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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***
+
+
+
+
+ JACK LONDON
+
+ EN
+ PAYS LOINTAIN
+
+ TRADUCTION DE LOUIS POSTIF
+
+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
+
+ MCMXXVI
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ Le Vagabond des Étoiles, 1 vol. in-16.
+ Michaël, chien de cirque, 1 vol. in-16.
+ La Peste écarlate, 1 vol. in-16.
+ Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition).
+ Martin Eden, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition).
+ Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16.
+ Croc-Blanc, 1 vol, in-16.
+ Le Talon de Fer, 1 vol. in-16.
+
+
+EN PRÉPARATION
+
+ Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis
+ Postif).
+ Aventure (idem).
+ Le Loup des Mers (idem).
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE
+RIVES DONT QUINZE HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75.
+
+
+Tous droits réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+EN PAYS LOINTAIN
+
+ Aux Filles du Loup qui ont engendré et allaité une race
+ d’hommes.
+
+ Jack London.
+
+
+Quand on pénètre en pays lointain, on doit avant tout faire table rase
+des enseignements reçus jusqu’alors, pour se plier aux coutumes de cette
+contrée neuve pour nous; il faut renoncer aux idées qui nous sont
+chères, voire à nos anciens dieux, et prendre parfois même le
+contre-pied des principes qui, jadis, réglaient notre conduite.
+
+Ceux qui s’adaptent aisément peuvent trouver une source de joie dans ce
+brusque changement de vie. Pour les autres, ceux qui dès leur naissance
+ont croupi dans l’ornière, la contrainte de cette nouvelle ambiance
+devient bientôt intolérable; leur corps ainsi que leur esprit
+s’insurgent contre un état de choses qu’ils ne peuvent comprendre.
+
+Cette révolte se manifeste par des actions et réactions qui se
+traduisent chez le nouveau venu par une succession de souffrances et de
+malheurs. Il ferait mieux alors de rebrousser chemin, car, s’il tarde
+trop, il succombera fatalement.
+
+L’homme qui laisse derrière lui le confort d’une ancienne civilisation
+pour affronter la jeunesse farouche et la simplicité primitive du Nord
+peut escompter ses chances de succès en raison inverse de la force et du
+nombre des coutumes définitivement ancrées en lui.
+
+S’il est réellement créé pour ce genre de vie, il s’apercevra bientôt
+que les habitudes physiques sont de beaucoup les moins importantes.
+
+Échanger un menu délectable pour un plat grossier, une chaussure de cuir
+solide pour le mocassin mou et informe, un lit de plumes pour le trou
+dans la neige, ce n’est là que bagatelle. La vraie difficulté surgira
+lorsqu’il devra non seulement se plier à toutes les circonstances, mais
+encore s’adapter au caractère de ses compagnons. A la politesse banale
+de la vie quotidienne, il lui faudra substituer l’indulgence,
+l’abnégation et la patience.
+
+Au lieu de se confondre en remerciements, il exprimera sa gratitude sans
+ouvrir la bouche et la prouvera d’une façon tangible, c’est-à-dire en
+remplaçant le mot par l’acte, la lettre par l’esprit.
+
+Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra obtenir cette perle précieuse, la
+vraie camaraderie.
+
+ * * * * *
+
+Quand la fable de l’Or Arctique se répandit de par le monde, et que ce
+vocable magique du Nord fit vibrer le cœur des hommes, M. Carter
+Weatherbee lança au loin son rond de cuir confortable, remit à sa femme
+la moitié de ses économies et, avec le reste, s’acheta un équipement.
+
+Non qu’il fût de caractère romanesque; le carcan du commerce avait
+étouffé en lui toute sentimentalité; il était simplement dégoûté de
+cette éternelle routine et préférait courir de grands risques, dans
+l’espoir d’énormes bénéfices.
+
+Comme pas mal d’autres imbéciles, dédaignant les pistes battues par les
+pionniers du Northland depuis une vingtaine d’années, il fila au
+printemps sur Edmonton et là, courant pour ainsi dire au devant du
+malheur, il se joignit à un groupe de chercheurs d’or.
+
+A part leurs plans, ces hommes n’avaient rien d’extraordinaire, et leur
+objectif, pareil à celui de tous les autres, était le Klondike; mais le
+chemin par lequel ils comptaient y parvenir suffoquait d’étonnement les
+indigènes les plus endurcis, nés et élevés pour les vicissitudes du
+Nord-Ouest.
+
+Jacques Baptiste lui-même--fils d’une Chippewa et d’un courrier
+déserteur, qui avait poussé ses premiers vagissements dans une tente de
+peaux de daims au nord du soixante-cinquième degré de latitude, et avait
+sucé pour toutes friandises des morceaux de graisse crue--n’en revenait
+pas.
+
+Bien qu’il eût accepté de leur louer ses services pour les conduire,
+s’il le fallait, jusqu’aux glaces éternelles, il secouait la tête d’un
+air sombre lorsqu’on lui demandait son avis.
+
+La mauvaise étoile d’un certain Percy Cuthfert devait suivre une course
+ascendante car, lui aussi, se joignit à cette compagnie d’argonautes.
+C’était un homme dont la situation était bien assise; son compte en
+banque égalait la richesse de son savoir, ce qui n’est pas peu dire.
+Rien ne l’obligeait à s’embarquer dans une telle aventure,--aucune
+raison au monde--sauf qu’il était atteint d’une sentimentalité anormale.
+Il se figurait voir dans cette entreprise le véritable esprit du
+Romanesque et de l’Aventure. Plus d’un avant lui en a fait autant, et a
+commis cette funeste méprise.
+
+La première débâcle du printemps vit le groupe descendre, avec des
+glaçons, le Fleuve de l’Élan.
+
+C’était une flottille imposante, car elle emmenait un approvisionnement
+considérable, et les blancs étaient accompagnés d’un contingent de métis
+mal famés, avec femmes et enfants.
+
+Jour après jour, ils trimaient sur les bateaux et pirogues, faisaient la
+chasse aux moustiques et autres pestes analogues, ou suaient et juraient
+pendant toute la durée des portages.
+
+Un labeur comme celui-là met à nu l’âme humaine jusqu’aux racines; et
+avant qu’on eût perdu de vue, vers le Sud, le lac Athabasca, chaque
+membre de l’expédition avait hissé son vrai pavillon.
+
+Carter Weatherbee et Percy Cuthfert s’étaient révélés comme les deux
+plus fainéants et geignards de la bande. Tous leurs camarades, ensemble,
+se plaignaient moins de leurs ennuis et de leurs souffrances que chacun
+de ces deux êtres en particulier. Pas une fois, ils ne se seraient
+offerts spontanément pour accomplir l’une des mille et une petites
+corvées du camp. Fallait-il aller chercher un seau d’eau, couper une
+brassée supplémentaire de bois, laver et essuyer la vaisselle,
+rechercher parmi les bagages un objet tout à coup indispensable, ces
+deux rejetons civilisés se découvraient soudain une foulure ou une
+ampoule exigeant des soins immédiats. Le soir, on les voyait les
+premiers au lit, laissant en plan une vingtaine de corvées; au matin,
+ils étaient les derniers à se montrer alors que tous auraient dû être
+équipés avant de déjeuner. Personne n’arrivait si vite qu’eux aux repas,
+mais jamais ils ne donnaient un coup de main à la cuisine. Ils sautaient
+sans vergogne sur le meilleur morceau, et s’appropriaient sans scrupule
+la part d’autrui.
+
+S’ils maniaient les avirons, ils inclinaient sournoisement les palettes
+et les laissaient entraîner par le mouvement du bateau.
+
+Ils croyaient que nul ne s’en apercevait, mais leurs camarades juraient
+à voix basse et en venaient à les détester; quant à Jacques Baptiste, il
+les bafouait ouvertement, et les maudissait du matin au soir. Il faut
+dire que Jacques Baptiste n’était pas un gentleman.
+
+Au Grand Esclave, on fit l’achat de chiens de la Baie d’Hudson, et la
+flottille s’enfonça presque jusqu’aux bordages sous le poids
+supplémentaire du poisson sec et du pemmican. Enfin, bateaux et
+pirogues, emportés par le courant rapide du Mackenzie, plongèrent dans
+la grande solitude.
+
+Tous les petits affluents donnant quelque espoir de réussite furent
+prospectés, mais la décevante boue aurifère attirait les hommes toujours
+au Nord. Au Grand Ours, vaincus par l’effroi qu’ils ressentent
+habituellement devant les terres inconnues, les métis commencèrent à
+déserter, et le Fort de Bonne Espérance vit les derniers et les plus
+courageux courbés sous les câbles de touage, luttant contre le courant
+dans lequel ils avaient été traîtreusement entraînés.
+
+Seul, Jacques Baptiste demeura. N’avait-il pas juré d’aller, s’il le
+fallait, jusqu’à la glace éternelle?
+
+Maintenant, ils devaient consulter à chaque instant les cartes dressées
+en majeure partie d’après ouï-dire.
+
+La nécessité de se hâter leur apparaissait impérieuse, car le soleil
+avait déjà dépassé le solstice septentrional, ramenant l’hiver dans sa
+course vers le Sud.
+
+Longeant le rivage de la baie où le Mackenzie se jette dans l’Océan
+Arctique, ils pénétrèrent dans l’embouchure de la Rivière de la Pelure.
+
+Alors commença le rude travail de remonter le courant et les deux
+Incapables se montrèrent plus apathiques que jamais.
+
+Le câble de halage et la perche, la pagaie et la remorque, les rapides
+et les portages, toutes ces tortures donnèrent à l’un le dégoût le plus
+profond pour les grands hasards de la vie et, à l’autre, l’occasion
+d’écrire une terrible histoire vécue.
+
+Un jour ils se révoltèrent.
+
+Devant la bordée d’injures que leur déversa Jacques Baptiste, ils
+redressèrent la tête comme des reptiles qu’on écrase, mais le métis les
+roua de coups et les renvoya à leur tâche, meurtris et ensanglantés.
+Pour la première fois, ils venaient d’avoir affaire à un homme.
+
+Abandonnant leur flottille aux sources de la Pelure, tous passèrent le
+reste de l’été sur le grand portage au-dessus de la chute du Mackenzie,
+dans la direction du Rat-de-l’Ouest. Cette petite rivière se jette dans
+le Porc-Épic, qui à son tour rejoint le Yukon au point où cette
+importante artère du Nord s’incurve sur le cercle arctique.
+
+Mais l’hiver les avait gagnés de vitesse dans leur course; un beau jour,
+ils durent amarrer leurs radeaux à la glace épaisse qui se formait dans
+les baies et débarquer en hâte leurs équipements. La nuit même, la
+rivière se solidifiait, puis se dégageait plusieurs fois. Le lendemain
+matin, elle s’était endormie pour de bon.
+
+ * * * * *
+
+--Nous ne pouvons être à plus de quatre cents milles du Yukon, déclara
+Sloper, en multipliant l’échelle de la carte par la largeur de l’ongle
+de son pouce.
+
+Pendant cette discussion qui tirait à sa fin, les deux Incapables
+n’avaient cessé de geindre sur leur malheureux sort.
+
+--Le Poste de la Baie d’Hudson, c’est de la vieille histoire! Il ne sert
+plus à rien, répondit Jacques Baptiste.
+
+Son père avait accompli autrefois ce trajet pour la Compagnie des
+fourrures et laissé sur la piste deux orteils gelés.
+
+--Tu perdu la boule! s’écria un autre. Tu prétends qu’il n’y a pas de
+blancs?
+
+--Pas un! affirma Sloper d’un air sentencieux.
+
+Mais Dawson se trouve encore à cinq cents milles plus loin en remontant
+le Yukon. Un bon millier de milles d’ici, au bas mot!
+
+Weatherbee et Cuthfert gémirent en chœur.
+
+--Combien de temps cela peut-il prendre, Baptiste?
+
+Le métis réfléchit un instant.--Travaillant comme diables, et tous tenir
+le coup, on peut compter dix, vingt, quarante ou cinquante jours. Mais
+si ces deux poupons venir avec nous (et il désignait les Incapables)
+impossible dire. Peut-être quand il gèlera en enfer, peut-être même pas
+à ce moment-là!
+
+La confection des raquettes et des mocassins cessa aussitôt. En
+s’entendant appeler, un homme sortit d’une vieille cabane près de
+laquelle brûlait le feu du camp et les rejoignit.
+
+Cette cabane constituait un des nombreux mystères qui dorment dans les
+vastes solitudes du Nord. Quand et par qui avait-elle été bâtie?
+Personne n’aurait pu le dire. Dehors, deux tombes, marquées de deux gros
+tas de pierres, renfermaient peut-être le secret de ces précurseurs.
+Mais quelle main avait entassé les pierres?
+
+Il était temps de partir. Jacques Baptiste s’arrêta en ajustant un
+harnais, et immobilisa dans la neige le chien récalcitrant.
+
+Le cuisinier fit un geste de protestation contre le retard qui lui était
+imposé, ajouta une poignée de lard dans une marmite de haricots qui
+chauffaient à gros bouillons, et prêta l’oreille. Sloper se leva. Son
+apparence chétive contrastait d’une façon grotesque avec la mine superbe
+des Incapables. Faible, le teint olivâtre, échappé d’un trou à fièvre de
+l’Amérique du Sud, il avait voyagé sous toutes les latitudes, et
+cependant il se sentait toujours à même de se mesurer avec quiconque. Il
+ne pesait certainement pas quatre-vingt livres, y compris son lourd
+couteau de chasse, et son poil grisonnant montrait qu’il n’était plus
+jeune.
+
+Les muscles frais et dispos de Weatherbee ou de Cuthfert auraient pu
+accomplir dix fois l’effort des siens, et malgré tout il se piquait de
+faire crever ces deux-là à la première étape.
+
+Pendant toute la journée, il avait exhorté ses camarades plus vigoureux
+à risquer un trajet d’un millier de milles parmi les plus terribles
+difficultés qu’on puisse imaginer. En lui s’incarnait le caractère
+remuant de sa race; la vieille ténacité du Teuton, jointe au besoin
+d’action et à la vivacité du Yankee, tenait la chair soumise à l’esprit.
+
+--Ceux qui veulent partir avec les chiens aussitôt que la glace le
+permettra, n’ont qu’à le dire.
+
+--Moi! crièrent huit voix, faites pour égrener le chapelet de jurons le
+long d’une rude piste sur des milliers de milles.
+
+--Avis contraire?
+
+--Moi, moi!
+
+Pour la première fois, les Incapables se mettaient d’accord sans tenir
+compte de leurs intérêts personnels.
+
+--Et que prétendez-vous faire? demanda Weatherbee d’un ton agressif.
+
+--La majorité a décidé! La majorité a décidé! s’écrièrent les autres.
+
+--Si vous nous faussez compagnie, l’expédition peut échouer, reprit
+suavement Sloper, mais je crois qu’en travaillant dur, nous nous
+passerons bien de vous. Qu’en dites-vous, les gars?
+
+L’écho répéta leurs exclamations.
+
+--Mais voyons, hasarda Cuthfert, très embarrassé. Que peut faire un
+pauvre type comme moi?
+
+--Viens-tu avec nous?
+
+--N... non!
+
+--Alors reste, si cela te fait plaisir. C’est pas nous qui trouverons à
+redire.
+
+--Tu pourrais peut-être t’arranger avec ton propre à rien de compagnon,
+avança un lourd Américain de l’Ouest, qui venait de Dakota, en désignant
+Weatherbee. Lui te demandera sûrement de travailler quand il s’agira de
+faire la cuisine et de ramasser du bois.
+
+--Alors l’affaire est terminée, conclut Sloper. Nous, nous partirons
+demain pour camper à cinq milles d’ici, afin de tout mettre en ordre de
+marche, et de nous rendre compte si nous n’avons rien oublié.
+
+ * * * * *
+
+Les traîneaux grinçaient sur leurs patins garnis d’acier et les chiens
+s’évertuaient à tirer, courbés dans les harnais où ils étaient condamnés
+à mourir.
+
+Jacques Baptiste s’arrêta à côté de Sloper pour regarder une dernière
+fois la cabane. La fumée s’échappait en volutes mélancoliques de la
+cheminée de tôle. Les deux Incapables les regardèrent partir du seuil de
+la porte.
+
+Sloper posa la main sur l’épaule de son camarade.
+
+--Jacques Baptiste, as-tu jamais entendu parler des chats de Kilkenny?
+
+Le métis secoua la tête négativement.
+
+--Eh bien! mon vieux copain, les chats de Kilkenny se sont entre-dévorés
+jusqu’à ce qu’il ne restât de chacun d’eux ni peau, ni poils, ni le
+moindre miaulement. Tu entends? Rien de rien. Or, ces deux individus ont
+les bras retournés. Ils n’en ficheront pas un coup, cela nous le savons.
+Pendant tout l’hiver, un hiver morne et interminable, ils resteront
+seuls. N’ai-je pas raison de les comparer aux chats de Kilkenny?
+
+Ce qu’il y avait du Français dans Baptiste lui fit hausser les épaules,
+mais l’Indien en lui resta coi. N’importe, son mouvement d’épaules était
+significatif et gros de prophétie.
+
+ * * * * *
+
+Au début, tout alla bien dans la petite cabane. Les rudes plaisanteries
+de leurs camarades avaient inculqué à Weatherbee et Cuthfert le sens des
+responsabilités qui leur incombaient. En somme, le travail n’écrasait
+pas deux hommes en pleine vigueur. L’absence de leur cruel fustigateur,
+ce terrible métis, avait ramené en eux une agréable réaction. Chacun
+d’eux s’évertua à surpasser l’autre, et ils exécutèrent leurs menues
+tâches avec un empressement qui eût fait écarquiller les yeux à leurs
+camarades s’épuisant à présent, corps et âme, sur la Longue Piste.
+
+Tout souci avait disparu. La forêt qui les entourait sur trois côtés
+constituait un bûcher inépuisable. A quelques pas de leur porte,
+sommeillait la rivière du Porc-Épic, et d’un trou de sa robe de glace
+jaillissait une source bouillonnante, claire comme le cristal, bien que
+terriblement froide. Mais ils ne tardèrent pas à y trouver un
+inconvénient. Le trou s’obstinait à geler, les contraignant pendant de
+longues heures à rompre la glace.
+
+Les constructeurs inconnus de la cabane avaient prolongé les poutres de
+côté pour servir de support à une cache sur le derrière. Là
+s’entassaient en vrac les provisions des deux associés, trois fois plus
+que suffisantes. Mais la plus grande partie était de nature à réparer
+les forces nerveuses et musculaires, plutôt qu’à chatouiller
+agréablement le palais. Il y avait du sucre en abondance pour deux
+hommes ordinaires. Mais ces deux-ci n’étaient guère que des enfants. Ils
+eurent vite découvert les bienfaits de l’eau chaude saturée à point avec
+du sucre; ils trempèrent sans parcimonie leurs galettes et ramollirent
+leurs croûtons dans le doux sirop blanc. Le café, le thé et surtout les
+fruits secs subirent de désastreux ravages. Leur première discussion
+naquit à propos du sucre. Et c’est une grande affaire quand deux hommes,
+qui dépendent l’un de l’autre pour toute compagnie, commencent à se
+quereller.
+
+Weatherbee aimait à pérorer sur la politique et Cuthfert, qui s’était
+borné jusqu’alors à détacher ses coupons et à laisser la chose publique
+se débrouiller de son mieux, se désintéressait de la question ou bien se
+répandait en d’effarantes épigrammes. Mais l’employé était trop obtus
+pour apprécier l’expression adroite de la pensée, et cette dépense
+inutile d’esprit irritait Cuthfert. Habitué à éblouir les gens par son
+éloquence, le manque d’auditoire constituait pour lui une véritable
+souffrance. Il se tint pour offensé et, inconsciemment, il fit retomber
+tout le poids de ce grief sur son pauvre diable de compagnon.
+
+A part leur existence actuelle, ils n’avaient rien de commun et leurs
+mentalités ne présentaient aucun point de contact. Weatherbee était un
+gratte-papier qui, de toute sa vie, n’était sorti de ses bureaux;
+Cuthfert, maître ès arts[1], tripotait la peinture à l’huile et avait
+écrit pas mal de choses. L’un était un homme de basse classe qui se
+regardait comme un homme du monde, l’autre un gentilhomme qui avait
+conscience de l’être. De là on peut conclure qu’un personnage peut être
+de qualité, sans posséder les premiers éléments de la vraie camaraderie.
+
+ [1] Master of Arts. Grade universitaire correspondant à notre
+ baccalauréat.
+
+Le scribe était aussi sensuel que l’autre était artiste. Ses aventures
+d’amour, racontées avec force détails, et pour la plus grande partie
+forgées dans son imagination, affectaient le délicat maître ès arts,
+comme l’eussent fait les relents d’un égout.
+
+Il considéra son compagnon comme un animal malpropre et inculte, dont la
+place était dans la fange avec les pourceaux. Il ne put s’empêcher de le
+lui dire; celui-ci le traita en revanche de femmelette et de voyou. Sa
+vie en eût-elle dépendu, Weatherbee n’eût pu dire exactement ce qu’il
+entendait par «voyou», mais n’importe, le mot le satisfaisait.
+
+Weatherbee chantait, en détonnant toutes les trois notes, des chansons
+comme le _Cambrioleur de Boston_ ou _Le Joli Mousse_ pendant des heures
+entières. Cuthfert en pleurait de rage jusqu’à ce que, sa patience à
+bout, il s’enfuît au dehors. Mais la situation était sans issue. Il ne
+pouvait longtemps supporter l’intensité du froid; la petite cabane, où
+s’entassaient les couchettes, le poêle, la table et tout le reste, les
+bloquait dans un espace de dix pieds sur douze. La seule présence de
+l’un devenait pour l’autre une sorte d’injure continuelle, et ils se
+confinaient dans de mornes silences qui, de jour en jour, augmentaient
+en durée et en intensité. Parfois une lueur dans le regard ou un pli de
+la lèvre trahissait ce qu’il y avait de meilleur en eux, bien qu’ils
+s’efforçassent de s’ignorer entièrement l’un l’autre pendant ces
+périodes de mutisme. Et chacun, de son côté, s’étonnait de ce que Dieu
+eût pu créer un être semblable à son compagnon.
+
+Ils avaient si peu d’occupations que le temps devenait pour eux un
+fardeau intolérable. Leur paresse s’accrut encore de ce fait. Ils
+tombèrent dans une léthargie physique à laquelle il leur fut impossible
+de se soustraire et ils se révoltèrent à l’idée d’accomplir la plus
+minime tâche.
+
+Un matin que Weatherbee devait, à son tour, préparer le déjeuner commun,
+il se glissa hors de ses couvertures, et, pendant que son compagnon
+ronflait, alluma d’abord la lampe à huile, puis le poêle. Les
+bouilloires étaient gelées et il n’y avait pas dans la cabane d’eau pour
+se laver. Il ne s’en inquiéta pas le moins du monde. En attendant que
+l’eau dégelât, il coupa quelques tranches de lard et se plongea dans le
+travail délectable de pétrir le pain.
+
+Cuthfert l’avait sournoisement observé entre ses paupières mi-closes. Il
+s’ensuivit une scène au cours de laquelle ils ne se ménagèrent pas les
+malédictions et ils convinrent que chacun d’eux, désormais, préparerait
+sa nourriture. Une semaine plus tard, Cuthfert négligeait ses ablutions
+matinales; il n’en mangea pas moins de bon cœur le repas qu’il s’était
+fait cuire. Weatherbee se moqua de lui, après quoi la ridicule habitude
+de se débarbouiller disparut complètement de leur existence.
+
+En voyant diminuer leur approvisionnement de sucre et autres petites
+douceurs, ils commencèrent à craindre de n’en avoir pas la quantité qui
+leur revenait à chacun, et, afin de ne point se trouver lésés, ils se
+mirent à s’en gaver. De cette lutte de gloutonnerie, les friandises
+pâtirent aussi bien que les hommes. Leur sang s’appauvrit du manque de
+légumes frais et du défaut d’exercice, de repoussants boutons de couleur
+rougeâtre leur couvrirent le corps. Cependant, ils refusèrent encore de
+tenir compte de cet avertissement. Bientôt leurs muscles et leurs
+articulations se mirent à enfler, leur chair noircit et leurs bouches,
+leurs gencives et leurs lèvres prirent une teinte crêmeuse. Loin de se
+trouver rapprochés par leurs misères, ils se bornaient à surveiller l’un
+sur l’autre les symptômes du scorbut qui progressait.
+
+Ils ne prêtèrent plus la moindre attention à leur apparence physique, et
+par là même oublièrent la décence la plus élémentaire. Jamais plus ils
+ne prirent la peine de faire leurs lits, ou de renouveler au-dessous la
+couche de branchages de sapin, et la cabane ressembla à une véritable
+porcherie.
+
+ * * * * *
+
+Pourtant il leur était impossible de passer leur temps sous leurs
+couvertures, comme ils l’eussent désiré; le froid était inexorable et le
+poêle exigeait de fortes quantités de combustible. Leurs cheveux et
+leurs barbes devenaient hirsutes, et leurs hardes auraient rebuté un
+chiffonnier. Mais ils ne s’en souciaient pas. Ils étaient malades et
+personne ne pouvait les voir; en outre, tout mouvement leur était
+pénible.
+
+A tout cela venait s’ajouter un nouveau sujet d’inquiétude--la peur du
+Nord. Cette peur, fille à la fois du Grand Froid et du Grand Silence,
+était née dans les ténèbres de décembre quand le soleil avait plongé
+pour de bon derrière l’horizon du Sud. Elle les affectait suivant leurs
+mentalités différentes. Weatherbee, en proie aux superstitions les plus
+grossières, faisait de son mieux pour évoquer les esprits des inconnus
+qui dormaient dans leurs tombeaux. Il s’y passionnait et il rêvait
+qu’ils sortaient du froid pour venir vers lui, se blottissaient dans ses
+couvertures et lui contaient les aventures et les tracas qui avaient
+précédé leur trépas. Il s’arrachait à leur contact en les sentant se
+rapprocher de lui et mêler aux siens leurs membres glacés; et quand ils
+lui chuchotaient à l’oreille les secrets de l’avenir, la cabane
+retentissait de ses hurlements de terreur.
+
+Cuthfert n’y comprenait rien--car les deux compagnons ne se parlaient
+plus--et lorsque ces cris le réveillaient, il ne manquait jamais de
+saisir son revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait
+nerveusement, son arme braquée sur le dormeur inconscient. Il se figura
+que l’homme devenait fou et commença à craindre pour son existence.
+
+Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète. L’artisan inconnu
+qui avait construit la cabane, poutre par poutre, avait fixé une
+girouette sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait
+invariablement le Sud; certain jour, irrité de la voir dans cette même
+position il la tourna vers l’Est et la surveilla attentivement; mais pas
+un souffle d’air ne la fit remuer; alors il la déplaça vers le Nord, en
+jurant de ne plus y toucher tant que le vent ne soufflerait point. Mais
+le calme surnaturel de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait
+au milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait viré. Une
+déviation de dix degrés aurait suffi pour le contenter. Mais non, elle
+restait fixée au-dessus de sa tête, immuable comme le Destin. Son
+imagination se mit à battre la campagne et bientôt il considéra la
+girouette comme une sorte de fétiche.
+
+Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait à travers les
+mornes étendues, et laissait la peur envahir son âme. Il s’attardait à
+rêver à l’Invisible et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le
+fardeau de l’éternité. Tout, dans le Northland, possédait cette action
+déprimante--l’absence de vie et de mouvement, les ténèbres, la paix
+infinie de cette contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel
+chaque battement du cœur retentit, la forêt imposante qui, dirait-on,
+recèle quelque chose d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots ni
+l’imagination ne sont capables de rendre.
+
+Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps, avec ses nations
+industrieuses et ses vastes entreprises, lui semblait déjà bien loin.
+
+Parfois des réminiscences le hantaient--souvenirs de marchés publics,
+d’expositions, de rues populeuses, de toilettes, de soirées, de
+fonctions sociales, d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait
+connus--mais c’étaient là comme les souvenirs confus d’une vie qu’il eût
+vécue des centaines d’années auparavant sur une autre planète. Ces
+visions devenaient pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de la
+girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait pas à admettre
+l’existence réelle des terres du Sud et à se figurer qu’en ce moment
+même, elles bourdonnaient de vie et de mouvement. Non, il n’y avait pas
+de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de mariages. Derrière ce
+morne horizon s’étendaient de vastes solitudes et d’autres plus immenses
+encore. Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère lourde du
+parfum des fleurs. Ce n’étaient là que d’anciens rêves de paradis. Les
+pays lumineux de l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante
+Arcadie et les Iles bénies des Bienheureux. Ah! ah! Son rire fendit le
+néant et ce bruit inaccoutumé le surprit. Il n’y avait pas de soleil.
+Tout cela représentait l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était
+le seul habitant.
+
+Mais Weatherbee? En ces instants-là, Weatherbee n’entrait pas en ligne
+de compte. Il le considérait comme un Caliban, un fantôme monstrueux
+enchaîné à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque crime oublié.
+
+Il vivait en compagnie de la Mort parmi les défunts, démoralisé par le
+sentiment de son propre néant, écrasé sous la masse puissante des âges
+révolus. La solennité de toutes choses l’épouvantait. Tout y concourait,
+sauf lui-même: la cessation complète du vent et du moindre mouvement,
+l’immensité des terres sauvages couvertes de neige, la hauteur du ciel
+et la profondeur du silence.
+
+Cette girouette! Si seulement, elle voulait tourner. Si la foudre
+pouvait tomber, ou la forêt s’embraser. L’effondrement des cieux, le
+fracas du Jugement Dernier! N’importe quoi, n’importe quoi! Mais non,
+rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la Peur du Nord étreignait
+son cœur de ses doigts de glace.
+
+Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra une piste sur le bord du
+fleuve--c’était l’empreinte légère d’un lièvre à raquettes sur le fin
+duvet de la neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie existait
+donc dans le Northland! Il la suivrait, l’étudierait, ne la lâcherait
+pas des yeux. Oubliant l’enflure de ses membres, il s’élança à travers
+la blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il s’enfonça dans la
+forêt, et le court crépuscule de midi s’évanouit. Il continua sa
+poursuite jusqu’à ce que la nature épuisée, reprenant ses droits, le
+couchât anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre lui-même,
+en découvrant que la piste n’avait existé que dans son imagination.
+
+Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant sur les mains et
+sur les genoux, les joues gelées et ressentant dans les pieds un étrange
+engourdissement.
+
+Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit même pas à le secourir.
+L’autre piqua une aiguille dans ses orteils sans éprouver la moindre
+sensation, puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la
+gangrène s’y était mise.
+
+Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent, les morts désertaient
+plus souvent leurs tombeaux et ne le laissaient plus en paix, même
+durant son sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur leur
+apparition, et chaque fois qu’il passait près des deux tertres, il était
+secoué de frissons.
+
+Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent avec eux pour une
+certaine tâche. Plein d’une horreur indicible, il se réveilla entre les
+deux tas de pierres et se sauva comme un fou vers la cabane, mais il
+avait dû rester dehors un certain temps, car il rentra aussi avec les
+joues et les pieds gelés.
+
+Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par leur présence obstinée,
+il bondissait autour de la hutte, massacrant l’air à coups de hache, et
+détruisant tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces combats avec
+les fantômes, Cuthfert se blottissait dans ses couvertures et suivait
+tous les mouvements du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop.
+
+Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises, l’employé remarqua
+l’arme braquée sur lui. Ses soupçons s’éveillèrent et désormais lui
+aussi vécut en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point que
+chacun d’eux se retournait avec un sursaut d’effroi dès que l’autre
+passait derrière lui. Cette appréhension se changea bientôt en une manie
+qui les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient tacitement
+brûler la lampe toute la nuit et veillaient, avant de se coucher, à ce
+qu’elle fût abondamment garnie de graisse.
+
+Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer l’autre et, pendant
+de longues heures, ils restaient les yeux ouverts, grelottant sous leurs
+couvertures, les doigts sur la gâchette.
+
+Tant par la Peur du Nord que par le surmenage de leur cerveau et par le
+ravage du mal, ils perdaient toute apparence humaine et arrivaient à
+ressembler à des bêtes sauvages traquées et aux abois.
+
+Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient devenus noirs et
+leurs orteils se détachaient à la première et à la seconde phalange.
+Chaque geste leur était une souffrance, mais le poêle insatiable
+exigeait de leurs pauvres corps une rançon de tortures. Tous les jours
+il réclamait sa nourriture--comme Shylock la livre de chair--et les
+malheureux se traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper du
+bois.
+
+Un jour, comme ils rampaient à la recherche de branches mortes, ils
+pénétrèrent à leur insu dans un boqueteau par deux côtés opposés.
+Soudain, deux spectres désorbités se trouvèrent face à face. La maladie
+les avait transformés au point qu’il leur fut impossible de se
+reconnaître. Ils se redressèrent, hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur
+leurs moignons; ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se
+battirent à coups de griffes, comme de véritables démons jusqu’à ce
+qu’ils se fussent aperçus de leur méprise.
+
+Parfois aussi ils revenaient à leur état normal. Pendant une de ces
+accalmies, ils divisèrent en deux parts égales le sucre, principal objet
+de leurs dissentiments. Il n’en restait plus que quelques tasses dans
+leurs sacs, rangés dans la cache; aussi chacun d’eux, pris de défiance,
+surveillait le sien avec des yeux jaloux.
+
+Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine se déplacer,
+démoralisé par la souffrance, la tête vide, la vue incertaine, il rampa
+jusqu’à la cache, sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de
+Weatherbee pour le sien.
+
+Janvier venait de commencer lorsque cet événement se produisit. Le
+soleil était, depuis quelque temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud
+et, à l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots de lumière
+jaune sur le ciel septentrional.
+
+Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit une amélioration physique
+aussi bien que morale.
+
+Midi approchait, le jour s’éclaircissait; il se traîna dehors pour jouir
+de l’éphémère clarté qu’il considérait comme une promesse des futures
+intentions du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux, rampa
+à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige, sous la girouette
+immobile, et attendirent.
+
+La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres climats, lorsque
+la désolation s’abat sur la nature, il y existe tout de même une sorte
+d’espoir latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant
+interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil.
+
+Les deux hommes se figuraient avoir vécu des siècles dans cette paix
+sépulcrale. Ils ne pouvaient invoquer aucun chant du passé, ni imaginer
+aucun chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible de
+l’éternité, ils l’avaient toujours connu.
+
+Leurs yeux restaient fixés sur le Nord; invisible, derrière eux, caché
+par les montagnes qui se dressaient vers le Sud, le soleil glissait vers
+le zénith d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette scène
+grandiose, ils regardaient la fausse aurore grandir peu à peu. Une
+faible flamme apparut et s’éteignit presque; puis elle s’accrut, passant
+tour à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune safran. Elle
+devint si éclatante que Cuthfert se figura un instant que l’astre était
+derrière elle--c’eût été un miracle que le lever du soleil au Nord!
+
+Soudain, sans avertissement ni transition, le tableau s’évanouit. Le
+ciel se décolora. La lumière du jour avait disparu. Leur respiration
+était haletante.
+
+Mais qu’arrivait-il?... de menues parcelles scintillantes de givre
+brillaient dans l’air et voici que du côté du Nord la girouette
+projetait sur la neige une vague silhouette. Une ombre! Une ombre!
+
+Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement vers le Sud. Une
+frange dorée sur le versant neigeux de la montagne les remplit de joie
+un instant, puis disparut elle aussi.
+
+Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans les yeux. Un apaisement
+étrange s’était emparé d’eux; ils se sentaient irrésistiblement
+entraînés l’un vers l’autre. Le soleil revenait! Ils en jouiraient
+demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune de ses visites
+se prolongerait davantage et le temps viendrait où, dans leur ciel, il
+n’y aurait ni nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais
+au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus. L’hiver de glace
+serait terminé, les vents souffleraient, et les forêts renverraient
+leurs échos; la terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie
+renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet horrible cauchemar
+et regagneraient le Sud. D’un mouvement spontané, ils se penchèrent en
+avant, et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains estropiées,
+gonflées et tordues que cachaient leurs moufles.
+
+Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La terre du Nord est
+inexorable et l’âme des hommes, là plus qu’ailleurs, reste soumise à
+d’étranges lois, incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé en
+pays lointain.
+
+ * * * * *
+
+Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four un poêlon de pâte, se
+surprit à songer à ce que les chirurgiens pourraient faire de ses pieds
+quand il serait de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin
+maintenant.
+
+Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout à coup, il éclata en
+une volée de jurons qui s’arrêtèrent net. L’autre lui avait volé son sac
+de sucre.
+
+Les choses auraient pu tourner mal, si les deux fantômes n’étaient
+sortis de dessous leurs pierres, pour lui refouler les injures dans la
+gorge. Ils l’attirèrent doucement hors de la cache qu’il oublia de
+refermer.
+
+--Enfin, le but était atteint, songea-t-il; l’événement que, dans ses
+rêves, ils lui avaient prédit, allait se réaliser.
+
+Ils le conduisirent toujours aussi doucement au tas de bois, et lui
+mirent la hache dans la main. Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte
+de la cabane, et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en
+juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit sec du loquet
+rentrant dans sa gâche. Et il sentait qu’ils restaient dehors à
+l’attendre pendant qu’il accomplirait sa besogne.
+
+--Carter! dis donc! Carter!
+
+Effrayé par l’expression du visage de son compagnon, Percy Cuthfert se
+hâta de mettre la table entre eux deux.
+
+Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage de l’autre ne
+trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt la patiente détermination de
+celui qui a une certaine tâche à accomplir et s’en acquitte
+méthodiquement.
+
+--Eh bien! Quoi? Qu’y a-t-il?
+
+L’employé recula, coupant la retraite vers la porte, mais sans proférer
+une parole.
+
+--Voyons Carter, Voyons! expliquons-nous! Calme-toi!
+
+Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement; d’un pas léger il
+se dirigea vers son lit où se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux
+fixés sur le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette en
+saisissant en même temps son revolver.
+
+--Carter!
+
+La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il brandit son arme et fit
+un bond en avant. La hache mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut
+l’impression que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé lui tomba
+dessus de tout son poids, lui étreignant la gorge de ses doigts
+flasques.
+
+La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert, et tandis que ses
+poumons haletaient de l’effort pour se libérer, il fouillait au hasard
+parmi ses couvertures pour la retrouver. Puis il se souvint. Il glissa
+la main pour atteindre le couteau attaché à la ceinture de l’employé et,
+dans cette dernière prise de corps, ils s’enlacèrent étroitement.
+
+Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller. Il ne pouvait plus
+remuer la partie inférieure de son corps. Le poids inerte de Weatherbee
+l’écrasait et le clouait sur place, comme un loup pris au piège.
+
+Une odeur familière remplissait la cabane; il se rendit compte que le
+pain était en train de brûler; mais que lui importait? il n’en aurait
+plus jamais besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre dans
+la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été si avare les
+derniers jours. La girouette tournerait-elle encore? Elle tournait
+peut-être en ce moment? Pourquoi pas? Ne venait-il pas d’apercevoir le
+soleil? Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était
+impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que l’employé était si
+lourd.
+
+Comme la cabane se refroidissait vite! Le feu devait être éteint, et le
+froid pénétrait. Il était déjà au-dessous de zéro, et la glace grimpait
+à l’intérieur de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue
+expérience, il pouvait mesurer les progrès de son invasion par
+l’abaissement de la température dans la cabane. Le gond inférieur devait
+être déjà blanc en ce moment.
+
+Est-ce que son histoire parviendrait seulement aux oreilles du monde?
+Qu’en penseraient alors ses amis? Ils la liraient vraisemblablement en
+buvant leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait les
+entendre.--«Pauvre vieux Cuthfert», murmuraient-ils, «il n’était pas si
+mauvais bougre après tout.» Il sourit de leurs appréciations et continua
+sa route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours la même foule
+dans la rue; mais, chose étrange, personne ne remarquait ses mocassins
+de peau d’élan et ses jambières en lambeaux.
+
+S’il prenait un cab! Après le bain, un tour chez le coiffeur ne ferait
+pas mal. Non! il mangerait d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des
+légumes; comme tout était succulent! Et qu’était-ce? Des rayons de miel
+laissant couler un liquide ambré. Mais pourquoi tant en apporter? Ah!
+ah! Il ne pourrait jamais tout manger!
+
+--Cirer les souliers? Mais comment donc!
+
+Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait avec ébahissement
+de bas en haut; se rappelant qu’il était chaussé de mocassins en peau
+d’élan, il s’éloignait en hâte.
+
+Attention! la girouette a sûrement tourné. Non, un simple bourdonnement
+dans ses oreilles, c’était tout, un simple bourdonnement.
+
+La glace devait maintenant dépasser le loquet et probablement elle
+recouvrait le gond supérieur. Entre les poutres bourrées de mousse, de
+petites pointes de givre commençaient à apparaître. Comme elles étaient
+longues à venir! Mais non, puisqu’une nouvelle se montrait et puis
+encore une autre. Deux! trois! quatre! elles arrivaient trop vite pour
+qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément et voilà qu’une
+troisième les rejoignait; maintenant, on ne les voyait plus, elles
+s’étaient toutes rejointes et formaient une nappe.
+
+Eh bien! Il aurait de la société. Si jamais l’ange Gabriel rompait
+l’immense silence du Nord, ils se tiendraient côte à côte, la main dans
+la main, devant le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait! Dieu les
+jugerait!
+
+Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans l’inconscience.
+
+
+
+
+YAN, L’IRRÉDUCTIBLE
+
+ Car il n’y a pas de loi, ni de Dieu, ni des hommes,
+ Qui vaille au nord du 53e degré de latitude.
+
+
+Yan roula à terre, jouant des pieds et des mains, dans un mutisme
+farouche. Deux des trois hommes qui s’accrochaient à lui se criaient des
+ordres, et tentaient de maîtriser ce démon trapu et velu qui ne cessait
+de gigoter. Le troisième poussa soudain un hurlement. Son doigt était
+pris entre les dents de Yan.
+
+--Assez blagué, Yan, calme-toi! s’écria Bill le Rouge d’une voix
+entrecoupée. En même temps, il serrait le coup de Yan à l’étrangler. Que
+diable! ne peux-tu te laisser pendre sans faire tous ces embarras?
+
+Mais Yan ne lâchait pas le doigt, et continuait à se tortiller sur le
+sol de la tente, au grand dommage des pots et des poêlons.
+
+--Vous n’êtes pas un gentleman! représenta Taylor, dont le corps suivait
+le doigt, et qui se pliait à tous les soubresauts de la tête de Yan.
+Vous avez tué M. Gordon, le plus brave et le plus honnête homme qui ait
+jamais battu la piste derrière les chiens. Vous n’êtes qu’un assassin,
+et il ne vous reste aucune dignité.
+
+--Tu n’es plus un frère, reprit Bill le Rouge, autrement tu nous
+laisserais te passer la corde au cou, sans résistance. Allons, Yan, sois
+chic avec les copains. Tu nous as assez ennuyés. Cesse tes grimaces, que
+nous puissions te pendre proprement et en un tournemain. Ensuite, on
+n’en parlera plus.
+
+--Hardi, les gars! brailla Lawson, l’ancien matelot.
+
+--Fourrez-lui la tête dans le pot aux haricots et appuyez ferme!
+
+--Et mon doigt, Monsieur? protesta Taylor.
+
+--Tu nous barbes avec ton doigt! il nous gêne rudement.
+
+--Mais je ne peux pas le retirer, Monsieur Lawson, il est toujours dans
+la gueule du type et il me l’a à moitié chiqué.
+
+--Attention aux étais!
+
+Au moment où Lawson lançait son cri d’avertissement, Yan était parvenu à
+se relever à demi, et les quatre hommes aux prises se bousculèrent à
+travers la tente dans un pêle-mêle de peaux et de couvertures qui mit à
+découvert le corps d’un homme inanimé portant au cou la trace
+sanguinolente d’une balle.
+
+L’accès de folie de Yan était cause de tout cela, cette folie qui
+s’empare de l’homme qui, ayant dépouillé depuis longtemps le grossier
+vernis de la civilisation pour se vautrer dans la rudesse primitive,
+voit un jour se dresser, dans son imagination, les vallées fertiles de
+son pays natal et sent pénétrer dans ses narines le parfum du foin
+coupé, de la verdure, des fleurs et de la terre fraîchement labourée.
+
+Pendant cinq années glaciales, sa démence avait eu le temps de germer au
+cours de son pénible labeur le long du fleuve Stewart, à Forty Mile,
+Circle City, Koyukuk, Kotzebue. Elle avait atteint son point culminant à
+Nome, non la ville aux grèves d’or et aux sables rouges, mais la Nome de
+97, avant le lotissement de la Cité de l’Enclume, ou l’organisation du
+district de l’Eldorado.
+
+John Gordon, Yankee de naissance, aurait dû faire preuve de plus de
+discernement. Pourquoi avait-il lâché le mot blessant juste à un moment
+où Yan, torturé par la nostalgie, grinçait des dents, et où ses yeux,
+injectés, lançaient des flammes?
+
+Il en était plus avancé! La tente sentait à présent la poudre; un homme
+gisait immobile, et un autre se débattait comme un rat acculé, en
+refusant de se livrer à ses camarades, pour être pendu de la façon
+discrète préconisée par eux.
+
+--Si vous vouliez bien me le permettre, Monsieur Lawson, avant de
+continuer ce vacarme, je vous indiquerais un excellent moyen pour forcer
+cette vermine à desserrer les dents. Il ne veut ni me trancher le doigt,
+ni me le lâcher. Il a l’astuce du serpent, Monsieur, l’astuce du
+serpent!
+
+--La hachette! vociféra le matelot, la hachette! Il glissa le tranchant
+près du doigt de Taylor, et pesa sur les dents de l’homme. Yan tenait
+bon, et respirait par le nez, en soufflant comma un phoque.
+
+--Hardi tous! Ça y est!
+
+--Merci bien, Monsieur. Quel soulagement!
+
+Et M. Taylor se mit en devoir d’immobiliser, à pleins bras, les jambes
+de la victime qui s’agitait éperdument.
+
+Mais, Yan, ensanglanté, écumant, jurant, persistait dans sa rage féroce.
+Ses cinq années de glaces semblaient s’être transformées d’un coup en un
+feu infernal. Le groupe chancelait de ci de là, haletait, suait comme un
+monstre cyclopéen et multipède, jailli des profondeurs de la planète. La
+lampe fut renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut plus
+éclairée que par le jour crépusculaire de midi dont la lueur arrivait à
+peine à percer la toile souillée de la tente.
+
+--Pour l’amour de Dieu! Yan! supplia Bill le Rouge, reprends tes
+esprits. Nous ne voulons ni te faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout
+ça, simplement te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que c’en est
+effrayant. Et dire que nous avons pris la piste ensemble, et tu me
+traites de la sorte! Je n’aurais jamais cru cela de toi, Yan!
+
+--Il a trop de sillage! Amarre-lui les guiboles, Taylor, et hale dessus!
+
+--Oui, Monsieur... monsieur Lawson. Quand je vous préviendrai, portez
+tout votre poids sur lui.
+
+Le Kentuckien tâtonna autour de lui dans l’obscurité.
+
+--Allez-y maintenant, Monsieur, c’est le moment!
+
+Un mouvement de houle et deux cent cinquante kilos de chair humaine
+oscillèrent et vinrent s’abattre contre les parois de la tente; les
+piquets s’arrachèrent, les cordes cédèrent, et la toile s’affaissa,
+enveloppant la mêlée dans ses plis graisseux.
+
+--Tu ne fais qu’aggraver ton cas! poursuivit Bill le Rouge, en enfonçant
+ses pouces dans un gosier velu dont il avait réussi à terrasser le
+propriétaire. Tu crois que tu ne nous a pas assez embêtés? Il va nous
+falloir maintenant perdre une demi-journée à tout remettre en place,
+quand nous t’aurons hissé en l’air.
+
+--Lâchez-moi! Je vous en prie, Monsieur, bredouilla Taylor.
+
+Bill le Rouge desserra son étreinte en grommelant, et les deux hommes
+rampèrent vers le dehors. A ce moment, Yan réussit à se débarrasser du
+matelot, et détala à travers la plaine neigeuse.
+
+--Allez! flemmards du diable! Buck! Bright! Cherche! Attrape! Attrape!
+cria Lawson en s’élançant à la poursuite du fuyard.
+
+Buck et Bright, suivis de tous les autres chiens, eurent bientôt rejoint
+et cerné le meurtrier.
+
+Cette course n’avait aucune raison d’être; il était aussi futile pour
+Yan de chercher à fuir, que pour les autres de vouloir l’en empêcher.
+D’un côté s’étendait le désert, de l’autre la mer gelée. Sans
+provisions, sans abri, il ne pouvait aller bien loin.
+
+Il eût été plus simple d’attendre son retour, que la faim et le froid
+rendaient inévitable. Mais ces hommes ne prenaient pas le temps de
+réfléchir. Une sorte de démence s’était emparée d’eux. D’ailleurs, le
+sang avait coulé et en eux parlait, tenace et brûlante, la soif du sang.
+
+«La vengeance m’appartient», a dit le Seigneur, et cela sous les climats
+tempérés où le soleil ardent amollit l’énergie humaine. Mais dans le
+Northland, la prière n’est efficace qu’appuyée de muscles solides, et,
+de longue date, les hommes ne comptent plus que sur eux-mêmes. On leur a
+affirmé que Dieu était partout, alors qu’en réalité il obscurcit le pays
+la moitié de l’année, afin, semble-t-il, qu’on ne puisse le repérer:
+alors ils tâtonnent dans les ténèbres. Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient
+parfois des doutes sur les préceptes du Décalogue qu’ils estiment
+inefficaces dans ce pays?
+
+Yan fuyait éperdument, sans but, sous l’empire d’une seule idée:
+«vivre». Vivre! Exister! Buck fila comme une flèche grise, mais le
+manqua. L’homme le frappa comme un fou et trébucha. Alors, les crocs
+luisants de Bright se refermèrent sur son cou, et il s’abattit.
+
+_Vivre! Exister!_ Il continua de lutter, sauvagement, noyau d’une mêlée
+d’hommes et de chiens. Son poing gauche était crispé dans le dos d’un
+chien-loup, tandis que son bras entourait le cou de Lawson, en sorte que
+chaque effort du chien contribuait à suffoquer un peu plus l’infortuné
+matelot. La main droite de Yan disparaissait dans la toison bouclée de
+Bill le Rouge. Quant à M. Taylor, il gisait cloué au sol, réduit à
+l’impuissance par le poids des autres.
+
+La situation était sans issue; car la rage de Yan lui donnait une force
+prodigieuse. Tout à coup, sans motif apparent, il relâcha ses diverses
+prises et s’étendit tranquillement sur le dos. Ses adversaires se
+dégagèrent et se redressèrent.
+
+Yan ricana avec malice.
+
+--Mes amis, dit-il, vous m’avez demandé d’être aimable. Maintenant, je
+le suis. Que voulez-vous de moi?
+
+--Allons! cela va mieux, Yan. Calme-toi, répondit gentiment Bill le
+Rouge. Je savais bien que tu ne tarderais pas à retrouver ton bon sens.
+Calme-toi, et nous allons liquider gentiment notre petite affaire.
+
+--Quoi? Quelle affaire?
+
+--Eh bien! te pendre, voyons. Et tu devrais remercier ta bonne étoile
+d’être tombé sur un gars qui s’y connaît. C’est une opération que j’ai
+faite plus d’une fois aux États, et je la réussis à merveille.
+
+--Pendre qui? Moi?
+
+--Dame!
+
+--Ah! Ah! Écoutez-le divaguer! Donne-moi la main, Bill, que je me
+relève, et que j’aille me faire pendre.
+
+Il se remit péniblement sur pied, et jeta les yeux autour de lui.
+
+--Herr Gott! Vous l’entendez? Il voudrait me pendre! Ho! ho! ho! Viens-y
+donc!
+
+--Eh bien! nous allons voir! tête de Souabe! reprit ironiquement Lawson,
+tout en coupant une sangle de traîneau qu’il enroula avec un soin qui ne
+disait rien de bon. Le juge Lynch préside le tribunal aujourd’hui!
+
+--Un moment! s’écria Yan, et il se recula vivement du nœud coulant qu’on
+lui présentait. J’ai quelque chose à demander et une importante
+proposition à faire. Kentucky, sais-tu ce que c’est que le juge Lynch,
+toi?
+
+--Oui, Monsieur, c’est une institution ancienne et respectée d’hommes
+libres et de gentlemen. La corruption peut se cacher sous la toge d’un
+magistrat, Monsieur, mais on peut toujours faire confiance au juge
+Lynch, pour rendre la justice sans frais d’audience. Il se peut que des
+gens vendent la loi et que d’autres l’achètent, mais, dans ce pays
+éclairé, la justice est aussi libre que l’air que nous respirons, aussi
+puissante que la liqueur que nous buvons, aussi expéditive que...
+
+--Abrège! que nous sachions ce qu’il veut! interrompit Lawson, troublant
+la péroraison du discours.
+
+--Eh bien Kentucky! réponds-moi. Quand un individu en tue un autre, le
+juge Lynch le pend-il?
+
+--Si sa culpabilité est suffisamment prouvée, oui, Monsieur!
+
+--Et dans ton cas, Yan, les preuves abondent pour en faire pendre une
+douzaine! jeta Bill le Rouge.
+
+--T’en fais pas, Bill. Je causerai après avec toi. C’est autre chose que
+je veux savoir de Kentucky... Et si le juge Lynch ne pend pas cet
+individu, qu’est-ce qui arrive?
+
+--Dans ce cas, l’homme est libre, et ses mains sont lavées du sang qu’il
+a versé. De plus, Monsieur, il est dit pour mémoire dans le texte de
+notre grande et glorieuse Constitution, que nul ne peut être poursuivi,
+au péril de sa vie, deux fois pour un seul et même crime, ni en fait ni
+en paroles.
+
+--Et on n’a pas le droit de tirer sur lui, de l’assommer à coups de
+bâton ou de lui faire autre mal?
+
+--Non, Monsieur!
+
+--Bon! Vous entendez ce que dit Kentucky, têtes de pioches que vous êtes
+tous! Maintenant, c’est à Bill que je m’adresse. Tu connais ton affaire.
+Bill, et tu vas me pendre tout chaud, n’est-ce pas? Qu’en dis-tu?
+
+--Tu peux parier sur ta vie, Yan, que si tu ne nous cherches plus
+d’histoires, tu auras lieu d’être satisfait de mon travail. Je sais y
+faire.
+
+--Tu as de la tête, Bill, et tu as retenu pas mal de choses. Alors, tu
+sais que deux et un font trois, pas vrai?
+
+Bill en convint d’un signe de tête.
+
+--Quand tu as deux choses, ce n’est pas trois, pas vrai? Alors
+suivez-moi bien, et je vais m’expliquer. Pour une pendaison, il faut
+trois choses: il faut avoir l’homme. Et d’une! C’est moi. Il faut une
+corde. Ça fait deux! C’est Lawson qui la tient. La corde doit être
+attachée à quelque chose. Et de trois! Promenez vos yeux sur le paysage
+et cherchez cette troisième chose. Hein? Qu’est-ce que vous en pensez?
+
+Machinalement, tous les regards balayèrent la plaine de neige et de
+glace. C’était une surface uniforme, sans contrastes ni saillies,
+triste, désolée et désespérément monotone, puis la mer encombrée de
+glaces, la pente douce du rivage, avec, comme fond, des collines basses,
+et sur tout cela la neige étendait son manteau.
+
+--Ni arbres, ni étais, ni cabanes, et de poteaux télégraphiques pas
+davantage, gémit Bill le Rouge, rien d’assez fort ni d’assez grand pour
+faire quitter terre aux orteils d’un homme de cinq pieds! J’abandonne la
+partie! Et il examina avec regret la portion de l’anatomie de Yan placée
+entre la tête et les épaules. J’abandonne, répéta-t-il tristement à
+Lawson. Jette ta corde. Dieu n’a jamais voulu créer cette contrée pour
+les nécessités de la vie, voilà un fait manifeste.
+
+Yan se mit à ricaner triomphalement.
+
+--Je pense que je puis aller fumer une pipe dans la tente?
+
+--Les faits te donnent raison, Yan, mon fils, reprit Lawson, mais tu
+n’es qu’une gourde, et ceci, sache-le, ne fait pas l’ombre d’un doute.
+C’est aux gens de mer de venir vous donner des leçons, à vous, tas de
+croquants. Savez-vous ce que c’est qu’une paire de ciseaux? Eh bien!
+pigez-moi ça!
+
+Sans perdre de temps, le matelot exhuma une paire de longues rames du
+tas d’objets hétéroclites qu’ils avaient fourrés dans leur bateau au
+début de l’hiver. Il les attacha ensemble, à peu près à angle droit, par
+l’extrémité des palettes. Il enfonça les poignées dans la neige jusqu’au
+sable. Puis, au point d’intersection, il attacha deux cordes de tentes,
+fixa l’une d’elles à un bloc de glace et tendant l’autre à Bill le
+Rouge:
+
+--Voilà, mon gars! Attrape ça et débrouille-toi!
+
+--Non! non! s’écria, Yan, en reculant et montrant les poings: ça n’a
+rien à faire! Je ne veux pas être pendu. Approchez, tas de brutes, que
+je vous rosse tous l’un après l’autre. Vous allez voir ce que c’est
+qu’un diable. Je me ferai tuer, plutôt que de me laisser pendre.
+
+Et il vit avec horreur sa potence se dresser en l’air.
+
+Le marin et les deux autres hommes bondirent sur le meurtrier, fou de
+rage. Tous trois roulèrent et se débattirent furieusement dans la neige
+qu’ils creusaient jusqu’au sol. Leur lutte inscrivait sur la page
+blanche de la nature un chapitre de la tragédie humaine.
+
+Chaque fois qu’il pouvait s’en saisir, Lawson ligotait une main ou un
+pied de Yan. Ruant, griffant, jurant, il finit, pouce après pouce, par
+être réduit à l’impuissance, ficelé et traîné à l’endroit où les rames
+inexorables étaient plantées dans la neige comme un compas gigantesque.
+
+Bill le Rouge ajusta le nœud coulant, et lui plaça la boucle sous
+l’oreille gauche, à l’instar du bourreau. M. Taylor et Lawson
+empoignèrent l’autre corde, n’attendant que l’ordre de hisser. Bill
+s’attardait à contempler son œuvre avec une satisfaction d’artiste.
+
+--Herr Gott! Regardez donc!
+
+L’intonation de terreur qui perçait dans la voix de Yan les fit tous se
+détourner.
+
+La tente aplatie s’était soulevée et, dans le crépuscule grandissant,
+elle tendait des bras fantomatiques, et titubait dans leur direction.
+
+Mais au même instant, John Gordon, ayant enfin trouvé une issue, en
+sortait.
+
+--Quel sacré!...
+
+Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il aperçut la scène.
+
+--Hé là! Je ne suis pas mort! hurla-t-il, en s’avançant furieux vers le
+groupe.
+
+--Permettez-moi, monsieur Gordon, de vous féliciter pour vous en être si
+bien tiré, aventura M. Taylor.
+
+--Il était moins cinq, juste moins cinq!
+
+--Au diable tes félicitations! J’aurais aussi bien pu crever et pourrir!
+Je ne vous dois aucun merci, bande de...
+
+Et là-dessus, les sentiments de John Gordon se traduisirent en un
+torrent tumultueux de mots anglais, élégants, véhéments, accusateurs, et
+comprenant uniquement des explétifs et des épithètes.
+
+--Il m’a simplement marqué, ajouta-t-il, après avoir déversé sa rancune.
+Tu as déjà marqué du bétail, Taylor?
+
+--Oui, Monsieur, plus d’une fois, là-bas, dans le Pays de Dieu.
+
+--Eh bien! c’est précisément ce qui m’est advenu. La balle n’a fait que
+m’effleurer la base du crâne en haut de l’échine. J’ai été étourdi, mais
+il n’y a pas de bobo.
+
+Il se tourna vers l’homme garrotté.
+
+--Debout Yan! Je vais t’en mettre tant que tu pourras en encaisser, ou
+tu vas me faire des excuses. Déblayez la place, vous autres!
+
+--Pas du tout! Déliez-moi, et vous allez voir! répliqua Yan
+l’irréductible, dont le démon intérieur restait indompté. Quand je
+t’aurai rossé, ce sera le tour des autres abrutis, l’un après l’autre,
+et tous tant qu’ils sont!
+
+
+
+
+QUAND UN HOMME SE SOUVIENT
+
+
+Fortuné La Perle avançait péniblement sur la neige, haletant et
+maudissant tour à tour sa déveine, l’Alaska, Nome, les cartes et
+l’individu à qui il venait de faire tâter de son couteau.
+
+Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore vivante en son
+esprit: l’homme se cramponnant au bord de la table et s’affaissant
+doucement par terre--les jetons qui roulent et les cartes éparpillées,
+le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise; les tenanciers
+des jeux cessant leurs appels et le cliquetis des dés s’éteignant, la
+stupeur peinte sur tous les visages; puis un silence qui lui avait paru
+interminable, et alors le grand cri de meurtre et la houle de vengeance
+qui, accompagnant sa fuite, lançaient à ses trousses toute une ville en
+furie.
+
+--Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant dans l’obscurité
+pour gagner la grève.
+
+De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient: tentes,
+cabanes, maisons de danse lâchaient leurs occupants sur ses talons. Les
+cris des hommes et les hurlements des chiens lui déchiraient les
+oreilles et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle.
+
+Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants, dépitée d’avoir en
+vain fouillé les tenèbres se dispersa.
+
+Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement à ses pas.
+Tournant la tête de temps à autre, sans s’arrêter, il l’entrevoyait,
+tantôt se détachant vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la
+masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une embarcation du port.
+
+Fortuné La Perle jurait faiblement, comme une femme avec l’envie de
+pleurer causée par la fatigue, et s’enfonçait plus avant dans le
+labyrinthe formé par des amoncellements de glace, des tentes, des trous
+de sondage. Il trébuchait sur des haussières tendues et des piles de
+marchandises, s’empêtrait dans des cordes de tentes, se cognait contre
+des piquets bêtement plantés sur son chemin et s’abattait à chaque
+instant sur des amas de neige et de bois flotté.
+
+De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité, il ralentissait son
+allure, étourdi par les battements précipités de son cœur et sa
+respiration saccadée. Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et
+l’obligeait à reprendre sa course.
+
+Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il frissonna. Son
+fatalisme de joueur attachait une signification à la persistance de
+cette ombre silencieuse, inexorable et tenace.
+
+Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au bout et ne
+quitte les joueurs qu’après le règlement des comptes.
+
+Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses, et quand il se
+retourna vers l’intérieur des terres et fila sur la toundra neigeuse, il
+ne fut pas surpris de voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui.
+
+Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au milieu d’un vaste espace
+libre et fit face à l’apparition. La moufle de sa main droite glissa et
+son revolver refléta la lueur incertaine des étoiles.
+
+--Ne tire pas! Je ne suis pas armé!
+
+L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de cette voix, La Perle
+sentit ses genoux trembler et, en même temps, une impression de
+soulagement dilata sa poitrine.
+
+Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure différente si Uri
+Bram, ce soir-là, avait eu son revolver, lorsque assis sur les bancs
+grossiers de l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela aussi
+qu’on peut attribuer certain voyage sur la Grande Piste qu’il accomplit
+ultérieurement en compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En tout
+cas, il répéta:
+
+--Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver.
+
+--Alors, par le feu de l’enfer! pourquoi me cours-tu après? s’écria le
+joueur, abaissant son arme.
+
+Uri Bram haussa les épaules.
+
+--Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu m’accompagnes.
+
+--Et où?
+
+A ma hutte, là-haut, à la limite du camp.
+
+Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et prit divers dieux à
+témoin de la folie de son interlocuteur.
+
+--Qui es-tu? dit-il pour terminer, et pour qui me prends-tu, pour croire
+que je vais aller à ton commandement passer ma tête dans le nœud
+coulant?
+
+--Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement, et ma cabane est un peu
+plus haut, à la lisière du camp. Je ne te connais pas, mais tu viens
+d’arracher l’âme du corps d’un homme--vois encore le sang sur ta
+manche--et comme sur un second Caïn, la main de l’humanité s’appesantit
+sur toi. Il n’est aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai
+une hutte...
+
+--Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit Fortuné La Perle, ou
+je vais te traiter comme un autre Abel. Un mot de plus et nous allons
+voir! Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur les collines.
+Qu’ai-je à faire de ta hutte? Ce que je veux, pourceau maudit, c’est
+fuir loin, loin, bien loin d’ici!
+
+«J’ai presque envie de retourner faire du grabuge, de régler leur compte
+à quelques-uns, bande de cochons! et de terminer cette sacrée histoire.
+La vie c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et j’en ai
+soupé!»
+
+Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et Uri Bram profita de
+l’instant. Dame, ce n’était pas un orateur! et son discours fut le plus
+long qu’il ne prononça jamais--à part un autre dont il sera question
+plus loin.
+
+--C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte. Je peux t’y cacher si
+bien qu’ils ne te découvriront jamais, et je ne manque pas de
+provisions. Pas d’autre moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même
+des chiens; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le poste le plus
+rapproché et les coureurs le gagneront de vitesse. De même si tu pars du
+côté d’Anvik. Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer.
+
+«Allons! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire soit étouffée. D’ici un
+mois, et même avant, on t’aura oublié, on parlera de la ruée d’York et
+de bien d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste sans te
+faire remarquer.
+
+«J’ai mes idées sur la justice! Si je t’ai poursuivi quand tu as quitté
+l’Eldorado, puis sur la grève, ce n’était pas pour t’arrêter ou pour te
+dénoncer. J’ai mes idées à moi et elles ne les regardent pas.»
+
+Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa poche un livre de
+prières.
+
+L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira de sa lueur jaune
+les têtes découvertes des deux hommes et leurs mains nues tenant le
+livre sacré. Fortuné La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa
+parole, et ce serment sincère ne devait jamais être violé.
+
+Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une courte hésitation. Il
+s’étonnait de la conduite bizarre de cet homme qui le prenait sous sa
+protection, et un soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la
+bougie, il vit une pièce confortable et inoccupée et se mit à rouler une
+cigarette, pendant que l’autre préparait du café.
+
+La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé sur le dos avec une
+nonchalance qui n’était pas entièrement feinte, il scrutait avidement la
+physionomie d’Uri, à travers les spirales de fumée.
+
+Cet homme, aux traits énergiques, avait une force d’un genre spécial qui
+ne s’extériorise pas. Ses rides formaient des sillons aussi profonds que
+des balafres, et jamais une expression de sympathie ou de gaîté ne
+venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et froids brillaient sous
+d’épais sourcils broussailleux. Sa mâchoire et son menton dénotaient une
+fermeté de décision que son front étroit indiquait comme irrévocable et,
+au besoin, sans pitié.
+
+Tout, dans son visage, exprimait la dureté: le nez, le pli de ses lèvres
+et les intonations de sa voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la
+solitude et dédaigneux de l’approbation d’autrui; d’un homme qui, plus
+d’une fois passait la nuit à débattre ses actes avec sa conscience, mais
+qui se levait pour faire face à la lumière, la bouche close, afin que
+nul ne connût ses hésitations.
+
+Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné, aux idées larges et
+superficielles, ne pouvait le comprendre.
+
+Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le chagrin, il l’eût
+trouvé plus à sa portée, mais ses traits restaient mystérieux et Fortuné
+était incapable de jauger l’âme qu’ils cachaient.
+
+--Prête-moi la main... Chose, ordonna Uri, quand ils eurent vidé leurs
+tasses. Il faut être paré en cas de visite.
+
+Fortuné lui déclina son nom, puis, machinalement, se mit à l’aider.
+
+La couchette était installée dans un angle de la cabane. Le fond de ce
+meuble improvisé était fait en bûches ramassées sur le rivage,
+recouvertes de mousse et dont les bouts dépassaient inégalement.
+
+Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira trois bûches. Il
+les scia et en replaça les extrémités de façon que la rangée parût
+ininterrompue. Ensuite il fit apporter de la cache, par Fortuné, des
+sacs de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois manquait.
+Par-dessus, il plaça deux longs sacs de marin, puis étala plusieurs
+couches de mousse et de couvertures.
+
+Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures de couchage bien
+tendues au-dessus de lui, d’un bord à l’autre de la couchette; n’importe
+qui pourrait regarder et la croire inoccupée.
+
+Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions eurent lieu à Nome;
+pas une cabane ou une tente n’y échappa; toutefois, Fortuné ne fut pas
+dérangé dans son refuge. A dire vrai, on songeait peu à la cabane d’Uri
+Bram; c’était bien le dernier coin de la terre où l’on pensait découvrir
+le meurtrier de John Randolph.
+
+A part des moments d’alerte, Fortuné flânait dans la pièce, exécutant
+d’interminables réussites et fumant continuellement des cigarettes. Bien
+que son naturel léger affectionnât les conversations bruyantes et les
+rires sonores, il s’était promptement plié à l’humeur taciturne d’Uri.
+Ils ne parlaient que des faits et gestes de la police de l’État, des
+pistes et du prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares
+intervalles et en peu de mots.
+
+Puis Fortuné crut avoir inventé un système et, jour après jour, pendant
+des heures entières, il battit les cartes et les donna, les ramassa pour
+les battre de nouveau, notant leurs combinaisons en longues colonnes et
+recommençant indéfiniment.
+
+Mais il finit par épuiser même cette distraction et, la tête penchée
+au-dessus de la table, il passa son temps à évoquer l’animation des
+tripots de Nome, ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes
+rivalisaient de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes.
+
+A ces instants, l’isolement et le sentiment de sa déchéance
+l’anéantissaient au point qu’il restait des heures entières, les yeux
+fixes, dans la même position.
+
+D’autres fois, son amertume longtemps ruminée éclatait en discours
+véhéments, car s’il était exact qu’il eût pris l’humanité à
+rebrousse-poil, il ne voulait point en convenir.
+
+--La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il volontiers, et, sur
+ce thème, il brodait des variations.
+
+--Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir. Handicapé dès ma
+naissance, j’ai sucé le malheur avec le lait de ma mère. Les dés étaient
+pipés quand elle m’a conçu et je suis né pour prouver qu’elle avait
+perdu la partie. Ce n’était tout de même pas une raison pour m’en
+vouloir et me traiter comme un jeu sans atout; c’est pourtant ce qu’elle
+a fait!... Hélas!
+
+«Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société, ne m’ont-elles pas donné
+une chance? Comment se fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et
+mis le cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau? D’abord, pourquoi
+ai-je eu envie de fumer et me suis-je trouvé sans allumettes? Pourquoi
+suis-je entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me rendais chez
+le Grand Pete?
+
+«Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait contre moi. J’étais
+vaincu avant de naître, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Et pas
+moyen d’en sortir.
+
+«Voici ce qui explique ma conduite dans cette affaire et l’attitude de
+John Randolph, qui leur donnait le mot et en même temps ramassait ses
+jetons. Le diable l’emporte? Tant pis pour lui! Que n’a-t-il retenu sa
+langue! J’aurais pu risquer ma chance. Il savait bien que j’étais
+presque à sec. Et pourquoi n’ai-je pu retenir ma main? Ah! pourquoi?
+pourquoi?»
+
+Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant vainement la
+Destinée.
+
+Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait pas un
+geste, comme s’il n’y attachait aucun intérêt; pourtant ses yeux gris se
+troublaient et s’attristaient.
+
+Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes, Fortuné s’en rendait
+suffisamment compte et s’étonnait parfois de la protection que l’autre
+lui accordait.
+
+Mais sa patience finit par lui donner raison. Même la soif de vengeance
+d’une population disparaît devant sa cupidité. Le meurtre de John
+Randolph était déjà classé dans les annales du camp. Si le coupable
+s’était présenté, les mineurs de Nome eussent, certainement, interrompu
+leur travail, le temps de faire justice. En attendant, les tenants et
+aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les passionner.
+
+Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks et sur les grèves
+de sable rouge et, la mer redevenue libre, les hommes dont les sacs
+étaient gonflés à crever cingleraient vers les pays où abondent les
+choses qui rendent la vie belle.
+
+Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima le traîneau et attela
+les chiens et ils s’en allèrent vers le Sud, sur la glace de la piste
+d’hiver.
+
+Mais quittant cette direction à la hauteur de Saint-Michaël, ils
+abandonnèrent la côte, traversèrent les collines et rejoignirent le
+Yukon à Anvik, à quelques centaines de milles de son embouchure. Puis,
+vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk, Tanana et Minook,
+contournèrent Fort Yukon, voyagèrent en deçà et au delà du cercle
+arctique et enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut un
+rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance d’Uri à le
+suivre si celui-ci ne lui avait parlé d’une exploitation qu’il possédait
+à Eagle.
+
+Cette ville se trouvait aux confins du territoire. Quelques milles plus
+loin, à Fort Cudaly, le drapeau britannique flottait sur la caserne.
+
+Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts, Bras-du-Vent, le
+Carrefour-du-Caribou, Linderman, le Chilcoot et enfin Dyea.
+
+Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent tôt. C’était leur
+dernière étape, celle où ils devaient se séparer.
+
+Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans l’air une promesse de
+printemps et les jours commençaient à devenir plus longs. Le chemin
+passait en territoire canadien. La liberté était à sa portée, le soleil
+était de retour et chaque journée qui s’écoulait le rapprochait du grand
+monde extérieur.
+
+La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait envisager l’avenir
+avec le plus grand optimisme.
+
+Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna des bribes de
+chansons joyeuses, tandis qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait
+les chiens.
+
+Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient du désir de
+partir, quand Uri fit un geste inattendu.
+
+--As-tu jamais entendu parler de la Piste du Cheval Mort?
+
+Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de ce retard, répondit
+non de la tête.
+
+--On fait parfois des rencontres en des circonstances que rien ne
+saurait effacer de la mémoire, poursuivit Uri d’une voix basse et très
+lente. C’est en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme sur la
+Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir la Passe Blanche à son
+équipement a causé le désespoir de plus d’un mineur, et ce n’est pas
+sans raison qu’on l’a baptisée ainsi.
+
+«Les chevaux tombaient comme des mouches dès les premiers froid, et de
+Skaguay au lac Bennett leurs cadavres pourrissaient par monceaux.
+
+«Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient au Sommet et crevaient
+de faim aux Lacs. Ils tombaient sur le bord de la piste, quand elle
+existait, ou passaient à travers la glace dans la rivière; ils se
+noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre les brisants; ils se
+rompaient les jambes dans les crevasses ou se cassaient les reins en
+tombant à la renverse avec leurs ballots; ils disparaissaient dans des
+fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient dans les marais où
+les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient à pic.
+
+«Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les faisaient trimer
+jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement, puis revenaient à la baie et
+s’en procuraient d’autres.
+
+«Certains ne prenaient même pas la peine d’achever les pauvres bêtes:
+ils leur enlevaient leur harnachement, arrachaient leurs fers et les
+abandonnaient où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir
+n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre et ces hommes de la
+Piste du Cheval Mort devenaient semblables à des bêtes.
+
+«C’est là que j’ai rencontré un homme qui avait la bonté et la patience
+d’un Christ. Et il était sincère. A la halte de midi, il déchargeait les
+chevaux pour qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le
+fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et même davantage. Il se
+servait de ses propres couvertures pour leur matelasser le dos quand ils
+venaient de s’écorcher.
+
+«Les autres laissaient les cuirs creuser dans la chair des trous
+profonds comme des seaux, et quand un fer se perdait, la bête usait son
+sabot en marchant sur un moignon sanglant: il dépensa son dernier dollar
+à acheter des clous de maréchal.
+
+«Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et nous mangions à la
+même gamelle, et nous sommes devenus frères de cœur dans un lieu où les
+hommes perdaient la notion exacte des choses et crevaient en blasphémant
+Dieu.
+
+«Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie ou la resserrer, et
+parfois ses yeux se mouillaient devant un tel océan de misères. A un
+certain endroit, la falaise était si escarpée que les chevaux portaient
+toute leur charge sur leur arrière-train et devaient s’agripper comme
+les chats avec les jambes de devant.
+
+«Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui étaient retombés. Mon
+compagnon se tenait là, dans une puanteur d’enfer, et, d’un mot
+d’encouragement, d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait
+la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait, il barrait la route
+jusqu’à ce que l’animal fût retiré, et personne n’aurait pu l’en
+empêcher.
+
+«A la fin de notre étape, un homme qui avait déjà tué cinquante chevaux
+voulut nous acheter les nôtres, des _cayuses_[2] de montagne de l’est de
+l’Orégon. Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous regardâmes nos
+bêtes. Il offrait cinq mille dollars et nous étions sans le sou, mais
+nous songeâmes à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la falaise,
+et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un mot, mais partagea les
+cayuses en deux groupes, les miens d’un côté, les siens de l’autre, puis
+me regarda.
+
+ [2] Cayuses: petits chevaux à longs poils et grosse tête.
+
+«Nous nous comprîmes. Alors il emmena mes chevaux à l’écart et je pris
+les siens et, à coups de fusil, nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier,
+pendant que l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux nous
+injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme à qui j’étais attaché
+par les liens de la fraternité, sur la Piste du Cheval Mort...
+
+--Oui! c’était John Randolph, conclut Fortuné en ricanant.
+
+Uri fit un signe affirmatif et dit:
+
+--Je suis heureux que tu aies compris.
+
+--Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage avait repris son
+ancienne expression d’amertume et de lassitude.
+
+«Allons-y, mais faisons vite!»
+
+Uri Bram se releva.
+
+--Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je crois qu’Il aime la
+justice, qu’actuellement Il nous voit et qu’Il a choisi entre nous. Je
+crois qu’Il attend pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et j’en
+suis tellement convaincu que nous égaliserons les chances pour lui
+permettre de manifester sa décision.
+
+Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne savait pas grand’chose du
+dieu d’Uri, mais il croyait à la veine et elle le favorisait depuis la
+nuit où il avait détalé vers la grève, à travers la neige.
+
+--Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il.
+
+--Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et, en même temps, il
+retirait le barillet du Colt de l’autre et l’inspectait. Et les cartes
+décideront! Une partie de sept.
+
+Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu; il tira les cartes de
+sa poche. Sûrement, la veine n’allait pas l’abandonner maintenant. Il
+songea que le soleil était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il
+tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer.
+
+Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet de pique. Ils
+abattirent leurs jeux. Uri était sans atouts, alors que Fortuné montrait
+l’as deuxième. La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils
+comptaient les cinquante pas.
+
+--Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes, les chiens et le
+reste t’appartiennent. Tu trouveras un acte de vente bien en règle dans
+ma poche, déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine offerte.
+
+Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil étincelant sur les mers
+et se prépara à tirer. Il y mit le plus grand soin. Deux fois il abaissa
+son arme, tandis que la brise du printemps battait les pins. Puis, se
+ravisant, il mit un genou à terre, empoigna le revolver à deux mains et
+fit feu.
+
+Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras, chancela un instant et
+s’affaissa dans la neige.
+
+Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait touché trop d’un côté,
+autrement il n’aurait pas tourné.
+
+Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant de se relever, lui fit
+signe qu’il voulait l’arme, Fortuné songea à tirer une seconde fois.
+Mais il repoussa cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et
+s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner contre lui. Non, il
+jouerait franc jeu. Au reste, Uri était bien atteint, et serait sans
+doute incapable de tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le
+mettre en joue.
+
+--Où est ton Dieu maintenant? dit-il d’un air railleur en remettant
+l’arme au blessé.
+
+Uri lui répondit:
+
+--Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre.
+
+Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la poitrine, de façon à
+présenter moins de cible.
+
+Uri titubait comme un homme ivre, mais il attendait que la douleur eût
+desserré ses griffes.
+
+Le revolver était pesant, et, comme Fortuné, Uri eut l’impression qu’il
+ne pouvait tirer. Mais il le tint à bras tendu au-dessus de sa tête et
+l’abaissa lentement. Quand la poitrine de Fortuné et le guidon passèrent
+en ligne devant ses yeux, il pressa la détente.
+
+Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant la vision joyeuse de San
+Francisco s’évanouit et tandis que la neige, étincelante sous le soleil,
+s’obscurcissait à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction sur
+l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter.
+
+
+
+
+OÙ BIFURQUE LA PISTE
+
+ Ah! pourquoi faut-il donc quitter ce pays
+ Et te laisser, ma mie!
+
+ (Chanson populaire souabe.)
+
+
+Le chanteur, garçon au teint clair et au regard joyeux, se pencha pour
+ajouter un peu d’eau dans la marmite où mijotaient des haricots, puis se
+releva, un brandon dans la main, et dispersa les chiens réunis en cercle
+autour de la boîte aux provisions et de son installation culinaire.
+
+Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa robuste vivacité
+faisaient plaisir à voir.
+
+Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait au-dessus de la file
+blanche et serrée des sapins coiffés de neige qui entouraient le camp et
+l’isolaient du monde extérieur.
+
+Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient avec des
+mouvements vifs et rythmiques.
+
+Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en s’affaiblissant
+annonçait l’aurore boréale. Au tout premier plan, deux hommes étaient
+étendus sur des peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces peaux
+s’étalait une couche de six pouces de rameaux de sapins posés à même la
+neige. Les couvertures étaient enroulées.
+
+Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte d’écran formé d’une toile
+fixée entre deux arbres, inclinée à quarante-cinq degrés, et qui
+reflétait la chaleur du feu dans la direction des peaux.
+
+Un autre homme assis sur un traîneau rapproché du brasier, raccommodait
+des mocassins.
+
+Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un treuil grossièrement
+bâti indiquaient l’endroit où ils peinaient chaque jour dans leur morne
+recherche du filon rémunérateur.
+
+A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes dénotant le mode de
+locomotion auquel ils avaient recours une fois sortis de l’emplacement
+de neige battue du camp.
+
+La chanson populaire souabe résonnait, étrangement touchante sous les
+froides étoiles du Nord, et attristait les hommes désœuvrés autour du
+feu, après les fatigues de la journée.
+
+Un malaise obscur et un besoin analogue à la faim envahissaient leurs
+cœurs et transportaient leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers
+les pays du soleil.
+
+--Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi! dit un des hommes d’un ton de
+reproche.
+
+Ses mains se crispaient douloureusement, mais il les dissimulait dans
+les plis de la peau d’ours sur laquelle il était étendu.
+
+--Et pourquoi donc, Dave Wertz? demanda Sigmund. Pourquoi ne
+chanterais-je pas si le cœur m’en dit?
+
+--Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un regard autour de toi,
+l’ami, et pense à la nourriture dont nous avons souillé nos organes
+pendant les derniers douze mois et à la façon dont nous avons vécu et
+trimé comme des bêtes.
+
+Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné, examina tout ce qui
+l’entourait, depuis les chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images
+de vapeur produits par la respiration de ses camarades.
+
+--Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai? dit-il en riant. Tout va bien!
+Quant à la mangeaille...
+
+Il plia le bras et caressa son biceps saillant.
+
+--Et si nous avons vécu et trimé comme des bêtes, n’avons-nous pas été
+payés comme des rois? Le filon rend vingt dollars à la batée et nous
+savons qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike,--nous
+en sommes sûrs--et Jim Hawes, que voilà à côté de toi, le sait aussi, et
+il ne s’en plaint pas. Et Hitchcock! Il coud les mocassins comme une
+vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve. Il n’y a que toi
+qui ne puisses attendre et travailler jusqu’au moment du lavage, au
+printemps. Alors, nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement,
+tu perds patience. Tu veux retourner aux États. Moi aussi; j’y suis né.
+Mais je peux attendre, lorsque chaque jour je vois l’or de la batée,
+jaune comme le beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener la
+bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour l’avoir dès maintenant.
+Bah! Pourquoi ne chanterais-je pas:
+
+ L’an prochain, aux premiers beaux jours,
+ Je te reviendrai pour toujours.
+ Et si tu m’as été fidèle,
+ Je compte t’épouser, ma belle!
+
+ Dès que j’aurai fini mon temps
+ Je ne tarderai pas longtemps
+ Et si...
+
+ L’année prochaine, à la moisson
+ Je rentrerai dans ta maison,
+ Et si...
+
+ Lorsque les raisins seront mûrs
+ Tu me reverras dans ces murs
+ Et si...
+
+Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent en cercle de la
+lumière du feu.
+
+On entendait un crissement monotone de raquettes, coupé, à intervalles
+réguliers, par le glissement du talon qu’accompagnait un bruit de sucre
+qu’on tamise.
+
+Sigmund interrompit son chant pour écarter les bêtes à grand renfort de
+jurons et de tisons.
+
+Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures apparut en pleine
+lumière et une jeune Indienne, se débarrassant de ses raquettes, rejeta
+en arrière le capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta debout
+au milieu d’eux.
+
+Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours, la saluèrent du nom
+de Sipsu, ainsi que du familier: _Hello!_ Mais Hitchcock se déplaça sur
+le traîneau pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui.
+
+--Et comment ça va, Sipsu? demanda-t-il, parlant comme elle dans un
+anglais décousu et en _chinook_[3] corrompu. La faim sévit-elle toujours
+au camp? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi le gibier
+manque et pourquoi l’élan a disparu de la contrée?
+
+ [3] _Chinook_, jargon indien dans lequel entrent des mots français et
+ anglais.
+
+--Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de gibier et nous nous
+préparons à manger les chiens. Mais le docteur-sorcier a découvert la
+cause de tous nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et
+purifier le camp.
+
+--Quelle est la victime désignée par le sort? Un nouveau-né ou quelque
+pauvre diablesse de squaw vieille et tremblante, à charge à la tribu et
+dont on voudrait se débarrasser?
+
+--Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer ce terrible
+fléau, on a choisi ni plus ni moins que la fille du chef; moi-même,
+Sipsu!
+
+--Enfer!
+
+Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock, puis éclata, plein et
+sonore, sur un ton qui trahissait l’émotion et la surprise.
+
+--Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne et la mienne,
+continua-t-elle avec calme; et je suis venue pour que nous puissions
+nous regarder une fois encore, la dernière.
+
+Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions, ainsi que son
+existence, étaient primitives. Elle considérait la vie d’une façon
+stoïque et, pour elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des
+choses.
+
+Les puissances qui règlent la lumière du jour et les ténèbres, le
+courant et la gelée, la naissance des bourgeons et la mort de la
+feuille, étaient irritées et voulaient être apaisées. Elles le
+témoignaient de différentes façons, soit par la mort dans l’eau à
+travers les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de l’ours
+grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit l’homme dans sa cabane et
+le fait tousser jusqu’au moment où la vie de ses poumons s’échappe par
+la bouche et les narines.
+
+C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice.
+
+Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et son choix était
+infaillible.
+
+C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses manières; elle n’est,
+après tout, que la manifestation de la volonté impénétrable des dieux.
+
+Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes, ses traditions moins
+concrètes et son langage moins respectueux. Il dit:
+
+--Mais non, Sipsu! Tu es jeune et en pleine joie de vivre. Le
+docteur-sorcier est un fou et sa décision, inique. Cela ne se fera pas!
+
+Elle répondit en souriant:
+
+--La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons. D’abord, elle a créé
+l’un de nous blanc et l’autre rouge, ce qui est injuste; puis, après
+avoir fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous n’y
+pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés, tes frères sont
+venus au camp. C’étaient trois hommes vigoureux, et ils dirent, en
+voyant la victime: «Ce sacrifice n’aura pas lieu.» Mais tous trois
+périrent peu après, et l’immolation eut lieu tout de même.
+
+Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se tournant à demi, éleva la
+voix:
+
+--Écoutez camarades! Il se prépare au camp un crime odieux. On va
+assassiner Sipsu. Que dites-vous de cela?
+
+Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux ne desserra les dents.
+
+Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger qu’il tenait entre
+les genoux. Il avait amené Shep avec lui et était très attaché à
+l’animal. En fait, certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes
+ses pensées, et dont la photographie qu’il portait dans un médaillon sur
+la poitrine l’incitait à chanter, lui avait donné le chien en même temps
+que sa bénédiction, au moment des adieux avant son départ vers le Nord.
+
+--Que dites-vous de cela? répéta Hitchcock.
+
+--Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit Hawes,
+délibérément. Ce n’est sans doute qu’une imagination de femme.
+
+--Il ne s’agit pas de cela!
+
+Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir, devant leur mauvaise
+foi évidente.
+
+--La question est de savoir si nous les laisserons faire, au cas où ce
+qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous décider?
+
+--Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit Wertz. C’est la façon
+d’agir de ces gens, leur religion, et cela ne nous regarde pas. Notre
+seul souci, c’est de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite
+de cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être habitée que par
+des bêtes. Et que sont ces diables noirs, sinon des bêtes? D’ailleurs,
+nous ferions là une sacrée opération.
+
+--C’est aussi mon avis, approuva Hawes.
+
+--Nous voilà quatre, à trois cents milles du Yukon ou d’un blanc. Que
+pouvons-nous risquer contre une cinquantaine d’Indiens? Si nous ne
+voulons pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne nous reste qu’à
+déguerpir. Si nous préférons nous battre, nous sommes écrasés d’avance.
+De plus, nous avons tapé dans le filon, et par Dieu! moi, du moins, je
+m’y accroche!
+
+--Moi _idem_, appuya Wertz.
+
+Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience vers Sigmund, qui
+fredonnait:
+
+ Lorsque les raisins seront mûrs
+ Tu me reverras dans ces murs.
+
+--Eh bien! voici ce que je pense, Hitchcock! dit-il enfin. Je suis dans
+le même bateau que les autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont
+pris la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien. Un seul
+assaut, et nous voilà balayés du paysage. Et à quoi cela servirait-il?
+Ils auraient la fille tout aussi bien. Il n’est pas prudent de
+contrecarrer les habitudes d’un peuple, à moins d’être en force.
+
+--Mais nous sommes en force! interrompit Hitchcock. Quatre blancs valent
+bien cent Peaux-Rouges. Songe donc à la jeune fille!
+
+Sigmund caressa le chien d’un air pensif.
+
+--Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille! Ses yeux sont bleus
+comme un ciel d’été et rieurs comme la mer étincelante sous le soleil;
+sa chevelure est blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi
+épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs jours, elle m’attend
+là-bas sur une terre meilleure, et maintenant que nous touchons à la
+fortune, tu penses bien que je ne vais pas l’abandonner.
+
+--Et moi, j’aurais honte de regarder dans les yeux bleus d’une femme
+alors que mes mains seraient teintes du sang d’une autre aux yeux noirs,
+ricana Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de l’honneur et
+de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir les choses pour
+elles-mêmes sans s’arrêter à leurs conséquences.
+
+Sigmund hocha la tête:
+
+--Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock, ni à me faire commettre des
+folies, sous prétexte que tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire
+à laquelle nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas venu dans
+ce pays pour m’amuser et, je te le répète, nous sommes trop faibles pour
+intervenir. Si les choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle,
+voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le hasard a voulu que
+nous nous trouvions ici en cette circonstance. Ces gens-là ont fait des
+sacrifices humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer
+aujourd’hui, et continueront à perpétuité. D’ailleurs, ils
+n’appartiennent pas à notre race, pas plus que la nouvelle victime.
+Décidément, je prends le parti de Wertz et de Hawes, et...
+
+Mais les chiens grondaient et se rapprochaient; Sigmund s’interrompit,
+prêtant l’oreille au craquement de nombreuses raquettes.
+
+Les uns après les autres, les Indiens se présentaient gravement dans
+l’espace illuminé par le feu, hauts et farouches, silencieux dans leurs
+fourrures et leurs ombres dansaient bizarrement sur la neige.
+
+L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu en syllabes
+gutturales.
+
+Son visage était barbouillé de tatouages barbares, et une peau de loup,
+dont les crocs étincelants et le museau surmontaient sa tête, pendait
+sur ses épaules.
+
+Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et remit ses raquettes.
+
+--Adieu! ô mon homme! dit-elle à Hitchcock.
+
+Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le traîneau, ne fit pas
+un geste et ne leva même pas la tête lorsque le cortège s’enfonça dans
+la forêt blanche.
+
+A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation, quoique
+développée, et son large esprit cosmopolite ne lui avaient jamais fait
+entrevoir une alliance avec les femmes de la terre du Nord. Si le désir
+lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait pas détourné, mais il
+n’y avait jamais songé.
+
+Sipsu? Il s’était plu à bavarder avec elle près des feux du camp, non
+pas d’homme à femme, mais comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout
+homme de son caractère, sans aucune autre raison que celle de combattre
+l’ennui d’une morne existence. Rien de plus!
+
+Mais, en dépit de son origine yankee et de son éducation en
+Nouvelle-Angleterre, il avait en lui certains instincts chevaleresques
+d’un sang plus chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels de
+la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en contradiction avec
+ses impulsions les plus intimes.
+
+Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête, tandis qu’une force
+organique, plus vigoureuse que lui-même, grande comme sa race,
+travaillait en lui.
+
+Ses trois compagnons le regardaient de temps à autre, d’un air
+interrogateur, et leur attitude trahissait une légère agitation,
+perceptible, pourtant.
+
+Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils avaient pu constater la
+vigueur physique de Hitchcock; aussi restaient-ils vaguement inquiets et
+curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il se déciderait à
+agir.
+
+Cependant, son silence se prolongeait et le feu touchait à sa fin
+lorsque Wertz s’étira en bâillant et manifesta l’intention de se
+coucher.
+
+Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille.
+
+--Que Dieu damne vos âmes au plus profond des Enfers, lâches au cœur de
+poulet! Il n’y a plus rien de commun entre nous!
+
+Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa force vibrait dans
+chaque syllabe, et chaque intonation était une menace.
+
+--Allons! continua-t-il. Partagez! et de la façon qui vous conviendra le
+mieux. Je possède un quart des _claims_[4], ainsi qu’il résulte de nos
+contrats. Il y a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant des
+batées d’essai. Amenez la balance! Nous allons diviser séance tenante.
+Toi, Sigmund, pèse-moi le quart des provisions, et mets-le de côté.
+Quatre des chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres. En
+échange des bêtes, je vous abandonne ma part de l’équipement du camp,
+ainsi que des outils, et j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon
+second revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous d’accord?
+
+ [4] Concessions de mines.
+
+Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer.
+
+Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole:
+
+--Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et de chaque chose tu recevras
+le quart, ni plus ni moins; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons
+autant besoin des chiens que toi; tu prendras tes quatre, pas davantage.
+Et si tu refuses ta part d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire!
+Si tu la veux, prends-la. Sinon, laisse-la!
+
+--C’est la loi interprétée au pied de la lettre, ricana Hitchcock. Allez
+toujours... J’accepte. Mais grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce
+camp et sa vermine, mieux cela vaudra pour moi.
+
+Le partage fut effectué sans autres commentaires.
+
+Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des traîneaux, rassembla ses
+quatre chiens et les harnacha. Il ne toucha ni à sa part d’équipement,
+ni aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine de
+harnais, tandis que, du regard, il défiait les autres de l’en empêcher.
+
+Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent disparaître dans la
+forêt.
+
+ * * * * *
+
+Un homme rampait sur la neige. Tout autour de lui se projetaient les
+formes vagues des tentes en peau d’élan.
+
+Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait contre son voisin. A un
+moment, l’un d’eux s’aventura près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net.
+L’animal vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à ce que son nez
+le touchât.
+
+Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna brusquement, et sa main
+dégantée happa la gorge raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous
+cette étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le laissant là
+sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé.
+
+C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher de la tente du chef. Il
+resta longtemps étendu dans la neige, prêtant l’oreille aux voix des
+occupants et s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu.
+Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la tente, et les rumeurs qui
+lui parvenaient laissaient deviner leur grande surexcitation. A la
+longue, pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille: il rampa
+autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût plus séparé de Sipsu que de
+l’épaisseur d’un cuir d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans
+la neige, il y glissa la tête et les épaules.
+
+Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer au visage, il
+s’arrêta et attendit, les jambes et la plus grande partie du corps
+restant au dehors. Il ne pouvait rien voir, et n’osait se hasarder à
+lever la tête.
+
+D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il reconnut à l’odeur;
+cependant, il s’en assura avec précaution par le toucher. De l’autre
+côté, sa joue effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait recouvrir
+un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait voulu qu’elle parlât encore,
+mais, coûte que coûte, il fallait agir.
+
+Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier s’entretenir à haute
+voix, tandis que, dans un coin éloigné, quelque enfant affamé gémissait
+avant de s’endormir.
+
+Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment la tête, écouta la
+respiration; c’était celle d’une femme. Il allait risquer le coup.
+
+Il se pressa doucement, mais fermement contre elle, et la sentit
+sursauter à son contact, puis attendit de nouveau, et bientôt une main
+tâtonnante se glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée.
+L’instant d’après, la main fit tourner son visage et ses yeux
+rencontrèrent le regard de Sipsu.
+
+Elle était très calme. Changeant de posture sans ostentation, elle posa
+le coude très haut sur le ballot de fourrures, y appuya son corps et
+étendit sa parka de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant
+toujours un geste machinal, elle se pencha sur lui pour lui permettre de
+respirer entre son bras et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha
+son oreille des lèvres de Hitchcock.
+
+--Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il, quitte la tente et
+pars à travers la neige dans la direction du vent, jusqu’au bouquet de
+sapins, à la courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon
+traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit même, nous descendrons
+vers le Yukon et, comme il faudra se hâter, saisis par la toison du cou
+tous les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et emmène-les
+jusqu’à mon traîneau.
+
+Sipsu secoua négativement la tête; cependant, ses yeux brillèrent de
+fierté et de joie, devant cette grande preuve d’affection. Mais, comme
+toutes les femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance, à
+obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut intimé une deuxième fois
+l’ordre de partir, bien qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que
+sa volonté ferait loi pour elle.
+
+--Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il, en se disposant à
+s’éloigner. Je t’attendrai, mais ne perds pas de temps. Le jour chasse
+les ténèbres et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure après, battant la semelle et se frappant les côtes près
+du traîneau, il la vit arriver, tirant de chaque main un chien
+récalcitrant. Ses propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur
+et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à ce qu’elles se
+fussent calmées. Le vent soufflait vers le camp et il redoutait
+par-dessus tout le moindre bruit qui trahirait sa présence.
+
+--Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il, lorsqu’elle eut harnaché
+les deux bêtes. Je veux mes conducteurs en tête.
+
+Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses deux chiens,
+dépossédés de leur place habituelle, se précipitèrent sur ceux de
+Hitchcock. Bien que celui-ci cherchât à les faire taire à coups de
+crosse, il s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp endormi.
+
+--Maintenant, nous allons nous procurer des chiens, tant que nous en
+voudrons! remarqua-t-il d’un air farouche, en arrachant une hache placée
+dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux que je te passerai
+et, en même temps, surveille l’attelage!
+
+Il avança de quelques pas et attendit entre deux pins. La ruée des
+chiens du camp troublait déjà la tranquillité de la nuit; il les guetta.
+
+Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit forme sur la mystérieuse
+étendue de neige. C’était un éclaireur du clan, qui galopait ventre à
+terre et qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses frères la
+direction à suivre.
+
+Hitchcock se tenait dans l’ombre; quand le chien arriva à sa hauteur, il
+se baissa vivement, lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya
+rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup derrière l’oreille et
+le lança à Sipsu.
+
+Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les harnais, Hitchcock, à
+grands coups de sa hache, défendait le passage aux autres chiens
+jusqu’au moment où une masse velue, éclairée de prunelles luisantes et
+de crocs blancs, surgit sur la crête. Sipsu ne perdait pas une seconde.
+Lorsqu’elle eut terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit et
+étourdit un second chien et le lui jeta. Trois fois il répéta ce geste
+et, quand une file de dix chiens grondants fut attelée au traîneau, il
+cria:
+
+--En voilà assez!
+
+Mais, au même instant, un jeune Indien de la tribu se faufila d’un pied
+léger entre les chiens, et les rejetant à droite et à gauche, tenta de
+forcer le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les genoux, et il
+tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier, qui arrivait à toute
+allure, fut témoin de la scène.
+
+Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir.
+
+A son cri aigu de: «Marche!», les bêtes furieuses s’élancèrent droit
+devant elles et les bonds violents du traîneau faillirent faire perdre
+l’équilibre à la jeune femme.
+
+Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre le docteur-sorcier,
+car, à cet instant précis, ils le dirigèrent sur la piste.
+
+Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du sorcier, le fit
+culbuter et les neuf chiens suivants, ainsi que le traîneau, lui
+passèrent sur le corps.
+
+Mais il se releva bien vite et les événements de la nuit eussent pu
+tourner différemment si Sipsu, frappant en arrière avec le long fouet
+des chiens, ne l’avait aveuglé.
+
+Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre. Il tomba sur le
+sorcier qui, encore étourdi par la douleur, restait au milieu de la
+piste.
+
+Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans la cabane du chef,
+ses connaissances s’étaient accrues quant à l’efficacité du poing de
+l’homme blanc. Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les
+engloba tous dans la même haine.
+
+ * * * * *
+
+--Debout, fainéants! Debout! Le déjeuner sera prêt avant que vous ne
+soyez chaussés.
+
+Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son séant et bâilla; Hawes,
+s’étirant, s’aperçut qu’il s’était froissé un muscle du bras et le
+massa, encore à moitié endormi.
+
+--Je me demande où Hitchcock a pu coucher la nuit dernière, dit-il en
+atteignant ses mocassins, raidis par le froid.
+
+Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers le feu pour les
+dégeler.
+
+--Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais tout de même, quel rude
+travailleur!
+
+--Oui..., mais par trop autoritaire. C’était là son défaut. C’est
+dommage pour Sipsu. Croyez-vous qu’il tenait beaucoup à elle?
+
+--Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà tout! Il trouvait que
+ce sacrifice était injuste et, de fait, il n’avait pas tort: mais nous
+n’avions pas à nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer de
+la plaine avant notre temps!
+
+--Un principe reste un principe et a parfois du bon, mais il vaut mieux
+le laisser chez soi quand on part pour l’Alaska. Pas vrai?...
+
+Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux s’occupaient à rendre la
+souplesse à leurs mocassins gelés.
+
+--Crois-tu que nous aurions bien fait de nous fourrer dans cette
+affaire?
+
+Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet d’écume venait de
+monter de la cafetière, et le lard avait besoin d’être retourné. En
+outre, il songeait à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues
+au soleil, et il fredonnait doucement.
+
+Ses camarades échangèrent un sourire et se turent.
+
+Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait encore trois heures
+à attendre le lever du jour. L’aurore boréale avait disparu du
+firmament, et le camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu des
+ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des trois hommes se
+découpaient nettement.
+
+Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et entonna la dernière
+strophe de la vieille chanson:
+
+ Lorsque les raisins seront mûrs...
+
+Au même instant, la nuit fut déchirée par une salve crépitante de coups
+de fusil.
+
+Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour se lever, puis
+s’affaissa. Wertz tomba sur le coude, la tête penchée. Il fut à demi
+suffoqué et un flot noir jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la
+chevelure d’or, la gorge encore vibrante de la chanson, leva les bras et
+s’abattit en travers du brasier.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement pochés, et cela ne
+contribua pas à le rendre accommodant; car il se querella avec le chef
+pour la possession du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots
+une part plus grande que celle qui lui revenait. En outre, il
+s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua des murmures parmi les
+hommes de la tribu. Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille
+aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal se déroba et le
+sorcier tomba dans le puits et se démit l’épaule sur le seau.
+
+Quand le pillage du camp fut consommé, les Indiens revinrent à leurs
+tentes et il y eut de grandes réjouissances parmi les femmes.
+
+Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les hauteurs, du côté du sud,
+et fut abattu par les chasseurs; le docteur-sorcier vit croître sa
+renommée, et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait la
+parole au Conseil des dieux.
+
+ * * * * *
+
+Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le chien de berger se glissa
+vers le camp abandonné et, pendant toute une nuit et tout un jour, il
+hurla à la mort.
+
+Puis il disparut.
+
+Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées que les chasseurs
+indiens remarquèrent un changement dans la race des loups de forêt: ils
+portaient des taches de couleurs claires et bigarrées, comme aucun loup
+n’en avait présenté jusqu’alors.
+
+
+
+
+SIWASH
+
+
+Ah! Si j’étais homme...
+
+Cette exclamation ne signifiait pas grand’chose; mais le regard de
+profond mépris que Molly jeta aux deux hommes qui se tenaient avec elle
+sous la tente, ne leur échappa point.
+
+Tommy, le marin anglais, détourna brusquement la tête, tandis que le
+vieux et galant Dick Humphries ancien pêcheur de saumon des
+Cornouailles, aujourd’hui capitaliste américain, regarda Molly avec son
+habituelle indulgence.
+
+Dans la rude affection qu’il portait à toutes les femmes, il se disait
+qu’on ne peut leur en vouloir de leurs lubies ni de leur vision bornée.
+
+Les deux hommes ne répondirent donc rien, eux qui, l’avant-veille,
+avaient recueilli sous leur tente Molly demi-morte de froid, l’avaient
+réchauffée et nourrie, après avoir arraché son bagage aux griffes des
+porteurs indiens.
+
+Il leur en avait coûté une somme assez rondelette, sans parler d’une
+démonstration de force, car ce fut sous la protection du winchester de
+Dick Humphries que Tommy put régler les porteurs, en estimant, il est
+vrai, lui-même leur dû.
+
+En somme, ce n’avait été qu’un simple incident de voyage; mais pour une
+femme seule, jouant désespérément son va-tout dans la terrible ruée de
+97 vers le Klondike, cet incident aurait pu être considéré comme de
+quelque importance. Molly aurait pu aussi penser que les hommes, ayant
+eux-mêmes assez de mal à pourvoir à leurs premiers besoins, ne devaient
+pas voir d’un bon œil une femme affrontant sans protection les risques
+de l’hiver arctique.
+
+--Si j’étais homme, je sais bien ce que je ferais, répéta Molly, le
+regard flamboyant, comme chargé par l’énergie accumulée de cinq
+générations d’Américains.
+
+Durant le silence qui suivit, Tommy posa un plat de biscuits dans le
+four du poêle qu’il rechargea.
+
+Un flot de sang courut sous sa peau basanée, et, lorsqu’il se pencha, sa
+nuque était devenue écarlate.
+
+Dick, lui, continuait de piquer une aiguille triangulaire de voilier
+dans la courroie de charge qu’il réparait; il ne se déportait pas de son
+air bonhomme et ne paraissait nullement s’émouvoir des ravages dont
+cette colère de femme menaçait l’intérieur de la tente battue par
+l’ouragan.
+
+--Et si vous étiez homme? demanda-t-il d’une voix dont le ton demeurait
+sympathique.
+
+L’aiguille plongea dans le cuir humide et l’homme suspendit un instant
+son travail.
+
+--Si j’étais homme, je mettrais sac au dos et je filerais. Je ne
+moisirais pas dans un camp alors que le Yukon va se geler d’un moment à
+l’autre et tandis qu’il reste encore plus de la moitié de l’équipement à
+transporter. Et vous, des hommes, vous êtes là, assis, vous tournant les
+pouces. Un peu de vent et de pluie vous font peur. Franchement, les
+Yankees sont faits d’une autre étoffe! Ils seraient en route pour
+Dawson, dussent-ils passer à travers tous les feux de l’enfer. Et vous,
+vous!... Ah! que ne suis-je un homme!
+
+--Je me félicite, ma chère, que vous ne le soyez pas, répliqua Dick
+Humphries qui, d’une torsion adroite et d’un coup sec, retirait
+l’aiguille engagée dans le cuir.
+
+ * * * * *
+
+La rafale asséna, à ce moment même, une large claque sur la tente,
+tandis que le grésil crépitait contre la toile légère. Rabattue par le
+courant d’air, la fumée apporta, par la porte du foyer, l’âcre odeur du
+sapin vert.
+
+--Bon Dieu! Comment faire entendre raison à une femme? se disait Tommy,
+dont la tête émergea d’un nuage compact, les yeux rougis par la fumée.
+
+--Un homme ne pourrait-il montrer un peu plus d’énergie? reprit Molly
+aigrement.
+
+D’un bond, le marin se redressa; il poussa un formidable juron et,
+dénouant les rideaux de la tente, il les entr’ouvrit brutalement.
+
+Le spectacle qui apparut n’avait rien d’engageant: quelques tentes
+toutes trempées formaient un premier plan lamentable; derrière, la pente
+fangeuse aboutissait à une gorge que balayait le torrent descendant de
+la montagne. Sur cette pente, quelques maigres sapins rabougris
+rampaient misérablement, avant-garde peureuse de la forêt voisine. Au
+loin, sur le versant opposé, on pouvait distinguer à travers les
+hachures de la pluie, les contours blanc sale d’un glacier.
+
+A l’instant même, entraîné par quelque convulsion souterraine, le front
+massif du glacier s’effondra dans la vallée; et le tonnerre de la chute
+domina la voix perçante de l’ouragan.
+
+Molly eut un instinctif mouvement de recul.
+
+--Regarde, femme! Regarde donc de tous tes yeux! Il y a trois milles à
+couvrir d’ici au lac Crater, en pleine tempête, et deux glaciers à
+traverser avec de l’eau furieuse jusqu’aux genoux. Regarde, te dis-je,
+femme yankee, regarde! Les voici, tes compatriotes.
+
+Tommy indiqua d’un geste courroucé les tentes ébranlées par le vent.
+
+--Tous des Yankees, hein! Y sont-ils, eux, sur la piste? Et tu voudrais
+nous en remontrer? Mais regarde donc!
+
+Un autre énorme bloc du glacier s’écroula.
+
+Le vent, s’engouffrant dans la tente, la souleva toute gonflée au bout
+de ses cordes, et elle prit l’aspect d’une vessie monstrueuse; tandis
+que la fumée tourbillonnait autour de notre trio et que le grésil
+fouettait douloureusement leur chair.
+
+Tommy se hâta de rattacher les rideaux et revint larmoyer devant le
+poêle fumant à côté de Dick Humphries, qui, ayant achevé de réparer ses
+courroies, alluma sa pipe.
+
+Molly s’était rendue à l’évidence; mais ce ne fut pas pour longtemps.
+
+--Et mes vêtements? s’écria-t-elle tout à coup d’une voix étranglée,
+l’instinct féminin reprenant le dessus. Et mes vêtements? Ils sont en
+haut de la cache; ils vont être perdus, perdus, vous dis-je.
+
+--Allons! allons! interrompit Dick qui, pour couper court à ces
+jérémiades, ajouta: Ne vous faites pas de bile pour cela, ma petite
+dame. Je suis assez vieux pour être le frère de votre père, et j’ai une
+fille plus âgée que vous. Je vous renipperai quand nous serons arrivés à
+Dawson, devrait-il m’en coûter jusqu’à mon dernier dollar.
+
+--Quand nous serons arrivés à Dawson!... Elle dit ces mots de son ton le
+plus méprisant... Vous pourrirez en route. Vous vous noierez dans la
+boue, tas de... d’Anglais!...
+
+Elle jeta ce dernier mot comme la pire des injures; s’il ne pouvait
+remuer ces hommes, mieux valait y renoncer.
+
+Le sang de la colère montait au visage de Tommy et rougissait sa nuque.
+Pourtant il continua à avaler sa langue. Mais le regard de Dick
+s’attendrit. Dick possédait sur Tommy l’avantage d’avoir eu comme épouse
+une femme blanche.
+
+Ces hommes étaient des Britanniques. Durant de longues années, sur terre
+et sur mer, leurs aïeux s’étaient battus contre les aïeux de Molly; et
+Molly était tout agitée par le besoin de suivre les traditions de sa
+race. En elle bouillonnait un ardent passé. Ce n’était pas Molly Travis
+seule qui s’affublait de bottes de caoutchouc, d’un imperméable et se
+ceignait de courroies; les Forces mystérieuses de milliers d’ancêtres
+bouclaient son sac, surveillaient sa colère et donnaient à son regard
+cet air décidé.
+
+Il parut inutile aux deux hommes d’essayer de s’opposer à l’extravagant
+projet de la jeune Yankee, car elle leur parut tout à fait résolue à
+sortir. Toutefois, Dick proposa à l’impétueuse créature ses propres
+vêtements cirés, en lui faisant observer que le mackintosh qu’elle
+portait la défendait contre la tempête à peu près comme une feuille de
+papier.
+
+Mais elle lui adressa un geste si violent de refus qu’il préféra
+converser avec sa pipe jusqu’à ce qu’elle eût rattaché, de l’extérieur,
+les rideaux de la tente et qu’elle fût partie en pataugeant sur la piste
+inondée.
+
+ * * * * *
+
+--Tu crois qu’elle arrivera? demanda Dick à son compagnon d’une voix qui
+voulait se faire indifférente.
+
+--Si seulement elle tient tête au vent jusqu’à la cache, sans parler du
+froid et des misères de la route, elle en deviendra folle, folle à lier.
+Supporter cela? Tu sais ce que c’est, Dick! N’as-tu pas doublé le Cap
+Horn par gros temps? Tu as goûté le plaisir de te trouver dans la
+voilure en pleine bourrasque, quand il faut lutter contre le grésil, la
+neige, la toile gelée, qu’on sent qu’on va tout lâcher et qu’on est prêt
+à pleurer comme un gosse. Ses vêtements... Elle ne sera plus capable de
+distinguer un paquet de jupons d’une batée ou d’une théière.
+
+--Nous avons eu tort, hein, de la laisser partir?
+
+--Ah! Fichtre non! Tu parles, Dick, quel enfer elle aurait fait de cette
+tente pendant le reste du voyage, si nous l’avions retenue! Elle a trop
+de feu; mais ça va la rafraîchir.
+
+Dick hocha la tête.
+
+--Oui, dit-il, elle est un peu trop téméraire. Mais à part ça, on ne
+peut rien lui reprocher. C’est une sacrée petite folle de se risquer
+dans une pareille entreprise; mais elle vaut tout de même mieux que ces
+femmes qui sont tout le temps à vous dire: «Traîne-moi.» Elle est bien
+de la race de nos mères. Pardonnons-lui sa fougue. Il faut une vraie
+femme pour faire un homme. Celle qui n’a de la femme que les jupons ne
+peut enfanter un être viril. Pour allaiter un tigre, il faut prendre une
+chatte de préférence à une vache.
+
+--Quand elles sont déraisonnables, faut-il tout leur passer? demanda
+Tommy d’un ton de protestation.
+
+--Quelle idée! Si tu te coupes avec un couteau bien aiguisé, la blessure
+sera plus profonde que s’il est émoussé. Est-ce une raison pour user le
+tranchant de ton couteau sur une barre de cabestan?
+
+--Je ne veux pas te contredire; mais à prendre femme, j’en choisirais
+maintenant une avec un peu moins de tranchant.
+
+--Qu’en sais-tu? répliqua Dick.
+
+--J’ai mes raisons pour parler ainsi, répondit Tommy, qui se pencha pour
+prendre les bas mouillé de Molly et les tendit en travers de ses genoux
+afin de les faire mieux sécher.
+
+Dick jeta sur son ami un coup d’œil mélancolique.
+
+Il alla prendre dans la musette de la femme divers vêtements tout
+trempés et revint vers le poêle pour les exposer à la chaleur.
+
+--Je croyais t’avoir entendu dire que tu ne t’étais jamais marié?
+dit-il.
+
+--J’ai dit ça, moi? Possible... Pourtant non... c’est-à-dire, oui; j’ai
+été marié! Et jamais femme n’a été plus dévouée pour un homme.
+
+--Elle a chassé sur l’ancre? demanda Dick avec un geste qui symbolisait
+l’infini.
+
+--Hélas! oui, répondit Tommy, qui ajouta après un instant de silence:
+elle est morte en couches.
+
+Les haricots bouillaient en chantonnant sur le devant du poêle; il
+poussa la casserole vers une surface moins chaude. Après avoir examiné
+avec soin les biscuits et s’être assuré de leur degré de cuisson en les
+piquant avec un éclat de bois, il les mit de côté en les couvrant avec
+un linge humide.
+
+Dick, suivant l’habitude des personnes de son tempérament, savait
+maîtriser sa curiosité. Il se garda donc d’interroger son compagnon;
+mais celui-ci reprit de lui-même:
+
+--Oui. Et c’était une femme toute différente de Molly. Une Siwash!
+
+Dick fit signe qu’il comprenait.
+
+--Elle n’était pas aussi fière, ni aussi volontaire, mais elle était
+fidèle dans la bonne et la mauvaise fortune. Elle n’avait pas de rivale
+pour manier la pagaie et savait jeûner sans plus de façons comme le
+bonhomme Job. Sur un bateau comme le mien, qui avait plus souvent le nez
+sous l’eau que dessus, elle ne se laissait pas abattre; elle tenait la
+voile comme un homme.
+
+«Une fois, nous partîmes en tournée de prospection vers Teslin, plus
+loin que le Lac Surprise et la Petite Tête Jaune. La nourriture manqua;
+nous dûmes manger les chiens. Quand ils furent avalés, nous nous jetâmes
+sur les harnais, les mocassins et les fourrures. Jamais une plainte.
+
+«Avant de partir, elle m’avait bien recommandé de ménager les
+provisions; mais quand la famine se fit sentir, jamais un reproche.
+Épuisée, les pieds meurtris, elle pouvait à peine soulever ses
+raquettes; mais plusieurs fois elle me répéta: «Cela ne fait rien,
+Tommy! Je préfère avoir le ventre vide et rester ta femme, que d’avoir
+tous les jours des festins, et d’être la klooch[5] du chef George.»
+
+ [5] Klooch signifie épouse.
+
+«Il faut te dire que George était le chef des Chilcoots et qu’il la
+désirait ardemment.
+
+«C’était le bon temps alors. J’étais un gaillard présentable quand
+j’atteignis la côte. J’avais lâché un baleinier, l’_Étoile-Polaire_, à
+Unalaska et j’étais descendu vers Sitka en chassant la loutre. Là, je
+m’associai avec Jack l’Heureux. Tu le connais?
+
+--C’est lui qui prenait soin de mes pièges sur le _Colombia_, répondit
+Dick. Il était assez violent, je crois, n’est-ce pas; et il avait une
+sacrée passion pour le whisky et pour les femmes.
+
+--C’est bien lui. Pendant deux saisons, nous fîmes ensemble le commerce
+de conserves, de couvertures et d’autres articles. Puis j’ai acheté un
+sloop; et pour ne pas me séparer de Jack l’Heureux, je suis venu du côté
+de Juneau. C’est là que j’ai fait la connaissance de Killisnoo; je
+l’appelais Tilly pour abréger.
+
+«J’avais rencontré cette femme à une danse de squaws sur la grève. Le
+chef George, qui venait de terminer son trafic annuel chez les Sticks,
+était de retour de Dyea avec la moitié de sa tribu. J’étais le seul
+blanc au milieu de cette foule de Siwash. Personne ne me connaissait, à
+part quelques jeunes Indiens de cette tribu que j’avais rencontrés sur
+le chemin de Sitka. Jack l’Heureux m’avait mis au courant de la plupart
+de leurs aventures.
+
+«Ils parlaient tous le Chinook, sans se douter que je pouvais le
+dégoiser mieux que beaucoup d’entre eux, notamment deux jeunes filles
+qui s’étaient sauvées de la Mission Haines près du Canal Lynn.
+
+«De gentilles créatures, ces deux filles, agréables à regarder. J’avais
+plutôt dans l’idée de m’en tenir là; mais elles étaient frétillantes
+comme des poissons qu’on retire de l’eau. Trop de tranchant, comme tu
+vois.
+
+«Comme j’étais un nouveau-venu, elles commencèrent à se moquer de moi,
+sans soupçonner que pas un mot de leurs propos ne m’échappait. Je n’en
+fis rien paraître et je me mis à danser avec Tilly. Plus nous dansions,
+plus nos cœurs se sentaient attirés l’un vers l’autre.
+
+«--Il cherche une femme, dit l’une des filles.
+
+«--Il a peu de chances d’en trouver une si les femmes choisissent
+elles-mêmes, répondit l’autre en secouant drôlement la tête.
+
+«Les jeunes coqs et les squaws, qui nous regardaient, commencèrent à
+sourire et à ricaner en répétant cette remarque.
+
+«J’avoue que mon visage était encore imberbe; mais depuis longtemps déjà
+on me considérait comme un homme parmi les hommes; ces railleries me
+vexaient.
+
+«--Il danse avec la fiancée du chef George, dit une voix. Tout à l’heure
+George va le fesser à coups de pagaie et l’envoyer prendre prestement le
+large.
+
+«Or le chef George entendit le propos. Il nous avait regardés jusqu’ici
+d’un air assez maussade; il partit d’un grand éclat de rire en se
+frappant sur les cuisses. C’était un bougre qui aurait su au besoin se
+servir de la pagaie.
+
+«Tilly se fût bien gardée de me communiquer ses craintes; du reste, tu
+ne doutes pas qu’elle m’eût méprisé si elle avait deviné en moi le
+moindre commencement de frousse; mais elle essaya, tout en dansant, de
+m’entraîner loin du groupe moqueur que les deux filles de la Mission
+continuaient à amuser à mes dépens.
+
+«Je me rapprochai autant que je pus du groupe.
+
+«--Qui sont ces filles? demandai-je à Tilly.
+
+«Leur nom me rappela tout ce que Jack l’Heureux m’avait dit sur leur
+compte. Je continuai de faire ma cour à Tilly, tandis que les quolibets
+tombaient dru sur moi. Et comme la danse prit fin, je vis le chef George
+apporter une pagaie à mon intention.
+
+«On se pressa autour de nous pour assister à ma déconfiture et les
+filles de la Mission me servirent encore quelques bonnes plaisanteries
+qui soulevèrent des rires bruyants. Malgré mon irritation, je dus me
+pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire; car j’avais mon plan de
+défense comme tu vas voir.
+
+«Soudain je me tournai vers mes impertinentes: «Avez-vous fini?»
+demandai-je.
+
+«Quelle tête elles firent en m’entendant sortir mon chinook! Alors
+j’allai droit au fait. Je racontai tout ce que je savais sur elles, tous
+leurs sales tours, toutes les affaires louches auxquelles leurs pères,
+mères, frères et sœurs avaient été mêlés; et je fis une allusion à une
+petite histoire où le chef George et elles-mêmes n’avaient pas joué un
+rôle très décoratif. Tu m’entends bien, une allusion seulement, car, en
+allant plus loin, je me serais fait mettre en charpie par toute la tribu
+qui aurait pris fait et cause pour le chef bafoué. Mais une allusion
+décochée avec un certain regard planté droit sur un homme est une menace
+qui inspire le respect.
+
+«Sauf les deux gueuses et mon George, personne ne comprit; mais tous
+riaient d’entendre un blanc parler ainsi leur patois.
+
+«Je vis les traits du chef George se figer quelques secondes. Il ne sut
+d’abord quel parti prendre et finalement il s’en tira en riant à gorge
+déployée devant les deux files qui me suppliaient de me taire: «Oh! Non,
+non... Tommy. Ne continuez pas... Nous serons gentilles pour vous. Pour
+sûr, Tommy... pour sûr.»
+
+«Voilà notre première rencontre. Quand je fis mes adieux à Tilly, ce
+soir-là, je lui promis de revenir dans une semaine environ; et je ne lui
+cachai pas mon désir de faire plus ample connaissance.
+
+«Ils n’y vont pas par quatre chemins dans cette race-là lorsqu’il s’agit
+de montrer leur affection ou leur haine. Bien qu’elle fût une honnête
+fille, elle sut me faire comprendre que ma proposition ne lui était pas
+désagréable. Vraiment, c’était un type extraordinaire de femme! Rien
+d’étonnant que le chef George s’en fût amouraché.
+
+«Tout allait pour le mieux. Je le supplantai du premier coup. J’avais
+l’intention d’embarquer la jeune fille et de cingler sur Wrangel tant
+que le vent soufflerait, en plaquant là George. Mais ce n’était pas
+chose facile.
+
+«Je dois te dire que Tilly demeurait avec un oncle--comme une espèce de
+tuteur--tout prêt à claquer de phtisie ou de quelque autre truc dans les
+poumons. Il allait tantôt bien, tantôt mal, et il ne voulait pas
+l’abandonner avant d’avoir cassé sa pipe.
+
+«Nous nous rendîmes à sa tente au moment de mon départ pour savoir
+combien de temps il pouvait encore durer; mais le vieux gredin avait
+promis Tilly au chef George, et dès qu’il m’aperçut, il entra dans une
+telle rage qu’il en résulta une bonne hémorragie.
+
+«--Reviens me chercher, Tommy! me dit-elle quand nous nous fîmes nos
+adieux sur la grève.
+
+«--Certainement, répondis-je, dès que tu me feras signe.
+
+«Je l’embrassai à la manière des blancs, comme font chez nous les
+amoureux. Je la sentis frémir comme une feuille de tremble et j’étais
+moi-même si bouleversé que, sur le moment, j’étais presque décidé à
+aller balancer l’oncle dans l’autre monde.
+
+ * * * * *
+
+Tommy fut obligé de s’interrompre, car l’air devenait irrespirable, le
+vent ayant refoulé la fumée sous la tente. Les deux hommes furent pris
+d’une quinte de toux.
+
+--Donc, reprit bientôt Tommy, je partis vers Wrangel, au delà de la
+Sainte-Mary et même de la Reine-Charlotte, vendant du whisky et mettant
+le sloop à toutes les sauces.
+
+«C’était au cœur d’un hiver rude et glacial. J’étais de retour à Juneau
+lorsque je pus avoir des nouvelles de Tilly.
+
+«--Toi venir, me dit le pouilleux qui me les apporta, Killisnoo veut
+revoir toi maintenant.
+
+«--Qu’est-ce qu’il y a de cassé? demandai-je.
+
+«--Chef George donner festin; Killisnoo être femme de George.
+
+«Oui, certes, il faisait froid. Le Taku hurlait comme jamais. L’eau
+salée gelait sur le pont. J’avais peine à faire avancer mon vieux sloop
+pris par les griffes du vent, et je me trouvais à une centaine de milles
+de Dyea.
+
+«A mon départ, j’avais pour tout équipage un homme de l’île Douglas;
+mais à mi-chemin, il fut balayé par-dessus la lisse. Je tirai des
+bordées et revins trois fois en arrière; mais je ne pus le retrouver.»
+
+--Probable qu’il aura été saisi par le froid, dit Dick, tout en
+suspendant une jupe de Molly pour la faire sécher. Il a dû couler comme
+un plomb.
+
+--C’est aussi mon idée. Je finis mon voyage tout seul, et j’étais à
+moitié mort lorsque j’atteignis Dyea en pleine nuit. La marée m’était
+favorable, et je pus faire aborder le bateau droit sur la rive, à l’abri
+du fleuve. Mais il n’y avait pas moyen d’avancer d’un pouce, car l’eau
+douce ne formait qu’un bloc solide. Les commandes et les poulies étaient
+couvertes de glace au point que je ne pouvais amener la grande voile, ni
+le falot.
+
+«D’abord, je commençai par m’enfiler une pinte de whisky pur de mon
+chargement; puis, laissant le tout en l’état, je me dirigeai à travers
+la plaine vers le camp.
+
+«Pas d’erreur, c’était le jour de gala. Les Chilcoots étaient venus en
+masse, chiens, enfants et pirogues, sans parler de la tribu des
+Oreilles-de-Chiens, de celle des Petits-Saumons et des gens des
+Missions.
+
+«Il y avait bien cinq cents Indiens pour célébrer les fiançailles de
+Tilly, et pas un homme blanc à vingt milles à la ronde.
+
+«Personne ne fit attention à moi; du reste, on n’aurait pas pu me
+reconnaître, car ma couverture me cachait le visage. Je me frayai un
+passage parmi les chiens et les enfants et j’atteignis le premier rang.
+La fête avait lieu dans un grand espace libre entre les arbres. De
+grands brasiers étaient allumés et la neige battue par les mocassins
+était dure comme du ciment de Portland. Non loin de moi, j’aperçus
+Tilly, somptueusement vêtue d’écarlate, parée de colliers, et en face
+d’elle le chef George et ses principaux guerriers.
+
+«Le shaman[6] officiait avec le concours des grands sorciers des autres
+tribus.
+
+ [6] Shaman, c’est-à-dire prêtre.
+
+«Sans savoir pourquoi, je pensai aux gens de Liverpool, et aussi à
+Gussie-la-Rousse dont j’avais rossé le frère après mon premier voyage
+parce qu’il ne voulait pas que sa sœur eût un matelot pour amoureux.
+
+«Quel drôle de monde, me disais-je, où un homme marche sur des pistes
+auxquelles sa mère était loin de songer lorsqu’elle le tenait au sein!
+
+«Au fait, je commençais à me rendre compte de la témérité de mon action;
+mais il me suffit de jeter un coup d’œil sur George pour me sentir prêt
+à toutes les audaces. Que faire? Sauter à la gorge du chef comme j’en
+avais une sacré envie? Ce n’était pas cela qui eût arrangé mon affaire.
+
+«Tout à coup, je vis ce qu’il fallait tenter.
+
+«Je dois d’abord te dire que le camp fourmillait de chiens. Ici, là, il
+y en avait partout: des loups apprivoisés, ni plus, ni moins. Quand la
+nourriture vient à manquer, on les renvoie dans la forêt chez leurs
+congénères sauvages, et ils reprennent vite leurs habitudes de rudes
+combattants.
+
+«Je n’étais plus séparé de Tilly que par un groupe de chiens, qui,
+allongés dans différentes poses, attendaient l’heure du festin. L’un
+d’eux se mit à bâiller; et c’est en voyant ses crocs formidables que mon
+idée me vint. Il était juste devant mes mocassins, tandis que j’en avais
+un autre contre mes talons.
+
+«Le vacarme était à son comble; les tambours, en peau de morse,
+grondaient, et les prêtres chantaient.
+
+«--Es-tu prête? criai-je à Tilly.
+
+«Bon Dieu! Elle n’eut pas un sursaut en reconnaissant ma voix. Très
+lentement elle tourna la tête de mon côté et, le visage impassible, elle
+me fit le petit signe de quelqu’un qui tend l’oreille.
+
+«--Tu iras sur la haute falaise, au bord de la glace. Je te rejoindrai.
+
+«Aussitôt je mis le pied sur la queue du molosse, couché devant moi et
+j’appuyai jusqu’à la faire craquer. L’animal se redressa férocement; il
+crut me happer dans ses mâchoires; mais j’avais déjà enjambé le second
+chien que je projetai contre le furieux.
+
+«--File! criai-je en même temps à Tilly.
+
+«Tu sais comment ces chiens se battent. En un clin d’œil, il y en avait
+un cent aux prises, cul par-dessus tête, se mordant et se déchirant. Les
+gosses et les femmes se bousculaient de tous côtés; tu aurais dit un
+camp de fous. Je te laisse à penser si Tilly s’esquiva promptement.
+
+«Je me gardai bien de suivre aussitôt ses traces. Une double fuite
+aurait pu attirer l’attention sur nous. J’attendis un moment; et, dans
+ce moment-là, j’eus l’envie folle d’aller narguer mon George en me
+glissant hors de mes couvertures. Je ne sais comment j’ai pu résister au
+désir de me moquer de lui et de tous ces imbéciles en leur laissant
+croire que la fiancée s’était envolée vers le ciel sous l’effet de mes
+passes magiques.
+
+«Mais trêve de blagues. M’exposer, c’était exposer aussi ma belle. Et
+puis il me tardait joliment de la rejoindre. C’est ce que je fis. Je
+t’assure que s’ils avaient vu avec quelle agitation je bondissais sur
+les roches de la crête, vers mon sloop, ils auraient bien cru que
+j’étais moi-même ensorcelé.
+
+«Bon Dieu! Avec quelle vitesse nous filâmes chassés par le Taku, le pont
+balayé par les vagues glaciales. J’aurais voulu que tu fusses là pour
+voir.
+
+«Nous restâmes la moitié de la nuit sur le pont, où nous avions été
+obligés de tout attacher. J’étais à la barre, et Tilly cassait la glace.
+Enfin, nous arrivâmes à l’île du Porc-Épic, et nous nous mîmes à l’abri
+dans la baie. Nos couvertures étaient trempées; Tilly fit sécher les
+allumettes sur sa poitrine.
+
+«Tu vois donc que je m’y connais un peu, hein! Durant sept ans, Dick,
+nous avons été mari et femme, par le beau temps comme par la tempête...
+Et puis elle est morte au cœur de l’hiver, morte en couches, là-haut, à
+la station du Chilcat.
+
+«Jusqu’à la dernière minute, elle me tint la main; la glace grimpait à
+l’intérieur de la porte et couvrait l’appui de la fenêtre d’une couche
+épaisse.
+
+«Au dehors, c’était le Silence, à peine rompu par le hurlement d’un loup
+solitaire. A l’intérieur, c’était encore le Silence et la Mort.
+
+«Tu n’as jamais entendu le silence, Dick? Dieu t’accorde de ne jamais
+l’entendre lorsque tu seras en présence de la mort! Certainement on
+l’entend. La respiration vous paraît siffler comme une sirène, et le
+cœur fait comme la houle sur le rivage.
+
+«C’était une Siwash, Dick, mais une femme! Une blanche, Dick, blanche
+par tout son être.
+
+«Alors, ouvrant les yeux où se lisait la souffrance, elle me dit:
+
+«--J’ai été une bonne épouse pour toi, Tommy. A cause de cela, je
+voudrais que tu me promettes... que tu me promettes (les mots semblaient
+s’arrêter dans sa gorge) que lorsque tu te marieras encore, ce soit avec
+une blanche. Plus de Siwash, Tommy. Il y a beaucoup de femmes blanches à
+Juneau maintenant, je le sais. Les blancs t’appellent «homme à squaw»;
+leurs femmes, dans la rue, détournent la tête en te voyant. Tu ne vas
+pas dans leurs cabanes comme tes frères. Pourquoi? Parce que ton épouse
+est Siwash, n’est-ce pas? Cela ne vaut rien. Je vais mourir. Jure-le
+moi; et, comme gage de ta promesse, donne-moi un baiser.
+
+«Je l’embrassai; puis elle s’assoupit doucement, en murmurant:
+
+«--C’est bien ainsi... Oui, rien qu’avec une blanche.
+
+«Et elle mourut en couches, là-haut, au poste du Chilcat.»
+
+ * * * * *
+
+Dick bourra une nouvelle pipe, tandis que Tommy passait le thé et le
+mettait de côté pour le retour de Molly.
+
+Et la femme aux yeux flamboyants et au sang de Yankee?
+
+Aveuglée, écrasée, rampant sur les mains et sur les genoux, suffoquée
+par le vent, elle arriva enfin devant la tente. Toute la fureur de la
+tempête s’acharnait contre un énorme paquet qu’elle portait sur les
+épaules.
+
+Elle essaya, sans y parvenir, de dénouer les attaches des rideaux; mais
+Tommy et Dick s’empressèrent de l’aider. Faisant un dernier effort elle
+entra en chancelant et tomba épuisée sur le sol.
+
+Tommy la débarrassa de son paquet, pendant que Dick préparait un bol de
+whisky.
+
+--Là, petite fille, dit celui-ci quand elle eut bu le whisky et qu’elle
+parut reprendre quelques forces. Voilà des nippes sèches. Sautez dedans;
+nous allons consolider les piquets de la tente. Appelez-nous quand vous
+serez prête; et nous rentrerons pour dîner.
+
+--Tu paries, Dick, si cela lui aura émoussé le tranchant pour le reste
+du voyage! dit Tommy à son compagnon, après avoir tapé sur les piquets.
+Comme cela, elle nous fichera la paix jusqu’à l’arrivée.
+
+--Mais c’est justement ce tranchant qui fait son charme, répliqua Dick,
+enfonçant la tête entre les épaules pour éviter une bourrasque de
+grésil. C’est le tranchant que toi et moi, Tommy, nous possédons, et qui
+nous vient de nos mères.
+
+Tommy tressaillit. Vraiment, il s’attendait à la réplique de son
+camarade; il l’avait inconsciemment provoquée pour répondre à une
+objection qu’il n’aurait pas su formuler. Elle lui alla droit au cœur;
+et, les yeux fixés sur les rideaux de la tente, mais le regard perdu au
+loin, il murmura: «... Oui, peut-être... avec une blanche... oui, Molly,
+peut-être...»
+
+
+
+
+UNE FILLE DE L’AURORE
+
+
+Vous, qui êtes (comment dites-vous ça?) ah! oui! un paresseux! Vous, un
+paresseux, vous voudriez me prendre pour femme? N’y songez pas un
+instant! Jamais, au grand jamais, un paresseux ne sera mon mari!
+
+Comme on le voit, Joy Molineau n’y allait pas par quatre chemins avec
+Jack Harrington. La veille au soir, elle avait tenu les mêmes propos à
+Louis Savoy, d’une façon plus banale cependant, et dans son propre
+dialecte.
+
+--Écoutez, Joy!
+
+--Non, non! A quoi bon écouter un paresseux? C’est très mal de venir
+traîner ainsi autour de moi, de me rendre visite dans ma cabane, et de
+rester inactif. Comment feriez-vous pour nourrir une famille? Pourquoi
+n’avez-vous pas de poudre d’or? Les autres, pourtant, en trouvent à
+profusion.
+
+--Mais je trime dur, Joy! Il ne se passe pas de jour que je ne sois sur
+la piste ou au ruisseau. Même en ce moment, j’en reviens. Mes chiens
+n’en peuvent plus. Les autres, des veinards, rencontrent beaucoup d’or.
+Mais, moi... moi, je n’ai pas de chance!
+
+--Ah oui! Mais lorsque cet homme..., Mac Cormack qu’il s’appelle, celui
+dont la femme est Indienne, a découvert le Klondike, vous n’y êtes pas
+allé. Les autres l’ont suivi et, à présent, ce sont tous des richards.
+
+--Mais vous savez bien que j’étais parti en prospection du côté des
+sources de la Tanana, protesta Harrington, et je n’ai entendu parler que
+trop tard de l’Eldorado et du Bonanza.
+
+--C’est différent! Seulement, vous faites ce qu’on appelle fausse route.
+
+--Quoi?
+
+--Fausse route. Oui! Vous marchez à l’aveugle. Il n’est jamais trop
+tard. Sur le creek de l’Eldorado se trouve une mine où l’or abonde.
+Quelqu’un est venu la jalonner; il est parti, et l’on n’en a jamais
+entendu parler depuis. Si, au bout de soixante jours, la prise de
+possession n’est pas enregistrée, tous les autres auront le
+droit--comment dites-vous?--de sauter dessus. Ils courront, rapides
+comme le vent, pour aller faire la déclaration. Le gagnant sera très
+riche et pourra nourrir une belle famille.
+
+Harrington feignit de ne pas trop s’intéresser à l’histoire.
+
+--Quand le délai expire-t-il? Et quel est ce lotissement?
+
+--J’en ai causé avec Louis Savoy hier soir, continua-t-elle, faisant
+mine de ne pas avoir entendu sa demande. Je crois que ce sera lui le
+vainqueur.
+
+--Au diable Louis Savoy!
+
+--Voilà ce que m’a dit Louis Savoy, ici dans ma cabane, hier soir. Il a
+dit: «Joy, je suis un rude gaillard, je possède de bons chiens. J’ai du
+souffle, et je serai victorieux. Alors, me voudrez-vous pour mari?» Et
+je lui ai répondu...
+
+--Que lui avez-vous répondu?
+
+--Que si Louis Savoy gagne, il m’aura comme épouse.
+
+--Et s’il perd?
+
+--Alors, Louis Savoy ne sera pas, comme on dit, le père de mes enfants.
+
+--Et si je gagne, moi?
+
+--Vous, gagner? Ah! Ah! Jamais!
+
+Quoique ironique, le rire de Joy Molineau était agréable à entendre.
+Harrington ne s’en formalisa pas. Il y était habitué depuis longtemps.
+Elle avait torturé tous ses soupirants de la sorte, et lui ne faisait
+pas exception. En ce moment, surtout, elle était séduisante, les lèvres
+entr’ouvertes, le teint animé par l’âpre baiser du froid, les yeux
+brillants de l’attrait irrésistible qu’on ne rencontre nulle part, sauf
+dans le regard de la femme.
+
+Ses chiens de traîneau pressaient autour d’elle leurs formes hirsutes,
+et le chef de file, Croc-de-Loup, glissa doucement son museau pointu sur
+ses genoux.
+
+--Et si je gagne? insista Harrington.
+
+Son regard se promena du chien au soupirant et revint vers la bête.
+
+--Qu’en dis-tu, Croc-de-Loup? Si Jack est un rude gars et arrive le
+premier à l’enregistrement, deviendrons-nous sa femme? Hein? Qu’en
+dis-tu?
+
+Croc-de-Loup redressa ses oreilles et se tourna en grognant vers
+Harrington.
+
+Il fait vraiment froid, ajouta-t-elle tout à coup, avec un coq-à-l’âne
+bien féminin, pendant qu’elle se levait pour ranger les chiens.
+
+L’amoureux transi regarda devant lui d’un air stupide. Dès leur première
+rencontre, elle l’avait entretenu dans le doute, et l’homme avait dû
+ajouter la patience à ses autres qualités.
+
+--Hi! Croc-de-Loup! cria-t-elle, en sautant sur le traîneau au moment où
+il démarrait brusquement.
+
+--Aï! Ya! En avant!
+
+Du coin de l’œil, Harrington la regardait filer sur la piste dans la
+direction de Forty-Mile. Arrivée à l’endroit où elle bifurque et
+traverse la rivière vers Fort-Cudahy, la jeune femme fit arrêter les
+chiens et se retourna.
+
+--Eh! monsieur le paresseux! lui annonça-t-elle, Croc-de-Loup dit oui, à
+condition que vous soyez vainqueur!
+
+ * * * * *
+
+Comme il arrive toujours, cette conversation s’ébruita, et tout
+Forty-Mile, qui avait fait maintes hypothèses sur le choix de Joy
+Molineau entre ses deux derniers prétendants, se risqua maintenant, à
+parler et à pronostiquer à propos du gagnant possible de la course qui
+allait avoir lieu.
+
+Le camp s’était divisé en deux clans, dont les efforts tendaient à faire
+arriver premier au but leur favori respectif.
+
+Les meilleurs chiens que pouvait fournir la contrée furent raflés à
+l’envi, car ceux-là étaient particulièrement, et par-dessus tout,
+indispensables à la victoire. Et quels lauriers pour le héros! Outre la
+possession d’une femme dont la pareille était encore à créer, il
+deviendrait propriétaire d’une mine valant au bas mot un million de
+dollars.
+
+Cet automne-là, lorsque la rumeur parvint que Mac Cormack avait
+découvert de l’or sur le Bonanza, tout le Bas-Pays, y compris
+Circle-City et Forty-Mile, s’était rué vers le Haut-Yukon, excepté
+toutefois ceux qui, comme Jack Harrington et Louis Savoy, étaient à ce
+moment partis en prospection dans l’Ouest. Des pacages de rennes et des
+ruisseaux furent jalonnés pêle-mêle et, par hasard, le plus
+invraisemblable des creeks, l’Eldorado.
+
+Olaf Nelson y prit possession de cinq cents pieds le long de la rivière,
+planta dûment son piquet, et disparut.
+
+A cette époque, le bureau de déclaration le plus proche était situé dans
+la caserne de la police, à Fort-Cudahy, de l’autre côté du fleuve, en
+face de Forty-Mile. Mais dès que la nouvelle se fut répandue que le
+creek de Eldorado était une grotte aux trésors, on découvrit qu’Olaf
+Nelson avait négligé de descendre le Yukon pour faire enregistrer son
+claim.
+
+Les hommes jetaient des yeux avides sur le lot sans propriétaire, où ils
+n’ignoraient pas que des milliers et des milliers de dollars
+n’attendaient que la pelle et la vanne. Cependant, ils n’osèrent s’en
+emparer, car la loi accordait à Olaf Nelson un délai de soixante jours
+entre la pose des jalons et l’enregistrement. En attendant, nul ne
+pouvait toucher au lot.
+
+Dans toute la contrée, on parlait de la disparition d’Olaf, et une
+vingtaine de mineurs se préparaient à la prise de possession du
+lotissement et à la course vers Fort-Cudahy, qui devait en décider.
+
+Mais les concurrents n’étaient pas très nombreux à Forty-Mile. Étant
+donné que les deux clans dépensaient à qui mieux mieux leurs énergies
+pour favoriser soit Jack Harrington, soit Louis Savoy, personne n’eût
+été assez sot pour se mettre sur les rangs avec ses seules ressources.
+
+Il s’agissait d’une course de cent milles jusqu’au bureau du
+commissaire, et on calculait qu’il faudrait aux deux favoris quatre
+relais de chiens, échelonnés le long du trajet.
+
+Naturellement, le relais final devait être décisif, et, pour les
+vingt-cinq derniers milles, les partisans des deux candidats
+s’évertuaient à trouver les animaux les plus vigoureux possible. La
+rivalité des deux clans s’accentuait, et leurs offres faisaient des
+bonds si considérables que jamais, dans les annales du pays, le prix des
+chiens n’avait monté si haut. Cette rafle excita la curiosité publique,
+qui tourna vers Joy Molineau un œil encore plus indiscret. Non seulement
+elle avait déclenché toute l’affaire, mais elle possédait le meilleur
+chien de traîneau, du Chilkoot à la mer de Behring. Croc-de-Loup n’avait
+pas de rival. L’homme qu’il conduirait à l’étape finale devait forcément
+gagner; on n’en pouvait douter. Mais la communauté avait le sens inné
+des convenances, et nul ne s’avisa d’influencer Joy en faveur de l’un ou
+de l’autre des clans. Chacun d’eux se consola en pensant que s’il ne
+tirait point parti du chien, le camp adverse n’en profiterait pas
+davantage. Partant de ce principe que l’homme pris individuellement ou
+en collectivité a été ainsi façonné qu’il traverse la vie dans un état
+de béate incompréhension de la femme, ceux de Forty-Mile ne devinaient
+rien de l’esprit de secrète malice qui animait Joy Molineau.
+
+Ils reconnurent, après coup, qu’ils n’avaient pas su pénétrer le secret
+de cette fille de l’Aurore, dont les yeux sombres s’étaient ouverts pour
+la première fois à la lumière scintillante de la Terre du Nord. En
+effet, son père exerçait dans le pays le trafic des fourrures, longtemps
+avant qu’eux-mêmes eussent songé à l’envahir.
+
+Non, le hasard de sa naissance ne l’avait pas rendue moins femme, pas
+plus qu’il n’avait limité sa compréhension féminine des hommes. Ils
+avaient conscience qu’elle se jouait d’eux, mais ils ne parvenaient pas
+à discerner la finesse de ses desseins et l’art consommé de ses
+artifices.
+
+Les hommes de Forty-Mile ne voyaient d’autres cartes que celles qu’elle
+voulait bien leur montrer, de sorte qu’ils se laissèrent bercer par
+d’agréables illusions jusqu’au moment où elle abattit son dernier atout.
+Seulement alors, ils virent clair dans son jeu.
+
+Au début de la semaine, tout le camp était sur pied pour assister au
+départ de Jack Harrington et de Louis Savoy. Ceux-ci avaient pris leurs
+dispositions pour atteindre le lot d’Olaf Nelson quelques jours avant
+l’expiration du délai de protection! afin de pouvoir se reposer et être
+dispos, eux et leurs chiens, pour le premier relais.
+
+Sur leur chemin, ils rencontrèrent les hommes de Dawson, qui plaçaient
+déjà leurs attelages supplémentaires le long de la piste, et il était
+visible que rien n’avait été épargné pour enlever cet enjeu de plusieurs
+millions.
+
+Deux jours après le départ de ses champions, Forty-Mile commença à
+envoyer ses relais, le premier à soixante-quinze, le deuxième à
+cinquante, et le dernier à vingt-cinq milles du but.
+
+Les attelages destinés à la dernière étape étaient magnifiques, et tous
+deux si bien assortis que les hommes du camp en discutèrent les mérites
+sous une température de cinquante degrés en dessous de zéro, pendant une
+heure entière, avant de les laisser partir.
+
+A la dernière minute, Joy Molineau s’élança au milieu d’eux avec son
+traîneau. Elle prit à part Lon Mac Fane, qui soignait l’attelage de
+Harrington. A peine eut-elle commencé à parler, que l’homme resta bouche
+bée, et l’enthousiasme peint sur son visage laissa prévoir de grandes
+choses.
+
+Il détacha Croc-de-Loup et le mit à la tête du traîneau de Harrington;
+puis, il poussa la file des chiens sur la piste du Yukon.
+
+--Pauvre Louis Savoy! dirent les hommes.
+
+Mais une lueur de défi brilla dans les yeux noirs de Joy Molineau, et
+elle s’en retourna à la cabane de son père.
+
+ * * * * *
+
+Il était près de minuit.
+
+Quelques centaines d’hommes emmitouflés de fourrures avaient préféré, à
+l’attrait des cabanes chaudes et des couchettes confortables, le plaisir
+d’assister, par une température de soixante degrés en dessous de zéro, à
+la prise de possession du claim d’Olaf Nelson. Un certain nombre d’entre
+eux avaient leurs piquets tout préparés, et leurs chiens se trouvaient à
+proximité. Une escouade de policiers à cheval du capitaine Constantine
+était sur place pour garantir la régularité de l’opération. On avait
+lancé un ordre interdisant à quiconque de planter un jalon avant que la
+dernière seconde du jour fût tombée dans le passé. Dans le Northland, de
+telles lois sont aussi respectées que si elles étaient de Jéhovah
+lui-même, car le coup de feu vengeur est aussi rapide et aussi efficace
+que ses foudres. Le temps était clair et glacial. L’aurore boréale
+projetait au firmament une orgie de couleurs chatoyantes. Des vagues
+d’un rose pâle, froides et brillantes, traversaient le zénith, tandis
+que des couches éclatantes de vert et de blanc éclipsaient les étoiles,
+et qu’une main titanique traçait des arcs gigantesques au-dessus du
+pôle. Et devant cet aspect grandiose, les chiens-loups hurlaient comme
+avaient fait leurs ancêtres dans les siècles passés.
+
+Un policier, revêtu d’un manteau de peau d’ours, se plaça en évidence,
+la montre à la main. Les hommes, se précipitant au milieu de leurs
+chiens, les firent se lever. Après avoir débrouillé leurs traits, ils
+les rangèrent pour le départ. Les concurrents s’alignèrent sur la
+limite, tenant d’une main ferme piquets et pancartes.
+
+Ils avaient déjà si souvent parcouru le contour du claim, qu’ils
+auraient pu refaire le trajet les yeux fermés. Le policier leva la main.
+Ils rejetèrent leurs peaux et leurs couvertures superflues; on entendit
+le dernier cliquetis de ceintures resserrées, et tous se tinrent au
+garde à vous.
+
+--Attention!
+
+--Partez!
+
+Soixante paires de mains se dégantèrent, autant de mocassins
+s’affermirent dans la neige.
+
+Ils s’élancèrent dans l’espace libre, le long des quatre côtés, plantant
+leurs fiches à chaque coin, et, de là, ils se dirigèrent vers le milieu,
+où les deux jalons centraux devaient être placés. Puis ils bondirent
+vers leurs traîneaux qui les attendaient sur le lit gelé du cours d’eau.
+Un bruit et un mouvement infernal éclatèrent. Des traîneaux entrèrent en
+collision, des attelages s’entremêlèrent, le pelage hérissé, les crocs
+grinçants. La rivière étroite était obstruée par cette masse
+grouillante. Du manche, aussi bien que de la courroie, des coups de
+fouet tombèrent indistinctement sur les hommes et sur les bêtes. Et pour
+compliquer les choses, chaque concurrent avait à sa suite une escouade
+de camarades empressés à le sortir de la cohue. Mais un par un, et à
+force de lutter, les traîneaux arrivèrent à se dégager, puis disparurent
+brusquement dans les ténèbres des rives surplombantes.
+
+Jack Harrington avait prévu cette bousculade et attendu près de son
+traîneau qu’elle eût pris fin. Louis Savoy, conscient de la supériorité
+de son rival pour conduire les chiens, avait suivi son exemple, et il
+attendait, lui aussi.
+
+Les bruits de la horde s’affaiblissaient dans le lointain quand ils se
+décidèrent à prendre la piste. Ce ne fut qu’après un trajet d’une
+dizaine de milles, en descendant le Bonanza, qu’ils la rejoignirent,
+glissant en file, mais se tenant de près. On n’entendait presque plus de
+bruit, et il n’y avait guère de chance de gagner de l’avance sur cette
+partie du trajet.
+
+Les traîneaux mesuraient, d’un patin à l’autre, seize pouces, la piste
+n’était large que de dix-huit; mais la circulation y avait creusé de
+profondes ornières.
+
+De chaque côté s’étendait une couche cristalline de neige molle. Si un
+homme avait essayé d’y faire passer son attelage, les chiens s’y
+seraient enfoncés jusqu’au ventre et n’auraient plus avancé qu’à
+l’allure d’un escargot. Les hommes ne pouvaient donc que se tenir à côté
+de leurs traîneaux bondissants et attendre.
+
+Rien ne fut changé à leur position réciproque le long des quinze milles
+de descente du Bonanza, puis du Klondike jusqu’à Dawson; à cet endroit,
+ils rencontreraient le Yukon, où les attendaient les premiers relais.
+Mais Harrington et Savoy, quittes à crever leurs premiers attelages,
+avaient placé leurs relais à une couple de milles plus loin que les
+autres. Dans la confusion causée par l’échange des traîneaux, ils
+dépassèrent une bonne moitié des concurrents. Ils n’en avaient plus
+qu’une trentaine devant eux, quand ils s’élancèrent sur la large
+poitrine du Yukon. C’était la partie la plus critique du parcours.
+
+Lors de la prise du fleuve en automne, l’eau était restée libre sur la
+longueur d’un mille entre deux immenses barrières de glace. Cette voie
+ne s’était gelée que tout récemment, par suite de la rapidité du
+courant. A présent, elle était unie, dure et glissante comme le parquet
+d’une salle de danse. Dès qu’ils entrèrent en contact avec ce miroir de
+glace, Harrington se mit sur les genoux, se cramponnant d’une main,
+tandis qu’il faisait claquer sauvagement son fouet sur les chiens, et
+retentir à leurs oreilles de terribles imprécations. Les attelages
+dévalèrent sur la surface lisse, à toute allure. Mais dans tout le Nord
+on n’en trouvait pas deux comme Harrington pour enlever un attelage. Dès
+le début, il fut en tête, et Louis Savoy, emboîtant le pas, se colla
+désespérément derrière lui, ses chiens conducteurs touchant le traîneau
+de son rival.
+
+Ils avaient parcouru la moitié de la surface glissante, lorsque leurs
+relais se précipitèrent de la rive au-devant d’eux. Mais Harrington ne
+ralentit pas sa course pour cela. A l’instant précis où le nouveau
+traîneau fut à sa hauteur, il sauta dessus et se mit à crier en pressant
+l’allure des chiens tout frais. L’autre conducteur se laissa glisser
+comme il put du véhicule en marche. Savoy agit de même avec son propre
+relais, et les deux attelages abandonnés, privés de direction, entrèrent
+en collision avec ceux qui les suivaient. Un pêle-mêle inextricable
+s’ensuivit.
+
+Harrington menait un train endiablé, et Savoy le serrait de près.
+Parvenus près de la berge, ils furent de niveau avec le traîneau de
+tête, et les premiers à aborder la piste étroite entre ses talus de
+neige molle. Dawson, admirant ce spectacle sous la clarté de l’aurore
+boréale, jura que c’était du beau travail.
+
+Les hommes ne peuvent endurer longtemps sans feu, ou sans se livrer à un
+exercice violent, un froid de soixante degrés au-dessous de zéro.
+Harrington et Savoy se conformèrent donc à la vieille coutume du Nord.
+Sautant de leurs traîneaux, guides en main, ils couraient derrière pour
+rétablir la circulation du sang et se réchauffer, puis remontaient
+jusqu’à ce que le froid les eût saisis de nouveau.
+
+Ce fut ainsi qu’ils couvrirent les deuxième et troisième relais. A
+plusieurs reprises, sur la glace unie, Savoy stimula les chiens, mais ne
+put réussir à dépasser son rival.
+
+Dans une file s’égrenant sur une longueur de cinq milles derrière eux,
+les autres coureurs s’évertuaient à les rattraper, mais en vain, car à
+Louis Savoy seul était dévolu l’honneur de se maintenir à l’allure
+vertigineuse de Jack Harrington.
+
+Quand ils abordèrent l’étape des soixante-quinze milles, Lon Mac Fane
+les frôla comme un éclair. Croc-de-Loup, en tête des chiens, attira le
+regard d’Harrington. D’avance il était sûr de la victoire. Il n’existait
+pas dans tout le Nord un attelage qui pût le dépasser sur ces derniers
+vingt-cinq milles. Et lorsque Savoy aperçut Croc-de-Loup à la tête de
+l’attelage de son adversaire, il sentit que la course était perdue pour
+lui et il jura entre ses dents. Mais il s’accrocha malgré tout à la
+piste fumante de l’autre, tentant sa chance jusqu’au bout. Et tandis
+qu’ils poursuivaient leur route, cahotés sous les lueurs de l’aube qui
+se levait vers le Sud-Est, ils méditèrent, l’un avec allégresse, l’autre
+la mort dans l’âme, sur la conduite de Joy Molineau.
+
+ * * * * *
+
+Tout Forty-Mile avait quitté de bonne heure les lits de fourrures pour
+se rassembler sur le bord de la piste. De là, on découvrait le
+Haut-Yukon jusqu’à sa première courbe à plusieurs milles de distance.
+
+De là aussi, on pouvait voir sur l’autre rive Fort-Cudahy, but de la
+course, où le commissaire de l’or attendait avec impatience. Joy
+Molineau s’était placée à une certaine distance de la piste, mais, en
+cette circonstance, les gens de Forty-Mile s’écartèrent pour ne pas
+gêner sa vue. Aussi, l’espace qui la séparait de l’étroit sentier où
+devaient passer les coureurs restait libre. Des feux avaient été
+construits autour desquels les hommes risquaient leur poudre et leurs
+chiens dans des paris où la forte cote était pour Croc-de-Loup.
+
+--Les voilà! glapit un jeune Indien, perché sur la cime d’un pin.
+
+Du haut du Yukon, on vit se détacher sur la neige un point noir, suivi
+de près par un second. A mesure qu’ils grossissaient, d’autres
+apparaissaient, mais à une distance appréciable en arrière. Peu à peu,
+ils se transformèrent en chiens et en traîneaux, sur lesquels des hommes
+étaient étendus à plat ventre.
+
+--C’est Croc-de-Loup qui conduit! murmura le lieutenant de police à Joy.
+
+Elle répondit par un sourire qui trahissait son émoi.
+
+--Dix contre un sur Harrington! cria le roi du Creek du Bouleau, en
+produisant son sac à or.
+
+--La Reine vous paie-t-elle cher? s’enquit Joy.
+
+Le lieutenant hocha la tête.
+
+--Vous avez bien tout de même un peu de poudre d’or, hein? Combien?
+continua-t-elle.
+
+Il montra son sac. Elle l’évalua d’un coup d’œil rapide.
+
+--Mettons deux cents. Bien! Maintenant, je vous... comment appelez-vous
+ça?... je vous donne le tuyau. Couvrez le pari.
+
+Joy eut un sourire énigmatique.
+
+Le lieutenant réfléchissait, le regard errant sur la piste.
+
+Les deux concurrents, à demi relevés, se jetaient sur leurs genoux et
+fouettaient leurs chiens à tour de bras.
+
+Harrington venait en tête.
+
+--Dix contre un sur Harrington! brailla le roi du Creek du Bouleau,
+brandissant son sac devant le visage du lieutenant.
+
+--Couvrez le pari! insista Joy.
+
+Il obéit avec un haussement d’épaules pour indiquer qu’il se rendait,
+non aux conseils de sa propre raison, mais uniquement pour être agréable
+à la jeune fille. Joy lui fit signe de la tête de se rassurer.
+
+Tout bruit avait cessé.
+
+Les hommes avaient suspendu leurs paris.
+
+Zigzaguant, roulant, tanguant comme des bateaux chassés par le vent, les
+traîneaux arrivaient à toute allure. Derrière celui de Harrington, Louis
+Savoy maintenait toujours son chien conducteur, mais l’expression de son
+visage ne reflétait aucun espoir. Harrington pinçait les lèvres, ne
+regardait ni à droite ni à gauche.
+
+Ses chiens bondissaient dans un rythme parfait, avec précision, rasant
+la piste, et Croc-de-Loup, la tête basse, les yeux au sol, geignait
+doucement, entraînant ses camarades dans un élan magnifique.
+
+Tout Forty-Mile retenait son souffle. On n’entendait que le crissement
+des patins et le claquement des fouets.
+
+A cet instant la voix claire de Joy Molineau retentit dans l’air.
+
+--Aï! Ya! Croc-de-Loup! Croc-de-Loup!
+
+Croc-de-Loup entendit. Il quitta brusquement la piste et s’avança droit
+sur sa maîtresse. Tout l’attelage le suivit. Le traîneau resta en
+équilibre pendant un instant sur un seul patin, puis bascula Harrington
+dans la neige.
+
+Savoy, filant comme l’éclair, le dépassa. Harrington, se relevant, le
+vit glisser sur la rivière dans la direction du commissaire de l’or, et
+il entendit parfaitement ce que Joy Molineau disait au lieutenant.
+
+--Ah! il a bien travaillé! expliquait-elle. Il a... Comment dites-vous
+ça?... mené le train. C’est cela même, il a bien mené le train.
+
+
+
+
+A L’HOMME SUR LA PISTE
+
+
+--Corse-le bien!
+
+--Mais dis donc, Kid, est-ce qu’il ne sera pas un peu trop fort? Du
+whisky et de l’alcool, c’est déjà pas mal; inutile d’y ajouter du
+brandy, de la sauce au poivre et...
+
+--Corse-le bien! te dis-je. Vas-tu m’apprendre à préparer du punch?
+
+Et Malemute Kid eut un sourire satisfait derrière les nuages de vapeur.
+
+--Écoute, mon gars, reprit-il, lorsque tu auras parcouru ce pays aussi
+longtemps que moi, et vécu de crottes de lièvre et de vessies de saumon,
+tu sauras que la Noël ne vient qu’une fois l’an. Et une fête de Noël,
+sans punch, c’est un puits sans minerai.
+
+--Suis ces conseils, et sers-nous quelque chose de fameux! s’écria le
+grand Jim Belden.
+
+Il revenait de son _claim_ de Mazy-May pour passer la Noël et il ne
+s’était nourri que de viande d’élan pendant les deux derniers mois.
+
+--Dis-moi, Kid, te souviens-tu du _klooch_[7] que nous avons préparé sur
+le Tanana?
+
+ [7] Boisson fermentée, très forte, d’origine russe.
+
+--Si je m’en souviens! Ah, vous auriez rigolé, les petits, en voyant la
+tribu entière ivre et prête à se battre, tout cela grâce à un peu de
+sucre et de levain adroitement fermentés. Cela se passait avant ton
+temps, continua Malemute Kid, s’adressant à Stanley Prince, jeune
+ingénieur des mines, depuis deux ans dans la contrée. Il n’y avait alors
+pas de femme blanche et Mason voulait épouser Ruth, la fille du chef des
+Tananas, lequel s’opposait à ce mariage, tout comme le reste de la
+tribu. Si c’était fort? Dame, j’y avais employé ma dernière livre de
+sucre. En fait de klooch, je n’ai rien fait de mieux de ma vie. Il
+aurait fallu voir cette poursuite le long du fleuve et du portage!
+
+--Mais la squaw? demanda Louis Savoy, Canadien français de haute taille,
+qui commençait à s’intéresser au récit, ayant entendu parler de cette
+prouesse l’hiver précédent, alors qu’il était à Forty-Mile.
+
+Malemute Kid, né conteur, ne se fit pas prier pour entamer l’histoire
+véridique du Lochivar[8] de la Terre du Nord.
+
+ [8] Héros légendaire de bravoure et de fidélité, chanté par Walter
+ Scott dans son poème _Marmion_.
+
+Plus d’un rude aventurier sentit, en l’écoutant, son cœur se serrer et
+monter en lui de vagues désirs de revoir les pâturages du Sud
+ensoleillés, où la vie promettait quelque chose de plus qu’une lutte
+stérile contre le froid et la mort.
+
+--Ruth, Mason et moi, conclut Malemute Kid, nous atteignîmes le Yukon
+juste après sa première débâcle, et la tribu nous suivait à un quart
+d’heure de marche. C’est ce qui nous sauva, car la seconde débâcle
+rompit les glaces en amont et retarda nos poursuivants. Lorsqu’enfin ils
+arrivèrent à Nuklukyeto, tout le poste était mobilisé pour les recevoir.
+Pour ce qui est du mariage, renseignez-vous auprès du Père Roubeau que
+voici, c’est lui qui a célébré la cérémonie.
+
+Le Jésuite retira sa pipe de ses lèvres, et se contenta d’exprimer sa
+satisfaction par des sourires paternels, cependant que protestants et
+catholiques applaudissaient vigoureusement.
+
+--Bon sang! interrompit Louis Savoy, épris par le côté romanesque du
+récit, _La petite squaw_[9]! Ce brave Mason! Bon sang!
+
+ [9] En français dans le texte.
+
+Lorsque les premiers petits gobelets de punch eurent fait le tour,
+Bettles, surnommé «Boit-sans-Soif», se leva, et entonna sa chanson à
+boire favorite:
+
+ J’ai vu les professeurs d’école du dimanche
+ S’ingurgiter, sans embarras,
+ La tisane de sassafras.
+ Sait-on jamais le nom de ce qu’on boit ou mange?
+ Peut-être sous ce nom on leur avait vendu
+ Le jus enivrant du fruit défendu!
+
+et le chœur bachique répétait:
+
+ Peut-être sous ce nom on leur avait vendu
+ Le jus enivrant du fruit défendu!
+
+L’effrayante mixture de Malemute Kid accomplissait son œuvre. Les hommes
+des camps et des pistes se détendaient sous sa chaleur bienfaisante, et
+les rires, les chansons et les contes d’aventures lointaines circulaient
+à la ronde.
+
+Citoyens d’une douzaine de nations différentes, ils buvaient à la santé
+de chacun et de tous: l’Anglais, Prince, en l’honneur de l’«Oncle Sam,
+le précoce enfant du Nouveau-Monde», le Yankee Bettles trinquait à la
+santé du «Roi, Dieu le bénisse...»
+
+Alors, Malemute Kid se leva, gobelet en main, et regarda la fenêtre de
+papier huilé que recouvrait une couche de givre d’au moins trois pouces.
+Puis il dit:
+
+ --_A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la piste!
+ Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et
+ ses allumettes toujours prendre!_
+
+ * * * * *
+
+Clic! Clac! Ils reconnurent le cinglement familier du fouet des chiens,
+le hurlement plaintif des _Malemutes_[10] et le crissement d’un traîneau
+qui s’approchait de la cabane.
+
+ [10] Race de chiens esquimaux.
+
+La conversation languit, et ils attendirent.
+
+--Ce doit être un ancien! Il s’occupe de ses chiens avant de songer à
+lui-même, murmura Malemute Kid à Prince, pendant qu’ils écoutaient les
+claquements des mâchoires et les grognements tantôt furieux, tantôt
+douloureux des chiens-loups. Leurs oreilles exercées devinaient que le
+nouveau-venu repoussait leurs propres bêtes pour donner à manger aux
+siennes.
+
+Bientôt, le coup attendu résonna contre la porte, sec et confiant, et
+l’homme pénétra.
+
+Ébloui par la lumière, il s’arrêta un moment sur le seuil, et tous
+purent le dévisager.
+
+C’était un beau type d’homme, très pittoresque dans son accoutrement
+arctique de laine et de fourrures. Il avait six pieds et deux ou trois
+pouces de haut, les épaules carrées et la poitrine large. L’air glacial
+avait rendu luisant et rose son visage rasé et, avec ses longs cils et
+ses sourcils blancs de givre, les rabats de son énorme casquette en peau
+de loup négligemment relevés, on eût dit le roi des frimas, émergeant
+des ténèbres.
+
+Une ceinture à grains maintenait, sur son vêtement imperméable, deux
+grands revolvers Colt et un couteau de chasse; il portait, en plus de
+l’indispensable fouet, un fusil «sans fumée» du plus fort calibre et du
+dernier modèle.
+
+Lorsqu’il s’avança, les autres purent voir, malgré la fermeté et
+l’élasticité de sa démarche, qu’il était terrassé par la fatigue.
+
+Un silence embarrassant s’était produit, mais sa cordiale salutation de:
+«Amusez-vous bien, les gars!» les mit aussitôt à l’aise et, l’instant
+d’après, Malemute Kid et l’étranger échangeaient une poignée de mains.
+Sans jamais s’être rencontrés, ils avaient entendu parler l’un de
+l’autre, et ils s’étaient reconnus.
+
+Une présentation générale eut lieu et on lui fit accepter de force un
+cruchon de punch, sans lui laisser le temps d’expliquer le but de sa
+course.
+
+--Depuis combien de temps est passé ce traîneau en forme de panier, avec
+trois hommes et huit chiens? demanda-t-il.
+
+--Il y a juste deux jours. Tu les poursuis?
+
+--Oui, c’est mon attelage. Ils me l’ont enlevé à mon nez, les bandits!
+J’ai déjà gagné deux jours sur eux, et les rattraperai dans la prochaine
+étape.
+
+--Tu crois qu’ils feront de la résistance? demanda Belden, afin
+d’entretenir la conversation, car Malemute Kid avait posé la cafetière
+sur le feu et s’occupait activement à faire frire du lard et de la
+viande d’élan.
+
+Le nouveau-venu, pour toute réponse, fit claquer sa main sur ses
+revolvers.
+
+--Quand as-tu quitté Dawson?
+
+--A midi.
+
+--Hier, naturellement?
+
+--Aujourd’hui même.
+
+Il était juste minuit. Un murmure de surprise fit le tour de
+l’auditoire, et il y avait de quoi: on ne voit pas tous les jours un
+homme qui vient de parcourir, pendant douze heures d’affilée,
+soixante-quinze milles de piste rugueuse sur le fleuve.
+
+La conversation dévia bientôt et roula sur les aventures de jeunesse de
+tous ces nomades.
+
+Tandis que l’étranger dévorait le grossier repas, Malemute Kid scrutait
+attentivement son visage, dont il ne tarda pas à découvrir la beauté et
+qui reflétait l’honnêteté et la franchise. Il le trouva tout de suite à
+son goût. Ses traits, jeunes encore, avaient été profondément creusés
+par les privations et la fatigue. Bien que vifs quand il parlait, et
+doux lorsqu’il se taisait, ses yeux bleus conservaient cette lueur
+d’acier qui éclate dans l’action et particulièrement dans l’imprévu. La
+mâchoire solide, le menton carré, dénotaient une opiniâtreté et une
+indépendance farouches. Il joignait à ses qualités de bravoure une
+certaine douceur et un léger sentiment de féminité qui trahissaient sa
+nature sensible.
+
+ * * * * *
+
+--Et voici comment ma vieille et moi nous nous sommes mariés, dit Belden
+qui venait de raconter l’histoire captivante de ses fiançailles.
+
+--Nous voilà, père, dit Sal.
+
+--Va-t’en au diable! répondit son père. Puis, s’adressant à moi:
+
+--Jim, fais voir que tu as le cœur bien placé. Je voudrais qu’une bonne
+partie de ce terrain de quarante acres soit labouré avant le dîner.
+
+Se tournant vers elle, il ajouta:
+
+--Et toi, Sal, va faire ta vaisselle!
+
+Ah! si j’étais heureux! Mais il m’aperçut encore là et s’écria:
+
+--Eh bien, Jim?
+
+--Vous pouvez croire que j’ai filé aussitôt vers l’écurie...
+
+--As-tu des gosses qui t’attendent aux États? demanda l’étranger.
+
+--Non. Sal est morte avant d’en avoir eu. Voilà pourquoi je me trouve
+ici.
+
+Belden, distraitement, se mit en devoir de rallumer sa pipe non éteinte,
+et dit, comme pour changer de sujet:
+
+--Et toi, étranger, es-tu marié?
+
+Pour toute réponse, celui-ci ouvrit sa montre, la détacha de la
+bandelette de cuir qui lui servait de chaîne, et la passa à la ronde.
+Belden saisit la lampe à huile, examina l’intérieur du boîtier d’un air
+connaisseur, puis, laissant échapper à voix basse un juron d’admiration,
+il tendit la montre à Louis Savoy. Après de nombreuses exclamations, il
+la présenta à Prince, et l’on put remarquer que ses mains tremblaient et
+que ses yeux prenaient une expression particulièrement tendre. Et les
+mains calleuses se repassaient la photographie d’une femme, d’un type
+cher à ce genre d’hommes, pressant un enfant contre sa poitrine.
+
+Ceux qui n’avaient pas encore vu cette merveille étaient dévorés de
+curiosité. Ceux qui l’avaient vue se taisaient et devenaient songeurs.
+Il leur était indifférent d’affronter la morsure de la faim, la griffe
+du scorbut ou la mort soudaine sous la terre ou sous l’eau, mais l’image
+d’une femme inconnue et d’un enfant suffisait à les émouvoir.
+
+--Je n’ai jamais vu le gosse. C’est un garçon... et il a deux ans, dit
+l’étranger en reprenant possession de son trésor. Ses yeux restèrent
+fixes sur le portrait un long moment, puis il fit claquer le boîtier et
+se détourna, mais pas assez vite pour cacher les larmes prêtes à
+jaillir.
+
+Malemute Kid le guida vers une couchette en le priant de s’y reposer.
+
+--Tu m’appelleras à quatre heures précises. N’y manque pas!
+
+Ce furent ses dernières paroles. Il était si accablé par le sommeil
+qu’aussitôt couché il se mit à ronfler.
+
+--Par Jupiter! Il a du cran ce gars-là! conclut Prince. Trois heures de
+sommeil après une course de soixante-quinze mille avec les chiens, et
+puis reprendre la piste! Tu le connais Kid?
+
+--C’est Jack Westondale. Il est venu dans le pays il y a trois ans. Il
+est connu pour travailler comme un cheval et avoir contre lui toutes les
+déveines. Jusqu’ici je ne l’avais jamais rencontré, mais Sitka Charley
+m’en a parlé.
+
+«C’est dur, pour un homme ayant comme lui une jeune et belle femme, de
+venir gâcher sa vie dans un trou abandonné de Dieu où les années
+comptent double.
+
+«Son défaut, c’est de pousser trop loin le courage et la ténacité. Par
+deux fois il a fait fortune dans les claims et par deux fois il a tout
+perdu.»
+
+Ici la conversation fut interrompue par le vacarme de Bettles, car
+l’effet produit par l’étranger commençait à se dissiper et bientôt les
+mornes années d’une nourriture toujours la même et d’un labeur épuisant
+furent oubliées dans une gaîté bruyante à laquelle, seul, Malemute Kid
+semblait réfractaire. Il jetait à chaque instant des regards anxieux sur
+sa montre. Soudain, il mit son bonnet en peau de castor et ses moufles,
+sortit de la cabane et alla fouiller dans la cache.
+
+Brûlant d’impatience, il secoua son hôte quinze minutes avant l’heure
+convenue.
+
+Le jeune géant se réveilla tout ankylosé et il fallut le frictionner
+vigoureusement pour le remettre sur pieds. Il sortit avec peine de la
+cabane et trouva ses chiens harnachés et tout prêts pour le départ.
+
+Les hommes lui souhaitèrent bonne chance et une prompte arrivée, tandis
+que le Père Roubeau, après l’avoir béni, rentra en toute hâte, suivi des
+autres. Bien leur en prit, car il est dangereux d’affronter
+soixante-quinze degrés au-dessous de zéro les mains et les oreilles
+découvertes.
+
+Malemute Kid l’accompagna jusqu’à la piste principale. Arrivé là, il lui
+serra cordialement la main et lui fit des recommandations.
+
+--Tu trouveras cent livres d’œufs de saumon sur le traîneau, dit-il.
+Cela procurera autant de force à tes chiens que cent cinquante livres de
+poissons. Tu ne pourras pas te réapprovisionner à Pelly, comme tu
+comptais sans doute le faire.
+
+L’étranger sursauta et une lueur de surprise traversa ses yeux, mais il
+laissa parler l’autre.
+
+--Impossible d’obtenir une once de nourriture, soit pour hommes soit
+pour chiens, avant d’atteindre Five Fingers, et nous en sommes au moins
+à deux cents milles. Méfie-toi de l’eau libre, sur le fleuve Thirty Mile
+et n’oublie pas de suivre le raccourci au-dessus du lac Le Barge.
+
+--Comment es-tu parvenu à savoir? La nouvelle ne m’a certainement pas
+précédé?
+
+--Je ne sais rien et, qui plus est, je ne veux rien savoir. Mais le
+traîneau que tu pourchasses ne t’a jamais appartenu. Sitka Charley l’a
+vendu au printemps dernier. Il m’a parlé de toi comme d’un type loyal et
+je le crois. J’ai vu ton visage, il me revient, et j’ai vu... Aussi,
+grand Dieu!... file vers l’eau salée, vers ta femme et...
+
+Là-dessus, Kid retira ses moufles et sortit son sac.
+
+--Non, je n’en ai pas besoin! et les larmes se gelaient sur les joues de
+l’homme pendant qu’il étreignait convulsivement la main de Malemute Kid.
+
+--Alors, ne ménage pas les chiens, coupe les traits aussitôt qu’ils
+viendront à tomber; achètes-en et considère-les à bon marché à dix
+dollars la livre. Tu peux en avoir à Five Fingers, Little Salmon et sur
+l’Hootalinqua. Prends garde d’avoir les pieds mouillés! cria-t-il comme
+conseil d’adieu. Continue à marcher jusqu’à vingt-cinq degrés au-dessous
+de zéro, mais, si la température baisse, construis un feu et change de
+bas.
+
+Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’un tintement de clochettes
+annonçait de nouveaux arrivants. La porte s’ouvrit et un homme de la
+police montée du territoire Nord-Ouest entra, suivi de deux métis
+conducteurs de chiens.
+
+Tout comme Westondale, ils étaient armés jusqu’aux dents et paraissaient
+exténués. Les métis, habitués dès l’enfance à la piste, pouvaient
+supporter facilement la fatigue. Mais le jeune policier était à bout de
+forces. Pourtant, la ténacité de sa race le rivait à la tâche qu’il
+avait entreprise, et il s’y tiendrait jusqu’à ce qu’il tombât sur place.
+
+--Quand Westondale est-il reparti? demanda-t-il. Il s’est arrêté ici,
+n’est-ce pas?
+
+Cette question était superflue, car les traces laissées dans la neige ne
+parlaient que trop.
+
+Malemute Kid ayant fait un signe de l’œil à Belden, celui-ci, prenant le
+vent, répondit évasivement.
+
+--Il n’est pas près de revenir.
+
+--Allons, l’homme, parle! ordonna le policier.
+
+--Vous n’avez pas l’air de vouloir le lâcher, à ce que je vois. Se
+serait-il battu sur la route de Dawson?
+
+--Il a refait Harry Mac Farland de quarante mille dollars et échangé
+cette somme au _P. C. Store_ contre un chèque sur Seattle. Qui donc
+l’empêchera de l’encaisser si nous n’arrivons pas à le rattraper? Quand
+est-il parti?
+
+Les hommes ne paraissaient porter aucun intérêt à cette histoire, car
+l’attitude de Malemute Kid avait dicté leur conduite, et le jeune
+officier ne rencontrait que des visages indifférents autour de lui.
+
+S’avançant vers Prince, il lui posa la même question. Celui-ci, après
+avoir examiné la physionomie franche et honnête de son compatriote, lui
+fournit à regret de vagues détails sur l’état de la piste.
+
+Le policier s’adressa alors au Père Roubeau qui, lui, ne pouvait mentir.
+
+Il y a un quart d’heure, répondit le prêtre, mais il a dormi trois
+heures, ainsi que ses chiens.
+
+--Un quart d’heure d’avance, et il s’est reposé. Mon Dieu!
+
+Le pauvre diable recula de quelques pas en chancelant, à moitié évanoui
+de fatigue et de découragement, et marmotta des phrases où il était
+question du trajet de Dawson en dix heures et de chiens épuisés.
+
+Malemute Kid lui fit prendre presque de force un cruchon de punch;
+ensuite l’homme se dirigea vers la porte et ordonna aux conducteurs de
+continuer leur route. Mais la chaleur et l’espoir du repos étaient trop
+tentants et ils élevèrent de vigoureuses protestations.
+
+Kid, comprenant leur patois français, suivait leur conversation avec
+anxiété.
+
+Ils juraient que les chiens étaient rendus, qu’ils seraient obligés
+d’abattre Siwash et Babette avant d’avoir couvert le premier mille, que
+les autres chiens étaient dans un état aussi piteux; et qu’il serait
+préférable pour tout le monde de faire une halte.
+
+--Voulez-vous me prêter cinq chiens? demanda l’officier en se tournant
+vers Malemute Kid.
+
+Kid secoua la tête négativement.
+
+--Je vous signerai un chèque sur le Capitaine Constantine, pour cinq
+mille dollars; voilà mes papiers, je suis autorisé à tirer sur lui à ma
+propre discrétion.
+
+Le même refus silencieux lui répondit.
+
+--Dans ce cas, je les réquisitionne au nom du Roi.
+
+Kid sourit d’un air narquois, jeta un coup d’œil sur son arsenal bien
+garni, et l’Anglais, se rendant compte de son impuissance, se disposa à
+sortir. Mais les conducteurs continuant de protester, il se tourna
+brusquement de leur côté et les traita de femmes et de chiens.
+
+Le visage basané du plus âgé des métis s’empourpra de colère. Il se leva
+et se promit, sans ménager ses termes, de faire voyager son chef jusqu’à
+ce que ses jambes l’abandonnent et déclara qu’il serait alors enchanté
+de le planter là, dans la neige.
+
+Le jeune officier,--et ce geste exigeait toute sa volonté,--marcha d’un
+pas régulier vers la porte, affectant une force physique qu’il était
+loin de posséder. Tous s’en rendaient compte, et appréciaient son
+orgueilleux effort; il est vrai qu’il ne pouvait dissimuler les
+contractions de douleur qui crispaient son visage.
+
+Les chiens, couverts de givre, étaient couchés en rond dans la neige, et
+il fut presque impossible de les faire remettre sur leurs pattes. Les
+pauvres bêtes gémissaient de souffrance sous les coups cinglants du
+fouet, car les conducteurs étaient furieux et sans pitié; lorsqu’ils
+eurent dételé Babette, le chien de flèche, ils purent seulement décoller
+le traîneau et reprendre la piste.
+
+ * * * * *
+
+--C’est un sale coquin et un menteur! Bon Dieu! C’est un malhonnête, un
+voleur. Pire qu’un Indien!
+
+Les compagnons de Malemute Kid ne cachaient pas leur colère, d’abord
+pour la façon dont Westondale les avait trompés, et ensuite parce qu’il
+avait violé la morale du Northland, où l’honnêteté est considérée,
+par-dessus tout, comme la qualité maîtresse de l’homme.
+
+--Et dire que, sachant ce qu’il a fait, nous avons prêté la main à un
+tel gredin!
+
+Tous les yeux se tournèrent, accusateurs, vers Malemute Kid, qui venait
+de sortir du coin où il avait installé Babette confortablement et vidait
+en silence le bassin pour une dernière tournée de punch.
+
+--Il fait froid, les gars, la nuit est glaciale!
+
+Tel fut le début inattendu de son plaidoyer.
+
+«Vous avez tous été sur la piste, et vous savez ce que cela veut dire.
+Ne battez pas un chien quand il est par terre. Vous n’avez entendu
+qu’une cloche. Jamais homme plus loyal que Jack Westondale n’a mangé à
+notre gamelle ou partagé notre couverture.
+
+«L’automne dernier, il a donné à Joe Castrell tout ce qu’il avait pu
+gratter, soit quarante mille dollars, pour acheter dans les Dominions.
+Aujourd’hui, il serait millionnaire. Mais tandis qu’il s’était attardé à
+Circle-City, soignant son associé malade du scorbut, qu’est-ce que fait
+mon Castrell? Il va chez Mac Farland, joue plus que le maximum et perd
+tout le sac. On l’a trouvé mort dans la neige le lendemain. Et le pauvre
+Jack avait combiné son plan pour rejoindre, cet hiver, sa femme et
+l’enfant qu’il n’avait jamais vu! Je vous fais remarquer qu’il a pris
+exactement ce que son compagnon avait perdu: quarante mille dollars. Eh
+bien, le voilà parti, qu’allez-vous faire maintenant?»
+
+Kid regarda autour de lui le cercle de ses juges, observa l’expression
+adoucie de leurs physionomies, puis il leva son gobelet et but:
+
+ --_A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la piste!
+ Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et
+ ses allumettes toujours prendre!_
+
+--Que Dieu lui soit propice! Que le bonheur l’accompagne!
+
+--Et que le diable emporte la police montée! conclut Bettles, tandis
+qu’ils reposaient avec fracas leurs tasses vides.
+
+
+
+
+LE DIEU DE SES PÈRES
+
+
+I
+
+De tous côtés s’étendait la forêt primordiale--théâtre des comédies
+bruyantes et des tragédies muettes. La lutte pour l’existence y
+continuait avec toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes
+ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit l’arc-en-ciel,--là
+en plein cœur de cette région--et l’or yankee n’avait pas encore acheté
+ce vaste domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore les flancs du
+troupeau des caribous, choisissant les plus faibles, ou les femelles
+prêtes à mettre bas, pour les terrasser avec la même cruauté qu’avaient
+montrée les milliers de générations précédentes. Les indigènes
+clairsemés reconnaissaient toujours l’autorité de leurs chefs et de
+leurs docteurs, exorcisaient les esprits malfaisants, brûlaient les
+sorciers, se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs ennemis
+avec un solide estomac dont leur appétit était la meilleure preuve.
+
+Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre.
+
+Déjà, par des routes inconnues, à travers des étendues sauvages,
+apparaissaient les précurseurs de l’acier, hommes indomptables, aux
+visages blonds, aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse
+activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans un but déterminé,
+isolés ou par petits groupes de deux ou trois, ils arrivaient, se
+battaient et se faisaient tuer, ou bien poursuivaient leur route pour
+aller on ne savait où.
+
+Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs rassemblaient leurs
+guerriers, la pierre s’entrechoquait avec l’acier, mais sans grands
+résultats. Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les blancs
+s’infiltraient à travers les forêts obscures et les passes des
+montagnes, affrontaient les rapides dans des pirogues d’écorce, ou
+frayaient avec leurs mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils
+appartenaient à une grande race, et nombreuses étaient leurs mères. Mais
+les indigènes couverts de fourrures du Northland avaient encore à
+l’apprendre. De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à son dernier
+souffle et meurt sous la froide lumière de l’aurore boréale, de même ses
+frères luttent et périssent dans les sables ardents et les jungles
+ténébreuses, comme ils continueront à le faire sans trêve aucune,
+jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de leur race soit accomplie.
+
+ * * * * *
+
+Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté du Nord, une lueur
+rose-pâle vers l’Ouest, et plus accentuée vers l’Est, indiquait la
+course invisible du soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si
+rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas de nuit; les jours
+se rejoignaient dans un mélange difficilement perceptible de deux orbes
+solaires. Un pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit, tandis
+qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine voix.
+
+D’une île située en plein courant du Yukon, une colonne d’oiseaux
+sauvages vociférait en discussions interminables, et un plongeon, sur
+une des berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui répondait de
+son rire moqueur.
+
+Au premier plan, accotées au rivage d’une anse tranquille, des pirogues
+d’écorce de bouleau étaient alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux
+à pointe d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux cordes de
+cuir, et de simples nasses en forme de paniers annonçaient la montée du
+saumon dans le courant boueux du fleuve.
+
+De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux et des claies à
+poissons, s’élevaient les voix multiples de la tribu des pêcheurs. Les
+jeunes gens plaisantaient entre eux, ou contaient fleurette aux filles;
+les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité le but de leur
+existence, étaient tenues à l’écart et jacassaient en tressant des
+câbles avec les racines vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles
+leurs enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se roulaient dans
+la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups au poil fauve.
+
+Sur un des côtés du camp principal, et nettement séparées de celui-ci,
+s’élevaient deux tentes. C’était le campement d’un blanc et, à défaut
+d’autre indice, le choix même de son emplacement en eût été une preuve
+convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis? Il commandait d’une
+centaine de mètres le quartier indien; pour se défendre, il était maître
+de la crête et de l’espace libre; en cas de défaite, il pouvait enfin
+fuir par la pente rapide d’une vingtaine de mètres, qui descendait vers
+les pirogues.
+
+D’une des tentes venaient les cris perçants d’un enfant malade et le
+chant monotone de sa mère qui le berçait. Dehors, près d’un feu couvant
+sous la cendre, deux hommes conversaient.
+
+--Eh bien! oui! J’aime l’Église comme un bon fils. A un tel point que
+mes jours se sont passés à la fuir et mes nuits à rêver au moyen de
+transiger avec elle. Écoute!
+
+La voix du métis s’éleva en un grondement de colère.
+
+--Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était blanc, aussi blanc que
+toi. Mais tu es un Yankee, et lui était Anglais, et le fils d’un
+gentleman. Quant à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté
+en moi un rude gaillard; il fallait y regarder à deux fois pour
+reconnaître quel sang coulait dans mes veines, car je vivais avec les
+blancs, leur égal, et le cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il
+arriva qu’une vierge--une blanche--me regarda d’un œil bienveillant. Son
+père possédait de vastes territoires et de nombreux chevaux. Il occupait
+une haute situation parmi les siens et il était Français par le sang.
+
+Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle voulait, et après
+maintes discussions il entra dans une violente colère en constatant que
+ses discours ne retardaient en rien les événements.
+
+Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu après, nous nous
+présentions devant le pasteur. Son père nous y avait devancés avec des
+paroles fallacieuses, des promesses mensongères, que sais-je, enfin? Si
+bien que le pasteur prit un air digne et refusa de nous unir.
+
+De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait refusé sa bénédiction,
+aujourd’hui encore elle me déniait le droit de me marier, et allait
+rougir mes mains du sang des hommes. Eh bien! vois-tu maintenant si j’ai
+des raisons d’aimer l’Église?
+
+Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque. Puis la jeune
+fille et moi nous partîmes sur de rapides chevaux pour Fort Pierre, où
+il y avait un ministre plein de bonté. Mais son père, ses frères et
+d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à nos trousses. Nous
+engageâmes un combat, et, sans m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup
+trois cavaliers. Les autres renoncèrent à la poursuite et gagnèrent Fort
+Pierre.
+
+Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée des collines et des
+forêts; nous y vécûmes comme mari et femme, sans avoir été unis
+légalement. Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime comme un
+fils!
+
+ * * * * *
+
+Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la bizarrerie des femmes,
+qu’aucun homme ne peut comprendre. Son père tomba de sa selle et les
+chevaux qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune femme et moi
+fûmes témoins de la scène, qui se serait effacée aisément de mon esprit
+si elle n’avait hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la paix
+du soir, après cette journée de la chasse à l’homme, la vision se dressa
+entre nous; de même dans le silence des nuits, quand nous étions
+allongés sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire qu’une,
+l’hallucination ne nous quittait pas. Ma femme n’en parlait jamais, mais
+le fantôme venait s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre
+nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait alors de toute
+sa hauteur et s’imposait à un tel point que je parvenais à le sentir
+moi-même dans le regard apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa
+respiration.
+
+A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je revins alors parmi le
+peuple de ma mère pour que l’enfant pût grandir entourée d’affection.
+Mais hélas, mes mains étaient rougies du sang des hommes--écoute-moi
+bien--par la faute de l’Église. Les cavaliers du Nord se mirent à ma
+recherche, mais le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était
+chef, me cacha et me procura des chevaux et de la nourriture. Puis nous
+partîmes, mon enfant et moi, jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où
+les blancs, peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de questions. Je
+travaillai pour la Compagnie comme chasseur, guide et conducteur de
+chiens jusqu’à ce que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte et
+agréable à regarder.
+
+Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire engendre de
+mauvaises pensées et de perfides actions. Le chef-facteur, homme rude et
+hardi, n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil d’une
+femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue femme à présent. Mère
+de Dieu! Il m’envoya pour un long voyage avec les chiens afin de
+pouvoir... Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur. Elle avait
+la fierté d’une blanche, l’âme virginale, et c’était avant tout une
+honnête femme. Eh bien! elle en mourut.
+
+Le soir de mon retour, après un mois d’absence, il faisait un froid
+cruel et les chiens traînaient la patte quand j’arrivai au Fort. Les
+Indiens et les métis me dévisagèrent en silence et je me sentis envahi
+par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai mot. J’attendis que les
+chiens eussent avalé leur pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le
+faire un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai la voix. Je les
+questionnai sur leur attitude bizarre; ils s’écartèrent de moi dans la
+crainte de ma colère et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin
+je leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame, mot par mot,
+acte par acte, et ils s’étonnèrent de mon sang-froid.
+
+Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis chez le facteur, plus calme
+encore que je ne le suis en le racontant. Pris de peur, il avait appelé
+les métis pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime et l’avaient
+laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé. Alors il s’était réfugié
+chez le pasteur où je le rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci
+devant moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me disant qu’un homme
+courroucé ne devait obliquer ni à droite ni à gauche, mais se diriger
+tout droit vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère paternelle, de
+me livrer passage, mais il me dit que je ne franchirais le seuil de sa
+porte que sur son corps. Puis il m’exhorta à la prière.
+
+--Tu vois, l’Église, toujours l’Église! Naturellement, je passai sur son
+corps et j’envoyai le facteur rejoindre ma pauvre enfant, devant son
+Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des blancs.
+
+Il y eut un grand haro, car la nouvelle avait été transmise au poste
+voisin. Je partis. Je traversai la contrée du Grand-Esclave, descendis
+la vallée du Mackenzie jusqu’à la glace éternelle, franchis les
+Rocheuses Blanches, et une fois passée la grande courbe du Yukon,
+j’arrivai enfin ici. Et depuis lors, tu es le premier homme appartenant
+à la race de mon père que j’aie rencontré. Puisses-tu être le dernier!
+Cette tribu, mon peuple à moi, est composée de gens simples qui m’ont
+élevé aux honneurs. Ma parole constitue leur loi, et leurs prières
+n’agissent que suivant mon bon vouloir, sans quoi je ne les tolérerais
+pas. Quand je parle pour eux, c’est pour moi-même; nous demandons qu’on
+nous laisse en paix, nous n’avons que faire de votre race; si nous vous
+permettions de vous asseoir à nos foyers, bientôt vos églises, vos
+prêtres et vos dieux suivraient--sache-le! Je ferai renier son Dieu à
+tout homme blanc qui entrera dans mon village. Tu es le premier, et je
+te fais grâce. Aussi, vaudrait-il mieux que tu files, et sans tarder.
+
+--Je ne suis pas responsable des méfaits commis par mes frères, répondit
+Hay Stockard en bourrant sa pipe d’un air pensif. Il était quelquefois
+aussi pondéré dans son langage que prompt dans ses actes,--mais
+seulement à l’occasion.
+
+--Je connais tes semblables, répondit l’Indien, et je sais qu’ils sont
+nombreux. C’est toi et les tiens qui frayez la piste. Le reste suivra
+ensuite. Il viendra un temps où ils étendront leur puissance sur le
+pays. Mais je ne verrai pas cela, moi. A ce qu’on m’a dit, ils sont déjà
+aux sources de la Grande-Rivière, et bien loin au Sud se trouvent les
+Russes.
+
+Hay Stockard leva brusquement la tête. C’était là une surprenante
+révélation géographique. Le Poste de la Baie d’Hudson à Fort Yukon
+possédait des données différentes sur le cours du fleuve, d’après
+lesquelles il devait se jeter dans l’Océan Arctique.
+
+--Alors le Yukon se déverse dans la mer de Behring? demanda-t-il.
+
+--Je l’ignore. Mais je sais qu’au Sud il y a des Russes, beaucoup de
+Russes. Peu importe, vas-y toi-même, et renseigne-toi. Tu peux retourner
+vers tes frères, mais tu ne remonteras pas le Koyukuk tant que les
+prêtres et les guerriers m’obéiront. Je te l’ordonne, moi, Baptiste Le
+Rouge, chef de cette tribu, et dont la parole fait loi.
+
+--Et si je refuse de descendre chez les Russes ou de retourner vers mes
+frères?
+
+--Si tu refuses? Eh bien, tu partiras d’un pied léger devant ton Dieu,
+un mauvais Dieu, le Dieu des Blancs.
+
+Le soleil, vers le Nord, montra à l’horizon sa tache sanguinolente.
+
+Baptiste Le Rouge se leva, inclina légèrement la tête, et revint à son
+camp. Tout autour de lui s’étendaient les ombres rougeâtres, et le chant
+des rouges-gorges se faisait entendre.
+
+Hay Stockard tirait les dernières bouffées de sa pipe auprès du feu. Il
+traçait dans les caprices de la fumée et du brasier les sources
+inconnues du Koyukuk, la rivière étrange qui terminait là son cours
+arctique pour mélanger ses eaux aux flots boueux du Yukon.
+
+Quelque part dans la région,--s’il fallait en croire les dernières
+paroles d’un marin naufragé qui avait effectué par terre le terrible
+voyage, et si la fiole de grains d’or que renfermait sa blague prouvait
+quelque chose,--quelque part dans ce palais du froid se cachait la
+grotte aux trésors du Nord, et un gardien des portes, Baptiste Le Rouge,
+métis Anglais, et renégat, en barrait le chemin.
+
+--Bah!
+
+Il éparpilla les cendres et se leva de toute sa hauteur, les bras
+nonchalamment étendus, en contemplant d’un cœur tranquille le Nord qui
+s’embrasait.
+
+
+II
+
+Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait pour manifester sa colère
+les rudes monosyllabes de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les
+yeux des pots et des plats pour suivre son regard qui scrutait
+attentivement le fleuve. C’était une femme de la contrée du Teslin,
+habituée de longue date aux emportements de son mari. Une raquette se
+détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence d’une question de vie
+ou de mort? Elle savait tout de suite de quoi il retournait, rien qu’au
+ton et à l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence qu’il
+convenait de prêter quelque attention à ce qui se passait.
+
+Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient les rayons du soleil
+déclinant vers l’Ouest, traversait diagonalement le courant et se
+dirigeait vers la baie.
+
+Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois hommes pagayaient avec
+des mouvements rythmés et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la
+tête de l’un d’eux, frappa son regard.
+
+--Bill! cria-t-il. Oh, Bill!
+
+Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se glissa en roulant hors
+d’une des tentes, bâilla et se frotta les paupières encore lourdes de
+sommeil. Il aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les yeux.
+
+--Par Mathusalem! C’est ce damné pilote du ciel!
+
+Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa un geste comme pour
+prendre son fusil, puis haussa les épaules.
+
+--Descends-le!--suggéra Bill,--et l’affaire sera réglée tout de suite.
+Si tu ne m’écoutes pas, il va sûrement tout faire rater.
+
+Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en alla, en ordonnant à
+la femme de reprendre ses occupations. Puis il emmena Bill le long du
+rivage.
+
+Les deux Indiens qui occupaient la pirogue l’échouèrent sur le bord de
+la baie tandis que le Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef,
+remontait la berge.
+
+--Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la paix soit avec vous dans la
+grâce du Seigneur!
+
+Ses avances furent accueillies sans enthousiasme et ne reçurent aucune
+réponse.
+
+--Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et philistin. Dans ton cœur
+vit le culte de Mammon, dans ton esprit s’agitent les diables astucieux,
+et dans ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en
+concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage, moi Sturges Owen,
+apôtre du Seigneur, je t’ordonne de te repentir et de rejeter au loin
+tes iniquités.
+
+--Épargnez vos homélies, épargnez-les! répondit Hay Stockard d’un ton
+bourru. Il vous les faudra tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge,
+là-bas. Et il désigna de la main le camp indien d’où le métis, le regard
+rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître les nouveaux venus.
+
+Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre du Seigneur, se planta
+sur le haut de la pente et ordonna à ses hommes d’apporter le campement.
+
+Stockard l’y accompagna.
+
+--Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant par l’épaule et en
+le faisant pirouetter sur lui-même. Est-ce que vous tenez à votre peau?
+
+--Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me borne à travailler dans
+sa vigne.
+
+--Ça va, ça va! Est-ce un poste de martyr que vous cherchez?
+
+--Si c’est sa volonté!
+
+--En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je tiens auparavant à vous
+donner un petit conseil, vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous
+préviens que si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement
+brisée, et non seulement la vôtre, mais celle de vos hommes, celle de
+Bill et celle de ma femme.
+
+--Laquelle est une fille de Belial, et ne révère point la véritable
+Église.
+
+--... Et la mienne propre. Passe encore que vous vous attiriez des
+désagréments, mais nous allons en être les victimes. Si vous vous en
+souvenez, nous avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu me
+rendre compte que vous étiez un brave homme et un crétin. Que vous
+estimiez être votre devoir de combattre le paganisme, c’est fort bien,
+mais au moins apportez quelque discernement dans la manière dont vous
+l’exercez. Cet homme-là, Baptiste le Rouge, n’est pas un Indien; il
+descend de la même souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais
+pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un sens que vous l’êtes
+dans l’autre. Quand vous serez aux prises, vous et lui, l’enfer sera
+déchaîné. Pour ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette
+affaire. Comprenez-vous? Suivez mon conseil, et déguerpissez! En
+descendant le fleuve, vous rencontrerez les Russes. Il y a sûrement des
+prêtres du rite grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf
+jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon et d’où il ne vous
+sera pas difficile de gagner les pays civilisés. Croyez-m’en, fuyez
+aussi vite que Dieu vous le permettra.
+
+--Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile dans sa main se moque
+des machinations des hommes ou du diable, répondit avec fermeté le
+missionnaire. Je verrai ce pécheur et je triompherai de son impiété. Une
+brebis égarée qu’on ramène au bercail est une plus grande victoire que
+la conversion de mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être
+autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors de son voyage à
+Damas pour ramener des chrétiens captifs à Jérusalem. Et la voix du
+Sauveur lui parvint, clamant: «_Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?_»
+Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur et devint par la suite
+un puissant sauveur d’âmes. Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je
+cultive le champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations,
+aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups et aux injures pour l’amour de
+Lui.
+
+--Apportez le petit sac de thé et une bouilloire d’eau, cria-t-il
+aussitôt après à ses rameurs, sans oublier le quartier de caribou et le
+poêlon.
+
+Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui, furent arrivés sur la
+berge, ils tombèrent à genoux, les mains embarrassées, les épaules
+chargées du matériel de campement, et offrirent à Dieu des actions de
+grâces pour leur avoir permis de traverser le désert et d’arriver à bon
+port.
+
+Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un air goguenard et
+désapprobateur. Son esprit pratique ne pouvait en saisir le côté
+romanesque et solennel... Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au
+loin, reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées la jeune
+femme qui avait partagé sa couche sous les étoiles, dans les collines et
+les forêts, et la femme-enfant qui reposait quelque part au bord de la
+morne baie d’Hudson.
+
+
+III
+
+--Que diable, Baptiste! Il ne peut être question de cela, pas un
+instant! Cet homme est un imbécile, et un être inutile dans la création,
+je te l’accorde volontiers. Tu conviendras cependant que je ne peux te
+le livrer ainsi.
+
+Stockard s’arrêta, essayant de traduire par ses paroles les rudes
+convictions morales qu’il sentait dans son cœur.
+
+--Il m’a tourmenté autrefois, Baptiste, et il recommence aujourd’hui; il
+m’a causé toute sorte de tracas, mais ne vois-tu pas qu’il est de ma
+race? un blanc, et... et... Eh bien! je ne pourrais racheter ma vie aux
+dépens de celle d’un autre, fût-il un nègre.
+
+--Qu’à cela ne tienne, répondit Baptiste Le Rouge. Je t’ai fait grâce
+tout à l’heure; maintenant je te donne le choix. Je vais revenir
+accompagné de mes prêtres et de mes guerriers; ou bien je te tuerai, ou
+bien tu renieras ton Dieu. Abandonne-moi ton prêtre et tu pourras partir
+en paix, sinon votre piste se terminera ici. Tout mon peuple est contre
+vous, jusqu’aux enfants. Tu vois: ils ont déjà enlevé vos pirogues.
+
+Il montra le fleuve. Des gamins, tous nus, descendus à la nage au fil de
+l’eau, avaient détaché les pirogues qu’ils lançaient dans le courant.
+Une fois parvenus hors de portée d’un coup de fusil, ils grimpaient
+par-dessus bord, et pagayaient vers le rivage.
+
+--Livre-moi le prêtre et je te les rends. Allons! décide-toi, mais
+réfléchis bien avant de parler.
+
+Stockard hocha la tête. Son regard tomba sur la femme du Teslin qui
+allaitait son fils, et il aurait cédé, si ses yeux n’avaient rencontré
+les hommes qui se tenaient devant lui.
+
+Sturges Owen continuait à pérorer.
+
+--Je n’ai pas peur, dit-il. Le Seigneur me soutient de sa main droite,
+et je suis prêt à me rendre seul au camp du mécréant. Il n’est pas trop
+tard. La foi renverse des montagnes. Même à la onzième heure, je puis
+encore gagner son âme à la Vérité.
+
+--Attrape cette brute de métis et ligote-le, chuchota Bill à l’oreille
+de son chef, tandis que le missionnaire, affalé sur le tapis, discutait
+avec les païens. Prends-le comme otage et assomme-le si les autres
+résistent.
+
+--Non! répondit Stockard. Je lui ai juré qu’il pouvait nous parler sans
+crainte. Ce sont les règles de la guerre, Bill, les règles de la guerre.
+Il a joué franc jeu et ne nous a pas pris en traître. Et puis, que
+diable! mon vieux, je ne peux pas manquer à ma parole.
+
+--Lui aussi tiendra la sienne, sois tranquille.
+
+--Je n’en doute pas, mais je ne supporterai pas qu’un métis se montre
+plus beau joueur que moi. Pourquoi ne pas lui accorder ce qu’il demande?
+Abandonnons-lui le missionnaire et que tout soit dit.
+
+--N... non, répondit Bill en hésitant.
+
+--C’est là que le soulier te blesse, hein?
+
+Bill rougit un peu et laissa tomber la conversation. Le métis attendait
+toujours la décision. Stockard vint à lui.
+
+--Voici ce que j’ai à dire, Baptiste. J’ai traversé ton village tout à
+fait par hasard, en me rendant vers le haut du Koyukuk. Je ne voulais
+faire aucun mal, et mon cœur est encore plein des meilleures intentions.
+Ce prêtre est venu te voir sans que je l’y aie invité. N’eussé-je pas
+été là, il serait venu tout de même. Maintenant qu’il se trouve parmi
+nous, comme il appartient à ma race, mon devoir est de le défendre. Je
+n’y faillirai pas. Mais songes-y, ce ne sera pas un jeu d’enfant. Quand
+tout sera fini, ton village sera vide et silencieux et ta tribu ravagée
+comme par une famine. Nous aurons disparu, il est vrai, mais quand même,
+la fleur de tes guerriers...
+
+--Mais les survivants auront la paix, et la religion des dieux étrangers
+et les paroles de leurs prêtres ne bourdonneront pas dans leurs
+oreilles.
+
+Les deux hommes haussèrent les épaules et se détournèrent chacun de son
+côté. Le métis revint à son propre camp.
+
+Le missionnaire appela ses deux hommes, et ils se mirent en prière.
+
+Stockard et Bill abattirent les quelques pins qui les entouraient et les
+disposèrent en manière de retranchement à hauteur d’homme.
+
+Le bébé s’étant endormi, sa mère le coucha sur un tas de fourrures et
+prêta la main pour fortifier le camp. Trois côtés se trouvaient ainsi
+protégés, la pente rapide empêchant toute attaque par derrière.
+
+Ces préparatifs terminés, les deux hommes parcoururent le terrain
+découvert et le débarrassèrent des broussailles clairsemées çà et là.
+
+Du camp opposé s’élevait le grondement des tambours de guerre et les
+voix des prêtres excitant la colère de leur peuple.
+
+--Le pire est qu’ils vont tous se précipiter sur nous en même temps, dit
+Bill, comme il revenait la hache sur l’épaule.
+
+--Et attendre jusqu’à minuit, au moment où il fait trop noir pour bien
+tirer.
+
+--Alors commençons le bal. Il n’est pas trop tôt.
+
+Bill échangea sa hache pour un fusil et se coucha avec soin sur le sol.
+Un des sorciers, se dressant plus haut que les autres Indiens, se
+détachait distinctement. Il le visa.
+
+--Tout est prêt? demanda-t-il.
+
+Stockard ouvrit la boîte aux munitions, plaça la femme à l’abri pour
+qu’elle pût recharger les armes, et donna le signal.
+
+Le sorcier s’écroula. Il y eut un instant de silence, puis un hurlement
+sauvage et une volée de flèches d’os s’abattit à peu de distance du
+retranchement.
+
+--Je serais content de voir le bougre de près, dit Bill, en remplaçant
+la douille vide. Je jurerais que je l’ai troué juste entre les deux
+yeux.
+
+--Cela n’aura pas suffi! dit Stockard en hochant tristement la tête.
+
+Évidemment, Baptiste avait apaisé les plus belliqueux de ses hommes et,
+au lieu de déclencher une attaque à la grande lumière du jour, le coup
+de fusil avait provoqué une retraite précipitée et les Indiens s’étaient
+retirés du village, hors de la ligne de feu.
+
+Dans l’excitation de sa ferveur de prosélytisme, soutenu par la main de
+Dieu, Sturges Owen se serait aventuré seul dans le camp du mécréant,
+prêt aussi bien au martyre qu’au miracle. Mais, pendant la trêve qui
+s’ensuivit, la fièvre de ses convictions s’éteignit peu à peu et sa
+véritable nature reprit le dessus. La peur physique l’emporta sur
+l’espoir divin, et l’amour de Dieu fut maté par celui de la vie.
+
+Pour lui ce n’était pas une première expérience, ses anciennes
+faiblesses allaient réduire à néant ses sublimes résolutions. Il
+connaissait fort bien ce genre de lutte, où il avait toujours eu le
+dessous. Il se remémorait le jour où ses compagnons, surpris par une
+effroyable débâcle glaciaire, se débattaient comme des fous à coups de
+pagaies contre les premières vagues qui menaçaient de les engloutir. Au
+moment le plus critique, il avait, jouet d’une épouvante bien humaine,
+laissé tomber sa propre rame pour implorer éperdument la pitié de son
+Dieu. Et il en avait été de même en bien d’autres circonstances. Ce sont
+là des souvenirs qu’on n’aime pas à évoquer. Il se sentait humilié de
+constater en lui l’esprit si fort et la chair si faible. Mais l’amour de
+la vie! L’amour de la vie! Il ne pouvait l’extirper de son être. Pour
+cet amour, ses ancêtres obscurs avaient perpétué leur race, et il était
+destiné à la continuer. Son courage,--si on peut employer ce terme,--son
+courage était pétri de fanatisme. Celui de Stockard et de Bill
+s’inspirait d’un idéal aux racines profondes. Ils aimaient la vie autant
+que lui, mais s’attachaient davantage aux traditions de la race. Ils ne
+défiaient pas la mort, mais ils étaient assez braves pour refuser de
+vivre au prix de la honte.
+
+Le missionnaire se dressa soudain, aiguillonné par la soif du sacrifice.
+Il esquissa le geste d’escalader sa barricade pour se rendre à l’autre
+camp, mais se laissa retomber, masse tremblante et gémissante.
+
+--L’homme s’agite et Dieu le mène! Que suis-je pour mépriser ses
+décisions? Avant la création du monde, tout l’avenir était déjà consigné
+au livre de la vie. Ver de terre que je suis, oserai-je en effacer les
+pages? L’esprit doit se soumettre à la volonté divine!
+
+Bill l’empoigna, le planta debout et, sans mot dire, le secoua
+violemment. Puis il le lâcha--paquet de nerfs apeuré--et porta son
+attention sur les deux convertis. Mais ceux-ci, impassibles, procédaient
+avec bonne humeur et diligence aux préparatifs du combat.
+
+Stockard, après un bref conciliabule à voix basse avec la femme du
+Teslin, se tourna vers le missionnaire. Apporte-le ici, ordonna-t-il à
+Bill. Et maintenant, dit-il à Sturges Owen, quand celui-ci eut été
+déposé devant lui, tu vas nous marier et grouille-toi, hein? Et
+s’adressant à Bill, il ajouta en manière d’excuse:
+
+--On ne sait pas comment tout cela peut finir, aussi ai-je pensé mettre
+de l’ordre dans mes affaires.
+
+La femme obéit aux ordres de son seigneur blanc. La cérémonie ne prenait
+pour elle aucune signification. A ses yeux elle était son épouse, et
+cela dès le premier jour de leur rencontre. Les convertis servirent de
+témoins. Bill se tint près du missionnaire et l’aida dans ses
+défaillances de mémoire. Stockard souffla les réponses à la femme et, le
+moment venu, à défaut de mieux, il lui entoura le doigt avec son pouce
+et son index, en guise d’anneau.
+
+--Embrasse la mariée! tonna Bill, et Sturges Owen n’eut pas la force de
+refuser.
+
+--Maintenant, baptise le petit!
+
+--Et dans les règles, hein! ajouta Bill.
+
+--Voilà le bagage qu’il faut pour une nouvelle piste, expliqua le père
+en prenant l’enfant des bras de sa mère.
+
+Stockard se mit à plaisanter.
+
+--Un jour, dit-il, j’étais allé me faire ravitailler aux Cascades. On
+m’avait fourré de tout dans mon sac, sauf du sel. Tant que je vivrai, je
+me rappellerai la fadeur de ces aliments! Si la femme et la môme
+doivent, ce soir, partir pour le grand voyage, au moins seront-ils, eux,
+pourvus de sel pour leur casse-croûte. Entre nous. Bill, tout cela n’est
+que fumisterie, mais si ça n’avance à rien, ça ne peut non plus faire du
+mal.
+
+Une tasse d’eau servit de fonts baptismaux; on emmena l’enfant dans un
+coin bien abrité de la palissade. Les hommes firent du feu et
+préparèrent le repas du soir.
+
+Le soleil, précipitant sa course vers le Nord, s’abaissait graduellement
+à l’horizon où le ciel se teinta de sang. Les ombres s’allongèrent, la
+lumière diminua et, dans les retraites obscures de la forêt, la vie
+s’éteignit peu à peu. Les oiseaux sauvages du fleuve eux-mêmes
+atténuèrent leurs rauques bavardages et renouvelèrent une fois de plus
+leur simulacre de sommeil nocturne.
+
+Seuls, les Indiens accentuaient leur vacarme; les grands tambours de
+guerre tonnaient à qui mieux mieux, et les voix s’élevaient en chants
+sauvages. Mais quand le soleil fut couché, le tumulte cessa. A minuit,
+le silence était complet partout à la ronde. Stockard, agenouillé, jeta
+un coup d’œil par-dessus les troncs d’arbres. A ce moment, l’enfant
+poussa un gémissement, et il sursauta. Lorsque la mère se pencha sur le
+bébé, celui-ci s’était déjà rendormi.
+
+Le calme était profond, incommensurable.
+
+Tout à coup, à plein gosier, les rouges-gorges saluèrent l’aurore de
+leur concert. La nuit était déjà terminée.
+
+Une vague de formes confuses déferla sur le terrain découvert. Les
+flèches commencèrent à siffler, les cordes des arcs à vibrer, et le
+fracas des fusils leur donna la réplique. Un javelot, vigoureusement
+lancé, traversa de part en part la femme du Teslin, penchée sur son
+petit. Une flèche perdue pénétra par un interstice des troncs d’arbres
+et alla se planter dans le bras du missionnaire.
+
+Il ne fallait pas songer à arrêter la ruée. Les cadavres des Indiens
+s’amoncelaient, mais les survivants continuaient d’avancer et venaient,
+comme une mer, se briser contre la barricade qu’ils submergeaient.
+
+Sturges Owen se réfugia dans la tente, tandis que les autres étaient
+emportés dans le flot humain où ils disparurent.
+
+Hay Stockard émergea seul de la surface. Il avait réussi à saisir une
+hache, dont il frappait à tour de bras les Peaux-Rouges qui se
+dispersèrent en hurlant comme des chiens.
+
+Une main noire, empoignant l’enfant par un pied, l’arracha de dessous le
+cadavre de sa mère. Tournoyant au bout d’un bras, le pauvre petit corps
+vint s’écraser contre la barricade. D’un coup de hache, Stockard fendit
+la tête de l’homme jusqu’au menton. Puis, frappant sans relâche, il se
+mit à déblayer le terrain. Les sauvages se resserraient en cercle autour
+du blanc, et firent pleuvoir sur lui une grêle de javelots et de flèches
+à pointes d’os.
+
+Tout à coup, le soleil se montra. Ils continuèrent, dans l’ombre
+rougeâtre, à reculer, puis à avancer, suivant les chances de la
+bataille. A deux reprises, Stockard eut le bras comme paralysé par les
+coups par trop violents que lui assénaient les Indiens. Ceux-ci en
+profitèrent pour se jeter sur lui, mais chaque fois il parvint à se
+ressaisir et à les éloigner avec sa hache.
+
+Ils tombaient sous Stockard, qui piétinait les morts et les moribonds
+dans la boue rouge et glissante. Le soleil continuait à briller et dans
+l’air retentissait le chant des rouges-gorges.
+
+Les Indiens épouvantés s’écartèrent du Blanc qui, hors d’haleine,
+s’appuya sur sa hache.
+
+--Sang de mon âme!--cria Baptiste Le Rouge--tu es au moins un homme,
+toi! Renie ton Dieu, et je t’accorde encore la vie.
+
+Stockard repoussa son offre par un juron, faiblement, mais avec dignité.
+
+--Regarde donc! Voici une femme!
+
+On venait d’amener Sturges Owen devant Baptiste. A part une égratignure
+au bras, il était indemne. Il jetait néanmoins autour de lui des regards
+affolés par la peur. Le corps de l’héroïque blasphémateur, couvert de
+blessures et hérissé de flèches, appuyé d’un air de défi sur sa hache,
+calme, indomptable, superbe, finit par fixer son attention languissante.
+Il envia un instant ce héros capable d’affronter les portes de la mort
+avec une telle sérénité. Sûrement cet homme, et non lui, Sturges Owen,
+avait dû être coulé dans le même moule que le Christ. Il entendit
+confusément gronder en lui la malédiction de ses ancêtres, et rougit de
+la lâcheté morale qui, du fond d’un long passé, s’était transmise
+jusqu’à lui. Alors, plein de colère, il s’indigna contre cette puissance
+créatrice, dont le symbole lui importait peu à présent, et qui l’avait
+façonné, lui, son serviteur, de si faible argile.
+
+Cette révolte intérieure et la pression des faits eussent suffi pour
+amener un homme d’un autre calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi;
+pour celui-ci, les conséquences étaient inévitables.
+
+Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur, c’était pour
+mieux l’abaisser ensuite. On lui avait bien donné la foi et l’esprit,
+mais il lui manquait la force qui permet de surmonter tous les
+obstacles.
+
+--Où est maintenant ton Dieu? demanda le métis.
+
+--Je n’en sais rien! répondit-il, droit et immobile comme un enfant
+récitant son catéchisme.
+
+--As-tu seulement un Dieu?
+
+--J’en avais un!
+
+--Et maintenant?
+
+--Je n’en ai plus.
+
+Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans les yeux, et partit
+d’un éclat de rire. Le missionnaire le regarda étrangement, et comme
+dans un songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait du
+présent, comme s’il eût été soudain transporté dans le recul des âges.
+Dans le drame auquel il venait d’assister, et celui qui se déroulait
+maintenant, il ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de
+loin, de très loin.
+
+Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme assourdies.
+
+--Très bien! veillez à ce que cet homme parte librement et qu’il ne lui
+soit fait aucun mal! qu’il s’en aille en paix! Donnez-lui une pirogue et
+des provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il puisse parler
+à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge, dans la contrée duquel il n’y a
+pas de Dieu.
+
+Les guerriers le conduisirent au bord du talus, et là ils s’arrêtèrent
+pour être témoin du dernier acte de la tragédie.
+
+Le métis se tourna du côté de Hay Stockard.
+
+--Il n’y a pas de Dieu! affirma-t-il.
+
+Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un des jeunes Indiens se
+préparait à lancer un javelot de guerre.
+
+--As-tu un Dieu?
+
+--Oui! le Dieu de mes pères.
+
+Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en main. Baptiste Le
+Rouge fit un signe et le javelot arriva en plein dans la poitrine du
+blanc. Sturges Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos.
+Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux lèvres, tomba en avant,
+et on entendit le bruit sec que fit la flèche en se brisant sous son
+poids.
+
+Alors le prêtre descendit le fleuve pour porter aux Russes le message de
+Baptiste Le Rouge, dans le pays duquel il n’existait pas de Dieu.
+
+
+
+
+MÉPRIS DE FEMMES
+
+
+I
+
+Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, l’une contre l’autre,
+Freda et Mrs Eppingwell.
+
+Bien que la cause même de leur désaccord ne fût connue que de quelques
+hommes, l’aventure, malgré le nombre des années écoulées depuis, n’est
+oubliée de personne, et elle restera probablement encore longtemps
+gravée dans le souvenir.
+
+Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. C’est du moins
+ce que l’on disait: mais la violente énergie de ses traits et la lueur
+infernale de son regard pouvaient bien en faire douter.
+
+Elle possédait les plus belles fourrures de toute la contrée, du
+Chilcoot à Saint-Michaël; et son nom voltigeait sur toutes les lèvres.
+
+Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi une étoile sociale de
+première grandeur. Dans la société la plus select de Dawson, la «clique
+officielle», comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient exclus,
+cette belle personne jetait son éclat.
+
+L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion de voyager en sa
+compagnie. C’était en pleine famine, alors que la vie d’un homme valait
+moins qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure entre
+toutes; et le jugement de l’Indien, qui allait droit à l’essentiel,
+faisait oracle; son opinion prévalait dans tous les camps du cercle
+arctique.
+
+Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux talent pour conquérir et
+asservir les hommes, mais chacune à sa façon.
+
+Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait chez elle et à la caserne;
+elle avait imposé sa loi à tous les jeunes hommes, y compris aux chefs
+du pouvoir judiciaire et exécutif.
+
+Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en somme, elle avait
+soumis à son autorité les mêmes hommes que Mrs Eppingwell bourrait de
+thé et de conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la colline.
+
+Ces deux femmes menaient une existence nettement séparée. On peut dire
+qu’elles s’ignoraient complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille
+aux racontars du camp; mais c’était simple curiosité; elles ne
+cherchaient pas à en apprendre davantage.
+
+Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si une aventurière, en
+l’espèce une beauté professionnelle, n’était venue sur la première
+glace, en superbe attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.
+
+Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi précipita les
+événements. Ce fut à cause d’elle que Mrs Eppingwell descendit un jour
+le flanc de la colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et que
+Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras au bal du
+gouverneur.
+
+Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants du Klondike.
+Rares sont les gens de Dawson qui en connaissent véritablement les
+dessous, et plus rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir
+discerné les vrais mobiles auxquels obéirent la femme du capitaine et la
+danseuse grecque.
+
+L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus compréhensible; il se
+contente d’en exposer les données. Elle eut une solution. Tout l’honneur
+en revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. Freda n’était pas
+femme à confier ses secrets à un écrivassier; et ce n’est pas non plus
+Mrs Eppingwell qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard
+toutes deux se laissèrent-elles aller à parler... Mais cette supposition
+est bien peu vraisemblable.
+
+
+II
+
+En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait pour un des plus solides
+gaillards de tout Dawson. Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance
+n’avaient rien pour l’effrayer; ses premières aventures en témoignent
+amplement. Devant le danger, il devenait un vrai lion. Quand il lui
+arriva de tenir en échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le monde
+put dire que jamais œil plus calme n’avait fixé le reflet du soleil sur
+la mire d’un fusil.
+
+Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être: c’était de ne pas
+savoir diriger sa force. Cet être plein d’énergie manquait totalement
+d’esprit de coordination.
+
+Certes il possédait un tempérament d’amoureux et des plus vifs encore.
+Mais il sut lui imposer silence. Durant de longues années, les collines
+glaciales furent ses eldorados étincelants ou il vivait de viande d’élan
+et de saumon.
+
+Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des claims les plus
+riches du Klondike, sa passion pour les femmes commença à sourdre et
+elle éclata lorsque notre homme fut unanimement proclamé roi du Bonanza,
+et qu’il eut conquis sa place dans la société.
+
+Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une fiancée aux États.
+L’idée qu’elle l’attendait encore lui devint obsédante; et, ma foi, cet
+homme qui vivait au 53e degré de latitude nord, considéra comme très
+agréable de prendre épouse.
+
+Il adressa donc une belle épître de circonstance à la dite fiancée, une
+certaine Flossie, et lui ouvrit un crédit assez large pour la défrayer
+de toutes ses dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt après,
+il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession, en acheta une
+autre à Dawson et fit part de la nouvelle à ses amis.
+
+L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable; sa soif d’aimer,
+trop longtemps inassouvie, ne pouvait se contenir davantage.
+
+Flossie arrivait, certes; mais Loraine Lisznayi était dans la place.
+
+Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver quelques difficultés à
+soutenir sa réputation mondiale. Elle avait perdu quelque peu de sa
+fraîcheur, si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers des
+reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient, prétendait-elle,
+lui rendre leurs hommages.
+
+Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus dans un état très
+brillant. Après une vie d’aventures, pouvait-elle rêver une meilleure
+fin qu’avec un roi du Bonanza, un personnage dont la fortune était si
+formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres pour l’indiquer?
+Comme le soldat prudent qui cherche une confortable retraite après de
+longues années de campagne, elle était venue dans le Northland avec la
+sage intention de se marier. Aussi un jour glissa-t-elle un certain
+regard dans les yeux de Floyd Vanderlip, et cela au moment même où
+Vanderlip achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du linge de
+table pour Flossie.
+
+Ce regard porta droit au but.
+
+Quand un homme dispose de lui-même, on lui passe bien des fredaines qui
+feraient jeter les hauts cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd
+Vanderlip n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa future
+union avec Flossie dont on attendait la venue. Aussi quels murmures
+lorsqu’on vit Loraine Lisznayi descendre la rue principal de Dawson avec
+l’attelage de chiens-loups du roi de l’or!
+
+Une femme, reporter de l’_Étoile de Kansas City_ étant venue pour
+prendre des photographies des propriétés de Vanderlip, Loraine fut son
+acolyte et l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les deux
+femmes furent à cette occasion magnifiquement traitées dans la cabane
+préparée pour Flossie dont le linge de table rehaussa l’éclat du festin.
+
+On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres festins eurent
+lieu. Tout s’y passa correctement, soit dit en passant; n’empêche qu’on
+ne se fit pas faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la part
+des hommes, avec dépit manifeste de la part des femmes.
+
+Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre. Des rumeurs vagues
+montaient bien jusqu’à elle; mais, peu portée au jugement téméraire,
+elle ferma les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta peu
+d’attention à ce qui se disait.
+
+Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute aucune raison d’être
+indulgente envers les hommes ni de les plaindre; mais, par une étrange
+disposition de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et sur
+celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le moins. Son cœur
+s’attendrit donc à la pensée de Flossie qui, en ce moment, suivait la
+longue piste pour rejoindre un homme qui allait peut-être se lasser de
+l’attendre.
+
+Freda se la représentait comme une jeune fille timide et affectueuse,
+avec une bouche sans énergie, des lèvres gentiment boudeuses, une
+chevelure ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des grands
+bonheurs et des petites joies de la vie. Mais parfois aussi elle se la
+figurait le visage masqué jusqu’au nez, aveuglée par la neige, se
+traînant péniblement derrière les chiens...
+
+Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd Vanderlip.
+
+Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction du sourire de Freda; et
+Floyd Vanderlip ne fit pas exception à la règle.
+
+Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des reines-artistes lui avait
+donné une excellente opinion de lui-même; et la faveur que lui marquait
+maintenant la danseuse grecque le flatta au point qu’il se crut
+irrésistible.
+
+Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite, l’attention de si
+charmantes créatures, il fallait qu’il possédât des qualités
+profondément sympathiques. Lesquelles? Il n’aurait su exactement les
+définir; mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un grand
+orgueil. Quelque jour, quand il aurait du temps à perdre, il
+s’analyserait en détail; pour l’instant, il acceptait tout naturellement
+le présent que lui offraient les dieux.
+
+Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de cet impulsif.
+
+Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie; et pourquoi diable
+l’avoir appelée à lui?
+
+Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque temps auparavant. Son
+esprit était encore occupé par le souvenir tout récent de ses fouilles,
+celles qu’il avait si heureusement entreprises dans le Creek Bonanza.
+Elles lui avaient fait acquérir une situation bien assise. N’était-ce
+donc pas Loraine Lisznayi la femme qu’il lui fallait? Connaissant la
+grande vie, elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et faire
+sonner ses dollars.
+
+Mais Freda lui avait souri; et il s’était senti pris par elle. Comment
+eût-il pu reconnaître celle de ces deux femmes qui possédait le mieux
+son cœur? Impossible de les comparer; elles avaient agi sur lui de
+manières si différentes.
+
+Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par l’étalage de ses
+relations princières et par de petites anecdotes sur les cours où elle
+jouait toujours un rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de
+mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique qui l’appelait
+«ma chère Loraine» et se disait «sa très affectionnée». Il s’émerveilla
+qu’une si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques
+instants.
+
+Pour achever de l’ensorceler, elle le compara à de nobles personnages
+qui n’existaient du reste que dans son imagination. Ainsi lui fit-elle
+perdre la tête; et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps à
+l’écart du grand monde.
+
+Plus rusée, Freda savait habilement doser ses louanges. Parfois elle se
+faisait humble pour mieux corser ses moyens de séduction. Floyd n’y
+entendait point malice; et quand il se sentit vaincu, on l’eût fort
+embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait en elle. Le fait est que
+chaque jour il subissait davantage l’influence de Freda; et on les vit
+très fréquemment en promenade dans son traîneau.
+
+C’est de là que provint le malentendu qui fait le nœud de cette
+histoire.
+
+Des bruits plus précis et plus consistants coururent, où le nom de la
+danseuse fut prononcé; et ils parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell.
+
+Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre Flossie, foulant la
+neige durant d’interminables heures, les pieds meurtris par les
+mocassins. Elle se mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre
+le thé chez elle, au flanc de la colline.
+
+Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte.
+
+Trois femmes! et quelles femmes... se disputaient son cœur, tandis
+qu’une quatrième arrivait pour faire valoir ses droits.
+
+Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu.
+
+La femme du capitaine chercha à sonder Sitka Charley qui connaissait la
+jeune Grecque à qui il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au
+lieu de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la désigner sous
+l’appellation: «Cette... Hum... horrible femme.»
+
+Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la Lisznayi qui
+occupait sa pensée à cet instant même. Il répéta donc comme un écho:
+
+--Oui, cette... horrible femme!
+
+N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi entre des fiancés?
+Certes, il en convint.
+
+«Songez donc, Charley: ce n’est qu’une enfant, reprit-elle. J’en suis
+sûre. Elle arrive dans un pays étranger, sans une amie pour
+l’accueillir. Aidons-la, voulez-vous?»
+
+Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant, il s’indigna de la
+scélératesse de Loraine Lisznayi, tout en admirant fort les beaux
+sentiments de Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs qui
+s’intéressaient généreusement au sort d’une inconnue.
+
+L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même. Quand jadis Sitka
+Charley la conduisait à travers les collines du Silence, il avait
+parfaitement bien jugé cette femme au regard loyal, à la voix nette, à
+la franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon bien spéciale
+pour intimer définitivement un ordre. Elle allait toujours droit au but.
+Ayant jaugé Floyd Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de
+le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la ville pour aller
+voir en plein jour Freda la danseuse.
+
+Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des commérages. Décidée à
+rencontrer Freda, rien ne pouvait la détourner de sa démarche.
+
+Par un froid de soixante degrés, debout dans la neige, elle dut
+parlementer durant cinq longues minutes avec une camériste. On ne la
+reçut pas; et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur ulcéré
+du traitement qu’on venait de lui infliger.
+
+«Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme pour refuser de la
+recevoir? se demandait-elle. N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un
+capitaine, qui pouvait éconduire une danseuse?»
+
+Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque, ne l’aurait-elle
+pas fait asseoir à son foyer? ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer
+en toute franchise, la mettant à l’aise tout simplement?
+
+Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait pas hésité à faire
+une démarche quasi humiliante. Elle n’avait pas craint de s’exposer au
+jugement sévère des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui
+crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda le plus vif des
+ressentiments.
+
+Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû susciter une telle
+colère. Nous allons essayer de montrer les choses sous leur véritable
+jour.
+
+C’était bien avec un sentiment de condescendance que Mrs Eppingwell se
+rendit chez Freda, une déclassée en somme; et, en se dérobant, Freda
+n’avait fait rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs de
+la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût adoré le caractère de Mrs
+Eppingwell. Le fait de recevoir celle-ci dans son intimité, même
+quelques brefs instants, l’eût transportée de joie; mais il ne convenait
+pas qu’une honnête femme vînt se commettre chez une danseuse. C’est ce
+que Freda voulut éviter par excès même de respect envers l’honnête
+femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre exagéré, était
+également motivé par une autre cause.
+
+Elle était encore toute suffoquée par la récente irruption que Mrs Mac
+Fee, la femme du pasteur, avait faite chez elle, avec des airs de
+virago, une pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations. Quel
+pouvait donc bien être le but de la visite de Mrs Eppingwell?
+
+Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait; la dame qui se morfondait à
+sa porte se souciait sans doute fort peu du salut de son âme. Alors
+qu’était-ce donc qui attirait cette dame?
+
+Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité, Freda se raidit
+dans cet orgueil que témoignent ceux qui en manquent d’ordinaire; elle
+demeura dans la pièce la plus reculée de la maison, tremblante comme une
+vierge sous la première caresse de l’amant.
+
+Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline, Freda éprouva aussi
+une vraie douleur, étendue, muette, le visage dans son oreiller, les
+yeux secs et la bouche brûlante.
+
+Mrs Eppingwell possédait une grande science du cœur humain. Elle visait
+à l’universalité. Il lui était facile d’oublier la couche des
+conventions sociales pour considérer les choses du même œil que les
+sauvages. Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche le chien-loup
+de l’homme affamé, ne lui eût pas échappé; elle eût pu prévoir les actes
+de l’homme et de la bête placés tous deux dans un ensemble de
+circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée de pourpre ou
+vêtue de haillons, restait femme.
+
+Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas été étonnée d’être
+cordialement reçue par la danseuse et de converser familièrement avec
+elle; et, d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial, avec
+la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement surprise.
+
+Mais comment s’attendre au traitement que lui infligeait cette fille?
+Voilà qui était tout à fait déconcertant. Le mobile de Freda échappait à
+Mrs Eppingwell. Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments
+qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour en éprouver une humiliation
+fort pénible. Le monde ne se porterait certainement pas plus mal si les
+femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout connaître, se trouvaient
+tout à coup dépourvues de cette curiosité dont elles s’enorgueillissent
+tant.
+
+Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell était sans bornes,
+et l’estime de la danseuse envers Mrs Eppingwell, plus grande encore
+qu’auparavant.
+
+
+III
+
+Pendant un mois, les choses allèrent leur train.
+
+Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre homme aux câlineries de
+Freda jusqu’à ce que Flossie pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour
+quelques milles sur la piste mélancolique; Freda, pour déjouer le plan
+de l’intrigante Lisznayi, concentrait ses batteries en rusant de son
+mieux pour remporter la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes
+ces intrigues comme une navette, il était de plus en plus fier et se
+croyait un autre Don Juan.
+
+Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre aux manœuvres de
+Loraine, ce fut bien de sa faute.
+
+On voit parfois un séducteur employer des ruses bien étranges contre la
+vierge qu’il convoite; mais les ruses de la femme pour triompher de
+l’homme dépassent toute compréhension. Qui aurait osé prévoir la
+conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre heures auparavant?
+
+Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles apparences de
+Loraine, ou par des histoires abracadabrantes de palais et de princes.
+Toujours est-il que cet être dont l’existence fut façonnée dans la
+rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point de consentir
+finalement à descendre le fleuve pour épouser l’aventurière à
+Forty-Mile.
+
+Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens à Sitka Charley, car
+un seul traîneau ne suffit pas à une femme telle que Loraine Lisznayi
+s’apprêtant à prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer
+que ses mines du Bonanza n’auraient pas à souffrir de son absence.
+
+Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser croire à Sitka Charley
+que les chiens demandés devaient servir à traîner du bois de charpente
+de la scierie à ses drains; mais Sitka fit preuve à cette occasion d’une
+rare perspicacité.
+
+Il promit de fournir les chiens à une certaine date: mais à peine Floyd
+Vanderlip venait-il de se diriger vers ses mines que l’Indien courut
+chez Loraine Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé:
+
+--Je suis au désespoir! Je m’étais engagé à livrer des chiens à M.
+Vanderlip et je viens d’apprendre que ce malotru de Meyers, le
+trafiquant allemand, a raflé toutes les bêtes; il a écumé le marché. Il
+faut que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître la date exacte
+à laquelle il aura besoin de ces chiens. Et encore! Pourrai-je les lui
+procurer? A cause de cet Allemand de malheur, les prix sont devenus
+inabordables; on parle de cinquante dollars par tête. Mais où donc
+trouver M. Vanderlip?
+
+La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. Elle s’efforça de
+le rassurer, s’engagea elle-même à parfaire la différence entre le prix
+convenu et le nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier de
+montrer tant d’empressement.
+
+Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement était fixé au
+vendredi soir, vers le haut du Creek et que, pour l’instant, Floyd
+Vanderlip était parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.
+
+Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, chargé des dépêches
+du Gouvernement, arriva sur la glace. Outre les dépêches, il apportait
+des nouvelles de Flossie. Il l’avait dépassée à Sixty-Mile; gens et
+bêtes se portaient à merveille; la jeune fille arriverait sans doute le
+lendemain.
+
+Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip était loin, hors
+d’atteinte. Avant que la Grecque pût le reprendre, sa fiancée serait
+auprès de lui.
+
+Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, fidèle gardien de la demeure
+du capitaine Eppingwell, fut assailli par une bande de malemutes en
+maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut sous leur masse
+hirsute pendant une trentaine de secondes avant que deux solides
+gaillards, armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux minutes de
+plus, c’en était fait de lui! Les voraces le dépeçaient et l’emportaient
+dans leur estomac. Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu
+graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour réparer le dommage, en
+particulier une patte de devant qui, par mégarde, était restée une
+seconde de trop dans la gueule d’un des affamés.
+
+Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en aller, la conversation
+tomba sur Flossie, et, tout naturellement, sur «cette horrible femme».
+C’est ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda; et Sitka,
+croyant toujours qu’elle faisait allusion à Loraine, lui apprit que
+«cette horrible femme» avait l’intention de filer cette nuit même avec
+Floyd Vanderlip.
+
+Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus sévèrement que jamais.
+Elle rédigea sur le champ un billet à l’adresse de l’homme infidèle et
+le confia à un messager qui alla se poster à l’embouchure du Bonanza. Un
+autre commissionnaire, porteur d’une lettre de Freda, arriva également
+sur ce point stratégique, de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières
+lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, reçut les deux
+missives à la fois.
+
+Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait pas la voir. Des
+événements plus importants l’attendaient cette nuit. Du reste, elle
+n’entrait plus en ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell! Il ferait de son
+mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au bal du gouverneur
+pour entendre ce qu’elle avait à lui dire. Au ton de la lettre, cela
+devait être important; qui sait?...
+
+Avec un sourire de contentement, il ne chercha pas à approfondir les
+choses. Tout de même! Quel succès auprès des femmes!... Éparpillant au
+vent les morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand trot vers
+sa cabane.
+
+Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut préparer le
+travesti qu’il avait porté à l’opéra, deux mois auparavant, puis se
+raser et dîner. Et voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait
+l’arrivée imminente de Flossie!
+
+--Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit
+précis. Et sois-y surtout! dit-il à Sitka Charley venu pour lui annoncer
+que le dernier chien serait là, dans une heure.
+
+--Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et fiche-moi la paix!
+Je dois me préparer pour le bal.
+
+Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit avec une lettre
+adressée à Loraine Lisznayi, dont les termes, devina-t-il à juste
+raison, avaient trait à un rendez-vous au trou d’eau, au delà de
+l’hôpital, à minuit précis.
+
+
+IV
+
+A deux reprises, Freda avait envoyé des messages à la caserne où la
+danse battait son plein, et chaque fois, ils étaient revenus sans
+réponse. Alors elle usa des grands moyens, les moyens que seule elle
+était capable d’employer.
+
+Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur son visage, elle se
+rendit au bal du gouverneur.
+
+Il convient de dire qu’il existait une formalité à laquelle la «clique
+officielle» se conformait depuis longtemps, mesure de prudence pour
+protéger la dignité des femmes et des filles des fonctionnaires en
+assurant le décorum de la fête.
+
+A chaque bal masqué, on formait un comité de personnes chargées de se
+tenir à l’entrée de la salle pour jeter un coup d’œil sous le masque des
+amants. La plupart des hommes ne recherchaient nullement l’honneur d’en
+faire partie; mais il se trouvait que ceux qui désiraient le moins en
+être, étaient précisément les plus capables de rendre service.
+
+Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il ignorait trop la
+situation des habitants de la ville pour distinguer ceux qu’il convenait
+de recevoir ou d’évincer.
+
+Il en était de même de quelques autres dignes gentlemen pourtant très
+désireux de jouer le rôle de cerbère. Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur,
+pour obtenir ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son âme au
+diable.
+
+Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, causa pas mal de
+scandale avant qu’on eût découvert l’identité des intrus.
+
+A la suite de cet incident, seules furent préposées à la garde les
+personnes vraiment capables de remplir cette fonction; et elles s’y
+prêtèrent du reste de fort mauvaise grâce.
+
+Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à la porte. On l’avait
+circonvenu et il ne revenait pas encore d’avoir pu accepter une mission
+qui menaçait de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire à
+l’autre.
+
+Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait trois ou quatre,
+rencontrés au travail ou sur la piste--d’excellents camarades au
+demeurant--mais qui ne présentaient précisément pas les qualités
+requises pour une soirée aussi mondaine.
+
+Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt de sa corvée,
+lorsqu’une femme apparut sous les lumières. Freda! Rien qu’aux
+fourrures, il aurait juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà
+reconnue à son port altier.
+
+C’était bien la dernière femme qu’il se serait attendu à voir en ce
+lieu. Mais, certainement, elle ne viendrait pas s’exposer à
+l’humiliation d’un refus et plus encore au mépris des femmes, en
+supposant qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince était
+parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement pour cela. Or elle
+s’approcha.
+
+Il fit non de la tête, sans même lui demander qui elle était; il la
+connaissait trop bien pour se méprendre.
+
+Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie noire et le rabattit
+aussitôt. L’espace d’un éclair, il admira son visage.
+
+Le dicton populaire qui circulait dans toute la contrée n’était pas sans
+fond de vérité: Freda jouait avec les hommes comme les enfants avec les
+bulles de savon.
+
+Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques instants plus
+tard il donna, avec force gestes et d’une voix incohérente, sa démission
+du poste qu’il avait trahi.
+
+Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, errait inquiète
+parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait devant un groupe, tantôt
+devant un autre.
+
+D’aucuns--ceux qui auraient dû être de faction à l’entrée du
+bal--reconnaissant les fourrures, ne cachaient pas leur étonnement; mais
+ils avaient garde de parler.
+
+Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce originale
+intriguaient les femmes; mais sa silhouette, pas plus que ses fourrures,
+ne leur étaient familières.
+
+Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt pour le souper,
+rencontra l’éclair des yeux brillants et interrogateurs à travers le
+loup de soie. Elle sursauta en essayant de se rappeler où elle avait
+déjà aperçu ce regard; et elle revit aussitôt l’image vivante d’une
+certaine pécheresse orgueilleuse et rebelle, qu’elle avait rencontrée
+une fois au cours d’une mission infructueuse pour le compte du Seigneur.
+
+En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente dame voulut
+prévenir sans tarder Floyd Vanderlip et Mrs Eppingwell.
+
+Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en conversation. Sachant
+prochaine l’arrivée de la jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée
+à aller droit au but; et un petit sermon incisif sur la morale lui
+brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage inconnu les aborda.
+
+Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger accent étranger de la
+femme aux fourrures qui s’excusait de venir troubler l’entretien,
+préludant ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.
+
+Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa place en se retirant avec un
+salut plein de courtoisie, la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit
+sur la coupable, dont elle arracha le masque.
+
+Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt un visage
+splendidement beau et des yeux étincelants apparurent aux assistants,
+qui, tous, s’approchèrent.
+
+Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La situation eût exigé un
+geste immédiat; mais lui demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi
+il retournait. Désemparé, il regardait tout autour de lui.
+
+De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce qui se passait, Mrs
+Eppingwell ne savait quelle contenance prendre.
+
+Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de quelque part; et Mrs
+Mac Fee ne faillit pas à sa tâche.
+
+Sa voix celtique, désagréablement perçante, s’éleva:
+
+--Mrs Eppingwell! C’est avec le plus grand plaisir que je vous présente
+Freda Moloof, _Mademoiselle_ Moloof, si je ne me trompe!
+
+Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, il lui semblait
+entrer dans un cauchemar: elle se voyait toute nue au milieu d’un cercle
+d’individus masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles.
+Elle eut l’impression qu’une horde de loups avides la cernaient, prêts à
+se jeter sur elle. Peut-être quelqu’un aurait-il pitié d’elle? Mais à
+cette idée elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le mépris
+général.
+
+Elle avait le cœur solide, cette femme; et puisqu’elle était venue
+chercher sa proie au milieu de la meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose
+ou non, elle ne la lâcherait pas.
+
+Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de Mrs Eppingwell. C’était
+donc Freda! pensa-t-elle, Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette
+femme qui lui avait fermé sa porte!
+
+Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, toute l’humiliation
+que devait éprouver maintenant cette fière créature, masquée seulement
+de sa fierté.
+
+Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon lui interdisait
+d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, peut-être parce que la
+situation rendait Freda plus intéressante aux yeux de l’homme à
+conquérir, peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, Mrs
+Eppingwell eut un geste des plus inattendus.
+
+La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, s’étant fait de
+nouveau entendre, Freda ne put maîtriser un mouvement pour se détourner;
+mais Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, elle salua la
+jeune Grecque d’un lent signe de tête.
+
+Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il s’écoula une de ces
+secondes qui paraissent interminables.
+
+L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle une bête aux abois,
+éprouvait par anticipation toute la douleur et la rancune du mépris, du
+ridicule, des insultes que d’elle-même elle était venue chercher.
+Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait de chair et
+d’esprit.
+
+L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de sa droiture, de sa
+confiance en elle-même, se sentait sans passions, sans le moindre
+trouble et apparaissait comme une statue ciselée dans un bloc de marbre.
+
+Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait à le voir. Il n’y
+avait plus de pont à franchir, ni de talus à descendre. Elle semblait,
+par son attitude, vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité où
+elle la tenait, un terrain de commune féminité, dont, imperturbable,
+elle n’abandonnerait pas un pouce.
+
+Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu à une race
+inférieure, elle serait restée indifférente; mais, sensible aux nuances
+les plus subtiles, elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds
+de son âme.
+
+--Pourquoi me montrer tant de condescendance? fut-elle sur le point de
+lui crier. Crachez sur moi, avilissez-moi, ce serait me témoigner plus
+de pitié.
+
+Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. Mais elle se
+contint, rendit le salut et se tourna du côté de l’homme.
+
+--Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement; j’ai besoin de vous.
+
+--Par le... s’écria brusquement Floyd Vanderlip qui s’arrêta soudain,
+étant encore assez correct pour ne pas achever son juron.
+
+Où diable en était-il? Fût-il jamais un homme dans une situation plus
+stupide?
+
+Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement qui s’éteignit contre
+son palais. Indécis, il haussa les épaules et regarda tour à tour les
+deux femmes d’un air suppliant.
+
+--Je vous demande pardon, rien qu’un instant; mais je désirerais parler
+d’abord à M. Vanderlip, dit Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à
+la fois, témoignant la volonté par chacune de ses intonations.
+
+L’homme ne demandait pas mieux et eut un regard de reconnaissance. Mais
+Freda intervint aussitôt:
+
+--Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment; il faut qu’il me suive
+et tout de suite.
+
+Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres; mais elle ne put
+s’empêcher de sourire en elle-même de leur faiblesse, les sentant si peu
+appropriés à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.
+
+--Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, qui êtes-vous donc pour
+vous emparer ainsi de Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite?
+
+Les traits de l’homme se détendirent; et son visage s’éclaira d’un
+sourire. Il n’y avait encore que Mrs Eppingwell pour le tirer
+d’embarras; cette fois Freda avait trouvé à qui parler.
+
+--Je... Je... balbutia Freda dans un instant d’hésitation; mais son
+esprit féminin de combativité reprit le dessus.
+
+--Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille question?
+
+--Je suis Mrs Eppingwell, et...
+
+--Bah! interrompit sèchement Freda. Vous êtes la femme d’un capitaine
+qui, naturellement, est votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que
+voulez-vous faire de cet homme?
+
+--Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation Mrs Mac Fee, avide
+d’entrer en lice.
+
+Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car elle venait de
+concevoir un nouveau plan de riposte:
+
+--Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des droits sur vous, M.
+Vanderlip, au point qu’il lui paraît impossible de m’accorder quelques
+secondes de votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à vous.
+Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite?
+
+Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit sec. Cela venait de
+mettre fin à une situation embarrassante.
+
+--Mais... bien sûr! bredouilla Floyd. Naturellement, naturellement,
+ajouta-t-il, devenant plus loquace à la perspective de se voir délivré.
+
+La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les feux de l’enfer dans
+ses yeux étincelants. On eût dit une dompteuse.
+
+La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.
+
+--C’est-à-dire, reprit-il, plus tard! Demain, Mrs Eppingwell. Oui,
+demain; c’est ce que je voulais dire!
+
+Il se consola en songeant que s’il avait résisté, d’autres complications
+auraient pu survenir. Et puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou
+d’eau, près de l’hôpital? Et l’heure pressait.
+
+Bon Dieu! Il n’avait jamais rendu pleine justice aux charmes de Freda!
+N’était-elle pas admirable?
+
+Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee:
+
+--Je vous serais bien obligée de me rendre mon masque.
+
+Sans un mot, la dame le lui rendit.
+
+Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder la majesté d’une reine:
+«Bonsoir mademoiselle Moloof», dit-elle avec calme.
+
+Freda lui rendit son salut et put à peine résister au désir de se jeter
+à genoux pour implorer son pardon. Au fait, peut-être est-ce un peu trop
+dire; il n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable
+l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le manifester publiquement.
+
+Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle venait d’abattre
+sa proie au milieu de la meute; et, avec la morgue des rois qui
+traînaient les vaincus derrière leur char, elle gagna seule la sortie;
+Floyd sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre mental.
+
+
+V
+
+Le froid était cinglant.
+
+En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, après une marche d’un
+quart de mille, à la cabane de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine,
+le visage de la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de givre; et
+la grosse moustache de son compagnon s’était transformée en glaçon.
+Aussi ne parlaient-ils plus maintenant qu’avec difficulté.
+
+A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent que le mercure
+était gelé dans l’ampoule du thermomètre suspendu à la porte. Un millier
+de chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs anciennes infortunes
+et imploraient la pitié des étoiles impassibles.
+
+Pas un souffle n’agitait l’atmosphère; mais pour les pauvres bêtes, il
+n’existait nulle protection contre le froid, aucun coin bien abrité où
+se glisser prudemment. Le gel régnait partout; elles restaient en plein
+air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la fatigue et poussant
+le long hurlement du loup.
+
+L’homme et la femme demeurèrent un instant silencieux. Freda se laissa
+enlever ses fourrures par la servante. En attendant que celle-ci se fût
+éloignée dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea le feu, et, la
+tête penchée au-dessus du poêle, fit fondre les glaçons qui
+alourdissaient sa lèvre supérieure. Puis il roula une cigarette et
+regarda distraitement Freda, dont il respirait le parfum. Elle jeta un
+coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, il serait minuit.
+
+Comment le retiendrait-elle? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de
+faire? Que pouvait-il bien penser? Quelle contenance prendre à son
+égard? Oh! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à ce que Stika
+Charley et Devereaux se fussent acquittés de leur mission, devrait-elle
+pour cela le tenir sous la menace de son revolver.
+
+Il y avait bien une autre façon d’y réussir; à cette pensée, elle le
+méprisa davantage. Appuyant la tête sur sa main, elle vit défiler devant
+elle les souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, et elle
+songea un instant à l’émouvoir... Dieu! Il serait au-dessous de la brute
+celui qui, à une pareille histoire, racontée avec un accent sincère, ne
+tressaillirait pas jusqu’au fond des entrailles! Mais bah! Floyd n’en
+valait pas la peine et c’eût été bien inutile de réveiller des
+souffrances passées.
+
+Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, elle restait abîmée
+dans ses pensées, lui se délectait à examiner le lobe rose de son
+oreille, rendue diaphane par la lumière de la chandelle placée derrière
+elle.
+
+Remarquant la direction de son regard, elle tourna un peu la tête pour
+se présenter à lui de profil.
+
+La beauté de son pur profil était l’une de ses meilleures armes. Elle en
+connaissait depuis longtemps le pouvoir magique et ne se faisait pas
+faute de l’exercer à l’occasion.
+
+La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, elle enleva
+délicatement, du milieu de la flamme jaune, la mèche charbonnée. Aucun
+de ses gestes n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses
+soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.
+
+Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit à considérer son
+compagnon d’un air rêveur; car nul homme au monde ne reste insensible à
+l’attention d’une femme jolie.
+
+Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. Si Floyd savourait
+cette attente, elle ne déplaisait pas non plus à Freda. Il ressentait
+une impression de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en la
+contemplant; et il songeait que là-bas, près du trou d’eau, passait une
+route qu’il arpenterait bientôt durant de longues heures glaciales. Il
+aurait dû, pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda à cause de
+la scène qu’elle avait provoquée; mais, chose curieuse, il ne lui en
+voulait nullement. Pareil scandale ne se fût sans doute pas produit sans
+Mrs Mac Fee, cette commère! A la place du gouverneur, il imposerait
+cette femme, et toutes celles de son espèce, de cent onces d’or par
+trimestre, sans oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les
+pilotes du ciel.
+
+A coup sûr, Freda s’était comportée en grande dame; bien mieux, elle
+avait tenu tête à Mrs Eppingwell. Jamais il ne lui aurait cru tant de
+fermeté.
+
+Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la jeune femme, et de
+préférence ils revenaient à ses yeux. Mais il était bien loin de
+soupçonner le mépris qui se dissimulait dans leur profondeur.
+
+Par Jupiter! Quel beau brin de fille! Pourquoi l’examinait-elle ainsi?
+Est-ce que, par hasard, elle aussi voulait l’épouser? Sans aucun doute;
+mais elle n’était pas la seule.
+
+Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune avec cela, plus que
+Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Vingt-trois,
+vingt-quatre, tout au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature
+à s’épaissir; cela se devinait au premier coup d’œil.
+
+Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi qui, elle, avait pris
+quelque embonpoint depuis l’époque où elle posait chez les artistes.
+Bah! elle maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui ferait
+prendre les raquettes pour tasser la neige devant les chiens. Ce procédé
+ne rate jamais son effet.
+
+Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le ciel paresseux de la
+Méditerranée. Que deviendrait alors son union avec Loraine? Plus de
+froid, plus de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie des
+jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, les ravages du temps
+marqueraient leur œuvre. Tandis que Freda... Il poussa un vague soupir
+de regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète; puis ses
+pensées revinrent en Alaska.
+
+--Eh bien?
+
+Les aiguilles de la pendule marquaient minuit moins le quart. Il était
+grand temps pour lui de descendre vers le trou d’eau.
+
+--Oh! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.
+
+Son mouvement de surprise parut si spontané que l’autre s’y laissa
+prendre. Quand un homme s’aperçoit qu’une femme, en le regardant d’un
+air pensif, s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un
+sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter ses voiles et à
+prendre le large.
+
+--Je me demandais pourquoi vous désiriez me parler, expliqua-t-il, en
+rapprochant son siège de la table.
+
+--Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau regard, je ne peux plus me
+souffrir ici; je veux partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à
+la débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, j’en
+mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux m’en aller tout de
+suite.
+
+En un geste de supplication muette, elle posa la main sur celle de
+Floyd, qui s’en empara pour la retenir prisonnière.
+
+Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête! Bah! Loraine ne se
+portera pas plus mal de se rafraîchir les pieds un peu plus longtemps au
+trou d’eau.
+
+--Eh bien?
+
+L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce et anxieuse.
+
+--Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, tout en trouvant que
+les événements se précipitaient un peu trop.
+
+--Ce serait le bonheur de ma vie, Freda; vous le savez bien, ajouta-t-il
+en lui pressant davantage la main.
+
+Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il s’étonner de sa
+piètre opinion des hommes?
+
+--Mais... voilà... poursuivit-il, je suis fiancé. Sans doute êtes-vous
+au courant? La jeune personne vient me rejoindre comme je l’en ai priée.
+Où avais-je donc la tête le jour où je me suis engagé? Mais c’est de
+l’histoire ancienne; le feu de la jeunesse brûlait encore en moi.
+
+--Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe où, reprit-elle,
+affectant d’ignorer l’obstacle qu’il venait de dresser devant elle et
+dont il semblait s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je
+connais, et j’en arrive à croire que... que...
+
+--... Que je suis celui qui vous convient le mieux?
+
+Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné un aveu pénible.
+
+De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda contre son épaule. Le
+parfum de la chevelure le grisait; et il s’aperçut que leurs pouls se
+précipitaient en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement
+explicable au point de vue physiologique, mais impressionnant quand même
+au moment précis où on en fait la découverte.
+
+Cette impression lui était étrangement délicieuse, car toute sa vie il
+avait caressé plus de manches de pelles que de mains de femmes. Aussi,
+quand Freda appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux lui
+frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, se laissa-t-il
+facilement troubler par la passion amoureuse qui brillait dans les yeux
+de la femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses promesses?
+Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine?
+
+Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il n’aurait eu aucune
+excuse de se décider maintenant à la légère. Il possédait de l’argent à
+ne savoir qu’en faire! Nulle autre que Freda ne saurait mieux embellir
+sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui envieraient une telle
+épouse. Mais rien ne pressait. Il fallait agir avec prudence.
+
+Il demanda à brûle-pourpoint:
+
+--N’avez-vous jamais désiré vivre dans un palais?
+
+Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché:
+
+--Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui qu’on doit y mener une
+existence molle et affadissante; on ne doit pas tarder à s’y empâter.
+
+--C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable pendant quelque
+temps; mais, comme vous, j’estime qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle
+finement. Le monde a du bon; mais il faut savoir varier ses plaisirs.
+Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il n’y a rien de meilleur que
+d’aller se reposer dans quelque coin. Le rêve serait une croisière sur
+un yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à Paris, un hiver en
+Amérique du Sud et un été en Norvège, quelques mois en Angleterre...
+
+--Y rencontre-t-on de la bonne société?
+
+--Certes oui, et de la meilleure! Puis on lève l’ancre. On va retrouver
+les chiens et les traîneaux du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le
+changement, je vous dis. Un solide gaillard comme vous, plein d’allant
+et de vitalité, ne pourrait pas supporter un an une vie somptueuse et
+désœuvrée. C’est bon pour des efféminés; mais vous n’êtes pas fait pour
+ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement viril!
+
+--Vous croyez?
+
+--Est-il besoin d’y réfléchir? Cela se voit tout de suite, parbleu!
+N’avez-vous jamais remarqué comme il vous est facile d’éveiller
+l’intérêt des femmes?
+
+L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant ainsi fut tout
+simplement admirable.
+
+--D’où vous vient cette facilité? reprit-elle. De ce que vous êtes mâle.
+Vous faites vibrer les cordes les plus sensibles du cœur de la femme.
+Elle sent en vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et plein
+de bravoure. Un homme, quoi!
+
+Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. Elle avait donné
+trente minutes de marge à Sitka Charley; peu importait maintenant
+l’heure à laquelle arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.
+
+Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait sa jovialité
+naturelle; et, retirant doucement sa main elle se leva et appela sa
+femme de chambre.
+
+--Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka; ses moufles sont sur le
+bord de la fenêtre, près du poêle.
+
+L’homme n’y comprenait rien.
+
+--Pourrais-je assez vous remercier de votre amabilité, mon cher Floyd!
+Je savais que vous ne disposiez que de très peu de temps; vous ne me
+l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre part. Mais il faut
+maintenant que j’aille dormir. Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez
+soin de tourner à gauche; vous arriverez plus vite au trou d’eau.
+
+A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant soudain joué, se
+répandit en imprécations violentes.
+
+Alice n’aimait pas à entendre jurer; aussi déposa-t-elle la parka sur le
+sol et les moufles par dessus. Alors Floyd s’élança vers Freda qui,
+voulant se réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la parka. Il
+la releva en lui saisissant rudement le poignet. Elle ne fit qu’en rire.
+Les hommes ne l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle pas
+enduré de leur part les pires cruautés, et ne continuait-elle pas à les
+supporter?
+
+--Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, dit-elle en regardant sa
+main prisonnière, je me décide à ne point me retirer encore.
+Asseyez-vous tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. Vous avez
+des questions à me poser?
+
+--Oui, ma belle dame; et des comptes à régler. (Il ne la lâchait
+pas.)--Que savez-vous au sujet du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire
+par... Mais non... une seule question à la fois.
+
+--Oh! pas grand’chose. Sitka Charley y avait rendez-vous avec une
+personne de votre connaissance, je crois. Ne désirant nullement la
+présence d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui prêter son
+gracieux concours. Voilà tout! Ils sont maintenant partis; et depuis une
+bonne demi-heure.
+
+--Où? En descendant le fleuve? Et sans moi? Et un Indien, encore?
+
+--Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des goûts, surtout ceux des
+femmes.
+
+--Que me revient-il de cette affaire? J’y perds, sans compensation,
+quatre mille dollars de chiens et un joli brin de femme... Pourtant,
+ajouta-t-il comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, j’y songe,
+c’est vous, vous ma belle; et tout de même ce n’est pas cher pour le
+prix.
+
+Freda haussa les épaules.
+
+Il continua d’une voix mordante:
+
+--Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. Je vais emprunter
+une couple d’attelages, et nous filons d’ici deux heures.
+
+--Je le regrette infiniment; mais il est temps que j’aille me reposer.
+
+--Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, allez de ce pas faire vos
+malles. Que vous ayez envie de dormir ou non, peu m’importe! Dès que mes
+chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. Ça, je vous le
+jure. Vous avez sans doute voulu vous payer ma tête; mais je vous prends
+au mot, moi. Entendez-vous?
+
+Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant un sourire
+naissait sur les lèvres de Freda, qui prêtait l’oreille aux bruits du
+dehors.
+
+Un tintement de clochettes se fit entendre. Une voix masculine cria:
+«Ho!» Un traîneau s’arrêtait devant la porte de la cabane. Freda ne
+douta plus que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.
+
+--Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me coucher? dit-elle.
+
+Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée de fourrures
+usées par le voyage, apparut, plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la
+silhouette hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur l’horizon
+embrasé par l’aurore boréale.
+
+Elle demeura un instant immobile, ayant retiré le masque qui la
+protégeait centre le froid. Ses yeux clignotaient à cause de la lueur
+blanchâtre de la chandelle.
+
+Vanderlip s’avança d’un pas incertain.
+
+--Floyd! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant vers lui, malgré sa
+fatigue évidente.
+
+Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras et la couvrir de
+baisers? Quelle jolie brassée de fourrures venait s’abattre contre lui!
+
+--Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé Devereaux à notre
+rencontre avec des chiens frais! Sans cela nous n’aurions pu arriver
+avant demain.
+
+L’homme regarda Freda avec inquiétude; et la lumière se fit dans son
+esprit.
+
+--Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre reconnaissance?
+demanda Freda doucement railleuse.
+
+--Oh je comprends. Vous perdiez patience, n’est-ce pas, cher ami? dit
+Flossie en se serrant plus étroitement contre lui.
+
+--Ah! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir déclara-t-il sans la
+moindre vergogne. Et sur-le-champ il la souleva dans ses bras et la
+porta dehors vers les traîneaux.
+
+
+VI
+
+Cette même nuit, une aventure inexplicable arriva au Révérend Père James
+Brown.
+
+Ce missionnaire vivait parmi les indigènes, à plusieurs milles en aval
+du Yukon, et s’évertuait à leur faire suivre les pistes conduisant tout
+droit au Paradis des blancs.
+
+Il fut tiré de ses rêves par un Indien d’allure bizarre, qui, lui ayant
+confié non seulement l’âme, mais aussi le corps d’une femme, s’éclipsa
+en prenant les jambes à son cou.
+
+Cette pécheresse, d’une beauté massive, se trémoussait de fureur, et de
+ses lèvres s’échappaient les mots les plus abominables.
+
+Le digne homme en fut outré.
+
+Lorsque la dame commença à se calmer, la situation ne parut pas
+meilleure à notre Révérend. Songez donc! Il conservait encore un regain
+de jeunesse; et la présence de la belle aurait pu--pour le moins aux
+yeux de ses ouailles--provoquer un beau scandale si elle ne s’était
+décidée, aux premières lueurs grises de l’aube, à filer à pied vers
+Dawson.
+
+Tout cela s’était passé sans éclat. L’événement le plus sensationnel ne
+se produisit que bien plus tard à Dawson.
+
+L’été venait de finir.
+
+Ce jour-là, la population de Windsor se pressait sur la berge du Yukon
+pour assister aux courses nautiques. L’attention générale était attirée
+aussi bien par les allées et venues d’une certaine dame, superbe comme
+une reine à la parade, que par les savantes évolutions de Sitka Charley,
+qui, à coups de pagaies rapides comme l’éclair, avait réussi à faire
+passer sa pirogue en tête.
+
+A la même heure, Mrs Eppingwell, dont l’expérience s’était fort
+enrichie, rencontra Freda aux courses. Elle ne l’avait plus revue depuis
+la nuit du bal.
+
+Sans hésiter, elle s’approcha de la danseuse et lui tendit la main,
+«oui, en public, sans le moindre égard pour la dignité de la paroisse;
+remarquez bien, en public», dit ensuite Mrs Mac Fee.
+
+Tout d’abord, comme rapportent les témoins oculaires, la jeune Grecque
+fit un pas en arrière. Quelques paroles furent échangées entre les deux
+femmes; puis Freda, l’orgueilleuse Freda, se mit à pleurer sur l’épaule
+de la femme du capitaine.
+
+Les gens de Dawson ignorèrent toujours le mobile auquel obéit Mrs
+Eppingwell, la raison de ce geste fait devant tout le monde comme un
+comble d’imprudence. Voilà ce dont on ne revenait pas et dont on n’est
+jamais revenu, du reste.
+
+Il serait injuste d’oublier Mrs Mac Fee.
+
+La digne dame retint une cabine sur le premier vapeur en partance et
+emporta avec elle une philosophie élaborée au cours de longues veillées
+silencieuses. Pour elle, la Terre du Nord est dépravée parce qu’il y
+fait un froid extrême. En effet, comment entretenir dans une glacière la
+crainte de l’Enfer!
+
+
+
+
+L’ABNÉGATION DES FEMMES
+
+
+Une tête, semblable à celle d’un loup, aux poils raidis par le givre et
+aux yeux avisés, se glissa entre les rideaux de la tente.
+
+--Allez, couchez, Siwash! Couchez, fils de Satan, protestèrent en chœur
+les occupants.
+
+Bettles assena un coup sec d’une assiette d’étain au chien qui disparut
+d’un trait. Louis Savoy rattacha la portière, retourna du pied une poêle
+à frire et en assujettit le bas de la toile, puis alla se réchauffer les
+mains.
+
+L’air était vif, au dehors. Quarante-huit heures auparavant, le
+thermomètre à esprit de vin avait éclaté à la température de
+soixante-huit degrés au-dessous de zéro, et, depuis ce temps, le gel
+n’avait fait que s’accentuer. On ne pouvait prévoir quand cette
+situation prendrait fin.
+
+A moins d’y être forcé par la volonté des dieux, c’est une mauvaise
+affaire que de s’aventurer loin du poêle en pareilles circonstances, ou
+d’augmenter le volume de l’air froid qu’on est forcé de respirer. Des
+hommes parfois commettent cette imprudence, et souvent ils se glacent
+les poumons. On les voit bientôt atteints d’une toux sèche et
+intermittente qui s’irrite surtout quand on fait frire du lard. Par la
+suite, à une époque indéterminée du printemps ou de l’été, on dégèle la
+boue pour y creuser un trou; le cadavre d’un homme y est déposé,
+recouvert de mousse et abandonné avec la certitude qu’il se lèvera au
+Jugement Dernier, parfaitement intact et conservé par le froid.
+
+Aux gens de peu de foi, sceptiques quant à la croyance de la
+réincarnation en ce jour fatidique, on ne peut conseiller, pour y
+mourir, aucun pays mieux approprié que le Klondike, ce qui ne signifie
+pas que ce coin du monde soit fort confortable!
+
+Si la température du dehors était très basse, la chaleur dans la tente
+n’avait, de son côté, rien d’excessif.
+
+Le seul objet auquel on eût pu décerner l’épithète de mobilier était le
+poêle, et les hommes manifestaient nettement leur prédilection pour son
+voisinage.
+
+Au milieu de la tente s’étalait, à même la neige, une couche de
+branchages de sapins, recouverte des fourrures de couchage. Partout
+ailleurs, le sol piétiné était jonché d’ustensiles de cuisine et des
+différents objets qui encombrent un campement sous le cercle arctique.
+
+Le feu ronflait dans le poêle tout rouge, mais à trois pieds à peine un
+bloc de glace se montrait avec des arêtes aussi vives et une surface
+aussi dépolie que lorsqu’on l’avait extrait du fond du Creek.
+
+La pression du froid extérieur forçait l’air chaud à s’élever.
+
+Juste au-dessus du poêle, à l’endroit où le tuyau traversait la toile,
+on pouvait remarquer un petit cercle desséché par la chaleur; puis ce
+cercle s’élargissait, humide et suintant; enfin, le reste de la tente,
+pavillon et côtés, était recouvert d’un demi-pouce de cristaux de givre,
+secs et blancs.
+
+--Oh! oh! oh!
+
+Un jeune homme, barbu, blême et fatigué qui dormait dans ses fourrures,
+poussa un gémissement, attestant ainsi que le sommeil n’avait pas
+complètement endormi sa souffrance. Son corps, à demi sorti des
+couvertures, trembla et se secoua convulsivement, comme s’il avait
+cherché à fuir un lit d’orties.
+
+--Retournez-le! ordonna Bettles. Il a des crampes!
+
+Là-dessus, d’un élan sans douceur, il fut saisi, retourné, massé, agité
+par une demi-douzaine de camarades pleins de bonne volonté.
+
+--Au diable la piste! grogna-t-il d’une voix étouffée, en rejetant les
+couvertures et en s’asseyant. J’ai trimé pendant trois saisons, je me
+suis endurci par tous les moyens, et c’est pour venir échouer en pèlerin
+dans ce pays abandonné de Dieu, et m’apercevoir que je ne suis qu’un
+Athénien efféminé, dénué des qualités les plus élémentaires d’un homme.
+
+Il se traîna jusqu’au poêle, courbé en deux, et roula une cigarette.
+
+--Oh! je ne me plains pas. Je peux très bien avaler ma purge! Très bien!
+Mais j’ai honte de moi-même, et je l’avoue. Me voilà, pour une randonnée
+de trente malheureux milles, aussi brisé, ankylosé et malade qu’un
+dégénéré, buveur de thé rose, après une promenade de cinq milles sur un
+sentier de campagne. Pouah! j’en ai des nausées! Vous avez une
+allumette?
+
+Bettles lui passa le brin de bois demandé en lui disant, d’un ton
+protecteur:
+
+--Te fais pas trop de bile, petit. Gardes-en un peu pour le dégel. Tu es
+légèrement démoli? Ah! je me vois encore, la première fois que j’ai pris
+la piste! Tu es ankylosé? J’ai connu des moments où il m’aurait fallu
+dix minutes pour me relever après avoir bu à un trou d’eau, toutes mes
+articulations craquantes et douloureuses à en crever. Tu as des crampes?
+Elles me tordaient d’une telle façon que les camarades du camp auraient
+mis une demi-journée pour me dégourdir les membres.
+
+«Tu ne vas pas mal pour un jeunet, et tu as la mentalité qu’il faut.
+D’ici un an, tu nous useras les pattes le long de la piste, à nous les
+vieux de la vieille, comme tu voudras. Et tu peux encore te vanter de
+n’avoir pas, dans ton anatomie, le filon de graisse qui a envoyé au sein
+d’Abraham pas mal de solides gaillards avant leur temps.
+
+--Le _filon de graisse_?
+
+--Oui, cela vient avec l’embonpoint. Les plus gros ne sont pas les
+meilleurs pour suivre la piste.
+
+--Je ne l’avais jamais entendu dire.
+
+--Pas possible? C’est pourtant un fait que tout le monde peut constater;
+et il n’y a pas à en démordre. Un homme gros peut avoir le dessus
+lorsqu’il s’agit d’un violent effort momentané, mais, pour tenir le coup
+qui dure, la graisse ne vaut rien. Endurance et embonpoint ne marchent
+guère ensemble. Compte sur les petits hommes nerveux pour s’attacher à
+ce qu’ils entreprennent, comme un chien maigre après un os. Du diable,
+si les gros en sont capables!
+
+--Bon Dieu! interrompit Louis Savoy, c’est pas de la blague, ça! Je
+connais un gars aussi épais qu’un buffle. Avec lui, à la ruée de Sulphur
+Creek, trottait un nommé Lon Mac Fane. Vous connaissez ce Lon Mac Fane,
+ce petit Irlandais à la tignasse rousse, qui rit toujours? Ils marchent
+et marchent tout un jour et toute une nuit. Le gros père devient très
+fatigué et se couche à chaque instant dans la neige. Alors, le petit
+cogne sur le gros pour le faire relever et le gros pleure comme un
+gosse. Et le petit cogne et cogne--et longtemps pendant le trajet--cogne
+sur le gros jusqu’à ce qu’ils arrivent dans ma cabane. Il n’a pu se
+tirer de mes couvertures avant trois jours. Jamais je n’ai vu pareille
+femelle! Non, jamais! Ah! il l’avait, lui, ce que vous appelez le filon
+de graisse!
+
+--Qu’est donc devenu le fameux Axel Gunderson? demanda Prince.
+
+Le grand Scandinave, avec son odyssée obscurcie d’événements tragiques,
+avait laissé une profonde impression sur l’esprit de l’ingénieur des
+mines.
+
+--Il est enterré quelque part, là-bas... Et, de la main, il balaya
+vaguement la direction de l’Est mystérieux.
+
+--C’est le plus gros type qui se soit jamais aventuré vers l’Eau Salée,
+ou acharné sur la piste d’un élan, ajouta Bettles, mais il constitue
+l’exception qui confirme la règle. Voyez sa femme, Unga, elle pèse au
+plus cent dix livres, pas une once de superflu. Elle l’aurait vaincu en
+endurance, rattrapé, voire même dépassé, le cas échéant. Elle eût remué
+ciel et terre pour arriver à ses fins.
+
+--Mais elle l’aimait, objecta l’ingénieur.
+
+--Ce n’est pas cela. C’est...
+
+--Écoutez, frères,--interrompit Sitka Charley de la place qu’il occupait
+sur la boîte aux provisions. Vous avez parlé du filon de graisse qui
+empâte les muscles des hommes gros, de l’abnégation et de l’amour des
+femmes, et vous avez bien parlé; mais je songe à des choses qui se
+passaient lorsque la contrée était jeune et que les feux des hommes
+étaient aussi éloignés les uns des autres que des étoiles. C’est alors
+que j’ai eu affaire à un gros, à un filon de graisse, et à une femme.
+Bien qu’elle fût petite, son cœur était bien plus grand que celui de
+l’homme. Et elle avait du cran.
+
+Nous suivions une rude piste le long de l’Eau Salée; le froid était
+rigoureux, la neige épaisse et la faim dévorante. Et la femme aimait
+d’un amour puissant--on ne peut mieux dire.
+
+Frères, le sang rouge des Siwash coule dans mes veines, mais mon cœur
+bat pour les blancs. Aux péchés de mes aïeux, je dois l’un; aux vertus
+de mes amis, je suis redevable de l’autre. Une grande vérité m’est
+apparue, lorsque j’étais enfant. J’ai appris que la terre appartenait à
+vous et à votre race; que les Siwash ne pouvaient rivaliser avec vous et
+que, comme le caribou et l’ours, ils étaient destinés à mourir dans le
+froid. Alors, je me suis approché de la chaleur, assis parmi vous, près
+de vos feux, et voyez, je suis devenu des vôtres.
+
+J’ai beaucoup vu, en mon temps. J’ai appris des choses étranges; sur les
+grandes pistes, j’ai trimé avec des gens de bien des races. C’est
+pourquoi je sais peser les actes, juger mes semblables et réfléchir.
+
+Je vais vous parler sévèrement tout à l’heure d’un homme de votre clan,
+je sais que vous ne le prendrez pas en mauvaise part; et si je loue
+quelqu’un de mes aïeux, je suis certain que vous ne me ferez pas ce
+reproche:
+
+«Sitka Charley est un Siwash; son regard est faux et il y a peu
+d’honneur dans sa parole.» Est-ce vrai?
+
+Le cercle des auditeurs grogna en signe d’assentiment.
+
+ * * * * *
+
+Sitka Charley, l’Indien Siwash, poursuivit:
+
+La femme dont je vais vous parler s’appelait Passuk. Je l’avais achetée
+honnêtement à ses parents qui étaient de la côte, et leur totem Chilcat
+se dressait à l’extrémité d’un bras de mer.
+
+Mon cœur n’allait pas vers elle, et je ne me souciais nullement de ses
+regards. D’ailleurs, elle levait rarement les yeux; elle était timide et
+farouche, comme les filles jetées brusquement dans les bras d’un
+inconnu.
+
+Comme je viens de le dire, il n’y avait dans mon cœur aucune place où
+elle pût se glisser, mais je projetais un grand voyage, j’avais besoin
+de quelqu’un pour nourrir mes chiens et pour manier la pagaie avec moi
+pendant les longs jours sur le fleuve.
+
+Une seule couverture pouvait nous protéger tous deux, et je choisis
+Passuk.
+
+Ne vous ai-je pas dit que j’étais au service du gouvernement? Sinon, il
+est bon que vous le sachiez.
+
+On m’embarqua sur un bateau de guerre, avec mes traîneaux, mes chiens et
+des provisions de conserves, et Passuk m’accompagna.
+
+Nous nous dirigeâmes vers le Nord, vers les glaces qui constituent,
+l’hiver, le rivage de la mer de Behring, et là on nous débarqua, moi,
+Passuk et les chiens.
+
+Je reçus de l’argent du gouvernement, des cartes d’un pays inconnu des
+hommes et des dépêches. Celles-ci étaient scellées, protégées
+soigneusement contre les intempéries, et j’avais ordre de les délivrer
+aux baleiniers de l’Arctique, pris dans les glaces à l’embouchure du
+grand Mackenzie. Jamais on ne vit plus grande rivière, excepté notre
+Yukon, la mère de toutes les rivières.
+
+Mais tout ceci importe peu, car mon récit ne traite ni des baleiniers,
+ni de mon hivernage près du Mackenzie.
+
+Plus tard, au printemps, lorsque les jours devinrent plus longs et la
+neige praticable, nous regagnâmes le Sud, Passuk et moi, vers la contrée
+du Yukon.
+
+Ce fut un pénible voyage, mais le soleil guidait nos pas.
+
+C’était alors une contrée déserte, et nous remontâmes le courant à la
+perche et à la pagaie jusqu’à Forty-Mile.
+
+Il faisait bon revoir des visages blancs et nous nous arrêtâmes sur la
+rive.
+
+Dans cet hiver cruel, l’obscurité et le froid tombèrent sur nous et,
+avec eux, la famine. L’agent de la Compagnie allouait à chaque homme
+quarante livres de farine et vingt de lard. Les haricots manquaient.
+
+Les chiens hurlaient sans cesse; il y avait des ventres creux et des
+visages émaciés. Les hommes forts devenaient faibles, et les faibles
+succombaient. Les cas de scorbut étaient fréquents.
+
+Un soir, nous étions réunis dans le magasin; la vue des rayons dégarnis
+nous faisait sentir davantage le vide de notre estomac. Nous parlions
+bas, à la lueur du feu, car les bougies avaient été mises de côté pour
+ceux en qui le printemps trouverait encore un souffle de vie.
+
+On discuta, et il fut décidé qu’un homme partirait jusqu’à l’Eau Salée,
+afin de faire connaître au monde notre misère. Là-dessus tous les yeux
+se tournèrent vers moi, car on me considérait comme un hardi voyageur.
+
+--Il y a sept cent milles, dis-je, d’ici à la Mission Haines, sur le
+bord de la mer, et pas un pouce de ce trajet qui puisse s’effectuer
+autrement que sur les raquettes. Donnez-moi la fleur de vos chiens, le
+meilleur de vos provisions et j’irai. Et Passuk viendra avec moi.
+
+Ils acceptèrent.
+
+Alors se leva l’un d’entre eux, le grand Jeff, un Yankee solidement
+charpenté et bien musclé. Son discours fut à l’avenant. Lui aussi,
+disait-il, était un grand voyageur né pour les raquettes et nourri au
+lait de buffle. Il m’accompagnerait pour passer la consigne à la
+Mission, au cas où je succomberais en route.
+
+J’étais jeune et ne connaissais pas les Yankees. Comment aurais-je su
+que ses paroles vantardes trahissaient le filon de graisse, ou que les
+Yankees capables de grandes choses ne parlaient pas tant?
+
+Donc, nous prîmes les plus vigoureux des chiens, le meilleur des
+provisions, et partîmes sur la piste tous trois, Passuk, le grand Jeff
+et moi.
+
+Vous qui m’entendez, vous avez frayé la neige vierge, peiné à la perche
+de direction, et vous savez ce que signifient les amas de glaçons;
+aussi, je n’insisterai pas sur les difficultés du voyage. Sachez
+seulement que, certains jours, nous faisions nos dix milles, d’autres,
+trente milles, mais le plus souvent dix.
+
+Les aliments «de choix» que nous avions préférés n’étaient pas fameux,
+et nous dûmes nous rationner dès le départ. De même, la crème des chiens
+ne valait pas cher, et nous avions peiné à les faire tenir sur leurs
+pattes.
+
+Arrivés au Fleuve Blanc[11], nos trois traîneaux furent réduits à deux,
+et nous n’avions couvert que deux cents milles. Mais nous ne laissions
+rien perdre. Les chiens qui mouraient dans les traits passaient dans
+l’estomac des survivants.
+
+ [11] _White River_.
+
+Nous atteignîmes Pelly sans avoir entendu un seul bonjour ni aperçu la
+moindre fumée.
+
+J’avais espéré y trouver des vivres et y laisser le grand Jeff qui, déjà
+fatigué de la piste, ne cessait de geindre.
+
+Mais le facteur avait les poumons attaqués, les yeux brillants de
+fièvre, et sa cache était presque vide. Il nous fit voir que celle du
+missionnaire ne contenait rien non plus, et nous montra la tombe de
+celui-ci, sur laquelle s’amoncelaient des quartiers de roc pour protéger
+son cadavre contre les chiens.
+
+Nous aperçûmes un groupe d’Indiens, mais, parmi eux, ni enfants, ni
+vieillards, et il était évident que peu de ceux qui restaient
+reverraient le printemps.
+
+Nous poursuivîmes donc notre marche, le ventre vide et le cœur gros,
+avec quelque cinq cents milles de neige et de silence entre nous et la
+Mission Haines, au bord de la mer.
+
+C’était l’époque des longues nuits, et à peine, si à midi le soleil
+parvenait à éclairer l’horizon vers le Sud. Mais les amas de glaçons
+étaient plus petits et la marche plus aisée.
+
+Je pressais les chiens et je m’arrêtais tard, dans la nuit, pour
+reprendre la piste à la première heure, le lendemain.
+
+Comme je l’avais dit à Forty-Mile, chaque pouce de terrain devait être
+parcouru sur des raquettes, et celles-ci produisaient sur nos pieds de
+larges plaies qui se fendillaient et se desséchaient, mais se refusaient
+à guérir. De jour en jour, elles devenaient plus douloureuses, si bien
+que le matin, quand nous nous chaussions, le grand Jeff pleurait comme
+un gosse.
+
+Je l’avais mis devant le traîneau le plus léger pour frayer la piste,
+mais il se débarrassait de ses raquettes pour être plus à l’aise.
+
+Naturellement, la neige n’étant pas tassée, ses mocassins laissaient de
+grands trous où les chiens s’enfonçaient, ce qui empirait leur état, car
+leurs os étaient prêts à percer la peau.
+
+Je lui fis entendre de dures paroles et il me jura de ne plus
+recommencer, mais il manqua à sa promesse. Alors, je le battis avec le
+fouet des chiens, et après cela ils ne s’enfoncèrent plus.
+
+C’était un enfant; de plus, il souffrait, et il avait le filon de
+graisse.
+
+Mais que faisait Passuk, pendant tout ce temps?
+
+Tandis que l’homme gémissait, étendu près du feu, elle cuisinait; au
+matin, elle m’aidait à atteler les chiens, le soir à les dételer, et
+elle les assistait dans leur travail, leur facilitait la marche en
+aplanissant la neige de ses raquettes.
+
+Passuk--comment m’expliquerai-je? J’avais admis une fois pour toutes
+qu’elle fît tout cela, et je n’y prêtais plus d’attention, tellement
+j’avais l’esprit préoccupé par d’autres questions. En outre, j’étais
+jeune et connaissais peu la Femme.
+
+En faisant un retour sur le passé, aujourd’hui seulement je finis par
+comprendre.
+
+Notre compagnon n’était plus bon à rien.
+
+Malgré l’épuisement des chiens, il se faisait traîner par eux, à la
+dérobée, quand il restait en arrière.
+
+Passuk dit qu’elle s’occuperait de l’unique traîneau et il ne resta plus
+rien à faire pour l’homme.
+
+Au matin, je lui tendais sa portion équitable de nourriture, et je
+l’envoyais seul sur la piste. Alors, la femme et moi levions le camp,
+chargions les traîneaux et harnachions les chiens.
+
+Vers midi, au déclin du soleil, nous rattrapions le grand Jeff dont les
+larmes étaient gelées sur ses joues, et nous le dépassions.
+
+A la nuit tombante, nous installions notre campement; nous mettions à
+part sa ration de vivres, étalions ses fourrures de couchage et
+allumions un grand brasier, afin qu’il pût nous retrouver.
+
+Plusieurs heures après, il arrivait en boitant, mangeait en pleurant et
+en gémissant, puis s’endormait.
+
+Il n’était pas malade, cet homme, mais simplement meurtri et fatigué par
+la piste et affaibli par la faim. Cependant, Passuk et moi étions aussi
+mal en point; nous faisions tout le travail, et lui rien; mais il avait
+le filon de graisse, dont a parlé notre frère Bettles. Au reste, nous ne
+manquions jamais de lui donner sa ration.
+
+Un jour, nous rencontrâmes deux ombres, errant dans le Silence: un homme
+et un jeune garçon, des blancs. La glace ayant cédé sur le Lac Lebarge,
+avait englouti la plus grande partie de leur équipement.
+
+Chacun d’eux portait une couverture jetée sur les épaules. A la nuit,
+ils allumaient un feu et se tenaient courbés dessus jusqu’au matin.
+
+Ils ne possédaient qu’un peu de farine. Ils la délayaient dans de l’eau
+chaude et buvaient ce mélange. L’homme me montra huit tasses de farine,
+toute leur richesse. Et Pelly, où la famine régnait, était encore à deux
+cents milles de là!
+
+Ils nous dirent aussi qu’un Indien marchait à quelque distance derrière
+eux; qu’ils avaient partagé loyalement avec lui, mais qu’il n’avait pu
+les suivre. Je ne crus pas leur histoire de partage loyal, sinon
+l’Indien aurait pu tenir le pas. Mais je ne pouvais leur donner aucune
+nourriture.
+
+Ils essayèrent de me voler un chien--le plus gros, pourtant très
+maigre--mais je leur mis mon revolver sous le nez et leur dis: Filez!
+
+Et ils partirent vers Pelly, en chancelant comme des hommes ivres à
+travers le Silence.
+
+Il ne me restait que trois chiens et un seul traîneau et les bêtes
+n’avaient plus que la peau et les os.
+
+Lorsque le bois est rare, le feu ne brûle que faiblement et la hutte se
+refroidit.
+
+Il en était de même pour nous.
+
+Quand on est mal nourri, le froid mord dur, et nos visages étaient noirs
+et gelés, au point que nos propres mères ne nous eussent pas reconnus.
+Nous avions les pieds cruellement meurtris.
+
+Au matin, quand j’attaquais la piste, la sueur m’inondait de l’effort
+que je faisais pour ne pas crier de douleur en commençant à marcher avec
+les raquettes.
+
+Passuk ne desserrait pas les dents, mais piétinait en avant pour tasser
+la neige.
+
+L’homme hurlait.
+
+Le Thirty-Mile coulait rapide, et le courant rongeait la glace par
+dessous; on y voyait en quantités des trous d’air et des fissures, et
+pas mal d’eau libre.
+
+Un jour, nous rejoignîmes l’homme, en train de se reposer, car il était
+parti en avant le matin, comme de coutume. Mais, entre lui et nous, il y
+avait un espace d’eau, dont il avait fait le tour en suivant la glace du
+bord, trop étroite pour permettre à un traîneau de passer.
+
+A la fin, nous trouvâmes une passerelle de glace.
+
+Passuk ne pesait pas lourd; elle marcha la première, tenant
+horizontalement un long bâton pour le cas où la glace aurait cédé. Elle
+parvint à traverser, sur ses larges raquettes. Alors, elle appela les
+chiens. Comme ceux-ci n’avaient ni bâton, ni raquettes, la glace se
+brisa sous eux et ils furent happés par l’eau.
+
+Je me cramponnais à l’arrière du traîneau. A la fin, les traits se
+rompirent et les bêtes disparurent sous la glace.
+
+Ils n’avaient pas beaucoup de viande sous la peau, mais je comptais sur
+eux pour nous fournir de quoi manger pendant une semaine, et voilà
+qu’ils étaient partis!
+
+Le lendemain, je partageai en trois les maigres provisions qui nous
+restaient, et j’informai le grand Jeff qu’il avait le choix de nous
+suivre ou de nous lâcher, car il importait, avant tout, d’accélérer
+notre allure.
+
+Il éleva la voix, pleurnicha sur ses pieds meurtris, sur ses malheurs,
+et proféra des paroles blessantes contre la camaraderie.
+
+Nos pieds aussi étaient meurtris, plus que les siens, peut-être, car
+nous avions peiné avec l’attelage et tous les soucis de la route nous
+encombraient.
+
+Le grand Jeff nous jura qu’il mourrait plutôt que de reprendre la piste;
+alors Passuk ramassa une couverture de peaux, moi une casserole et une
+hache, et nous nous préparâmes à partir.
+
+Mais elle jeta les yeux sur la portion de l’homme et dit: «Ce serait un
+crime de gaspiller de la bonne nourriture pour cet avorton. Mieux vaut
+qu’il meure.»
+
+Je secouai la tête et répondis: «Non! on n’abandonne pas ainsi un
+camarade!»
+
+Elle me parla ensuite des hommes de Forty-Mile; elle me dit qu’ils
+étaient nombreux et bons, et me rappela qu’ils comptaient sur moi pour
+avoir à manger au printemps.
+
+Comme je continuais de répondre négativement, Passuk arracha mon
+revolver de ma ceinture, d’un geste rapide, et, selon l’expression de
+notre ami Bettles, elle envoya le grand Jeff au sein d’Abraham avant son
+temps.
+
+Je réprimandai Passuk pour son acte, mais elle ne témoigna ni regret ni
+tristesse et, au fond de mon cœur, je lui donnai raison.
+
+ * * * * *
+
+Sitka Charley s’arrêta de parler pour jeter quelques morceaux de glace
+dans la batée sur le poêle.
+
+Les hommes se turent et un frisson courut le long de leur échine quand
+ils entendirent les cris plaintifs des chiens qui hurlaient leur misère
+dans la bise glaciale.
+
+--Chaque jour, Passuk et moi découvrions, dans la neige, l’endroit foulé
+où avaient dormi les deux ombres, et nous souhaitions ardemment les
+retrouver avant notre arrivée à l’Eau Salée.
+
+Peu après, nous croisâmes l’Indien qui marchait comme un autre fantôme,
+le cou tendu dans la direction de Pelly.
+
+Il nous confia qu’ils n’avaient pas loyalement partagé leurs vivres,
+l’homme et le jeune garçon, et, depuis trois jours, il manquait de
+farine.
+
+Tous les soirs, il faisait bouillir des lambeaux de ses mocassins dans
+une tasse, puis les mangeait. Le cuir allait aussi lui faire défaut.
+
+C’était un Indien de la côte, ainsi que me l’apprit Passuk, qui parlait
+sa langue. Étranger dans le Yukon, il ne connaissait pas la route,
+cependant il se dirigeait droit vers Pelly.
+
+Quelle distance l’en séparait encore? Deux sommeils? Dix? Une centaine?
+Il n’en savait rien. Il allait là bas, voilà tout, et il était trop loin
+pour songer à rebrousser chemin.
+
+Se rendant compte que, nous aussi, nous étions à court, il ne nous
+demanda pas de nourriture.
+
+Passuk regarda le sauvage, puis tourna ses yeux vers moi, comme si son
+esprit était partagé entre deux idées, telle une perdrix dont les petits
+sont en danger.
+
+Je la fixai et lui dis:
+
+--Les autres ont mal agi envers cet homme. Lui donnerai-je une partie de
+nos provisions?
+
+Je vis ses yeux briller d’une courte joie, mais elle examina longuement
+l’homme, puis moi. Ses lèvres se serrèrent avec une expression de dureté
+et elle répondit:
+
+--Non. L’Eau Salée est bien loin, et la mort aux aguets. Il vaut mieux
+qu’elle enlève cet inconnu et épargne mon homme Charley.
+
+L’homme s’éloigna dans le Silence, vers Pelly.
+
+Cette nuit-là, Passuk pleura. Jamais je ne l’avais vue verser des
+larmes. Ce ne pouvait provenir de la fumée du feu, car le bois était
+sec. Je m’étonnai de sa tristesse, et je crus que son cœur de femme
+avait faibli devant le mystère de la piste et la souffrance.
+
+La vie est une chose étrange. J’y ai souvent réfléchi et j’ai longuement
+médité sur elle; cependant son secret, loin de s’éclaircir, ne fait
+qu’augmenter pour moi.
+
+Pourquoi cette soif de vivre?
+
+C’est un jeu auquel personne ne gagne. Vivre, c’est peiner et souffrir
+jusqu’au moment où la vieillesse s’appesantit sur nous, et que, las,
+nous laissons tomber nos mains sur les cendres froides des feux éteints.
+
+La vie est cruelle. C’est dans la souffrance que l’enfant aspire son
+premier souffle, et dans la douleur que, devenu vieux, il exhale son
+dernier soupir; et chaque jour de son existence a amené sa part d’ennuis
+et de tristesses.
+
+Pourtant, il avance vers la mort, qui lui tend les bras, en chancelant,
+en tombant, en détournant la tête, mais il lui résiste jusqu’au bout.
+
+La mort est douce! Il n’y a que la vie, et toutes les choses inhérentes
+à la vie, qui blessent. N’empêche que nous l’aimons et haïssons la mort.
+N’est-ce pas étrange?
+
+Nous parlâmes peu, Passuk et moi, dans les journées qui suivirent.
+
+La nuit, nous gisions dans la neige comme des morts, et au matin nous
+reprenions notre route, à notre allure de fantômes.
+
+La vie s’était retirée de tout ce qui nous entourait. Nous ne voyions ni
+ptarmigans, ni écureuils, ni lièvres à raquettes, rien!
+
+La rivière coulait, silencieuse, sous son manteau blanc. La sève restait
+figée dans les arbres, et le froid était rigoureux comme à présent.
+
+Les étoiles, la nuit, paraissaient plus proches et plus grandes, et
+elles sautillaient et dansaient à nos yeux. Le jour, les chiens du
+soleil nous éblouissaient au point que nous croyions voir plusieurs
+soleils. Toute l’atmosphère brillait et étincelait, et la neige
+ressemblait à la poussière de diamant.
+
+Aucune chaleur, aucun bruit, rien que le froid piquant et le Silence.
+
+Comme je viens de vous le dire, nous marchions ainsi que des fantômes,
+comme dans un rêve, sans la moindre notion du temps. Mais nos visages et
+nos âmes étaient tendus vers l’Eau Salée, et nos pieds inlassables nous
+portaient vers elle.
+
+Nous campâmes près de la Takheena, sans nous en douter. Nos yeux
+regardèrent le Cheval Blanc sans le voir. Nos pieds foulèrent à notre
+insu le portage du Canyon. Nous étions devenus insensibles.
+
+Souvent, nous culbutions en route; à chaque chute, nos faces restaient
+tournées vers l’Eau Salée.
+
+Nos dernières provisions s’épuisèrent. Nous les avions partagées
+loyalement, Passuk et moi, mais elle tombait plus fréquemment et, au
+Carrefour du Caribou, ses forces l’abandonnèrent.
+
+Le matin nous trouva couchés sous notre unique couverture; cependant,
+nous ne reprîmes pas la piste. J’étais résolu à rester là et à attendre
+la mort avec Passuk, la main dans la main, car j’avais vieilli et appris
+à connaître l’amour de la Femme.
+
+La Mission Haines se trouvait encore à quatre-vingts milles au delà du
+grand Chilcoot, dont le sommet balayé par les ouragans se dressait bien
+au-dessus de la limite des bois.
+
+Passuk me parla à voix basse et je dus appuyer mon oreille contre ses
+lèvres pour pouvoir l’entendre.
+
+Et à ce moment, parce qu’elle n’avait plus à redouter ma colère, elle
+m’ouvrit son cœur et m’avoua son amour et d’autres choses que je n’étais
+pas arrivé à comprendre.
+
+Elle me dit:
+
+«Tu es mon homme, Charley, et j’ai toujours été une bonne épouse pour
+toi. Tous les jours, j’ai allumé ton feu et préparé tes aliments, nourri
+tes chiens, manié la pagaie ou frayé la piste, tout cela sans une
+plainte.
+
+«Jamais je ne t’ai dit qu’il faisait plus chaud dans la cabane de mon
+père, ou que la nourriture était plus abondante au Chilcat. Lorsque tu
+as parlé, j’ai écouté; lorsque tu as commandé, j’ai obéi. Est-ce vrai,
+Charley?»
+
+Je répondis:
+
+--Oui, c’est vrai!
+
+Elle reprit:
+
+«Quand tu es venu au Chilcat et que, sans daigner me regarder, tu m’as
+achetée comme on achète un chien, et que tu m’as emmenée, mon cœur était
+irrité contre toi et rempli d’amertume et de crainte. Mais tout cela est
+loin!
+
+«Tu as été bon pour moi, Charley, comme on est bon pour son chien. Il
+n’y avait pas de place pour moi en ton cœur; pourtant, tu m’as traitée
+avec bienveillance et justice.
+
+«J’étais à tes côtés dans les actes de hardiesse que tu as accomplis et
+dans les grandes entreprises que tu as dirigées. Je t’ai comparé aux
+hommes des autres races, j’ai vu que tu pouvais tenir ta place parmi eux
+avec honneur, que ta parole était sage et ta langue véridique.
+
+«Je suis devenue fière de toi, au point que tu as fini par remplir tout
+mon cœur et toutes mes pensées.
+
+«Tu étais pour moi comme le soleil d’été lorsque sa piste dorée tourne
+en cercle sans quitter le ciel. Et partout où je jetais mon regard, je
+contemplais le soleil. Mais ton cœur restait froid, Charley, et il n’y
+avait toujours pas en lui la moindre place pour moi.»
+
+Je répondis encore:
+
+--C’est exact. Il était froid, et ne contenait pas de place pour toi,
+mais cela est le passé. A présent, mon cœur fond comme la neige au
+printemps, lorsque le soleil reparaît.
+
+Tout se détend sous le grand dégel. L’eau courante bruit, les choses
+vertes bourgeonnent ou pointent. On entend le vol des perdrix, le chant
+des rouges-gorges et une grande harmonie. L’hiver est vaincu, Passuk, et
+j’ai appris ce qu’est l’amour d’une femme.»
+
+Elle sourit, se pressa plus étroitement contre moi, et elle ajouta: «Je
+suis heureuse!»
+
+Pendant un long moment elle resta immobile, respirant faiblement, sa
+tête appuyée contre ma poitrine. Ensuite, elle murmura:
+
+«C’est ici que finit la piste, et je suis à bout de forces. Mais je
+voudrais, avant de me reposer, te parler d’autres choses.
+
+«Il y a bien longtemps, lorsque j’étais encore une petite fille du
+Chilcat, je jouais toute seule parmi les balles de fourrures dans la
+cabane de mon père; car les hommes étaient partis à la chasse et les
+femmes et les jeunes garçons s’occupaient à rentrer la viande.
+
+«Nous étions au printemps. Je me trouvais seule. Un grand ours brun,
+affamé, qui sortait de son sommeil hivernal, et dont la fourrure
+plissait sur les os, passa la tête dans la cabane en grognant: Ouf! A ce
+moment mon frère rentrait avec le premier traîneau de viande. Il lutta
+contre l’ours à l’aide de tisons qu’il retirait du feu et les chiens,
+tout harnachés, le traîneau toujours derrière eux, sautèrent sur le
+monstre. Ils déchaînèrent une grande bataille et beaucoup de vacarme,
+roulèrent dans le feu: les balles de fourrures furent éparpillées et la
+cabane bouleversée.
+
+«A la fin, l’ours succomba. Dans la gueule, il gardait les doigts de mon
+frère, et le visage de celui-ci était labouré des marques de ses
+griffes.
+
+«As-tu remarqué l’Indien sur la piste de Pelly? Sa moufle qui n’avait
+pas de pouce et la main qu’il réchauffait à notre feu? C’était mon
+frère! Je lui ai refusé à manger, et il est parti dans le Silence, sans
+nourriture.»
+
+ * * * * *
+
+Tel fut, frères, l’amour de Passuk, qui mourut dans la neige, près du
+Carrefour du Caribou.
+
+C’était un amour puissant, car elle renia son frère pour l’homme qui la
+conduisait sur une piste de misère et à une fin cruelle.
+
+Et mieux encore: son amour était si grand qu’elle se sacrifia elle-même.
+
+Avant de fermer les paupières pour toujours, elle prit ma main et la
+glissa sur sa poitrine, sous sa parka en peaux d’écureuils. Je sentis un
+sachet bien rempli, et je compris enfin pourquoi elle s’était affaiblie.
+Chaque jour, nous avions divisé loyalement notre nourriture, jusqu’au
+dernier morceau; mais, chaque jour, elle n’avait mangé que la moitié de
+sa part. Le reste était allé remplir le sachet.
+
+Elle dit:
+
+--Ici se termine la piste pour Passuk, mais la tienne, Charley, continue
+bien loin encore, par-dessus le grand Chilcoot jusqu’à la Mission
+Haines, près de la mer. Elle mène bien loin, éclairée par de nombreux
+soleils, à travers des pays inconnus et des mers étrangères; elle est
+longue et pleine d’honneur et de gloire.
+
+«Elle mène aux cabanes de nombreuses femmes et de bonnes épouses, mais
+elle ne conduira jamais à un plus grand amour que celui de Passuk.»
+
+Je savais qu’elle disait vrai, mais une sorte de folie me saisit. Je
+jetai loin de moi le sachet et je jurai que mon voyage était terminé.
+Ses yeux fatigués se voilèrent de larmes et elle ajouta:
+
+«Sitka Charley a vécu avec honneur parmi les hommes, et jamais il n’a
+manqué à sa parole. Ne tient-il donc plus compte de cet honneur, pour
+prononcer de vaines paroles près du Carrefour du Caribou? Ne se
+souvient-il plus de ceux de Forty-Mile, qui lui ont donné le meilleur de
+leurs provisions et la fleur de leurs chiens? Jusqu’ici, Passuk n’a
+cessé d’être fière de son homme; qu’il se lève, chausse ses raquettes et
+parte, s’il ne veut perdre son estime.»
+
+Lorsqu’elle se fut refroidie dans mes bras, je me levai, je recherchai
+le sachet bien rempli, laçai mes raquettes et repris ma route en
+chancelant, car mes genoux étaient faibles, mes oreilles bourdonnaient,
+j’étais pris de vertiges et d’éblouissements.
+
+Il me semblait revoir les pistes depuis longtemps oubliées, parcourues
+dans mon enfance. Assis près de marmites pleines, à la fête du potlach,
+j’élevais la voix pour chanter et je dansais devant des hommes et des
+jeunes filles, accompagné du son des tambours en peau de morse. Ou bien
+Passuk me tenait par la main et lorsque je me couchais pour dormir, elle
+veillait près de moi. Lorsque je trébuchais et tombais, elle me
+relevait. Lorsque je me perdais dans la neige épaisse, elle me ramenait
+sur la bonne piste.
+
+Et c’est ainsi que, comme un homme privé de raison, poursuivi
+d’hallucinations et dont les pensées sont égayées par le vin, j’arrivai
+à la Mission Haines, près de la mer.
+
+ * * * * *
+
+Sitka Charley ouvrit les rideaux de la tente.
+
+Il était midi. Vers le Sud, disparaissant derrière la morne colline
+d’Henderson, le soleil posait sur l’horizon son disque glacial. De
+chaque côté, les chiens du soleil brillaient. Dans le ciel, la gelée
+étincelante formait comme un réseau de fils de la vierge.
+
+Au premier plan, à côté de la piste, un chien-loup, les poils hérissés
+par le froid, pointait son long museau et hurlait lugubrement.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ En Pays Lointain 1
+ Yan, l’irréductible 33
+ Quand un homme se souvient 49
+ Où bifurque la piste 69
+ Siwash 93
+ Une Fille de l’Aurore 117
+ A l’homme sur la piste 137
+ Le Dieu de ses Pères 155
+ Mépris de femmes 185
+ L’Abnégation des femmes 227
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 6 MARS
+ MIL NEUF CENT VINGT-SIX, PAR
+ L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE,
+ POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***
diff --git a/78041-h/78041-h.htm b/78041-h/78041-h.htm
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+<!DOCTYPE html>
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+ <title>En pays lointain | Project Gutenberg</title>
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+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.verse { padding-left: 4em; text-indent: -4em; }
+.i1 { text-indent: -3em; }
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+
+blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; }
+
+.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; }
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+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
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+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
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+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
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+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JACK LONDON</p>
+
+<h1>EN<br>
+PAYS LOINTAIN</h1>
+
+<p class="c">TRADUCTION DE LOUIS POSTIF</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br>
+21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXXVI</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR<br>
+A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<ul>
+<li><b>Le Vagabond des Étoiles</b>, 1 vol. in-16.</li>
+<li><b>Michaël, chien de cirque</b>, 1 vol. in-16.</li>
+<li><b>La Peste écarlate</b>, 1 vol. in-16.</li>
+<li><b>Le Fils du Loup</b>, 1 vol. in-16 (<span class="i">Nouvelle édition</span>).</li>
+<li><b>Martin Eden</b>, 1 vol. in-16 (<span class="i">Nouvelle édition</span>).</li>
+<li><b>Jerry dans l’Ile</b>, 1 vol. in-16.</li>
+<li><b>Croc-Blanc</b>, 1 vol, in-16.</li>
+<li><b>Le Talon de Fer</b>, 1 vol. in-16.</li>
+</ul>
+
+<p class="c">EN PRÉPARATION</p>
+
+<ul>
+<li><b>Le Peuple de l’Abîme</b> (Traduit de l’anglais par <span class="sc">Paul Gruyer</span> et <span class="sc">Louis
+Postif</span>).</li>
+<li><b>Aventure</b> (<span class="i">idem</span>).</li>
+<li><b>Le Loup des Mers</b> (<span class="i">idem</span>).</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES
+SUR VERGÉ DE RIVES DONT
+QUINZE HORS COMMERCE NUMÉROTÉS
+DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 60 <span class="xsmall">ET DE</span> 61 <span class="xsmall">A</span> 75.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Tous droits réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">EN PAYS LOINTAIN</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Aux Filles du Loup
+qui ont engendré et allaité
+une race d’hommes.</p>
+
+<p class="sign sc">Jack London.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Quand on pénètre en pays lointain, on doit avant
+tout faire table rase des enseignements reçus jusqu’alors,
+pour se plier aux coutumes de cette contrée
+neuve pour nous ; il faut renoncer aux idées qui nous
+sont chères, voire à nos anciens dieux, et prendre
+parfois même le contre-pied des principes qui, jadis,
+réglaient notre conduite.</p>
+
+<p>Ceux qui s’adaptent aisément peuvent trouver
+une source de joie dans ce brusque changement de
+vie. Pour les autres, ceux qui dès leur naissance ont
+croupi dans l’ornière, la contrainte de cette nouvelle
+ambiance devient bientôt intolérable ; leur corps
+ainsi que leur esprit s’insurgent contre un état de
+choses qu’ils ne peuvent comprendre.</p>
+
+<p>Cette révolte se manifeste par des actions et réactions
+qui se traduisent chez le nouveau venu par
+une succession de souffrances et de malheurs. Il ferait
+mieux alors de rebrousser chemin, car, s’il tarde trop,
+il succombera fatalement.</p>
+
+<p>L’homme qui laisse derrière lui le confort d’une
+ancienne civilisation pour affronter la jeunesse
+farouche et la simplicité primitive du Nord peut
+escompter ses chances de succès en raison inverse de
+la force et du nombre des coutumes définitivement
+ancrées en lui.</p>
+
+<p>S’il est réellement créé pour ce genre de vie, il
+s’apercevra bientôt que les habitudes physiques
+sont de beaucoup les moins importantes.</p>
+
+<p>Échanger un menu délectable pour un plat grossier,
+une chaussure de cuir solide pour le mocassin
+mou et informe, un lit de plumes pour le trou dans
+la neige, ce n’est là que bagatelle. La vraie difficulté
+surgira lorsqu’il devra non seulement se plier
+à toutes les circonstances, mais encore s’adapter au
+caractère de ses compagnons. A la politesse banale
+de la vie quotidienne, il lui faudra substituer l’indulgence,
+l’abnégation et la patience.</p>
+
+<p>Au lieu de se confondre en remerciements, il
+exprimera sa gratitude sans ouvrir la bouche et la
+prouvera d’une façon tangible, c’est-à-dire en remplaçant
+le mot par l’acte, la lettre par l’esprit.</p>
+
+<p>Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra obtenir cette
+perle précieuse, la vraie camaraderie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand la fable de l’Or Arctique se répandit de
+par le monde, et que ce vocable magique du Nord fit
+vibrer le cœur des hommes, M. Carter Weatherbee
+lança au loin son rond de cuir confortable, remit à
+sa femme la moitié de ses économies et, avec le reste,
+s’acheta un équipement.</p>
+
+<p>Non qu’il fût de caractère romanesque ; le carcan
+du commerce avait étouffé en lui toute sentimentalité ;
+il était simplement dégoûté de cette éternelle
+routine et préférait courir de grands risques, dans
+l’espoir d’énormes bénéfices.</p>
+
+<p>Comme pas mal d’autres imbéciles, dédaignant
+les pistes battues par les pionniers du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>
+depuis une vingtaine d’années, il fila au printemps
+sur Edmonton et là, courant pour ainsi dire au
+devant du malheur, il se joignit à un groupe de chercheurs
+d’or.</p>
+
+<p>A part leurs plans, ces hommes n’avaient rien
+d’extraordinaire, et leur objectif, pareil à celui de
+tous les autres, était le Klondike ; mais le chemin par
+lequel ils comptaient y parvenir suffoquait d’étonnement
+les indigènes les plus endurcis, nés et élevés
+pour les vicissitudes du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Jacques Baptiste lui-même — fils d’une Chippewa
+et d’un courrier déserteur, qui avait poussé ses
+premiers vagissements dans une tente de peaux de
+daims au nord du soixante-cinquième degré de
+latitude, et avait sucé pour toutes friandises des
+morceaux de graisse crue — n’en revenait pas.</p>
+
+<p>Bien qu’il eût accepté de leur louer ses services
+pour les conduire, s’il le fallait, jusqu’aux glaces
+éternelles, il secouait la tête d’un air sombre lorsqu’on
+lui demandait son avis.</p>
+
+<p>La mauvaise étoile d’un certain Percy Cuthfert
+devait suivre une course ascendante car, lui aussi, se
+joignit à cette compagnie d’argonautes. C’était un
+homme dont la situation était bien assise ; son compte
+en banque égalait la richesse de son savoir, ce qui n’est
+pas peu dire. Rien ne l’obligeait à s’embarquer dans
+une telle aventure, — aucune raison au monde — sauf
+qu’il était atteint d’une sentimentalité anormale.
+Il se figurait voir dans cette entreprise le véritable
+esprit du Romanesque et de l’Aventure. Plus
+d’un avant lui en a fait autant, et a commis cette
+funeste méprise.</p>
+
+<p>La première débâcle du printemps vit le groupe
+descendre, avec des glaçons, le Fleuve de l’Élan.</p>
+
+<p>C’était une flottille imposante, car elle emmenait
+un approvisionnement considérable, et les blancs
+étaient accompagnés d’un contingent de métis
+mal famés, avec femmes et enfants.</p>
+
+<p>Jour après jour, ils trimaient sur les bateaux et
+pirogues, faisaient la chasse aux moustiques et
+autres pestes analogues, ou suaient et juraient pendant
+toute la durée des portages.</p>
+
+<p>Un labeur comme celui-là met à nu l’âme humaine
+jusqu’aux racines ; et avant qu’on eût perdu
+de vue, vers le Sud, le lac Athabasca, chaque membre
+de l’expédition avait hissé son vrai pavillon.</p>
+
+<p>Carter Weatherbee et Percy Cuthfert s’étaient
+révélés comme les deux plus fainéants et geignards
+de la bande. Tous leurs camarades, ensemble, se
+plaignaient moins de leurs ennuis et de leurs souffrances
+que chacun de ces deux êtres en particulier.
+Pas une fois, ils ne se seraient offerts spontanément
+pour accomplir l’une des mille et une petites corvées
+du camp. Fallait-il aller chercher un seau d’eau, couper
+une brassée supplémentaire de bois, laver et
+essuyer la vaisselle, rechercher parmi les bagages
+un objet tout à coup indispensable, ces deux rejetons
+civilisés se découvraient soudain une foulure
+ou une ampoule exigeant des soins immédiats. Le
+soir, on les voyait les premiers au lit, laissant en plan
+une vingtaine de corvées ; au matin, ils étaient les
+derniers à se montrer alors que tous auraient dû
+être équipés avant de déjeuner. Personne n’arrivait
+si vite qu’eux aux repas, mais jamais ils ne donnaient
+un coup de main à la cuisine. Ils sautaient sans vergogne
+sur le meilleur morceau, et s’appropriaient
+sans scrupule la part d’autrui.</p>
+
+<p>S’ils maniaient les avirons, ils inclinaient sournoisement
+les palettes et les laissaient entraîner par le
+mouvement du bateau.</p>
+
+<p>Ils croyaient que nul ne s’en apercevait, mais leurs
+camarades juraient à voix basse et en venaient à les
+détester ; quant à Jacques Baptiste, il les bafouait
+ouvertement, et les maudissait du matin au soir.
+Il faut dire que Jacques Baptiste n’était pas un gentleman.</p>
+
+<p>Au Grand Esclave, on fit l’achat de chiens de la
+Baie d’Hudson, et la flottille s’enfonça presque jusqu’aux
+bordages sous le poids supplémentaire du
+poisson sec et du pemmican. Enfin, bateaux et
+pirogues, emportés par le courant rapide du Mackenzie,
+plongèrent dans la grande solitude.</p>
+
+<p>Tous les petits affluents donnant quelque espoir
+de réussite furent prospectés, mais la décevante
+boue aurifère attirait les hommes toujours au Nord.
+Au Grand Ours, vaincus par l’effroi qu’ils ressentent
+habituellement devant les terres inconnues, les métis
+commencèrent à déserter, et le Fort de Bonne Espérance
+vit les derniers et les plus courageux courbés
+sous les câbles de touage, luttant contre le courant
+dans lequel ils avaient été traîtreusement entraînés.</p>
+
+<p>Seul, Jacques Baptiste demeura. N’avait-il pas
+juré d’aller, s’il le fallait, jusqu’à la glace éternelle ?</p>
+
+<p>Maintenant, ils devaient consulter à chaque instant
+les cartes dressées en majeure partie d’après
+ouï-dire.</p>
+
+<p>La nécessité de se hâter leur apparaissait impérieuse,
+car le soleil avait déjà dépassé le solstice
+septentrional, ramenant l’hiver dans sa course vers
+le Sud.</p>
+
+<p>Longeant le rivage de la baie où le Mackenzie se
+jette dans l’Océan Arctique, ils pénétrèrent dans
+l’embouchure de la Rivière de la Pelure.</p>
+
+<p>Alors commença le rude travail de remonter le
+courant et les deux Incapables se montrèrent plus
+apathiques que jamais.</p>
+
+<p>Le câble de halage et la perche, la pagaie et la
+remorque, les rapides et les portages, toutes ces tortures
+donnèrent à l’un le dégoût le plus profond pour
+les grands hasards de la vie et, à l’autre, l’occasion
+d’écrire une terrible histoire vécue.</p>
+
+<p>Un jour ils se révoltèrent.</p>
+
+<p>Devant la bordée d’injures que leur déversa
+Jacques Baptiste, ils redressèrent la tête comme des
+reptiles qu’on écrase, mais le métis les roua de coups
+et les renvoya à leur tâche, meurtris et ensanglantés.
+Pour la première fois, ils venaient d’avoir affaire à
+un homme.</p>
+
+<p>Abandonnant leur flottille aux sources de la Pelure,
+tous passèrent le reste de l’été sur le grand portage
+au-dessus de la chute du Mackenzie, dans la direction
+du Rat-de-l’Ouest. Cette petite rivière se jette dans
+le Porc-Épic, qui à son tour rejoint le Yukon
+au point où cette importante artère du Nord s’incurve sur le
+cercle arctique.</p>
+
+<p>Mais l’hiver les avait gagnés de vitesse dans leur
+course ; un beau jour, ils durent amarrer leurs radeaux
+à la glace épaisse qui se formait dans les baies
+et débarquer en hâte leurs équipements. La nuit
+même, la rivière se solidifiait, puis se dégageait plusieurs
+fois. Le lendemain matin, elle s’était endormie
+pour de bon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Nous ne pouvons être à plus de quatre cents
+milles du Yukon, déclara Sloper, en multipliant
+l’échelle de la carte par la largeur de l’ongle de son
+pouce.</p>
+
+<p>Pendant cette discussion qui tirait à sa fin, les
+deux Incapables n’avaient cessé de geindre sur leur
+malheureux sort.</p>
+
+<p>— Le Poste de la Baie d’Hudson, c’est de la vieille
+histoire ! Il ne sert plus à rien, répondit Jacques
+Baptiste.</p>
+
+<p>Son père avait accompli autrefois ce trajet pour
+la Compagnie des fourrures et laissé sur la piste deux
+orteils gelés.</p>
+
+<p>— Tu perdu la boule ! s’écria un autre. Tu prétends
+qu’il n’y a pas de blancs ?</p>
+
+<p>— Pas un ! affirma Sloper d’un air sentencieux.</p>
+
+<p>Mais Dawson se trouve encore à cinq cents milles plus
+loin en remontant le Yukon. Un bon millier de milles
+d’ici, au bas mot !</p>
+
+<p>Weatherbee et Cuthfert gémirent en chœur.</p>
+
+<p>— Combien de temps cela peut-il prendre, Baptiste ?</p>
+
+<p>Le métis réfléchit un instant. — Travaillant comme
+diables, et tous tenir le coup, on peut compter dix,
+vingt, quarante ou cinquante jours. Mais si ces deux
+poupons venir avec nous (et il désignait les Incapables)
+impossible dire. Peut-être quand il gèlera
+en enfer, peut-être même pas à ce moment-là !</p>
+
+<p>La confection des raquettes et des mocassins
+cessa aussitôt. En s’entendant appeler, un homme
+sortit d’une vieille cabane près de laquelle brûlait
+le feu du camp et les rejoignit.</p>
+
+<p>Cette cabane constituait un des nombreux mystères
+qui dorment dans les vastes solitudes du Nord.
+Quand et par qui avait-elle été bâtie ? Personne
+n’aurait pu le dire. Dehors, deux tombes, marquées de
+deux gros tas de pierres, renfermaient peut-être le
+secret de ces précurseurs. Mais quelle main avait
+entassé les pierres ?</p>
+
+<p>Il était temps de partir. Jacques Baptiste s’arrêta
+en ajustant un harnais, et immobilisa dans la neige
+le chien récalcitrant.</p>
+
+<p>Le cuisinier fit un geste de protestation contre le
+retard qui lui était imposé, ajouta une poignée de
+lard dans une marmite de haricots qui chauffaient
+à gros bouillons, et prêta l’oreille. Sloper se leva. Son
+apparence chétive contrastait d’une façon grotesque
+avec la mine superbe des Incapables. Faible, le teint
+olivâtre, échappé d’un trou à fièvre de l’Amérique
+du Sud, il avait voyagé sous toutes les latitudes, et
+cependant il se sentait toujours à même de se mesurer
+avec quiconque. Il ne pesait certainement pas
+quatre-vingt livres, y compris son lourd couteau de
+chasse, et son poil grisonnant montrait qu’il n’était
+plus jeune.</p>
+
+<p>Les muscles frais et dispos de Weatherbee ou de
+Cuthfert auraient pu accomplir dix fois l’effort des
+siens, et malgré tout il se piquait de faire crever ces
+deux-là à la première étape.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée, il avait exhorté ses
+camarades plus vigoureux à risquer un trajet d’un
+millier de milles parmi les plus terribles difficultés
+qu’on puisse imaginer. En lui s’incarnait le caractère
+remuant de sa race ; la vieille ténacité du Teuton,
+jointe au besoin d’action et à la vivacité du
+Yankee, tenait la chair soumise à l’esprit.</p>
+
+<p>— Ceux qui veulent partir avec les chiens aussitôt
+que la glace le permettra, n’ont qu’à le dire.</p>
+
+<p>— Moi ! crièrent huit voix, faites pour égrener le
+chapelet de jurons le long d’une rude piste sur des
+milliers de milles.</p>
+
+<p>— Avis contraire ?</p>
+
+<p>— Moi, moi !</p>
+
+<p>Pour la première fois, les Incapables se mettaient
+d’accord sans tenir compte de leurs intérêts personnels.</p>
+
+<p>— Et que prétendez-vous faire ? demanda Weatherbee
+d’un ton agressif.</p>
+
+<p>— La majorité a décidé ! La majorité a décidé !
+s’écrièrent les autres.</p>
+
+<p>— Si vous nous faussez compagnie, l’expédition
+peut échouer, reprit suavement Sloper, mais je crois
+qu’en travaillant dur, nous nous passerons bien de
+vous. Qu’en dites-vous, les gars ?</p>
+
+<p>L’écho répéta leurs exclamations.</p>
+
+<p>— Mais voyons, hasarda Cuthfert, très embarrassé.
+Que peut faire un pauvre type comme moi ?</p>
+
+<p>— Viens-tu avec nous ?</p>
+
+<p>— N… non !</p>
+
+<p>— Alors reste, si cela te fait plaisir. C’est pas nous
+qui trouverons à redire.</p>
+
+<p>— Tu pourrais peut-être t’arranger avec ton
+propre à rien de compagnon, avança un lourd
+Américain de l’Ouest, qui venait de Dakota, en
+désignant Weatherbee. Lui te demandera sûrement
+de travailler quand il s’agira de faire la cuisine et de
+ramasser du bois.</p>
+
+<p>— Alors l’affaire est terminée, conclut Sloper.
+Nous, nous partirons demain pour camper à cinq
+milles d’ici, afin de tout mettre en ordre de marche,
+et de nous rendre compte si nous n’avons rien oublié.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les traîneaux grinçaient sur leurs patins garnis
+d’acier et les chiens s’évertuaient à tirer, courbés
+dans les harnais où ils étaient condamnés à mourir.</p>
+
+<p>Jacques Baptiste s’arrêta à côté de Sloper pour
+regarder une dernière fois la cabane. La fumée
+s’échappait en volutes mélancoliques de la cheminée
+de tôle. Les deux Incapables les regardèrent partir
+du seuil de la porte.</p>
+
+<p>Sloper posa la main sur l’épaule de son camarade.</p>
+
+<p>— Jacques Baptiste, as-tu jamais entendu parler
+des chats de Kilkenny ?</p>
+
+<p>Le métis secoua la tête négativement.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon vieux copain, les chats de Kilkenny
+se sont entre-dévorés jusqu’à ce qu’il ne
+restât de chacun d’eux ni peau, ni poils, ni le moindre miaulement.
+Tu entends ? Rien de rien. Or, ces deux individus
+ont les bras retournés. Ils n’en ficheront pas
+un coup, cela nous le savons. Pendant tout l’hiver,
+un hiver morne et interminable, ils resteront seuls.
+N’ai-je pas raison de les comparer aux chats de Kilkenny ?</p>
+
+<p>Ce qu’il y avait du Français dans Baptiste lui fit
+hausser les épaules, mais l’Indien en lui resta coi.
+N’importe, son mouvement d’épaules était significatif
+et gros de prophétie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au début, tout alla bien dans la petite cabane.
+Les rudes plaisanteries de leurs camarades avaient
+inculqué à Weatherbee et Cuthfert le sens des responsabilités
+qui leur incombaient. En somme, le travail
+n’écrasait pas deux hommes en pleine vigueur.
+L’absence de leur cruel fustigateur, ce terrible métis,
+avait ramené en eux une agréable réaction. Chacun
+d’eux s’évertua à surpasser l’autre, et ils exécutèrent
+leurs menues tâches avec un empressement
+qui eût fait écarquiller les yeux à leurs camarades
+s’épuisant à présent, corps et âme, sur la Longue
+Piste.</p>
+
+<p>Tout souci avait disparu. La forêt qui les entourait
+sur trois côtés constituait un bûcher inépuisable.
+A quelques pas de leur porte, sommeillait la
+rivière du Porc-Épic, et d’un trou de sa robe de
+glace jaillissait une source bouillonnante, claire
+comme le cristal, bien que terriblement froide. Mais
+ils ne tardèrent pas à y trouver un inconvénient.
+Le trou s’obstinait à geler, les contraignant pendant
+de longues heures à rompre la glace.</p>
+
+<p>Les constructeurs inconnus de la cabane avaient
+prolongé les poutres de côté pour servir de support
+à une cache sur le derrière. Là s’entassaient en vrac
+les provisions des deux associés, trois fois plus que
+suffisantes. Mais la plus grande partie était de nature
+à réparer les forces nerveuses et musculaires, plutôt
+qu’à chatouiller agréablement le palais. Il y avait du
+sucre en abondance pour deux hommes ordinaires.
+Mais ces deux-ci n’étaient guère que des enfants.
+Ils eurent vite découvert les bienfaits de l’eau chaude
+saturée à point avec du sucre ; ils trempèrent sans
+parcimonie leurs galettes et ramollirent leurs croûtons
+dans le doux sirop blanc. Le café, le thé et surtout
+les fruits secs subirent de désastreux ravages.
+Leur première discussion naquit à propos du sucre.
+Et c’est une grande affaire quand deux hommes,
+qui dépendent l’un de l’autre pour toute compagnie,
+commencent à se quereller.</p>
+
+<p>Weatherbee aimait à pérorer sur la politique et
+Cuthfert, qui s’était borné jusqu’alors à détacher ses
+coupons et à laisser la chose publique se débrouiller
+de son mieux, se désintéressait de la question ou
+bien se répandait en d’effarantes épigrammes. Mais
+l’employé était trop obtus pour apprécier l’expression
+adroite de la pensée, et cette dépense inutile
+d’esprit irritait Cuthfert. Habitué à éblouir les gens
+par son éloquence, le manque d’auditoire constituait
+pour lui une véritable souffrance. Il se tint pour
+offensé et, inconsciemment, il fit retomber tout le
+poids de ce grief sur son pauvre diable de compagnon.</p>
+
+<p>A part leur existence actuelle, ils n’avaient rien
+de commun et leurs mentalités ne présentaient
+aucun point de contact. Weatherbee était un gratte-papier
+qui, de toute sa vie, n’était sorti de ses bureaux ;
+Cuthfert, maître ès arts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, tripotait la peinture à
+l’huile et avait écrit pas mal de choses. L’un était
+un homme de basse classe qui se regardait comme
+un homme du monde, l’autre un gentilhomme qui
+avait conscience de l’être. De là on peut conclure
+qu’un personnage peut être de qualité, sans posséder
+les premiers éléments de la vraie camaraderie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Master of Arts.</span> Grade universitaire correspondant à
+notre baccalauréat.</p>
+</div>
+<p>Le scribe était aussi sensuel que l’autre était
+artiste. Ses aventures d’amour, racontées avec force
+détails, et pour la plus grande partie forgées dans
+son imagination, affectaient le délicat maître ès arts,
+comme l’eussent fait les relents d’un égout.</p>
+
+<p>Il considéra son compagnon comme un animal
+malpropre et inculte, dont la place était dans la
+fange avec les pourceaux. Il ne put s’empêcher de le
+lui dire ; celui-ci le traita en revanche de femmelette
+et de voyou. Sa vie en eût-elle dépendu,
+Weatherbee n’eût pu dire exactement ce qu’il entendait
+par « voyou », mais n’importe, le mot le satisfaisait.</p>
+
+<p>Weatherbee chantait, en détonnant toutes les
+trois notes, des chansons comme le <i>Cambrioleur de
+Boston</i> ou <i>Le Joli Mousse</i> pendant des heures entières.
+Cuthfert en pleurait de rage jusqu’à ce que,
+sa patience à bout, il s’enfuît au dehors. Mais la
+situation était sans issue. Il ne pouvait longtemps
+supporter l’intensité du froid ; la petite cabane, où
+s’entassaient les couchettes, le poêle, la table et tout
+le reste, les bloquait dans un espace de dix pieds sur
+douze. La seule présence de l’un devenait pour
+l’autre une sorte d’injure continuelle, et ils se confinaient
+dans de mornes silences qui, de jour en jour,
+augmentaient en durée et en intensité. Parfois une
+lueur dans le regard ou un pli de la lèvre trahissait
+ce qu’il y avait de meilleur en eux, bien qu’ils s’efforçassent
+de s’ignorer entièrement l’un l’autre pendant
+ces périodes de mutisme. Et chacun, de son côté,
+s’étonnait de ce que Dieu eût pu créer un être semblable
+à son compagnon.</p>
+
+<p>Ils avaient si peu d’occupations que le temps
+devenait pour eux un fardeau intolérable. Leur
+paresse s’accrut encore de ce fait. Ils tombèrent
+dans une léthargie physique à laquelle il leur fut
+impossible de se soustraire et ils se révoltèrent à
+l’idée d’accomplir la plus minime tâche.</p>
+
+<p>Un matin que Weatherbee devait, à son tour, préparer
+le déjeuner commun, il se glissa hors de ses couvertures,
+et, pendant que son compagnon ronflait,
+alluma d’abord la lampe à huile, puis le poêle. Les
+bouilloires étaient gelées et il n’y avait pas dans la
+cabane d’eau pour se laver. Il ne s’en inquiéta pas le
+moins du monde. En attendant que l’eau dégelât, il
+coupa quelques tranches de lard et se plongea dans
+le travail délectable de pétrir le pain.</p>
+
+<p>Cuthfert l’avait sournoisement observé entre ses
+paupières mi-closes. Il s’ensuivit une scène au cours
+de laquelle ils ne se ménagèrent pas les malédictions
+et ils convinrent que chacun d’eux, désormais, préparerait
+sa nourriture. Une semaine plus tard, Cuthfert
+négligeait ses ablutions matinales ; il n’en mangea
+pas moins de bon cœur le repas qu’il s’était fait
+cuire. Weatherbee se moqua de lui, après quoi la
+ridicule habitude de se débarbouiller disparut complètement
+de leur existence.</p>
+
+<p>En voyant diminuer leur approvisionnement de
+sucre et autres petites douceurs, ils commencèrent
+à craindre de n’en avoir pas la quantité qui leur
+revenait à chacun, et, afin de ne point se trouver
+lésés, ils se mirent à s’en gaver. De cette lutte de
+gloutonnerie, les friandises pâtirent aussi bien que
+les hommes. Leur sang s’appauvrit du manque de
+légumes frais et du défaut d’exercice, de repoussants
+boutons de couleur rougeâtre leur couvrirent le
+corps. Cependant, ils refusèrent encore de tenir
+compte de cet avertissement. Bientôt leurs muscles
+et leurs articulations se mirent à enfler, leur chair
+noircit et leurs bouches, leurs gencives et leurs
+lèvres prirent une teinte crêmeuse. Loin de se trouver
+rapprochés par leurs misères, ils se bornaient à
+surveiller l’un sur l’autre les symptômes du scorbut
+qui progressait.</p>
+
+<p>Ils ne prêtèrent plus la moindre attention à leur
+apparence physique, et par là même oublièrent la décence
+la plus élémentaire. Jamais plus ils ne prirent
+la peine de faire leurs lits, ou de renouveler au-dessous
+la couche de branchages de sapin, et la cabane
+ressembla à une véritable porcherie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourtant il leur était impossible de passer leur
+temps sous leurs couvertures, comme ils l’eussent
+désiré ; le froid était inexorable et le poêle exigeait
+de fortes quantités de combustible. Leurs cheveux
+et leurs barbes devenaient hirsutes, et leurs hardes
+auraient rebuté un chiffonnier. Mais ils ne s’en
+souciaient pas. Ils étaient malades et personne ne
+pouvait les voir ; en outre, tout mouvement leur
+était pénible.</p>
+
+<p>A tout cela venait s’ajouter un nouveau sujet
+d’inquiétude — la peur du Nord. Cette peur, fille
+à la fois du Grand Froid et du Grand Silence, était
+née dans les ténèbres de décembre quand le soleil
+avait plongé pour de bon derrière l’horizon du Sud.
+Elle les affectait suivant leurs mentalités différentes.
+Weatherbee, en proie aux superstitions les
+plus grossières, faisait de son mieux pour évoquer
+les esprits des inconnus qui dormaient dans leurs
+tombeaux. Il s’y passionnait et il rêvait qu’ils sortaient
+du froid pour venir vers lui, se blottissaient
+dans ses couvertures et lui contaient les aventures
+et les tracas qui avaient précédé leur trépas. Il
+s’arrachait à leur contact en les sentant se rapprocher
+de lui et mêler aux siens leurs membres
+glacés ; et quand ils lui chuchotaient à l’oreille les
+secrets de l’avenir, la cabane retentissait de ses hurlements
+de terreur.</p>
+
+<p>Cuthfert n’y comprenait rien — car les deux compagnons
+ne se parlaient plus — et lorsque ces cris le
+réveillaient, il ne manquait jamais de saisir son
+revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait
+nerveusement, son arme braquée sur le dormeur
+inconscient. Il se figura que l’homme devenait fou
+et commença à craindre pour son existence.</p>
+
+<p>Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète.
+L’artisan inconnu qui avait construit la
+cabane, poutre par poutre, avait fixé une girouette
+sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait
+invariablement le Sud ; certain jour, irrité de
+la voir dans cette même position il la tourna
+vers l’Est et la surveilla attentivement ; mais pas
+un souffle d’air ne la fit remuer ; alors il la déplaça
+vers le Nord, en jurant de ne plus y toucher tant que
+le vent ne soufflerait point. Mais le calme surnaturel
+de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait au
+milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait
+viré. Une déviation de dix degrés aurait suffi pour
+le contenter. Mais non, elle restait fixée au-dessus
+de sa tête, immuable comme le Destin. Son imagination
+se mit à battre la campagne et bientôt il considéra
+la girouette comme une sorte de fétiche.</p>
+
+<p>Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait
+à travers les mornes étendues, et laissait la
+peur envahir son âme. Il s’attardait à rêver à l’Invisible
+et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le
+fardeau de l’éternité. Tout, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, possédait
+cette action déprimante — l’absence de vie et de
+mouvement, les ténèbres, la paix infinie de cette
+contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel
+chaque battement du cœur retentit, la forêt
+imposante qui, dirait-on, recèle quelque chose
+d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots
+ni l’imagination ne sont capables de rendre.</p>
+
+<p>Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps,
+avec ses nations industrieuses et ses vastes entreprises,
+lui semblait déjà bien loin.</p>
+
+<p>Parfois des réminiscences le hantaient — souvenirs
+de marchés publics, d’expositions, de rues populeuses,
+de toilettes, de soirées, de fonctions sociales,
+d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait
+connus — mais c’étaient là comme les souvenirs confus
+d’une vie qu’il eût vécue des centaines d’années auparavant
+sur une autre planète. Ces visions devenaient
+pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de
+la girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait
+pas à admettre l’existence réelle des terres du
+Sud et à se figurer qu’en ce moment même, elles bourdonnaient
+de vie et de mouvement. Non, il n’y avait
+pas de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de
+mariages. Derrière ce morne horizon s’étendaient
+de vastes solitudes et d’autres plus immenses encore.
+Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère
+lourde du parfum des fleurs. Ce n’étaient là que
+d’anciens rêves de paradis. Les pays lumineux de
+l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante Arcadie
+et les Iles bénies des Bienheureux. Ah ! ah ! Son
+rire fendit le néant et ce bruit inaccoutumé le surprit.
+Il n’y avait pas de soleil. Tout cela représentait
+l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était le seul
+habitant.</p>
+
+<p>Mais Weatherbee ? En ces instants-là, Weatherbee
+n’entrait pas en ligne de compte. Il le considérait
+comme un Caliban, un fantôme monstrueux enchaîné
+à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque
+crime oublié.</p>
+
+<p>Il vivait en compagnie de la Mort parmi les
+défunts, démoralisé par le sentiment de son propre
+néant, écrasé sous la masse puissante des âges révolus.
+La solennité de toutes choses l’épouvantait.
+Tout y concourait, sauf lui-même : la cessation complète
+du vent et du moindre mouvement, l’immensité
+des terres sauvages couvertes de neige, la
+hauteur du ciel et la profondeur du silence.</p>
+
+<p>Cette girouette ! Si seulement, elle voulait tourner.
+Si la foudre pouvait tomber, ou la forêt s’embraser.
+L’effondrement des cieux, le fracas du Jugement
+Dernier ! N’importe quoi, n’importe quoi ! Mais
+non, rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la
+Peur du Nord étreignait son cœur de ses doigts de
+glace.</p>
+
+<p>Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra
+une piste sur le bord du fleuve — c’était l’empreinte
+légère d’un lièvre à raquettes sur le fin duvet de la
+neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie
+existait donc dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> ! Il la suivrait,
+l’étudierait, ne la lâcherait pas des yeux. Oubliant
+l’enflure de ses membres, il s’élança à travers la
+blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il
+s’enfonça dans la forêt, et le court crépuscule de midi
+s’évanouit. Il continua sa poursuite jusqu’à ce que
+la nature épuisée, reprenant ses droits, le couchât
+anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre
+lui-même, en découvrant que la piste n’avait existé
+que dans son imagination.</p>
+
+<p>Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant
+sur les mains et sur les genoux, les joues gelées
+et ressentant dans les pieds un étrange engourdissement.</p>
+
+<p>Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit
+même pas à le secourir. L’autre piqua une aiguille
+dans ses orteils sans éprouver la moindre sensation,
+puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la
+gangrène s’y était mise.</p>
+
+<p>Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent,
+les morts désertaient plus souvent leurs tombeaux
+et ne le laissaient plus en paix, même durant son
+sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur
+leur apparition, et chaque fois qu’il passait près des
+deux tertres, il était secoué de frissons.</p>
+
+<p>Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent
+avec eux pour une certaine tâche. Plein d’une horreur
+indicible, il se réveilla entre les deux tas de
+pierres et se sauva comme un fou vers la cabane,
+mais il avait dû rester dehors un certain temps, car
+il rentra aussi avec les joues et les pieds gelés.</p>
+
+<p>Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par
+leur présence obstinée, il bondissait autour de la
+hutte, massacrant l’air à coups de hache, et détruisant
+tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces
+combats avec les fantômes, Cuthfert se blottissait
+dans ses couvertures et suivait tous les mouvements
+du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop.</p>
+
+<p>Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises,
+l’employé remarqua l’arme braquée sur lui. Ses
+soupçons s’éveillèrent et désormais lui aussi vécut
+en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point
+que chacun d’eux se retournait avec un sursaut
+d’effroi dès que l’autre passait derrière lui. Cette
+appréhension se changea bientôt en une manie qui
+les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient
+tacitement brûler la lampe toute la nuit et
+veillaient, avant de se coucher, à ce qu’elle fût abondamment
+garnie de graisse.</p>
+
+<p>Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer
+l’autre et, pendant de longues heures, ils restaient
+les yeux ouverts, grelottant sous leurs couvertures,
+les doigts sur la gâchette.</p>
+
+<p>Tant par la Peur du Nord que par le surmenage
+de leur cerveau et par le ravage du mal, ils perdaient
+toute apparence humaine et arrivaient à ressembler
+à des bêtes sauvages traquées et aux abois.</p>
+
+<p>Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient
+devenus noirs et leurs orteils se détachaient à la
+première et à la seconde phalange. Chaque geste
+leur était une souffrance, mais le poêle insatiable exigeait
+de leurs pauvres corps une rançon de tortures.
+Tous les jours il réclamait sa nourriture — comme
+Shylock la livre de chair — et les malheureux se
+traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper
+du bois.</p>
+
+<p>Un jour, comme ils rampaient à la recherche de
+branches mortes, ils pénétrèrent à leur insu dans
+un boqueteau par deux côtés opposés. Soudain, deux
+spectres désorbités se trouvèrent face à face. La
+maladie les avait transformés au point qu’il leur fut
+impossible de se reconnaître. Ils se redressèrent,
+hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur leurs moignons ;
+ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se battirent
+à coups de griffes, comme de véritables démons
+jusqu’à ce qu’ils se fussent aperçus de leur méprise.</p>
+
+<p>Parfois aussi ils revenaient à leur état normal.
+Pendant une de ces accalmies, ils divisèrent en deux
+parts égales le sucre, principal objet de leurs dissentiments.
+Il n’en restait plus que quelques tasses
+dans leurs sacs, rangés dans la cache ; aussi chacun
+d’eux, pris de défiance, surveillait le sien avec des
+yeux jaloux.</p>
+
+<p>Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine
+se déplacer, démoralisé par la souffrance, la tête
+vide, la vue incertaine, il rampa jusqu’à la cache,
+sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de Weatherbee
+pour le sien.</p>
+
+<p>Janvier venait de commencer lorsque cet événement
+se produisit. Le soleil était, depuis quelque
+temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud et, à
+l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots
+de lumière jaune sur le ciel septentrional.</p>
+
+<p>Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit
+une amélioration physique aussi bien que morale.</p>
+
+<p>Midi approchait, le jour s’éclaircissait ; il se traîna
+dehors pour jouir de l’éphémère clarté qu’il considérait
+comme une promesse des futures intentions
+du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux,
+rampa à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige,
+sous la girouette immobile, et attendirent.</p>
+
+<p>La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres
+climats, lorsque la désolation s’abat sur la nature,
+il y existe tout de même une sorte d’espoir
+latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant
+interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil.</p>
+
+<p>Les deux hommes se figuraient avoir vécu des
+siècles dans cette paix sépulcrale. Ils ne pouvaient
+invoquer aucun chant du passé, ni imaginer aucun
+chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible
+de l’éternité, ils l’avaient toujours connu.</p>
+
+<p>Leurs yeux restaient fixés sur le Nord ; invisible,
+derrière eux, caché par les montagnes qui se dressaient
+vers le Sud, le soleil glissait vers le zénith
+d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette
+scène grandiose, ils regardaient la fausse aurore
+grandir peu à peu. Une faible flamme apparut et
+s’éteignit presque ; puis elle s’accrut, passant tour
+à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune
+safran. Elle devint si éclatante que Cuthfert se
+figura un instant que l’astre était derrière elle — c’eût
+été un miracle que le lever du soleil au Nord !</p>
+
+<p>Soudain, sans avertissement ni transition, le
+tableau s’évanouit. Le ciel se décolora. La lumière du
+jour avait disparu. Leur respiration était haletante.</p>
+
+<p>Mais qu’arrivait-il ?… de menues parcelles scintillantes
+de givre brillaient dans l’air et voici que
+du côté du Nord la girouette projetait sur la
+neige une vague silhouette. Une ombre ! Une
+ombre !</p>
+
+<p>Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement
+vers le Sud. Une frange dorée sur le versant
+neigeux de la montagne les remplit de joie un instant,
+puis disparut elle aussi.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans
+les yeux. Un apaisement étrange s’était emparé
+d’eux ; ils se sentaient irrésistiblement entraînés
+l’un vers l’autre. Le soleil revenait ! Ils en jouiraient
+demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune
+de ses visites se prolongerait davantage et le
+temps viendrait où, dans leur ciel, il n’y aurait ni
+nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais
+au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus.
+L’hiver de glace serait terminé, les vents souffleraient,
+et les forêts renverraient leurs échos ; la
+terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie
+renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet
+horrible cauchemar et regagneraient le Sud. D’un
+mouvement spontané, ils se penchèrent en avant,
+et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains
+estropiées, gonflées et tordues que cachaient leurs
+moufles.</p>
+
+<p>Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La
+terre du Nord est inexorable et l’âme des hommes,
+là plus qu’ailleurs, reste soumise à d’étranges lois,
+incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé
+en pays lointain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four
+un poêlon de pâte, se surprit à songer à ce que les chirurgiens
+pourraient faire de ses pieds quand il serait
+de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin maintenant.</p>
+
+<p>Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout
+à coup, il éclata en une volée de jurons qui s’arrêtèrent
+net. L’autre lui avait volé son sac de sucre.</p>
+
+<p>Les choses auraient pu tourner mal, si les deux
+fantômes n’étaient sortis de dessous leurs pierres,
+pour lui refouler les injures dans la gorge. Ils l’attirèrent
+doucement hors de la cache qu’il oublia de
+refermer.</p>
+
+<p>— Enfin, le but était atteint, songea-t-il ; l’événement
+que, dans ses rêves, ils lui avaient prédit,
+allait se réaliser.</p>
+
+<p>Ils le conduisirent toujours aussi doucement au
+tas de bois, et lui mirent la hache dans la main.
+Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte de la cabane,
+et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en
+juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit
+sec du loquet rentrant dans sa gâche. Et il sentait
+qu’ils restaient dehors à l’attendre pendant qu’il
+accomplirait sa besogne.</p>
+
+<p>— Carter ! dis donc ! Carter !</p>
+
+<p>Effrayé par l’expression du visage de son compagnon,
+Percy Cuthfert se hâta de mettre la table entre
+eux deux.</p>
+
+<p>Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage
+de l’autre ne trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt
+la patiente détermination de celui qui a une certaine
+tâche à accomplir et s’en acquitte méthodiquement.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Quoi ? Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>L’employé recula, coupant la retraite vers la
+porte, mais sans proférer une parole.</p>
+
+<p>— Voyons Carter, Voyons ! expliquons-nous !
+Calme-toi !</p>
+
+<p>Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement ;
+d’un pas léger il se dirigea vers son lit où
+se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux fixés sur
+le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette
+en saisissant en même temps son revolver.</p>
+
+<p>— Carter !</p>
+
+<p>La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il
+brandit son arme et fit un bond en avant. La hache
+mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut l’impression
+que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé
+lui tomba dessus de tout son poids, lui étreignant la
+gorge de ses doigts flasques.</p>
+
+<p>La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert,
+et tandis que ses poumons haletaient de l’effort
+pour se libérer, il fouillait au hasard parmi ses couvertures
+pour la retrouver. Puis il se souvint. Il
+glissa la main pour atteindre le couteau attaché à la
+ceinture de l’employé et, dans cette dernière prise
+de corps, ils s’enlacèrent étroitement.</p>
+
+<p>Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller.
+Il ne pouvait plus remuer la partie inférieure de son
+corps. Le poids inerte de Weatherbee l’écrasait et
+le clouait sur place, comme un loup pris au piège.</p>
+
+<p>Une odeur familière remplissait la cabane ; il se
+rendit compte que le pain était en train de brûler ;
+mais que lui importait ? il n’en aurait plus jamais
+besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre
+dans la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été
+si avare les derniers jours. La girouette tournerait-elle
+encore ? Elle tournait peut-être en ce moment ?
+Pourquoi pas ? Ne venait-il pas d’apercevoir le soleil ?
+Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était
+impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que
+l’employé était si lourd.</p>
+
+<p>Comme la cabane se refroidissait vite ! Le feu devait
+être éteint, et le froid pénétrait. Il était déjà
+au-dessous de zéro, et la glace grimpait à l’intérieur
+de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue
+expérience, il pouvait mesurer les progrès de son
+invasion par l’abaissement de la température dans
+la cabane. Le gond inférieur devait être déjà blanc
+en ce moment.</p>
+
+<p>Est-ce que son histoire parviendrait seulement
+aux oreilles du monde ? Qu’en penseraient alors ses
+amis ? Ils la liraient vraisemblablement en buvant
+leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait
+les entendre. — « Pauvre vieux Cuthfert », murmuraient-ils,
+« il n’était pas si mauvais bougre après
+tout. » Il sourit de leurs appréciations et continua sa
+route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours
+la même foule dans la rue ; mais, chose étrange, personne
+ne remarquait ses mocassins de peau d’élan
+et ses jambières en lambeaux.</p>
+
+<p>S’il prenait un cab ! Après le bain, un tour chez
+le coiffeur ne ferait pas mal. Non ! il mangerait
+d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des légumes ;
+comme tout était succulent ! Et qu’était-ce ?
+Des rayons de miel laissant couler un liquide ambré.
+Mais pourquoi tant en apporter ? Ah ! ah !
+Il ne pourrait jamais tout manger !</p>
+
+<p>— Cirer les souliers ? Mais comment donc !</p>
+
+<p>Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait
+avec ébahissement de bas en haut ; se rappelant
+qu’il était chaussé de mocassins en peau d’élan, il
+s’éloignait en hâte.</p>
+
+<p>Attention ! la girouette a sûrement tourné. Non,
+un simple bourdonnement dans ses oreilles, c’était
+tout, un simple bourdonnement.</p>
+
+<p>La glace devait maintenant dépasser le loquet et
+probablement elle recouvrait le gond supérieur.
+Entre les poutres bourrées de mousse, de petites
+pointes de givre commençaient à apparaître. Comme
+elles étaient longues à venir ! Mais non, puisqu’une
+nouvelle se montrait et puis encore une autre.
+Deux ! trois ! quatre ! elles arrivaient trop vite
+pour qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément
+et voilà qu’une troisième les rejoignait ;
+maintenant, on ne les voyait plus, elles s’étaient
+toutes rejointes et formaient une nappe.</p>
+
+<p>Eh bien ! Il aurait de la société. Si jamais l’ange
+Gabriel rompait l’immense silence du Nord, ils se
+tiendraient côte à côte, la main dans la main, devant
+le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait ! Dieu les
+jugerait !</p>
+
+<p>Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans
+l’inconscience.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">YAN, L’IRRÉDUCTIBLE</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Car il n’y a pas de loi, ni de Dieu, ni des hommes,</div>
+<div class="verse i">Qui vaille au nord du 53<sup>e</sup> degré de latitude.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+
+<p>Yan roula à terre, jouant des pieds et des mains,
+dans un mutisme farouche. Deux des trois hommes
+qui s’accrochaient à lui se criaient des ordres, et
+tentaient de maîtriser ce démon trapu et velu qui
+ne cessait de gigoter. Le troisième poussa soudain
+un hurlement. Son doigt était pris entre les dents de
+Yan.</p>
+
+<p>— Assez blagué, Yan, calme-toi ! s’écria Bill
+le Rouge d’une voix entrecoupée. En même temps, il
+serrait le coup de Yan à l’étrangler. Que diable ! ne
+peux-tu te laisser pendre sans faire tous ces embarras ?</p>
+
+<p>Mais Yan ne lâchait pas le doigt, et continuait à se
+tortiller sur le sol de la tente, au grand dommage des
+pots et des poêlons.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas un gentleman ! représenta
+Taylor, dont le corps suivait le doigt, et qui se pliait
+à tous les soubresauts de la tête de Yan. Vous avez
+tué M. Gordon, le plus brave et le plus honnête
+homme qui ait jamais battu la piste derrière les
+chiens. Vous n’êtes qu’un assassin, et il ne vous reste
+aucune dignité.</p>
+
+<p>— Tu n’es plus un frère, reprit Bill le Rouge,
+autrement tu nous laisserais te passer la corde au
+cou, sans résistance. Allons, Yan, sois chic avec les
+copains. Tu nous as assez ennuyés. Cesse tes grimaces,
+que nous puissions te pendre proprement et en un
+tournemain. Ensuite, on n’en parlera plus.</p>
+
+<p>— Hardi, les gars ! brailla Lawson, l’ancien matelot.</p>
+
+<p>— Fourrez-lui la tête dans le pot aux haricots et
+appuyez ferme !</p>
+
+<p>— Et mon doigt, Monsieur ? protesta Taylor.</p>
+
+<p>— Tu nous barbes avec ton doigt ! il nous gêne
+rudement.</p>
+
+<p>— Mais je ne peux pas le retirer, Monsieur Lawson,
+il est toujours dans la gueule du type et il me l’a à
+moitié chiqué.</p>
+
+<p>— Attention aux étais !</p>
+
+<p>Au moment où Lawson lançait son cri d’avertissement,
+Yan était parvenu à se relever à demi, et les
+quatre hommes aux prises se bousculèrent à travers
+la tente dans un pêle-mêle de peaux et de couvertures
+qui mit à découvert le corps d’un homme
+inanimé portant au cou la trace sanguinolente d’une
+balle.</p>
+
+<p>L’accès de folie de Yan était cause de tout cela,
+cette folie qui s’empare de l’homme qui, ayant dépouillé
+depuis longtemps le grossier vernis de la
+civilisation pour se vautrer dans la rudesse primitive,
+voit un jour se dresser, dans son imagination, les
+vallées fertiles de son pays natal et sent pénétrer dans
+ses narines le parfum du foin coupé, de la verdure,
+des fleurs et de la terre fraîchement labourée.</p>
+
+<p>Pendant cinq années glaciales, sa démence avait
+eu le temps de germer au cours de son pénible labeur
+le long du fleuve Stewart, à <span lang="en" xml:lang="en">Forty Mile</span>, <span lang="en" xml:lang="en">Circle City</span>,
+Koyukuk, Kotzebue. Elle avait atteint son point
+culminant à Nome, non la ville aux grèves d’or et
+aux sables rouges, mais la Nome de 97, avant le
+lotissement de la Cité de l’Enclume, ou l’organisation
+du district de l’Eldorado.</p>
+
+<p>John Gordon, Yankee de naissance, aurait dû
+faire preuve de plus de discernement. Pourquoi
+avait-il lâché le mot blessant juste à un moment
+où Yan, torturé par la nostalgie, grinçait des dents,
+et où ses yeux, injectés, lançaient des flammes ?</p>
+
+<p>Il en était plus avancé ! La tente sentait à présent
+la poudre ; un homme gisait immobile, et un
+autre se débattait comme un rat acculé, en refusant
+de se livrer à ses camarades, pour être pendu de la
+façon discrète préconisée par eux.</p>
+
+<p>— Si vous vouliez bien me le permettre, Monsieur
+Lawson, avant de continuer ce vacarme, je vous
+indiquerais un excellent moyen pour forcer cette
+vermine à desserrer les dents. Il ne veut ni me trancher
+le doigt, ni me le lâcher. Il a l’astuce du serpent,
+Monsieur, l’astuce du serpent !</p>
+
+<p>— La hachette ! vociféra le matelot, la hachette !
+Il glissa le tranchant près du doigt de Taylor, et
+pesa sur les dents de l’homme. Yan tenait bon,
+et respirait par le nez, en soufflant comma un
+phoque.</p>
+
+<p>— Hardi tous ! Ça y est !</p>
+
+<p>— Merci bien, Monsieur. Quel soulagement !</p>
+
+<p>Et M. Taylor se mit en devoir d’immobiliser, à
+pleins bras, les jambes de la victime qui s’agitait
+éperdument.</p>
+
+<p>Mais, Yan, ensanglanté, écumant, jurant, persistait
+dans sa rage féroce. Ses cinq années de glaces
+semblaient s’être transformées d’un coup en un feu
+infernal. Le groupe chancelait de ci de là, haletait,
+suait comme un monstre cyclopéen et multipède,
+jailli des profondeurs de la planète. La lampe fut
+renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut
+plus éclairée que par le jour crépusculaire de midi
+dont la lueur arrivait à peine à percer la toile souillée
+de la tente.</p>
+
+<p>— Pour l’amour de Dieu ! Yan ! supplia Bill le
+Rouge, reprends tes esprits. Nous ne voulons ni te
+faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout ça, simplement
+te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que
+c’en est effrayant. Et dire que nous avons pris la
+piste ensemble, et tu me traites de la sorte ! Je n’aurais
+jamais cru cela de toi, Yan !</p>
+
+<p>— Il a trop de sillage ! Amarre-lui les guiboles,
+Taylor, et hale dessus !</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur… monsieur Lawson. Quand je
+vous préviendrai, portez tout votre poids sur lui.</p>
+
+<p>Le Kentuckien tâtonna autour de lui dans l’obscurité.</p>
+
+<p>— Allez-y maintenant, Monsieur, c’est le moment !</p>
+
+<p>Un mouvement de houle et deux cent cinquante
+kilos de chair humaine oscillèrent et vinrent s’abattre
+contre les parois de la tente ; les piquets s’arrachèrent,
+les cordes cédèrent, et la toile s’affaissa, enveloppant
+la mêlée dans ses plis graisseux.</p>
+
+<p>— Tu ne fais qu’aggraver ton cas ! poursuivit
+Bill le Rouge, en enfonçant ses pouces dans un
+gosier velu dont il avait réussi à terrasser le propriétaire.
+Tu crois que tu ne nous a pas assez embêtés ?
+Il va nous falloir maintenant perdre une demi-journée
+à tout remettre en place, quand nous t’aurons
+hissé en l’air.</p>
+
+<p>— Lâchez-moi ! Je vous en prie, Monsieur, bredouilla
+Taylor.</p>
+
+<p>Bill le Rouge desserra son étreinte en grommelant,
+et les deux hommes rampèrent vers le dehors. A ce
+moment, Yan réussit à se débarrasser du matelot,
+et détala à travers la plaine neigeuse.</p>
+
+<p>— Allez ! flemmards du diable ! Buck ! Bright !
+Cherche ! Attrape ! Attrape ! cria Lawson en s’élançant
+à la poursuite du fuyard.</p>
+
+<p>Buck et Bright, suivis de tous les autres chiens,
+eurent bientôt rejoint et cerné le meurtrier.</p>
+
+<p>Cette course n’avait aucune raison d’être ; il était
+aussi futile pour Yan de chercher à fuir, que pour
+les autres de vouloir l’en empêcher. D’un côté s’étendait
+le désert, de l’autre la mer gelée. Sans provisions,
+sans abri, il ne pouvait aller bien loin.</p>
+
+<p>Il eût été plus simple d’attendre son retour, que
+la faim et le froid rendaient inévitable. Mais ces
+hommes ne prenaient pas le temps de réfléchir. Une
+sorte de démence s’était emparée d’eux. D’ailleurs,
+le sang avait coulé et en eux parlait, tenace et brûlante,
+la soif du sang.</p>
+
+<p>« La vengeance m’appartient », a dit le Seigneur, et
+cela sous les climats tempérés où le soleil ardent
+amollit l’énergie humaine. Mais dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>,
+la prière n’est efficace qu’appuyée de muscles
+solides, et, de longue date, les hommes ne comptent
+plus que sur eux-mêmes. On leur a affirmé que Dieu
+était partout, alors qu’en réalité il obscurcit le pays
+la moitié de l’année, afin, semble-t-il, qu’on ne puisse
+le repérer : alors ils tâtonnent dans les ténèbres.
+Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient parfois des doutes
+sur les préceptes du Décalogue qu’ils estiment inefficaces
+dans ce pays ?</p>
+
+<p>Yan fuyait éperdument, sans but, sous l’empire
+d’une seule idée : « vivre ». Vivre ! Exister ! Buck
+fila comme une flèche grise, mais le manqua.
+L’homme le frappa comme un fou et trébucha.
+Alors, les crocs luisants de Bright se refermèrent sur
+son cou, et il s’abattit.</p>
+
+<p><i>Vivre ! Exister !</i> Il continua de lutter, sauvagement,
+noyau d’une mêlée d’hommes et de chiens.
+Son poing gauche était crispé dans le dos d’un chien-loup,
+tandis que son bras entourait le cou de Lawson,
+en sorte que chaque effort du chien contribuait à
+suffoquer un peu plus l’infortuné matelot. La main
+droite de Yan disparaissait dans la toison bouclée de
+Bill le Rouge. Quant à M. Taylor, il gisait cloué au
+sol, réduit à l’impuissance par le poids des autres.</p>
+
+<p>La situation était sans issue ; car la rage de Yan
+lui donnait une force prodigieuse. Tout à coup, sans
+motif apparent, il relâcha ses diverses prises et
+s’étendit tranquillement sur le dos. Ses adversaires
+se dégagèrent et se redressèrent.</p>
+
+<p>Yan ricana avec malice.</p>
+
+<p>— Mes amis, dit-il, vous m’avez demandé d’être
+aimable. Maintenant, je le suis. Que voulez-vous de
+moi ?</p>
+
+<p>— Allons ! cela va mieux, Yan. Calme-toi, répondit
+gentiment Bill le Rouge. Je savais bien que tu ne
+tarderais pas à retrouver ton bon sens. Calme-toi,
+et nous allons liquider gentiment notre petite affaire.</p>
+
+<p>— Quoi ? Quelle affaire ?</p>
+
+<p>— Eh bien ! te pendre, voyons. Et tu devrais
+remercier ta bonne étoile d’être tombé sur un gars
+qui s’y connaît. C’est une opération que j’ai faite
+plus d’une fois aux États, et je la réussis à merveille.</p>
+
+<p>— Pendre qui ? Moi ?</p>
+
+<p>— Dame !</p>
+
+<p>— Ah ! Ah ! Écoutez-le divaguer ! Donne-moi la
+main, Bill, que je me relève, et que j’aille me faire
+pendre.</p>
+
+<p>Il se remit péniblement sur pied, et jeta les yeux
+autour de lui.</p>
+
+<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Herr Gott !</span> Vous l’entendez ? Il voudrait me
+pendre ! Ho ! ho ! ho ! Viens-y donc !</p>
+
+<p>— Eh bien ! nous allons voir ! tête de Souabe !
+reprit ironiquement Lawson, tout en coupant une
+sangle de traîneau qu’il enroula avec un soin qui ne
+disait rien de bon. Le juge Lynch préside le tribunal
+aujourd’hui !</p>
+
+<p>— Un moment ! s’écria Yan, et il se recula vivement
+du nœud coulant qu’on lui présentait. J’ai
+quelque chose à demander et une importante proposition
+à faire. Kentucky, sais-tu ce que c’est que le
+juge Lynch, toi ?</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur, c’est une institution ancienne
+et respectée d’hommes libres et de gentlemen. La
+corruption peut se cacher sous la toge d’un magistrat,
+Monsieur, mais on peut toujours faire confiance
+au juge Lynch, pour rendre la justice sans frais
+d’audience. Il se peut que des gens vendent la
+loi et que d’autres l’achètent, mais, dans ce pays
+éclairé, la justice est aussi libre que l’air que nous
+respirons, aussi puissante que la liqueur que nous
+buvons, aussi expéditive que…</p>
+
+<p>— Abrège ! que nous sachions ce qu’il veut !
+interrompit Lawson, troublant la péroraison du
+discours.</p>
+
+<p>— Eh bien Kentucky ! réponds-moi. Quand un
+individu en tue un autre, le juge Lynch le pend-il ?</p>
+
+<p>— Si sa culpabilité est suffisamment prouvée,
+oui, Monsieur !</p>
+
+<p>— Et dans ton cas, Yan, les preuves abondent
+pour en faire pendre une douzaine ! jeta Bill le
+Rouge.</p>
+
+<p>— T’en fais pas, Bill. Je causerai après avec toi.
+C’est autre chose que je veux savoir de Kentucky…
+Et si le juge Lynch ne pend pas cet individu, qu’est-ce
+qui arrive ?</p>
+
+<p>— Dans ce cas, l’homme est libre, et ses mains
+sont lavées du sang qu’il a versé. De plus, Monsieur,
+il est dit pour mémoire dans le texte de notre grande
+et glorieuse Constitution, que nul ne peut être poursuivi,
+au péril de sa vie, deux fois pour un seul et
+même crime, ni en fait ni en paroles.</p>
+
+<p>— Et on n’a pas le droit de tirer sur lui, de l’assommer
+à coups de bâton ou de lui faire autre mal ?</p>
+
+<p>— Non, Monsieur !</p>
+
+<p>— Bon ! Vous entendez ce que dit Kentucky,
+têtes de pioches que vous êtes tous ! Maintenant,
+c’est à Bill que je m’adresse. Tu connais ton affaire.
+Bill, et tu vas me pendre tout chaud, n’est-ce pas ?
+Qu’en dis-tu ?</p>
+
+<p>— Tu peux parier sur ta vie, Yan, que si tu ne
+nous cherches plus d’histoires, tu auras lieu d’être
+satisfait de mon travail. Je sais y faire.</p>
+
+<p>— Tu as de la tête, Bill, et tu as retenu pas mal de
+choses. Alors, tu sais que deux et un font trois, pas
+vrai ?</p>
+
+<p>Bill en convint d’un signe de tête.</p>
+
+<p>— Quand tu as deux choses, ce n’est pas trois,
+pas vrai ? Alors suivez-moi bien, et je vais m’expliquer.
+Pour une pendaison, il faut trois choses : il
+faut avoir l’homme. Et d’une ! C’est moi. Il faut
+une corde. Ça fait deux ! C’est Lawson qui la tient.
+La corde doit être attachée à quelque chose. Et de
+trois ! Promenez vos yeux sur le paysage et cherchez
+cette troisième chose. Hein ? Qu’est-ce que vous en
+pensez ?</p>
+
+<p>Machinalement, tous les regards balayèrent la
+plaine de neige et de glace. C’était une surface uniforme,
+sans contrastes ni saillies, triste, désolée et
+désespérément monotone, puis la mer encombrée de
+glaces, la pente douce du rivage, avec, comme fond,
+des collines basses, et sur tout cela la neige étendait
+son manteau.</p>
+
+<p>— Ni arbres, ni étais, ni cabanes, et de poteaux
+télégraphiques pas davantage, gémit Bill le Rouge,
+rien d’assez fort ni d’assez grand pour faire quitter
+terre aux orteils d’un homme de cinq pieds ! J’abandonne
+la partie ! Et il examina avec regret la portion
+de l’anatomie de Yan placée entre la tête et
+les épaules. J’abandonne, répéta-t-il tristement à
+Lawson. Jette ta corde. Dieu n’a jamais voulu créer
+cette contrée pour les nécessités de la vie, voilà un
+fait manifeste.</p>
+
+<p>Yan se mit à ricaner triomphalement.</p>
+
+<p>— Je pense que je puis aller fumer une pipe dans
+la tente ?</p>
+
+<p>— Les faits te donnent raison, Yan, mon fils,
+reprit Lawson, mais tu n’es qu’une gourde, et ceci,
+sache-le, ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est aux
+gens de mer de venir vous donner des leçons, à vous,
+tas de croquants. Savez-vous ce que c’est qu’une
+paire de ciseaux ? Eh bien ! pigez-moi ça !</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, le matelot exhuma une
+paire de longues rames du tas d’objets hétéroclites
+qu’ils avaient fourrés dans leur bateau au début de
+l’hiver. Il les attacha ensemble, à peu près à angle
+droit, par l’extrémité des palettes. Il enfonça les
+poignées dans la neige jusqu’au sable. Puis, au point
+d’intersection, il attacha deux cordes de tentes, fixa
+l’une d’elles à un bloc de glace et tendant l’autre à
+Bill le Rouge :</p>
+
+<p>— Voilà, mon gars ! Attrape ça et débrouille-toi !</p>
+
+<p>— Non ! non ! s’écria, Yan, en reculant et montrant
+les poings : ça n’a rien à faire ! Je ne veux pas
+être pendu. Approchez, tas de brutes, que je vous
+rosse tous l’un après l’autre. Vous allez voir ce que
+c’est qu’un diable. Je me ferai tuer, plutôt que de me
+laisser pendre.</p>
+
+<p>Et il vit avec horreur sa potence se dresser en
+l’air.</p>
+
+<p>Le marin et les deux autres hommes bondirent
+sur le meurtrier, fou de rage. Tous trois roulèrent et
+se débattirent furieusement dans la neige qu’ils
+creusaient jusqu’au sol. Leur lutte inscrivait sur la
+page blanche de la nature un chapitre de la tragédie
+humaine.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’il pouvait s’en saisir, Lawson
+ligotait une main ou un pied de Yan. Ruant, griffant,
+jurant, il finit, pouce après pouce, par être
+réduit à l’impuissance, ficelé et traîné à l’endroit
+où les rames inexorables étaient plantées dans la
+neige comme un compas gigantesque.</p>
+
+<p>Bill le Rouge ajusta le nœud coulant, et lui plaça
+la boucle sous l’oreille gauche, à l’instar du bourreau.
+M. Taylor et Lawson empoignèrent l’autre
+corde, n’attendant que l’ordre de hisser. Bill s’attardait
+à contempler son œuvre avec une satisfaction
+d’artiste.</p>
+
+<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Herr Gott !</span> Regardez donc !</p>
+
+<p>L’intonation de terreur qui perçait dans la voix
+de Yan les fit tous se détourner.</p>
+
+<p>La tente aplatie s’était soulevée et, dans le crépuscule
+grandissant, elle tendait des bras fantomatiques,
+et titubait dans leur direction.</p>
+
+<p>Mais au même instant, John Gordon, ayant enfin
+trouvé une issue, en sortait.</p>
+
+<p>— Quel sacré !…</p>
+
+<p>Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il aperçut
+la scène.</p>
+
+<p>— Hé là ! Je ne suis pas mort ! hurla-t-il, en s’avançant
+furieux vers le groupe.</p>
+
+<p>— Permettez-moi, monsieur Gordon, de vous
+féliciter pour vous en être si bien tiré, aventura
+M. Taylor.</p>
+
+<p>— Il était moins cinq, juste moins cinq !</p>
+
+<p>— Au diable tes félicitations ! J’aurais aussi bien
+pu crever et pourrir ! Je ne vous dois aucun merci,
+bande de…</p>
+
+<p>Et là-dessus, les sentiments de John Gordon se
+traduisirent en un torrent tumultueux de mots
+anglais, élégants, véhéments, accusateurs, et comprenant
+uniquement des explétifs et des épithètes.</p>
+
+<p>— Il m’a simplement marqué, ajouta-t-il, après
+avoir déversé sa rancune. Tu as déjà marqué du
+bétail, Taylor ?</p>
+
+<p>— Oui, Monsieur, plus d’une fois, là-bas, dans le
+Pays de Dieu.</p>
+
+<p>— Eh bien ! c’est précisément ce qui m’est advenu.
+La balle n’a fait que m’effleurer la base du crâne en
+haut de l’échine. J’ai été étourdi, mais il n’y a pas
+de bobo.</p>
+
+<p>Il se tourna vers l’homme garrotté.</p>
+
+<p>— Debout Yan ! Je vais t’en mettre tant que tu
+pourras en encaisser, ou tu vas me faire des excuses.
+Déblayez la place, vous autres !</p>
+
+<p>— Pas du tout ! Déliez-moi, et vous allez voir !
+répliqua Yan l’irréductible, dont le démon intérieur
+restait indompté. Quand je t’aurai rossé, ce sera le
+tour des autres abrutis, l’un après l’autre, et tous tant
+qu’ils sont !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">QUAND UN HOMME SE SOUVIENT</h2>
+
+
+<p>Fortuné La Perle avançait péniblement sur la
+neige, haletant et maudissant tour à tour sa déveine,
+l’Alaska, Nome, les cartes et l’individu à qui il venait
+de faire tâter de son couteau.</p>
+
+<p>Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore
+vivante en son esprit : l’homme se cramponnant au
+bord de la table et s’affaissant doucement par terre — les
+jetons qui roulent et les cartes éparpillées,
+le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise ;
+les tenanciers des jeux cessant leurs appels et
+le cliquetis des dés s’éteignant, la stupeur peinte sur
+tous les visages ; puis un silence qui lui avait paru
+interminable, et alors le grand cri de meurtre et la
+houle de vengeance qui, accompagnant sa fuite, lançaient
+à ses trousses toute une ville en furie.</p>
+
+<p>— Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant
+dans l’obscurité pour gagner la grève.</p>
+
+<p>De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient :
+tentes, cabanes, maisons de danse lâchaient
+leurs occupants sur ses talons. Les cris des hommes
+et les hurlements des chiens lui déchiraient les oreilles
+et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle.</p>
+
+<p>Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants,
+dépitée d’avoir en vain fouillé les tenèbres se
+dispersa.</p>
+
+<p>Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement
+à ses pas. Tournant la tête de temps à autre,
+sans s’arrêter, il l’entrevoyait, tantôt se détachant
+vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la
+masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une
+embarcation du port.</p>
+
+<p>Fortuné La Perle jurait faiblement, comme une
+femme avec l’envie de pleurer causée par la fatigue,
+et s’enfonçait plus avant dans le labyrinthe formé
+par des amoncellements de glace, des tentes, des
+trous de sondage. Il trébuchait sur des haussières
+tendues et des piles de marchandises, s’empêtrait
+dans des cordes de tentes, se cognait contre des piquets
+bêtement plantés sur son chemin et s’abattait
+à chaque instant sur des amas de neige et de
+bois flotté.</p>
+
+<p>De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité,
+il ralentissait son allure, étourdi par les battements
+précipités de son cœur et sa respiration saccadée.
+Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et
+l’obligeait à reprendre sa course.</p>
+
+<p>Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il
+frissonna. Son fatalisme de joueur attachait une signification
+à la persistance de cette ombre silencieuse,
+inexorable et tenace.</p>
+
+<p>Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au
+bout et ne quitte les joueurs qu’après le règlement
+des comptes.</p>
+
+<p>Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses,
+et quand il se retourna vers l’intérieur des terres et
+fila sur la toundra neigeuse, il ne fut pas surpris de
+voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui.</p>
+
+<p>Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au
+milieu d’un vaste espace libre et fit face à l’apparition.
+La moufle de sa main droite glissa et son revolver
+refléta la lueur incertaine des étoiles.</p>
+
+<p>— Ne tire pas ! Je ne suis pas armé !</p>
+
+<p>L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de
+cette voix, La Perle sentit ses genoux trembler et,
+en même temps, une impression de soulagement
+dilata sa poitrine.</p>
+
+<p>Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure
+différente si Uri Bram, ce soir-là, avait eu son
+revolver, lorsque assis sur les bancs grossiers de
+l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela
+aussi qu’on peut attribuer certain voyage sur la
+Grande Piste qu’il accomplit ultérieurement en
+compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En
+tout cas, il répéta :</p>
+
+<p>— Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver.</p>
+
+<p>— Alors, par le feu de l’enfer ! pourquoi me cours-tu
+après ? s’écria le joueur, abaissant son arme.</p>
+
+<p>Uri Bram haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu
+m’accompagnes.</p>
+
+<p>— Et où ?</p>
+
+<p>A ma hutte, là-haut, à la limite du camp.</p>
+
+<p>Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et
+prit divers dieux à témoin de la folie de son interlocuteur.</p>
+
+<p>— Qui es-tu ? dit-il pour terminer, et pour qui me
+prends-tu, pour croire que je vais aller à ton commandement
+passer ma tête dans le nœud coulant ?</p>
+
+<p>— Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement,
+et ma cabane est un peu plus haut, à la lisière du
+camp. Je ne te connais pas, mais tu viens d’arracher
+l’âme du corps d’un homme — vois encore le sang
+sur ta manche — et comme sur un second Caïn, la
+main de l’humanité s’appesantit sur toi. Il n’est
+aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai
+une hutte…</p>
+
+<p>— Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit
+Fortuné La Perle, ou je vais te traiter comme un
+autre Abel. Un mot de plus et nous allons voir !
+Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur
+les collines. Qu’ai-je à faire de ta hutte ? Ce que je
+veux, pourceau maudit, c’est fuir loin, loin, bien
+loin d’ici !</p>
+
+<p>« J’ai presque envie de retourner faire du grabuge,
+de régler leur compte à quelques-uns, bande de cochons !
+et de terminer cette sacrée histoire. La vie
+c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et
+j’en ai soupé ! »</p>
+
+<p>Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et
+Uri Bram profita de l’instant. Dame, ce n’était pas
+un orateur ! et son discours fut le plus long qu’il
+ne prononça jamais — à part un autre dont il sera question
+plus loin.</p>
+
+<p>— C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte.
+Je peux t’y cacher si bien qu’ils ne te découvriront
+jamais, et je ne manque pas de provisions. Pas d’autre
+moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même
+des chiens ; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le
+poste le plus rapproché et les coureurs le gagneront
+de vitesse. De même si tu pars du côté d’Anvik.
+Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer.</p>
+
+<p>« Allons ! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire
+soit étouffée. D’ici un mois, et même avant, on t’aura
+oublié, on parlera de la ruée d’York et de bien
+d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste
+sans te faire remarquer.</p>
+
+<p>« J’ai mes idées sur la justice ! Si je t’ai poursuivi
+quand tu as quitté l’Eldorado, puis sur la grève, ce
+n’était pas pour t’arrêter ou pour te dénoncer. J’ai
+mes idées à moi et elles ne les regardent pas. »</p>
+
+<p>Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa
+poche un livre de prières.</p>
+
+<p>L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira
+de sa lueur jaune les têtes découvertes des deux hommes
+et leurs mains nues tenant le livre sacré. Fortuné
+La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa
+parole, et ce serment sincère ne devait jamais être
+violé.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une
+courte hésitation. Il s’étonnait de la conduite bizarre
+de cet homme qui le prenait sous sa protection, et un
+soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la bougie,
+il vit une pièce confortable et inoccupée et se
+mit à rouler une cigarette, pendant que l’autre préparait
+du café.</p>
+
+<p>La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé
+sur le dos avec une nonchalance qui n’était pas entièrement
+feinte, il scrutait avidement la physionomie
+d’Uri, à travers les spirales de fumée.</p>
+
+<p>Cet homme, aux traits énergiques, avait une force
+d’un genre spécial qui ne s’extériorise pas. Ses rides
+formaient des sillons aussi profonds que des balafres,
+et jamais une expression de sympathie ou de gaîté
+ne venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et
+froids brillaient sous d’épais sourcils broussailleux.
+Sa mâchoire et son menton dénotaient une fermeté
+de décision que son front étroit indiquait comme
+irrévocable et, au besoin, sans pitié.</p>
+
+<p>Tout, dans son visage, exprimait la dureté : le
+nez, le pli de ses lèvres et les intonations de sa
+voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la solitude
+et dédaigneux de l’approbation d’autrui ; d’un
+homme qui, plus d’une fois passait la nuit à débattre
+ses actes avec sa conscience, mais qui se levait pour
+faire face à la lumière, la bouche close, afin que nul
+ne connût ses hésitations.</p>
+
+<p>Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné,
+aux idées larges et superficielles, ne pouvait le comprendre.</p>
+
+<p>Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le
+chagrin, il l’eût trouvé plus à sa portée, mais ses
+traits restaient mystérieux et Fortuné était incapable
+de jauger l’âme qu’ils cachaient.</p>
+
+<p>— Prête-moi la main… Chose, ordonna Uri, quand
+ils eurent vidé leurs tasses. Il faut être paré en cas
+de visite.</p>
+
+<p>Fortuné lui déclina son nom, puis, machinalement,
+se mit à l’aider.</p>
+
+<p>La couchette était installée dans un angle de la
+cabane. Le fond de ce meuble improvisé était fait
+en bûches ramassées sur le rivage, recouvertes de
+mousse et dont les bouts dépassaient inégalement.</p>
+
+<p>Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira
+trois bûches. Il les scia et en replaça les extrémités
+de façon que la rangée parût ininterrompue. Ensuite
+il fit apporter de la cache, par Fortuné, des sacs
+de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois
+manquait. Par-dessus, il plaça deux longs sacs de
+marin, puis étala plusieurs couches de mousse et de
+couvertures.</p>
+
+<p>Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures
+de couchage bien tendues au-dessus de lui, d’un bord
+à l’autre de la couchette ; n’importe qui pourrait
+regarder et la croire inoccupée.</p>
+
+<p>Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions
+eurent lieu à Nome ; pas une cabane ou une
+tente n’y échappa ; toutefois, Fortuné ne fut pas
+dérangé dans son refuge. A dire vrai, on songeait
+peu à la cabane d’Uri Bram ; c’était bien le dernier
+coin de la terre où l’on pensait découvrir le meurtrier
+de John Randolph.</p>
+
+<p>A part des moments d’alerte, Fortuné flânait
+dans la pièce, exécutant d’interminables réussites et
+fumant continuellement des cigarettes. Bien que son
+naturel léger affectionnât les conversations bruyantes
+et les rires sonores, il s’était promptement plié à
+l’humeur taciturne d’Uri. Ils ne parlaient que des
+faits et gestes de la police de l’État, des pistes et du
+prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares
+intervalles et en peu de mots.</p>
+
+<p>Puis Fortuné crut avoir inventé un système et,
+jour après jour, pendant des heures entières, il battit
+les cartes et les donna, les ramassa pour les battre
+de nouveau, notant leurs combinaisons en longues
+colonnes et recommençant indéfiniment.</p>
+
+<p>Mais il finit par épuiser même cette distraction
+et, la tête penchée au-dessus de la table, il passa son
+temps à évoquer l’animation des tripots de Nome,
+ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes rivalisaient
+de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes.</p>
+
+<p>A ces instants, l’isolement et le sentiment de sa
+déchéance l’anéantissaient au point qu’il restait des
+heures entières, les yeux fixes, dans la même position.</p>
+
+<p>D’autres fois, son amertume longtemps ruminée
+éclatait en discours véhéments, car s’il était exact
+qu’il eût pris l’humanité à rebrousse-poil, il ne voulait
+point en convenir.</p>
+
+<p>— La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il
+volontiers, et, sur ce thème, il brodait des variations.</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir.
+Handicapé dès ma naissance, j’ai sucé le malheur
+avec le lait de ma mère. Les dés étaient pipés
+quand elle m’a conçu et je suis né pour prouver
+qu’elle avait perdu la partie. Ce n’était tout de
+même pas une raison pour m’en vouloir et me traiter
+comme un jeu sans atout ; c’est pourtant ce qu’elle
+a fait !… Hélas !</p>
+
+<p>« Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société,
+ne m’ont-elles pas donné une chance ? Comment se
+fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et mis le
+cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau ?
+D’abord, pourquoi ai-je eu envie de fumer et me
+suis-je trouvé sans allumettes ? Pourquoi suis-je
+entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me
+rendais chez le Grand Pete ?</p>
+
+<p>« Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait
+contre moi. J’étais vaincu avant de naître, cela ne
+fait pas l’ombre d’un doute. Et pas moyen d’en
+sortir.</p>
+
+<p>« Voici ce qui explique ma conduite dans cette
+affaire et l’attitude de John Randolph, qui leur donnait
+le mot et en même temps ramassait ses jetons.
+Le diable l’emporte ? Tant pis pour lui ! Que n’a-t-il
+retenu sa langue ! J’aurais pu risquer ma chance.
+Il savait bien que j’étais presque à sec. Et pourquoi
+n’ai-je pu retenir ma main ? Ah ! pourquoi ? pourquoi ? »</p>
+
+<p>Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant
+vainement la Destinée.</p>
+
+<p>Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait
+pas un geste, comme s’il n’y attachait aucun
+intérêt ; pourtant ses yeux gris se troublaient
+et s’attristaient.</p>
+
+<p>Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes,
+Fortuné s’en rendait suffisamment compte et
+s’étonnait parfois de la protection que l’autre lui
+accordait.</p>
+
+<p>Mais sa patience finit par lui donner raison. Même
+la soif de vengeance d’une population disparaît
+devant sa cupidité. Le meurtre de John Randolph
+était déjà classé dans les annales du camp. Si le
+coupable s’était présenté, les mineurs de Nome
+eussent, certainement, interrompu leur travail, le
+temps de faire justice. En attendant, les tenants et
+aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les
+passionner.</p>
+
+<p>Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks
+et sur les grèves de sable rouge et, la mer redevenue
+libre, les hommes dont les sacs étaient gonflés à crever
+cingleraient vers les pays où abondent les choses
+qui rendent la vie belle.</p>
+
+<p>Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima
+le traîneau et attela les chiens et ils s’en allèrent
+vers le Sud, sur la glace de la piste d’hiver.</p>
+
+<p>Mais quittant cette direction à la hauteur de
+Saint-Michaël, ils abandonnèrent la côte, traversèrent
+les collines et rejoignirent le Yukon à Anvik,
+à quelques centaines de milles de son embouchure.
+Puis, vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk,
+Tanana et Minook, contournèrent Fort Yukon,
+voyagèrent en deçà et au delà du cercle arctique et
+enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut
+un rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance
+d’Uri à le suivre si celui-ci ne lui avait parlé
+d’une exploitation qu’il possédait à Eagle.</p>
+
+<p>Cette ville se trouvait aux confins du territoire.
+Quelques milles plus loin, à Fort Cudaly, le drapeau
+britannique flottait sur la caserne.</p>
+
+<p>Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts,
+Bras-du-Vent, le Carrefour-du-Caribou, Linderman,
+le Chilcoot et enfin Dyea.</p>
+
+<p>Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent
+tôt. C’était leur dernière étape, celle où ils devaient
+se séparer.</p>
+
+<p>Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans
+l’air une promesse de printemps et les jours commençaient
+à devenir plus longs. Le chemin passait en
+territoire canadien. La liberté était à sa portée, le
+soleil était de retour et chaque journée qui s’écoulait
+le rapprochait du grand monde extérieur.</p>
+
+<p>La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait
+envisager l’avenir avec le plus grand optimisme.</p>
+
+<p>Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna
+des bribes de chansons joyeuses, tandis
+qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait les
+chiens.</p>
+
+<p>Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient
+du désir de partir, quand Uri fit un geste inattendu.</p>
+
+<p>— As-tu jamais entendu parler de la Piste du
+Cheval Mort ?</p>
+
+<p>Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de
+ce retard, répondit non de la tête.</p>
+
+<p>— On fait parfois des rencontres en des circonstances
+que rien ne saurait effacer de la mémoire,
+poursuivit Uri d’une voix basse et très lente. C’est
+en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme
+sur la Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir
+la Passe Blanche à son équipement a causé le désespoir
+de plus d’un mineur, et ce n’est pas sans raison
+qu’on l’a baptisée ainsi.</p>
+
+<p>« Les chevaux tombaient comme des mouches dès
+les premiers froid, et de Skaguay au lac Bennett
+leurs cadavres pourrissaient par monceaux.</p>
+
+<p>« Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient
+au Sommet et crevaient de faim aux Lacs. Ils tombaient
+sur le bord de la piste, quand elle existait, ou
+passaient à travers la glace dans la rivière ; ils se
+noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre
+les brisants ; ils se rompaient les jambes dans les
+crevasses ou se cassaient les reins en tombant à la
+renverse avec leurs ballots ; ils disparaissaient dans
+des fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient
+dans les marais où les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient
+à pic.</p>
+
+<p>« Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les
+faisaient trimer jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement,
+puis revenaient à la baie et s’en procuraient
+d’autres.</p>
+
+<p>« Certains ne prenaient même pas la peine d’achever
+les pauvres bêtes : ils leur enlevaient leur harnachement,
+arrachaient leurs fers et les abandonnaient
+où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir
+n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre
+et ces hommes de la Piste du Cheval Mort devenaient
+semblables à des bêtes.</p>
+
+<p>« C’est là que j’ai rencontré un homme qui avait
+la bonté et la patience d’un Christ. Et il était sincère.
+A la halte de midi, il déchargeait les chevaux pour
+qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le
+fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et
+même davantage. Il se servait de ses propres couvertures
+pour leur matelasser le dos quand ils venaient
+de s’écorcher.</p>
+
+<p>« Les autres laissaient les cuirs creuser dans la
+chair des trous profonds comme des seaux, et quand
+un fer se perdait, la bête usait son sabot en marchant
+sur un moignon sanglant : il dépensa son dernier
+dollar à acheter des clous de maréchal.</p>
+
+<p>« Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et
+nous mangions à la même gamelle, et nous sommes
+devenus frères de cœur dans un lieu où les hommes
+perdaient la notion exacte des choses et crevaient
+en blasphémant Dieu.</p>
+
+<p>« Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie
+ou la resserrer, et parfois ses yeux se mouillaient
+devant un tel océan de misères. A un certain endroit,
+la falaise était si escarpée que les chevaux portaient
+toute leur charge sur leur arrière-train et devaient
+s’agripper comme les chats avec les jambes de devant.</p>
+
+<p>« Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui
+étaient retombés. Mon compagnon se tenait là, dans
+une puanteur d’enfer, et, d’un mot d’encouragement,
+d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait
+la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait,
+il barrait la route jusqu’à ce que l’animal fût retiré,
+et personne n’aurait pu l’en empêcher.</p>
+
+<p>« A la fin de notre étape, un homme qui avait déjà
+tué cinquante chevaux voulut nous acheter les
+nôtres, des <i>cayuses</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de montagne de l’est de l’Orégon.
+Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous
+regardâmes nos bêtes. Il offrait cinq mille dollars
+et nous étions sans le sou, mais nous songeâmes
+à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la
+falaise, et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un
+mot, mais partagea les cayuses en deux groupes, les
+miens d’un côté, les siens de l’autre, puis me regarda.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cayuses : petits chevaux à longs poils et grosse tête.</p>
+</div>
+<p>« Nous nous comprîmes. Alors il emmena mes chevaux
+à l’écart et je pris les siens et, à coups de fusil,
+nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier, pendant que
+l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux
+nous injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme
+à qui j’étais attaché par les liens de la fraternité, sur
+la Piste du Cheval Mort…</p>
+
+<p>— Oui ! c’était John Randolph, conclut Fortuné
+en ricanant.</p>
+
+<p>Uri fit un signe affirmatif et dit :</p>
+
+<p>— Je suis heureux que tu aies compris.</p>
+
+<p>— Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage
+avait repris son ancienne expression d’amertume et
+de lassitude.</p>
+
+<p>« Allons-y, mais faisons vite ! »</p>
+
+<p>Uri Bram se releva.</p>
+
+<p>— Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je
+crois qu’Il aime la justice, qu’actuellement Il nous
+voit et qu’Il a choisi entre nous. Je crois qu’Il attend
+pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et
+j’en suis tellement convaincu que nous égaliserons
+les chances pour lui permettre de manifester sa décision.</p>
+
+<p>Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne
+savait pas grand’chose du dieu d’Uri, mais il croyait
+à la veine et elle le favorisait depuis la nuit où il
+avait détalé vers la grève, à travers la neige.</p>
+
+<p>— Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il.</p>
+
+<p>— Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et,
+en même temps, il retirait le barillet du Colt de
+l’autre et l’inspectait. Et les cartes décideront !
+Une partie de sept.</p>
+
+<p>Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu ;
+il tira les cartes de sa poche. Sûrement, la veine n’allait
+pas l’abandonner maintenant. Il songea que le soleil
+était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il
+tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer.</p>
+
+<p>Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet
+de pique. Ils abattirent leurs jeux. Uri était sans
+atouts, alors que Fortuné montrait l’as deuxième.
+La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils
+comptaient les cinquante pas.</p>
+
+<p>— Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes,
+les chiens et le reste t’appartiennent. Tu trouveras
+un acte de vente bien en règle dans ma poche,
+déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine
+offerte.</p>
+
+<p>Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil
+étincelant sur les mers et se prépara à tirer. Il y mit
+le plus grand soin. Deux fois il abaissa son arme,
+tandis que la brise du printemps battait les pins.
+Puis, se ravisant, il mit un genou à terre, empoigna
+le revolver à deux mains et fit feu.</p>
+
+<p>Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras,
+chancela un instant et s’affaissa dans la neige.</p>
+
+<p>Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait
+touché trop d’un côté, autrement il n’aurait pas
+tourné.</p>
+
+<p>Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant
+de se relever, lui fit signe qu’il voulait l’arme, Fortuné
+songea à tirer une seconde fois. Mais il repoussa
+cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et
+s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner
+contre lui. Non, il jouerait franc jeu. Au reste, Uri
+était bien atteint, et serait sans doute incapable de
+tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le
+mettre en joue.</p>
+
+<p>— Où est ton Dieu maintenant ? dit-il d’un air
+railleur en remettant l’arme au blessé.</p>
+
+<p>Uri lui répondit :</p>
+
+<p>— Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre.</p>
+
+<p>Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la
+poitrine, de façon à présenter moins de cible.</p>
+
+<p>Uri titubait comme un homme ivre, mais il
+attendait que la douleur eût desserré ses griffes.</p>
+
+<p>Le revolver était pesant, et, comme Fortuné,
+Uri eut l’impression qu’il ne pouvait tirer. Mais il le
+tint à bras tendu au-dessus de sa tête et l’abaissa lentement.
+Quand la poitrine de Fortuné et le guidon
+passèrent en ligne devant ses yeux, il pressa la détente.</p>
+
+<p>Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant
+la vision joyeuse de San Francisco s’évanouit et
+tandis que la neige, étincelante sous le soleil, s’obscurcissait
+à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction
+sur l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">OÙ BIFURQUE LA PISTE</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! pourquoi faut-il donc quitter ce pays</div>
+<div class="verse">Et te laisser, ma mie !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign i">(Chanson populaire souabe.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le chanteur, garçon au teint clair et au regard
+joyeux, se pencha pour ajouter un peu d’eau dans
+la marmite où mijotaient des haricots, puis se releva,
+un brandon dans la main, et dispersa les chiens
+réunis en cercle autour de la boîte aux provisions et
+de son installation culinaire.</p>
+
+<p>Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa
+robuste vivacité faisaient plaisir à voir.</p>
+
+<p>Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait
+au-dessus de la file blanche et serrée des sapins
+coiffés de neige qui entouraient le camp et l’isolaient
+du monde extérieur.</p>
+
+<p>Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient
+avec des mouvements vifs et rythmiques.</p>
+
+<p>Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en
+s’affaiblissant annonçait l’aurore boréale. Au tout
+premier plan, deux hommes étaient étendus sur des
+peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces
+peaux s’étalait une couche de six pouces de rameaux
+de sapins posés à même la neige. Les couvertures
+étaient enroulées.</p>
+
+<p>Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte
+d’écran formé d’une toile fixée entre deux arbres,
+inclinée à quarante-cinq degrés, et qui reflétait la
+chaleur du feu dans la direction des peaux.</p>
+
+<p>Un autre homme assis sur un traîneau rapproché
+du brasier, raccommodait des mocassins.</p>
+
+<p>Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un
+treuil grossièrement bâti indiquaient l’endroit où ils
+peinaient chaque jour dans leur morne recherche du
+filon rémunérateur.</p>
+
+<p>A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes
+dénotant le mode de locomotion auquel ils avaient
+recours une fois sortis de l’emplacement de neige
+battue du camp.</p>
+
+<p>La chanson populaire souabe résonnait, étrangement
+touchante sous les froides étoiles du Nord, et
+attristait les hommes désœuvrés autour du feu,
+après les fatigues de la journée.</p>
+
+<p>Un malaise obscur et un besoin analogue à la
+faim envahissaient leurs cœurs et transportaient
+leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers les
+pays du soleil.</p>
+
+<p>— Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi ! dit
+un des hommes d’un ton de reproche.</p>
+
+<p>Ses mains se crispaient douloureusement, mais
+il les dissimulait dans les plis de la peau d’ours sur
+laquelle il était étendu.</p>
+
+<p>— Et pourquoi donc, Dave Wertz ? demanda
+Sigmund. Pourquoi ne chanterais-je pas si le cœur
+m’en dit ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un
+regard autour de toi, l’ami, et pense à la
+nourriture dont nous avons souillé nos organes pendant les
+derniers douze mois et à la façon dont nous avons
+vécu et trimé comme des bêtes.</p>
+
+<p>Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné,
+examina tout ce qui l’entourait, depuis les
+chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images de
+vapeur produits par la respiration de ses camarades.</p>
+
+<p>— Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai ? dit-il
+en riant. Tout va bien ! Quant à la mangeaille…</p>
+
+<p>Il plia le bras et caressa son biceps saillant.</p>
+
+<p>— Et si nous avons vécu et trimé comme des
+bêtes, n’avons-nous pas été payés comme des rois ?
+Le filon rend vingt dollars à la batée et nous savons
+qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike, — nous
+en sommes sûrs — et Jim Hawes, que
+voilà à côté de toi, le sait aussi, et il ne s’en plaint
+pas. Et Hitchcock ! Il coud les mocassins comme une
+vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve.
+Il n’y a que toi qui ne puisses attendre et travailler
+jusqu’au moment du lavage, au printemps. Alors,
+nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement,
+tu perds patience. Tu veux retourner aux États.
+Moi aussi ; j’y suis né. Mais je peux attendre, lorsque
+chaque jour je vois l’or de la batée, jaune comme le
+beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener
+la bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour
+l’avoir dès maintenant. Bah ! Pourquoi ne chanterais-je
+pas :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">L’an prochain, aux premiers beaux jours,</div>
+<div class="verse i">Je te reviendrai pour toujours.</div>
+<div class="verse i">Et si tu m’as été fidèle,</div>
+<div class="verse i">Je compte t’épouser, ma belle !</div>
+
+<div class="verse stanza i">Dès que j’aurai fini mon temps</div>
+<div class="verse i">Je ne tarderai pas longtemps</div>
+<div class="verse i">Et si…</div>
+
+<div class="verse stanza i">L’année prochaine, à la moisson</div>
+<div class="verse i">Je rentrerai dans ta maison,</div>
+<div class="verse i">Et si…</div>
+
+<div class="verse stanza i">Lorsque les raisins seront mûrs</div>
+<div class="verse i">Tu me reverras dans ces murs</div>
+<div class="verse i">Et si…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent
+en cercle de la lumière du feu.</p>
+
+<p>On entendait un crissement monotone de raquettes,
+coupé, à intervalles réguliers, par le glissement
+du talon qu’accompagnait un bruit de sucre qu’on
+tamise.</p>
+
+<p>Sigmund interrompit son chant pour écarter les
+bêtes à grand renfort de jurons et de tisons.</p>
+
+<p>Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures
+apparut en pleine lumière et une jeune Indienne, se
+débarrassant de ses raquettes, rejeta en arrière le
+capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta
+debout au milieu d’eux.</p>
+
+<p>Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours,
+la saluèrent du nom de Sipsu, ainsi que du familier :
+<i>Hello !</i> Mais Hitchcock se déplaça sur le traîneau
+pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui.</p>
+
+<p>— Et comment ça va, Sipsu ? demanda-t-il, parlant
+comme elle dans un anglais décousu et en
+<i>chinook</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> corrompu. La faim sévit-elle toujours au
+camp ? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi
+le gibier manque et pourquoi l’élan a disparu
+de la contrée ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Chinook</i>, jargon indien dans lequel entrent des mots français
+et anglais.</p>
+</div>
+<p>— Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de
+gibier et nous nous préparons à manger les chiens.
+Mais le docteur-sorcier a découvert la cause de tous
+nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et
+purifier le camp.</p>
+
+<p>— Quelle est la victime désignée par le sort ? Un
+nouveau-né ou quelque pauvre diablesse de squaw
+vieille et tremblante, à charge à la tribu et dont on
+voudrait se débarrasser ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer
+ce terrible fléau, on a choisi ni plus ni moins
+que la fille du chef ; moi-même, Sipsu !</p>
+
+<p>— Enfer !</p>
+
+<p>Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock,
+puis éclata, plein et sonore, sur un ton qui trahissait
+l’émotion et la surprise.</p>
+
+<p>— Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne
+et la mienne, continua-t-elle avec calme ; et je suis
+venue pour que nous puissions nous regarder une fois
+encore, la dernière.</p>
+
+<p>Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions,
+ainsi que son existence, étaient primitives.
+Elle considérait la vie d’une façon stoïque et, pour
+elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des choses.</p>
+
+<p>Les puissances qui règlent la lumière du jour et
+les ténèbres, le courant et la gelée, la naissance des
+bourgeons et la mort de la feuille, étaient irritées et
+voulaient être apaisées. Elles le témoignaient de
+différentes façons, soit par la mort dans l’eau à travers
+les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de
+l’ours grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit
+l’homme dans sa cabane et le fait tousser jusqu’au
+moment où la vie de ses poumons s’échappe par la
+bouche et les narines.</p>
+
+<p>C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice.</p>
+
+<p>Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et
+son choix était infaillible.</p>
+
+<p>C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses
+manières ; elle n’est, après tout, que la manifestation
+de la volonté impénétrable des dieux.</p>
+
+<p>Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes,
+ses traditions moins concrètes et son langage moins
+respectueux. Il dit :</p>
+
+<p>— Mais non, Sipsu ! Tu es jeune et en pleine joie
+de vivre. Le docteur-sorcier est un fou et sa décision,
+inique. Cela ne se fera pas !</p>
+
+<p>Elle répondit en souriant :</p>
+
+<p>— La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons.
+D’abord, elle a créé l’un de nous blanc et
+l’autre rouge, ce qui est injuste ; puis, après avoir
+fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous
+n’y pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés,
+tes frères sont venus au camp. C’étaient trois
+hommes vigoureux, et ils dirent, en voyant la victime :
+« Ce sacrifice n’aura pas lieu. » Mais tous trois périrent
+peu après, et l’immolation eut lieu tout de même.</p>
+
+<p>Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se
+tournant à demi, éleva la voix :</p>
+
+<p>— Écoutez camarades ! Il se prépare au camp un
+crime odieux. On va assassiner Sipsu. Que dites-vous
+de cela ?</p>
+
+<p>Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux
+ne desserra les dents.</p>
+
+<p>Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger
+qu’il tenait entre les genoux. Il avait amené Shep
+avec lui et était très attaché à l’animal. En fait,
+certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes ses
+pensées, et dont la photographie qu’il portait dans
+un médaillon sur la poitrine l’incitait à chanter, lui
+avait donné le chien en même temps que sa bénédiction,
+au moment des adieux avant son départ vers
+le Nord.</p>
+
+<p>— Que dites-vous de cela ? répéta Hitchcock.</p>
+
+<p>— Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit
+Hawes, délibérément. Ce n’est sans doute qu’une
+imagination de femme.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas de cela !</p>
+
+<p>Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir,
+devant leur mauvaise foi évidente.</p>
+
+<p>— La question est de savoir si nous les laisserons
+faire, au cas où ce qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous
+décider ?</p>
+
+<p>— Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit
+Wertz. C’est la façon d’agir de ces gens, leur religion,
+et cela ne nous regarde pas. Notre seul souci, c’est
+de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite de
+cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être
+habitée que par des bêtes. Et que sont ces diables
+noirs, sinon des bêtes ? D’ailleurs, nous ferions là
+une sacrée opération.</p>
+
+<p>— C’est aussi mon avis, approuva Hawes.</p>
+
+<p>— Nous voilà quatre, à trois cents milles du
+Yukon ou d’un blanc. Que pouvons-nous risquer
+contre une cinquantaine d’Indiens ? Si nous ne voulons
+pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne
+nous reste qu’à déguerpir. Si nous préférons nous
+battre, nous sommes écrasés d’avance. De plus, nous
+avons tapé dans le filon, et par Dieu ! moi, du moins,
+je m’y accroche !</p>
+
+<p>— Moi <i>idem</i>, appuya Wertz.</p>
+
+<p>Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience
+vers Sigmund, qui fredonnait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Lorsque les raisins seront mûrs</div>
+<div class="verse i">Tu me reverras dans ces murs.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Eh bien ! voici ce que je pense, Hitchcock !
+dit-il enfin. Je suis dans le même bateau que les
+autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont pris
+la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien.
+Un seul assaut, et nous voilà balayés du paysage.
+Et à quoi cela servirait-il ? Ils auraient la fille tout
+aussi bien. Il n’est pas prudent de contrecarrer les
+habitudes d’un peuple, à moins d’être en force.</p>
+
+<p>— Mais nous sommes en force ! interrompit
+Hitchcock. Quatre blancs valent bien cent Peaux-Rouges.
+Songe donc à la jeune fille !</p>
+
+<p>Sigmund caressa le chien d’un air pensif.</p>
+
+<p>— Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille ! Ses
+yeux sont bleus comme un ciel d’été et rieurs comme
+la mer étincelante sous le soleil ; sa chevelure est
+blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi
+épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs
+jours, elle m’attend là-bas sur une terre meilleure, et
+maintenant que nous touchons à la fortune, tu
+penses bien que je ne vais pas l’abandonner.</p>
+
+<p>— Et moi, j’aurais honte de regarder dans les
+yeux bleus d’une femme alors que mes mains seraient
+teintes du sang d’une autre aux yeux noirs, ricana
+Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de
+l’honneur et de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir
+les choses pour elles-mêmes sans s’arrêter
+à leurs conséquences.</p>
+
+<p>Sigmund hocha la tête :</p>
+
+<p>— Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock,
+ni à me faire commettre des folies, sous prétexte que
+tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire à laquelle
+nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas
+venu dans ce pays pour m’amuser et, je te le répète,
+nous sommes trop faibles pour intervenir. Si les
+choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle,
+voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le
+hasard a voulu que nous nous trouvions ici en cette
+circonstance. Ces gens-là ont fait des sacrifices
+humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer
+aujourd’hui, et continueront à perpétuité.
+D’ailleurs, ils n’appartiennent pas à notre race, pas
+plus que la nouvelle victime. Décidément, je prends
+le parti de Wertz et de Hawes, et…</p>
+
+<p>Mais les chiens grondaient et se rapprochaient ;
+Sigmund s’interrompit, prêtant l’oreille au craquement
+de nombreuses raquettes.</p>
+
+<p>Les uns après les autres, les Indiens se présentaient
+gravement dans l’espace illuminé par le feu, hauts
+et farouches, silencieux dans leurs fourrures et leurs
+ombres dansaient bizarrement sur la neige.</p>
+
+<p>L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu
+en syllabes gutturales.</p>
+
+<p>Son visage était barbouillé de tatouages barbares,
+et une peau de loup, dont les crocs étincelants et le
+museau surmontaient sa tête, pendait sur ses
+épaules.</p>
+
+<p>Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et
+remit ses raquettes.</p>
+
+<p>— Adieu ! ô mon homme ! dit-elle à Hitchcock.</p>
+
+<p>Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le
+traîneau, ne fit pas un geste et ne leva même pas la
+tête lorsque le cortège s’enfonça dans la forêt
+blanche.</p>
+
+<p>A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation,
+quoique développée, et son large esprit cosmopolite
+ne lui avaient jamais fait entrevoir une alliance
+avec les femmes de la terre du Nord. Si le
+désir lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait
+pas détourné, mais il n’y avait jamais songé.</p>
+
+<p>Sipsu ? Il s’était plu à bavarder avec elle près des
+feux du camp, non pas d’homme à femme, mais
+comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout
+homme de son caractère, sans aucune autre raison
+que celle de combattre l’ennui d’une morne existence.
+Rien de plus !</p>
+
+<p>Mais, en dépit de son origine yankee et de son
+éducation en Nouvelle-Angleterre, il avait en lui
+certains instincts chevaleresques d’un sang plus
+chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels
+de la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en
+contradiction avec ses impulsions les plus intimes.</p>
+
+<p>Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête,
+tandis qu’une force organique, plus vigoureuse que
+lui-même, grande comme sa race, travaillait en lui.</p>
+
+<p>Ses trois compagnons le regardaient de temps à
+autre, d’un air interrogateur, et leur attitude trahissait
+une légère agitation, perceptible, pourtant.</p>
+
+<p>Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils
+avaient pu constater la vigueur physique de Hitchcock ;
+aussi restaient-ils vaguement inquiets et
+curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il
+se déciderait à agir.</p>
+
+<p>Cependant, son silence se prolongeait et le feu
+touchait à sa fin lorsque Wertz s’étira en bâillant et
+manifesta l’intention de se coucher.</p>
+
+<p>Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille.</p>
+
+<p>— Que Dieu damne vos âmes au plus profond des
+Enfers, lâches au cœur de poulet ! Il n’y a plus rien
+de commun entre nous !</p>
+
+<p>Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa
+force vibrait dans chaque syllabe, et chaque intonation
+était une menace.</p>
+
+<p>— Allons ! continua-t-il. Partagez ! et de la façon
+qui vous conviendra le mieux. Je possède un quart
+des <i>claims</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ainsi qu’il résulte de nos contrats. Il y
+a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant
+des batées d’essai. Amenez la balance ! Nous allons
+diviser séance tenante. Toi, Sigmund, pèse-moi le
+quart des provisions, et mets-le de côté. Quatre des
+chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres.
+En échange des bêtes, je vous abandonne ma part
+de l’équipement du camp, ainsi que des outils, et
+j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon second
+revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous
+d’accord ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Concessions de mines.</p>
+</div>
+<p>Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer.</p>
+
+<p>Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole :</p>
+
+<p>— Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et
+de chaque chose tu recevras le quart, ni plus ni
+moins ; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons
+autant besoin des chiens que toi ; tu prendras tes
+quatre, pas davantage. Et si tu refuses ta part
+d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire ! Si tu
+la veux, prends-la. Sinon, laisse-la !</p>
+
+<p>— C’est la loi interprétée au pied de la lettre,
+ricana Hitchcock. Allez toujours… J’accepte. Mais
+grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce camp et sa
+vermine, mieux cela vaudra pour moi.</p>
+
+<p>Le partage fut effectué sans autres commentaires.</p>
+
+<p>Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des
+traîneaux, rassembla ses quatre chiens et les harnacha.
+Il ne toucha ni à sa part d’équipement, ni
+aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine
+de harnais, tandis que, du regard, il défiait
+les autres de l’en empêcher.</p>
+
+<p>Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent
+disparaître dans la forêt.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un homme rampait sur la neige. Tout autour de
+lui se projetaient les formes vagues des tentes en
+peau d’élan.</p>
+
+<p>Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait
+contre son voisin. A un moment, l’un d’eux s’aventura
+près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net. L’animal
+vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à
+ce que son nez le touchât.</p>
+
+<p>Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna
+brusquement, et sa main dégantée happa la gorge
+raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous cette
+étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le
+laissant là sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé.</p>
+
+<p>C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher
+de la tente du chef. Il resta longtemps étendu dans
+la neige, prêtant l’oreille aux voix des occupants et
+s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu.
+Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la
+tente, et les rumeurs qui lui parvenaient laissaient
+deviner leur grande surexcitation. A la longue,
+pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille :
+il rampa autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût
+plus séparé de Sipsu que de l’épaisseur d’un cuir
+d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans la
+neige, il y glissa la tête et les épaules.</p>
+
+<p>Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer
+au visage, il s’arrêta et attendit, les jambes et la plus
+grande partie du corps restant au dehors. Il ne pouvait
+rien voir, et n’osait se hasarder à lever la tête.</p>
+
+<p>D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il
+reconnut à l’odeur ; cependant, il s’en assura avec
+précaution par le toucher. De l’autre côté, sa joue
+effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait
+recouvrir un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait
+voulu qu’elle parlât encore, mais, coûte que coûte,
+il fallait agir.</p>
+
+<p>Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier
+s’entretenir à haute voix, tandis que, dans un coin
+éloigné, quelque enfant affamé gémissait avant de
+s’endormir.</p>
+
+<p>Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment
+la tête, écouta la respiration ; c’était celle
+d’une femme. Il allait risquer le coup.</p>
+
+<p>Il se pressa doucement, mais fermement contre
+elle, et la sentit sursauter à son contact, puis attendit
+de nouveau, et bientôt une main tâtonnante se
+glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée.
+L’instant d’après, la main fit tourner son visage et
+ses yeux rencontrèrent le regard de Sipsu.</p>
+
+<p>Elle était très calme. Changeant de posture sans
+ostentation, elle posa le coude très haut sur le ballot
+de fourrures, y appuya son corps et étendit sa parka
+de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant
+toujours un geste machinal, elle se pencha
+sur lui pour lui permettre de respirer entre son bras
+et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha son
+oreille des lèvres de Hitchcock.</p>
+
+<p>— Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il,
+quitte la tente et pars à travers la neige dans la
+direction du vent, jusqu’au bouquet de sapins, à la
+courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon
+traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit
+même, nous descendrons vers le Yukon et, comme
+il faudra se hâter, saisis par la toison du cou tous
+les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et
+emmène-les jusqu’à mon traîneau.</p>
+
+<p>Sipsu secoua négativement la tête ; cependant,
+ses yeux brillèrent de fierté et de joie, devant cette
+grande preuve d’affection. Mais, comme toutes les
+femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance,
+à obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut
+intimé une deuxième fois l’ordre de partir, bien
+qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que sa
+volonté ferait loi pour elle.</p>
+
+<p>— Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il,
+en se disposant à s’éloigner. Je t’attendrai, mais
+ne perds pas de temps. Le jour chasse les ténèbres
+et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une demi-heure après, battant la semelle et se
+frappant les côtes près du traîneau, il la vit arriver,
+tirant de chaque main un chien récalcitrant. Ses
+propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur
+et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à
+ce qu’elles se fussent calmées. Le vent soufflait vers
+le camp et il redoutait par-dessus tout le moindre
+bruit qui trahirait sa présence.</p>
+
+<p>— Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il,
+lorsqu’elle eut harnaché les deux bêtes. Je veux mes
+conducteurs en tête.</p>
+
+<p>Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses
+deux chiens, dépossédés de leur place habituelle, se
+précipitèrent sur ceux de Hitchcock. Bien que celui-ci
+cherchât à les faire taire à coups de crosse, il
+s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp
+endormi.</p>
+
+<p>— Maintenant, nous allons nous procurer des
+chiens, tant que nous en voudrons ! remarqua-t-il
+d’un air farouche, en arrachant une hache placée
+dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux
+que je te passerai et, en même temps, surveille
+l’attelage !</p>
+
+<p>Il avança de quelques pas et attendit entre deux
+pins. La ruée des chiens du camp troublait déjà la
+tranquillité de la nuit ; il les guetta.</p>
+
+<p>Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit
+forme sur la mystérieuse étendue de neige. C’était
+un éclaireur du clan, qui galopait ventre à terre et
+qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses
+frères la direction à suivre.</p>
+
+<p>Hitchcock se tenait dans l’ombre ; quand le
+chien arriva à sa hauteur, il se baissa vivement,
+lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya
+rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup
+derrière l’oreille et le lança à Sipsu.</p>
+
+<p>Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les
+harnais, Hitchcock, à grands coups de sa hache,
+défendait le passage aux autres chiens jusqu’au
+moment où une masse velue, éclairée de prunelles
+luisantes et de crocs blancs, surgit sur la crête.
+Sipsu ne perdait pas une seconde. Lorsqu’elle eut
+terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit
+et étourdit un second chien et le lui jeta. Trois
+fois il répéta ce geste et, quand une file de dix
+chiens grondants fut attelée au traîneau, il cria :</p>
+
+<p>— En voilà assez !</p>
+
+<p>Mais, au même instant, un jeune Indien de la
+tribu se faufila d’un pied léger entre les chiens,
+et les rejetant à droite et à gauche, tenta de forcer
+le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les
+genoux, et il tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier,
+qui arrivait à toute allure, fut témoin de la
+scène.</p>
+
+<p>Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir.</p>
+
+<p>A son cri aigu de : « Marche ! », les bêtes furieuses
+s’élancèrent droit devant elles et les bonds violents
+du traîneau faillirent faire perdre l’équilibre à la
+jeune femme.</p>
+
+<p>Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre
+le docteur-sorcier, car, à cet instant précis, ils le
+dirigèrent sur la piste.</p>
+
+<p>Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du
+sorcier, le fit culbuter et les neuf chiens suivants,
+ainsi que le traîneau, lui passèrent sur le corps.</p>
+
+<p>Mais il se releva bien vite et les événements de la
+nuit eussent pu tourner différemment si Sipsu,
+frappant en arrière avec le long fouet des chiens, ne
+l’avait aveuglé.</p>
+
+<p>Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre.
+Il tomba sur le sorcier qui, encore étourdi par la douleur,
+restait au milieu de la piste.</p>
+
+<p>Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans
+la cabane du chef, ses connaissances s’étaient accrues
+quant à l’efficacité du poing de l’homme blanc.
+Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les
+engloba tous dans la même haine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Debout, fainéants ! Debout ! Le déjeuner sera
+prêt avant que vous ne soyez chaussés.</p>
+
+<p>Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son
+séant et bâilla ; Hawes, s’étirant, s’aperçut qu’il
+s’était froissé un muscle du bras et le massa, encore
+à moitié endormi.</p>
+
+<p>— Je me demande où Hitchcock a pu coucher la
+nuit dernière, dit-il en atteignant ses mocassins,
+raidis par le froid.</p>
+
+<p>Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers
+le feu pour les dégeler.</p>
+
+<p>— Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais
+tout de même, quel rude travailleur !</p>
+
+<p>— Oui…, mais par trop autoritaire. C’était là son
+défaut. C’est dommage pour Sipsu. Croyez-vous
+qu’il tenait beaucoup à elle ?</p>
+
+<p>— Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà
+tout ! Il trouvait que ce sacrifice était injuste et, de
+fait, il n’avait pas tort : mais nous n’avions pas à
+nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer
+de la plaine avant notre temps !</p>
+
+<p>— Un principe reste un principe et a parfois du
+bon, mais il vaut mieux le laisser chez soi quand on
+part pour l’Alaska. Pas vrai ?…</p>
+
+<p>Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux
+s’occupaient à rendre la souplesse à leurs mocassins
+gelés.</p>
+
+<p>— Crois-tu que nous aurions bien fait de nous
+fourrer dans cette affaire ?</p>
+
+<p>Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet
+d’écume venait de monter de la cafetière, et le lard
+avait besoin d’être retourné. En outre, il songeait
+à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues
+au soleil, et il fredonnait doucement.</p>
+
+<p>Ses camarades échangèrent un sourire et se
+turent.</p>
+
+<p>Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait
+encore trois heures à attendre le lever du jour.
+L’aurore boréale avait disparu du firmament, et le
+camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu
+des ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des
+trois hommes se découpaient nettement.</p>
+
+<p>Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et
+entonna la dernière strophe de la vieille chanson :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Lorsque les raisins seront mûrs…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Au même instant, la nuit fut déchirée par une
+salve crépitante de coups de fusil.</p>
+
+<p>Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour
+se lever, puis s’affaissa. Wertz tomba sur le coude,
+la tête penchée. Il fut à demi suffoqué et un flot noir
+jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la chevelure
+d’or, la gorge encore vibrante de la chanson,
+leva les bras et s’abattit en travers du brasier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement
+pochés, et cela ne contribua pas à le rendre accommodant ;
+car il se querella avec le chef pour la possession
+du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots
+une part plus grande que celle qui lui revenait.
+En outre, il s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua
+des murmures parmi les hommes de la tribu.
+Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille
+aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal
+se déroba et le sorcier tomba dans le puits et se
+démit l’épaule sur le seau.</p>
+
+<p>Quand le pillage du camp fut consommé, les
+Indiens revinrent à leurs tentes et il y eut de grandes
+réjouissances parmi les femmes.</p>
+
+<p>Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les
+hauteurs, du côté du sud, et fut abattu par les chasseurs ;
+le docteur-sorcier vit croître sa renommée,
+et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait
+la parole au Conseil des dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le
+chien de berger se glissa vers le camp abandonné et,
+pendant toute une nuit et tout un jour, il hurla à la
+mort.</p>
+
+<p>Puis il disparut.</p>
+
+<p>Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées
+que les chasseurs indiens remarquèrent un changement
+dans la race des loups de forêt : ils portaient
+des taches de couleurs claires et bigarrées, comme
+aucun loup n’en avait présenté jusqu’alors.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">SIWASH</h2>
+
+
+<p>Ah ! Si j’étais homme…</p>
+
+<p>Cette exclamation ne signifiait pas grand’chose ;
+mais le regard de profond mépris que Molly jeta aux
+deux hommes qui se tenaient avec elle sous la tente,
+ne leur échappa point.</p>
+
+<p>Tommy, le marin anglais, détourna brusquement
+la tête, tandis que le vieux et galant Dick Humphries
+ancien pêcheur de saumon des Cornouailles, aujourd’hui
+capitaliste américain, regarda Molly avec son
+habituelle indulgence.</p>
+
+<p>Dans la rude affection qu’il portait à toutes les
+femmes, il se disait qu’on ne peut leur en vouloir
+de leurs lubies ni de leur vision bornée.</p>
+
+<p>Les deux hommes ne répondirent donc rien, eux
+qui, l’avant-veille, avaient recueilli sous leur tente
+Molly demi-morte de froid, l’avaient réchauffée et
+nourrie, après avoir arraché son bagage aux griffes
+des porteurs indiens.</p>
+
+<p>Il leur en avait coûté une somme assez rondelette,
+sans parler d’une démonstration de force, car ce fut
+sous la protection du winchester de Dick Humphries
+que Tommy put régler les porteurs, en estimant, il
+est vrai, lui-même leur dû.</p>
+
+<p>En somme, ce n’avait été qu’un simple incident
+de voyage ; mais pour une femme seule, jouant
+désespérément son va-tout dans la terrible ruée de
+97 vers le Klondike, cet incident aurait pu être considéré
+comme de quelque importance. Molly aurait
+pu aussi penser que les hommes, ayant eux-mêmes
+assez de mal à pourvoir à leurs premiers besoins, ne
+devaient pas voir d’un bon œil une femme affrontant
+sans protection les risques de l’hiver arctique.</p>
+
+<p>— Si j’étais homme, je sais bien ce que je ferais,
+répéta Molly, le regard flamboyant, comme chargé
+par l’énergie accumulée de cinq générations d’Américains.</p>
+
+<p>Durant le silence qui suivit, Tommy posa un plat
+de biscuits dans le four du poêle qu’il rechargea.</p>
+
+<p>Un flot de sang courut sous sa peau basanée, et,
+lorsqu’il se pencha, sa nuque était devenue écarlate.</p>
+
+<p>Dick, lui, continuait de piquer une aiguille
+triangulaire de voilier dans la courroie de charge
+qu’il réparait ; il ne se déportait pas de son air
+bonhomme et ne paraissait nullement s’émouvoir
+des ravages dont cette colère de femme menaçait
+l’intérieur de la tente battue par l’ouragan.</p>
+
+<p>— Et si vous étiez homme ? demanda-t-il d’une
+voix dont le ton demeurait sympathique.</p>
+
+<p>L’aiguille plongea dans le cuir humide et l’homme
+suspendit un instant son travail.</p>
+
+<p>— Si j’étais homme, je mettrais sac au dos et je
+filerais. Je ne moisirais pas dans un camp alors que
+le Yukon va se geler d’un moment à l’autre et tandis
+qu’il reste encore plus de la moitié de l’équipement
+à transporter. Et vous, des hommes, vous êtes
+là, assis, vous tournant les pouces. Un peu de vent
+et de pluie vous font peur. Franchement, les
+Yankees sont faits d’une autre étoffe ! Ils seraient
+en route pour Dawson, dussent-ils passer à travers
+tous les feux de l’enfer. Et vous, vous !… Ah ! que ne
+suis-je un homme !</p>
+
+<p>— Je me félicite, ma chère, que vous ne le soyez
+pas, répliqua Dick Humphries qui, d’une torsion
+adroite et d’un coup sec, retirait l’aiguille engagée
+dans le cuir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La rafale asséna, à ce moment même, une large
+claque sur la tente, tandis que le grésil crépitait
+contre la toile légère. Rabattue par le courant d’air,
+la fumée apporta, par la porte du foyer, l’âcre odeur
+du sapin vert.</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! Comment faire entendre raison à
+une femme ? se disait Tommy, dont la tête émergea
+d’un nuage compact, les yeux rougis par la fumée.</p>
+
+<p>— Un homme ne pourrait-il montrer un peu plus
+d’énergie ? reprit Molly aigrement.</p>
+
+<p>D’un bond, le marin se redressa ; il poussa
+un formidable juron et, dénouant les rideaux de la
+tente, il les entr’ouvrit brutalement.</p>
+
+<p>Le spectacle qui apparut n’avait rien d’engageant :
+quelques tentes toutes trempées formaient un premier
+plan lamentable ; derrière, la pente fangeuse
+aboutissait à une gorge que balayait le torrent descendant
+de la montagne. Sur cette pente, quelques
+maigres sapins rabougris rampaient misérablement,
+avant-garde peureuse de la forêt voisine. Au loin,
+sur le versant opposé, on pouvait distinguer à travers
+les hachures de la pluie, les contours blanc sale
+d’un glacier.</p>
+
+<p>A l’instant même, entraîné par quelque convulsion
+souterraine, le front massif du glacier s’effondra dans
+la vallée ; et le tonnerre de la chute domina la voix
+perçante de l’ouragan.</p>
+
+<p>Molly eut un instinctif mouvement de recul.</p>
+
+<p>— Regarde, femme ! Regarde donc de tous tes
+yeux ! Il y a trois milles à couvrir d’ici au lac Crater,
+en pleine tempête, et deux glaciers à traverser avec de
+l’eau furieuse jusqu’aux genoux. Regarde, te dis-je,
+femme yankee, regarde ! Les voici, tes compatriotes.</p>
+
+<p>Tommy indiqua d’un geste courroucé les tentes
+ébranlées par le vent.</p>
+
+<p>— Tous des Yankees, hein ! Y sont-ils, eux, sur
+la piste ? Et tu voudrais nous en remontrer ? Mais
+regarde donc !</p>
+
+<p>Un autre énorme bloc du glacier s’écroula.</p>
+
+<p>Le vent, s’engouffrant dans la tente, la souleva
+toute gonflée au bout de ses cordes, et elle prit
+l’aspect d’une vessie monstrueuse ; tandis que la
+fumée tourbillonnait autour de notre trio et que le
+grésil fouettait douloureusement leur chair.</p>
+
+<p>Tommy se hâta de rattacher les rideaux et revint
+larmoyer devant le poêle fumant à côté de Dick
+Humphries, qui, ayant achevé de réparer ses courroies,
+alluma sa pipe.</p>
+
+<p>Molly s’était rendue à l’évidence ; mais ce ne fut
+pas pour longtemps.</p>
+
+<p>— Et mes vêtements ? s’écria-t-elle tout à coup
+d’une voix étranglée, l’instinct féminin reprenant le
+dessus. Et mes vêtements ? Ils sont en haut de la
+cache ; ils vont être perdus, perdus, vous dis-je.</p>
+
+<p>— Allons ! allons ! interrompit Dick qui, pour couper
+court à ces jérémiades, ajouta : Ne vous faites
+pas de bile pour cela, ma petite dame. Je suis assez
+vieux pour être le frère de votre père, et j’ai une fille
+plus âgée que vous. Je vous renipperai quand nous
+serons arrivés à Dawson, devrait-il m’en coûter jusqu’à
+mon dernier dollar.</p>
+
+<p>— Quand nous serons arrivés à Dawson !… Elle
+dit ces mots de son ton le plus méprisant… Vous
+pourrirez en route. Vous vous noierez dans la boue,
+tas de… d’Anglais !…</p>
+
+<p>Elle jeta ce dernier mot comme la pire des injures ;
+s’il ne pouvait remuer ces hommes, mieux valait y
+renoncer.</p>
+
+<p>Le sang de la colère montait au visage de Tommy
+et rougissait sa nuque. Pourtant il continua à avaler
+sa langue. Mais le regard de Dick s’attendrit. Dick
+possédait sur Tommy l’avantage d’avoir eu comme
+épouse une femme blanche.</p>
+
+<p>Ces hommes étaient des Britanniques. Durant de
+longues années, sur terre et sur mer, leurs aïeux
+s’étaient battus contre les aïeux de Molly ; et Molly
+était tout agitée par le besoin de suivre les traditions
+de sa race. En elle bouillonnait un
+ardent passé. Ce n’était pas Molly Travis seule qui s’affublait
+de bottes de caoutchouc, d’un imperméable et
+se ceignait de courroies ; les Forces mystérieuses de
+milliers d’ancêtres bouclaient son sac, surveillaient sa
+colère et donnaient à son regard cet air décidé.</p>
+
+<p>Il parut inutile aux deux hommes d’essayer de
+s’opposer à l’extravagant projet de la jeune Yankee,
+car elle leur parut tout à fait résolue à sortir. Toutefois,
+Dick proposa à l’impétueuse créature ses propres
+vêtements cirés, en lui faisant observer que
+le mackintosh qu’elle portait la défendait contre la
+tempête à peu près comme une feuille de papier.</p>
+
+<p>Mais elle lui adressa un geste si violent de refus
+qu’il préféra converser avec sa pipe jusqu’à ce qu’elle
+eût rattaché, de l’extérieur, les rideaux de la tente
+et qu’elle fût partie en pataugeant sur la piste
+inondée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Tu crois qu’elle arrivera ? demanda Dick à son
+compagnon d’une voix qui voulait se faire indifférente.</p>
+
+<p>— Si seulement elle tient tête au vent jusqu’à la
+cache, sans parler du froid et des misères de la route,
+elle en deviendra folle, folle à lier. Supporter cela ?
+Tu sais ce que c’est, Dick ! N’as-tu pas doublé le
+Cap Horn par gros temps ? Tu as goûté le plaisir de
+te trouver dans la voilure en pleine bourrasque,
+quand il faut lutter contre le grésil, la neige, la toile
+gelée, qu’on sent qu’on va tout lâcher et qu’on est
+prêt à pleurer comme un gosse. Ses vêtements… Elle
+ne sera plus capable de distinguer un paquet de jupons
+d’une batée ou d’une théière.</p>
+
+<p>— Nous avons eu tort, hein, de la laisser partir ?</p>
+
+<p>— Ah ! Fichtre non ! Tu parles, Dick, quel enfer
+elle aurait fait de cette tente pendant le reste du
+voyage, si nous l’avions retenue ! Elle a trop de
+feu ; mais ça va la rafraîchir.</p>
+
+<p>Dick hocha la tête.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, elle est un peu trop téméraire. Mais
+à part ça, on ne peut rien lui reprocher. C’est une
+sacrée petite folle de se risquer dans une pareille
+entreprise ; mais elle vaut tout de même mieux que
+ces femmes qui sont tout le temps à vous dire :
+« Traîne-moi. » Elle est bien de la race de nos mères.
+Pardonnons-lui sa fougue. Il faut une vraie femme
+pour faire un homme. Celle qui n’a de la femme que
+les jupons ne peut enfanter un être viril. Pour allaiter
+un tigre, il faut prendre une chatte de préférence
+à une vache.</p>
+
+<p>— Quand elles sont déraisonnables, faut-il tout
+leur passer ? demanda Tommy d’un ton de protestation.</p>
+
+<p>— Quelle idée ! Si tu te coupes avec un couteau
+bien aiguisé, la blessure sera plus profonde que s’il
+est émoussé. Est-ce une raison pour user le tranchant
+de ton couteau sur une barre de cabestan ?</p>
+
+<p>— Je ne veux pas te contredire ; mais à prendre
+femme, j’en choisirais maintenant une avec un peu
+moins de tranchant.</p>
+
+<p>— Qu’en sais-tu ? répliqua Dick.</p>
+
+<p>— J’ai mes raisons pour parler ainsi, répondit
+Tommy, qui se pencha pour prendre les bas mouillé
+de Molly et les tendit en travers de ses genoux afin
+de les faire mieux sécher.</p>
+
+<p>Dick jeta sur son ami un coup d’œil mélancolique.</p>
+
+<p>Il alla prendre dans la musette de la femme divers
+vêtements tout trempés et revint vers le poêle pour
+les exposer à la chaleur.</p>
+
+<p>— Je croyais t’avoir entendu dire que tu ne t’étais
+jamais marié ? dit-il.</p>
+
+<p>— J’ai dit ça, moi ? Possible… Pourtant non…
+c’est-à-dire, oui ; j’ai été marié ! Et jamais femme n’a
+été plus dévouée pour un homme.</p>
+
+<p>— Elle a chassé sur l’ancre ? demanda Dick avec
+un geste qui symbolisait l’infini.</p>
+
+<p>— Hélas ! oui, répondit Tommy, qui ajouta après
+un instant de silence : elle est morte en couches.</p>
+
+<p>Les haricots bouillaient en chantonnant sur le
+devant du poêle ; il poussa la casserole vers une surface
+moins chaude. Après avoir examiné avec soin
+les biscuits et s’être assuré de leur degré de cuisson
+en les piquant avec un éclat de bois, il les mit de
+côté en les couvrant avec un linge humide.</p>
+
+<p>Dick, suivant l’habitude des personnes de son
+tempérament, savait maîtriser sa curiosité. Il se
+garda donc d’interroger son compagnon ; mais
+celui-ci reprit de lui-même :</p>
+
+<p>— Oui. Et c’était une femme toute différente de
+Molly. Une Siwash !</p>
+
+<p>Dick fit signe qu’il comprenait.</p>
+
+<p>— Elle n’était pas aussi fière, ni aussi volontaire,
+mais elle était fidèle dans la bonne et la mauvaise
+fortune. Elle n’avait pas de rivale pour manier la
+pagaie et savait jeûner sans plus de façons comme le
+bonhomme Job. Sur un bateau comme le mien, qui
+avait plus souvent le nez sous l’eau que dessus,
+elle ne se laissait pas abattre ; elle tenait la voile
+comme un homme.</p>
+
+<p>« Une fois, nous partîmes en tournée de prospection
+vers Teslin, plus loin que le Lac Surprise et la
+Petite Tête Jaune. La nourriture manqua ; nous
+dûmes manger les chiens. Quand ils furent avalés,
+nous nous jetâmes sur les harnais, les mocassins et
+les fourrures. Jamais une plainte.</p>
+
+<p>« Avant de partir, elle m’avait bien recommandé
+de ménager les provisions ; mais quand la famine se
+fit sentir, jamais un reproche. Épuisée, les pieds
+meurtris, elle pouvait à peine soulever ses raquettes ;
+mais plusieurs fois elle me répéta : « Cela ne fait
+rien, Tommy ! Je préfère avoir le ventre vide et
+rester ta femme, que d’avoir tous les jours des festins,
+et d’être la klooch<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> du chef George. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Klooch signifie épouse.</p>
+</div>
+<p>« Il faut te dire que George était le chef des Chilcoots
+et qu’il la désirait ardemment.</p>
+
+<p>« C’était le bon temps alors. J’étais un gaillard
+présentable quand j’atteignis la côte. J’avais lâché
+un baleinier, l’<i>Étoile-Polaire</i>, à Unalaska et j’étais
+descendu vers Sitka en chassant la loutre. Là, je
+m’associai avec Jack l’Heureux. Tu le connais ?</p>
+
+<p>— C’est lui qui prenait soin de mes pièges sur le
+<i>Colombia</i>, répondit Dick. Il était assez violent, je
+crois, n’est-ce pas ; et il avait une sacrée passion
+pour le whisky et pour les femmes.</p>
+
+<p>— C’est bien lui. Pendant deux saisons, nous
+fîmes ensemble le commerce de conserves, de couvertures
+et d’autres articles. Puis j’ai acheté un sloop ;
+et pour ne pas me séparer de Jack l’Heureux, je suis
+venu du côté de Juneau. C’est là que j’ai fait la
+connaissance de Killisnoo ; je l’appelais Tilly pour
+abréger.</p>
+
+<p>« J’avais rencontré cette femme à une danse de
+squaws sur la grève. Le chef George, qui venait de
+terminer son trafic annuel chez les Sticks, était de
+retour de Dyea avec la moitié de sa tribu. J’étais le
+seul blanc au milieu de cette foule de Siwash. Personne
+ne me connaissait, à part quelques jeunes
+Indiens de cette tribu que j’avais rencontrés sur le
+chemin de Sitka. Jack l’Heureux m’avait mis au courant
+de la plupart de leurs aventures.</p>
+
+<p>« Ils parlaient tous le Chinook, sans se douter que
+je pouvais le dégoiser mieux que beaucoup d’entre
+eux, notamment deux jeunes filles qui s’étaient
+sauvées de la Mission Haines près du Canal Lynn.</p>
+
+<p>« De gentilles créatures, ces deux filles, agréables
+à regarder. J’avais plutôt dans l’idée de m’en tenir
+là ; mais elles étaient frétillantes comme des poissons
+qu’on retire de l’eau. Trop de tranchant, comme tu
+vois.</p>
+
+<p>« Comme j’étais un nouveau-venu, elles commencèrent
+à se moquer de moi, sans soupçonner que pas
+un mot de leurs propos ne m’échappait. Je n’en fis
+rien paraître et je me mis à danser avec Tilly. Plus
+nous dansions, plus nos cœurs se sentaient attirés
+l’un vers l’autre.</p>
+
+<p>«  — Il cherche une femme, dit l’une des filles.</p>
+
+<p>«  — Il a peu de chances d’en trouver une si les
+femmes choisissent elles-mêmes, répondit l’autre en
+secouant drôlement la tête.</p>
+
+<p>« Les jeunes coqs et les squaws, qui nous regardaient,
+commencèrent à sourire et à ricaner en
+répétant cette remarque.</p>
+
+<p>« J’avoue que mon visage était encore imberbe ;
+mais depuis longtemps déjà on me considérait
+comme un homme parmi les hommes ; ces railleries
+me vexaient.</p>
+
+<p>«  — Il danse avec la fiancée du chef George, dit
+une voix. Tout à l’heure George va le fesser à coups
+de pagaie et l’envoyer prendre prestement le large.</p>
+
+<p>« Or le chef George entendit le propos. Il nous
+avait regardés jusqu’ici d’un air assez maussade ; il
+partit d’un grand éclat de rire en se frappant sur les
+cuisses. C’était un bougre qui aurait su au besoin se
+servir de la pagaie.</p>
+
+<p>« Tilly se fût bien gardée de me communiquer ses
+craintes ; du reste, tu ne doutes pas qu’elle m’eût
+méprisé si elle avait deviné en moi le moindre commencement
+de frousse ; mais elle essaya, tout en
+dansant, de m’entraîner loin du groupe moqueur que
+les deux filles de la Mission continuaient à amuser
+à mes dépens.</p>
+
+<p>« Je me rapprochai autant que je pus du groupe.</p>
+
+<p>«  — Qui sont ces filles ? demandai-je à Tilly.</p>
+
+<p>« Leur nom me rappela tout ce que Jack l’Heureux
+m’avait dit sur leur compte. Je continuai de faire
+ma cour à Tilly, tandis que les quolibets tombaient
+dru sur moi. Et comme la danse prit fin, je vis le
+chef George apporter une pagaie à mon intention.</p>
+
+<p>« On se pressa autour de nous pour assister à ma
+déconfiture et les filles de la Mission me servirent
+encore quelques bonnes plaisanteries qui soulevèrent
+des rires bruyants. Malgré mon irritation, je dus
+me pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire ; car
+j’avais mon plan de défense comme tu vas voir.</p>
+
+<p>« Soudain je me tournai vers mes impertinentes :
+« Avez-vous fini ? » demandai-je.</p>
+
+<p>« Quelle tête elles firent en m’entendant sortir
+mon chinook ! Alors j’allai droit au fait. Je racontai
+tout ce que je savais sur elles, tous leurs sales tours,
+toutes les affaires louches auxquelles leurs pères,
+mères, frères et sœurs avaient été mêlés ; et je fis
+une allusion à une petite histoire où le chef George
+et elles-mêmes n’avaient pas joué un rôle très décoratif.
+Tu m’entends bien, une allusion seulement,
+car, en allant plus loin, je me serais fait mettre en
+charpie par toute la tribu qui aurait pris fait et
+cause pour le chef bafoué. Mais une allusion décochée
+avec un certain regard planté droit sur un
+homme est une menace qui inspire le respect.</p>
+
+<p>« Sauf les deux gueuses et mon George, personne
+ne comprit ; mais tous riaient d’entendre un blanc
+parler ainsi leur patois.</p>
+
+<p>« Je vis les traits du chef George se figer quelques
+secondes. Il ne sut d’abord quel parti prendre et
+finalement il s’en tira en riant à gorge déployée
+devant les deux files qui me suppliaient de me
+taire : « Oh ! Non, non… Tommy. Ne continuez pas…
+Nous serons gentilles pour vous. Pour sûr, Tommy…
+pour sûr. »</p>
+
+<p>« Voilà notre première rencontre. Quand je fis
+mes adieux à Tilly, ce soir-là, je lui promis de revenir
+dans une semaine environ ; et je ne lui cachai
+pas mon désir de faire plus ample connaissance.</p>
+
+<p>« Ils n’y vont pas par quatre chemins dans cette
+race-là lorsqu’il s’agit de montrer leur affection ou
+leur haine. Bien qu’elle fût une honnête fille, elle sut
+me faire comprendre que ma proposition ne lui était
+pas désagréable. Vraiment, c’était un type extraordinaire
+de femme ! Rien d’étonnant que le chef
+George s’en fût amouraché.</p>
+
+<p>« Tout allait pour le mieux. Je le supplantai du
+premier coup. J’avais l’intention d’embarquer la
+jeune fille et de cingler sur Wrangel tant que le vent
+soufflerait, en plaquant là George. Mais ce n’était pas
+chose facile.</p>
+
+<p>« Je dois te dire que Tilly demeurait avec un
+oncle — comme une espèce de tuteur — tout prêt
+à claquer de phtisie ou de quelque autre truc dans
+les poumons. Il allait tantôt bien, tantôt mal, et il ne
+voulait pas l’abandonner avant d’avoir cassé sa
+pipe.</p>
+
+<p>« Nous nous rendîmes à sa tente au moment de
+mon départ pour savoir combien de temps il pouvait
+encore durer ; mais le vieux gredin avait promis
+Tilly au chef George, et dès qu’il m’aperçut, il entra
+dans une telle rage qu’il en résulta une bonne
+hémorragie.</p>
+
+<p>«  — Reviens me chercher, Tommy ! me dit-elle
+quand nous nous fîmes nos adieux sur la grève.</p>
+
+<p>«  — Certainement, répondis-je, dès que tu me
+feras signe.</p>
+
+<p>« Je l’embrassai à la manière des blancs, comme
+font chez nous les amoureux. Je la sentis frémir
+comme une feuille de tremble et j’étais moi-même si
+bouleversé que, sur le moment, j’étais presque décidé
+à aller balancer l’oncle dans l’autre monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tommy fut obligé de s’interrompre, car l’air devenait
+irrespirable, le vent ayant refoulé la fumée
+sous la tente. Les deux hommes furent pris d’une
+quinte de toux.</p>
+
+<p>— Donc, reprit bientôt Tommy, je partis vers
+Wrangel, au delà de la Sainte-Mary et même de la
+Reine-Charlotte, vendant du whisky et mettant le
+sloop à toutes les sauces.</p>
+
+<p>« C’était au cœur d’un hiver rude et glacial. J’étais
+de retour à Juneau lorsque je pus avoir des nouvelles
+de Tilly.</p>
+
+<p>«  — Toi venir, me dit le pouilleux qui me les
+apporta, Killisnoo veut revoir toi maintenant.</p>
+
+<p>«  — Qu’est-ce qu’il y a de cassé ? demandai-je.</p>
+
+<p>«  — Chef George donner festin ; Killisnoo être
+femme de George.</p>
+
+<p>« Oui, certes, il faisait froid. Le Taku hurlait
+comme jamais. L’eau salée gelait sur le pont. J’avais
+peine à faire avancer mon vieux sloop pris par les
+griffes du vent, et je me trouvais à une centaine de
+milles de Dyea.</p>
+
+<p>« A mon départ, j’avais pour tout équipage un
+homme de l’île Douglas ; mais à mi-chemin, il fut
+balayé par-dessus la lisse. Je tirai des bordées et
+revins trois fois en arrière ; mais je ne pus le
+retrouver. »</p>
+
+<p>— Probable qu’il aura été saisi par le froid, dit
+Dick, tout en suspendant une jupe de Molly pour la
+faire sécher. Il a dû couler comme un plomb.</p>
+
+<p>— C’est aussi mon idée. Je finis mon voyage tout
+seul, et j’étais à moitié mort lorsque j’atteignis Dyea
+en pleine nuit. La marée m’était favorable, et je pus
+faire aborder le bateau droit sur la rive, à l’abri du
+fleuve. Mais il n’y avait pas moyen d’avancer d’un
+pouce, car l’eau douce ne formait qu’un bloc solide.
+Les commandes et les poulies étaient couvertes de
+glace au point que je ne pouvais amener la grande
+voile, ni le falot.</p>
+
+<p>« D’abord, je commençai par m’enfiler une pinte
+de whisky pur de mon chargement ; puis, laissant le
+tout en l’état, je me dirigeai à travers la plaine vers
+le camp.</p>
+
+<p>« Pas d’erreur, c’était le jour de gala. Les Chilcoots
+étaient venus en masse, chiens, enfants et
+pirogues, sans parler de la tribu des Oreilles-de-Chiens,
+de celle des Petits-Saumons et des gens
+des Missions.</p>
+
+<p>« Il y avait bien cinq cents Indiens pour célébrer
+les fiançailles de Tilly, et pas un homme
+blanc à vingt milles à la ronde.</p>
+
+<p>« Personne ne fit attention à moi ; du reste, on
+n’aurait pas pu me reconnaître, car ma couverture
+me cachait le visage. Je me frayai un passage parmi
+les chiens et les enfants et j’atteignis le premier
+rang. La fête avait lieu dans un grand espace libre
+entre les arbres. De grands brasiers étaient allumés
+et la neige battue par les mocassins était dure comme
+du ciment de Portland. Non loin de moi, j’aperçus
+Tilly, somptueusement vêtue d’écarlate, parée de
+colliers, et en face d’elle le chef George et ses principaux
+guerriers.</p>
+
+<p>« Le shaman<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> officiait avec le concours des grands
+sorciers des autres tribus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Shaman, c’est-à-dire prêtre.</p>
+</div>
+<p>« Sans savoir pourquoi, je pensai aux gens de
+Liverpool, et aussi à Gussie-la-Rousse dont j’avais
+rossé le frère après mon premier voyage parce qu’il
+ne voulait pas que sa sœur eût un matelot pour
+amoureux.</p>
+
+<p>« Quel drôle de monde, me disais-je, où un homme
+marche sur des pistes auxquelles sa mère était loin
+de songer lorsqu’elle le tenait au sein !</p>
+
+<p>« Au fait, je commençais à me rendre compte de
+la témérité de mon action ; mais il me suffit de jeter
+un coup d’œil sur George pour me sentir prêt à
+toutes les audaces. Que faire ? Sauter à la gorge du
+chef comme j’en avais une sacré envie ? Ce n’était
+pas cela qui eût arrangé mon affaire.</p>
+
+<p>« Tout à coup, je vis ce qu’il fallait tenter.</p>
+
+<p>« Je dois d’abord te dire que le camp fourmillait
+de chiens. Ici, là, il y en avait partout : des loups
+apprivoisés, ni plus, ni moins. Quand la nourriture
+vient à manquer, on les renvoie dans la forêt chez
+leurs congénères sauvages, et ils reprennent vite
+leurs habitudes de rudes combattants.</p>
+
+<p>« Je n’étais plus séparé de Tilly que par un groupe
+de chiens, qui, allongés dans différentes poses, attendaient
+l’heure du festin. L’un d’eux se mit à bâiller ;
+et c’est en voyant ses crocs formidables que mon
+idée me vint. Il était juste devant mes mocassins,
+tandis que j’en avais un autre contre mes talons.</p>
+
+<p>« Le vacarme était à son comble ; les tambours,
+en peau de morse, grondaient, et les prêtres chantaient.</p>
+
+<p>«  — Es-tu prête ? criai-je à Tilly.</p>
+
+<p>« Bon Dieu ! Elle n’eut pas un sursaut en reconnaissant
+ma voix. Très lentement elle tourna la tête
+de mon côté et, le visage impassible, elle me fit le
+petit signe de quelqu’un qui tend l’oreille.</p>
+
+<p>«  — Tu iras sur la haute falaise, au bord de la
+glace. Je te rejoindrai.</p>
+
+<p>« Aussitôt je mis le pied sur la queue du molosse,
+couché devant moi et j’appuyai jusqu’à la faire
+craquer. L’animal se redressa férocement ; il crut
+me happer dans ses mâchoires ; mais j’avais déjà
+enjambé le second chien que je projetai contre le
+furieux.</p>
+
+<p>«  — File ! criai-je en même temps à Tilly.</p>
+
+<p>« Tu sais comment ces chiens se battent. En un
+clin d’œil, il y en avait un cent aux prises, cul par-dessus
+tête, se mordant et se déchirant. Les gosses
+et les femmes se bousculaient de tous côtés ; tu
+aurais dit un camp de fous. Je te laisse à penser si
+Tilly s’esquiva promptement.</p>
+
+<p>« Je me gardai bien de suivre aussitôt ses traces.
+Une double fuite aurait pu attirer l’attention sur
+nous. J’attendis un moment ; et, dans ce moment-là,
+j’eus l’envie folle d’aller narguer mon George en me
+glissant hors de mes couvertures. Je ne sais comment
+j’ai pu résister au désir de me moquer de lui
+et de tous ces imbéciles en leur laissant croire que
+la fiancée s’était envolée vers le ciel sous l’effet de
+mes passes magiques.</p>
+
+<p>« Mais trêve de blagues. M’exposer, c’était exposer
+aussi ma belle. Et puis il me tardait joliment de la
+rejoindre. C’est ce que je fis. Je t’assure que s’ils
+avaient vu avec quelle agitation je bondissais sur les
+roches de la crête, vers mon sloop, ils auraient bien
+cru que j’étais moi-même ensorcelé.</p>
+
+<p>« Bon Dieu ! Avec quelle vitesse nous filâmes
+chassés par le Taku, le pont balayé par les vagues
+glaciales. J’aurais voulu que tu fusses là pour voir.</p>
+
+<p>« Nous restâmes la moitié de la nuit sur le pont,
+où nous avions été obligés de tout attacher. J’étais à
+la barre, et Tilly cassait la glace. Enfin, nous arrivâmes
+à l’île du Porc-Épic, et nous nous mîmes à
+l’abri dans la baie. Nos couvertures étaient trempées ;
+Tilly fit sécher les allumettes sur sa poitrine.</p>
+
+<p>« Tu vois donc que je m’y connais un peu, hein !
+Durant sept ans, Dick, nous avons été mari et
+femme, par le beau temps comme par la tempête…
+Et puis elle est morte au cœur de l’hiver, morte en
+couches, là-haut, à la station du Chilcat.</p>
+
+<p>« Jusqu’à la dernière minute, elle me tint la
+main ; la glace grimpait à l’intérieur de la porte et
+couvrait l’appui de la fenêtre d’une couche épaisse.</p>
+
+<p>« Au dehors, c’était le Silence, à peine rompu par
+le hurlement d’un loup solitaire. A l’intérieur, c’était
+encore le Silence et la Mort.</p>
+
+<p>« Tu n’as jamais entendu le silence, Dick ? Dieu
+t’accorde de ne jamais l’entendre lorsque tu seras
+en présence de la mort ! Certainement on l’entend.
+La respiration vous paraît siffler comme une sirène,
+et le cœur fait comme la houle sur le rivage.</p>
+
+<p>« C’était une Siwash, Dick, mais une femme !
+Une blanche, Dick, blanche par tout son être.</p>
+
+<p>« Alors, ouvrant les yeux où se lisait la souffrance,
+elle me dit :</p>
+
+<p>«  — J’ai été une bonne épouse pour toi, Tommy.
+A cause de cela, je voudrais que tu me promettes…
+que tu me promettes (les mots semblaient s’arrêter
+dans sa gorge) que lorsque tu te marieras encore, ce
+soit avec une blanche. Plus de Siwash, Tommy. Il
+y a beaucoup de femmes blanches à Juneau
+maintenant, je le sais. Les blancs t’appellent
+« homme à squaw » ; leurs femmes, dans la rue,
+détournent la tête en te voyant. Tu ne vas pas dans
+leurs cabanes comme tes frères. Pourquoi ? Parce
+que ton épouse est Siwash, n’est-ce pas ? Cela ne
+vaut rien. Je vais mourir. Jure-le moi ; et, comme
+gage de ta promesse, donne-moi un baiser.</p>
+
+<p>« Je l’embrassai ; puis elle s’assoupit doucement,
+en murmurant :</p>
+
+<p>«  — C’est bien ainsi… Oui, rien qu’avec une
+blanche.</p>
+
+<p>« Et elle mourut en couches, là-haut, au poste du
+Chilcat. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dick bourra une nouvelle pipe, tandis que Tommy
+passait le thé et le mettait de côté pour le retour
+de Molly.</p>
+
+<p>Et la femme aux yeux flamboyants et au sang de
+Yankee ?</p>
+
+<p>Aveuglée, écrasée, rampant sur les mains et sur
+les genoux, suffoquée par le vent, elle arriva enfin
+devant la tente. Toute la fureur de la tempête
+s’acharnait contre un énorme paquet qu’elle portait
+sur les épaules.</p>
+
+<p>Elle essaya, sans y parvenir, de dénouer les attaches
+des rideaux ; mais Tommy et Dick s’empressèrent
+de l’aider. Faisant un dernier effort elle
+entra en chancelant et tomba épuisée sur le sol.</p>
+
+<p>Tommy la débarrassa de son paquet, pendant que
+Dick préparait un bol de whisky.</p>
+
+<p>— Là, petite fille, dit celui-ci quand elle eut bu le
+whisky et qu’elle parut reprendre quelques forces.
+Voilà des nippes sèches. Sautez dedans ; nous allons
+consolider les piquets de la tente. Appelez-nous
+quand vous serez prête ; et nous rentrerons pour
+dîner.</p>
+
+<p>— Tu paries, Dick, si cela lui aura émoussé le
+tranchant pour le reste du voyage ! dit Tommy à son
+compagnon, après avoir tapé sur les piquets. Comme
+cela, elle nous fichera la paix jusqu’à l’arrivée.</p>
+
+<p>— Mais c’est justement ce tranchant qui fait son
+charme, répliqua Dick, enfonçant la tête entre les
+épaules pour éviter une bourrasque de grésil. C’est le
+tranchant que toi et moi, Tommy, nous possédons,
+et qui nous vient de nos mères.</p>
+
+<p>Tommy tressaillit. Vraiment, il s’attendait à la
+réplique de son camarade ; il l’avait inconsciemment
+provoquée pour répondre à une objection qu’il n’aurait
+pas su formuler. Elle lui alla droit au cœur ; et,
+les yeux fixés sur les rideaux de la tente, mais le
+regard perdu au loin, il murmura : « … Oui, peut-être…
+avec une blanche… oui, Molly, peut-être… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">UNE FILLE DE L’AURORE</h2>
+
+
+<p>Vous, qui êtes (comment dites-vous ça ?) ah ! oui !
+un paresseux ! Vous, un paresseux, vous voudriez
+me prendre pour femme ? N’y songez pas un instant !
+Jamais, au grand jamais, un paresseux ne sera mon
+mari !</p>
+
+<p>Comme on le voit, Joy Molineau n’y allait pas par
+quatre chemins avec Jack Harrington. La veille au
+soir, elle avait tenu les mêmes propos à Louis Savoy,
+d’une façon plus banale cependant, et dans son propre
+dialecte.</p>
+
+<p>— Écoutez, Joy !</p>
+
+<p>— Non, non ! A quoi bon écouter un paresseux ?
+C’est très mal de venir traîner ainsi autour de moi,
+de me rendre visite dans ma cabane, et de rester
+inactif. Comment feriez-vous pour nourrir une famille ?
+Pourquoi n’avez-vous pas de poudre d’or ?
+Les autres, pourtant, en trouvent à profusion.</p>
+
+<p>— Mais je trime dur, Joy ! Il ne se passe pas de
+jour que je ne sois sur la piste ou au ruisseau. Même
+en ce moment, j’en reviens. Mes chiens n’en peuvent
+plus. Les autres, des veinards, rencontrent
+beaucoup d’or. Mais, moi… moi, je n’ai pas de
+chance !</p>
+
+<p>— Ah oui ! Mais lorsque cet homme…, Mac Cormack
+qu’il s’appelle, celui dont la femme est Indienne,
+a découvert le Klondike, vous n’y êtes pas
+allé. Les autres l’ont suivi et, à présent, ce sont tous
+des richards.</p>
+
+<p>— Mais vous savez bien que j’étais parti en prospection
+du côté des sources de la Tanana, protesta
+Harrington, et je n’ai entendu parler que trop tard
+de l’Eldorado et du Bonanza.</p>
+
+<p>— C’est différent ! Seulement, vous faites ce qu’on
+appelle fausse route.</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Fausse route. Oui ! Vous marchez à l’aveugle.
+Il n’est jamais trop tard. Sur le creek de l’Eldorado
+se trouve une mine où l’or abonde. Quelqu’un est
+venu la jalonner ; il est parti, et l’on n’en a jamais
+entendu parler depuis. Si, au bout de soixante jours,
+la prise de possession n’est pas enregistrée, tous les
+autres auront le droit — comment dites-vous ? — de
+sauter dessus. Ils courront, rapides comme le
+vent, pour aller faire la déclaration. Le gagnant
+sera très riche et pourra nourrir une belle famille.</p>
+
+<p>Harrington feignit de ne pas trop s’intéresser
+à l’histoire.</p>
+
+<p>— Quand le délai expire-t-il ? Et quel est ce lotissement ?</p>
+
+<p>— J’en ai causé avec Louis Savoy hier soir, continua-t-elle,
+faisant mine de ne pas avoir entendu sa
+demande. Je crois que ce sera lui le vainqueur.</p>
+
+<p>— Au diable Louis Savoy !</p>
+
+<p>— Voilà ce que m’a dit Louis Savoy, ici dans ma
+cabane, hier soir. Il a dit : « Joy, je suis un rude gaillard,
+je possède de bons chiens. J’ai du souffle, et je
+serai victorieux. Alors, me voudrez-vous pour mari ? »
+Et je lui ai répondu…</p>
+
+<p>— Que lui avez-vous répondu ?</p>
+
+<p>— Que si Louis Savoy gagne, il m’aura comme
+épouse.</p>
+
+<p>— Et s’il perd ?</p>
+
+<p>— Alors, Louis Savoy ne sera pas, comme on dit,
+le père de mes enfants.</p>
+
+<p>— Et si je gagne, moi ?</p>
+
+<p>— Vous, gagner ? Ah ! Ah ! Jamais !</p>
+
+<p>Quoique ironique, le rire de Joy Molineau était
+agréable à entendre. Harrington ne s’en formalisa
+pas. Il y était habitué depuis longtemps. Elle avait
+torturé tous ses soupirants de la sorte, et lui ne faisait
+pas exception. En ce moment, surtout, elle était
+séduisante, les lèvres entr’ouvertes, le teint animé
+par l’âpre baiser du froid, les yeux brillants de
+l’attrait irrésistible qu’on ne rencontre nulle part,
+sauf dans le regard de la femme.</p>
+
+<p>Ses chiens de traîneau pressaient autour d’elle
+leurs formes hirsutes, et le chef de file, Croc-de-Loup,
+glissa doucement son museau pointu sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>— Et si je gagne ? insista Harrington.</p>
+
+<p>Son regard se promena du chien au soupirant et
+revint vers la bête.</p>
+
+<p>— Qu’en dis-tu, Croc-de-Loup ? Si Jack est un
+rude gars et arrive le premier à l’enregistrement,
+deviendrons-nous sa femme ? Hein ? Qu’en dis-tu ?</p>
+
+<p>Croc-de-Loup redressa ses oreilles et se tourna en
+grognant vers Harrington.</p>
+
+<p>Il fait vraiment froid, ajouta-t-elle tout à coup,
+avec un coq-à-l’âne bien féminin, pendant qu’elle se
+levait pour ranger les chiens.</p>
+
+<p>L’amoureux transi regarda devant lui d’un air
+stupide. Dès leur première rencontre, elle l’avait
+entretenu dans le doute, et l’homme avait dû ajouter
+la patience à ses autres qualités.</p>
+
+<p>— Hi ! Croc-de-Loup ! cria-t-elle, en sautant sur
+le traîneau au moment où il démarrait brusquement.</p>
+
+<p>— Aï ! Ya ! En avant !</p>
+
+<p>Du coin de l’œil, Harrington la regardait filer sur
+la piste dans la direction de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Arrivée à
+l’endroit où elle bifurque et traverse la rivière vers
+Fort-Cudahy, la jeune femme fit arrêter les chiens
+et se retourna.</p>
+
+<p>— Eh ! monsieur le paresseux ! lui annonça-t-elle,
+Croc-de-Loup dit oui, à condition que vous soyez
+vainqueur !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme il arrive toujours, cette conversation
+s’ébruita, et tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, qui avait fait maintes
+hypothèses sur le choix de Joy Molineau entre ses
+deux derniers prétendants, se risqua maintenant, à
+parler et à pronostiquer à propos du gagnant possible
+de la course qui allait avoir lieu.</p>
+
+<p>Le camp s’était divisé en deux clans, dont les
+efforts tendaient à faire arriver premier au but leur
+favori respectif.</p>
+
+<p>Les meilleurs chiens que pouvait fournir la contrée
+furent raflés à l’envi, car ceux-là étaient particulièrement,
+et par-dessus tout, indispensables à la victoire.
+Et quels lauriers pour le héros ! Outre la possession
+d’une femme dont la pareille était encore à
+créer, il deviendrait propriétaire d’une mine valant
+au bas mot un million de dollars.</p>
+
+<p>Cet automne-là, lorsque la rumeur parvint que
+Mac Cormack avait découvert de l’or sur
+le Bonanza, tout le Bas-Pays, y compris
+<span lang="en" xml:lang="en">Circle-City</span> et <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>,
+s’était rué vers le Haut-Yukon, excepté toutefois
+ceux qui, comme Jack Harrington et Louis
+Savoy, étaient à ce moment partis en prospection
+dans l’Ouest. Des pacages de rennes et des ruisseaux
+furent jalonnés pêle-mêle et, par hasard, le plus
+invraisemblable des creeks, l’Eldorado.</p>
+
+<p>Olaf Nelson y prit possession de cinq cents pieds
+le long de la rivière, planta dûment son piquet, et
+disparut.</p>
+
+<p>A cette époque, le bureau de déclaration le plus
+proche était situé dans la caserne de la police, à
+Fort-Cudahy, de l’autre côté du fleuve, en face de
+<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Mais dès que la nouvelle se fut répandue
+que le creek de Eldorado était une grotte aux trésors,
+on découvrit qu’Olaf Nelson avait négligé de
+descendre le Yukon pour faire enregistrer son claim.</p>
+
+<p>Les hommes jetaient des yeux avides sur le lot
+sans propriétaire, où ils n’ignoraient pas que des
+milliers et des milliers de dollars n’attendaient que la
+pelle et la vanne. Cependant, ils n’osèrent s’en emparer,
+car la loi accordait à Olaf Nelson un délai de
+soixante jours entre la pose des jalons et l’enregistrement.
+En attendant, nul ne pouvait toucher au lot.</p>
+
+<p>Dans toute la contrée, on parlait de la disparition
+d’Olaf, et une vingtaine de mineurs se préparaient
+à la prise de possession du lotissement et à la course
+vers Fort-Cudahy, qui devait en décider.</p>
+
+<p>Mais les concurrents n’étaient pas très nombreux à
+<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>. Étant donné que les deux clans dépensaient
+à qui mieux mieux leurs énergies pour favoriser
+soit Jack Harrington, soit Louis Savoy, personne
+n’eût été assez sot pour se mettre sur les rangs
+avec ses seules ressources.</p>
+
+<p>Il s’agissait d’une course de cent milles jusqu’au
+bureau du commissaire, et on calculait qu’il faudrait
+aux deux favoris quatre relais de chiens, échelonnés
+le long du trajet.</p>
+
+<p>Naturellement, le relais final devait être décisif,
+et, pour les vingt-cinq derniers milles, les partisans
+des deux candidats s’évertuaient à trouver les animaux
+les plus vigoureux possible. La rivalité des
+deux clans s’accentuait, et leurs offres faisaient des
+bonds si considérables que jamais, dans les annales
+du pays, le prix des chiens n’avait monté si haut.
+Cette rafle excita la curiosité publique, qui tourna
+vers Joy Molineau un œil encore plus indiscret. Non
+seulement elle avait déclenché toute l’affaire, mais
+elle possédait le meilleur chien de traîneau, du Chilkoot
+à la mer de Behring. Croc-de-Loup n’avait pas
+de rival. L’homme qu’il conduirait à l’étape finale
+devait forcément gagner ; on n’en pouvait douter.
+Mais la communauté avait le sens inné des convenances,
+et nul ne s’avisa d’influencer Joy en faveur de
+l’un ou de l’autre des clans. Chacun d’eux se consola
+en pensant que s’il ne tirait point parti du chien, le
+camp adverse n’en profiterait pas davantage. Partant
+de ce principe que l’homme pris individuellement
+ou en collectivité a été ainsi façonné qu’il
+traverse la vie dans un état de béate incompréhension
+de la femme, ceux de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ne devinaient
+rien de l’esprit de secrète malice qui animait Joy
+Molineau.</p>
+
+<p>Ils reconnurent, après coup, qu’ils n’avaient pas
+su pénétrer le secret de cette fille de l’Aurore, dont
+les yeux sombres s’étaient ouverts pour la première
+fois à la lumière scintillante de la Terre du Nord.
+En effet, son père exerçait dans le pays le trafic des
+fourrures, longtemps avant qu’eux-mêmes eussent
+songé à l’envahir.</p>
+
+<p>Non, le hasard de sa naissance ne l’avait pas rendue
+moins femme, pas plus qu’il n’avait limité sa
+compréhension féminine des hommes. Ils avaient
+conscience qu’elle se jouait d’eux, mais ils ne parvenaient
+pas à discerner la finesse de ses desseins et
+l’art consommé de ses artifices.</p>
+
+<p>Les hommes de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ne voyaient d’autres
+cartes que celles qu’elle voulait bien leur montrer, de
+sorte qu’ils se laissèrent bercer par d’agréables illusions
+jusqu’au moment où elle abattit son dernier
+atout. Seulement alors, ils virent clair dans son jeu.</p>
+
+<p>Au début de la semaine, tout le camp était sur
+pied pour assister au départ de Jack Harrington et
+de Louis Savoy. Ceux-ci avaient pris leurs dispositions
+pour atteindre le lot d’Olaf Nelson quelques
+jours avant l’expiration du délai de protection !
+afin de pouvoir se reposer et être dispos, eux et leurs
+chiens, pour le premier relais.</p>
+
+<p>Sur leur chemin, ils rencontrèrent les hommes de
+Dawson, qui plaçaient déjà leurs attelages supplémentaires
+le long de la piste, et il était visible que
+rien n’avait été épargné pour enlever cet enjeu de
+plusieurs millions.</p>
+
+<p>Deux jours après le départ de ses champions,
+<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> commença à envoyer ses relais, le premier
+à soixante-quinze, le deuxième à cinquante, et
+le dernier à vingt-cinq milles du but.</p>
+
+<p>Les attelages destinés à la dernière étape étaient
+magnifiques, et tous deux si bien assortis que les
+hommes du camp en discutèrent les mérites sous une
+température de cinquante degrés en dessous de zéro,
+pendant une heure entière, avant de les laisser partir.</p>
+
+<p>A la dernière minute, Joy Molineau s’élança au
+milieu d’eux avec son traîneau. Elle prit à part Lon
+Mac Fane, qui soignait l’attelage de Harrington. A
+peine eut-elle commencé à parler, que l’homme resta
+bouche bée, et l’enthousiasme peint sur son visage
+laissa prévoir de grandes choses.</p>
+
+<p>Il détacha Croc-de-Loup et le mit à la tête du
+traîneau de Harrington ; puis, il poussa la file des
+chiens sur la piste du Yukon.</p>
+
+<p>— Pauvre Louis Savoy ! dirent les hommes.</p>
+
+<p>Mais une lueur de défi brilla dans les yeux noirs de
+Joy Molineau, et elle s’en retourna à la cabane de
+son père.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était près de minuit.</p>
+
+<p>Quelques centaines d’hommes emmitouflés de fourrures
+avaient préféré, à l’attrait des cabanes chaudes
+et des couchettes confortables, le plaisir d’assister,
+par une température de soixante degrés en dessous de
+zéro, à la prise de possession du claim d’Olaf Nelson.
+Un certain nombre d’entre eux avaient leurs
+piquets tout préparés, et leurs chiens se trouvaient à
+proximité. Une escouade de policiers à cheval du
+capitaine Constantine était sur place pour garantir la
+régularité de l’opération. On avait lancé un ordre
+interdisant à quiconque de planter un jalon avant que
+la dernière seconde du jour fût tombée dans le passé.
+Dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, de telles lois sont aussi respectées
+que si elles étaient de Jéhovah lui-même,
+car le coup de feu vengeur est aussi rapide et aussi
+efficace que ses foudres. Le temps était clair et glacial.
+L’aurore boréale projetait au firmament une
+orgie de couleurs chatoyantes. Des vagues d’un rose
+pâle, froides et brillantes, traversaient le zénith,
+tandis que des couches éclatantes de vert et de blanc
+éclipsaient les étoiles, et qu’une main titanique traçait
+des arcs gigantesques au-dessus du pôle. Et devant
+cet aspect grandiose, les chiens-loups hurlaient
+comme avaient fait leurs ancêtres dans les
+siècles passés.</p>
+
+<p>Un policier, revêtu d’un manteau de peau d’ours,
+se plaça en évidence, la montre à la main. Les hommes,
+se précipitant au milieu de leurs chiens, les
+firent se lever. Après avoir débrouillé leurs traits, ils
+les rangèrent pour le départ. Les concurrents s’alignèrent
+sur la limite, tenant d’une main ferme piquets
+et pancartes.</p>
+
+<p>Ils avaient déjà si souvent parcouru le contour du
+claim, qu’ils auraient pu refaire le trajet les yeux
+fermés. Le policier leva la main. Ils rejetèrent leurs
+peaux et leurs couvertures superflues ; on entendit
+le dernier cliquetis de ceintures resserrées, et tous se
+tinrent au garde à vous.</p>
+
+<p>— Attention !</p>
+
+<p>— Partez !</p>
+
+<p>Soixante paires de mains se dégantèrent, autant
+de mocassins s’affermirent dans la neige.</p>
+
+<p>Ils s’élancèrent dans l’espace libre, le long des
+quatre côtés, plantant leurs fiches à chaque coin,
+et, de là, ils se dirigèrent vers le milieu, où les deux
+jalons centraux devaient être placés. Puis ils bondirent
+vers leurs traîneaux qui les attendaient sur le
+lit gelé du cours d’eau. Un bruit et un mouvement
+infernal éclatèrent. Des traîneaux entrèrent en collision,
+des attelages s’entremêlèrent, le pelage hérissé,
+les crocs grinçants. La rivière étroite était obstruée
+par cette masse grouillante. Du manche, aussi bien
+que de la courroie, des coups de fouet tombèrent
+indistinctement sur les hommes et sur les bêtes. Et
+pour compliquer les choses, chaque concurrent avait
+à sa suite une escouade de camarades empressés à le
+sortir de la cohue. Mais un par un, et à force de lutter,
+les traîneaux arrivèrent à se dégager, puis disparurent
+brusquement dans les ténèbres des rives
+surplombantes.</p>
+
+<p>Jack Harrington avait prévu cette bousculade et
+attendu près de son traîneau qu’elle eût pris fin.
+Louis Savoy, conscient de la supériorité de son rival
+pour conduire les chiens, avait suivi son exemple, et
+il attendait, lui aussi.</p>
+
+<p>Les bruits de la horde s’affaiblissaient dans le lointain
+quand ils se décidèrent à prendre la piste. Ce ne
+fut qu’après un trajet d’une dizaine de milles, en descendant
+le Bonanza, qu’ils la rejoignirent, glissant
+en file, mais se tenant de près. On n’entendait presque
+plus de bruit, et il n’y avait guère de chance de
+gagner de l’avance sur cette partie du trajet.</p>
+
+<p>Les traîneaux mesuraient, d’un patin à l’autre,
+seize pouces, la piste n’était large que de dix-huit ;
+mais la circulation y avait creusé de profondes ornières.</p>
+
+<p>De chaque côté s’étendait une couche cristalline
+de neige molle. Si un homme avait essayé d’y faire
+passer son attelage, les chiens s’y seraient enfoncés
+jusqu’au ventre et n’auraient plus avancé qu’à l’allure
+d’un escargot. Les hommes ne pouvaient donc
+que se tenir à côté de leurs traîneaux bondissants
+et attendre.</p>
+
+<p>Rien ne fut changé à leur position réciproque le
+long des quinze milles de descente du Bonanza, puis
+du Klondike jusqu’à Dawson ; à cet endroit, ils rencontreraient
+le Yukon, où les attendaient les premiers
+relais. Mais Harrington et Savoy, quittes à
+crever leurs premiers attelages, avaient placé leurs
+relais à une couple de milles plus loin que les autres.
+Dans la confusion causée par l’échange des traîneaux,
+ils dépassèrent une bonne moitié des concurrents.
+Ils n’en avaient plus qu’une trentaine devant eux,
+quand ils s’élancèrent sur la large poitrine du Yukon.
+C’était la partie la plus critique du parcours.</p>
+
+<p>Lors de la prise du fleuve en automne, l’eau était
+restée libre sur la longueur d’un mille entre deux
+immenses barrières de glace. Cette voie ne s’était
+gelée que tout récemment, par suite de la rapidité
+du courant. A présent, elle était unie, dure et glissante
+comme le parquet d’une salle de danse. Dès
+qu’ils entrèrent en contact avec ce miroir de glace,
+Harrington se mit sur les genoux, se cramponnant
+d’une main, tandis qu’il faisait claquer sauvagement
+son fouet sur les chiens, et retentir à leurs oreilles de
+terribles imprécations. Les attelages dévalèrent sur
+la surface lisse, à toute allure. Mais dans tout le Nord
+on n’en trouvait pas deux comme Harrington pour
+enlever un attelage. Dès le début, il fut en tête, et
+Louis Savoy, emboîtant le pas, se colla désespérément
+derrière lui, ses chiens conducteurs touchant
+le traîneau de son rival.</p>
+
+<p>Ils avaient parcouru la moitié de la surface glissante,
+lorsque leurs relais se précipitèrent de la rive
+au-devant d’eux. Mais Harrington ne ralentit pas sa
+course pour cela. A l’instant précis où le nouveau
+traîneau fut à sa hauteur, il sauta dessus et se mit à
+crier en pressant l’allure des chiens tout frais. L’autre
+conducteur se laissa glisser comme il put du véhicule
+en marche. Savoy agit de même avec son propre
+relais, et les deux attelages abandonnés, privés de
+direction, entrèrent en collision avec ceux qui les
+suivaient. Un pêle-mêle inextricable s’ensuivit.</p>
+
+<p>Harrington menait un train endiablé, et Savoy
+le serrait de près. Parvenus près de la berge, ils
+furent de niveau avec le traîneau de tête, et les
+premiers à aborder la piste étroite entre ses talus de
+neige molle. Dawson, admirant ce spectacle sous la
+clarté de l’aurore boréale, jura que c’était du beau
+travail.</p>
+
+<p>Les hommes ne peuvent endurer longtemps sans
+feu, ou sans se livrer à un exercice violent, un froid
+de soixante degrés au-dessous de zéro. Harrington
+et Savoy se conformèrent donc à la vieille coutume
+du Nord. Sautant de leurs traîneaux, guides en main,
+ils couraient derrière pour rétablir la circulation du
+sang et se réchauffer, puis remontaient jusqu’à ce
+que le froid les eût saisis de nouveau.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu’ils couvrirent les deuxième et troisième
+relais. A plusieurs reprises, sur la glace unie,
+Savoy stimula les chiens, mais ne put réussir à dépasser
+son rival.</p>
+
+<p>Dans une file s’égrenant sur une longueur de cinq
+milles derrière eux, les autres coureurs s’évertuaient
+à les rattraper, mais en vain, car à Louis Savoy seul
+était dévolu l’honneur de se maintenir à l’allure vertigineuse
+de Jack Harrington.</p>
+
+<p>Quand ils abordèrent l’étape des soixante-quinze
+milles, Lon Mac Fane les frôla comme un éclair.
+Croc-de-Loup, en tête des chiens, attira le regard
+d’Harrington. D’avance il était sûr de la victoire.
+Il n’existait pas dans tout le Nord un attelage qui
+pût le dépasser sur ces derniers vingt-cinq milles.
+Et lorsque Savoy aperçut Croc-de-Loup à la tête de
+l’attelage de son adversaire, il sentit que la course
+était perdue pour lui et il jura entre ses dents. Mais
+il s’accrocha malgré tout à la piste fumante de l’autre,
+tentant sa chance jusqu’au bout. Et tandis qu’ils
+poursuivaient leur route, cahotés sous les lueurs
+de l’aube qui se levait vers le Sud-Est, ils méditèrent,
+l’un avec allégresse, l’autre la mort dans l’âme, sur la
+conduite de Joy Molineau.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> avait quitté de bonne heure les
+lits de fourrures pour se rassembler sur le bord de la
+piste. De là, on découvrait le Haut-Yukon jusqu’à
+sa première courbe à plusieurs milles de distance.</p>
+
+<p>De là aussi, on pouvait voir sur l’autre rive
+Fort-Cudahy, but de la course, où le commissaire de
+l’or attendait avec impatience. Joy Molineau s’était
+placée à une certaine distance de la piste, mais, en
+cette circonstance, les gens de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> s’écartèrent
+pour ne pas gêner sa vue. Aussi, l’espace qui
+la séparait de l’étroit sentier où devaient passer les
+coureurs restait libre. Des feux avaient été construits
+autour desquels les hommes risquaient leur poudre
+et leurs chiens dans des paris où la forte cote était
+pour Croc-de-Loup.</p>
+
+<p>— Les voilà ! glapit un jeune Indien, perché sur la
+cime d’un pin.</p>
+
+<p>Du haut du Yukon, on vit se détacher sur la neige
+un point noir, suivi de près par un second. A mesure
+qu’ils grossissaient, d’autres apparaissaient, mais à
+une distance appréciable en arrière. Peu à peu, ils se
+transformèrent en chiens et en traîneaux, sur lesquels
+des hommes étaient étendus à plat ventre.</p>
+
+<p>— C’est Croc-de-Loup qui conduit ! murmura le
+lieutenant de police à Joy.</p>
+
+<p>Elle répondit par un sourire qui trahissait son
+émoi.</p>
+
+<p>— Dix contre un sur Harrington ! cria le roi du
+Creek du Bouleau, en produisant son sac à or.</p>
+
+<p>— La Reine vous paie-t-elle cher ? s’enquit Joy.</p>
+
+<p>Le lieutenant hocha la tête.</p>
+
+<p>— Vous avez bien tout de même un peu de
+poudre d’or, hein ? Combien ? continua-t-elle.</p>
+
+<p>Il montra son sac. Elle l’évalua d’un coup d’œil
+rapide.</p>
+
+<p>— Mettons deux cents. Bien ! Maintenant, je
+vous… comment appelez-vous ça ?… je vous donne
+le tuyau. Couvrez le pari.</p>
+
+<p>Joy eut un sourire énigmatique.</p>
+
+<p>Le lieutenant réfléchissait, le regard errant sur la
+piste.</p>
+
+<p>Les deux concurrents, à demi relevés, se jetaient
+sur leurs genoux et fouettaient leurs chiens à tour de
+bras.</p>
+
+<p>Harrington venait en tête.</p>
+
+<p>— Dix contre un sur Harrington ! brailla le roi
+du Creek du Bouleau, brandissant son sac devant le
+visage du lieutenant.</p>
+
+<p>— Couvrez le pari ! insista Joy.</p>
+
+<p>Il obéit avec un haussement d’épaules pour indiquer
+qu’il se rendait, non aux conseils de sa propre
+raison, mais uniquement pour être agréable à la
+jeune fille. Joy lui fit signe de la tête de se rassurer.</p>
+
+<p>Tout bruit avait cessé.</p>
+
+<p>Les hommes avaient suspendu leurs paris.</p>
+
+<p>Zigzaguant, roulant, tanguant comme des bateaux
+chassés par le vent, les traîneaux arrivaient
+à toute allure. Derrière celui de Harrington, Louis
+Savoy maintenait toujours son chien conducteur,
+mais l’expression de son visage ne reflétait aucun
+espoir. Harrington pinçait les lèvres, ne regardait ni
+à droite ni à gauche.</p>
+
+<p>Ses chiens bondissaient dans un rythme parfait,
+avec précision, rasant la piste, et Croc-de-Loup, la
+tête basse, les yeux au sol, geignait doucement, entraînant
+ses camarades dans un élan magnifique.</p>
+
+<p>Tout <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> retenait son souffle. On n’entendait
+que le crissement des patins et le claquement
+des fouets.</p>
+
+<p>A cet instant la voix claire de Joy Molineau retentit
+dans l’air.</p>
+
+<p>— Aï ! Ya ! Croc-de-Loup ! Croc-de-Loup !</p>
+
+<p>Croc-de-Loup entendit. Il quitta brusquement la
+piste et s’avança droit sur sa maîtresse. Tout l’attelage
+le suivit. Le traîneau resta en équilibre pendant
+un instant sur un seul patin, puis bascula Harrington
+dans la neige.</p>
+
+<p>Savoy, filant comme l’éclair, le dépassa. Harrington,
+se relevant, le vit glisser sur la rivière dans la
+direction du commissaire de l’or, et il entendit parfaitement
+ce que Joy Molineau disait au lieutenant.</p>
+
+<p>— Ah ! il a bien travaillé ! expliquait-elle. Il
+a… Comment dites-vous ça ?… mené le train. C’est
+cela même, il a bien mené le train.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">A L’HOMME SUR LA PISTE</h2>
+
+
+<p>— Corse-le bien !</p>
+
+<p>— Mais dis donc, Kid, est-ce qu’il ne sera pas un
+peu trop fort ? Du whisky et de l’alcool, c’est déjà
+pas mal ; inutile d’y ajouter du brandy, de la sauce
+au poivre et…</p>
+
+<p>— Corse-le bien ! te dis-je. Vas-tu m’apprendre à
+préparer du punch ?</p>
+
+<p>Et Malemute Kid eut un sourire satisfait derrière
+les nuages de vapeur.</p>
+
+<p>— Écoute, mon gars, reprit-il, lorsque tu auras
+parcouru ce pays aussi longtemps que moi, et vécu
+de crottes de lièvre et de vessies de saumon, tu sauras
+que la Noël ne vient qu’une fois l’an. Et une fête
+de Noël, sans punch, c’est un puits sans minerai.</p>
+
+<p>— Suis ces conseils, et sers-nous quelque chose de
+fameux ! s’écria le grand Jim Belden.</p>
+
+<p>Il revenait de son <i>claim</i> de Mazy-May pour passer
+la Noël et il ne s’était nourri que de viande d’élan
+pendant les deux derniers mois.</p>
+
+<p>— Dis-moi, Kid, te souviens-tu du <i>klooch</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> que
+nous avons préparé sur le Tanana ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Boisson fermentée, très forte, d’origine russe.</p>
+</div>
+<p>— Si je m’en souviens ! Ah, vous auriez rigolé,
+les petits, en voyant la tribu entière ivre et prête à
+se battre, tout cela grâce à un peu de sucre et de levain
+adroitement fermentés. Cela se passait avant
+ton temps, continua Malemute Kid, s’adressant à
+Stanley Prince, jeune ingénieur des mines, depuis
+deux ans dans la contrée. Il n’y avait alors pas de
+femme blanche et Mason voulait épouser Ruth, la
+fille du chef des Tananas, lequel s’opposait à ce
+mariage, tout comme le reste de la tribu. Si c’était
+fort ? Dame, j’y avais employé ma dernière livre de
+sucre. En fait de klooch, je n’ai rien fait de mieux de
+ma vie. Il aurait fallu voir cette poursuite le long du
+fleuve et du portage !</p>
+
+<p>— Mais la squaw ? demanda Louis Savoy, Canadien
+français de haute taille, qui commençait à
+s’intéresser au récit, ayant entendu parler de cette
+prouesse l’hiver précédent, alors qu’il était à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p>
+
+<p>Malemute Kid, né conteur, ne se fit pas prier pour
+entamer l’histoire véridique du Lochivar<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> de la Terre
+du Nord.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Héros légendaire de bravoure et de fidélité, chanté par
+Walter Scott dans son poème <i>Marmion</i>.</p>
+</div>
+<p>Plus d’un rude aventurier sentit, en l’écoutant, son
+cœur se serrer et monter en lui de vagues désirs de
+revoir les pâturages du Sud ensoleillés, où la vie promettait
+quelque chose de plus qu’une lutte stérile
+contre le froid et la mort.</p>
+
+<p>— Ruth, Mason et moi, conclut Malemute Kid,
+nous atteignîmes le Yukon juste après sa première
+débâcle, et la tribu nous suivait à un quart d’heure
+de marche. C’est ce qui nous sauva, car la seconde
+débâcle rompit les glaces en amont et retarda nos
+poursuivants. Lorsqu’enfin ils arrivèrent à Nuklukyeto,
+tout le poste était mobilisé pour les recevoir.
+Pour ce qui est du mariage, renseignez-vous auprès
+du Père Roubeau que voici, c’est lui qui a célébré
+la cérémonie.</p>
+
+<p>Le Jésuite retira sa pipe de ses lèvres, et se contenta
+d’exprimer sa satisfaction par des sourires
+paternels, cependant que protestants et catholiques
+applaudissaient vigoureusement.</p>
+
+<p>— Bon sang ! interrompit Louis Savoy, épris par
+le côté romanesque du récit, <i>La petite squaw</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ! Ce
+brave Mason ! Bon sang !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> En français dans le texte.</p>
+</div>
+<p>Lorsque les premiers petits gobelets de punch
+eurent fait le tour, Bettles, surnommé « Boit-sans-Soif »,
+se leva, et entonna sa chanson à boire favorite :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">J’ai vu les professeurs d’école du dimanche</div>
+<div class="verse i2 i">S’ingurgiter, sans embarras,</div>
+<div class="verse i2 i">La tisane de sassafras.</div>
+<div class="verse i">Sait-on jamais le nom de ce qu’on boit ou mange ?</div>
+<div class="verse i">Peut-être sous ce nom on leur avait vendu</div>
+<div class="verse i1 i">Le jus enivrant du fruit défendu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et le chœur bachique répétait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Peut-être sous ce nom on leur avait vendu</div>
+<div class="verse i1 i">Le jus enivrant du fruit défendu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>L’effrayante mixture de Malemute Kid accomplissait
+son œuvre. Les hommes des camps et des pistes
+se détendaient sous sa chaleur bienfaisante, et les
+rires, les chansons et les contes d’aventures lointaines
+circulaient à la ronde.</p>
+
+<p>Citoyens d’une douzaine de nations différentes, ils
+buvaient à la santé de chacun et de tous : l’Anglais,
+Prince, en l’honneur de l’« Oncle Sam, le précoce
+enfant du Nouveau-Monde », le Yankee Bettles
+trinquait à la santé du « Roi, Dieu le bénisse… »</p>
+
+<p>Alors, Malemute Kid se leva, gobelet en main, et
+regarda la fenêtre de papier huilé que recouvrait une
+couche de givre d’au moins trois pouces. Puis il dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>— <i>A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur
+la piste ! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa
+nourriture lui suffire et ses allumettes toujours
+prendre !</i></p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Clic ! Clac ! Ils reconnurent le cinglement familier
+du fouet des chiens, le hurlement plaintif des
+<i>Malemutes</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> et le crissement d’un traîneau qui s’approchait
+de la cabane.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Race de chiens esquimaux.</p>
+</div>
+<p>La conversation languit, et ils attendirent.</p>
+
+<p>— Ce doit être un ancien ! Il s’occupe de ses chiens
+avant de songer à lui-même, murmura Malemute
+Kid à Prince, pendant qu’ils écoutaient les claquements
+des mâchoires et les grognements tantôt
+furieux, tantôt douloureux des chiens-loups. Leurs
+oreilles exercées devinaient que le nouveau-venu repoussait
+leurs propres bêtes pour donner à manger
+aux siennes.</p>
+
+<p>Bientôt, le coup attendu résonna contre la porte,
+sec et confiant, et l’homme pénétra.</p>
+
+<p>Ébloui par la lumière, il s’arrêta un moment sur
+le seuil, et tous purent le dévisager.</p>
+
+<p>C’était un beau type d’homme, très pittoresque
+dans son accoutrement arctique de laine et de fourrures.
+Il avait six pieds et deux ou trois pouces de
+haut, les épaules carrées et la poitrine large. L’air
+glacial avait rendu luisant et rose son visage rasé et,
+avec ses longs cils et ses sourcils blancs de givre, les
+rabats de son énorme casquette en peau de loup
+négligemment relevés, on eût dit le roi des frimas,
+émergeant des ténèbres.</p>
+
+<p>Une ceinture à grains maintenait, sur son vêtement
+imperméable, deux grands revolvers Colt et
+un couteau de chasse ; il portait, en plus de l’indispensable
+fouet, un fusil « sans fumée » du plus fort
+calibre et du dernier modèle.</p>
+
+<p>Lorsqu’il s’avança, les autres purent voir, malgré
+la fermeté et l’élasticité de sa démarche, qu’il était
+terrassé par la fatigue.</p>
+
+<p>Un silence embarrassant s’était produit, mais sa
+cordiale salutation de : « Amusez-vous bien, les
+gars ! » les mit aussitôt à l’aise et, l’instant d’après,
+Malemute Kid et l’étranger échangeaient une poignée
+de mains. Sans jamais s’être rencontrés, ils
+avaient entendu parler l’un de l’autre, et ils s’étaient
+reconnus.</p>
+
+<p>Une présentation générale eut lieu et on lui fit
+accepter de force un cruchon de punch, sans lui
+laisser le temps d’expliquer le but de sa course.</p>
+
+<p>— Depuis combien de temps est passé ce traîneau
+en forme de panier, avec trois hommes et huit
+chiens ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Il y a juste deux jours. Tu les poursuis ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est mon attelage. Ils me l’ont enlevé à
+mon nez, les bandits ! J’ai déjà gagné deux jours
+sur eux, et les rattraperai dans la prochaine étape.</p>
+
+<p>— Tu crois qu’ils feront de la résistance ? demanda
+Belden, afin d’entretenir la conversation,
+car Malemute Kid avait posé la cafetière sur le feu
+et s’occupait activement à faire frire du lard et de
+la viande d’élan.</p>
+
+<p>Le nouveau-venu, pour toute réponse, fit claquer
+sa main sur ses revolvers.</p>
+
+<p>— Quand as-tu quitté Dawson ?</p>
+
+<p>— A midi.</p>
+
+<p>— Hier, naturellement ?</p>
+
+<p>— Aujourd’hui même.</p>
+
+<p>Il était juste minuit. Un murmure de surprise fit
+le tour de l’auditoire, et il y avait de quoi : on ne voit
+pas tous les jours un homme qui vient de parcourir,
+pendant douze heures d’affilée, soixante-quinze
+milles de piste rugueuse sur le fleuve.</p>
+
+<p>La conversation dévia bientôt et roula sur les
+aventures de jeunesse de tous ces nomades.</p>
+
+<p>Tandis que l’étranger dévorait le grossier repas,
+Malemute Kid scrutait attentivement son visage,
+dont il ne tarda pas à découvrir la beauté et qui reflétait
+l’honnêteté et la franchise. Il le trouva tout de
+suite à son goût. Ses traits, jeunes encore, avaient
+été profondément creusés par les privations et la
+fatigue. Bien que vifs quand il parlait, et doux lorsqu’il
+se taisait, ses yeux bleus conservaient cette
+lueur d’acier qui éclate dans l’action et particulièrement
+dans l’imprévu. La mâchoire solide, le menton
+carré, dénotaient une opiniâtreté et une indépendance
+farouches. Il joignait à ses qualités de bravoure
+une certaine douceur et un léger sentiment de
+féminité qui trahissaient sa nature sensible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Et voici comment ma vieille et moi nous nous
+sommes mariés, dit Belden qui venait de raconter
+l’histoire captivante de ses fiançailles.</p>
+
+<p>— Nous voilà, père, dit Sal.</p>
+
+<p>— Va-t’en au diable ! répondit son père. Puis,
+s’adressant à moi :</p>
+
+<p>— Jim, fais voir que tu as le cœur bien placé. Je
+voudrais qu’une bonne partie de ce terrain de quarante
+acres soit labouré avant le dîner.</p>
+
+<p>Se tournant vers elle, il ajouta :</p>
+
+<p>— Et toi, Sal, va faire ta vaisselle !</p>
+
+<p>Ah ! si j’étais heureux ! Mais il m’aperçut
+encore là et s’écria :</p>
+
+<p>— Eh bien, Jim ?</p>
+
+<p>— Vous pouvez croire que j’ai filé aussitôt vers
+l’écurie…</p>
+
+<p>— As-tu des gosses qui t’attendent aux États ?
+demanda l’étranger.</p>
+
+<p>— Non. Sal est morte avant d’en avoir eu. Voilà
+pourquoi je me trouve ici.</p>
+
+<p>Belden, distraitement, se mit en devoir de rallumer
+sa pipe non éteinte, et dit, comme pour changer
+de sujet :</p>
+
+<p>— Et toi, étranger, es-tu marié ?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, celui-ci ouvrit sa montre, la
+détacha de la bandelette de cuir qui lui servait de
+chaîne, et la passa à la ronde. Belden saisit la lampe
+à huile, examina l’intérieur du boîtier d’un air connaisseur,
+puis, laissant échapper à voix basse un
+juron d’admiration, il tendit la montre à Louis Savoy.
+Après de nombreuses exclamations, il la présenta
+à Prince, et l’on put remarquer que ses mains
+tremblaient et que ses yeux prenaient une expression
+particulièrement tendre. Et les mains calleuses
+se repassaient la photographie d’une femme, d’un
+type cher à ce genre d’hommes, pressant un enfant
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Ceux qui n’avaient pas encore vu cette merveille
+étaient dévorés de curiosité. Ceux qui l’avaient vue
+se taisaient et devenaient songeurs. Il leur était
+indifférent d’affronter la morsure de la faim, la
+griffe du scorbut ou la mort soudaine sous la terre
+ou sous l’eau, mais l’image d’une femme inconnue et
+d’un enfant suffisait à les émouvoir.</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais vu le gosse. C’est un garçon…
+et il a deux ans, dit l’étranger en reprenant possession
+de son trésor. Ses yeux restèrent fixes sur le
+portrait un long moment, puis il fit claquer le boîtier
+et se détourna, mais pas assez vite pour cacher
+les larmes prêtes à jaillir.</p>
+
+<p>Malemute Kid le guida vers une couchette en le
+priant de s’y reposer.</p>
+
+<p>— Tu m’appelleras à quatre heures précises. N’y
+manque pas !</p>
+
+<p>Ce furent ses dernières paroles. Il était si accablé
+par le sommeil qu’aussitôt couché il se mit à ronfler.</p>
+
+<p>— Par Jupiter ! Il a du cran ce gars-là ! conclut
+Prince. Trois heures de sommeil après une course
+de soixante-quinze mille avec les chiens, et puis reprendre
+la piste ! Tu le connais Kid ?</p>
+
+<p>— C’est Jack Westondale. Il est venu dans le pays
+il y a trois ans. Il est connu pour travailler comme un
+cheval et avoir contre lui toutes les déveines. Jusqu’ici
+je ne l’avais jamais rencontré, mais Sitka
+Charley m’en a parlé.</p>
+
+<p>« C’est dur, pour un homme ayant comme lui
+une jeune et belle femme, de venir gâcher sa vie
+dans un trou abandonné de Dieu où les années
+comptent double.</p>
+
+<p>« Son défaut, c’est de pousser trop loin le courage
+et la ténacité. Par deux fois il a fait fortune dans les
+claims et par deux fois il a tout perdu. »</p>
+
+<p>Ici la conversation fut interrompue par le vacarme
+de Bettles, car l’effet produit par l’étranger commençait
+à se dissiper et bientôt les mornes années d’une
+nourriture toujours la même et d’un labeur épuisant
+furent oubliées dans une gaîté bruyante à laquelle,
+seul, Malemute Kid semblait réfractaire. Il jetait à
+chaque instant des regards anxieux sur sa montre.
+Soudain, il mit son bonnet en peau de castor et ses
+moufles, sortit de la cabane et alla fouiller dans la
+cache.</p>
+
+<p>Brûlant d’impatience, il secoua son hôte quinze
+minutes avant l’heure convenue.</p>
+
+<p>Le jeune géant se réveilla tout ankylosé et il
+fallut le frictionner vigoureusement pour le remettre
+sur pieds. Il sortit avec peine de la cabane et
+trouva ses chiens harnachés et tout prêts pour le
+départ.</p>
+
+<p>Les hommes lui souhaitèrent bonne chance et une
+prompte arrivée, tandis que le Père Roubeau, après
+l’avoir béni, rentra en toute hâte, suivi des autres.
+Bien leur en prit, car il est dangereux d’affronter
+soixante-quinze degrés au-dessous de zéro les mains
+et les oreilles découvertes.</p>
+
+<p>Malemute Kid l’accompagna jusqu’à la piste
+principale. Arrivé là, il lui serra cordialement la
+main et lui fit des recommandations.</p>
+
+<p>— Tu trouveras cent livres d’œufs de saumon sur
+le traîneau, dit-il. Cela procurera autant de force à
+tes chiens que cent cinquante livres de poissons.
+Tu ne pourras pas te réapprovisionner à Pelly,
+comme tu comptais sans doute le faire.</p>
+
+<p>L’étranger sursauta et une lueur de surprise traversa
+ses yeux, mais il laissa parler l’autre.</p>
+
+<p>— Impossible d’obtenir une once de nourriture,
+soit pour hommes soit pour chiens, avant d’atteindre
+<span lang="en" xml:lang="en">Five Fingers</span>, et nous en sommes au moins à deux
+cents milles. Méfie-toi de l’eau libre, sur le fleuve
+<span lang="en" xml:lang="en">Thirty Mile</span> et n’oublie pas de suivre le raccourci au-dessus
+du lac Le Barge.</p>
+
+<p>— Comment es-tu parvenu à savoir ? La nouvelle
+ne m’a certainement pas précédé ?</p>
+
+<p>— Je ne sais rien et, qui plus est, je ne veux rien
+savoir. Mais le traîneau que tu pourchasses ne t’a
+jamais appartenu. Sitka Charley l’a vendu au printemps
+dernier. Il m’a parlé de toi comme d’un type
+loyal et je le crois. J’ai vu ton visage, il me revient,
+et j’ai vu… Aussi, grand Dieu !… file vers l’eau salée,
+vers ta femme et…</p>
+
+<p>Là-dessus, Kid retira ses moufles et sortit son sac.</p>
+
+<p>— Non, je n’en ai pas besoin ! et les larmes se gelaient
+sur les joues de l’homme pendant qu’il étreignait
+convulsivement la main de Malemute Kid.</p>
+
+<p>— Alors, ne ménage pas les chiens, coupe les
+traits aussitôt qu’ils viendront à tomber ; achètes-en
+et considère-les à bon marché à dix dollars la livre.
+Tu peux en avoir à <span lang="en" xml:lang="en">Five Fingers</span>, <span lang="en" xml:lang="en">Little Salmon</span> et
+sur l’Hootalinqua. Prends garde d’avoir les pieds
+mouillés ! cria-t-il comme conseil d’adieu. Continue
+à marcher jusqu’à vingt-cinq degrés au-dessous de
+zéro, mais, si la température baisse, construis un feu
+et change de bas.</p>
+
+<p>Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’un tintement
+de clochettes annonçait de nouveaux arrivants.
+La porte s’ouvrit et un homme de la police
+montée du territoire Nord-Ouest entra, suivi de
+deux métis conducteurs de chiens.</p>
+
+<p>Tout comme Westondale, ils étaient armés jusqu’aux
+dents et paraissaient exténués. Les métis,
+habitués dès l’enfance à la piste, pouvaient supporter
+facilement la fatigue. Mais le jeune policier était à
+bout de forces. Pourtant, la ténacité de sa race le rivait
+à la tâche qu’il avait entreprise, et il s’y tiendrait
+jusqu’à ce qu’il tombât sur place.</p>
+
+<p>— Quand Westondale est-il reparti ? demanda-t-il.
+Il s’est arrêté ici, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Cette question était superflue, car les traces laissées
+dans la neige ne parlaient que trop.</p>
+
+<p>Malemute Kid ayant fait un signe de l’œil à
+Belden, celui-ci, prenant le vent, répondit évasivement.</p>
+
+<p>— Il n’est pas près de revenir.</p>
+
+<p>— Allons, l’homme, parle ! ordonna le policier.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas l’air de vouloir le lâcher, à
+ce que je vois. Se serait-il battu sur la route de
+Dawson ?</p>
+
+<p>— Il a refait Harry Mac Farland de quarante mille
+dollars et échangé cette somme au <i lang="en" xml:lang="en">P. C. Store</i> contre
+un chèque sur Seattle. Qui donc l’empêchera de
+l’encaisser si nous n’arrivons pas à le rattraper ?
+Quand est-il parti ?</p>
+
+<p>Les hommes ne paraissaient porter aucun intérêt
+à cette histoire, car l’attitude de Malemute Kid
+avait dicté leur conduite, et le jeune officier ne rencontrait
+que des visages indifférents autour de lui.</p>
+
+<p>S’avançant vers Prince, il lui posa la même question.
+Celui-ci, après avoir examiné la physionomie
+franche et honnête de son compatriote, lui fournit
+à regret de vagues détails sur l’état de la piste.</p>
+
+<p>Le policier s’adressa alors au Père Roubeau qui,
+lui, ne pouvait mentir.</p>
+
+<p>Il y a un quart d’heure, répondit le prêtre,
+mais il a dormi trois heures, ainsi que ses chiens.</p>
+
+<p>— Un quart d’heure d’avance, et il s’est reposé.
+Mon Dieu !</p>
+
+<p>Le pauvre diable recula de quelques pas en chancelant,
+à moitié évanoui de fatigue et de découragement,
+et marmotta des phrases où il était question
+du trajet de Dawson en dix heures et de chiens
+épuisés.</p>
+
+<p>Malemute Kid lui fit prendre presque de force un
+cruchon de punch ; ensuite l’homme se dirigea
+vers la porte et ordonna aux conducteurs de continuer
+leur route. Mais la chaleur et l’espoir du repos
+étaient trop tentants et ils élevèrent de vigoureuses
+protestations.</p>
+
+<p>Kid, comprenant leur patois français, suivait leur
+conversation avec anxiété.</p>
+
+<p>Ils juraient que les chiens étaient rendus, qu’ils
+seraient obligés d’abattre Siwash et Babette avant
+d’avoir couvert le premier mille, que les autres chiens
+étaient dans un état aussi piteux ; et qu’il serait préférable
+pour tout le monde de faire une halte.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me prêter cinq chiens ? demanda
+l’officier en se tournant vers Malemute Kid.</p>
+
+<p>Kid secoua la tête négativement.</p>
+
+<p>— Je vous signerai un chèque sur le Capitaine
+Constantine, pour cinq mille dollars ; voilà mes papiers,
+je suis autorisé à tirer sur lui à ma propre discrétion.</p>
+
+<p>Le même refus silencieux lui répondit.</p>
+
+<p>— Dans ce cas, je les réquisitionne au nom du Roi.</p>
+
+<p>Kid sourit d’un air narquois, jeta un coup d’œil
+sur son arsenal bien garni, et l’Anglais, se rendant
+compte de son impuissance, se disposa à sortir.
+Mais les conducteurs continuant de protester, il
+se tourna brusquement de leur côté et les traita de
+femmes et de chiens.</p>
+
+<p>Le visage basané du plus âgé des métis s’empourpra
+de colère. Il se leva et se promit, sans ménager
+ses termes, de faire voyager son chef jusqu’à ce que
+ses jambes l’abandonnent et déclara qu’il serait
+alors enchanté de le planter là, dans la neige.</p>
+
+<p>Le jeune officier, — et ce geste exigeait toute sa
+volonté, — marcha d’un pas régulier vers la porte,
+affectant une force physique qu’il était loin de posséder.
+Tous s’en rendaient compte, et appréciaient
+son orgueilleux effort ; il est vrai qu’il ne pouvait dissimuler
+les contractions de douleur qui crispaient
+son visage.</p>
+
+<p>Les chiens, couverts de givre, étaient couchés en
+rond dans la neige, et il fut presque impossible de
+les faire remettre sur leurs pattes. Les pauvres bêtes
+gémissaient de souffrance sous les coups cinglants
+du fouet, car les conducteurs étaient furieux et sans
+pitié ; lorsqu’ils eurent dételé Babette, le chien de
+flèche, ils purent seulement décoller le traîneau et
+reprendre la piste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— C’est un sale coquin et un menteur ! Bon Dieu !
+C’est un malhonnête, un voleur. Pire qu’un Indien !</p>
+
+<p>Les compagnons de Malemute Kid ne cachaient
+pas leur colère, d’abord pour la façon dont Westondale
+les avait trompés, et ensuite parce qu’il avait
+violé la morale du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>, où l’honnêteté est
+considérée, par-dessus tout, comme la qualité maîtresse
+de l’homme.</p>
+
+<p>— Et dire que, sachant ce qu’il a fait, nous avons
+prêté la main à un tel gredin !</p>
+
+<p>Tous les yeux se tournèrent, accusateurs, vers
+Malemute Kid, qui venait de sortir du coin où il
+avait installé Babette confortablement et vidait en
+silence le bassin pour une dernière tournée de punch.</p>
+
+<p>— Il fait froid, les gars, la nuit est glaciale !</p>
+
+<p>Tel fut le début inattendu de son plaidoyer.</p>
+
+<p>« Vous avez tous été sur la piste, et vous savez ce
+que cela veut dire. Ne battez pas un chien quand il
+est par terre. Vous n’avez entendu qu’une cloche.
+Jamais homme plus loyal que Jack Westondale n’a
+mangé à notre gamelle ou partagé notre couverture.</p>
+
+<p>« L’automne dernier, il a donné à Joe Castrell
+tout ce qu’il avait pu gratter, soit quarante mille
+dollars, pour acheter dans les Dominions. Aujourd’hui,
+il serait millionnaire. Mais tandis qu’il s’était
+attardé à <span lang="en" xml:lang="en">Circle-City</span>, soignant son associé malade
+du scorbut, qu’est-ce que fait mon Castrell ? Il va
+chez Mac Farland, joue plus que le maximum et
+perd tout le sac. On l’a trouvé mort dans la neige le
+lendemain. Et le pauvre Jack avait combiné son
+plan pour rejoindre, cet hiver, sa femme et l’enfant
+qu’il n’avait jamais vu ! Je vous fais remarquer qu’il
+a pris exactement ce que son compagnon avait perdu :
+quarante mille dollars. Eh bien, le voilà parti,
+qu’allez-vous faire maintenant ? »</p>
+
+<p>Kid regarda autour de lui le cercle de ses juges,
+observa l’expression adoucie de leurs physionomies,
+puis il leva son gobelet et but :</p>
+
+<blockquote>
+<p>— <i>A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la
+piste ! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture
+lui suffire et ses allumettes toujours prendre !</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>— Que Dieu lui soit propice ! Que le bonheur l’accompagne !</p>
+
+<p>— Et que le diable emporte la police montée !
+conclut Bettles, tandis qu’ils reposaient avec fracas
+leurs tasses vides.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LE DIEU DE SES PÈRES</h2>
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>De tous côtés s’étendait la forêt primordiale — théâtre
+des comédies bruyantes et des tragédies
+muettes. La lutte pour l’existence y continuait avec
+toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes
+ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit
+l’arc-en-ciel, — là en plein cœur de cette région — et
+l’or yankee n’avait pas encore acheté ce vaste
+domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore
+les flancs du troupeau des caribous, choisissant les
+plus faibles, ou les femelles prêtes à mettre bas, pour
+les terrasser avec la même cruauté qu’avaient
+montrée les milliers de générations précédentes.
+Les indigènes clairsemés reconnaissaient toujours
+l’autorité de leurs chefs et de leurs docteurs, exorcisaient
+les esprits malfaisants, brûlaient les sorciers,
+se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs
+ennemis avec un solide estomac dont leur appétit
+était la meilleure preuve.</p>
+
+<p>Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre.</p>
+
+<p>Déjà, par des routes inconnues, à travers des
+étendues sauvages, apparaissaient les précurseurs de
+l’acier, hommes indomptables, aux visages blonds,
+aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse
+activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans
+un but déterminé, isolés ou par petits groupes de
+deux ou trois, ils arrivaient, se battaient et se faisaient
+tuer, ou bien poursuivaient leur route pour
+aller on ne savait où.</p>
+
+<p>Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs
+rassemblaient leurs guerriers, la pierre s’entrechoquait
+avec l’acier, mais sans grands résultats.
+Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les
+blancs s’infiltraient à travers les forêts obscures et
+les passes des montagnes, affrontaient les rapides
+dans des pirogues d’écorce, ou frayaient avec leurs
+mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils appartenaient
+à une grande race, et nombreuses étaient
+leurs mères. Mais les indigènes couverts de fourrures
+du <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span> avaient encore à l’apprendre.
+De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à
+son dernier souffle et meurt sous la froide lumière
+de l’aurore boréale, de même ses frères luttent et
+périssent dans les sables ardents et les jungles ténébreuses,
+comme ils continueront à le faire sans trêve
+aucune, jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de
+leur race soit accomplie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté
+du Nord, une lueur rose-pâle vers l’Ouest, et plus
+accentuée vers l’Est, indiquait la course invisible du
+soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si
+rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas
+de nuit ; les jours se rejoignaient dans un mélange
+difficilement perceptible de deux orbes solaires. Un
+pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit,
+tandis qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine
+voix.</p>
+
+<p>D’une île située en plein courant du Yukon, une
+colonne d’oiseaux sauvages vociférait en discussions
+interminables, et un plongeon, sur une des
+berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui
+répondait de son rire moqueur.</p>
+
+<p>Au premier plan, accotées au rivage d’une anse
+tranquille, des pirogues d’écorce de bouleau étaient
+alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux à pointe
+d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux
+cordes de cuir, et de simples nasses en forme de
+paniers annonçaient la montée du saumon dans le
+courant boueux du fleuve.</p>
+
+<p>De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux
+et des claies à poissons, s’élevaient les voix multiples
+de la tribu des pêcheurs. Les jeunes gens plaisantaient
+entre eux, ou contaient fleurette aux filles ;
+les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité
+le but de leur existence, étaient tenues à l’écart
+et jacassaient en tressant des câbles avec les racines
+vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles leurs
+enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se
+roulaient dans la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups
+au poil fauve.</p>
+
+<p>Sur un des côtés du camp principal, et nettement
+séparées de celui-ci, s’élevaient deux tentes. C’était
+le campement d’un blanc et, à défaut d’autre indice,
+le choix même de son emplacement en eût été une
+preuve convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis ?
+Il commandait d’une centaine de mètres le
+quartier indien ; pour se défendre, il était maître de
+la crête et de l’espace libre ; en cas de défaite, il pouvait
+enfin fuir par la pente rapide d’une vingtaine
+de mètres, qui descendait vers les pirogues.</p>
+
+<p>D’une des tentes venaient les cris perçants d’un
+enfant malade et le chant monotone de sa mère qui
+le berçait. Dehors, près d’un feu couvant sous la
+cendre, deux hommes conversaient.</p>
+
+<p>— Eh bien ! oui ! J’aime l’Église comme un bon
+fils. A un tel point que mes jours se sont passés à la
+fuir et mes nuits à rêver au moyen de transiger avec
+elle. Écoute !</p>
+
+<p>La voix du métis s’éleva en un grondement de
+colère.</p>
+
+<p>— Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était
+blanc, aussi blanc que toi. Mais tu es un Yankee,
+et lui était Anglais, et le fils d’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. Quant
+à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté
+en moi un rude gaillard ; il fallait y regarder à deux
+fois pour reconnaître quel sang coulait dans mes
+veines, car je vivais avec les blancs, leur égal, et le
+cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il
+arriva qu’une vierge — une blanche — me regarda
+d’un œil bienveillant. Son père possédait de vastes
+territoires et de nombreux chevaux. Il occupait une
+haute situation parmi les siens et il était Français
+par le sang.</p>
+
+<p>Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle
+voulait, et après maintes discussions il entra dans
+une violente colère en constatant que ses discours
+ne retardaient en rien les événements.</p>
+
+<p>Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu
+après, nous nous présentions devant le pasteur. Son
+père nous y avait devancés avec des paroles fallacieuses,
+des promesses mensongères, que sais-je,
+enfin ? Si bien que le pasteur prit un air digne et
+refusa de nous unir.</p>
+
+<p>De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait
+refusé sa bénédiction, aujourd’hui encore elle me
+déniait le droit de me marier, et allait rougir mes
+mains du sang des hommes. Eh bien ! vois-tu
+maintenant si j’ai des raisons d’aimer l’Église ?</p>
+
+<p>Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque.
+Puis la jeune fille et moi nous partîmes sur
+de rapides chevaux pour Fort Pierre, où il y avait
+un ministre plein de bonté. Mais son père, ses
+frères et d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à
+nos trousses. Nous engageâmes un combat, et, sans
+m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup trois cavaliers.
+Les autres renoncèrent à la poursuite et
+gagnèrent Fort Pierre.</p>
+
+<p>Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée
+des collines et des forêts ; nous y vécûmes comme
+mari et femme, sans avoir été unis légalement.
+Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime
+comme un fils !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la
+bizarrerie des femmes, qu’aucun homme ne peut
+comprendre. Son père tomba de sa selle et les chevaux
+qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune
+femme et moi fûmes témoins de la scène, qui se
+serait effacée aisément de mon esprit si elle n’avait
+hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la
+paix du soir, après cette journée de la chasse à
+l’homme, la vision se dressa entre nous ; de même
+dans le silence des nuits, quand nous étions allongés
+sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire
+qu’une, l’hallucination ne nous quittait pas. Ma
+femme n’en parlait jamais, mais le fantôme venait
+s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre
+nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait
+alors de toute sa hauteur et s’imposait à un tel point
+que je parvenais à le sentir moi-même dans le regard
+apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa respiration.</p>
+
+<p>A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je
+revins alors parmi le peuple de ma mère pour que
+l’enfant pût grandir entourée d’affection. Mais hélas,
+mes mains étaient rougies du sang des hommes — écoute-moi
+bien — par la faute de l’Église. Les
+cavaliers du Nord se mirent à ma recherche, mais
+le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était
+chef, me cacha et me procura des chevaux et de la
+nourriture. Puis nous partîmes, mon enfant et moi,
+jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où les blancs,
+peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de
+questions. Je travaillai pour la Compagnie comme
+chasseur, guide et conducteur de chiens jusqu’à ce
+que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte
+et agréable à regarder.</p>
+
+<p>Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire
+engendre de mauvaises pensées et de perfides
+actions. Le chef-facteur, homme rude et hardi,
+n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil
+d’une femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue
+femme à présent. Mère de Dieu ! Il m’envoya
+pour un long voyage avec les chiens afin de pouvoir…
+Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur.
+Elle avait la fierté d’une blanche, l’âme virginale,
+et c’était avant tout une honnête femme. Eh bien !
+elle en mourut.</p>
+
+<p>Le soir de mon retour, après un mois d’absence,
+il faisait un froid cruel et les chiens traînaient la
+patte quand j’arrivai au Fort. Les Indiens et les
+métis me dévisagèrent en silence et je me sentis
+envahi par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai
+mot. J’attendis que les chiens eussent avalé leur
+pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le faire
+un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai
+la voix. Je les questionnai sur leur attitude bizarre ;
+ils s’écartèrent de moi dans la crainte de ma colère
+et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin je
+leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame,
+mot par mot, acte par acte, et ils s’étonnèrent de
+mon sang-froid.</p>
+
+<p>Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis
+chez le facteur, plus calme encore que je ne le suis en
+le racontant. Pris de peur, il avait appelé les métis
+pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime
+et l’avaient laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé.
+Alors il s’était réfugié chez le pasteur où je le
+rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci devant
+moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me
+disant qu’un homme courroucé ne devait obliquer
+ni à droite ni à gauche, mais se diriger tout droit
+vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère
+paternelle, de me livrer passage, mais il me dit que je
+ne franchirais le seuil de sa porte que sur son corps.
+Puis il m’exhorta à la prière.</p>
+
+<p>— Tu vois, l’Église, toujours l’Église ! Naturellement,
+je passai sur son corps et j’envoyai le facteur
+rejoindre ma pauvre enfant, devant son Dieu, un
+mauvais Dieu, le Dieu des blancs.</p>
+
+<p>Il y eut un grand haro, car la nouvelle avait été
+transmise au poste voisin. Je partis. Je traversai
+la contrée du Grand-Esclave, descendis la vallée du
+Mackenzie jusqu’à la glace éternelle, franchis les
+Rocheuses Blanches, et une fois passée la grande
+courbe du Yukon, j’arrivai enfin ici. Et depuis lors,
+tu es le premier homme appartenant à la race de
+mon père que j’aie rencontré. Puisses-tu être le
+dernier ! Cette tribu, mon peuple à moi, est composée
+de gens simples qui m’ont élevé aux honneurs.
+Ma parole constitue leur loi, et leurs prières n’agissent
+que suivant mon bon vouloir, sans quoi je
+ne les tolérerais pas. Quand je parle pour eux, c’est
+pour moi-même ; nous demandons qu’on nous laisse
+en paix, nous n’avons que faire de votre race ; si
+nous vous permettions de vous asseoir à nos foyers,
+bientôt vos églises, vos prêtres et vos dieux suivraient — sache-le !
+Je ferai renier son Dieu à tout
+homme blanc qui entrera dans mon village. Tu es
+le premier, et je te fais grâce. Aussi, vaudrait-il
+mieux que tu files, et sans tarder.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas responsable des méfaits commis
+par mes frères, répondit Hay Stockard en bourrant
+sa pipe d’un air pensif. Il était quelquefois aussi
+pondéré dans son langage que prompt dans ses
+actes, — mais seulement à l’occasion.</p>
+
+<p>— Je connais tes semblables, répondit l’Indien,
+et je sais qu’ils sont nombreux. C’est toi et les
+tiens qui frayez la piste. Le reste suivra ensuite. Il
+viendra un temps où ils étendront leur puissance
+sur le pays. Mais je ne verrai pas cela, moi. A ce
+qu’on m’a dit, ils sont déjà aux sources de la
+Grande-Rivière, et bien loin au Sud se trouvent les
+Russes.</p>
+
+<p>Hay Stockard leva brusquement la tête. C’était
+là une surprenante révélation géographique. Le
+Poste de la Baie d’Hudson à Fort Yukon possédait
+des données différentes sur le cours du fleuve,
+d’après lesquelles il devait se jeter dans l’Océan
+Arctique.</p>
+
+<p>— Alors le Yukon se déverse dans la mer de
+Behring ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Je l’ignore. Mais je sais qu’au Sud il y a des
+Russes, beaucoup de Russes. Peu importe, vas-y
+toi-même, et renseigne-toi. Tu peux retourner vers
+tes frères, mais tu ne remonteras pas le Koyukuk
+tant que les prêtres et les guerriers m’obéiront. Je te
+l’ordonne, moi, Baptiste Le Rouge, chef de cette
+tribu, et dont la parole fait loi.</p>
+
+<p>— Et si je refuse de descendre chez les Russes ou
+de retourner vers mes frères ?</p>
+
+<p>— Si tu refuses ? Eh bien, tu partiras d’un pied
+léger devant ton Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des
+Blancs.</p>
+
+<p>Le soleil, vers le Nord, montra à l’horizon sa
+tache sanguinolente.</p>
+
+<p>Baptiste Le Rouge se leva, inclina légèrement la
+tête, et revint à son camp. Tout autour de lui s’étendaient
+les ombres rougeâtres, et le chant des rouges-gorges
+se faisait entendre.</p>
+
+<p>Hay Stockard tirait les dernières bouffées de sa
+pipe auprès du feu. Il traçait dans les caprices de la
+fumée et du brasier les sources inconnues du
+Koyukuk, la rivière étrange qui terminait là son
+cours arctique pour mélanger ses eaux aux flots
+boueux du Yukon.</p>
+
+<p>Quelque part dans la région, — s’il fallait en
+croire les dernières paroles d’un marin naufragé qui
+avait effectué par terre le terrible voyage, et si la
+fiole de grains d’or que renfermait sa blague prouvait
+quelque chose, — quelque part dans ce palais
+du froid se cachait la grotte aux trésors du Nord,
+et un gardien des portes, Baptiste Le Rouge, métis
+Anglais, et renégat, en barrait le chemin.</p>
+
+<p>— Bah !</p>
+
+<p>Il éparpilla les cendres et se leva de toute sa hauteur,
+les bras nonchalamment étendus, en contemplant
+d’un cœur tranquille le Nord qui s’embrasait.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait
+pour manifester sa colère les rudes monosyllabes
+de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les
+yeux des pots et des plats pour suivre son regard
+qui scrutait attentivement le fleuve. C’était une
+femme de la contrée du Teslin, habituée de longue
+date aux emportements de son mari. Une raquette
+se détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence
+d’une question de vie ou de mort ? Elle savait tout
+de suite de quoi il retournait, rien qu’au ton et à
+l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence
+qu’il convenait de prêter quelque attention
+à ce qui se passait.</p>
+
+<p>Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient
+les rayons du soleil déclinant vers l’Ouest, traversait
+diagonalement le courant et se dirigeait vers la baie.</p>
+
+<p>Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois
+hommes pagayaient avec des mouvements rythmés
+et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la tête
+de l’un d’eux, frappa son regard.</p>
+
+<p>— Bill ! cria-t-il. Oh, Bill !</p>
+
+<p>Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se
+glissa en roulant hors d’une des tentes, bâilla et se
+frotta les paupières encore lourdes de sommeil. Il
+aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les
+yeux.</p>
+
+<p>— Par Mathusalem ! C’est ce damné pilote du
+ciel !</p>
+
+<p>Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa
+un geste comme pour prendre son fusil, puis haussa
+les épaules.</p>
+
+<p>— Descends-le ! — suggéra Bill, — et l’affaire
+sera réglée tout de suite. Si tu ne m’écoutes pas, il
+va sûrement tout faire rater.</p>
+
+<p>Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en
+alla, en ordonnant à la femme de reprendre ses
+occupations. Puis il emmena Bill le long du rivage.</p>
+
+<p>Les deux Indiens qui occupaient la pirogue
+l’échouèrent sur le bord de la baie tandis que le
+Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef,
+remontait la berge.</p>
+
+<p>— Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la
+paix soit avec vous dans la grâce du Seigneur !</p>
+
+<p>Ses avances furent accueillies sans enthousiasme
+et ne reçurent aucune réponse.</p>
+
+<p>— Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et
+philistin. Dans ton cœur vit le culte de Mammon,
+dans ton esprit s’agitent les diables astucieux, et dans
+ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en
+concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage,
+moi Sturges Owen, apôtre du Seigneur, je t’ordonne
+de te repentir et de rejeter au loin tes iniquités.</p>
+
+<p>— Épargnez vos homélies, épargnez-les ! répondit
+Hay Stockard d’un ton bourru. Il vous les faudra
+tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge, là-bas. Et
+il désigna de la main le camp indien d’où le métis,
+le regard rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître
+les nouveaux venus.</p>
+
+<p>Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre
+du Seigneur, se planta sur le haut de la pente et ordonna
+à ses hommes d’apporter le campement.</p>
+
+<p>Stockard l’y accompagna.</p>
+
+<p>— Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant
+par l’épaule et en le faisant pirouetter sur lui-même.
+Est-ce que vous tenez à votre peau ?</p>
+
+<p>— Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me
+borne à travailler dans sa vigne.</p>
+
+<p>— Ça va, ça va ! Est-ce un poste de martyr que
+vous cherchez ?</p>
+
+<p>— Si c’est sa volonté !</p>
+
+<p>— En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je
+tiens auparavant à vous donner un petit conseil, vous
+en ferez ce que vous voudrez. Je vous préviens que
+si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement
+brisée, et non seulement la vôtre, mais celle
+de vos hommes, celle de Bill et celle de ma femme.</p>
+
+<p>— Laquelle est une fille de Belial, et ne révère
+point la véritable Église.</p>
+
+<p>— … Et la mienne propre. Passe encore que vous
+vous attiriez des désagréments, mais nous allons en
+être les victimes. Si vous vous en souvenez, nous
+avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu
+me rendre compte que vous étiez un brave homme
+et un crétin. Que vous estimiez être votre devoir de
+combattre le paganisme, c’est fort bien, mais au
+moins apportez quelque discernement dans la manière
+dont vous l’exercez. Cet homme-là, Baptiste
+le Rouge, n’est pas un Indien ; il descend de la même
+souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais
+pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un
+sens que vous l’êtes dans l’autre. Quand vous serez
+aux prises, vous et lui, l’enfer sera déchaîné. Pour
+ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette
+affaire. Comprenez-vous ? Suivez mon conseil, et
+déguerpissez ! En descendant le fleuve, vous rencontrerez
+les Russes. Il y a sûrement des prêtres du rite
+grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf
+jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon
+et d’où il ne vous sera pas difficile de gagner les pays
+civilisés. Croyez-m’en, fuyez aussi vite que Dieu
+vous le permettra.</p>
+
+<p>— Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile
+dans sa main se moque des machinations des
+hommes ou du diable, répondit avec fermeté le missionnaire.
+Je verrai ce pécheur et je triompherai de
+son impiété. Une brebis égarée qu’on ramène au bercail
+est une plus grande victoire que la conversion de
+mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être
+autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors
+de son voyage à Damas pour ramener des chrétiens
+captifs à Jérusalem. Et la voix du Sauveur lui parvint,
+clamant : « <i>Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?</i> »
+Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur
+et devint par la suite un puissant sauveur d’âmes.
+Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je cultive le
+champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations,
+aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups
+et aux injures pour l’amour de Lui.</p>
+
+<p>— Apportez le petit sac de thé et une bouilloire
+d’eau, cria-t-il aussitôt après à ses rameurs, sans
+oublier le quartier de caribou et le poêlon.</p>
+
+<p>Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui,
+furent arrivés sur la berge, ils tombèrent à genoux,
+les mains embarrassées, les épaules chargées du
+matériel de campement, et offrirent à Dieu des
+actions de grâces pour leur avoir permis de traverser
+le désert et d’arriver à bon port.</p>
+
+<p>Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un
+air goguenard et désapprobateur. Son esprit pratique
+ne pouvait en saisir le côté romanesque et solennel…
+Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au loin,
+reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées
+la jeune femme qui avait partagé sa couche
+sous les étoiles, dans les collines et les forêts, et la
+femme-enfant qui reposait quelque part au bord de
+la morne baie d’Hudson.</p>
+
+
+<p class="h3">III</p>
+
+<p>— Que diable, Baptiste ! Il ne peut être question
+de cela, pas un instant ! Cet homme est un imbécile,
+et un être inutile dans la création, je te l’accorde
+volontiers. Tu conviendras cependant que je ne peux
+te le livrer ainsi.</p>
+
+<p>Stockard s’arrêta, essayant de traduire par ses
+paroles les rudes convictions morales qu’il sentait
+dans son cœur.</p>
+
+<p>— Il m’a tourmenté autrefois, Baptiste, et il
+recommence aujourd’hui ; il m’a causé toute sorte
+de tracas, mais ne vois-tu pas qu’il est de ma race ?
+un blanc, et… et… Eh bien ! je ne pourrais racheter
+ma vie aux dépens de celle d’un autre, fût-il un
+nègre.</p>
+
+<p>— Qu’à cela ne tienne, répondit Baptiste Le
+Rouge. Je t’ai fait grâce tout à l’heure ; maintenant
+je te donne le choix. Je vais revenir accompagné de
+mes prêtres et de mes guerriers ; ou bien je te tuerai,
+ou bien tu renieras ton Dieu. Abandonne-moi ton
+prêtre et tu pourras partir en paix, sinon votre
+piste se terminera ici. Tout mon peuple est contre
+vous, jusqu’aux enfants. Tu vois : ils ont déjà enlevé
+vos pirogues.</p>
+
+<p>Il montra le fleuve. Des gamins, tous nus, descendus
+à la nage au fil de l’eau, avaient détaché
+les pirogues qu’ils lançaient dans le courant. Une fois
+parvenus hors de portée d’un coup de fusil, ils grimpaient
+par-dessus bord, et pagayaient vers le rivage.</p>
+
+<p>— Livre-moi le prêtre et je te les rends. Allons !
+décide-toi, mais réfléchis bien avant de parler.</p>
+
+<p>Stockard hocha la tête. Son regard tomba sur la
+femme du Teslin qui allaitait son fils, et il aurait
+cédé, si ses yeux n’avaient rencontré les hommes
+qui se tenaient devant lui.</p>
+
+<p>Sturges Owen continuait à pérorer.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas peur, dit-il. Le Seigneur me soutient
+de sa main droite, et je suis prêt à me rendre
+seul au camp du mécréant. Il n’est pas trop tard. La
+foi renverse des montagnes. Même à la onzième
+heure, je puis encore gagner son âme à la Vérité.</p>
+
+<p>— Attrape cette brute de métis et ligote-le, chuchota
+Bill à l’oreille de son chef, tandis que le missionnaire,
+affalé sur le tapis, discutait avec les païens.
+Prends-le comme otage et assomme-le si les autres
+résistent.</p>
+
+<p>— Non ! répondit Stockard. Je lui ai juré qu’il
+pouvait nous parler sans crainte. Ce sont les règles
+de la guerre, Bill, les règles de la guerre. Il a joué
+franc jeu et ne nous a pas pris en traître. Et puis, que
+diable ! mon vieux, je ne peux pas manquer à ma
+parole.</p>
+
+<p>— Lui aussi tiendra la sienne, sois tranquille.</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, mais je ne supporterai pas
+qu’un métis se montre plus beau joueur que moi.
+Pourquoi ne pas lui accorder ce qu’il demande ?
+Abandonnons-lui le missionnaire et que tout soit dit.</p>
+
+<p>— N… non, répondit Bill en hésitant.</p>
+
+<p>— C’est là que le soulier te blesse, hein ?</p>
+
+<p>Bill rougit un peu et laissa tomber la conversation.
+Le métis attendait toujours la décision. Stockard
+vint à lui.</p>
+
+<p>— Voici ce que j’ai à dire, Baptiste. J’ai traversé
+ton village tout à fait par hasard, en me rendant vers
+le haut du Koyukuk. Je ne voulais faire aucun mal,
+et mon cœur est encore plein des meilleures intentions.
+Ce prêtre est venu te voir sans que je l’y aie
+invité. N’eussé-je pas été là, il serait venu tout de
+même. Maintenant qu’il se trouve parmi nous,
+comme il appartient à ma race, mon devoir est de le
+défendre. Je n’y faillirai pas. Mais songes-y, ce ne sera
+pas un jeu d’enfant. Quand tout sera fini, ton village
+sera vide et silencieux et ta tribu ravagée comme
+par une famine. Nous aurons disparu, il est vrai,
+mais quand même, la fleur de tes guerriers…</p>
+
+<p>— Mais les survivants auront la paix, et la religion
+des dieux étrangers et les paroles de leurs
+prêtres ne bourdonneront pas dans leurs oreilles.</p>
+
+<p>Les deux hommes haussèrent les épaules et se
+détournèrent chacun de son côté. Le métis revint à
+son propre camp.</p>
+
+<p>Le missionnaire appela ses deux hommes, et ils
+se mirent en prière.</p>
+
+<p>Stockard et Bill abattirent les quelques pins qui
+les entouraient et les disposèrent en manière de
+retranchement à hauteur d’homme.</p>
+
+<p>Le bébé s’étant endormi, sa mère le coucha sur
+un tas de fourrures et prêta la main pour fortifier
+le camp. Trois côtés se trouvaient ainsi protégés, la
+pente rapide empêchant toute attaque par derrière.</p>
+
+<p>Ces préparatifs terminés, les deux hommes parcoururent
+le terrain découvert et le débarrassèrent
+des broussailles clairsemées çà et là.</p>
+
+<p>Du camp opposé s’élevait le grondement des tambours
+de guerre et les voix des prêtres excitant la
+colère de leur peuple.</p>
+
+<p>— Le pire est qu’ils vont tous se précipiter sur nous
+en même temps, dit Bill, comme il revenait la hache
+sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Et attendre jusqu’à minuit, au moment où il
+fait trop noir pour bien tirer.</p>
+
+<p>— Alors commençons le bal. Il n’est pas trop tôt.</p>
+
+<p>Bill échangea sa hache pour un fusil et se coucha
+avec soin sur le sol. Un des sorciers, se dressant plus
+haut que les autres Indiens, se détachait distinctement.
+Il le visa.</p>
+
+<p>— Tout est prêt ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Stockard ouvrit la boîte aux munitions, plaça la
+femme à l’abri pour qu’elle pût recharger les armes,
+et donna le signal.</p>
+
+<p>Le sorcier s’écroula. Il y eut un instant de silence,
+puis un hurlement sauvage et une volée de flèches
+d’os s’abattit à peu de distance du retranchement.</p>
+
+<p>— Je serais content de voir le bougre de près, dit
+Bill, en remplaçant la douille vide. Je jurerais que
+je l’ai troué juste entre les deux yeux.</p>
+
+<p>— Cela n’aura pas suffi ! dit Stockard en hochant
+tristement la tête.</p>
+
+<p>Évidemment, Baptiste avait apaisé les plus belliqueux
+de ses hommes et, au lieu de déclencher une
+attaque à la grande lumière du jour, le coup de fusil
+avait provoqué une retraite précipitée et les Indiens
+s’étaient retirés du village, hors de la ligne de feu.</p>
+
+<p>Dans l’excitation de sa ferveur de prosélytisme,
+soutenu par la main de Dieu, Sturges Owen se serait
+aventuré seul dans le camp du mécréant, prêt aussi
+bien au martyre qu’au miracle. Mais, pendant la
+trêve qui s’ensuivit, la fièvre de ses convictions
+s’éteignit peu à peu et sa véritable nature reprit le
+dessus. La peur physique l’emporta sur l’espoir
+divin, et l’amour de Dieu fut maté par celui de la vie.</p>
+
+<p>Pour lui ce n’était pas une première expérience,
+ses anciennes faiblesses allaient réduire à néant ses
+sublimes résolutions. Il connaissait fort bien ce
+genre de lutte, où il avait toujours eu le dessous. Il
+se remémorait le jour où ses compagnons, surpris
+par une effroyable débâcle glaciaire, se débattaient
+comme des fous à coups de pagaies contre les premières
+vagues qui menaçaient de les engloutir. Au
+moment le plus critique, il avait, jouet d’une épouvante
+bien humaine, laissé tomber sa propre rame
+pour implorer éperdument la pitié de son Dieu. Et
+il en avait été de même en bien d’autres circonstances.
+Ce sont là des souvenirs qu’on n’aime pas à évoquer.
+Il se sentait humilié de constater en lui l’esprit si
+fort et la chair si faible. Mais l’amour de la vie !
+L’amour de la vie ! Il ne pouvait l’extirper de son
+être. Pour cet amour, ses ancêtres obscurs avaient
+perpétué leur race, et il était destiné à la continuer.
+Son courage, — si on peut employer ce
+terme, — son courage était pétri de fanatisme.
+Celui de Stockard et de Bill s’inspirait d’un idéal
+aux racines profondes. Ils aimaient la vie autant que
+lui, mais s’attachaient davantage aux traditions de
+la race. Ils ne défiaient pas la mort, mais ils étaient
+assez braves pour refuser de vivre au prix de la
+honte.</p>
+
+<p>Le missionnaire se dressa soudain, aiguillonné par
+la soif du sacrifice. Il esquissa le geste d’escalader
+sa barricade pour se rendre à l’autre camp, mais se
+laissa retomber, masse tremblante et gémissante.</p>
+
+<p>— L’homme s’agite et Dieu le mène ! Que suis-je
+pour mépriser ses décisions ? Avant la création du
+monde, tout l’avenir était déjà consigné au livre
+de la vie. Ver de terre que je suis, oserai-je en effacer
+les pages ? L’esprit doit se soumettre à la volonté
+divine !</p>
+
+<p>Bill l’empoigna, le planta debout et, sans mot
+dire, le secoua violemment. Puis il le lâcha — paquet
+de nerfs apeuré — et porta son attention sur les
+deux convertis. Mais ceux-ci, impassibles, procédaient
+avec bonne humeur et diligence aux préparatifs
+du combat.</p>
+
+<p>Stockard, après un bref conciliabule à voix basse
+avec la femme du Teslin, se tourna vers le missionnaire.
+Apporte-le ici, ordonna-t-il à Bill. Et maintenant,
+dit-il à Sturges Owen, quand celui-ci eut
+été déposé devant lui, tu vas nous marier et grouille-toi,
+hein ? Et s’adressant à Bill, il ajouta en manière
+d’excuse :</p>
+
+<p>— On ne sait pas comment tout cela peut finir,
+aussi ai-je pensé mettre de l’ordre dans mes affaires.</p>
+
+<p>La femme obéit aux ordres de son seigneur blanc.
+La cérémonie ne prenait pour elle aucune signification.
+A ses yeux elle était son épouse, et cela dès le
+premier jour de leur rencontre. Les convertis servirent
+de témoins. Bill se tint près du missionnaire
+et l’aida dans ses défaillances de mémoire. Stockard
+souffla les réponses à la femme et, le moment venu,
+à défaut de mieux, il lui entoura le doigt avec son
+pouce et son index, en guise d’anneau.</p>
+
+<p>— Embrasse la mariée ! tonna Bill, et Sturges
+Owen n’eut pas la force de refuser.</p>
+
+<p>— Maintenant, baptise le petit !</p>
+
+<p>— Et dans les règles, hein ! ajouta Bill.</p>
+
+<p>— Voilà le bagage qu’il faut pour une nouvelle
+piste, expliqua le père en prenant l’enfant des bras
+de sa mère.</p>
+
+<p>Stockard se mit à plaisanter.</p>
+
+<p>— Un jour, dit-il, j’étais allé me faire ravitailler
+aux Cascades. On m’avait fourré de tout dans mon
+sac, sauf du sel. Tant que je vivrai, je me rappellerai
+la fadeur de ces aliments ! Si la femme et la môme
+doivent, ce soir, partir pour le grand voyage, au
+moins seront-ils, eux, pourvus de sel pour leur
+casse-croûte. Entre nous. Bill, tout cela n’est que
+fumisterie, mais si ça n’avance à rien, ça ne peut
+non plus faire du mal.</p>
+
+<p>Une tasse d’eau servit de fonts baptismaux ; on
+emmena l’enfant dans un coin bien abrité de la
+palissade. Les hommes firent du feu et préparèrent
+le repas du soir.</p>
+
+<p>Le soleil, précipitant sa course vers le Nord,
+s’abaissait graduellement à l’horizon où le ciel se
+teinta de sang. Les ombres s’allongèrent, la lumière
+diminua et, dans les retraites obscures de la forêt,
+la vie s’éteignit peu à peu. Les oiseaux sauvages du
+fleuve eux-mêmes atténuèrent leurs rauques bavardages
+et renouvelèrent une fois de plus leur simulacre
+de sommeil nocturne.</p>
+
+<p>Seuls, les Indiens accentuaient leur vacarme ;
+les grands tambours de guerre tonnaient à qui
+mieux mieux, et les voix s’élevaient en chants
+sauvages. Mais quand le soleil fut couché, le tumulte
+cessa. A minuit, le silence était complet partout à
+la ronde. Stockard, agenouillé, jeta un coup d’œil
+par-dessus les troncs d’arbres. A ce moment, l’enfant
+poussa un gémissement, et il sursauta. Lorsque
+la mère se pencha sur le bébé, celui-ci s’était déjà
+rendormi.</p>
+
+<p>Le calme était profond, incommensurable.</p>
+
+<p>Tout à coup, à plein gosier, les rouges-gorges
+saluèrent l’aurore de leur concert. La nuit était déjà
+terminée.</p>
+
+<p>Une vague de formes confuses déferla sur le terrain
+découvert. Les flèches commencèrent à siffler,
+les cordes des arcs à vibrer, et le fracas des fusils
+leur donna la réplique. Un javelot, vigoureusement
+lancé, traversa de part en part la femme du Teslin,
+penchée sur son petit. Une flèche perdue pénétra
+par un interstice des troncs d’arbres et alla se planter
+dans le bras du missionnaire.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas songer à arrêter la ruée. Les cadavres
+des Indiens s’amoncelaient, mais les survivants
+continuaient d’avancer et venaient, comme une mer,
+se briser contre la barricade qu’ils submergeaient.</p>
+
+<p>Sturges Owen se réfugia dans la tente, tandis que
+les autres étaient emportés dans le flot humain où
+ils disparurent.</p>
+
+<p>Hay Stockard émergea seul de la surface. Il avait
+réussi à saisir une hache, dont il frappait à tour de
+bras les Peaux-Rouges qui se dispersèrent en hurlant
+comme des chiens.</p>
+
+<p>Une main noire, empoignant l’enfant par un pied,
+l’arracha de dessous le cadavre de sa mère. Tournoyant
+au bout d’un bras, le pauvre petit corps vint
+s’écraser contre la barricade. D’un coup de hache,
+Stockard fendit la tête de l’homme jusqu’au menton.
+Puis, frappant sans relâche, il se mit à déblayer le
+terrain. Les sauvages se resserraient en cercle autour
+du blanc, et firent pleuvoir sur lui une grêle de javelots
+et de flèches à pointes d’os.</p>
+
+<p>Tout à coup, le soleil se montra. Ils continuèrent,
+dans l’ombre rougeâtre, à reculer, puis à avancer,
+suivant les chances de la bataille. A deux reprises,
+Stockard eut le bras comme paralysé par les coups
+par trop violents que lui assénaient les Indiens.
+Ceux-ci en profitèrent pour se jeter sur lui, mais chaque
+fois il parvint à se ressaisir et à les éloigner
+avec sa hache.</p>
+
+<p>Ils tombaient sous Stockard, qui piétinait les morts
+et les moribonds dans la boue rouge et glissante.
+Le soleil continuait à briller et dans l’air retentissait
+le chant des rouges-gorges.</p>
+
+<p>Les Indiens épouvantés s’écartèrent du Blanc
+qui, hors d’haleine, s’appuya sur sa hache.</p>
+
+<p>— Sang de mon âme ! — cria Baptiste Le Rouge — tu
+es au moins un homme, toi ! Renie ton Dieu, et
+je t’accorde encore la vie.</p>
+
+<p>Stockard repoussa son offre par un juron, faiblement,
+mais avec dignité.</p>
+
+<p>— Regarde donc ! Voici une femme !</p>
+
+<p>On venait d’amener Sturges Owen devant Baptiste.
+A part une égratignure au bras, il était indemne. Il
+jetait néanmoins autour de lui des regards affolés
+par la peur. Le corps de l’héroïque blasphémateur,
+couvert de blessures et hérissé de flèches, appuyé
+d’un air de défi sur sa hache, calme, indomptable,
+superbe, finit par fixer son attention languissante.
+Il envia un instant ce héros capable d’affronter
+les portes de la mort avec une telle sérénité. Sûrement
+cet homme, et non lui, Sturges Owen, avait dû
+être coulé dans le même moule que le Christ. Il entendit
+confusément gronder en lui la malédiction de ses
+ancêtres, et rougit de la lâcheté morale qui, du fond
+d’un long passé, s’était transmise jusqu’à lui. Alors,
+plein de colère, il s’indigna contre cette puissance
+créatrice, dont le symbole lui importait peu à présent,
+et qui l’avait façonné, lui, son serviteur, de si
+faible argile.</p>
+
+<p>Cette révolte intérieure et la pression des faits
+eussent suffi pour amener un homme d’un autre
+calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi ; pour
+celui-ci, les conséquences étaient inévitables.</p>
+
+<p>Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur,
+c’était pour mieux l’abaisser ensuite. On lui avait
+bien donné la foi et l’esprit, mais il lui manquait la
+force qui permet de surmonter tous les obstacles.</p>
+
+<p>— Où est maintenant ton Dieu ? demanda le
+métis.</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien ! répondit-il, droit et immobile
+comme un enfant récitant son catéchisme.</p>
+
+<p>— As-tu seulement un Dieu ?</p>
+
+<p>— J’en avais un !</p>
+
+<p>— Et maintenant ?</p>
+
+<p>— Je n’en ai plus.</p>
+
+<p>Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans
+les yeux, et partit d’un éclat de rire. Le missionnaire
+le regarda étrangement, et comme dans un
+songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait
+du présent, comme s’il eût été soudain transporté
+dans le recul des âges. Dans le drame auquel il venait
+d’assister, et celui qui se déroulait maintenant, il
+ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de
+loin, de très loin.</p>
+
+<p>Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme
+assourdies.</p>
+
+<p>— Très bien ! veillez à ce que cet homme parte
+librement et qu’il ne lui soit fait aucun mal ! qu’il
+s’en aille en paix ! Donnez-lui une pirogue et des
+provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il
+puisse parler à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge,
+dans la contrée duquel il n’y a pas de Dieu.</p>
+
+<p>Les guerriers le conduisirent au bord du talus,
+et là ils s’arrêtèrent pour être témoin du dernier
+acte de la tragédie.</p>
+
+<p>Le métis se tourna du côté de Hay Stockard.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de Dieu ! affirma-t-il.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un
+des jeunes Indiens se préparait à lancer un javelot
+de guerre.</p>
+
+<p>— As-tu un Dieu ?</p>
+
+<p>— Oui ! le Dieu de mes pères.</p>
+
+<p>Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en
+main. Baptiste Le Rouge fit un signe et le javelot
+arriva en plein dans la poitrine du blanc. Sturges
+Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos.
+Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux
+lèvres, tomba en avant, et on entendit le bruit sec
+que fit la flèche en se brisant sous son poids.</p>
+
+<p>Alors le prêtre descendit le fleuve pour porter aux
+Russes le message de Baptiste Le Rouge, dans le pays
+duquel il n’existait pas de Dieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">MÉPRIS DE FEMMES</h2>
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>Ce fut une très regrettable méprise qui dressa,
+l’une contre l’autre, Freda et Mrs Eppingwell.</p>
+
+<p>Bien que la cause même de leur désaccord ne fût
+connue que de quelques hommes, l’aventure, malgré
+le nombre des années écoulées depuis, n’est oubliée
+de personne, et elle restera probablement encore
+longtemps gravée dans le souvenir.</p>
+
+<p>Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine.
+C’est du moins ce que l’on disait : mais la
+violente énergie de ses traits et la lueur infernale
+de son regard pouvaient bien en faire douter.</p>
+
+<p>Elle possédait les plus belles fourrures de toute la
+contrée, du Chilcoot à Saint-Michaël ; et son nom
+voltigeait sur toutes les lèvres.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi
+une étoile sociale de première grandeur. Dans la société
+la plus <span lang="en" xml:lang="en">select</span> de Dawson, la « clique officielle »,
+comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient
+exclus, cette belle personne jetait son éclat.</p>
+
+<p>L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion
+de voyager en sa compagnie. C’était en pleine famine,
+alors que la vie d’un homme valait moins
+qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure
+entre toutes ; et le jugement de l’Indien, qui
+allait droit à l’essentiel, faisait oracle ; son opinion
+prévalait dans tous les camps du cercle arctique.</p>
+
+<p>Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux
+talent pour conquérir et asservir les hommes, mais
+chacune à sa façon.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait
+chez elle et à la caserne ; elle avait imposé sa loi à
+tous les jeunes hommes, y compris aux chefs du
+pouvoir judiciaire et exécutif.</p>
+
+<p>Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en
+somme, elle avait soumis à son autorité les mêmes
+hommes que Mrs Eppingwell bourrait de thé et de
+conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la
+colline.</p>
+
+<p>Ces deux femmes menaient une existence nettement
+séparée. On peut dire qu’elles s’ignoraient
+complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille
+aux racontars du camp ; mais c’était simple curiosité ;
+elles ne cherchaient pas à en apprendre davantage.</p>
+
+<p>Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si
+une aventurière, en l’espèce une beauté professionnelle,
+n’était venue sur la première glace, en superbe
+attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.</p>
+
+<p>Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi
+précipita les événements. Ce fut à cause d’elle
+que Mrs Eppingwell descendit un jour le flanc de la
+colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et
+que Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras
+au bal du gouverneur.</p>
+
+<p>Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants
+du Klondike. Rares sont les gens de Dawson
+qui en connaissent véritablement les dessous, et plus
+rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir discerné
+les vrais mobiles auxquels obéirent la femme
+du capitaine et la danseuse grecque.</p>
+
+<p>L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus
+compréhensible ; il se contente d’en exposer les
+données. Elle eut une solution. Tout l’honneur en
+revient à Sitka Charley, comme on le verra bien.
+Freda n’était pas femme à confier ses secrets à un
+écrivassier ; et ce n’est pas non plus Mrs Eppingwell
+qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard
+toutes deux se laissèrent-elles aller à parler… Mais
+cette supposition est bien peu vraisemblable.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait
+pour un des plus solides gaillards de tout Dawson.
+Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance n’avaient
+rien pour l’effrayer ; ses premières aventures en
+témoignent amplement. Devant le danger, il devenait
+un vrai lion. Quand il lui arriva de tenir en
+échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le
+monde put dire que jamais œil plus calme n’avait
+fixé le reflet du soleil sur la mire d’un fusil.</p>
+
+<p>Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être :
+c’était de ne pas savoir diriger sa force. Cet
+être plein d’énergie manquait totalement d’esprit
+de coordination.</p>
+
+<p>Certes il possédait un tempérament d’amoureux
+et des plus vifs encore. Mais il sut lui imposer silence.
+Durant de longues années, les collines glaciales
+furent ses eldorados étincelants ou il vivait
+de viande d’élan et de saumon.</p>
+
+<p>Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des
+claims les plus riches du Klondike, sa passion pour
+les femmes commença à sourdre et elle éclata lorsque
+notre homme fut unanimement proclamé roi du
+Bonanza, et qu’il eut conquis sa place dans la
+société.</p>
+
+<p>Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une
+fiancée aux États. L’idée qu’elle l’attendait encore
+lui devint obsédante ; et, ma foi, cet homme qui vivait
+au 53<sup>e</sup> degré de latitude nord, considéra comme
+très agréable de prendre épouse.</p>
+
+<p>Il adressa donc une belle épître de circonstance à
+la dite fiancée, une certaine Flossie, et lui ouvrit un
+crédit assez large pour la défrayer de toutes ses
+dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt
+après, il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession,
+en acheta une autre à Dawson et fit part
+de la nouvelle à ses amis.</p>
+
+<p>L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable ;
+sa soif d’aimer, trop longtemps inassouvie, ne pouvait
+se contenir davantage.</p>
+
+<p>Flossie arrivait, certes ; mais Loraine Lisznayi
+était dans la place.</p>
+
+<p>Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver
+quelques difficultés à soutenir sa réputation mondiale.
+Elle avait perdu quelque peu de sa fraîcheur,
+si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers
+des reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient,
+prétendait-elle, lui rendre leurs hommages.</p>
+
+<p>Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus
+dans un état très brillant. Après une vie d’aventures,
+pouvait-elle rêver une meilleure fin qu’avec un roi
+du Bonanza, un personnage dont la fortune était si
+formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres
+pour l’indiquer ? Comme le soldat prudent qui cherche
+une confortable retraite après de longues années
+de campagne, elle était venue dans le <span lang="en" xml:lang="en">Northland</span>
+avec la sage intention de se marier. Aussi un jour
+glissa-t-elle un certain regard dans les yeux de Floyd
+Vanderlip, et cela au moment même où Vanderlip
+achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du
+linge de table pour Flossie.</p>
+
+<p>Ce regard porta droit au but.</p>
+
+<p>Quand un homme dispose de lui-même, on lui
+passe bien des fredaines qui feraient jeter les hauts
+cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd Vanderlip
+n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa
+future union avec Flossie dont on attendait la venue.
+Aussi quels murmures lorsqu’on vit Loraine Lisznayi
+descendre la rue principal de Dawson avec l’attelage
+de chiens-loups du roi de l’or !</p>
+
+<p>Une femme, reporter de l’<i>Étoile de <span lang="en" xml:lang="en">Kansas City</span></i>
+étant venue pour prendre des photographies des
+propriétés de Vanderlip, Loraine fut son acolyte et
+l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les
+deux femmes furent à cette occasion magnifiquement
+traitées dans la cabane préparée pour Flossie dont
+le linge de table rehaussa l’éclat du festin.</p>
+
+<p>On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres
+festins eurent lieu. Tout s’y passa correctement,
+soit dit en passant ; n’empêche qu’on ne se fit pas
+faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la
+part des hommes, avec dépit manifeste de la part
+des femmes.</p>
+
+<p>Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre.
+Des rumeurs vagues montaient bien jusqu’à elle ;
+mais, peu portée au jugement téméraire, elle ferma
+les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta
+peu d’attention à ce qui se disait.</p>
+
+<p>Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute
+aucune raison d’être indulgente envers les hommes
+ni de les plaindre ; mais, par une étrange disposition
+de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et
+sur celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le
+moins. Son cœur s’attendrit donc à la pensée de
+Flossie qui, en ce moment, suivait la longue piste
+pour rejoindre un homme qui allait peut-être se
+lasser de l’attendre.</p>
+
+<p>Freda se la représentait comme une jeune fille
+timide et affectueuse, avec une bouche sans énergie,
+des lèvres gentiment boudeuses, une chevelure
+ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des
+grands bonheurs et des petites joies de la vie. Mais
+parfois aussi elle se la figurait le visage masqué jusqu’au
+nez, aveuglée par la neige, se traînant péniblement
+derrière les chiens…</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd
+Vanderlip.</p>
+
+<p>Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction
+du sourire de Freda ; et Floyd Vanderlip ne fit pas
+exception à la règle.</p>
+
+<p>Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des
+reines-artistes lui avait donné une excellente opinion
+de lui-même ; et la faveur que lui marquait
+maintenant la danseuse grecque le flatta au point
+qu’il se crut irrésistible.</p>
+
+<p>Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite,
+l’attention de si charmantes créatures, il fallait qu’il
+possédât des qualités profondément sympathiques.
+Lesquelles ? Il n’aurait su exactement les définir ;
+mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un
+grand orgueil. Quelque jour, quand il aurait du
+temps à perdre, il s’analyserait en détail ; pour l’instant,
+il acceptait tout naturellement le présent que
+lui offraient les dieux.</p>
+
+<p>Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de
+cet impulsif.</p>
+
+<p>Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie ;
+et pourquoi diable l’avoir appelée à lui ?</p>
+
+<p>Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque
+temps auparavant. Son esprit était encore occupé
+par le souvenir tout récent de ses fouilles, celles qu’il
+avait si heureusement entreprises dans le Creek
+Bonanza. Elles lui avaient fait acquérir une situation
+bien assise. N’était-ce donc pas Loraine Lisznayi
+la femme qu’il lui fallait ? Connaissant la grande vie,
+elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et
+faire sonner ses dollars.</p>
+
+<p>Mais Freda lui avait souri ; et il s’était senti pris
+par elle. Comment eût-il pu reconnaître celle de ces
+deux femmes qui possédait le mieux son cœur ? Impossible
+de les comparer ; elles avaient agi sur lui de
+manières si différentes.</p>
+
+<p>Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par
+l’étalage de ses relations princières et par de petites
+anecdotes sur les cours où elle jouait toujours un
+rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de
+mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique
+qui l’appelait « ma chère Loraine » et se
+disait « sa très affectionnée ». Il s’émerveilla qu’une
+si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques
+instants.</p>
+
+<p>Pour achever de l’ensorceler, elle le compara
+à de nobles personnages qui n’existaient du reste que
+dans son imagination. Ainsi lui fit-elle perdre la tête ;
+et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps
+à l’écart du grand monde.</p>
+
+<p>Plus rusée, Freda savait habilement doser ses
+louanges. Parfois elle se faisait humble pour mieux
+corser ses moyens de séduction. Floyd n’y entendait
+point malice ; et quand il se sentit vaincu, on l’eût
+fort embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait
+en elle. Le fait est que chaque jour il subissait davantage
+l’influence de Freda ; et on les vit très fréquemment
+en promenade dans son traîneau.</p>
+
+<p>C’est de là que provint le malentendu qui fait le
+nœud de cette histoire.</p>
+
+<p>Des bruits plus précis et plus consistants coururent,
+où le nom de la danseuse fut prononcé ; et ils
+parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre
+Flossie, foulant la neige durant d’interminables
+heures, les pieds meurtris par les mocassins. Elle se
+mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre
+le thé chez elle, au flanc de la colline.</p>
+
+<p>Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte.</p>
+
+<p>Trois femmes ! et quelles femmes… se disputaient
+son cœur, tandis qu’une quatrième arrivait pour
+faire valoir ses droits.</p>
+
+<p>Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu.</p>
+
+<p>La femme du capitaine chercha à sonder Sitka
+Charley qui connaissait la jeune Grecque à qui
+il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au lieu
+de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la
+désigner sous l’appellation : « Cette… Hum… horrible
+femme. »</p>
+
+<p>Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la
+Lisznayi qui occupait sa pensée à cet instant même.
+Il répéta donc comme un écho :</p>
+
+<p>— Oui, cette… horrible femme !</p>
+
+<p>N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi
+entre des fiancés ? Certes, il en convint.</p>
+
+<p>« Songez donc, Charley : ce n’est qu’une enfant,
+reprit-elle. J’en suis sûre. Elle arrive dans un pays
+étranger, sans une amie pour l’accueillir. Aidons-la,
+voulez-vous ? »</p>
+
+<p>Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant,
+il s’indigna de la scélératesse de Loraine Lisznayi,
+tout en admirant fort les beaux sentiments de
+Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs
+qui s’intéressaient généreusement au sort d’une
+inconnue.</p>
+
+<p>L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même.
+Quand jadis Sitka Charley la conduisait à travers les
+collines du Silence, il avait parfaitement bien jugé
+cette femme au regard loyal, à la voix nette, à la
+franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon
+bien spéciale pour intimer définitivement un ordre.
+Elle allait toujours droit au but. Ayant jaugé Floyd
+Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de
+le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la
+ville pour aller voir en plein jour Freda la danseuse.</p>
+
+<p>Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des
+commérages. Décidée à rencontrer Freda, rien ne
+pouvait la détourner de sa démarche.</p>
+
+<p>Par un froid de soixante degrés, debout dans
+la neige, elle dut parlementer durant cinq longues
+minutes avec une camériste. On ne la reçut pas ;
+et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur
+ulcéré du traitement qu’on venait de lui infliger.</p>
+
+<p>« Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme
+pour refuser de la recevoir ? se demandait-elle.
+N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un capitaine, qui
+pouvait éconduire une danseuse ? »</p>
+
+<p>Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque,
+ne l’aurait-elle pas fait asseoir à son foyer ?
+ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer en toute
+franchise, la mettant à l’aise tout simplement ?</p>
+
+<p>Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait
+pas hésité à faire une démarche quasi humiliante. Elle
+n’avait pas craint de s’exposer au jugement sévère
+des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui
+crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda
+le plus vif des ressentiments.</p>
+
+<p>Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû
+susciter une telle colère. Nous allons essayer de
+montrer les choses sous leur véritable jour.</p>
+
+<p>C’était bien avec un sentiment de condescendance
+que Mrs Eppingwell se rendit chez Freda, une déclassée
+en somme ; et, en se dérobant, Freda n’avait fait
+rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs
+de la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût
+adoré le caractère de Mrs Eppingwell. Le fait de
+recevoir celle-ci dans son intimité, même quelques
+brefs instants, l’eût transportée de joie ; mais il ne
+convenait pas qu’une honnête femme vînt se commettre
+chez une danseuse. C’est ce que Freda voulut
+éviter par excès même de respect envers l’honnête
+femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre
+exagéré, était également motivé par une autre cause.</p>
+
+<p>Elle était encore toute suffoquée par la récente
+irruption que Mrs Mac Fee, la femme du pasteur,
+avait faite chez elle, avec des airs de virago, une
+pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations.
+Quel pouvait donc bien être le but de la visite de
+Mrs Eppingwell ?</p>
+
+<p>Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait ; la
+dame qui se morfondait à sa porte se souciait sans
+doute fort peu du salut de son âme. Alors qu’était-ce
+donc qui attirait cette dame ?</p>
+
+<p>Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité,
+Freda se raidit dans cet orgueil que témoignent
+ceux qui en manquent d’ordinaire ; elle
+demeura dans la pièce la plus reculée de la maison,
+tremblante comme une vierge sous la première
+caresse de l’amant.</p>
+
+<p>Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline,
+Freda éprouva aussi une vraie douleur, étendue,
+muette, le visage dans son oreiller, les yeux secs et
+la bouche brûlante.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell possédait une grande science du
+cœur humain. Elle visait à l’universalité. Il lui était
+facile d’oublier la couche des conventions sociales
+pour considérer les choses du même œil que les sauvages.
+Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche
+le chien-loup de l’homme affamé, ne lui eût pas
+échappé ; elle eût pu prévoir les actes de l’homme et
+de la bête placés tous deux dans un ensemble de
+circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée
+de pourpre ou vêtue de haillons, restait femme.</p>
+
+<p>Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas
+été étonnée d’être cordialement reçue par la danseuse
+et de converser familièrement avec elle ; et,
+d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial,
+avec la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement
+surprise.</p>
+
+<p>Mais comment s’attendre au traitement que lui
+infligeait cette fille ? Voilà qui était tout à fait déconcertant.
+Le mobile de Freda échappait à Mrs Eppingwell.
+Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments
+qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour
+en éprouver une humiliation fort pénible. Le monde
+ne se porterait certainement pas plus mal si les
+femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout
+connaître, se trouvaient tout à coup dépourvues de
+cette curiosité dont elles s’enorgueillissent tant.</p>
+
+<p>Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell
+était sans bornes, et l’estime de la danseuse
+envers Mrs Eppingwell, plus grande encore qu’auparavant.</p>
+
+
+<p class="h3">III</p>
+
+<p>Pendant un mois, les choses allèrent leur train.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre
+homme aux câlineries de Freda jusqu’à ce que Flossie
+pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour quelques
+milles sur la piste mélancolique ; Freda, pour
+déjouer le plan de l’intrigante Lisznayi, concentrait
+ses batteries en rusant de son mieux pour remporter
+la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes
+ces intrigues comme une navette, il était de plus en
+plus fier et se croyait un autre Don Juan.</p>
+
+<p>Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre
+aux manœuvres de Loraine, ce fut bien de sa faute.</p>
+
+<p>On voit parfois un séducteur employer des ruses
+bien étranges contre la vierge qu’il convoite ; mais
+les ruses de la femme pour triompher de l’homme
+dépassent toute compréhension. Qui aurait osé
+prévoir la conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre
+heures auparavant ?</p>
+
+<p>Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles
+apparences de Loraine, ou par des histoires abracadabrantes
+de palais et de princes. Toujours est-il
+que cet être dont l’existence fut façonnée dans
+la rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point
+de consentir finalement à descendre le fleuve pour
+épouser l’aventurière à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p>
+
+<p>Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens
+à Sitka Charley, car un seul traîneau ne suffit pas à
+une femme telle que Loraine Lisznayi s’apprêtant à
+prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer
+que ses mines du Bonanza n’auraient pas à
+souffrir de son absence.</p>
+
+<p>Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser
+croire à Sitka Charley que les chiens demandés devaient
+servir à traîner du bois de charpente de la
+scierie à ses drains ; mais Sitka fit preuve à cette
+occasion d’une rare perspicacité.</p>
+
+<p>Il promit de fournir les chiens à une certaine date :
+mais à peine Floyd Vanderlip venait-il de se diriger
+vers ses mines que l’Indien courut chez Loraine
+Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé :</p>
+
+<p>— Je suis au désespoir ! Je m’étais engagé à livrer
+des chiens à M. Vanderlip et je viens d’apprendre
+que ce malotru de Meyers, le trafiquant allemand, a
+raflé toutes les bêtes ; il a écumé le marché. Il faut
+que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître
+la date exacte à laquelle il aura besoin de ces chiens.
+Et encore ! Pourrai-je les lui procurer ? A cause de
+cet Allemand de malheur, les prix sont devenus inabordables ;
+on parle de cinquante dollars par tête.
+Mais où donc trouver M. Vanderlip ?</p>
+
+<p>La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir.
+Elle s’efforça de le rassurer, s’engagea elle-même à
+parfaire la différence entre le prix convenu et le
+nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier
+de montrer tant d’empressement.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement
+était fixé au vendredi soir, vers le haut du
+Creek et que, pour l’instant, Floyd Vanderlip était
+parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.</p>
+
+<p>Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel,
+chargé des dépêches du Gouvernement, arriva sur la
+glace. Outre les dépêches, il apportait des nouvelles
+de Flossie. Il l’avait dépassée à <span lang="en" xml:lang="en">Sixty-Mile</span> ; gens et
+bêtes se portaient à merveille ; la jeune fille arriverait
+sans doute le lendemain.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip
+était loin, hors d’atteinte. Avant que la Grecque
+pût le reprendre, sa fiancée serait auprès de lui.</p>
+
+<p>Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard,
+fidèle gardien de la demeure du capitaine Eppingwell,
+fut assailli par une bande de malemutes en
+maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut
+sous leur masse hirsute pendant une trentaine
+de secondes avant que deux solides gaillards,
+armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux
+minutes de plus, c’en était fait de lui ! Les voraces
+le dépeçaient et l’emportaient dans leur estomac.
+Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu
+graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour
+réparer le dommage, en particulier une patte de
+devant qui, par mégarde, était restée une seconde
+de trop dans la gueule d’un des affamés.</p>
+
+<p>Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en
+aller, la conversation tomba sur Flossie, et, tout
+naturellement, sur « cette horrible femme ». C’est
+ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda ;
+et Sitka, croyant toujours qu’elle faisait allusion
+à Loraine, lui apprit que « cette horrible femme »
+avait l’intention de filer cette nuit même avec Floyd
+Vanderlip.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus
+sévèrement que jamais. Elle rédigea sur le champ un
+billet à l’adresse de l’homme infidèle et le confia à
+un messager qui alla se poster à l’embouchure du
+Bonanza. Un autre commissionnaire, porteur d’une
+lettre de Freda, arriva également sur ce point stratégique,
+de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières
+lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau,
+reçut les deux missives à la fois.</p>
+
+<p>Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait
+pas la voir. Des événements plus importants l’attendaient
+cette nuit. Du reste, elle n’entrait plus en
+ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell ! Il ferait de
+son mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au
+bal du gouverneur pour entendre ce qu’elle avait à
+lui dire. Au ton de la lettre, cela devait être important ;
+qui sait ?…</p>
+
+<p>Avec un sourire de contentement, il ne chercha
+pas à approfondir les choses. Tout de même ! Quel
+succès auprès des femmes !… Éparpillant au vent les
+morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand
+trot vers sa cabane.</p>
+
+<p>Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut
+préparer le travesti qu’il avait porté à l’opéra,
+deux mois auparavant, puis se raser et dîner. Et
+voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait
+l’arrivée imminente de Flossie !</p>
+
+<p>— Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de
+l’hôpital, à minuit précis. Et sois-y surtout ! dit-il à
+Sitka Charley venu pour lui annoncer que le dernier
+chien serait là, dans une heure.</p>
+
+<p>— Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et
+fiche-moi la paix ! Je dois me préparer pour le bal.</p>
+
+<p>Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit
+avec une lettre adressée à Loraine Lisznayi, dont les
+termes, devina-t-il à juste raison, avaient trait à un
+rendez-vous au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à
+minuit précis.</p>
+
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+<p>A deux reprises, Freda avait envoyé des messages
+à la caserne où la danse battait son plein, et chaque
+fois, ils étaient revenus sans réponse. Alors elle
+usa des grands moyens, les moyens que seule elle
+était capable d’employer.</p>
+
+<p>Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur
+son visage, elle se rendit au bal du gouverneur.</p>
+
+<p>Il convient de dire qu’il existait une formalité à
+laquelle la « clique officielle » se conformait depuis
+longtemps, mesure de prudence pour protéger la
+dignité des femmes et des filles des fonctionnaires
+en assurant le décorum de la fête.</p>
+
+<p>A chaque bal masqué, on formait un comité de
+personnes chargées de se tenir à l’entrée de la salle
+pour jeter un coup d’œil sous le masque des amants.
+La plupart des hommes ne recherchaient
+nullement l’honneur d’en faire partie ; mais il se
+trouvait que ceux qui désiraient le moins en être,
+étaient précisément les plus capables de rendre service.</p>
+
+<p>Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il
+ignorait trop la situation des habitants de la ville
+pour distinguer ceux qu’il convenait de recevoir ou
+d’évincer.</p>
+
+<p>Il en était de même de quelques autres dignes <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>
+pourtant très désireux de jouer le rôle de cerbère.
+Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur, pour obtenir
+ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son
+âme au diable.</p>
+
+<p>Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle,
+causa pas mal de scandale avant qu’on eût découvert
+l’identité des intrus.</p>
+
+<p>A la suite de cet incident, seules furent préposées
+à la garde les personnes vraiment capables de remplir
+cette fonction ; et elles s’y prêtèrent du reste de
+fort mauvaise grâce.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à
+la porte. On l’avait circonvenu et il ne revenait pas
+encore d’avoir pu accepter une mission qui menaçait
+de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire
+à l’autre.</p>
+
+<p>Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait
+trois ou quatre, rencontrés au travail ou
+sur la piste — d’excellents camarades au demeurant — mais
+qui ne présentaient précisément pas les qualités
+requises pour une soirée aussi mondaine.</p>
+
+<p>Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt
+de sa corvée, lorsqu’une femme apparut sous les
+lumières. Freda ! Rien qu’aux fourrures, il aurait
+juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà reconnue à
+son port altier.</p>
+
+<p>C’était bien la dernière femme qu’il se serait
+attendu à voir en ce lieu. Mais, certainement, elle ne
+viendrait pas s’exposer à l’humiliation d’un refus
+et plus encore au mépris des femmes, en supposant
+qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince
+était parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement
+pour cela. Or elle s’approcha.</p>
+
+<p>Il fit non de la tête, sans même lui demander
+qui elle était ; il la connaissait trop bien pour se
+méprendre.</p>
+
+<p>Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie
+noire et le rabattit aussitôt. L’espace d’un éclair, il
+admira son visage.</p>
+
+<p>Le dicton populaire qui circulait dans toute la
+contrée n’était pas sans fond de vérité : Freda
+jouait avec les hommes comme les enfants avec les
+bulles de savon.</p>
+
+<p>Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques
+instants plus tard il donna, avec force gestes
+et d’une voix incohérente, sa démission du poste
+qu’il avait trahi.</p>
+
+<p>Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple,
+errait inquiète parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait
+devant un groupe, tantôt devant un autre.</p>
+
+<p>D’aucuns — ceux qui auraient dû être de faction
+à l’entrée du bal — reconnaissant les fourrures, ne
+cachaient pas leur étonnement ; mais ils avaient
+garde de parler.</p>
+
+<p>Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce
+originale intriguaient les femmes ; mais sa silhouette,
+pas plus que ses fourrures, ne leur étaient familières.</p>
+
+<p>Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt
+pour le souper, rencontra l’éclair des yeux brillants
+et interrogateurs à travers le loup de soie. Elle sursauta
+en essayant de se rappeler où elle avait déjà
+aperçu ce regard ; et elle revit aussitôt l’image
+vivante d’une certaine pécheresse orgueilleuse et
+rebelle, qu’elle avait rencontrée une fois au cours
+d’une mission infructueuse pour le compte du
+Seigneur.</p>
+
+<p>En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente
+dame voulut prévenir sans tarder Floyd Vanderlip
+et Mrs Eppingwell.</p>
+
+<p>Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en
+conversation. Sachant prochaine l’arrivée de la
+jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée à aller
+droit au but ; et un petit sermon incisif sur la morale
+lui brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage
+inconnu les aborda.</p>
+
+<p>Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger
+accent étranger de la femme aux fourrures qui
+s’excusait de venir troubler l’entretien, préludant
+ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.</p>
+
+<p>Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa
+place en se retirant avec un salut plein de courtoisie,
+la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit
+sur la coupable, dont elle arracha le masque.</p>
+
+<p>Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt
+un visage splendidement beau et des yeux étincelants
+apparurent aux assistants, qui, tous, s’approchèrent.</p>
+
+<p>Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La
+situation eût exigé un geste immédiat ; mais lui
+demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi il retournait.
+Désemparé, il regardait tout autour de lui.</p>
+
+<p>De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce
+qui se passait, Mrs Eppingwell ne savait quelle contenance
+prendre.</p>
+
+<p>Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de
+quelque part ; et Mrs Mac Fee ne faillit pas à sa
+tâche.</p>
+
+<p>Sa voix celtique, désagréablement perçante,
+s’éleva :</p>
+
+<p>— Mrs Eppingwell ! C’est avec le plus grand plaisir
+que je vous présente Freda Moloof, <i>Mademoiselle</i>
+Moloof, si je ne me trompe !</p>
+
+<p>Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert,
+il lui semblait entrer dans un cauchemar : elle
+se voyait toute nue au milieu d’un cercle d’individus
+masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles.
+Elle eut l’impression qu’une horde de loups
+avides la cernaient, prêts à se jeter sur elle. Peut-être
+quelqu’un aurait-il pitié d’elle ? Mais à cette idée
+elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le
+mépris général.</p>
+
+<p>Elle avait le cœur solide, cette femme ; et puisqu’elle
+était venue chercher sa proie au milieu de la
+meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose ou non, elle
+ne la lâcherait pas.</p>
+
+<p>Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de
+Mrs Eppingwell. C’était donc Freda ! pensa-t-elle,
+Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette femme
+qui lui avait fermé sa porte !</p>
+
+<p>Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même,
+toute l’humiliation que devait éprouver maintenant
+cette fière créature, masquée seulement de sa
+fierté.</p>
+
+<p>Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon
+lui interdisait d’attaquer une ennemie en état d’infériorité,
+peut-être parce que la situation rendait Freda
+plus intéressante aux yeux de l’homme à conquérir,
+peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois,
+Mrs Eppingwell eut un geste des plus inattendus.</p>
+
+<p>La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté,
+s’étant fait de nouveau entendre, Freda ne put
+maîtriser un mouvement pour se détourner ; mais
+Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque,
+elle salua la jeune Grecque d’un lent signe de tête.</p>
+
+<p>Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il
+s’écoula une de ces secondes qui paraissent interminables.</p>
+
+<p>L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle
+une bête aux abois, éprouvait par anticipation toute
+la douleur et la rancune du mépris, du ridicule, des
+insultes que d’elle-même elle était venue chercher.
+Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait
+de chair et d’esprit.</p>
+
+<p>L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de
+sa droiture, de sa confiance en elle-même, se sentait
+sans passions, sans le moindre trouble et apparaissait
+comme une statue ciselée dans un bloc de
+marbre.</p>
+
+<p>Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait
+à le voir. Il n’y avait plus de pont à franchir, ni
+de talus à descendre. Elle semblait, par son attitude,
+vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité
+où elle la tenait, un terrain de commune féminité,
+dont, imperturbable, elle n’abandonnerait pas un
+pouce.</p>
+
+<p>Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu
+à une race inférieure, elle serait restée indifférente ;
+mais, sensible aux nuances les plus subtiles,
+elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds de
+son âme.</p>
+
+<p>— Pourquoi me montrer tant de condescendance ?
+fut-elle sur le point de lui crier. Crachez sur moi,
+avilissez-moi, ce serait me témoigner plus de pitié.</p>
+
+<p>Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient.
+Mais elle se contint, rendit le salut et se
+tourna du côté de l’homme.</p>
+
+<p>— Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement ;
+j’ai besoin de vous.</p>
+
+<p>— Par le… s’écria brusquement Floyd Vanderlip
+qui s’arrêta soudain, étant encore assez correct pour
+ne pas achever son juron.</p>
+
+<p>Où diable en était-il ? Fût-il jamais un homme
+dans une situation plus stupide ?</p>
+
+<p>Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement
+qui s’éteignit contre son palais. Indécis, il
+haussa les épaules et regarda tour à tour les deux
+femmes d’un air suppliant.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, rien qu’un instant ;
+mais je désirerais parler d’abord à M. Vanderlip, dit
+Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à la fois,
+témoignant la volonté par chacune de ses intonations.</p>
+
+<p>L’homme ne demandait pas mieux et eut un
+regard de reconnaissance. Mais Freda intervint
+aussitôt :</p>
+
+<p>— Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment ; il
+faut qu’il me suive et tout de suite.</p>
+
+<p>Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres ;
+mais elle ne put s’empêcher de sourire en elle-même
+de leur faiblesse, les sentant si peu appropriés
+à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell,
+qui êtes-vous donc pour vous emparer ainsi de
+Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite ?</p>
+
+<p>Les traits de l’homme se détendirent ; et son
+visage s’éclaira d’un sourire. Il n’y avait encore que
+Mrs Eppingwell pour le tirer d’embarras ; cette fois
+Freda avait trouvé à qui parler.</p>
+
+<p>— Je… Je… balbutia Freda dans un instant d’hésitation ;
+mais son esprit féminin de combativité
+reprit le dessus.</p>
+
+<p>— Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille
+question ?</p>
+
+<p>— Je suis Mrs Eppingwell, et…</p>
+
+<p>— Bah ! interrompit sèchement Freda. Vous êtes
+la femme d’un capitaine qui, naturellement, est
+votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que voulez-vous
+faire de cet homme ?</p>
+
+<p>— Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation
+Mrs Mac Fee, avide d’entrer en lice.</p>
+
+<p>Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car
+elle venait de concevoir un nouveau plan de riposte :</p>
+
+<p>— Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des
+droits sur vous, M. Vanderlip, au point qu’il lui paraît
+impossible de m’accorder quelques secondes de
+votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à
+vous. Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite ?</p>
+
+<p>Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit
+sec. Cela venait de mettre fin à une situation embarrassante.</p>
+
+<p>— Mais… bien sûr ! bredouilla Floyd. Naturellement,
+naturellement, ajouta-t-il, devenant plus
+loquace à la perspective de se voir délivré.</p>
+
+<p>La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les
+feux de l’enfer dans ses yeux étincelants. On eût dit
+une dompteuse.</p>
+
+<p>La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire, reprit-il, plus tard ! Demain,
+Mrs Eppingwell. Oui, demain ; c’est ce que je voulais
+dire !</p>
+
+<p>Il se consola en songeant que s’il avait résisté,
+d’autres complications auraient pu survenir. Et
+puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou d’eau,
+près de l’hôpital ? Et l’heure pressait.</p>
+
+<p>Bon Dieu ! Il n’avait jamais rendu pleine justice
+aux charmes de Freda ! N’était-elle pas admirable ?</p>
+
+<p>Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee :</p>
+
+<p>— Je vous serais bien obligée de me rendre mon
+masque.</p>
+
+<p>Sans un mot, la dame le lui rendit.</p>
+
+<p>Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder
+la majesté d’une reine : « Bonsoir mademoiselle
+Moloof », dit-elle avec calme.</p>
+
+<p>Freda lui rendit son salut et put à peine résister
+au désir de se jeter à genoux pour implorer son pardon.
+Au fait, peut-être est-ce un peu trop dire ; il
+n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable
+l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le
+manifester publiquement.</p>
+
+<p>Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle
+venait d’abattre sa proie au milieu de la meute ; et,
+avec la morgue des rois qui traînaient les vaincus
+derrière leur char, elle gagna seule la sortie ; Floyd
+sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre
+mental.</p>
+
+
+<p class="h3">V</p>
+
+<p>Le froid était cinglant.</p>
+
+<p>En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent,
+après une marche d’un quart de mille, à la cabane
+de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine, le visage de
+la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de
+givre ; et la grosse moustache de son compagnon
+s’était transformée en glaçon. Aussi ne parlaient-ils
+plus maintenant qu’avec difficulté.</p>
+
+<p>A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent
+que le mercure était gelé dans l’ampoule
+du thermomètre suspendu à la porte. Un millier de
+chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs
+anciennes infortunes et imploraient la pitié des
+étoiles impassibles.</p>
+
+<p>Pas un souffle n’agitait l’atmosphère ; mais pour
+les pauvres bêtes, il n’existait nulle protection contre
+le froid, aucun coin bien abrité où se glisser prudemment.
+Le gel régnait partout ; elles restaient en plein
+air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la
+fatigue et poussant le long hurlement du loup.</p>
+
+<p>L’homme et la femme demeurèrent un instant
+silencieux. Freda se laissa enlever ses fourrures par
+la servante. En attendant que celle-ci se fût éloignée
+dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea
+le feu, et, la tête penchée au-dessus du poêle, fit
+fondre les glaçons qui alourdissaient sa lèvre supérieure.
+Puis il roula une cigarette et regarda distraitement
+Freda, dont il respirait le parfum. Elle
+jeta un coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure,
+il serait minuit.</p>
+
+<p>Comment le retiendrait-elle ? Lui en voulait-il
+de ce qu’elle venait de faire ? Que pouvait-il bien
+penser ? Quelle contenance prendre à son égard ?
+Oh ! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à
+ce que Stika Charley et Devereaux se fussent
+acquittés de leur mission, devrait-elle pour cela le
+tenir sous la menace de son revolver.</p>
+
+<p>Il y avait bien une autre façon d’y réussir ; à
+cette pensée, elle le méprisa davantage. Appuyant
+la tête sur sa main, elle vit défiler devant elle les
+souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse,
+et elle songea un instant à l’émouvoir… Dieu ! Il
+serait au-dessous de la brute celui qui, à une pareille
+histoire, racontée avec un accent sincère, ne tressaillirait
+pas jusqu’au fond des entrailles ! Mais bah !
+Floyd n’en valait pas la peine et c’eût été bien inutile
+de réveiller des souffrances passées.</p>
+
+<p>Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée,
+elle restait abîmée dans ses pensées, lui se délectait
+à examiner le lobe rose de son oreille, rendue diaphane
+par la lumière de la chandelle placée derrière
+elle.</p>
+
+<p>Remarquant la direction de son regard, elle
+tourna un peu la tête pour se présenter à lui de
+profil.</p>
+
+<p>La beauté de son pur profil était l’une de ses
+meilleures armes. Elle en connaissait depuis longtemps
+le pouvoir magique et ne se faisait pas faute
+de l’exercer à l’occasion.</p>
+
+<p>La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras,
+elle enleva délicatement, du milieu de la flamme
+jaune, la mèche charbonnée. Aucun de ses gestes
+n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses
+soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.</p>
+
+<p>Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit
+à considérer son compagnon d’un air rêveur ; car nul
+homme au monde ne reste insensible à l’attention
+d’une femme jolie.</p>
+
+<p>Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation.
+Si Floyd savourait cette attente, elle ne déplaisait
+pas non plus à Freda. Il ressentait une impression
+de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en
+la contemplant ; et il songeait que là-bas, près du
+trou d’eau, passait une route qu’il arpenterait bientôt
+durant de longues heures glaciales. Il aurait dû,
+pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda
+à cause de la scène qu’elle avait provoquée ; mais,
+chose curieuse, il ne lui en voulait nullement. Pareil
+scandale ne se fût sans doute pas produit sans
+Mrs Mac Fee, cette commère ! A la place du gouverneur,
+il imposerait cette femme, et toutes celles de
+son espèce, de cent onces d’or par trimestre, sans
+oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les
+pilotes du ciel.</p>
+
+<p>A coup sûr, Freda s’était comportée en grande
+dame ; bien mieux, elle avait tenu tête à Mrs Eppingwell.
+Jamais il ne lui aurait cru tant de fermeté.</p>
+
+<p>Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la
+jeune femme, et de préférence ils revenaient à ses
+yeux. Mais il était bien loin de soupçonner le mépris
+qui se dissimulait dans leur profondeur.</p>
+
+<p>Par Jupiter ! Quel beau brin de fille ! Pourquoi
+l’examinait-elle ainsi ? Est-ce que, par hasard, elle
+aussi voulait l’épouser ? Sans aucun doute ; mais
+elle n’était pas la seule.</p>
+
+<p>Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune
+avec cela, plus que Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle
+bien avoir ? Vingt-trois, vingt-quatre, tout
+au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature
+à s’épaissir ; cela se devinait au premier coup d’œil.</p>
+
+<p>Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi
+qui, elle, avait pris quelque embonpoint depuis
+l’époque où elle posait chez les artistes. Bah ! elle
+maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui
+ferait prendre les raquettes pour tasser la neige
+devant les chiens. Ce procédé ne rate jamais son
+effet.</p>
+
+<p>Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le
+ciel paresseux de la Méditerranée. Que deviendrait
+alors son union avec Loraine ? Plus de froid, plus
+de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie
+des jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil,
+les ravages du temps marqueraient leur œuvre.
+Tandis que Freda… Il poussa un vague soupir de
+regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète ;
+puis ses pensées revinrent en Alaska.</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>Les aiguilles de la pendule marquaient minuit
+moins le quart. Il était grand temps pour lui de descendre
+vers le trou d’eau.</p>
+
+<p>— Oh ! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.</p>
+
+<p>Son mouvement de surprise parut si spontané que
+l’autre s’y laissa prendre. Quand un homme s’aperçoit
+qu’une femme, en le regardant d’un air pensif,
+s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un
+sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter
+ses voiles et à prendre le large.</p>
+
+<p>— Je me demandais pourquoi vous désiriez me
+parler, expliqua-t-il, en rapprochant son siège de la
+table.</p>
+
+<p>— Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau
+regard, je ne peux plus me souffrir ici ; je veux
+partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à la
+débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps,
+j’en mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux
+m’en aller tout de suite.</p>
+
+<p>En un geste de supplication muette, elle posa la
+main sur celle de Floyd, qui s’en empara pour la
+retenir prisonnière.</p>
+
+<p>Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête !
+Bah ! Loraine ne se portera pas plus mal de se rafraîchir
+les pieds un peu plus longtemps au trou d’eau.</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce
+et anxieuse.</p>
+
+<p>— Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement,
+tout en trouvant que les événements se précipitaient
+un peu trop.</p>
+
+<p>— Ce serait le bonheur de ma vie, Freda ; vous
+le savez bien, ajouta-t-il en lui pressant davantage
+la main.</p>
+
+<p>Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il
+s’étonner de sa piètre opinion des hommes ?</p>
+
+<p>— Mais… voilà… poursuivit-il, je suis fiancé.
+Sans doute êtes-vous au courant ? La jeune personne
+vient me rejoindre comme je l’en ai priée. Où avais-je
+donc la tête le jour où je me suis engagé ? Mais c’est
+de l’histoire ancienne ; le feu de la jeunesse brûlait
+encore en moi.</p>
+
+<p>— Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe
+où, reprit-elle, affectant d’ignorer l’obstacle qu’il
+venait de dresser devant elle et dont il semblait
+s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je
+connais, et j’en arrive à croire que… que…</p>
+
+<p>— … Que je suis celui qui vous convient le mieux ?</p>
+
+<p>Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné
+un aveu pénible.</p>
+
+<p>De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda
+contre son épaule. Le parfum de la chevelure le grisait ;
+et il s’aperçut que leurs pouls se précipitaient
+en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement
+explicable au point de vue physiologique,
+mais impressionnant quand même au moment précis
+où on en fait la découverte.</p>
+
+<p>Cette impression lui était étrangement délicieuse,
+car toute sa vie il avait caressé plus de manches de
+pelles que de mains de femmes. Aussi, quand Freda
+appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux
+lui frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent,
+se laissa-t-il facilement troubler par la passion
+amoureuse qui brillait dans les yeux de la
+femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses
+promesses ? Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine ?</p>
+
+<p>Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il
+n’aurait eu aucune excuse de se décider maintenant
+à la légère. Il possédait de l’argent à ne savoir qu’en
+faire ! Nulle autre que Freda ne saurait mieux
+embellir sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui
+envieraient une telle épouse. Mais rien ne pressait.
+Il fallait agir avec prudence.</p>
+
+<p>Il demanda à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— N’avez-vous jamais désiré vivre dans un
+palais ?</p>
+
+<p>Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché :</p>
+
+<p>— Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui
+qu’on doit y mener une existence molle et affadissante ;
+on ne doit pas tarder à s’y empâter.</p>
+
+<p>— C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable
+pendant quelque temps ; mais, comme vous, j’estime
+qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle finement. Le
+monde a du bon ; mais il faut savoir varier ses plaisirs.
+Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il
+n’y a rien de meilleur que d’aller se reposer dans
+quelque coin. Le rêve serait une croisière sur un
+yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à
+Paris, un hiver en Amérique du Sud et un été en
+Norvège, quelques mois en
+Angleterre…</p>
+
+<p>— Y rencontre-t-on de la bonne société ?</p>
+
+<p>— Certes oui, et de la meilleure ! Puis on lève
+l’ancre. On va retrouver les chiens et les traîneaux
+du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le changement,
+je vous dis. Un solide gaillard comme vous,
+plein d’allant et de vitalité, ne pourrait pas supporter
+un an une vie somptueuse et désœuvrée. C’est
+bon pour des efféminés ; mais vous n’êtes pas fait
+pour ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement
+viril !</p>
+
+<p>— Vous croyez ?</p>
+
+<p>— Est-il besoin d’y réfléchir ? Cela se voit tout de
+suite, parbleu ! N’avez-vous jamais remarqué comme
+il vous est facile d’éveiller l’intérêt des femmes ?</p>
+
+<p>L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant
+ainsi fut tout simplement admirable.</p>
+
+<p>— D’où vous vient cette facilité ? reprit-elle. De
+ce que vous êtes mâle. Vous faites vibrer les cordes
+les plus sensibles du cœur de la femme. Elle sent en
+vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et
+plein de bravoure. Un homme, quoi !</p>
+
+<p>Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie.
+Elle avait donné trente minutes de marge à Sitka
+Charley ; peu importait maintenant l’heure à laquelle
+arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.</p>
+
+<p>Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait
+sa jovialité naturelle ; et, retirant doucement sa
+main elle se leva et appela sa femme de chambre.</p>
+
+<p>— Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka ;
+ses moufles sont sur le bord de la fenêtre, près du
+poêle.</p>
+
+<p>L’homme n’y comprenait rien.</p>
+
+<p>— Pourrais-je assez vous remercier de votre
+amabilité, mon cher Floyd ! Je savais que vous ne
+disposiez que de très peu de temps ; vous ne me
+l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre
+part. Mais il faut maintenant que j’aille dormir.
+Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez soin de
+tourner à gauche ; vous arriverez plus vite au trou
+d’eau.</p>
+
+<p>A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant
+soudain joué, se répandit en imprécations violentes.</p>
+
+<p>Alice n’aimait pas à entendre jurer ; aussi déposa-t-elle
+la parka sur le sol et les moufles par dessus.
+Alors Floyd s’élança vers Freda qui, voulant se
+réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la
+parka. Il la releva en lui saisissant rudement le
+poignet. Elle ne fit qu’en rire. Les hommes ne
+l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle
+pas enduré de leur part les pires cruautés, et ne
+continuait-elle pas à les supporter ?</p>
+
+<p>— Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite,
+dit-elle en regardant sa main prisonnière, je me
+décide à ne point me retirer encore. Asseyez-vous
+tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule.
+Vous avez des questions à me poser ?</p>
+
+<p>— Oui, ma belle dame ; et des comptes à régler.
+(Il ne la lâchait pas.) — Que savez-vous au sujet
+du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire par… Mais
+non… une seule question à la fois.</p>
+
+<p>— Oh ! pas grand’chose. Sitka Charley y avait
+rendez-vous avec une personne de votre connaissance,
+je crois. Ne désirant nullement la présence
+d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui
+prêter son gracieux concours. Voilà tout ! Ils sont
+maintenant partis ; et depuis une bonne demi-heure.</p>
+
+<p>— Où ? En descendant le fleuve ? Et sans moi ?
+Et un Indien, encore ?</p>
+
+<p>— Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des
+goûts, surtout ceux des femmes.</p>
+
+<p>— Que me revient-il de cette affaire ? J’y perds,
+sans compensation, quatre mille dollars de chiens
+et un joli brin de femme… Pourtant, ajouta-t-il
+comme s’il se ravisait, pourtant la compensation,
+j’y songe, c’est vous, vous ma belle ; et tout de
+même ce n’est pas cher pour le prix.</p>
+
+<p>Freda haussa les épaules.</p>
+
+<p>Il continua d’une voix mordante :</p>
+
+<p>— Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer.
+Je vais emprunter une couple d’attelages, et
+nous filons d’ici deux heures.</p>
+
+<p>— Je le regrette infiniment ; mais il est temps
+que j’aille me reposer.</p>
+
+<p>— Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi,
+allez de ce pas faire vos malles. Que vous ayez envie
+de dormir ou non, peu m’importe ! Dès que mes
+chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau.
+Ça, je vous le jure. Vous avez sans doute voulu
+vous payer ma tête ; mais je vous prends au mot,
+moi. Entendez-vous ?</p>
+
+<p>Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant
+un sourire naissait sur les lèvres de Freda, qui
+prêtait l’oreille aux bruits du dehors.</p>
+
+<p>Un tintement de clochettes se fit entendre. Une
+voix masculine cria : « Ho ! » Un traîneau s’arrêtait
+devant la porte de la cabane. Freda ne douta plus
+que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.</p>
+
+<p>— Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me
+coucher ? dit-elle.</p>
+
+<p>Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée
+de fourrures usées par le voyage, apparut,
+plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la silhouette
+hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur
+l’horizon embrasé par l’aurore boréale.</p>
+
+<p>Elle demeura un instant immobile, ayant retiré
+le masque qui la protégeait centre le froid. Ses yeux
+clignotaient à cause de la lueur blanchâtre de la
+chandelle.</p>
+
+<p>Vanderlip s’avança d’un pas incertain.</p>
+
+<p>— Floyd ! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant
+vers lui, malgré sa fatigue évidente.</p>
+
+<p>Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras
+et la couvrir de baisers ? Quelle jolie brassée de
+fourrures venait s’abattre contre lui !</p>
+
+<p>— Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé
+Devereaux à notre rencontre avec des chiens frais !
+Sans cela nous n’aurions pu arriver avant demain.</p>
+
+<p>L’homme regarda Freda avec inquiétude ; et la
+lumière se fit dans son esprit.</p>
+
+<p>— Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre
+reconnaissance ? demanda Freda doucement railleuse.</p>
+
+<p>— Oh je comprends. Vous perdiez patience,
+n’est-ce pas, cher ami ? dit Flossie en se serrant plus
+étroitement contre lui.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir
+déclara-t-il sans la moindre vergogne. Et sur-le-champ
+il la souleva dans ses bras et la porta
+dehors vers les traîneaux.</p>
+
+
+<p class="h3">VI</p>
+
+<p>Cette même nuit, une aventure inexplicable
+arriva au Révérend Père James Brown.</p>
+
+<p>Ce missionnaire vivait parmi les indigènes, à
+plusieurs milles en aval du Yukon, et s’évertuait à
+leur faire suivre les pistes conduisant tout droit au
+Paradis des blancs.</p>
+
+<p>Il fut tiré de ses rêves par un Indien d’allure
+bizarre, qui, lui ayant confié non seulement l’âme,
+mais aussi le corps d’une femme, s’éclipsa en prenant
+les jambes à son cou.</p>
+
+<p>Cette pécheresse, d’une beauté massive, se trémoussait
+de fureur, et de ses lèvres s’échappaient
+les mots les plus abominables.</p>
+
+<p>Le digne homme en fut outré.</p>
+
+<p>Lorsque la dame commença à se calmer, la situation
+ne parut pas meilleure à notre Révérend. Songez
+donc ! Il conservait encore un regain de jeunesse ;
+et la présence de la belle aurait pu — pour le
+moins aux yeux de ses ouailles — provoquer un
+beau scandale si elle ne s’était décidée, aux premières
+lueurs grises de l’aube, à filer à pied vers
+Dawson.</p>
+
+<p>Tout cela s’était passé sans éclat. L’événement
+le plus sensationnel ne se produisit que bien plus
+tard à Dawson.</p>
+
+<p>L’été venait de finir.</p>
+
+<p>Ce jour-là, la population de Windsor se pressait
+sur la berge du Yukon pour assister aux courses
+nautiques. L’attention générale était attirée aussi
+bien par les allées et venues d’une certaine dame,
+superbe comme une reine à la parade, que par les
+savantes évolutions de Sitka Charley, qui, à coups de
+pagaies rapides comme l’éclair, avait réussi à faire
+passer sa pirogue en tête.</p>
+
+<p>A la même heure, Mrs Eppingwell, dont l’expérience
+s’était fort enrichie, rencontra Freda aux
+courses. Elle ne l’avait plus revue depuis la nuit
+du bal.</p>
+
+<p>Sans hésiter, elle s’approcha de la danseuse et lui
+tendit la main, « oui, en public, sans le moindre
+égard pour la dignité de la paroisse ; remarquez
+bien, en public », dit ensuite Mrs Mac Fee.</p>
+
+<p>Tout d’abord, comme rapportent les témoins
+oculaires, la jeune Grecque fit un pas en arrière.
+Quelques paroles furent échangées entre les deux
+femmes ; puis Freda, l’orgueilleuse Freda, se mit à
+pleurer sur l’épaule de la femme du capitaine.</p>
+
+<p>Les gens de Dawson ignorèrent toujours le mobile
+auquel obéit Mrs Eppingwell, la raison de ce geste
+fait devant tout le monde comme un comble d’imprudence.
+Voilà ce dont on ne revenait pas et dont
+on n’est jamais revenu, du reste.</p>
+
+<p>Il serait injuste d’oublier Mrs Mac Fee.</p>
+
+<p>La digne dame retint une cabine sur le premier
+vapeur en partance et emporta avec elle une philosophie
+élaborée au cours de longues veillées silencieuses.
+Pour elle, la Terre du Nord est dépravée
+parce qu’il y fait un froid extrême. En effet, comment
+entretenir dans une glacière la crainte de
+l’Enfer !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">L’ABNÉGATION DES FEMMES</h2>
+
+
+<p>Une tête, semblable à celle d’un loup, aux poils
+raidis par le givre et aux yeux avisés, se glissa entre
+les rideaux de la tente.</p>
+
+<p>— Allez, couchez, Siwash ! Couchez, fils de Satan,
+protestèrent en chœur les occupants.</p>
+
+<p>Bettles assena un coup sec d’une assiette d’étain
+au chien qui disparut d’un trait. Louis Savoy rattacha
+la portière, retourna du pied une poêle à
+frire et en assujettit le bas de la toile, puis alla se
+réchauffer les mains.</p>
+
+<p>L’air était vif, au dehors. Quarante-huit heures
+auparavant, le thermomètre à esprit de vin avait
+éclaté à la température de soixante-huit degrés au-dessous
+de zéro, et, depuis ce temps, le gel n’avait
+fait que s’accentuer. On ne pouvait prévoir quand
+cette situation prendrait fin.</p>
+
+<p>A moins d’y être forcé par la volonté des dieux,
+c’est une mauvaise affaire que de s’aventurer loin
+du poêle en pareilles circonstances, ou d’augmenter
+le volume de l’air froid qu’on est forcé de respirer.
+Des hommes parfois commettent cette imprudence,
+et souvent ils se glacent les poumons. On les voit
+bientôt atteints d’une toux sèche et intermittente
+qui s’irrite surtout quand on fait frire du lard. Par
+la suite, à une époque indéterminée du printemps
+ou de l’été, on dégèle la boue pour y creuser un
+trou ; le cadavre d’un homme y est déposé, recouvert
+de mousse et abandonné avec la certitude qu’il
+se lèvera au Jugement Dernier, parfaitement intact
+et conservé par le froid.</p>
+
+<p>Aux gens de peu de foi, sceptiques quant à la
+croyance de la réincarnation en ce jour fatidique,
+on ne peut conseiller, pour y mourir, aucun pays
+mieux approprié que le Klondike, ce qui ne signifie
+pas que ce coin du monde soit fort confortable !</p>
+
+<p>Si la température du dehors était très basse, la
+chaleur dans la tente n’avait, de son côté, rien d’excessif.</p>
+
+<p>Le seul objet auquel on eût pu décerner l’épithète
+de mobilier était le poêle, et les hommes manifestaient
+nettement leur prédilection pour son voisinage.</p>
+
+<p>Au milieu de la tente s’étalait, à même la neige,
+une couche de branchages de sapins, recouverte des
+fourrures de couchage. Partout ailleurs, le sol piétiné
+était jonché d’ustensiles de cuisine et des différents
+objets qui encombrent un campement sous
+le cercle arctique.</p>
+
+<p>Le feu ronflait dans le poêle tout rouge, mais à
+trois pieds à peine un bloc de glace se montrait avec
+des arêtes aussi vives et une surface aussi dépolie
+que lorsqu’on l’avait extrait du fond du Creek.</p>
+
+<p>La pression du froid extérieur forçait l’air chaud
+à s’élever.</p>
+
+<p>Juste au-dessus du poêle, à l’endroit où le tuyau
+traversait la toile, on pouvait remarquer un petit
+cercle desséché par la chaleur ; puis ce cercle s’élargissait,
+humide et suintant ; enfin, le reste de la
+tente, pavillon et côtés, était recouvert d’un demi-pouce
+de cristaux de givre, secs et blancs.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! oh !</p>
+
+<p>Un jeune homme, barbu, blême et fatigué qui
+dormait dans ses fourrures, poussa un gémissement,
+attestant ainsi que le sommeil n’avait pas complètement
+endormi sa souffrance. Son corps, à demi sorti
+des couvertures, trembla et se secoua convulsivement,
+comme s’il avait cherché à fuir un lit d’orties.</p>
+
+<p>— Retournez-le ! ordonna Bettles. Il a des
+crampes !</p>
+
+<p>Là-dessus, d’un élan sans douceur, il fut saisi,
+retourné, massé, agité par une demi-douzaine de camarades
+pleins de bonne volonté.</p>
+
+<p>— Au diable la piste ! grogna-t-il d’une voix
+étouffée, en rejetant les couvertures et en s’asseyant.
+J’ai trimé pendant trois saisons, je me suis
+endurci par tous les moyens, et c’est pour venir
+échouer en pèlerin dans ce pays abandonné de Dieu,
+et m’apercevoir que je ne suis qu’un Athénien efféminé,
+dénué des qualités les plus élémentaires d’un
+homme.</p>
+
+<p>Il se traîna jusqu’au poêle, courbé en deux, et
+roula une cigarette.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne me plains pas. Je peux très bien
+avaler ma purge ! Très bien ! Mais j’ai honte de
+moi-même, et je l’avoue. Me voilà, pour une randonnée
+de trente malheureux milles, aussi brisé, ankylosé
+et malade qu’un dégénéré, buveur de thé rose,
+après une promenade de cinq milles sur un sentier
+de campagne. Pouah ! j’en ai des nausées ! Vous avez
+une allumette ?</p>
+
+<p>Bettles lui passa le brin de bois demandé en lui
+disant, d’un ton protecteur :</p>
+
+<p>— Te fais pas trop de bile, petit. Gardes-en un
+peu pour le dégel. Tu es légèrement démoli ? Ah !
+je me vois encore, la première fois que j’ai pris la
+piste ! Tu es ankylosé ? J’ai connu des moments où
+il m’aurait fallu dix minutes pour me relever après
+avoir bu à un trou d’eau, toutes mes articulations
+craquantes et douloureuses à en crever. Tu as des
+crampes ? Elles me tordaient d’une telle façon que
+les camarades du camp auraient mis une demi-journée
+pour me dégourdir les membres.</p>
+
+<p>« Tu ne vas pas mal pour un jeunet, et tu as la
+mentalité qu’il faut. D’ici un an, tu nous useras
+les pattes le long de la piste, à nous les vieux de la
+vieille, comme tu voudras. Et tu peux encore te
+vanter de n’avoir pas, dans ton anatomie, le filon
+de graisse qui a envoyé au sein d’Abraham pas mal
+de solides gaillards avant leur temps.</p>
+
+<p>— Le <i>filon de graisse</i> ?</p>
+
+<p>— Oui, cela vient avec l’embonpoint. Les plus
+gros ne sont pas les meilleurs pour suivre la piste.</p>
+
+<p>— Je ne l’avais jamais entendu dire.</p>
+
+<p>— Pas possible ? C’est pourtant un fait que tout
+le monde peut constater ; et il n’y a pas à en démordre.
+Un homme gros peut avoir le dessus lorsqu’il
+s’agit d’un violent effort momentané, mais, pour
+tenir le coup qui dure, la graisse ne vaut rien. Endurance
+et embonpoint ne marchent guère ensemble.
+Compte sur les petits hommes nerveux pour s’attacher
+à ce qu’ils entreprennent, comme un chien
+maigre après un os. Du diable, si les gros en sont
+capables !</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! interrompit Louis Savoy, c’est pas
+de la blague, ça ! Je connais un gars aussi épais qu’un
+buffle. Avec lui, à la ruée de <span lang="en" xml:lang="en">Sulphur Creek</span>, trottait
+un nommé Lon Mac Fane. Vous connaissez ce Lon
+Mac Fane, ce petit Irlandais à la tignasse rousse,
+qui rit toujours ? Ils marchent et marchent tout un
+jour et toute une nuit. Le gros père devient très
+fatigué et se couche à chaque instant dans la neige.
+Alors, le petit cogne sur le gros pour le faire relever
+et le gros pleure comme un gosse. Et le petit cogne
+et cogne — et longtemps pendant le trajet — cogne
+sur le gros jusqu’à ce qu’ils arrivent dans ma cabane.
+Il n’a pu se tirer de mes couvertures avant trois
+jours. Jamais je n’ai vu pareille femelle ! Non,
+jamais ! Ah ! il l’avait, lui, ce que vous appelez le
+filon de graisse !</p>
+
+<p>— Qu’est donc devenu le fameux Axel Gunderson ?
+demanda Prince.</p>
+
+<p>Le grand Scandinave, avec son odyssée obscurcie
+d’événements tragiques, avait laissé une profonde
+impression sur l’esprit de l’ingénieur des
+mines.</p>
+
+<p>— Il est enterré quelque part, là-bas… Et, de la
+main, il balaya vaguement la direction de l’Est
+mystérieux.</p>
+
+<p>— C’est le plus gros type qui se soit jamais aventuré
+vers l’Eau Salée, ou acharné sur la piste d’un
+élan, ajouta Bettles, mais il constitue l’exception
+qui confirme la règle. Voyez sa femme, Unga, elle
+pèse au plus cent dix livres, pas une once de superflu.
+Elle l’aurait vaincu en endurance, rattrapé,
+voire même dépassé, le cas échéant. Elle eût remué
+ciel et terre pour arriver à ses fins.</p>
+
+<p>— Mais elle l’aimait, objecta l’ingénieur.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela. C’est…</p>
+
+<p>— Écoutez, frères, — interrompit Sitka Charley
+de la place qu’il occupait sur la boîte aux provisions.
+Vous avez parlé du filon de graisse qui empâte
+les muscles des hommes gros, de l’abnégation
+et de l’amour des femmes, et vous avez bien parlé ;
+mais je songe à des choses qui se passaient lorsque
+la contrée était jeune et que les feux des hommes
+étaient aussi éloignés les uns des autres que des
+étoiles. C’est alors que j’ai eu affaire à un gros, à
+un filon de graisse, et à une femme. Bien qu’elle
+fût petite, son cœur était bien plus grand que celui
+de l’homme. Et elle avait du cran.</p>
+
+<p>Nous suivions une rude piste le long de l’Eau
+Salée ; le froid était rigoureux, la neige épaisse et
+la faim dévorante. Et la femme aimait d’un amour
+puissant — on ne peut mieux dire.</p>
+
+<p>Frères, le sang rouge des Siwash coule dans mes
+veines, mais mon cœur bat pour les blancs. Aux
+péchés de mes aïeux, je dois l’un ; aux vertus de
+mes amis, je suis redevable de l’autre. Une grande
+vérité m’est apparue, lorsque j’étais enfant. J’ai
+appris que la terre appartenait à vous et à votre
+race ; que les Siwash ne pouvaient rivaliser avec
+vous et que, comme le caribou et l’ours, ils étaient
+destinés à mourir dans le froid. Alors, je me suis
+approché de la chaleur, assis parmi vous, près de vos
+feux, et voyez, je suis devenu des vôtres.</p>
+
+<p>J’ai beaucoup vu, en mon temps. J’ai appris des
+choses étranges ; sur les grandes pistes, j’ai trimé
+avec des gens de bien des races. C’est pourquoi je
+sais peser les actes, juger mes semblables et réfléchir.</p>
+
+<p>Je vais vous parler sévèrement tout à l’heure d’un
+homme de votre clan, je sais que vous ne le prendrez
+pas en mauvaise part ; et si je loue quelqu’un
+de mes aïeux, je suis certain que vous ne me ferez
+pas ce reproche :</p>
+
+<p>« Sitka Charley est un Siwash ; son regard est
+faux et il y a peu d’honneur dans sa parole. » Est-ce
+vrai ?</p>
+
+<p>Le cercle des auditeurs grogna en signe d’assentiment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sitka Charley, l’Indien Siwash, poursuivit :</p>
+
+<p>La femme dont je vais vous parler s’appelait
+Passuk. Je l’avais achetée honnêtement à ses parents
+qui étaient de la côte, et leur totem Chilcat
+se dressait à l’extrémité d’un bras de mer.</p>
+
+<p>Mon cœur n’allait pas vers elle, et je ne me souciais
+nullement de ses regards. D’ailleurs, elle levait
+rarement les yeux ; elle était timide et farouche,
+comme les filles jetées brusquement dans les bras
+d’un inconnu.</p>
+
+<p>Comme je viens de le dire, il n’y avait dans mon
+cœur aucune place où elle pût se glisser, mais je
+projetais un grand voyage, j’avais besoin de quelqu’un
+pour nourrir mes chiens et pour manier la
+pagaie avec moi pendant les longs jours sur le
+fleuve.</p>
+
+<p>Une seule couverture pouvait nous protéger tous
+deux, et je choisis Passuk.</p>
+
+<p>Ne vous ai-je pas dit que j’étais au service du
+gouvernement ? Sinon, il est bon que vous le
+sachiez.</p>
+
+<p>On m’embarqua sur un bateau de guerre, avec
+mes traîneaux, mes chiens et des provisions de
+conserves, et Passuk m’accompagna.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeâmes vers le Nord, vers les glaces
+qui constituent, l’hiver, le rivage de la mer de
+Behring, et là on nous débarqua, moi, Passuk et
+les chiens.</p>
+
+<p>Je reçus de l’argent du gouvernement, des cartes
+d’un pays inconnu des hommes et des dépêches.
+Celles-ci étaient scellées, protégées soigneusement
+contre les intempéries, et j’avais ordre de les délivrer
+aux baleiniers de l’Arctique, pris dans les glaces
+à l’embouchure du grand Mackenzie. Jamais on ne
+vit plus grande rivière, excepté notre Yukon, la
+mère de toutes les rivières.</p>
+
+<p>Mais tout ceci importe peu, car mon récit ne
+traite ni des baleiniers, ni de mon hivernage près
+du Mackenzie.</p>
+
+<p>Plus tard, au printemps, lorsque les jours devinrent
+plus longs et la neige praticable, nous regagnâmes
+le Sud, Passuk et moi, vers la contrée du Yukon.</p>
+
+<p>Ce fut un pénible voyage, mais le soleil guidait
+nos pas.</p>
+
+<p>C’était alors une contrée déserte, et nous remontâmes
+le courant à la perche et à la pagaie jusqu’à
+<span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>.</p>
+
+<p>Il faisait bon revoir des visages blancs et nous
+nous arrêtâmes sur la rive.</p>
+
+<p>Dans cet hiver cruel, l’obscurité et le froid tombèrent
+sur nous et, avec eux, la famine. L’agent de
+la Compagnie allouait à chaque homme quarante
+livres de farine et vingt de lard. Les haricots manquaient.</p>
+
+<p>Les chiens hurlaient sans cesse ; il y avait des
+ventres creux et des visages émaciés. Les hommes
+forts devenaient faibles, et les faibles succombaient.
+Les cas de scorbut étaient fréquents.</p>
+
+<p>Un soir, nous étions réunis dans le magasin ; la
+vue des rayons dégarnis nous faisait sentir davantage
+le vide de notre estomac. Nous parlions bas,
+à la lueur du feu, car les bougies avaient été mises
+de côté pour ceux en qui le printemps trouverait
+encore un souffle de vie.</p>
+
+<p>On discuta, et il fut décidé qu’un homme partirait
+jusqu’à l’Eau Salée, afin de faire connaître au
+monde notre misère. Là-dessus tous les yeux se
+tournèrent vers moi, car on me considérait comme
+un hardi voyageur.</p>
+
+<p>— Il y a sept cent milles, dis-je, d’ici à la Mission
+Haines, sur le bord de la mer, et pas un pouce de
+ce trajet qui puisse s’effectuer autrement que sur
+les raquettes. Donnez-moi la fleur de vos chiens, le
+meilleur de vos provisions et j’irai. Et Passuk viendra
+avec moi.</p>
+
+<p>Ils acceptèrent.</p>
+
+<p>Alors se leva l’un d’entre eux, le grand Jeff, un
+Yankee solidement charpenté et bien musclé. Son
+discours fut à l’avenant. Lui aussi, disait-il, était un
+grand voyageur né pour les raquettes et nourri
+au lait de buffle. Il m’accompagnerait pour passer
+la consigne à la Mission, au cas où je succomberais
+en route.</p>
+
+<p>J’étais jeune et ne connaissais pas les Yankees.
+Comment aurais-je su que ses paroles vantardes
+trahissaient le filon de graisse, ou que les Yankees
+capables de grandes choses ne parlaient pas tant ?</p>
+
+<p>Donc, nous prîmes les plus vigoureux des chiens,
+le meilleur des provisions, et partîmes sur la piste
+tous trois, Passuk, le grand Jeff et moi.</p>
+
+<p>Vous qui m’entendez, vous avez frayé la neige
+vierge, peiné à la perche de direction, et vous savez
+ce que signifient les amas de glaçons ; aussi, je
+n’insisterai pas sur les difficultés du voyage. Sachez
+seulement que, certains jours, nous faisions
+nos dix milles, d’autres, trente milles, mais le plus
+souvent dix.</p>
+
+<p>Les aliments « de choix » que nous avions préférés
+n’étaient pas fameux, et nous dûmes nous rationner
+dès le départ. De même, la crème des chiens
+ne valait pas cher, et nous avions peiné à les faire
+tenir sur leurs pattes.</p>
+
+<p>Arrivés au Fleuve Blanc<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, nos trois traîneaux
+furent réduits à deux, et nous n’avions couvert que
+deux cents milles. Mais nous ne laissions rien perdre.
+Les chiens qui mouraient dans les traits passaient
+dans l’estomac des survivants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">White River</i>.</p>
+</div>
+<p>Nous atteignîmes Pelly sans avoir entendu un seul
+bonjour ni aperçu la moindre fumée.</p>
+
+<p>J’avais espéré y trouver des vivres et y laisser le
+grand Jeff qui, déjà fatigué de la piste, ne cessait
+de geindre.</p>
+
+<p>Mais le facteur avait les poumons attaqués, les
+yeux brillants de fièvre, et sa cache était presque
+vide. Il nous fit voir que celle du missionnaire ne
+contenait rien non plus, et nous montra la tombe de
+celui-ci, sur laquelle s’amoncelaient des quartiers
+de roc pour protéger son cadavre contre les chiens.</p>
+
+<p>Nous aperçûmes un groupe d’Indiens, mais,
+parmi eux, ni enfants, ni vieillards, et il était évident
+que peu de ceux qui restaient reverraient le
+printemps.</p>
+
+<p>Nous poursuivîmes donc notre marche, le ventre
+vide et le cœur gros, avec quelque cinq cents milles
+de neige et de silence entre nous et la Mission
+Haines, au bord de la mer.</p>
+
+<p>C’était l’époque des longues nuits, et à peine, si
+à midi le soleil parvenait à éclairer l’horizon vers
+le Sud. Mais les amas de glaçons étaient plus petits
+et la marche plus aisée.</p>
+
+<p>Je pressais les chiens et je m’arrêtais tard, dans
+la nuit, pour reprendre la piste à la première heure,
+le lendemain.</p>
+
+<p>Comme je l’avais dit à <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>, chaque pouce
+de terrain devait être parcouru sur des raquettes,
+et celles-ci produisaient sur nos pieds de larges
+plaies qui se fendillaient et se desséchaient, mais
+se refusaient à guérir. De jour en jour, elles devenaient
+plus douloureuses, si bien que le matin,
+quand nous nous chaussions, le grand Jeff pleurait
+comme un gosse.</p>
+
+<p>Je l’avais mis devant le traîneau le plus léger
+pour frayer la piste, mais il se débarrassait de ses
+raquettes pour être plus à l’aise.</p>
+
+<p>Naturellement, la neige n’étant pas tassée, ses
+mocassins laissaient de grands trous où les chiens
+s’enfonçaient, ce qui empirait leur état, car leurs
+os étaient prêts à percer la peau.</p>
+
+<p>Je lui fis entendre de dures paroles et il me jura
+de ne plus recommencer, mais il manqua à sa promesse.
+Alors, je le battis avec le fouet des chiens, et
+après cela ils ne s’enfoncèrent plus.</p>
+
+<p>C’était un enfant ; de plus, il souffrait, et il avait
+le filon de graisse.</p>
+
+<p>Mais que faisait Passuk, pendant tout ce temps ?</p>
+
+<p>Tandis que l’homme gémissait, étendu près du
+feu, elle cuisinait ; au matin, elle m’aidait à atteler
+les chiens, le soir à les dételer, et elle les assistait
+dans leur travail, leur facilitait la marche en aplanissant
+la neige de ses raquettes.</p>
+
+<p>Passuk — comment m’expliquerai-je ? J’avais
+admis une fois pour toutes qu’elle fît tout cela, et
+je n’y prêtais plus d’attention, tellement j’avais
+l’esprit préoccupé par d’autres questions. En outre,
+j’étais jeune et connaissais peu la Femme.</p>
+
+<p>En faisant un retour sur le passé, aujourd’hui
+seulement je finis par comprendre.</p>
+
+<p>Notre compagnon n’était plus bon à rien.</p>
+
+<p>Malgré l’épuisement des chiens, il se faisait traîner
+par eux, à la dérobée, quand il restait en arrière.</p>
+
+<p>Passuk dit qu’elle s’occuperait de l’unique traîneau
+et il ne resta plus rien à faire pour l’homme.</p>
+
+<p>Au matin, je lui tendais sa portion équitable de
+nourriture, et je l’envoyais seul sur la piste. Alors,
+la femme et moi levions le camp, chargions les traîneaux
+et harnachions les chiens.</p>
+
+<p>Vers midi, au déclin du soleil, nous rattrapions
+le grand Jeff dont les larmes étaient gelées sur ses
+joues, et nous le dépassions.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, nous installions notre campement ;
+nous mettions à part sa ration de vivres,
+étalions ses fourrures de couchage et allumions un
+grand brasier, afin qu’il pût nous retrouver.</p>
+
+<p>Plusieurs heures après, il arrivait en boitant,
+mangeait en pleurant et en gémissant, puis s’endormait.</p>
+
+<p>Il n’était pas malade, cet homme, mais simplement
+meurtri et fatigué par la piste et affaibli par
+la faim. Cependant, Passuk et moi étions aussi mal
+en point ; nous faisions tout le travail, et lui rien ;
+mais il avait le filon de graisse, dont a parlé notre
+frère Bettles. Au reste, nous ne manquions jamais
+de lui donner sa ration.</p>
+
+<p>Un jour, nous rencontrâmes deux ombres, errant
+dans le Silence : un homme et un jeune garçon,
+des blancs. La glace ayant cédé sur le Lac Lebarge,
+avait englouti la plus grande partie de leur équipement.</p>
+
+<p>Chacun d’eux portait une couverture jetée sur
+les épaules. A la nuit, ils allumaient un feu et se
+tenaient courbés dessus jusqu’au matin.</p>
+
+<p>Ils ne possédaient qu’un peu de farine. Ils la délayaient
+dans de l’eau chaude et buvaient ce mélange.
+L’homme me montra huit tasses de farine,
+toute leur richesse. Et Pelly, où la famine régnait,
+était encore à deux cents milles de là !</p>
+
+<p>Ils nous dirent aussi qu’un Indien marchait à
+quelque distance derrière eux ; qu’ils avaient partagé
+loyalement avec lui, mais qu’il n’avait pu les
+suivre. Je ne crus pas leur histoire de partage loyal,
+sinon l’Indien aurait pu tenir le pas. Mais je ne
+pouvais leur donner aucune nourriture.</p>
+
+<p>Ils essayèrent de me voler un chien — le plus
+gros, pourtant très maigre — mais je leur mis mon
+revolver sous le nez et leur dis : Filez !</p>
+
+<p>Et ils partirent vers Pelly, en chancelant comme
+des hommes ivres à travers le Silence.</p>
+
+<p>Il ne me restait que trois chiens et un seul traîneau
+et les bêtes n’avaient plus que la peau et
+les os.</p>
+
+<p>Lorsque le bois est rare, le feu ne brûle que faiblement
+et la hutte se refroidit.</p>
+
+<p>Il en était de même pour nous.</p>
+
+<p>Quand on est mal nourri, le froid mord dur, et
+nos visages étaient noirs et gelés, au point que nos
+propres mères ne nous eussent pas reconnus. Nous
+avions les pieds cruellement meurtris.</p>
+
+<p>Au matin, quand j’attaquais la piste, la sueur
+m’inondait de l’effort que je faisais pour ne pas
+crier de douleur en commençant à marcher avec les
+raquettes.</p>
+
+<p>Passuk ne desserrait pas les dents, mais piétinait
+en avant pour tasser la neige.</p>
+
+<p>L’homme hurlait.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">Thirty-Mile</span> coulait rapide, et le courant rongeait
+la glace par dessous ; on y voyait en quantités
+des trous d’air et des fissures, et pas mal d’eau libre.</p>
+
+<p>Un jour, nous rejoignîmes l’homme, en train de
+se reposer, car il était parti en avant le matin,
+comme de coutume. Mais, entre lui et nous, il y
+avait un espace d’eau, dont il avait fait le tour en
+suivant la glace du bord, trop étroite pour permettre
+à un traîneau de passer.</p>
+
+<p>A la fin, nous trouvâmes une passerelle de glace.</p>
+
+<p>Passuk ne pesait pas lourd ; elle marcha la première,
+tenant horizontalement un long bâton pour
+le cas où la glace aurait cédé. Elle parvint à traverser,
+sur ses larges raquettes. Alors, elle appela
+les chiens. Comme ceux-ci n’avaient ni bâton, ni
+raquettes, la glace se brisa sous eux et ils furent
+happés par l’eau.</p>
+
+<p>Je me cramponnais à l’arrière du traîneau. A la
+fin, les traits se rompirent et les bêtes disparurent
+sous la glace.</p>
+
+<p>Ils n’avaient pas beaucoup de viande sous la
+peau, mais je comptais sur eux pour nous fournir
+de quoi manger pendant une semaine, et voilà
+qu’ils étaient partis !</p>
+
+<p>Le lendemain, je partageai en trois les maigres
+provisions qui nous restaient, et j’informai le grand
+Jeff qu’il avait le choix de nous suivre ou de nous
+lâcher, car il importait, avant tout, d’accélérer notre
+allure.</p>
+
+<p>Il éleva la voix, pleurnicha sur ses pieds meurtris,
+sur ses malheurs, et proféra des paroles blessantes
+contre la camaraderie.</p>
+
+<p>Nos pieds aussi étaient meurtris, plus que les
+siens, peut-être, car nous avions peiné avec l’attelage
+et tous les soucis de la route nous encombraient.</p>
+
+<p>Le grand Jeff nous jura qu’il mourrait plutôt
+que de reprendre la piste ; alors Passuk ramassa
+une couverture de peaux, moi une casserole et une
+hache, et nous nous préparâmes à partir.</p>
+
+<p>Mais elle jeta les yeux sur la portion de l’homme
+et dit : « Ce serait un crime de gaspiller de la bonne
+nourriture pour cet avorton. Mieux vaut qu’il meure. »</p>
+
+<p>Je secouai la tête et répondis : « Non ! on n’abandonne
+pas ainsi un camarade ! »</p>
+
+<p>Elle me parla ensuite des hommes de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span> ;
+elle me dit qu’ils étaient nombreux et bons, et me
+rappela qu’ils comptaient sur moi pour avoir à
+manger au printemps.</p>
+
+<p>Comme je continuais de répondre négativement,
+Passuk arracha mon revolver de ma ceinture, d’un
+geste rapide, et, selon l’expression de notre ami
+Bettles, elle envoya le grand Jeff au sein d’Abraham
+avant son temps.</p>
+
+<p>Je réprimandai Passuk pour son acte, mais elle
+ne témoigna ni regret ni tristesse et, au fond de
+mon cœur, je lui donnai raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sitka Charley s’arrêta de parler pour jeter quelques
+morceaux de glace dans la batée sur le poêle.</p>
+
+<p>Les hommes se turent et un frisson courut le
+long de leur échine quand ils entendirent les cris
+plaintifs des chiens qui hurlaient leur misère dans
+la bise glaciale.</p>
+
+<p>— Chaque jour, Passuk et moi découvrions, dans
+la neige, l’endroit foulé où avaient dormi les deux
+ombres, et nous souhaitions ardemment les retrouver
+avant notre arrivée à l’Eau Salée.</p>
+
+<p>Peu après, nous croisâmes l’Indien qui marchait
+comme un autre fantôme, le cou tendu dans la
+direction de Pelly.</p>
+
+<p>Il nous confia qu’ils n’avaient pas loyalement
+partagé leurs vivres, l’homme et le jeune garçon,
+et, depuis trois jours, il manquait de farine.</p>
+
+<p>Tous les soirs, il faisait bouillir des lambeaux de
+ses mocassins dans une tasse, puis les mangeait. Le
+cuir allait aussi lui faire défaut.</p>
+
+<p>C’était un Indien de la côte, ainsi que me l’apprit
+Passuk, qui parlait sa langue. Étranger dans le
+Yukon, il ne connaissait pas la route, cependant il
+se dirigeait droit vers Pelly.</p>
+
+<p>Quelle distance l’en séparait encore ? Deux sommeils ?
+Dix ? Une centaine ? Il n’en savait rien. Il
+allait là bas, voilà tout, et il était trop loin pour
+songer à rebrousser chemin.</p>
+
+<p>Se rendant compte que, nous aussi, nous étions
+à court, il ne nous demanda pas de nourriture.</p>
+
+<p>Passuk regarda le sauvage, puis tourna ses yeux
+vers moi, comme si son esprit était partagé entre
+deux idées, telle une perdrix dont les petits sont
+en danger.</p>
+
+<p>Je la fixai et lui dis :</p>
+
+<p>— Les autres ont mal agi envers cet homme. Lui
+donnerai-je une partie de nos provisions ?</p>
+
+<p>Je vis ses yeux briller d’une courte joie, mais elle
+examina longuement l’homme, puis moi. Ses lèvres
+se serrèrent avec une expression de dureté et elle
+répondit :</p>
+
+<p>— Non. L’Eau Salée est bien loin, et la mort aux
+aguets. Il vaut mieux qu’elle enlève cet inconnu et
+épargne mon homme Charley.</p>
+
+<p>L’homme s’éloigna dans le Silence, vers Pelly.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, Passuk pleura. Jamais je ne l’avais
+vue verser des larmes. Ce ne pouvait provenir de la
+fumée du feu, car le bois était sec. Je m’étonnai
+de sa tristesse, et je crus que son cœur de femme
+avait faibli devant le mystère de la piste et la souffrance.</p>
+
+<p>La vie est une chose étrange. J’y ai souvent réfléchi
+et j’ai longuement médité sur elle ; cependant
+son secret, loin de s’éclaircir, ne fait qu’augmenter
+pour moi.</p>
+
+<p>Pourquoi cette soif de vivre ?</p>
+
+<p>C’est un jeu auquel personne ne gagne. Vivre,
+c’est peiner et souffrir jusqu’au moment où la vieillesse
+s’appesantit sur nous, et que, las, nous laissons
+tomber nos mains sur les cendres froides des
+feux éteints.</p>
+
+<p>La vie est cruelle. C’est dans la souffrance que
+l’enfant aspire son premier souffle, et dans la douleur
+que, devenu vieux, il exhale son dernier soupir ;
+et chaque jour de son existence a amené sa
+part d’ennuis et de tristesses.</p>
+
+<p>Pourtant, il avance vers la mort, qui lui tend les
+bras, en chancelant, en tombant, en détournant la
+tête, mais il lui résiste jusqu’au bout.</p>
+
+<p>La mort est douce ! Il n’y a que la vie, et toutes
+les choses inhérentes à la vie, qui blessent. N’empêche
+que nous l’aimons et haïssons la mort. N’est-ce
+pas étrange ?</p>
+
+<p>Nous parlâmes peu, Passuk et moi, dans les
+journées qui suivirent.</p>
+
+<p>La nuit, nous gisions dans la neige comme des
+morts, et au matin nous reprenions notre route,
+à notre allure de fantômes.</p>
+
+<p>La vie s’était retirée de tout ce qui nous entourait.
+Nous ne voyions ni ptarmigans, ni écureuils,
+ni lièvres à raquettes, rien !</p>
+
+<p>La rivière coulait, silencieuse, sous son manteau
+blanc. La sève restait figée dans les arbres, et le
+froid était rigoureux comme à présent.</p>
+
+<p>Les étoiles, la nuit, paraissaient plus proches et
+plus grandes, et elles sautillaient et dansaient à
+nos yeux. Le jour, les chiens du soleil nous éblouissaient
+au point que nous croyions voir plusieurs
+soleils. Toute l’atmosphère brillait et étincelait, et
+la neige ressemblait à la poussière de diamant.</p>
+
+<p>Aucune chaleur, aucun bruit, rien que le froid
+piquant et le Silence.</p>
+
+<p>Comme je viens de vous le dire, nous marchions
+ainsi que des fantômes, comme dans un rêve, sans
+la moindre notion du temps. Mais nos visages et
+nos âmes étaient tendus vers l’Eau Salée, et nos
+pieds inlassables nous portaient vers elle.</p>
+
+<p>Nous campâmes près de la Takheena, sans nous
+en douter. Nos yeux regardèrent le Cheval Blanc
+sans le voir. Nos pieds foulèrent à notre insu le
+portage du Canyon. Nous étions devenus insensibles.</p>
+
+<p>Souvent, nous culbutions en route ; à chaque
+chute, nos faces restaient tournées vers l’Eau Salée.</p>
+
+<p>Nos dernières provisions s’épuisèrent. Nous les
+avions partagées loyalement, Passuk et moi, mais
+elle tombait plus fréquemment et, au Carrefour du
+Caribou, ses forces l’abandonnèrent.</p>
+
+<p>Le matin nous trouva couchés sous notre unique
+couverture ; cependant, nous ne reprîmes pas la
+piste. J’étais résolu à rester là et à attendre la mort
+avec Passuk, la main dans la main, car j’avais vieilli
+et appris à connaître l’amour de la Femme.</p>
+
+<p>La Mission Haines se trouvait encore à quatre-vingts
+milles au delà du grand Chilcoot, dont le
+sommet balayé par les ouragans se dressait bien
+au-dessus de la limite des bois.</p>
+
+<p>Passuk me parla à voix basse et je dus appuyer
+mon oreille contre ses lèvres pour pouvoir l’entendre.</p>
+
+<p>Et à ce moment, parce qu’elle n’avait plus à redouter
+ma colère, elle m’ouvrit son cœur et m’avoua
+son amour et d’autres choses que je n’étais pas arrivé
+à comprendre.</p>
+
+<p>Elle me dit :</p>
+
+<p>« Tu es mon homme, Charley, et j’ai toujours
+été une bonne épouse pour toi. Tous les jours, j’ai
+allumé ton feu et préparé tes aliments, nourri tes
+chiens, manié la pagaie ou frayé la piste, tout cela
+sans une plainte.</p>
+
+<p>« Jamais je ne t’ai dit qu’il faisait plus chaud
+dans la cabane de mon père, ou que la nourriture
+était plus abondante au Chilcat. Lorsque tu as parlé,
+j’ai écouté ; lorsque tu as commandé, j’ai obéi. Est-ce
+vrai, Charley ? »</p>
+
+<p>Je répondis :</p>
+
+<p>— Oui, c’est vrai !</p>
+
+<p>Elle reprit :</p>
+
+<p>« Quand tu es venu au Chilcat et que, sans daigner
+me regarder, tu m’as achetée comme on
+achète un chien, et que tu m’as emmenée, mon
+cœur était irrité contre toi et rempli d’amertume et
+de crainte. Mais tout cela est loin !</p>
+
+<p>« Tu as été bon pour moi, Charley, comme on
+est bon pour son chien. Il n’y avait pas de place
+pour moi en ton cœur ; pourtant, tu m’as traitée
+avec bienveillance et justice.</p>
+
+<p>« J’étais à tes côtés dans les actes de hardiesse
+que tu as accomplis et dans les grandes entreprises
+que tu as dirigées. Je t’ai comparé aux hommes des
+autres races, j’ai vu que tu pouvais tenir ta place
+parmi eux avec honneur, que ta parole était sage et
+ta langue véridique.</p>
+
+<p>« Je suis devenue fière de toi, au point que tu as
+fini par remplir tout mon cœur et toutes mes pensées.</p>
+
+<p>« Tu étais pour moi comme le soleil d’été lorsque
+sa piste dorée tourne en cercle sans quitter le ciel.
+Et partout où je jetais mon regard, je contemplais
+le soleil. Mais ton cœur restait froid, Charley, et il
+n’y avait toujours pas en lui la moindre place
+pour moi. »</p>
+
+<p>Je répondis encore :</p>
+
+<p>— C’est exact. Il était froid, et ne contenait pas
+de place pour toi, mais cela est le passé. A présent,
+mon cœur fond comme la neige au printemps, lorsque
+le soleil reparaît.</p>
+
+<p>Tout se détend sous le grand dégel. L’eau courante
+bruit, les choses vertes bourgeonnent ou pointent.
+On entend le vol des perdrix, le chant des
+rouges-gorges et une grande harmonie. L’hiver est
+vaincu, Passuk, et j’ai appris ce qu’est l’amour
+d’une femme. »</p>
+
+<p>Elle sourit, se pressa plus étroitement contre
+moi, et elle ajouta : « Je suis heureuse ! »</p>
+
+<p>Pendant un long moment elle resta immobile,
+respirant faiblement, sa tête appuyée contre ma
+poitrine. Ensuite, elle murmura :</p>
+
+<p>« C’est ici que finit la piste, et je suis à bout de
+forces. Mais je voudrais, avant de me reposer, te
+parler d’autres choses.</p>
+
+<p>« Il y a bien longtemps, lorsque j’étais encore une
+petite fille du Chilcat, je jouais toute seule parmi
+les balles de fourrures dans la cabane de mon père ;
+car les hommes étaient partis à la chasse et les
+femmes et les jeunes garçons s’occupaient à rentrer
+la viande.</p>
+
+<p>« Nous étions au printemps. Je me trouvais seule.
+Un grand ours brun, affamé, qui sortait de son sommeil
+hivernal, et dont la fourrure plissait sur les
+os, passa la tête dans la cabane en grognant : Ouf !
+A ce moment mon frère rentrait avec le premier
+traîneau de viande. Il lutta contre l’ours à l’aide de
+tisons qu’il retirait du feu et les chiens, tout harnachés,
+le traîneau toujours derrière eux, sautèrent
+sur le monstre. Ils déchaînèrent une grande bataille
+et beaucoup de vacarme, roulèrent dans le feu : les
+balles de fourrures furent éparpillées et la cabane
+bouleversée.</p>
+
+<p>« A la fin, l’ours succomba. Dans la gueule, il
+gardait les doigts de mon frère, et le visage de
+celui-ci était labouré des marques de ses griffes.</p>
+
+<p>« As-tu remarqué l’Indien sur la piste de Pelly ?
+Sa moufle qui n’avait pas de pouce et la main qu’il
+réchauffait à notre feu ? C’était mon frère ! Je lui
+ai refusé à manger, et il est parti dans le Silence,
+sans nourriture. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tel fut, frères, l’amour de Passuk, qui mourut
+dans la neige, près du Carrefour du Caribou.</p>
+
+<p>C’était un amour puissant, car elle renia son
+frère pour l’homme qui la conduisait sur une piste
+de misère et à une fin cruelle.</p>
+
+<p>Et mieux encore : son amour était si grand qu’elle
+se sacrifia elle-même.</p>
+
+<p>Avant de fermer les paupières pour toujours,
+elle prit ma main et la glissa sur sa poitrine, sous
+sa parka en peaux d’écureuils. Je sentis un sachet
+bien rempli, et je compris enfin pourquoi elle s’était
+affaiblie. Chaque jour, nous avions divisé loyalement
+notre nourriture, jusqu’au dernier morceau ;
+mais, chaque jour, elle n’avait mangé que la moitié
+de sa part. Le reste était allé remplir le sachet.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Ici se termine la piste pour Passuk, mais la
+tienne, Charley, continue bien loin encore, par-dessus
+le grand Chilcoot jusqu’à la Mission Haines,
+près de la mer. Elle mène bien loin, éclairée par
+de nombreux soleils, à travers des pays inconnus et
+des mers étrangères ; elle est longue et pleine d’honneur
+et de gloire.</p>
+
+<p>« Elle mène aux cabanes de nombreuses femmes
+et de bonnes épouses, mais elle ne conduira jamais
+à un plus grand amour que celui de Passuk. »</p>
+
+<p>Je savais qu’elle disait vrai, mais une sorte de
+folie me saisit. Je jetai loin de moi le sachet et je
+jurai que mon voyage était terminé. Ses yeux fatigués
+se voilèrent de larmes et elle ajouta :</p>
+
+<p>« Sitka Charley a vécu avec honneur parmi les
+hommes, et jamais il n’a manqué à sa parole. Ne
+tient-il donc plus compte de cet honneur, pour prononcer
+de vaines paroles près du Carrefour du Caribou ?
+Ne se souvient-il plus de ceux de <span lang="en" xml:lang="en">Forty-Mile</span>,
+qui lui ont donné le meilleur de leurs provisions et la
+fleur de leurs chiens ? Jusqu’ici, Passuk n’a cessé
+d’être fière de son homme ; qu’il se lève, chausse ses
+raquettes et parte, s’il ne veut perdre son estime. »</p>
+
+<p>Lorsqu’elle se fut refroidie dans mes bras, je me
+levai, je recherchai le sachet bien rempli, laçai mes
+raquettes et repris ma route en chancelant, car mes
+genoux étaient faibles, mes oreilles bourdonnaient,
+j’étais pris de vertiges et d’éblouissements.</p>
+
+<p>Il me semblait revoir les pistes depuis longtemps
+oubliées, parcourues dans mon enfance. Assis près
+de marmites pleines, à la fête du potlach, j’élevais
+la voix pour chanter et je dansais devant des
+hommes et des jeunes filles, accompagné du son
+des tambours en peau de morse. Ou bien Passuk
+me tenait par la main et lorsque je me couchais
+pour dormir, elle veillait près de moi. Lorsque je
+trébuchais et tombais, elle me relevait. Lorsque je
+me perdais dans la neige épaisse, elle me ramenait
+sur la bonne piste.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que, comme un homme privé de
+raison, poursuivi d’hallucinations et dont les pensées
+sont égayées par le vin, j’arrivai à la Mission
+Haines, près de la mer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sitka Charley ouvrit les rideaux de la tente.</p>
+
+<p>Il était midi. Vers le Sud, disparaissant derrière
+la morne colline d’Henderson, le soleil posait sur
+l’horizon son disque glacial. De chaque côté, les
+chiens du soleil brillaient. Dans le ciel, la gelée
+étincelante formait comme un réseau de fils de la
+vierge.</p>
+
+<p>Au premier plan, à côté de la piste, un chien-loup,
+les poils hérissés par le froid, pointait son
+long museau et hurlait lugubrement.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h">En Pays Lointain</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Yan, l’irréductible</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">33</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Quand un homme se souvient</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Où bifurque la piste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">69</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Siwash</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Une Fille de l’Aurore</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">A l’homme sur la piste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">137</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le Dieu de ses Pères</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Mépris de femmes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">185</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Abnégation des femmes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">227</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span> 6 <span class="xsmall">MARS<br>
+MIL NEUF CENT VINGT-SIX</span>, <span class="xsmall">PAR<br>
+L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE</span>,<br>
+<span class="xsmall">POUR LES ÉDITIONS G</span>. <span class="xsmall">CRÈS ET C</span><sup>ie</sup>.</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78041 ***</div>
+</body>
+</html>
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