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diff --git a/78059-h/78059-h.htm b/78059-h/78059-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8e69f92 --- /dev/null +++ b/78059-h/78059-h.htm @@ -0,0 +1,8285 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> + <head> + <meta name="viewport" content="width=device-width, initial-scale=1"> + <meta charset="UTF-8"> + <title>L’homme tout nu | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + + <style> + body { margin-left: 8%; margin-right: 8%; } + +p { + text-indent: 0; + margin-top: 0.5em; + margin-bottom: 0.5em; + text-align: justify; + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +h3 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 3em 0 1.5em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.large { + font-size: 130% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +small { + font-size: 80%; 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Conrad de +Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait +un Sarrasin en deux, portant la couronne de fer +des empereurs d’Allemagne ; Eugène, évêque +des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et +deux miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire +qu’un pontife décédé vaut mieux qu’un pontife +vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud +de Brescia était consul à Rome ; le marquisat de +Provence ayant pour marquis Raymond, comte +de Toulouse ; et Flodoard qui venait d’épouser +une veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux +ecclésiastiques de ne se marier qu’avec des +femmes vierges, étant évêque d’Avignon : en ce +temps-là, le dixième jour des kalendes de mai, +trois fils de noble père, Pierre, Marcabrus, Aymeril, +sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube levée +leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive +châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un +geste d’adieu l’écu armorial dont se décorait encore +l’ogive disjointe du porche, et s’en allèrent à travers +pays, sans damoiseau ni écuyer du corps, +Pierre chevauchant un fort destrier d’Ongrie, +comme il convient à un jeune et hautain baron, +Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air +doux d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied, +par la raison que l’allure du plus pacifique quadrupède +eût gâté en le secouant le vin épicé dont +il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce +que, ses deux frères en selle, il n’avait pas même +trouvé un roussin dans les écuries du château.</p> + +<p>Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures, +ainsi qu’il est dit des trois frères Curiaces au +premier livre des histoires de Titus Livius, ils +arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui +était appelé le carrefour de Marcellane ; c’était +là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare, venant +de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante +Marcelle. Sans doute il eût été plus naturel +de donner à cet endroit le nom de Marthe +elle-même, mais, depuis que la sainte y avait +fait halte, il était passé là tant de serfs revenant +de la glèbe, tant de routiers sans vergogne, de +matois et de mercelots, de mauvais-garçons et +autres turlupins, que le nom d’une servante +était bien assez bon pour un lieu aussi mal famé.</p> + +<p>Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent +pas d’abord. Autour d’eux, largement, le +soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un +bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et +dorée de Provence. Nul bruit dans la solitude, +sinon parmi l’herbe rase les cris secs des +cigales, qui semblaient les pétillements de la +terre brûlée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + +<p>Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus, +la tour carrée du château de Pierrefeu, déjà +lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de +distinguer encore sa girouette en métal peint +qui avait la figure d’un coq faisan. Ils crurent +entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée +de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il +leur sembla que la vieille maison les rappelait. +Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux qui +s’en vont pour ne plus revenir.</p> + +<p>C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur +enfance avait grandi. Le défunt sire de Pierrefeu +avait été un gentilhomme d’espèce assez remarquable ; +ivrogne au point qu’il cachait dans la +manche de son surcot une bouteille d’hypocras +pour boire pendant la messe, débauché si insatiable +de plaisir, que, n’ayant point assez des +serves de son domaine, il achetait bon an mal an +trois belles filles amenées des côtes levantines +par les pirates de la mer méditerranée, et tellement +pieux qu’il n’eût point mis en perce une +tonne de vin ou délacé la cotte d’une pucelle, sans +s’être au préalable signé deux fois en l’honneur +de son patron le grand saint Eusèbe, évêque de +Verceil. Ses vices, comme on voit, vivaient en +bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs, +nuls reproches à craindre, car, prudemment, il +choisissait pour chapelains de bons buveurs +comme lui ; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus +d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine, +Pierre d’une Égyptienne, sans scandaliser ces +dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres +de son lit, en considération du bel ordre de sa +cave, et aussi à cause de sa vénération pour les +saints mystères.</p> + +<p>Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur +jeune âge, comme par un équitable avancement +d’hoirie, une des trois propensions paternelles.</p> + +<p>Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de +neuf ans, gras des joues et fortement lippu, but +du vin pour la première fois, il éprouva, tandis +que la bonne coulée lui descendait du gosier +dans la panse, un tressaillement si délicieux, +suivi d’un si parfait bien-être, qu’il ferma les +yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants +de larmes de joie ! Dès lors, il comprit que la +Providence l’avait fait naître pour être un grand +buveur, et n’eut garde de résister à la vocation +céleste. Il aima le vin et l’honora. Il envia les +tonnes du cellier toujours imbues de la rouge +liqueur et se promit de leur ressembler autant +que faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un +seul trait le hanap de sire Eusèbe, qui ne contenait +pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne +le posait vide sur sa table qu’en s’écriant : +Encore ! mais il ne voulut pas être de ces bas +ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les +papilles buccales, font peu de différence entre les +crus excellents et les crus médiocres ; véritables +éponges qui se gonflent indifféremment de toute +humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie +un art. Il étudia, expérimenta, compara. +Bientôt il sut distinguer, paupières closes, rien +qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne +du vin d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur, +il ne manquait pas de reconnaître le Saint-Pourçain +d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire ne +le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait +fort, entre deux gorgées, un cuissot d’écureuil +en sauce cameline, surmonté de grenades et de +dragées vermeilles. A peine était-il hors de page, +qu’il avait le nez rose, ce qui était un joli commencement.</p> + +<p>Aymeril, le dernier né des frères, se tenait +plus souvent dans la chapelle que dans les environs +des cuisines ou des caves, et, garçonnet +encore, lorsque, pour servir la messe, il montait +les marches de l’autel, le front couvert d’une +rougeur tendre, il avait le regard humble et circonspect, +le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques. +A seize ans, svelte et grêle, cheveux +blonds presque blancs, pâles joues, un peu +creuses, joli comme un novice sous la cuculle de +lin étroite, à capuchon pointu, il avait déjà +fait plus d’un pèlerinage à la grotte de Sainte-Baume, +où Marie-Madeleine vécut trente ans et +fut nourrie par les saints Anges ; à Autun, qui vit +Lazare mourir pour la seconde fois, et jusqu’aux +dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon +chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don +d’argent du poids de Durandal. Comme s’il eût +été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours par +semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline +avec une peau d’anguille remplie de sable, +selon l’usage des Camaldules. On vit plus d’une +fois, le matin, dans son lit, des taches de sang +fraîches encore, car il portait un cilice de crin +où s’ajoutaient des clous. Il parlait peu, priait +beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne +manquait jamais de réciter un <i>Ave</i> quand un +reître ou un vilain lâchait devant lui quelque +blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie +des dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce +qui lui donnait un air fort touchant, lorsqu’une +galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et se +montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une +grande sainte comme on sait, bien qu’une fois en +sa vie elle ait été induite du péché de luxure — mais +on ne l’y prit plus — par un démon incube +que les uns nomment Chamos et les autres Cimmeriès, +marquis de l’enfer.</p> + +<p>Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal, +épicé par le sang égyptiaque que lui avait +infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les +veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du +giron de sa nourrice, il se rendit fort redoutable +aux garcettes des environs et même aux concubines +paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait, +avant de retirer son jupel, de clore hermétiquement +la porte de son réduit, elle ne tardait +pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque +chose qui ressemblait à la mèche d’une lampe, +et qui était l’œil de Pierre, allumé. Pourquoi +l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit +un autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois +d’avril, brame, il ne le savait pas encore et le devinait +déjà. Dans les rousses après-midi de juin, +lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la +terre, l’herbe se frotte à l’herbe, et la branche à +la branche, et la bête à la bête, lui, parmi les +fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et +les soupirs de délice dont la nature l’enveloppait, +s’arrêta plus d’une fois contre un tronc d’arbre, +étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres +et tenant à deux mains son cœur gonflé par une +ivresse douloureuse. Un jour enfin, ayant vu dans +une mare claire se baigner Bénédicte, la fille +du chancelier du château, et l’ayant entendue +dire à une grenouille qui lui était sautée dans le +giron : « Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de +mon ami, » il comprit que l’on devait être bien +aise entre les bras d’une pucelle et jura d’apprendre +sans retard comment on devait s’y comporter. +Dès cette heure, étant âgé de quinze +années, il dépassa singulièrement les exploits des +faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes, +de qui mention est faite dans les écrits des +poètes de l’ancien temps. Il fut un endiablé tentateur +de femelles, un déchireur de guimpes, un +trousseur de cottes, flairant des lys dans toutes +les gorgerettes, mangeant des fraises à toutes les +bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles +les bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements +dans leurs épousailles, il ignorait de +tout point les bienséantes pratiques en usage +parmi les dames et les chevaliers, et montrait +des façons promptes et violentes. Il disait aux +filles : « Je vous aime ! » comme un autre leur +eût dit : « Dieu vous garde ! » Et pas une ne +s’avisait de lui répondre des paroles peu engageantes, +car il était bien fait de corps, blanc de +peau, brillant des yeux, abondait en promesses +de joie, paraissait tout à fait apte à multiplier +les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup, +employait volontiers en festins ou présents +les gros tournois d’argent dérobés à l’épargne +paternelle.</p> + +<p>Mais le temps de ces largesses n’était plus. +Maintenant Eusèbe de Pierrefeu reposait sous +une lame de marbre, dans la chapelle du château, +ce qui était fort convenable pour un homme +pieux, et non loin de sa cave, ce qui devait être une +consolation pour un ivrogne défunt. Des richesses +du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé +les chapelains, les filles d’amour et les majordomes, +c’est-à-dire rien, et les trois jeunes frères +assemblés dans le carrefour de la Marcellane, +considéraient tristement le domaine familial d’où +les exilaient la misère et l’ennui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + +<p>Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa +le cou pour mieux avaler quelques lampées de +vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses +grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur +d’azur, globulé çà et là de beaux rubis saignants.</p> + +<p>— Oh ! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde +d’un vigoureux coup de paume, allons-nous fondre +en pleurs comme des grappes sous le pressoir ? +Il est véritable que l’état de nos affaires +n’est pas très florissant. Mais quoi ! la vigne, +sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars +de feuilles et de raisins en septembre. Le pis, +c’est que ma bouteille de voyage est vide comme +une poche de joueur, et, à la remplir six fois par +jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de +mon héritage. N’importe, je suis mon chemin +vers Toulouse, où je dois être élu, par protections +spéciales, pourvoyeur de la cave comtale. +Adieu, frères ! on dira plus tard, en voyant le +carrefour de la Marcellane : « C’est ici que les +trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés, +se séparèrent d’un bon accord pour suivre chacun +sa pente. »</p> + +<p>Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril +ensuite, qui de leurs selles s’étaient penchés +vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une des +routes qui rayonnaient du carrefour.</p> + +<p>Pierre l’arrêta d’un geste inquiet.</p> + +<p>— Tu emportes l’argent ? dit-il.</p> + +<p>— Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus. +Un bon cheval de guerre, propre à faire belle +figure dans les tournois, est mieux séant à un +chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche +de monnaies.</p> + +<p>— Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre.</p> + +<p>Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa +dévotement une petite image de sainte Aliénor +qu’il portait suspendue à son cou par un ruban +de soie, et dit, les yeux baissés :</p> + +<p>— Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en +aller joindre à Constantinople le pieux roi Loys +et la douce reine Éléonore, pour, de là, me rendre +en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens. +Je répandrai mon âme en pleurs de repentir, car +j’ai beaucoup péché ! sur le sépulcre de la divine +hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent +florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que +la céleste miséricorde vous accompagne en vos +aventures !</p> + +<p>— Toi aussi, tu emportes l’argent ? dit Pierre.</p> + +<p>— Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril. +Un galant accoutrement qui rend plaisant aux +yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un +gentil chevalier amoureux des dames comme tu +l’es.</p> + +<p>— Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre.</p> + +<p>Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane, +et, triste un peu, baissa le front ; mais +quand il eut considéré sa monture et son vêtement, +il lui vint aux lèvres un sourire de gloire.</p> + +<p>Le destrier en effet était de haute race. Nul +chevalier, dans les joutes de Charlemagne ou +d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec +une étoile blanche au chanfrein, le poitrail large +et bosselé d’artères, la crinière presque rase et +drue, deux braises aux naseaux, et battant le +vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les +mottes de terre plus haut que le chaperon de +son cavalier.</p> + +<p>Pour le costume, il était si resplendissant que +jamais impératrice de Rome n’en donna de plus +beau à son meilleur chevalier. Sur le velours +écarlate du fronteau une queue de paon blanc, +fixée par une cocarde, faisant royalement la roue. +Le surcot de samit rouge, armorié de chimères et +de licornes, laissait voir les manches collantes +d’une cotte de sandal bleu tendre, découvrait en +s’écartant la soie azurée des chausses et s’achevait +en une garniture de menu-vair que dépassaient +les estiviaux de velours, pointus, à bandes de +pierreries. Une escarcelle pendait à la ceinture +de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir cordouan, +et scellée d’un fermoir d’or.</p> + +<p>Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche +rouge dans sa claire face imberbe, — car, seuls, +les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de +croisade, portaient barbe et moustache, — Pierre +de Pierrefeu, sur ce cheval, dans ce costume, +était superbe au soleil.</p> + +<p>— J’irai donc seul ! dit-il. Bois, Marcabrus ; +jeûne, Aymeril. J’envie de plus belles ivresses et +de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur +l’immense espoir de tous les amours. Eh ! quelle +femme résisterait à un cavalier aussi bien mis, +monté sur un aussi beau cheval ?</p> + +<p>Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses +étriers, il cria dans le vent qui passe, avec la voix +d’un héraut d’armes qui proclame un tournoi :</p> + +<p>— Soit fait savoir à toutes les dames de la +vicomté que je les appelle au combat d’amour ! +Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait +excuse de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma +victoire. Iseult de Blancheflor, Oriane, Élys, +Hélène, ô beautés inconnues, voici mon cartel : +Je vous aime !</p> + +<p>Mais il continua d’un ton moins hautain, en +considérant l’une après l’autre les trois routes +qui étoilaient la plaine :</p> + +<p>— Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes ? +Ce lieu découvert ne me semble guère +propice aux tendres aventures, et il est peu probable +que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor +la reine, ou Madame Oriane que suit partout +un vieux nain morisque, barbu de neige et +tout de vermeil habillé.</p> + +<p>Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas +un tournoi vaillant et que, selon toute apparence, +il aurait faim à l’heure du souper et sommeil à +l’heure du gîte.</p> + +<p>Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe, +il crut apercevoir dans le lointain de la route qui +s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un bois de +chênes nains et d’oliviers gris de poussière, +quelque chose de rouge qui allait, venait, flambait +dans la clarté.</p> + +<p>— Un jupon de femme ! C’est un signe qui +m’est envoyé pour me montrer ma voie. Oui, +certes, je vois un jupon ! Est-il plus belle bannière +pour qui cherche les batailles d’amour ?</p> + +<p>Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la +bête des deux éperons, il s’élança dans un nuage +de poussière soulevée, en droite ligne, vers la +jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La +queue de paon de son chaperon battait derrière +lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que +Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si +l’on en croit ce que raconte en son livre <i>De arte +amatoria et de reprobatione amoris</i>, le savant +homme André, chapelain du Roy de France.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2><span class="small">LIVRE PREMIER</span><br> +LA COUR D’AMOUR</h2> + +<h3 id="c2">CHAPITRE I<br> +<span class="xsmall">POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE</span></h3> + +<p>Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, +dans un col des montagnes alpines qui bornent +l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, +au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses +naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres +et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux +que dans la plus grande forêt du monde, +s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait +le château de Romanin.</p> + +<p>Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois +pans de murs tombés, sur qui grimpent des +lierres et broutent des chèvres maigres ; son nom +même est presque oublié ; le bergerot ou le bouvier +qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, +sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en +sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être +qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. +Mais, dans le temps où les barons de la +chrétienté française et teutonique, de qui saint +Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers +Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut +un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière +de midi, le château de Romanin dominait +seigneurialement la contrée.</p> + +<p>Flanquée de deux fortes tours qui braquaient +sur la plaine les trous noirs de leurs archières et +que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade +était haute et large ; un balcon de marbre rosâtre +y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées +de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, +jusqu’au-dessus du toit ; et, six à droite, six à +gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de +vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales +où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler +et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières +et les blasons des hôtes.</p> + +<p>Tournée depuis deux siècles vers le couchant, +la façade avait pris une belle couleur de pourpre +orangée ; mais une des grosses tourelles, construite +il y avait quarante ans à peine, était encore +toute blanche ; il vous plaira de savoir pourquoi +le château de Romanin montrait une tourelle +neuve.</p> + +<p>Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, +et comme elle était belle et gorgiasse, +et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien +qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, +en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui +qu’elle avait élu.</p> + +<p>Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire +de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses +de sa femme pour le chevalier Antiphanor.</p> + +<p>Mieux eût valu sans doute la louanger du +choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même, +car Antiphanor était de haute race et +romançait fort bien en langue provençale. Mais +il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers +qui prétendaient se réserver leurs femmes, +et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre +toutes les coutumes, les droits de possession et +de jalousie attribués aux seuls amants. Certes +on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes +et chansons ; les cours d’amour avaient +rendu contre eux plus d’un arrêt savamment +déduit ; quelques-uns n’en persistaient pas moins +dans leurs sentiments incommodes.</p> + +<p>Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier +avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur +était pas loisible de se voir comme ils eussent +voulu ni de converser à leur gré ; en trois années, +ils n’avaient encore pu se donner l’un à +l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel +amour ; s’ils se rencontraient, c’était devant +des yeux jaloux qui les épiaient méchamment ; +par la ruse du sire de Romanin, les messages +les plus secrets étaient interceptés ; et plus d’une +fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit +les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne +baisait pas.</p> + +<p>Elle jura qu’il les baiserait.</p> + +<p>Un jour que, navré de désespoir à cause de +son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de +s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa +peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit +savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain, +au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait +saillie et à y demeurer coi, quelque chose +qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait +à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que +l’histoire ne dit pas d’une manière précise ; Jehan +de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen +d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois, +avait secrètement enseigné des paroles.</p> + +<p>Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation ; +le soir pris, il était au bas de la tourelle, +où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât, +et s’y tenait immobile, attendant sa joie.</p> + +<p>Soudain, il se fit dans le château un grand +bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées. +Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets, +et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent +en poussant des cris, les bras levés au +ciel. Le feu était au château, dans la tourelle +méridionale ! Mais Antiphanor se retint de bouger, +soumis aux ordres de sa dame.</p> + +<p>Pendant que le groupe remuant des fuyards +assemblés devant le château s’effrayait des bouffées +de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres +et que le seigneur s’écriait : « Mille gros +tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse +dans sa chambre de la tourelle ! » (mais on se +donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant +peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit +quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon ; +c’était le bout d’une échelle de satin +que Doulce avait faite avec les courtines de +son lit.</p> + +<p>Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous +grâce à l’avancement de la muraille, s’élança +d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve +durant de si longues nuits.</p> + +<p>Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, +et sans entendre les plaintes du dehors montant +jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse +fureur.</p> + +<p>Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt +de Karléon par le chevalier Brito ? « L’amante ne +peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de +l’amante. »</p> + +<p>Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, +ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de +se soulever un peu et murmura tout près de la +bouche d’Antiphanor :</p> + +<p>— Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus +proche ? Il faut que tu partes, hélas !</p> + +<p>Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle +avait au coin de la lèvre :</p> + +<p>— Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons +le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes +cheveux.</p> + +<p>Il se passa un long moment encore. La tenture +de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla, +se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois, +qui voulut se lever.</p> + +<p>— Oh ! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, +fuyons !</p> + +<p>Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du +cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa +tête sur le sein de son amie.</p> + +<p>C’est ainsi qu’ils s’endormirent ; une partie du +château brûla, s’écroula ; les cendres de leurs +corps unis se mêlèrent.</p> + +<p>Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve ; +et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait +comment, ajouta un beau renom au château de +Romanin, illustre d’autre part à cause des assises +de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année +vers les premiers jours des kalendes de mai.</p> + +<p>Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour +de Gascogne ; les plus fameux poètes s’y rendaient +en grand nombre, et dans des strophes +alternées, alors nommées tensons, exposaient des +cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des +Dames.</p> + +<p>A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant +avec équité, imposait des pénitences aux amants +infidèles, donnait des récompenses aux couples +exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de +Ventadour déroba un miroir où s’était regardée +Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant +sans cesse, se laissa mourir du regret de +l’image disparue ; puis la marquise mourut à son +tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un +tel ami ; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés +trois jours et trois nuits par tous les amants de +son ressort.</p> + +<p>Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de +Marseille demeura une semaine sans manger ni +boire ; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de +Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras +appelait le « bel cavalier », parce qu’il l’avait +surprise un jour se jouant avec une épée de +bataille ; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné +par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour +l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus +jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était +allé en effet ; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon +refusa d’épouser de peur de cesser de +l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de +Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, +siégeaient dans le château de Signe, où fut +donné, conformément à l’article trentième du +Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi : +« Rien ne défend qu’une femme soit aimée de +deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de +deux femmes. »</p> + +<p>Mais la Cour la plus considérée était celle que +tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse +Phanette, de la maison de Gantelmes.</p> + +<p>A peine le cry des prochaines assises avait-il +été fait par les messagers de la comtesse que de +toutes les châtellenies de Provence, où tant de +gentilles femmes étaient servies par tant de +barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs +de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait +peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était +fidèle, et du royaume de France, qui commençait +à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient +d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures +d’osier traînées par des mules ou en carruques +à deux roues, attelées de roussins, tous +ceux qui avaient quelques cas à soumettre au +Jugement des Dames.</p> + +<p>Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie +venait demander justice des faussetés de son +ami ; le chevalier qu’aucune faveur n’avait +encore récompensé de ses longs dévouements, +espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui +octroyer quelque pitié ; les troubadours en +chemin composaient des poèmes où étaient proposées +de subtiles questions, tantôt celle-ci : +« L’amour peut-il exister entre personnes mariées ? » +tantôt celle-là : « Lequel est le plus +digne d’être élu pour servant par une noble personne, +du libéral par nature, ou de l’avare qui +donne cependant ? » tantôt cette autre : « Ils +sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa +dame, et l’autre n’a soulas de la sienne ; or, les +deux dames se sont si mal portées que l’une et +l’autre se sont abandonnées à autrui ; lequel des +deux se doit le plus plaindre, et des dames +laquelle a le plus failli ? » tantôt cette autre +encore : « Si un chevalier aimait une dame, et +qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer +un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an +passé, il serait aimé : savoir s’il le souffrirait ? » +La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort, +et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu +soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre +aux décisions de ce tribunal.</p> + +<p>Comme on le pense bien, on passait en beaux +divertissements tout le temps que l’on n’employait +à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet +ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la +gelinotte ou le faisan de Tartarie ; d’autres préféraient +rester dans les chambres, dansant la +tresque, sautant le branle, à tambourins et à +musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne, +ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux +tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac ; +pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance +qui venait d’être rendue : « Il ne sera point fait de +dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient +en réputation d’y jouer seront tenus infâmes », +et malgré que les dés fussent invention du Mauvais +lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de +Rome : « Tu feras le dé de six côtés carré. Sur +l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de +Dieu ; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et +Marie ; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte +Trinité ; sur l’autre, quatre, en dépit des saints +Évangélistes ; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq +plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, +six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes +choses. » On se réjouissait aussi à entendre réciter +les troubadours, à voir les jongleurs danser +au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou +faire rouler une roue de chariot d’un coude à +l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une +lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le +bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant, +c’était de deviser avec les dames, soit qu’on +se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient +quelque blason sur une étoffe de soie, soit que, +leur offrant la main, on les conduisît dans le petit +bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets +asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous +ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au +monde que ce château de Romanin au temps des +assises d’amour, et quiconque y était allé ne +songeait qu’à y revenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">PLAIDS</span></h3> + +<p>Or, le dixième jour des kalendes de mai, la +Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres, +dans la chambre d’honneur du château de Romanin.</p> + +<hr> + +<p>Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si +haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre +pour le plancher du paradis vu à l’envers, la +salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. +L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques +accrochées aux piliers, simulaient des +bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui +grimperaient à des murs ; et, voilant les baies +des arches, des tapisseries racontaient aux yeux +les gestes des barons et des clercs de jadis : ici, +dans une chambre verte, ouvrée de laine et de +soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit +qu’une chemise tachée de sang par des touffes +de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers +le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie, +dessillait néanmoins un œil rond et clair +comme un esterlin d’or ; là, en pelisson d’écarlate, +Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche, +et de Constantinople aussi, se glissait par +un bâillement de roche dans la spélonque de la +fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus +tard, étant nain, fut nommé Obéron ; d’autre +part, le preux Godefroy voguait vers la cité de +Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au +cou d’un cygne par une chaîne d’or ; et, plus +loin, sur le bord de la mer où se plaisent les +sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé +d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant +de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste +pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle, +de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une +tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et +bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il +était écrit en lettre de perles :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><b>D’Élys</b></div> +<div class="verse"><b>Hélas !</b></div> +<div class="verse"><b>Le Lys</b></div> +<div class="verse"><b>Est las !</b></div> +</div> +</div> + +<p>Le long de la bordure inférieure des tapisseries, +des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux +de verdure, et le sol de la salle, en pierre +blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de +fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches.</p> + +<p>Au fond, sur une haute estrade, et faisant face +à la porte d’entrée, une grande chaire à bras, +que surmontait un dais de samit pourpre brodé +d’or, était le siège de justice, où la comtesse +Phanette, le visage grave sous un chaperon +d’hermine, et la taille droite dans une robe en +drap d’argent, se tenait assise, immobile et les +mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois +en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui +ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, +en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de +l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très +docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse +et de qui la compétence, touchant les +choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun +lieu, contestée.</p> + +<p>Trois dames avaient pris place à sa gauche, +sur des carreaux de velours, et leurs cottes +bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient +Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, +parce qu’elle avait fait vœu de ne point +parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin +(elle portait en signe de deuil une robe de +brunette comme en ont les paysannes) ; Élys de +Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits +auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi +où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait +pas son armure (sa grande chevelure blonde +s’échappait d’une couronne de pierreries et lui +mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart +bleu) ; Ursine des Ursières, dame de Montpellier, +par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier +autour du cou, se fit conduire en laisse dans +les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au +palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque, +toute sonnante de monnaies d’or, que son +amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne).</p> + +<p>Ces trois dames romançaient bien, aimaient +fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre +de leurs décisions dans les débats d’amour.</p> + +<p>A la droite de la comtesse Phanette siégeait, +sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille +du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon +de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, +et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi ; +elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour +qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle +s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval +tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire, +coupa le poignet du troubadour : il offrit la main +droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait +bonne promenade.</p> + +<p>Plus loin, un carreau de velours n’était pas +encore occupé ; c’était la place réservée à Clermonde, +dame des Iles-d’Or.</p> + +<p>Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie +de lin blanc, que ne décorait aucune broderie, +Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause +d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point +d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale +que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était +confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, +évêque d’Avignon.</p> + +<p>En regard du tribunal, mais à une respectueuse +distance, étaient groupées sur des tapis, +comme des fleurs par touffes dans un champ, +les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, +les uns dans la salle même, les autres dans la +baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, +se tenaient debout des troubadours, des chevaliers +et des clercs.</p> + +<p>Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il +eût été l’heure de dire la messe, serpentaient +parmi les robes féminines, lents et souples, bénins, +ou, plus graves, entouraient Flodoard de +Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique +de velours violet. Jamais on ne vit plus +magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe +de Roc-Huant — qu’il avait épousée, +quoique veuve, par horreur du concubinage auquel +s’abandonnaient alors tant de serviteurs de +Dieu — ne le quittait pas de l’œil, comme craignant +qu’il lui fût dérobé ; mais il ne regardait +aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût +peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur ; +c’était, en même temps qu’un bel évêque, +un très chaste personnage.</p> + +<p>Les chevaliers portaient l’armure de parade, à +laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau +de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé +par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux +jambards.</p> + +<p>Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux +fût célèbre pour ses victoires dans les tournois, +les troubadours étaient vêtus de velours ou de +satin et quand ils se parlaient on voyait remuer +les queues de paon ou les ailes de poule faisane +qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non +loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, +ou harpes, ou mandores, épiaient les +moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer +les cordes, dès que commencerait la récitation +des sirventes ou des vers.</p> + +<p>Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, +comtes, marquis ou vidames, vieux +pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance +jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies +où nécessairement ils ne pouvaient +jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête ; +mais il leur était recommandé de rester cois, +pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais +intervenir dans les débats puisque leur état d’époux +les rendait impropres à l’amour et par suite +à la compréhension des délicates questions de +sentiment que l’on daignait traiter en leur présence. +Quelques-uns témoignaient, en plissant +le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir +qu’ils éprouvaient en ces rencontres.</p> + +<p>A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues +aux piliers, le bouffon de Romanin, en +cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête +couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux +pointes, où tintinnabulaient des clochettes, +bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.</p> + +<p>Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs +éparses de cette foule en fête se fondaient +en un harmonieux remûment de couleurs, où +saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de +métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi +les plumes d’un fronteau ; et, sur les onduleux +va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient +un vaste et doux murmure que déchirait +par instant un bruit dur d’épée contre la pierre, +ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, +rompue.</p> + +<p>La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, +et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient :</p> + +<p>— Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que +Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente. +Quel soin peut la retenir ?</p> + +<p>Pendant que les dames devisaient sur ce point +entre elles, un troubadour que l’on nommait +Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant ; il portait +sur les yeux un bandeau de soie rose, qui +était une ceinture de femme, et un petit page +guidait cet aveugle volontaire.</p> + +<p>— Quoi ! s’écria-t-il, en levant les bras vers le +plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il +allait réciter, plaquaient vivement un accord, +quoi ! ma dame n’est point ici ?</p> + +<p>Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme +elle faisait toujours avant de parler, Alaette de +Méolhon intervint :</p> + +<p>— La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce +matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du +château. Peut-être elle s’attarde à écouter les +chansons des oiselets ou le gémissement des +sources.</p> + +<p>— Cela est probable, dit Phanette, et sans +doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus, +le tribunal est en nombre suffisant pour juger. +Qu’on introduise les parties.</p> + +<p>Un brouhaha se fit parmi l’assemblée : la +porte principale, largement ouverte, livra passage +à une damoiselle, qui était toute jeune et +toute jolie sous un chapel de fleurs des champs, +et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de +cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu, +ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.</p> + +<p>La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna +d’approcher.</p> + +<p>— Qui que vous soyez qui venez à nous pour +interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter +sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter +sans retard, ni omission, ni subterfuge ?</p> + +<p>— Par l’œil de griffon que je garde au chaton +de ma bague, je le jure ! dit le seigneur.</p> + +<p>— Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai +dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée.</p> + +<p>— Lequel de vous porte plainte ?</p> + +<p>— Moi, dit-il.</p> + +<p>— Lui, dit-elle.</p> + +<p>— Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez +des avocats ?</p> + +<p>Le sire dit :</p> + +<p>— J’accuserai moi-même.</p> + +<p>— Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.</p> + +<p>Alors s’établit un grand silence curieux, et le +vieux seigneur commença, la main droite sur la +poignée de son épée :</p> + +<p>— Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard +connaît mon nom en effet, et celui qui dit que +j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers +de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde +après ceux de Provence, n’est pas ignorant de +mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône, +trois maisons exemptes de redevance dans la +ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon +des Alpines...</p> + +<p>— Et une bosse sur le dos, interrompit le +bouffon.</p> + +<p>Le sire n’entendit pas et poursuivit :</p> + +<p>— Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, +rencontrant dans un verger la damoiselle +ci-présente, je la priai, après trois révérences, +de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. +Elle m’objecta qu’étant une enfant encore, +elle n’avait point l’âge où on peut donner des +baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas +et me la jeta, disant que, lorsqu’elle +serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait +point de se soumettre à ma volonté, et que je +l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur. +Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés, +m’en retournai vers elle, lui rappelant son +dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se +déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en +réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant +que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de +remplir ses engagements et de m’accorder le +baiser, qui est le corps du délit.</p> + +<p>Plusieurs dames sourirent ; dans le fond de la +salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils +approuvaient.</p> + +<p>Phanette de Romanin leva sa droite mignonne +et d’un ton très sévère :</p> + +<p>— Tous signes d’approbation ou de mécontentement +sont interdits par la coutume, et quiconque +contreviendrait à cette loi serait exclu de +l’assemblée.</p> + +<p>Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, +la comtesse reprit :</p> + +<p>— Il importe, avant toutes choses, de connaître +l’âge actuel de la damoiselle.</p> + +<p>— Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.</p> + +<p>— Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, +les filles cessent d’être impropres aux doux +emplois, et ne saurait arguer désormais de sa +trop grande jeunesse pour se soustraire aux +obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle +objecte ?</p> + +<p>La damoiselle fit un pas en avant, et, toute +rougissante, commença :</p> + +<p>— J’ai nom Perdigonne de Puysaurin ; c’est +mon oncle, ce baron que vous voyez près de la +porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est +allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, +le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et +que je le lui promis pour le temps où je serais +femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir +en considération que, paroles d’enfant étant +paroles légères, ce serait un grand abus de les +tenir pour engagements véritables ; que j’ai +depuis acquis un bel ami par amour envers +qui je commettrais forfaiture en accordant +mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin, +pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas +moins d’un âge peu congruant au mien, ayant +d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains +prennent pour une bosse.</p> + +<p>Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes ; +peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de +rire.</p> + +<p>Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant +tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix +basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait +pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les +Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent +d’opiner. La Cour avait pris une résolution.</p> + +<p>La dame de Romanin, debout, prononça :</p> + +<p>« La Cour suprême d’amour, siégeant au château +de Romanin, en Provence :</p> + +<p>« Ouïes les deux parties contendantes ; considérant +que le pacte consenti par la damoiselle +Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser +prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard, +ne saurait passer pour véritablement +sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état +d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea, +ladite damoiselle ; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement +excuse de la vieillesse dudit seigneur +et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre +les deux épaules ;</p> + +<p>« Considérant, d’autre part, que la fidélité aux +promesses jurées est la seule garantie dans la +pratique d’amour ; qu’il importe conséquemment +de ne laisser se reproduire aucun relâchement +en ce qui concerne leur exécution pleine et +entière ;</p> + +<p>« Décide :</p> + +<p>« Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé +à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, +mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point +été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera +ladite damoiselle sur la manche de la cotte et +non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement.</p> + +<p>« Ainsi jugé en notre château de Romanin, +avec l’assentiment de toutes les dames séantes +en justice, le dixième jour des kalendes de mai, +indiction neuvième. »</p> + +<p>Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale ; +personne ne s’avisa d’en contester l’équité +parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur +l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un +air assez penaud néanmoins.</p> + +<p>Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour +d’autres procès.</p> + +<p>D’abord comparurent deux gentilles femmes +du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui +avoir dérobé son ami par sourires attirants, +signes de paupières, abandonnement des mains +et autres manèges illicites. Le tribunal jugea +que la demanderesse, ayant eu à sa disposition +pour retenir son bien les moyens mis en œuvre +pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle +seule de la perte qu’elle avait éprouvée.</p> + +<p>Une damoiselle porta plainte contre un chevalier +du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un +trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait +pour se mettre en son lit, venait chaque +soir y coller l’œil ; et, ce qui aggravait le cas, le +vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long +succès.</p> + +<p>— Sans doute la plaignante, demanda l’une +des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la +nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart +des chastes personnes ?</p> + +<p>Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée +de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal +à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le +tribunal, très courroucé contre le sacrilège, +arrêta que le chevalier serait exilé pendant +quatre années de la société des gentilles femmes, +et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait +l’agréer pour ami.</p> + +<p>Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre +de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre +l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui +déniait à son amant toute merci ou allégeance, +en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait +prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise +ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle +aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un +clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse +et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre, +il pouvait être, sans nul scandale, admis aux +faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua +l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon +à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.</p> + +<p>L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal +du comte de Toulouse s’avança et réclama +justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils +se parlaient de fort près dans la chambre parée, +ainsi qu’il est de coutume entre personnes +éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre +témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur +un carreau, s’était égarée au point de prononcer, +au lieu du nom de son amant, celui de son époux, +et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette +plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui +seyait de garder, eut peine à contenir son indignation ; +il fut déclaré, non sans considérants +fort dommageables à l’honneur de la dame, que, +sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête +seigneur, mais serait obligée de se tenir à +son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi +condamnables sentiments.</p> + +<p>Ces menus procès expédiés, un solennel silence +régna dans la salle de justice, car le moment +était venu où l’on savait que s’ouvrirait +l’un des plus graves débats des présentes assises.</p> + +<p>L’affaire devant être plaidée non par les parties +elles-mêmes, mais par avocats désignés, +deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent +du tribunal.</p> + +<p>C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui +avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de +Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était +plus habile que ce poète à soutenir une cause, +même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes +redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur +d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne +romançait pas avec autant d’artifice que son +adversaire, mais il lui avait été départi du ciel +une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir +les cœurs et faire triompher ses dires).</p> + +<p>L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, +puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut +Bérenger de Palasol qui parla le premier.</p> + +<p>— Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder +une attention favorable ! Avec l’agrément +de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte +d’une illustre châtelaine ; mais avant de traiter le +point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est +d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté.</p> + +<p>Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant +souri :</p> + +<p>— Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie +avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur +de haut rang. En vain voulait-elle demeurer +avare des dons suprêmes ; elle en vint à être +si touchée du patient amour et du beau dévouement +de son serviteur, qu’elle se montra peu +farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit +encore sans témoigner aucune joie les faveurs +auxquelles se résout si péniblement une pudique +personne. Ce que voyant, la plaignante +requiert que son ami soit tenu de se déclarer +content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer +quelque pénitence, en châtiment d’une telle +ingratitude ! J’ai posé mon dire.</p> + +<p>Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. +Que pouvait désirer de plus le chevalier +nourri de telles douceurs ? Raimond de Miravals +prit la parole à son tour :</p> + +<p>— La Cour a entendu la vérité, mais il convient +d’ajouter quelques paroles. Que la justice +des dames nous soit en aide ! Il est véritable que +la haute amie du seigneur qui me commet ici lui +a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous, +dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive +pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui +ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or, +est-ce joie entière de ne point voir la beauté de +ce qu’on possède ? Au nom du chevalier pour qui +je me porte, je requiers que sa dame soit tenue +de laisser dans la chambre quelque lampe allumée, +ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence +en reproche d’une si cruelle modestie.</p> + +<p>Évidemment le cas était des plus intéressants, +mais il présentait de grandes difficultés ; car si, +d’une part, la réserve de la dame était fort honorable, +le désir du chevalier, d’autre part, pouvait +passer pour très légitime. L’assemblée attendait +avec impatience les raisons qu’allaient +fournir pour et contre Bérenger de Palasol et +Raimond de Miravals ; quatre jongleurs, ayant +accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner +les voix de leurs maîtres selon le +rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des +yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer +d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit +le bras et dit :</p> + +<p>— Certes, depuis que furent instituées les Cours +d’amour pour maintenir entre amants l’observance +des honnêtes coutumes, jamais plus importante +question ne fut portée à tribunal de +dames, et celui de Romanin recevra un nouveau +lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction +de tous. Mais comment y pourrait-il +réussir, étant privé de la plus sage des conseillères, +de celle qui en tout temps excella précisément +à défendre les droits de la modestie, de +celle que, sans faire tort à aucune, on peut +nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je +veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or ?</p> + +<p>Il fallait que la renommée de Clermonde des +Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama +contre une si haute louange ; les dames +elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.</p> + +<p>Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était +aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères +où mûrissent des fruits d’or, il était étrange — ainsi +disait Bertrand d’Alamanon — qu’elle n’eût +pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à +cause de sa blancheur et à cause de sa froideur. +Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité +ni des tournois qui se font dans les villes +ni des chasses que l’on mène par les forêts ; +même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement +de la chapelle, aimait à lire les livres de +dévotion, conversait plus volontiers avec les +clercs qu’avec les chevaliers ; et peu s’en était +fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère +de Clarisse. Pour ce qui est du mariage, +on avait essayé en vain de lui en parler ; elle +y répugnait comme il est dit que l’hermine +a peur de souiller ses petites pattes blanches. +Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, +que l’on ne remarque pas chez les dames les +plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur +quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux +se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux +joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte +frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de +serviteurs dans ses chambres, mais des filles +servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les +cheveux, que des belles aventures, non des saints, +mais des saintes. Elle avait pour haquenée une +jument de trois ans, n’eût jamais consenti à +chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de +miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, +et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour, +c’était pour y garantir par sa présence la pudeur +des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes +paroles ; que si un propos trop vif, pendant +les débats, échappait à une personne, elle +se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste +du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa +beauté, qui était la merveille de Provence, peu +d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect +que l’on n’osait pas concevoir de l’amour ; on +était persuadé que tout aveu lui serait un outrage ; +et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon +lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea +qu’en sa présence il portât désormais un bandeau +sur les yeux, car les regards d’un homme épris +d’elle lui auraient été une insupportable gêne.</p> + +<p>On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque +lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir +à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte, +parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.</p> + +<p>La dame de Romanin se leva.</p> + +<p>— Ah ! Cousine, dit-elle, venez prendre place +ici.</p> + +<p>Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or +épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante +comme celle d’une femme à qui un grand malheur +vient de survenir :</p> + +<p>— Ce n’est point comme conseillère que j’accours +près de vous. Dames, je porte plainte !</p> + +<p>Il y eut alors un grand étonnement. Quoi ! La +dame des Iles-d’Or portait plainte ? Il s’était rencontré +un homme assez téméraire pour offenser +l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers +n’osaient tourner la vue ? Mais, peut-être +par suite de la sensibilité de sa modestie, +avait-elle considéré comme une injure quelque +marque permise d’admiration ou de respect ardent ? +Plusieurs se disposaient à sourire du récit +qu’elle allait faire.</p> + +<p>— Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette +avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous +déplaire et que vous est-il arrivé ?</p> + +<p>Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins +rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon :</p> + +<p>— J’ai été embrassée dans le bois par un +homme tout nu !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES</span></h3> + +<p>Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté +l’auberge où elle était servante, mais servante +servie à cause de l’amour que lui portait Auberons +l’aubergiste, s’en vint seule et chantant : +« Deluriau, delurièle », ramasser des branches +à la lisière du bois.</p> + +<p>Pour ne pas être aussi mignonne que les +damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte, +avec ses cheveux courts et drus, frisés +sur son front en de petits serpents noirs qui se +donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne +santé et l’habitude de se pencher vers le feu des +cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent +été bonnes à mordre comme des viandes fraîches +cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait +au sac d’un frondeur, enflé de pierres +rondes, et son jupon faisait le gros dos comme +un chat quand elle se baissait pour prendre +quelque ramille. Passant le temps dans les offices +à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier +à surveiller les gens qui mettent les tonnes +en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle +fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine.</p> + +<p>Elle allait, venait, « deluriau », s’arrêtait, courait, +« delurièle », dans une buée ensoleillée, +parmi des fuites d’oiseaux, « deluriau » et des +tournoiements d’insectes ; sa jupe de brunette +cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé +de toute cette vie et de toute cette chaleur.</p> + +<p>Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons +qui, de loin, la guettait. Le tavernier de +Saint-Rémy était un maître fort jaloux ; de fait, +il n’avait point tort de former quelque soupçon, +au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus, +qui, fréquemment, après quelque bel exploit de +grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.</p> + +<p>— Eh ! eh ! Mariotte, dit-il en s’approchant +d’un pas sournois et précautionneux comme +celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh ! +eh ! Mariotte, que tu t’es levée tôt !</p> + +<p>Il cachait mal derrière son dos une très belle +fourche en bois de cornouiller ; ce que voyant, +Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif +peut-être, mais elle se donna bien +garde de laisser voir qu’elle avait peur.</p> + +<p>— Bon ! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus +de sarment dans le bûcher.</p> + +<p>— Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois +quelque jeune garçon qui t’espère ?</p> + +<p>— Il fera une mauvaise journée, celui qui a de +mauvaises pensées en s’éveillant.</p> + +<p>— J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, +le chef de ces maudits que j’héberge pour la +perdition de mon âme (mais on n’aurait guère +de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes +gens !) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te +parlait à l’oreille.</p> + +<p>— C’est donc qu’il avait quelque confidence à +me faire.</p> + +<p>— Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble ?</p> + +<p>— Point du tout, et si je te fâche par mes +dires, je ne sonnerai mot.</p> + +<p>— Ainsi, tu attends un amoureux, fausse +fille ?</p> + +<p>— Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...</p> + +<p>— Hein ! que réponds-tu là ?</p> + +<p>— Trairi, deluriau, leure, leure, leure...</p> + +<p>— Prends garde ! le nez me chatouille, ce +m’est signe de colère.</p> + +<p>— Trairi, leure, leure...</p> + +<p>— Gare la fourche, dis-je.</p> + +<p>— Trairi, delurièle...</p> + +<p>— Je te romprai quelque membre !</p> + +<p>— Trairi, deluriau... oh ! oh ! oh !</p> + +<p>Son refrain, que lui avait enseigné, non sans +récompense, un jongleur venu du pays d’Arras, +elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller +lui caressait bellement l’échine.</p> + +<p>— Tiens, laide femelle ! Voici longtemps que +la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un +compte à régler. Tiens ! un coup sur la nuque, +pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier +de Romanin.</p> + +<p>— Aïe ! aïe ! aïe ! ma peau saigne.</p> + +<p>— Un autre sur l’échine ! pour être restée trop +longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane.</p> + +<p>— Doux Jésus ! mes os craquent.</p> + +<p>— Et celui-ci dans les jambes ! pour te garer +d’aller au rendez-vous des galants.</p> + +<p>— Notre-Dame ! serai-je estropiée ?</p> + +<p>— Et celui-là sur le bras ! pour que tu geignes +quand te pinceront les garçons à qui tu sers à +boire.</p> + +<p>— Hélas ! mon doux ami, comment ferai-je +pour vous accoler, si vous me rompez les bras ?</p> + +<p>Mais ni plaintes ni supplications subtiles +n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus +belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout +rouge et traversé de longues raies noires, fut +comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise +à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée +si, tout à coup, une main robuste fondant comme +un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche, +pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans +les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en +l’air comme une grenouille qui saute !) tomber à +deux toises de là, le nez contre un beau tronc +de chêne.</p> + +<p>Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin +par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi : il +resplendissait dans son beau costume ; son +cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait +le thym et les mousses en secouant sa crinière +au soleil.</p> + +<p>Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement +de cette intervention, cela est fort certain, — d’autant +plus que l’écorce du chêne lui avait très +bien écorché le menton et les narines. Il fit mine +de se rebecquer ; mais le chevalier, d’un geste si +fier, lui ordonna de montrer les talons, que le +vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy, +non sans blasphémer à part soi, et le col +enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui +craint pour son dos.</p> + +<p>Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, +songeait au beau sire saint Georges dont il y avait +dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre +peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à +travers les cils. Toute défaite et allumée par la +lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du +plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur +qui sentait bon.</p> + +<p>— Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami ?</p> + +<p>Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche +et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car +jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier +la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard +des vilaines.</p> + +<p>Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et +n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de +houx.</p> + +<p>— Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est +mon maître ; pour moi, je ne suis pas bergère, +mais servante chez Auberons, le tavernier de +Saint-Rémy.</p> + +<p>— Qui que tu sois, je t’aime.</p> + +<p>— Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu +de me railler ; de vrai, un seigneur qui a un si +bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas +aimer une telle pauvre fille.</p> + +<p>— N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si +on les embrasse de bon cœur ?</p> + +<p>— Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on +hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine +dans la serge.</p> + +<p>— Vois donc si je t’aime ! dit-il.</p> + +<p>Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola +la belle fille et la baisa dans les cheveux.</p> + +<p>— Que béni soit Dieu ! murmurait Mariotte, +tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je +ne reçus baiser de chevalier.</p> + +<p>Eh ! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré +commencer sa carrière par de plus hautes +amours ; entre une femme ou fille de baron et +une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, +si la dame, des deux, eût été la plus belle. +Mais quoi ! Alexander de Macédoine conquit-il +d’abord Babylone ? Il faut enlever les faubourgs +avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon ; +les paysannes sont comme les faubourgs des +gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante +de corsage ; pour ce qui était de ses lèvres, +une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le +parfum des jeunes roses.</p> + +<p>Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, +lentement remuées ; l’épaisseur des verdures, +bien close au soleil et au vent, les isolait +même de la solitude ; et nul bruit, sinon d’oiseaux, +moins bavards déjà, car dans les hautes +feuillées la chaleur croissante ensommeillait les +pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux +et grossissant, un tumulte de passage à travers +les buissons et de pas lourds cassant les +bruyères.</p> + +<p>Pierre se retourna.</p> + +<p>— Holà ! qu’est-ce ? cria-t-il.</p> + +<p>Cinq hommes s’avançaient, portant sur des +casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes +nues, la cotte de maille luisante comme une peau +de couleuvre, tenant fière dans leur droite la +courte et large épée brabançonne ; ils avaient +pour coiffure des casques de bronze, à large +nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers +de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être +connus.</p> + +<p>Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite +armée, se frottait silencieusement les mains ; +Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour +tout de bon cette fois.</p> + +<p>— Parlerez-vous ? dit Pierre, et saurai-je ce +qu’on me veut ?</p> + +<p>L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet +bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé +de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait +sous des sourcils en broussailles.</p> + +<p>— Vous montrez de la curiosité, beau sire ? +Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est +un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons +doit quatre deniers d’argent pour maintes +buires vidées ; moi, je lui en dois neuf, parce +que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple +d’une plus seigneuriale beuverie ! Or, Auberons +nous a dit : « Grâce vous sera faite d’un denier +par coup de plat de lame fortement appliqué sur +les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, +se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte. » +Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups +qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout +juste, à moins que, par prévoyante économie, +nous ne jugions à propos de faire quelque +avance à notre hôte sur le souper de ce soir.</p> + +<p>— Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le +gâter.</p> + +<p>Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, +avait fait voler le casque du routier, et le lourd +pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui, +ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.</p> + +<p>— Par la Mort-Satan ! gronda le Mauvais-Garçon, +ramassé sur lui pour bondir, pendant que +ses compagnons se mouvaient en avant avec un +bruit de ferrailles.</p> + +<p>Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air +de courtoisie :</p> + +<p>— Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions +regret d’avoir mis à mal un chevalier qui +montre du courage, si d’abord nous ne lui avions +bien clairement fait voir que le mieux est pour +lui de se laisser battre sans résistance.</p> + +<p>— Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.</p> + +<p>— J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.</p> + +<p>Il reprit, après avoir ramassé son casque :</p> + +<p>— Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire +à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de +bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne +volent que ce qu’on leur laisse prendre ? Il s’en +rencontre de tels, je le confesse ; ces poltrons +déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous +pour assuré que nous sommes tout autres ; +si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce +serait en notre société qu’elle boirait son dernier +lot de saint-pourçain.</p> + +<p>Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de +ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant +l’un après l’autre chacun de ses suivants, +il continua de parler avec une élégance qui +témoignait en effet de quelque clergie :</p> + +<p>— Celui-ci, c’est Crokesos ! que les gens de +guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles +Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte ; +sa main ouverte est agréable aux plus délicates +femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne +qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera, +s’il la pousse du coude ; et vous seriez son fils, si +votre mère l’avait pu connaître.</p> + +<p>Pierre mit la main sur la garde de son épée, +prêt à toute aventure.</p> + +<p>— Considérez celui-là ! il a nom Pincedès. Ce +qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu. +Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son +gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge +d’un vaincu : « As-tu de l’argent ? » dit-il. « — Trois +esterlins, » dit l’autre. Pincedès proposa de les +jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en +empochant l’argent.</p> + +<p>Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, +pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir +lorsqu’il en serait besoin.</p> + +<p>— Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est +Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils ! je baise +en toi l’honneur de ma famille !) S’il se bat dans +une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un +géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous +rien de cette babine qui se retrousse ? Dans une +ville assiégée, où le froment manquait aussi bien +que le seigle, il prit le goût de la viande humaine, +et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour +tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille +finie, aux cadavres qu’il a faits.</p> + +<p>Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.</p> + +<p>— Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien +qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de +maille ! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer +l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il +se montre musicien aussi bien qu’homme de +guerre ; mais, par ses sons, il nous incite aux +exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins +quand la flûte de Musehault chante d’aller en +avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes ; +c’est lui qui, par une belle nuitée de +juin, imagina de mettre le feu à une bergerie +de bénédictines, pour nous donner le divertissement +de voir les ouailles déguerpir en chemise.</p> + +<p>Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné +dans l’action.</p> + +<p>— Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai +guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit +dans la ville de Laon, et en rapporta sur +ses épaules le coffre communal tout retentissant +de belles monnaies bourgeoises ? c’est Ogier-le-bien-avisé. +Et qui donc, s’escrimant seul contre +deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet +et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre ? +c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne +font qu’un, car j’ai pour noms : Ogier-Pompée.</p> + +<p>Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.</p> + +<p>— Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion +aux coups qui lui sont promis, car si, de +votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait +qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par +Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée +et mangé par Cabot, cependant que le flageolet +de Musehault sonnerait vos funérailles !</p> + +<p>Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, +et virant sur les talons au milieu des routiers +soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu, +retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques +des Turlupins.</p> + +<p>Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et +tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le +ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus +de ses yeux.</p> + +<p>Mais il ne les baissa point ; ce que voyant, +Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante +estime.</p> + +<p>— Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.</p> + +<p>— Vingt-cinq coups ! Vingt-cinq ! disait Auberons +ravi.</p> + +<p>Mais Ogier s’écria :</p> + +<p>— Pas un pour lui et cent pour toi, si tu +sonnes un mot de plus.</p> + +<p>Il continua, pensif :</p> + +<p>— Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé +que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce +rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises +qui rehaussent ma valeur guerrière. +Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun +mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme +par sa belle intrépidité.</p> + +<p>Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des +porcs que l’on repousse de l’auge.</p> + +<p>Ogier reprit :</p> + +<p>— Mais, par l’agonie-Jésus ! si je ne veux point +qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le +pille. Fouille donc, Musehault !</p> + +<p>Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, +puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait :</p> + +<p>— Nulle monnaie ! soupira-t-il.</p> + +<p>— Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de +l’homme !</p> + +<p>D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.</p> + +<p>— Hélas ! mon destrier ! pensait Pierre, mon +beau destrier, qui me devait conduire aux aventures !</p> + +<p>Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu :</p> + +<p>— A moi le surcot ! à Crokesos la cotte ! Musehault +aura les chausses, et Pincedès les estiviaux.</p> + +<p>Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le +sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui +plume une alouette.</p> + +<p>— Hélas ! mon habit ! pensait Pierre, mon bel +habit qui devait me faire aimer des dames !</p> + +<p>Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en +fine toile de Flandre.</p> + +<p>— Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais +à m’embellir pour les nuitées amoureuses.</p> + +<p>Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front +contre un arbre, et comme il était, de son naturel, +plaisant :</p> + +<p>— Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en +troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise...</p> + +<p>Crokesos acheva :</p> + +<p>— Puisque tu n’en eus point la doublure.</p> + +<p>La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, +pleurante, la reçut ; et larmoyant de plus belle, +elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons +l’emmenait.</p> + +<p>Elle partie, eux s’esquivèrent.</p> + +<p>Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, +resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir +au loin son cheval chevauché par une vile armure, +et ses habits épars sur d’indignes échines, et +toutes ses belles espérances !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">AVENTURES DANS LA FORÊT</span></h3> + +<p>Nu, pas même de barbe, et les cheveux très +courts, tout nu, gelé d’être sans habits et brûlé +d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait +survenir, honteux de sa peau considérée par toute +la solitude, Pierre de Pierrefeu était beau comme +Narcissus, dieu des païens, et penaud comme un +chien tondu.</p> + +<p>Subitement, la tête basse et les bras en avant, +avec l’air d’un fiévreux qui endosse une robe +fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive +vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour +en vêtir sa chair, dût-il l’y déchirer ; chaussé +de bruyères, ceint de liserons, chaperonné de +feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la +curieuse lumière le poursuivait à travers la voûte +empoussiérée du bois, comme une armée aérienne +lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui +offrit un gîte épineux entre les oliviers espacés. +Indécis, effaré, frémissant au tact de son corps, +parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les +oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait, +venait, rôdait, assez semblable à quelque jeune +bête sans poils tournant dans une vaste cage qui +aurait pour barreaux des fûts d’arbres.</p> + +<p>Il fit halte, s’interrogeant.</p> + +<p>Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles, +ici et là, rougeoyaient dans les écartements des +ramures ? eh ! les enfants l’auraient hué, comme +on fait un chien attelé à quelque marmite, et +nul vilain ne l’eût reçu, car il est malaisé de +persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas +même de poches. Que si la nuit eût été prochaine, +il aurait trouvé du réconfort à songer +que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il +regagnerait le paternel habitacle. Hélas ! il était +sexte à peine et les journées dans le mois de +mai sont peu courtes. Irait-il vers le château, +qui érigeait ses deux tours dans une embrasure +crénelée des Alpines ? il se figurait la fuite des +chambrières effarouchées, les yeux écarquillés +du veilleur allongeant le cou par un créneau de +la tour de guette, et bandant, à tout hasard, son +arc.</p> + +<p>Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint ; +c’était une guêpe, qui, bourdonnante, lui avait +piqué la cuisse.</p> + +<p>Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi +qu’un taon fait un bœuf. Les houx le mordaient +aux mollets, aux chevilles les ronces ; à peine +avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait, +à la façon de quelqu’un qui marcherait +sur la plaque d’un four ; et parfois, pour qu’une de +ses jambes au moins fût épargnée, il courait à +cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue. +Mais la gêne d’être nu dans la clarté, les souffles +et les rires d’oiseaux, lui causaient plus de souci +que les piqûres des épines ou les soufflets des +branches ; il se fût enfoui dans le pire des trous +broussailleux, afin de se voiler, et, de ses bras +tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui +passe, pour s’en faire un vêtement.</p> + +<p>Toujours allant, il vit de loin, entre des roches, +une ouverture de grotte, bien ressemblante à quelque +géante bouche dentée de pierres aiguës ; elle +baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de +mousses et de lierres. C’était un asile enfin. Là, +d’ombres habillé, il attendrait la nuit.</p> + +<p>Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la +curiosité du jour et des choses. Qu’est-ce donc +qui, soudain, lui rebroussa l’allure ? Deux formes, +non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur +obscure, l’une de l’autre si proches, avec +un bruit d’étoffes réjouies d’être froissées ; et de +la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles +douces, ailées de jolis rires. Vous auriez +pensé qu’un nid gazouillait dans une gueule de +dragon. Or les paroles étaient telles :</p> + +<p>— L’autre ? non, non, il n’est que trop hardi +déjà d’en tenir un, cessez.</p> + +<p>— Dites la cause, Élys.</p> + +<p>— La cause ? mon vouloir.</p> + +<p>— C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié.</p> + +<p>— A moitié, c’est trop dire.</p> + +<p>— Mais ce n’est pas assez faire.</p> + +<p>— Ah ! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point ?</p> + +<p>— Qui se plaindrait, obéie ?</p> + +<p>— Recordez-vous quelle dame je suis.</p> + +<p>— Comment m’en bien souvenir, si je ne le +sais qu’à demi ?</p> + +<p>— Songez, Raymond de Miravals, qu’après la +joute où vous vainquîtes, mes couleurs au bras, il +ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à +la condition de ne pas tirer votre cuirasse.</p> + +<p>— Eh ! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les +jambards, je pense !</p> + +<p>Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu +longtemps, car un baiser donné à propos rend +muettes les plus parleuses lèvres.</p> + +<p>Pierre grinça des dents. D’autres aimaient ! Ah ! +s’il avait eu un habit ! Il n’aurait pas failli à entrer +dans la grotte, clamant : « Venez au soleil, dame ! +et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus. » +Et de fait, il l’eût prouvé, après peu de retard.</p> + +<p>Tournant dos, il chercha des solitudes moins +agréablement hantées. Là-bas, la profondeur +épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un refuge. +Il courut, baissant le cou pour se garer des +ramilles qui lui auraient piqué les yeux, écartant +les basses branches avec ses bras déchirés. Un +long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le +glissement d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait +d’une source, d’une rivière peut-être. Dans +les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon de +ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus, +fableur syracusain ; et n’y eût-il là ni +vimes ni joncs aquatiques, il aurait du moins +l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide +fuyard nu, mais d’un baigneur qui lave dans le +flot la poussière et le soleil des routes.</p> + +<p>Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes +vagues du feuillage ; la rumeur s’enflait, plus +vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé +le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une +fumée d’eau ; et bientôt, rapide, entre le treillis de +quelques ornes grêles, reluit une coulante surface, +qui disparut un instant derrière un rideau +d’yeuses, puis, entre deux rives d’où les saules +laissaient pendre leurs chevelures comme des +dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala +enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet +du ciel.</p> + +<p>Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement, +s’arrêta.</p> + +<p>Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur +des branches retombantes, s’érigeait une +sorte de bonnet pointu, en ostérin violet, tout +œillé de pierreries, et qui certes était (« Notre +Dame ! » dit Pierre en se signant) une belle mitre +d’évêque.</p> + +<p>Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire +de Pierrefeu ; un saint homme comme le devait +être cet évêque qui, sans doute revenant de quelque +pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la +fraîche rivière, n’aurait point de railleries pour +le piteux état d’un voyageur dépouillé par de +mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à +se tirer de souci.</p> + +<p>Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par +l’eau voisine ; il se disposait à se faire bien venir +par le moyen de quelque pieux salut, lorsqu’une +voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle +ne pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur +de Dieu, prononça vivement ces mots :</p> + +<p>— Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut +savoir se garer.</p> + +<p>— Alaette, répondit l’évêque, il y a au château +de Romanin autant d’hôtes au moins que de +lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma +femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille +des étables, ce qui eût été peu congruant à mon +caractère.</p> + +<p>— Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins +douce, il vous a plu, si vieille et maigre qu’elle +soit, d’embrasser de nuit votre épouse.</p> + +<p>— C’eût donc été pour mater la chair ! dit l’évêque ; +de vrai, il se lit dans les légendes que +plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de +soi un squelette. Une maigre épouse convient à +un personnage d’église aimé d’une dame un peu +grasse ; et compte me sera tenu d’avoir expié près +d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette.</p> + +<p>— Vous me voulez distraire par ces dires +complimenteurs, mais je ne m’en satisfais point, +et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous +mettrez en quête d’un autre lit.</p> + +<p>— Ah ! j’en sais un qui me serait le plus plaisant +de tous, par vos chers pieds nus, je le jure ! +Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort +jalouse ; il nous en cuirait de la mécontenter +outre mesure. Au surplus, ce couvert de saules +n’est-il point aussi discret que les plus céleuses +courtines ? Cette couche de vertes herbes ne +vaut-elle pas les plus doux lits du monde ? et, +pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles paroles +amères que ces lèvres si mielleuses vous +furent, par la grâce du ciel, données.</p> + +<p>— Ah ! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez +aux portes du paradis, il faudra bien, en +dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes, +tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes +façons.</p> + +<p>Pierre n’en eût point écouté davantage, à +cause du grand respect qu’il portait aux personnes +d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en +se retenant, près de choir, au tronc du saule, lui +donna à craindre d’être surpris, et, d’abord avec +précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi le +froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux +effrayés.</p> + +<p>Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille, +où les grottes recélaient, au lieu de bêtes farouches, +des couples trop attendris, où des évêques +mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans +les saules du rivage ? Certes, il se déroberait à +ces visions amoureuses qui lui étaient si cruelles. +Sa nudité, sa solitude hélas ! il fallait qu’enfin il +trouvât où les cacher ; et fort à propos, au milieu +d’une clairière, lui apparut un vieux chêne que +le tonnerre avait écimé et qui portait, creux jusqu’au +sol sans doute, une large plaie noire à son +flanc béante.</p> + +<p>Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les +bruyères, s’aidant des branches pour sauter les +buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y +meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par +les pieds dans le trou, s’y enfonça, vira sur lui-même, +malgré les esquilles du tronc, et, vêtu +d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au +dehors, essoufflé.</p> + +<p>Alors, les yeux tristes, il songea aux belles +aventures d’amour que ses rêves lui avaient promises. +Comme elles se fussent diverties de lui, +les dames de la Vicomté, si, le voyant dans son +tronc d’arbre, elles avaient su quel beau défi +leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval, +dans son bel habit, entre les trois chemins de la +Marcellane, le jeune sire de Pierrefeu ! Combien +elle nous déçoit l’espérance, hélas ! et qu’adviendrait-il +de lui maintenant ?</p> + +<p>Tout à coup il ferma les yeux ; non, non, il ne +voulait plus voir les délices des autres ! Une +dame avec son ami était entrée dans la clairière.</p> + +<p>Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient +deux ailes de pluvier, vêtue d’un pelisson +étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran +(car il est vrai que ce fut elle), ne marchait point, +mais se laissait porter par un varlet qui était de +grande taille, et avait fort belle apparence, bien +qu’il ne fût point chevalier.</p> + +<p>Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied +du chêne !</p> + +<p>Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu +d’avoir été doctriné par des chapelains ivrognes +dans le château paternel, eût reçu les leçons de +quelque érudit abbé passé maître en clergie, il +n’eût point manqué de comparer son cas à celui +du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits relatés +dans les antiques histoires, fut condamné à +voir couler, mourant de soif, une belle onde où +il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir mûrir, +mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne +pouvait mettre la dent.</p> + +<p>Jeune comme elle était, bien blanche du visage, +et du sein aussi, car le pelisson de satin +rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle +vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux, +issus en flots du chaperon, éparpillant des +odeurs de pommade et d’autres odeurs meilleures, +Cécile se mouvait tendrement parmi les +caresses de son ami, soupirait d’aise et murmurait : +« Ah ! ce n’est point un chevalier manchot +qui m’accolerait d’aussi agréable façon ! » Ce que +voyant et entendant, Pierre de Pierrefeu, la tête +hors de l’arbre, les narines écarquillées, et les +yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait +de tous ses sens cette jeunesse et cette beauté +si proches ; et il sentait son corps nu piqué comme +de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait +des fourmis qui lui grimpaient le long des membres, +ou de son sang qui lui fourmillait dans les +veines.</p> + +<p>Eux se baisant, lui n’y tint plus.</p> + +<p>— Mort de mon cœur ! s’écria-t-il.</p> + +<p>Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent.</p> + +<p>Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la +clairière avec des gestes éperdus. Fou, il l’était, +certes, devenu. Il serrait dans la brise des formes +imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des +bouches vaines. Il ne lui était plus importun +d’être nu ; il s’étalait au ciel, s’offrait aux curiosités +de la lumière qui soulevait les feuilles pareilles +à des paupières vertes, et l’enveloppement +du vent lui était une caresse. Il se plongea dans +les frondaisons, bégayant des appels ; tel Pan le +dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois. +Les piqûres des herbes rases étaient des chatouillements +qui ne lui navraient plus les plantes. +Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait +qu’elle vivait, cette ceinture. Il enlaçait des +arbres, leur disant : c’est toi, dame ? Effarouchée, +une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers +elle, l’espérant femme. Par instants il rampait, +longuement frôlé aux bruyères, et les écartait +comme on fait d’un doux linceul de lit pour y +chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus +d’imiter les bêtes qui rôdent allumées par les +chaudes saisons ; un oiseau s’étant envolé, vers +son nid peut-être, il le suivit dans les branchages. +Ici, se balançant sur un rameau d’olivier, +là, faisant ployer de son poids la cime d’un +haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant +les ramilles, trouant les feuillées, mêlé à toute +la forêt, toujours suivant, comme sûr de l’atteindre, +quelque femme au loin vue de ses +yeux brûlants, sentie de ses chaudes narines, +presque touchée de ses bras fous.</p> + +<p>Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de +samit pâle, la plume de son chaperon frôlée par +le passage de l’eau claire, une dame, sur des +carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée, +une joue dans ses cheveux.</p> + +<p>Et celle qui dormait ainsi sous l’approche +furieuse de Pierre de Pierrefeu, c’était la plus +belle et la plus chaste femme du pays de Provence, +la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or !</p> + +<p>Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un +effondrement de ramures, peut-être elle rêvait +qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux, +lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à +jamais de sa présence le troubadour Bertrand +d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près d’elle, +soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont +il lui était enjoint de garder ses yeux voilés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES</span></h3> + +<p>Vous pensez l’étonnement et le courroux de +tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or, +eut narré par le détail devant le tribunal quel +affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.</p> + +<p>Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc +d’acier parmi les remuements de robes effarouchées +et les entre-heurts de mandores et d’armures, +quand Phanette, imposant silence au +tumulte, ordonna d’une voix ferme :</p> + +<p>— En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître +appréhendé et par devant nous conduit, pour +être jugé selon la loi d’Amour.</p> + +<p>— J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.</p> + +<p>Ces mots ouïs, les bruits se turent ; seule, Alaette +de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant +sous sa cotte ses pieds sans estiviaux :</p> + +<p>— Comparaîtra-t-il tout nu ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du +trouble de chacun ; quatre chanceliers, suivis +de quatre pages, quittèrent la salle de justice, +afin de rencontrer le coupable et de l’amener +céans, ou docile ou rebelle.</p> + +<p>Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de +donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient +tout à l’heure, désigna de la main trois +pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois +taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un +bahut vermeil au dedans comme le pourrait être +un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, +dressée au milieu de la salle.</p> + +<p>Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de +fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs +de soucis et d’églantines, la claire face de +l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, +riait avec des lèvres en bois vermillonné.</p> + +<p>Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, +et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux, +se rangèrent en cercle autour de la jolie image, +et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant +mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de +l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs +s’étant approchés, elle commençait de réciter +la louange du Dieu, — car mieux qu’aucune +de ce temps elle sut composer et dire sirventes, +vers, couplets, sons, chansons et tensons, — lorsque +le fou de Romanin, qui s’était accroché +aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour +mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin +d’un carreau :</p> + +<p>— Voici l’homme ! cria-t-il.</p> + +<p>Il y eut un grand refoulement peureux, vers le +fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées +comme des feuilles dans un cercle de +vent ; plus d’une même se cacha de la main les +yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu +les doigts.</p> + +<p>— Fait-il résistance ? demanda Phanette de Romanin.</p> + +<p>— Il marche le premier, fièrement ; vous +jugeriez qu’il conduit qui l’amène.</p> + +<p>— Est-il vêtu ? dit Alaette de Méolhon, qui suivait +sa pensée.</p> + +<p>Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de +répondre ; les deux battants de la porte plutôt +enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois +de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, +violent, sauvage, non point nu, mais du col aux +chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de +branches feuillues, de liserons et de lierres ; et +vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient +l’air libre du ciel et toute la franche forêt.</p> + +<p>Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier +désir, certes, fut de les embrasser toutes. +Mais il se contint, les regardant avec des yeux +qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, +car il était, de nature sinon par doctrine, +courtois.</p> + +<p>Or, parmi les longs murmures des dames tout +bas chuchotantes avec de légers rires, et des +hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et +jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait +repris séance, et Phanette, mignonne et grave, +interrogea :</p> + +<p>— Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, +prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde +des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse ?</p> + +<p>— Un baiser ?</p> + +<p>Pierre sourit.</p> + +<p>Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante +Clermonde :</p> + +<p>— En effet, rien qu’un baiser, dit-il.</p> + +<p>— Nommez vos noms.</p> + +<p>— Pierre.</p> + +<p>— Tous vos noms.</p> + +<p>— Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la +vase ; un noble homme, mal en point, dérobe aux +moqueries l’honneur de sa maison.</p> + +<p>— Donc, vous êtes de gentille race ?</p> + +<p>— Qui en doute, qu’il l’ose dire !</p> + +<p>— Savez-vous quelles nous sommes ?</p> + +<p>— Les plus plaisantes femmes que, même en +songe, aucun ait jamais vues.</p> + +<p>— J’entends si vous savez à quelle fin nous +voici rassemblées en ce lieu ?</p> + +<p>— Ceux qui parlent du château de Romanin ne +manquent pas d’en faire cent contes extravagants, +mais je me donnai toujours garde d’y croire.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc qu’on rapporte ?</p> + +<p>— Que les dames en ce château séantes y tiennent +Cour plénière pour juger les procès d’amour.</p> + +<p>— Ce disant, ils ne mentent point.</p> + +<p>— Quoi ? vous rendez des sentences ?</p> + +<p>— Équitablement, certes.</p> + +<p>— Il y a des lois d’amour, en effet ?</p> + +<p>— Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, +dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus +le roi.</p> + +<p>Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune +arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux +joyeux ; cette insolente gaieté, comme on pense, +parut à tous fort messéante.</p> + +<p>— Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude +et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois, +la compagnie des sangliers et des louves ne m’a +point initié aux hypocrites courtoisies.</p> + +<p>Phanette de Romanin reprit :</p> + +<p>— Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt ?</p> + +<p>— Pourquoi non ? répliqua Pierre que divertissait +l’aventure.</p> + +<p>— Il faut, sire, que vous en fassiez un grand +serment.</p> + +<p>— Le plus grand qu’il vous plaira.</p> + +<p>— Jurez donc par le Dieu de qui l’image est +devant vous.</p> + +<p>Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé +dans le bois, qui portait un manteau d’azur et +un nimbe de fleurs en tresses.</p> + +<p>— Par cette poupée ? dit-il.</p> + +<p>A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, +bouleversés d’un tel blasphème.</p> + +<p>— Une poupée ! le Dieu d’Amour !</p> + +<p>Cent voix criaient, confuses.</p> + +<p>— Le dieu d’amour ! répéta Pierre. C’est homme +et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus, +s’il vous faut un serment, agréez celui-ci +qui en vaut un autre : par le nom de ma race, +par le nom que je cèle, je jure de me soumettre, +dames, à votre justice.</p> + +<p>On reprit place, Phanette dit :</p> + +<p>— Vous tiendrez le serment juré ?</p> + +<p>— Un homme n’eût pas dit impunément ceci !</p> + +<p>— Bien, vous parlez du moins d’une haute +façon. Or çà, — puisque vous connaissez de +quoi l’on vous accuse, — défendez-vous, beau +sire.</p> + +<p>En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, +par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner +aux dames ; plus d’une se disposait à l’entendre +avec une bienveillance qu’aurait dû exclure +la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour, +l’air morose, s’avança.</p> + +<p>C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun +de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de +son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins +antiques. Comme il avait dans son château +une très belle librairie, il n’ignorait de rien ; +les plus habiles trouvaient plaisir et profit à +l’entendre deviser sur quelque matière que ce +pût être.</p> + +<p>— Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu +ne soit admis à plaider devant la Cour +d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque +clergie en répondant avec justesse à diverses +questions posées par un homme bien doctriné ; +car d’illustres personnes ne doivent point prêter +l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable +d’agrémenter ses dires par des comparaisons +exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de +lectures.</p> + +<p>La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva ; +et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son +index à la pointe de son nez, questionnait Pierre +de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies :</p> + +<p>— Le noble homme auquel je parle pourrait-il +me dire, à quelques toises près, la distance qui +divise le ciel de notre terrestre habitacle ?</p> + +<p>— Bon ! comment le saurai-je ? je ne fus jamais +au paradis.</p> + +<p>Giraud de Salignac sourit avec un grand air de +pitié.</p> + +<p>— Apprenez que cette distance est telle : Un +homme ne cessant d’aller le plus droit qu’il pourrait, +et cheminant chaque jour vingt-cinq milles, +mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et +demi. Si donc le premier homme que Dieu créa +eût toujours marché, il s’en faudrait encore d’un +million huit cent quatre-vingt-deux mille trois +cent quarante jours qu’il ne fût arrivé, puisque je +parle en l’année onze cent cinquante-deuxième +de l’Incarnation Dominicale.</p> + +<p>Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais +le sire de Pierrefeu jugeait plus plaisant d’être +interrogé par les dames.</p> + +<p>Le savant troubadour reprit :</p> + +<p>— Je poserai une autre question, moins ardue, +touchant les animaux terrestres.</p> + +<p>— Hâtez-vous donc, dit Pierre.</p> + +<p>— Ainsi ferai-je, certes ! et sans m’informer de +la taupe, laquelle n’y voit goutte, car elle a les +yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde l’arbre +d’où le baume dégoutte ; ni de la licorne qui +s’endort au doux flair d’une pucelle ; ni du cygne +qui chante si bien, que si l’on harpe devant lui, +il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la +flûte ; ni même de la calandre qui, si elle regarde +un malade au visage, annonce qu’il guérira, mais +annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne +veut le regarder ; je me contenterai de demander +au noble homme que voilà, quelle bête il a coutume +d’offrir à une dame lorsqu’il veut la convaincre +d’écouter un aveu et de confesser à son +tour quelque tendresse ?</p> + +<p>— Eh ! ne saurait-on l’en persuader sans lui +donner aucun animal ?</p> + +<p>— C’est fuir, non répondre ; la bête qu’il convient +d’offrir dans le cas supposé, c’est la belette, +par d’autres nommée mostoile.</p> + +<p>— Eh ! pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que la belette conçoit par l’oreille et +enfante par la bouche.</p> + +<p>Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac +ajouta, parlant au tribunal :</p> + +<p>— Cet homme n’est point digne de discourir +en votre présence.</p> + +<p>Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile :</p> + +<p>— Morbleu ! que veut dire cela ? et digne ou +non de plaider, qu’importe ? Rôdant parmi les +branches et tout chauffé par le printemps, je vis +une femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien +sot qui ne l’eût fait, et, par la mort de mon cœur, +plus sot encore qui en aurait repentir !</p> + +<p>Ainsi parla le sire de Pierrefeu ; un tel franc +langage n’était point ce qu’il eût fallu pour gagner +la faveur de la Cour.</p> + +<p>Avec un air très grave, qui ne présageait rien +de bon, les conseillères, l’une après l’autre, parlèrent +bas à la comtesse Phanette, puis celle-ci, +ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu +d’un silence plein d’attente, le plus terrible +arrêt qui jamais ait été rendu par tribunal de +dames :</p> + +<p>« Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, +laquelle nous présenta sa légitime plainte +d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée +par un homme dépourvu de tout vêtement, +et cela en dépit de la renommée de vertu et +chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au +moyen d’une vie pieuse et notoirement exempte +de toute faiblesse amoureuse ;</p> + +<p>« Ouï dans sa défense un homme nommé +Pierre, reconnu coupable dudit attentat, et qui, +loin d’en montrer repentance, s’en est hautement +vanté devant tous, après avoir à plusieurs reprises, +tant par son attitude farouche que par la +sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect +pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même ;</p> + +<p>« Considérant que l’attentat commis est de +ceux que l’on ne saurait punir trop sévèrement ; +que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées, +l’esprit même de ces lois en est gravement outragé, +car le double consentement est la base +même de l’amour ; qu’il tire une particulière gravité +du défaut de costume avoué par le coupable, +et de la juste estime où est tenue la victime ; vu +d’ailleurs les arrêts rendus en des cas approchants +par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne, +avec l’assentiment unanime des dames, et par +la Cour d’amour qui siège dans la châtellenie de +Signe ;</p> + +<p>« Considérant, d’autre part, que le coupable +pourrait invoquer en sa faveur les livres du savant +homme Andréas, chapelain royal, lequel +ne blâme pas celui qui se divertit le matin avec +une personne couchée dans l’herbe ; qu’il pourrait +arguer en outre de l’article cinquième du +Code d’amour, où il est dit : « <span lang="la">Non est sapidum +quod amans ab invito subit amante</span>, » pour prétendre +qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite +moindre peine ; qu’en conséquence il y a lieu de +lui imposer une pénitence sévère, mais qui, par +son espèce, le soit un peu moins pour lui que +pour tout autre elle serait ;</p> + +<p>« Décide :</p> + +<p>« L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu +(puisqu’en effet il se targue de répugner à +tout déguisement de pensée), de dire vérité, +interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps, +à tous et à toutes, à rois et à vilains, à clercs ou +à laïques, à pauvres ou à riches, contre ses intérêts +et contre ceux des siens, au péril même de +sa vie ; et ce, jusques au jour, où par bienveillante +miséricorde, la comtesse Clermonde, dame +des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment +faite ;</p> + +<p>« Décide en outre :</p> + +<p>« Pour qu’en tous pays et par toutes personnes, +il puisse être désigné et connu comme un +témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre +aura nom désormais : Pierre le Véridique. »</p> + +<p>Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent, +et des « oui, oui » et des « fort bien », +la comtesse Phanette, pour mieux débiter la +sentence, enflait sa voix mignonne, Pierre de +Pierrefeu d’abord avait souri, non sans l’air de +quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule, +comme impatient d’un si subtil partage ; mais +lorsqu’il eut compris enfin quelle chose on exigeait +de lui, alors, il se dressa joyeusement, +secoua d’un mouvement fier ses cheveux et, +levant deux bras semblables à des branches que +la brise rebrousse :</p> + +<p>— Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis : oui ! +Parler vrai, cela m’agrée. A l’âme franche sied la +franche parole. Fausses amours, fausses vertus, +faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur +et traîtrises de femmes, gardez-vous désormais +de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique !</p> + +<p>Familièrement accoudé sur la tête du Dieu +d’amour, il se cambra, l’œil plein de beaux défis.</p> + +<p>— Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs, +à vous de même, fableurs aux ingénieuses lèvres ! +Que besognez-vous en ce lieu ? Cette salle +est une geôle, où, l’air manquant, les cœurs +étouffent. Sus aux fenêtres ! Humez le ciel ! Deux +à deux, dès le matin, s’aiment les calandres +chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul +oiseau ne leur dit : « C’est voler trop haut, +petiotes ! » Au renouveau brament les cerfs sans +que d’autres cerfs les reprennent ou les louent +d’avoir mal ou bien bramé. Librement il quête la +louve, le loup qui s’allume et, sans aboi, rampe, +saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse +fait l’une à l’autre sourire les fleurs voisines +et l’une pour l’autre dès la vesprée se dessiller +les vermeilles étoiles. Créatures des bois +et des eaux et des cieux, c’est sans règles que +vous conjuguez vos mutuelles appétences et, par +toute la féconde nature, il n’y a point, dans les +choses de l’amour, d’autre loi que l’amour même. +Mais vous, dames, et vous, sires, vous avez imaginé +des façons trop délicates de compliquer les +simples emplois pour lesquels furent engendrés +tous les êtres et voici que, voulant aimer mieux, +vous n’aimez point du tout en effet ; ainsi des +alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera +qu’un peu de cendre, usent le bel or naturel. +Ah ! fous de cervelle et de cœur ! étudiez le code +conquêté par le chevalier Brito dans la royale +forêt de Brocéliande, connaissez des cas d’amour, +rendez de subtiles sentences, édictez de quelle +façon les gentilles personnes doivent saluer leurs +serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop +peu d’espoir, décidez après combien de services +un chevalier doit être admis dans le lit de sa +dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment +qu’il ne la touchera point, ou avec licence de +l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue. Enfin +soyez savants et courtois et diserts, n’importe ! +celui qui a plus d’amour et plus de joie que +vous, même quand vous devisez sous les courtines +parfumées de vos lits de parade, c’est le +chaud vigneron, embrassant à pleins bras et baisant +à pleine bouche, sur la terre, sous le ciel, +la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure +la chair saine et le raisin mouillé !</p> + +<p>Achevant ainsi, il secoua tout son habit de +verdure dans un éparpillement de feuilles et de +rosée ; et deux papillons bleus, qui, sur son +épaule, étaient restés endormis dans le cœur +d’un liseron, alors éveillés, s’envolèrent, puis, +s’étant poursuivis, se joignirent, les ailes de l’un +sous les ailes de l’autre étendues.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">TOUTES VÉRITÉS NE SONT POINT BONNES A DIRE</span></h3> + +<p>Or, le discours de Pierre avait fort choqué +l’assistance ; parmi le grossissant murmure, +une dame, — ce fut par malencontre +Cécile de Sabran, — dit tout haut d’un air de +mépris :</p> + +<p>— Les amours de qui n’est point chevalier +sont bestiales amours et une gentille personne +n’en saurait supporter la pensée.</p> + +<p>— Eh ! Dame ! répartit Pierre, un varlet qui a +ses deux bras vous plaît mieux pour jouer dans +l’herbe qu’un chevalier manchot !</p> + +<p>Du col aux tempes, la dame devint toute +rouge, et sa claire face, qui était comme un lys, +fut comme une pivoine.</p> + +<p>— Par la Passion-Jésus ! gronda Bérenger de +Palasol, une main, non la droite, sur la garde de +son épée.</p> + +<p>Mais Pierre :</p> + +<p>— Je dis la vérité, étant à cela, par mon serment, +contraint.</p> + +<p>— Non pas la vérité ! prit un autre. Toutes +les nobles femmes séantes en ce château de Romanin +valent qu’on les vénère, étant belles et de +chaste vie. Nulle n’octroie, même à son ami, que +les caresses permises par la coutume d’amour ; +et moi-même, Raymond de Miravals, quand je +me couchai, par étrange faveur, auprès de la +belle Élys de Mérargues, je dus, qui donc l’ignore ? +conserver de nuit mon armure.</p> + +<p>— Oui, toute, sauf les jambards ! dit Pierre.</p> + +<p>Qui eut vu à ce moment la piteuse attitude de +la belle Élys de Mérargues, aurait bien deviné +que les paroles du sire de Pierrefeu n’avaient pas +été pour lui plaire.</p> + +<p>Mais Raymond de Miravals :</p> + +<p>— Scélérat ! cria-t-il.</p> + +<p>Et il tira sa lame.</p> + +<p>— Mes fils, prêcha d’une voix douce Flodoard +de Quiquerand, évêque d’Avignon (il ne tarda +pas à se repentir d’avoir voulu chrétiennement +s’entremettre), mêlerez-vous de sanglantes querelles +à des jeux de courtoisie ?</p> + +<p>— Évêque, répliqua Pierre, la place d’un +homme d’église n’est point au milieu de ceux +qui vont combattre, non plus que sous les saules +de la rivière, en compagnie d’une galante.</p> + +<p>A ces mots qui poussa un cri ? ce fut le bel +évêque, car la dame de Roc-Huant, sa femme, +lui avait très bien pincé le bras.</p> + +<p>Alors se fit un grand tumulte courroucé de +clercs bavards montrant le poing, de chevaliers +qui font sonner dans les fourreaux les glaives, de +troubadours brandissant des mandores, de dames +éparses dans un brouhaha soyeux d’étoffes en +tous sens remuées. Et Pierre de Pierrefeu commençait +de voir que la vérité n’est pas toujours +plaisante aux hommes.</p> + +<p>Superbe d’ailleurs, surpris, non fâché de l’aventure, +près de la chaire de justice où siégea naguère +la dame de Romanin, il se tenait debout, +le pli de la raillerie aux lèvres et l’éclair du rire +aux yeux.</p> + +<p>Tout à coup :</p> + +<p>— Sus à l’homme ! ordonna Raymond de Miravals.</p> + +<p>Et dix, suivis de vingt, bondirent. Mais pendant +qu’ils enjambaient les degrés du tribunal +le sire de Pierrefeu se déroba entre le haut siège +et le mur.</p> + +<p>Ils tournèrent autour de la chaire.</p> + +<p>— Tue ! Tue ! criait Raymond.</p> + +<p>— Tue ! Tue ! répétaient les autres.</p> + +<p>Et de fait, une seule chose les empêcha de le +tuer : c’est qu’il avait disparu, comme un flocon +fondrait dans l’eau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">CHAQUE CHOSE EN SON LIEU</span></h3> + +<p>Brusquement, une basse porte, faite d’une +seule lame de cèdre, s’était ouverte dans la paroi +du fond, derrière le siège de justice, et Pierre +avait disparu comme à travers la muraille.</p> + +<p>L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus +étonné de cette aventure nouvelle qu’inquiet +d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte +courroucé de ses poursuivants. Une toute petite +main lui effleura le bras, légère comme un oiseau +qui voletterait sur une branche, et quelqu’un, +dans un doux parler, lui chuchota près +de l’oreille :</p> + +<p>— Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de +vous quérir dans la cachette que je sais.</p> + +<p>Or, le son de ce parler était si pur, si clair, +qu’il donnait l’idée, dans l’obscurité, d’une +lueur qu’on ne verrait pas.</p> + +<p>Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il +n’est guère besoin de dire. Soumis à la main, +charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose, +il monta les marches roides d’un escalier très +étroit qui tournait, tournait.</p> + +<p>— Dame, qui êtes-vous ? dit-il.</p> + +<p>— Damoiselle, non pas dame.</p> + +<p>— Ne saurai-je point votre nom ?</p> + +<p>— Que vous servirait de l’apprendre ? Passant +derrière la porte, j’entendis votre franc discours, +et touchée d’estime pour vous, j’ai voulu vous +tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas +besoin d’en savoir davantage.</p> + +<p>— Ah ! du moins, vous n’êtes pas une vilaine, +car votre habit, que j’ai touché par mégarde, est +d’un très fin satin.</p> + +<p>— Sire ! il n’était pas nécessaire de me suivre +de si près.</p> + +<p>— Ah ! que vous êtes jeune !</p> + +<p>— Où le connaissez-vous ?</p> + +<p>— Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on +ne trouve pas aux autres.</p> + +<p>— Relevez la tête, sire ! le plafond n’est plus +si bas.</p> + +<p>— Où est-ce donc que vous me conduisez ?</p> + +<p>— Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce +coffre. Bien. Et demeurez en paix jusqu’à l’heure +où je pourrai vous faire sortir du château.</p> + +<p>— Quoi ! je resterai dans l’ombre ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et vous ne vous laisserez point voir ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Pour quelle cause, dites ?</p> + +<p>— Parce que je suis laide, hélas !</p> + +<p>Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait +pas retirée. Tout vaillant qu’il se targuât d’être +et qu’il fut en effet, la laideur d’une femme lui +était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter. +Mais il crut entendre un joli rire qui se moque.</p> + +<p>— Ah ! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la +main, vous vous êtes raillée de moi.</p> + +<p>L’invisible damoiselle, d’une voix triste, répondit :</p> + +<p>— Sire, j’ai parlé selon la vérité. D’autres sont +belles ! je ne leur ressemble guère. En place de +cheveux noirs ou d’or, je porte des crins rouges, +drus et courts comme une toison de brebis récemment +tondue.</p> + +<p>— Aïe ! dit Pierre.</p> + +<p>— On remarque au-dessus de mon œil droit +une verrue...</p> + +<p>— Ho !</p> + +<p>— Et sur mon œil gauche, une taie.</p> + +<p>— Diantre !</p> + +<p>— Ce n’est point la couleur du lait et des +roses que montre mon visage, mais celle en effet +d’un vieux cuir cordouan ; pour ce qui est des +dents, il m’en restait deux l’an passé, qui étaient +assez belles ; depuis j’en perdis une et l’autre a +fort jauni.</p> + +<p>— Notre-Dame ! s’écria Pierre.</p> + +<p>— Ah ! sire, maintenant, vous ne désirez plus +me voir ?</p> + +<p>Elle parlait d’un ton si plein de mélancolie que +Pierre, pour effrayé qu’il fût de se trouver auprès +d’une telle personne, éprouva quelque pitié.</p> + +<p>— Sans doute vous exagérez les choses, dit-il, +vous n’êtes pas si mal plaisante que vous le +semblez croire.</p> + +<p>— Il est des miroirs hélas ! et, n’en fût-il point, +est-ce que je ne reconnaîtrais pas quelle je suis, +à la façon dont je me vois regardée ? Le pire, c’est +qu’étant jeune, je porte un cœur qui n’est pas +insensible, et que, pour être sans beauté, je ne +suis pas sans tendresse. Moi aussi, j’aurais voulu +qu’un vaillant chevalier me servît ; et, certes, je +ne l’eusse pas aimé à la façon des dames et damoiselles +séantes en ce château, mais il aurait eu +de moi un franc et loyal amour.</p> + +<p>— Eh bien ! il se rencontrera quelque jour un +noble homme qui vous verra, non pas telle que +vous êtes, mais telle que vous seriez si le ciel +vous eût départi une forme bien accordée à votre +gentil esprit, et qui vous élira pour dame à cause +de cette intime beauté.</p> + +<p>— Non, reprit-elle ; d’ailleurs, à qui s’offrirait +généreusement, je me refuserais, certes, ne +voulant pas donner une aussi laide chose en +échange d’un si magnifique don.</p> + +<p>Cette parole plut grandement à Pierre de Pierrefeu ; +il sentait une belle amitié lui venir pour +la damoiselle si injustement disgraciée ; sans +doute il n’eût pas manqué de la consoler par de +réconfortants discours, si tout à coup, dans l’ombre, +on ne sait d’où jaillis, et sans qu’aucun bruit +eût décelé leur approche, des hommes ne l’avaient +saisi, enveloppé, lié de cordes, bâillonné, emporté !</p> + +<p>— Nous le tenons ! cria l’un.</p> + +<p>Un autre dit :</p> + +<p>— Gardez-vous de le tuer ; l’évêque prétend le +garder vif.</p> + +<p>Pierre entendit aussi un sanglot : c’était la +damoiselle qui se lamentait pour l’amour de lui.</p> + +<p>Peu après une fraîcheur d’air lui courut sur +les membres ; il devait être hors du château : +mais il ne voyait rien à cause qu’on lui avait mis +la tête dans un sac. Rudement on le jeta sur de +la paille ; les brins, de toutes parts, lui écorchaient +la peau, son vêtement de feuillage ayant été fort +endommagé. Un fouet claquant, un cheval hennissant, +une roue grinçant, lui donnèrent à penser +qu’il se trouvait dans quelque carruque. Où +voulait-on le voiturer ? le véhicule s’ébranla, +faillit verser, décarra, roula. Le sac, qui l’empêchait +de voir, l’empêchait aussi d’entendre ; autour +de lui les dires et blasphèmes des gens qui +l’avaient appréhendé n’étaient qu’un gros bourdonnement. +Par instants, de dures secousses ; +mais la carruque n’en roulait pas moins vite, et +lui, il était entre les planches comme un oiseau +plumé qu’un cuisinier remue dans quelque casserole. +Du temps passa, une heure, et des heures +encore. Comme il avait très froid, il jugea que la +nuit était venue. Subitement, il lui sembla que +mille aiguilles lui entraient dans la chair ; c’était +une pluie fine qui commençait de tomber. Il est +permis de penser que si, en ce moment, Pierre de +Pierrefeu eût tenu entre ses mains libres le bel +évêque Flodoard de Quiquerand, il n’eût pas failli +à le très bien étrangler. Et, de fait, écorché, +secoué, percé, mouillé, transi, — sourd d’ailleurs +et aveugle, — cette façon de voyager aurait paru +incommode à la plupart des personnes.</p> + +<p>Tout à coup le chariot, après un brusque +coude, fit halte. Empoigné sans ménagements, +Pierre fut mis debout, les pieds nus sur de la +pierre. On lui délia les mains ; on lui passa des +cordes sous les bras ; et brusquement soulevé, il +ne retrouva plus, en retombant, le sol. Il comprit +qu’on le descendait ; mais où ? dans quoi ? il se +sentait fort perplexe.</p> + +<p>Il descendit longtemps, la corde lui sciant +l’aisselle. Quoiqu’il eût retiré son sac, ses yeux +lui servaient de peu de chose, à cause des compactes +ténèbres. S’il étendait les mains, il rencontrait +des murs gluants d’une mousse visqueuse. +Il descendait toujours, ses jambes +inquiètes, vainement agitées dans l’ombre et +dans le vide. Enfin, lâché par les cordes, il chut +lourdement sur des pierres, dans de l’eau épaisse ; +le coup fut rude assez pour lui faire perdre le +sentiment.</p> + +<p>Éclaboussé, meurtri, rompu, quand il put se +relever, il ne vit d’abord que la noire nuit ; puis, +plus noire et clapotante dans l’humidité obscure, +une ronde et basse forme, qui était peut-être une +bête, rôda autour de lui.</p> + +<p>— Hein ? dit Pierre, qu’est cela ?</p> + +<p>— Un porc, répliqua l’être ; j’habite dans +cette fange, parce que dans son lieu doit être +toute chose. Qui es-tu, toi ?</p> + +<p>— Un homme nu, qui a froid.</p> + +<p>— Ton nom ?</p> + +<p>— Pierre le Véridique.</p> + +<p>— Pourquoi te mit-on ici ?</p> + +<p>— Pour avoir dit la vérité. Où suis-je ?</p> + +<p>— N’es-tu pas nu ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— N’es-tu pas la Vérité ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Eh bien, tu es dans un puits !</p> + +<p class="c gap small">FIN DU LIVRE PREMIER</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2><span class="small">LIVRE DEUXIÈME</span><br> +PIERRE LE VÉRIDIQUE</h2> + +<h3 id="c9">CHAPITRE I<br> +<span class="xsmall">LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE SAINT-GORGON</span></h3> + +<p>Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes, +le diable, s’étant introduit par des moyens à nul +connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon, s’assit à +croupetons sur l’estomac endormi du vénérable +abbé Bénignus Spagnuolo ; quiconque aurait vu +cela sous le bleuâtre rayon de lune que dardait +l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir +grand’peur, bien que le diable fût petit ; car, tout +velu de poils roux, ou roussis, il était très hideux +dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe, +ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes, +sa queue recroquevillée comme un sarment et +ses ailes de flasque peau, sans plumes, pareilles +à celles d’une souris-chauve.</p> + +<p>L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint +dans son somme d’un joli cochon de lait, +tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il +avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie. +D’ordinaire, il se contentait de la couenne +qui, bien dorée, croque savoureusement sous les +dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées +friandes ; cette fois il avait tout avalé ; et, +geignant, non de remords, il se promit d’être plus +circonspect à l’avenir.</p> + +<p>Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes, +éventé la tonsure, et de la pointe de sa barbe +chatouillé malicieusement le nez, Bénignus Spagnuolo +reconnut que la gêne de son estomac provenait, +non pas de l’animal immonde qui était +dedans, mais d’un qui était dessus. D’ailleurs, il +ne s’émut pas outre mesure ; maintes fois il avait +eu affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de +ces rencontres à son honneur et sans méchef, lui +donnant, comme on dit, du retour de matines. +Une main hors des draps, il allait faire le signe +auquel nul mauvais esprit ne résiste, quand le +diable, ricanant comme une porte grince :</p> + +<p>— Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau +de la véritable croix — qui fut recouvrée +par l’impératrice Hélèna — dans le chaton +de ta bague abbatiale, que tu ne viendrais point +à bout de me faire déguerpir, étant ce soir en état +de péché mortel.</p> + +<p>Apparemment, la chose était vraie ; puisque le +vénérable Bénignus Spagnuolo, poussant un gros +soupir, remit sa main sous le linceul.</p> + +<p>— Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines +ta barbe ; elle a une odeur de soufre que je ne +puis supporter.</p> + +<p>Le diable dit :</p> + +<p>— J’y consens.</p> + +<p>Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer +sa queue, il en introduisit très adroitement +la pointe dans le nez de l’abbé.</p> + +<p>Soit que celui-ci eût en effet gagné au change, +soit que, crainte de pis, il jugeât bon de se résigner, +cette familiarité peu décente ne donna lieu +à aucune récrimination de sa part ; il reprit, +ayant éternué :</p> + +<p>— Que me veux-tu, Satan ?</p> + +<p>— Abbé, tu m’interroges !</p> + +<p>— Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau ? +Tu es le serf, je pense, du plus chétif esclave du +Seigneur.</p> + +<p>— Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide ! +et connais que, Dieu étant la face, Satan est le +revers. Que si ton maître se regardait dans un +miroir, son image, assombrie, ne serait autre +que moi-même, et il n’est, lui, que le reflet lumineux +de mon obscurité. Il est écrit : « Toutes +choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre. »</p> + +<p>— Hein ? qui a dit cela ?</p> + +<p>— Jésus.</p> + +<p>— Jésus-le-Christ ? clama l’abbé, se signant +cette fois.</p> + +<p>— Eh ! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu +point lu les Écritures ?</p> + +<p>— J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme +t’écraserait le chef.</p> + +<p>A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant +ainsi, clore le bec au Malin, il fut grandement +déçu dans ses visées, car le diable éclata +d’un tel rire que, sursautant trois fois, il faillit +défoncer Bénignus Spagnuolo, lequel sonna +comme un tambour.</p> + +<p>— Tu me crèves ! grogna l’abbé.</p> + +<p>Le diable reprit :</p> + +<p>— Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout +ce qui existe, je l’ai enfanté ; il ne forma que ce +qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il pas en +ces termes au fils de l’homme : « Je te donnerai +toutes les choses du monde, si tu consens à m’adorer ? » +Comment les aurait-il pu offrir, si elles +n’eussent été à lui et de lui ? Au surplus, recorde-toi, +Spagnuolo, Jésus enseignant à ses apôtres : +« Toutes plantes ne furent point, par le Père céleste, +formées. »</p> + +<p>— Jésus de Sirach, objecta le moine.</p> + +<p>— Eh ! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui +qui, dans le corps de Marie, s’incarna par l’oreille.</p> + +<p>— Par l’oreille ?</p> + +<p>— Par où donc, tête rase ? l’ouïe était sa voie +naturelle puisqu’il était le Verbe.</p> + +<p>— Seigneur ! gémit l’abbé.</p> + +<p>— De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre +clerc, il n’y a aucun plaisir à discuter avec toi. +Sache que la conception par l’oreille a été crue +par nombre de pères fort orthodoxes en Orient +non moins qu’en Occident, et l’on trouvait encore +cette doctrine dans les lithurgies des églises de +la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de +Scythanius, évangélisait dans le pays d’Ahwaz.</p> + +<p>Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla +furieusement.</p> + +<p>— Ah ! ah ! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu +es le démon antique de l’hérésie. Abomination et +Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est comparable +à la vile issue par où les porcs déchargent +leurs entrailles, et tes paroles puent comme des +excréments. Quoi ! boue en figure de singe, tu +osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon +où revit la règle pure des Camaldules, par Romuald +inventée, et parler à moi, Bénignus Spagnuolo, +abbé ?</p> + +<p>— Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable, +à bien sentir les choses, ne pue guère plus +qu’un moine ; pour ce qui est de ma compagnie, +elle a paru supportable à des personnes qui te +valaient bien. N’est-ce point moi qui, par la +bouche du divin Manès, discourus devant les +mages de Bhéram, fils d’Hormouz ?</p> + +<p>— Un beau discours ! et dont tel fut le prompt +succès : Manès écorché vif, et sa peau, bien vidée +de chair mais de paille remplie, quatre jours dans +le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour ! +et ceci advint, par la miséricorde divine, +en l’année deux cent soixante-douzième de l’incarnation +domininale.</p> + +<p>— C’est bien compté, j’en puis porter témoignage, +puisque je m’étais fourré dans la paille.</p> + +<p>— Ah ! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu !</p> + +<p>— Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par +le moyen du bout de ma queue qui pétille aussitôt +que l’on souffle dessus. — Souffle, beau +moine, si tu as froid aux narines ! — La peau se +chauffa, se détira, craqua, fut à peu près pareille +à celle du cochon de lait dont tu soupas hier, et +je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en +Thrace, où fort commodément je me logeai dans +le ventre de saint Pierre.</p> + +<p>— Tu mens, fourbe maudit !</p> + +<p>— De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que +j’habitai sa personne, ce fut Pierre qu’on le +nomma.</p> + +<p>— Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par +le bon empereur Alexis Comnène.</p> + +<p>— Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit +dans sa barbe qu’il avait très belle, et +j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par +l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant +que ma besogne aux pays Levantins était +suffisamment faite, je passai la mer dans la poche +d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une +bible arienne, je débarquai dans la ville de Trosir +en Bulgarie, où les gens ne tardèrent pas à me +donner les titres les plus considérables ; et il me +paraît qu’un diable appelé Luciabel, Czernebog, +Satanaki, peut bien traiter de pair à compagnon +avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé +de Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les +uns, et portier, selon les autres.</p> + +<p>Ceci fut très sensible au vénérable camaldule.</p> + +<p>— Ne t’enorgueillis pas, vaine fange ! ce sont +des peuplades sauvages qui t’adorent de cette +sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens +qui ne disent pas en latin les offices.</p> + +<p>— Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur +n’entend pas le slavon. Mais je fus bien accueilli +dans le château de Monteforte, où l’on psalmodie +les proses latines, et qui s’érige près de Turin, +ainsi que tu peux le savoir.</p> + +<p>— Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes +suppôts sur un fort beau bûcher.</p> + +<p>— La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne. +Au surplus, avant qu’on mît le feu aux fagots, +j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une +puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme +qui faisait route vers Orléans en France.</p> + +<p>— Hélas ! dit le moine, l’hérésie est la grande +voyageuse. <span lang="la">Errat Error</span>.</p> + +<p>— Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui +m’avait au ventre, a fort bien rugi plutôt que d’avaler +l’hostie.</p> + +<p>— Mais la reine Constance dévotement lui +creva l’œil de sa canne, comme il sortait excommunié +de l’église.</p> + +<p>— Bon ! je m’échappai par l’orbite vide et quatre +châteaux en Périgord m’offrirent asile : Montfort, +Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont de +belles forteresses.</p> + +<p>— Pierre à pierre, elles furent démolies ! et +désormais tu n’as plus de refuge, puisque te +voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans +la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon, +qui te brave.</p> + +<p>— Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé, +tu pourrais compter les brins d’herbe +des vingt prairies qui environnent les sept maisons +de ton monastère, mais tu ne compteras +pas les innombrables hérétiques, en qui mon +esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent +nuitamment.</p> + +<p>— Hein ? dit l’abbé.</p> + +<p>— Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des +conventicules de fantômes, ils s’assemblent dans +les clairières, et ils font de grands feux de joie +avec les croix des carrefours. Que les églises sont +des tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le +proclament, disant aussi qu’ils sont la résurrection +et la liberté. Et, les oyant de loin, tous ceux +qui endurent et geignent accourent vers eux en +foule, et moi, Luciabel, sur la multitude qui +s’enfle toujours, joyeusement je plane, lui faisant +de mes ailes noires développées sans bornes +un immense ciel qui palpite !</p> + +<p>Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la +lune, le diable avait cessé d’être petit. Et d’abord +il fut sur le corps de l’abbé comme un colosse +accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles +du déploiement de son envergure. Et toujours il +grandissait ; et, les griffes de ses pieds enfoncées +dans le ventre du vénérable Bénignus comme +des racines de chêne dans la terre, il figura +bientôt un gigantesque tronc d’arbre ayant pour +dôme deux ailes démesurées, qui, surplombant +d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez +semblables en effet à un firmament où il n’y +aurait pas d’étoiles.</p> + +<p>Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant +la plaine de Provence ; et de toutes parts, des +hommes et des femmes, par groupes innombrables, +conversaient avec de sinistres gestes.</p> + +<p>Ce que voyant :</p> + +<p>— Des bûchers ! des bûchers ! vociféra Bénignus.</p> + +<p>A ces mots, comme si une foule jusqu’alors +invisible leur eût soudainement obéi, voici que, +surgies du sol, des troupes de gens d’armes et +des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques +attentifs à leurs infernales pratiques, et les +saisirent, et, sur des tas d’arbres flambants, qui, +par places, illuminèrent la plaine, ils les jetaient, +dans un effroyable brouhaha de malédictions +et de psaumes. Et des forêts incendiées, +craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en +torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues +de catapultes et que léchait la furieuse inclinaison +des flammes, s’affaissaient sur elles-mêmes, +comme des géants de pierre qui brusquement +s’assiéraient. Et, de tous côtés, parmi les immenses +fumées rougeâtres, où grésillaient des +fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de +femmes et geignements d’enfants faisaient un +large bruit menaçant et plaintif que dominaient +les victorieuses clameurs des gens d’armes et les +chants religieux des moines.</p> + +<p>— Ils brûlent ! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui +vinrent de Perse et ceux qui sont venus d’Italie ; +les Piffres adorateurs de Satan, et les Patavins +qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens +et les Cathares, ils brûlent sur les bûchers +vengeurs de l’Église. Gloire à Dieu ! Gloire à +Dieu ! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un +geste alluma le sacré incendie !</p> + +<p>Mais de la haute profondeur des ténèbres, la +diabolique voix de Luciabel répondit :</p> + +<p>— Regarde, père abbé.</p> + +<p>Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les +feux justiciers sous un quadruple vent qui soufflait +des quatre coins du ciel, et, par myriades, +des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs, +se disperser dans la fumée, battant de +l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde, +comme une horrible semence, la noire cendre de +l’hérésie !</p> + +<p>Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de +voir cette damnable engeance se dérober de la +sorte. Mais, en ce moment, les cloches de Saint-Gorgon, +réveillées, sonnèrent matines dans le +jour lunaire, et l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit +plus ni hérétiques, ni diable. Il était dans son +lit, entre les quatre parois de sa cellule bien +close ; de quoi, plein d’une satisfaction légitime, +il remercia Dieu fort dévotement.</p> + +<p>— Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que +quelque chose sur l’estomac me pesait fort.</p> + +<p>Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait +ainsi opprimé l’estomac, n’était point, comme il +l’avait pensé, le corps vilainement velu du diable, +mais bien les rondes formes d’une fille passablement +dodue, qui, à ses côtés dormante, s’était +mise en travers de lui. Car bien qu’il fût un très +saint personnage, et l’un des plus chastes abbés +du pays de Provence, Bénignus Spagnuolo avait, +comme il est permis, une dame par amour, +laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de +jour, comme diacre, et la nuit, comme amie, sans +cuculle.</p> + +<p>Les cloches à grands coups de bruit déchiraient +l’air nocturne.</p> + +<p>— Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant. +Mais cette vision, certes, est un avertissement +d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés fait en +cette région des progrès notables. L’Église est en +péril, et, puisque c’est aujourd’hui précisément +le jour où les fidèles apportent à l’abbaye la +dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense, +pour ranimer leur zèle, de faire devant tous +quelque beau miracle, ainsi que cela m’est arrivé +plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand +saint Gorgon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND</span></h3> + +<p>Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon, +tenté avec la permission du Père et du +Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame +pour les laides fesses du diable, — il est +étrange qu’un beau moine, expert comme celui-là +était, n’ait pas su, même en dormant, mieux +discerner les choses, — Pierre de Pierrefeu se +colérait fort d’être logé en une obscure et humide +et puante fosse, d’où, levant la tête, il n’apercevait +même plus une rondeur du ciel ; car la +nuit s’épaississant avait comme bouché l’ouverture +par où on l’avait descendu. En quelle part +du monde subterranée était-il gisant ? Ferait-il +en ce trou long séjour ? Qui l’en viendrait tirer ? +Entre quatre parois de visqueuse pierre, les +jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange, +ne voyant que les ténèbres, mouillé, souillé, +meurtri, et grelotant dans son habit de feuillages, +tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant +à voix haute, de maudire Flodoard de +Quiquerand, évêque d’Avignon, et les seigneurs +courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure, +et les dames de Romanin, et le serment +juré. Pourtant je dis mal : il graciait de son +exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du +parfum qu’elle lui avait laissé aux lèvres, et +la damoiselle aussi qui l’avait voulu sauver ; +pour son serment, il le jugeait bon et valable, +étant de ceux qui tiennent leur parole, de quelque +façon qu’ils l’aient donnée. D’ailleurs, tandis +que le temps passait, il jugeait l’aventure +de plus en plus maussade. La compagnie de +l’homme qu’il avait rencontré au fond de la +fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré +pareil à un porc, — de fait, dans l’ombre +et dans la boue, il en avait très bien l’air, +rôdant, fougeant et grognant comme tel, — cette +compagnie, dis-je, n’était point faite pour récréer +Pierre le Véridique, non plus que celle de divers +cancrelats qui lui grimpaient aux membres +comme font les matelots aux agrès d’un dromon.</p> + +<p>Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée, +parla d’une voix moins exempte de douceur que +d’abord elle ne l’avait été.</p> + +<p>— Ne direz-vous plus rien ? Ah ! qui que vous +puissiez être, faites que j’entende une parole +d’ami ! Je vaux peu que l’on se soucie de moi, +étant devenu, de corps, presque animal, et, j’espère, +fou d’esprit. Mais, entre temps, je retrouve +la souvenance des jours où il m’était bon de converser +sous le beau ciel avec les autres hommes. +Vous qui venez de la terre, parlez à celui qui, +dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison, +maintenant, est-il ? car, ici, c’est toujours le noir +hiver. Quand vous passiez naguères dans les +venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage rose +blanchir les églantiers ? Je pense que je mourrais +de joie s’il m’était octroyé de voir, dans la +plaine, un pommier en fleurs, ou de boire à un +petit ruisseau dans l’herbe.</p> + +<p>Certes, de telles paroles par un tel être proférées, +c’est à quoi Pierre ne s’attendait point.</p> + +<p>— Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous +donc ici ?</p> + +<p>— Hélas ! depuis dix ans, j’imagine.</p> + +<p>— Dix ans !</p> + +<p>Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette +basse geôle, sans jamais revoir ni les champs, ni +les villes où sont tant de plaisantes femmes ? Il +demanda :</p> + +<p>— Vous ne sortez jamais de ce trou ?</p> + +<p>— Jamais.</p> + +<p>— Vous y fûtes toujours seul ?</p> + +<p>— Toujours.</p> + +<p>— Non, vous auriez, de male faim, rendu +l’âme.</p> + +<p>— Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre +rebut des cuisines m’est jeté de là-haut par une +main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au commencement, +je m’efforçais de saisir ma nourriture +avant qu’elle se fût souillée dans la vase ; +aujourd’hui je ne suis plus si délicat ; je mange +volontiers la boue avec le pain.</p> + +<p>— Des ongles de vos pieds et des ongles de vos +mains, il fallait vous accrocher aux pierres et +regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le +crâne !</p> + +<p>— Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des +bras comme les os des jambes ! Mes membres, +quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre +le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre +de-là ; c’est pourquoi, depuis dix années, j’use à +ramper mes moignons.</p> + +<p>— Oh ! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous +commis ?</p> + +<p>— Aucun ! Aucun ! j’en jure l’Esprit-Saint !</p> + +<p>— Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que +nous sommes ?</p> + +<p>— Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus +riche, jadis, de la vicomté de Provence ; et +certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas ! +des miracles qui s’y font.</p> + +<p>Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement +de la gluante paroi, il songeait, tête +basse, un genou dans ses mains.</p> + +<p>L’autre reprit :</p> + +<p>— Avez-vous pitié de moi ? Cela me ferait +beaucoup de bien que quelqu’un me plaignît. Au +surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle +en effet, si je suis qui je crois être, si la place où +je me vois est véritablement celle qu’il me semble. +Mon cas est tellement étrange, que maintes fois +je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait +que j’eusse perdu la raison ! Tout ce que je me +recorde et tout ce que j’endure n’est peut-être +qu’un songe de mon délire. Ah ! Dieu, quelle +joie : en ce moment où, navré de grouiller sur +des pierres, je sens l’eau froide et la nuit me +geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché +dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère +Bertrande, qui s’épouvante de me voir insensé !</p> + +<p>— Ta détresse est réelle, dit Pierre.</p> + +<p>— Ah ! cruel !</p> + +<p>— Je dois dire vrai.</p> + +<p>— Ainsi tu m’entends ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Touche mon front.</p> + +<p>— C’est fait.</p> + +<p>— Je suis ici, vraiment ?</p> + +<p>— Hélas ! pauvre homme !</p> + +<p>— Misère de moi ! misère ! mais du moins +je suis fou, n’est-ce pas, et mon aventure n’est +point si affreuse que je l’imagine ?</p> + +<p>— Il ne me paraît point que tu aies entièrement +perdu le sens.</p> + +<p>L’autre à ces mots sursauta violemment, et +muant sa voix triste et douce en une qui durement +sonnait :</p> + +<p>— Il ne te paraît point ? Quels signes as-tu que +je ne suis pas extravagant ? Est-ce que je discours à +la façon d’un homme sensé ? Fou, fou, je veux être +fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il ment !</p> + +<p>— Je ne puis t’aider à le croire.</p> + +<p>— Quoi ! tu déclares que mon infortune n’est +point une illusion de ma rêverie ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Que je suis dans cette fosse ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Ah ! traître !</p> + +<p>Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne +point pousser un cri, ayant eu la jambe, par +l’homme, comme par un chien, mordue ; et, en +effet, il lui avait dit la vérité.</p> + +<p>Aisément il aurait pu se venger, mais il avait +pris pitié de ce misérable ; il se borna à le repousser +du pied.</p> + +<p>L’autre cria :</p> + +<p>— Je tenterai une épreuve encore !</p> + +<p>Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit +que l’homme s’éloignait.</p> + +<p>Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant ; +l’homme était revenu.</p> + +<p>— Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui, +sous mon bras, et dis-moi ce que c’est.</p> + +<p>Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des +choses molles qui étaient comme de vieux morceaux +de linge très usé et mouillé, une saillie +résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps +il lui parut qu’une espèce de rondeur blanchissait +dans l’obscurité.</p> + +<p>— Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est.</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Tâte mieux.</p> + +<p>Pierre promena sa paume ouverte sur une +courbe dure, qui blanchissait de plus en plus ; et +il sentit que son index pénétrait dans une ouverture +peu large.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— On croirait d’une boule, d’une boule à jouer +au cochonnet-va-devant ; ceci serait le trou où +on introduit le doigt.</p> + +<p>— Bien dit, très bien dit ! Je possède une boule +pour jouer au cochonnet, et nous aurions de quoi +nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait quelque +peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou +de buis ! Et tu vois bien que je suis fou de cervelle +en effet, puisque depuis dix ans je prends ceci — tu +vas te moquer, car ce n’est qu’une boule, — je +prends ceci, pour quoi ? pour la tête de mon +petit enfant !</p> + +<p>Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu +étonné d’un tel discours ; et l’insensé, car c’en +devait être un, continua, riant :</p> + +<p>— Ah ! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette +boule ! Et ces trous, — il y en a deux pour qu’on +puisse jouer plus commodément, — ces trous-là, +je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent +les yeux de mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre ! +Je l’aurais juré mort ! Mais point du tout ; c’était +mon esprit de travers qui s’était figuré cela. +Il vit, le petiot, je lui donnerai la boule pour +qu’il s’en divertisse avec le jeune chien dans les +allées du verger.</p> + +<p>A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant +le fond de la fosse d’une subite blancheur.</p> + +<p>Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé +sur ses moignons, le malheureux dressait une +blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges, +mais épanouie comme en une joie divine, et il +répétait :</p> + +<p>— Une boule ! une boule ! regarde encore. Tu +dis bien que c’est une boule ? Oh ! que tu es bon ! +je t’aime !</p> + +<p>Mais Pierre avait frémi.</p> + +<p>— Une tête ! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant.</p> + +<p>Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée, +car le misérable qui riait sanglota pitoyablement.</p> + +<p>— Pourquoi me le dis-tu ? pourquoi ne mens-tu +pas ? Ainsi un crâne ? oh ! je ne veux pas le croire ! +ah ! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc péri, +en effet ! mais je ne serais donc pas insensé ? mais +tout serait donc vrai : non pas seulement la froidure, +la faim, la nuit, mes membres rompus, et +ce trou fangeux pour éternel habitacle ; mais aussi +le cri qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre +petit corps qui ne fut plus entre mes bras qu’un +cadavre ! Et l’autre chose aussi serait véritable, +la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la +même heure, fait se hérisser tous les poils de ma +chair !</p> + +<p>— Quelle chose ? demanda Pierre.</p> + +<p>— Oh ! n’entends-tu pas ? C’est l’heure. J’entends, +moi. Et je ne suis point fou, puisque ceci, +tu l’as dit, barbare ! est la tête de mon Jacquinet. +Comme elle crie, Seigneur ! ah ! Seigneur, comme +elle crie ! Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour +qu’elle hurle de la sorte ? C’est comme si elle +chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande, +oh ! ils te battent ! toujours, toujours elle crie. +Doux Jésus ! mon nom, c’est mon nom qu’elle +clame ! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne +puis rien faire. Aïe, les cris redoublent ! Il me +semble que j’ai des loups qui m’aboient dans le +cœur. O Bertrande, ma Bertrande !</p> + +<p>Pataugeant horriblement dans la rejaillissante +boue avec des mouvements noirs de bête estropiée, +ainsi geignait l’homme au fond du trou +obscur ; et Pierre de Pierrefeu des tempes aux +chevilles frémissait. Car au-dessus d’eux et beaucoup +plus haut même, lui semblait-il, que l’ouverture +de leur geôle, une lamentable clameur, +unique, mais aiguë et continue et grandissante, +déchirait le silence de la nuit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">L’ENFANT DE DIANOM</span></h3> + +<p>Comme au signal des cloches claires, un peu du +jour froid de l’aube fit se blêmir la profondeur de +la fosse ; plus visible, la circulaire paroi larmoyait +une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs +reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène +liquéfié ; c’étaient les surfaces de trous plus profonds, +pleins d’une eau très vieille, qui croupissait. +Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait +plus sale et plus abject. Une alouette traversa +l’étroite rondeur d’azur gris, là-haut, si +loin, si vite.</p> + +<p>Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri, +d’où churent des feuilles cassées.</p> + +<p>L’autre, plus calme, car la clameur nocturne +avait cessé de déchirer le silence, se souleva +pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire +forme rampante, qui se haussait, humide, il +avait assez l’air, avec ses gestes lourds et maladroits, +de ces bêtes marines que les pêcheurs +méditerranéens surprennent parfois dans les +anses, et qu’ils appellent chiens de mer.</p> + +<p>Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme +s’exprima en ces termes :</p> + +<p>— L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon, +où les gens du métier sont tenus en belle +estime, c’était moi ; pour dire le vrai, aucun +ne s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges +et des Saints dans la dureté du chêne, ou de +l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus +d’une église de mainte magnifique figure ; vous +eussiez cru que mes images étaient des personnes +en effet, tant j’excellais à leur donner les apparences +de la vie. Un tel talent n’est point une +chose que l’on puisse acquérir ; je le tenais, certes, +du ciel, qui me l’avait pour ma part octroyé. +Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi +de petits groupes dévots ricanait parfois quelque +diable qui dressait, hors d’un bénitier, ses cornes. +S’il vous arrive de visiter la chapelle de Sainte-Marcelle, +à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier +de la stalle où s’asseyait jadis le chanoine Mayeul, +qui depuis fut abbé, un singe accroupi montrant +aux yeux ce que par révérence on ne doit point +nommer. Et je me souviens que je me divertis +fort à parfaire ce travail. Car j’étais alors de +nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus +temps de rire.</p> + +<p>Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je +fus plus d’une fois mandé dans les couvents et +châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux +que je pus, mon talent ; nourri dans la compagnie +des clercs qui enseignent les belles doctrines, +je me montrais moins ignorant et moins +grossier que n’ont accoutumé de l’être les gens +de ma condition ; en outre, j’étais d’un visage +agréable ; pour ces diverses causes, j’étais +fort bien accueilli en tous lieux où j’étais invité +d’aller.</p> + +<p>Or, une fois que j’avais promis de faire, pour +la dame du château de Signe, une chaire où l’on +aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil du +grand saint Michel archange, j’errais dans une +forêt pour y choisir quelque arbre convenable à +mon dessein.</p> + +<p>Dans cette forêt, je vis une bûcheronne.</p> + +<p>Elle me parut si belle, bien que vêtue de +loques, que tout d’abord je l’aimai ; et quand, me +répondant, elle m’eut parlé avec une voix si +douce que jamais je n’en avais ouï de pareille, +je compris que je ne pourrais plus aimer +qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de +revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée ; +et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation, +elle ne manqua point de s’y trouver ; car, +selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle +m’avait, dès la première vue, élu pour ami. +Qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Chaque +jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir +mon arbre pour y sculpter la tarasque, je +n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler +à Bertrande sous les branches que je faisais mes +souveraines délices ; de sa part elle liait peu de +fagots, à cause que je lui tenais toujours les +mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses +et tentent plus d’un chevalier ; les dames +ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs, +longtemps sourient dans la pensée du +voyageur qu’elles n’ont pas même considéré : +toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai +à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais +pas à faire ma femme ; car elle était non +moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût +essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût +été fort bien éconduit. Hélas ! elle était serve du +domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence, +et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, +moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où +les jurés et le consul font très bien respecter +les droits des Métiers. Ainsi que vous savez : +« Qui monte ma poule est mon coq » ; et c’est +vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de +ne point s’appartenir à soi-même et d’être la +chose d’un autre, le regret même de ne plus +tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent +point de goûter la chère joie d’être +possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma +possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions +par les bois, et, parce que nous étions ensemble, +nous étions toujours contents. Pour si jolie +qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni +moins tendre, et quand nous revenions, après +les fatigues de la journée, dans la chaumine +où nous dormions tous les deux, je ne pensais +pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des +seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me +dire que je n’eusse point troqué pour leur sort +le mien. Ah ! Bertrande ! Ah ! ma douce Bertrande.</p> + +<p>Il faut dire que je n’avais point encore tout à +fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de +vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui, +selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps +vide.</p> + +<p>Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait +à peine assez de place pour le coffre, le +bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes, +d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait +à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je +l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si +bien rempli de molles étoffes chaudes, — ainsi +fait son lit la calandre, — que ce m’était un grand +étonnement de voir si longtemps tarder celui +que nous rêvions d’y bercer.</p> + +<p>Pendant bien des jours la couchette resta vide. +Bertrande se montrait triste, je me sentais languir. +Nous ne nous aimions pas moins, mais le +désir nous dévorait d’avoir une cause de nous +aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions +fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un +bruit de petite abeille, une légère haleine émanait +du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. +Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois.</p> + +<p>Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions +pas de prier pour l’accomplissement de +notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges, +aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant +que possible nous fut ; tout cela ne servit de +rien. Les saintes et la Vierge même se montraient +bien peu reconnaissantes envers celui +qui tant de fois les avaient sculptées si belles.</p> + +<p>Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. +Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla +plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que +nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait, +me disant de ne pas la suivre ; parfois la nuit +était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée +au logis. Je m’inquiétais, demandant : « Où +t’en vas-tu, loin de moi, ainsi ? » Le doigt sur la +bouche elle me faisait signe de ne la point interroger, +et mes inquiétudes redoublaient, parce +qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences.</p> + +<p>Une fois, le jour allait renaître, Bertrande +n’était pas de retour encore. Combien j’étais +triste de ne point la voir à mes côtés ! C’était +l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid ; mais ce +n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de +la sorte.</p> + +<p>Vers l’heure grise et blanche d’après matines, +elle revint, et comme j’allais lui reprocher de +m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna +point le temps de lui parler le premier, mais, les +cheveux défaits, brusque, avec un son de voix +qui me parut étrange :</p> + +<p>— Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils +sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne +manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient +fidèlement ?</p> + +<p>— Quelles paroles prononces-tu, femme ? répondis-je.</p> + +<p>— Ma parole, entends-la ! Ils vivent encore, et +ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus +ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si +longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, +j’estime qu’il ne faut plus les prier.</p> + +<p>Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses +yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une +flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant +ce que je me disposais à lui dire :</p> + +<p>— Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de +Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des +simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place +où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom +la déesse ; et là il y avait autrefois un temple, — c’est +ainsi que se nommait l’église, — et là, +maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. +Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, +exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir +accompli, il ne demande rien, non rien, pas +même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.</p> + +<p>Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus +des démons, les dieux adorés par les hommes +anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, +est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, +avec de si douces paroles, me répétait si souvent +qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions +des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y +avait en cela nul danger, ni aucun mal ; et que +beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à +s’en repentir ; et ces choses, elles me les disait si +vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin +je dus céder, et la suivis une fois dans la +forêt, un peu avant que l’aube se levât ; car c’est +l’heure convenable pour de telles invocations.</p> + +<p>Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, +nous glissions. Tous deux agenouillés sur une +pierre, qui me parut être quelque reste d’autel, +nous priâmes très longtemps, tandis que la +grande forêt, qui était encore toute pleine de +ténèbres, nous environnait tristement ; et il y +avait là un hibou qui fixement nous regardait ; +et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus, +n’eût pas été sans éprouver quelque effroi. +Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes : +je remarquai bientôt que des gouttes +rouges pleuraient sur la pierre ; c’était le sang +des oiselles sacrifiées.</p> + +<p>Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant +nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau +que notre Jacquinet !</p> + +<p>Ah ! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je +me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant, +l’adorant, je me disais : « Qu’elle soit bénie, +Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, +c’est un signe qu’elle est déesse. » Même, de +celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire +ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis +de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes, +l’image était l’honneur de notre logis ; +chaque soir, je lui adressais quelque prière ; +chaque matin, je la saluais d’une révérence, et +elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame +l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais +donné le visage de notre cher petiot. Aïe ! le +pauvre ! Nous avions, par reconnaissance, pris +coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et +c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans, +dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte +de mon beau Jacquinet ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET</span></h3> + +<p>Comme l’étrange discoureur achevait non sans +larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure, +entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans +l’ouverture bleuissante, comme une espèce de +lune qu’on verrait dans un ciel étroit ; et, brutale, +une voix dit :</p> + +<p>— Reçois ta pâture, chien !</p> + +<p>Le chien, — c’était l’homme, — leva le front +pendant qu’une chose ronde et qui paraissait +noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la +vase qui rejaillit en un sale éclaboussement.</p> + +<p>La voix reprit :</p> + +<p>— Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à +l’heure comme il convient aux questions qui te +seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo +a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait +sa puissance.</p> + +<p>Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre +demanda :</p> + +<p>— Qu’entend cet homme par ce dire ?</p> + +<p>— Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit +l’autre. Hélas ! les méchants moines ont fait de +leur victime un instrument de mensonge et de +traîtrise ; et si je ne leur obéissais pas, ils me +laisseraient certes mourir de male faim.</p> + +<p>Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la +chose ronde qui était tombée : c’était un pain de +seigle noir, non levé, fort dur.</p> + +<p>— Partageons, dit Pierre, car je ne vis point +de nourriture depuis la soupe que je mangeai +dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie +de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.</p> + +<p>L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs +de porc qui fouge dans une auge, recommença de +parler :</p> + +<p>— J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette +heure, avaient entendu les parois de ma fosse.</p> + +<p>C’était donc mon souci le plus cher de parer +l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût +ouvert au jour ses petits yeux charmants ; par +les champs ou par les bois, je ne me lassais +point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures +pour en orner l’image inanimée par la +grâce de laquelle une âme était venue au monde. +Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie, +je m’en retournais vers notre chaumine, me +figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les +petits sautillements de mon fils à mes chausses +pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré +de s’accrocher à l’une de mes jambes et de +se faire porter ainsi pendant que je marchais du +coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme +quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris +hardiment la porte. Ah ! sire, je poussai un tel +cri que les hirondelles nichées sous le chaume +de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées : +et la statue d’un saint sous le portail d’une église +est à peine immobile autant que je l’étais au +seuil de ma maison.</p> + +<p>Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre +de la couche, et le coffre renversé, et l’image de +Dianom sur le sol éparse en vingt débris.</p> + +<p>Bertrande ! Jacquinet !</p> + +<p>Le silence me répondit par un sourd écho de +ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant, +venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le +bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours +les noms des chers êtres disparus.</p> + +<p>Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la +saisis, criant :</p> + +<p>— Où est mon fils ? Où est ma femme ?</p> + +<p>Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le +sourire peint que je lui avais fait ; ce sourire +avait l’air de me prendre en miséricorde.</p> + +<p>Cette nuit ! Plus horribles n’ont pas été les +dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis +endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils +étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, +elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils +allaient revenir ? Je ne le pensai point ; et que je +ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair +pour moi que le jour sur la montagne, ou la +lame du couteau devant les yeux d’un homme +qu’on tue.</p> + +<p>Quand je sortis, le matin, les mains par mes +dents mordues, et pleines de mes poils arrachés, +je remarquai que les hirondelles n’étaient pas +revenues dans leur nid, sous mon toit.</p> + +<p>J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, +buttant aux ornières ; je fermai les yeux dans +l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je +serais tombé.</p> + +<p>Un homme qui mendiait sur le chemin, — c’était +un très ancien vieillard, les plus vieux de +la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en +cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce +que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par +mon petit Jacquinet, — cet homme, d’un geste +m’arrêtant, me dit :</p> + +<p>— Des choses étranges sont survenues cette +nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes +paupières closes ! Ils étaient très nombreux, les +diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté +la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les +autres à coups de maillet ont brisé l’image que +tu avais faite.</p> + +<p>— Où sont-ils allés ? m’écriai-je.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Où donc s’en retourneraient les diables si +ce n’est en enfer ?</p> + +<p>— Mais d’où vinrent-ils ?</p> + +<p>— Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue +de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre +de chaque idole.</p> + +<p>Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse +hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement +pour n’être plus où j’étais : cependant, je +le savais, que partout ailleurs je ne serais pas +moins triste ni moins désespéré. Il était jour ; la +nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres +jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je +mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant +bourgs et bourgades, étais-je au doigt +montré et de cris poursuivi, comme sont les +bêtes échappées ; mais il n’y avait rien à quoi je +prisse garde ; je ne distinguais point si j’errais +par des rues de villes ou par des sentiers de forêts.</p> + +<p>Est-ce que le désert n’était point partout où je +n’avais plus ni mon fils ni Bertrande ?</p> + +<p>Pourtant, je me rappelle que je tombai — le +ciel était à ce moment tout noir, — sur une pierre, +devant une très haute porte ; il y avait devant +moi des noirceurs épaisses ayant des formes de +murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce +groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel +usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient +point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les +considérais toujours, et çà et là des trous obscurs +qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez +pareils à des yeux éteints.</p> + +<p>A quoi bon demeurer là ? Avais-je affaire en +ce lieu plutôt qu’en tout autre ? Je ne savais, +mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été +devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, +avaient emporté Jacquinet et Bertrande.</p> + +<p>Sainte Vierge ! comme elle m’avait trompé, la +déesse ! Hideux, avec des cornes et des griffes, +ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs. +Oh ! oh ! dans le joli petit cou rose de mon enfant, +leurs griffes plus dures que des serres d’autour +happant une alouette !</p> + +<p>Un cri, — vous savez qu’il est terrible ! car +naguère vous l’entendîtes, — non pas un cri, +mais une grandissante et toujours redoublée clameur, +déchira le noir silence ! et j’avais reconnu +la voix de ma Bertrande.</p> + +<p>D’où venait-elle ? De l’une de ces tours, oui ! +de la plus haute, hélas !</p> + +<p>Certainement, le crâne d’un homme est plus +dur que les pierres d’un mur, car pareil à un +taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles, +comme espérant qu’un trou se ferait où +passerait mon corps ! Je tombai, saignant de la +bouche.</p> + +<p>Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la +mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour +pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses, +et des moines furieux, en cercle, me montrant +du doigt :</p> + +<p>— L’adorateur du diable, c’est lui ! Sa maison +était le lieu des mauvais esprits, il adorait une +image païenne, il a taillé dans le bois une impériale +image de l’ennemie de Jésus ! l’image de +Dianom !</p> + +<p>Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta :</p> + +<p>— Il conviendrait sans doute de le brûler sur +un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le +feu aux fagots.</p> + +<p>Je clamai :</p> + +<p>— Où est ma femme ?</p> + +<p>Je sanglotai :</p> + +<p>— Où est mon fils ?</p> + +<p>Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent +qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé +Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant, +qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la +mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné. +Ah ! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci ! +Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher +son fils : « Marche, païenne ! Viens au bûcher essayer +de l’éternel feu ! » Elle criait, geignait, +m’appelait ! Et quand, toujours résistante, ils +l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent +que le fils enfanté par elle serait en les +saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis, +loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. +Alors furieuse, et mordant de baisers les langes +de l’enfant : « Vous ne l’aurez point ! dit-elle. C’est +aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur +fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez +point vivant ! » Et parce qu’un terrible esprit de +colère habitait la possédée, elle avait, dans son +étrange rage, cherché quelque refuge où dérober +le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le +trou, le trou où nous sommes, et cruellement +joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas ! +dans la mort.</p> + +<p>Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, +entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet !</p> + +<p>Je dis aux moines :</p> + +<p>— Les possédés c’est vous ! c’est un démon, +votre Dieu !</p> + +<p>Et me ruant à travers la troupe des monacales +robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps, +le puits où mon fils avait disparu. Ah ! ces +pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.</p> + +<p>— Je veux le joindre !</p> + +<p>— Que cela soit ! me fut-il répondu dans des +rires.</p> + +<p>Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. +Je fus un lâche, car j’opposai résistance. +Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir ? Quel +dieu est-ce que l’instinct ? Au sol de la cour je me +cramponnais des ongles, je me retenais au bord +de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne +pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus +d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent +des coups aussi durs que ceux d’une barre +de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma +tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit, +je tombai : toute ma face entra dans de la boue, +qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.</p> + +<p>Je voulus me redresser. Mes membres ne me +portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os +rompus, en ce moment, je prisse garde. Une +autre douleur, mille fois plus horrible que cette +corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais, +dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps +de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de +mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le +soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue +de toute cette fange dont il était sali.</p> + +<p>Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait +plus finir ; et voici tant d’années que, solitairement, +dans l’ombre et dans le froid, je presse sur +ma chair encore vive le squelette hélas ! de mon +doux Jacquinet ! »</p> + +<p>Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres +du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça +sa main sur la tête de l’homme, et le considéra, +plein de miséricorde ; un silence se fit, qui dura +très longtemps.</p> + +<p>Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée +dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de +nouveau :</p> + +<p>— Es-tu prêt ?</p> + +<p>— Je le suis.</p> + +<p>— Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras ?</p> + +<p>— Ah ! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c13">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">LES RESSOURCES DE FRANCOLIN</span></h3> + +<p>Ce matin-là, dans une chambre du château de +Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait +de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute +jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On +la nommait Hughette des Perleries ; sa mère, après +son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine +de la comtesse Phanette, sa marraine et +cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, +pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait +pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec +elle ; car au dire même de ceux qui assistèrent à +maints carnages d’hommes et à maints sacs de +villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié +autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur +brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison +qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où +la joie serait naturelle et séante.</p> + +<p>Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade +à voir ; s’il vous eût été permis de la considérer, +dès l’aube, tout à votre aise, vous vous +seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.</p> + +<p>A travers la crépine aux fils plus légers que +ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées, +d’or un peu rose et un peu vert, — comme sont +les cheveux des très jeunes fillettes, — avaient +l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par +touffe dans un filet de soie, et leurs pointes +égales, appliquées au front, imitaient un étroit +cercle de vermeil sous la transparence du mollequin +de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils +pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait +jusqu’au bas des joues, frôlait le cou +d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait +légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, +les yeux bleuissaient doucement, profondément, +entre les paupières aux longs cils, d’où le regard +coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une +bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait +s’empêcher de railler ces languissantes prunelles, +bien qu’elle fît effort pour se conformer, +d’un désolé sourire, à leur mélancolie ; ainsi une +rose aurait honte de ne pas être fanée sous un +ciel automnal ; mais les papillons subtils, qui savent +où se poser, ne s’y méprendraient point ; et, +de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines +qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté +le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût +pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter +l’innocence ; comme je vis un jour, dans un +pourpris, une abeille qui butinait çà et là les +fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes, +qui venait d’éclore ; et, moi lui demandant pourquoi +elle s’écartait de celle-ci : « Ne comprends-tu +point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui +prendre sa vie dans ses premiers parfums ? » Des +épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la +fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui +s’effilaient dans les longues manches, de ses +mains potelées et fluettes pourtant, de tout son +corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite +dans la tunique de samit pâle serrée à la taille +d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un +ordre, car elle était trop timide et trop douce, +mais une prière de ne se point approcher ; de la +grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner +garde, une défense à l’innocence qu’elle était ; +pour être infiniment désirable, elle était moins +désirée ; elle avait trop de candeur pour qu’on +osât imaginer de la lui prendre. Quel païen +damné s’aviserait de convoiter Madame Marie +ayant son Jésus dans les bras ? Hughette des Perleries, +c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant. +Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle +eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois, +même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la +toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues +aigail.</p> + +<p>Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, +la jolie ? parce qu’on lui avait refusé un annelet +de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire +une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus +du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une +coquille rose, ou parce que sa colombe familière +fut déplumée sous la serre et le bec de quelque +émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière ? +Eh ! non ; mais parce qu’on avait emporté avec +beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune +chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement +devant les Dames. « Ah ! disait-elle, où peut-il +être maintenant ? Qui sait s’ils ne l’ont point +mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et +de rats, ou navré à mort, les méchants ? » En +même temps elle se faisait des reproches : elle +avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la +chaire de justice, de le mener le long de l’escalier +tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé +par surprise et trahison ; en bas, dans la vaste +salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé, +brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était +tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle ; +elle pleurait plus amèrement quand lui venait +cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque +aussi cruel : dans l’ombre, en montant les marches, +elle avait dit au chevalier, par jeu ou par +instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse +personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer +serviteur ; à présent, si, vivant encore, il songeait +à elle, il devait se la figurer telle qu’elle +s’était mentie ; et, encore que l’on soit peu coquette, +ce n’est pas un médiocre ennui que d’être +laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une +vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le +souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien +clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et +pour une autre que, naïve comme elle était, elle +ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle +Hughette des Perleries se sentait plus désespérée +que personne qui vécût ; elle n’aurait pas manqué, +ayant l’audace des enfants, de faire la quête, +sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu, — ardente +à lui porter secours, et à le détromper +du mensonge dont elle avait un cuisant +remords, — si la comtesse Phanette, grandement +irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre +le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour +dans cette chambre haute.</p> + +<p>Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, +il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque +surprise.</p> + +<p>Sous une noire poussée, le vélin d’un des +carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement, +et le chef d’un ours apparut, terrible, +avec des yeux de sang, les dents nues sous la +babine troussée, et la langue pendante.</p> + +<p>Mais la dolente personne ne se montra point +étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans +l’élargissement du carreau crevé ; s’étant levée +avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, +elle la prit toute poilue entre ses mains +fluettes, la chatouilla des doigts ; vous eussiez +juré de petites souris roses furetant dans des +broussailles.</p> + +<p>— Eh ! te voilà, mignon ! dit-elle ; es-tu donc +léger comme les oiseaux qui volent ? ou si, pour +monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des +ongles aux ressauts de la pierre et aux branches +du rosier grimpant ?</p> + +<p>Elle avait à peine fini de dire, que toute la +croisée se rompit en éclats sous un plus rude +effort de la bête ; et dans la chambre roulèrent, +après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, +deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une +qui était un grand ours brun des Alpines, et un +petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap +écarlate.</p> + +<p>Le nain fut tôt debout.</p> + +<p>— Par la nicquenoque de saint Guodegrin ! j’ai +failli me rompre les os, dit-il en rajustant son +bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des +clochettes ; c’eût été grand dommage si, dans la +chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée +entre les épaules. Mais quoi ! les portes du château +étant closes à cause de l’heure matinale, les +moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, +damoiselle ; il est fort heureux que Francolin, +qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de +me cramponner aux poils de son échine, tandis +qu’il se hissait le long des murailles feuillues. +Ah ! le joli garçon ! Tiens pour certain, mignot, +que j’irai te cueillir en récompense des mûres des +bois, dont tu te montres si friand, et des avelines +vertes ; mais j’en briserai les coques pour que tu +ne risques point de t’ébrécher les dents.</p> + +<p>En même temps, le bouffon de Romanin caressait, +derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier, +qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient +ronronnant de sa tête baissée et par des +clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure +bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune +aux dardières, il ne gardait point rancune aux +gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé, +d’une bisaiguë, la chair ; il s’accoutuma +très vite à vivre parmi les hommes sans leur +nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur +lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles +ou d’autres tours en échange de quelque +bon morceau ; il avait même des câlineries remarquables +pour les dames et les chambrières du +château, se frottait contre elles, volontiers, relevait +quelquefois, par jeu, du bout de son museau, +le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une +odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard +du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, +ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de +comprendre, — et de fait, il le comprenait sans +doute, — répondant en des grognements tendres. +Une seule chose mettait Francolin en colère : il ne +pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un +l’appelât « Vilaine bête ! » Probablement il se +croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise +lui jetait ces paroles, il ne se connaissait +plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de +derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien +endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement +et de morsure ! Mais, lui connaissant cette +susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, +on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le +cajolant au contraire de toutes sortes de jolis +mots, comme : « Viens ici, mon petit œil ! ouvrez +votre bec, roitelet ! » ou encore : « Ah ! qu’il est +bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir +à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau ? » +Au moyen de ces concessions, on +obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les +allées du verger, les garçonnets et les garcettes +se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon +ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs +pieds nus.</p> + +<p>Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant +le bossu :</p> + +<p>— Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à +me faire connaître ?</p> + +<p>— Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de +Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec +plaisir ?</p> + +<p>— Ah ! si tu en sais, parle vite !</p> + +<p>Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi +qu’une dévote vers une image de saint, mais les +baissant, non les haussant, tant Pistoletta était +petit de taille.</p> + +<p>Il ne put s’empêcher de sourire à cause de +cette ferveur ; ce dont la damoiselle se montra +un peu décontenancée ; car elle sentait bien, pour +ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie +à montrer tant de zèle à l’endroit d’un +jeune homme de belle mine, une seule fois +aperçu.</p> + +<p>— Eh ! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de +rougir, damoiselle ; il n’y a point de mal à éprouver +de la charité pour un personnage comme est +celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon +amitié par son attitude altière et par son franc +parler ; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de +Francolin.</p> + +<p>L’animal ne montra point de jalousie en entendant +cela, et s’il grogna, ce fut très doucement, +comme un ours qui approuve.</p> + +<p>— Eh bien ! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.</p> + +<p>— J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que +je les ai, je les donne. Un peu avant le jour, +comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller +vers la ruchée où nous faisons de coutume notre +premier repas, — car Francolin n’est pas moins +gourmand de miel que friand de mûres ! — je vis +venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme +une à qui est arrivé un grand malheur. « Bon ! +n’est-ce pas Mariotte ? » pensai-je.</p> + +<p>— Mariotte ?</p> + +<p>— La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une +fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre +qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour +achalander l’auberge de son maître ; quand elle +se trouve devant la porte, la chemise bien pleine +et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on +s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle +enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, +lui demandai pourquoi elle avait l’air +si tourmenté. « C’est, me répondit-elle, pour +l’amour d’un homme tout nu ! »</p> + +<p>— Tout nu ! répéta en rougissant Hughette des +Perleries.</p> + +<p>— Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je +n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la +priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit +point, étant fort parleuse de son naturel. Mais +pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais : +la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire, +non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons +peu réservés dans leur langage, tient +maintes fois des propos dont s’offenserait une +prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier +elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de +Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie, +et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme +sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à +Romanin où on l’avait, disait-on, conduit.</p> + +<p>— Eh ! quel besoin avait-elle de le voir ?</p> + +<p>— Dites : « De le revoir. »</p> + +<p>— Elle le connaissait donc ? Par quelle aventure, +je te prie ?</p> + +<p>— C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons +que j’ai dites.</p> + +<p>— Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans +un peu d’impatience.</p> + +<p>Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du +tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le +Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.</p> + +<p>— Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on +ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer +dans le château. Force lui fut d’attendre sur la +route, espérant de voir l’Homme tout nu, au +moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue +attente, jusqu’aux premières étoiles ; mais elle +était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût +retrouvé.</p> + +<p>— Voilà une étrange obstination !</p> + +<p>— Apparemment il lui avait laissé un bon +souvenir.</p> + +<p>— Achevez, dit Hughette en frappant du pied +comme une petite fille en colère.</p> + +<p>— Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le +porche du château, et des hommes se ruèrent +au dehors, qui portaient un autre homme sans +vêtements et se débattant avec des cris.</p> + +<p>— Ah ! les cruels !</p> + +<p>— Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle +espérait.</p> + +<p>— Cela n’est pas possible ! Comment l’eût-elle +pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens, +la tête dans un sac ?</p> + +<p>— C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je +présume, du visage seulement ; on ne saurait la +blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa +les yeux, par modestie, ou pour quelque autre +raison.</p> + +<p>— Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière ! +Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune +seigneur si méchamment traité ?</p> + +<p>— Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux +pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils +ne tinrent nul compte de telles prières ; et ceux-ci +disant : « Il faut le mettre à mort ! » ceux-là : +« Noyons-le dans le ru ; » un troisième opinant : +« Que ne le jette-t-on dans le premier puits +trouvé ? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa +place, » ils le mirent, lié de cordes, en une carruque +qui se trouvait là par fortune.</p> + +<p>— Et l’idée ne vint point à cette folle fille de +suivre la voiture ?</p> + +<p>— L’idée lui en vint. Tant que purent courir +ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne +perdit point les traces des ravisseurs, si rapide +que fût l’allure des chevaux de la carruque. +Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa +choir sur la route, où elle fut longtemps comme +morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna +vers Romanin, afin d’implorer secours, — non +pour elle, la pauvre ! — et me conta son histoire +en pleurant ; ne sachant rien, sinon que l’Homme +tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté +sur la route de Saint-Gorgon.</p> + +<p>— Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria +Hughette des Perleries, moi qui le sauverai ! +Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit +prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois +arrivée en sa présence ; plus d’une damoiselle +commença et acheva la quête d’un chevalier qui +n’était point digne d’un tel soin autant qu’est +celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle +rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse +pour Pierre le Véridique...</p> + +<p>— Oh ! que non ! dit Pistoletta, pendant que +l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine, +avait comme un air de rire.</p> + +<p>— Mais je porte un cœur enclin à la justice ; +je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé +dommage à un loyal seigneur pour la seule faute, +qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à +son serment.</p> + +<p>— A la bonne heure ! Quant à ce qui est de se +mettre en quête, je n’y contredis point ; et, si +vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons, +Francolin et moi ; il y a longtemps que +nous avons formé le dessein de voir du pays. +Pour les trop connaître, les gens de ce domaine +ne me donnent plus à rire ; je suis curieux de +renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres +sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que +soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne +verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, +ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque +malice, vous semble-t-il séant de courir les +aventures en cette robe de samit broché, qui vous +ferait tôt connaître pour une fille de haut rang ?</p> + +<p>— Ah ! dit Hughette en un soupir, il me faudrait +un habit de servant d’armes ou un habit +de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant +point ?</p> + +<p>— Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le +demande à Francolin.</p> + +<p>Et, se tournant vers l’ours :</p> + +<p>— N’entends-tu pas, mignot ? ne saurais-tu +trouver quelque costume de jeune garçon pour la +damoiselle Hughette ?</p> + +<p>Assurément une telle demande eût été pour +surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le +bon animal ne s’en montra aucunement troublé ; +il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant +sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en +dehors, tira d’entre les branches du rosier une +corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours +se fut retourné, un costume de cuir et de drap, +fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné +d’une aile de faisan.</p> + +<p>— J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de +rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras. +Eh ! eh ! c’est, me paraît-il, un habit de page +de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien +s’accommoder.</p> + +<p>— Ah ! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un +merci. Mais qui t’avait fait penser à cela ?</p> + +<p>— J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, +qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne +laisseriez point sans secours un loyal seigneur à +qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous +vite ; il me semble que j’entends déjà dans +les chambres voisines des pas de dames éveillées.</p> + +<p>En emportant les hardes, Hughette des Perleries +avait disparu dans une cellule ouverte à +côté du grand lit ; elle ne tarda pas à revenir, +serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa +sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile +rouge et dorée ; quiconque l’eût vue, si gracieuse +en cet habit, aurait de grand cœur regretté +qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille. +A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il +est possible, serrant les genoux, n’osant poser le +pied, les mains çà et là avec un air de chercher la +jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle +entreprise où l’engageait son amour de la justice.</p> + +<p>— A cette heure, dit le bouffon, ne perdons +plus le temps.</p> + +<p>Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle +était close.</p> + +<p>— Hélas ! dit la damoiselle, j’avais oublié que +ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre, +à double tour.</p> + +<p>— Hum ! ceci n’est point pour avancer les +choses. Car vous faire sortir par où nous sommes +entrés, il n’y faut point songer.</p> + +<p>— Quoi ! ne pourrai-je donc point m’échapper ? +dit Hughette presque pleurante.</p> + +<p>— Ne vous désolez point, damoiselle ; rien n’est +désespéré, puisque Francolin est là.</p> + +<p>Puis, s’adressant à l’ours :</p> + +<p>— N’entends-tu point, mon mignot ? ne saurait-on, +sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte ?</p> + +<p>La bête s’approcha, leva le museau, regarda la +grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement, +et la retira de la boiserie craquante, +avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche +une noisette du buisson.</p> + +<p>— Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, +Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il +s’est montré habile tailleur ?</p> + +<p>La porte poussée, ils suivirent le long couloir +où les tapisseries content aux yeux les aventures +du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une +tarasque à la gueule enflammée, la princesse +Andromède, fille du roi des îles d’Avallon ; descendirent +l’escalier, qui geignait sous les pas de +l’ours, sans rencontrer personne ; traversèrent la +salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et +d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient +avec des bâillements ; se firent par le portier +à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte +du grand porche et baisser le petit pont ; +se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée +de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.</p> + +<p>— Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours +et ce jeune page de chasse ?</p> + +<p>— Ah ! ah ! tu es toujours là, Mariotte ? Nous +allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui +doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.</p> + +<p>Mariotte joignit les mains.</p> + +<p>— Laisse-moi te suivre, je t’en prie !</p> + +<p>— Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la +faut demander ; mon jeune compagnon est le +chef de l’entreprise.</p> + +<p>— Sire ! s’écria Mariotte, parlant au page de +chasse, ne me défendez pas de partir avec vous !</p> + +<p>Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, +n’était point sans éprouver quelque instinctive +défiance à l’égard de cette fille servante, qui +avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête +dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des +yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle, +attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui +leur était commune :</p> + +<p>— Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre +plaisir.</p> + +<p>C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous +les brumes éparses où cliquetaient les cris des +alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des +Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de +Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie +du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon +ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par +les uns Pierre le Véridique et par d’autres +l’Homme tout nu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c14">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">LE PUITS QUI PARLE</span></h3> + +<p>Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à +un dais de fête, entre les murs tendus de clair +soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour +abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable +Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du +Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori +et suivi de cent camaldules qui processionnaient +par rang de quatre, les mains en croix +sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement +de leurs capuches pointues.</p> + +<p>Voyant ces beaux religieux, en qui habitait +l’Esprit Saint, — et, de vrai, il n’aurait pu trouver +un plus digne logement, — les bourgeois, les +gens de métier, les colons, hommes, femmes, +enfants, venus en foule des villes et des campagnes, +churent sur les genoux, si vite et d’un si +parfait ensemble, que volontiers vous auriez +pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul +coup, fauché toutes les jambes ; et marchant à +petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, +ils se hâtaient vers les saints personnages, +disant des patenôtres, se frappant la poitrine en +manière de pénitence, baisant ou touchant au +passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient +saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en +humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable +au nez ; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle +était de moine et non de rose.</p> + +<p>L’abbé s’arrêta, — avec les cent camaldules, — quand +il fut arrivé non loin du Puits ; et, le capuchon +tombé, il aurait tout à fait ressemblé, +avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit +aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une +trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu +séante à un ecclésiastique ; les fidèles agenouillés +pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait +dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser +au fond du calice ; en quoi ils ne se trompaient +point, car aucun religieux ne mettait plus de +conscience que lui dans l’accomplissement des +devoirs sacrés ; il se fût fait scrupule de ne pas +boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, +surtout quand c’était du saint-pourçain ou +du clairet d’Auxerre.</p> + +<p>Se piétant, il leva les bras, et seul debout +parmi toute la multitude :</p> + +<p>— Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le +Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur +tenant de faux discours pour les séduire et les +abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait +voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut +des hommes que dans les jours où nous vivons ; +de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, +et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou +à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer. +Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit +à l’Abbaye, en échange de nos prières, le +douzième pain de chaque fournée, six setiers de +son seigle, cent soixante et un setiers de son +avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept +colombes de son colombier, ne nous donne +qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, +deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os +rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la +moitié d’un pain sur cent ! Si les choses vont +longtemps de cette façon, les religieux, qui sont +les vrais exemplaires de toute vertu et de toute +piété, iront mendier sur les routes comme les +sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim +ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une +grande honte pour la chrétienté ! Et tout le mal +vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement +les âmes.</p> + +<p>Les vassaux du domaine abbatial courbaient le +front sous ces justes remontrances ; plus d’un +qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en +effet, que deux ou trois poules sans chair, se +sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme +si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé +de le brûler, par le bas.</p> + +<p>— Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable +abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez +avertis de vos fautes, avant qu’elles soient +irrémissibles. A certains jours bénits, une voix +qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles +de la terre, recommande aux hommes l’obéissance +aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement +de payer, sans fraude ni retard, à +l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui +sont dues.</p> + +<p>Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le +Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain +prodige, les assistants courbaient la tête et +le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont +recevoir des coups de bâton.</p> + +<p>— Parle, ô voix divine ! s’écria l’abbé, secoué +d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs ! +Parle ! au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train +du monde et du misérable état où, par le relâchement +de la foi, languissent les serviteurs de +Dieu ?</p> + +<p>Alors, une voix qui montait des profondeurs :</p> + +<p>— Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les +moines, des traîtres, des menteurs et de lâches +assassins !</p> + +<p>Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant +du puits comme d’un énorme porte-voix.</p> + +<p>Vous pensez que de pareils dires, si différents +de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans +épouvanter étrangement les dévotieuses personnes +qui se trouvaient là. Comme un jeune +bois taillis sous un coup de rafale, toutes les +têtes, bouches bées, se renversèrent dans un +pêle-mêle de bras levés ; les camaldules eux-mêmes, +opinant que le diable fût dans le puits, +n’hésitèrent pas à prendre la fuite ; mais le pied +de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là, — tant +leur hâte fut grande, — ils tombèrent les +uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles ; +il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. +Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo, +il ne put garder, quoique resté debout, +la contenance qui sied à un homme d’Église en +face des plus grands périls ; on l’eût dit pris de +fièvre, tant il tremblait de ses membres ; il montrait +une face blême comme un qui est trépassé +depuis deux jours ; même sa trogne eût pâli, si +une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant +de la vision qu’il avait eue, il se persuadait +que ceci était un nouveau tour de Luciabel ; +sans doute tous les démons de l’enfer allaient +sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille +sort la mousse d’un vin.</p> + +<p>Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et +furieuse :</p> + +<p>— Oui, je vous le dis, des menteurs et des +assassins. Qu’avez-vous fait de la mère ? Elle hurle +comme une louve à l’attache dans le silence des +nuits ; et votre sommeil sans remords est si lourd, +ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous +éveille pas. Qu’avez-vous fait du père ? depuis +dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les +racines des arbres, n’ayant pour compagnon +qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette +mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins +d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables +à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur +des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. +Mais voici que votre forfait sera dévoilé, +comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on +déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, +ne peux mentir, je parle du fond du puits et +dis la vérité !</p> + +<p>Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial +croyaient que la voûte du firmament allait +s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux +s’entr’ouvrir la terre ; car il n’était pas possible +que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses +dignes serviteurs, sans manifester sa colère par +quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu +ne point savoir son « pater » pour ne point le +dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais, +au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un +homme de sens, peu à peu reprenait courage ; +« cette voix, pensait-il, est d’un homme, non +d’un diable » ; quelque facétieux hérétique avait +dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons +camaldules ; ce qu’il y avait à faire de plus +opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes +les dalles de la margelle ; vu que les plus résolus +bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus, +cessent tôt de discourir.</p> + +<p>— Mes frères ! cria l’abbé du ton dont un chef +militaire harangue son armée, que ce soit Satan +ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame, +vous ne laisserez point sans châtiment une si +grande offense. Sus au puits ! descellez les +pierres ! comblez le trou d’où sort la voix maudite !</p> + +<p>Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en +tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de +métier, les colons — car la peur aisément se mue +en rage — et certainement, pour prix de ses +franches paroles, le diseur de vérité allait être +rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous +les pavés d’un piège.</p> + +<p>Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les +pierres, un homme saignant des bras, des mains, +des jambes, — pour s’être hissé le long des murailles, — surgit +hors du puits dans une grande +clameur, et, debout, les pieds sur la margelle, +nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait +la foule d’un tel air qu’elle recula comme +devant l’apparition d’un archange.</p> + +<p>— Bêtes brutes ! cria-t-il parlant au peuple, +êtes-vous donc des chiens que des renards +instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux +qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne +saurait tromper ? Ce que sont ces hommes, je +vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre +misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils +sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour +qui moissonnez-vous, paysans ? Pour qui commercez-vous, +bourgeois ? Pour qui travaillez-vous, +artisans ? Pour eux, non pour vous. Que +possédez-vous qui ne leur appartienne ? Votre +pain, ils le volent ; votre argent, ils le mendient ; +vos filles et vos femmes, ils les caressent ; vous +baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules ! +Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant +guère, afin qu’ils se prélassent dans leur +fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui +l’on porte des offrandes ! Pour ce qui est de leurs +oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les +méprise, ces menteuses aux mains salies de +lucre, aux bouches graisseuses de victuailles ; et +mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à +la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient +en joignant leurs griffes, avec des gueules +puantes encore de viandes mâchées !</p> + +<p>Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère +de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent +discours.</p> + +<p>— Point de quartier ! hurla-t-il, la sainte abbaye +ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout +le sang du réprouvé !</p> + +<p>Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, +malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux +pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent +bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui +s’acharnerait un peuple de vautours ; et il songeait, +en proie à cette foule, que les gens sont +peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent +point.</p> + +<p>Mais, parmi tout le tumulte :</p> + +<p>— Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous +bien de lui faire du mal.</p> + +<p>Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, +la face fraîche comme une rose sous la cuculle +de lin ; comme nul n’ignorait à quel point, pour +sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de +l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent +leur besogne, demandant : « Quoi ? » de l’œil +et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.</p> + +<p>— Achevez ! s’écria Bénignus Spagnuolo, de +qui la fureur ne s’était point calmée.</p> + +<p>Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart :</p> + +<p>— Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou +soit épargné.</p> + +<p>— Eh ! pourquoi, je te prie ? interrogea l’abbé, +s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu ?...</p> + +<p>— J’entendis, certes, mais entendre n’empêche +pas de voir.</p> + +<p>— Eh bien ! tu vis un homme tout nu !</p> + +<p>— Justement ! dit le moinillon en éclatant de +rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait +rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau +l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, +non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche.</p> + +<p>— Que peut faire cela ?</p> + +<p>— Ah ! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr +que, si on le maltraite, je vous en garderai une +longue rancune ; même il se pourrait bien que +j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins +d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria +d’une visite.</p> + +<p>Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi +troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo, +car, baissant la tête et d’un air gracieux :</p> + +<p>— Non, non, n’y va pas ! dit-il, je ferai à ton +gré, bien qu’il m’en coûte fort.</p> + +<p>Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il +avait réfléchi ; qu’une inspiration de l’Esprit Saint +était descendue en lui ; que Dieu ne voulait pas +la mort du pire pécheur, que le mieux était de +laisser aller ce malheureux ; abandonnant au ciel, +qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance. +En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu +fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction +d’échapper à un tel péril, et, craignant +que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait +à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui +vint — ce fut une fâcheuse idée — de remercier +le joli moine auquel il devait son salut.</p> + +<p>— Beau fils, dit-il...</p> + +<p>Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les +yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand +qui hume une caille grasse, cuite à point +sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait +même dans l’ombre : « Il y a une rose ici », +l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une +femme sous la cuculle du moinillon.</p> + +<p>— Beau fils ? reprit-il, non pas, mais, plutôt, +belle...</p> + +<p>Il s’interrompit encore, songeant que c’en était +fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon +par une imprudente franchise. Mais il se +souvint du serment juré devant les dames !</p> + +<p>— Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un +éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant +de chœur pour dire la messe d’amour !</p> + +<p>L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que +toute sa trogne lui avait coulé sur la face ! A la +vérité le cas était grave ; la présence dénoncée, +en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien +dodue de la gorge et des reins, avait de quoi +nuire à la belle renommée des camaldules et de +leur digne prieur ; déjà des curieux s’approchaient, +observant le joli moinillon, qui, fort troublé, +tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait +sous le froc ses pieds nus, trop petits.</p> + +<p>— Mes frères ! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant +à son troupeau de moines, point de grâce +pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges ! +Emportez-le dans la salle du chapitre +afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité +de ses crimes !</p> + +<p>Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre +le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers +le cloître par les obéissants camaldules ; et, derrière +eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous +pas que l’abbé fit preuve en cette occasion +d’une très grande sagesse ? Il arrive souvent +que les coupables, dans l’intention de se justifier, +ou par inspiration diabolique, disent des paroles +qui ne sauraient être entendues de tous sans +scandale ; au surplus, le vénérable Bénignus +Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de +haute et basse justice, n’avait que faire d’être +aidé par des vilains pour venger l’honneur de +la communauté ; il se trouvait dans l’abbaye une +chambre de torture qui laissait peu de chose à +désirer ; et, pour ce qui était des bourreaux, on +n’en chômerait point.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c15">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">CE QUI TOMBE DE L’ARBRE</span></h3> + +<p>Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, +grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers +les monts dont les cimes luisaient encore blanches +de neige sur une bande d’azur, ceux qui +faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent +en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils +étaient grandement las des jambes, et, dans +leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné +depuis le matin, sans prendre aucun repos et +sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant +espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa +libre jeunesse, avait fait de bien autres courses +sur les pentes roides des vals et les pierrailles +des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos +encore, marchant devant les autres en une régulière +ondulation de sa fourrure qui lui glissait, +eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni +retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais +Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait ; +il ne savait qui pesait le plus, de la bosse +qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait +par devant, les jugeant toutes deux singulièrement +incommodes. Mariotte se sentait les membres +rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier +de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en +bois de cornouiller ; pour ce qui était de la +damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en +son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, +vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé +en deux, que le vent pousse et qui va choir.</p> + +<p>Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel +chemin suivre ; même connaissant la bonne voie, +ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis +l’ours, à bout de forces.</p> + +<p>— Hélas ! dit Hughette, je ne saurais me soutenir +davantage ; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude.</p> + +<p>— Ouf ! geignit Pistoletta en tombant sur le bon +Francolin qui complaisamment s’était couché et +dont le pelage fut une très molle couche où son +maître, à peine étendu, ronfla.</p> + +<p>Mariotte, comme une qui n’est point habituée +aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse +pleine d’herbes et de pierres ; seulement, elle tira +de son corsage quelque chose de blanc, qui avait +l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un +carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de +clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel +plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de +ses lèvres ?</p> + +<p>Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied +d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre, +ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause +du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, +à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour +une personne qui jamais ne sortit, sinon bien +accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se +coucha jamais sans avoir regardé sous son lit, +c’était une chose terrible de se trouver seule de +la sorte, — eh ! oui, seule, les dormeurs sont absents, — dans +ce lieu vaste couvert de ténèbres. +Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche, +n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses +murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient +de la nuit plus épaisse ; il sortait de cet +amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, +qui menaçait ; si les mauvais enchanteurs dont +parlent les Chansons existaient en effet, c’était +dans de telles demeures, méchantes comme eux, +qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, +des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la +plaine, remuant sous le vent des murmures que +déchirait le cri de quelque orfraie ; certes des +bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, +rôdaient à travers les basses branches, rampaient +vers les lisières ; des yeux horribles, en un grincement +de dents affamées, allaient s’allumer peut-être +hors de ces ombres, là-bas ! Tout à coup +Hughette faillit pâmer dans un frisson : elle +avait vu, sous un rayon de lune, des formes, +non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du +plus proche hallier, avec une lueur dure au front, +et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut +appeler, réveiller ses compagnons ; elle n’avait +pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle +se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus +rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des +gens des troncs d’arbres, courbés par la brise +et mouvant, comme des bras, leurs branches. +Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en +péril, dont elle faisait la quête. Ah ! qu’était-il +advenu de lui ? le rejoindrait-elle avant qu’on +l’eût mis à mal ? Sans doute, jeune comme elle +était, elle avait bien peu de force, et si elle avait +voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, +c’eût été le combat d’une alouette contre une +bande de gerfauts : n’importe, pour défendre +Pierre le Véridique, elle se connaissait capable +des plus hasardeuses bravoures ; et, s’imaginant +qu’il était là devant elle, en proie à de méchants +ennemis, elle tendait ses frêles petits bras, +qu’elle jugeait terribles...</p> + +<p>Elle eut peine à retenir un cri ! Sur sa main +tendue elle avait senti comme une large goutte, +de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct +le bras et baissant la tête vers la place mouillée, +elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui +fluait en un filet mince. Une autre goutte lui +tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle +coula ; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres ! +et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles +à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La +damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre +l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour +d’elle, ces mystérieuses larmes ; mais, sous un +rayon de lune glissé d’entre les nuages :</p> + +<p>— Douce mère de Dieu ! c’est du sang ! s’écria-t-elle.</p> + +<p>Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, +accoururent ; la fille et le bouffon demandant : +« Qu’arrive-t-il ? Pourquoi clamez-vous, +beau sire ? » et l’ours en des grognements le +demandant aussi.</p> + +<p>Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à +reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne +sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée +vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait +dans la lueur nocturne !</p> + +<p>C’était un pendu balancé par le vent ; à côté +de lui, perché sur une branche, un corbeau +attendait.</p> + +<p>— L’Homme tout nu ! gémit la Mariotte. Aïe ! +le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte ?</p> + +<p>La damoiselle des Perleries, entendant cela, +se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir +d’oiseau.</p> + +<p>Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, +écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse +de l’arbre.</p> + +<p>— Par le pied-bot du Malin ! c’est Pierre le +Véridique, en effet.</p> + +<p>— Hi ! hi ! penses-tu qu’il est mort ? demanda +Mariotte.</p> + +<p>— Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne +grouille guère ; il se peut qu’il vive encore, +étant pendu non par le col, mais par les aisselles +au moyen d’une bonne corde nouée en haut de +l’arbre.</p> + +<p>— Est-il donc des gens assez méchants pour +faire du mal à un homme aussi bien fait ! Ah ! +Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.</p> + +<p>— C’est que la corde tendue par le poids du +corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les +trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous +le sauverons.</p> + +<p>— Sauve-le, mignot de mon cœur !</p> + +<p>Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau +tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les +bras ouverts ; Mariotte comprit qu’il voulait +grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais +s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier +de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac, +une telle rondeur, quand elle n’est point +médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une +rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi +se repentir que la nature l’eût fait semblable au +poète Œsopus ; vu que, par l’empêchement de sa +bosse, il ne put embrasser le tronc.</p> + +<p>— Donne-moi le couteau ! dit la Mariotte. Ce +que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide. +Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers +les branches pour dénicher des oiseaux qui +ne valaient pas celui-ci.</p> + +<p>Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, +d’une fort agréable façon, elle ne laissa point +d’accoler l’arbre ; d’abord, elle s’éleva sans trop +de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée ; +hélas ! après deux ou trois efforts, elle retomba +glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait +jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se +mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme +une désespérée.</p> + +<p>— Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, +dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre.</p> + +<p>— Eh ! nous n’avons ici pas plus de hache que +d’échelle.</p> + +<p>— Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec +des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de +Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines ; +ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un +pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu +réconcilié.</p> + +<p>— Hâtons-nous donc ! dit-elle.</p> + +<p>Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une +voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment :</p> + +<p>— Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous +d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon, +car c’est par eux que je fus condamné, pour +n’avoir point menti, à rester branché dans cet +arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive.</p> + +<p>La voix s’éteignit comme celle d’un homme +qui retombe en défaillance.</p> + +<p>Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, +Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non +sans quelque juron.</p> + +<p>— Quoi ! faudra-t-il laisser périr ce jeune +seigneur si fidèle à son serment ?</p> + +<p>En effet, tout espoir semblait perdu ; il était +bien probable que si l’Homme tout nu disait la +vérité désormais, ce serait dans l’autre monde.</p> + +<p>Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, +grogna doucement, comme un ours qui voudrait +qu’on fît attention à lui.</p> + +<p>— Quoi donc, mon fils ? demanda le bouffon.</p> + +<p>L’animal dodelina de la tête, pour répondre +« tu vas voir », s’approcha du peuplier, se dressa +sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans +l’écorce, commença de grimper aussi facilement +qu’une coccinelle à un fétu. « Va, va, joli +damoisel ! je te baiserai le museau si tu débranches +l’Homme tout nu, » disait Mariotte, tapant +des mains ; et Pistoletta disait : « Ah ! les bonnes +noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril +Pierre le Véridique ! » Mais l’excellent ours n’avait +pas besoin de tels encouragements, étant +une bête désintéressée, qui faisait le bien pour +le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime +de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt +achevé, la tête entre les branches, de couper +avec ses dents la corde. « Aïe ! le beau seigneur +se rompra quelque membre, en tombant de si +haut ! » pensait Mariotte, qui eût été fort marrie +apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas +été sauvé tout entier. Francolin réussit avec +beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir ! +A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, +commençait-il de glisser entre les feuillages, que +l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son +échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, +se cramponna, des doigts, aux rudes poils ; +et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas +d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses +feuilles sous la lune, comme se réjouissant de +ne plus être une potence. Une noirceur tacha le +ciel, c’était le corbeau, s’envolant.</p> + +<p>Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût +pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu +qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en +signe de satisfaction ; même, qu’il fût tout nu, +ne lui aurait pas semblé un empêchement aux +caresses ; mais la damoiselle des Perleries, ayant +peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie +entre le seigneur et la fille servante ; elle n’aurait +pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein +de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne +songeait point à cela ! Tout entière, elle était +occupée par le contentement de voir détaché de +l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta +l’eut assurée, ayant tâté le corps, que +Pierre le Véridique n’était point dangereusement +navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits +rires fous qui montraient bien à quel point elle +était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant +embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi +qu’elle avait promis ; Francolin paraissait prendre +beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant +conscience de les avoir bien méritées.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c16">CHAPITRE VIII<br> +<span class="xsmall">BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS</span></h3> + +<p>A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être +assez inquiet encore. Loin de toute habitation, +sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à +attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette +solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope +et qui, même reprenant pensée, serait trop +faible pour marcher un seul pas ? De le porter, — l’eussent-ils +pu, eux fatigués, — jusqu’au château +de Romanin, il ne pouvait être question ; vu +que les seigneurs et les dames, courroucés contre +le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter +cruellement. De sorte que le bouffon, +pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre ; +avec de petits coups sur sa bosse comme +s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse +idée :</p> + +<p>— Eh ! eh ! nous sommes en une terrible malencontre, +disait-il, et je ne sais point qui nous +en tirera.</p> + +<p>— Par la Mort-Satan, ce sera moi ! clama une +voix rauque dans un grincement de ferrailles, +tandis que, se dressant du fossé où sommeilla +Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de +bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient +sous la lune comme des peaux de couleuvres.</p> + +<p>Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils +portaient des frocs de moines, que soulevait le +vent.</p> + +<p>Qui fut bien effrayée ? la damoiselle Hughette +des Perleries ; certainement, c’étaient là des +turlupins qui les guettaient depuis longtemps +peut-être ; elle se souvenait des formes vagues +avec une lueur de métal au front, qu’elle avait +cru voir naguère à la lisière du bois ; et elle n’aurait +pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur +évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette +tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait +qu’une oiselle, voletante sur les branches, +n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.</p> + +<p>Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que +peu de surprise.</p> + +<p>— Bon ! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée +qui sort de dessous terre ?</p> + +<p>— Pour t’accoler, la fille !</p> + +<p>— Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal +aussi ?</p> + +<p>— Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait ? +dit Ogier en un grand rire ; car, enfin, la Mariotte +a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier +quelques-uns.</p> + +<p>— Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces +frocs sur le dos ? Êtes-vous donc entrés dans +quelque cloître pour y faire pénitence ?</p> + +<p>— Non point, répondit Crokesos ; seulement, +depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de +nuit et de jour, à travers monts et plaines, des +hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons +volontiers en religieux, afin d’imposer le respect +à ces incommodes gens d’armes.</p> + +<p>— Voilà qui est bien imaginé.</p> + +<p>— Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, +dit Crokesos, je ne manque jamais de leur +donner ma bénédiction.</p> + +<p>— Moi de même, dit Musehault.</p> + +<p>— Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au +chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon, +une sainte relique, que je pris à la mâchoire +d’un loup.</p> + +<p>— C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, +approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez +un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons +compagnons ?</p> + +<p>Crokesos répondit :</p> + +<p>— D’un coup de poing je lui romps la tête, +avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se +plaindre.</p> + +<p>Et Pincedès :</p> + +<p>— Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant +l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie.</p> + +<p>Et Musehault :</p> + +<p>— Je le saigne d’une entaille au cou, puis, +tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un +petit air de flûte.</p> + +<p>— Vous êtes dignes de m’avoir pour chef ! +s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi, +Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu ?</p> + +<p>— Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable +sourire.</p> + +<p>Pensez que la demoiselle des Perleries fut +épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se +demandait, non sans frissonner, si ces monstres +n’auraient point envie de manger l’Homme tout +nu ; d’autant que là, couché sur les herbes, il +était si blanc de peau et si délicatement gras.</p> + +<p>Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée :</p> + +<p>— Sire, nous perdons temps. Est-il véritable +que vous vouliez nous venir en aide ?</p> + +<p>— Que ce fût notre intention d’abord, je ne +l’oserais dire ; peu de gens ont été autant que +vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce +que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune +gentilhomme que votre ours débranchait, disposez +de moi pour son service ; si je n’étais au +monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux +qu’il est, et il me plaît d’être généreux +envers qui m’égale.</p> + +<p>— La courtoisie est ton seul défaut ! grogna +Cabot-Chacal.</p> + +<p>— Elle est ma plus haute gloire ! C’est elle qui +me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en +rêve, par le divin preux Roland.</p> + +<p>— Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit +le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite +sûre où transporter le blessé et lui donner des +soins ?</p> + +<p>— Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier +à Musehault. Il s’entend en médecine comme les +plus savants mires, et, de se promener dans les +bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, +il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent +de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu +de l’homme ici couché ?</p> + +<p>— Par saint Côme et saint Damien, qui sont +les patrons de la médecine, il n’a point tant de +mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, +il reste encore étourdi ; dès qu’on lui aura fait +boire cinq ou six tasses de bon vin épicé...</p> + +<p>— Oh ! la belle ordonnance qui ne déplairait +pas à un homme sain.</p> + +<p>— Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous +l’Homme tout nu ?</p> + +<p>— Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour ! +répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial. +Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis +dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles ? +Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de +marbres rares ni de bois précieux ; car c’est, dans +un val des Alpines, une souterraine caverne ; +mais elle a ceci d’admirable que nul curieux +n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les +choses, c’est un palais, puisque j’y loge.</p> + +<p>— A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, +ce palais... souterrain ?</p> + +<p>— En moins d’une heure nous y serons arrivés.</p> + +<p>— Hâtons-nous donc, je vous supplie.</p> + +<p>— Oh ! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle +Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons +ne déplaisaient point trop depuis qu’ils +montraient de bonnes intentions à l’égard de +Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites +point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et +Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la +tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants, +se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un +soupir.</p> + +<p>Mais comme on allait se mettre en route :</p> + +<p>— J’opine, dit Musehault, non sans la gravité +séante à un docte personnage, qu’il serait bon de +vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la +nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point +salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son +sérieux, une prude personne comme est la Mariotte, +n’accepterait pas de voyager avec un damoisel +aussi peu habillé.</p> + +<p>Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante ! +Mais qui eût été là eût vu la demoiselle +des Perleries rougir étrangement. Quoi ! n’avait-elle +point pris garde, jusqu’à ce moment, que le +chevalier fût sans habits ? Si fait ; seulement, à +cause de son innocence, elle n’y avait trouvé +aucun mal ; elle était ingénue à tel point, que sa +pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être +avertie.</p> + +<p>— Ce vous est une belle occasion, s’écria la +Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble +homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui +ses chausses, Musehault !</p> + +<p>— Eh ! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu +de Dieu, jouant avec Pincedès.</p> + +<p>— Rendez-lui sa cotte, Crokesos !</p> + +<p>— Je la donnai à une devineresse d’Égypte +pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui +fut que je serai pendu : une si facile prophétie +ne valait pas un si bel habit.</p> + +<p>— Rends-lui ses estiviaux, Pincedès !</p> + +<p>— Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant +mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la +sauce cameline ; le droit, en une gelinotte cuite +au four et farcie d’olives.</p> + +<p>— Rends-lui son surcot, Ogier !</p> + +<p>— Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy +en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope ! +Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de +malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont +nous te fîmes don ?</p> + +<p>Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.</p> + +<p>— Bon ! qui pourrait dire ce que j’en fis ? +Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux +du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une +chemise de jouvenceau ?</p> + +<p>— Oh ! que non, tu n’aurais garde. Mais +qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air +d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans +ta gorge ?</p> + +<p>Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont +un bout dépassait, et déploya toute une chemise, +bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont +coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui +peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la +chambre des dames ; peut-être c’était cette blancheur +dont Mariotte naguère, non sans l’avoir +baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille +fut grandement penaude d’être ainsi trouvée +menteuse ! Quant à la damoiselle Hughette, +encore qu’elle ne comprît point ni comment ni +pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait +se trouver dans le corsage de Mariotte, elle +en éprouva quelque dépit et se repentit fort +d’avoir conduit cette fille servante à la quête du +chevalier.</p> + +<p>Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, +on se mit en marche silencieusement, +sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. +Le cortège n’eût pas manqué d’étonner +quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est +pas accoutumé de voir une troupe formée d’un +ours qui va devant, de cinq moines autour d’un +endormi qui semble un cadavre, et d’un petit +bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter +ses clochettes entre une grosse fille à la noire +tignasse et un jeune page de chasse, mince +comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, +ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce +chemin. Il y avait sur toute la campagne une +grande paix qui sommeille. Seulement, dans un +buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment +qu’on eût dit une cascatelle de perles, +s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui +répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où +Musehault ramageait pour charmer les ennuis +du voyage, et le rossignol, de branche en branche, +sautillant et voletant, mariait sa musique à +l’autre chanson, croyant suivre une oiselle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c17">CHAPITRE IX<br> +<span class="xsmall">FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE</span></h3> + +<p>La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore — car +il se pouvait que Pierre le Véridique +fût plus malade qu’on ne disait — ne laissait pas +de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu +qui, par une heureuse aventure, serait +bientôt en sûreté. Elle se voyait, — inconnue de +tous grâce à son habit de garçon, — donnant des +soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait, +l’aidant de la main ou de l’épaule +offerte quand il ferait ses premiers pas sur les +pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait +pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué +et aussi assidu ? A cette idée que Pierre le +Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette +se sentait le cœur doucement remué ; et, +la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis +yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau.</p> + +<p>Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât +mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait, +il ne laissait pas de songer, la bouche et les +yeux clos ; il avait fort bien ouï qu’on le portait +dans un lieu où n’auraient garde de le chercher +les seigneurs irrités et les barbares moines ; il +s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, +sa peau, à laquelle il tenait fort comme il +est naturel à tout homme.</p> + +<p>Les choses allant ainsi, le cortège continuant +de marcher vers la proche retraite :</p> + +<p>— Par le diable au prône ! gronda Ogier-Pompée.</p> + +<p>— Hein ? qu’est-ce ? quoi ? qu’arrive-t-il ? dirent +les autres en tumulte.</p> + +<p>Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, +le rossignol s’envola.</p> + +<p>— Il arrive que vous êtes sourds comme des +pots de bronze, si vous n’entendez point des pas +derrière ce rideau d’arbres !</p> + +<p>Il n’avait point fini de parler qu’un gros de +gens d’armes débusqua de la lisière ; comme +c’était, — on ne s’y pouvait méprendre, — des +archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors +par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins, +les Mauvais-Garçons se seraient bien +passés d’une telle rencontre. « Perdus ! fuyons ! +trop tard ! courons sus ! Aïe ! ils sont vingt ! » +telles furent les paroles jetées à la fois. Et la +damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre +le Véridique qu’on avait laissé choir à terre, +pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à +cette aventure, sinon que le chevalier ne serait +pas mis en sûreté dans la caverne ; cela suffisait +bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on +peut imaginer.</p> + +<p>Cependant le chef des archers, s’approchant :</p> + +<p>— Voilà, ce me semble, des gens qui font une +étrange besogne ! Je pense qu’il serait à propos +de les conduire, non sans les avoir liés de cordes, +à la plus prochaine prison.</p> + +<p>— Hélas ! gémit Hughette.</p> + +<p>Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point +de ceux qui se laissent prendre aisément ; où ils +ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume +de s’en fier à la ruse. Avant que les archers +eussent pu voir clairement à quels personnages +ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient +noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux +yeux leurs capuches ; et, parlant le premier :</p> + +<p>— Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande +à Dieu ! dit Ogier-Pompée, d’une voix si +pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez +juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce +nous est une belle chance de vous rencontrer sur +ce chemin, car nous avions grand’peur de nous +être égarés.</p> + +<p>Les archers furent grandement étonnés de voir +ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour +des routiers, détrousseurs de passants.</p> + +<p>— Eh ! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, +à telle heure de nuit ?</p> + +<p>— Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, +sise, comme chacun sait, dans un vallon des +Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré +des mauvais esprits qui maléficient les hommes.</p> + +<p>— Par la Passion-Jésus ! c’est une singulière +façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie +d’un ours ! Et, s’il vous plaît, qui est cet +homme couché sur la terre ?</p> + +<p>— Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre +l’âme ! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause +de lui, justement, que nous cheminons vers la +bienheureuse Marcellane.</p> + +<p>— Vous moquez-vous ? dit l’archer.</p> + +<p>— Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, +de bafouer d’honnêtes hommes de guerre, +tels que vous paraissez être. Apprenez que cet +animal n’est pas un ours, comme il semblerait +au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même.</p> + +<p>— Le diable ! crièrent les archers, non sans +quelques pas en arrière.</p> + +<p>— Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, +mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez +bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le +seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, +habite non loin de Romanin, dans une antique +tour, avec son bouffon, son page de chasse et +une fille servante ; car il n’a point grande richesse, +s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier +soir, se sentant près de trépasser, il nous fit +appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en +ses derniers instants, pour présider à ses funérailles. +Or, comme je recevais sa confession, la +chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je +vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même +qui avait pris la forme d’un ours !</p> + +<p>Les archers se signèrent.</p> + +<p>— Il venait nous disputer l’âme du moribond, +pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme +horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs +de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui +ordonnant de se retirer, au nom du Père, du +Fils et du Saint-Esprit ; entre temps, nous l’aspergions +d’eau bénite. Hélas ! il résista à tous +nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que +l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt +à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. +Alors le malade, craignant pour son salut éternel, +eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être +transporté, pour y mourir, en la chapelle de +sainte Marcellane qui vint de Palestine avec +Marthe et Lazare ; certainement le diable n’oserait +pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes +ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous +nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a +suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera +pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, +dès qu’il aura vu l’image sainte dont se +décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur +ici couché montera droit au ciel.</p> + +<p>A regarder les archers, vous auriez été surpris +de voir des hommes d’armes montrer une telle +épouvante ! Tremblants de la tête, les genoux +se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de +l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point +se laisser choir.</p> + +<p>Le religieux poursuivit :</p> + +<p>— Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait +que vous prissiez la peine de nous escorter +jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est +facile d’errer ; et les chemins ne sont point sûrs +à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent +à l’effet de dépouiller les voyageurs.</p> + +<p>Que si les archers avaient eu la moindre intention +de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane, — de +quoi je n’oserais jurer, — ils en +eussent été bien dissuadés par le grognement +dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière, +et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta +la campagne ! Cette rauque clameur, qui +venait à propos — l’ours avait choisi son moment, +comme eût fait une personne — témoignait +au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en +effet ; les servants du viguier d’Avignon, sans +réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un +bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont +pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire +aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du +succès de leur stratagème, ni à la damoiselle +Hughette des Perleries ; elle songeait que la route +serait libre et le chevalier hors de péril.</p> + +<p>Mais, tout à coup :</p> + +<p>— Bonnes gens, on se raille de vous ! cria une +voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable, +et ceux que vous prenez pour des moines sont des +routiers voleurs et meurtriers de gens ! Ce m’est +une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me +vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le +Véridique par la volonté des dames !</p> + +<p>Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison +enfin, et debout sur la route, dans sa +chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient +jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore +la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent, +arrachant les fausses capuches, déchirant +les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans +prendre haleine :</p> + +<p>— Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les +gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles ; +Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang, +sur le ventre des cadavres ; Cabot-Chacal, gourmand +de viande humaine ; Musehault, qui mit le +feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner +le divertissement de voir les ouailles déguerpir +en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée, +qui vola dans la ville de Laon le coffre communal +tout retentissant de monnaies bourgeoises !</p> + +<p>— Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les +sur vos épaules pour les porter jusqu’à la +prison ! hurlait le chef des archers parlant à ses +compagnons ; car, d’avoir été dupé, le mettait +en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu ? +demanda-t-il au sire de Pierrefeu.</p> + +<p>— Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, +mais un homme que les moines de Saint-Gorgon +pendirent par les aisselles au plus haut peuplier +du chemin.</p> + +<p>— C’est donc que tu méritas ce supplice par +quelque vol ou quelque meurtre. A la prison, +avec les autres !</p> + +<p>Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, +fut hissé sur un dos d’homme d’armes — tel un +coffre sur une mule — tandis que la damoiselle +Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes +sur l’herbe et les fleurs de la route ; celles-ci crurent +que c’était déjà la rosée du matin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c18">CHAPITRE X<br> +<span class="xsmall">LA DAME AZALAÏS</span></h3> + +<p>Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse +d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle +par la magie de quelque nécromant, ce +n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette +caille ; tant elle était, de tout son corps, +mignonne et en bon point. Mais un tel change +eût été le plus fâcheux du monde : vu que, volatile +devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse +ni aussi doucement fondante sous la dent +d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi +l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle, +en vérité, n’eût valu celui de la considérer, +ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des +champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches +habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de +samit emperlé ou un chaperon de fleurs ; c’était, +au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet +(mais une coiffe naturelle de jolis cheveux +frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours, +(mais une chemise dont la toile était si fine qu’on +aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une +libellule) ; et croyez qu’il y avait, derrière cette +transparence, de bien plus belles choses : une +gorge pareille à une double pomme de neige, un +ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et +des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est +point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion +d’en caresser de telles. Ainsi habillée, — je +dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux, — la +dame Azalaïs était assise, non loin d’un +lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait, +entre des pâtés de venaison, de-ci, et une +assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à +point et parée de ses plumes. Une bonne odeur +montait des victuailles, un autre arome, meilleur, +sortait du corps de la dame ; de sorte que, +convié à un double festin par le parfum des +viandes et le parfum des chairs, quiconque fût +venu là n’aurait donné aucune attention à l’air +nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait +par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune.</p> + +<p>Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs +avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire +à son mari, vavasseur d’Avignon ; d’autant +que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il +n’avait rien en lui qui pût faire se départir une +personne un peu délicate de la répulsion bien légitime +qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était +point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni +qui baiserait la belle femme ! Par une adroite +ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au +logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant +fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain +neveu, parti dix ans en croisade, et dont +il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu +tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête +vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était +excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait +pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux +et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait +vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait +le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi +ne songeait guère la dame Azalaïs ; être battue, le +lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle +eût été caressée la veille ; toute sa pensée allait +vers son ami par amour, auquel elle avait mandé, +que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et +la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de +ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.</p> + +<p>A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à +ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes ; +il n’était point de noble race, étant le fils +d’un meunier. Mais la coutume de porter des +sacs de farine lui avait parfaitement renforci +les membres ; on n’aurait point trouvé dans tout +le pays de Provence un garçon mieux capable +que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises +et sans nul ménagement, une dame sans jupons, +entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, +de sa nature, était peu encline à se laisser +ravir par les courtois hommages et les précieuses +galantises dont se piquent les nobles hommes et +les clercs ; il lui fallait, pour être contente, qu’elle +eût lieu de l’être en effet ; si elle en avait su +l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse +qui dit un jour, au grand scandale de toutes +les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien +s’il ne vaut au moins son cheval.</p> + +<p>Cependant, assise devant la petite table, non +loin du lit où il n’y avait qu’un coussin de tête, — car +il suffit d’un seul oreiller pour deux personnes +qui n’ont point l’intention de se tourner +le dos, — la dame Azalaïs, de ses ongles menus, +battait la nappe, avec un air d’impatience. Il était +fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas +encore arrivé ! Qui pouvait le retenir ? S’était-il +arrêté à courtiser sous la saulaie quelque fille +paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le message ? +Elle se sentait fort dépitée ; s’il fût entré à ce moment, +elle n’aurait pas manqué de le battre, en +se laissant embrasser. Et le temps s’écoulait, un +temps qui aurait pu être si bien mis à profit. +Quoi ? l’ingrat ne paraîtrait-il pas ? Aurait-elle +envoyé pour rien son mari à la rencontre du +neveu revenu de Terre-Sainte ? Cela ne servirait +à rien qu’elle eût préparé ce bon repas où +l’amour aurait pris appétit, qu’elle eût, pour +éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons, +laissé choir la cote et la robe, qu’elle fût là +enfin, si blanche et presque nue, pareille à une +fleur sans feuilles ?</p> + +<p>Des rages la prenaient, elle avait envie de casser +le hanap où il aurait bu, de plumer la gelinotte +qu’il aurait mangée ; pour un peu elle eût +déchiré des dents et des ongles — oh ! le triste +emploi de ces mignonnes mains et de cette amoureuse +bouche ! — les draps du lit qui s’ouvraient +avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit +tout espoir de voir l’attendu. C’en était fait ! elle +dormirait seule. Toute seule hélas. A se voir si +jolie partout, avec sa gorge pareille à une double +pomme de neige, son ventre rondelet, ses hanches +bien saillantes, et ses belles cuisses dont +jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour +grasses qu’elles fussent, il lui venait plus de colère +encore. Hélas ! hélas ! si charmante et toute +seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop +inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être +regretté que le vavasseur fût parti pour Avignon, +que le mari ne fût point là, à défaut de +l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable +d’avoir été si doucement remuée par de si doux +désirs, de s’être crue si proche de la plus chère +joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la +chimère des rêves ! La dame Azalaïs était fort +attachée aux réalités. Que faire cependant ? Se +coucher, s’endormir. Quel ennui ! et comme elle +dormirait mal. Lentement elle s’approcha de la +couche, et, tandis qu’elle songeait encore aux baisers +dont elle était frustrée, elle souleva l’une +de ses jambes, mit un genou sur le bord des +draps, en soupirant...</p> + +<p>Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on +pousse et de meubles qu’on renverse ! Avant +qu’elle eût retourné la tête, — tant l’attaque fut +prompte ! — Azalaïs était saisie entre des bras +vigoureux, qui n’avaient point de manches ! +Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme +sans aucun vêtement, la couvrait de caresses, et +elle ne pouvait s’en plaindre, à cause d’une bouche +qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait été +grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a +rien de plus certain. Mais cet inconnu lui paraissait +si bien fait, avec une peau si douce, il avait +une façon de baiser si mignarde dans son emportement, +que bientôt, si elle avait pu dégager +ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un cri, +qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais +été fort capable de résistance, il ne se passa +qu’un bien court moment avant celui où l’inconnu +lui prouva que le fils du meunier n’était +pas seul capable de bien serrer contre soi une +dame sans jupon, entre les fins linceuls du lit.</p> + +<p>Ce fut seulement deux heures plus tard que +la dame Azalaïs se trouva assez parfaitement remise +de son étonnement et d’autres émotions +pour faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il +avait une façon insolite de s’introduire dans les +logis, et pour lui témoigner son déplaisir des +libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec +elle, en chemise. Mais elle n’insista qu’assez peu +sur le dernier point, jugeant sans doute qu’il lui +serait difficile de faire croire à ce mécontentement, +après les tendres aveux de satisfaction, +très clairs quoique muets, qu’elle n’avait pu, à +diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit surtout +de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par +la fenêtre, sans habit d’aucune sorte, et de l’état +qu’il tenait dans le monde et du nom qu’il portait.</p> + +<p>— A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle +rien de ce que vous voulez savoir ! répondit-il. +Apprenez que cette nuit, après beaucoup de +malencontres, qu’il serait trop long de dire, je +fus hissé, vêtu de ma seule chemise et bien lié +de cordes, sur le dos d’un archer ; et quoique +je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité +aux gens, il était fort question de m’enfermer +dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point +un sort qui me plaise de gésir comme un mort +entre quatre laides murailles, tandis qu’il y a de +par le monde tant de belles choses vivantes qu’on +peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en +voyait de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans +doute pour prouver son dire) ; je jugeai donc que +je n’avais rien de mieux à faire que d’échapper, +avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient. +J’enflai ma poitrine, j’écartai les bras, les jambes, +pour élargir mes liens ; puis, m’allongeant et +m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha +ma chemise, tombai sur les talons, trouai +d’une rude poussée la troupe des archers ébahis, +et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais +dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant +l’herbe. Les hommes d’armes se lancèrent à ma +poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter, +fort perplexes à cause, je pense, de mes compagnons +de route qu’ils avaient saisis en même +temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir +d’un côté, — je les vis, tournant la tête, — du +trouble où j’avais mis les archers en me dérobant +de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés +de se partager en deux troupes poursuivantes, +j’étais déjà bien loin, invisible, hors d’atteinte, +et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas déguerpi +avec moins de hâte, ce dut être un plaisant +spectacle que celui des archers se regardant +d’un air penaud entre la double fuite de leurs +prisonniers disparus. Cependant, nu comme je +l’étais, courant sur les cailloux, me déchirant +aux branches dont je cherchais l’ombre sur la +route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir +tout à fait, bien que j’eusse échappé à un +grave péril. Qu’adviendrait-il de moi ? qui donnerait +asile à un fuyard déchevelé moins vêtu +que ne le fut Adam le père chassé du paradis ? Je +pense que je m’allais laisser choir, non sans une +grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé, +lorsque je vis, derrière un rideau de lilas fleurissants, +luire une fenêtre, doucement, dans la nuit. +Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne +me souvins plus des dangers, de la prison promise, +ni de ma lassitude, ni d’aucune autre chose +amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et +de vos seins menus et gras qui sortaient de la +chemise, et de votre petit pied, dont j’admirais +le dessous rose, tandis que vous mettiez, près de +vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si +je fus hardi, c’est que vous êtes belle ! Et voilà +toute mon aventure. Pour ce qui est de mon +nom, sachez que je suis, par la volonté des +dames, Pierre le Véridique, et ne me prouvé-je +point digne d’une telle appellation puisque je +proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous +plaisante de corps et de visage, que l’on s’imagine, +à baiser votre bouche, manger des fraises +mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose +chauffée par un midi d’été, que vos bras ont des +caresses d’enlaçantes lianes et que, foi-Dieu ! je +bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre +matin, de mes beaux habits, car c’eût été un +temps perdu dont je ne me fusse jamais consolé, +que la minute employée à les ôter avant de vous +accoler, douce dame !</p> + +<p>Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre +beaucoup de choses encore sur le compte du jouvenceau +auquel elle ne refusait point l’hospitalité, +c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne +lui fut pas donné d’exprimer son désir, vu que +Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour les charmes +de la dame s’était rallumé à les vanter, lui +ferma la bouche de telle façon que, muette de +naissance, elle n’eût pas été plus empêchée de +tenir le moindre discours.</p> + +<p>Et, à bien prendre les choses, le Véridique +n’était pas un homme à plaindre. Certes, il lui +était advenu mainte cruelle affaire depuis qu’il +commença de ne plus mentir aux hommes ni aux +femmes ; jeté dans un puits où il faillit se rompre +les os, houspillé par les camaldules en courroux, +pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme, +empoigné par des hommes d’armes, poursuivi +comme une bête à travers champs et bois, il avait +pu connaître, par sa propre expérience, que de +parler selon la vérité n’est point pour s’attirer +l’amitié des gens et que franchise et bonne fortune +ne voyagent point ensemble. Mais, en ce +moment, toutes ces peines, il les oubliait ; de +quels soucis, en effet, ne serait-on pas délivré +dans un bon lit où une personne bien faite ne se +repent point de vous avoir laissé entrer, dans +une bonne chambre où un parfum de victuailles +voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet +d’espérer que l’on aura de quoi se refaire des +fatigues probables, et que, même quand elle ne +baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un +agréable emploi ?</p> + +<p>De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort +de la chance qui lui avait permis de voir, derrière +le rideau de lilas fleurissants, la claire fenêtre +hospitalière ; et il ne songeait à rien qu’à se +pâmer d’aise.</p> + +<p>Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à +coup, un bruit de gens qui s’avancent, et une +voix cria, venant du dehors :</p> + +<p>— Eh ! femme ! éveille-toi ! C’est moi qui suis +de retour. N’entends-tu pas ? Allons, tu fais bien +de clore à triple tour les grilles et les portes, car +il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent +par les chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de +méchante humeur. Appelle tes filles servantes +pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir +toi-même.</p> + +<p>L’Homme tout nu demanda :</p> + +<p>— Dame, qui donc parle ainsi ?</p> + +<p>— Sainte Vierge ! dit Azalaïs plus tremblante +qu’une feuille secouée d’orage ; ne l’entendez-vous +pas ? C’est mon mari lui-même ; et je pense +que voici mon dernier jour !</p> + +<p>Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la +couche :</p> + +<p>— Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra +malheur à cause de moi. Je puis bien sortir par +où je suis entré.</p> + +<p>— Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu ! La porte +du jardin n’est guère éloignée de cette fenêtre ; +mon mari ne manquerait de vous apercevoir. +Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel, +et la vue d’un beau garçon sans habits, +s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer +des soupçons à des gens même peu disposés +à en concevoir.</p> + +<p>Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles +et les grilles, ne cessait de dire, d’un ton qui se +fâche :</p> + +<p>— Eh ! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu +es morte ? Hâte-toi d’ouvrir, je te prie, si tu ne +veux que je ne grimpe aux murs ou rompe la +clôture !</p> + +<p>— Par le blason de ma race, le cas est grave, +dit Pierre le Véridique, et je ne sais comment +nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne +m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun.</p> + +<p>— C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra +de recourir qu’à défaut de toute autre +ressource.</p> + +<p>Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur +la nécessité de faire périr son mari, sans +doute parce qu’il avait la barbe très rude, chose +bien incommode au baiser.</p> + +<p>— Que faire donc ? demanda Pierre.</p> + +<p>— Eh ! le sais-je ?... Attendez, pourtant... oui, +l’idée n’est point mauvaise... il me semble que, +de cette façon, les choses s’accommoderont à merveille.</p> + +<p>— Qu’avez-vous imaginé, je vous prie ?</p> + +<p>— Ce que je n’ai point le temps de vous dire ! +Entrez dans ce réduit, derrière le lit, et quoi +qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous +appelle.</p> + +<p>Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs +éclaircissements : Pierre se déroba, comme on le +lui avait ordonné, et la dame Azalaïs, après avoir, +très vite, remis en honnête apparence les draps +et les carreaux du lit, se hâta vers son mari qui +maintenant criait dans une grande colère.</p> + +<p>Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son +aise ; car à peine l’eut-elle vu — non pas seul, +mais accompagné de plusieurs, — qu’elle s’esclaffa +de rire (elle était fort rusée), et, tout en +riant :</p> + +<p>— Hi ! hi ! hi ! Voilà une plaisante aventure ! +disait-elle. Comment, c’est vous, c’est vous-même, +avec vos compères ? Qui vous eût attendu, à cette +heure, justement ! Hi ! hi ! hi ! Je pense vraiment +que je m’en vais trépasser à force de rire !</p> + +<p>Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire +au vavasseur et à ses quatre compères fort +peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que +l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain ; +mais plus son mari faisait fâcheuse mine, +plus s’esclaffait la dame Azalaïs ; le bruit de +ses jolis rires était comme celui d’un collier de +perles secoué dans un coffret de cristal.</p> + +<p>— Te tairas-tu, mauvaise femelle !</p> + +<p>Elle n’avait garde, pouffant toujours.</p> + +<p>— C’est bien le moment de montrer de la joie, +lorsque je suis berné de la plus cruelle façon.</p> + +<p>— Hi ! hi ! ah ! ah !</p> + +<p>— La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie.</p> + +<p>— Ah ! ah ! hi ! hi !</p> + +<p>— Mes compères que j’ai rencontrés sur la +route, revenant d’Avignon, m’ont annoncé qu’on +n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti +page de guerre en croisade.</p> + +<p>— Hi ! hi ! hi ! hi !</p> + +<p>— Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je +ne manquerais pas d’en tirer une terrible vengeance.</p> + +<p>— En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères +qui, pour être des bourgeois, n’en portaient +pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture, des +dagues et des poignards propres à faire de +belles entailles ; car en ce temps on ne voyageait +guère sans être armé, par la crainte des turlupins.</p> + +<p>Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient +entrés dans la chambre ; à la vue de la table bien +servie où la gelinotte éployait ses plumes, le bon +vavasseur devint si rose de courroux que vous +eussiez pris sa face pour une courge mûre.</p> + +<p>— Ah ! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes +sûrement ! Ce n’est point pour souper seule que +tu préparas ces viandes délicates.</p> + +<p>Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide +qui ne tarderait pas à retomber, comme un marteau +bon à rompre l’enclume ; mais ces paroles +et ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler +l’hilarité de la sournoise femelle.</p> + +<p>Le vavasseur et ses compères étaient étonnés +au delà de ce qu’on peut croire.</p> + +<p>— Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou +je te tue avant le temps d’un <i>Ave Maria</i> !</p> + +<p>— Hi ! hi ! hi ! Je veux bien parler... Hi ! hi ! +Mais c’est si plaisant, que je ne saurais me retenir +de rire... Pendant que vous alliez vers Avignon... +Oh ! oh !</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— ... Pour y trouver votre neveu... Hi ! hi ! hi !</p> + +<p>— Après ?</p> + +<p>— Tandis que vous rencontriez vos compères...</p> + +<p>— Achèveras-tu, pécore !</p> + +<p>— Votre neveu lui-même... Ah ! ah ! ah ! ah !</p> + +<p>— Mon neveu ?</p> + +<p>— Était ici... hi ! hi ! hi ! hi ! hi ! hi !... vous +attendant ! et c’est pour lui que je préparai ce +bon souper qui vous fâche.</p> + +<p>Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les +côtes, pareille à quelqu’un qui, de trop rire, va +rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage +s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle.</p> + +<p>— Mon neveu est ici ! Je m’en réjouis fort. C’est +une belle chance, compères, que vous m’ayez +accompagné jusque dans ma maison, car, ou +Dieu me damne, vous mangerez et boirez à votre +faim et soif pour célébrer avec moi un si heureux +retour. Il était tout petit garçonnet encore, +mon Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais +plaisir à le revoir, beau jeune homme comme +il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc +est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de +m’embrasser ?</p> + +<p>— Ses habits, par la longue route, étaient si +déchirés et si couverts de poussière, que je l’ai +mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs nippes ; +sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant +entendu, c’est qu’il n’a point achevé de se vêtir.</p> + +<p>— Eh ! vêtu ou non, qu’il se montre !</p> + +<p>— Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en +ouvrant la porte du réduit derrière les courtines.</p> + +<p>Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un +pas dans la chambre, que le vavasseur lui sauta +au cou, le nommant des plus chers noms, jurant +qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre +mille, malgré le long temps et la taille grandie.</p> + +<p>L’Homme tout nu était perplexe.</p> + +<p>N’ayant point perdu une seule des paroles +qu’avait prononcées la dame Azalaïs, il savait de +quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer d’embarras +et se sauver elle-même ; il lui aurait suffi +de ne la point contredire pour être fort bien +choyé dans le logis du vavasseur...</p> + +<p>Il s’écria, en secouant ses cheveux :</p> + +<p>— On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme, +et je ne suis pas votre neveu !</p> + +<p>La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus.</p> + +<p>— Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu, +dans la chambre de ma femme ? hurla le mari.</p> + +<p>— Quelqu’un qui passait sur le chemin.</p> + +<p>— Pourquoi es-tu entré chez moi ?</p> + +<p>— Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que +votre femme était jolie !</p> + +<p>— Et que fis-tu, scélérat, étant entré ?</p> + +<p>— Je la pris dans mes bras et la baisai sur les +lèvres !</p> + +<p>— Mort nom d’un diable ! et que fis-tu ensuite ?</p> + +<p>— Je me couchai dans votre lit qui est fort +moelleux...</p> + +<p>— Avec elle ?</p> + +<p>— Cela s’entend de soi ! et je n’eus point à le +regretter, car il n’est sur la terre de personne +mieux faite de corps ni plus adroite au déduit !</p> + +<p>Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire +autre chose. Car le vavasseur et ses quatre compères, +les lames hors des ceintures, se ruèrent +sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu +songer à se défendre, il sentit une pointe lui entrer +dans l’épaule. Eux s’écartant, il tomba sur +les carreaux, dans son sang, blessé, mourant, +mort peut-être, — pour avoir dit vérité !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c19">CHAPITRE XI<br> +<span class="xsmall">LE RÊVE ET LE RÉVEIL</span></h3> + +<p>Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée, +les bouvreuils et les chardonnerets se jouaient +avec des cris dans les rayons de soleil, qui, s’accrochant +aux troncs des ormes ou s’étalant sur +les mousses rases, y mettaient, étroites ici, là plus +larges, des flaques de claire émeraude. Mais +c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage, +épanoui en mille roses, que s’acharnaient les jeux +et les querelles ; et, frémissant bec à bec parmi +les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur +duvet aux feuilles, chardonnerets et bouvreuils +se mêlaient si bien, plumes d’or et ventres rougissants, +aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles +corolles, que ce pouvait être les oiseaux +qui fleurissaient les branches et les roses qui voletaient. +Puis, d’un élan soudain, comme chassées +d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent +à la fois, s’enfonçant dans une trouée de verdure. +Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur +l’herbe, qui avait remué, en soupirant.</p> + +<p>Qui était couché là ? Pierre le Véridique.</p> + +<p>Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir +tomber, qu’ils l’avaient navré à mort, s’étaient +avisés de le porter, assez loin de la maison, pour +n’être point accusés de meurtre ; ils le laissèrent +sur les herbes de l’orée, non sans l’avoir +vêtu de quelques hardes apportées en ce dessein, +à cause de cette religion pour les défunts, qui est +naturelle même aux plus méchantes gens.</p> + +<p>Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure +à l’épaule n’était guère dangereuse ; jeune +et sain comme il était, il avait assez de sang dans +les veines pour en pouvoir perdre un peu sans +un trop grand dommage. La pâmoison où, par +la douleur du coup, il s’abandonna d’abord, se +continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en +un somme réparateur des forces. Il dormait là, +délicieusement ; c’étaient des soupirs d’aise, qui, +parfois, lui entr’ouvraient les lèvres.</p> + +<p>Même il eut un très aimable songe.</p> + +<p>Il se croyait étendu, par une fraîche matinée, +sous l’ombre fleurie d’un rosier sauvage, épanoui +en mille roses ; et, de fait, où il rêvait être, il s’y +trouvait ; les choses d’alentour entrant dans ses +yeux dessillés à demi, comme il arrive parfois à +ces moments où le somme va bientôt s’éveiller. +Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait +bien : un petit bossu, de rouge et de noir +habillé, coiffé d’un bonnet où tintinnabulaient +des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise +bien remplie, un page très fluet, avec des +boucles d’or, si menu et si joli qu’on l’eût pris +pour une damoiselle ; ils avaient en leur compagnie +le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la +lune, et coupa, de ses dents, la corde. Et ces +gens témoignèrent une extrême joie de le retrouver, +comme s’ils en eussent tout à fait perdu +l’espérance. Le bossu, en dansant sur la mousse, +faisait sonner ses sonnettes ; la paysanne s’esclaffait +de contentement, montrant toutes ses +dents blanches dans sa grande bouche rouge ; +l’ours, dodelinant de la tête et clignant des yeux, +avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que possible. +Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées, +ne se montrait pas moins ravi que les autres ! Ce +n’était point qu’il sautât, comme le bossu, qu’il +pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât +de l’œil, comme l’animal ; mais, à genoux sur la +mousse, sans geste, sans bruit, il regardait le dormeur +d’un regard si attendri et si charmé, que +Pierre le Véridique s’en sentait le cœur plus ému +qu’on ne saurait le dire. Et, en même temps, +un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait, +dans la clarté du songe, cet enfant hier aperçu +dans la pénombre lunaire, il ne pouvait plus croire +que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles +n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine, +cette peau si blanche et si rosée, cette bouche +pareille à une églantine mi-close ; il n’y avait +qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien +tant de grâce et de tendre retenue ; et le drap, +sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup plus +agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh ! +sûrement, c’était une femme qui était là, plus +jolie que les plus jolies, c’était une femme qui le +regardait en ce muet ravissement ! Il n’en douta +plus lorsque, le bossu et la fille s’étant écartés +un instant, il sentit au-dessus de ses yeux mi-clos +la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si +une rose lui était tombée, de la branche, sur le +front.</p> + +<p>Il tressaillit et se dressa, dans une ardente +liesse ! car, ce qu’il avait vu en rêve, il le voyait +toujours, bien éveillé ; et, tombant à genoux :</p> + +<p>— O damoiselle ! dit-il, vous qui ne sauriez +dérober sous ce déguisement les charmes dont +vous para la nature ; vous qui, pleine de miséricorde +pour un malheureux haï de tous, l’avez +sauvé de la mort, l’avez suivi par les chemins, +et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans +souci de votre salut ; sachez, ô damoiselle, que je +vous aime plus que jamais on n’aima, et que je +garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure !</p> + +<p>Car Pierre le Véridique n’était pas homme à +perdre son temps en de telles occasions ; il pensait +que, si, voyant une rose, on ne la cueille +point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse +ou que le vent l’effeuille tandis qu’on tourne +la tête.</p> + +<p>Cependant, Hughette des Perleries — cette +églantine blanche — était devenue plus vermeille +que les coquelicots de juillet ; et, tremblante, voulant +fuir, essayant de répondre : « Mais non, sire, +je suis un jeune page de chasse du domaine de +Romanin... » elle mettait devant ses yeux ses +doigts de petite fille pour ne point voir celui qui +lui tenait de tels discours. Mais, en même temps, +une douceur inconnue lui glissait dans le cœur, +dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il +avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette +heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même +qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune +chevalier persécuté par la rancune de tant de +gens ; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle +en avait entrepris la conquête à cause d’une +grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes ; +pour ce qui était du baiser tombé tout +à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une +branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour +rien ; ce devait être qu’elle s’était trop penchée, +sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il +lui disait : « Je vous aime », elle comprenait, +effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui ; cette +parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait, +mais ce qu’elle éprouvait elle-même ; +c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu +dans toute une grange que l’on croyait bien gardée +de l’incendie.</p> + +<p>Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux +propos, la damoiselle Hughette se sentit +enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir ; +même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, +de sorte que le sire de Pierrefeu, plein +d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine +et la baisa dans les cheveux, pour ne +point l’effaroucher, timide comme elle était. Le +bon ours les considérait avec attendrissement.</p> + +<p>De fait, il avait raison de les considérer de la +sorte et de les écouter, car même en ces jours +de la saison nouvelle où fleurissent toutes les +roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est +point de plus doux spectacle que celui de deux +amoureux, ni de plus aimable musique que celle +de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries +ne songeait plus à cacher les tendres mouvements +de son cœur ; tout ce qu’elle ignorait +naguère, mais qui lui fut révélé par la parole +initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait +ingénument, sans rougeur ; oui, dès le moment +où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de +papillons, était entré dans la salle où siégeait le +tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir +pour être tout entière à lui ; c’était par tendresse, +non par miséricorde, qu’elle avait, derrière +la chaire de justice, ouvert la porte au sire +de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre, — se +feignant laide, par une pudeur de violette +qui aurait peur d’être cueillie, — qu’elle avait +pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait +entrepris la quête sous cet habit de garçon, et +que, hier soir enfin, — ayant réussi, avec le +bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre +les archers déconfits, — elle s’était remise, bien +lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, +qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé. +Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée +et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru +d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une +rose ; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi +parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du +tout le dessein, — en dépit du défi crié au vent +dans le carrefour de la Marcellane, — de solliciter +d’amour les belles dames de la vicomté ; il était +persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à +l’égal de celle-ci, délicate et menue ; il sentait +qu’il en était pour toujours le fervent ami, et +cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre +avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle +familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château +ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de +victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, +d’argent dans les coffres, il n’y en avait +point du tout ; au surplus, les murs des salles, +où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris, +menaçaient de choir quand le vent soufflait +un peu fort. N’importe ! puisqu’il n’avait +point d’autre asile, il se contenterait de celui-là, +sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, +si elle l’y voulait accompagner ; et il songeait à +la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant +de l’édifice, et où quelque honnête religieux +consacrerait leur union. Ah ! qu’ils seraient +heureux une fois époux ! Pauvres, oui, obligés +peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer +les bêtes des bois et des plaines, de travailler +comme les vilains en leur maigre champ, — lui, +non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux +durs outils la délicatesse de ses petites mains, — ils +n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient +d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle +Hughette des Perleries n’était pas pour contredire +Pierre le Véridique sur ces divers points ; +elle était certaine que le château lui paraîtrait le +plus beau du monde ; elle approuvait surtout, — en +sa tendre vertu, — l’idée de la chapelle et du +religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne +fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder +pour lui seul toute la fatigue ; elle aurait sa +part dans la peine comme elle aurait sa part +dans la joie. « Eh ! que ferez-vous, damoiselle, +mignonne comme vous voilà ? — Tandis que +vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les +fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, +à votre retour, que le printemps, passant sur la +route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes +ses couleurs et toutes ses odeurs ! » C’est ainsi +qu’ils formaient de souriants projets ; et à présent, +Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur, +remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant +de calamités auxquelles il devrait tant de joies.</p> + +<p>— Aïe ! gémit-il dans une grimace.</p> + +<p>C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant +vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place +de la blessure.</p> + +<p>— Eh ! qu’avez-vous ? dit-elle.</p> + +<p>— Presque rien.</p> + +<p>— Mais encore ?</p> + +<p>— Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me +cause quelque douleur, si l’on y touche.</p> + +<p>— Une blessure ? Quoi ! vous êtes blessé, plus +gravement que vous ne dites, peut-être ? Et vous +n’en sonniez mot ?</p> + +<p>— A peine si le poignard m’entra dans la chair ; +ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une +épingle un peu grosse.</p> + +<p>— A la bonne heure. Mais il faut me conter le +péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent +et tout ce qui vous arriva depuis que vous +échappâtes à ces méchants archers.</p> + +<p>Pierre le Véridique était devenu très pâle.</p> + +<p>Non, cette fois, il ne parlerait pas ! Non, il ne +dirait pas la vérité ! A cette innocente mignonne, +qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour, +il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en +chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre +hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour +de franches paroles, il avait souffert de bien +grands dommages ; il ne voulait plus s’exposer à +de telles malencontres ; et, parce que les dames +du château de Romanin étaient d’extravagantes +personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus +infortuné et le plus navré des hommes.</p> + +<p>Il se préparait donc, interrogé par Hughette, +à inventer quelque histoire ; un des archers, dirait-il, +l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche +décochée... Pierre le Véridique allait mentir !</p> + +<p>— Eh bien ! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous +point comment vous fûtes blessé ?</p> + +<p>— Damoiselle ! cria-t-il, — car le serment que +fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le +lâche point ! — Damoiselle ! je couchai avec la +dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur +d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé +de ses compères, afin de venger son honneur !</p> + +<p>Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous +aviez entendu le cri que poussa la damoiselle +Hughette des Perleries, et elle était, regardant +Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à +coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant : +« Pistoletta ! Mariotte ! » et disant à Pierre +de Pierrefeu qui la suivait avec des prières : +« Non, sire, non, laissez-moi ! et sachez que jamais +vous ne me reverrez, car une fille telle que +je suis ne saurait aimer un homme qui fit les +choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible +de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la +compagnie vous sera bien plus plaisante que ne +saurait être la mienne. »</p> + +<p>Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus +aux cris :</p> + +<p>— Pistoletta ! dit-elle, emmène-moi ! Si je suis +trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi +jusqu’au château que j’eus bien tort +de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. +Je me jetterai aux pieds de la dame de +Romanin ; elle me pardonnera la faute que je +commis ; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai +dans quelque monastère ; tous les asiles +me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée +d’une présence qui m’est odieuse autant +qu’elle me fut chère !</p> + +<p>Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin +d’une allure si décidée, après un si méprisant +adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci +comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir +par des larmes ou de repentantes supplications. +Accoté à un arbre, la tête basse, les bras +ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec +cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour +diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la +verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.</p> + +<p>— Ah ! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être +se souvenant des caresses interrompues, n’était +point fâchée de demeurer seule dans un bois +avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la +chapelle ; ah ! beau sire, vous voilà mélancolique +autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce +jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir +que la Mariotte ne s’en est point allée ? Vous +aviez naguère plus d’empressement à considérer +les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.</p> + +<p>En même temps, renflant le buste, elle lui mettait +sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes +seins remuants, pareils à de beaux fruits qui +veulent bien qu’on les cueille.</p> + +<p>Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la +damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise :</p> + +<p>— Tu me sembles laide à présent, autant que +le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer +une rose ! Et je ne puis comprendre comment +j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, +paysanne, dans la forêt de Romanin.</p> + +<p>Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci +lui déplut grandement.</p> + +<p>— Par le Nom-ma-Patronne ! je ne suis point +telle que vous dites ! et c’est me traiter d’une +cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné +de tous, j’avais formé le dessein de vous +consoler en vos infortunes ; vous auriez eu en moi, +errant par les routes, une bonne servante, le jour, +meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez +mon zèle par de si durs propos, je me +garderai bien de vous offrir aide ni secours ; je +m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts +garçons ne me trouvent point laide !</p> + +<p>Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement +en chemin.</p> + +<p>Alors, Pierre le Véridique pleura ; oui, prenant +sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots +qui lui secouaient la poitrine.</p> + +<p>Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ +de cette fille servante ; mais, pour un qui est +délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement +de plus ; et il pleurait, très douloureusement. +Certes, pour ne point manquer à la parole +jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une +fâcheuse aventure ; mais, les derniers coups dont +le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. +Quoi ! personne ne s’intéressait à lui désormais ? +Quoi ! — surtout — elle le fuyait avec horreur, +la damoiselle Hughette des Perleries, cette +mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans +retour, s’était donné ? Il vivrait seul, sans compagnon +et sans amie ?</p> + +<p>Seul ? non.</p> + +<p>Pierre le Véridique entendit près de lui un +souffle comme d’une gueule de four qui fume, et +il sentit quelque chose de doux et de lourd qui +lui caressait la jambe.</p> + +<p>C’était l’ours, tête dodelinante.</p> + +<p>Meilleur que les gens, l’animal n’était pas +parti, ayant pris sans doute en amitié, — car on +s’attache par les services que l’on rend, — celui +qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où +les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, +en son mouvement câlin : « Si tous vous quittent, +je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas +de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les +hommes et de toutes les femmes, c’est quelque +chose que la tendresse d’une bête. »</p> + +<p>Certainement, c’était quelque chose. Le sire de +Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait +dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait +point tout à fait l’horreur de la solitude ; +il lui restait un ami ; et, se penchant, il attirait +vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu +il eût embrassé cet ours plus humain que les +hommes.</p> + +<p>Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes +paroles, comme : « Oh ! le joli mignot ! comme +il est doux ! comme il est gracieux à voir ! » +Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint +par son serment :</p> + +<p>— Oh ! la vilaine bête !</p> + +<p>Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que +ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant +avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière, +et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. +Le sire de Pierrefeu comprit le péril ; il allait être +étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée ; +il n’eut que le temps de faire un bond en +arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, +les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés, +poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité !</p> + +<p class="c gap small">FIN DU LIVRE DEUXIÈME</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">ÉPILOGUE</h2> + +<h3>I</h3> + +<p>Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon +l’histoire, deux ou trois mois après la matinée +où Pierre le Véridique se rua seul à travers bois +et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), +il n’était bruit, dis-je, dans le domaine de Romanin +et dans le pays d’alentour que d’un très +dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux +des Alpines ; sa cabane se cachait derrière un +rideau retombant de glycines et de lierres. Bien +qu’il fût en son jeune âge, — vous l’auriez +pris pour un enfant qui, en manière de jeu, se +serait vêtu d’un froc, — il ne laissait pas d’être +recommandable par ses austérités et ses pieux +discours, et même, à ce qu’on rapportait, il +accomplissait des miracles (de menus miracles +point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir +des fleurs à des branches flétries ou de faire +chanter le rossignol avant le printemps), tout +aussi bien que s’il avait eu une grande barbe +grise lui descendant du menton jusqu’au ventre. +Son nom, la plupart des gens l’ignoraient ; mais on +savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait +rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait +à ses pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient +rendues dignes d’une telle faveur. Car il confessait +volontiers. Et croyez que l’espoir de remporter +dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa +cotte une dent de sainte Séverine, un cheveu +d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard, dont +se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, +était bien de nature à redoubler la ferveur des +filles de la contrée. Il n’était jouvencelle bourgeoise +qui ne rêvât de s’échapper du logis pour +aller dire ses péchés au petit hermite des Alpines ; +les bergères de moutons, en paissant leurs troupeaux ; +les gardeuses d’oies, en gaulant leurs +bêtes le long des venelles ; les servantes en récurant +le cuivre des vaisseaux où l’on fait cuire les +viandes, ne songeaient à autre chose ; même les +damoiselles de toutes les châtellenies voisines, +qui n’écoutaient plus que d’une oreille distraite +les tensons des troubadours, se sentaient une +dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y avait toujours +foule, — une jolie foule de mignonnes pécheresses, +estiviaux de samit emperlé ou roses +petits pieds nus, — sur la route qui menait à la +cabane du jeune saint ; et celles qui avaient été +assez heureuses pour être admises auprès de lui, +ne tarissaient pas en éloges sur son compte. +Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela ! +Il n’était pas maussade et rébarbatif comme les +autres clercs, mais confit en douceur ; ne menaçait +point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si +suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, +que l’on était obligée d’y croire. D’ailleurs, +il était bien fait de sa personne, avait le visage +fraîchement coloré et les lèvres fleuries ; rien qu’à +le voir, on se sentait tout de suite pleine de la +divine grâce. Pour ce qui était des pénitences +qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne s’expliquaient +pas sur ce point avec toute la clarté +désirable ; s’accordant à dire seulement que l’on +trouvait de la douceur jusque dans ses sévérités, +qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute +par tout autre.</p> + +<p>Telle était la renommée de l’aimable hermite, +qu’elle arriva enfin jusqu’à la comté des Iles-d’Or, +dans le château où la dame Clermonde +faisait son séjour ; et cette prude femme résolut +de se rendre sans retard chez celui dont on racontait +tant d’honnêtes merveilles.</p> + +<p>Eh ! quoi ! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle +commis quelque faute, dont elle voulait solliciter +le pardon ? Ceux qui la connaissaient n’auraient +pu se persuader cela. Elle était toujours +celle qui ne montrait aucune curiosité, +ni des tournois qui se font dans les villes, ni +des chasses qu’on mène dans les forêts ; pieuse +au point qu’il s’en était peu fallu qu’elle ne se +rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. +Elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage ; +elle y répugnait comme on dit que l’hermine +a peur de souiller ses petites pattes blanches. +Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point +de serviteurs dans ses chambres mais des filles servantes +qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, +que de belles aventures, non de saints, +mais de saintes ; elle avait pour haquenée une +jument de trois ans, et n’eût jamais consenti +à chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin +avait-elle d’implorer la miséricorde divine ? Nourrissait-elle +quelque remords d’avoir fait condamner +l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, +à la dure peine de ne jamais mentir ? Point du tout ; +elle jugeait que le jugement avait été le plus +équitable du monde et qu’en requérant sévère +justice elle avait fait selon son devoir. Mais, plus +on a de vertu, plus on a d’humilité. C’est justement +quand on fait très peu de péchés qu’on pense +en commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, +si parfaite qu’elle fût, ne se jugeait jamais +assez parfaite ; et certainement il était indispensable, +dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un +entretien, plus d’un entretien peut-être, avec le +jeune saint revenu de croisade.</p> + +<p>Quand elle entra, — ses serviteurs laissés au +bas de la côte, — dans la cabane sacrée, elle ne +put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu +ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où +les nymphes, au dire des poètes de l’ancien +temps, s’endormaient dans les bras des faunes, +qu’à une dévote cellule propre à la prière et +à la pénitence. Sur le sol sans pavés ni planches +poussait une herbe drue, couleur d’émeraude, +douce aux pieds comme un tapis qui caresse ; +une lampe allumée sous une image en bois +peint, — image un peu trop dévêtue pour être +celle de la Vierge Marie, — éclairait d’une très +douce et très vague lueur les rosiers grimpants +dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là s’effeuillaient ; +de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait +des roses ; et le parfum qui rôdait dans la cabane, +mêlé à celui des calices épanouis, n’était pas une +odeur d’encens comme vous le pourriez croire, +mais je ne sais quelle odeur, plus intense, plus +rare, et qui troublait, comme dans une chambre +tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être +dévêtues, auraient longtemps dormi.</p> + +<p>L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant +à voir que la chaumière où il faisait séjour.</p> + +<p>Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires +de la renommée, Clermonde des Iles-d’Or +s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah ! les +belles boucles d’or qui caressaient son cou plus +frêle et plus blanc qu’un cou de damoiselle ! Les +tendres yeux couleur du ciel ! Les tendres lèvres +couleur de fraise ! Ses mains longues et fines +avaient des ongles polis comme une agate rose et +de sa manche levée sortait — pour faire à l’arrivante +le geste de l’accueil — un bras fin et neigeux +comme le col d’un cygne.</p> + +<p>La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait +avec l’air d’une fleur qui s’attend à un papillon, +ne pouvait se lasser d’admirer un si extraordinaire +spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le +cœur ravi d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, +qui n’avait rien de religieux. Mais elle n’était +point au bout de ses surprises, car, à peine l’eût-il +saluée de la meilleure grâce du monde (un +noble homme n’eût pas fait une plus noble révérence), +que le jeune hermite s’agenouilla devant +elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête, +lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par +humilité dans ses estiviaux de satin. Eh ! de quelle +religion était-il donc le servant, où ce sont les +confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes ? +Mais comme elle avait toujours eu beaucoup +de respect pour les clercs et leurs pratiques +elle le laissa faire sans résistance, convaincue que +c’était là un rite nouveau dont le symbole lui +serait expliqué et que d’ailleurs un si pieux personnage +ne pouvait rien faire qui ne fût utile +au salut des âmes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + +<p>— Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les +buveurs Olympiens et les terrestres ivrognes, +je pense que je vendrai en ce jour plus de lots +de Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles +dans la voie lactée. Ça, Roberte, grouille des +jambes et des bras, belle fille, ma servante ! +allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins +jusqu’au bord, sur les tables. Car voici que dévale +vers nous une telle foule de chasseurs et de +chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse +ni de si magnifique ; et ces gens-là, ou je +me trompe fort, ont dû gagner soif sous l’aride +soleil.</p> + +<p>Celui qui parlait de la sorte n’était point, +comme vous le pourriez croire, Auberons, tavernier +de Saint-Rémy ; vu que celui-ci vendit +son auberge, maison, tables, chaises, futailles +et filles servantes, — hors Mariotte, +qu’on n’avait point revue — à un voyageur +appelé Marcabrus de Pierrefeu. Quoi ! donc ce +jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était +point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être +élu, par spéciales protections, pourvoyeur de +la cave comtale ? eh ! non ; remarquant, au bas +d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse +d’Auberons, il avait songé qu’il serait bien là +pour boire et pour regarder boire ; et il s’y était +tenu, employant en cette seule affaire les cent +florins d’or de l’héritage paternel. Maintenant il +s’épanouissait dans la béate satisfaction de sa +destinée accomplie, entre la cave et les cuisines, +parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant +les brocs qu’il servait, flairant les cuissots +de daims ou les gelinottes qu’il mettait à rôtir, +ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on +boit et mange, et le soir, — saoul de partout, — admirant +avec gratitude sa panse glorieusement +enflée de boisson et de victuailles.</p> + +<p>Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses +passait devant la taverne de Saint-Rémy, +se dirigeant vers la sauvage montagne et les +noirs bois, là-haut !</p> + +<p>Assise en une litière de samit écarlate, qu’on +avait posée sur quatre roues, et que traînaient, +tout vêtus de drap vermeil, trois fiers chevaux en +file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme, +apparaissait la première, la tête haute sous +un chapeau d’hermine et la taille droite dans une +robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain +cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères +riaient toutes ses petites dents. Non, +elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de +Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons +peut ressembler à un aigle en colère. Sur +son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon +capuchonné d’or ; et vingt pages de vénerie, +autour d’elle, tenaient en laisse des léopards bavant +de la gueule, que, selon la coutume de ce +temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup +et les sangliers. Puis venait, chevauchant un +étalon de guerre (à son côté se tenait sur une +haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant), +le bel évêque Flodoard qui portait une +cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours +violet ; une meute aboyait furieusement +derrière cet homme d’église. Ensuite s’avançaient, +à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le +gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond +de Miravals, et Cécile de Sabran, suivie, +non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier +manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et +beaucoup d’autres dames, parmi lesquelles, mais +comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en +cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie, +et les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle +avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin, était +là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses +sonnettes, et, avec lui, Francolin, gueule ouverte +et dents féroces ; l’ours était coiffé d’un armet +de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il +remuait avec un air de menace. Mais le cortège +n’était point formé seulement de nobles hommes +et de gentilles femmes avec leurs pages et servants ; +car, en habit de bataille, parurent le +vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec cent +camaldules, et le vavasseur, mari de la dame +Azalaïs, et les quatre compères, et la dame Azalaïs +elle-même, moins plaisante que le soir où sans +chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit, +puisqu’elle était vêtue, hélas ! Or, seigneurs, belles-cousines, +évêque, bouffon, et l’ours même, moines, +vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient +point cet air riant que l’on montre lorsque l’on +va vers quelque fête ; tous ils faisaient voir un visage +farouche, où clignaient des yeux courroucés ; +et l’aboiement des meutes, les grincements des +roues, les heurts des harnais de métal et des armes +sonores, le cri déchirant des léopards, enveloppaient +cette troupe d’un tumulte de menace +et de haine.</p> + +<p>— Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans +les vignes ! s’écria Marcabrus debout sur le pas +de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en aller +en chasse avec un tel appareil terrible et de si +formidables mines. Quelle bête vont-ils combattre ? +un loup qui causa de grands ravages ? +ou quelque ours monstrueux ? ou quelque lynx +d’Afrique errant dans les Alpines par la magie +d’un mauvais enchanteur ?</p> + +<p>— Non point une bête ! clama Ogier-Pompée, +qui avec ses Mauvais-Garçons et Mariotte la fille servante +marchait au dernier rang ; mais un +homme plus méchant et plus détestable que tous +les animaux sauvages !</p> + +<p>— Eh ! quel homme, je te prie, noble sire ?</p> + +<p>— Pierre le Véridique ! Longtemps on ignora +en quel lieu de la terre il s’était réfugié. Mais on +apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois +sombres de cette montagne, hideux, furieux, +effrayant, pareil aux millegrous qu’on voit la +nuit dans les clairières ; et alors tous ceux qu’il +outragea par ses libres paroles, les illustres et +les humbles, tous se sont unis dans le dessein +d’en tirer vengeance ; et nous partons en chasse +avec les léopards et les chiens, avec les piques +et les dards ; et nous ferons avant le crépuscule, — arrachant +des dents et des ongles chacun un +morceau de sa chair, — la curée de l’Homme tout +nu !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + +<p>Mais une ne s’était pas jointe au redoutable +cortège, ne connaissait même pas les noirs +desseins que l’on avait formés ; c’était la damoiselle +Hughette des Perleries. Et elle se désolait, +pleurant toute seule, la pauvre, dans sa chambre +du château de Romanin. Trop douce pour que +le chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle +haine, elle était triste, certes, du tort que lui fit +Pierre le Véridique, mais elle n’avait point imaginé +d’en tirer vengeance. Ah ! qu’il avait été méchant +pour elle ! Quoi donc, c’était vrai, il avait +tenu entre ses bras une femme par hasard rencontrée ? +il l’avait aimée ? sans doute il l’aimait encore ? +Des larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants +les bleus yeux d’Hughette à deux bluets trop +pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère ! +L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente +pour les fautes des autres ; et l’on est encline à +pardonner quand soi-même jamais on n’eut +besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient +des regrets tendres et des songes, comme +le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres. +Elle se recordait les espérances de naguère, +après qu’il l’eut reconnue femme, sur la lisière +du bois, parmi la fraîche matinée ; elle rêvait +au château de Pierrefeu, où ils auraient habité, +une fois époux ! Pauvres, oui, obligés peut-être, +pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes +des bois et des plaines, de travailler comme les +vilains en leur maigre champ ; mais ils n’auraient +jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu d’amour. +Oh ! la chapelle où un bon religieux aurait célébré +leurs noces ! Et il ne fallait pas croire qu’elle +eût laissé son mari garder pour lui seul tous les +travaux en leur chétive existence ; qui a sa part +dans la joie doit prendre sa part dans la peine. +Elle se remémorait les doux propos échangés. « Eh ! +que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme +vous voilà ? — Tandis que vous serez hors du +logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies +et des haies, et vous croirez, à votre retour, que +le printemps, passant par la route, nous a demandé +l’hospitalité avec toutes ses couleurs et +toutes ses odeurs ! » Hélas ! c’en était fait. Il fallait +écarter ces beaux songes, elle ne reverrait +jamais plus (où était-il ? qu’advenait-il de lui, +délaissé, solitaire ?) le beau chevalier infidèle +dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux, +dans la chapelle, ne célébrerait les chères noces, +jamais le printemps, dont elle eût été la plus +heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs +et toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château +nuptial...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + +<p>Les léopards et les chiens se ruèrent dans la +forêt, avec des clameurs féroces, suivis en tumulte +par toute la furieuse foule.</p> + +<p>Alors, comme éveillé en sursaut, l’Homme +tout nu jaillit des broussailles ! Tout de suite, +ayant l’expérience des haines, il comprit que +c’était lui qu’on chassait ; et, un instant, il délibéra +s’il ne se laisserait point prendre, mordre, +déchirer, dévorer, sans fuite ni résistance ; tant, durant +de longs jours, dans l’horrible bois solitaire, +sa vie avait été plus triste que la plus pitoyable +mort. Fuyant les humains de peur de les irriter +encore par ses sincères propos, couchant sur +les herbes, sous l’abri de quelque roche, brûlé +par le soleil, gelé par les froides pluies, mangeant +les racines et les écorces, menacé par les bêtes +violentes, guetté par les bêtes sournoises, +il avait été le vagabond famélique et sans gîte, +le disgracié sans réconfort et sans espoir ; et, +de fait, comme l’avait dit Ogier-Pompée, lui, +naguère si plaisant de visage, si bien fait de +corps, si net de peau, il était devenu, — les cheveux +longs et la barbe drue, tout embroussaillée +de ronces et d’épines, le cuir tanné par le vent et +déchiré par les branches, les mains saignantes, +les pieds saignants, gémissant parfois comme les +animaux blessés, — pareil à ces hommes-bêtes ou +à ces bêtes-hommes que forme la méchanceté des +sorciers jeteurs de sort, à ces loups-garous qui +errent effroyablement dans les clairières nocturnes +sous la lune qui a peur !</p> + +<p>Mais, parce qu’il y a en tout être l’instinct +entêté de vivre, il ne délibéra pas longtemps sur +le parti qu’il convenait de prendre ; et les cris +des léopards et des chiens se faisant plus proches, +il se précipita, les bras en avant, la tête basse, +dans la profondeur de la forêt, où il se déroberait +peut-être. Ah ! trois mois passés, il avait erré, +nu comme il l’était encore, dans une forêt. Mais, +si grande que fût alors sa disgrâce, elle était +incomparable à celle d’à présent. Ce qu’il fuyait, +en cette heure, ce n’était point la curiosité du +jour, la rencontre possible d’un passant qui l’eût +raillé, non, non, c’était des brutes endentées et +griffues, prêtes à le saisir, à lui arracher la peau, +à lui ouvrir le ventre, à lui serrer le cou entre +d’affreuses mâchoires ! et il entendait aussi, +parmi les cris des veneurs, de brusques battements +d’ailes ; des oiseaux, comme les chiens et +les léopards, le menaçaient, des oiseaux féroces, +autours, éperviers, buses, qui se poseraient +sur lui, lui déchiqueteraient la chair, lui +crèveraient, de leurs becs, les yeux. Il fuyait, +éperdu, furieux, sauvage ! sautant les ravines, +escaladant les roches ! s’élançant de branche en +branche comme font les grands singes des cantons +africains ! Mais, toujours plus proche, toujours +plus menaçante, — parfois il croyait sentir +de chaudes haleines sur ses reins, — l’épouvantable +poursuite s’acharnait, et il était las, et +bientôt c’en serait fait de lui, et il comprit qu’il +lui servait peu d’user ses défaillantes forces +en cette vaine fuite ; de sorte qu’enfin il allait — après +trois heures de course pantelante — se laisser +tomber sur les herbes et les pierres que rougirait +son sang, lorsqu’il vit, devant lui, tout +près, en un creux de roche, une cabane que voilait +à demi un rideau retombant de lierres et de glycines. +Il s’élança, en un suprême espoir de salut, +dans cette hutte ! mais qu’y trouva-t-il ? eh ! foy-dieu, +il y trouva, couchée entre les bras d’un jeune +garçon plein d’aise, une femme toute de neige et +de roses qui n’avait plus d’autre vêtement, — de +vrai, ce jour-là, il faisait très chaud, — que le déroulement +ensoleillé de ses longs cheveux clairs.</p> + +<p>Et il reconnut, auprès de son frère Aymeril, — qui +n’était pas plus allé à Constantinople que +Marcabrus n’était allé à Toulouse, — la très +chaste dame Clermonde, comtesse des Iles-d’Or !</p> + +<p>Alors, l’ayant surprise en cette posture non +point déplaisante à voir mais qui laissait peu de +doute sur la façon dont Clermonde s’adonnait aux +dévotieuses pratiques, une colère, parmi ses +angoisses, le secoua tout entier ! Quoi ! c’était là +cette irréprochable qui, à cause qu’elle fut dans +le bois aux lèvres baisée, l’avait fait condamner, +lui, Pierre de Pierrefeu, par le tribunal des +Dames, à la plus périlleuse des épreuves ? Par le +Nom-Diable ! il ne mourrait point sans avoir tiré +vengeance d’une telle hypocrite personne.</p> + +<p>— Pensez, dame, s’écria-t-il, que les choses ne +termineront point comme vous le pouviez espérer. +Tout le monde connaîtra celle que, sous vos +adroites feintises, vous êtes en effet, car, avant +que m’aient dévoré les bêtes chasseresses, j’aurai +le temps de parler dans le tumulte aux +hommes et aux femmes qui me poursuivent.</p> + +<p>Et, se retournant, il allait ouvrir la porte de +la cabane vers laquelle se ruaient en un haineux +emportement les léopards, les chiens, les veneurs +excités à la curée par les cris des seigneurs et des +dames. Mais Clermonde des Iles-d’Or, et l’hermite +Aymeril, s’étaient jetés à genoux, le retenant de +leurs mains suppliantes !</p> + +<p>— Sire ! sire ! geignait la dame, — et, à cause +de la peur qu’elle avait, ses jeunes seins frais de +neige rose se mouvaient éperdument, — vous +n’achèverez point une telle vilenie qui ne serait +point le fait, certes, du noble homme que vous +êtes né. Non, parce que, une fois, troublée des +tendres courtoisies d’un jeune clerc qui se montra +trop dévot à ma personne, je fus maladroite à +repousser la ferveur de son adoration, vous ne +voudrez point que soit abaissée dans l’opinion +des troubadours et des châtelaines une haute +dame qui chemina si longtemps vêtue, en même +temps que de samit et d’hermine, de légitime +respect et de bonne renommée.</p> + +<p>— Qui ne veut point être dévêtue de respect, +elle doit garder sa chemise ! dit Pierre.</p> + +<p>Puis, dans un cruel éclat de rire :</p> + +<p>— D’ailleurs, même le voulant, je ne vous +pourrais obéir. Ne suis-je pas, par la volonté de +la Cour d’amour, contraint de dire, en toute +occasion, à tous et à toutes, la vérité ? Par le nom +Jésus-de-Nazareth, je vais la dire une dernière +fois !</p> + +<p>— Frère ! suppliait Aymeril.</p> + +<p>— Oh ! le bon hermite ! dit Pierre.</p> + +<p>Mais la dame reprit, toute pleurante :</p> + +<p>— Attendez ! attendez ! il est dit, dans le jugement +des Dames, que vous serez tenu de +ne point feindre jusqu’au jour où, par bienveillante +miséricorde, la comtesse Clermonde, +jugera que justice a été suffisamment faite ; +eh bien ! c’en est fait, je vous délie du serment +que vous jurâtes ; liberté vous est rendue d’être +agréable aux gens par de courtois mensonges +et de délicates flatteries. Vous ne serez plus +exposé aux dommages que vous causa la franche +parole ! Vous n’êtes plus Pierre le Véridique ! +Et, je ferai mieux encore : me jetant au devant +de ceux qui vous menacent, je leur déclarerai +que je vous ai fait grâce, que votre épreuve est +finie, qu’ils vous doivent absoudre ainsi que je +vous absous, oublier leurs griefs comme j’oubliai +les miens ! Et sachez qu’il n’est dame ni +seigneur dans le pays de Provence qui s’avisât +de se rebeller contre la volonté de la comtesse de +Clermonde, dame des Iles-d’Or !</p> + +<p>Pierre de Pierrefeu hésitait. Renoncer à la +vengeance, si heureusement offerte, ne laissait +pas que de le mécontenter. Mais il y avait quelque +agrément aussi à ne point endurer les griffes +et les crocs des bêtes. Puis, ne plus être tenu à +dire toujours la vérité, si cruelle aux hommes, +ne plus être haï, pouvoir être aimé, quelle délivrance +et quelle joie !</p> + +<p>— Allez donc, dame, dit-il, allez vers ces furieux +poursuivants, — non sans avoir toutefois +remis votre pelisson d’hermine sous vos cheveux +renoués, — et que la faveur des hommes et des +femmes me soit rendue, avec la licence de +mentir !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + +<p>A quelque temps de là, — Marcabrus continuant +de vendre du vin de Saint-Georges ou d’Auxerre +aux routiers et aux turlupins, non sans tâter +avec délices de sa marchandise, et le petit hermite +ne cessant point de faire d’aimables miracles +dans sa cabane au flanc des Alpines, — on admirait +fort, dans toute la contrée provençale, la parfaite +courtoisie que montrait en chaque occasion +le jeune sire Pierre de Pierrefeu. Personne, en vérité, +ne se souvenait des courroux de naguère, tant +il abondait en dires complimenteurs, trouvant à +propos les paroles qui conviennent pour charmer +les dames, les seigneurs, les troubadours. Qui +l’eût reconnu, lui jadis si farouche ? Aucun +n’était dans les châteaux ou les villes qui ne recherchât +sa compagnie. Sachez de Raymond de +Miravals et Bérenger de Palasol, et la blonde +Élys de Merayges, et la pâle Alaette de Méolhon +ne tarissaient point en éloges sur son compte ; +même le bel évêque Flodoard, plein de confiance +désormais, l’avait recommandé pour serviteur à +la dame Eudoxe de Roc-Huant ; et le vénérable +Bénignus Spagnuolo, quand il le rencontrait dans +quelque religieuse cérémonie, ne manquait pas +de lui dire en clignant de l’œil : « Vous étiez +fou, je pense, de prendre pour une fillette le petit +moine qui m’accompagne ; mais, ne parlons plus +de cela, puisque vous reconnûtes la fausseté de +votre dire, et que l’on vous fit miséricorde ! »</p> + +<p>Cependant, Pierre, bien qu’il fût espéré dans +toutes les nobles demeures de la vicomté, ne se +mêlait qu’assez rarement aux jeux et aux fêtes ; il +préférait rester dans son château de Pierrefeu.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p>Parce qu’il y avait auprès de lui, enchantement +de sa solitude, la jolie demoiselle Hughette +des Perleries, qu’il avait épousée.</p> + +<p>Nulle parole ne saurait exprimer les joies qui +étaient les leurs, dans le vieil habitacle ; logis peu +magnifique, où le vent nocturne entrait par les +croisées sans carreaux ; mais quoi ! ils avaient, +ces époux, tant d’intimes délices que cela leur +importait peu que les vaisseliers fussent vides de +vaisselle d’or ou d’argent, et qu’il y eût des courants +d’air geignant dans les longs corridors. Ils +s’aimaient ! Qu’eussent-ils demandé de plus ? Et +c’est ainsi que Pierre de Pierrefeu, après de si +fâcheuses traverses, se reposait dans une tendre +béatitude, — heureux depuis qu’il mentait. Quelquefois +pourtant, lorsque la dame Hughette +n’était point là (car, elle présente, rien n’était +qui ne le ravît !) il s’abandonnait à des rêveries, +tristement, presque à des regrets ; il avait comme +un remords de son bonheur, se demandant, — songeant +au train du monde, à la vilenie, hélas ! +de l’humaine engeance, — s’il n’eût pas été +plus digne d’un noble homme tel qu’il l’était, de +préférer encore, de préférer toujours, à la paix, +à l’estime, à l’amour, l’honnête et rude devoir, +même au péril de la vie, de dire la vérité.</p> + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + +<table> +<tbody> +<tr> +<td> </td> +<td> </td> +<td>Pages.</td> +</tr> + +<tr> +<td> </td> +<td><span class="sc">Prologue</span></td> +<td class="rt"><a href="#c1">1</a></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE PREMIER<br> +<span class="large">LA COUR D’AMOUR</span></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>I.</td> +<td class="h">Pourquoi le château de Romanin avait une +tourelle neuve</td> +<td class="rt"><a href="#c2">23</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>II.</td> +<td class="h">Plaids</td> +<td class="rt"><a href="#c3">35</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>III.</td> +<td class="h">Pour un jupon on peut perdre ses chausses</td> +<td class="rt"><a href="#c4">59</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>IV.</td> +<td class="h">Aventures dans la forêt</td> +<td class="rt"><a href="#c5">75</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>V.</td> +<td class="h">Pierre de Pierrefeu plaide sa cause devant +les dames</td> +<td class="rt"><a href="#c6">89</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>VI.</td> +<td class="h">Toutes vérités ne sont point bonnes à dire</td> +<td class="rt"><a href="#c7">105</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>VII.</td> +<td class="h">Chaque chose en son lieu</td> +<td class="rt"><a href="#c8">109</a></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE DEUXIÈME<br> +<span class="large">PIERRE LE VÉRIDIQUE</span></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>I.</td> +<td class="h">Le diable s’entretient, de nuit, avec Bénignus +Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon</td> +<td class="rt"><a href="#c9">119</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>II.</td> +<td class="h">L’homme qui était au fond</td> +<td class="rt"><a href="#c10">133</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>III.</td> +<td class="h">L’enfant de Dianom</td> +<td class="rt"><a href="#c11">145</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>IV.</td> +<td class="h">Ce ne fut pas le diable qui emporta le petit +Jacquinet</td> +<td class="rt"><a href="#c12">155</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>V.</td> +<td class="h">Les ressources de Francolin</td> +<td class="rt"><a href="#c13">167</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>VI.</td> +<td class="h">Le puits qui parle</td> +<td class="rt"><a href="#c14">187</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>VII.</td> +<td class="h">Ce qui tombe de l’arbre</td> +<td class="rt"><a href="#c15">201</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>VIII.</td> +<td class="h">Bonté des Mauvais-Garçons</td> +<td class="rt"><a href="#c16">213</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>IX.</td> +<td class="h">Francolin n’est autre que le diable</td> +<td class="rt"><a href="#c17">223</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>X.</td> +<td class="h">La dame Azalaïs</td> +<td class="rt"><a href="#c18">233</a></td> +</tr> + +<tr> +<td>XI.</td> +<td class="h">Le rêve et le réveil</td> +<td class="rt"><a href="#c19">253</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> </td> +<td class="h top07"><span class="sc">Épilogue</span></td> +<td class="rt top07"><a href="#c20">271</a></td> +</tr> +</tbody> +</table> + +<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. Ch. <span class="sc">Unsinger</span>, 83, rue du Bac.</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78059 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78059-h/images/cover.jpg b/78059-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a80922a --- /dev/null +++ b/78059-h/images/cover.jpg |
