le +sloop à toutes les sauces.</p> + +<p>« C’était au cœur d’un hiver rude et glacial. J’étais +de retour à Juneau lorsque je pus avoir des nouvelles +de Tilly.</p> + +<p>« — Toi venir, me dit le pouilleux qui me les +apporta, Killisnoo veut revoir toi maintenant.</p> + +<p>« — Qu’est-ce qu’il y a de cassé ? demandai-je.</p> + +<p>« — Chef George donner festin ; Killisnoo être +femme de George.</p> + +<p>« Oui, certes, il faisait froid. Le Taku hurlait +comme jamais. L’eau salée gelait sur le pont. J’avais +peine à faire avancer mon vieux sloop pris par les +griffes du vent, et je me trouvais à une centaine de +milles de Dyea.</p> + +<p>« A mon départ, j’avais pour tout équipage un +homme de l’île Douglas ; mais à mi-chemin, il fut +balayé par-dessus la lisse. Je tirai des bordées et +revins trois fois en arrière ; mais je ne pus le +retrouver. »</p> + +<p>— Probable qu’il aura été saisi par le froid, dit +Dick, tout en suspendant une jupe de Molly pour la +faire sécher. Il a dû couler comme un plomb.</p> + +<p>— C’est aussi mon idée. Je finis mon voyage tout +seul, et j’étais à moitié mort lorsque j’atteignis Dyea +en pleine nuit. La marée m’était favorable, et je pus +faire aborder le bateau droit sur la rive, à l’abri du +fleuve. Mais il n’y avait pas moyen d’avancer d’un +pouce, car l’eau douce ne formait qu’un bloc solide. +Les commandes et les poulies étaient couvertes de +glace au point que je ne pouvais amener la grande +voile, ni le falot.</p> + +<p>« D’abord, je commençai par m’enfiler une pinte +de whisky pur de mon chargement ; puis, laissant le +tout en l’état, je me dirigeai à travers la plaine vers +le camp.</p> + +<p>« Pas d’erreur, c’était le jour de gala. Les Chilcoots +étaient venus en masse, chiens, enfants et +pirogues, sans parler de la tribu des Oreilles-de-Chiens, +de celle des Petits-Saumons et des gens +des Missions.</p> + +<p>« Il y avait bien cinq cents Indiens pour célébrer +les fiançailles de Tilly, et pas un homme +blanc à vingt milles à la ronde.</p> + +<p>« Personne ne fit attention à moi ; du reste, on +n’aurait pas pu me reconnaître, car ma couverture +me cachait le visage. Je me frayai un passage parmi +les chiens et les enfants et j’atteignis le premier +rang. La fête avait lieu dans un grand espace libre +entre les arbres. De grands brasiers étaient allumés +et la neige battue par les mocassins était dure comme +du ciment de Portland. Non loin de moi, j’aperçus +Tilly, somptueusement vêtue d’écarlate, parée de +colliers, et en face d’elle le chef George et ses principaux +guerriers.</p> + +<p>« Le shaman<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> officiait avec le concours des grands +sorciers des autres tribus.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Shaman, c’est-à-dire prêtre.</p> +</div> +<p>« Sans savoir pourquoi, je pensai aux gens de +Liverpool, et aussi à Gussie-la-Rousse dont j’avais +rossé le frère après mon premier voyage parce qu’il +ne voulait pas que sa sœur eût un matelot pour +amoureux.</p> + +<p>« Quel drôle de monde, me disais-je, où un homme +marche sur des pistes auxquelles sa mère était loin +de songer lorsqu’elle le tenait au sein !</p> + +<p>« Au fait, je commençais à me rendre compte de +la témérité de mon action ; mais il me suffit de jeter +un coup d’œil sur George pour me sentir prêt à +toutes les audaces. Que faire ? Sauter à la gorge du +chef comme j’en avais une sacré envie ? Ce n’était +pas cela qui eût arrangé mon affaire.</p> + +<p>« Tout à coup, je vis ce qu’il fallait tenter.</p> + +<p>« Je dois d’abord te dire que le camp fourmillait +de chiens. Ici, là, il y en avait partout : des loups +apprivoisés, ni plus, ni moins. Quand la nourriture +vient à manquer, on les renvoie dans la forêt chez +leurs congénères sauvages, et ils reprennent vite +leurs habitudes de rudes combattants.</p> + +<p>« Je n’étais plus séparé de Tilly que par un groupe +de chiens, qui, allongés dans différentes poses, attendaient +l’heure du festin. L’un d’eux se mit à bâiller ; +et c’est en voyant ses crocs formidables que mon +idée me vint. Il était juste devant mes mocassins, +tandis que j’en avais un autre contre mes talons.</p> + +<p>« Le vacarme était à son comble ; les tambours, +en peau de morse, grondaient, et les prêtres chantaient.</p> + +<p>« — Es-tu prête ? criai-je à Tilly.</p> + +<p>« Bon Dieu ! Elle n’eut pas un sursaut en reconnaissant +ma voix. Très lentement elle tourna la tête +de mon côté et, le visage impassible, elle me fit le +petit signe de quelqu’un qui tend l’oreille.</p> + +<p>« — Tu iras sur la haute falaise, au bord de la +glace. Je te rejoindrai.</p> + +<p>« Aussitôt je mis le pied sur la queue du molosse, +couché devant moi et j’appuyai jusqu’à la faire +craquer. L’animal se redressa férocement ; il crut +me happer dans ses mâchoires ; mais j’avais déjà +enjambé le second chien que je projetai contre le +furieux.</p> + +<p>« — File ! criai-je en même temps à Tilly.</p> + +<p>« Tu sais comment ces chiens se battent. En un +clin d’œil, il y en avait un cent aux prises, cul par-dessus +tête, se mordant et se déchirant. Les gosses +et les femmes se bousculaient de tous côtés ; tu +aurais dit un camp de fous. Je te laisse à penser si +Tilly s’esquiva promptement.</p> + +<p>« Je me gardai bien de suivre aussitôt ses traces. +Une double fuite aurait pu attirer l’attention sur +nous. J’attendis un moment ; et, dans ce moment-là, +j’eus l’envie folle d’aller narguer mon George en me +glissant hors de mes couvertures. Je ne sais comment +j’ai pu résister au désir de me moquer de lui +et de tous ces imbéciles en leur laissant croire que +la fiancée s’était envolée vers le ciel sous l’effet de +mes passes magiques.</p> + +<p>« Mais trêve de blagues. M’exposer, c’était exposer +aussi ma belle. Et puis il me tardait joliment de la +rejoindre. C’est ce que je fis. Je t’assure que s’ils +avaient vu avec quelle agitation je bondissais sur les +roches de la crête, vers mon sloop, ils auraient bien +cru que j’étais moi-même ensorcelé.</p> + +<p>« Bon Dieu ! Avec quelle vitesse nous filâmes +chassés par le Taku, le pont balayé par les vagues +glaciales. J’aurais voulu que tu fusses là pour voir.</p> + +<p>« Nous restâmes la moitié de la nuit sur le pont, +où nous avions été obligés de tout attacher. J’étais à +la barre, et Tilly cassait la glace. Enfin, nous arrivâmes +à l’île du Porc-Épic, et nous nous mîmes à +l’abri dans la baie. Nos couvertures étaient trempées ; +Tilly fit sécher les allumettes sur sa poitrine.</p> + +<p>« Tu vois donc que je m’y connais un peu, hein ! +Durant sept ans, Dick, nous avons été mari et +femme, par le beau temps comme par la tempête… +Et puis elle est morte au cœur de l’hiver, morte en +couches, là-haut, à la station du Chilcat.</p> + +<p>« Jusqu’à la dernière minute, elle me tint la +main ; la glace grimpait à l’intérieur de la porte et +couvrait l’appui de la fenêtre d’une couche épaisse.</p> + +<p>« Au dehors, c’était le Silence, à peine rompu par +le hurlement d’un loup solitaire. A l’intérieur, c’était +encore le Silence et la Mort.</p> + +<p>« Tu n’as jamais entendu le silence, Dick ? Dieu +t’accorde de ne jamais l’entendre lorsque tu seras +en présence de la mort ! Certainement on l’entend. +La respiration vous paraît siffler comme une sirène, +et le cœur fait comme la houle sur le rivage.</p> + +<p>« C’était une Siwash, Dick, mais une femme ! +Une blanche, Dick, blanche par tout son être.</p> + +<p>« Alors, ouvrant les yeux où se lisait la souffrance, +elle me dit :</p> + +<p>« — J’ai été une bonne épouse pour toi, Tommy. +A cause de cela, je voudrais que tu me promettes… +que tu me promettes (les mots semblaient s’arrêter +dans sa gorge) que lorsque tu te marieras encore, ce +soit avec une blanche. Plus de Siwash, Tommy. Il +y a beaucoup de femmes blanches à Juneau +maintenant, je le sais. Les blancs t’appellent +« homme à squaw » ; leurs femmes, dans la rue, +détournent la tête en te voyant. Tu ne vas pas dans +leurs cabanes comme tes frères. Pourquoi ? Parce +que ton épouse est Siwash, n’est-ce pas ? Cela ne +vaut rien. Je vais mourir. Jure-le moi ; et, comme +gage de ta promesse, donne-moi un baiser.</p> + +<p>« Je l’embrassai ; puis elle s’assoupit doucement, +en murmurant :</p> + +<p>« — C’est bien ainsi… Oui, rien qu’avec une +blanche.</p> + +<p>« Et elle mourut en couches, là-haut, au poste du +Chilcat. »</p> + +<hr> + + +<p>Dick bourra une nouvelle pipe, tandis que Tommy +passait le thé et le mettait de côté pour le retour +de Molly.</p> + +<p>Et la femme aux yeux flamboyants et au sang de +Yankee ?</p> + +<p>Aveuglée, écrasée, rampant sur les mains et sur +les genoux, suffoquée par le vent, elle arriva enfin +devant la tente. Toute la fureur de la tempête +s’acharnait contre un énorme paquet qu’elle portait +sur les épaules.</p> + +<p>Elle essaya, sans y parvenir, de dénouer les attaches +des rideaux ; mais Tommy et Dick s’empressèrent +de l’aider. Faisant un dernier effort elle +entra en chancelant et tomba épuisée sur le sol.</p> + +<p>Tommy la débarrassa de son paquet, pendant que +Dick préparait un bol de whisky.</p> + +<p>— Là, petite fille, dit celui-ci quand elle eut bu le +whisky et qu’elle parut reprendre quelques forces. +Voilà des nippes sèches. Sautez dedans ; nous allons +consolider les piquets de la tente. Appelez-nous +quand vous serez prête ; et nous rentrerons pour +dîner.</p> + +<p>— Tu paries, Dick, si cela lui aura émoussé le +tranchant pour le reste du voyage ! dit Tommy à son +compagnon, après avoir tapé sur les piquets. Comme +cela, elle nous fichera la paix jusqu’à l’arrivée.</p> + +<p>— Mais c’est justement ce tranchant qui fait son +charme, répliqua Dick, enfonçant la tête entre les +épaules pour éviter une bourrasque de grésil. C’est le +tranchant que toi et moi, Tommy, nous possédons, +et qui nous vient de nos mères.</p> + +<p>Tommy tressaillit. Vraiment, il s’attendait à la +réplique de son camarade ; il l’avait inconsciemment +provoquée pour répondre à une objection qu’il n’aurait +pas su formuler. Elle lui alla droit au cœur ; et, +les yeux fixés sur les rideaux de la tente, mais le +regard perdu au loin, il murmura : « … Oui, peut-être… +avec une blanche… oui, Molly, peut-être… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">UNE FILLE DE L’AURORE</h2> + + +<p>Vous, qui êtes (comment dites-vous ça ?) ah ! oui ! +un paresseux ! Vous, un paresseux, vous voudriez +me prendre pour femme ? N’y songez pas un instant ! +Jamais, au grand jamais, un paresseux ne sera mon +mari !</p> + +<p>Comme on le voit, Joy Molineau n’y allait pas par +quatre chemins avec Jack Harrington. La veille au +soir, elle avait tenu les mêmes propos à Louis Savoy, +d’une façon plus banale cependant, et dans son propre +dialecte.</p> + +<p>— Écoutez, Joy !</p> + +<p>— Non, non ! A quoi bon écouter un paresseux ? +C’est très mal de venir traîner ainsi autour de moi, +de me rendre visite dans ma cabane, et de rester +inactif. Comment feriez-vous pour nourrir une famille ? +Pourquoi n’avez-vous pas de poudre d’or ? +Les autres, pourtant, en trouvent à profusion.</p> + +<p>— Mais je trime dur, Joy ! Il ne se passe pas de +jour que je ne sois sur la piste ou au ruisseau. Même +en ce moment, j’en reviens. Mes chiens n’en peuvent +plus. Les autres, des veinards, rencontrent +beaucoup d’or. Mais, moi… moi, je n’ai pas de +chance !</p> + +<p>— Ah oui ! Mais lorsque cet homme…, Mac Cormack +qu’il s’appelle, celui dont la femme est Indienne, +a découvert le Klondike, vous n’y êtes pas +allé. Les autres l’ont suivi et, à présent, ce sont tous +des richards.</p> + +<p>— Mais vous savez bien que j’étais parti en prospection +du côté des sources de la Tanana, protesta +Harrington, et je n’ai entendu parler que trop tard +de l’Eldorado et du Bonanza.</p> + +<p>— C’est différent ! Seulement, vous faites ce qu’on +appelle fausse route.</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Fausse route. Oui ! Vous marchez à l’aveugle. +Il n’est jamais trop tard. Sur le creek de l’Eldorado +se trouve une mine où l’or abonde. Quelqu’un est +venu la jalonner ; il est parti, et l’on n’en a jamais +entendu parler depuis. Si, au bout de soixante jours, +la prise de possession n’est pas enregistrée, tous les +autres auront le droit — comment dites-vous ? — de +sauter dessus. Ils courront, rapides comme le +vent, pour aller faire la déclaration. Le gagnant +sera très riche et pourra nourrir une belle famille.</p> + +<p>Harrington feignit de ne pas trop s’intéresser +à l’histoire.</p> + +<p>— Quand le délai expire-t-il ? Et quel est ce lotissement ?</p> + +<p>— J’en ai causé avec Louis Savoy hier soir, continua-t-elle, +faisant mine de ne pas avoir entendu sa +demande. Je crois que ce sera lui le vainqueur.</p> + +<p>— Au diable Louis Savoy !</p> + +<p>— Voilà ce que m’a dit Louis Savoy, ici dans ma +cabane, hier soir. Il a dit : « Joy, je suis un rude gaillard, +je possède de bons chiens. J’ai du souffle, et je +serai victorieux. Alors, me voudrez-vous pour mari ? » +Et je lui ai répondu…</p> + +<p>— Que lui avez-vous répondu ?</p> + +<p>— Que si Louis Savoy gagne, il m’aura comme +épouse.</p> + +<p>— Et s’il perd ?</p> + +<p>— Alors, Louis Savoy ne sera pas, comme on dit, +le père de mes enfants.</p> + +<p>— Et si je gagne, moi ?</p> + +<p>— Vous, gagner ? Ah ! Ah ! Jamais !</p> + +<p>Quoique ironique, le rire de Joy Molineau était +agréable à entendre. Harrington ne s’en formalisa +pas. Il y était habitué depuis longtemps. Elle avait +torturé tous ses soupirants de la sorte, et lui ne faisait +pas exception. En ce moment, surtout, elle était +séduisante, les lèvres entr’ouvertes, le teint animé +par l’âpre baiser du froid, les yeux brillants de +l’attrait irrésistible qu’on ne rencontre nulle part, +sauf dans le regard de la femme.</p> + +<p>Ses chiens de traîneau pressaient autour d’elle +leurs formes hirsutes, et le chef de file, Croc-de-Loup, +glissa doucement son museau pointu sur ses +genoux.</p> + +<p>— Et si je gagne ? insista Harrington.</p> + +<p>Son regard se promena du chien au soupirant et +revint vers la bête.</p> + +<p>— Qu’en dis-tu, Croc-de-Loup ? Si Jack est un +rude gars et arrive le premier à l’enregistrement, +deviendrons-nous sa femme ? Hein ? Qu’en dis-tu ?</p> + +<p>Croc-de-Loup redressa ses oreilles et se tourna en +grognant vers Harrington.</p> + +<p>Il fait vraiment froid, ajouta-t-elle tout à coup, +avec un coq-à-l’âne bien féminin, pendant qu’elle se +levait pour ranger les chiens.</p> + +<p>L’amoureux transi regarda devant lui d’un air +stupide. Dès leur première rencontre, elle l’avait +entretenu dans le doute, et l’homme avait dû ajouter +la patience à ses autres qualités.</p> + +<p>— Hi ! Croc-de-Loup ! cria-t-elle, en sautant sur +le traîneau au moment où il démarrait brusquement.</p> + +<p>— Aï ! Ya ! En avant !</p> + +<p>Du coin de l’œil, Harrington la regardait filer sur +la piste dans la direction de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Arrivée à +l’endroit où elle bifurque et traverse la rivière vers +Fort-Cudahy, la jeune femme fit arrêter les chiens +et se retourna.</p> + +<p>— Eh ! monsieur le paresseux ! lui annonça-t-elle, +Croc-de-Loup dit oui, à condition que vous soyez +vainqueur !</p> + +<hr> + + +<p>Comme il arrive toujours, cette conversation +s’ébruita, et tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, qui avait fait maintes +hypothèses sur le choix de Joy Molineau entre ses +deux derniers prétendants, se risqua maintenant, à +parler et à pronostiquer à propos du gagnant possible +de la course qui allait avoir lieu.</p> + +<p>Le camp s’était divisé en deux clans, dont les +efforts tendaient à faire arriver premier au but leur +favori respectif.</p> + +<p>Les meilleurs chiens que pouvait fournir la contrée +furent raflés à l’envi, car ceux-là étaient particulièrement, +et par-dessus tout, indispensables à la victoire. +Et quels lauriers pour le héros ! Outre la possession +d’une femme dont la pareille était encore à +créer, il deviendrait propriétaire d’une mine valant +au bas mot un million de dollars.</p> + +<p>Cet automne-là, lorsque la rumeur parvint que +Mac Cormack avait découvert de l’or sur +le Bonanza, tout le Bas-Pays, y compris +<span lang="en" xml:lang="en">Circle-City</span> et <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, +s’était rué vers le Haut-Yukon, excepté toutefois +ceux qui, comme Jack Harrington et Louis +Savoy, étaient à ce moment partis en prospection +dans l’Ouest. Des pacages de rennes et des ruisseaux +furent jalonnés pêle-mêle et, par hasard, le plus +invraisemblable des creeks, l’Eldorado.</p> + +<p>Olaf Nelson y prit possession de cinq cents pieds +le long de la rivière, planta dûment son piquet, et +disparut.</p> + +<p>A cette époque, le bureau de déclaration le plus +proche était situé dans la caserne de la police, à +Fort-Cudahy, de l’autre côté du fleuve, en face de +<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Mais dès que la nouvelle se fut répandue +que le creek de Eldorado était une grotte aux trésors, +on découvrit qu’Olaf Nelson avait négligé de +descendre le Yukon pour faire enregistrer son claim.</p> + +<p>Les hommes jetaient des yeux avides sur le lot +sans propriétaire, où ils n’ignoraient pas que des +milliers et des milliers de dollars n’attendaient que la +pelle et la vanne. Cependant, ils n’osèrent s’en emparer, +car la loi accordait à Olaf Nelson un délai de +soixante jours entre la pose des jalons et l’enregistrement. +En attendant, nul ne pouvait toucher au lot.</p> + +<p>Dans toute la contrée, on parlait de la disparition +d’Olaf, et une vingtaine de mineurs se préparaient +à la prise de possession du lotissement et à la course +vers Fort-Cudahy, qui devait en décider.</p> + +<p>Mais les concurrents n’étaient pas très nombreux à +<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Étant donné que les deux clans dépensaient +à qui mieux mieux leurs énergies pour favoriser +soit Jack Harrington, soit Louis Savoy, personne +n’eût été assez sot pour se mettre sur les rangs +avec ses seules ressources.</p> + +<p>Il s’agissait d’une course de cent milles jusqu’au +bureau du commissaire, et on calculait qu’il faudrait +aux deux favoris quatre relais de chiens, échelonnés +le long du trajet.</p> + +<p>Naturellement, le relais final devait être décisif, +et, pour les vingt-cinq derniers milles, les partisans +des deux candidats s’évertuaient à trouver les animaux +les plus vigoureux possible. La rivalité des +deux clans s’accentuait, et leurs offres faisaient des +bonds si considérables que jamais, dans les annales +du pays, le prix des chiens n’avait monté si haut. +Cette rafle excita la curiosité publique, qui tourna +vers Joy Molineau un œil encore plus indiscret. Non +seulement elle avait déclenché toute l’affaire, mais +elle possédait le meilleur chien de traîneau, du Chilkoot +à la mer de Behring. Croc-de-Loup n’avait pas +de rival. L’homme qu’il conduirait à l’étape finale +devait forcément gagner ; on n’en pouvait douter. +Mais la communauté avait le sens inné des convenances, +et nul ne s’avisa d’influencer Joy en faveur de +l’un ou de l’autre des clans. Chacun d’eux se consola +en pensant que s’il ne tirait point parti du chien, le +camp adverse n’en profiterait pas davantage. Partant +de ce principe que l’homme pris individuellement +ou en collectivité a été ainsi façonné qu’il +traverse la vie dans un état de béate incompréhension +de la femme, ceux de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ne devinaient +rien de l’esprit de secrète malice qui animait Joy +Molineau.</p> + +<p>Ils reconnurent, après coup, qu’ils n’avaient pas +su pénétrer le secret de cette fille de l’Aurore, dont +les yeux sombres s’étaient ouverts pour la première +fois à la lumière scintillante de la Terre du Nord. +En effet, son père exerçait dans le pays le trafic des +fourrures, longtemps avant qu’eux-mêmes eussent +songé à l’envahir.</p> + +<p>Non, le hasard de sa naissance ne l’avait pas rendue +moins femme, pas plus qu’il n’avait limité sa +compréhension féminine des hommes. Ils avaient +conscience qu’elle se jouait d’eux, mais ils ne parvenaient +pas à discerner la finesse de ses desseins et +l’art consommé de ses artifices.</p> + +<p>Les hommes de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ne voyaient d’autres +cartes que celles qu’elle voulait bien leur montrer, de +sorte qu’ils se laissèrent bercer par d’agréables illusions +jusqu’au moment où elle abattit son dernier +atout. Seulement alors, ils virent clair dans son jeu.</p> + +<p>Au début de la semaine, tout le camp était sur +pied pour assister au départ de Jack Harrington et +de Louis Savoy. Ceux-ci avaient pris leurs dispositions +pour atteindre le lot d’Olaf Nelson quelques +jours avant l’expiration du délai de protection ! +afin de pouvoir se reposer et être dispos, eux et leurs +chiens, pour le premier relais.</p> + +<p>Sur leur chemin, ils rencontrèrent les hommes de +Dawson, qui plaçaient déjà leurs attelages supplémentaires +le long de la piste, et il était visible que +rien n’avait été épargné pour enlever cet enjeu de +plusieurs millions.</p> + +<p>Deux jours après le départ de ses champions, +<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> commença à envoyer ses relais, le premier +à soixante-quinze, le deuxième à cinquante, et +le dernier à vingt-cinq milles du but.</p> + +<p>Les attelages destinés à la dernière étape étaient +magnifiques, et tous deux si bien assortis que les +hommes du camp en discutèrent les mérites sous une +température de cinquante degrés en dessous de zéro, +pendant une heure entière, avant de les laisser partir.</p> + +<p>A la dernière minute, Joy Molineau s’élança au +milieu d’eux avec son traîneau. Elle prit à part Lon +Mac Fane, qui soignait l’attelage de Harrington. A +peine eut-elle commencé à parler, que l’homme resta +bouche bée, et l’enthousiasme peint sur son visage +laissa prévoir de grandes choses.</p> + +<p>Il détacha Croc-de-Loup et le mit à la tête du +traîneau de Harrington ; puis, il poussa la file des +chiens sur la piste du Yukon.</p> + +<p>— Pauvre Louis Savoy ! dirent les hommes.</p> + +<p>Mais une lueur de défi brilla dans les yeux noirs de +Joy Molineau, et elle s’en retourna à la cabane de +son père.</p> + +<hr> + + +<p>Il était près de minuit.</p> + +<p>Quelques centaines d’hommes emmitouflés de fourrures +avaient préféré, à l’attrait des cabanes chaudes +et des couchettes confortables, le plaisir d’assister, +par une température de soixante degrés en dessous de +zéro, à la prise de possession du claim d’Olaf Nelson. +Un certain nombre d’entre eux avaient leurs +piquets tout préparés, et leurs chiens se trouvaient à +proximité. Une escouade de policiers à cheval du +capitaine Constantine était sur place pour garantir la +régularité de l’opération. On avait lancé un ordre +interdisant à quiconque de planter un jalon avant que +la dernière seconde du jour fût tombée dans le passé. +Dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, de telles lois sont aussi respectées +que si elles étaient de Jéhovah lui-même, +car le coup de feu vengeur est aussi rapide et aussi +efficace que ses foudres. Le temps était clair et glacial. +L’aurore boréale projetait au firmament une +orgie de couleurs chatoyantes. Des vagues d’un rose +pâle, froides et brillantes, traversaient le zénith, +tandis que des couches éclatantes de vert et de blanc +éclipsaient les étoiles, et qu’une main titanique traçait +des arcs gigantesques au-dessus du pôle. Et devant +cet aspect grandiose, les chiens-loups hurlaient +comme avaient fait leurs ancêtres dans les +siècles passés.</p> + +<p>Un policier, revêtu d’un manteau de peau d’ours, +se plaça en évidence, la montre à la main. Les hommes, +se précipitant au milieu de leurs chiens, les +firent se lever. Après avoir débrouillé leurs traits, ils +les rangèrent pour le départ. Les concurrents s’alignèrent +sur la limite, tenant d’une main ferme piquets +et pancartes.</p> + +<p>Ils avaient déjà si souvent parcouru le contour du +claim, qu’ils auraient pu refaire le trajet les yeux +fermés. Le policier leva la main. Ils rejetèrent leurs +peaux et leurs couvertures superflues ; on entendit +le dernier cliquetis de ceintures resserrées, et tous se +tinrent au garde à vous.</p> + +<p>— Attention !</p> + +<p>— Partez !</p> + +<p>Soixante paires de mains se dégantèrent, autant +de mocassins s’affermirent dans la neige.</p> + +<p>Ils s’élancèrent dans l’espace libre, le long des +quatre côtés, plantant leurs fiches à chaque coin, +et, de là, ils se dirigèrent vers le milieu, où les deux +jalons centraux devaient être placés. Puis ils bondirent +vers leurs traîneaux qui les attendaient sur le +lit gelé du cours d’eau. Un bruit et un mouvement +infernal éclatèrent. Des traîneaux entrèrent en collision, +des attelages s’entremêlèrent, le pelage hérissé, +les crocs grinçants. La rivière étroite était obstruée +par cette masse grouillante. Du manche, aussi bien +que de la courroie, des coups de fouet tombèrent +indistinctement sur les hommes et sur les bêtes. Et +pour compliquer les choses, chaque concurrent avait +à sa suite une escouade de camarades empressés à le +sortir de la cohue. Mais un par un, et à force de lutter, +les traîneaux arrivèrent à se dégager, puis disparurent +brusquement dans les ténèbres des rives +surplombantes.</p> + +<p>Jack Harrington avait prévu cette bousculade et +attendu près de son traîneau qu’elle eût pris fin. +Louis Savoy, conscient de la supériorité de son rival +pour conduire les chiens, avait suivi son exemple, et +il attendait, lui aussi.</p> + +<p>Les bruits de la horde s’affaiblissaient dans le lointain +quand ils se décidèrent à prendre la piste. Ce ne +fut qu’après un trajet d’une dizaine de milles, en descendant +le Bonanza, qu’ils la rejoignirent, glissant +en file, mais se tenant de près. On n’entendait presque +plus de bruit, et il n’y avait guère de chance de +gagner de l’avance sur cette partie du trajet.</p> + +<p>Les traîneaux mesuraient, d’un patin à l’autre, +seize pouces, la piste n’était large que de dix-huit ; +mais la circulation y avait creusé de profondes ornières.</p> + +<p>De chaque côté s’étendait une couche cristalline +de neige molle. Si un homme avait essayé d’y faire +passer son attelage, les chiens s’y seraient enfoncés +jusqu’au ventre et n’auraient plus avancé qu’à l’allure +d’un escargot. Les hommes ne pouvaient donc +que se tenir à côté de leurs traîneaux bondissants +et attendre.</p> + +<p>Rien ne fut changé à leur position réciproque le +long des quinze milles de descente du Bonanza, puis +du Klondike jusqu’à Dawson ; à cet endroit, ils rencontreraient +le Yukon, où les attendaient les premiers +relais. Mais Harrington et Savoy, quittes à +crever leurs premiers attelages, avaient placé leurs +relais à une couple de milles plus loin que les autres. +Dans la confusion causée par l’échange des traîneaux, +ils dépassèrent une bonne moitié des concurrents. +Ils n’en avaient plus qu’une trentaine devant eux, +quand ils s’élancèrent sur la large poitrine du Yukon. +C’était la partie la plus critique du parcours.</p> + +<p>Lors de la prise du fleuve en automne, l’eau était +restée libre sur la longueur d’un mille entre deux +immenses barrières de glace. Cette voie ne s’était +gelée que tout récemment, par suite de la rapidité +du courant. A présent, elle était unie, dure et glissante +comme le parquet d’une salle de danse. Dès +qu’ils entrèrent en contact avec ce miroir de glace, +Harrington se mit sur les genoux, se cramponnant +d’une main, tandis qu’il faisait claquer sauvagement +son fouet sur les chiens, et retentir à leurs oreilles de +terribles imprécations. Les attelages dévalèrent sur +la surface lisse, à toute allure. Mais dans tout le Nord +on n’en trouvait pas deux comme Harrington pour +enlever un attelage. Dès le début, il fut en tête, et +Louis Savoy, emboîtant le pas, se colla désespérément +derrière lui, ses chiens conducteurs touchant +le traîneau de son rival.</p> + +<p>Ils avaient parcouru la moitié de la surface glissante, +lorsque leurs relais se précipitèrent de la rive +au-devant d’eux. Mais Harrington ne ralentit pas sa +course pour cela. A l’instant précis où le nouveau +traîneau fut à sa hauteur, il sauta dessus et se mit à +crier en pressant l’allure des chiens tout frais. L’autre +conducteur se laissa glisser comme il put du véhicule +en marche. Savoy agit de même avec son propre +relais, et les deux attelages abandonnés, privés de +direction, entrèrent en collision avec ceux qui les +suivaient. Un pêle-mêle inextricable s’ensuivit.</p> + +<p>Harrington menait un train endiablé, et Savoy +le serrait de près. Parvenus près de la berge, ils +furent de niveau avec le traîneau de tête, et les +premiers à aborder la piste étroite entre ses talus de +neige molle. Dawson, admirant ce spectacle sous la +clarté de l’aurore boréale, jura que c’était du beau +travail.</p> + +<p>Les hommes ne peuvent endurer longtemps sans +feu, ou sans se livrer à un exercice violent, un froid +de soixante degrés au-dessous de zéro. Harrington +et Savoy se conformèrent donc à la vieille coutume +du Nord. Sautant de leurs traîneaux, guides en main, +ils couraient derrière pour rétablir la circulation du +sang et se réchauffer, puis remontaient jusqu’à ce +que le froid les eût saisis de nouveau.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu’ils couvrirent les deuxième et troisième +relais. A plusieurs reprises, sur la glace unie, +Savoy stimula les chiens, mais ne put réussir à dépasser +son rival.</p> + +<p>Dans une file s’égrenant sur une longueur de cinq +milles derrière eux, les autres coureurs s’évertuaient +à les rattraper, mais en vain, car à Louis Savoy seul +était dévolu l’honneur de se maintenir à l’allure vertigineuse +de Jack Harrington.</p> + +<p>Quand ils abordèrent l’étape des soixante-quinze +milles, Lon Mac Fane les frôla comme un éclair. +Croc-de-Loup, en tête des chiens, attira le regard +d’Harrington. D’avance il était sûr de la victoire. +Il n’existait pas dans tout le Nord un attelage qui +pût le dépasser sur ces derniers vingt-cinq milles. +Et lorsque Savoy aperçut Croc-de-Loup à la tête de +l’attelage de son adversaire, il sentit que la course +était perdue pour lui et il jura entre ses dents. Mais +il s’accrocha malgré tout à la piste fumante de l’autre, +tentant sa chance jusqu’au bout. Et tandis qu’ils +poursuivaient leur route, cahotés sous les lueurs +de l’aube qui se levait vers le Sud-Est, ils méditèrent, +l’un avec allégresse, l’autre la mort dans l’âme, sur la +conduite de Joy Molineau.</p> + +<hr> + + +<p>Tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> avait quitté de bonne heure les +lits de fourrures pour se rassembler sur le bord de la +piste. De là, on découvrait le Haut-Yukon jusqu’à +sa première courbe à plusieurs milles de distance.</p> + +<p>De là aussi, on pouvait voir sur l’autre rive +Fort-Cudahy, but de la course, où le commissaire de +l’or attendait avec impatience. Joy Molineau s’était +placée à une certaine distance de la piste, mais, en +cette circonstance, les gens de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> s’écartèrent +pour ne pas gêner sa vue. Aussi, l’espace qui +la séparait de l’étroit sentier où devaient passer les +coureurs restait libre. Des feux avaient été construits +autour desquels les hommes risquaient leur poudre +et leurs chiens dans des paris où la forte cote était +pour Croc-de-Loup.</p> + +<p>— Les voilà ! glapit un jeune Indien, perché sur la +cime d’un pin.</p> + +<p>Du haut du Yukon, on vit se détacher sur la neige +un point noir, suivi de près par un second. A mesure +qu’ils grossissaient, d’autres apparaissaient, mais à +une distance appréciable en arrière. Peu à peu, ils se +transformèrent en chiens et en traîneaux, sur lesquels +des hommes étaient étendus à plat ventre.</p> + +<p>— C’est Croc-de-Loup qui conduit ! murmura le +lieutenant de police à Joy.</p> + +<p>Elle répondit par un sourire qui trahissait son +émoi.</p> + +<p>— Dix contre un sur Harrington ! cria le roi du +Creek du Bouleau, en produisant son sac à or.</p> + +<p>— La Reine vous paie-t-elle cher ? s’enquit Joy.</p> + +<p>Le lieutenant hocha la tête.</p> + +<p>— Vous avez bien tout de même un peu de +poudre d’or, hein ? Combien ? continua-t-elle.</p> + +<p>Il montra son sac. Elle l’évalua d’un coup d’œil +rapide.</p> + +<p>— Mettons deux cents. Bien ! Maintenant, je +vous… comment appelez-vous ça ?… je vous donne +le tuyau. Couvrez le pari.</p> + +<p>Joy eut un sourire énigmatique.</p> + +<p>Le lieutenant réfléchissait, le regard errant sur la +piste.</p> + +<p>Les deux concurrents, à demi relevés, se jetaient +sur leurs genoux et fouettaient leurs chiens à tour de +bras.</p> + +<p>Harrington venait en tête.</p> + +<p>— Dix contre un sur Harrington ! brailla le roi +du Creek du Bouleau, brandissant son sac devant le +visage du lieutenant.</p> + +<p>— Couvrez le pari ! insista Joy.</p> + +<p>Il obéit avec un haussement d’épaules pour indiquer +qu’il se rendait, non aux conseils de sa propre +raison, mais uniquement pour être agréable à la +jeune fille. Joy lui fit signe de la tête de se rassurer.</p> + +<p>Tout bruit avait cessé.</p> + +<p>Les hommes avaient suspendu leurs paris.</p> + +<p>Zigzaguant, roulant, tanguant comme des bateaux +chassés par le vent, les traîneaux arrivaient +à toute allure. Derrière celui de Harrington, Louis +Savoy maintenait toujours son chien conducteur, +mais l’expression de son visage ne reflétait aucun +espoir. Harrington pinçait les lèvres, ne regardait ni +à droite ni à gauche.</p> + +<p>Ses chiens bondissaient dans un rythme parfait, +avec précision, rasant la piste, et Croc-de-Loup, la +tête basse, les yeux au sol, geignait doucement, entraînant +ses camarades dans un élan magnifique.</p> + +<p>Tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> retenait son souffle. On n’entendait +que le crissement des patins et le claquement +des fouets.</p> + +<p>A cet instant la voix claire de Joy Molineau retentit +dans l’air.</p> + +<p>— Aï ! Ya ! Croc-de-Loup ! Croc-de-Loup !</p> + +<p>Croc-de-Loup entendit. Il quitta brusquement la +piste et s’avança droit sur sa maîtresse. Tout l’attelage +le suivit. Le traîneau resta en équilibre pendant +un instant sur un seul patin, puis bascula Harrington +dans la neige.</p> + +<p>Savoy, filant comme l’éclair, le dépassa. Harrington, +se relevant, le vit glisser sur la rivière dans la +direction du commissaire de l’or, et il entendit parfaitement +ce que Joy Molineau disait au lieutenant.</p> + +<p>— Ah ! il a bien travaillé ! expliquait-elle. Il +a… Comment dites-vous ça ?… mené le train. C’est +cela même, il a bien mené le train.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">A L’HOMME SUR LA PISTE</h2> + + +<p>— Corse-le bien !</p> + +<p>— Mais dis donc, Kid, est-ce qu’il ne sera pas un +peu trop fort ? Du whisky et de l’alcool, c’est déjà +pas mal ; inutile d’y ajouter du brandy, de la sauce +au poivre et…</p> + +<p>— Corse-le bien ! te dis-je. Vas-tu m’apprendre à +préparer du punch ?</p> + +<p>Et Malemute Kid eut un sourire satisfait derrière +les nuages de vapeur.</p> + +<p>— Écoute, mon gars, reprit-il, lorsque tu auras +parcouru ce pays aussi longtemps que moi, et vécu +de crottes de lièvre et de vessies de saumon, tu sauras +que la Noël ne vient qu’une fois l’an. Et une fête +de Noël, sans punch, c’est un puits sans minerai.</p> + +<p>— Suis ces conseils, et sers-nous quelque chose de +fameux ! s’écria le grand Jim Belden.</p> + +<p>Il revenait de son <i>claim</i> de Mazy-May pour passer +la Noël et il ne s’était nourri que de viande d’élan +pendant les deux derniers mois.</p> + +<p>— Dis-moi, Kid, te souviens-tu du <i>klooch</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> que +nous avons préparé sur le Tanana ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Boisson fermentée, très forte, d’origine russe.</p> +</div> +<p>— Si je m’en souviens ! Ah, vous auriez rigolé, +les petits, en voyant la tribu entière ivre et prête à +se battre, tout cela grâce à un peu de sucre et de levain +adroitement fermentés. Cela se passait avant +ton temps, continua Malemute Kid, s’adressant à +Stanley Prince, jeune ingénieur des mines, depuis +deux ans dans la contrée. Il n’y avait alors pas de +femme blanche et Mason voulait épouser Ruth, la +fille du chef des Tananas, lequel s’opposait à ce +mariage, tout comme le reste de la tribu. Si c’était +fort ? Dame, j’y avais employé ma dernière livre de +sucre. En fait de klooch, je n’ai rien fait de mieux de +ma vie. Il aurait fallu voir cette poursuite le long du +fleuve et du portage !</p> + +<p>— Mais la squaw ? demanda Louis Savoy, Canadien +français de haute taille, qui commençait à +s’intéresser au récit, ayant entendu parler de cette +prouesse l’hiver précédent, alors qu’il était à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p> + +<p>Malemute Kid, né conteur, ne se fit pas prier pour +entamer l’histoire véridique du Lochivar<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> de la Terre +du Nord.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Héros légendaire de bravoure et de fidélité, chanté par +Walter Scott dans son poème <i>Marmion</i>.</p> +</div> +<p>Plus d’un rude aventurier sentit, en l’écoutant, son +cœur se serrer et monter en lui de vagues désirs de +revoir les pâturages du Sud ensoleillés, où la vie promettait +quelque chose de plus qu’une lutte stérile +contre le froid et la mort.</p> + +<p>— Ruth, Mason et moi, conclut Malemute Kid, +nous atteignîmes le Yukon juste après sa première +débâcle, et la tribu nous suivait à un quart d’heure +de marche. C’est ce qui nous sauva, car la seconde +débâcle rompit les glaces en amont et retarda nos +poursuivants. Lorsqu’enfin ils arrivèrent à Nuklukyeto, +tout le poste était mobilisé pour les recevoir. +Pour ce qui est du mariage, renseignez-vous auprès +du Père Roubeau que voici, c’est lui qui a célébré +la cérémonie.</p> + +<p>Le Jésuite retira sa pipe de ses lèvres, et se contenta +d’exprimer sa satisfaction par des sourires +paternels, cependant que protestants et catholiques +applaudissaient vigoureusement.</p> + +<p>— Bon sang ! interrompit Louis Savoy, épris par +le côté romanesque du récit, <i>La petite squaw</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ! Ce +brave Mason ! Bon sang !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> En français dans le texte.</p> +</div> +<p>Lorsque les premiers petits gobelets de punch +eurent fait le tour, Bettles, surnommé « Boit-sans-Soif », +se leva, et entonna sa chanson à boire favorite :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">J’ai vu les professeurs d’école du dimanche</div> +<div class="verse i2 i">S’ingurgiter, sans embarras,</div> +<div class="verse i2 i">La tisane de sassafras.</div> +<div class="verse i">Sait-on jamais le nom de ce qu’on boit ou mange ?</div> +<div class="verse i">Peut-être sous ce nom on leur avait vendu</div> +<div class="verse i1 i">Le jus enivrant du fruit défendu !</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et le chœur bachique répétait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Peut-être sous ce nom on leur avait vendu</div> +<div class="verse i1 i">Le jus enivrant du fruit défendu !</div> +</div> + +</div> +<p>L’effrayante mixture de Malemute Kid accomplissait +son œuvre. Les hommes des camps et des pistes +se détendaient sous sa chaleur bienfaisante, et les +rires, les chansons et les contes d’aventures lointaines +circulaient à la ronde.</p> + +<p>Citoyens d’une douzaine de nations différentes, ils +buvaient à la santé de chacun et de tous : l’Anglais, +Prince, en l’honneur de l’« Oncle Sam, le précoce +enfant du Nouveau-Monde », le Yankee Bettles +trinquait à la santé du « Roi, Dieu le bénisse… »</p> + +<p>Alors, Malemute Kid se leva, gobelet en main, et +regarda la fenêtre de papier huilé que recouvrait une +couche de givre d’au moins trois pouces. Puis il dit :</p> + +<blockquote> +<p>— <i>A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur +la piste ! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa +nourriture lui suffire et ses allumettes toujours +prendre !</i></p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Clic ! Clac ! Ils reconnurent le cinglement familier +du fouet des chiens, le hurlement plaintif des +<i>Malemutes</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> et le crissement d’un traîneau qui s’approchait +de la cabane.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Race de chiens esquimaux.</p> +</div> +<p>La conversation languit, et ils attendirent.</p> + +<p>— Ce doit être un ancien ! Il s’occupe de ses chiens +avant de songer à lui-même, murmura Malemute +Kid à Prince, pendant qu’ils écoutaient les claquements +des mâchoires et les grognements tantôt +furieux, tantôt douloureux des chiens-loups. Leurs +oreilles exercées devinaient que le nouveau-venu repoussait +leurs propres bêtes pour donner à manger +aux siennes.</p> + +<p>Bientôt, le coup attendu résonna contre la porte, +sec et confiant, et l’homme pénétra.</p> + +<p>Ébloui par la lumière, il s’arrêta un moment sur +le seuil, et tous purent le dévisager.</p> + +<p>C’était un beau type d’homme, très pittoresque +dans son accoutrement arctique de laine et de fourrures. +Il avait six pieds et deux ou trois pouces de +haut, les épaules carrées et la poitrine large. L’air +glacial avait rendu luisant et rose son visage rasé et, +avec ses longs cils et ses sourcils blancs de givre, les +rabats de son énorme casquette en peau de loup +négligemment relevés, on eût dit le roi des frimas, +émergeant des ténèbres.</p> + +<p>Une ceinture à grains maintenait, sur son vêtement +imperméable, deux grands revolvers Colt et +un couteau de chasse ; il portait, en plus de l’indispensable +fouet, un fusil « sans fumée » du plus fort +calibre et du dernier modèle.</p> + +<p>Lorsqu’il s’avança, les autres purent voir, malgré +la fermeté et l’élasticité de sa démarche, qu’il était +terrassé par la fatigue.</p> + +<p>Un silence embarrassant s’était produit, mais sa +cordiale salutation de : « Amusez-vous bien, les +gars ! » les mit aussitôt à l’aise et, l’instant d’après, +Malemute Kid et l’étranger échangeaient une poignée +de mains. Sans jamais s’être rencontrés, ils +avaient entendu parler l’un de l’autre, et ils s’étaient +reconnus.</p> + +<p>Une présentation générale eut lieu et on lui fit +accepter de force un cruchon de punch, sans lui +laisser le temps d’expliquer le but de sa course.</p> + +<p>— Depuis combien de temps est passé ce traîneau +en forme de panier, avec trois hommes et huit +chiens ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Il y a juste deux jours. Tu les poursuis ?</p> + +<p>— Oui, c’est mon attelage. Ils me l’ont enlevé à +mon nez, les bandits ! J’ai déjà gagné deux jours +sur eux, et les rattraperai dans la prochaine étape.</p> + +<p>— Tu crois qu’ils feront de la résistance ? demanda +Belden, afin d’entretenir la conversation, +car Malemute Kid avait posé la cafetière sur le feu +et s’occupait activement à faire frire du lard et de +la viande d’élan.</p> + +<p>Le nouveau-venu, pour toute réponse, fit claquer +sa main sur ses revolvers.</p> + +<p>— Quand as-tu quitté Dawson ?</p> + +<p>— A midi.</p> + +<p>— Hier, naturellement ?</p> + +<p>— Aujourd’hui même.</p> + +<p>Il était juste minuit. Un murmure de surprise fit +le tour de l’auditoire, et il y avait de quoi : on ne voit +pas tous les jours un homme qui vient de parcourir, +pendant douze heures d’affilée, soixante-quinze +milles de piste rugueuse sur le fleuve.</p> + +<p>La conversation dévia bientôt et roula sur les +aventures de jeunesse de tous ces nomades.</p> + +<p>Tandis que l’étranger dévorait le grossier repas, +Malemute Kid scrutait attentivement son visage, +dont il ne tarda pas à découvrir la beauté et qui reflétait +l’honnêteté et la franchise. Il le trouva tout de +suite à son goût. Ses traits, jeunes encore, avaient +été profondément creusés par les privations et la +fatigue. Bien que vifs quand il parlait, et doux lorsqu’il +se taisait, ses yeux bleus conservaient cette +lueur d’acier qui éclate dans l’action et particulièrement +dans l’imprévu. La mâchoire solide, le menton +carré, dénotaient une opiniâtreté et une indépendance +farouches. Il joignait à ses qualités de bravoure +une certaine douceur et un léger sentiment de +féminité qui trahissaient sa nature sensible.</p> + +<hr> + + +<p>— Et voici comment ma vieille et moi nous nous +sommes mariés, dit Belden qui venait de raconter +l’histoire captivante de ses fiançailles.</p> + +<p>— Nous voilà, père, dit Sal.</p> + +<p>— Va-t’en au diable ! répondit son père. Puis, +s’adressant à moi :</p> + +<p>— Jim, fais voir que tu as le cœur bien placé. Je +voudrais qu’une bonne partie de ce terrain de quarante +acres soit labouré avant le dîner.</p> + +<p>Se tournant vers elle, il ajouta :</p> + +<p>— Et toi, Sal, va faire ta vaisselle !</p> + +<p>Ah ! si j’étais heureux ! Mais il m’aperçut +encore là et s’écria :</p> + +<p>— Eh bien, Jim ?</p> + +<p>— Vous pouvez croire que j’ai filé aussitôt vers +l’écurie…</p> + +<p>— As-tu des gosses qui t’attendent aux États ? +demanda l’étranger.</p> + +<p>— Non. Sal est morte avant d’en avoir eu. Voilà +pourquoi je me trouve ici.</p> + +<p>Belden, distraitement, se mit en devoir de rallumer +sa pipe non éteinte, et dit, comme pour changer +de sujet :</p> + +<p>— Et toi, étranger, es-tu marié ?</p> + +<p>Pour toute réponse, celui-ci ouvrit sa montre, la +détacha de la bandelette de cuir qui lui servait de +chaîne, et la passa à la ronde. Belden saisit la lampe +à huile, examina l’intérieur du boîtier d’un air connaisseur, +puis, laissant échapper à voix basse un +juron d’admiration, il tendit la montre à Louis Savoy. +Après de nombreuses exclamations, il la présenta +à Prince, et l’on put remarquer que ses mains +tremblaient et que ses yeux prenaient une expression +particulièrement tendre. Et les mains calleuses +se repassaient la photographie d’une femme, d’un +type cher à ce genre d’hommes, pressant un enfant +contre sa poitrine.</p> + +<p>Ceux qui n’avaient pas encore vu cette merveille +étaient dévorés de curiosité. Ceux qui l’avaient vue +se taisaient et devenaient songeurs. Il leur était +indifférent d’affronter la morsure de la faim, la +griffe du scorbut ou la mort soudaine sous la terre +ou sous l’eau, mais l’image d’une femme inconnue et +d’un enfant suffisait à les émouvoir.</p> + +<p>— Je n’ai jamais vu le gosse. C’est un garçon… +et il a deux ans, dit l’étranger en reprenant possession +de son trésor. Ses yeux restèrent fixes sur le +portrait un long moment, puis il fit claquer le boîtier +et se détourna, mais pas assez vite pour cacher +les larmes prêtes à jaillir.</p> + +<p>Malemute Kid le guida vers une couchette en le +priant de s’y reposer.</p> + +<p>— Tu m’appelleras à quatre heures précises. N’y +manque pas !</p> + +<p>Ce furent ses dernières paroles. Il était si accablé +par le sommeil qu’aussitôt couché il se mit à ronfler.</p> + +<p>— Par Jupiter ! Il a du cran ce gars-là ! conclut +Prince. Trois heures de sommeil après une course +de soixante-quinze mille avec les chiens, et puis reprendre +la piste ! Tu le connais Kid ?</p> + +<p>— C’est Jack Westondale. Il est venu dans le pays +il y a trois ans. Il est connu pour travailler comme un +cheval et avoir contre lui toutes les déveines. Jusqu’ici +je ne l’avais jamais rencontré, mais Sitka +Charley m’en a parlé.</p> + +<p>« C’est dur, pour un homme ayant comme lui +une jeune et belle femme, de venir gâcher sa vie +dans un trou abandonné de Dieu où les années +comptent double.</p> + +<p>« Son défaut, c’est de pousser trop loin le courage +et la ténacité. Par deux fois il a fait fortune dans les +claims et par deux fois il a tout perdu. »</p> + +<p>Ici la conversation fut interrompue par le vacarme +de Bettles, car l’effet produit par l’étranger commençait +à se dissiper et bientôt les mornes années d’une +nourriture toujours la même et d’un labeur épuisant +furent oubliées dans une gaîté bruyante à laquelle, +seul, Malemute Kid semblait réfractaire. Il jetait à +chaque instant des regards anxieux sur sa montre. +Soudain, il mit son bonnet en peau de castor et ses +moufles, sortit de la cabane et alla fouiller dans la +cache.</p> + +<p>Brûlant d’impatience, il secoua son hôte quinze +minutes avant l’heure convenue.</p> + +<p>Le jeune géant se réveilla tout ankylosé et il +fallut le frictionner vigoureusement pour le remettre +sur pieds. Il sortit avec peine de la cabane et +trouva ses chiens harnachés et tout prêts pour le +départ.</p> + +<p>Les hommes lui souhaitèrent bonne chance et une +prompte arrivée, tandis que le Père Roubeau, après +l’avoir béni, rentra en toute hâte, suivi des autres. +Bien leur en prit, car il est dangereux d’affronter +soixante-quinze degrés au-dessous de zéro les mains +et les oreilles découvertes.</p> + +<p>Malemute Kid l’accompagna jusqu’à la piste +principale. Arrivé là, il lui serra cordialement la +main et lui fit des recommandations.</p> + +<p>— Tu trouveras cent livres d’œufs de saumon sur +le traîneau, dit-il. Cela procurera autant de force à +tes chiens que cent cinquante livres de poissons. +Tu ne pourras pas te réapprovisionner à Pelly, +comme tu comptais sans doute le faire.</p> + +<p>L’étranger sursauta et une lueur de surprise traversa +ses yeux, mais il laissa parler l’autre.</p> + +<p>— Impossible d’obtenir une once de nourriture, +soit pour hommes soit pour chiens, avant d’atteindre +<span lang="en" xml:lang="en">Five Fingers</span>, et nous en sommes au moins à deux +cents milles. Méfie-toi de l’eau libre, sur le fleuve +<span lang="en" xml:lang="en">Thirty Mile</span> et n’oublie pas de suivre le raccourci au-dessus +du lac Le Barge.</p> + +<p>— Comment es-tu parvenu à savoir ? La nouvelle +ne m’a certainement pas précédé ?</p> + +<p>— Je ne sais rien et, qui plus est, je ne veux rien +savoir. Mais le traîneau que tu pourchasses ne t’a +jamais appartenu. Sitka Charley l’a vendu au printemps +dernier. Il m’a parlé de toi comme d’un type +loyal et je le crois. J’ai vu ton visage, il me revient, +et j’ai vu… Aussi, grand Dieu !… file vers l’eau salée, +vers ta femme et…</p> + +<p>Là-dessus, Kid retira ses moufles et sortit son sac.</p> + +<p>— Non, je n’en ai pas besoin ! et les larmes se gelaient +sur les joues de l’homme pendant qu’il étreignait +convulsivement la main de Malemute Kid.</p> + +<p>— Alors, ne ménage pas les chiens, coupe les +traits aussitôt qu’ils viendront à tomber ; achètes-en +et considère-les à bon marché à dix dollars la livre. +Tu peux en avoir à <span lang="en" xml:lang="en">Five Fingers</span>, <span lang="en" xml:lang="en">Little Salmon</span> et +sur l’Hootalinqua. Prends garde d’avoir les pieds +mouillés ! cria-t-il comme conseil d’adieu. Continue +à marcher jusqu’à vingt-cinq degrés au-dessous de +zéro, mais, si la température baisse, construis un feu +et change de bas.</p> + +<p>Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’un tintement +de clochettes annonçait de nouveaux arrivants. +La porte s’ouvrit et un homme de la police +montée du territoire Nord-Ouest entra, suivi de +deux métis conducteurs de chiens.</p> + +<p>Tout comme Westondale, ils étaient armés jusqu’aux +dents et paraissaient exténués. Les métis, +habitués dès l’enfance à la piste, pouvaient supporter +facilement la fatigue. Mais le jeune policier était à +bout de forces. Pourtant, la ténacité de sa race le rivait +à la tâche qu’il avait entreprise, et il s’y tiendrait +jusqu’à ce qu’il tombât sur place.</p> + +<p>— Quand Westondale est-il reparti ? demanda-t-il. +Il s’est arrêté ici, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Cette question était superflue, car les traces laissées +dans la neige ne parlaient que trop.</p> + +<p>Malemute Kid ayant fait un signe de l’œil à +Belden, celui-ci, prenant le vent, répondit évasivement.</p> + +<p>— Il n’est pas près de revenir.</p> + +<p>— Allons, l’homme, parle ! ordonna le policier.</p> + +<p>— Vous n’avez pas l’air de vouloir le lâcher, à +ce que je vois. Se serait-il battu sur la route de +Dawson ?</p> + +<p>— Il a refait Harry Mac Farland de quarante mille +dollars et échangé cette somme au <i lang="en" xml:lang="en">P. C. Store</i> contre +un chèque sur Seattle. Qui donc l’empêchera de +l’encaisser si nous n’arrivons pas à le rattraper ? +Quand est-il parti ?</p> + +<p>Les hommes ne paraissaient porter aucun intérêt +à cette histoire, car l’attitude de Malemute Kid +avait dicté leur conduite, et le jeune officier ne rencontrait +que des visages indifférents autour de lui.</p> + +<p>S’avançant vers Prince, il lui posa la même question. +Celui-ci, après avoir examiné la physionomie +franche et honnête de son compatriote, lui fournit +à regret de vagues détails sur l’état de la piste.</p> + +<p>Le policier s’adressa alors au Père Roubeau qui, +lui, ne pouvait mentir.</p> + +<p>Il y a un quart d’heure, répondit le prêtre, +mais il a dormi trois heures, ainsi que ses chiens.</p> + +<p>— Un quart d’heure d’avance, et il s’est reposé. +Mon Dieu !</p> + +<p>Le pauvre diable recula de quelques pas en chancelant, +à moitié évanoui de fatigue et de découragement, +et marmotta des phrases où il était question +du trajet de Dawson en dix heures et de chiens +épuisés.</p> + +<p>Malemute Kid lui fit prendre presque de force un +cruchon de punch ; ensuite l’homme se dirigea +vers la porte et ordonna aux conducteurs de continuer +leur route. Mais la chaleur et l’espoir du repos +étaient trop tentants et ils élevèrent de vigoureuses +protestations.</p> + +<p>Kid, comprenant leur patois français, suivait leur +conversation avec anxiété.</p> + +<p>Ils juraient que les chiens étaient rendus, qu’ils +seraient obligés d’abattre Siwash et Babette avant +d’avoir couvert le premier mille, que les autres chiens +étaient dans un état aussi piteux ; et qu’il serait préférable +pour tout le monde de faire une halte.</p> + +<p>— Voulez-vous me prêter cinq chiens ? demanda +l’officier en se tournant vers Malemute Kid.</p> + +<p>Kid secoua la tête négativement.</p> + +<p>— Je vous signerai un chèque sur le Capitaine +Constantine, pour cinq mille dollars ; voilà mes papiers, +je suis autorisé à tirer sur lui à ma propre discrétion.</p> + +<p>Le même refus silencieux lui répondit.</p> + +<p>— Dans ce cas, je les réquisitionne au nom du Roi.</p> + +<p>Kid sourit d’un air narquois, jeta un coup d’œil +sur son arsenal bien garni, et l’Anglais, se rendant +compte de son impuissance, se disposa à sortir. +Mais les conducteurs continuant de protester, il +se tourna brusquement de leur côté et les traita de +femmes et de chiens.</p> + +<p>Le visage basané du plus âgé des métis s’empourpra +de colère. Il se leva et se promit, sans ménager +ses termes, de faire voyager son chef jusqu’à ce que +ses jambes l’abandonnent et déclara qu’il serait +alors enchanté de le planter là, dans la neige.</p> + +<p>Le jeune officier, — et ce geste exigeait toute sa +volonté, — marcha d’un pas régulier vers la porte, +affectant une force physique qu’il était loin de posséder. +Tous s’en rendaient compte, et appréciaient +son orgueilleux effort ; il est vrai qu’il ne pouvait dissimuler +les contractions de douleur qui crispaient +son visage.</p> + +<p>Les chiens, couverts de givre, étaient couchés en +rond dans la neige, et il fut presque impossible de +les faire remettre sur leurs pattes. Les pauvres bêtes +gémissaient de souffrance sous les coups cinglants +du fouet, car les conducteurs étaient furieux et sans +pitié ; lorsqu’ils eurent dételé Babette, le chien de +flèche, ils purent seulement décoller le traîneau et +reprendre la piste.</p> + +<hr> + + +<p>— C’est un sale coquin et un menteur ! Bon Dieu ! +C’est un malhonnête, un voleur. Pire qu’un Indien !</p> + +<p>Les compagnons de Malemute Kid ne cachaient +pas leur colère, d’abord pour la façon dont Westondale +les avait trompés, et ensuite parce qu’il avait +violé la morale du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, où l’honnêteté est +considérée, par-dessus tout, comme la qualité maîtresse +de l’homme.</p> + +<p>— Et dire que, sachant ce qu’il a fait, nous avons +prêté la main à un tel gredin !</p> + +<p>Tous les yeux se tournèrent, accusateurs, vers +Malemute Kid, qui venait de sortir du coin où il +avait installé Babette confortablement et vidait en +silence le bassin pour une dernière tournée de punch.</p> + +<p>— Il fait froid, les gars, la nuit est glaciale !</p> + +<p>Tel fut le début inattendu de son plaidoyer.</p> + +<p>« Vous avez tous été sur la piste, et vous savez ce +que cela veut dire. Ne battez pas un chien quand il +est par terre. Vous n’avez entendu qu’une cloche. +Jamais homme plus loyal que Jack Westondale n’a +mangé à notre gamelle ou partagé notre couverture.</p> + +<p>« L’automne dernier, il a donné à Joe Castrell +tout ce qu’il avait pu gratter, soit quarante mille +dollars, pour acheter dans les Dominions. Aujourd’hui, +il serait millionnaire. Mais tandis qu’il s’était +attardé à <span lang="en" xml:lang="en">Circle-City</span>, soignant son associé malade +du scorbut, qu’est-ce que fait mon Castrell ? Il va +chez Mac Farland, joue plus que le maximum et +perd tout le sac. On l’a trouvé mort dans la neige le +lendemain. Et le pauvre Jack avait combiné son +plan pour rejoindre, cet hiver, sa femme et l’enfant +qu’il n’avait jamais vu ! Je vous fais remarquer qu’il +a pris exactement ce que son compagnon avait perdu : +quarante mille dollars. Eh bien, le voilà parti, +qu’allez-vous faire maintenant ? »</p> + +<p>Kid regarda autour de lui le cercle de ses juges, +observa l’expression adoucie de leurs physionomies, +puis il leva son gobelet et but :</p> + +<blockquote> +<p>— <i>A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la +piste ! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture +lui suffire et ses allumettes toujours prendre !</i></p> +</blockquote> + +<p>— Que Dieu lui soit propice ! Que le bonheur l’accompagne !</p> + +<p>— Et que le diable emporte la police montée ! +conclut Bettles, tandis qu’ils reposaient avec fracas +leurs tasses vides.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LE DIEU DE SES PÈRES</h2> + + +<p class="h3">I</p> + +<p>De tous côtés s’étendait la forêt primordiale — théâtre +des comédies bruyantes et des tragédies +muettes. La lutte pour l’existence y continuait avec +toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes +ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit +l’arc-en-ciel, — là en plein cœur de cette région — et +l’or yankee n’avait pas encore acheté ce vaste +domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore +les flancs du troupeau des caribous, choisissant les +plus faibles, ou les femelles prêtes à mettre bas, pour +les terrasser avec la même cruauté qu’avaient +montrée les milliers de générations précédentes. +Les indigènes clairsemés reconnaissaient toujours +l’autorité de leurs chefs et de leurs docteurs, exorcisaient +les esprits malfaisants, brûlaient les sorciers, +se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs +ennemis avec un solide estomac dont leur appétit +était la meilleure preuve.</p> + +<p>Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre.</p> + +<p>Déjà, par des routes inconnues, à travers des +étendues sauvages, apparaissaient les précurseurs de +l’acier, hommes indomptables, aux visages blonds, +aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse +activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans +un but déterminé, isolés ou par petits groupes de +deux ou trois, ils arrivaient, se battaient et se faisaient +tuer, ou bien poursuivaient leur route pour +aller on ne savait où.</p> + +<p>Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs +rassemblaient leurs guerriers, la pierre s’entrechoquait +avec l’acier, mais sans grands résultats. +Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les +blancs s’infiltraient à travers les forêts obscures et +les passes des montagnes, affrontaient les rapides +dans des pirogues d’écorce, ou frayaient avec leurs +mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils appartenaient +à une grande race, et nombreuses étaient +leurs mères. Mais les indigènes couverts de fourrures +du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> avaient encore à l’apprendre. +De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à +son dernier souffle et meurt sous la froide lumière +de l’aurore boréale, de même ses frères luttent et +périssent dans les sables ardents et les jungles ténébreuses, +comme ils continueront à le faire sans trêve +aucune, jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de +leur race soit accomplie.</p> + +<hr> + + +<p>Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté +du Nord, une lueur rose-pâle vers l’Ouest, et plus +accentuée vers l’Est, indiquait la course invisible du +soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si +rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas +de nuit ; les jours se rejoignaient dans un mélange +difficilement perceptible de deux orbes solaires. Un +pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit, +tandis qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine +voix.</p> + +<p>D’une île située en plein courant du Yukon, une +colonne d’oiseaux sauvages vociférait en discussions +interminables, et un plongeon, sur une des +berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui +répondait de son rire moqueur.</p> + +<p>Au premier plan, accotées au rivage d’une anse +tranquille, des pirogues d’écorce de bouleau étaient +alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux à pointe +d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux +cordes de cuir, et de simples nasses en forme de +paniers annonçaient la montée du saumon dans le +courant boueux du fleuve.</p> + +<p>De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux +et des claies à poissons, s’élevaient les voix multiples +de la tribu des pêcheurs. Les jeunes gens plaisantaient +entre eux, ou contaient fleurette aux filles ; +les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité +le but de leur existence, étaient tenues à l’écart +et jacassaient en tressant des câbles avec les racines +vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles leurs +enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se +roulaient dans la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups +au poil fauve.</p> + +<p>Sur un des côtés du camp principal, et nettement +séparées de celui-ci, s’élevaient deux tentes. C’était +le campement d’un blanc et, à défaut d’autre indice, +le choix même de son emplacement en eût été une +preuve convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis ? +Il commandait d’une centaine de mètres le +quartier indien ; pour se défendre, il était maître de +la crête et de l’espace libre ; en cas de défaite, il pouvait +enfin fuir par la pente rapide d’une vingtaine +de mètres, qui descendait vers les pirogues.</p> + +<p>D’une des tentes venaient les cris perçants d’un +enfant malade et le chant monotone de sa mère qui +le berçait. Dehors, près d’un feu couvant sous la +cendre, deux hommes conversaient.</p> + +<p>— Eh bien ! oui ! J’aime l’Église comme un bon +fils. A un tel point que mes jours se sont passés à la +fuir et mes nuits à rêver au moyen de transiger avec +elle. Écoute !</p> + +<p>La voix du métis s’éleva en un grondement de +colère.</p> + +<p>— Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était +blanc, aussi blanc que toi. Mais tu es un Yankee, +et lui était Anglais, et le fils d’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. Quant +à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté +en moi un rude gaillard ; il fallait y regarder à deux +fois pour reconnaître quel sang coulait dans mes +veines, car je vivais avec les blancs, leur égal, et le +cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il +arriva qu’une vierge — une blanche — me regarda +d’un œil bienveillant. Son père possédait de vastes +territoires et de nombreux chevaux. Il occupait une +haute situation parmi les siens et il était Français +par le sang.</p> + +<p>Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle +voulait, et après maintes discussions il entra dans +une violente colère en constatant que ses discours +ne retardaient en rien les événements.</p> + +<p>Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu +après, nous nous présentions devant le pasteur. Son +père nous y avait devancés avec des paroles fallacieuses, +des promesses mensongères, que sais-je, +enfin ? Si bien que le pasteur prit un air digne et +refusa de nous unir.</p> + +<p>De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait +refusé sa bénédiction, aujourd’hui encore elle me +déniait le droit de me marier, et allait rougir mes +mains du sang des hommes. Eh bien ! vois-tu +maintenant si j’ai des raisons d’aimer l’Église ?</p> + +<p>Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque. +Puis la jeune fille et moi nous partîmes sur +de rapides chevaux pour Fort Pierre, où il y avait +un ministre plein de bonté. Mais son père, ses +frères et d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à +nos trousses. Nous engageâmes un combat, et, sans +m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup trois cavaliers. +Les autres renoncèrent à la poursuite et +gagnèrent Fort Pierre.</p> + +<p>Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée +des collines et des forêts ; nous y vécûmes comme +mari et femme, sans avoir été unis légalement. +Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime +comme un fils !</p> + +<hr> + + +<p>Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la +bizarrerie des femmes, qu’aucun homme ne peut +comprendre. Son père tomba de sa selle et les chevaux +qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune +femme et moi fûmes témoins de la scène, qui se +serait effacée aisément de mon esprit si elle n’avait +hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la +paix du soir, après cette journée de la chasse à +l’homme, la vision se dressa entre nous ; de même +dans le silence des nuits, quand nous étions allongés +sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire +qu’une, l’hallucination ne nous quittait pas. Ma +femme n’en parlait jamais, mais le fantôme venait +s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre +nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait +alors de toute sa hauteur et s’imposait à un tel point +que je parvenais à le sentir moi-même dans le regard +apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa respiration.</p> + +<p>A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je +revins alors parmi le peuple de ma mère pour que +l’enfant pût grandir entourée d’affection. Mais hélas, +mes mains étaient rougies du sang des hommes — écoute-moi +bien — par la faute de l’Église. Les +cavaliers du Nord se mirent à ma recherche, mais +le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était +chef, me cacha et me procura des chevaux et de la +nourriture. Puis nous partîmes, mon enfant et moi, +jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où les blancs, +peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de +questions. Je travaillai pour la Compagnie comme +chasseur, guide et conducteur de chiens jusqu’à ce +que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte +et agréable à regarder.</p> + +<p>Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire +engendre de mauvaises pensées et de perfides +actions. Le chef-facteur, homme rude et hardi, +n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil +d’une femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue +femme à présent. Mère de Dieu ! Il m’envoya +pour un long voyage avec les chiens afin de pouvoir… +Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur. +Elle avait la fierté d’une blanche, l’âme virginale, +et c’était avant tout une honnête femme. Eh bien ! +elle en mourut.</p> + +<p>Le soir de mon retour, après un mois d’absence, +il faisait un froid cruel et les chiens traînaient la +patte quand j’arrivai au Fort. Les Indiens et les +métis me dévisagèrent en silence et je me sentis +envahi par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai +mot. J’attendis que les chiens eussent avalé leur +pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le faire +un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai +la voix. Je les questionnai sur leur attitude bizarre ; +ils s’écartèrent de moi dans la crainte de ma colère +et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin je +leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame, +mot par mot, acte par acte, et ils s’étonnèrent de +mon sang-froid.</p> + +<p>Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis +chez le facteur, plus calme encore que je ne le suis en +le racontant. Pris de peur, il avait appelé les métis +pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime +et l’avaient laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé. +Alors il s’était réfugié chez le pasteur où je le +rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci devant +moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me +disant qu’un homme courroucé ne devait obliquer +ni à droite ni à gauche, mais se diriger tout droit +vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère +paternelle, de me livrer passage, mais il me dit que je +ne franchirais le seuil de sa porte que sur son corps. +Puis il m’exhorta à la prière.</p> + +<p>— Tu vois, l’Église, toujours l’Église ! Naturellement, +je passai sur son corps et j’envoyai le facteur +rejoindre ma pauvre enfant, devant son Dieu, un +mauvais Dieu, le Dieu des blancs.</p> + +<p>Il y eut un grand haro, car la nouvelle avait été +transmise au poste voisin. Je partis. Je traversai +la contrée du Grand-Esclave, descendis la vallée du +Mackenzie jusqu’à la glace éternelle, franchis les +Rocheuses Blanches, et une fois passée la grande +courbe du Yukon, j’arrivai enfin ici. Et depuis lors, +tu es le premier homme appartenant à la race de +mon père que j’aie rencontré. Puisses-tu être le +dernier ! Cette tribu, mon peuple à moi, est composée +de gens simples qui m’ont élevé aux honneurs. +Ma parole constitue leur loi, et leurs prières n’agissent +que suivant mon bon vouloir, sans quoi je +ne les tolérerais pas. Quand je parle pour eux, c’est +pour moi-même ; nous demandons qu’on nous laisse +en paix, nous n’avons que faire de votre race ; si +nous vous permettions de vous asseoir à nos foyers, +bientôt vos églises, vos prêtres et vos dieux suivraient — sache-le ! +Je ferai renier son Dieu à tout +homme blanc qui entrera dans mon village. Tu es +le premier, et je te fais grâce. Aussi, vaudrait-il +mieux que tu files, et sans tarder.</p> + +<p>— Je ne suis pas responsable des méfaits commis +par mes frères, répondit Hay Stockard en bourrant +sa pipe d’un air pensif. Il était quelquefois aussi +pondéré dans son langage que prompt dans ses +actes, — mais seulement à l’occasion.</p> + +<p>— Je connais tes semblables, répondit l’Indien, +et je sais qu’ils sont nombreux. C’est toi et les +tiens qui frayez la piste. Le reste suivra ensuite. Il +viendra un temps où ils étendront leur puissance +sur le pays. Mais je ne verrai pas cela, moi. A ce +qu’on m’a dit, ils sont déjà aux sources de la +Grande-Rivière, et bien loin au Sud se trouvent les +Russes.</p> + +<p>Hay Stockard leva brusquement la tête. C’était +là une surprenante révélation géographique. Le +Poste de la Baie d’Hudson à Fort Yukon possédait +des données différentes sur le cours du fleuve, +d’après lesquelles il devait se jeter dans l’Océan +Arctique.</p> + +<p>— Alors le Yukon se déverse dans la mer de +Behring ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Je l’ignore. Mais je sais qu’au Sud il y a des +Russes, beaucoup de Russes. Peu importe, vas-y +toi-même, et renseigne-toi. Tu peux retourner vers +tes frères, mais tu ne remonteras pas le Koyukuk +tant que les prêtres et les guerriers m’obéiront. Je te +l’ordonne, moi, Baptiste Le Rouge, chef de cette +tribu, et dont la parole fait loi.</p> + +<p>— Et si je refuse de descendre chez les Russes ou +de retourner vers mes frères ?</p> + +<p>— Si tu refuses ? Eh bien, tu partiras d’un pied +léger devant ton Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des +Blancs.</p> + +<p>Le soleil, vers le Nord, montra à l’horizon sa +tache sanguinolente.</p> + +<p>Baptiste Le Rouge se leva, inclina légèrement la +tête, et revint à son camp. Tout autour de lui s’étendaient +les ombres rougeâtres, et le chant des rouges-gorges +se faisait entendre.</p> + +<p>Hay Stockard tirait les dernières bouffées de sa +pipe auprès du feu. Il traçait dans les caprices de la +fumée et du brasier les sources inconnues du +Koyukuk, la rivière étrange qui terminait là son +cours arctique pour mélanger ses eaux aux flots +boueux du Yukon.</p> + +<p>Quelque part dans la région, — s’il fallait en +croire les dernières paroles d’un marin naufragé qui +avait effectué par terre le terrible voyage, et si la +fiole de grains d’or que renfermait sa blague prouvait +quelque chose, — quelque part dans ce palais +du froid se cachait la grotte aux trésors du Nord, +et un gardien des portes, Baptiste Le Rouge, métis +Anglais, et renégat, en barrait le chemin.</p> + +<p>— Bah !</p> + +<p>Il éparpilla les cendres et se leva de toute sa hauteur, +les bras nonchalamment étendus, en contemplant +d’un cœur tranquille le Nord qui s’embrasait.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait +pour manifester sa colère les rudes monosyllabes +de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les +yeux des pots et des plats pour suivre son regard +qui scrutait attentivement le fleuve. C’était une +femme de la contrée du Teslin, habituée de longue +date aux emportements de son mari. Une raquette +se détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence +d’une question de vie ou de mort ? Elle savait tout +de suite de quoi il retournait, rien qu’au ton et à +l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence +qu’il convenait de prêter quelque attention +à ce qui se passait.</p> + +<p>Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient +les rayons du soleil déclinant vers l’Ouest, traversait +diagonalement le courant et se dirigeait vers la baie.</p> + +<p>Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois +hommes pagayaient avec des mouvements rythmés +et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la tête +de l’un d’eux, frappa son regard.</p> + +<p>— Bill ! cria-t-il. Oh, Bill !</p> + +<p>Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se +glissa en roulant hors d’une des tentes, bâilla et se +frotta les paupières encore lourdes de sommeil. Il +aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les +yeux.</p> + +<p>— Par Mathusalem ! C’est ce damné pilote du +ciel !</p> + +<p>Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa +un geste comme pour prendre son fusil, puis haussa +les épaules.</p> + +<p>— Descends-le ! — suggéra Bill, — et l’affaire +sera réglée tout de suite. Si tu ne m’écoutes pas, il +va sûrement tout faire rater.</p> + +<p>Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en +alla, en ordonnant à la femme de reprendre ses +occupations. Puis il emmena Bill le long du rivage.</p> + +<p>Les deux Indiens qui occupaient la pirogue +l’échouèrent sur le bord de la baie tandis que le +Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef, +remontait la berge.</p> + +<p>— Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la +paix soit avec vous dans la grâce du Seigneur !</p> + +<p>Ses avances furent accueillies sans enthousiasme +et ne reçurent aucune réponse.</p> + +<p>— Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et +philistin. Dans ton cœur vit le culte de Mammon, +dans ton esprit s’agitent les diables astucieux, et dans +ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en +concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage, +moi Sturges Owen, apôtre du Seigneur, je t’ordonne +de te repentir et de rejeter au loin tes iniquités.</p> + +<p>— Épargnez vos homélies, épargnez-les ! répondit +Hay Stockard d’un ton bourru. Il vous les faudra +tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge, là-bas. Et +il désigna de la main le camp indien d’où le métis, +le regard rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître +les nouveaux venus.</p> + +<p>Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre +du Seigneur, se planta sur le haut de la pente et ordonna +à ses hommes d’apporter le campement.</p> + +<p>Stockard l’y accompagna.</p> + +<p>— Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant +par l’épaule et en le faisant pirouetter sur lui-même. +Est-ce que vous tenez à votre peau ?</p> + +<p>— Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me +borne à travailler dans sa vigne.</p> + +<p>— Ça va, ça va ! Est-ce un poste de martyr que +vous cherchez ?</p> + +<p>— Si c’est sa volonté !</p> + +<p>— En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je +tiens auparavant à vous donner un petit conseil, vous +en ferez ce que vous voudrez. Je vous préviens que +si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement +brisée, et non seulement la vôtre, mais celle +de vos hommes, celle de Bill et celle de ma femme.</p> + +<p>— Laquelle est une fille de Belial, et ne révère +point la véritable Église.</p> + +<p>— … Et la mienne propre. Passe encore que vous +vous attiriez des désagréments, mais nous allons en +être les victimes. Si vous vous en souvenez, nous +avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu +me rendre compte que vous étiez un brave homme +et un crétin. Que vous estimiez être votre devoir de +combattre le paganisme, c’est fort bien, mais au +moins apportez quelque discernement dans la manière +dont vous l’exercez. Cet homme-là, Baptiste +le Rouge, n’est pas un Indien ; il descend de la même +souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais +pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un +sens que vous l’êtes dans l’autre. Quand vous serez +aux prises, vous et lui, l’enfer sera déchaîné. Pour +ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette +affaire. Comprenez-vous ? Suivez mon conseil, et +déguerpissez ! En descendant le fleuve, vous rencontrerez +les Russes. Il y a sûrement des prêtres du rite +grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf +jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon +et d’où il ne vous sera pas difficile de gagner les pays +civilisés. Croyez-m’en, fuyez aussi vite que Dieu +vous le permettra.</p> + +<p>— Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile +dans sa main se moque des machinations des +hommes ou du diable, répondit avec fermeté le missionnaire. +Je verrai ce pécheur et je triompherai de +son impiété. Une brebis égarée qu’on ramène au bercail +est une plus grande victoire que la conversion de +mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être +autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors +de son voyage à Damas pour ramener des chrétiens +captifs à Jérusalem. Et la voix du Sauveur lui parvint, +clamant : « <i>Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?</i> » +Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur +et devint par la suite un puissant sauveur d’âmes. +Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je cultive le +champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations, +aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups +et aux injures pour l’amour de Lui.</p> + +<p>— Apportez le petit sac de thé et une bouilloire +d’eau, cria-t-il aussitôt après à ses rameurs, sans +oublier le quartier de caribou et le poêlon.</p> + +<p>Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui, +furent arrivés sur la berge, ils tombèrent à genoux, +les mains embarrassées, les épaules chargées du +matériel de campement, et offrirent à Dieu des +actions de grâces pour leur avoir permis de traverser +le désert et d’arriver à bon port.</p> + +<p>Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un +air goguenard et désapprobateur. Son esprit pratique +ne pouvait en saisir le côté romanesque et solennel… +Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au loin, +reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées +la jeune femme qui avait partagé sa couche +sous les étoiles, dans les collines et les forêts, et la +femme-enfant qui reposait quelque part au bord de +la morne baie d’Hudson.</p> + + +<p class="h3">III</p> + +<p>— Que diable, Baptiste ! Il ne peut être question +de cela, pas un instant ! Cet homme est un imbécile, +et un être inutile dans la création, je te l’accorde +volontiers. Tu conviendras cependant que je ne peux +te le livrer ainsi.</p> + +<p>Stockard s’arrêta, essayant de traduire par ses +paroles les rudes convictions morales qu’il sentait +dans son cœur.</p> + +<p>— Il m’a tourmenté autrefois, Baptiste, et il +recommence aujourd’hui ; il m’a causé toute sorte +de tracas, mais ne vois-tu pas qu’il est de ma race ? +un blanc, et… et… Eh bien ! je ne pourrais racheter +ma vie aux dépens de celle d’un autre, fût-il un +nègre.</p> + +<p>— Qu’à cela ne tienne, répondit Baptiste Le +Rouge. Je t’ai fait grâce tout à l’heure ; maintenant +je te donne le choix. Je vais revenir accompagné de +mes prêtres et de mes guerriers ; ou bien je te tuerai, +ou bien tu renieras ton Dieu. Abandonne-moi ton +prêtre et tu pourras partir en paix, sinon votre +piste se terminera ici. Tout mon peuple est contre +vous, jusqu’aux enfants. Tu vois : ils ont déjà enlevé +vos pirogues.</p> + +<p>Il montra le fleuve. Des gamins, tous nus, descendus +à la nage au fil de l’eau, avaient détaché +les pirogues qu’ils lançaient dans le courant. Une fois +parvenus hors de portée d’un coup de fusil, ils grimpaient +par-dessus bord, et pagayaient vers le rivage.</p> + +<p>— Livre-moi le prêtre et je te les rends. Allons ! +décide-toi, mais réfléchis bien avant de parler.</p> + +<p>Stockard hocha la tête. Son regard tomba sur la +femme du Teslin qui allaitait son fils, et il aurait +cédé, si ses yeux n’avaient rencontré les hommes +qui se tenaient devant lui.</p> + +<p>Sturges Owen continuait à pérorer.</p> + +<p>— Je n’ai pas peur, dit-il. Le Seigneur me soutient +de sa main droite, et je suis prêt à me rendre +seul au camp du mécréant. Il n’est pas trop tard. La +foi renverse des montagnes. Même à la onzième +heure, je puis encore gagner son âme à la Vérité.</p> + +<p>— Attrape cette brute de métis et ligote-le, chuchota +Bill à l’oreille de son chef, tandis que le missionnaire, +affalé sur le tapis, discutait avec les païens. +Prends-le comme otage et assomme-le si les autres +résistent.</p> + +<p>— Non ! répondit Stockard. Je lui ai juré qu’il +pouvait nous parler sans crainte. Ce sont les règles +de la guerre, Bill, les règles de la guerre. Il a joué +franc jeu et ne nous a pas pris en traître. Et puis, que +diable ! mon vieux, je ne peux pas manquer à ma +parole.</p> + +<p>— Lui aussi tiendra la sienne, sois tranquille.</p> + +<p>— Je n’en doute pas, mais je ne supporterai pas +qu’un métis se montre plus beau joueur que moi. +Pourquoi ne pas lui accorder ce qu’il demande ? +Abandonnons-lui le missionnaire et que tout soit dit.</p> + +<p>— N… non, répondit Bill en hésitant.</p> + +<p>— C’est là que le soulier te blesse, hein ?</p> + +<p>Bill rougit un peu et laissa tomber la conversation. +Le métis attendait toujours la décision. Stockard +vint à lui.</p> + +<p>— Voici ce que j’ai à dire, Baptiste. J’ai traversé +ton village tout à fait par hasard, en me rendant vers +le haut du Koyukuk. Je ne voulais faire aucun mal, +et mon cœur est encore plein des meilleures intentions. +Ce prêtre est venu te voir sans que je l’y aie +invité. N’eussé-je pas été là, il serait venu tout de +même. Maintenant qu’il se trouve parmi nous, +comme il appartient à ma race, mon devoir est de le +défendre. Je n’y faillirai pas. Mais songes-y, ce ne sera +pas un jeu d’enfant. Quand tout sera fini, ton village +sera vide et silencieux et ta tribu ravagée comme +par une famine. Nous aurons disparu, il est vrai, +mais quand même, la fleur de tes guerriers…</p> + +<p>— Mais les survivants auront la paix, et la religion +des dieux étrangers et les paroles de leurs +prêtres ne bourdonneront pas dans leurs oreilles.</p> + +<p>Les deux hommes haussèrent les épaules et se +détournèrent chacun de son côté. Le métis revint à +son propre camp.</p> + +<p>Le missionnaire appela ses deux hommes, et ils +se mirent en prière.</p> + +<p>Stockard et Bill abattirent les quelques pins qui +les entouraient et les disposèrent en manière de +retranchement à hauteur d’homme.</p> + +<p>Le bébé s’étant endormi, sa mère le coucha sur +un tas de fourrures et prêta la main pour fortifier +le camp. Trois côtés se trouvaient ainsi protégés, la +pente rapide empêchant toute attaque par derrière.</p> + +<p>Ces préparatifs terminés, les deux hommes parcoururent +le terrain découvert et le débarrassèrent +des broussailles clairsemées çà et là.</p> + +<p>Du camp opposé s’élevait le grondement des tambours +de guerre et les voix des prêtres excitant la +colère de leur peuple.</p> + +<p>— Le pire est qu’ils vont tous se précipiter sur nous +en même temps, dit Bill, comme il revenait la hache +sur l’épaule.</p> + +<p>— Et attendre jusqu’à minuit, au moment où il +fait trop noir pour bien tirer.</p> + +<p>— Alors commençons le bal. Il n’est pas trop tôt.</p> + +<p>Bill échangea sa hache pour un fusil et se coucha +avec soin sur le sol. Un des sorciers, se dressant plus +haut que les autres Indiens, se détachait distinctement. +Il le visa.</p> + +<p>— Tout est prêt ? demanda-t-il.</p> + +<p>Stockard ouvrit la boîte aux munitions, plaça la +femme à l’abri pour qu’elle pût recharger les armes, +et donna le signal.</p> + +<p>Le sorcier s’écroula. Il y eut un instant de silence, +puis un hurlement sauvage et une volée de flèches +d’os s’abattit à peu de distance du retranchement.</p> + +<p>— Je serais content de voir le bougre de près, dit +Bill, en remplaçant la douille vide. Je jurerais que +je l’ai troué juste entre les deux yeux.</p> + +<p>— Cela n’aura pas suffi ! dit Stockard en hochant +tristement la tête.</p> + +<p>Évidemment, Baptiste avait apaisé les plus belliqueux +de ses hommes et, au lieu de déclencher une +attaque à la grande lumière du jour, le coup de fusil +avait provoqué une retraite précipitée et les Indiens +s’étaient retirés du village, hors de la ligne de feu.</p> + +<p>Dans l’excitation de sa ferveur de prosélytisme, +soutenu par la main de Dieu, Sturges Owen se serait +aventuré seul dans le camp du mécréant, prêt aussi +bien au martyre qu’au miracle. Mais, pendant la +trêve qui s’ensuivit, la fièvre de ses convictions +s’éteignit peu à peu et sa véritable nature reprit le +dessus. La peur physique l’emporta sur l’espoir +divin, et l’amour de Dieu fut maté par celui de la vie.</p> + +<p>Pour lui ce n’était pas une première expérience, +ses anciennes faiblesses allaient réduire à néant ses +sublimes résolutions. Il connaissait fort bien ce +genre de lutte, où il avait toujours eu le dessous. Il +se remémorait le jour où ses compagnons, surpris +par une effroyable débâcle glaciaire, se débattaient +comme des fous à coups de pagaies contre les premières +vagues qui menaçaient de les engloutir. Au +moment le plus critique, il avait, jouet d’une épouvante +bien humaine, laissé tomber sa propre rame +pour implorer éperdument la pitié de son Dieu. Et +il en avait été de même en bien d’autres circonstances. +Ce sont là des souvenirs qu’on n’aime pas à évoquer. +Il se sentait humilié de constater en lui l’esprit si +fort et la chair si faible. Mais l’amour de la vie ! +L’amour de la vie ! Il ne pouvait l’extirper de son +être. Pour cet amour, ses ancêtres obscurs avaient +perpétué leur race, et il était destiné à la continuer. +Son courage, — si on peut employer ce +terme, — son courage était pétri de fanatisme. +Celui de Stockard et de Bill s’inspirait d’un idéal +aux racines profondes. Ils aimaient la vie autant que +lui, mais s’attachaient davantage aux traditions de +la race. Ils ne défiaient pas la mort, mais ils étaient +assez braves pour refuser de vivre au prix de la +honte.</p> + +<p>Le missionnaire se dressa soudain, aiguillonné par +la soif du sacrifice. Il esquissa le geste d’escalader +sa barricade pour se rendre à l’autre camp, mais se +laissa retomber, masse tremblante et gémissante.</p> + +<p>— L’homme s’agite et Dieu le mène ! Que suis-je +pour mépriser ses décisions ? Avant la création du +monde, tout l’avenir était déjà consigné au livre +de la vie. Ver de terre que je suis, oserai-je en effacer +les pages ? L’esprit doit se soumettre à la volonté +divine !</p> + +<p>Bill l’empoigna, le planta debout et, sans mot +dire, le secoua violemment. Puis il le lâcha — paquet +de nerfs apeuré — et porta son attention sur les +deux convertis. Mais ceux-ci, impassibles, procédaient +avec bonne humeur et diligence aux préparatifs +du combat.</p> + +<p>Stockard, après un bref conciliabule à voix basse +avec la femme du Teslin, se tourna vers le missionnaire. +Apporte-le ici, ordonna-t-il à Bill. Et maintenant, +dit-il à Sturges Owen, quand celui-ci eut +été déposé devant lui, tu vas nous marier et grouille-toi, +hein ? Et s’adressant à Bill, il ajouta en manière +d’excuse :</p> + +<p>— On ne sait pas comment tout cela peut finir, +aussi ai-je pensé mettre de l’ordre dans mes affaires.</p> + +<p>La femme obéit aux ordres de son seigneur blanc. +La cérémonie ne prenait pour elle aucune signification. +A ses yeux elle était son épouse, et cela dès le +premier jour de leur rencontre. Les convertis servirent +de témoins. Bill se tint près du missionnaire +et l’aida dans ses défaillances de mémoire. Stockard +souffla les réponses à la femme et, le moment venu, +à défaut de mieux, il lui entoura le doigt avec son +pouce et son index, en guise d’anneau.</p> + +<p>— Embrasse la mariée ! tonna Bill, et Sturges +Owen n’eut pas la force de refuser.</p> + +<p>— Maintenant, baptise le petit !</p> + +<p>— Et dans les règles, hein ! ajouta Bill.</p> + +<p>— Voilà le bagage qu’il faut pour une nouvelle +piste, expliqua le père en prenant l’enfant des bras +de sa mère.</p> + +<p>Stockard se mit à plaisanter.</p> + +<p>— Un jour, dit-il, j’étais allé me faire ravitailler +aux Cascades. On m’avait fourré de tout dans mon +sac, sauf du sel. Tant que je vivrai, je me rappellerai +la fadeur de ces aliments ! Si la femme et la môme +doivent, ce soir, partir pour le grand voyage, au +moins seront-ils, eux, pourvus de sel pour leur +casse-croûte. Entre nous. Bill, tout cela n’est que +fumisterie, mais si ça n’avance à rien, ça ne peut +non plus faire du mal.</p> + +<p>Une tasse d’eau servit de fonts baptismaux ; on +emmena l’enfant dans un coin bien abrité de la +palissade. Les hommes firent du feu et préparèrent +le repas du soir.</p> + +<p>Le soleil, précipitant sa course vers le Nord, +s’abaissait graduellement à l’horizon où le ciel se +teinta de sang. Les ombres s’allongèrent, la lumière +diminua et, dans les retraites obscures de la forêt, +la vie s’éteignit peu à peu. Les oiseaux sauvages du +fleuve eux-mêmes atténuèrent leurs rauques bavardages +et renouvelèrent une fois de plus leur simulacre +de sommeil nocturne.</p> + +<p>Seuls, les Indiens accentuaient leur vacarme ; +les grands tambours de guerre tonnaient à qui +mieux mieux, et les voix s’élevaient en chants +sauvages. Mais quand le soleil fut couché, le tumulte +cessa. A minuit, le silence était complet partout à +la ronde. Stockard, agenouillé, jeta un coup d’œil +par-dessus les troncs d’arbres. A ce moment, l’enfant +poussa un gémissement, et il sursauta. Lorsque +la mère se pencha sur le bébé, celui-ci s’était déjà +rendormi.</p> + +<p>Le calme était profond, incommensurable.</p> + +<p>Tout à coup, à plein gosier, les rouges-gorges +saluèrent l’aurore de leur concert. La nuit était déjà +terminée.</p> + +<p>Une vague de formes confuses déferla sur le terrain +découvert. Les flèches commencèrent à siffler, +les cordes des arcs à vibrer, et le fracas des fusils +leur donna la réplique. Un javelot, vigoureusement +lancé, traversa de part en part la femme du Teslin, +penchée sur son petit. Une flèche perdue pénétra +par un interstice des troncs d’arbres et alla se planter +dans le bras du missionnaire.</p> + +<p>Il ne fallait pas songer à arrêter la ruée. Les cadavres +des Indiens s’amoncelaient, mais les survivants +continuaient d’avancer et venaient, comme une mer, +se briser contre la barricade qu’ils submergeaient.</p> + +<p>Sturges Owen se réfugia dans la tente, tandis que +les autres étaient emportés dans le flot humain où +ils disparurent.</p> + +<p>Hay Stockard émergea seul de la surface. Il avait +réussi à saisir une hache, dont il frappait à tour de +bras les Peaux-Rouges qui se dispersèrent en hurlant +comme des chiens.</p> + +<p>Une main noire, empoignant l’enfant par un pied, +l’arracha de dessous le cadavre de sa mère. Tournoyant +au bout d’un bras, le pauvre petit corps vint +s’écraser contre la barricade. D’un coup de hache, +Stockard fendit la tête de l’homme jusqu’au menton. +Puis, frappant sans relâche, il se mit à déblayer le +terrain. Les sauvages se resserraient en cercle autour +du blanc, et firent pleuvoir sur lui une grêle de javelots +et de flèches à pointes d’os.</p> + +<p>Tout à coup, le soleil se montra. Ils continuèrent, +dans l’ombre rougeâtre, à reculer, puis à avancer, +suivant les chances de la bataille. A deux reprises, +Stockard eut le bras comme paralysé par les coups +par trop violents que lui assénaient les Indiens. +Ceux-ci en profitèrent pour se jeter sur lui, mais chaque +fois il parvint à se ressaisir et à les éloigner +avec sa hache.</p> + +<p>Ils tombaient sous Stockard, qui piétinait les morts +et les moribonds dans la boue rouge et glissante. +Le soleil continuait à briller et dans l’air retentissait +le chant des rouges-gorges.</p> + +<p>Les Indiens épouvantés s’écartèrent du Blanc +qui, hors d’haleine, s’appuya sur sa hache.</p> + +<p>— Sang de mon âme ! — cria Baptiste Le Rouge — tu +es au moins un homme, toi ! Renie ton Dieu, et +je t’accorde encore la vie.</p> + +<p>Stockard repoussa son offre par un juron, faiblement, +mais avec dignité.</p> + +<p>— Regarde donc ! Voici une femme !</p> + +<p>On venait d’amener Sturges Owen devant Baptiste. +A part une égratignure au bras, il était indemne. Il +jetait néanmoins autour de lui des regards affolés +par la peur. Le corps de l’héroïque blasphémateur, +couvert de blessures et hérissé de flèches, appuyé +d’un air de défi sur sa hache, calme, indomptable, +superbe, finit par fixer son attention languissante. +Il envia un instant ce héros capable d’affronter +les portes de la mort avec une telle sérénité. Sûrement +cet homme, et non lui, Sturges Owen, avait dû +être coulé dans le même moule que le Christ. Il entendit +confusément gronder en lui la malédiction de ses +ancêtres, et rougit de la lâcheté morale qui, du fond +d’un long passé, s’était transmise jusqu’à lui. Alors, +plein de colère, il s’indigna contre cette puissance +créatrice, dont le symbole lui importait peu à présent, +et qui l’avait façonné, lui, son serviteur, de si +faible argile.</p> + +<p>Cette révolte intérieure et la pression des faits +eussent suffi pour amener un homme d’un autre +calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi ; pour +celui-ci, les conséquences étaient inévitables.</p> + +<p>Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur, +c’était pour mieux l’abaisser ensuite. On lui avait +bien donné la foi et l’esprit, mais il lui manquait la +force qui permet de surmonter tous les obstacles.</p> + +<p>— Où est maintenant ton Dieu ? demanda le +métis.</p> + +<p>— Je n’en sais rien ! répondit-il, droit et immobile +comme un enfant récitant son catéchisme.</p> + +<p>— As-tu seulement un Dieu ?</p> + +<p>— J’en avais un !</p> + +<p>— Et maintenant ?</p> + +<p>— Je n’en ai plus.</p> + +<p>Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans +les yeux, et partit d’un éclat de rire. Le missionnaire +le regarda étrangement, et comme dans un +songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait +du présent, comme s’il eût été soudain transporté +dans le recul des âges. Dans le drame auquel il venait +d’assister, et celui qui se déroulait maintenant, il +ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de +loin, de très loin.</p> + +<p>Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme +assourdies.</p> + +<p>— Très bien ! veillez à ce que cet homme parte +librement et qu’il ne lui soit fait aucun mal ! qu’il +s’en aille en paix ! Donnez-lui une pirogue et des +provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il +puisse parler à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge, +dans la contrée duquel il n’y a pas de Dieu.</p> + +<p>Les guerriers le conduisirent au bord du talus, +et là ils s’arrêtèrent pour être témoin du dernier +acte de la tragédie.</p> + +<p>Le métis se tourna du côté de Hay Stockard.</p> + +<p>— Il n’y a pas de Dieu ! affirma-t-il.</p> + +<p>Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un +des jeunes Indiens se préparait à lancer un javelot +de guerre.</p> + +<p>— As-tu un Dieu ?</p> + +<p>— Oui ! le Dieu de mes pères.</p> + +<p>Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en +main. Baptiste Le Rouge fit un signe et le javelot +arriva en plein dans la poitrine du blanc. Sturges +Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos. +Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux +lèvres, tomba en avant, et on entendit le bruit sec +que fit la flèche en se brisant sous son poids.</p> + +<p>Alors le prêtre descendit le fleuve pour porter aux +Russes le message de Baptiste Le Rouge, dans le pays +duquel il n’existait pas de Dieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">MÉPRIS DE FEMMES</h2> + + +<p class="h3">I</p> + +<p>Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, +l’une contre l’autre, Freda et Mrs Eppingwell.</p> + +<p>Bien que la cause même de leur désaccord ne fût +connue que de quelques hommes, l’aventure, malgré +le nombre des années écoulées depuis, n’est oubliée +de personne, et elle restera probablement encore +longtemps gravée dans le souvenir.</p> + +<p>Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. +C’est du moins ce que l’on disait : mais la +violente énergie de ses traits et la lueur infernale +de son regard pouvaient bien en faire douter.</p> + +<p>Elle possédait les plus belles fourrures de toute la +contrée, du Chilcoot à Saint-Michaël ; et son nom +voltigeait sur toutes les lèvres.</p> + +<p>Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi +une étoile sociale de première grandeur. Dans la société +la plus <span lang="en" xml:lang="en">select</span> de Dawson, la « clique officielle », +comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient +exclus, cette belle personne jetait son éclat.</p> + +<p>L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion +de voyager en sa compagnie. C’était en pleine famine, +alors que la vie d’un homme valait moins +qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure +entre toutes ; et le jugement de l’Indien, qui +allait droit à l’essentiel, faisait oracle ; son opinion +prévalait dans tous les camps du cercle arctique.</p> + +<p>Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux +talent pour conquérir et asservir les hommes, mais +chacune à sa façon.</p> + +<p>Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait +chez elle et à la caserne ; elle avait imposé sa loi à +tous les jeunes hommes, y compris aux chefs du +pouvoir judiciaire et exécutif.</p> + +<p>Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en +somme, elle avait soumis à son autorité les mêmes +hommes que Mrs Eppingwell bourrait de thé et de +conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la +colline.</p> + +<p>Ces deux femmes menaient une existence nettement +séparée. On peut dire qu’elles s’ignoraient +complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille +aux racontars du camp ; mais c’était simple curiosité ; +elles ne cherchaient pas à en apprendre davantage.</p> + +<p>Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si +une aventurière, en l’espèce une beauté professionnelle, +n’était venue sur la première glace, en superbe +attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.</p> + +<p>Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi +précipita les événements. Ce fut à cause d’elle +que Mrs Eppingwell descendit un jour le flanc de la +colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et +que Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras +au bal du gouverneur.</p> + +<p>Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants +du Klondike. Rares sont les gens de Dawson +qui en connaissent véritablement les dessous, et plus +rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir discerné +les vrais mobiles auxquels obéirent la femme +du capitaine et la danseuse grecque.</p> + +<p>L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus +compréhensible ; il se contente d’en exposer les +données. Elle eut une solution. Tout l’honneur en +revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. +Freda n’était pas femme à confier ses secrets à un +écrivassier ; et ce n’est pas non plus Mrs Eppingwell +qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard +toutes deux se laissèrent-elles aller à parler… Mais +cette supposition est bien peu vraisemblable.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait +pour un des plus solides gaillards de tout Dawson. +Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance n’avaient +rien pour l’effrayer ; ses premières aventures en +témoignent amplement. Devant le danger, il devenait +un vrai lion. Quand il lui arriva de tenir en +échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le +monde put dire que jamais œil plus calme n’avait +fixé le reflet du soleil sur la mire d’un fusil.</p> + +<p>Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être : +c’était de ne pas savoir diriger sa force. Cet +être plein d’énergie manquait totalement d’esprit +de coordination.</p> + +<p>Certes il possédait un tempérament d’amoureux +et des plus vifs encore. Mais il sut lui imposer silence. +Durant de longues années, les collines glaciales +furent ses eldorados étincelants ou il vivait +de viande d’élan et de saumon.</p> + +<p>Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des +claims les plus riches du Klondike, sa passion pour +les femmes commença à sourdre et elle éclata lorsque +notre homme fut unanimement proclamé roi du +Bonanza, et qu’il eut conquis sa place dans la +société.</p> + +<p>Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une +fiancée aux États. L’idée qu’elle l’attendait encore +lui devint obsédante ; et, ma foi, cet homme qui vivait +au 53<sup>e</sup> degré de latitude nord, considéra comme +très agréable de prendre épouse.</p> + +<p>Il adressa donc une belle épître de circonstance à +la dite fiancée, une certaine Flossie, et lui ouvrit un +crédit assez large pour la défrayer de toutes ses +dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt +après, il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession, +en acheta une autre à Dawson et fit part +de la nouvelle à ses amis.</p> + +<p>L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable ; +sa soif d’aimer, trop longtemps inassouvie, ne pouvait +se contenir davantage.</p> + +<p>Flossie arrivait, certes ; mais Loraine Lisznayi +était dans la place.</p> + +<p>Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver +quelques difficultés à soutenir sa réputation mondiale. +Elle avait perdu quelque peu de sa fraîcheur, +si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers +des reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient, +prétendait-elle, lui rendre leurs hommages.</p> + +<p>Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus +dans un état très brillant. Après une vie d’aventures, +pouvait-elle rêver une meilleure fin qu’avec un roi +du Bonanza, un personnage dont la fortune était si +formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres +pour l’indiquer ? Comme le soldat prudent qui cherche +une confortable retraite après de longues années +de campagne, elle était venue dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> +avec la sage intention de se marier. Aussi un jour +glissa-t-elle un certain regard dans les yeux de Floyd +Vanderlip, et cela au moment même où Vanderlip +achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du +linge de table pour Flossie.</p> + +<p>Ce regard porta droit au but.</p> + +<p>Quand un homme dispose de lui-même, on lui +passe bien des fredaines qui feraient jeter les hauts +cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd Vanderlip +n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa +future union avec Flossie dont on attendait la venue. +Aussi quels murmures lorsqu’on vit Loraine Lisznayi +descendre la rue principal de Dawson avec l’attelage +de chiens-loups du roi de l’or !</p> + +<p>Une femme, reporter de l’<i>Étoile de <span lang="en" xml:lang="en">Kansas City</span></i> +étant venue pour prendre des photographies des +propriétés de Vanderlip, Loraine fut son acolyte et +l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les +deux femmes furent à cette occasion magnifiquement +traitées dans la cabane préparée pour Flossie dont +le linge de table rehaussa l’éclat du festin.</p> + +<p>On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres +festins eurent lieu. Tout s’y passa correctement, +soit dit en passant ; n’empêche qu’on ne se fit pas +faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la +part des hommes, avec dépit manifeste de la part +des femmes.</p> + +<p>Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre. +Des rumeurs vagues montaient bien jusqu’à elle ; +mais, peu portée au jugement téméraire, elle ferma +les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta +peu d’attention à ce qui se disait.</p> + +<p>Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute +aucune raison d’être indulgente envers les hommes +ni de les plaindre ; mais, par une étrange disposition +de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et +sur celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le +moins. Son cœur s’attendrit donc à la pensée de +Flossie qui, en ce moment, suivait la longue piste +pour rejoindre un homme qui allait peut-être se +lasser de l’attendre.</p> + +<p>Freda se la représentait comme une jeune fille +timide et affectueuse, avec une bouche sans énergie, +des lèvres gentiment boudeuses, une chevelure +ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des +grands bonheurs et des petites joies de la vie. Mais +parfois aussi elle se la figurait le visage masqué jusqu’au +nez, aveuglée par la neige, se traînant péniblement +derrière les chiens…</p> + +<p>Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd +Vanderlip.</p> + +<p>Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction +du sourire de Freda ; et Floyd Vanderlip ne fit pas +exception à la règle.</p> + +<p>Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des +reines-artistes lui avait donné une excellente opinion +de lui-même ; et la faveur que lui marquait +maintenant la danseuse grecque le flatta au point +qu’il se crut irrésistible.</p> + +<p>Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite, +l’attention de si charmantes créatures, il fallait qu’il +possédât des qualités profondément sympathiques. +Lesquelles ? Il n’aurait su exactement les définir ; +mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un +grand orgueil. Quelque jour, quand il aurait du +temps à perdre, il s’analyserait en détail ; pour l’instant, +il acceptait tout naturellement le présent que +lui offraient les dieux.</p> + +<p>Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de +cet impulsif.</p> + +<p>Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie ; +et pourquoi diable l’avoir appelée à lui ?</p> + +<p>Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque +temps auparavant. Son esprit était encore occupé +par le souvenir tout récent de ses fouilles, celles qu’il +avait si heureusement entreprises dans le Creek +Bonanza. Elles lui avaient fait acquérir une situation +bien assise. N’était-ce donc pas Loraine Lisznayi +la femme qu’il lui fallait ? Connaissant la grande vie, +elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et +faire sonner ses dollars.</p> + +<p>Mais Freda lui avait souri ; et il s’était senti pris +par elle. Comment eût-il pu reconnaître celle de ces +deux femmes qui possédait le mieux son cœur ? Impossible +de les comparer ; elles avaient agi sur lui de +manières si différentes.</p> + +<p>Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par +l’étalage de ses relations princières et par de petites +anecdotes sur les cours où elle jouait toujours un +rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de +mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique +qui l’appelait « ma chère Loraine » et se +disait « sa très affectionnée ». Il s’émerveilla qu’une +si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques +instants.</p> + +<p>Pour achever de l’ensorceler, elle le compara +à de nobles personnages qui n’existaient du reste que +dans son imagination. Ainsi lui fit-elle perdre la tête ; +et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps +à l’écart du grand monde.</p> + +<p>Plus rusée, Freda savait habilement doser ses +louanges. Parfois elle se faisait humble pour mieux +corser ses moyens de séduction. Floyd n’y entendait +point malice ; et quand il se sentit vaincu, on l’eût +fort embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait +en elle. Le fait est que chaque jour il subissait davantage +l’influence de Freda ; et on les vit très fréquemment +en promenade dans son traîneau.</p> + +<p>C’est de là que provint le malentendu qui fait le +nœud de cette histoire.</p> + +<p>Des bruits plus précis et plus consistants coururent, +où le nom de la danseuse fut prononcé ; et ils +parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell.</p> + +<p>Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre +Flossie, foulant la neige durant d’interminables +heures, les pieds meurtris par les mocassins. Elle se +mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre +le thé chez elle, au flanc de la colline.</p> + +<p>Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte.</p> + +<p>Trois femmes ! et quelles femmes… se disputaient +son cœur, tandis qu’une quatrième arrivait pour +faire valoir ses droits.</p> + +<p>Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu.</p> + +<p>La femme du capitaine chercha à sonder Sitka +Charley qui connaissait la jeune Grecque à qui +il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au lieu +de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la +désigner sous l’appellation : « Cette… Hum… horrible +femme. »</p> + +<p>Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la +Lisznayi qui occupait sa pensée à cet instant même. +Il répéta donc comme un écho :</p> + +<p>— Oui, cette… horrible femme !</p> + +<p>N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi +entre des fiancés ? Certes, il en convint.</p> + +<p>« Songez donc, Charley : ce n’est qu’une enfant, +reprit-elle. J’en suis sûre. Elle arrive dans un pays +étranger, sans une amie pour l’accueillir. Aidons-la, +voulez-vous ? »</p> + +<p>Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant, +il s’indigna de la scélératesse de Loraine Lisznayi, +tout en admirant fort les beaux sentiments de +Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs +qui s’intéressaient généreusement au sort d’une +inconnue.</p> + +<p>L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même. +Quand jadis Sitka Charley la conduisait à travers les +collines du Silence, il avait parfaitement bien jugé +cette femme au regard loyal, à la voix nette, à la +franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon +bien spéciale pour intimer définitivement un ordre. +Elle allait toujours droit au but. Ayant jaugé Floyd +Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de +le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la +ville pour aller voir en plein jour Freda la danseuse.</p> + +<p>Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des +commérages. Décidée à rencontrer Freda, rien ne +pouvait la détourner de sa démarche.</p> + +<p>Par un froid de soixante degrés, debout dans +la neige, elle dut parlementer durant cinq longues +minutes avec une camériste. On ne la reçut pas ; +et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur +ulcéré du traitement qu’on venait de lui infliger.</p> + +<p>« Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme +pour refuser de la recevoir ? se demandait-elle. +N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un capitaine, qui +pouvait éconduire une danseuse ? »</p> + +<p>Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque, +ne l’aurait-elle pas fait asseoir à son foyer ? +ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer en toute +franchise, la mettant à l’aise tout simplement ?</p> + +<p>Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait +pas hésité à faire une démarche quasi humiliante. Elle +n’avait pas craint de s’exposer au jugement sévère +des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui +crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda +le plus vif des ressentiments.</p> + +<p>Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû +susciter une telle colère. Nous allons essayer de +montrer les choses sous leur véritable jour.</p> + +<p>C’était bien avec un sentiment de condescendance +que Mrs Eppingwell se rendit chez Freda, une déclassée +en somme ; et, en se dérobant, Freda n’avait fait +rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs +de la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût +adoré le caractère de Mrs Eppingwell. Le fait de +recevoir celle-ci dans son intimité, même quelques +brefs instants, l’eût transportée de joie ; mais il ne +convenait pas qu’une honnête femme vînt se commettre +chez une danseuse. C’est ce que Freda voulut +éviter par excès même de respect envers l’honnête +femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre +exagéré, était également motivé par une autre cause.</p> + +<p>Elle était encore toute suffoquée par la récente +irruption que Mrs Mac Fee, la femme du pasteur, +avait faite chez elle, avec des airs de virago, une +pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations. +Quel pouvait donc bien être le but de la visite de +Mrs Eppingwell ?</p> + +<p>Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait ; la +dame qui se morfondait à sa porte se souciait sans +doute fort peu du salut de son âme. Alors qu’était-ce +donc qui attirait cette dame ?</p> + +<p>Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité, +Freda se raidit dans cet orgueil que témoignent +ceux qui en manquent d’ordinaire ; elle +demeura dans la pièce la plus reculée de la maison, +tremblante comme une vierge sous la première +caresse de l’amant.</p> + +<p>Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline, +Freda éprouva aussi une vraie douleur, étendue, +muette, le visage dans son oreiller, les yeux secs et +la bouche brûlante.</p> + +<p>Mrs Eppingwell possédait une grande science du +cœur humain. Elle visait à l’universalité. Il lui était +facile d’oublier la couche des conventions sociales +pour considérer les choses du même œil que les sauvages. +Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche +le chien-loup de l’homme affamé, ne lui eût pas +échappé ; elle eût pu prévoir les actes de l’homme et +de la bête placés tous deux dans un ensemble de +circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée +de pourpre ou vêtue de haillons, restait femme.</p> + +<p>Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas +été étonnée d’être cordialement reçue par la danseuse +et de converser familièrement avec elle ; et, +d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial, +avec la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement +surprise.</p> + +<p>Mais comment s’attendre au traitement que lui +infligeait cette fille ? Voilà qui était tout à fait déconcertant. +Le mobile de Freda échappait à Mrs Eppingwell. +Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments +qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour +en éprouver une humiliation fort pénible. Le monde +ne se porterait certainement pas plus mal si les +femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout +connaître, se trouvaient tout à coup dépourvues de +cette curiosité dont elles s’enorgueillissent tant.</p> + +<p>Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell +était sans bornes, et l’estime de la danseuse +envers Mrs Eppingwell, plus grande encore qu’auparavant.</p> + + +<p class="h3">III</p> + +<p>Pendant un mois, les choses allèrent leur train.</p> + +<p>Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre +homme aux câlineries de Freda jusqu’à ce que Flossie +pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour quelques +milles sur la piste mélancolique ; Freda, pour +déjouer le plan de l’intrigante Lisznayi, concentrait +ses batteries en rusant de son mieux pour remporter +la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes +ces intrigues comme une navette, il était de plus en +plus fier et se croyait un autre Don Juan.</p> + +<p>Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre +aux manœuvres de Loraine, ce fut bien de sa faute.</p> + +<p>On voit parfois un séducteur employer des ruses +bien étranges contre la vierge qu’il convoite ; mais +les ruses de la femme pour triompher de l’homme +dépassent toute compréhension. Qui aurait osé +prévoir la conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre +heures auparavant ?</p> + +<p>Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles +apparences de Loraine, ou par des histoires abracadabrantes +de palais et de princes. Toujours est-il +que cet être dont l’existence fut façonnée dans +la rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point +de consentir finalement à descendre le fleuve pour +épouser l’aventurière à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p> + +<p>Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens +à Sitka Charley, car un seul traîneau ne suffit pas à +une femme telle que Loraine Lisznayi s’apprêtant à +prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer +que ses mines du Bonanza n’auraient pas à +souffrir de son absence.</p> + +<p>Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser +croire à Sitka Charley que les chiens demandés devaient +servir à traîner du bois de charpente de la +scierie à ses drains ; mais Sitka fit preuve à cette +occasion d’une rare perspicacité.</p> + +<p>Il promit de fournir les chiens à une certaine date : +mais à peine Floyd Vanderlip venait-il de se diriger +vers ses mines que l’Indien courut chez Loraine +Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé :</p> + +<p>— Je suis au désespoir ! Je m’étais engagé à livrer +des chiens à M. Vanderlip et je viens d’apprendre +que ce malotru de Meyers, le trafiquant allemand, a +raflé toutes les bêtes ; il a écumé le marché. Il faut +que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître +la date exacte à laquelle il aura besoin de ces chiens. +Et encore ! Pourrai-je les lui procurer ? A cause de +cet Allemand de malheur, les prix sont devenus inabordables ; +on parle de cinquante dollars par tête. +Mais où donc trouver M. Vanderlip ?</p> + +<p>La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. +Elle s’efforça de le rassurer, s’engagea elle-même à +parfaire la différence entre le prix convenu et le +nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier +de montrer tant d’empressement.</p> + +<p>Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement +était fixé au vendredi soir, vers le haut du +Creek et que, pour l’instant, Floyd Vanderlip était +parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.</p> + +<p>Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, +chargé des dépêches du Gouvernement, arriva sur la +glace. Outre les dépêches, il apportait des nouvelles +de Flossie. Il l’avait dépassée à <span lang="en" xml:lang="en">Sixty-Mile</span> ; gens et +bêtes se portaient à merveille ; la jeune fille arriverait +sans doute le lendemain.</p> + +<p>Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip +était loin, hors d’atteinte. Avant que la Grecque +pût le reprendre, sa fiancée serait auprès de lui.</p> + +<p>Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, +fidèle gardien de la demeure du capitaine Eppingwell, +fut assailli par une bande de malemutes en +maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut +sous leur masse hirsute pendant une trentaine +de secondes avant que deux solides gaillards, +armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux +minutes de plus, c’en était fait de lui ! Les voraces +le dépeçaient et l’emportaient dans leur estomac. +Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu +graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour +réparer le dommage, en particulier une patte de +devant qui, par mégarde, était restée une seconde +de trop dans la gueule d’un des affamés.</p> + +<p>Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en +aller, la conversation tomba sur Flossie, et, tout +naturellement, sur « cette horrible femme ». C’est +ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda ; +et Sitka, croyant toujours qu’elle faisait allusion +à Loraine, lui apprit que « cette horrible femme » +avait l’intention de filer cette nuit même avec Floyd +Vanderlip.</p> + +<p>Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus +sévèrement que jamais. Elle rédigea sur le champ un +billet à l’adresse de l’homme infidèle et le confia à +un messager qui alla se poster à l’embouchure du +Bonanza. Un autre commissionnaire, porteur d’une +lettre de Freda, arriva également sur ce point stratégique, +de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières +lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, +reçut les deux missives à la fois.</p> + +<p>Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait +pas la voir. Des événements plus importants l’attendaient +cette nuit. Du reste, elle n’entrait plus en +ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell ! Il ferait de +son mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au +bal du gouverneur pour entendre ce qu’elle avait à +lui dire. Au ton de la lettre, cela devait être important ; +qui sait ?…</p> + +<p>Avec un sourire de contentement, il ne chercha +pas à approfondir les choses. Tout de même ! Quel +succès auprès des femmes !… Éparpillant au vent les +morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand +trot vers sa cabane.</p> + +<p>Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut +préparer le travesti qu’il avait porté à l’opéra, +deux mois auparavant, puis se raser et dîner. Et +voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait +l’arrivée imminente de Flossie !</p> + +<p>— Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de +l’hôpital, à minuit précis. Et sois-y surtout ! dit-il à +Sitka Charley venu pour lui annoncer que le dernier +chien serait là, dans une heure.</p> + +<p>— Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et +fiche-moi la paix ! Je dois me préparer pour le bal.</p> + +<p>Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit +avec une lettre adressée à Loraine Lisznayi, dont les +termes, devina-t-il à juste raison, avaient trait à un +rendez-vous au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à +minuit précis.</p> + + +<p class="h3">IV</p> + +<p>A deux reprises, Freda avait envoyé des messages +à la caserne où la danse battait son plein, et chaque +fois, ils étaient revenus sans réponse. Alors elle +usa des grands moyens, les moyens que seule elle +était capable d’employer.</p> + +<p>Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur +son visage, elle se rendit au bal du gouverneur.</p> + +<p>Il convient de dire qu’il existait une formalité à +laquelle la « clique officielle » se conformait depuis +longtemps, mesure de prudence pour protéger la +dignité des femmes et des filles des fonctionnaires +en assurant le décorum de la fête.</p> + +<p>A chaque bal masqué, on formait un comité de +personnes chargées de se tenir à l’entrée de la salle +pour jeter un coup d’œil sous le masque des amants. +La plupart des hommes ne recherchaient +nullement l’honneur d’en faire partie ; mais il se +trouvait que ceux qui désiraient le moins en être, +étaient précisément les plus capables de rendre service.</p> + +<p>Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il +ignorait trop la situation des habitants de la ville +pour distinguer ceux qu’il convenait de recevoir ou +d’évincer.</p> + +<p>Il en était de même de quelques autres dignes <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> +pourtant très désireux de jouer le rôle de cerbère. +Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur, pour obtenir +ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son +âme au diable.</p> + +<p>Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, +causa pas mal de scandale avant qu’on eût découvert +l’identité des intrus.</p> + +<p>A la suite de cet incident, seules furent préposées +à la garde les personnes vraiment capables de remplir +cette fonction ; et elles s’y prêtèrent du reste de +fort mauvaise grâce.</p> + +<p>Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à +la porte. On l’avait circonvenu et il ne revenait pas +encore d’avoir pu accepter une mission qui menaçait +de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire +à l’autre.</p> + +<p>Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait +trois ou quatre, rencontrés au travail ou +sur la piste — d’excellents camarades au demeurant — mais +qui ne présentaient précisément pas les qualités +requises pour une soirée aussi mondaine.</p> + +<p>Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt +de sa corvée, lorsqu’une femme apparut sous les +lumières. Freda ! Rien qu’aux fourrures, il aurait +juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà reconnue à +son port altier.</p> + +<p>C’était bien la dernière femme qu’il se serait +attendu à voir en ce lieu. Mais, certainement, elle ne +viendrait pas s’exposer à l’humiliation d’un refus +et plus encore au mépris des femmes, en supposant +qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince +était parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement +pour cela. Or elle s’approcha.</p> + +<p>Il fit non de la tête, sans même lui demander +qui elle était ; il la connaissait trop bien pour se +méprendre.</p> + +<p>Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie +noire et le rabattit aussitôt. L’espace d’un éclair, il +admira son visage.</p> + +<p>Le dicton populaire qui circulait dans toute la +contrée n’était pas sans fond de vérité : Freda +jouait avec les hommes comme les enfants avec les +bulles de savon.</p> + +<p>Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques +instants plus tard il donna, avec force gestes +et d’une voix incohérente, sa démission du poste +qu’il avait trahi.</p> + +<p>Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, +errait inquiète parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait +devant un groupe, tantôt devant un autre.</p> + +<p>D’aucuns — ceux qui auraient dû être de faction +à l’entrée du bal — reconnaissant les fourrures, ne +cachaient pas leur étonnement ; mais ils avaient +garde de parler.</p> + +<p>Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce +originale intriguaient les femmes ; mais sa silhouette, +pas plus que ses fourrures, ne leur étaient familières.</p> + +<p>Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt +pour le souper, rencontra l’éclair des yeux brillants +et interrogateurs à travers le loup de soie. Elle sursauta +en essayant de se rappeler où elle avait déjà +aperçu ce regard ; et elle revit aussitôt l’image +vivante d’une certaine pécheresse orgueilleuse et +rebelle, qu’elle avait rencontrée une fois au cours +d’une mission infructueuse pour le compte du +Seigneur.</p> + +<p>En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente +dame voulut prévenir sans tarder Floyd Vanderlip +et Mrs Eppingwell.</p> + +<p>Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en +conversation. Sachant prochaine l’arrivée de la +jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée à aller +droit au but ; et un petit sermon incisif sur la morale +lui brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage +inconnu les aborda.</p> + +<p>Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger +accent étranger de la femme aux fourrures qui +s’excusait de venir troubler l’entretien, préludant +ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.</p> + +<p>Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa +place en se retirant avec un salut plein de courtoisie, +la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit +sur la coupable, dont elle arracha le masque.</p> + +<p>Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt +un visage splendidement beau et des yeux étincelants +apparurent aux assistants, qui, tous, s’approchèrent.</p> + +<p>Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La +situation eût exigé un geste immédiat ; mais lui +demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi il retournait. +Désemparé, il regardait tout autour de lui.</p> + +<p>De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce +qui se passait, Mrs Eppingwell ne savait quelle contenance +prendre.</p> + +<p>Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de +quelque part ; et Mrs Mac Fee ne faillit pas à sa +tâche.</p> + +<p>Sa voix celtique, désagréablement perçante, +s’éleva :</p> + +<p>— Mrs Eppingwell ! C’est avec le plus grand plaisir +que je vous présente Freda Moloof, <i>Mademoiselle</i> +Moloof, si je ne me trompe !</p> + +<p>Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, +il lui semblait entrer dans un cauchemar : elle +se voyait toute nue au milieu d’un cercle d’individus +masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles. +Elle eut l’impression qu’une horde de loups +avides la cernaient, prêts à se jeter sur elle. Peut-être +quelqu’un aurait-il pitié d’elle ? Mais à cette idée +elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le +mépris général.</p> + +<p>Elle avait le cœur solide, cette femme ; et puisqu’elle +était venue chercher sa proie au milieu de la +meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose ou non, elle +ne la lâcherait pas.</p> + +<p>Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de +Mrs Eppingwell. C’était donc Freda ! pensa-t-elle, +Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette femme +qui lui avait fermé sa porte !</p> + +<p>Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, +toute l’humiliation que devait éprouver maintenant +cette fière créature, masquée seulement de sa +fierté.</p> + +<p>Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon +lui interdisait d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, +peut-être parce que la situation rendait Freda +plus intéressante aux yeux de l’homme à conquérir, +peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, +Mrs Eppingwell eut un geste des plus inattendus.</p> + +<p>La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, +s’étant fait de nouveau entendre, Freda ne put +maîtriser un mouvement pour se détourner ; mais +Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, +elle salua la jeune Grecque d’un lent signe de tête.</p> + +<p>Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il +s’écoula une de ces secondes qui paraissent interminables.</p> + +<p>L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle +une bête aux abois, éprouvait par anticipation toute +la douleur et la rancune du mépris, du ridicule, des +insultes que d’elle-même elle était venue chercher. +Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait +de chair et d’esprit.</p> + +<p>L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de +sa droiture, de sa confiance en elle-même, se sentait +sans passions, sans le moindre trouble et apparaissait +comme une statue ciselée dans un bloc de +marbre.</p> + +<p>Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait +à le voir. Il n’y avait plus de pont à franchir, ni +de talus à descendre. Elle semblait, par son attitude, +vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité +où elle la tenait, un terrain de commune féminité, +dont, imperturbable, elle n’abandonnerait pas un +pouce.</p> + +<p>Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu +à une race inférieure, elle serait restée indifférente ; +mais, sensible aux nuances les plus subtiles, +elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds de +son âme.</p> + +<p>— Pourquoi me montrer tant de condescendance ? +fut-elle sur le point de lui crier. Crachez sur moi, +avilissez-moi, ce serait me témoigner plus de pitié.</p> + +<p>Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. +Mais elle se contint, rendit le salut et se +tourna du côté de l’homme.</p> + +<p>— Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement ; +j’ai besoin de vous.</p> + +<p>— Par le… s’écria brusquement Floyd Vanderlip +qui s’arrêta soudain, étant encore assez correct pour +ne pas achever son juron.</p> + +<p>Où diable en était-il ? Fût-il jamais un homme +dans une situation plus stupide ?</p> + +<p>Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement +qui s’éteignit contre son palais. Indécis, il +haussa les épaules et regarda tour à tour les deux +femmes d’un air suppliant.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, rien qu’un instant ; +mais je désirerais parler d’abord à M. Vanderlip, dit +Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à la fois, +témoignant la volonté par chacune de ses intonations.</p> + +<p>L’homme ne demandait pas mieux et eut un +regard de reconnaissance. Mais Freda intervint +aussitôt :</p> + +<p>— Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment ; il +faut qu’il me suive et tout de suite.</p> + +<p>Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres ; +mais elle ne put s’empêcher de sourire en elle-même +de leur faiblesse, les sentant si peu appropriés +à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.</p> + +<p>— Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, +qui êtes-vous donc pour vous emparer ainsi de +Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite ?</p> + +<p>Les traits de l’homme se détendirent ; et son +visage s’éclaira d’un sourire. Il n’y avait encore que +Mrs Eppingwell pour le tirer d’embarras ; cette fois +Freda avait trouvé à qui parler.</p> + +<p>— Je… Je… balbutia Freda dans un instant d’hésitation ; +mais son esprit féminin de combativité +reprit le dessus.</p> + +<p>— Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille +question ?</p> + +<p>— Je suis Mrs Eppingwell, et…</p> + +<p>— Bah ! interrompit sèchement Freda. Vous êtes +la femme d’un capitaine qui, naturellement, est +votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que voulez-vous +faire de cet homme ?</p> + +<p>— Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation +Mrs Mac Fee, avide d’entrer en lice.</p> + +<p>Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car +elle venait de concevoir un nouveau plan de riposte :</p> + +<p>— Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des +droits sur vous, M. Vanderlip, au point qu’il lui paraît +impossible de m’accorder quelques secondes de +votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à +vous. Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite ?</p> + +<p>Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit +sec. Cela venait de mettre fin à une situation embarrassante.</p> + +<p>— Mais… bien sûr ! bredouilla Floyd. Naturellement, +naturellement, ajouta-t-il, devenant plus +loquace à la perspective de se voir délivré.</p> + +<p>La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les +feux de l’enfer dans ses yeux étincelants. On eût dit +une dompteuse.</p> + +<p>La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.</p> + +<p>— C’est-à-dire, reprit-il, plus tard ! Demain, +Mrs Eppingwell. Oui, demain ; c’est ce que je voulais +dire !</p> + +<p>Il se consola en songeant que s’il avait résisté, +d’autres complications auraient pu survenir. Et +puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou d’eau, +près de l’hôpital ? Et l’heure pressait.</p> + +<p>Bon Dieu ! Il n’avait jamais rendu pleine justice +aux charmes de Freda ! N’était-elle pas admirable ?</p> + +<p>Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee :</p> + +<p>— Je vous serais bien obligée de me rendre mon +masque.</p> + +<p>Sans un mot, la dame le lui rendit.</p> + +<p>Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder +la majesté d’une reine : « Bonsoir mademoiselle +Moloof », dit-elle avec calme.</p> + +<p>Freda lui rendit son salut et put à peine résister +au désir de se jeter à genoux pour implorer son pardon. +Au fait, peut-être est-ce un peu trop dire ; il +n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable +l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le +manifester publiquement.</p> + +<p>Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle +venait d’abattre sa proie au milieu de la meute ; et, +avec la morgue des rois qui traînaient les vaincus +derrière leur char, elle gagna seule la sortie ; Floyd +sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre +mental.</p> + + +<p class="h3">V</p> + +<p>Le froid était cinglant.</p> + +<p>En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, +après une marche d’un quart de mille, à la cabane +de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine, le visage de +la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de +givre ; et la grosse moustache de son compagnon +s’était transformée en glaçon. Aussi ne parlaient-ils +plus maintenant qu’avec difficulté.</p> + +<p>A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent +que le mercure était gelé dans l’ampoule +du thermomètre suspendu à la porte. Un millier de +chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs +anciennes infortunes et imploraient la pitié des +étoiles impassibles.</p> + +<p>Pas un souffle n’agitait l’atmosphère ; mais pour +les pauvres bêtes, il n’existait nulle protection contre +le froid, aucun coin bien abrité où se glisser prudemment. +Le gel régnait partout ; elles restaient en plein +air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la +fatigue et poussant le long hurlement du loup.</p> + +<p>L’homme et la femme demeurèrent un instant +silencieux. Freda se laissa enlever ses fourrures par +la servante. En attendant que celle-ci se fût éloignée +dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea +le feu, et, la tête penchée au-dessus du poêle, fit +fondre les glaçons qui alourdissaient sa lèvre supérieure. +Puis il roula une cigarette et regarda distraitement +Freda, dont il respirait le parfum. Elle +jeta un coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, +il serait minuit.</p> + +<p>Comment le retiendrait-elle ? Lui en voulait-il +de ce qu’elle venait de faire ? Que pouvait-il bien +penser ? Quelle contenance prendre à son égard ? +Oh ! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à +ce que Stika Charley et Devereaux se fussent +acquittés de leur mission, devrait-elle pour cela le +tenir sous la menace de son revolver.</p> + +<p>Il y avait bien une autre façon d’y réussir ; à +cette pensée, elle le méprisa davantage. Appuyant +la tête sur sa main, elle vit défiler devant elle les +souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, +et elle songea un instant à l’émouvoir… Dieu ! Il +serait au-dessous de la brute celui qui, à une pareille +histoire, racontée avec un accent sincère, ne tressaillirait +pas jusqu’au fond des entrailles ! Mais bah ! +Floyd n’en valait pas la peine et c’eût été bien inutile +de réveiller des souffrances passées.</p> + +<p>Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, +elle restait abîmée dans ses pensées, lui se délectait +à examiner le lobe rose de son oreille, rendue diaphane +par la lumière de la chandelle placée derrière +elle.</p> + +<p>Remarquant la direction de son regard, elle +tourna un peu la tête pour se présenter à lui de +profil.</p> + +<p>La beauté de son pur profil était l’une de ses +meilleures armes. Elle en connaissait depuis longtemps +le pouvoir magique et ne se faisait pas faute +de l’exercer à l’occasion.</p> + +<p>La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, +elle enleva délicatement, du milieu de la flamme +jaune, la mèche charbonnée. Aucun de ses gestes +n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses +soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.</p> + +<p>Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit +à considérer son compagnon d’un air rêveur ; car nul +homme au monde ne reste insensible à l’attention +d’une femme jolie.</p> + +<p>Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. +Si Floyd savourait cette attente, elle ne déplaisait +pas non plus à Freda. Il ressentait une impression +de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en +la contemplant ; et il songeait que là-bas, près du +trou d’eau, passait une route qu’il arpenterait bientôt +durant de longues heures glaciales. Il aurait dû, +pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda +à cause de la scène qu’elle avait provoquée ; mais, +chose curieuse, il ne lui en voulait nullement. Pareil +scandale ne se fût sans doute pas produit sans +Mrs Mac Fee, cette commère ! A la place du gouverneur, +il imposerait cette femme, et toutes celles de +son espèce, de cent onces d’or par trimestre, sans +oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les +pilotes du ciel.</p> + +<p>A coup sûr, Freda s’était comportée en grande +dame ; bien mieux, elle avait tenu tête à Mrs Eppingwell. +Jamais il ne lui aurait cru tant de fermeté.</p> + +<p>Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la +jeune femme, et de préférence ils revenaient à ses +yeux. Mais il était bien loin de soupçonner le mépris +qui se dissimulait dans leur profondeur.</p> + +<p>Par Jupiter ! Quel beau brin de fille ! Pourquoi +l’examinait-elle ainsi ? Est-ce que, par hasard, elle +aussi voulait l’épouser ? Sans aucun doute ; mais +elle n’était pas la seule.</p> + +<p>Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune +avec cela, plus que Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle +bien avoir ? Vingt-trois, vingt-quatre, tout +au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature +à s’épaissir ; cela se devinait au premier coup d’œil.</p> + +<p>Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi +qui, elle, avait pris quelque embonpoint depuis +l’époque où elle posait chez les artistes. Bah ! elle +maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui +ferait prendre les raquettes pour tasser la neige +devant les chiens. Ce procédé ne rate jamais son +effet.</p> + +<p>Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le +ciel paresseux de la Méditerranée. Que deviendrait +alors son union avec Loraine ? Plus de froid, plus +de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie +des jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, +les ravages du temps marqueraient leur œuvre. +Tandis que Freda… Il poussa un vague soupir de +regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète ; +puis ses pensées revinrent en Alaska.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>Les aiguilles de la pendule marquaient minuit +moins le quart. Il était grand temps pour lui de descendre +vers le trou d’eau.</p> + +<p>— Oh ! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.</p> + +<p>Son mouvement de surprise parut si spontané que +l’autre s’y laissa prendre. Quand un homme s’aperçoit +qu’une femme, en le regardant d’un air pensif, +s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un +sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter +ses voiles et à prendre le large.</p> + +<p>— Je me demandais pourquoi vous désiriez me +parler, expliqua-t-il, en rapprochant son siège de la +table.</p> + +<p>— Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau +regard, je ne peux plus me souffrir ici ; je veux +partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à la +débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, +j’en mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux +m’en aller tout de suite.</p> + +<p>En un geste de supplication muette, elle posa la +main sur celle de Floyd, qui s’en empara pour la +retenir prisonnière.</p> + +<p>Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête ! +Bah ! Loraine ne se portera pas plus mal de se rafraîchir +les pieds un peu plus longtemps au trou d’eau.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce +et anxieuse.</p> + +<p>— Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, +tout en trouvant que les événements se précipitaient +un peu trop.</p> + +<p>— Ce serait le bonheur de ma vie, Freda ; vous +le savez bien, ajouta-t-il en lui pressant davantage +la main.</p> + +<p>Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il +s’étonner de sa piètre opinion des hommes ?</p> + +<p>— Mais… voilà… poursuivit-il, je suis fiancé. +Sans doute êtes-vous au courant ? La jeune personne +vient me rejoindre comme je l’en ai priée. Où avais-je +donc la tête le jour où je me suis engagé ? Mais c’est +de l’histoire ancienne ; le feu de la jeunesse brûlait +encore en moi.</p> + +<p>— Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe +où, reprit-elle, affectant d’ignorer l’obstacle qu’il +venait de dresser devant elle et dont il semblait +s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je +connais, et j’en arrive à croire que… que…</p> + +<p>— … Que je suis celui qui vous convient le mieux ?</p> + +<p>Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné +un aveu pénible.</p> + +<p>De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda +contre son épaule. Le parfum de la chevelure le grisait ; +et il s’aperçut que leurs pouls se précipitaient +en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement +explicable au point de vue physiologique, +mais impressionnant quand même au moment précis +où on en fait la découverte.</p> + +<p>Cette impression lui était étrangement délicieuse, +car toute sa vie il avait caressé plus de manches de +pelles que de mains de femmes. Aussi, quand Freda +appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux +lui frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, +se laissa-t-il facilement troubler par la passion +amoureuse qui brillait dans les yeux de la +femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses +promesses ? Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine ?</p> + +<p>Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il +n’aurait eu aucune excuse de se décider maintenant +à la légère. Il possédait de l’argent à ne savoir qu’en +faire ! Nulle autre que Freda ne saurait mieux +embellir sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui +envieraient une telle épouse. Mais rien ne pressait. +Il fallait agir avec prudence.</p> + +<p>Il demanda à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— N’avez-vous jamais désiré vivre dans un +palais ?</p> + +<p>Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché :</p> + +<p>— Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui +qu’on doit y mener une existence molle et affadissante ; +on ne doit pas tarder à s’y empâter.</p> + +<p>— C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable +pendant quelque temps ; mais, comme vous, j’estime +qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle finement. Le +monde a du bon ; mais il faut savoir varier ses plaisirs. +Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il +n’y a rien de meilleur que d’aller se reposer dans +quelque coin. Le rêve serait une croisière sur un +yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à +Paris, un hiver en Amérique du Sud et un été en +Norvège, quelques mois en +Angleterre…</p> + +<p>— Y rencontre-t-on de la bonne société ?</p> + +<p>— Certes oui, et de la meilleure ! Puis on lève +l’ancre. On va retrouver les chiens et les traîneaux +du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le changement, +je vous dis. Un solide gaillard comme vous, +plein d’allant et de vitalité, ne pourrait pas supporter +un an une vie somptueuse et désœuvrée. C’est +bon pour des efféminés ; mais vous n’êtes pas fait +pour ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement +viril !</p> + +<p>— Vous croyez ?</p> + +<p>— Est-il besoin d’y réfléchir ? Cela se voit tout de +suite, parbleu ! N’avez-vous jamais remarqué comme +il vous est facile d’éveiller l’intérêt des femmes ?</p> + +<p>L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant +ainsi fut tout simplement admirable.</p> + +<p>— D’où vous vient cette facilité ? reprit-elle. De +ce que vous êtes mâle. Vous faites vibrer les cordes +les plus sensibles du cœur de la femme. Elle sent en +vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et +plein de bravoure. Un homme, quoi !</p> + +<p>Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. +Elle avait donné trente minutes de marge à Sitka +Charley ; peu importait maintenant l’heure à laquelle +arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.</p> + +<p>Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait +sa jovialité naturelle ; et, retirant doucement sa +main elle se leva et appela sa femme de chambre.</p> + +<p>— Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka ; +ses moufles sont sur le bord de la fenêtre, près du +poêle.</p> + +<p>L’homme n’y comprenait rien.</p> + +<p>— Pourrais-je assez vous remercier de votre +amabilité, mon cher Floyd ! Je savais que vous ne +disposiez que de très peu de temps ; vous ne me +l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre +part. Mais il faut maintenant que j’aille dormir. +Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez soin de +tourner à gauche ; vous arriverez plus vite au trou +d’eau.</p> + +<p>A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant +soudain joué, se répandit en imprécations violentes.</p> + +<p>Alice n’aimait pas à entendre jurer ; aussi déposa-t-elle +la parka sur le sol et les moufles par dessus. +Alors Floyd s’élança vers Freda qui, voulant se +réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la +parka. Il la releva en lui saisissant rudement le +poignet. Elle ne fit qu’en rire. Les hommes ne +l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle +pas enduré de leur part les pires cruautés, et ne +continuait-elle pas à les supporter ?</p> + +<p>— Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, +dit-elle en regardant sa main prisonnière, je me +décide à ne point me retirer encore. Asseyez-vous +tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. +Vous avez des questions à me poser ?</p> + +<p>— Oui, ma belle dame ; et des comptes à régler. +(Il ne la lâchait pas.) — Que savez-vous au sujet +du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire par… Mais +non… une seule question à la fois.</p> + +<p>— Oh ! pas grand’chose. Sitka Charley y avait +rendez-vous avec une personne de votre connaissance, +je crois. Ne désirant nullement la présence +d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui +prêter son gracieux concours. Voilà tout ! Ils sont +maintenant partis ; et depuis une bonne demi-heure.</p> + +<p>— Où ? En descendant le fleuve ? Et sans moi ? +Et un Indien, encore ?</p> + +<p>— Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des +goûts, surtout ceux des femmes.</p> + +<p>— Que me revient-il de cette affaire ? J’y perds, +sans compensation, quatre mille dollars de chiens +et un joli brin de femme… Pourtant, ajouta-t-il +comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, +j’y songe, c’est vous, vous ma belle ; et tout de +même ce n’est pas cher pour le prix.</p> + +<p>Freda haussa les épaules.</p> + +<p>Il continua d’une voix mordante :</p> + +<p>— Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. +Je vais emprunter une couple d’attelages, et +nous filons d’ici deux heures.</p> + +<p>— Je le regrette infiniment ; mais il est temps +que j’aille me reposer.</p> + +<p>— Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, +allez de ce pas faire vos malles. Que vous ayez envie +de dormir ou non, peu m’importe ! Dès que mes +chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. +Ça, je vous le jure. Vous avez sans doute voulu +vous payer ma tête ; mais je vous prends au mot, +moi. Entendez-vous ?</p> + +<p>Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant +un sourire naissait sur les lèvres de Freda, qui +prêtait l’oreille aux bruits du dehors.</p> + +<p>Un tintement de clochettes se fit entendre. Une +voix masculine cria : « Ho ! » Un traîneau s’arrêtait +devant la porte de la cabane. Freda ne douta plus +que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.</p> + +<p>— Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me +coucher ? dit-elle.</p> + +<p>Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée +de fourrures usées par le voyage, apparut, +plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la silhouette +hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur +l’horizon embrasé par l’aurore boréale.</p> + +<p>Elle demeura un instant immobile, ayant retiré +le masque qui la protégeait centre le froid. Ses yeux +clignotaient à cause de la lueur blanchâtre de la +chandelle.</p> + +<p>Vanderlip s’avança d’un pas incertain.</p> + +<p>— Floyd ! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant +vers lui, malgré sa fatigue évidente.</p> + +<p>Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras +et la couvrir de baisers ? Quelle jolie brassée de +fourrures venait s’abattre contre lui !</p> + +<p>— Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé +Devereaux à notre rencontre avec des chiens frais ! +Sans cela nous n’aurions pu arriver avant demain.</p> + +<p>L’homme regarda Freda avec inquiétude ; et la +lumière se fit dans son esprit.</p> + +<p>— Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre +reconnaissance ? demanda Freda doucement railleuse.</p> + +<p>— Oh je comprends. Vous perdiez patience, +n’est-ce pas, cher ami ? dit Flossie en se serrant plus +étroitement contre lui.</p> + +<p>— Ah ! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir +déclara-t-il sans la moindre vergogne. Et sur-le-champ +il la souleva dans ses bras et la porta +dehors vers les traîneaux.</p> + + +<p class="h3">VI</p> + +<p>Cette même nuit, une aventure inexplicable +arriva au Révérend Père James Brown.</p> + +<p>Ce missionnaire vivait parmi les indigènes, à +plusieurs milles en aval du Yukon, et s’évertuait à +leur faire suivre les pistes conduisant tout droit au +Paradis des blancs.</p> + +<p>Il fut tiré de ses rêves par un Indien d’allure +bizarre, qui, lui ayant confié non seulement l’âme, +mais aussi le corps d’une femme, s’éclipsa en prenant +les jambes à son cou.</p> + +<p>Cette pécheresse, d’une beauté massive, se trémoussait +de fureur, et de ses lèvres s’échappaient +les mots les plus abominables.</p> + +<p>Le digne homme en fut outré.</p> + +<p>Lorsque la dame commença à se calmer, la situation +ne parut pas meilleure à notre Révérend. Songez +donc ! Il conservait encore un regain de jeunesse ; +et la présence de la belle aurait pu — pour le +moins aux yeux de ses ouailles — provoquer un +beau scandale si elle ne s’était décidée, aux premières +lueurs grises de l’aube, à filer à pied vers +Dawson.</p> + +<p>Tout cela s’était passé sans éclat. L’événement +le plus sensationnel ne se produisit que bien plus +tard à Dawson.</p> + +<p>L’été venait de finir.</p> + +<p>Ce jour-là, la population de Windsor se pressait +sur la berge du Yukon pour assister aux courses +nautiques. L’attention générale était attirée aussi +bien par les allées et venues d’une certaine dame, +superbe comme une reine à la parade, que par les +savantes évolutions de Sitka Charley, qui, à coups de +pagaies rapides comme l’éclair, avait réussi à faire +passer sa pirogue en tête.</p> + +<p>A la même heure, Mrs Eppingwell, dont l’expérience +s’était fort enrichie, rencontra Freda aux +courses. Elle ne l’avait plus revue depuis la nuit +du bal.</p> + +<p>Sans hésiter, elle s’approcha de la danseuse et lui +tendit la main, « oui, en public, sans le moindre +égard pour la dignité de la paroisse ; remarquez +bien, en public », dit ensuite Mrs Mac Fee.</p> + +<p>Tout d’abord, comme rapportent les témoins +oculaires, la jeune Grecque fit un pas en arrière. +Quelques paroles furent échangées entre les deux +femmes ; puis Freda, l’orgueilleuse Freda, se mit à +pleurer sur l’épaule de la femme du capitaine.</p> + +<p>Les gens de Dawson ignorèrent toujours le mobile +auquel obéit Mrs Eppingwell, la raison de ce geste +fait devant tout le monde comme un comble d’imprudence. +Voilà ce dont on ne revenait pas et dont +on n’est jamais revenu, du reste.</p> + +<p>Il serait injuste d’oublier Mrs Mac Fee.</p> + +<p>La digne dame retint une cabine sur le premier +vapeur en partance et emporta avec elle une philosophie +élaborée au cours de longues veillées silencieuses. +Pour elle, la Terre du Nord est dépravée +parce qu’il y fait un froid extrême. En effet, comment +entretenir dans une glacière la crainte de +l’Enfer !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">L’ABNÉGATION DES FEMMES</h2> + + +<p>Une tête, semblable à celle d’un loup, aux poils +raidis par le givre et aux yeux avisés, se glissa entre +les rideaux de la tente.</p> + +<p>— Allez, couchez, Siwash ! Couchez, fils de Satan, +protestèrent en chœur les occupants.</p> + +<p>Bettles assena un coup sec d’une assiette d’étain +au chien qui disparut d’un trait. Louis Savoy rattacha +la portière, retourna du pied une poêle à +frire et en assujettit le bas de la toile, puis alla se +réchauffer les mains.</p> + +<p>L’air était vif, au dehors. Quarante-huit heures +auparavant, le thermomètre à esprit de vin avait +éclaté à la température de soixante-huit degrés au-dessous +de zéro, et, depuis ce temps, le gel n’avait +fait que s’accentuer. On ne pouvait prévoir quand +cette situation prendrait fin.</p> + +<p>A moins d’y être forcé par la volonté des dieux, +c’est une mauvaise affaire que de s’aventurer loin +du poêle en pareilles circonstances, ou d’augmenter +le volume de l’air froid qu’on est forcé de respirer. +Des hommes parfois commettent cette imprudence, +et souvent ils se glacent les poumons. On les voit +bientôt atteints d’une toux sèche et intermittente +qui s’irrite surtout quand on fait frire du lard. Par +la suite, à une époque indéterminée du printemps +ou de l’été, on dégèle la boue pour y creuser un +trou ; le cadavre d’un homme y est déposé, recouvert +de mousse et abandonné avec la certitude qu’il +se lèvera au Jugement Dernier, parfaitement intact +et conservé par le froid.</p> + +<p>Aux gens de peu de foi, sceptiques quant à la +croyance de la réincarnation en ce jour fatidique, +on ne peut conseiller, pour y mourir, aucun pays +mieux approprié que le Klondike, ce qui ne signifie +pas que ce coin du monde soit fort confortable !</p> + +<p>Si la température du dehors était très basse, la +chaleur dans la tente n’avait, de son côté, rien d’excessif.</p> + +<p>Le seul objet auquel on eût pu décerner l’épithète +de mobilier était le poêle, et les hommes manifestaient +nettement leur prédilection pour son voisinage.</p> + +<p>Au milieu de la tente s’étalait, à même la neige, +une couche de branchages de sapins, recouverte des +fourrures de couchage. Partout ailleurs, le sol piétiné +était jonché d’ustensiles de cuisine et des différents +objets qui encombrent un campement sous +le cercle arctique.</p> + +<p>Le feu ronflait dans le poêle tout rouge, mais à +trois pieds à peine un bloc de glace se montrait avec +des arêtes aussi vives et une surface aussi dépolie +que lorsqu’on l’avait extrait du fond du Creek.</p> + +<p>La pression du froid extérieur forçait l’air chaud +à s’élever.</p> + +<p>Juste au-dessus du poêle, à l’endroit où le tuyau +traversait la toile, on pouvait remarquer un petit +cercle desséché par la chaleur ; puis ce cercle s’élargissait, +humide et suintant ; enfin, le reste de la +tente, pavillon et côtés, était recouvert d’un demi-pouce +de cristaux de givre, secs et blancs.</p> + +<p>— Oh ! oh ! oh !</p> + +<p>Un jeune homme, barbu, blême et fatigué qui +dormait dans ses fourrures, poussa un gémissement, +attestant ainsi que le sommeil n’avait pas complètement +endormi sa souffrance. Son corps, à demi sorti +des couvertures, trembla et se secoua convulsivement, +comme s’il avait cherché à fuir un lit d’orties.</p> + +<p>— Retournez-le ! ordonna Bettles. Il a des +crampes !</p> + +<p>Là-dessus, d’un élan sans douceur, il fut saisi, +retourné, massé, agité par une demi-douzaine de camarades +pleins de bonne volonté.</p> + +<p>— Au diable la piste ! grogna-t-il d’une voix +étouffée, en rejetant les couvertures et en s’asseyant. +J’ai trimé pendant trois saisons, je me suis +endurci par tous les moyens, et c’est pour venir +échouer en pèlerin dans ce pays abandonné de Dieu, +et m’apercevoir que je ne suis qu’un Athénien efféminé, +dénué des qualités les plus élémentaires d’un +homme.</p> + +<p>Il se traîna jusqu’au poêle, courbé en deux, et +roula une cigarette.</p> + +<p>— Oh ! je ne me plains pas. Je peux très bien +avaler ma purge ! Très bien ! Mais j’ai honte de +moi-même, et je l’avoue. Me voilà, pour une randonnée +de trente malheureux milles, aussi brisé, ankylosé +et malade qu’un dégénéré, buveur de thé rose, +après une promenade de cinq milles sur un sentier +de campagne. Pouah ! j’en ai des nausées ! Vous avez +une allumette ?</p> + +<p>Bettles lui passa le brin de bois demandé en lui +disant, d’un ton protecteur :</p> + +<p>— Te fais pas trop de bile, petit. Gardes-en un +peu pour le dégel. Tu es légèrement démoli ? Ah ! +je me vois encore, la première fois que j’ai pris la +piste ! Tu es ankylosé ? J’ai connu des moments où +il m’aurait fallu dix minutes pour me relever après +avoir bu à un trou d’eau, toutes mes articulations +craquantes et douloureuses à en crever. Tu as des +crampes ? Elles me tordaient d’une telle façon que +les camarades du camp auraient mis une demi-journée +pour me dégourdir les membres.</p> + +<p>« Tu ne vas pas mal pour un jeunet, et tu as la +mentalité qu’il faut. D’ici un an, tu nous useras +les pattes le long de la piste, à nous les vieux de la +vieille, comme tu voudras. Et tu peux encore te +vanter de n’avoir pas, dans ton anatomie, le filon +de graisse qui a envoyé au sein d’Abraham pas mal +de solides gaillards avant leur temps.</p> + +<p>— Le <i>filon de graisse</i> ?</p> + +<p>— Oui, cela vient avec l’embonpoint. Les plus +gros ne sont pas les meilleurs pour suivre la piste.</p> + +<p>— Je ne l’avais jamais entendu dire.</p> + +<p>— Pas possible ? C’est pourtant un fait que tout +le monde peut constater ; et il n’y a pas à en démordre. +Un homme gros peut avoir le dessus lorsqu’il +s’agit d’un violent effort momentané, mais, pour +tenir le coup qui dure, la graisse ne vaut rien. Endurance +et embonpoint ne marchent guère ensemble. +Compte sur les petits hommes nerveux pour s’attacher +à ce qu’ils entreprennent, comme un chien +maigre après un os. Du diable, si les gros en sont +capables !</p> + +<p>— Bon Dieu ! interrompit Louis Savoy, c’est pas +de la blague, ça ! Je connais un gars aussi épais qu’un +buffle. Avec lui, à la ruée de <span lang="en" xml:lang="en">Sulphur Creek</span>, trottait +un nommé Lon Mac Fane. Vous connaissez ce Lon +Mac Fane, ce petit Irlandais à la tignasse rousse, +qui rit toujours ? Ils marchent et marchent tout un +jour et toute une nuit. Le gros père devient très +fatigué et se couche à chaque instant dans la neige. +Alors, le petit cogne sur le gros pour le faire relever +et le gros pleure comme un gosse. Et le petit cogne +et cogne — et longtemps pendant le trajet — cogne +sur le gros jusqu’à ce qu’ils arrivent dans ma cabane. +Il n’a pu se tirer de mes couvertures avant trois +jours. Jamais je n’ai vu pareille femelle ! Non, +jamais ! Ah ! il l’avait, lui, ce que vous appelez le +filon de graisse !</p> + +<p>— Qu’est donc devenu le fameux Axel Gunderson ? +demanda Prince.</p> + +<p>Le grand Scandinave, avec son odyssée obscurcie +d’événements tragiques, avait laissé une profonde +impression sur l’esprit de l’ingénieur des +mines.</p> + +<p>— Il est enterré quelque part, là-bas… Et, de la +main, il balaya vaguement la direction de l’Est +mystérieux.</p> + +<p>— C’est le plus gros type qui se soit jamais aventuré +vers l’Eau Salée, ou acharné sur la piste d’un +élan, ajouta Bettles, mais il constitue l’exception +qui confirme la règle. Voyez sa femme, Unga, elle +pèse au plus cent dix livres, pas une once de superflu. +Elle l’aurait vaincu en endurance, rattrapé, +voire même dépassé, le cas échéant. Elle eût remué +ciel et terre pour arriver à ses fins.</p> + +<p>— Mais elle l’aimait, objecta l’ingénieur.</p> + +<p>— Ce n’est pas cela. C’est…</p> + +<p>— Écoutez, frères, — interrompit Sitka Charley +de la place qu’il occupait sur la boîte aux provisions. +Vous avez parlé du filon de graisse qui empâte +les muscles des hommes gros, de l’abnégation +et de l’amour des femmes, et vous avez bien parlé ; +mais je songe à des choses qui se passaient lorsque +la contrée était jeune et que les feux des hommes +étaient aussi éloignés les uns des autres que des +étoiles. C’est alors que j’ai eu affaire à un gros, à +un filon de graisse, et à une femme. Bien qu’elle +fût petite, son cœur était bien plus grand que celui +de l’homme. Et elle avait du cran.</p> + +<p>Nous suivions une rude piste le long de l’Eau +Salée ; le froid était rigoureux, la neige épaisse et +la faim dévorante. Et la femme aimait d’un amour +puissant — on ne peut mieux dire.</p> + +<p>Frères, le sang rouge des Siwash coule dans mes +veines, mais mon cœur bat pour les blancs. Aux +péchés de mes aïeux, je dois l’un ; aux vertus de +mes amis, je suis redevable de l’autre. Une grande +vérité m’est apparue, lorsque j’étais enfant. J’ai +appris que la terre appartenait à vous et à votre +race ; que les Siwash ne pouvaient rivaliser avec +vous et que, comme le caribou et l’ours, ils étaient +destinés à mourir dans le froid. Alors, je me suis +approché de la chaleur, assis parmi vous, près de vos +feux, et voyez, je suis devenu des vôtres.</p> + +<p>J’ai beaucoup vu, en mon temps. J’ai appris des +choses étranges ; sur les grandes pistes, j’ai trimé +avec des gens de bien des races. C’est pourquoi je +sais peser les actes, juger mes semblables et réfléchir.</p> + +<p>Je vais vous parler sévèrement tout à l’heure d’un +homme de votre clan, je sais que vous ne le prendrez +pas en mauvaise part ; et si je loue quelqu’un +de mes aïeux, je suis certain que vous ne me ferez +pas ce reproche :</p> + +<p>« Sitka Charley est un Siwash ; son regard est +faux et il y a peu d’honneur dans sa parole. » Est-ce +vrai ?</p> + +<p>Le cercle des auditeurs grogna en signe d’assentiment.</p> + +<hr> + + +<p>Sitka Charley, l’Indien Siwash, poursuivit :</p> + +<p>La femme dont je vais vous parler s’appelait +Passuk. Je l’avais achetée honnêtement à ses parents +qui étaient de la côte, et leur totem Chilcat +se dressait à l’extrémité d’un bras de mer.</p> + +<p>Mon cœur n’allait pas vers elle, et je ne me souciais +nullement de ses regards. D’ailleurs, elle levait +rarement les yeux ; elle était timide et farouche, +comme les filles jetées brusquement dans les bras +d’un inconnu.</p> + +<p>Comme je viens de le dire, il n’y avait dans mon +cœur aucune place où elle pût se glisser, mais je +projetais un grand voyage, j’avais besoin de quelqu’un +pour nourrir mes chiens et pour manier la +pagaie avec moi pendant les longs jours sur le +fleuve.</p> + +<p>Une seule couverture pouvait nous protéger tous +deux, et je choisis Passuk.</p> + +<p>Ne vous ai-je pas dit que j’étais au service du +gouvernement ? Sinon, il est bon que vous le +sachiez.</p> + +<p>On m’embarqua sur un bateau de guerre, avec +mes traîneaux, mes chiens et des provisions de +conserves, et Passuk m’accompagna.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes vers le Nord, vers les glaces +qui constituent, l’hiver, le rivage de la mer de +Behring, et là on nous débarqua, moi, Passuk et +les chiens.</p> + +<p>Je reçus de l’argent du gouvernement, des cartes +d’un pays inconnu des hommes et des dépêches. +Celles-ci étaient scellées, protégées soigneusement +contre les intempéries, et j’avais ordre de les délivrer +aux baleiniers de l’Arctique, pris dans les glaces +à l’embouchure du grand Mackenzie. Jamais on ne +vit plus grande rivière, excepté notre Yukon, la +mère de toutes les rivières.</p> + +<p>Mais tout ceci importe peu, car mon récit ne +traite ni des baleiniers, ni de mon hivernage près +du Mackenzie.</p> + +<p>Plus tard, au printemps, lorsque les jours devinrent +plus longs et la neige praticable, nous regagnâmes +le Sud, Passuk et moi, vers la contrée du Yukon.</p> + +<p>Ce fut un pénible voyage, mais le soleil guidait +nos pas.</p> + +<p>C’était alors une contrée déserte, et nous remontâmes +le courant à la perche et à la pagaie jusqu’à +<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p> + +<p>Il faisait bon revoir des visages blancs et nous +nous arrêtâmes sur la rive.</p> + +<p>Dans cet hiver cruel, l’obscurité et le froid tombèrent +sur nous et, avec eux, la famine. L’agent de +la Compagnie allouait à chaque homme quarante +livres de farine et vingt de lard. Les haricots manquaient.</p> + +<p>Les chiens hurlaient sans cesse ; il y avait des +ventres creux et des visages émaciés. Les hommes +forts devenaient faibles, et les faibles succombaient. +Les cas de scorbut étaient fréquents.</p> + +<p>Un soir, nous étions réunis dans le magasin ; la +vue des rayons dégarnis nous faisait sentir davantage +le vide de notre estomac. Nous parlions bas, +à la lueur du feu, car les bougies avaient été mises +de côté pour ceux en qui le printemps trouverait +encore un souffle de vie.</p> + +<p>On discuta, et il fut décidé qu’un homme partirait +jusqu’à l’Eau Salée, afin de faire connaître au +monde notre misère. Là-dessus tous les yeux se +tournèrent vers moi, car on me considérait comme +un hardi voyageur.</p> + +<p>— Il y a sept cent milles, dis-je, d’ici à la Mission +Haines, sur le bord de la mer, et pas un pouce de +ce trajet qui puisse s’effectuer autrement que sur +les raquettes. Donnez-moi la fleur de vos chiens, le +meilleur de vos provisions et j’irai. Et Passuk viendra +avec moi.</p> + +<p>Ils acceptèrent.</p> + +<p>Alors se leva l’un d’entre eux, le grand Jeff, un +Yankee solidement charpenté et bien musclé. Son +discours fut à l’avenant. Lui aussi, disait-il, était un +grand voyageur né pour les raquettes et nourri +au lait de buffle. Il m’accompagnerait pour passer +la consigne à la Mission, au cas où je succomberais +en route.</p> + +<p>J’étais jeune et ne connaissais pas les Yankees. +Comment aurais-je su que ses paroles vantardes +trahissaient le filon de graisse, ou que les Yankees +capables de grandes choses ne parlaient pas tant ?</p> + +<p>Donc, nous prîmes les plus vigoureux des chiens, +le meilleur des provisions, et partîmes sur la piste +tous trois, Passuk, le grand Jeff et moi.</p> + +<p>Vous qui m’entendez, vous avez frayé la neige +vierge, peiné à la perche de direction, et vous savez +ce que signifient les amas de glaçons ; aussi, je +n’insisterai pas sur les difficultés du voyage. Sachez +seulement que, certains jours, nous faisions +nos dix milles, d’autres, trente milles, mais le plus +souvent dix.</p> + +<p>Les aliments « de choix » que nous avions préférés +n’étaient pas fameux, et nous dûmes nous rationner +dès le départ. De même, la crème des chiens +ne valait pas cher, et nous avions peiné à les faire +tenir sur leurs pattes.</p> + +<p>Arrivés au Fleuve Blanc<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, nos trois traîneaux +furent réduits à deux, et nous n’avions couvert que +deux cents milles. Mais nous ne laissions rien perdre. +Les chiens qui mouraient dans les traits passaient +dans l’estomac des survivants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">White River</i>.</p> +</div> +<p>Nous atteignîmes Pelly sans avoir entendu un seul +bonjour ni aperçu la moindre fumée.</p> + +<p>J’avais espéré y trouver des vivres et y laisser le +grand Jeff qui, déjà fatigué de la piste, ne cessait +de geindre.</p> + +<p>Mais le facteur avait les poumons attaqués, les +yeux brillants de fièvre, et sa cache était presque +vide. Il nous fit voir que celle du missionnaire ne +contenait rien non plus, et nous montra la tombe de +celui-ci, sur laquelle s’amoncelaient des quartiers +de roc pour protéger son cadavre contre les chiens.</p> + +<p>Nous aperçûmes un groupe d’Indiens, mais, +parmi eux, ni enfants, ni vieillards, et il était évident +que peu de ceux qui restaient reverraient le +printemps.</p> + +<p>Nous poursuivîmes donc notre marche, le ventre +vide et le cœur gros, avec quelque cinq cents milles +de neige et de silence entre nous et la Mission +Haines, au bord de la mer.</p> + +<p>C’était l’époque des longues nuits, et à peine, si +à midi le soleil parvenait à éclairer l’horizon vers +le Sud. Mais les amas de glaçons étaient plus petits +et la marche plus aisée.</p> + +<p>Je pressais les chiens et je m’arrêtais tard, dans +la nuit, pour reprendre la piste à la première heure, +le lendemain.</p> + +<p>Comme je l’avais dit à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, chaque pouce +de terrain devait être parcouru sur des raquettes, +et celles-ci produisaient sur nos pieds de larges +plaies qui se fendillaient et se desséchaient, mais +se refusaient à guérir. De jour en jour, elles devenaient +plus douloureuses, si bien que le matin, +quand nous nous chaussions, le grand Jeff pleurait +comme un gosse.</p> + +<p>Je l’avais mis devant le traîneau le plus léger +pour frayer la piste, mais il se débarrassait de ses +raquettes pour être plus à l’aise.</p> + +<p>Naturellement, la neige n’étant pas tassée, ses +mocassins laissaient de grands trous où les chiens +s’enfonçaient, ce qui empirait leur état, car leurs +os étaient prêts à percer la peau.</p> + +<p>Je lui fis entendre de dures paroles et il me jura +de ne plus recommencer, mais il manqua à sa promesse. +Alors, je le battis avec le fouet des chiens, et +après cela ils ne s’enfoncèrent plus.</p> + +<p>C’était un enfant ; de plus, il souffrait, et il avait +le filon de graisse.</p> + +<p>Mais que faisait Passuk, pendant tout ce temps ?</p> + +<p>Tandis que l’homme gémissait, étendu près du +feu, elle cuisinait ; au matin, elle m’aidait à atteler +les chiens, le soir à les dételer, et elle les assistait +dans leur travail, leur facilitait la marche en aplanissant +la neige de ses raquettes.</p> + +<p>Passuk — comment m’expliquerai-je ? J’avais +admis une fois pour toutes qu’elle fît tout cela, et +je n’y prêtais plus d’attention, tellement j’avais +l’esprit préoccupé par d’autres questions. En outre, +j’étais jeune et connaissais peu la Femme.</p> + +<p>En faisant un retour sur le passé, aujourd’hui +seulement je finis par comprendre.</p> + +<p>Notre compagnon n’était plus bon à rien.</p> + +<p>Malgré l’épuisement des chiens, il se faisait traîner +par eux, à la dérobée, quand il restait en arrière.</p> + +<p>Passuk dit qu’elle s’occuperait de l’unique traîneau +et il ne resta plus rien à faire pour l’homme.</p> + +<p>Au matin, je lui tendais sa portion équitable de +nourriture, et je l’envoyais seul sur la piste. Alors, +la femme et moi levions le camp, chargions les traîneaux +et harnachions les chiens.</p> + +<p>Vers midi, au déclin du soleil, nous rattrapions +le grand Jeff dont les larmes étaient gelées sur ses +joues, et nous le dépassions.</p> + +<p>A la nuit tombante, nous installions notre campement ; +nous mettions à part sa ration de vivres, +étalions ses fourrures de couchage et allumions un +grand brasier, afin qu’il pût nous retrouver.</p> + +<p>Plusieurs heures après, il arrivait en boitant, +mangeait en pleurant et en gémissant, puis s’endormait.</p> + +<p>Il n’était pas malade, cet homme, mais simplement +meurtri et fatigué par la piste et affaibli par +la faim. Cependant, Passuk et moi étions aussi mal +en point ; nous faisions tout le travail, et lui rien ; +mais il avait le filon de graisse, dont a parlé notre +frère Bettles. Au reste, nous ne manquions jamais +de lui donner sa ration.</p> + +<p>Un jour, nous rencontrâmes deux ombres, errant +dans le Silence : un homme et un jeune garçon, +des blancs. La glace ayant cédé sur le Lac Lebarge, +avait englouti la plus grande partie de leur équipement.</p> + +<p>Chacun d’eux portait une couverture jetée sur +les épaules. A la nuit, ils allumaient un feu et se +tenaient courbés dessus jusqu’au matin.</p> + +<p>Ils ne possédaient qu’un peu de farine. Ils la délayaient +dans de l’eau chaude et buvaient ce mélange. +L’homme me montra huit tasses de farine, +toute leur richesse. Et Pelly, où la famine régnait, +était encore à deux cents milles de là !</p> + +<p>Ils nous dirent aussi qu’un Indien marchait à +quelque distance derrière eux ; qu’ils avaient partagé +loyalement avec lui, mais qu’il n’avait pu les +suivre. Je ne crus pas leur histoire de partage loyal, +sinon l’Indien aurait pu tenir le pas. Mais je ne +pouvais leur donner aucune nourriture.</p> + +<p>Ils essayèrent de me voler un chien — le plus +gros, pourtant très maigre — mais je leur mis mon +revolver sous le nez et leur dis : Filez !</p> + +<p>Et ils partirent vers Pelly, en chancelant comme +des hommes ivres à travers le Silence.</p> + +<p>Il ne me restait que trois chiens et un seul traîneau +et les bêtes n’avaient plus que la peau et +les os.</p> + +<p>Lorsque le bois est rare, le feu ne brûle que faiblement +et la hutte se refroidit.</p> + +<p>Il en était de même pour nous.</p> + +<p>Quand on est mal nourri, le froid mord dur, et +nos visages étaient noirs et gelés, au point que nos +propres mères ne nous eussent pas reconnus. Nous +avions les pieds cruellement meurtris.</p> + +<p>Au matin, quand j’attaquais la piste, la sueur +m’inondait de l’effort que je faisais pour ne pas +crier de douleur en commençant à marcher avec les +raquettes.</p> + +<p>Passuk ne desserrait pas les dents, mais piétinait +en avant pour tasser la neige.</p> + +<p>L’homme hurlait.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">Thirty-Mile</span> coulait rapide, et le courant rongeait +la glace par dessous ; on y voyait en quantités +des trous d’air et des fissures, et pas mal d’eau libre.</p> + +<p>Un jour, nous rejoignîmes l’homme, en train de +se reposer, car il était parti en avant le matin, +comme de coutume. Mais, entre lui et nous, il y +avait un espace d’eau, dont il avait fait le tour en +suivant la glace du bord, trop étroite pour permettre +à un traîneau de passer.</p> + +<p>A la fin, nous trouvâmes une passerelle de glace.</p> + +<p>Passuk ne pesait pas lourd ; elle marcha la première, +tenant horizontalement un long bâton pour +le cas où la glace aurait cédé. Elle parvint à traverser, +sur ses larges raquettes. Alors, elle appela +les chiens. Comme ceux-ci n’avaient ni bâton, ni +raquettes, la glace se brisa sous eux et ils furent +happés par l’eau.</p> + +<p>Je me cramponnais à l’arrière du traîneau. A la +fin, les traits se rompirent et les bêtes disparurent +sous la glace.</p> + +<p>Ils n’avaient pas beaucoup de viande sous la +peau, mais je comptais sur eux pour nous fournir +de quoi manger pendant une semaine, et voilà +qu’ils étaient partis !</p> + +<p>Le lendemain, je partageai en trois les maigres +provisions qui nous restaient, et j’informai le grand +Jeff qu’il avait le choix de nous suivre ou de nous +lâcher, car il importait, avant tout, d’accélérer notre +allure.</p> + +<p>Il éleva la voix, pleurnicha sur ses pieds meurtris, +sur ses malheurs, et proféra des paroles blessantes +contre la camaraderie.</p> + +<p>Nos pieds aussi étaient meurtris, plus que les +siens, peut-être, car nous avions peiné avec l’attelage +et tous les soucis de la route nous encombraient.</p> + +<p>Le grand Jeff nous jura qu’il mourrait plutôt +que de reprendre la piste ; alors Passuk ramassa +une couverture de peaux, moi une casserole et une +hache, et nous nous préparâmes à partir.</p> + +<p>Mais elle jeta les yeux sur la portion de l’homme +et dit : « Ce serait un crime de gaspiller de la bonne +nourriture pour cet avorton. Mieux vaut qu’il meure. »</p> + +<p>Je secouai la tête et répondis : « Non ! on n’abandonne +pas ainsi un camarade ! »</p> + +<p>Elle me parla ensuite des hommes de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ; +elle me dit qu’ils étaient nombreux et bons, et me +rappela qu’ils comptaient sur moi pour avoir à +manger au printemps.</p> + +<p>Comme je continuais de répondre négativement, +Passuk arracha mon revolver de ma ceinture, d’un +geste rapide, et, selon l’expression de notre ami +Bettles, elle envoya le grand Jeff au sein d’Abraham +avant son temps.</p> + +<p>Je réprimandai Passuk pour son acte, mais elle +ne témoigna ni regret ni tristesse et, au fond de +mon cœur, je lui donnai raison.</p> + +<hr> + + +<p>Sitka Charley s’arrêta de parler pour jeter quelques +morceaux de glace dans la batée sur le poêle.</p> + +<p>Les hommes se turent et un frisson courut le +long de leur échine quand ils entendirent les cris +plaintifs des chiens qui hurlaient leur misère dans +la bise glaciale.</p> + +<p>— Chaque jour, Passuk et moi découvrions, dans +la neige, l’endroit foulé où avaient dormi les deux +ombres, et nous souhaitions ardemment les retrouver +avant notre arrivée à l’Eau Salée.</p> + +<p>Peu après, nous croisâmes l’Indien qui marchait +comme un autre fantôme, le cou tendu dans la +direction de Pelly.</p> + +<p>Il nous confia qu’ils n’avaient pas loyalement +partagé leurs vivres, l’homme et le jeune garçon, +et, depuis trois jours, il manquait de farine.</p> + +<p>Tous les soirs, il faisait bouillir des lambeaux de +ses mocassins dans une tasse, puis les mangeait. Le +cuir allait aussi lui faire défaut.</p> + +<p>C’était un Indien de la côte, ainsi que me l’apprit +Passuk, qui parlait sa langue. Étranger dans le +Yukon, il ne connaissait pas la route, cependant il +se dirigeait droit vers Pelly.</p> + +<p>Quelle distance l’en séparait encore ? Deux sommeils ? +Dix ? Une centaine ? Il n’en savait rien. Il +allait là bas, voilà tout, et il était trop loin pour +songer à rebrousser chemin.</p> + +<p>Se rendant compte que, nous aussi, nous étions +à court, il ne nous demanda pas de nourriture.</p> + +<p>Passuk regarda le sauvage, puis tourna ses yeux +vers moi, comme si son esprit était partagé entre +deux idées, telle une perdrix dont les petits sont +en danger.</p> + +<p>Je la fixai et lui dis :</p> + +<p>— Les autres ont mal agi envers cet homme. Lui +donnerai-je une partie de nos provisions ?</p> + +<p>Je vis ses yeux briller d’une courte joie, mais elle +examina longuement l’homme, puis moi. Ses lèvres +se serrèrent avec une expression de dureté et elle +répondit :</p> + +<p>— Non. L’Eau Salée est bien loin, et la mort aux +aguets. Il vaut mieux qu’elle enlève cet inconnu et +épargne mon homme Charley.</p> + +<p>L’homme s’éloigna dans le Silence, vers Pelly.</p> + +<p>Cette nuit-là, Passuk pleura. Jamais je ne l’avais +vue verser des larmes. Ce ne pouvait provenir de la +fumée du feu, car le bois était sec. Je m’étonnai +de sa tristesse, et je crus que son cœur de femme +avait faibli devant le mystère de la piste et la souffrance.</p> + +<p>La vie est une chose étrange. J’y ai souvent réfléchi +et j’ai longuement médité sur elle ; cependant +son secret, loin de s’éclaircir, ne fait qu’augmenter +pour moi.</p> + +<p>Pourquoi cette soif de vivre ?</p> + +<p>C’est un jeu auquel personne ne gagne. Vivre, +c’est peiner et souffrir jusqu’au moment où la vieillesse +s’appesantit sur nous, et que, las, nous laissons +tomber nos mains sur les cendres froides des +feux éteints.</p> + +<p>La vie est cruelle. C’est dans la souffrance que +l’enfant aspire son premier souffle, et dans la douleur +que, devenu vieux, il exhale son dernier soupir ; +et chaque jour de son existence a amené sa +part d’ennuis et de tristesses.</p> + +<p>Pourtant, il avance vers la mort, qui lui tend les +bras, en chancelant, en tombant, en détournant la +tête, mais il lui résiste jusqu’au bout.</p> + +<p>La mort est douce ! Il n’y a que la vie, et toutes +les choses inhérentes à la vie, qui blessent. N’empêche +que nous l’aimons et haïssons la mort. N’est-ce +pas étrange ?</p> + +<p>Nous parlâmes peu, Passuk et moi, dans les +journées qui suivirent.</p> + +<p>La nuit, nous gisions dans la neige comme des +morts, et au matin nous reprenions notre route, +à notre allure de fantômes.</p> + +<p>La vie s’était retirée de tout ce qui nous entourait. +Nous ne voyions ni ptarmigans, ni écureuils, +ni lièvres à raquettes, rien !</p> + +<p>La rivière coulait, silencieuse, sous son manteau +blanc. La sève restait figée dans les arbres, et le +froid était rigoureux comme à présent.</p> + +<p>Les étoiles, la nuit, paraissaient plus proches et +plus grandes, et elles sautillaient et dansaient à +nos yeux. Le jour, les chiens du soleil nous éblouissaient +au point que nous croyions voir plusieurs +soleils. Toute l’atmosphère brillait et étincelait, et +la neige ressemblait à la poussière de diamant.</p> + +<p>Aucune chaleur, aucun bruit, rien que le froid +piquant et le Silence.</p> + +<p>Comme je viens de vous le dire, nous marchions +ainsi que des fantômes, comme dans un rêve, sans +la moindre notion du temps. Mais nos visages et +nos âmes étaient tendus vers l’Eau Salée, et nos +pieds inlassables nous portaient vers elle.</p> + +<p>Nous campâmes près de la Takheena, sans nous +en douter. Nos yeux regardèrent le Cheval Blanc +sans le voir. Nos pieds foulèrent à notre insu le +portage du Canyon. Nous étions devenus insensibles.</p> + +<p>Souvent, nous culbutions en route ; à chaque +chute, nos faces restaient tournées vers l’Eau Salée.</p> + +<p>Nos dernières provisions s’épuisèrent. Nous les +avions partagées loyalement, Passuk et moi, mais +elle tombait plus fréquemment et, au Carrefour du +Caribou, ses forces l’abandonnèrent.</p> + +<p>Le matin nous trouva couchés sous notre unique +couverture ; cependant, nous ne reprîmes pas la +piste. J’étais résolu à rester là et à attendre la mort +avec Passuk, la main dans la main, car j’avais vieilli +et appris à connaître l’amour de la Femme.</p> + +<p>La Mission Haines se trouvait encore à quatre-vingts +milles au delà du grand Chilcoot, dont le +sommet balayé par les ouragans se dressait bien +au-dessus de la limite des bois.</p> + +<p>Passuk me parla à voix basse et je dus appuyer +mon oreille contre ses lèvres pour pouvoir l’entendre.</p> + +<p>Et à ce moment, parce qu’elle n’avait plus à redouter +ma colère, elle m’ouvrit son cœur et m’avoua +son amour et d’autres choses que je n’étais pas arrivé +à comprendre.</p> + +<p>Elle me dit :</p> + +<p>« Tu es mon homme, Charley, et j’ai toujours +été une bonne épouse pour toi. Tous les jours, j’ai +allumé ton feu et préparé tes aliments, nourri tes +chiens, manié la pagaie ou frayé la piste, tout cela +sans une plainte.</p> + +<p>« Jamais je ne t’ai dit qu’il faisait plus chaud +dans la cabane de mon père, ou que la nourriture +était plus abondante au Chilcat. Lorsque tu as parlé, +j’ai écouté ; lorsque tu as commandé, j’ai obéi. Est-ce +vrai, Charley ? »</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p>— Oui, c’est vrai !</p> + +<p>Elle reprit :</p> + +<p>« Quand tu es venu au Chilcat et que, sans daigner +me regarder, tu m’as achetée comme on +achète un chien, et que tu m’as emmenée, mon +cœur était irrité contre toi et rempli d’amertume et +de crainte. Mais tout cela est loin !</p> + +<p>« Tu as été bon pour moi, Charley, comme on +est bon pour son chien. Il n’y avait pas de place +pour moi en ton cœur ; pourtant, tu m’as traitée +avec bienveillance et justice.</p> + +<p>« J’étais à tes côtés dans les actes de hardiesse +que tu as accomplis et dans les grandes entreprises +que tu as dirigées. Je t’ai comparé aux hommes des +autres races, j’ai vu que tu pouvais tenir ta place +parmi eux avec honneur, que ta parole était sage et +ta langue véridique.</p> + +<p>« Je suis devenue fière de toi, au point que tu as +fini par remplir tout mon cœur et toutes mes pensées.</p> + +<p>« Tu étais pour moi comme le soleil d’été lorsque +sa piste dorée tourne en cercle sans quitter le ciel. +Et partout où je jetais mon regard, je contemplais +le soleil. Mais ton cœur restait froid, Charley, et il +n’y avait toujours pas en lui la moindre place +pour moi. »</p> + +<p>Je répondis encore :</p> + +<p>— C’est exact. Il était froid, et ne contenait pas +de place pour toi, mais cela est le passé. A présent, +mon cœur fond comme la neige au printemps, lorsque +le soleil reparaît.</p> + +<p>Tout se détend sous le grand dégel. L’eau courante +bruit, les choses vertes bourgeonnent ou pointent. +On entend le vol des perdrix, le chant des +rouges-gorges et une grande harmonie. L’hiver est +vaincu, Passuk, et j’ai appris ce qu’est l’amour +d’une femme. »</p> + +<p>Elle sourit, se pressa plus étroitement contre +moi, et elle ajouta : « Je suis heureuse ! »</p> + +<p>Pendant un long moment elle resta immobile, +respirant faiblement, sa tête appuyée contre ma +poitrine. Ensuite, elle murmura :</p> + +<p>« C’est ici que finit la piste, et je suis à bout de +forces. Mais je voudrais, avant de me reposer, te +parler d’autres choses.</p> + +<p>« Il y a bien longtemps, lorsque j’étais encore une +petite fille du Chilcat, je jouais toute seule parmi +les balles de fourrures dans la cabane de mon père ; +car les hommes étaient partis à la chasse et les +femmes et les jeunes garçons s’occupaient à rentrer +la viande.</p> + +<p>« Nous étions au printemps. Je me trouvais seule. +Un grand ours brun, affamé, qui sortait de son sommeil +hivernal, et dont la fourrure plissait sur les +os, passa la tête dans la cabane en grognant : Ouf ! +A ce moment mon frère rentrait avec le premier +traîneau de viande. Il lutta contre l’ours à l’aide de +tisons qu’il retirait du feu et les chiens, tout harnachés, +le traîneau toujours derrière eux, sautèrent +sur le monstre. Ils déchaînèrent une grande bataille +et beaucoup de vacarme, roulèrent dans le feu : les +balles de fourrures furent éparpillées et la cabane +bouleversée.</p> + +<p>« A la fin, l’ours succomba. Dans la gueule, il +gardait les doigts de mon frère, et le visage de +celui-ci était labouré des marques de ses griffes.</p> + +<p>« As-tu remarqué l’Indien sur la piste de Pelly ? +Sa moufle qui n’avait pas de pouce et la main qu’il +réchauffait à notre feu ? C’était mon frère ! Je lui +ai refusé à manger, et il est parti dans le Silence, +sans nourriture. »</p> + +<hr> + + +<p>Tel fut, frères, l’amour de Passuk, qui mourut +dans la neige, près du Carrefour du Caribou.</p> + +<p>C’était un amour puissant, car elle renia son +frère pour l’homme qui la conduisait sur une piste +de misère et à une fin cruelle.</p> + +<p>Et mieux encore : son amour était si grand qu’elle +se sacrifia elle-même.</p> + +<p>Avant de fermer les paupières pour toujours, +elle prit ma main et la glissa sur sa poitrine, sous +sa parka en peaux d’écureuils. Je sentis un sachet +bien rempli, et je compris enfin pourquoi elle s’était +affaiblie. Chaque jour, nous avions divisé loyalement +notre nourriture, jusqu’au dernier morceau ; +mais, chaque jour, elle n’avait mangé que la moitié +de sa part. Le reste était allé remplir le sachet.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Ici se termine la piste pour Passuk, mais la +tienne, Charley, continue bien loin encore, par-dessus +le grand Chilcoot jusqu’à la Mission Haines, +près de la mer. Elle mène bien loin, éclairée par +de nombreux soleils, à travers des pays inconnus et +des mers étrangères ; elle est longue et pleine d’honneur +et de gloire.</p> + +<p>« Elle mène aux cabanes de nombreuses femmes +et de bonnes épouses, mais elle ne conduira jamais +à un plus grand amour que celui de Passuk. »</p> + +<p>Je savais qu’elle disait vrai, mais une sorte de +folie me saisit. Je jetai loin de moi le sachet et je +jurai que mon voyage était terminé. Ses yeux fatigués +se voilèrent de larmes et elle ajouta :</p> + +<p>« Sitka Charley a vécu avec honneur parmi les +hommes, et jamais il n’a manqué à sa parole. Ne +tient-il donc plus compte de cet honneur, pour prononcer +de vaines paroles près du Carrefour du Caribou ? +Ne se souvient-il plus de ceux de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, +qui lui ont donné le meilleur de leurs provisions et la +fleur de leurs chiens ? Jusqu’ici, Passuk n’a cessé +d’être fière de son homme ; qu’il se lève, chausse ses +raquettes et parte, s’il ne veut perdre son estime. »</p> + +<p>Lorsqu’elle se fut refroidie dans mes bras, je me +levai, je recherchai le sachet bien rempli, laçai mes +raquettes et repris ma route en chancelant, car mes +genoux étaient faibles, mes oreilles bourdonnaient, +j’étais pris de vertiges et d’éblouissements.</p> + +<p>Il me semblait revoir les pistes depuis longtemps +oubliées, parcourues dans mon enfance. Assis près +de marmites pleines, à la fête du potlach, j’élevais +la voix pour chanter et je dansais devant des +hommes et des jeunes filles, accompagné du son +des tambours en peau de morse. Ou bien Passuk +me tenait par la main et lorsque je me couchais +pour dormir, elle veillait près de moi. Lorsque je +trébuchais et tombais, elle me relevait. Lorsque je +me perdais dans la neige épaisse, elle me ramenait +sur la bonne piste.</p> + +<p>Et c’est ainsi que, comme un homme privé de +raison, poursuivi d’hallucinations et dont les pensées +sont égayées par le vin, j’arrivai à la Mission +Haines, près de la mer.</p> + +<hr> + + +<p>Sitka Charley ouvrit les rideaux de la tente.</p> + +<p>Il était midi. Vers le Sud, disparaissant derrière +la morne colline d’Henderson, le soleil posait sur +l’horizon son disque glacial. De chaque côté, les +chiens du soleil brillaient. Dans le ciel, la gelée +étincelante formait comme un réseau de fils de la +vierge.</p> + +<p>Au premier plan, à côté de la piste, un chien-loup, +les poils hérissés par le froid, pointait son +long museau et hurlait lugubrement.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h">En Pays Lointain</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Yan, l’irréductible</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">33</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Quand un homme se souvient</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Où bifurque la piste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Siwash</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Une Fille de l’Aurore</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">A l’homme sur la piste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">137</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Dieu de ses Pères</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Mépris de femmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">185</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Abnégation des femmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">227</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span> 6 <span class="xsmall">MARS<br> +MIL NEUF CENT VINGT-SIX</span>, <span class="xsmall">PAR<br> +L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE</span>,<br> +<span class="xsmall">POUR LES ÉDITIONS G</span>. <span class="xsmall">CRÈS ET C</span><sup>ie</sup>.</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78041-h/images/cover.jpg b/78041-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..96477ec --- /dev/null +++ b/78041-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..c8126bc --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78041 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/78041) |
