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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+ <head>
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+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>L’homme tout nu | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78059 ***</div>
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+<p class="c top2em large">CATULLE MENDÈS</p>
+
+<h1>L’HOMME<br>
+Tout Nu</h1>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR<br>
+<i>168, Boulevard Saint-Germain, 168</i></p>
+
+<p class="c small">1887<br>
+Droits de traduction et de reproduction réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Jeunes Filles</span>, <i>6<sup>e</sup> édition</i> 1 vol.<br>
+<span class="sc">Jupes Courtes</span>, <i>8<sup>e</sup> édition</i> 1 vol.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">PROLOGUE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>En ce temps-là, Loys le Jeune, septième du nom,
+lequel fut si chagrin d’avoir brûlé au sac de Vitry
+treize cents personnes réfugiées dans une église,
+qu’il alla en croisade en faire périr un bien plus
+grand nombre, étant roi des fleurs de lys de France,
+et la reine Éléonore, sa femme, étant certes la
+plus belle dame et la plus experte aux choses de
+l’amour qui eût jamais résolu un jeu-parti ou
+présidé un tribunal de gaye-science&#8239;; Conrad de
+Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait
+un Sarrasin en deux, portant la couronne de fer
+des empereurs d’Allemagne&#8239;; Eugène, évêque
+des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et
+deux miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire
+qu’un pontife décédé vaut mieux qu’un pontife
+vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud
+de Brescia était consul à Rome&#8239;; le marquisat de
+Provence ayant pour marquis Raymond, comte
+de Toulouse&#8239;; et Flodoard qui venait d’épouser
+une veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux
+ecclésiastiques de ne se marier qu’avec des
+femmes vierges, étant évêque d’Avignon&nbsp;: en ce
+temps-là, le dixième jour des kalendes de mai,
+trois fils de noble père, Pierre, Marcabrus, Aymeril,
+sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube levée
+leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive
+châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un
+geste d’adieu l’écu armorial dont se décorait encore
+l’ogive disjointe du porche, et s’en allèrent à travers
+pays, sans damoiseau ni écuyer du corps,
+Pierre chevauchant un fort destrier d’Ongrie,
+comme il convient à un jeune et hautain baron,
+Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air
+doux d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied,
+par la raison que l’allure du plus pacifique quadrupède
+eût gâté en le secouant le vin épicé dont
+il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce
+que, ses deux frères en selle, il n’avait pas même
+trouvé un roussin dans les écuries du château.</p>
+
+<p>Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures,
+ainsi qu’il est dit des trois frères Curiaces au
+premier livre des histoires de Titus Livius, ils
+arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui
+était appelé le carrefour de Marcellane&#8239;; c’était
+là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare, venant
+de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante
+Marcelle. Sans doute il eût été plus naturel
+de donner à cet endroit le nom de Marthe
+elle-même, mais, depuis que la sainte y avait
+fait halte, il était passé là tant de serfs revenant
+de la glèbe, tant de routiers sans vergogne, de
+matois et de mercelots, de mauvais-garçons et
+autres turlupins, que le nom d’une servante
+était bien assez bon pour un lieu aussi mal famé.</p>
+
+<p>Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent
+pas d’abord. Autour d’eux, largement, le
+soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un
+bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et
+dorée de Provence. Nul bruit dans la solitude,
+sinon parmi l’herbe rase les cris secs des
+cigales, qui semblaient les pétillements de la
+terre brûlée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus,
+la tour carrée du château de Pierrefeu, déjà
+lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de
+distinguer encore sa girouette en métal peint
+qui avait la figure d’un coq faisan. Ils crurent
+entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée
+de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il
+leur sembla que la vieille maison les rappelait.
+Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux qui
+s’en vont pour ne plus revenir.</p>
+
+<p>C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur
+enfance avait grandi. Le défunt sire de Pierrefeu
+avait été un gentilhomme d’espèce assez remarquable&#8239;;
+ivrogne au point qu’il cachait dans la
+manche de son surcot une bouteille d’hypocras
+pour boire pendant la messe, débauché si insatiable
+de plaisir, que, n’ayant point assez des
+serves de son domaine, il achetait bon an mal an
+trois belles filles amenées des côtes levantines
+par les pirates de la mer méditerranée, et tellement
+pieux qu’il n’eût point mis en perce une
+tonne de vin ou délacé la cotte d’une pucelle, sans
+s’être au préalable signé deux fois en l’honneur
+de son patron le grand saint Eusèbe, évêque de
+Verceil. Ses vices, comme on voit, vivaient en
+bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs,
+nuls reproches à craindre, car, prudemment, il
+choisissait pour chapelains de bons buveurs
+comme lui&#8239;; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus
+d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine,
+Pierre d’une Égyptienne, sans scandaliser ces
+dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres
+de son lit, en considération du bel ordre de sa
+cave, et aussi à cause de sa vénération pour les
+saints mystères.</p>
+
+<p>Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur
+jeune âge, comme par un équitable avancement
+d’hoirie, une des trois propensions paternelles.</p>
+
+<p>Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de
+neuf ans, gras des joues et fortement lippu, but
+du vin pour la première fois, il éprouva, tandis
+que la bonne coulée lui descendait du gosier
+dans la panse, un tressaillement si délicieux,
+suivi d’un si parfait bien-être, qu’il ferma les
+yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants
+de larmes de joie&#8239;! Dès lors, il comprit que la
+Providence l’avait fait naître pour être un grand
+buveur, et n’eut garde de résister à la vocation
+céleste. Il aima le vin et l’honora. Il envia les
+tonnes du cellier toujours imbues de la rouge
+liqueur et se promit de leur ressembler autant
+que faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un
+seul trait le hanap de sire Eusèbe, qui ne contenait
+pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne
+le posait vide sur sa table qu’en s’écriant&nbsp;:
+Encore&#8239;! mais il ne voulut pas être de ces bas
+ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les
+papilles buccales, font peu de différence entre les
+crus excellents et les crus médiocres&#8239;; véritables
+éponges qui se gonflent indifféremment de toute
+humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie
+un art. Il étudia, expérimenta, compara.
+Bientôt il sut distinguer, paupières closes, rien
+qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne
+du vin d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur,
+il ne manquait pas de reconnaître le Saint-Pourçain
+d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire ne
+le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait
+fort, entre deux gorgées, un cuissot d’écureuil
+en sauce cameline, surmonté de grenades et de
+dragées vermeilles. A peine était-il hors de page,
+qu’il avait le nez rose, ce qui était un joli commencement.</p>
+
+<p>Aymeril, le dernier né des frères, se tenait
+plus souvent dans la chapelle que dans les environs
+des cuisines ou des caves, et, garçonnet
+encore, lorsque, pour servir la messe, il montait
+les marches de l’autel, le front couvert d’une
+rougeur tendre, il avait le regard humble et circonspect,
+le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques.
+A seize ans, svelte et grêle, cheveux
+blonds presque blancs, pâles joues, un peu
+creuses, joli comme un novice sous la cuculle de
+lin étroite, à capuchon pointu, il avait déjà
+fait plus d’un pèlerinage à la grotte de Sainte-Baume,
+où Marie-Madeleine vécut trente ans et
+fut nourrie par les saints Anges&#8239;; à Autun, qui vit
+Lazare mourir pour la seconde fois, et jusqu’aux
+dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon
+chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don
+d’argent du poids de Durandal. Comme s’il eût
+été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours par
+semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline
+avec une peau d’anguille remplie de sable,
+selon l’usage des Camaldules. On vit plus d’une
+fois, le matin, dans son lit, des taches de sang
+fraîches encore, car il portait un cilice de crin
+où s’ajoutaient des clous. Il parlait peu, priait
+beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne
+manquait jamais de réciter un <i>Ave</i> quand un
+reître ou un vilain lâchait devant lui quelque
+blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie
+des dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce
+qui lui donnait un air fort touchant, lorsqu’une
+galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et se
+montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une
+grande sainte comme on sait, bien qu’une fois en
+sa vie elle ait été induite du péché de luxure — mais
+on ne l’y prit plus — par un démon incube
+que les uns nomment Chamos et les autres Cimmeriès,
+marquis de l’enfer.</p>
+
+<p>Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal,
+épicé par le sang égyptiaque que lui avait
+infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les
+veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du
+giron de sa nourrice, il se rendit fort redoutable
+aux garcettes des environs et même aux concubines
+paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait,
+avant de retirer son jupel, de clore hermétiquement
+la porte de son réduit, elle ne tardait
+pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque
+chose qui ressemblait à la mèche d’une lampe,
+et qui était l’œil de Pierre, allumé. Pourquoi
+l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit
+un autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois
+d’avril, brame, il ne le savait pas encore et le devinait
+déjà. Dans les rousses après-midi de juin,
+lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la
+terre, l’herbe se frotte à l’herbe, et la branche à
+la branche, et la bête à la bête, lui, parmi les
+fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et
+les soupirs de délice dont la nature l’enveloppait,
+s’arrêta plus d’une fois contre un tronc d’arbre,
+étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres
+et tenant à deux mains son cœur gonflé par une
+ivresse douloureuse. Un jour enfin, ayant vu dans
+une mare claire se baigner Bénédicte, la fille
+du chancelier du château, et l’ayant entendue
+dire à une grenouille qui lui était sautée dans le
+giron&nbsp;: «&nbsp;Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de
+mon ami,&nbsp;» il comprit que l’on devait être bien
+aise entre les bras d’une pucelle et jura d’apprendre
+sans retard comment on devait s’y comporter.
+Dès cette heure, étant âgé de quinze
+années, il dépassa singulièrement les exploits des
+faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes,
+de qui mention est faite dans les écrits des
+poètes de l’ancien temps. Il fut un endiablé tentateur
+de femelles, un déchireur de guimpes, un
+trousseur de cottes, flairant des lys dans toutes
+les gorgerettes, mangeant des fraises à toutes les
+bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles
+les bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements
+dans leurs épousailles, il ignorait de
+tout point les bienséantes pratiques en usage
+parmi les dames et les chevaliers, et montrait
+des façons promptes et violentes. Il disait aux
+filles&nbsp;: «&nbsp;Je vous aime&#8239;!&nbsp;» comme un autre leur
+eût dit&nbsp;: «&nbsp;Dieu vous garde&#8239;!&nbsp;» Et pas une ne
+s’avisait de lui répondre des paroles peu engageantes,
+car il était bien fait de corps, blanc de
+peau, brillant des yeux, abondait en promesses
+de joie, paraissait tout à fait apte à multiplier
+les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup,
+employait volontiers en festins ou présents
+les gros tournois d’argent dérobés à l’épargne
+paternelle.</p>
+
+<p>Mais le temps de ces largesses n’était plus.
+Maintenant Eusèbe de Pierrefeu reposait sous
+une lame de marbre, dans la chapelle du château,
+ce qui était fort convenable pour un homme
+pieux, et non loin de sa cave, ce qui devait être une
+consolation pour un ivrogne défunt. Des richesses
+du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé
+les chapelains, les filles d’amour et les majordomes,
+c’est-à-dire rien, et les trois jeunes frères
+assemblés dans le carrefour de la Marcellane,
+considéraient tristement le domaine familial d’où
+les exilaient la misère et l’ennui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa
+le cou pour mieux avaler quelques lampées de
+vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses
+grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur
+d’azur, globulé çà et là de beaux rubis saignants.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde
+d’un vigoureux coup de paume, allons-nous fondre
+en pleurs comme des grappes sous le pressoir&#8239;?
+Il est véritable que l’état de nos affaires
+n’est pas très florissant. Mais quoi&#8239;! la vigne,
+sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars
+de feuilles et de raisins en septembre. Le pis,
+c’est que ma bouteille de voyage est vide comme
+une poche de joueur, et, à la remplir six fois par
+jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de
+mon héritage. N’importe, je suis mon chemin
+vers Toulouse, où je dois être élu, par protections
+spéciales, pourvoyeur de la cave comtale.
+Adieu, frères&#8239;! on dira plus tard, en voyant le
+carrefour de la Marcellane&nbsp;: «&nbsp;C’est ici que les
+trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés,
+se séparèrent d’un bon accord pour suivre chacun
+sa pente.&nbsp;»</p>
+
+<p>Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril
+ensuite, qui de leurs selles s’étaient penchés
+vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une des
+routes qui rayonnaient du carrefour.</p>
+
+<p>Pierre l’arrêta d’un geste inquiet.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu emportes l’argent&#8239;? dit-il.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus.
+Un bon cheval de guerre, propre à faire belle
+figure dans les tournois, est mieux séant à un
+chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche
+de monnaies.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre.</p>
+
+<p>Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa
+dévotement une petite image de sainte Aliénor
+qu’il portait suspendue à son cou par un ruban
+de soie, et dit, les yeux baissés&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en
+aller joindre à Constantinople le pieux roi Loys
+et la douce reine Éléonore, pour, de là, me rendre
+en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens.
+Je répandrai mon âme en pleurs de repentir, car
+j’ai beaucoup péché&#8239;! sur le sépulcre de la divine
+hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent
+florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que
+la céleste miséricorde vous accompagne en vos
+aventures&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Toi aussi, tu emportes l’argent&#8239;? dit Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril.
+Un galant accoutrement qui rend plaisant aux
+yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un
+gentil chevalier amoureux des dames comme tu
+l’es.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre.</p>
+
+<p>Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane,
+et, triste un peu, baissa le front&#8239;; mais
+quand il eut considéré sa monture et son vêtement,
+il lui vint aux lèvres un sourire de gloire.</p>
+
+<p>Le destrier en effet était de haute race. Nul
+chevalier, dans les joutes de Charlemagne ou
+d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec
+une étoile blanche au chanfrein, le poitrail large
+et bosselé d’artères, la crinière presque rase et
+drue, deux braises aux naseaux, et battant le
+vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les
+mottes de terre plus haut que le chaperon de
+son cavalier.</p>
+
+<p>Pour le costume, il était si resplendissant que
+jamais impératrice de Rome n’en donna de plus
+beau à son meilleur chevalier. Sur le velours
+écarlate du fronteau une queue de paon blanc,
+fixée par une cocarde, faisant royalement la roue.
+Le surcot de samit rouge, armorié de chimères et
+de licornes, laissait voir les manches collantes
+d’une cotte de sandal bleu tendre, découvrait en
+s’écartant la soie azurée des chausses et s’achevait
+en une garniture de menu-vair que dépassaient
+les estiviaux de velours, pointus, à bandes de
+pierreries. Une escarcelle pendait à la ceinture
+de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir cordouan,
+et scellée d’un fermoir d’or.</p>
+
+<p>Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche
+rouge dans sa claire face imberbe, — car, seuls,
+les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de
+croisade, portaient barbe et moustache, — Pierre
+de Pierrefeu, sur ce cheval, dans ce costume,
+était superbe au soleil.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’irai donc seul&#8239;! dit-il. Bois, Marcabrus&#8239;;
+jeûne, Aymeril. J’envie de plus belles ivresses et
+de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur
+l’immense espoir de tous les amours. Eh&#8239;! quelle
+femme résisterait à un cavalier aussi bien mis,
+monté sur un aussi beau cheval&#8239;?</p>
+
+<p>Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses
+étriers, il cria dans le vent qui passe, avec la voix
+d’un héraut d’armes qui proclame un tournoi&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Soit fait savoir à toutes les dames de la
+vicomté que je les appelle au combat d’amour&#8239;!
+Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait
+excuse de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma
+victoire. Iseult de Blancheflor, Oriane, Élys,
+Hélène, ô beautés inconnues, voici mon cartel&nbsp;:
+Je vous aime&#8239;!</p>
+
+<p>Mais il continua d’un ton moins hautain, en
+considérant l’une après l’autre les trois routes
+qui étoilaient la plaine&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes&#8239;?
+Ce lieu découvert ne me semble guère
+propice aux tendres aventures, et il est peu probable
+que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor
+la reine, ou Madame Oriane que suit partout
+un vieux nain morisque, barbu de neige et
+tout de vermeil habillé.</p>
+
+<p>Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas
+un tournoi vaillant et que, selon toute apparence,
+il aurait faim à l’heure du souper et sommeil à
+l’heure du gîte.</p>
+
+<p>Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe,
+il crut apercevoir dans le lointain de la route qui
+s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un bois de
+chênes nains et d’oliviers gris de poussière,
+quelque chose de rouge qui allait, venait, flambait
+dans la clarté.</p>
+
+<p>—&thinsp;Un jupon de femme&#8239;! C’est un signe qui
+m’est envoyé pour me montrer ma voie. Oui,
+certes, je vois un jupon&#8239;! Est-il plus belle bannière
+pour qui cherche les batailles d’amour&#8239;?</p>
+
+<p>Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la
+bête des deux éperons, il s’élança dans un nuage
+de poussière soulevée, en droite ligne, vers la
+jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La
+queue de paon de son chaperon battait derrière
+lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que
+Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si
+l’on en croit ce que raconte en son livre <i>De arte
+amatoria et de reprobatione amoris</i>, le savant
+homme André, chapelain du Roy de France.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2><span class="small">LIVRE PREMIER</span><br>
+LA COUR D’AMOUR</h2>
+
+<h3 id="c2">CHAPITRE I<br>
+<span class="xsmall">POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE</span></h3>
+
+<p>Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence,
+dans un col des montagnes alpines qui bornent
+l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques,
+au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses
+naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres
+et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux
+que dans la plus grande forêt du monde,
+s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait
+le château de Romanin.</p>
+
+<p>Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois
+pans de murs tombés, sur qui grimpent des
+lierres et broutent des chèvres maigres&#8239;; son nom
+même est presque oublié&#8239;; le bergerot ou le bouvier
+qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne,
+sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en
+sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être
+qu’il repose sur une roche roulée de la montagne.
+Mais, dans le temps où les barons de la
+chrétienté française et teutonique, de qui saint
+Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers
+Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut
+un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière
+de midi, le château de Romanin dominait
+seigneurialement la contrée.</p>
+
+<p>Flanquée de deux fortes tours qui braquaient
+sur la plaine les trous noirs de leurs archières et
+que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade
+était haute et large&#8239;; un balcon de marbre rosâtre
+y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées
+de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères,
+jusqu’au-dessus du toit&#8239;; et, six à droite, six à
+gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de
+vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales
+où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler
+et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières
+et les blasons des hôtes.</p>
+
+<p>Tournée depuis deux siècles vers le couchant,
+la façade avait pris une belle couleur de pourpre
+orangée&#8239;; mais une des grosses tourelles, construite
+il y avait quarante ans à peine, était encore
+toute blanche&#8239;; il vous plaira de savoir pourquoi
+le château de Romanin montrait une tourelle
+neuve.</p>
+
+<p>Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor,
+et comme elle était belle et gorgiasse,
+et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien
+qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre,
+en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui
+qu’elle avait élu.</p>
+
+<p>Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire
+de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses
+de sa femme pour le chevalier Antiphanor.</p>
+
+<p>Mieux eût valu sans doute la louanger du
+choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même,
+car Antiphanor était de haute race et
+romançait fort bien en langue provençale. Mais
+il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers
+qui prétendaient se réserver leurs femmes,
+et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre
+toutes les coutumes, les droits de possession et
+de jalousie attribués aux seuls amants. Certes
+on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes
+et chansons&#8239;; les cours d’amour avaient
+rendu contre eux plus d’un arrêt savamment
+déduit&#8239;; quelques-uns n’en persistaient pas moins
+dans leurs sentiments incommodes.</p>
+
+<p>Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier
+avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur
+était pas loisible de se voir comme ils eussent
+voulu ni de converser à leur gré&#8239;; en trois années,
+ils n’avaient encore pu se donner l’un à
+l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel
+amour&#8239;; s’ils se rencontraient, c’était devant
+des yeux jaloux qui les épiaient méchamment&#8239;;
+par la ruse du sire de Romanin, les messages
+les plus secrets étaient interceptés&#8239;; et plus d’une
+fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit
+les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne
+baisait pas.</p>
+
+<p>Elle jura qu’il les baiserait.</p>
+
+<p>Un jour que, navré de désespoir à cause de
+son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de
+s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa
+peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit
+savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain,
+au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait
+saillie et à y demeurer coi, quelque chose
+qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait
+à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que
+l’histoire ne dit pas d’une manière précise&#8239;; Jehan
+de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen
+d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois,
+avait secrètement enseigné des paroles.</p>
+
+<p>Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation&#8239;;
+le soir pris, il était au bas de la tourelle,
+où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât,
+et s’y tenait immobile, attendant sa joie.</p>
+
+<p>Soudain, il se fit dans le château un grand
+bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées.
+Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets,
+et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent
+en poussant des cris, les bras levés au
+ciel. Le feu était au château, dans la tourelle
+méridionale&#8239;! Mais Antiphanor se retint de bouger,
+soumis aux ordres de sa dame.</p>
+
+<p>Pendant que le groupe remuant des fuyards
+assemblés devant le château s’effrayait des bouffées
+de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres
+et que le seigneur s’écriait&nbsp;: «&nbsp;Mille gros
+tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse
+dans sa chambre de la tourelle&#8239;!&nbsp;» (mais on se
+donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant
+peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit
+quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon&#8239;;
+c’était le bout d’une échelle de satin
+que Doulce avait faite avec les courtines de
+son lit.</p>
+
+<p>Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous
+grâce à l’avancement de la muraille, s’élança
+d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve
+durant de si longues nuits.</p>
+
+<p>Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait,
+et sans entendre les plaintes du dehors montant
+jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse
+fureur.</p>
+
+<p>Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt
+de Karléon par le chevalier Brito&#8239;? «&nbsp;L’amante ne
+peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de
+l’amante.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce,
+ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de
+se soulever un peu et murmura tout près de la
+bouche d’Antiphanor&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus
+proche&#8239;? Il faut que tu partes, hélas&#8239;!</p>
+
+<p>Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle
+avait au coin de la lèvre&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons
+le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes
+cheveux.</p>
+
+<p>Il se passa un long moment encore. La tenture
+de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla,
+se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois,
+qui voulut se lever.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi,
+fuyons&#8239;!</p>
+
+<p>Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du
+cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa
+tête sur le sein de son amie.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’ils s’endormirent&#8239;; une partie du
+château brûla, s’écroula&#8239;; les cendres de leurs
+corps unis se mêlèrent.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve&#8239;;
+et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait
+comment, ajouta un beau renom au château de
+Romanin, illustre d’autre part à cause des assises
+de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année
+vers les premiers jours des kalendes de mai.</p>
+
+<p>Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour
+de Gascogne&#8239;; les plus fameux poètes s’y rendaient
+en grand nombre, et dans des strophes
+alternées, alors nommées tensons, exposaient des
+cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des
+Dames.</p>
+
+<p>A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant
+avec équité, imposait des pénitences aux amants
+infidèles, donnait des récompenses aux couples
+exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de
+Ventadour déroba un miroir où s’était regardée
+Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant
+sans cesse, se laissa mourir du regret de
+l’image disparue&#8239;; puis la marquise mourut à son
+tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un
+tel ami&#8239;; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés
+trois jours et trois nuits par tous les amants de
+son ressort.</p>
+
+<p>Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de
+Marseille demeura une semaine sans manger ni
+boire&#8239;; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de
+Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras
+appelait le «&nbsp;bel cavalier&nbsp;», parce qu’il l’avait
+surprise un jour se jouant avec une épée de
+bataille&#8239;; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné
+par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour
+l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus
+jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était
+allé en effet&#8239;; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon
+refusa d’épouser de peur de cesser de
+l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de
+Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée,
+siégeaient dans le château de Signe, où fut
+donné, conformément à l’article trentième du
+Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi&nbsp;:
+«&nbsp;Rien ne défend qu’une femme soit aimée de
+deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de
+deux femmes.&nbsp;»</p>
+
+<p>Mais la Cour la plus considérée était celle que
+tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse
+Phanette, de la maison de Gantelmes.</p>
+
+<p>A peine le cry des prochaines assises avait-il
+été fait par les messagers de la comtesse que de
+toutes les châtellenies de Provence, où tant de
+gentilles femmes étaient servies par tant de
+barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs
+de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait
+peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était
+fidèle, et du royaume de France, qui commençait
+à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient
+d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures
+d’osier traînées par des mules ou en carruques
+à deux roues, attelées de roussins, tous
+ceux qui avaient quelques cas à soumettre au
+Jugement des Dames.</p>
+
+<p>Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie
+venait demander justice des faussetés de son
+ami&#8239;; le chevalier qu’aucune faveur n’avait
+encore récompensé de ses longs dévouements,
+espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui
+octroyer quelque pitié&#8239;; les troubadours en
+chemin composaient des poèmes où étaient proposées
+de subtiles questions, tantôt celle-ci&nbsp;:
+«&nbsp;L’amour peut-il exister entre personnes mariées&#8239;?&nbsp;»
+tantôt celle-là&nbsp;: «&nbsp;Lequel est le plus
+digne d’être élu pour servant par une noble personne,
+du libéral par nature, ou de l’avare qui
+donne cependant&#8239;?&nbsp;» tantôt cette autre&nbsp;: «&nbsp;Ils
+sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa
+dame, et l’autre n’a soulas de la sienne&#8239;; or, les
+deux dames se sont si mal portées que l’une et
+l’autre se sont abandonnées à autrui&#8239;; lequel des
+deux se doit le plus plaindre, et des dames
+laquelle a le plus failli&#8239;?&nbsp;» tantôt cette autre
+encore&nbsp;: «&nbsp;Si un chevalier aimait une dame, et
+qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer
+un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an
+passé, il serait aimé&nbsp;: savoir s’il le souffrirait&#8239;?&nbsp;»
+La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort,
+et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu
+soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre
+aux décisions de ce tribunal.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, on passait en beaux
+divertissements tout le temps que l’on n’employait
+à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet
+ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la
+gelinotte ou le faisan de Tartarie&#8239;; d’autres préféraient
+rester dans les chambres, dansant la
+tresque, sautant le branle, à tambourins et à
+musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne,
+ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux
+tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac&#8239;;
+pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance
+qui venait d’être rendue&nbsp;: «&nbsp;Il ne sera point fait de
+dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient
+en réputation d’y jouer seront tenus infâmes&nbsp;»,
+et malgré que les dés fussent invention du Mauvais
+lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de
+Rome&nbsp;: «&nbsp;Tu feras le dé de six côtés carré. Sur
+l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de
+Dieu&#8239;; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et
+Marie&#8239;; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte
+Trinité&#8239;; sur l’autre, quatre, en dépit des saints
+Évangélistes&#8239;; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq
+plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième,
+six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes
+choses.&nbsp;» On se réjouissait aussi à entendre réciter
+les troubadours, à voir les jongleurs danser
+au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou
+faire rouler une roue de chariot d’un coude à
+l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une
+lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le
+bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant,
+c’était de deviser avec les dames, soit qu’on
+se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient
+quelque blason sur une étoffe de soie, soit que,
+leur offrant la main, on les conduisît dans le petit
+bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets
+asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous
+ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au
+monde que ce château de Romanin au temps des
+assises d’amour, et quiconque y était allé ne
+songeait qu’à y revenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">PLAIDS</span></h3>
+
+<p>Or, le dixième jour des kalendes de mai, la
+Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres,
+dans la chambre d’honneur du château de Romanin.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si
+haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre
+pour le plancher du paradis vu à l’envers, la
+salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux.
+L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques
+accrochées aux piliers, simulaient des
+bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui
+grimperaient à des murs&#8239;; et, voilant les baies
+des arches, des tapisseries racontaient aux yeux
+les gestes des barons et des clercs de jadis&nbsp;: ici,
+dans une chambre verte, ouvrée de laine et de
+soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit
+qu’une chemise tachée de sang par des touffes
+de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers
+le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie,
+dessillait néanmoins un œil rond et clair
+comme un esterlin d’or&#8239;; là, en pelisson d’écarlate,
+Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche,
+et de Constantinople aussi, se glissait par
+un bâillement de roche dans la spélonque de la
+fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus
+tard, étant nain, fut nommé Obéron&#8239;; d’autre
+part, le preux Godefroy voguait vers la cité de
+Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au
+cou d’un cygne par une chaîne d’or&#8239;; et, plus
+loin, sur le bord de la mer où se plaisent les
+sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé
+d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant
+de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste
+pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle,
+de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une
+tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et
+bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il
+était écrit en lettre de perles&nbsp;:</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><b>D’Élys</b></div>
+<div class="verse"><b>Hélas&#8239;!</b></div>
+<div class="verse"><b>Le Lys</b></div>
+<div class="verse"><b>Est las&#8239;!</b></div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le long de la bordure inférieure des tapisseries,
+des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux
+de verdure, et le sol de la salle, en pierre
+blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de
+fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches.</p>
+
+<p>Au fond, sur une haute estrade, et faisant face
+à la porte d’entrée, une grande chaire à bras,
+que surmontait un dais de samit pourpre brodé
+d’or, était le siège de justice, où la comtesse
+Phanette, le visage grave sous un chaperon
+d’hermine, et la taille droite dans une robe en
+drap d’argent, se tenait assise, immobile et les
+mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois
+en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui
+ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant,
+en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de
+l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très
+docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse
+et de qui la compétence, touchant les
+choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun
+lieu, contestée.</p>
+
+<p>Trois dames avaient pris place à sa gauche,
+sur des carreaux de velours, et leurs cottes
+bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient
+Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes,
+parce qu’elle avait fait vœu de ne point
+parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin
+(elle portait en signe de deuil une robe de
+brunette comme en ont les paysannes)&#8239;; Élys de
+Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits
+auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi
+où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait
+pas son armure (sa grande chevelure blonde
+s’échappait d’une couronne de pierreries et lui
+mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart
+bleu)&#8239;; Ursine des Ursières, dame de Montpellier,
+par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier
+autour du cou, se fit conduire en laisse dans
+les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au
+palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque,
+toute sonnante de monnaies d’or, que son
+amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne).</p>
+
+<p>Ces trois dames romançaient bien, aimaient
+fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre
+de leurs décisions dans les débats d’amour.</p>
+
+<p>A la droite de la comtesse Phanette siégeait,
+sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille
+du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon
+de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier,
+et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi&#8239;;
+elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour
+qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle
+s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval
+tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire,
+coupa le poignet du troubadour&nbsp;: il offrit la main
+droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait
+bonne promenade.</p>
+
+<p>Plus loin, un carreau de velours n’était pas
+encore occupé&#8239;; c’était la place réservée à Clermonde,
+dame des Iles-d’Or.</p>
+
+<p>Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie
+de lin blanc, que ne décorait aucune broderie,
+Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause
+d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point
+d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale
+que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était
+confessée à lui, Flodoard de Quiquerand,
+évêque d’Avignon.</p>
+
+<p>En regard du tribunal, mais à une respectueuse
+distance, étaient groupées sur des tapis,
+comme des fleurs par touffes dans un champ,
+les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles,
+les uns dans la salle même, les autres dans la
+baie des arceaux, entre les tapisseries écartées,
+se tenaient debout des troubadours, des chevaliers
+et des clercs.</p>
+
+<p>Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il
+eût été l’heure de dire la messe, serpentaient
+parmi les robes féminines, lents et souples, bénins,
+ou, plus graves, entouraient Flodoard de
+Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique
+de velours violet. Jamais on ne vit plus
+magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe
+de Roc-Huant — qu’il avait épousée,
+quoique veuve, par horreur du concubinage auquel
+s’abandonnaient alors tant de serviteurs de
+Dieu — ne le quittait pas de l’œil, comme craignant
+qu’il lui fût dérobé&#8239;; mais il ne regardait
+aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût
+peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur&#8239;;
+c’était, en même temps qu’un bel évêque,
+un très chaste personnage.</p>
+
+<p>Les chevaliers portaient l’armure de parade, à
+laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau
+de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé
+par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux
+jambards.</p>
+
+<p>Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux
+fût célèbre pour ses victoires dans les tournois,
+les troubadours étaient vêtus de velours ou de
+satin et quand ils se parlaient on voyait remuer
+les queues de paon ou les ailes de poule faisane
+qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non
+loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares,
+ou harpes, ou mandores, épiaient les
+moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer
+les cordes, dès que commencerait la récitation
+des sirventes ou des vers.</p>
+
+<p>Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés,
+comtes, marquis ou vidames, vieux
+pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance
+jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies
+où nécessairement ils ne pouvaient
+jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête&#8239;;
+mais il leur était recommandé de rester cois,
+pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais
+intervenir dans les débats puisque leur état d’époux
+les rendait impropres à l’amour et par suite
+à la compréhension des délicates questions de
+sentiment que l’on daignait traiter en leur présence.
+Quelques-uns témoignaient, en plissant
+le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir
+qu’ils éprouvaient en ces rencontres.</p>
+
+<p>A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues
+aux piliers, le bouffon de Romanin, en
+cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête
+couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux
+pointes, où tintinnabulaient des clochettes,
+bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.</p>
+
+<p>Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs
+éparses de cette foule en fête se fondaient
+en un harmonieux remûment de couleurs, où
+saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de
+métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi
+les plumes d’un fronteau&#8239;; et, sur les onduleux
+va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient
+un vaste et doux murmure que déchirait
+par instant un bruit dur d’épée contre la pierre,
+ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole,
+rompue.</p>
+
+<p>La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise,
+et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que
+Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente.
+Quel soin peut la retenir&#8239;?</p>
+
+<p>Pendant que les dames devisaient sur ce point
+entre elles, un troubadour que l’on nommait
+Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant&#8239;; il portait
+sur les yeux un bandeau de soie rose, qui
+était une ceinture de femme, et un petit page
+guidait cet aveugle volontaire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;! s’écria-t-il, en levant les bras vers le
+plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il
+allait réciter, plaquaient vivement un accord,
+quoi&#8239;! ma dame n’est point ici&#8239;?</p>
+
+<p>Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme
+elle faisait toujours avant de parler, Alaette de
+Méolhon intervint&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce
+matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du
+château. Peut-être elle s’attarde à écouter les
+chansons des oiselets ou le gémissement des
+sources.</p>
+
+<p>—&thinsp;Cela est probable, dit Phanette, et sans
+doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus,
+le tribunal est en nombre suffisant pour juger.
+Qu’on introduise les parties.</p>
+
+<p>Un brouhaha se fit parmi l’assemblée&nbsp;: la
+porte principale, largement ouverte, livra passage
+à une damoiselle, qui était toute jeune et
+toute jolie sous un chapel de fleurs des champs,
+et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de
+cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu,
+ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.</p>
+
+<p>La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna
+d’approcher.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui que vous soyez qui venez à nous pour
+interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter
+sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter
+sans retard, ni omission, ni subterfuge&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Par l’œil de griffon que je garde au chaton
+de ma bague, je le jure&#8239;! dit le seigneur.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai
+dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Lequel de vous porte plainte&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Moi, dit-il.</p>
+
+<p>—&thinsp;Lui, dit-elle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez
+des avocats&#8239;?</p>
+
+<p>Le sire dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’accuserai moi-même.</p>
+
+<p>—&thinsp;Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.</p>
+
+<p>Alors s’établit un grand silence curieux, et le
+vieux seigneur commença, la main droite sur la
+poignée de son épée&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard
+connaît mon nom en effet, et celui qui dit que
+j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers
+de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde
+après ceux de Provence, n’est pas ignorant de
+mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône,
+trois maisons exemptes de redevance dans la
+ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon
+des Alpines...</p>
+
+<p>—&thinsp;Et une bosse sur le dos, interrompit le
+bouffon.</p>
+
+<p>Le sire n’entendit pas et poursuivit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries,
+rencontrant dans un verger la damoiselle
+ci-présente, je la priai, après trois révérences,
+de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser.
+Elle m’objecta qu’étant une enfant encore,
+elle n’avait point l’âge où on peut donner des
+baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas
+et me la jeta, disant que, lorsqu’elle
+serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait
+point de se soumettre à ma volonté, et que je
+l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur.
+Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés,
+m’en retournai vers elle, lui rappelant son
+dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se
+déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en
+réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant
+que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de
+remplir ses engagements et de m’accorder le
+baiser, qui est le corps du délit.</p>
+
+<p>Plusieurs dames sourirent&#8239;; dans le fond de la
+salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils
+approuvaient.</p>
+
+<p>Phanette de Romanin leva sa droite mignonne
+et d’un ton très sévère&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Tous signes d’approbation ou de mécontentement
+sont interdits par la coutume, et quiconque
+contreviendrait à cette loi serait exclu de
+l’assemblée.</p>
+
+<p>Les sourires s’éteignirent, les voix se turent,
+la comtesse reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Il importe, avant toutes choses, de connaître
+l’âge actuel de la damoiselle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour,
+les filles cessent d’être impropres aux doux
+emplois, et ne saurait arguer désormais de sa
+trop grande jeunesse pour se soustraire aux
+obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle
+objecte&#8239;?</p>
+
+<p>La damoiselle fit un pas en avant, et, toute
+rougissante, commença&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’ai nom Perdigonne de Puysaurin&#8239;; c’est
+mon oncle, ce baron que vous voyez près de la
+porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est
+allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés,
+le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et
+que je le lui promis pour le temps où je serais
+femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir
+en considération que, paroles d’enfant étant
+paroles légères, ce serait un grand abus de les
+tenir pour engagements véritables&#8239;; que j’ai
+depuis acquis un bel ami par amour envers
+qui je commettrais forfaiture en accordant
+mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin,
+pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas
+moins d’un âge peu congruant au mien, ayant
+d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains
+prennent pour une bosse.</p>
+
+<p>Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes&#8239;;
+peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de
+rire.</p>
+
+<p>Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant
+tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix
+basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait
+pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les
+Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent
+d’opiner. La Cour avait pris une résolution.</p>
+
+<p>La dame de Romanin, debout, prononça&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;La Cour suprême d’amour, siégeant au château
+de Romanin, en Provence&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Ouïes les deux parties contendantes&#8239;; considérant
+que le pacte consenti par la damoiselle
+Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser
+prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard,
+ne saurait passer pour véritablement
+sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état
+d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea,
+ladite damoiselle&#8239;; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement
+excuse de la vieillesse dudit seigneur
+et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre
+les deux épaules&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Considérant, d’autre part, que la fidélité aux
+promesses jurées est la seule garantie dans la
+pratique d’amour&#8239;; qu’il importe conséquemment
+de ne laisser se reproduire aucun relâchement
+en ce qui concerne leur exécution pleine et
+entière&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Décide&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé
+à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin,
+mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point
+été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera
+ladite damoiselle sur la manche de la cotte et
+non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ainsi jugé en notre château de Romanin,
+avec l’assentiment de toutes les dames séantes
+en justice, le dixième jour des kalendes de mai,
+indiction neuvième.&nbsp;»</p>
+
+<p>Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale&#8239;;
+personne ne s’avisa d’en contester l’équité
+parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur
+l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un
+air assez penaud néanmoins.</p>
+
+<p>Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour
+d’autres procès.</p>
+
+<p>D’abord comparurent deux gentilles femmes
+du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui
+avoir dérobé son ami par sourires attirants,
+signes de paupières, abandonnement des mains
+et autres manèges illicites. Le tribunal jugea
+que la demanderesse, ayant eu à sa disposition
+pour retenir son bien les moyens mis en œuvre
+pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle
+seule de la perte qu’elle avait éprouvée.</p>
+
+<p>Une damoiselle porta plainte contre un chevalier
+du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un
+trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait
+pour se mettre en son lit, venait chaque
+soir y coller l’œil&#8239;; et, ce qui aggravait le cas, le
+vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long
+succès.</p>
+
+<p>—&thinsp;Sans doute la plaignante, demanda l’une
+des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la
+nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart
+des chastes personnes&#8239;?</p>
+
+<p>Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée
+de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal
+à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le
+tribunal, très courroucé contre le sacrilège,
+arrêta que le chevalier serait exilé pendant
+quatre années de la société des gentilles femmes,
+et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait
+l’agréer pour ami.</p>
+
+<p>Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre
+de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre
+l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui
+déniait à son amant toute merci ou allégeance,
+en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait
+prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise
+ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle
+aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un
+clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse
+et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre,
+il pouvait être, sans nul scandale, admis aux
+faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua
+l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon
+à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.</p>
+
+<p>L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal
+du comte de Toulouse s’avança et réclama
+justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils
+se parlaient de fort près dans la chambre parée,
+ainsi qu’il est de coutume entre personnes
+éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre
+témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur
+un carreau, s’était égarée au point de prononcer,
+au lieu du nom de son amant, celui de son époux,
+et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette
+plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui
+seyait de garder, eut peine à contenir son indignation&#8239;;
+il fut déclaré, non sans considérants
+fort dommageables à l’honneur de la dame, que,
+sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête
+seigneur, mais serait obligée de se tenir à
+son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi
+condamnables sentiments.</p>
+
+<p>Ces menus procès expédiés, un solennel silence
+régna dans la salle de justice, car le moment
+était venu où l’on savait que s’ouvrirait
+l’un des plus graves débats des présentes assises.</p>
+
+<p>L’affaire devant être plaidée non par les parties
+elles-mêmes, mais par avocats désignés,
+deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent
+du tribunal.</p>
+
+<p>C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui
+avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de
+Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était
+plus habile que ce poète à soutenir une cause,
+même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes
+redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur
+d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne
+romançait pas avec autant d’artifice que son
+adversaire, mais il lui avait été départi du ciel
+une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir
+les cœurs et faire triompher ses dires).</p>
+
+<p>L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames,
+puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut
+Bérenger de Palasol qui parla le premier.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder
+une attention favorable&#8239;! Avec l’agrément
+de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte
+d’une illustre châtelaine&#8239;; mais avant de traiter le
+point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est
+d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté.</p>
+
+<p>Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant
+souri&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie
+avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur
+de haut rang. En vain voulait-elle demeurer
+avare des dons suprêmes&#8239;; elle en vint à être
+si touchée du patient amour et du beau dévouement
+de son serviteur, qu’elle se montra peu
+farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit
+encore sans témoigner aucune joie les faveurs
+auxquelles se résout si péniblement une pudique
+personne. Ce que voyant, la plaignante
+requiert que son ami soit tenu de se déclarer
+content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer
+quelque pénitence, en châtiment d’une telle
+ingratitude&#8239;! J’ai posé mon dire.</p>
+
+<p>Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance.
+Que pouvait désirer de plus le chevalier
+nourri de telles douceurs&#8239;? Raimond de Miravals
+prit la parole à son tour&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;La Cour a entendu la vérité, mais il convient
+d’ajouter quelques paroles. Que la justice
+des dames nous soit en aide&#8239;! Il est véritable que
+la haute amie du seigneur qui me commet ici lui
+a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous,
+dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive
+pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui
+ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or,
+est-ce joie entière de ne point voir la beauté de
+ce qu’on possède&#8239;? Au nom du chevalier pour qui
+je me porte, je requiers que sa dame soit tenue
+de laisser dans la chambre quelque lampe allumée,
+ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence
+en reproche d’une si cruelle modestie.</p>
+
+<p>Évidemment le cas était des plus intéressants,
+mais il présentait de grandes difficultés&#8239;; car si,
+d’une part, la réserve de la dame était fort honorable,
+le désir du chevalier, d’autre part, pouvait
+passer pour très légitime. L’assemblée attendait
+avec impatience les raisons qu’allaient
+fournir pour et contre Bérenger de Palasol et
+Raimond de Miravals&#8239;; quatre jongleurs, ayant
+accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner
+les voix de leurs maîtres selon le
+rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des
+yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer
+d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit
+le bras et dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Certes, depuis que furent instituées les Cours
+d’amour pour maintenir entre amants l’observance
+des honnêtes coutumes, jamais plus importante
+question ne fut portée à tribunal de
+dames, et celui de Romanin recevra un nouveau
+lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction
+de tous. Mais comment y pourrait-il
+réussir, étant privé de la plus sage des conseillères,
+de celle qui en tout temps excella précisément
+à défendre les droits de la modestie, de
+celle que, sans faire tort à aucune, on peut
+nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je
+veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or&#8239;?</p>
+
+<p>Il fallait que la renommée de Clermonde des
+Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama
+contre une si haute louange&#8239;; les dames
+elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.</p>
+
+<p>Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était
+aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères
+où mûrissent des fruits d’or, il était étrange — ainsi
+disait Bertrand d’Alamanon — qu’elle n’eût
+pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à
+cause de sa blancheur et à cause de sa froideur.
+Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité
+ni des tournois qui se font dans les villes
+ni des chasses que l’on mène par les forêts&#8239;;
+même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement
+de la chapelle, aimait à lire les livres de
+dévotion, conversait plus volontiers avec les
+clercs qu’avec les chevaliers&#8239;; et peu s’en était
+fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère
+de Clarisse. Pour ce qui est du mariage,
+on avait essayé en vain de lui en parler&#8239;; elle
+y répugnait comme il est dit que l’hermine
+a peur de souiller ses petites pattes blanches.
+Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus,
+que l’on ne remarque pas chez les dames les
+plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur
+quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux
+se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux
+joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte
+frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de
+serviteurs dans ses chambres, mais des filles
+servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les
+cheveux, que des belles aventures, non des saints,
+mais des saintes. Elle avait pour haquenée une
+jument de trois ans, n’eût jamais consenti à
+chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de
+miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait,
+et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour,
+c’était pour y garantir par sa présence la pudeur
+des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes
+paroles&#8239;; que si un propos trop vif, pendant
+les débats, échappait à une personne, elle
+se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste
+du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa
+beauté, qui était la merveille de Provence, peu
+d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect
+que l’on n’osait pas concevoir de l’amour&#8239;; on
+était persuadé que tout aveu lui serait un outrage&#8239;;
+et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon
+lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea
+qu’en sa présence il portât désormais un bandeau
+sur les yeux, car les regards d’un homme épris
+d’elle lui auraient été une insupportable gêne.</p>
+
+<p>On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque
+lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir
+à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte,
+parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.</p>
+
+<p>La dame de Romanin se leva.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! Cousine, dit-elle, venez prendre place
+ici.</p>
+
+<p>Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or
+épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante
+comme celle d’une femme à qui un grand malheur
+vient de survenir&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce n’est point comme conseillère que j’accours
+près de vous. Dames, je porte plainte&#8239;!</p>
+
+<p>Il y eut alors un grand étonnement. Quoi&#8239;! La
+dame des Iles-d’Or portait plainte&#8239;? Il s’était rencontré
+un homme assez téméraire pour offenser
+l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers
+n’osaient tourner la vue&#8239;? Mais, peut-être
+par suite de la sensibilité de sa modestie,
+avait-elle considéré comme une injure quelque
+marque permise d’admiration ou de respect ardent&#8239;?
+Plusieurs se disposaient à sourire du récit
+qu’elle allait faire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette
+avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous
+déplaire et que vous est-il arrivé&#8239;?</p>
+
+<p>Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins
+rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’ai été embrassée dans le bois par un
+homme tout nu&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES</span></h3>
+
+<p>Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté
+l’auberge où elle était servante, mais servante
+servie à cause de l’amour que lui portait Auberons
+l’aubergiste, s’en vint seule et chantant&nbsp;:
+«&nbsp;Deluriau, delurièle&nbsp;», ramasser des branches
+à la lisière du bois.</p>
+
+<p>Pour ne pas être aussi mignonne que les
+damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte,
+avec ses cheveux courts et drus, frisés
+sur son front en de petits serpents noirs qui se
+donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne
+santé et l’habitude de se pencher vers le feu des
+cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent
+été bonnes à mordre comme des viandes fraîches
+cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait
+au sac d’un frondeur, enflé de pierres
+rondes, et son jupon faisait le gros dos comme
+un chat quand elle se baissait pour prendre
+quelque ramille. Passant le temps dans les offices
+à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier
+à surveiller les gens qui mettent les tonnes
+en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle
+fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine.</p>
+
+<p>Elle allait, venait, «&nbsp;deluriau&nbsp;», s’arrêtait, courait,
+«&nbsp;delurièle&nbsp;», dans une buée ensoleillée,
+parmi des fuites d’oiseaux, «&nbsp;deluriau&nbsp;» et des
+tournoiements d’insectes&#8239;; sa jupe de brunette
+cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé
+de toute cette vie et de toute cette chaleur.</p>
+
+<p>Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons
+qui, de loin, la guettait. Le tavernier de
+Saint-Rémy était un maître fort jaloux&#8239;; de fait,
+il n’avait point tort de former quelque soupçon,
+au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus,
+qui, fréquemment, après quelque bel exploit de
+grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! eh&#8239;! Mariotte, dit-il en s’approchant
+d’un pas sournois et précautionneux comme
+celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh&#8239;!
+eh&#8239;! Mariotte, que tu t’es levée tôt&#8239;!</p>
+
+<p>Il cachait mal derrière son dos une très belle
+fourche en bois de cornouiller&#8239;; ce que voyant,
+Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif
+peut-être, mais elle se donna bien
+garde de laisser voir qu’elle avait peur.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon&#8239;! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus
+de sarment dans le bûcher.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois
+quelque jeune garçon qui t’espère&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Il fera une mauvaise journée, celui qui a de
+mauvaises pensées en s’éveillant.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher,
+le chef de ces maudits que j’héberge pour la
+perdition de mon âme (mais on n’aurait guère
+de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes
+gens&#8239;!) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te
+parlait à l’oreille.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est donc qu’il avait quelque confidence à
+me faire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Point du tout, et si je te fâche par mes
+dires, je ne sonnerai mot.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ainsi, tu attends un amoureux, fausse
+fille&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...</p>
+
+<p>—&thinsp;Hein&#8239;! que réponds-tu là&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Trairi, deluriau, leure, leure, leure...</p>
+
+<p>—&thinsp;Prends garde&#8239;! le nez me chatouille, ce
+m’est signe de colère.</p>
+
+<p>—&thinsp;Trairi, leure, leure...</p>
+
+<p>—&thinsp;Gare la fourche, dis-je.</p>
+
+<p>—&thinsp;Trairi, delurièle...</p>
+
+<p>—&thinsp;Je te romprai quelque membre&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Trairi, deluriau... oh&#8239;! oh&#8239;! oh&#8239;!</p>
+
+<p>Son refrain, que lui avait enseigné, non sans
+récompense, un jongleur venu du pays d’Arras,
+elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller
+lui caressait bellement l’échine.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tiens, laide femelle&#8239;! Voici longtemps que
+la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un
+compte à régler. Tiens&#8239;! un coup sur la nuque,
+pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier
+de Romanin.</p>
+
+<p>—&thinsp;Aïe&#8239;! aïe&#8239;! aïe&#8239;! ma peau saigne.</p>
+
+<p>—&thinsp;Un autre sur l’échine&#8239;! pour être restée trop
+longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane.</p>
+
+<p>—&thinsp;Doux Jésus&#8239;! mes os craquent.</p>
+
+<p>—&thinsp;Et celui-ci dans les jambes&#8239;! pour te garer
+d’aller au rendez-vous des galants.</p>
+
+<p>—&thinsp;Notre-Dame&#8239;! serai-je estropiée&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Et celui-là sur le bras&#8239;! pour que tu geignes
+quand te pinceront les garçons à qui tu sers à
+boire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! mon doux ami, comment ferai-je
+pour vous accoler, si vous me rompez les bras&#8239;?</p>
+
+<p>Mais ni plaintes ni supplications subtiles
+n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus
+belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout
+rouge et traversé de longues raies noires, fut
+comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise
+à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée
+si, tout à coup, une main robuste fondant comme
+un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche,
+pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans
+les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en
+l’air comme une grenouille qui saute&#8239;!) tomber à
+deux toises de là, le nez contre un beau tronc
+de chêne.</p>
+
+<p>Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin
+par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi&nbsp;: il
+resplendissait dans son beau costume&#8239;; son
+cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait
+le thym et les mousses en secouant sa crinière
+au soleil.</p>
+
+<p>Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement
+de cette intervention, cela est fort certain, — d’autant
+plus que l’écorce du chêne lui avait très
+bien écorché le menton et les narines. Il fit mine
+de se rebecquer&#8239;; mais le chevalier, d’un geste si
+fier, lui ordonna de montrer les talons, que le
+vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy,
+non sans blasphémer à part soi, et le col
+enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui
+craint pour son dos.</p>
+
+<p>Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu,
+songeait au beau sire saint Georges dont il y avait
+dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre
+peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à
+travers les cils. Toute défaite et allumée par la
+lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du
+plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur
+qui sentait bon.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami&#8239;?</p>
+
+<p>Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche
+et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car
+jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier
+la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard
+des vilaines.</p>
+
+<p>Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et
+n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de
+houx.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est
+mon maître&#8239;; pour moi, je ne suis pas bergère,
+mais servante chez Auberons, le tavernier de
+Saint-Rémy.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui que tu sois, je t’aime.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu
+de me railler&#8239;; de vrai, un seigneur qui a un si
+bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas
+aimer une telle pauvre fille.</p>
+
+<p>—&thinsp;N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si
+on les embrasse de bon cœur&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on
+hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine
+dans la serge.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vois donc si je t’aime&#8239;! dit-il.</p>
+
+<p>Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola
+la belle fille et la baisa dans les cheveux.</p>
+
+<p>—&thinsp;Que béni soit Dieu&#8239;! murmurait Mariotte,
+tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je
+ne reçus baiser de chevalier.</p>
+
+<p>Eh&#8239;! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré
+commencer sa carrière par de plus hautes
+amours&#8239;; entre une femme ou fille de baron et
+une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité,
+si la dame, des deux, eût été la plus belle.
+Mais quoi&#8239;! Alexander de Macédoine conquit-il
+d’abord Babylone&#8239;? Il faut enlever les faubourgs
+avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon&#8239;;
+les paysannes sont comme les faubourgs des
+gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante
+de corsage&#8239;; pour ce qui était de ses lèvres,
+une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le
+parfum des jeunes roses.</p>
+
+<p>Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient,
+lentement remuées&#8239;; l’épaisseur des verdures,
+bien close au soleil et au vent, les isolait
+même de la solitude&#8239;; et nul bruit, sinon d’oiseaux,
+moins bavards déjà, car dans les hautes
+feuillées la chaleur croissante ensommeillait les
+pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux
+et grossissant, un tumulte de passage à travers
+les buissons et de pas lourds cassant les
+bruyères.</p>
+
+<p>Pierre se retourna.</p>
+
+<p>—&thinsp;Holà&#8239;! qu’est-ce&#8239;? cria-t-il.</p>
+
+<p>Cinq hommes s’avançaient, portant sur des
+casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes
+nues, la cotte de maille luisante comme une peau
+de couleuvre, tenant fière dans leur droite la
+courte et large épée brabançonne&#8239;; ils avaient
+pour coiffure des casques de bronze, à large
+nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers
+de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être
+connus.</p>
+
+<p>Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite
+armée, se frottait silencieusement les mains&#8239;;
+Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour
+tout de bon cette fois.</p>
+
+<p>—&thinsp;Parlerez-vous&#8239;? dit Pierre, et saurai-je ce
+qu’on me veut&#8239;?</p>
+
+<p>L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet
+bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé
+de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait
+sous des sourcils en broussailles.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous montrez de la curiosité, beau sire&#8239;?
+Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est
+un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons
+doit quatre deniers d’argent pour maintes
+buires vidées&#8239;; moi, je lui en dois neuf, parce
+que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple
+d’une plus seigneuriale beuverie&#8239;! Or, Auberons
+nous a dit&nbsp;: «&nbsp;Grâce vous sera faite d’un denier
+par coup de plat de lame fortement appliqué sur
+les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure,
+se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte.&nbsp;»
+Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups
+qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout
+juste, à moins que, par prévoyante économie,
+nous ne jugions à propos de faire quelque
+avance à notre hôte sur le souper de ce soir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le
+gâter.</p>
+
+<p>Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main,
+avait fait voler le casque du routier, et le lourd
+pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui,
+ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par la Mort-Satan&#8239;! gronda le Mauvais-Garçon,
+ramassé sur lui pour bondir, pendant que
+ses compagnons se mouvaient en avant avec un
+bruit de ferrailles.</p>
+
+<p>Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air
+de courtoisie&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions
+regret d’avoir mis à mal un chevalier qui
+montre du courage, si d’abord nous ne lui avions
+bien clairement fait voir que le mieux est pour
+lui de se laisser battre sans résistance.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.</p>
+
+<p>Il reprit, après avoir ramassé son casque&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire
+à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de
+bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne
+volent que ce qu’on leur laisse prendre&#8239;? Il s’en
+rencontre de tels, je le confesse&#8239;; ces poltrons
+déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous
+pour assuré que nous sommes tout autres&#8239;;
+si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce
+serait en notre société qu’elle boirait son dernier
+lot de saint-pourçain.</p>
+
+<p>Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de
+ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant
+l’un après l’autre chacun de ses suivants,
+il continua de parler avec une élégance qui
+témoignait en effet de quelque clergie&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Celui-ci, c’est Crokesos&#8239;! que les gens de
+guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles
+Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte&#8239;;
+sa main ouverte est agréable aux plus délicates
+femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne
+qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera,
+s’il la pousse du coude&#8239;; et vous seriez son fils, si
+votre mère l’avait pu connaître.</p>
+
+<p>Pierre mit la main sur la garde de son épée,
+prêt à toute aventure.</p>
+
+<p>—&thinsp;Considérez celui-là&#8239;! il a nom Pincedès. Ce
+qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu.
+Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son
+gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge
+d’un vaincu&nbsp;: «&nbsp;As-tu de l’argent&#8239;?&nbsp;» dit-il. «&nbsp; — Trois
+esterlins,&nbsp;» dit l’autre. Pincedès proposa de les
+jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en
+empochant l’argent.</p>
+
+<p>Pierre fit remuer son épée dans le fourreau,
+pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir
+lorsqu’il en serait besoin.</p>
+
+<p>—&thinsp;Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est
+Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils&#8239;! je baise
+en toi l’honneur de ma famille&#8239;!) S’il se bat dans
+une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un
+géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous
+rien de cette babine qui se retrousse&#8239;? Dans une
+ville assiégée, où le froment manquait aussi bien
+que le seigle, il prit le goût de la viande humaine,
+et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour
+tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille
+finie, aux cadavres qu’il a faits.</p>
+
+<p>Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien
+qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de
+maille&#8239;! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer
+l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il
+se montre musicien aussi bien qu’homme de
+guerre&#8239;; mais, par ses sons, il nous incite aux
+exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins
+quand la flûte de Musehault chante d’aller en
+avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes&#8239;;
+c’est lui qui, par une belle nuitée de
+juin, imagina de mettre le feu à une bergerie
+de bénédictines, pour nous donner le divertissement
+de voir les ouailles déguerpir en chemise.</p>
+
+<p>Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné
+dans l’action.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai
+guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit
+dans la ville de Laon, et en rapporta sur
+ses épaules le coffre communal tout retentissant
+de belles monnaies bourgeoises&#8239;? c’est Ogier-le-bien-avisé.
+Et qui donc, s’escrimant seul contre
+deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet
+et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre&#8239;?
+c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne
+font qu’un, car j’ai pour noms&nbsp;: Ogier-Pompée.</p>
+
+<p>Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion
+aux coups qui lui sont promis, car si, de
+votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait
+qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par
+Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée
+et mangé par Cabot, cependant que le flageolet
+de Musehault sonnerait vos funérailles&#8239;!</p>
+
+<p>Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué,
+et virant sur les talons au milieu des routiers
+soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu,
+retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques
+des Turlupins.</p>
+
+<p>Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et
+tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le
+ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Mais il ne les baissa point&#8239;; ce que voyant,
+Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante
+estime.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vingt-cinq coups&#8239;! Vingt-cinq&#8239;! disait Auberons
+ravi.</p>
+
+<p>Mais Ogier s’écria&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Pas un pour lui et cent pour toi, si tu
+sonnes un mot de plus.</p>
+
+<p>Il continua, pensif&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé
+que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce
+rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises
+qui rehaussent ma valeur guerrière.
+Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun
+mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme
+par sa belle intrépidité.</p>
+
+<p>Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des
+porcs que l’on repousse de l’auge.</p>
+
+<p>Ogier reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais, par l’agonie-Jésus&#8239;! si je ne veux point
+qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le
+pille. Fouille donc, Musehault&#8239;!</p>
+
+<p>Le joueur de chalumeau délicatement fouilla,
+puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Nulle monnaie&#8239;! soupira-t-il.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de
+l’homme&#8239;!</p>
+
+<p>D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! mon destrier&#8239;! pensait Pierre, mon
+beau destrier, qui me devait conduire aux aventures&#8239;!</p>
+
+<p>Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;A moi le surcot&#8239;! à Crokesos la cotte&#8239;! Musehault
+aura les chausses, et Pincedès les estiviaux.</p>
+
+<p>Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le
+sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui
+plume une alouette.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! mon habit&#8239;! pensait Pierre, mon bel
+habit qui devait me faire aimer des dames&#8239;!</p>
+
+<p>Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en
+fine toile de Flandre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais
+à m’embellir pour les nuitées amoureuses.</p>
+
+<p>Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front
+contre un arbre, et comme il était, de son naturel,
+plaisant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en
+troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise...</p>
+
+<p>Crokesos acheva&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Puisque tu n’en eus point la doublure.</p>
+
+<p>La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui,
+pleurante, la reçut&#8239;; et larmoyant de plus belle,
+elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons
+l’emmenait.</p>
+
+<p>Elle partie, eux s’esquivèrent.</p>
+
+<p>Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père,
+resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir
+au loin son cheval chevauché par une vile armure,
+et ses habits épars sur d’indignes échines, et
+toutes ses belles espérances&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">AVENTURES DANS LA FORÊT</span></h3>
+
+<p>Nu, pas même de barbe, et les cheveux très
+courts, tout nu, gelé d’être sans habits et brûlé
+d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait
+survenir, honteux de sa peau considérée par toute
+la solitude, Pierre de Pierrefeu était beau comme
+Narcissus, dieu des païens, et penaud comme un
+chien tondu.</p>
+
+<p>Subitement, la tête basse et les bras en avant,
+avec l’air d’un fiévreux qui endosse une robe
+fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive
+vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour
+en vêtir sa chair, dût-il l’y déchirer&#8239;; chaussé
+de bruyères, ceint de liserons, chaperonné de
+feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la
+curieuse lumière le poursuivait à travers la voûte
+empoussiérée du bois, comme une armée aérienne
+lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui
+offrit un gîte épineux entre les oliviers espacés.
+Indécis, effaré, frémissant au tact de son corps,
+parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les
+oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait,
+venait, rôdait, assez semblable à quelque jeune
+bête sans poils tournant dans une vaste cage qui
+aurait pour barreaux des fûts d’arbres.</p>
+
+<p>Il fit halte, s’interrogeant.</p>
+
+<p>Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles,
+ici et là, rougeoyaient dans les écartements des
+ramures&#8239;? eh&#8239;! les enfants l’auraient hué, comme
+on fait un chien attelé à quelque marmite, et
+nul vilain ne l’eût reçu, car il est malaisé de
+persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas
+même de poches. Que si la nuit eût été prochaine,
+il aurait trouvé du réconfort à songer
+que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il
+regagnerait le paternel habitacle. Hélas&#8239;! il était
+sexte à peine et les journées dans le mois de
+mai sont peu courtes. Irait-il vers le château,
+qui érigeait ses deux tours dans une embrasure
+crénelée des Alpines&#8239;? il se figurait la fuite des
+chambrières effarouchées, les yeux écarquillés
+du veilleur allongeant le cou par un créneau de
+la tour de guette, et bandant, à tout hasard, son
+arc.</p>
+
+<p>Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint&#8239;;
+c’était une guêpe, qui, bourdonnante, lui avait
+piqué la cuisse.</p>
+
+<p>Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi
+qu’un taon fait un bœuf. Les houx le mordaient
+aux mollets, aux chevilles les ronces&#8239;; à peine
+avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait,
+à la façon de quelqu’un qui marcherait
+sur la plaque d’un four&#8239;; et parfois, pour qu’une de
+ses jambes au moins fût épargnée, il courait à
+cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue.
+Mais la gêne d’être nu dans la clarté, les souffles
+et les rires d’oiseaux, lui causaient plus de souci
+que les piqûres des épines ou les soufflets des
+branches&#8239;; il se fût enfoui dans le pire des trous
+broussailleux, afin de se voiler, et, de ses bras
+tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui
+passe, pour s’en faire un vêtement.</p>
+
+<p>Toujours allant, il vit de loin, entre des roches,
+une ouverture de grotte, bien ressemblante à quelque
+géante bouche dentée de pierres aiguës&#8239;; elle
+baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de
+mousses et de lierres. C’était un asile enfin. Là,
+d’ombres habillé, il attendrait la nuit.</p>
+
+<p>Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la
+curiosité du jour et des choses. Qu’est-ce donc
+qui, soudain, lui rebroussa l’allure&#8239;? Deux formes,
+non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur
+obscure, l’une de l’autre si proches, avec
+un bruit d’étoffes réjouies d’être froissées&#8239;; et de
+la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles
+douces, ailées de jolis rires. Vous auriez
+pensé qu’un nid gazouillait dans une gueule de
+dragon. Or les paroles étaient telles&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;L’autre&#8239;? non, non, il n’est que trop hardi
+déjà d’en tenir un, cessez.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dites la cause, Élys.</p>
+
+<p>—&thinsp;La cause&#8239;? mon vouloir.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié.</p>
+
+<p>—&thinsp;A moitié, c’est trop dire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais ce n’est pas assez faire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui se plaindrait, obéie&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Recordez-vous quelle dame je suis.</p>
+
+<p>—&thinsp;Comment m’en bien souvenir, si je ne le
+sais qu’à demi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Songez, Raymond de Miravals, qu’après la
+joute où vous vainquîtes, mes couleurs au bras, il
+ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à
+la condition de ne pas tirer votre cuirasse.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les
+jambards, je pense&#8239;!</p>
+
+<p>Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu
+longtemps, car un baiser donné à propos rend
+muettes les plus parleuses lèvres.</p>
+
+<p>Pierre grinça des dents. D’autres aimaient&#8239;! Ah&#8239;!
+s’il avait eu un habit&#8239;! Il n’aurait pas failli à entrer
+dans la grotte, clamant&nbsp;: «&nbsp;Venez au soleil, dame&#8239;!
+et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus.&nbsp;»
+Et de fait, il l’eût prouvé, après peu de retard.</p>
+
+<p>Tournant dos, il chercha des solitudes moins
+agréablement hantées. Là-bas, la profondeur
+épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un refuge.
+Il courut, baissant le cou pour se garer des
+ramilles qui lui auraient piqué les yeux, écartant
+les basses branches avec ses bras déchirés. Un
+long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le
+glissement d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait
+d’une source, d’une rivière peut-être. Dans
+les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon de
+ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus,
+fableur syracusain&#8239;; et n’y eût-il là ni
+vimes ni joncs aquatiques, il aurait du moins
+l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide
+fuyard nu, mais d’un baigneur qui lave dans le
+flot la poussière et le soleil des routes.</p>
+
+<p>Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes
+vagues du feuillage&#8239;; la rumeur s’enflait, plus
+vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé
+le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une
+fumée d’eau&#8239;; et bientôt, rapide, entre le treillis de
+quelques ornes grêles, reluit une coulante surface,
+qui disparut un instant derrière un rideau
+d’yeuses, puis, entre deux rives d’où les saules
+laissaient pendre leurs chevelures comme des
+dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala
+enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet
+du ciel.</p>
+
+<p>Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement,
+s’arrêta.</p>
+
+<p>Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur
+des branches retombantes, s’érigeait une
+sorte de bonnet pointu, en ostérin violet, tout
+œillé de pierreries, et qui certes était («&nbsp;Notre
+Dame&#8239;!&nbsp;» dit Pierre en se signant) une belle mitre
+d’évêque.</p>
+
+<p>Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire
+de Pierrefeu&#8239;; un saint homme comme le devait
+être cet évêque qui, sans doute revenant de quelque
+pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la
+fraîche rivière, n’aurait point de railleries pour
+le piteux état d’un voyageur dépouillé par de
+mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à
+se tirer de souci.</p>
+
+<p>Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par
+l’eau voisine&#8239;; il se disposait à se faire bien venir
+par le moyen de quelque pieux salut, lorsqu’une
+voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle
+ne pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur
+de Dieu, prononça vivement ces mots&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut
+savoir se garer.</p>
+
+<p>—&thinsp;Alaette, répondit l’évêque, il y a au château
+de Romanin autant d’hôtes au moins que de
+lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma
+femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille
+des étables, ce qui eût été peu congruant à mon
+caractère.</p>
+
+<p>—&thinsp;Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins
+douce, il vous a plu, si vieille et maigre qu’elle
+soit, d’embrasser de nuit votre épouse.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’eût donc été pour mater la chair&#8239;! dit l’évêque&#8239;;
+de vrai, il se lit dans les légendes que
+plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de
+soi un squelette. Une maigre épouse convient à
+un personnage d’église aimé d’une dame un peu
+grasse&#8239;; et compte me sera tenu d’avoir expié près
+d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous me voulez distraire par ces dires
+complimenteurs, mais je ne m’en satisfais point,
+et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous
+mettrez en quête d’un autre lit.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! j’en sais un qui me serait le plus plaisant
+de tous, par vos chers pieds nus, je le jure&#8239;!
+Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort
+jalouse&#8239;; il nous en cuirait de la mécontenter
+outre mesure. Au surplus, ce couvert de saules
+n’est-il point aussi discret que les plus céleuses
+courtines&#8239;? Cette couche de vertes herbes ne
+vaut-elle pas les plus doux lits du monde&#8239;? et,
+pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles paroles
+amères que ces lèvres si mielleuses vous
+furent, par la grâce du ciel, données.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez
+aux portes du paradis, il faudra bien, en
+dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes,
+tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes
+façons.</p>
+
+<p>Pierre n’en eût point écouté davantage, à
+cause du grand respect qu’il portait aux personnes
+d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en
+se retenant, près de choir, au tronc du saule, lui
+donna à craindre d’être surpris, et, d’abord avec
+précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi le
+froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux
+effrayés.</p>
+
+<p>Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille,
+où les grottes recélaient, au lieu de bêtes farouches,
+des couples trop attendris, où des évêques
+mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans
+les saules du rivage&#8239;? Certes, il se déroberait à
+ces visions amoureuses qui lui étaient si cruelles.
+Sa nudité, sa solitude hélas&#8239;! il fallait qu’enfin il
+trouvât où les cacher&#8239;; et fort à propos, au milieu
+d’une clairière, lui apparut un vieux chêne que
+le tonnerre avait écimé et qui portait, creux jusqu’au
+sol sans doute, une large plaie noire à son
+flanc béante.</p>
+
+<p>Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les
+bruyères, s’aidant des branches pour sauter les
+buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y
+meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par
+les pieds dans le trou, s’y enfonça, vira sur lui-même,
+malgré les esquilles du tronc, et, vêtu
+d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au
+dehors, essoufflé.</p>
+
+<p>Alors, les yeux tristes, il songea aux belles
+aventures d’amour que ses rêves lui avaient promises.
+Comme elles se fussent diverties de lui,
+les dames de la Vicomté, si, le voyant dans son
+tronc d’arbre, elles avaient su quel beau défi
+leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval,
+dans son bel habit, entre les trois chemins de la
+Marcellane, le jeune sire de Pierrefeu&#8239;! Combien
+elle nous déçoit l’espérance, hélas&#8239;! et qu’adviendrait-il
+de lui maintenant&#8239;?</p>
+
+<p>Tout à coup il ferma les yeux&#8239;; non, non, il ne
+voulait plus voir les délices des autres&#8239;! Une
+dame avec son ami était entrée dans la clairière.</p>
+
+<p>Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient
+deux ailes de pluvier, vêtue d’un pelisson
+étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran
+(car il est vrai que ce fut elle), ne marchait point,
+mais se laissait porter par un varlet qui était de
+grande taille, et avait fort belle apparence, bien
+qu’il ne fût point chevalier.</p>
+
+<p>Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied
+du chêne&#8239;!</p>
+
+<p>Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu
+d’avoir été doctriné par des chapelains ivrognes
+dans le château paternel, eût reçu les leçons de
+quelque érudit abbé passé maître en clergie, il
+n’eût point manqué de comparer son cas à celui
+du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits relatés
+dans les antiques histoires, fut condamné à
+voir couler, mourant de soif, une belle onde où
+il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir mûrir,
+mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne
+pouvait mettre la dent.</p>
+
+<p>Jeune comme elle était, bien blanche du visage,
+et du sein aussi, car le pelisson de satin
+rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle
+vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux,
+issus en flots du chaperon, éparpillant des
+odeurs de pommade et d’autres odeurs meilleures,
+Cécile se mouvait tendrement parmi les
+caresses de son ami, soupirait d’aise et murmurait&nbsp;:
+«&nbsp;Ah&#8239;! ce n’est point un chevalier manchot
+qui m’accolerait d’aussi agréable façon&#8239;!&nbsp;» Ce que
+voyant et entendant, Pierre de Pierrefeu, la tête
+hors de l’arbre, les narines écarquillées, et les
+yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait
+de tous ses sens cette jeunesse et cette beauté
+si proches&#8239;; et il sentait son corps nu piqué comme
+de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait
+des fourmis qui lui grimpaient le long des membres,
+ou de son sang qui lui fourmillait dans les
+veines.</p>
+
+<p>Eux se baisant, lui n’y tint plus.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mort de mon cœur&#8239;! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent.</p>
+
+<p>Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la
+clairière avec des gestes éperdus. Fou, il l’était,
+certes, devenu. Il serrait dans la brise des formes
+imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des
+bouches vaines. Il ne lui était plus importun
+d’être nu&#8239;; il s’étalait au ciel, s’offrait aux curiosités
+de la lumière qui soulevait les feuilles pareilles
+à des paupières vertes, et l’enveloppement
+du vent lui était une caresse. Il se plongea dans
+les frondaisons, bégayant des appels&#8239;; tel Pan le
+dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois.
+Les piqûres des herbes rases étaient des chatouillements
+qui ne lui navraient plus les plantes.
+Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait
+qu’elle vivait, cette ceinture. Il enlaçait des
+arbres, leur disant&nbsp;: c’est toi, dame&#8239;? Effarouchée,
+une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers
+elle, l’espérant femme. Par instants il rampait,
+longuement frôlé aux bruyères, et les écartait
+comme on fait d’un doux linceul de lit pour y
+chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus
+d’imiter les bêtes qui rôdent allumées par les
+chaudes saisons&#8239;; un oiseau s’étant envolé, vers
+son nid peut-être, il le suivit dans les branchages.
+Ici, se balançant sur un rameau d’olivier,
+là, faisant ployer de son poids la cime d’un
+haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant
+les ramilles, trouant les feuillées, mêlé à toute
+la forêt, toujours suivant, comme sûr de l’atteindre,
+quelque femme au loin vue de ses
+yeux brûlants, sentie de ses chaudes narines,
+presque touchée de ses bras fous.</p>
+
+<p>Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de
+samit pâle, la plume de son chaperon frôlée par
+le passage de l’eau claire, une dame, sur des
+carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée,
+une joue dans ses cheveux.</p>
+
+<p>Et celle qui dormait ainsi sous l’approche
+furieuse de Pierre de Pierrefeu, c’était la plus
+belle et la plus chaste femme du pays de Provence,
+la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or&#8239;!</p>
+
+<p>Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un
+effondrement de ramures, peut-être elle rêvait
+qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux,
+lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à
+jamais de sa présence le troubadour Bertrand
+d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près d’elle,
+soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont
+il lui était enjoint de garder ses yeux voilés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES</span></h3>
+
+<p>Vous pensez l’étonnement et le courroux de
+tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or,
+eut narré par le détail devant le tribunal quel
+affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.</p>
+
+<p>Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc
+d’acier parmi les remuements de robes effarouchées
+et les entre-heurts de mandores et d’armures,
+quand Phanette, imposant silence au
+tumulte, ordonna d’une voix ferme&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître
+appréhendé et par devant nous conduit, pour
+être jugé selon la loi d’Amour.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.</p>
+
+<p>Ces mots ouïs, les bruits se turent&#8239;; seule, Alaette
+de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant
+sous sa cotte ses pieds sans estiviaux&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Comparaîtra-t-il tout nu&#8239;? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du
+trouble de chacun&#8239;; quatre chanceliers, suivis
+de quatre pages, quittèrent la salle de justice,
+afin de rencontrer le coupable et de l’amener
+céans, ou docile ou rebelle.</p>
+
+<p>Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de
+donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient
+tout à l’heure, désigna de la main trois
+pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois
+taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un
+bahut vermeil au dedans comme le pourrait être
+un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries,
+dressée au milieu de la salle.</p>
+
+<p>Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de
+fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs
+de soucis et d’églantines, la claire face de
+l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque,
+riait avec des lèvres en bois vermillonné.</p>
+
+<p>Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs,
+et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux,
+se rangèrent en cercle autour de la jolie image,
+et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant
+mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de
+l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs
+s’étant approchés, elle commençait de réciter
+la louange du Dieu, — car mieux qu’aucune
+de ce temps elle sut composer et dire sirventes,
+vers, couplets, sons, chansons et tensons, — lorsque
+le fou de Romanin, qui s’était accroché
+aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour
+mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin
+d’un carreau&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Voici l’homme&#8239;! cria-t-il.</p>
+
+<p>Il y eut un grand refoulement peureux, vers le
+fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées
+comme des feuilles dans un cercle de
+vent&#8239;; plus d’une même se cacha de la main les
+yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu
+les doigts.</p>
+
+<p>—&thinsp;Fait-il résistance&#8239;? demanda Phanette de Romanin.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il marche le premier, fièrement&#8239;; vous
+jugeriez qu’il conduit qui l’amène.</p>
+
+<p>—&thinsp;Est-il vêtu&#8239;? dit Alaette de Méolhon, qui suivait
+sa pensée.</p>
+
+<p>Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de
+répondre&#8239;; les deux battants de la porte plutôt
+enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois
+de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain,
+violent, sauvage, non point nu, mais du col aux
+chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de
+branches feuillues, de liserons et de lierres&#8239;; et
+vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient
+l’air libre du ciel et toute la franche forêt.</p>
+
+<p>Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier
+désir, certes, fut de les embrasser toutes.
+Mais il se contint, les regardant avec des yeux
+qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance,
+car il était, de nature sinon par doctrine,
+courtois.</p>
+
+<p>Or, parmi les longs murmures des dames tout
+bas chuchotantes avec de légers rires, et des
+hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et
+jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait
+repris séance, et Phanette, mignonne et grave,
+interrogea&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt,
+prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde
+des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un baiser&#8239;?</p>
+
+<p>Pierre sourit.</p>
+
+<p>Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante
+Clermonde&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;En effet, rien qu’un baiser, dit-il.</p>
+
+<p>—&thinsp;Nommez vos noms.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tous vos noms.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la
+vase&#8239;; un noble homme, mal en point, dérobe aux
+moqueries l’honneur de sa maison.</p>
+
+<p>—&thinsp;Donc, vous êtes de gentille race&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui en doute, qu’il l’ose dire&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Savez-vous quelles nous sommes&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Les plus plaisantes femmes que, même en
+songe, aucun ait jamais vues.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’entends si vous savez à quelle fin nous
+voici rassemblées en ce lieu&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ceux qui parlent du château de Romanin ne
+manquent pas d’en faire cent contes extravagants,
+mais je me donnai toujours garde d’y croire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’est-ce donc qu’on rapporte&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Que les dames en ce château séantes y tiennent
+Cour plénière pour juger les procès d’amour.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce disant, ils ne mentent point.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;? vous rendez des sentences&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Équitablement, certes.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il y a des lois d’amour, en effet&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Le chevalier Brito en sut conquérir le Code,
+dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus
+le roi.</p>
+
+<p>Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune
+arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux
+joyeux&#8239;; cette insolente gaieté, comme on pense,
+parut à tous fort messéante.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude
+et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois,
+la compagnie des sangliers et des louves ne m’a
+point initié aux hypocrites courtoisies.</p>
+
+<p>Phanette de Romanin reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pourquoi non&#8239;? répliqua Pierre que divertissait
+l’aventure.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il faut, sire, que vous en fassiez un grand
+serment.</p>
+
+<p>—&thinsp;Le plus grand qu’il vous plaira.</p>
+
+<p>—&thinsp;Jurez donc par le Dieu de qui l’image est
+devant vous.</p>
+
+<p>Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé
+dans le bois, qui portait un manteau d’azur et
+un nimbe de fleurs en tresses.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par cette poupée&#8239;? dit-il.</p>
+
+<p>A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent,
+bouleversés d’un tel blasphème.</p>
+
+<p>—&thinsp;Une poupée&#8239;! le Dieu d’Amour&#8239;!</p>
+
+<p>Cent voix criaient, confuses.</p>
+
+<p>—&thinsp;Le dieu d’amour&#8239;! répéta Pierre. C’est homme
+et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus,
+s’il vous faut un serment, agréez celui-ci
+qui en vaut un autre&nbsp;: par le nom de ma race,
+par le nom que je cèle, je jure de me soumettre,
+dames, à votre justice.</p>
+
+<p>On reprit place, Phanette dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous tiendrez le serment juré&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un homme n’eût pas dit impunément ceci&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Bien, vous parlez du moins d’une haute
+façon. Or çà, — puisque vous connaissez de
+quoi l’on vous accuse, — défendez-vous, beau
+sire.</p>
+
+<p>En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre,
+par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner
+aux dames&#8239;; plus d’une se disposait à l’entendre
+avec une bienveillance qu’aurait dû exclure
+la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour,
+l’air morose, s’avança.</p>
+
+<p>C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun
+de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de
+son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins
+antiques. Comme il avait dans son château
+une très belle librairie, il n’ignorait de rien&#8239;;
+les plus habiles trouvaient plaisir et profit à
+l’entendre deviser sur quelque matière que ce
+pût être.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu
+ne soit admis à plaider devant la Cour
+d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque
+clergie en répondant avec justesse à diverses
+questions posées par un homme bien doctriné&#8239;;
+car d’illustres personnes ne doivent point prêter
+l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable
+d’agrémenter ses dires par des comparaisons
+exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de
+lectures.</p>
+
+<p>La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva&#8239;;
+et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son
+index à la pointe de son nez, questionnait Pierre
+de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Le noble homme auquel je parle pourrait-il
+me dire, à quelques toises près, la distance qui
+divise le ciel de notre terrestre habitacle&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon&#8239;! comment le saurai-je&#8239;? je ne fus jamais
+au paradis.</p>
+
+<p>Giraud de Salignac sourit avec un grand air de
+pitié.</p>
+
+<p>—&thinsp;Apprenez que cette distance est telle&nbsp;: Un
+homme ne cessant d’aller le plus droit qu’il pourrait,
+et cheminant chaque jour vingt-cinq milles,
+mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et
+demi. Si donc le premier homme que Dieu créa
+eût toujours marché, il s’en faudrait encore d’un
+million huit cent quatre-vingt-deux mille trois
+cent quarante jours qu’il ne fût arrivé, puisque je
+parle en l’année onze cent cinquante-deuxième
+de l’Incarnation Dominicale.</p>
+
+<p>Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais
+le sire de Pierrefeu jugeait plus plaisant d’être
+interrogé par les dames.</p>
+
+<p>Le savant troubadour reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je poserai une autre question, moins ardue,
+touchant les animaux terrestres.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hâtez-vous donc, dit Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ainsi ferai-je, certes&#8239;! et sans m’informer de
+la taupe, laquelle n’y voit goutte, car elle a les
+yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde l’arbre
+d’où le baume dégoutte&#8239;; ni de la licorne qui
+s’endort au doux flair d’une pucelle&#8239;; ni du cygne
+qui chante si bien, que si l’on harpe devant lui,
+il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la
+flûte&#8239;; ni même de la calandre qui, si elle regarde
+un malade au visage, annonce qu’il guérira, mais
+annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne
+veut le regarder&#8239;; je me contenterai de demander
+au noble homme que voilà, quelle bête il a coutume
+d’offrir à une dame lorsqu’il veut la convaincre
+d’écouter un aveu et de confesser à son
+tour quelque tendresse&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! ne saurait-on l’en persuader sans lui
+donner aucun animal&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est fuir, non répondre&#8239;; la bête qu’il convient
+d’offrir dans le cas supposé, c’est la belette,
+par d’autres nommée mostoile.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! pourquoi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Parce que la belette conçoit par l’oreille et
+enfante par la bouche.</p>
+
+<p>Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac
+ajouta, parlant au tribunal&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Cet homme n’est point digne de discourir
+en votre présence.</p>
+
+<p>Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Morbleu&#8239;! que veut dire cela&#8239;? et digne ou
+non de plaider, qu’importe&#8239;? Rôdant parmi les
+branches et tout chauffé par le printemps, je vis
+une femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien
+sot qui ne l’eût fait, et, par la mort de mon cœur,
+plus sot encore qui en aurait repentir&#8239;!</p>
+
+<p>Ainsi parla le sire de Pierrefeu&#8239;; un tel franc
+langage n’était point ce qu’il eût fallu pour gagner
+la faveur de la Cour.</p>
+
+<p>Avec un air très grave, qui ne présageait rien
+de bon, les conseillères, l’une après l’autre, parlèrent
+bas à la comtesse Phanette, puis celle-ci,
+ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu
+d’un silence plein d’attente, le plus terrible
+arrêt qui jamais ait été rendu par tribunal de
+dames&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or,
+laquelle nous présenta sa légitime plainte
+d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée
+par un homme dépourvu de tout vêtement,
+et cela en dépit de la renommée de vertu et
+chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au
+moyen d’une vie pieuse et notoirement exempte
+de toute faiblesse amoureuse&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Ouï dans sa défense un homme nommé
+Pierre, reconnu coupable dudit attentat, et qui,
+loin d’en montrer repentance, s’en est hautement
+vanté devant tous, après avoir à plusieurs reprises,
+tant par son attitude farouche que par la
+sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect
+pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Considérant que l’attentat commis est de
+ceux que l’on ne saurait punir trop sévèrement&#8239;;
+que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées,
+l’esprit même de ces lois en est gravement outragé,
+car le double consentement est la base
+même de l’amour&#8239;; qu’il tire une particulière gravité
+du défaut de costume avoué par le coupable,
+et de la juste estime où est tenue la victime&#8239;; vu
+d’ailleurs les arrêts rendus en des cas approchants
+par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne,
+avec l’assentiment unanime des dames, et par
+la Cour d’amour qui siège dans la châtellenie de
+Signe&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Considérant, d’autre part, que le coupable
+pourrait invoquer en sa faveur les livres du savant
+homme Andréas, chapelain royal, lequel
+ne blâme pas celui qui se divertit le matin avec
+une personne couchée dans l’herbe&#8239;; qu’il pourrait
+arguer en outre de l’article cinquième du
+Code d’amour, où il est dit&nbsp;: «&nbsp;<span lang="la">Non est sapidum
+quod amans ab invito subit amante</span>,&nbsp;» pour prétendre
+qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite
+moindre peine&#8239;; qu’en conséquence il y a lieu de
+lui imposer une pénitence sévère, mais qui, par
+son espèce, le soit un peu moins pour lui que
+pour tout autre elle serait&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Décide&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu
+(puisqu’en effet il se targue de répugner à
+tout déguisement de pensée), de dire vérité,
+interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps,
+à tous et à toutes, à rois et à vilains, à clercs ou
+à laïques, à pauvres ou à riches, contre ses intérêts
+et contre ceux des siens, au péril même de
+sa vie&#8239;; et ce, jusques au jour, où par bienveillante
+miséricorde, la comtesse Clermonde, dame
+des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment
+faite&#8239;;</p>
+
+<p>«&nbsp;Décide en outre&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Pour qu’en tous pays et par toutes personnes,
+il puisse être désigné et connu comme un
+témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre
+aura nom désormais&nbsp;: Pierre le Véridique.&nbsp;»</p>
+
+<p>Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent,
+et des «&nbsp;oui, oui&nbsp;» et des «&nbsp;fort bien&nbsp;»,
+la comtesse Phanette, pour mieux débiter la
+sentence, enflait sa voix mignonne, Pierre de
+Pierrefeu d’abord avait souri, non sans l’air de
+quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule,
+comme impatient d’un si subtil partage&#8239;; mais
+lorsqu’il eut compris enfin quelle chose on exigeait
+de lui, alors, il se dressa joyeusement,
+secoua d’un mouvement fier ses cheveux et,
+levant deux bras semblables à des branches que
+la brise rebrousse&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis&nbsp;: oui&#8239;!
+Parler vrai, cela m’agrée. A l’âme franche sied la
+franche parole. Fausses amours, fausses vertus,
+faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur
+et traîtrises de femmes, gardez-vous désormais
+de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique&#8239;!</p>
+
+<p>Familièrement accoudé sur la tête du Dieu
+d’amour, il se cambra, l’œil plein de beaux défis.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs,
+à vous de même, fableurs aux ingénieuses lèvres&#8239;!
+Que besognez-vous en ce lieu&#8239;? Cette salle
+est une geôle, où, l’air manquant, les cœurs
+étouffent. Sus aux fenêtres&#8239;! Humez le ciel&#8239;! Deux
+à deux, dès le matin, s’aiment les calandres
+chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul
+oiseau ne leur dit&nbsp;: «&nbsp;C’est voler trop haut,
+petiotes&#8239;!&nbsp;» Au renouveau brament les cerfs sans
+que d’autres cerfs les reprennent ou les louent
+d’avoir mal ou bien bramé. Librement il quête la
+louve, le loup qui s’allume et, sans aboi, rampe,
+saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse
+fait l’une à l’autre sourire les fleurs voisines
+et l’une pour l’autre dès la vesprée se dessiller
+les vermeilles étoiles. Créatures des bois
+et des eaux et des cieux, c’est sans règles que
+vous conjuguez vos mutuelles appétences et, par
+toute la féconde nature, il n’y a point, dans les
+choses de l’amour, d’autre loi que l’amour même.
+Mais vous, dames, et vous, sires, vous avez imaginé
+des façons trop délicates de compliquer les
+simples emplois pour lesquels furent engendrés
+tous les êtres et voici que, voulant aimer mieux,
+vous n’aimez point du tout en effet&#8239;; ainsi des
+alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera
+qu’un peu de cendre, usent le bel or naturel.
+Ah&#8239;! fous de cervelle et de cœur&#8239;! étudiez le code
+conquêté par le chevalier Brito dans la royale
+forêt de Brocéliande, connaissez des cas d’amour,
+rendez de subtiles sentences, édictez de quelle
+façon les gentilles personnes doivent saluer leurs
+serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop
+peu d’espoir, décidez après combien de services
+un chevalier doit être admis dans le lit de sa
+dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment
+qu’il ne la touchera point, ou avec licence de
+l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue. Enfin
+soyez savants et courtois et diserts, n’importe&#8239;!
+celui qui a plus d’amour et plus de joie que
+vous, même quand vous devisez sous les courtines
+parfumées de vos lits de parade, c’est le
+chaud vigneron, embrassant à pleins bras et baisant
+à pleine bouche, sur la terre, sous le ciel,
+la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure
+la chair saine et le raisin mouillé&#8239;!</p>
+
+<p>Achevant ainsi, il secoua tout son habit de
+verdure dans un éparpillement de feuilles et de
+rosée&#8239;; et deux papillons bleus, qui, sur son
+épaule, étaient restés endormis dans le cœur
+d’un liseron, alors éveillés, s’envolèrent, puis,
+s’étant poursuivis, se joignirent, les ailes de l’un
+sous les ailes de l’autre étendues.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">TOUTES VÉRITÉS NE SONT POINT BONNES A DIRE</span></h3>
+
+<p>Or, le discours de Pierre avait fort choqué
+l’assistance&#8239;; parmi le grossissant murmure,
+une dame, — ce fut par malencontre
+Cécile de Sabran, — dit tout haut d’un air de
+mépris&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Les amours de qui n’est point chevalier
+sont bestiales amours et une gentille personne
+n’en saurait supporter la pensée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! Dame&#8239;! répartit Pierre, un varlet qui a
+ses deux bras vous plaît mieux pour jouer dans
+l’herbe qu’un chevalier manchot&#8239;!</p>
+
+<p>Du col aux tempes, la dame devint toute
+rouge, et sa claire face, qui était comme un lys,
+fut comme une pivoine.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par la Passion-Jésus&#8239;! gronda Bérenger de
+Palasol, une main, non la droite, sur la garde de
+son épée.</p>
+
+<p>Mais Pierre&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je dis la vérité, étant à cela, par mon serment,
+contraint.</p>
+
+<p>—&thinsp;Non pas la vérité&#8239;! prit un autre. Toutes
+les nobles femmes séantes en ce château de Romanin
+valent qu’on les vénère, étant belles et de
+chaste vie. Nulle n’octroie, même à son ami, que
+les caresses permises par la coutume d’amour&#8239;;
+et moi-même, Raymond de Miravals, quand je
+me couchai, par étrange faveur, auprès de la
+belle Élys de Mérargues, je dus, qui donc l’ignore&#8239;?
+conserver de nuit mon armure.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui, toute, sauf les jambards&#8239;! dit Pierre.</p>
+
+<p>Qui eut vu à ce moment la piteuse attitude de
+la belle Élys de Mérargues, aurait bien deviné
+que les paroles du sire de Pierrefeu n’avaient pas
+été pour lui plaire.</p>
+
+<p>Mais Raymond de Miravals&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Scélérat&#8239;! cria-t-il.</p>
+
+<p>Et il tira sa lame.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mes fils, prêcha d’une voix douce Flodoard
+de Quiquerand, évêque d’Avignon (il ne tarda
+pas à se repentir d’avoir voulu chrétiennement
+s’entremettre), mêlerez-vous de sanglantes querelles
+à des jeux de courtoisie&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Évêque, répliqua Pierre, la place d’un
+homme d’église n’est point au milieu de ceux
+qui vont combattre, non plus que sous les saules
+de la rivière, en compagnie d’une galante.</p>
+
+<p>A ces mots qui poussa un cri&#8239;? ce fut le bel
+évêque, car la dame de Roc-Huant, sa femme,
+lui avait très bien pincé le bras.</p>
+
+<p>Alors se fit un grand tumulte courroucé de
+clercs bavards montrant le poing, de chevaliers
+qui font sonner dans les fourreaux les glaives, de
+troubadours brandissant des mandores, de dames
+éparses dans un brouhaha soyeux d’étoffes en
+tous sens remuées. Et Pierre de Pierrefeu commençait
+de voir que la vérité n’est pas toujours
+plaisante aux hommes.</p>
+
+<p>Superbe d’ailleurs, surpris, non fâché de l’aventure,
+près de la chaire de justice où siégea naguère
+la dame de Romanin, il se tenait debout,
+le pli de la raillerie aux lèvres et l’éclair du rire
+aux yeux.</p>
+
+<p>Tout à coup&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Sus à l’homme&#8239;! ordonna Raymond de Miravals.</p>
+
+<p>Et dix, suivis de vingt, bondirent. Mais pendant
+qu’ils enjambaient les degrés du tribunal
+le sire de Pierrefeu se déroba entre le haut siège
+et le mur.</p>
+
+<p>Ils tournèrent autour de la chaire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tue&#8239;! Tue&#8239;! criait Raymond.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tue&#8239;! Tue&#8239;! répétaient les autres.</p>
+
+<p>Et de fait, une seule chose les empêcha de le
+tuer&nbsp;: c’est qu’il avait disparu, comme un flocon
+fondrait dans l’eau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">CHAQUE CHOSE EN SON LIEU</span></h3>
+
+<p>Brusquement, une basse porte, faite d’une
+seule lame de cèdre, s’était ouverte dans la paroi
+du fond, derrière le siège de justice, et Pierre
+avait disparu comme à travers la muraille.</p>
+
+<p>L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus
+étonné de cette aventure nouvelle qu’inquiet
+d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte
+courroucé de ses poursuivants. Une toute petite
+main lui effleura le bras, légère comme un oiseau
+qui voletterait sur une branche, et quelqu’un,
+dans un doux parler, lui chuchota près
+de l’oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de
+vous quérir dans la cachette que je sais.</p>
+
+<p>Or, le son de ce parler était si pur, si clair,
+qu’il donnait l’idée, dans l’obscurité, d’une
+lueur qu’on ne verrait pas.</p>
+
+<p>Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il
+n’est guère besoin de dire. Soumis à la main,
+charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose,
+il monta les marches roides d’un escalier très
+étroit qui tournait, tournait.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dame, qui êtes-vous&#8239;? dit-il.</p>
+
+<p>—&thinsp;Damoiselle, non pas dame.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne saurai-je point votre nom&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Que vous servirait de l’apprendre&#8239;? Passant
+derrière la porte, j’entendis votre franc discours,
+et touchée d’estime pour vous, j’ai voulu vous
+tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas
+besoin d’en savoir davantage.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! du moins, vous n’êtes pas une vilaine,
+car votre habit, que j’ai touché par mégarde, est
+d’un très fin satin.</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire&#8239;! il n’était pas nécessaire de me suivre
+de si près.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! que vous êtes jeune&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Où le connaissez-vous&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on
+ne trouve pas aux autres.</p>
+
+<p>—&thinsp;Relevez la tête, sire&#8239;! le plafond n’est plus
+si bas.</p>
+
+<p>—&thinsp;Où est-ce donc que vous me conduisez&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce
+coffre. Bien. Et demeurez en paix jusqu’à l’heure
+où je pourrai vous faire sortir du château.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;! je resterai dans l’ombre&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Et vous ne vous laisserez point voir&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Non.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour quelle cause, dites&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Parce que je suis laide, hélas&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait
+pas retirée. Tout vaillant qu’il se targuât d’être
+et qu’il fut en effet, la laideur d’une femme lui
+était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter.
+Mais il crut entendre un joli rire qui se moque.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la
+main, vous vous êtes raillée de moi.</p>
+
+<p>L’invisible damoiselle, d’une voix triste, répondit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire, j’ai parlé selon la vérité. D’autres sont
+belles&#8239;! je ne leur ressemble guère. En place de
+cheveux noirs ou d’or, je porte des crins rouges,
+drus et courts comme une toison de brebis récemment
+tondue.</p>
+
+<p>—&thinsp;Aïe&#8239;! dit Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;On remarque au-dessus de mon œil droit
+une verrue...</p>
+
+<p>—&thinsp;Ho&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Et sur mon œil gauche, une taie.</p>
+
+<p>—&thinsp;Diantre&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce n’est point la couleur du lait et des
+roses que montre mon visage, mais celle en effet
+d’un vieux cuir cordouan&#8239;; pour ce qui est des
+dents, il m’en restait deux l’an passé, qui étaient
+assez belles&#8239;; depuis j’en perdis une et l’autre a
+fort jauni.</p>
+
+<p>—&thinsp;Notre-Dame&#8239;! s’écria Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! sire, maintenant, vous ne désirez plus
+me voir&#8239;?</p>
+
+<p>Elle parlait d’un ton si plein de mélancolie que
+Pierre, pour effrayé qu’il fût de se trouver auprès
+d’une telle personne, éprouva quelque pitié.</p>
+
+<p>—&thinsp;Sans doute vous exagérez les choses, dit-il,
+vous n’êtes pas si mal plaisante que vous le
+semblez croire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est des miroirs hélas&#8239;! et, n’en fût-il point,
+est-ce que je ne reconnaîtrais pas quelle je suis,
+à la façon dont je me vois regardée&#8239;? Le pire, c’est
+qu’étant jeune, je porte un cœur qui n’est pas
+insensible, et que, pour être sans beauté, je ne
+suis pas sans tendresse. Moi aussi, j’aurais voulu
+qu’un vaillant chevalier me servît&#8239;; et, certes, je
+ne l’eusse pas aimé à la façon des dames et damoiselles
+séantes en ce château, mais il aurait eu
+de moi un franc et loyal amour.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;! il se rencontrera quelque jour un
+noble homme qui vous verra, non pas telle que
+vous êtes, mais telle que vous seriez si le ciel
+vous eût départi une forme bien accordée à votre
+gentil esprit, et qui vous élira pour dame à cause
+de cette intime beauté.</p>
+
+<p>—&thinsp;Non, reprit-elle&#8239;; d’ailleurs, à qui s’offrirait
+généreusement, je me refuserais, certes, ne
+voulant pas donner une aussi laide chose en
+échange d’un si magnifique don.</p>
+
+<p>Cette parole plut grandement à Pierre de Pierrefeu&#8239;;
+il sentait une belle amitié lui venir pour
+la damoiselle si injustement disgraciée&#8239;; sans
+doute il n’eût pas manqué de la consoler par de
+réconfortants discours, si tout à coup, dans l’ombre,
+on ne sait d’où jaillis, et sans qu’aucun bruit
+eût décelé leur approche, des hommes ne l’avaient
+saisi, enveloppé, lié de cordes, bâillonné, emporté&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Nous le tenons&#8239;! cria l’un.</p>
+
+<p>Un autre dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Gardez-vous de le tuer&#8239;; l’évêque prétend le
+garder vif.</p>
+
+<p>Pierre entendit aussi un sanglot&nbsp;: c’était la
+damoiselle qui se lamentait pour l’amour de lui.</p>
+
+<p>Peu après une fraîcheur d’air lui courut sur
+les membres&#8239;; il devait être hors du château&nbsp;:
+mais il ne voyait rien à cause qu’on lui avait mis
+la tête dans un sac. Rudement on le jeta sur de
+la paille&#8239;; les brins, de toutes parts, lui écorchaient
+la peau, son vêtement de feuillage ayant été fort
+endommagé. Un fouet claquant, un cheval hennissant,
+une roue grinçant, lui donnèrent à penser
+qu’il se trouvait dans quelque carruque. Où
+voulait-on le voiturer&#8239;? le véhicule s’ébranla,
+faillit verser, décarra, roula. Le sac, qui l’empêchait
+de voir, l’empêchait aussi d’entendre&#8239;; autour
+de lui les dires et blasphèmes des gens qui
+l’avaient appréhendé n’étaient qu’un gros bourdonnement.
+Par instants, de dures secousses&#8239;;
+mais la carruque n’en roulait pas moins vite, et
+lui, il était entre les planches comme un oiseau
+plumé qu’un cuisinier remue dans quelque casserole.
+Du temps passa, une heure, et des heures
+encore. Comme il avait très froid, il jugea que la
+nuit était venue. Subitement, il lui sembla que
+mille aiguilles lui entraient dans la chair&#8239;; c’était
+une pluie fine qui commençait de tomber. Il est
+permis de penser que si, en ce moment, Pierre de
+Pierrefeu eût tenu entre ses mains libres le bel
+évêque Flodoard de Quiquerand, il n’eût pas failli
+à le très bien étrangler. Et, de fait, écorché,
+secoué, percé, mouillé, transi, — sourd d’ailleurs
+et aveugle, — cette façon de voyager aurait paru
+incommode à la plupart des personnes.</p>
+
+<p>Tout à coup le chariot, après un brusque
+coude, fit halte. Empoigné sans ménagements,
+Pierre fut mis debout, les pieds nus sur de la
+pierre. On lui délia les mains&#8239;; on lui passa des
+cordes sous les bras&#8239;; et brusquement soulevé, il
+ne retrouva plus, en retombant, le sol. Il comprit
+qu’on le descendait&#8239;; mais où&#8239;? dans quoi&#8239;? il se
+sentait fort perplexe.</p>
+
+<p>Il descendit longtemps, la corde lui sciant
+l’aisselle. Quoiqu’il eût retiré son sac, ses yeux
+lui servaient de peu de chose, à cause des compactes
+ténèbres. S’il étendait les mains, il rencontrait
+des murs gluants d’une mousse visqueuse.
+Il descendait toujours, ses jambes
+inquiètes, vainement agitées dans l’ombre et
+dans le vide. Enfin, lâché par les cordes, il chut
+lourdement sur des pierres, dans de l’eau épaisse&#8239;;
+le coup fut rude assez pour lui faire perdre le
+sentiment.</p>
+
+<p>Éclaboussé, meurtri, rompu, quand il put se
+relever, il ne vit d’abord que la noire nuit&#8239;; puis,
+plus noire et clapotante dans l’humidité obscure,
+une ronde et basse forme, qui était peut-être une
+bête, rôda autour de lui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hein&#8239;? dit Pierre, qu’est cela&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un porc, répliqua l’être&#8239;; j’habite dans
+cette fange, parce que dans son lieu doit être
+toute chose. Qui es-tu, toi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un homme nu, qui a froid.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ton nom&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pierre le Véridique.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pourquoi te mit-on ici&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour avoir dit la vérité. Où suis-je&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;N’es-tu pas nu&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;N’es-tu pas la Vérité&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien, tu es dans un puits&#8239;!</p>
+
+<p class="c gap small">FIN DU LIVRE PREMIER</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2><span class="small">LIVRE DEUXIÈME</span><br>
+PIERRE LE VÉRIDIQUE</h2>
+
+<h3 id="c9">CHAPITRE I<br>
+<span class="xsmall">LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE SAINT-GORGON</span></h3>
+
+<p>Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes,
+le diable, s’étant introduit par des moyens à nul
+connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon, s’assit à
+croupetons sur l’estomac endormi du vénérable
+abbé Bénignus Spagnuolo&#8239;; quiconque aurait vu
+cela sous le bleuâtre rayon de lune que dardait
+l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir
+grand’peur, bien que le diable fût petit&#8239;; car, tout
+velu de poils roux, ou roussis, il était très hideux
+dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe,
+ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes,
+sa queue recroquevillée comme un sarment et
+ses ailes de flasque peau, sans plumes, pareilles
+à celles d’une souris-chauve.</p>
+
+<p>L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint
+dans son somme d’un joli cochon de lait,
+tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il
+avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie.
+D’ordinaire, il se contentait de la couenne
+qui, bien dorée, croque savoureusement sous les
+dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées
+friandes&#8239;; cette fois il avait tout avalé&#8239;; et,
+geignant, non de remords, il se promit d’être plus
+circonspect à l’avenir.</p>
+
+<p>Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes,
+éventé la tonsure, et de la pointe de sa barbe
+chatouillé malicieusement le nez, Bénignus Spagnuolo
+reconnut que la gêne de son estomac provenait,
+non pas de l’animal immonde qui était
+dedans, mais d’un qui était dessus. D’ailleurs, il
+ne s’émut pas outre mesure&#8239;; maintes fois il avait
+eu affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de
+ces rencontres à son honneur et sans méchef, lui
+donnant, comme on dit, du retour de matines.
+Une main hors des draps, il allait faire le signe
+auquel nul mauvais esprit ne résiste, quand le
+diable, ricanant comme une porte grince&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau
+de la véritable croix — qui fut recouvrée
+par l’impératrice Hélèna — dans le chaton
+de ta bague abbatiale, que tu ne viendrais point
+à bout de me faire déguerpir, étant ce soir en état
+de péché mortel.</p>
+
+<p>Apparemment, la chose était vraie&#8239;; puisque le
+vénérable Bénignus Spagnuolo, poussant un gros
+soupir, remit sa main sous le linceul.</p>
+
+<p>—&thinsp;Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines
+ta barbe&#8239;; elle a une odeur de soufre que je ne
+puis supporter.</p>
+
+<p>Le diable dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’y consens.</p>
+
+<p>Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer
+sa queue, il en introduisit très adroitement
+la pointe dans le nez de l’abbé.</p>
+
+<p>Soit que celui-ci eût en effet gagné au change,
+soit que, crainte de pis, il jugeât bon de se résigner,
+cette familiarité peu décente ne donna lieu
+à aucune récrimination de sa part&#8239;; il reprit,
+ayant éternué&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Que me veux-tu, Satan&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Abbé, tu m’interroges&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau&#8239;?
+Tu es le serf, je pense, du plus chétif esclave du
+Seigneur.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide&#8239;!
+et connais que, Dieu étant la face, Satan est le
+revers. Que si ton maître se regardait dans un
+miroir, son image, assombrie, ne serait autre
+que moi-même, et il n’est, lui, que le reflet lumineux
+de mon obscurité. Il est écrit&nbsp;: «&nbsp;Toutes
+choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre.&nbsp;»</p>
+
+<p>—&thinsp;Hein&#8239;? qui a dit cela&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Jésus.</p>
+
+<p>—&thinsp;Jésus-le-Christ&#8239;? clama l’abbé, se signant
+cette fois.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu
+point lu les Écritures&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme
+t’écraserait le chef.</p>
+
+<p>A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant
+ainsi, clore le bec au Malin, il fut grandement
+déçu dans ses visées, car le diable éclata
+d’un tel rire que, sursautant trois fois, il faillit
+défoncer Bénignus Spagnuolo, lequel sonna
+comme un tambour.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu me crèves&#8239;! grogna l’abbé.</p>
+
+<p>Le diable reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout
+ce qui existe, je l’ai enfanté&#8239;; il ne forma que ce
+qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il pas en
+ces termes au fils de l’homme&nbsp;: «&nbsp;Je te donnerai
+toutes les choses du monde, si tu consens à m’adorer&#8239;?&nbsp;»
+Comment les aurait-il pu offrir, si elles
+n’eussent été à lui et de lui&#8239;? Au surplus, recorde-toi,
+Spagnuolo, Jésus enseignant à ses apôtres&nbsp;:
+«&nbsp;Toutes plantes ne furent point, par le Père céleste,
+formées.&nbsp;»</p>
+
+<p>—&thinsp;Jésus de Sirach, objecta le moine.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui
+qui, dans le corps de Marie, s’incarna par l’oreille.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par l’oreille&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Par où donc, tête rase&#8239;? l’ouïe était sa voie
+naturelle puisqu’il était le Verbe.</p>
+
+<p>—&thinsp;Seigneur&#8239;! gémit l’abbé.</p>
+
+<p>—&thinsp;De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre
+clerc, il n’y a aucun plaisir à discuter avec toi.
+Sache que la conception par l’oreille a été crue
+par nombre de pères fort orthodoxes en Orient
+non moins qu’en Occident, et l’on trouvait encore
+cette doctrine dans les lithurgies des églises de
+la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de
+Scythanius, évangélisait dans le pays d’Ahwaz.</p>
+
+<p>Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla
+furieusement.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! ah&#8239;! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu
+es le démon antique de l’hérésie. Abomination et
+Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est comparable
+à la vile issue par où les porcs déchargent
+leurs entrailles, et tes paroles puent comme des
+excréments. Quoi&#8239;! boue en figure de singe, tu
+osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon
+où revit la règle pure des Camaldules, par Romuald
+inventée, et parler à moi, Bénignus Spagnuolo,
+abbé&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable,
+à bien sentir les choses, ne pue guère plus
+qu’un moine&#8239;; pour ce qui est de ma compagnie,
+elle a paru supportable à des personnes qui te
+valaient bien. N’est-ce point moi qui, par la
+bouche du divin Manès, discourus devant les
+mages de Bhéram, fils d’Hormouz&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un beau discours&#8239;! et dont tel fut le prompt
+succès&nbsp;: Manès écorché vif, et sa peau, bien vidée
+de chair mais de paille remplie, quatre jours dans
+le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour&#8239;!
+et ceci advint, par la miséricorde divine,
+en l’année deux cent soixante-douzième de l’incarnation
+domininale.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est bien compté, j’en puis porter témoignage,
+puisque je m’étais fourré dans la paille.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par
+le moyen du bout de ma queue qui pétille aussitôt
+que l’on souffle dessus. — Souffle, beau
+moine, si tu as froid aux narines&#8239;! — La peau se
+chauffa, se détira, craqua, fut à peu près pareille
+à celle du cochon de lait dont tu soupas hier, et
+je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en
+Thrace, où fort commodément je me logeai dans
+le ventre de saint Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu mens, fourbe maudit&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que
+j’habitai sa personne, ce fut Pierre qu’on le
+nomma.</p>
+
+<p>—&thinsp;Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par
+le bon empereur Alexis Comnène.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit
+dans sa barbe qu’il avait très belle, et
+j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par
+l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant
+que ma besogne aux pays Levantins était
+suffisamment faite, je passai la mer dans la poche
+d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une
+bible arienne, je débarquai dans la ville de Trosir
+en Bulgarie, où les gens ne tardèrent pas à me
+donner les titres les plus considérables&#8239;; et il me
+paraît qu’un diable appelé Luciabel, Czernebog,
+Satanaki, peut bien traiter de pair à compagnon
+avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé
+de Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les
+uns, et portier, selon les autres.</p>
+
+<p>Ceci fut très sensible au vénérable camaldule.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne t’enorgueillis pas, vaine fange&#8239;! ce sont
+des peuplades sauvages qui t’adorent de cette
+sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens
+qui ne disent pas en latin les offices.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur
+n’entend pas le slavon. Mais je fus bien accueilli
+dans le château de Monteforte, où l’on psalmodie
+les proses latines, et qui s’érige près de Turin,
+ainsi que tu peux le savoir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes
+suppôts sur un fort beau bûcher.</p>
+
+<p>—&thinsp;La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne.
+Au surplus, avant qu’on mît le feu aux fagots,
+j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une
+puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme
+qui faisait route vers Orléans en France.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! dit le moine, l’hérésie est la grande
+voyageuse. <span lang="la">Errat Error</span>.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui
+m’avait au ventre, a fort bien rugi plutôt que d’avaler
+l’hostie.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais la reine Constance dévotement lui
+creva l’œil de sa canne, comme il sortait excommunié
+de l’église.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon&#8239;! je m’échappai par l’orbite vide et quatre
+châteaux en Périgord m’offrirent asile&nbsp;: Montfort,
+Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont de
+belles forteresses.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pierre à pierre, elles furent démolies&#8239;! et
+désormais tu n’as plus de refuge, puisque te
+voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans
+la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon,
+qui te brave.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé,
+tu pourrais compter les brins d’herbe
+des vingt prairies qui environnent les sept maisons
+de ton monastère, mais tu ne compteras
+pas les innombrables hérétiques, en qui mon
+esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent
+nuitamment.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hein&#8239;? dit l’abbé.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des
+conventicules de fantômes, ils s’assemblent dans
+les clairières, et ils font de grands feux de joie
+avec les croix des carrefours. Que les églises sont
+des tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le
+proclament, disant aussi qu’ils sont la résurrection
+et la liberté. Et, les oyant de loin, tous ceux
+qui endurent et geignent accourent vers eux en
+foule, et moi, Luciabel, sur la multitude qui
+s’enfle toujours, joyeusement je plane, lui faisant
+de mes ailes noires développées sans bornes
+un immense ciel qui palpite&#8239;!</p>
+
+<p>Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la
+lune, le diable avait cessé d’être petit. Et d’abord
+il fut sur le corps de l’abbé comme un colosse
+accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles
+du déploiement de son envergure. Et toujours il
+grandissait&#8239;; et, les griffes de ses pieds enfoncées
+dans le ventre du vénérable Bénignus comme
+des racines de chêne dans la terre, il figura
+bientôt un gigantesque tronc d’arbre ayant pour
+dôme deux ailes démesurées, qui, surplombant
+d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez
+semblables en effet à un firmament où il n’y
+aurait pas d’étoiles.</p>
+
+<p>Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant
+la plaine de Provence&#8239;; et de toutes parts, des
+hommes et des femmes, par groupes innombrables,
+conversaient avec de sinistres gestes.</p>
+
+<p>Ce que voyant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Des bûchers&#8239;! des bûchers&#8239;! vociféra Bénignus.</p>
+
+<p>A ces mots, comme si une foule jusqu’alors
+invisible leur eût soudainement obéi, voici que,
+surgies du sol, des troupes de gens d’armes et
+des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques
+attentifs à leurs infernales pratiques, et les
+saisirent, et, sur des tas d’arbres flambants, qui,
+par places, illuminèrent la plaine, ils les jetaient,
+dans un effroyable brouhaha de malédictions
+et de psaumes. Et des forêts incendiées,
+craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en
+torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues
+de catapultes et que léchait la furieuse inclinaison
+des flammes, s’affaissaient sur elles-mêmes,
+comme des géants de pierre qui brusquement
+s’assiéraient. Et, de tous côtés, parmi les immenses
+fumées rougeâtres, où grésillaient des
+fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de
+femmes et geignements d’enfants faisaient un
+large bruit menaçant et plaintif que dominaient
+les victorieuses clameurs des gens d’armes et les
+chants religieux des moines.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ils brûlent&#8239;! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui
+vinrent de Perse et ceux qui sont venus d’Italie&#8239;;
+les Piffres adorateurs de Satan, et les Patavins
+qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens
+et les Cathares, ils brûlent sur les bûchers
+vengeurs de l’Église. Gloire à Dieu&#8239;! Gloire à
+Dieu&#8239;! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un
+geste alluma le sacré incendie&#8239;!</p>
+
+<p>Mais de la haute profondeur des ténèbres, la
+diabolique voix de Luciabel répondit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Regarde, père abbé.</p>
+
+<p>Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les
+feux justiciers sous un quadruple vent qui soufflait
+des quatre coins du ciel, et, par myriades,
+des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs,
+se disperser dans la fumée, battant de
+l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde,
+comme une horrible semence, la noire cendre de
+l’hérésie&#8239;!</p>
+
+<p>Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de
+voir cette damnable engeance se dérober de la
+sorte. Mais, en ce moment, les cloches de Saint-Gorgon,
+réveillées, sonnèrent matines dans le
+jour lunaire, et l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit
+plus ni hérétiques, ni diable. Il était dans son
+lit, entre les quatre parois de sa cellule bien
+close&#8239;; de quoi, plein d’une satisfaction légitime,
+il remercia Dieu fort dévotement.</p>
+
+<p>—&thinsp;Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que
+quelque chose sur l’estomac me pesait fort.</p>
+
+<p>Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait
+ainsi opprimé l’estomac, n’était point, comme il
+l’avait pensé, le corps vilainement velu du diable,
+mais bien les rondes formes d’une fille passablement
+dodue, qui, à ses côtés dormante, s’était
+mise en travers de lui. Car bien qu’il fût un très
+saint personnage, et l’un des plus chastes abbés
+du pays de Provence, Bénignus Spagnuolo avait,
+comme il est permis, une dame par amour,
+laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de
+jour, comme diacre, et la nuit, comme amie, sans
+cuculle.</p>
+
+<p>Les cloches à grands coups de bruit déchiraient
+l’air nocturne.</p>
+
+<p>—&thinsp;Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant.
+Mais cette vision, certes, est un avertissement
+d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés fait en
+cette région des progrès notables. L’Église est en
+péril, et, puisque c’est aujourd’hui précisément
+le jour où les fidèles apportent à l’abbaye la
+dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense,
+pour ranimer leur zèle, de faire devant tous
+quelque beau miracle, ainsi que cela m’est arrivé
+plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand
+saint Gorgon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND</span></h3>
+
+<p>Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon,
+tenté avec la permission du Père et du
+Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame
+pour les laides fesses du diable, — il est
+étrange qu’un beau moine, expert comme celui-là
+était, n’ait pas su, même en dormant, mieux
+discerner les choses, — Pierre de Pierrefeu se
+colérait fort d’être logé en une obscure et humide
+et puante fosse, d’où, levant la tête, il n’apercevait
+même plus une rondeur du ciel&#8239;; car la
+nuit s’épaississant avait comme bouché l’ouverture
+par où on l’avait descendu. En quelle part
+du monde subterranée était-il gisant&#8239;? Ferait-il
+en ce trou long séjour&#8239;? Qui l’en viendrait tirer&#8239;?
+Entre quatre parois de visqueuse pierre, les
+jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange,
+ne voyant que les ténèbres, mouillé, souillé,
+meurtri, et grelotant dans son habit de feuillages,
+tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant
+à voix haute, de maudire Flodoard de
+Quiquerand, évêque d’Avignon, et les seigneurs
+courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure,
+et les dames de Romanin, et le serment
+juré. Pourtant je dis mal&nbsp;: il graciait de son
+exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du
+parfum qu’elle lui avait laissé aux lèvres, et
+la damoiselle aussi qui l’avait voulu sauver&#8239;;
+pour son serment, il le jugeait bon et valable,
+étant de ceux qui tiennent leur parole, de quelque
+façon qu’ils l’aient donnée. D’ailleurs, tandis
+que le temps passait, il jugeait l’aventure
+de plus en plus maussade. La compagnie de
+l’homme qu’il avait rencontré au fond de la
+fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré
+pareil à un porc, — de fait, dans l’ombre
+et dans la boue, il en avait très bien l’air,
+rôdant, fougeant et grognant comme tel, — cette
+compagnie, dis-je, n’était point faite pour récréer
+Pierre le Véridique, non plus que celle de divers
+cancrelats qui lui grimpaient aux membres
+comme font les matelots aux agrès d’un dromon.</p>
+
+<p>Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée,
+parla d’une voix moins exempte de douceur que
+d’abord elle ne l’avait été.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne direz-vous plus rien&#8239;? Ah&#8239;! qui que vous
+puissiez être, faites que j’entende une parole
+d’ami&#8239;! Je vaux peu que l’on se soucie de moi,
+étant devenu, de corps, presque animal, et, j’espère,
+fou d’esprit. Mais, entre temps, je retrouve
+la souvenance des jours où il m’était bon de converser
+sous le beau ciel avec les autres hommes.
+Vous qui venez de la terre, parlez à celui qui,
+dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison,
+maintenant, est-il&#8239;? car, ici, c’est toujours le noir
+hiver. Quand vous passiez naguères dans les
+venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage rose
+blanchir les églantiers&#8239;? Je pense que je mourrais
+de joie s’il m’était octroyé de voir, dans la
+plaine, un pommier en fleurs, ou de boire à un
+petit ruisseau dans l’herbe.</p>
+
+<p>Certes, de telles paroles par un tel être proférées,
+c’est à quoi Pierre ne s’attendait point.</p>
+
+<p>—&thinsp;Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous
+donc ici&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! depuis dix ans, j’imagine.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dix ans&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette
+basse geôle, sans jamais revoir ni les champs, ni
+les villes où sont tant de plaisantes femmes&#8239;? Il
+demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous ne sortez jamais de ce trou&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Jamais.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous y fûtes toujours seul&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Toujours.</p>
+
+<p>—&thinsp;Non, vous auriez, de male faim, rendu
+l’âme.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre
+rebut des cuisines m’est jeté de là-haut par une
+main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au commencement,
+je m’efforçais de saisir ma nourriture
+avant qu’elle se fût souillée dans la vase&#8239;;
+aujourd’hui je ne suis plus si délicat&#8239;; je mange
+volontiers la boue avec le pain.</p>
+
+<p>—&thinsp;Des ongles de vos pieds et des ongles de vos
+mains, il fallait vous accrocher aux pierres et
+regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le
+crâne&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des
+bras comme les os des jambes&#8239;! Mes membres,
+quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre
+le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre
+de-là&#8239;; c’est pourquoi, depuis dix années, j’use à
+ramper mes moignons.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous
+commis&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Aucun&#8239;! Aucun&#8239;! j’en jure l’Esprit-Saint&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que
+nous sommes&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus
+riche, jadis, de la vicomté de Provence&#8239;; et
+certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas&#8239;!
+des miracles qui s’y font.</p>
+
+<p>Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement
+de la gluante paroi, il songeait, tête
+basse, un genou dans ses mains.</p>
+
+<p>L’autre reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Avez-vous pitié de moi&#8239;? Cela me ferait
+beaucoup de bien que quelqu’un me plaignît. Au
+surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle
+en effet, si je suis qui je crois être, si la place où
+je me vois est véritablement celle qu’il me semble.
+Mon cas est tellement étrange, que maintes fois
+je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait
+que j’eusse perdu la raison&#8239;! Tout ce que je me
+recorde et tout ce que j’endure n’est peut-être
+qu’un songe de mon délire. Ah&#8239;! Dieu, quelle
+joie&nbsp;: en ce moment où, navré de grouiller sur
+des pierres, je sens l’eau froide et la nuit me
+geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché
+dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère
+Bertrande, qui s’épouvante de me voir insensé&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Ta détresse est réelle, dit Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! cruel&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je dois dire vrai.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ainsi tu m’entends&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Touche mon front.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est fait.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je suis ici, vraiment&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! pauvre homme&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Misère de moi&#8239;! misère&#8239;! mais du moins
+je suis fou, n’est-ce pas, et mon aventure n’est
+point si affreuse que je l’imagine&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Il ne me paraît point que tu aies entièrement
+perdu le sens.</p>
+
+<p>L’autre à ces mots sursauta violemment, et
+muant sa voix triste et douce en une qui durement
+sonnait&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Il ne te paraît point&#8239;? Quels signes as-tu que
+je ne suis pas extravagant&#8239;? Est-ce que je discours à
+la façon d’un homme sensé&#8239;? Fou, fou, je veux être
+fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il ment&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je ne puis t’aider à le croire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;! tu déclares que mon infortune n’est
+point une illusion de ma rêverie&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Que je suis dans cette fosse&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! traître&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne
+point pousser un cri, ayant eu la jambe, par
+l’homme, comme par un chien, mordue&#8239;; et, en
+effet, il lui avait dit la vérité.</p>
+
+<p>Aisément il aurait pu se venger, mais il avait
+pris pitié de ce misérable&#8239;; il se borna à le repousser
+du pied.</p>
+
+<p>L’autre cria&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je tenterai une épreuve encore&#8239;!</p>
+
+<p>Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit
+que l’homme s’éloignait.</p>
+
+<p>Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant&#8239;;
+l’homme était revenu.</p>
+
+<p>—&thinsp;Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui,
+sous mon bras, et dis-moi ce que c’est.</p>
+
+<p>Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des
+choses molles qui étaient comme de vieux morceaux
+de linge très usé et mouillé, une saillie
+résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps
+il lui parut qu’une espèce de rondeur blanchissait
+dans l’obscurité.</p>
+
+<p>—&thinsp;Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tâte mieux.</p>
+
+<p>Pierre promena sa paume ouverte sur une
+courbe dure, qui blanchissait de plus en plus&#8239;; et
+il sentit que son index pénétrait dans une ouverture
+peu large.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;On croirait d’une boule, d’une boule à jouer
+au cochonnet-va-devant&#8239;; ceci serait le trou où
+on introduit le doigt.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bien dit, très bien dit&#8239;! Je possède une boule
+pour jouer au cochonnet, et nous aurions de quoi
+nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait quelque
+peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou
+de buis&#8239;! Et tu vois bien que je suis fou de cervelle
+en effet, puisque depuis dix ans je prends ceci — tu
+vas te moquer, car ce n’est qu’une boule, — je
+prends ceci, pour quoi&#8239;? pour la tête de mon
+petit enfant&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu
+étonné d’un tel discours&#8239;; et l’insensé, car c’en
+devait être un, continua, riant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette
+boule&#8239;! Et ces trous, — il y en a deux pour qu’on
+puisse jouer plus commodément, — ces trous-là,
+je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent
+les yeux de mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre&#8239;!
+Je l’aurais juré mort&#8239;! Mais point du tout&#8239;; c’était
+mon esprit de travers qui s’était figuré cela.
+Il vit, le petiot, je lui donnerai la boule pour
+qu’il s’en divertisse avec le jeune chien dans les
+allées du verger.</p>
+
+<p>A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant
+le fond de la fosse d’une subite blancheur.</p>
+
+<p>Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé
+sur ses moignons, le malheureux dressait une
+blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges,
+mais épanouie comme en une joie divine, et il
+répétait&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Une boule&#8239;! une boule&#8239;! regarde encore. Tu
+dis bien que c’est une boule&#8239;? Oh&#8239;! que tu es bon&#8239;!
+je t’aime&#8239;!</p>
+
+<p>Mais Pierre avait frémi.</p>
+
+<p>—&thinsp;Une tête&#8239;! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant.</p>
+
+<p>Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée,
+car le misérable qui riait sanglota pitoyablement.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pourquoi me le dis-tu&#8239;? pourquoi ne mens-tu
+pas&#8239;? Ainsi un crâne&#8239;? oh&#8239;! je ne veux pas le croire&#8239;!
+ah&#8239;! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc péri,
+en effet&#8239;! mais je ne serais donc pas insensé&#8239;? mais
+tout serait donc vrai&nbsp;: non pas seulement la froidure,
+la faim, la nuit, mes membres rompus, et
+ce trou fangeux pour éternel habitacle&#8239;; mais aussi
+le cri qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre
+petit corps qui ne fut plus entre mes bras qu’un
+cadavre&#8239;! Et l’autre chose aussi serait véritable,
+la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la
+même heure, fait se hérisser tous les poils de ma
+chair&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Quelle chose&#8239;? demanda Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! n’entends-tu pas&#8239;? C’est l’heure. J’entends,
+moi. Et je ne suis point fou, puisque ceci,
+tu l’as dit, barbare&#8239;! est la tête de mon Jacquinet.
+Comme elle crie, Seigneur&#8239;! ah&#8239;! Seigneur, comme
+elle crie&#8239;! Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour
+qu’elle hurle de la sorte&#8239;? C’est comme si elle
+chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande,
+oh&#8239;! ils te battent&#8239;! toujours, toujours elle crie.
+Doux Jésus&#8239;! mon nom, c’est mon nom qu’elle
+clame&#8239;! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne
+puis rien faire. Aïe, les cris redoublent&#8239;! Il me
+semble que j’ai des loups qui m’aboient dans le
+cœur. O Bertrande, ma Bertrande&#8239;!</p>
+
+<p>Pataugeant horriblement dans la rejaillissante
+boue avec des mouvements noirs de bête estropiée,
+ainsi geignait l’homme au fond du trou
+obscur&#8239;; et Pierre de Pierrefeu des tempes aux
+chevilles frémissait. Car au-dessus d’eux et beaucoup
+plus haut même, lui semblait-il, que l’ouverture
+de leur geôle, une lamentable clameur,
+unique, mais aiguë et continue et grandissante,
+déchirait le silence de la nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">L’ENFANT DE DIANOM</span></h3>
+
+<p>Comme au signal des cloches claires, un peu du
+jour froid de l’aube fit se blêmir la profondeur de
+la fosse&#8239;; plus visible, la circulaire paroi larmoyait
+une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs
+reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène
+liquéfié&#8239;; c’étaient les surfaces de trous plus profonds,
+pleins d’une eau très vieille, qui croupissait.
+Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait
+plus sale et plus abject. Une alouette traversa
+l’étroite rondeur d’azur gris, là-haut, si
+loin, si vite.</p>
+
+<p>Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri,
+d’où churent des feuilles cassées.</p>
+
+<p>L’autre, plus calme, car la clameur nocturne
+avait cessé de déchirer le silence, se souleva
+pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire
+forme rampante, qui se haussait, humide, il
+avait assez l’air, avec ses gestes lourds et maladroits,
+de ces bêtes marines que les pêcheurs
+méditerranéens surprennent parfois dans les
+anses, et qu’ils appellent chiens de mer.</p>
+
+<p>Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme
+s’exprima en ces termes&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon,
+où les gens du métier sont tenus en belle
+estime, c’était moi&#8239;; pour dire le vrai, aucun
+ne s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges
+et des Saints dans la dureté du chêne, ou de
+l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus
+d’une église de mainte magnifique figure&#8239;; vous
+eussiez cru que mes images étaient des personnes
+en effet, tant j’excellais à leur donner les apparences
+de la vie. Un tel talent n’est point une
+chose que l’on puisse acquérir&#8239;; je le tenais, certes,
+du ciel, qui me l’avait pour ma part octroyé.
+Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi
+de petits groupes dévots ricanait parfois quelque
+diable qui dressait, hors d’un bénitier, ses cornes.
+S’il vous arrive de visiter la chapelle de Sainte-Marcelle,
+à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier
+de la stalle où s’asseyait jadis le chanoine Mayeul,
+qui depuis fut abbé, un singe accroupi montrant
+aux yeux ce que par révérence on ne doit point
+nommer. Et je me souviens que je me divertis
+fort à parfaire ce travail. Car j’étais alors de
+nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus
+temps de rire.</p>
+
+<p>Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je
+fus plus d’une fois mandé dans les couvents et
+châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux
+que je pus, mon talent&#8239;; nourri dans la compagnie
+des clercs qui enseignent les belles doctrines,
+je me montrais moins ignorant et moins
+grossier que n’ont accoutumé de l’être les gens
+de ma condition&#8239;; en outre, j’étais d’un visage
+agréable&#8239;; pour ces diverses causes, j’étais
+fort bien accueilli en tous lieux où j’étais invité
+d’aller.</p>
+
+<p>Or, une fois que j’avais promis de faire, pour
+la dame du château de Signe, une chaire où l’on
+aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil du
+grand saint Michel archange, j’errais dans une
+forêt pour y choisir quelque arbre convenable à
+mon dessein.</p>
+
+<p>Dans cette forêt, je vis une bûcheronne.</p>
+
+<p>Elle me parut si belle, bien que vêtue de
+loques, que tout d’abord je l’aimai&#8239;; et quand, me
+répondant, elle m’eut parlé avec une voix si
+douce que jamais je n’en avais ouï de pareille,
+je compris que je ne pourrais plus aimer
+qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de
+revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée&#8239;;
+et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation,
+elle ne manqua point de s’y trouver&#8239;; car,
+selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle
+m’avait, dès la première vue, élu pour ami.
+Qu’est-il besoin d’en dire davantage&#8239;? Chaque
+jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir
+mon arbre pour y sculpter la tarasque, je
+n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler
+à Bertrande sous les branches que je faisais mes
+souveraines délices&#8239;; de sa part elle liait peu de
+fagots, à cause que je lui tenais toujours les
+mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses
+et tentent plus d’un chevalier&#8239;; les dames
+ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs,
+longtemps sourient dans la pensée du
+voyageur qu’elles n’ont pas même considéré&nbsp;:
+toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai
+à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais
+pas à faire ma femme&#8239;; car elle était non
+moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût
+essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût
+été fort bien éconduit. Hélas&#8239;! elle était serve du
+domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence,
+et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf,
+moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où
+les jurés et le consul font très bien respecter
+les droits des Métiers. Ainsi que vous savez&nbsp;:
+«&nbsp;Qui monte ma poule est mon coq&nbsp;»&#8239;; et c’est
+vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de
+ne point s’appartenir à soi-même et d’être la
+chose d’un autre, le regret même de ne plus
+tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent
+point de goûter la chère joie d’être
+possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma
+possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions
+par les bois, et, parce que nous étions ensemble,
+nous étions toujours contents. Pour si jolie
+qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni
+moins tendre, et quand nous revenions, après
+les fatigues de la journée, dans la chaumine
+où nous dormions tous les deux, je ne pensais
+pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des
+seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me
+dire que je n’eusse point troqué pour leur sort
+le mien. Ah&#8239;! Bertrande&#8239;! Ah&#8239;! ma douce Bertrande.</p>
+
+<p>Il faut dire que je n’avais point encore tout à
+fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de
+vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui,
+selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps
+vide.</p>
+
+<p>Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait
+à peine assez de place pour le coffre, le
+bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes,
+d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait
+à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je
+l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si
+bien rempli de molles étoffes chaudes, — ainsi
+fait son lit la calandre, — que ce m’était un grand
+étonnement de voir si longtemps tarder celui
+que nous rêvions d’y bercer.</p>
+
+<p>Pendant bien des jours la couchette resta vide.
+Bertrande se montrait triste, je me sentais languir.
+Nous ne nous aimions pas moins, mais le
+désir nous dévorait d’avoir une cause de nous
+aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions
+fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un
+bruit de petite abeille, une légère haleine émanait
+du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe.
+Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois.</p>
+
+<p>Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions
+pas de prier pour l’accomplissement de
+notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges,
+aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant
+que possible nous fut&#8239;; tout cela ne servit de
+rien. Les saintes et la Vierge même se montraient
+bien peu reconnaissantes envers celui
+qui tant de fois les avaient sculptées si belles.</p>
+
+<p>Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine.
+Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla
+plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que
+nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait,
+me disant de ne pas la suivre&#8239;; parfois la nuit
+était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée
+au logis. Je m’inquiétais, demandant&nbsp;: «&nbsp;Où
+t’en vas-tu, loin de moi, ainsi&#8239;?&nbsp;» Le doigt sur la
+bouche elle me faisait signe de ne la point interroger,
+et mes inquiétudes redoublaient, parce
+qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences.</p>
+
+<p>Une fois, le jour allait renaître, Bertrande
+n’était pas de retour encore. Combien j’étais
+triste de ne point la voir à mes côtés&#8239;! C’était
+l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid&#8239;; mais ce
+n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de
+la sorte.</p>
+
+<p>Vers l’heure grise et blanche d’après matines,
+elle revint, et comme j’allais lui reprocher de
+m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna
+point le temps de lui parler le premier, mais, les
+cheveux défaits, brusque, avec un son de voix
+qui me parut étrange&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils
+sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne
+manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient
+fidèlement&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Quelles paroles prononces-tu, femme&#8239;? répondis-je.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ma parole, entends-la&#8239;! Ils vivent encore, et
+ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus
+ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si
+longtemps et si dévotement nous leur demandâmes,
+j’estime qu’il ne faut plus les prier.</p>
+
+<p>Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses
+yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une
+flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant
+ce que je me disposais à lui dire&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de
+Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des
+simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place
+où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom
+la déesse&#8239;; et là il y avait autrefois un temple, — c’est
+ainsi que se nommait l’église, — et là,
+maintenant, il n’y a plus que quelques pierres.
+Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit,
+exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir
+accompli, il ne demande rien, non rien, pas
+même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.</p>
+
+<p>Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus
+des démons, les dieux adorés par les hommes
+anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes,
+est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande,
+avec de si douces paroles, me répétait si souvent
+qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions
+des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y
+avait en cela nul danger, ni aucun mal&#8239;; et que
+beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à
+s’en repentir&#8239;; et ces choses, elles me les disait si
+vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin
+je dus céder, et la suivis une fois dans la
+forêt, un peu avant que l’aube se levât&#8239;; car c’est
+l’heure convenable pour de telles invocations.</p>
+
+<p>Tous deux furtifs, dans les branches mouillées,
+nous glissions. Tous deux agenouillés sur une
+pierre, qui me parut être quelque reste d’autel,
+nous priâmes très longtemps, tandis que la
+grande forêt, qui était encore toute pleine de
+ténèbres, nous environnait tristement&#8239;; et il y
+avait là un hibou qui fixement nous regardait&#8239;;
+et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus,
+n’eût pas été sans éprouver quelque effroi.
+Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes&nbsp;:
+je remarquai bientôt que des gouttes
+rouges pleuraient sur la pierre&#8239;; c’était le sang
+des oiselles sacrifiées.</p>
+
+<p>Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant
+nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau
+que notre Jacquinet&#8239;!</p>
+
+<p>Ah&#8239;! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je
+me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant,
+l’adorant, je me disais&nbsp;: «&nbsp;Qu’elle soit bénie,
+Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne,
+c’est un signe qu’elle est déesse.&nbsp;» Même, de
+celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire
+ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis
+de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes,
+l’image était l’honneur de notre logis&#8239;;
+chaque soir, je lui adressais quelque prière&#8239;;
+chaque matin, je la saluais d’une révérence, et
+elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame
+l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais
+donné le visage de notre cher petiot. Aïe&#8239;! le
+pauvre&#8239;! Nous avions, par reconnaissance, pris
+coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et
+c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans,
+dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte
+de mon beau Jacquinet&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET</span></h3>
+
+<p>Comme l’étrange discoureur achevait non sans
+larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure,
+entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans
+l’ouverture bleuissante, comme une espèce de
+lune qu’on verrait dans un ciel étroit&#8239;; et, brutale,
+une voix dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Reçois ta pâture, chien&#8239;!</p>
+
+<p>Le chien, — c’était l’homme, — leva le front
+pendant qu’une chose ronde et qui paraissait
+noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la
+vase qui rejaillit en un sale éclaboussement.</p>
+
+<p>La voix reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à
+l’heure comme il convient aux questions qui te
+seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo
+a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait
+sa puissance.</p>
+
+<p>Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre
+demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’entend cet homme par ce dire&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit
+l’autre. Hélas&#8239;! les méchants moines ont fait de
+leur victime un instrument de mensonge et de
+traîtrise&#8239;; et si je ne leur obéissais pas, ils me
+laisseraient certes mourir de male faim.</p>
+
+<p>Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la
+chose ronde qui était tombée&nbsp;: c’était un pain de
+seigle noir, non levé, fort dur.</p>
+
+<p>—&thinsp;Partageons, dit Pierre, car je ne vis point
+de nourriture depuis la soupe que je mangeai
+dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie
+de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.</p>
+
+<p>L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs
+de porc qui fouge dans une auge, recommença de
+parler&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette
+heure, avaient entendu les parois de ma fosse.</p>
+
+<p>C’était donc mon souci le plus cher de parer
+l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût
+ouvert au jour ses petits yeux charmants&#8239;; par
+les champs ou par les bois, je ne me lassais
+point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures
+pour en orner l’image inanimée par la
+grâce de laquelle une âme était venue au monde.
+Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie,
+je m’en retournais vers notre chaumine, me
+figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les
+petits sautillements de mon fils à mes chausses
+pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré
+de s’accrocher à l’une de mes jambes et de
+se faire porter ainsi pendant que je marchais du
+coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme
+quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris
+hardiment la porte. Ah&#8239;! sire, je poussai un tel
+cri que les hirondelles nichées sous le chaume
+de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées&nbsp;:
+et la statue d’un saint sous le portail d’une église
+est à peine immobile autant que je l’étais au
+seuil de ma maison.</p>
+
+<p>Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre
+de la couche, et le coffre renversé, et l’image de
+Dianom sur le sol éparse en vingt débris.</p>
+
+<p>Bertrande&#8239;! Jacquinet&#8239;!</p>
+
+<p>Le silence me répondit par un sourd écho de
+ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant,
+venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le
+bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours
+les noms des chers êtres disparus.</p>
+
+<p>Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la
+saisis, criant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Où est mon fils&#8239;? Où est ma femme&#8239;?</p>
+
+<p>Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le
+sourire peint que je lui avais fait&#8239;; ce sourire
+avait l’air de me prendre en miséricorde.</p>
+
+<p>Cette nuit&#8239;! Plus horribles n’ont pas été les
+dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis
+endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils
+étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet,
+elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils
+allaient revenir&#8239;? Je ne le pensai point&#8239;; et que je
+ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair
+pour moi que le jour sur la montagne, ou la
+lame du couteau devant les yeux d’un homme
+qu’on tue.</p>
+
+<p>Quand je sortis, le matin, les mains par mes
+dents mordues, et pleines de mes poils arrachés,
+je remarquai que les hirondelles n’étaient pas
+revenues dans leur nid, sous mon toit.</p>
+
+<p>J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres,
+buttant aux ornières&#8239;; je fermai les yeux dans
+l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je
+serais tombé.</p>
+
+<p>Un homme qui mendiait sur le chemin, — c’était
+un très ancien vieillard, les plus vieux de
+la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en
+cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce
+que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par
+mon petit Jacquinet, — cet homme, d’un geste
+m’arrêtant, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Des choses étranges sont survenues cette
+nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes
+paupières closes&#8239;! Ils étaient très nombreux, les
+diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté
+la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les
+autres à coups de maillet ont brisé l’image que
+tu avais faite.</p>
+
+<p>—&thinsp;Où sont-ils allés&#8239;? m’écriai-je.</p>
+
+<p>Il répondit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Où donc s’en retourneraient les diables si
+ce n’est en enfer&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais d’où vinrent-ils&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue
+de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre
+de chaque idole.</p>
+
+<p>Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse
+hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement
+pour n’être plus où j’étais&nbsp;: cependant, je
+le savais, que partout ailleurs je ne serais pas
+moins triste ni moins désespéré. Il était jour&#8239;; la
+nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres
+jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je
+mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant
+bourgs et bourgades, étais-je au doigt
+montré et de cris poursuivi, comme sont les
+bêtes échappées&#8239;; mais il n’y avait rien à quoi je
+prisse garde&#8239;; je ne distinguais point si j’errais
+par des rues de villes ou par des sentiers de forêts.</p>
+
+<p>Est-ce que le désert n’était point partout où je
+n’avais plus ni mon fils ni Bertrande&#8239;?</p>
+
+<p>Pourtant, je me rappelle que je tombai — le
+ciel était à ce moment tout noir, — sur une pierre,
+devant une très haute porte&#8239;; il y avait devant
+moi des noirceurs épaisses ayant des formes de
+murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce
+groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel
+usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient
+point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les
+considérais toujours, et çà et là des trous obscurs
+qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez
+pareils à des yeux éteints.</p>
+
+<p>A quoi bon demeurer là&#8239;? Avais-je affaire en
+ce lieu plutôt qu’en tout autre&#8239;? Je ne savais,
+mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été
+devant l’enfer où les diables, issus de Dianom,
+avaient emporté Jacquinet et Bertrande.</p>
+
+<p>Sainte Vierge&#8239;! comme elle m’avait trompé, la
+déesse&#8239;! Hideux, avec des cornes et des griffes,
+ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs.
+Oh&#8239;! oh&#8239;! dans le joli petit cou rose de mon enfant,
+leurs griffes plus dures que des serres d’autour
+happant une alouette&#8239;!</p>
+
+<p>Un cri, — vous savez qu’il est terrible&#8239;! car
+naguère vous l’entendîtes, — non pas un cri,
+mais une grandissante et toujours redoublée clameur,
+déchira le noir silence&#8239;! et j’avais reconnu
+la voix de ma Bertrande.</p>
+
+<p>D’où venait-elle&#8239;? De l’une de ces tours, oui&#8239;!
+de la plus haute, hélas&#8239;!</p>
+
+<p>Certainement, le crâne d’un homme est plus
+dur que les pierres d’un mur, car pareil à un
+taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles,
+comme espérant qu’un trou se ferait où
+passerait mon corps&#8239;! Je tombai, saignant de la
+bouche.</p>
+
+<p>Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la
+mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour
+pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses,
+et des moines furieux, en cercle, me montrant
+du doigt&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;L’adorateur du diable, c’est lui&#8239;! Sa maison
+était le lieu des mauvais esprits, il adorait une
+image païenne, il a taillé dans le bois une impériale
+image de l’ennemie de Jésus&#8239;! l’image de
+Dianom&#8239;!</p>
+
+<p>Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Il conviendrait sans doute de le brûler sur
+un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le
+feu aux fagots.</p>
+
+<p>Je clamai&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Où est ma femme&#8239;?</p>
+
+<p>Je sanglotai&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Où est mon fils&#8239;?</p>
+
+<p>Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent
+qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé
+Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant,
+qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la
+mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné.
+Ah&#8239;! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci&#8239;!
+Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher
+son fils&nbsp;: «&nbsp;Marche, païenne&#8239;! Viens au bûcher essayer
+de l’éternel feu&#8239;!&nbsp;» Elle criait, geignait,
+m’appelait&#8239;! Et quand, toujours résistante, ils
+l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent
+que le fils enfanté par elle serait en les
+saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis,
+loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné.
+Alors furieuse, et mordant de baisers les langes
+de l’enfant&nbsp;: «&nbsp;Vous ne l’aurez point&#8239;! dit-elle. C’est
+aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur
+fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez
+point vivant&#8239;!&nbsp;» Et parce qu’un terrible esprit de
+colère habitait la possédée, elle avait, dans son
+étrange rage, cherché quelque refuge où dérober
+le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le
+trou, le trou où nous sommes, et cruellement
+joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas&#8239;!
+dans la mort.</p>
+
+<p>Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre,
+entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet&#8239;!</p>
+
+<p>Je dis aux moines&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Les possédés c’est vous&#8239;! c’est un démon,
+votre Dieu&#8239;!</p>
+
+<p>Et me ruant à travers la troupe des monacales
+robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps,
+le puits où mon fils avait disparu. Ah&#8239;! ces
+pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.</p>
+
+<p>—&thinsp;Je veux le joindre&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Que cela soit&#8239;! me fut-il répondu dans des
+rires.</p>
+
+<p>Je sentis qu’on me soulevait par les jambes.
+Je fus un lâche, car j’opposai résistance.
+Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir&#8239;? Quel
+dieu est-ce que l’instinct&#8239;? Au sol de la cour je me
+cramponnais des ongles, je me retenais au bord
+de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne
+pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus
+d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent
+des coups aussi durs que ceux d’une barre
+de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma
+tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit,
+je tombai&nbsp;: toute ma face entra dans de la boue,
+qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.</p>
+
+<p>Je voulus me redresser. Mes membres ne me
+portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os
+rompus, en ce moment, je prisse garde. Une
+autre douleur, mille fois plus horrible que cette
+corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais,
+dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps
+de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de
+mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le
+soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue
+de toute cette fange dont il était sali.</p>
+
+<p>Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait
+plus finir&#8239;; et voici tant d’années que, solitairement,
+dans l’ombre et dans le froid, je presse sur
+ma chair encore vive le squelette hélas&#8239;! de mon
+doux Jacquinet&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres
+du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça
+sa main sur la tête de l’homme, et le considéra,
+plein de miséricorde&#8239;; un silence se fit, qui dura
+très longtemps.</p>
+
+<p>Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée
+dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de
+nouveau&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Es-tu prêt&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Je le suis.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c13">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">LES RESSOURCES DE FRANCOLIN</span></h3>
+
+<p>Ce matin-là, dans une chambre du château de
+Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait
+de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute
+jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On
+la nommait Hughette des Perleries&#8239;; sa mère, après
+son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine
+de la comtesse Phanette, sa marraine et
+cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes,
+pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait
+pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec
+elle&#8239;; car au dire même de ceux qui assistèrent à
+maints carnages d’hommes et à maints sacs de
+villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié
+autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur
+brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison
+qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où
+la joie serait naturelle et séante.</p>
+
+<p>Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade
+à voir&#8239;; s’il vous eût été permis de la considérer,
+dès l’aube, tout à votre aise, vous vous
+seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.</p>
+
+<p>A travers la crépine aux fils plus légers que
+ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées,
+d’or un peu rose et un peu vert, — comme sont
+les cheveux des très jeunes fillettes, — avaient
+l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par
+touffe dans un filet de soie, et leurs pointes
+égales, appliquées au front, imitaient un étroit
+cercle de vermeil sous la transparence du mollequin
+de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils
+pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait
+jusqu’au bas des joues, frôlait le cou
+d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait
+légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes,
+les yeux bleuissaient doucement, profondément,
+entre les paupières aux longs cils, d’où le regard
+coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une
+bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait
+s’empêcher de railler ces languissantes prunelles,
+bien qu’elle fît effort pour se conformer,
+d’un désolé sourire, à leur mélancolie&#8239;; ainsi une
+rose aurait honte de ne pas être fanée sous un
+ciel automnal&#8239;; mais les papillons subtils, qui savent
+où se poser, ne s’y méprendraient point&#8239;; et,
+de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines
+qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté
+le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût
+pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter
+l’innocence&#8239;; comme je vis un jour, dans un
+pourpris, une abeille qui butinait çà et là les
+fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes,
+qui venait d’éclore&#8239;; et, moi lui demandant pourquoi
+elle s’écartait de celle-ci&nbsp;: «&nbsp;Ne comprends-tu
+point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui
+prendre sa vie dans ses premiers parfums&#8239;?&nbsp;» Des
+épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la
+fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui
+s’effilaient dans les longues manches, de ses
+mains potelées et fluettes pourtant, de tout son
+corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite
+dans la tunique de samit pâle serrée à la taille
+d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un
+ordre, car elle était trop timide et trop douce,
+mais une prière de ne se point approcher&#8239;; de la
+grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner
+garde, une défense à l’innocence qu’elle était&#8239;;
+pour être infiniment désirable, elle était moins
+désirée&#8239;; elle avait trop de candeur pour qu’on
+osât imaginer de la lui prendre. Quel païen
+damné s’aviserait de convoiter Madame Marie
+ayant son Jésus dans les bras&#8239;? Hughette des Perleries,
+c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant.
+Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle
+eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois,
+même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la
+toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues
+aigail.</p>
+
+<p>Cependant, pour quelle cause se désolait-elle,
+la jolie&#8239;? parce qu’on lui avait refusé un annelet
+de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire
+une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus
+du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une
+coquille rose, ou parce que sa colombe familière
+fut déplumée sous la serre et le bec de quelque
+émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière&#8239;?
+Eh&#8239;! non&#8239;; mais parce qu’on avait emporté avec
+beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune
+chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement
+devant les Dames. «&nbsp;Ah&#8239;! disait-elle, où peut-il
+être maintenant&#8239;? Qui sait s’ils ne l’ont point
+mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et
+de rats, ou navré à mort, les méchants&#8239;?&nbsp;» En
+même temps elle se faisait des reproches&nbsp;: elle
+avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la
+chaire de justice, de le mener le long de l’escalier
+tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé
+par surprise et trahison&#8239;; en bas, dans la vaste
+salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé,
+brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était
+tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle&#8239;;
+elle pleurait plus amèrement quand lui venait
+cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque
+aussi cruel&nbsp;: dans l’ombre, en montant les marches,
+elle avait dit au chevalier, par jeu ou par
+instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse
+personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer
+serviteur&#8239;; à présent, si, vivant encore, il songeait
+à elle, il devait se la figurer telle qu’elle
+s’était mentie&#8239;; et, encore que l’on soit peu coquette,
+ce n’est pas un médiocre ennui que d’être
+laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une
+vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le
+souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien
+clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et
+pour une autre que, naïve comme elle était, elle
+ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle
+Hughette des Perleries se sentait plus désespérée
+que personne qui vécût&#8239;; elle n’aurait pas manqué,
+ayant l’audace des enfants, de faire la quête,
+sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu, — ardente
+à lui porter secours, et à le détromper
+du mensonge dont elle avait un cuisant
+remords, — si la comtesse Phanette, grandement
+irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre
+le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour
+dans cette chambre haute.</p>
+
+<p>Comme elle ne savait à quel parti se résoudre,
+il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque
+surprise.</p>
+
+<p>Sous une noire poussée, le vélin d’un des
+carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement,
+et le chef d’un ours apparut, terrible,
+avec des yeux de sang, les dents nues sous la
+babine troussée, et la langue pendante.</p>
+
+<p>Mais la dolente personne ne se montra point
+étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans
+l’élargissement du carreau crevé&#8239;; s’étant levée
+avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs,
+elle la prit toute poilue entre ses mains
+fluettes, la chatouilla des doigts&#8239;; vous eussiez
+juré de petites souris roses furetant dans des
+broussailles.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! te voilà, mignon&#8239;! dit-elle&#8239;; es-tu donc
+léger comme les oiseaux qui volent&#8239;? ou si, pour
+monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des
+ongles aux ressauts de la pierre et aux branches
+du rosier grimpant&#8239;?</p>
+
+<p>Elle avait à peine fini de dire, que toute la
+croisée se rompit en éclats sous un plus rude
+effort de la bête&#8239;; et dans la chambre roulèrent,
+après une culbute où l’on vit du noir et du rouge,
+deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une
+qui était un grand ours brun des Alpines, et un
+petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap
+écarlate.</p>
+
+<p>Le nain fut tôt debout.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par la nicquenoque de saint Guodegrin&#8239;! j’ai
+failli me rompre les os, dit-il en rajustant son
+bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des
+clochettes&#8239;; c’eût été grand dommage si, dans la
+chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée
+entre les épaules. Mais quoi&#8239;! les portes du château
+étant closes à cause de l’heure matinale, les
+moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous,
+damoiselle&#8239;; il est fort heureux que Francolin,
+qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de
+me cramponner aux poils de son échine, tandis
+qu’il se hissait le long des murailles feuillues.
+Ah&#8239;! le joli garçon&#8239;! Tiens pour certain, mignot,
+que j’irai te cueillir en récompense des mûres des
+bois, dont tu te montres si friand, et des avelines
+vertes&#8239;; mais j’en briserai les coques pour que tu
+ne risques point de t’ébrécher les dents.</p>
+
+<p>En même temps, le bouffon de Romanin caressait,
+derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier,
+qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient
+ronronnant de sa tête baissée et par des
+clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure
+bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune
+aux dardières, il ne gardait point rancune aux
+gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé,
+d’une bisaiguë, la chair&#8239;; il s’accoutuma
+très vite à vivre parmi les hommes sans leur
+nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur
+lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles
+ou d’autres tours en échange de quelque
+bon morceau&#8239;; il avait même des câlineries remarquables
+pour les dames et les chambrières du
+château, se frottait contre elles, volontiers, relevait
+quelquefois, par jeu, du bout de son museau,
+le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une
+odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard
+du bouffon qu’il se montrait de douce humeur,
+ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de
+comprendre, — et de fait, il le comprenait sans
+doute, — répondant en des grognements tendres.
+Une seule chose mettait Francolin en colère&nbsp;: il ne
+pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un
+l’appelât «&nbsp;Vilaine bête&#8239;!&nbsp;» Probablement il se
+croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise
+lui jetait ces paroles, il ne se connaissait
+plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de
+derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien
+endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement
+et de morsure&#8239;! Mais, lui connaissant cette
+susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel,
+on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le
+cajolant au contraire de toutes sortes de jolis
+mots, comme&nbsp;: «&nbsp;Viens ici, mon petit œil&#8239;! ouvrez
+votre bec, roitelet&#8239;!&nbsp;» ou encore&nbsp;: «&nbsp;Ah&#8239;! qu’il est
+bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir
+à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau&#8239;?&nbsp;»
+Au moyen de ces concessions, on
+obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les
+allées du verger, les garçonnets et les garcettes
+se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon
+ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs
+pieds nus.</p>
+
+<p>Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant
+le bossu&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à
+me faire connaître&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de
+Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec
+plaisir&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! si tu en sais, parle vite&#8239;!</p>
+
+<p>Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi
+qu’une dévote vers une image de saint, mais les
+baissant, non les haussant, tant Pistoletta était
+petit de taille.</p>
+
+<p>Il ne put s’empêcher de sourire à cause de
+cette ferveur&#8239;; ce dont la damoiselle se montra
+un peu décontenancée&#8239;; car elle sentait bien, pour
+ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie
+à montrer tant de zèle à l’endroit d’un
+jeune homme de belle mine, une seule fois
+aperçu.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de
+rougir, damoiselle&#8239;; il n’y a point de mal à éprouver
+de la charité pour un personnage comme est
+celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon
+amitié par son attitude altière et par son franc
+parler&#8239;; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de
+Francolin.</p>
+
+<p>L’animal ne montra point de jalousie en entendant
+cela, et s’il grogna, ce fut très doucement,
+comme un ours qui approuve.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que
+je les ai, je les donne. Un peu avant le jour,
+comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller
+vers la ruchée où nous faisons de coutume notre
+premier repas, — car Francolin n’est pas moins
+gourmand de miel que friand de mûres&#8239;! — je vis
+venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme
+une à qui est arrivé un grand malheur. «&nbsp;Bon&#8239;!
+n’est-ce pas Mariotte&#8239;?&nbsp;» pensai-je.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mariotte&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une
+fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre
+qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour
+achalander l’auberge de son maître&#8239;; quand elle
+se trouve devant la porte, la chemise bien pleine
+et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on
+s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle
+enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant,
+lui demandai pourquoi elle avait l’air
+si tourmenté. «&nbsp;C’est, me répondit-elle, pour
+l’amour d’un homme tout nu&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<p>—&thinsp;Tout nu&#8239;! répéta en rougissant Hughette des
+Perleries.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je
+n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la
+priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit
+point, étant fort parleuse de son naturel. Mais
+pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais&nbsp;:
+la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire,
+non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons
+peu réservés dans leur langage, tient
+maintes fois des propos dont s’offenserait une
+prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier
+elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de
+Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie,
+et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme
+sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à
+Romanin où on l’avait, disait-on, conduit.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! quel besoin avait-elle de le voir&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Dites&nbsp;: «&nbsp;De le revoir.&nbsp;»</p>
+
+<p>—&thinsp;Elle le connaissait donc&#8239;? Par quelle aventure,
+je te prie&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons
+que j’ai dites.</p>
+
+<p>—&thinsp;Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans
+un peu d’impatience.</p>
+
+<p>Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du
+tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le
+Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on
+ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer
+dans le château. Force lui fut d’attendre sur la
+route, espérant de voir l’Homme tout nu, au
+moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue
+attente, jusqu’aux premières étoiles&#8239;; mais elle
+était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût
+retrouvé.</p>
+
+<p>—&thinsp;Voilà une étrange obstination&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Apparemment il lui avait laissé un bon
+souvenir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Achevez, dit Hughette en frappant du pied
+comme une petite fille en colère.</p>
+
+<p>—&thinsp;Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le
+porche du château, et des hommes se ruèrent
+au dehors, qui portaient un autre homme sans
+vêtements et se débattant avec des cris.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! les cruels&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle
+espérait.</p>
+
+<p>—&thinsp;Cela n’est pas possible&#8239;! Comment l’eût-elle
+pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens,
+la tête dans un sac&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je
+présume, du visage seulement&#8239;; on ne saurait la
+blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa
+les yeux, par modestie, ou pour quelque autre
+raison.</p>
+
+<p>—&thinsp;Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière&#8239;!
+Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune
+seigneur si méchamment traité&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux
+pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils
+ne tinrent nul compte de telles prières&#8239;; et ceux-ci
+disant&nbsp;: «&nbsp;Il faut le mettre à mort&#8239;!&nbsp;» ceux-là&nbsp;:
+«&nbsp;Noyons-le dans le ru&#8239;;&nbsp;» un troisième opinant&nbsp;:
+«&nbsp;Que ne le jette-t-on dans le premier puits
+trouvé&#8239;? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa
+place,&nbsp;» ils le mirent, lié de cordes, en une carruque
+qui se trouvait là par fortune.</p>
+
+<p>—&thinsp;Et l’idée ne vint point à cette folle fille de
+suivre la voiture&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;L’idée lui en vint. Tant que purent courir
+ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne
+perdit point les traces des ravisseurs, si rapide
+que fût l’allure des chevaux de la carruque.
+Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa
+choir sur la route, où elle fut longtemps comme
+morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna
+vers Romanin, afin d’implorer secours, — non
+pour elle, la pauvre&#8239;! — et me conta son histoire
+en pleurant&#8239;; ne sachant rien, sinon que l’Homme
+tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté
+sur la route de Saint-Gorgon.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria
+Hughette des Perleries, moi qui le sauverai&#8239;!
+Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit
+prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois
+arrivée en sa présence&#8239;; plus d’une damoiselle
+commença et acheva la quête d’un chevalier qui
+n’était point digne d’un tel soin autant qu’est
+celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle
+rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse
+pour Pierre le Véridique...</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! que non&#8239;! dit Pistoletta, pendant que
+l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine,
+avait comme un air de rire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais je porte un cœur enclin à la justice&#8239;;
+je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé
+dommage à un loyal seigneur pour la seule faute,
+qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à
+son serment.</p>
+
+<p>—&thinsp;A la bonne heure&#8239;! Quant à ce qui est de se
+mettre en quête, je n’y contredis point&#8239;; et, si
+vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons,
+Francolin et moi&#8239;; il y a longtemps que
+nous avons formé le dessein de voir du pays.
+Pour les trop connaître, les gens de ce domaine
+ne me donnent plus à rire&#8239;; je suis curieux de
+renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres
+sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que
+soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne
+verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais,
+ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque
+malice, vous semble-t-il séant de courir les
+aventures en cette robe de samit broché, qui vous
+ferait tôt connaître pour une fille de haut rang&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! dit Hughette en un soupir, il me faudrait
+un habit de servant d’armes ou un habit
+de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant
+point&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le
+demande à Francolin.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers l’ours&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;N’entends-tu pas, mignot&#8239;? ne saurais-tu
+trouver quelque costume de jeune garçon pour la
+damoiselle Hughette&#8239;?</p>
+
+<p>Assurément une telle demande eût été pour
+surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le
+bon animal ne s’en montra aucunement troublé&#8239;;
+il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant
+sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en
+dehors, tira d’entre les branches du rosier une
+corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours
+se fut retourné, un costume de cuir et de drap,
+fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné
+d’une aile de faisan.</p>
+
+<p>—&thinsp;J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de
+rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras.
+Eh&#8239;! eh&#8239;! c’est, me paraît-il, un habit de page
+de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien
+s’accommoder.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un
+merci. Mais qui t’avait fait penser à cela&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours,
+qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne
+laisseriez point sans secours un loyal seigneur à
+qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous
+vite&#8239;; il me semble que j’entends déjà dans
+les chambres voisines des pas de dames éveillées.</p>
+
+<p>En emportant les hardes, Hughette des Perleries
+avait disparu dans une cellule ouverte à
+côté du grand lit&#8239;; elle ne tarda pas à revenir,
+serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa
+sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile
+rouge et dorée&#8239;; quiconque l’eût vue, si gracieuse
+en cet habit, aurait de grand cœur regretté
+qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille.
+A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il
+est possible, serrant les genoux, n’osant poser le
+pied, les mains çà et là avec un air de chercher la
+jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle
+entreprise où l’engageait son amour de la justice.</p>
+
+<p>—&thinsp;A cette heure, dit le bouffon, ne perdons
+plus le temps.</p>
+
+<p>Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle
+était close.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! dit la damoiselle, j’avais oublié que
+ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre,
+à double tour.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hum&#8239;! ceci n’est point pour avancer les
+choses. Car vous faire sortir par où nous sommes
+entrés, il n’y faut point songer.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;! ne pourrai-je donc point m’échapper&#8239;?
+dit Hughette presque pleurante.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne vous désolez point, damoiselle&#8239;; rien n’est
+désespéré, puisque Francolin est là.</p>
+
+<p>Puis, s’adressant à l’ours&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;N’entends-tu point, mon mignot&#8239;? ne saurait-on,
+sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte&#8239;?</p>
+
+<p>La bête s’approcha, leva le museau, regarda la
+grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement,
+et la retira de la boiserie craquante,
+avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche
+une noisette du buisson.</p>
+
+<p>—&thinsp;Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle,
+Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il
+s’est montré habile tailleur&#8239;?</p>
+
+<p>La porte poussée, ils suivirent le long couloir
+où les tapisseries content aux yeux les aventures
+du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une
+tarasque à la gueule enflammée, la princesse
+Andromède, fille du roi des îles d’Avallon&#8239;; descendirent
+l’escalier, qui geignait sous les pas de
+l’ours, sans rencontrer personne&#8239;; traversèrent la
+salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et
+d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient
+avec des bâillements&#8239;; se firent par le portier
+à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte
+du grand porche et baisser le petit pont&#8239;;
+se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée
+de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.</p>
+
+<p>—&thinsp;Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours
+et ce jeune page de chasse&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! ah&#8239;! tu es toujours là, Mariotte&#8239;? Nous
+allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui
+doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.</p>
+
+<p>Mariotte joignit les mains.</p>
+
+<p>—&thinsp;Laisse-moi te suivre, je t’en prie&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la
+faut demander&#8239;; mon jeune compagnon est le
+chef de l’entreprise.</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire&#8239;! s’écria Mariotte, parlant au page de
+chasse, ne me défendez pas de partir avec vous&#8239;!</p>
+
+<p>Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir,
+n’était point sans éprouver quelque instinctive
+défiance à l’égard de cette fille servante, qui
+avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête
+dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des
+yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle,
+attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui
+leur était commune&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre
+plaisir.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous
+les brumes éparses où cliquetaient les cris des
+alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des
+Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de
+Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie
+du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon
+ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par
+les uns Pierre le Véridique et par d’autres
+l’Homme tout nu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c14">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">LE PUITS QUI PARLE</span></h3>
+
+<p>Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à
+un dais de fête, entre les murs tendus de clair
+soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour
+abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable
+Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du
+Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori
+et suivi de cent camaldules qui processionnaient
+par rang de quatre, les mains en croix
+sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement
+de leurs capuches pointues.</p>
+
+<p>Voyant ces beaux religieux, en qui habitait
+l’Esprit Saint, — et, de vrai, il n’aurait pu trouver
+un plus digne logement, — les bourgeois, les
+gens de métier, les colons, hommes, femmes,
+enfants, venus en foule des villes et des campagnes,
+churent sur les genoux, si vite et d’un si
+parfait ensemble, que volontiers vous auriez
+pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul
+coup, fauché toutes les jambes&#8239;; et marchant à
+petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons,
+ils se hâtaient vers les saints personnages,
+disant des patenôtres, se frappant la poitrine en
+manière de pénitence, baisant ou touchant au
+passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient
+saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en
+humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable
+au nez&#8239;; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle
+était de moine et non de rose.</p>
+
+<p>L’abbé s’arrêta, — avec les cent camaldules, — quand
+il fut arrivé non loin du Puits&#8239;; et, le capuchon
+tombé, il aurait tout à fait ressemblé,
+avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit
+aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une
+trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu
+séante à un ecclésiastique&#8239;; les fidèles agenouillés
+pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait
+dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser
+au fond du calice&#8239;; en quoi ils ne se trompaient
+point, car aucun religieux ne mettait plus de
+conscience que lui dans l’accomplissement des
+devoirs sacrés&#8239;; il se fût fait scrupule de ne pas
+boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice,
+surtout quand c’était du saint-pourçain ou
+du clairet d’Auxerre.</p>
+
+<p>Se piétant, il leva les bras, et seul debout
+parmi toute la multitude&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le
+Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur
+tenant de faux discours pour les séduire et les
+abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait
+voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut
+des hommes que dans les jours où nous vivons&#8239;;
+de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister,
+et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou
+à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer.
+Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit
+à l’Abbaye, en échange de nos prières, le
+douzième pain de chaque fournée, six setiers de
+son seigle, cent soixante et un setiers de son
+avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept
+colombes de son colombier, ne nous donne
+qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres,
+deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os
+rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la
+moitié d’un pain sur cent&#8239;! Si les choses vont
+longtemps de cette façon, les religieux, qui sont
+les vrais exemplaires de toute vertu et de toute
+piété, iront mendier sur les routes comme les
+sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim
+ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une
+grande honte pour la chrétienté&#8239;! Et tout le mal
+vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement
+les âmes.</p>
+
+<p>Les vassaux du domaine abbatial courbaient le
+front sous ces justes remontrances&#8239;; plus d’un
+qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en
+effet, que deux ou trois poules sans chair, se
+sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme
+si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé
+de le brûler, par le bas.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable
+abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez
+avertis de vos fautes, avant qu’elles soient
+irrémissibles. A certains jours bénits, une voix
+qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles
+de la terre, recommande aux hommes l’obéissance
+aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement
+de payer, sans fraude ni retard, à
+l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui
+sont dues.</p>
+
+<p>Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le
+Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain
+prodige, les assistants courbaient la tête et
+le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont
+recevoir des coups de bâton.</p>
+
+<p>—&thinsp;Parle, ô voix divine&#8239;! s’écria l’abbé, secoué
+d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs&#8239;!
+Parle&#8239;! au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train
+du monde et du misérable état où, par le relâchement
+de la foi, languissent les serviteurs de
+Dieu&#8239;?</p>
+
+<p>Alors, une voix qui montait des profondeurs&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les
+moines, des traîtres, des menteurs et de lâches
+assassins&#8239;!</p>
+
+<p>Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant
+du puits comme d’un énorme porte-voix.</p>
+
+<p>Vous pensez que de pareils dires, si différents
+de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans
+épouvanter étrangement les dévotieuses personnes
+qui se trouvaient là. Comme un jeune
+bois taillis sous un coup de rafale, toutes les
+têtes, bouches bées, se renversèrent dans un
+pêle-mêle de bras levés&#8239;; les camaldules eux-mêmes,
+opinant que le diable fût dans le puits,
+n’hésitèrent pas à prendre la fuite&#8239;; mais le pied
+de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là, — tant
+leur hâte fut grande, — ils tombèrent les
+uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles&#8239;;
+il y eut par terre un tas bien grouillant de moines.
+Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo,
+il ne put garder, quoique resté debout,
+la contenance qui sied à un homme d’Église en
+face des plus grands périls&#8239;; on l’eût dit pris de
+fièvre, tant il tremblait de ses membres&#8239;; il montrait
+une face blême comme un qui est trépassé
+depuis deux jours&#8239;; même sa trogne eût pâli, si
+une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant
+de la vision qu’il avait eue, il se persuadait
+que ceci était un nouveau tour de Luciabel&#8239;;
+sans doute tous les démons de l’enfer allaient
+sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille
+sort la mousse d’un vin.</p>
+
+<p>Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et
+furieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui, je vous le dis, des menteurs et des
+assassins. Qu’avez-vous fait de la mère&#8239;? Elle hurle
+comme une louve à l’attache dans le silence des
+nuits&#8239;; et votre sommeil sans remords est si lourd,
+ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous
+éveille pas. Qu’avez-vous fait du père&#8239;? depuis
+dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les
+racines des arbres, n’ayant pour compagnon
+qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette
+mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins
+d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables
+à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur
+des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent.
+Mais voici que votre forfait sera dévoilé,
+comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on
+déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment,
+ne peux mentir, je parle du fond du puits et
+dis la vérité&#8239;!</p>
+
+<p>Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial
+croyaient que la voûte du firmament allait
+s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux
+s’entr’ouvrir la terre&#8239;; car il n’était pas possible
+que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses
+dignes serviteurs, sans manifester sa colère par
+quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu
+ne point savoir son «&nbsp;pater&nbsp;» pour ne point le
+dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais,
+au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un
+homme de sens, peu à peu reprenait courage&#8239;;
+«&nbsp;cette voix, pensait-il, est d’un homme, non
+d’un diable&nbsp;»&#8239;; quelque facétieux hérétique avait
+dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons
+camaldules&#8239;; ce qu’il y avait à faire de plus
+opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes
+les dalles de la margelle&#8239;; vu que les plus résolus
+bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus,
+cessent tôt de discourir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mes frères&#8239;! cria l’abbé du ton dont un chef
+militaire harangue son armée, que ce soit Satan
+ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame,
+vous ne laisserez point sans châtiment une si
+grande offense. Sus au puits&#8239;! descellez les
+pierres&#8239;! comblez le trou d’où sort la voix maudite&#8239;!</p>
+
+<p>Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en
+tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de
+métier, les colons — car la peur aisément se mue
+en rage — et certainement, pour prix de ses
+franches paroles, le diseur de vérité allait être
+rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous
+les pavés d’un piège.</p>
+
+<p>Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les
+pierres, un homme saignant des bras, des mains,
+des jambes, — pour s’être hissé le long des murailles, — surgit
+hors du puits dans une grande
+clameur, et, debout, les pieds sur la margelle,
+nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait
+la foule d’un tel air qu’elle recula comme
+devant l’apparition d’un archange.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bêtes brutes&#8239;! cria-t-il parlant au peuple,
+êtes-vous donc des chiens que des renards
+instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux
+qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne
+saurait tromper&#8239;? Ce que sont ces hommes, je
+vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre
+misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils
+sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour
+qui moissonnez-vous, paysans&#8239;? Pour qui commercez-vous,
+bourgeois&#8239;? Pour qui travaillez-vous,
+artisans&#8239;? Pour eux, non pour vous. Que
+possédez-vous qui ne leur appartienne&#8239;? Votre
+pain, ils le volent&#8239;; votre argent, ils le mendient&#8239;;
+vos filles et vos femmes, ils les caressent&#8239;; vous
+baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules&#8239;!
+Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant
+guère, afin qu’ils se prélassent dans leur
+fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui
+l’on porte des offrandes&#8239;! Pour ce qui est de leurs
+oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les
+méprise, ces menteuses aux mains salies de
+lucre, aux bouches graisseuses de victuailles&#8239;; et
+mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à
+la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient
+en joignant leurs griffes, avec des gueules
+puantes encore de viandes mâchées&#8239;!</p>
+
+<p>Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère
+de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent
+discours.</p>
+
+<p>—&thinsp;Point de quartier&#8239;! hurla-t-il, la sainte abbaye
+ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout
+le sang du réprouvé&#8239;!</p>
+
+<p>Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu,
+malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux
+pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent
+bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui
+s’acharnerait un peuple de vautours&#8239;; et il songeait,
+en proie à cette foule, que les gens sont
+peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent
+point.</p>
+
+<p>Mais, parmi tout le tumulte&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous
+bien de lui faire du mal.</p>
+
+<p>Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon,
+la face fraîche comme une rose sous la cuculle
+de lin&#8239;; comme nul n’ignorait à quel point, pour
+sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de
+l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent
+leur besogne, demandant&nbsp;: «&nbsp;Quoi&#8239;?&nbsp;» de l’œil
+et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Achevez&#8239;! s’écria Bénignus Spagnuolo, de
+qui la fureur ne s’était point calmée.</p>
+
+<p>Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou
+soit épargné.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! pourquoi, je te prie&#8239;? interrogea l’abbé,
+s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu&#8239;?...</p>
+
+<p>—&thinsp;J’entendis, certes, mais entendre n’empêche
+pas de voir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;! tu vis un homme tout nu&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Justement&#8239;! dit le moinillon en éclatant de
+rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait
+rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau
+l’est en tout point. Ce n’est pas un moine,
+non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche.</p>
+
+<p>—&thinsp;Que peut faire cela&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr
+que, si on le maltraite, je vous en garderai une
+longue rancune&#8239;; même il se pourrait bien que
+j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins
+d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria
+d’une visite.</p>
+
+<p>Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi
+troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo,
+car, baissant la tête et d’un air gracieux&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Non, non, n’y va pas&#8239;! dit-il, je ferai à ton
+gré, bien qu’il m’en coûte fort.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il
+avait réfléchi&#8239;; qu’une inspiration de l’Esprit Saint
+était descendue en lui&#8239;; que Dieu ne voulait pas
+la mort du pire pécheur, que le mieux était de
+laisser aller ce malheureux&#8239;; abandonnant au ciel,
+qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance.
+En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu
+fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction
+d’échapper à un tel péril, et, craignant
+que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait
+à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui
+vint — ce fut une fâcheuse idée — de remercier
+le joli moine auquel il devait son salut.</p>
+
+<p>—&thinsp;Beau fils, dit-il...</p>
+
+<p>Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les
+yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand
+qui hume une caille grasse, cuite à point
+sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait
+même dans l’ombre&nbsp;: «&nbsp;Il y a une rose ici&nbsp;»,
+l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une
+femme sous la cuculle du moinillon.</p>
+
+<p>—&thinsp;Beau fils&#8239;? reprit-il, non pas, mais, plutôt,
+belle...</p>
+
+<p>Il s’interrompit encore, songeant que c’en était
+fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon
+par une imprudente franchise. Mais il se
+souvint du serment juré devant les dames&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un
+éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant
+de chœur pour dire la messe d’amour&#8239;!</p>
+
+<p>L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que
+toute sa trogne lui avait coulé sur la face&#8239;! A la
+vérité le cas était grave&#8239;; la présence dénoncée,
+en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien
+dodue de la gorge et des reins, avait de quoi
+nuire à la belle renommée des camaldules et de
+leur digne prieur&#8239;; déjà des curieux s’approchaient,
+observant le joli moinillon, qui, fort troublé,
+tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait
+sous le froc ses pieds nus, trop petits.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mes frères&#8239;! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant
+à son troupeau de moines, point de grâce
+pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges&#8239;!
+Emportez-le dans la salle du chapitre
+afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité
+de ses crimes&#8239;!</p>
+
+<p>Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre
+le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers
+le cloître par les obéissants camaldules&#8239;; et, derrière
+eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous
+pas que l’abbé fit preuve en cette occasion
+d’une très grande sagesse&#8239;? Il arrive souvent
+que les coupables, dans l’intention de se justifier,
+ou par inspiration diabolique, disent des paroles
+qui ne sauraient être entendues de tous sans
+scandale&#8239;; au surplus, le vénérable Bénignus
+Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de
+haute et basse justice, n’avait que faire d’être
+aidé par des vilains pour venger l’honneur de
+la communauté&#8239;; il se trouvait dans l’abbaye une
+chambre de torture qui laissait peu de chose à
+désirer&#8239;; et, pour ce qui était des bourreaux, on
+n’en chômerait point.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c15">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">CE QUI TOMBE DE L’ARBRE</span></h3>
+
+<p>Comme l’ombre montait, noircissant les plaines,
+grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers
+les monts dont les cimes luisaient encore blanches
+de neige sur une bande d’azur, ceux qui
+faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent
+en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils
+étaient grandement las des jambes, et, dans
+leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné
+depuis le matin, sans prendre aucun repos et
+sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant
+espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa
+libre jeunesse, avait fait de bien autres courses
+sur les pentes roides des vals et les pierrailles
+des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos
+encore, marchant devant les autres en une régulière
+ondulation de sa fourrure qui lui glissait,
+eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni
+retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais
+Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait&#8239;;
+il ne savait qui pesait le plus, de la bosse
+qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait
+par devant, les jugeant toutes deux singulièrement
+incommodes. Mariotte se sentait les membres
+rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier
+de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en
+bois de cornouiller&#8239;; pour ce qui était de la
+damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en
+son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts,
+vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé
+en deux, que le vent pousse et qui va choir.</p>
+
+<p>Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel
+chemin suivre&#8239;; même connaissant la bonne voie,
+ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis
+l’ours, à bout de forces.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! dit Hughette, je ne saurais me soutenir
+davantage&#8239;; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ouf&#8239;! geignit Pistoletta en tombant sur le bon
+Francolin qui complaisamment s’était couché et
+dont le pelage fut une très molle couche où son
+maître, à peine étendu, ronfla.</p>
+
+<p>Mariotte, comme une qui n’est point habituée
+aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse
+pleine d’herbes et de pierres&#8239;; seulement, elle tira
+de son corsage quelque chose de blanc, qui avait
+l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un
+carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de
+clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel
+plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de
+ses lèvres&#8239;?</p>
+
+<p>Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied
+d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre,
+ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause
+du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée,
+à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour
+une personne qui jamais ne sortit, sinon bien
+accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se
+coucha jamais sans avoir regardé sous son lit,
+c’était une chose terrible de se trouver seule de
+la sorte, — eh&#8239;! oui, seule, les dormeurs sont absents, — dans
+ce lieu vaste couvert de ténèbres.
+Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche,
+n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses
+murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient
+de la nuit plus épaisse&#8239;; il sortait de cet
+amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante,
+qui menaçait&#8239;; si les mauvais enchanteurs dont
+parlent les Chansons existaient en effet, c’était
+dans de telles demeures, méchantes comme eux,
+qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté,
+des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la
+plaine, remuant sous le vent des murmures que
+déchirait le cri de quelque orfraie&#8239;; certes des
+bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi,
+rôdaient à travers les basses branches, rampaient
+vers les lisières&#8239;; des yeux horribles, en un grincement
+de dents affamées, allaient s’allumer peut-être
+hors de ces ombres, là-bas&#8239;! Tout à coup
+Hughette faillit pâmer dans un frisson&nbsp;: elle
+avait vu, sous un rayon de lune, des formes,
+non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du
+plus proche hallier, avec une lueur dure au front,
+et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut
+appeler, réveiller ses compagnons&#8239;; elle n’avait
+pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle
+se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus
+rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des
+gens des troncs d’arbres, courbés par la brise
+et mouvant, comme des bras, leurs branches.
+Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en
+péril, dont elle faisait la quête. Ah&#8239;! qu’était-il
+advenu de lui&#8239;? le rejoindrait-elle avant qu’on
+l’eût mis à mal&#8239;? Sans doute, jeune comme elle
+était, elle avait bien peu de force, et si elle avait
+voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs,
+c’eût été le combat d’une alouette contre une
+bande de gerfauts&nbsp;: n’importe, pour défendre
+Pierre le Véridique, elle se connaissait capable
+des plus hasardeuses bravoures&#8239;; et, s’imaginant
+qu’il était là devant elle, en proie à de méchants
+ennemis, elle tendait ses frêles petits bras,
+qu’elle jugeait terribles...</p>
+
+<p>Elle eut peine à retenir un cri&#8239;! Sur sa main
+tendue elle avait senti comme une large goutte,
+de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct
+le bras et baissant la tête vers la place mouillée,
+elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui
+fluait en un filet mince. Une autre goutte lui
+tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle
+coula&#8239;; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres&#8239;!
+et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles
+à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La
+damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre
+l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour
+d’elle, ces mystérieuses larmes&#8239;; mais, sous un
+rayon de lune glissé d’entre les nuages&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Douce mère de Dieu&#8239;! c’est du sang&#8239;! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent,
+accoururent&#8239;; la fille et le bouffon demandant&nbsp;:
+«&nbsp;Qu’arrive-t-il&#8239;? Pourquoi clamez-vous,
+beau sire&#8239;?&nbsp;» et l’ours en des grognements le
+demandant aussi.</p>
+
+<p>Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à
+reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne
+sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée
+vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait
+dans la lueur nocturne&#8239;!</p>
+
+<p>C’était un pendu balancé par le vent&#8239;; à côté
+de lui, perché sur une branche, un corbeau
+attendait.</p>
+
+<p>—&thinsp;L’Homme tout nu&#8239;! gémit la Mariotte. Aïe&#8239;!
+le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte&#8239;?</p>
+
+<p>La damoiselle des Perleries, entendant cela,
+se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir
+d’oiseau.</p>
+
+<p>Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière,
+écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse
+de l’arbre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le pied-bot du Malin&#8239;! c’est Pierre le
+Véridique, en effet.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hi&#8239;! hi&#8239;! penses-tu qu’il est mort&#8239;? demanda
+Mariotte.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne
+grouille guère&#8239;; il se peut qu’il vive encore,
+étant pendu non par le col, mais par les aisselles
+au moyen d’une bonne corde nouée en haut de
+l’arbre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Est-il donc des gens assez méchants pour
+faire du mal à un homme aussi bien fait&#8239;! Ah&#8239;!
+Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est que la corde tendue par le poids du
+corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les
+trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous
+le sauverons.</p>
+
+<p>—&thinsp;Sauve-le, mignot de mon cœur&#8239;!</p>
+
+<p>Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau
+tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les
+bras ouverts&#8239;; Mariotte comprit qu’il voulait
+grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais
+s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier
+de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac,
+une telle rondeur, quand elle n’est point
+médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une
+rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi
+se repentir que la nature l’eût fait semblable au
+poète Œsopus&#8239;; vu que, par l’empêchement de sa
+bosse, il ne put embrasser le tronc.</p>
+
+<p>—&thinsp;Donne-moi le couteau&#8239;! dit la Mariotte. Ce
+que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide.
+Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers
+les branches pour dénicher des oiseaux qui
+ne valaient pas celui-ci.</p>
+
+<p>Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant,
+d’une fort agréable façon, elle ne laissa point
+d’accoler l’arbre&#8239;; d’abord, elle s’éleva sans trop
+de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée&#8239;;
+hélas&#8239;! après deux ou trois efforts, elle retomba
+glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait
+jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se
+mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme
+une désespérée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre,
+dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! nous n’avons ici pas plus de hache que
+d’échelle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec
+des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de
+Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines&#8239;;
+ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un
+pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu
+réconcilié.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hâtons-nous donc&#8239;! dit-elle.</p>
+
+<p>Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une
+voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous
+d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon,
+car c’est par eux que je fus condamné, pour
+n’avoir point menti, à rester branché dans cet
+arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive.</p>
+
+<p>La voix s’éteignit comme celle d’un homme
+qui retombe en défaillance.</p>
+
+<p>Tandis que Mariotte se remettait à pleurer,
+Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non
+sans quelque juron.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi&#8239;! faudra-t-il laisser périr ce jeune
+seigneur si fidèle à son serment&#8239;?</p>
+
+<p>En effet, tout espoir semblait perdu&#8239;; il était
+bien probable que si l’Homme tout nu disait la
+vérité désormais, ce serait dans l’autre monde.</p>
+
+<p>Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors,
+grogna doucement, comme un ours qui voudrait
+qu’on fît attention à lui.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quoi donc, mon fils&#8239;? demanda le bouffon.</p>
+
+<p>L’animal dodelina de la tête, pour répondre
+«&nbsp;tu vas voir&nbsp;», s’approcha du peuplier, se dressa
+sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans
+l’écorce, commença de grimper aussi facilement
+qu’une coccinelle à un fétu. «&nbsp;Va, va, joli
+damoisel&#8239;! je te baiserai le museau si tu débranches
+l’Homme tout nu,&nbsp;» disait Mariotte, tapant
+des mains&#8239;; et Pistoletta disait&nbsp;: «&nbsp;Ah&#8239;! les bonnes
+noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril
+Pierre le Véridique&#8239;!&nbsp;» Mais l’excellent ours n’avait
+pas besoin de tels encouragements, étant
+une bête désintéressée, qui faisait le bien pour
+le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime
+de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt
+achevé, la tête entre les branches, de couper
+avec ses dents la corde. «&nbsp;Aïe&#8239;! le beau seigneur
+se rompra quelque membre, en tombant de si
+haut&#8239;!&nbsp;» pensait Mariotte, qui eût été fort marrie
+apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas
+été sauvé tout entier. Francolin réussit avec
+beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir&#8239;!
+A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé,
+commençait-il de glisser entre les feuillages, que
+l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son
+échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct,
+se cramponna, des doigts, aux rudes poils&#8239;;
+et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas
+d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses
+feuilles sous la lune, comme se réjouissant de
+ne plus être une potence. Une noirceur tacha le
+ciel, c’était le corbeau, s’envolant.</p>
+
+<p>Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût
+pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu
+qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en
+signe de satisfaction&#8239;; même, qu’il fût tout nu,
+ne lui aurait pas semblé un empêchement aux
+caresses&#8239;; mais la damoiselle des Perleries, ayant
+peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie
+entre le seigneur et la fille servante&#8239;; elle n’aurait
+pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein
+de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne
+songeait point à cela&#8239;! Tout entière, elle était
+occupée par le contentement de voir détaché de
+l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta
+l’eut assurée, ayant tâté le corps, que
+Pierre le Véridique n’était point dangereusement
+navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits
+rires fous qui montraient bien à quel point elle
+était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant
+embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi
+qu’elle avait promis&#8239;; Francolin paraissait prendre
+beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant
+conscience de les avoir bien méritées.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="xsmall">BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS</span></h3>
+
+<p>A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être
+assez inquiet encore. Loin de toute habitation,
+sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à
+attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette
+solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope
+et qui, même reprenant pensée, serait trop
+faible pour marcher un seul pas&#8239;? De le porter, — l’eussent-ils
+pu, eux fatigués, — jusqu’au château
+de Romanin, il ne pouvait être question&#8239;; vu
+que les seigneurs et les dames, courroucés contre
+le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter
+cruellement. De sorte que le bouffon,
+pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre&#8239;;
+avec de petits coups sur sa bosse comme
+s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse
+idée&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! eh&#8239;! nous sommes en une terrible malencontre,
+disait-il, et je ne sais point qui nous
+en tirera.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par la Mort-Satan, ce sera moi&#8239;! clama une
+voix rauque dans un grincement de ferrailles,
+tandis que, se dressant du fossé où sommeilla
+Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de
+bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient
+sous la lune comme des peaux de couleuvres.</p>
+
+<p>Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils
+portaient des frocs de moines, que soulevait le
+vent.</p>
+
+<p>Qui fut bien effrayée&#8239;? la damoiselle Hughette
+des Perleries&#8239;; certainement, c’étaient là des
+turlupins qui les guettaient depuis longtemps
+peut-être&#8239;; elle se souvenait des formes vagues
+avec une lueur de métal au front, qu’elle avait
+cru voir naguère à la lisière du bois&#8239;; et elle n’aurait
+pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur
+évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette
+tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait
+qu’une oiselle, voletante sur les branches,
+n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.</p>
+
+<p>Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que
+peu de surprise.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon&#8239;! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée
+qui sort de dessous terre&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour t’accoler, la fille&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal
+aussi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait&#8239;?
+dit Ogier en un grand rire&#8239;; car, enfin, la Mariotte
+a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier
+quelques-uns.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces
+frocs sur le dos&#8239;? Êtes-vous donc entrés dans
+quelque cloître pour y faire pénitence&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Non point, répondit Crokesos&#8239;; seulement,
+depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de
+nuit et de jour, à travers monts et plaines, des
+hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons
+volontiers en religieux, afin d’imposer le respect
+à ces incommodes gens d’armes.</p>
+
+<p>—&thinsp;Voilà qui est bien imaginé.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin,
+dit Crokesos, je ne manque jamais de leur
+donner ma bénédiction.</p>
+
+<p>—&thinsp;Moi de même, dit Musehault.</p>
+
+<p>—&thinsp;Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au
+chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon,
+une sainte relique, que je pris à la mâchoire
+d’un loup.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs,
+approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez
+un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons
+compagnons&#8239;?</p>
+
+<p>Crokesos répondit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;D’un coup de poing je lui romps la tête,
+avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se
+plaindre.</p>
+
+<p>Et Pincedès&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant
+l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie.</p>
+
+<p>Et Musehault&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Je le saigne d’une entaille au cou, puis,
+tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un
+petit air de flûte.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous êtes dignes de m’avoir pour chef&#8239;!
+s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi,
+Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable
+sourire.</p>
+
+<p>Pensez que la demoiselle des Perleries fut
+épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se
+demandait, non sans frissonner, si ces monstres
+n’auraient point envie de manger l’Homme tout
+nu&#8239;; d’autant que là, couché sur les herbes, il
+était si blanc de peau et si délicatement gras.</p>
+
+<p>Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire, nous perdons temps. Est-il véritable
+que vous vouliez nous venir en aide&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Que ce fût notre intention d’abord, je ne
+l’oserais dire&#8239;; peu de gens ont été autant que
+vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce
+que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune
+gentilhomme que votre ours débranchait, disposez
+de moi pour son service&#8239;; si je n’étais au
+monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux
+qu’il est, et il me plaît d’être généreux
+envers qui m’égale.</p>
+
+<p>—&thinsp;La courtoisie est ton seul défaut&#8239;! grogna
+Cabot-Chacal.</p>
+
+<p>—&thinsp;Elle est ma plus haute gloire&#8239;! C’est elle qui
+me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en
+rêve, par le divin preux Roland.</p>
+
+<p>—&thinsp;Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit
+le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite
+sûre où transporter le blessé et lui donner des
+soins&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier
+à Musehault. Il s’entend en médecine comme les
+plus savants mires, et, de se promener dans les
+bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux,
+il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent
+de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu
+de l’homme ici couché&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Par saint Côme et saint Damien, qui sont
+les patrons de la médecine, il n’a point tant de
+mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu,
+il reste encore étourdi&#8239;; dès qu’on lui aura fait
+boire cinq ou six tasses de bon vin épicé...</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! la belle ordonnance qui ne déplairait
+pas à un homme sain.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous
+l’Homme tout nu&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour&#8239;!
+répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial.
+Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis
+dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles&#8239;?
+Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de
+marbres rares ni de bois précieux&#8239;; car c’est, dans
+un val des Alpines, une souterraine caverne&#8239;;
+mais elle a ceci d’admirable que nul curieux
+n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les
+choses, c’est un palais, puisque j’y loge.</p>
+
+<p>—&thinsp;A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici,
+ce palais... souterrain&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;En moins d’une heure nous y serons arrivés.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hâtons-nous donc, je vous supplie.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle
+Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons
+ne déplaisaient point trop depuis qu’ils
+montraient de bonnes intentions à l’égard de
+Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites
+point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et
+Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la
+tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants,
+se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un
+soupir.</p>
+
+<p>Mais comme on allait se mettre en route&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;J’opine, dit Musehault, non sans la gravité
+séante à un docte personnage, qu’il serait bon de
+vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la
+nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point
+salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son
+sérieux, une prude personne comme est la Mariotte,
+n’accepterait pas de voyager avec un damoisel
+aussi peu habillé.</p>
+
+<p>Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante&#8239;!
+Mais qui eût été là eût vu la demoiselle
+des Perleries rougir étrangement. Quoi&#8239;! n’avait-elle
+point pris garde, jusqu’à ce moment, que le
+chevalier fût sans habits&#8239;? Si fait&#8239;; seulement, à
+cause de son innocence, elle n’y avait trouvé
+aucun mal&#8239;; elle était ingénue à tel point, que sa
+pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être
+avertie.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce vous est une belle occasion, s’écria la
+Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble
+homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui
+ses chausses, Musehault&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu
+de Dieu, jouant avec Pincedès.</p>
+
+<p>—&thinsp;Rendez-lui sa cotte, Crokesos&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je la donnai à une devineresse d’Égypte
+pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui
+fut que je serai pendu&nbsp;: une si facile prophétie
+ne valait pas un si bel habit.</p>
+
+<p>—&thinsp;Rends-lui ses estiviaux, Pincedès&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant
+mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la
+sauce cameline&#8239;; le droit, en une gelinotte cuite
+au four et farcie d’olives.</p>
+
+<p>—&thinsp;Rends-lui son surcot, Ogier&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy
+en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope&#8239;!
+Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de
+malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont
+nous te fîmes don&#8239;?</p>
+
+<p>Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Bon&#8239;! qui pourrait dire ce que j’en fis&#8239;?
+Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux
+du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une
+chemise de jouvenceau&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! que non, tu n’aurais garde. Mais
+qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air
+d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans
+ta gorge&#8239;?</p>
+
+<p>Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont
+un bout dépassait, et déploya toute une chemise,
+bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont
+coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui
+peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la
+chambre des dames&#8239;; peut-être c’était cette blancheur
+dont Mariotte naguère, non sans l’avoir
+baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille
+fut grandement penaude d’être ainsi trouvée
+menteuse&#8239;! Quant à la damoiselle Hughette,
+encore qu’elle ne comprît point ni comment ni
+pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait
+se trouver dans le corsage de Mariotte, elle
+en éprouva quelque dépit et se repentit fort
+d’avoir conduit cette fille servante à la quête du
+chevalier.</p>
+
+<p>Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu,
+on se mit en marche silencieusement,
+sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée.
+Le cortège n’eût pas manqué d’étonner
+quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est
+pas accoutumé de voir une troupe formée d’un
+ours qui va devant, de cinq moines autour d’un
+endormi qui semble un cadavre, et d’un petit
+bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter
+ses clochettes entre une grosse fille à la noire
+tignasse et un jeune page de chasse, mince
+comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci,
+ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce
+chemin. Il y avait sur toute la campagne une
+grande paix qui sommeille. Seulement, dans un
+buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment
+qu’on eût dit une cascatelle de perles,
+s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui
+répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où
+Musehault ramageait pour charmer les ennuis
+du voyage, et le rossignol, de branche en branche,
+sautillant et voletant, mariait sa musique à
+l’autre chanson, croyant suivre une oiselle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c17">CHAPITRE IX<br>
+<span class="xsmall">FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE</span></h3>
+
+<p>La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore — car
+il se pouvait que Pierre le Véridique
+fût plus malade qu’on ne disait — ne laissait pas
+de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu
+qui, par une heureuse aventure, serait
+bientôt en sûreté. Elle se voyait, — inconnue de
+tous grâce à son habit de garçon, — donnant des
+soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait,
+l’aidant de la main ou de l’épaule
+offerte quand il ferait ses premiers pas sur les
+pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait
+pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué
+et aussi assidu&#8239;? A cette idée que Pierre le
+Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette
+se sentait le cœur doucement remué&#8239;; et,
+la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis
+yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau.</p>
+
+<p>Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât
+mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait,
+il ne laissait pas de songer, la bouche et les
+yeux clos&#8239;; il avait fort bien ouï qu’on le portait
+dans un lieu où n’auraient garde de le chercher
+les seigneurs irrités et les barbares moines&#8239;; il
+s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée,
+sa peau, à laquelle il tenait fort comme il
+est naturel à tout homme.</p>
+
+<p>Les choses allant ainsi, le cortège continuant
+de marcher vers la proche retraite&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le diable au prône&#8239;! gronda Ogier-Pompée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hein&#8239;? qu’est-ce&#8239;? quoi&#8239;? qu’arrive-t-il&#8239;? dirent
+les autres en tumulte.</p>
+
+<p>Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler,
+le rossignol s’envola.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il arrive que vous êtes sourds comme des
+pots de bronze, si vous n’entendez point des pas
+derrière ce rideau d’arbres&#8239;!</p>
+
+<p>Il n’avait point fini de parler qu’un gros de
+gens d’armes débusqua de la lisière&#8239;; comme
+c’était, — on ne s’y pouvait méprendre, — des
+archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors
+par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins,
+les Mauvais-Garçons se seraient bien
+passés d’une telle rencontre. «&nbsp;Perdus&#8239;! fuyons&#8239;!
+trop tard&#8239;! courons sus&#8239;! Aïe&#8239;! ils sont vingt&#8239;!&nbsp;»
+telles furent les paroles jetées à la fois. Et la
+damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre
+le Véridique qu’on avait laissé choir à terre,
+pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à
+cette aventure, sinon que le chevalier ne serait
+pas mis en sûreté dans la caverne&#8239;; cela suffisait
+bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on
+peut imaginer.</p>
+
+<p>Cependant le chef des archers, s’approchant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Voilà, ce me semble, des gens qui font une
+étrange besogne&#8239;! Je pense qu’il serait à propos
+de les conduire, non sans les avoir liés de cordes,
+à la plus prochaine prison.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hélas&#8239;! gémit Hughette.</p>
+
+<p>Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point
+de ceux qui se laissent prendre aisément&#8239;; où ils
+ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume
+de s’en fier à la ruse. Avant que les archers
+eussent pu voir clairement à quels personnages
+ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient
+noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux
+yeux leurs capuches&#8239;; et, parlant le premier&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande
+à Dieu&#8239;! dit Ogier-Pompée, d’une voix si
+pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez
+juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce
+nous est une belle chance de vous rencontrer sur
+ce chemin, car nous avions grand’peur de nous
+être égarés.</p>
+
+<p>Les archers furent grandement étonnés de voir
+ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour
+des routiers, détrousseurs de passants.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous,
+à telle heure de nuit&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane,
+sise, comme chacun sait, dans un vallon des
+Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré
+des mauvais esprits qui maléficient les hommes.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par la Passion-Jésus&#8239;! c’est une singulière
+façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie
+d’un ours&#8239;! Et, s’il vous plaît, qui est cet
+homme couché sur la terre&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre
+l’âme&#8239;! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause
+de lui, justement, que nous cheminons vers la
+bienheureuse Marcellane.</p>
+
+<p>—&thinsp;Vous moquez-vous&#8239;? dit l’archer.</p>
+
+<p>—&thinsp;Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux,
+de bafouer d’honnêtes hommes de guerre,
+tels que vous paraissez être. Apprenez que cet
+animal n’est pas un ours, comme il semblerait
+au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même.</p>
+
+<p>—&thinsp;Le diable&#8239;! crièrent les archers, non sans
+quelques pas en arrière.</p>
+
+<p>—&thinsp;Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel,
+mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez
+bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le
+seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol,
+habite non loin de Romanin, dans une antique
+tour, avec son bouffon, son page de chasse et
+une fille servante&#8239;; car il n’a point grande richesse,
+s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier
+soir, se sentant près de trépasser, il nous fit
+appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en
+ses derniers instants, pour présider à ses funérailles.
+Or, comme je recevais sa confession, la
+chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je
+vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même
+qui avait pris la forme d’un ours&#8239;!</p>
+
+<p>Les archers se signèrent.</p>
+
+<p>—&thinsp;Il venait nous disputer l’âme du moribond,
+pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme
+horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs
+de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui
+ordonnant de se retirer, au nom du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit&#8239;; entre temps, nous l’aspergions
+d’eau bénite. Hélas&#8239;! il résista à tous
+nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que
+l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt
+à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait.
+Alors le malade, craignant pour son salut éternel,
+eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être
+transporté, pour y mourir, en la chapelle de
+sainte Marcellane qui vint de Palestine avec
+Marthe et Lazare&#8239;; certainement le diable n’oserait
+pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes
+ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous
+nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a
+suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera
+pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte,
+dès qu’il aura vu l’image sainte dont se
+décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur
+ici couché montera droit au ciel.</p>
+
+<p>A regarder les archers, vous auriez été surpris
+de voir des hommes d’armes montrer une telle
+épouvante&#8239;! Tremblants de la tête, les genoux
+se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de
+l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point
+se laisser choir.</p>
+
+<p>Le religieux poursuivit&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait
+que vous prissiez la peine de nous escorter
+jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est
+facile d’errer&#8239;; et les chemins ne sont point sûrs
+à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent
+à l’effet de dépouiller les voyageurs.</p>
+
+<p>Que si les archers avaient eu la moindre intention
+de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane, — de
+quoi je n’oserais jurer, — ils en
+eussent été bien dissuadés par le grognement
+dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière,
+et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta
+la campagne&#8239;! Cette rauque clameur, qui
+venait à propos — l’ours avait choisi son moment,
+comme eût fait une personne — témoignait
+au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en
+effet&#8239;; les servants du viguier d’Avignon, sans
+réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un
+bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont
+pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire
+aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du
+succès de leur stratagème, ni à la damoiselle
+Hughette des Perleries&#8239;; elle songeait que la route
+serait libre et le chevalier hors de péril.</p>
+
+<p>Mais, tout à coup&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Bonnes gens, on se raille de vous&#8239;! cria une
+voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable,
+et ceux que vous prenez pour des moines sont des
+routiers voleurs et meurtriers de gens&#8239;! Ce m’est
+une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me
+vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le
+Véridique par la volonté des dames&#8239;!</p>
+
+<p>Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison
+enfin, et debout sur la route, dans sa
+chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient
+jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore
+la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent,
+arrachant les fausses capuches, déchirant
+les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans
+prendre haleine&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les
+gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles&#8239;;
+Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang,
+sur le ventre des cadavres&#8239;; Cabot-Chacal, gourmand
+de viande humaine&#8239;; Musehault, qui mit le
+feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner
+le divertissement de voir les ouailles déguerpir
+en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée,
+qui vola dans la ville de Laon le coffre communal
+tout retentissant de monnaies bourgeoises&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les
+sur vos épaules pour les porter jusqu’à la
+prison&#8239;! hurlait le chef des archers parlant à ses
+compagnons&#8239;; car, d’avoir été dupé, le mettait
+en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu&#8239;?
+demanda-t-il au sire de Pierrefeu.</p>
+
+<p>—&thinsp;Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme,
+mais un homme que les moines de Saint-Gorgon
+pendirent par les aisselles au plus haut peuplier
+du chemin.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est donc que tu méritas ce supplice par
+quelque vol ou quelque meurtre. A la prison,
+avec les autres&#8239;!</p>
+
+<p>Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes,
+fut hissé sur un dos d’homme d’armes — tel un
+coffre sur une mule — tandis que la damoiselle
+Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes
+sur l’herbe et les fleurs de la route&#8239;; celles-ci crurent
+que c’était déjà la rosée du matin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c18">CHAPITRE X<br>
+<span class="xsmall">LA DAME AZALAÏS</span></h3>
+
+<p>Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse
+d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle
+par la magie de quelque nécromant, ce
+n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette
+caille&#8239;; tant elle était, de tout son corps,
+mignonne et en bon point. Mais un tel change
+eût été le plus fâcheux du monde&nbsp;: vu que, volatile
+devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse
+ni aussi doucement fondante sous la dent
+d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi
+l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle,
+en vérité, n’eût valu celui de la considérer,
+ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des
+champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches
+habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de
+samit emperlé ou un chaperon de fleurs&#8239;; c’était,
+au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet
+(mais une coiffe naturelle de jolis cheveux
+frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours,
+(mais une chemise dont la toile était si fine qu’on
+aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une
+libellule)&#8239;; et croyez qu’il y avait, derrière cette
+transparence, de bien plus belles choses&nbsp;: une
+gorge pareille à une double pomme de neige, un
+ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et
+des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est
+point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion
+d’en caresser de telles. Ainsi habillée, — je
+dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux, — la
+dame Azalaïs était assise, non loin d’un
+lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait,
+entre des pâtés de venaison, de-ci, et une
+assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à
+point et parée de ses plumes. Une bonne odeur
+montait des victuailles, un autre arome, meilleur,
+sortait du corps de la dame&#8239;; de sorte que,
+convié à un double festin par le parfum des
+viandes et le parfum des chairs, quiconque fût
+venu là n’aurait donné aucune attention à l’air
+nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait
+par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune.</p>
+
+<p>Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs
+avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire
+à son mari, vavasseur d’Avignon&#8239;; d’autant
+que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il
+n’avait rien en lui qui pût faire se départir une
+personne un peu délicate de la répulsion bien légitime
+qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était
+point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni
+qui baiserait la belle femme&#8239;! Par une adroite
+ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au
+logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant
+fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain
+neveu, parti dix ans en croisade, et dont
+il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu
+tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête
+vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était
+excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait
+pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux
+et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait
+vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait
+le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi
+ne songeait guère la dame Azalaïs&#8239;; être battue, le
+lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle
+eût été caressée la veille&#8239;; toute sa pensée allait
+vers son ami par amour, auquel elle avait mandé,
+que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et
+la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de
+ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.</p>
+
+<p>A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à
+ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes&#8239;;
+il n’était point de noble race, étant le fils
+d’un meunier. Mais la coutume de porter des
+sacs de farine lui avait parfaitement renforci
+les membres&#8239;; on n’aurait point trouvé dans tout
+le pays de Provence un garçon mieux capable
+que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises
+et sans nul ménagement, une dame sans jupons,
+entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur,
+de sa nature, était peu encline à se laisser
+ravir par les courtois hommages et les précieuses
+galantises dont se piquent les nobles hommes et
+les clercs&#8239;; il lui fallait, pour être contente, qu’elle
+eût lieu de l’être en effet&#8239;; si elle en avait su
+l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse
+qui dit un jour, au grand scandale de toutes
+les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien
+s’il ne vaut au moins son cheval.</p>
+
+<p>Cependant, assise devant la petite table, non
+loin du lit où il n’y avait qu’un coussin de tête, — car
+il suffit d’un seul oreiller pour deux personnes
+qui n’ont point l’intention de se tourner
+le dos, — la dame Azalaïs, de ses ongles menus,
+battait la nappe, avec un air d’impatience. Il était
+fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas
+encore arrivé&#8239;! Qui pouvait le retenir&#8239;? S’était-il
+arrêté à courtiser sous la saulaie quelque fille
+paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le message&#8239;?
+Elle se sentait fort dépitée&#8239;; s’il fût entré à ce moment,
+elle n’aurait pas manqué de le battre, en
+se laissant embrasser. Et le temps s’écoulait, un
+temps qui aurait pu être si bien mis à profit.
+Quoi&#8239;? l’ingrat ne paraîtrait-il pas&#8239;? Aurait-elle
+envoyé pour rien son mari à la rencontre du
+neveu revenu de Terre-Sainte&#8239;? Cela ne servirait
+à rien qu’elle eût préparé ce bon repas où
+l’amour aurait pris appétit, qu’elle eût, pour
+éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons,
+laissé choir la cote et la robe, qu’elle fût là
+enfin, si blanche et presque nue, pareille à une
+fleur sans feuilles&#8239;?</p>
+
+<p>Des rages la prenaient, elle avait envie de casser
+le hanap où il aurait bu, de plumer la gelinotte
+qu’il aurait mangée&#8239;; pour un peu elle eût
+déchiré des dents et des ongles — oh&#8239;! le triste
+emploi de ces mignonnes mains et de cette amoureuse
+bouche&#8239;! — les draps du lit qui s’ouvraient
+avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit
+tout espoir de voir l’attendu. C’en était fait&#8239;! elle
+dormirait seule. Toute seule hélas. A se voir si
+jolie partout, avec sa gorge pareille à une double
+pomme de neige, son ventre rondelet, ses hanches
+bien saillantes, et ses belles cuisses dont
+jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour
+grasses qu’elles fussent, il lui venait plus de colère
+encore. Hélas&#8239;! hélas&#8239;! si charmante et toute
+seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop
+inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être
+regretté que le vavasseur fût parti pour Avignon,
+que le mari ne fût point là, à défaut de
+l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable
+d’avoir été si doucement remuée par de si doux
+désirs, de s’être crue si proche de la plus chère
+joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la
+chimère des rêves&#8239;! La dame Azalaïs était fort
+attachée aux réalités. Que faire cependant&#8239;? Se
+coucher, s’endormir. Quel ennui&#8239;! et comme elle
+dormirait mal. Lentement elle s’approcha de la
+couche, et, tandis qu’elle songeait encore aux baisers
+dont elle était frustrée, elle souleva l’une
+de ses jambes, mit un genou sur le bord des
+draps, en soupirant...</p>
+
+<p>Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on
+pousse et de meubles qu’on renverse&#8239;! Avant
+qu’elle eût retourné la tête, — tant l’attaque fut
+prompte&#8239;! — Azalaïs était saisie entre des bras
+vigoureux, qui n’avaient point de manches&#8239;!
+Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme
+sans aucun vêtement, la couvrait de caresses, et
+elle ne pouvait s’en plaindre, à cause d’une bouche
+qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait été
+grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a
+rien de plus certain. Mais cet inconnu lui paraissait
+si bien fait, avec une peau si douce, il avait
+une façon de baiser si mignarde dans son emportement,
+que bientôt, si elle avait pu dégager
+ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un cri,
+qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais
+été fort capable de résistance, il ne se passa
+qu’un bien court moment avant celui où l’inconnu
+lui prouva que le fils du meunier n’était
+pas seul capable de bien serrer contre soi une
+dame sans jupon, entre les fins linceuls du lit.</p>
+
+<p>Ce fut seulement deux heures plus tard que
+la dame Azalaïs se trouva assez parfaitement remise
+de son étonnement et d’autres émotions
+pour faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il
+avait une façon insolite de s’introduire dans les
+logis, et pour lui témoigner son déplaisir des
+libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec
+elle, en chemise. Mais elle n’insista qu’assez peu
+sur le dernier point, jugeant sans doute qu’il lui
+serait difficile de faire croire à ce mécontentement,
+après les tendres aveux de satisfaction,
+très clairs quoique muets, qu’elle n’avait pu, à
+diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit surtout
+de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par
+la fenêtre, sans habit d’aucune sorte, et de l’état
+qu’il tenait dans le monde et du nom qu’il portait.</p>
+
+<p>—&thinsp;A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle
+rien de ce que vous voulez savoir&#8239;! répondit-il.
+Apprenez que cette nuit, après beaucoup de
+malencontres, qu’il serait trop long de dire, je
+fus hissé, vêtu de ma seule chemise et bien lié
+de cordes, sur le dos d’un archer&#8239;; et quoique
+je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité
+aux gens, il était fort question de m’enfermer
+dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point
+un sort qui me plaise de gésir comme un mort
+entre quatre laides murailles, tandis qu’il y a de
+par le monde tant de belles choses vivantes qu’on
+peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en
+voyait de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans
+doute pour prouver son dire)&#8239;; je jugeai donc que
+je n’avais rien de mieux à faire que d’échapper,
+avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient.
+J’enflai ma poitrine, j’écartai les bras, les jambes,
+pour élargir mes liens&#8239;; puis, m’allongeant et
+m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha
+ma chemise, tombai sur les talons, trouai
+d’une rude poussée la troupe des archers ébahis,
+et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais
+dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant
+l’herbe. Les hommes d’armes se lancèrent à ma
+poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter,
+fort perplexes à cause, je pense, de mes compagnons
+de route qu’ils avaient saisis en même
+temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir
+d’un côté, — je les vis, tournant la tête, — du
+trouble où j’avais mis les archers en me dérobant
+de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés
+de se partager en deux troupes poursuivantes,
+j’étais déjà bien loin, invisible, hors d’atteinte,
+et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas déguerpi
+avec moins de hâte, ce dut être un plaisant
+spectacle que celui des archers se regardant
+d’un air penaud entre la double fuite de leurs
+prisonniers disparus. Cependant, nu comme je
+l’étais, courant sur les cailloux, me déchirant
+aux branches dont je cherchais l’ombre sur la
+route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir
+tout à fait, bien que j’eusse échappé à un
+grave péril. Qu’adviendrait-il de moi&#8239;? qui donnerait
+asile à un fuyard déchevelé moins vêtu
+que ne le fut Adam le père chassé du paradis&#8239;? Je
+pense que je m’allais laisser choir, non sans une
+grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé,
+lorsque je vis, derrière un rideau de lilas fleurissants,
+luire une fenêtre, doucement, dans la nuit.
+Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne
+me souvins plus des dangers, de la prison promise,
+ni de ma lassitude, ni d’aucune autre chose
+amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et
+de vos seins menus et gras qui sortaient de la
+chemise, et de votre petit pied, dont j’admirais
+le dessous rose, tandis que vous mettiez, près de
+vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si
+je fus hardi, c’est que vous êtes belle&#8239;! Et voilà
+toute mon aventure. Pour ce qui est de mon
+nom, sachez que je suis, par la volonté des
+dames, Pierre le Véridique, et ne me prouvé-je
+point digne d’une telle appellation puisque je
+proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous
+plaisante de corps et de visage, que l’on s’imagine,
+à baiser votre bouche, manger des fraises
+mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose
+chauffée par un midi d’été, que vos bras ont des
+caresses d’enlaçantes lianes et que, foi-Dieu&#8239;! je
+bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre
+matin, de mes beaux habits, car c’eût été un
+temps perdu dont je ne me fusse jamais consolé,
+que la minute employée à les ôter avant de vous
+accoler, douce dame&#8239;!</p>
+
+<p>Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre
+beaucoup de choses encore sur le compte du jouvenceau
+auquel elle ne refusait point l’hospitalité,
+c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne
+lui fut pas donné d’exprimer son désir, vu que
+Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour les charmes
+de la dame s’était rallumé à les vanter, lui
+ferma la bouche de telle façon que, muette de
+naissance, elle n’eût pas été plus empêchée de
+tenir le moindre discours.</p>
+
+<p>Et, à bien prendre les choses, le Véridique
+n’était pas un homme à plaindre. Certes, il lui
+était advenu mainte cruelle affaire depuis qu’il
+commença de ne plus mentir aux hommes ni aux
+femmes&#8239;; jeté dans un puits où il faillit se rompre
+les os, houspillé par les camaldules en courroux,
+pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme,
+empoigné par des hommes d’armes, poursuivi
+comme une bête à travers champs et bois, il avait
+pu connaître, par sa propre expérience, que de
+parler selon la vérité n’est point pour s’attirer
+l’amitié des gens et que franchise et bonne fortune
+ne voyagent point ensemble. Mais, en ce
+moment, toutes ces peines, il les oubliait&#8239;; de
+quels soucis, en effet, ne serait-on pas délivré
+dans un bon lit où une personne bien faite ne se
+repent point de vous avoir laissé entrer, dans
+une bonne chambre où un parfum de victuailles
+voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet
+d’espérer que l’on aura de quoi se refaire des
+fatigues probables, et que, même quand elle ne
+baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un
+agréable emploi&#8239;?</p>
+
+<p>De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort
+de la chance qui lui avait permis de voir, derrière
+le rideau de lilas fleurissants, la claire fenêtre
+hospitalière&#8239;; et il ne songeait à rien qu’à se
+pâmer d’aise.</p>
+
+<p>Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à
+coup, un bruit de gens qui s’avancent, et une
+voix cria, venant du dehors&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! femme&#8239;! éveille-toi&#8239;! C’est moi qui suis
+de retour. N’entends-tu pas&#8239;? Allons, tu fais bien
+de clore à triple tour les grilles et les portes, car
+il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent
+par les chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de
+méchante humeur. Appelle tes filles servantes
+pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir
+toi-même.</p>
+
+<p>L’Homme tout nu demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Dame, qui donc parle ainsi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Sainte Vierge&#8239;! dit Azalaïs plus tremblante
+qu’une feuille secouée d’orage&#8239;; ne l’entendez-vous
+pas&#8239;? C’est mon mari lui-même&#8239;; et je pense
+que voici mon dernier jour&#8239;!</p>
+
+<p>Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la
+couche&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra
+malheur à cause de moi. Je puis bien sortir par
+où je suis entré.</p>
+
+<p>—&thinsp;Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu&#8239;! La porte
+du jardin n’est guère éloignée de cette fenêtre&#8239;;
+mon mari ne manquerait de vous apercevoir.
+Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel,
+et la vue d’un beau garçon sans habits,
+s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer
+des soupçons à des gens même peu disposés
+à en concevoir.</p>
+
+<p>Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles
+et les grilles, ne cessait de dire, d’un ton qui se
+fâche&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu
+es morte&#8239;? Hâte-toi d’ouvrir, je te prie, si tu ne
+veux que je ne grimpe aux murs ou rompe la
+clôture&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le blason de ma race, le cas est grave,
+dit Pierre le Véridique, et je ne sais comment
+nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne
+m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra
+de recourir qu’à défaut de toute autre
+ressource.</p>
+
+<p>Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur
+la nécessité de faire périr son mari, sans
+doute parce qu’il avait la barbe très rude, chose
+bien incommode au baiser.</p>
+
+<p>—&thinsp;Que faire donc&#8239;? demanda Pierre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! le sais-je&#8239;?... Attendez, pourtant... oui,
+l’idée n’est point mauvaise... il me semble que,
+de cette façon, les choses s’accommoderont à merveille.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qu’avez-vous imaginé, je vous prie&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ce que je n’ai point le temps de vous dire&#8239;!
+Entrez dans ce réduit, derrière le lit, et quoi
+qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous
+appelle.</p>
+
+<p>Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs
+éclaircissements&nbsp;: Pierre se déroba, comme on le
+lui avait ordonné, et la dame Azalaïs, après avoir,
+très vite, remis en honnête apparence les draps
+et les carreaux du lit, se hâta vers son mari qui
+maintenant criait dans une grande colère.</p>
+
+<p>Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son
+aise&#8239;; car à peine l’eut-elle vu — non pas seul,
+mais accompagné de plusieurs, — qu’elle s’esclaffa
+de rire (elle était fort rusée), et, tout en
+riant&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! Voilà une plaisante aventure&#8239;!
+disait-elle. Comment, c’est vous, c’est vous-même,
+avec vos compères&#8239;? Qui vous eût attendu, à cette
+heure, justement&#8239;! Hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! Je pense vraiment
+que je m’en vais trépasser à force de rire&#8239;!</p>
+
+<p>Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire
+au vavasseur et à ses quatre compères fort
+peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que
+l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain&#8239;;
+mais plus son mari faisait fâcheuse mine,
+plus s’esclaffait la dame Azalaïs&#8239;; le bruit de
+ses jolis rires était comme celui d’un collier de
+perles secoué dans un coffret de cristal.</p>
+
+<p>—&thinsp;Te tairas-tu, mauvaise femelle&#8239;!</p>
+
+<p>Elle n’avait garde, pouffant toujours.</p>
+
+<p>—&thinsp;C’est bien le moment de montrer de la joie,
+lorsque je suis berné de la plus cruelle façon.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hi&#8239;! hi&#8239;! ah&#8239;! ah&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! ah&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Mes compères que j’ai rencontrés sur la
+route, revenant d’Avignon, m’ont annoncé qu’on
+n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti
+page de guerre en croisade.</p>
+
+<p>—&thinsp;Hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je
+ne manquerais pas d’en tirer une terrible vengeance.</p>
+
+<p>—&thinsp;En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères
+qui, pour être des bourgeois, n’en portaient
+pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture, des
+dagues et des poignards propres à faire de
+belles entailles&#8239;; car en ce temps on ne voyageait
+guère sans être armé, par la crainte des turlupins.</p>
+
+<p>Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient
+entrés dans la chambre&#8239;; à la vue de la table bien
+servie où la gelinotte éployait ses plumes, le bon
+vavasseur devint si rose de courroux que vous
+eussiez pris sa face pour une courge mûre.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes
+sûrement&#8239;! Ce n’est point pour souper seule que
+tu préparas ces viandes délicates.</p>
+
+<p>Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide
+qui ne tarderait pas à retomber, comme un marteau
+bon à rompre l’enclume&#8239;; mais ces paroles
+et ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler
+l’hilarité de la sournoise femelle.</p>
+
+<p>Le vavasseur et ses compères étaient étonnés
+au delà de ce qu’on peut croire.</p>
+
+<p>—&thinsp;Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou
+je te tue avant le temps d’un <i>Ave Maria</i>&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! Je veux bien parler... Hi&#8239;! hi&#8239;!
+Mais c’est si plaisant, que je ne saurais me retenir
+de rire... Pendant que vous alliez vers Avignon...
+Oh&#8239;! oh&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;... Pour y trouver votre neveu... Hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Après&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Tandis que vous rencontriez vos compères...</p>
+
+<p>—&thinsp;Achèveras-tu, pécore&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Votre neveu lui-même... Ah&#8239;! ah&#8239;! ah&#8239;! ah&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Mon neveu&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Était ici... hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;! hi&#8239;!... vous
+attendant&#8239;! et c’est pour lui que je préparai ce
+bon souper qui vous fâche.</p>
+
+<p>Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les
+côtes, pareille à quelqu’un qui, de trop rire, va
+rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage
+s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mon neveu est ici&#8239;! Je m’en réjouis fort. C’est
+une belle chance, compères, que vous m’ayez
+accompagné jusque dans ma maison, car, ou
+Dieu me damne, vous mangerez et boirez à votre
+faim et soif pour célébrer avec moi un si heureux
+retour. Il était tout petit garçonnet encore,
+mon Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais
+plaisir à le revoir, beau jeune homme comme
+il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc
+est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de
+m’embrasser&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Ses habits, par la longue route, étaient si
+déchirés et si couverts de poussière, que je l’ai
+mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs nippes&#8239;;
+sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant
+entendu, c’est qu’il n’a point achevé de se vêtir.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! vêtu ou non, qu’il se montre&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en
+ouvrant la porte du réduit derrière les courtines.</p>
+
+<p>Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un
+pas dans la chambre, que le vavasseur lui sauta
+au cou, le nommant des plus chers noms, jurant
+qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre
+mille, malgré le long temps et la taille grandie.</p>
+
+<p>L’Homme tout nu était perplexe.</p>
+
+<p>N’ayant point perdu une seule des paroles
+qu’avait prononcées la dame Azalaïs, il savait de
+quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer d’embarras
+et se sauver elle-même&#8239;; il lui aurait suffi
+de ne la point contredire pour être fort bien
+choyé dans le logis du vavasseur...</p>
+
+<p>Il s’écria, en secouant ses cheveux&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme,
+et je ne suis pas votre neveu&#8239;!</p>
+
+<p>La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu,
+dans la chambre de ma femme&#8239;? hurla le mari.</p>
+
+<p>—&thinsp;Quelqu’un qui passait sur le chemin.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pourquoi es-tu entré chez moi&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que
+votre femme était jolie&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Et que fis-tu, scélérat, étant entré&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Je la pris dans mes bras et la baisai sur les
+lèvres&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Mort nom d’un diable&#8239;! et que fis-tu ensuite&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Je me couchai dans votre lit qui est fort
+moelleux...</p>
+
+<p>—&thinsp;Avec elle&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Cela s’entend de soi&#8239;! et je n’eus point à le
+regretter, car il n’est sur la terre de personne
+mieux faite de corps ni plus adroite au déduit&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire
+autre chose. Car le vavasseur et ses quatre compères,
+les lames hors des ceintures, se ruèrent
+sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu
+songer à se défendre, il sentit une pointe lui entrer
+dans l’épaule. Eux s’écartant, il tomba sur
+les carreaux, dans son sang, blessé, mourant,
+mort peut-être, — pour avoir dit vérité&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c19">CHAPITRE XI<br>
+<span class="xsmall">LE RÊVE ET LE RÉVEIL</span></h3>
+
+<p>Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée,
+les bouvreuils et les chardonnerets se jouaient
+avec des cris dans les rayons de soleil, qui, s’accrochant
+aux troncs des ormes ou s’étalant sur
+les mousses rases, y mettaient, étroites ici, là plus
+larges, des flaques de claire émeraude. Mais
+c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage,
+épanoui en mille roses, que s’acharnaient les jeux
+et les querelles&#8239;; et, frémissant bec à bec parmi
+les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur
+duvet aux feuilles, chardonnerets et bouvreuils
+se mêlaient si bien, plumes d’or et ventres rougissants,
+aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles
+corolles, que ce pouvait être les oiseaux
+qui fleurissaient les branches et les roses qui voletaient.
+Puis, d’un élan soudain, comme chassées
+d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent
+à la fois, s’enfonçant dans une trouée de verdure.
+Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur
+l’herbe, qui avait remué, en soupirant.</p>
+
+<p>Qui était couché là&#8239;? Pierre le Véridique.</p>
+
+<p>Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir
+tomber, qu’ils l’avaient navré à mort, s’étaient
+avisés de le porter, assez loin de la maison, pour
+n’être point accusés de meurtre&#8239;; ils le laissèrent
+sur les herbes de l’orée, non sans l’avoir
+vêtu de quelques hardes apportées en ce dessein,
+à cause de cette religion pour les défunts, qui est
+naturelle même aux plus méchantes gens.</p>
+
+<p>Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure
+à l’épaule n’était guère dangereuse&#8239;; jeune
+et sain comme il était, il avait assez de sang dans
+les veines pour en pouvoir perdre un peu sans
+un trop grand dommage. La pâmoison où, par
+la douleur du coup, il s’abandonna d’abord, se
+continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en
+un somme réparateur des forces. Il dormait là,
+délicieusement&#8239;; c’étaient des soupirs d’aise, qui,
+parfois, lui entr’ouvraient les lèvres.</p>
+
+<p>Même il eut un très aimable songe.</p>
+
+<p>Il se croyait étendu, par une fraîche matinée,
+sous l’ombre fleurie d’un rosier sauvage, épanoui
+en mille roses&#8239;; et, de fait, où il rêvait être, il s’y
+trouvait&#8239;; les choses d’alentour entrant dans ses
+yeux dessillés à demi, comme il arrive parfois à
+ces moments où le somme va bientôt s’éveiller.
+Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait
+bien&nbsp;: un petit bossu, de rouge et de noir
+habillé, coiffé d’un bonnet où tintinnabulaient
+des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise
+bien remplie, un page très fluet, avec des
+boucles d’or, si menu et si joli qu’on l’eût pris
+pour une damoiselle&#8239;; ils avaient en leur compagnie
+le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la
+lune, et coupa, de ses dents, la corde. Et ces
+gens témoignèrent une extrême joie de le retrouver,
+comme s’ils en eussent tout à fait perdu
+l’espérance. Le bossu, en dansant sur la mousse,
+faisait sonner ses sonnettes&#8239;; la paysanne s’esclaffait
+de contentement, montrant toutes ses
+dents blanches dans sa grande bouche rouge&#8239;;
+l’ours, dodelinant de la tête et clignant des yeux,
+avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que possible.
+Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées,
+ne se montrait pas moins ravi que les autres&#8239;! Ce
+n’était point qu’il sautât, comme le bossu, qu’il
+pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât
+de l’œil, comme l’animal&#8239;; mais, à genoux sur la
+mousse, sans geste, sans bruit, il regardait le dormeur
+d’un regard si attendri et si charmé, que
+Pierre le Véridique s’en sentait le cœur plus ému
+qu’on ne saurait le dire. Et, en même temps,
+un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait,
+dans la clarté du songe, cet enfant hier aperçu
+dans la pénombre lunaire, il ne pouvait plus croire
+que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles
+n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine,
+cette peau si blanche et si rosée, cette bouche
+pareille à une églantine mi-close&#8239;; il n’y avait
+qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien
+tant de grâce et de tendre retenue&#8239;; et le drap,
+sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup plus
+agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh&#8239;!
+sûrement, c’était une femme qui était là, plus
+jolie que les plus jolies, c’était une femme qui le
+regardait en ce muet ravissement&#8239;! Il n’en douta
+plus lorsque, le bossu et la fille s’étant écartés
+un instant, il sentit au-dessus de ses yeux mi-clos
+la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si
+une rose lui était tombée, de la branche, sur le
+front.</p>
+
+<p>Il tressaillit et se dressa, dans une ardente
+liesse&#8239;! car, ce qu’il avait vu en rêve, il le voyait
+toujours, bien éveillé&#8239;; et, tombant à genoux&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;O damoiselle&#8239;! dit-il, vous qui ne sauriez
+dérober sous ce déguisement les charmes dont
+vous para la nature&#8239;; vous qui, pleine de miséricorde
+pour un malheureux haï de tous, l’avez
+sauvé de la mort, l’avez suivi par les chemins,
+et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans
+souci de votre salut&#8239;; sachez, ô damoiselle, que je
+vous aime plus que jamais on n’aima, et que je
+garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure&#8239;!</p>
+
+<p>Car Pierre le Véridique n’était pas homme à
+perdre son temps en de telles occasions&#8239;; il pensait
+que, si, voyant une rose, on ne la cueille
+point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse
+ou que le vent l’effeuille tandis qu’on tourne
+la tête.</p>
+
+<p>Cependant, Hughette des Perleries — cette
+églantine blanche — était devenue plus vermeille
+que les coquelicots de juillet&#8239;; et, tremblante, voulant
+fuir, essayant de répondre&nbsp;: «&nbsp;Mais non, sire,
+je suis un jeune page de chasse du domaine de
+Romanin...&nbsp;» elle mettait devant ses yeux ses
+doigts de petite fille pour ne point voir celui qui
+lui tenait de tels discours. Mais, en même temps,
+une douceur inconnue lui glissait dans le cœur,
+dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il
+avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette
+heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même
+qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune
+chevalier persécuté par la rancune de tant de
+gens&#8239;; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle
+en avait entrepris la conquête à cause d’une
+grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes&#8239;;
+pour ce qui était du baiser tombé tout
+à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une
+branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour
+rien&#8239;; ce devait être qu’elle s’était trop penchée,
+sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il
+lui disait&nbsp;: «&nbsp;Je vous aime&nbsp;», elle comprenait,
+effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui&#8239;; cette
+parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait,
+mais ce qu’elle éprouvait elle-même&#8239;;
+c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu
+dans toute une grange que l’on croyait bien gardée
+de l’incendie.</p>
+
+<p>Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux
+propos, la damoiselle Hughette se sentit
+enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir&#8239;;
+même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse,
+de sorte que le sire de Pierrefeu, plein
+d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine
+et la baisa dans les cheveux, pour ne
+point l’effaroucher, timide comme elle était. Le
+bon ours les considérait avec attendrissement.</p>
+
+<p>De fait, il avait raison de les considérer de la
+sorte et de les écouter, car même en ces jours
+de la saison nouvelle où fleurissent toutes les
+roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est
+point de plus doux spectacle que celui de deux
+amoureux, ni de plus aimable musique que celle
+de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries
+ne songeait plus à cacher les tendres mouvements
+de son cœur&#8239;; tout ce qu’elle ignorait
+naguère, mais qui lui fut révélé par la parole
+initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait
+ingénument, sans rougeur&#8239;; oui, dès le moment
+où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de
+papillons, était entré dans la salle où siégeait le
+tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir
+pour être tout entière à lui&#8239;; c’était par tendresse,
+non par miséricorde, qu’elle avait, derrière
+la chaire de justice, ouvert la porte au sire
+de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre, — se
+feignant laide, par une pudeur de violette
+qui aurait peur d’être cueillie, — qu’elle avait
+pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait
+entrepris la quête sous cet habit de garçon, et
+que, hier soir enfin, — ayant réussi, avec le
+bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre
+les archers déconfits, — elle s’était remise, bien
+lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir,
+qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé.
+Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée
+et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru
+d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une
+rose&#8239;; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi
+parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du
+tout le dessein, — en dépit du défi crié au vent
+dans le carrefour de la Marcellane, — de solliciter
+d’amour les belles dames de la vicomté&#8239;; il était
+persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à
+l’égal de celle-ci, délicate et menue&#8239;; il sentait
+qu’il en était pour toujours le fervent ami, et
+cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre
+avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle
+familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château
+ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de
+victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires,
+d’argent dans les coffres, il n’y en avait
+point du tout&#8239;; au surplus, les murs des salles,
+où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris,
+menaçaient de choir quand le vent soufflait
+un peu fort. N’importe&#8239;! puisqu’il n’avait
+point d’autre asile, il se contenterait de celui-là,
+sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux,
+si elle l’y voulait accompagner&#8239;; et il songeait à
+la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant
+de l’édifice, et où quelque honnête religieux
+consacrerait leur union. Ah&#8239;! qu’ils seraient
+heureux une fois époux&#8239;! Pauvres, oui, obligés
+peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer
+les bêtes des bois et des plaines, de travailler
+comme les vilains en leur maigre champ, — lui,
+non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux
+durs outils la délicatesse de ses petites mains, — ils
+n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient
+d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle
+Hughette des Perleries n’était pas pour contredire
+Pierre le Véridique sur ces divers points&#8239;;
+elle était certaine que le château lui paraîtrait le
+plus beau du monde&#8239;; elle approuvait surtout, — en
+sa tendre vertu, — l’idée de la chapelle et du
+religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne
+fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder
+pour lui seul toute la fatigue&#8239;; elle aurait sa
+part dans la peine comme elle aurait sa part
+dans la joie. «&nbsp;Eh&#8239;! que ferez-vous, damoiselle,
+mignonne comme vous voilà&#8239;? — Tandis que
+vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les
+fleurs des prairies et des haies, et vous croirez,
+à votre retour, que le printemps, passant sur la
+route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes
+ses couleurs et toutes ses odeurs&#8239;!&nbsp;» C’est ainsi
+qu’ils formaient de souriants projets&#8239;; et à présent,
+Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur,
+remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant
+de calamités auxquelles il devrait tant de joies.</p>
+
+<p>—&thinsp;Aïe&#8239;! gémit-il dans une grimace.</p>
+
+<p>C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant
+vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place
+de la blessure.</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! qu’avez-vous&#8239;? dit-elle.</p>
+
+<p>—&thinsp;Presque rien.</p>
+
+<p>—&thinsp;Mais encore&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me
+cause quelque douleur, si l’on y touche.</p>
+
+<p>—&thinsp;Une blessure&#8239;? Quoi&#8239;! vous êtes blessé, plus
+gravement que vous ne dites, peut-être&#8239;? Et vous
+n’en sonniez mot&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;A peine si le poignard m’entra dans la chair&#8239;;
+ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une
+épingle un peu grosse.</p>
+
+<p>—&thinsp;A la bonne heure. Mais il faut me conter le
+péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent
+et tout ce qui vous arriva depuis que vous
+échappâtes à ces méchants archers.</p>
+
+<p>Pierre le Véridique était devenu très pâle.</p>
+
+<p>Non, cette fois, il ne parlerait pas&#8239;! Non, il ne
+dirait pas la vérité&#8239;! A cette innocente mignonne,
+qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour,
+il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en
+chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre
+hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour
+de franches paroles, il avait souffert de bien
+grands dommages&#8239;; il ne voulait plus s’exposer à
+de telles malencontres&#8239;; et, parce que les dames
+du château de Romanin étaient d’extravagantes
+personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus
+infortuné et le plus navré des hommes.</p>
+
+<p>Il se préparait donc, interrogé par Hughette,
+à inventer quelque histoire&#8239;; un des archers, dirait-il,
+l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche
+décochée... Pierre le Véridique allait mentir&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh bien&#8239;! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous
+point comment vous fûtes blessé&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Damoiselle&#8239;! cria-t-il, — car le serment que
+fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le
+lâche point&#8239;! — Damoiselle&#8239;! je couchai avec la
+dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur
+d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé
+de ses compères, afin de venger son honneur&#8239;!</p>
+
+<p>Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous
+aviez entendu le cri que poussa la damoiselle
+Hughette des Perleries, et elle était, regardant
+Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à
+coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant&nbsp;:
+«&nbsp;Pistoletta&#8239;! Mariotte&#8239;!&nbsp;» et disant à Pierre
+de Pierrefeu qui la suivait avec des prières&nbsp;:
+«&nbsp;Non, sire, non, laissez-moi&#8239;! et sachez que jamais
+vous ne me reverrez, car une fille telle que
+je suis ne saurait aimer un homme qui fit les
+choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible
+de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la
+compagnie vous sera bien plus plaisante que ne
+saurait être la mienne.&nbsp;»</p>
+
+<p>Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus
+aux cris&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Pistoletta&#8239;! dit-elle, emmène-moi&#8239;! Si je suis
+trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi
+jusqu’au château que j’eus bien tort
+de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme.
+Je me jetterai aux pieds de la dame de
+Romanin&#8239;; elle me pardonnera la faute que je
+commis&#8239;; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai
+dans quelque monastère&#8239;; tous les asiles
+me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée
+d’une présence qui m’est odieuse autant
+qu’elle me fut chère&#8239;!</p>
+
+<p>Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin
+d’une allure si décidée, après un si méprisant
+adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci
+comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir
+par des larmes ou de repentantes supplications.
+Accoté à un arbre, la tête basse, les bras
+ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec
+cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour
+diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la
+verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.</p>
+
+<p>—&thinsp;Ah&#8239;! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être
+se souvenant des caresses interrompues, n’était
+point fâchée de demeurer seule dans un bois
+avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la
+chapelle&#8239;; ah&#8239;! beau sire, vous voilà mélancolique
+autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce
+jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir
+que la Mariotte ne s’en est point allée&#8239;? Vous
+aviez naguère plus d’empressement à considérer
+les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.</p>
+
+<p>En même temps, renflant le buste, elle lui mettait
+sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes
+seins remuants, pareils à de beaux fruits qui
+veulent bien qu’on les cueille.</p>
+
+<p>Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la
+damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Tu me sembles laide à présent, autant que
+le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer
+une rose&#8239;! Et je ne puis comprendre comment
+j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler,
+paysanne, dans la forêt de Romanin.</p>
+
+<p>Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci
+lui déplut grandement.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le Nom-ma-Patronne&#8239;! je ne suis point
+telle que vous dites&#8239;! et c’est me traiter d’une
+cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné
+de tous, j’avais formé le dessein de vous
+consoler en vos infortunes&#8239;; vous auriez eu en moi,
+errant par les routes, une bonne servante, le jour,
+meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez
+mon zèle par de si durs propos, je me
+garderai bien de vous offrir aide ni secours&#8239;; je
+m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts
+garçons ne me trouvent point laide&#8239;!</p>
+
+<p>Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement
+en chemin.</p>
+
+<p>Alors, Pierre le Véridique pleura&#8239;; oui, prenant
+sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots
+qui lui secouaient la poitrine.</p>
+
+<p>Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ
+de cette fille servante&#8239;; mais, pour un qui est
+délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement
+de plus&#8239;; et il pleurait, très douloureusement.
+Certes, pour ne point manquer à la parole
+jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une
+fâcheuse aventure&#8239;; mais, les derniers coups dont
+le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait.
+Quoi&#8239;! personne ne s’intéressait à lui désormais&#8239;?
+Quoi&#8239;! — surtout — elle le fuyait avec horreur,
+la damoiselle Hughette des Perleries, cette
+mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans
+retour, s’était donné&#8239;? Il vivrait seul, sans compagnon
+et sans amie&#8239;?</p>
+
+<p>Seul&#8239;? non.</p>
+
+<p>Pierre le Véridique entendit près de lui un
+souffle comme d’une gueule de four qui fume, et
+il sentit quelque chose de doux et de lourd qui
+lui caressait la jambe.</p>
+
+<p>C’était l’ours, tête dodelinante.</p>
+
+<p>Meilleur que les gens, l’animal n’était pas
+parti, ayant pris sans doute en amitié, — car on
+s’attache par les services que l’on rend, — celui
+qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où
+les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire,
+en son mouvement câlin&nbsp;: «&nbsp;Si tous vous quittent,
+je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas
+de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les
+hommes et de toutes les femmes, c’est quelque
+chose que la tendresse d’une bête.&nbsp;»</p>
+
+<p>Certainement, c’était quelque chose. Le sire de
+Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait
+dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait
+point tout à fait l’horreur de la solitude&#8239;;
+il lui restait un ami&#8239;; et, se penchant, il attirait
+vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu
+il eût embrassé cet ours plus humain que les
+hommes.</p>
+
+<p>Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes
+paroles, comme&nbsp;: «&nbsp;Oh&#8239;! le joli mignot&#8239;! comme
+il est doux&#8239;! comme il est gracieux à voir&#8239;!&nbsp;»
+Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint
+par son serment&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! la vilaine bête&#8239;!</p>
+
+<p>Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que
+ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant
+avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière,
+et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte.
+Le sire de Pierrefeu comprit le péril&#8239;; il allait être
+étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée&#8239;;
+il n’eut que le temps de faire un bond en
+arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés,
+les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés,
+poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité&#8239;!</p>
+
+<p class="c gap small">FIN DU LIVRE DEUXIÈME</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">ÉPILOGUE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon
+l’histoire, deux ou trois mois après la matinée
+où Pierre le Véridique se rua seul à travers bois
+et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours),
+il n’était bruit, dis-je, dans le domaine de Romanin
+et dans le pays d’alentour que d’un très
+dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux
+des Alpines&#8239;; sa cabane se cachait derrière un
+rideau retombant de glycines et de lierres. Bien
+qu’il fût en son jeune âge, — vous l’auriez
+pris pour un enfant qui, en manière de jeu, se
+serait vêtu d’un froc, — il ne laissait pas d’être
+recommandable par ses austérités et ses pieux
+discours, et même, à ce qu’on rapportait, il
+accomplissait des miracles (de menus miracles
+point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir
+des fleurs à des branches flétries ou de faire
+chanter le rossignol avant le printemps), tout
+aussi bien que s’il avait eu une grande barbe
+grise lui descendant du menton jusqu’au ventre.
+Son nom, la plupart des gens l’ignoraient&#8239;; mais on
+savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait
+rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait
+à ses pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient
+rendues dignes d’une telle faveur. Car il confessait
+volontiers. Et croyez que l’espoir de remporter
+dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa
+cotte une dent de sainte Séverine, un cheveu
+d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard, dont
+se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion,
+était bien de nature à redoubler la ferveur des
+filles de la contrée. Il n’était jouvencelle bourgeoise
+qui ne rêvât de s’échapper du logis pour
+aller dire ses péchés au petit hermite des Alpines&#8239;;
+les bergères de moutons, en paissant leurs troupeaux&#8239;;
+les gardeuses d’oies, en gaulant leurs
+bêtes le long des venelles&#8239;; les servantes en récurant
+le cuivre des vaisseaux où l’on fait cuire les
+viandes, ne songeaient à autre chose&#8239;; même les
+damoiselles de toutes les châtellenies voisines,
+qui n’écoutaient plus que d’une oreille distraite
+les tensons des troubadours, se sentaient une
+dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y avait toujours
+foule, — une jolie foule de mignonnes pécheresses,
+estiviaux de samit emperlé ou roses
+petits pieds nus, — sur la route qui menait à la
+cabane du jeune saint&#8239;; et celles qui avaient été
+assez heureuses pour être admises auprès de lui,
+ne tarissaient pas en éloges sur son compte.
+Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela&#8239;!
+Il n’était pas maussade et rébarbatif comme les
+autres clercs, mais confit en douceur&#8239;; ne menaçait
+point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si
+suaves paroles et de si tendres regards, du paradis,
+que l’on était obligée d’y croire. D’ailleurs,
+il était bien fait de sa personne, avait le visage
+fraîchement coloré et les lèvres fleuries&#8239;; rien qu’à
+le voir, on se sentait tout de suite pleine de la
+divine grâce. Pour ce qui était des pénitences
+qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne s’expliquaient
+pas sur ce point avec toute la clarté
+désirable&#8239;; s’accordant à dire seulement que l’on
+trouvait de la douceur jusque dans ses sévérités,
+qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute
+par tout autre.</p>
+
+<p>Telle était la renommée de l’aimable hermite,
+qu’elle arriva enfin jusqu’à la comté des Iles-d’Or,
+dans le château où la dame Clermonde
+faisait son séjour&#8239;; et cette prude femme résolut
+de se rendre sans retard chez celui dont on racontait
+tant d’honnêtes merveilles.</p>
+
+<p>Eh&#8239;! quoi&#8239;! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle
+commis quelque faute, dont elle voulait solliciter
+le pardon&#8239;? Ceux qui la connaissaient n’auraient
+pu se persuader cela. Elle était toujours
+celle qui ne montrait aucune curiosité,
+ni des tournois qui se font dans les villes, ni
+des chasses qu’on mène dans les forêts&#8239;; pieuse
+au point qu’il s’en était peu fallu qu’elle ne se
+rendît nonne dans un monastère de Bénédictines.
+Elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage&#8239;;
+elle y répugnait comme on dit que l’hermine
+a peur de souiller ses petites pattes blanches.
+Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point
+de serviteurs dans ses chambres mais des filles servantes
+qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux,
+que de belles aventures, non de saints,
+mais de saintes&#8239;; elle avait pour haquenée une
+jument de trois ans, et n’eût jamais consenti
+à chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin
+avait-elle d’implorer la miséricorde divine&#8239;? Nourrissait-elle
+quelque remords d’avoir fait condamner
+l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé,
+à la dure peine de ne jamais mentir&#8239;? Point du tout&#8239;;
+elle jugeait que le jugement avait été le plus
+équitable du monde et qu’en requérant sévère
+justice elle avait fait selon son devoir. Mais, plus
+on a de vertu, plus on a d’humilité. C’est justement
+quand on fait très peu de péchés qu’on pense
+en commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or,
+si parfaite qu’elle fût, ne se jugeait jamais
+assez parfaite&#8239;; et certainement il était indispensable,
+dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un
+entretien, plus d’un entretien peut-être, avec le
+jeune saint revenu de croisade.</p>
+
+<p>Quand elle entra, — ses serviteurs laissés au
+bas de la côte, — dans la cabane sacrée, elle ne
+put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu
+ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où
+les nymphes, au dire des poètes de l’ancien
+temps, s’endormaient dans les bras des faunes,
+qu’à une dévote cellule propre à la prière et
+à la pénitence. Sur le sol sans pavés ni planches
+poussait une herbe drue, couleur d’émeraude,
+douce aux pieds comme un tapis qui caresse&#8239;;
+une lampe allumée sous une image en bois
+peint, — image un peu trop dévêtue pour être
+celle de la Vierge Marie, — éclairait d’une très
+douce et très vague lueur les rosiers grimpants
+dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là s’effeuillaient&#8239;;
+de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait
+des roses&#8239;; et le parfum qui rôdait dans la cabane,
+mêlé à celui des calices épanouis, n’était pas une
+odeur d’encens comme vous le pourriez croire,
+mais je ne sais quelle odeur, plus intense, plus
+rare, et qui troublait, comme dans une chambre
+tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être
+dévêtues, auraient longtemps dormi.</p>
+
+<p>L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant
+à voir que la chaumière où il faisait séjour.</p>
+
+<p>Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires
+de la renommée, Clermonde des Iles-d’Or
+s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah&#8239;! les
+belles boucles d’or qui caressaient son cou plus
+frêle et plus blanc qu’un cou de damoiselle&#8239;! Les
+tendres yeux couleur du ciel&#8239;! Les tendres lèvres
+couleur de fraise&#8239;! Ses mains longues et fines
+avaient des ongles polis comme une agate rose et
+de sa manche levée sortait — pour faire à l’arrivante
+le geste de l’accueil — un bras fin et neigeux
+comme le col d’un cygne.</p>
+
+<p>La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait
+avec l’air d’une fleur qui s’attend à un papillon,
+ne pouvait se lasser d’admirer un si extraordinaire
+spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le
+cœur ravi d’une émotion qu’elle n’avait point prévue,
+qui n’avait rien de religieux. Mais elle n’était
+point au bout de ses surprises, car, à peine l’eût-il
+saluée de la meilleure grâce du monde (un
+noble homme n’eût pas fait une plus noble révérence),
+que le jeune hermite s’agenouilla devant
+elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête,
+lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par
+humilité dans ses estiviaux de satin. Eh&#8239;! de quelle
+religion était-il donc le servant, où ce sont les
+confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes&#8239;?
+Mais comme elle avait toujours eu beaucoup
+de respect pour les clercs et leurs pratiques
+elle le laissa faire sans résistance, convaincue que
+c’était là un rite nouveau dont le symbole lui
+serait expliqué et que d’ailleurs un si pieux personnage
+ne pouvait rien faire qui ne fût utile
+au salut des âmes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>—&thinsp;Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les
+buveurs Olympiens et les terrestres ivrognes,
+je pense que je vendrai en ce jour plus de lots
+de Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles
+dans la voie lactée. Ça, Roberte, grouille des
+jambes et des bras, belle fille, ma servante&#8239;!
+allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins
+jusqu’au bord, sur les tables. Car voici que dévale
+vers nous une telle foule de chasseurs et de
+chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse
+ni de si magnifique&#8239;; et ces gens-là, ou je
+me trompe fort, ont dû gagner soif sous l’aride
+soleil.</p>
+
+<p>Celui qui parlait de la sorte n’était point,
+comme vous le pourriez croire, Auberons, tavernier
+de Saint-Rémy&#8239;; vu que celui-ci vendit
+son auberge, maison, tables, chaises, futailles
+et filles servantes, — hors Mariotte,
+qu’on n’avait point revue — à un voyageur
+appelé Marcabrus de Pierrefeu. Quoi&#8239;! donc ce
+jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était
+point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être
+élu, par spéciales protections, pourvoyeur de
+la cave comtale&#8239;? eh&#8239;! non&#8239;; remarquant, au bas
+d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse
+d’Auberons, il avait songé qu’il serait bien là
+pour boire et pour regarder boire&#8239;; et il s’y était
+tenu, employant en cette seule affaire les cent
+florins d’or de l’héritage paternel. Maintenant il
+s’épanouissait dans la béate satisfaction de sa
+destinée accomplie, entre la cave et les cuisines,
+parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant
+les brocs qu’il servait, flairant les cuissots
+de daims ou les gelinottes qu’il mettait à rôtir,
+ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on
+boit et mange, et le soir, — saoul de partout, — admirant
+avec gratitude sa panse glorieusement
+enflée de boisson et de victuailles.</p>
+
+<p>Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses
+passait devant la taverne de Saint-Rémy,
+se dirigeant vers la sauvage montagne et les
+noirs bois, là-haut&#8239;!</p>
+
+<p>Assise en une litière de samit écarlate, qu’on
+avait posée sur quatre roues, et que traînaient,
+tout vêtus de drap vermeil, trois fiers chevaux en
+file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme,
+apparaissait la première, la tête haute sous
+un chapeau d’hermine et la taille droite dans une
+robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain
+cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères
+riaient toutes ses petites dents. Non,
+elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de
+Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons
+peut ressembler à un aigle en colère. Sur
+son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon
+capuchonné d’or&#8239;; et vingt pages de vénerie,
+autour d’elle, tenaient en laisse des léopards bavant
+de la gueule, que, selon la coutume de ce
+temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup
+et les sangliers. Puis venait, chevauchant un
+étalon de guerre (à son côté se tenait sur une
+haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant),
+le bel évêque Flodoard qui portait une
+cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours
+violet&#8239;; une meute aboyait furieusement
+derrière cet homme d’église. Ensuite s’avançaient,
+à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le
+gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond
+de Miravals, et Cécile de Sabran, suivie,
+non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier
+manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et
+beaucoup d’autres dames, parmi lesquelles, mais
+comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en
+cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie,
+et les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle
+avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin, était
+là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses
+sonnettes, et, avec lui, Francolin, gueule ouverte
+et dents féroces&#8239;; l’ours était coiffé d’un armet
+de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il
+remuait avec un air de menace. Mais le cortège
+n’était point formé seulement de nobles hommes
+et de gentilles femmes avec leurs pages et servants&#8239;;
+car, en habit de bataille, parurent le
+vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec cent
+camaldules, et le vavasseur, mari de la dame
+Azalaïs, et les quatre compères, et la dame Azalaïs
+elle-même, moins plaisante que le soir où sans
+chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit,
+puisqu’elle était vêtue, hélas&#8239;! Or, seigneurs, belles-cousines,
+évêque, bouffon, et l’ours même, moines,
+vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient
+point cet air riant que l’on montre lorsque l’on
+va vers quelque fête&#8239;; tous ils faisaient voir un visage
+farouche, où clignaient des yeux courroucés&#8239;;
+et l’aboiement des meutes, les grincements des
+roues, les heurts des harnais de métal et des armes
+sonores, le cri déchirant des léopards, enveloppaient
+cette troupe d’un tumulte de menace
+et de haine.</p>
+
+<p>—&thinsp;Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans
+les vignes&#8239;! s’écria Marcabrus debout sur le pas
+de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en aller
+en chasse avec un tel appareil terrible et de si
+formidables mines. Quelle bête vont-ils combattre&#8239;?
+un loup qui causa de grands ravages&#8239;?
+ou quelque ours monstrueux&#8239;? ou quelque lynx
+d’Afrique errant dans les Alpines par la magie
+d’un mauvais enchanteur&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Non point une bête&#8239;! clama Ogier-Pompée,
+qui avec ses Mauvais-Garçons et Mariotte la fille servante
+marchait au dernier rang&#8239;; mais un
+homme plus méchant et plus détestable que tous
+les animaux sauvages&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Eh&#8239;! quel homme, je te prie, noble sire&#8239;?</p>
+
+<p>—&thinsp;Pierre le Véridique&#8239;! Longtemps on ignora
+en quel lieu de la terre il s’était réfugié. Mais on
+apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois
+sombres de cette montagne, hideux, furieux,
+effrayant, pareil aux millegrous qu’on voit la
+nuit dans les clairières&#8239;; et alors tous ceux qu’il
+outragea par ses libres paroles, les illustres et
+les humbles, tous se sont unis dans le dessein
+d’en tirer vengeance&#8239;; et nous partons en chasse
+avec les léopards et les chiens, avec les piques
+et les dards&#8239;; et nous ferons avant le crépuscule, — arrachant
+des dents et des ongles chacun un
+morceau de sa chair, — la curée de l’Homme tout
+nu&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Mais une ne s’était pas jointe au redoutable
+cortège, ne connaissait même pas les noirs
+desseins que l’on avait formés&#8239;; c’était la damoiselle
+Hughette des Perleries. Et elle se désolait,
+pleurant toute seule, la pauvre, dans sa chambre
+du château de Romanin. Trop douce pour que
+le chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle
+haine, elle était triste, certes, du tort que lui fit
+Pierre le Véridique, mais elle n’avait point imaginé
+d’en tirer vengeance. Ah&#8239;! qu’il avait été méchant
+pour elle&#8239;! Quoi donc, c’était vrai, il avait
+tenu entre ses bras une femme par hasard rencontrée&#8239;?
+il l’avait aimée&#8239;? sans doute il l’aimait encore&#8239;?
+Des larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants
+les bleus yeux d’Hughette à deux bluets trop
+pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère&#8239;!
+L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente
+pour les fautes des autres&#8239;; et l’on est encline à
+pardonner quand soi-même jamais on n’eut
+besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient
+des regrets tendres et des songes, comme
+le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres.
+Elle se recordait les espérances de naguère,
+après qu’il l’eut reconnue femme, sur la lisière
+du bois, parmi la fraîche matinée&#8239;; elle rêvait
+au château de Pierrefeu, où ils auraient habité,
+une fois époux&#8239;! Pauvres, oui, obligés peut-être,
+pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes
+des bois et des plaines, de travailler comme les
+vilains en leur maigre champ&#8239;; mais ils n’auraient
+jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu d’amour.
+Oh&#8239;! la chapelle où un bon religieux aurait célébré
+leurs noces&#8239;! Et il ne fallait pas croire qu’elle
+eût laissé son mari garder pour lui seul tous les
+travaux en leur chétive existence&#8239;; qui a sa part
+dans la joie doit prendre sa part dans la peine.
+Elle se remémorait les doux propos échangés. «&nbsp;Eh&#8239;!
+que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme
+vous voilà&#8239;? — Tandis que vous serez hors du
+logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies
+et des haies, et vous croirez, à votre retour, que
+le printemps, passant par la route, nous a demandé
+l’hospitalité avec toutes ses couleurs et
+toutes ses odeurs&#8239;!&nbsp;» Hélas&#8239;! c’en était fait. Il fallait
+écarter ces beaux songes, elle ne reverrait
+jamais plus (où était-il&#8239;? qu’advenait-il de lui,
+délaissé, solitaire&#8239;?) le beau chevalier infidèle
+dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux,
+dans la chapelle, ne célébrerait les chères noces,
+jamais le printemps, dont elle eût été la plus
+heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs
+et toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château
+nuptial...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les léopards et les chiens se ruèrent dans la
+forêt, avec des clameurs féroces, suivis en tumulte
+par toute la furieuse foule.</p>
+
+<p>Alors, comme éveillé en sursaut, l’Homme
+tout nu jaillit des broussailles&#8239;! Tout de suite,
+ayant l’expérience des haines, il comprit que
+c’était lui qu’on chassait&#8239;; et, un instant, il délibéra
+s’il ne se laisserait point prendre, mordre,
+déchirer, dévorer, sans fuite ni résistance&#8239;; tant, durant
+de longs jours, dans l’horrible bois solitaire,
+sa vie avait été plus triste que la plus pitoyable
+mort. Fuyant les humains de peur de les irriter
+encore par ses sincères propos, couchant sur
+les herbes, sous l’abri de quelque roche, brûlé
+par le soleil, gelé par les froides pluies, mangeant
+les racines et les écorces, menacé par les bêtes
+violentes, guetté par les bêtes sournoises,
+il avait été le vagabond famélique et sans gîte,
+le disgracié sans réconfort et sans espoir&#8239;; et,
+de fait, comme l’avait dit Ogier-Pompée, lui,
+naguère si plaisant de visage, si bien fait de
+corps, si net de peau, il était devenu, — les cheveux
+longs et la barbe drue, tout embroussaillée
+de ronces et d’épines, le cuir tanné par le vent et
+déchiré par les branches, les mains saignantes,
+les pieds saignants, gémissant parfois comme les
+animaux blessés, — pareil à ces hommes-bêtes ou
+à ces bêtes-hommes que forme la méchanceté des
+sorciers jeteurs de sort, à ces loups-garous qui
+errent effroyablement dans les clairières nocturnes
+sous la lune qui a peur&#8239;!</p>
+
+<p>Mais, parce qu’il y a en tout être l’instinct
+entêté de vivre, il ne délibéra pas longtemps sur
+le parti qu’il convenait de prendre&#8239;; et les cris
+des léopards et des chiens se faisant plus proches,
+il se précipita, les bras en avant, la tête basse,
+dans la profondeur de la forêt, où il se déroberait
+peut-être. Ah&#8239;! trois mois passés, il avait erré,
+nu comme il l’était encore, dans une forêt. Mais,
+si grande que fût alors sa disgrâce, elle était
+incomparable à celle d’à présent. Ce qu’il fuyait,
+en cette heure, ce n’était point la curiosité du
+jour, la rencontre possible d’un passant qui l’eût
+raillé, non, non, c’était des brutes endentées et
+griffues, prêtes à le saisir, à lui arracher la peau,
+à lui ouvrir le ventre, à lui serrer le cou entre
+d’affreuses mâchoires&#8239;! et il entendait aussi,
+parmi les cris des veneurs, de brusques battements
+d’ailes&#8239;; des oiseaux, comme les chiens et
+les léopards, le menaçaient, des oiseaux féroces,
+autours, éperviers, buses, qui se poseraient
+sur lui, lui déchiqueteraient la chair, lui
+crèveraient, de leurs becs, les yeux. Il fuyait,
+éperdu, furieux, sauvage&#8239;! sautant les ravines,
+escaladant les roches&#8239;! s’élançant de branche en
+branche comme font les grands singes des cantons
+africains&#8239;! Mais, toujours plus proche, toujours
+plus menaçante, — parfois il croyait sentir
+de chaudes haleines sur ses reins, — l’épouvantable
+poursuite s’acharnait, et il était las, et
+bientôt c’en serait fait de lui, et il comprit qu’il
+lui servait peu d’user ses défaillantes forces
+en cette vaine fuite&#8239;; de sorte qu’enfin il allait — après
+trois heures de course pantelante — se laisser
+tomber sur les herbes et les pierres que rougirait
+son sang, lorsqu’il vit, devant lui, tout
+près, en un creux de roche, une cabane que voilait
+à demi un rideau retombant de lierres et de glycines.
+Il s’élança, en un suprême espoir de salut,
+dans cette hutte&#8239;! mais qu’y trouva-t-il&#8239;? eh&#8239;! foy-dieu,
+il y trouva, couchée entre les bras d’un jeune
+garçon plein d’aise, une femme toute de neige et
+de roses qui n’avait plus d’autre vêtement, — de
+vrai, ce jour-là, il faisait très chaud, — que le déroulement
+ensoleillé de ses longs cheveux clairs.</p>
+
+<p>Et il reconnut, auprès de son frère Aymeril, — qui
+n’était pas plus allé à Constantinople que
+Marcabrus n’était allé à Toulouse, — la très
+chaste dame Clermonde, comtesse des Iles-d’Or&#8239;!</p>
+
+<p>Alors, l’ayant surprise en cette posture non
+point déplaisante à voir mais qui laissait peu de
+doute sur la façon dont Clermonde s’adonnait aux
+dévotieuses pratiques, une colère, parmi ses
+angoisses, le secoua tout entier&#8239;! Quoi&#8239;! c’était là
+cette irréprochable qui, à cause qu’elle fut dans
+le bois aux lèvres baisée, l’avait fait condamner,
+lui, Pierre de Pierrefeu, par le tribunal des
+Dames, à la plus périlleuse des épreuves&#8239;? Par le
+Nom-Diable&#8239;! il ne mourrait point sans avoir tiré
+vengeance d’une telle hypocrite personne.</p>
+
+<p>—&thinsp;Pensez, dame, s’écria-t-il, que les choses ne
+termineront point comme vous le pouviez espérer.
+Tout le monde connaîtra celle que, sous vos
+adroites feintises, vous êtes en effet, car, avant
+que m’aient dévoré les bêtes chasseresses, j’aurai
+le temps de parler dans le tumulte aux
+hommes et aux femmes qui me poursuivent.</p>
+
+<p>Et, se retournant, il allait ouvrir la porte de
+la cabane vers laquelle se ruaient en un haineux
+emportement les léopards, les chiens, les veneurs
+excités à la curée par les cris des seigneurs et des
+dames. Mais Clermonde des Iles-d’Or, et l’hermite
+Aymeril, s’étaient jetés à genoux, le retenant de
+leurs mains suppliantes&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Sire&#8239;! sire&#8239;! geignait la dame, — et, à cause
+de la peur qu’elle avait, ses jeunes seins frais de
+neige rose se mouvaient éperdument, — vous
+n’achèverez point une telle vilenie qui ne serait
+point le fait, certes, du noble homme que vous
+êtes né. Non, parce que, une fois, troublée des
+tendres courtoisies d’un jeune clerc qui se montra
+trop dévot à ma personne, je fus maladroite à
+repousser la ferveur de son adoration, vous ne
+voudrez point que soit abaissée dans l’opinion
+des troubadours et des châtelaines une haute
+dame qui chemina si longtemps vêtue, en même
+temps que de samit et d’hermine, de légitime
+respect et de bonne renommée.</p>
+
+<p>—&thinsp;Qui ne veut point être dévêtue de respect,
+elle doit garder sa chemise&#8239;! dit Pierre.</p>
+
+<p>Puis, dans un cruel éclat de rire&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;D’ailleurs, même le voulant, je ne vous
+pourrais obéir. Ne suis-je pas, par la volonté de
+la Cour d’amour, contraint de dire, en toute
+occasion, à tous et à toutes, la vérité&#8239;? Par le nom
+Jésus-de-Nazareth, je vais la dire une dernière
+fois&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Frère&#8239;! suppliait Aymeril.</p>
+
+<p>—&thinsp;Oh&#8239;! le bon hermite&#8239;! dit Pierre.</p>
+
+<p>Mais la dame reprit, toute pleurante&nbsp;:</p>
+
+<p>—&thinsp;Attendez&#8239;! attendez&#8239;! il est dit, dans le jugement
+des Dames, que vous serez tenu de
+ne point feindre jusqu’au jour où, par bienveillante
+miséricorde, la comtesse Clermonde,
+jugera que justice a été suffisamment faite&#8239;;
+eh bien&#8239;! c’en est fait, je vous délie du serment
+que vous jurâtes&#8239;; liberté vous est rendue d’être
+agréable aux gens par de courtois mensonges
+et de délicates flatteries. Vous ne serez plus
+exposé aux dommages que vous causa la franche
+parole&#8239;! Vous n’êtes plus Pierre le Véridique&#8239;!
+Et, je ferai mieux encore&nbsp;: me jetant au devant
+de ceux qui vous menacent, je leur déclarerai
+que je vous ai fait grâce, que votre épreuve est
+finie, qu’ils vous doivent absoudre ainsi que je
+vous absous, oublier leurs griefs comme j’oubliai
+les miens&#8239;! Et sachez qu’il n’est dame ni
+seigneur dans le pays de Provence qui s’avisât
+de se rebeller contre la volonté de la comtesse de
+Clermonde, dame des Iles-d’Or&#8239;!</p>
+
+<p>Pierre de Pierrefeu hésitait. Renoncer à la
+vengeance, si heureusement offerte, ne laissait
+pas que de le mécontenter. Mais il y avait quelque
+agrément aussi à ne point endurer les griffes
+et les crocs des bêtes. Puis, ne plus être tenu à
+dire toujours la vérité, si cruelle aux hommes,
+ne plus être haï, pouvoir être aimé, quelle délivrance
+et quelle joie&#8239;!</p>
+
+<p>—&thinsp;Allez donc, dame, dit-il, allez vers ces furieux
+poursuivants, — non sans avoir toutefois
+remis votre pelisson d’hermine sous vos cheveux
+renoués, — et que la faveur des hommes et des
+femmes me soit rendue, avec la licence de
+mentir&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>A quelque temps de là, — Marcabrus continuant
+de vendre du vin de Saint-Georges ou d’Auxerre
+aux routiers et aux turlupins, non sans tâter
+avec délices de sa marchandise, et le petit hermite
+ne cessant point de faire d’aimables miracles
+dans sa cabane au flanc des Alpines, — on admirait
+fort, dans toute la contrée provençale, la parfaite
+courtoisie que montrait en chaque occasion
+le jeune sire Pierre de Pierrefeu. Personne, en vérité,
+ne se souvenait des courroux de naguère, tant
+il abondait en dires complimenteurs, trouvant à
+propos les paroles qui conviennent pour charmer
+les dames, les seigneurs, les troubadours. Qui
+l’eût reconnu, lui jadis si farouche&#8239;? Aucun
+n’était dans les châteaux ou les villes qui ne recherchât
+sa compagnie. Sachez de Raymond de
+Miravals et Bérenger de Palasol, et la blonde
+Élys de Merayges, et la pâle Alaette de Méolhon
+ne tarissaient point en éloges sur son compte&#8239;;
+même le bel évêque Flodoard, plein de confiance
+désormais, l’avait recommandé pour serviteur à
+la dame Eudoxe de Roc-Huant&#8239;; et le vénérable
+Bénignus Spagnuolo, quand il le rencontrait dans
+quelque religieuse cérémonie, ne manquait pas
+de lui dire en clignant de l’œil&nbsp;: «&nbsp;Vous étiez
+fou, je pense, de prendre pour une fillette le petit
+moine qui m’accompagne&#8239;; mais, ne parlons plus
+de cela, puisque vous reconnûtes la fausseté de
+votre dire, et que l’on vous fit miséricorde&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<p>Cependant, Pierre, bien qu’il fût espéré dans
+toutes les nobles demeures de la vicomté, ne se
+mêlait qu’assez rarement aux jeux et aux fêtes&#8239;; il
+préférait rester dans son château de Pierrefeu.</p>
+
+<p>Et pourquoi&#8239;?</p>
+
+<p>Parce qu’il y avait auprès de lui, enchantement
+de sa solitude, la jolie demoiselle Hughette
+des Perleries, qu’il avait épousée.</p>
+
+<p>Nulle parole ne saurait exprimer les joies qui
+étaient les leurs, dans le vieil habitacle&#8239;; logis peu
+magnifique, où le vent nocturne entrait par les
+croisées sans carreaux&#8239;; mais quoi&#8239;! ils avaient,
+ces époux, tant d’intimes délices que cela leur
+importait peu que les vaisseliers fussent vides de
+vaisselle d’or ou d’argent, et qu’il y eût des courants
+d’air geignant dans les longs corridors. Ils
+s’aimaient&#8239;! Qu’eussent-ils demandé de plus&#8239;? Et
+c’est ainsi que Pierre de Pierrefeu, après de si
+fâcheuses traverses, se reposait dans une tendre
+béatitude, — heureux depuis qu’il mentait. Quelquefois
+pourtant, lorsque la dame Hughette
+n’était point là (car, elle présente, rien n’était
+qui ne le ravît&#8239;!) il s’abandonnait à des rêveries,
+tristement, presque à des regrets&#8239;; il avait comme
+un remords de son bonheur, se demandant, — songeant
+au train du monde, à la vilenie, hélas&#8239;!
+de l’humaine engeance, — s’il n’eût pas été
+plus digne d’un noble homme tel qu’il l’était, de
+préférer encore, de préférer toujours, à la paix,
+à l’estime, à l’amour, l’honnête et rude devoir,
+même au péril de la vie, de dire la vérité.</p>
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+<table>
+<tbody>
+<tr>
+<td> </td>
+<td> </td>
+<td>Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> </td>
+<td><span class="sc">Prologue</span></td>
+<td class="rt"><a href="#c1">1</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE PREMIER<br>
+<span class="large">LA COUR D’AMOUR</span></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>I.</td>
+<td class="h">Pourquoi le château de Romanin avait une
+tourelle neuve</td>
+<td class="rt"><a href="#c2">23</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>II.</td>
+<td class="h">Plaids</td>
+<td class="rt"><a href="#c3">35</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>III.</td>
+<td class="h">Pour un jupon on peut perdre ses chausses</td>
+<td class="rt"><a href="#c4">59</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IV.</td>
+<td class="h">Aventures dans la forêt</td>
+<td class="rt"><a href="#c5">75</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>V.</td>
+<td class="h">Pierre de Pierrefeu plaide sa cause devant
+les dames</td>
+<td class="rt"><a href="#c6">89</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VI.</td>
+<td class="h">Toutes vérités ne sont point bonnes à dire</td>
+<td class="rt"><a href="#c7">105</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VII.</td>
+<td class="h">Chaque chose en son lieu</td>
+<td class="rt"><a href="#c8">109</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE DEUXIÈME<br>
+<span class="large">PIERRE LE VÉRIDIQUE</span></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>I.</td>
+<td class="h">Le diable s’entretient, de nuit, avec Bénignus
+Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon</td>
+<td class="rt"><a href="#c9">119</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>II.</td>
+<td class="h">L’homme qui était au fond</td>
+<td class="rt"><a href="#c10">133</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>III.</td>
+<td class="h">L’enfant de Dianom</td>
+<td class="rt"><a href="#c11">145</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IV.</td>
+<td class="h">Ce ne fut pas le diable qui emporta le petit
+Jacquinet</td>
+<td class="rt"><a href="#c12">155</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>V.</td>
+<td class="h">Les ressources de Francolin</td>
+<td class="rt"><a href="#c13">167</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VI.</td>
+<td class="h">Le puits qui parle</td>
+<td class="rt"><a href="#c14">187</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VII.</td>
+<td class="h">Ce qui tombe de l’arbre</td>
+<td class="rt"><a href="#c15">201</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VIII.</td>
+<td class="h">Bonté des Mauvais-Garçons</td>
+<td class="rt"><a href="#c16">213</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IX.</td>
+<td class="h">Francolin n’est autre que le diable</td>
+<td class="rt"><a href="#c17">223</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>X.</td>
+<td class="h">La dame Azalaïs</td>
+<td class="rt"><a href="#c18">233</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XI.</td>
+<td class="h">Le rêve et le réveil</td>
+<td class="rt"><a href="#c19">253</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> </td>
+<td class="h top07"><span class="sc">Épilogue</span></td>
+<td class="rt top07"><a href="#c20">271</a></td>
+</tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. Ch. <span class="sc">Unsinger</span>, 83, rue du Bac.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78059 ***</div>
+</body>
+</html>
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