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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78063 ***
+
+
+
+
+
+ DRIEU LA ROCHELLE
+
+ LE
+ JEUNE EUROPÉEN
+
+ Sixième édition
+
+
+ PARIS
+ Librairie Gallimard
+ ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, rue de Grenelle (VIme)
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Poésies
+
+ Interrogation
+ Fond de cantine
+ La suite dans les idées
+
+
+Essais
+
+ Mesure de la France
+ Confessions d’un Français (En préparation)
+
+
+Études
+
+ État-civil
+ Plainte contre inconnu
+
+
+Romans
+
+ L’homme couvert de femmes
+ Muriel (En préparation)
+
+
+
+
+L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à MILLE TROIS exemplaires
+et comprend: cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto
+tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane _nrf_, dont neuf
+hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux _Bibliophiles de la
+Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à C, huit cent
+quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin
+pur fil Lafuma-Navarre dont quinze hors commerce marqués de _a_ à _o_,
+huit cent cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_ numérotés
+de 1 à 850, et trente exemplaires d’auteur hors commerce, numérotés de
+851 à 880.
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
+tous les pays, y compris la Russie.
+
+Copyright by librairie Gallimard, 1927.
+
+
+
+
+A ANDRÉ BRETON
+
+ qui écrit: «Nous sommes peut-être chargés seulement de liquider
+ une succession spirituelle à laquelle il y irait de l’intérêt de
+ chacun de renoncer...»
+
+ (_Légitime Défense_.)
+
+
+
+
+LE SANG ET L’ENCRE
+
+ Sans aucun attachement au fruit de ses travaux, éternellement
+ satisfait, absolument libre, bien qu’engagé dans un travail, il
+ ne travaille pas.
+
+ (Bhagavadegta.)
+
+
+
+
+I
+
+LE JEUNE EUROPEEN
+
+
+Je suis né à une extrémité de la terre, là où finissent les invasions.
+
+Je suis revenu souvent dans cette petite république d’Occident jusqu’à
+ma vingtième année. Mais ce n’était là qu’une feinte: le mystère de ma
+naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop
+certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni
+peut-être de la planète.
+
+Ma mère est morte sans me dire qui était mon père; elle ne le savait
+pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle
+était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient
+par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible
+elle simula tous les gestes de l’érotisme; elle en eut plusieurs amants
+étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva
+indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil
+sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins.
+
+Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe? Peut-être suis-je Français?
+Je suis blanc.
+
+Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende
+au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai
+pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly.
+Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un
+cosmopolite; on me dit que mon entendement est français.
+
+Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les
+riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les
+peuples, grands paysages de fer.
+
+Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports: l’auto, le polo,
+le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux.
+
+Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante,
+j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et
+Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la
+séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que
+je méprisais aussi bien que mon amie.
+
+A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime
+naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel.
+
+Que suis-je? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les
+actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci:
+«Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de
+l’un ni de l’autre.» En ce temps-là, les hommes croyaient encore à
+l’individu.
+
+Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui
+n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser.
+
+Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano
+capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.
+
+Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans
+l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses
+batailles de Champagne de l’hiver 1915.
+
+Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les
+chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes.
+Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques
+mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des
+riches. Quelle âme s’éveillait en moi? De démagogue ou de capitaine? Ou
+quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang? Dans mon
+régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les
+hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il
+en est toujours ainsi.
+
+La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer
+décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement
+qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait.
+
+Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour
+moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses
+d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne
+désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps.
+
+Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire
+sordide.
+
+Je me gorgeais de cette ivresse de la terre: les races hurlaient leur
+génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les
+râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis
+longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes
+poings aussi nettement que mes dix doigts.
+
+La violence des hommes: ils ne sont nés que pour la guerre, comme les
+femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail
+tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti
+alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la
+certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt: l’homme est an animal
+dégénéré, nostalgique.
+
+De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan
+mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les
+attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans
+l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.
+
+Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans
+ma vie à de brefs instants: en visitant un couvent dans une île sauvage,
+au nord de l’Écosse; dans un refuge alpin; au fond d’une banlieue de
+Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la
+solitude, ma terrible arrière-pensée.
+
+Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces
+armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels
+délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de
+bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres
+obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers.
+Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur,
+je me réjouissais de la rupture de tout nœud; j’appelais l’instant où
+toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon
+corps battus par des supplices infinis.
+
+Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres
+sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le
+plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des
+femmes, de l’argent, de la nourriture: les «Pensées», la «Saison en
+Enfer». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent
+dans le feu de ma vie.
+
+Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos: je ne
+sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de
+pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls.
+La Démocratie meuglait faiblement: le bœuf blessé continuait de bourrer,
+stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de
+plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent.
+
+Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade
+avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma
+mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je
+n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se
+vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des
+lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me
+tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été
+décidé.
+
+Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en
+patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les
+lignes allemandes et feignis d’y tomber.
+
+J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la
+découverte des libertés. J’avais vingt ans: après le meurtre et la
+prière, qu’allais-je inventer? Je flairai ma destinée avec volupté: je
+me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts.
+
+Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres.
+Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe; ils
+firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les
+apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse.
+
+Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt.
+Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir
+aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers
+la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna
+pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique.
+
+J’avais volé l’homme que j’avais tué; à New-York, je pus me procurer
+encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à
+corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à
+ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour
+moi.
+
+Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit
+bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré
+parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant
+ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une
+grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne
+regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau
+d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était
+d’ailleurs la mode du pays.
+
+Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si
+longtemps; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume
+trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais,
+je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre: grâce à
+son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de
+condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un
+instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en
+tenir à ce moment d’une récupération entière? Le pain, le vin, le tabac,
+la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un
+poème cordial de Walt Whitman; tout cela était d’une évidence
+délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et
+bienveillant. Quelle riante communion!
+
+Elle n’avait pas de visage; ses traits ne faisaient que prolonger les
+lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire.
+Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires
+des hommes; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je
+lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat
+toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et
+amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie.
+
+Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la
+journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires,
+continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent.
+
+Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de
+belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder
+autour de moi.
+
+Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que
+l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que
+je n’avais pas changé de climat.
+
+Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me
+perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine; je longeais
+dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la
+zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la
+trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes
+aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables,
+obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je
+ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains,
+la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été
+séduit que de voir tant de corps prospères.
+
+Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite fait de m’en lasser. Je
+tournais et retournais ce grand corps de ma femme, j’admirais ces
+membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces cuisses, ces épaules; je
+courais aux fêtes athlétiques, au match de Yale-Harvard, je remplissais
+mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais ces chants, ces cris.
+
+Comme Chateaubriand un siècle auparavant, je buvais la sève américaine.
+Mais, peu à peu, je sentis que je me mouvais parmi des corps opaques et
+que la lumière que des spectacles nouveaux faisaient abonder dans mon
+esprit ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane et moi, je
+sentis s’épaissir un treillis de fer aussi atroce que le barbelé
+d’Europe.
+
+1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa l’Atlantique, et je ne fus
+plus à mon aise dans ce pays.
+
+Un soir, je ne rentrai pas chez moi; mon personnage américain était né
+de ma gaieté facétieuse, d’un besoin passager de contraste. Mais ma
+gaieté tombait et ma liberté irréductible se relevait, et je m’en allais
+sifflant par les rues.
+
+Je cherchai à me perdre dans ce campement bien rangé de New-York.
+J’étais de nouveau un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre dans
+un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant j’entrai dans une sorte de
+cabaret, parce qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. Puis je
+parlai, puis plus rien.
+
+Quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans un galetas, seul. Je ne
+voyais que d’un œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre
+dépourvue de tout; avec mes doigts, je tâtai un pansement. J’attendis.
+Bien plus tard un homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua en
+mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des camarades des mains de la
+police; j’avais fait un peu de scandale.
+
+Tout de suite nous parlâmes des affaires du monde. Il m’avait regardé
+d’un regard mauvais puis m’avait fait confiance.
+
+Quelques jours après, nous filions, avec l’argent que j’avais mis de
+côté à la banque, pour San-Francisco et Vladivostock.
+
+Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur des soldats russes avait
+ravagé leur empire; ce peuple faisait comme moi, laissait tomber une
+guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu du cœur. Et puis cette
+Amérique et cette Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. Les
+Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent
+pour jouer plus à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. Les
+Européens les envient et ne songent qu’à leur ressembler. Cette guerre
+était la dernière passion des Européens, elle leur arrachait leur
+dernier spasme mystique.
+
+Tandis que les Américains canonnaient la Nature, les Européens, les uns
+sur les autres, encore trompés par de vieilles coutumes, se canonnaient
+entre eux. Mais vienne la paix et il ne s’agirait plus que de boîtes de
+conserve et d’autos à bon marché.
+
+Le peuple russe était absent de ces desseins sordides et allait
+déchaîner sa passion sur le monde. Il ne s’agit pas de confort mais de
+beauté: ce peuple de paysans danseurs allait partout briser la
+machinerie du Démon.
+
+Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime dans la vie me remonta au
+cerveau. Se faire tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. Les
+hommes sont faits pour danser, chanter, se battre de la main à la main.
+Et les chevaux, et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de jeunes
+guerriers. Un idéal de steppe pourrait seul me contenter. La seule joie
+qui soit offerte aux hommes sur cette terre, c’est une fureur de santé
+quand un jeune homme saute sur son cheval et pousse un cri vers Dieu. Il
+faudrait que nos âmes fouettent nos corps, les relancent en plein champ.
+Mon âme a soif de mon sang. O vents, ô soleil, battez mon sang,
+faites-le rebondir!
+
+Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme qui ne fut jamais tué.
+
+Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les
+livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m’engluais dans
+l’encre et que bientôt je ne serais plus bon qu’à récrire tous ceux que
+j’avais lus.
+
+Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet enchaînement de scribe et je
+vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l’histoire
+agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l’homme. L’artifice et la
+lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le
+coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur
+génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand
+peuple, ivre de son sang.
+
+Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n’ai vu que
+cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie
+guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la
+main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie
+dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion du
+sang: meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course,
+décadence.
+
+Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui
+ne s’habitue jamais, j’avais le mal de mer chaque fois que ça
+recommençait. Un beau jour, j’eus encore envie de changer d’ouvrage. Je
+vins à Moscou, voir un peu Lénine de près.
+
+Je m’étais gouré: ce n’était pas du tout ce que je croyais, la
+révolution russe. Ces hommes ne pensaient qu’à se faire Américains.
+Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à
+leur but.
+
+Une poignée d’intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et
+autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme, des trusts
+d’État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient
+tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques
+rêvées se brisaient dans leurs mains comme des constructions d’enfants.
+Pourtant ils s’acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de
+Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, sages de la steppe, la terrible
+discipline d’Occident.
+
+Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était du pareil au même.
+
+Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. Je fis des affaires en
+Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes
+usés aux frontières, je revins à Paris.
+
+
+
+
+II
+
+VIVRE POUR ÉCRIRE
+
+
+Ainsi dans les années de ma plus vive jeunesse, je m’étais essayé à
+plusieurs actions, mais tour à tour je les avais rompues: dans chacune
+de mes entreprises, aussitôt que j’y étais entré, j’avais couru à son
+épuisement, comme si j’avais pu comprendre dès lors qu’elle n’était
+qu’un pas pour aller ailleurs.
+
+Je me sentais encore plein de curiosité: je suis un adhérent infatigable
+à la vie. Je me disais seulement que je n’avais pas trouvé ma bonne
+façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais lâché le sport, la guerre,
+l’ascèse, la révolution, formes fondantes de cette hardiesse physique
+qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction le plus mordant.
+
+Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans la paresse.
+
+Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir la paresse, m’ouvrir à
+sa magnanimité. Comme elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui
+m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte mesquine de la diminution
+sociale qui résultait de son exigence, car elle m’entraînait à la
+solitude. Mais cette épreuve qui me surprit dans une posture si faible
+devait s’acharner sur moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation où
+j’avançais lentement.
+
+Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent que j’avais rapporté de
+Finlande. Les bruits du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure
+assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix finissait d’engloutir la
+guerre, toute la guerre, la guerre de Russie comme la guerre d’Europe.
+
+L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps d’aventures. Il y avait eu une
+femme entre deux guerres, entre deux solitudes; je ne parle pas de
+l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée je ne sais plus où. Oui,
+je l’avais rudement aimée.
+
+Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour aussi était fini. De temps en
+temps, je ramassais n’importe qui dans un salon ou dans la rue.
+
+J’avais bien choisi Paris pour y écouler le temps de ma paresse. Paris,
+c’est la fin de tout, c’est la fin du monde. Place de la Concorde, on
+sent qu’une civilisation épanouie dans de belles formes est le fruit de
+la terre le plus nourrissant pour l’âme de l’homme; et on est si
+exactement occupé par cette sensation exquise que toute la déchéance de
+ce temps devient insupportable. La beauté jusqu’ici connue par les
+hommes n’est plus qu’un souvenir sans issue. Un peu partout, des signes
+mal effacés nous rappellent, dans un silence trop cuisant, que tout ce
+charme c’est sur une vieille femme l’onde de jeunesse brisée en mille
+rides dont chacune est cette grande défaite qui corrompt tout jusqu’au
+fond de notre cœur. J’appelle beauté un certain dressement de toutes les
+forces de l’homme que les collectionneurs de fragments usés ne peuvent
+concevoir, ne peuvent rassembler dans leurs pauvres têtes touchées par
+un oubli frivole.
+
+Mais quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les
+mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce
+qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui
+fracasse. C’est que cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la
+pluie se resserre dans le dernier point du monde où l’on vit encore
+selon l’antique mode de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de
+création. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est
+pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire
+sénilité, du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée par ces
+derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop
+fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette
+époque: une énergie de destruction.
+
+Destruction, tu sembles être aussi faible qu’un mot vague, ou tu ne
+recouvres que des précisions idiotes; tu es une déesse qui me tente et
+dont je ne vois pas le visage.
+
+Pour le moment, la destruction descendait dans mes jours comme une
+petite courtisane descend le matin dans la rue en mince appareil pour
+faire ses provisions. Alors, je chantonnais.
+
+ * * * * *
+
+«Chaque matin, quand je me réveille, le sommeil me paraît plus délicieux
+que la vie. Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre quatre murs
+percés d’une glace qui m’ouvre l’horizon infini, éternel, parfaitement
+rond, au milieu duquel s’enlève ma forme.
+
+Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La digestion me ramène au
+sommeil. Le soir arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie d’écrire
+mais aussi avec une lumière étrange qui me fait voir qu’écrire c’est
+autant de perdu.
+
+Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve
+des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur
+travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la
+ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder.
+Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour
+et mon soin dévisage des millions de passants.
+
+Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts.
+Il n’y a que l’épaisseur d’une glace: le trésor des devantures est
+offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse.
+C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres: on ne peut rien
+cacher.
+
+Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur
+parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone
+assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la
+société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il
+hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes.
+Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui
+pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi
+dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de
+travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs
+appétits d’un kilo de vin rouge.
+
+A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre
+au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure
+et pédicure ont poli la corne.
+
+Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de
+lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée,
+on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la
+routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse
+acquise.
+
+Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les
+lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux
+femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs: les
+tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs
+complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un
+clair-obscur de menues pratiques idolâtres.
+
+J’ai vu une femme marcher dans la rue: son visage s’éclairait du but
+dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait
+comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une
+complète illumination: l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils
+s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur
+triomphe.
+
+Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent
+partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de
+domestiques pour servir la démocratie.
+
+Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu
+trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de
+domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant.
+
+Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser
+dans les théâtres.
+
+Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au
+music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville.
+Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il
+s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de
+fatigue.
+
+Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je
+regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se
+cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce
+drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux
+d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule,
+énorme et lubrique, s’échauffe: elle voit deux armées. A bon compte,
+elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à
+l’abri des coups.
+
+Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise.
+Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté,
+c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa
+jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur
+quotidien: amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en
+rêve.
+
+Voir Melbourne et mourir. «Allo! Donnez-moi mon antipode. Remplissons
+notre devoir jusqu’au bout. Allo! Sidney? Mr. Brandbury? Avez-vous passé
+une bonne nuit? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons? Cet
+incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le
+circonscrire? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury.» Toutes
+les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le
+facteur, au coin de la rue.
+
+Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux
+ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le
+monde entier: ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses
+antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce
+que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le
+perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non,
+les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit.
+
+Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros
+ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe,
+bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais
+expulser par les narines un peuple de visionnaires.
+
+Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une
+présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un
+geste qui devient honteux.
+
+Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le
+passé.
+
+Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace,
+balançant des poids, jongleur d’étoiles.»
+
+ * * * * *
+
+Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je
+faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité
+irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime.
+
+Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en
+excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je
+dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne
+m’en prends à la vie.
+
+Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres,
+comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet
+arrêt de ma jeunesse? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet
+automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité?
+
+J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de
+moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout
+coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes.
+
+Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon
+cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave.
+
+Donc je me demandais: «Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses
+et des gens? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton
+personnage social? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue,
+de ta main, ce silence, cette solitude?»
+
+Alors je répondais: «Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a
+longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici:
+je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans
+ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque
+chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé».
+
+C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne
+croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne
+savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom
+magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le
+signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants
+anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui
+depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre,
+fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se
+manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui
+faisait le mystère tortueux de mon ralentissement.
+
+ * * * * *
+
+Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants
+et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre.
+
+L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux
+idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs
+mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer,
+c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un
+commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit
+maintenant inanimées.
+
+Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes
+premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je
+lisais fort mal, en glouton; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je
+laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes
+pratiques de petit sorcier.
+
+Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le
+fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une
+vision presque blanche du monde; maintenant je m’essayais à l’art plus
+précis de susciter des apparitions.
+
+Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque
+chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition,
+d’action, de jouissance: je les fermai donc et songeai à gagner le
+monde.
+
+Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets,
+je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que
+dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais.
+
+Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me
+paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout
+s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle
+habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant
+toujours occupé par des images de chair et d’os.
+
+Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté
+dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la
+lecture, ce fut l’écriture.
+
+Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par
+cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent
+griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements.
+Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui
+me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant
+d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous
+ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait
+été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous
+les objectifs étaient déjà calculés.
+
+Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres
+écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire.
+Mais comment écrit-on? Bah! J’avais bien appris à marcher, à faire
+l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux
+autres.
+
+Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre,
+quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de
+son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au
+milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans
+une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est
+écrasée cette place blanche.
+
+«Ah oui! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au
+cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné.
+Mais voilà! Où a-t-elle passé? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la
+langue. J’y suis. Non.»
+
+J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en
+continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il
+fallait noircir.
+
+Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me
+ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un
+regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne
+m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le
+lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur
+une jouissance de plus en plus éloignée et improbable.
+
+Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu
+desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement: tantôt je
+voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme
+deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour.
+
+Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait
+d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors
+qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants,
+ma pensée faisait long feu; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je
+retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu,
+le manège s’établissait.
+
+Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que
+j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans
+un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue
+oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une
+pureté de jeune bête.
+
+Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau
+désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me
+paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme
+les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés
+épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à
+cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne
+hantise?
+
+ * * * * *
+
+En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste,
+sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière
+frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans
+mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant.
+
+L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus
+en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les
+affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir
+ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon
+sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire
+seulement avec de l’encre.
+
+Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur
+soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me
+fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été
+absorbées dans le spectacle du monde; pourtant je ne regardais ni les
+choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier,
+de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais
+surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne
+bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait; ma
+plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle
+vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait
+que je la cherchais, je ne la vivais plus.
+
+Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le
+monde peu à peu s’immobilisait.
+
+Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais
+l’impression que toute la défaillance était en moi.
+
+Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais
+échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces
+années d’action un nouveau secours contre mon mal? Ne pouvais-je
+raconter mon passé? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me
+fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je
+plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas.
+
+D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma
+paralysie: quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente
+neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai
+ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en
+Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai
+facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus
+réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines.
+Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement
+distinct de moi: il m’était permis de créer quelque chose puisque je
+pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée
+la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité
+sociale.
+
+Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur
+de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais
+m’enfoncer comme un saint: je cédai tout à coup éperdument à la peur
+d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes,
+s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du
+monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence.
+
+Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je
+reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion: cette fureur
+des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence; cette
+bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle
+figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse;
+et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier,
+gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un
+quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.
+
+Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de
+même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par
+exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page
+d’écriture: lui pousser le coude. Plaf! Un gros pâté, enfin un peu de
+pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux.
+
+Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux
+de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai
+sang, et il admirerait. Quelle chaleur! On serait trop content; on
+croirait que c’est arrivé.
+
+J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes
+belles années perdues dans les foules et les continents.
+
+Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore
+en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris
+me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un
+malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé.
+
+Non, je n’étais pas un écrivain.
+
+ * * * * *
+
+Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce
+contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je
+découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or
+j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être
+exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je
+pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais
+donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les
+guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif,
+directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance
+qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu
+à peu au renoncement.
+
+Eh bien! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus
+tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement:
+
+«Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de
+l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes
+défaits.
+
+«J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me
+réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien.
+Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en
+resterait dans mon encrier.
+
+«Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien? Mais on ne fait
+jamais entièrement rien; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu
+que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à
+goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire
+je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis
+écrire seulement que je n’ai pas vécu.
+
+«Il ne fait pas bon me regarder vivre: ni fakir, ni joli-cœur; ni
+orateur ni macérateur de paroles secrètes; ni pieux ni impie; ni
+courageux ni lâche. Eh bien! De quoi me plaindre? Il semble au lecteur
+que voilà un personnage; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux
+portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je
+ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un
+pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée.
+
+«Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la
+frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de
+répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées
+étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur
+sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays
+dangereux qu’était votre moi: pas plus loin que ne va le chien au bout
+de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires: je ne vous pardonne
+pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la
+beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on
+ne peut pas s’en armer contre tout!»
+
+Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse
+était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être,
+par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don
+magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La
+paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment
+continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que
+la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait
+comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui
+barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je
+continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens: beuveries,
+luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment
+de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait
+le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans
+de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je
+songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux
+doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour
+penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand
+ils écrivent.
+
+Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire
+cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait
+la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais
+volontiers à cet exercice après tant d’autres. «Je laisse enfin,
+m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus
+obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser.»
+
+Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et
+je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me
+lamentais: «Je ne suis bon à rien.»
+
+Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de
+la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier: «Je ne suis bon qu’à
+moi-même?» Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme.
+Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu
+social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup
+plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous
+mon nom.
+
+Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste
+de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé.
+Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat,
+l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple.
+
+Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur physique pouvait me
+suffire. Je voyais donc que la guerre, c’est une façon de vivre et de
+mourir qui est devenue impossible: trop de soldats et qui meurent trop
+vite. Et les révolutions finissent comme les guerres par des traités de
+paix. Or comment peut-on jamais pactiser avec l’ennemi de la doctrine?
+Quant au sport, au delà des soins d’hygiène--et si larges que la raison
+conçoive ces soins, jusqu’à rejoindre les besoins de l’esthétique--il ne
+peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est que la préfiguration d’une
+discipline spirituelle, mais il ne peut être cette discipline même. Au
+delà c’est une passion comme une autre, que viennent emmêler d’autres
+passions: ambition, ascétisme, sensualité et que corrompent les ferments
+modernes: concurrence, délire du record, illusion de l’argent.
+
+Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne que ce ne pouvait être qu’un
+élément et un moment de mon système.
+
+Quand je m’écriais: «Je me ferai mangeur de sauterelles», je m’imaginais
+lâchant tout, me laissant entraîner par le flot des rues et des routes,
+frère mendiant, nu, dépouillé de tout. Mais il y a, dans l’ascétisme,
+une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me
+dégoûte, qui me révolte. Non, l’ascétisme ne peut être que l’heure de
+l’hygiène et de la gymnastique dans une vie bien balancée.
+
+Le seul idéal complet c’est de mélanger le saint et le héros, l’homme et
+le dieu.
+
+Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà retombé au delà de son
+point culminant dans le XXe siècle.
+
+L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était apparu, dès la Champagne,
+que je possédais les foules quand je me promenais parmi elles, inaperçu,
+épique.
+
+Mais je n’avais encore su prendre sur la vie que des vues successives et
+partielles, en sorte que je craignais d’avoir tout perdu, ayant perdu
+tour à tour chacune de ces courtes possibilités. J’avais encore aux
+pieds l’entrave d’un grossier dilemme: l’action et le rêve. Je
+n’imaginais permise qu’une alternance: je ne songeais pas au moyen de
+les réunir et je me dépitais du médiocre qui avait résulté pour moi de
+ce procédé spasmodique: l’action n’avait été que servitude, le rêve
+tournait court, cela revenait à écrire.
+
+J’étais encore la proie de l’avarice.
+
+Pourtant l’action et le rêve, quand on les presse, se précipitent l’un
+vers l’autre pour se confondre dans la liberté.
+
+Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais toute la vie? On peut
+vivre, pendant des années, le dos au poteau-frontière de la terre
+promise.
+
+J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter dans quelque action, à
+courir en Chine fonder la plus grande industrie du monde. L’exemple
+d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer sur cette fausse piste:
+n’avait-il pas confondu l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté? Il y a
+certes des gens aujourd’hui qui se jettent dans les affaires, comme
+autrefois on entrait au couvent, même façon de briser la nature et son
+désir fou, dans le brodequin d’une discipline machinale.
+
+J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout seul un joli petit fascisme
+au Portugal.
+
+Au moment de boucler ma valise, tandis que je brûlais tout dans mon
+appartement de Paris, sur une table je voyais traîner une phrase
+inachevée comme une amoureuse abandonnée au bord d’un lit et qui demande
+qu’on la pousse jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la mort.
+
+
+
+
+III
+
+HISTOIRE D’UN ROMAN
+
+
+Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout
+à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des
+cosses inutiles.
+
+Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne
+laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la
+délivrance.
+
+Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré
+longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur
+moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne
+savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait
+partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment
+de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de
+moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était
+dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la
+peau de mon âme: ambition, concupiscence, timidité et autres
+fanfreluches?
+
+Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon
+individu n’était plus qu’un flotteur ridicule.
+
+Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une
+histoire c’est une chanson un peu lente.
+
+Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal; je
+voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un
+pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom:
+chanter les femmes.
+
+Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui
+aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font
+au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche:
+une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant,
+sans savoir, les misérables, et je me détourne; ça y est, je suis encore
+une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude.
+Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient
+le murmure d’une première chanson.
+
+Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave
+des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais
+pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent
+parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort
+qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout
+ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce
+qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend
+si bien dans les gares--et bientôt les gens s’endorment en effeuillant
+votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les
+autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber
+dessus.
+
+Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées
+refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la
+routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement,
+cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un
+lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la
+fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris
+d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient
+que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon
+appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y
+songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces
+tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon
+esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas.
+
+Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le
+laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner: «je ne sais
+pas aimer les femmes», et cela tournait: «les hommes ne savent pas aimer
+les femmes» et puis j’ajoutais, pour faire un balancement: «ni les
+femmes les hommes». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis
+encore: «je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce
+que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas».
+Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades,
+prononcèrent: «je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme
+d’aujourd’hui ne s’entendent pas». Pourquoi «aujourd’hui»? Pourquoi
+«pourquoi»? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes
+horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai
+en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage.
+
+Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause
+des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme
+je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai
+chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je
+connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer.
+Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de
+l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans
+ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un
+soir, dans le faubourg.
+
+Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans
+ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant
+vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que
+jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et
+m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler
+à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer
+de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les
+directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je
+aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose.
+
+Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant
+les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit
+son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages,
+deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se
+déroulait, effrontée, misérable: toutes ses escales sordides ou
+somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve.
+
+Mais alors, je m’effarai: ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je
+voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord
+voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu
+lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg:
+«Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il
+faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de
+leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons
+chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter
+des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de
+ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les
+gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la
+doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la
+vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la
+transposition céleste de tous nos actes».
+
+Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais
+pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et
+sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle.
+Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et
+moi qui sortais de mon passé?
+
+Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé
+n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où
+la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone
+recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et
+Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de
+moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui
+m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il
+aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde
+merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en
+tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout
+était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et
+me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de
+la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu.
+
+Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre
+eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes
+personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai
+pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et
+mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de
+mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout
+l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie.
+Mais cela aussi fut réduit et mutilé.
+
+Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis
+avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements
+fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse
+l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui
+tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page,
+où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma
+misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs
+je m’étais astreint.
+
+Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un
+titre plus grand que lui: «L’homme couvert de femmes». Ah! si j’avais su
+me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue,
+interminable aux cent couplets monotones: cette femme, et puis cette
+femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime
+les femmes à la folie et qui n’en a aucune.
+
+La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent
+rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais
+partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner
+le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où
+soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là
+s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice
+grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre.
+
+Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai
+aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où
+continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins
+néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau.
+
+
+
+
+IV
+
+ÉCRIRE POUR VIVRE
+
+
+J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon
+illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce
+glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus
+dense de mes forces vers une liberté inconnue.
+
+Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par
+l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie? Écrire était
+atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais
+écrire sur les autres? J’entrevoyais les formidables conquêtes du
+renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle.
+Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de
+l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie
+magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de
+l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang
+à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux.
+Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les
+rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur
+réalité.
+
+Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait
+d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris,
+d’avoir quitté les hommes; je n’avais jamais été un méchant délibéré; je
+ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon
+moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes.
+
+«Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais
+si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se
+resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les
+autres; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces
+misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir
+et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal
+payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera;
+l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est
+pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action
+de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans
+cesse la vie.»
+
+Ainsi j’étais loin de mon point de départ; dans le premier moment de
+cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature
+j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je
+menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un
+rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que
+d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure.
+
+L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans
+lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même; il
+persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de
+l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme,
+quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur
+jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de
+renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de
+plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines
+qu’humaines.
+
+Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur
+d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps
+que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette
+inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette
+inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une
+puissance inconnue s’y cachât.
+
+Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de
+cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de
+superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise,
+fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance
+qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir
+jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé,
+corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et
+fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me
+déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne
+pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.
+
+«Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux.
+Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux
+encore: tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se
+promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être,
+après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires
+qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde».
+
+J’en disais bien d’autres; j’étais dans le premier feu de l’initiation,
+plein de fanfaronnade et d’irréflexion.
+
+Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes
+jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des
+hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans
+la solitude et le dénûment de toutes choses; cette solitude et ce
+dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient
+féconds.
+
+Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de
+sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la
+poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui
+dévorait tout: la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais
+pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans
+mon cerveau, comment la taire?
+
+Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs
+pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des
+premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi
+un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé: entre le
+jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus
+cet obstacle, mon individu.
+
+Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé
+l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et
+j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables
+à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en
+se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique
+de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en
+particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse
+respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé
+dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du
+mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule
+fois et à jamais inoubliables.
+
+Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et
+sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par
+exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui
+glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et
+vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon
+premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie
+gauche d’homme condamné à écrire.
+
+Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui
+naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.
+
+Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher
+l’être--cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment
+envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire
+spirituelle,--m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout
+en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience.
+
+Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu; il apparaissait maintenant
+que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas
+croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement
+ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la
+connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie
+comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que
+mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette
+heure.
+
+Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui
+avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais
+éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus
+de pouvoir sur mon foie: «tout ou rien». Comment accepter cette donnée
+des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon
+pour de tels hommes d’y prendre pied? Comment accepter de propos
+délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous
+d’exercer un pouvoir exemplaire? Comment faire deux parts de ses gestes,
+dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et
+l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les
+négligences scandaleuses de la vie de relations? Alors peu importe que
+Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule
+dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci
+de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est
+plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de
+tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres?
+
+A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer
+à moi, sous une forme héroïque.
+
+--Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le
+genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au
+renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et
+d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit
+parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans
+le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la
+triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle
+exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause
+d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain.
+
+--Mais c’est laid de mal vivre.
+
+--Qu’importe si tu écris bien.
+
+--Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai
+été pour eux un objet de scandale et de dérision; ils m’auront vu
+inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté.
+
+Car qu’est-ce que la beauté, avant tout? La beauté effective c’est
+l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune
+de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme
+qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne
+reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle
+préside à tout notre exercice quotidien.
+
+--Eh bien! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet,
+tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.
+
+--A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer
+contre tout, contre la laideur et contre la maladresse?
+
+La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère
+les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en
+moi une protestation profonde.
+
+Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me
+donne une certaine lignée: Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon,
+Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau,
+et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par
+bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle? Ils sont plus
+naturels que Flaubert.
+
+«Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu
+rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour
+prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de
+nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si
+tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des
+autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu
+pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus
+efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre».
+
+Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je? En
+tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je
+l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon.
+J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des
+fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi,
+après tout? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au
+réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions
+grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis,
+ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui
+vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers
+le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit: «Ne bougeons plus.»
+Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été
+fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une
+soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était
+ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni
+l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais
+pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il
+était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que
+j’avais publiée sous le titre de «La Valise vide», et qui avait eu un
+joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant.
+Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami
+Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes
+observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle
+l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un
+kodak.
+
+Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non
+plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la
+terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin
+libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre
+chose que ce qu’on appelle une personnalité.
+
+Par là, il me semble que je rejoins la vie; à de certains moments, j’en
+viens à croire qu’écrivant, je vis.
+
+Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie?
+
+
+
+
+V
+
+LA LIBERTÉ
+
+
+Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans
+mais enfin je ne suis pas un homme.
+
+Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde:
+d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés.
+Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.
+
+Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un
+ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.
+
+Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus:
+depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes
+que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est
+oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me
+viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la
+beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à
+mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et
+puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser
+la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force; la plus belle
+image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes
+soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.
+
+Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la
+fenêtre, après l’argent. Eh bien! C’est une honte. Il faudrait savoir
+être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce
+relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis
+quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament: j’ai tant de peine à
+installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar
+de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme
+barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente
+viagère.
+
+Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause
+de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais
+si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce
+heureux,--et aussi un homme capable de prière--je ne voudrais pas alors
+renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le
+monde. J’aime les belles formes et les belles manières: aussi donc les
+maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels?
+L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette
+feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout
+va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une
+simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.
+
+Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens
+pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus
+grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir
+prêt à tout lâcher.
+
+Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais
+il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme
+la mère de toutes mes passions: je ne veux renoncer à rien.
+
+Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un
+ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer
+pour toujours les vœux ignobles: pauvreté, chasteté, humilité.
+
+Je regrette de n’être pas un homme.
+
+Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui
+avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un
+enfant dans un pays, une ambition, une vanité--tout cela n’était que
+signaux superficiels, tout cela s’est évanoui,--mais de la suggestion
+abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du
+monde.
+
+Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme
+qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.
+
+Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je
+désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que
+je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un
+intellect victorieux: le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer
+son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer
+celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour
+déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si
+l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son
+vouloir, de tuer et d’être tué? Tuer ou se faire tuer, c’est la même
+chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine.
+C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans
+effort? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en
+dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je
+pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une
+fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou
+communiste.
+
+Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui
+anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des
+exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme
+qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait
+reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors
+c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue,
+d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.
+
+Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout
+et je proteste.
+
+Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au
+problème total.
+
+Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes
+reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience
+fatiguée, exsangue.
+
+Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je
+l’arrache, qu’elle tombe.
+
+Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.
+
+En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas
+rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos
+métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres
+bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour
+multiplier les formes dans le monde.
+
+Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors,
+bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps
+et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se
+resserrent à vue d’œil.
+
+Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la
+liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.
+
+Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début: la
+paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond
+de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les
+distinctions sont emportées par sa crue.
+
+Athlète, ascète, artiste, amant: il ne s’agit plus de tout cela.
+
+Où est maintenant le rêve? Où est maintenant l’action? Tout cela se mêle
+et se roule dans la liberté.
+
+Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je
+avoir peur de renoncer à mon nom? Enfin je me suis perdu.
+
+Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué
+du sceau de l’homme, une dernière fois.
+
+Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout
+convoité, je possède tout.
+
+J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont
+des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les
+plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.
+
+J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.
+
+Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier? Eh oui! par
+lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre.
+Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire
+souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour
+moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire
+d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer? Je
+suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain; et
+maintenant tout le monde peut y passer: devant tous, elle refera les
+gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit
+cadeau.
+
+J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours?
+
+La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.
+
+Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas
+de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant
+les routes.
+
+Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas
+dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet
+adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des
+formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle
+pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de
+foudre?
+
+Qui a jamais lu un livre?
+
+Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire,
+puisqu’il est interdit de ne rien faire.
+
+La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi
+j’appelle la vie.
+
+«Vie». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use
+pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent.
+C’est le dieu qui a remplacé Dieu.
+
+L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des
+cercles plus larges.
+
+Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches
+racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse
+m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot «Vie». Je
+m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force
+intime du sang. J’en appelle à la magie.
+
+C’est alors que d’aucuns prononcent: «Dieu», mais il me semble que ce
+n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les
+images.
+
+Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.
+
+
+
+
+LE MUSIC-HALL
+
+ Il y a un tragique moderne: c’est une espèce de grand volant qui
+ tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
+
+ Louis Aragon.
+
+ (_Le paysan de Paris_.)
+
+
+
+
+I
+
+UNE MAISON SANS VISAGE
+
+
+Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à
+coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur
+le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur
+la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant.
+Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans
+l’ombre.
+
+Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour
+embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils
+réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration,
+les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un
+esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue
+d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails.
+Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de
+sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils
+remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa
+profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une
+lumière assommante.
+
+Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par
+l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir
+derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des
+lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté: le nom du
+bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui: CASINO DE PARIS.
+
+Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière
+et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par
+s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée: du plâtre sur du ciment.
+Il n’y a plus de pierre; elle coûte trop cher. Cette civilisation,
+ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.
+
+Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de
+prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne
+savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de
+l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses
+aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être
+étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de
+l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui,
+chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites
+constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur
+commune satisfaction.
+
+Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme
+errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir
+sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des
+danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de
+l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il
+trouvera à minuit sur le trottoir.
+
+Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer
+dès la porte: la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait
+vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un
+regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins
+s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant
+les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que
+possible: empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués,
+syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une
+racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.
+
+Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il
+était donné et promettait quelque pittoresque local:
+
+ PARIS MIS A NU
+
+Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la
+distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du
+tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il
+sème sous les pieds des passants, parmi les crachats? Il montre
+l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain.
+Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa
+lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les
+gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de
+Deauville.
+
+Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du
+personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici
+la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur,
+paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers
+lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de
+meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques
+francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation
+mondaine. «Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant
+vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition
+flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux». Par le
+truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète
+corruption des classes les unes par les autres.
+
+
+
+
+II
+
+UNE SALLE VIDE
+
+
+Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le
+dernier. Le rite va se nouer et se dénouer; je vais voir passer les
+hommes.
+
+Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de
+plâtre et de sapin.
+
+Comment est cette salle? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas? Ce n’est
+point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de
+nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain,
+on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et
+effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine,
+équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui
+l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former
+entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que
+deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci
+écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large,
+s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité
+n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon
+à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration
+est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se
+fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare
+inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en
+est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation.
+Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les
+relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens: le soldat ne
+voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous
+entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes
+mènent des destinées parallèles; chacun ne pense qu’à son individu mais
+il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un
+brouet spartiate, de plus en plus délayé.
+
+Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce
+poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse
+de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés.
+L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un
+communisme étrange, fascinant, inévitable.
+
+Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité? Pour le
+moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes,
+sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
+
+Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces
+chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par
+habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant
+d’être encore des visages?
+
+Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors; l’obsession partout de
+l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte: il trouve
+la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme
+une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre
+fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire,
+du Chinois; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent
+d’érotisme; et pourtant un air nouveau est obtenu par le
+va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est
+telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du
+laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour?
+Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou
+recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du
+Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh!
+ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines
+niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses
+sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de
+bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le
+sentir.
+
+Et par là-dessus, deux catastrophes: éclairage, acoustique.
+L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage: sauf
+dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la
+force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par
+infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et
+douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des
+pénombres funèbres.
+
+La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien
+longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent:
+un, deux. Quelle genèse jamais imaginée: le premier spectateur qui
+arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple
+s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y
+dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour
+provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui
+remplissent tout le monde de satisfaction.
+
+Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles
+le pourtour du promenoir: silhouettes perdues que fait la poussière
+innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et
+pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués
+qui essaient de devenir votre ombre.
+
+Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en
+rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus
+tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent
+possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour
+de moi. Des couples, des familles, des bandes; quelques isolés obscènes.
+
+Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri
+joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond
+d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur
+chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.
+
+L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers
+par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel:
+un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur,
+j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les
+quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de
+Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition,
+Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le
+chienchien de madame X... puisqu’elle l’appelle son petit homme.
+Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide
+amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant,
+arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un
+petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de
+cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la
+gloire.
+
+Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.
+
+Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie
+d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais
+partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.
+
+Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe
+incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe
+s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose
+à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa
+somnolence avaricieuse. C’est l’Art.
+
+
+
+
+III
+
+ENTRÉE EN MATIÈRE
+
+
+Le rideau se lève sur un premier paysage.
+
+Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc
+ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est
+ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race
+abâtardie, vulgaire.
+
+Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels
+cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces
+costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles
+ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.
+
+Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors,
+sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce
+qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables
+de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore
+remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs
+crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de
+clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve:
+des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent
+l’arabesque des corps.
+
+Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni,
+faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font
+photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son
+trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond
+clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt
+fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément
+entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile
+pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de
+la nature, comme font les Ballets Russes.
+
+Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les
+personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient
+sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils
+commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent
+et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se
+taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent
+une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.
+
+La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du
+music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la
+Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la
+castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du
+Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus
+quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à
+interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le
+texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse,
+l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration
+perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des
+sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied
+savent se recruter les plus justes successeurs.
+
+Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe
+s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des
+langueurs infâmes.
+
+Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall
+et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal
+défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il
+reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de
+cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que
+comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un
+dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces
+inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.
+
+Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se
+sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y
+avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne
+peut pas être de la même intensité, de la même époque.
+
+
+
+
+IV
+
+LE CONTORSIONNISTE
+
+
+Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait
+laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant
+ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de
+jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du
+neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.
+
+Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties
+fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la
+scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de
+vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd
+d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais
+perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue
+d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je
+commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un
+concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe
+jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère
+chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa
+queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de
+l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses
+gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche
+mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes
+possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe
+inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple
+embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille
+rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également
+morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les
+membres qui par elle se rejoignent.
+
+Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette
+variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie
+l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature?
+L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part
+l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se
+tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que
+celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de
+lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes
+mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la
+danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis
+ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade
+comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.
+
+Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un
+sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie
+inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je
+suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une
+mâchoire.
+
+Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a
+pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de
+l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma
+rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de
+l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle
+de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante
+de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui
+s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre
+dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.
+
+Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains.
+J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du
+monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à
+jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on
+manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde.
+En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison
+devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est
+tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans
+cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit
+devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série
+inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir
+d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux
+et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent
+toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.
+
+Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la
+moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur
+richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et
+carré; elles seront suivies de rats arrogants.
+
+Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses
+patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent
+les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus
+qu’une songerie vague.
+
+ * * * * *
+
+J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis
+frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables
+réaliser une liberté dont ils sont incapables.
+
+Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté
+vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui
+n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce
+contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette
+ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures,
+depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril
+parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces
+petits joueurs.
+
+Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la
+parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce
+qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat
+obtenu.
+
+Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air
+l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses
+pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne.
+Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui
+sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux
+dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la
+mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes
+se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la
+fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.
+
+ * * * * *
+
+De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font
+une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.
+
+Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et
+énervée.
+
+Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans
+l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu
+es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige,
+mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.
+
+
+
+
+V
+
+DÉCADENCE ET DESTRUCTION
+
+
+Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je
+viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les
+spectateurs.
+
+Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de
+soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.
+
+Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre
+les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes
+d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées
+de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son
+esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à
+travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée
+de têtes.
+
+Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette
+planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.
+
+Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble
+à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille
+juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la
+poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en
+vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent
+les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux
+les voient sombrer dans la confusion.
+
+Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le
+temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des
+smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des
+anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce
+Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi
+communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire
+de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce
+Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien.
+Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année
+1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour
+que tout le monde soit à la page.
+
+L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et
+tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et
+bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer
+qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des
+mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le
+dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse
+déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la
+course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront
+les hommes.
+
+La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils,
+flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et
+l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de
+complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en
+arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère
+connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise
+qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de
+révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs
+qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la
+combine rendent toute cette foule solidaire.
+
+Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel
+de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et,
+debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col
+bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion
+spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant
+l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000.
+Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces
+humains sont amis comme cochons.
+
+On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à
+la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu
+nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.
+
+En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui
+sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être
+regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.
+
+Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par
+l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles,
+bavures du fond des mers.
+
+Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les
+distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça
+se partage l’argent à la foire d’empoigne.
+
+Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon
+un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il
+y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque,
+de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague,
+inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la
+trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la
+putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom:
+«business».
+
+Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là,
+dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à
+lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone
+sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers
+déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se
+fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on
+fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois,
+roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne
+sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre
+petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une
+souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les
+deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné,
+tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a
+éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui
+menace l’homme.
+
+Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie
+béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est
+dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le
+vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur
+laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur
+création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part
+ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui
+donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui
+subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer
+l’échec de l’humanité.
+
+Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne
+vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée.
+Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires.
+Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers
+sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans
+le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir
+inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir
+réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le
+Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative
+émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la
+production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque
+jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les
+mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme
+obscur, confortable, ennuyeux, laid.
+
+Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches
+ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à
+peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se
+rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.
+
+Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au
+cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent
+dans les salons des riches.
+
+Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur
+unanimité.
+
+Voici justement sur la scène des otaries.
+
+J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas
+embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et
+qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon.
+Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au
+Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps
+qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des
+tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les
+otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On
+se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui
+ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah!
+C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille
+sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme
+un veau, ça essaye de se mettre en colère.»
+
+Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.
+
+«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit
+assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre.
+Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous
+avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est
+qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons
+vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent
+les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des
+reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse
+caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra
+pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser
+les étoiles. C’est une fameuse rigolade.»
+
+Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.
+
+MOI
+
+Je voudrais savoir de quoi je vis.
+
+L’AUTRE
+
+Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.
+
+MOI
+
+Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est
+mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.
+
+L’AUTRE
+
+Parle, soulage-toi de tes fantômes.
+
+MOI
+
+Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères
+de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme
+affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et
+qu’il en périra bientôt.
+
+Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de
+leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de
+prison.
+
+L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la
+police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont
+nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme
+n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de
+l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la
+bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de
+religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme
+n’exprime plus rien.
+
+Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean: «Je suis en mon Père, et
+vous en moi, et moi en vous.» Les doigts de l’homme sont divins: à la
+matière qui est vivante--un caillou est mouvant comme mon cœur--ils
+peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme
+catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire
+l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.
+
+Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent
+déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de
+l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme
+peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase,
+d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il
+faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est
+efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil
+à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du
+moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut
+transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la
+matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et
+les choses une race intermédiaire.
+
+Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer
+à la nature, le faire accepter de Dieu.
+
+Il l’a voulu pour la pire raison: par lassitude. La race européenne,
+américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples
+conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son
+travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les
+prendre dans les rangs d’autres races--ce qui lui était interdit par
+tout un monde de circonstances et de pensées--elle a été les chercher
+hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le
+règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil
+unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile,
+complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le
+mouvement.
+
+Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut,
+qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller
+l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.
+
+Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues: au moment
+même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se
+laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu; et
+c’est pourquoi il est puni.
+
+Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la
+vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de
+mort.
+
+La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et
+ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils
+ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier! Mais ce ne sont
+que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de
+sa mère; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la
+gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.
+
+L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais
+hélas! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le
+fléchissement s’y marque de façon inoubliable; et une fois que l’homme a
+vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se
+trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse
+plus de s’altérer d’heure en heure.
+
+De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement,
+elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la
+main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La
+machine est une esclave; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut
+que détruire. La machine n’augmente pas l’homme; mais au contraire, elle
+ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour
+communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de
+l’activité de l’homme.
+
+Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il
+a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme
+palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe,
+inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme
+renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce
+morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable
+maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie,
+la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création
+par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme,
+tailleur de pierre.
+
+Certes, la machine est vivante; en cela l’homme semble s’être dépassé.
+La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où
+l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.
+
+La machine est vivante comme la mort.
+
+C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active,
+acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos
+mains, qui soit encore sûr et fort.
+
+La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un
+démon se joue du feu de l’enfer.
+
+Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point
+culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre
+un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et
+ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et
+qui n’est plus qu’apparence.
+
+Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et
+irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre
+sein et qui nous ronge.
+
+Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne
+m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut
+entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts,
+vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une
+allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon
+esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir,
+l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.
+
+L’AUTRE
+
+Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger.
+Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont
+plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude
+silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en
+plus indicible, de plus en plus inarticulable.
+
+MOI
+
+Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que
+nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions
+disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles
+mentales de l’homme, va s’anéantir; c’est la toute prochaine péripétie
+du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir
+l’épisode suivant. La vie universelle continue: des cendres de l’homme
+elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs
+nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe
+complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait
+étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de
+cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut
+nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former
+d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon
+amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par
+ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que
+m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères,
+de nos belles catégories; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres
+de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie
+de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou
+démons.
+
+L’AUTRE
+
+Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à
+épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels: dans
+l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des
+conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui
+ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à
+l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine
+où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En
+tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la
+beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la
+Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre.
+Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une
+statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace;
+corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais: apprenons à renouveler
+la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de
+bois.
+
+MOI
+
+Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables,
+préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au
+principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons
+jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de
+dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de
+collisions astrales...
+
+Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile
+pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je
+ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer
+que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage
+d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un
+démiurge.
+
+L’AUTRE
+
+Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses
+ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras
+obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner
+tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à
+d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne
+finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui
+qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire: ceci est, a été et
+sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère
+érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à
+pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est
+faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne,
+ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par
+l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel
+pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs
+mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs
+toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la
+préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La
+préhistoire brise l’homme historique comme la considération de
+l’inconscient brise l’homme psychologique.
+
+Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe
+Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles.
+Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront
+les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques.
+
+MOI
+
+Non, l’homme, c’est une espèce terrestre; il y a un point
+d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà,
+c’est la mort: peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux
+cela pourrait s’appeler la vie.
+
+L’AUTRE
+
+Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans
+la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à
+attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas
+t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette
+partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom
+d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi.
+
+MOI
+
+L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont
+pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.
+
+L’AUTRE
+
+Ah! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction.
+Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui.
+Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur
+s’avance le réacteur.
+
+MOI
+
+Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour
+arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction
+immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts.
+
+L’AUTRE
+
+Les débuts de l’histoire! Mythologie d’enfant.
+
+MOI
+
+Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui
+permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant.
+Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel
+que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève
+des feuilles coule directement dans les veines de l’homme: ne pas
+laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice.
+Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque
+part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose
+que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une
+certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance
+toujours.
+
+Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus
+général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen,
+mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore
+longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des
+prières, des amours, toutes sortes de fabriques.
+
+Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits
+de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité
+spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est
+pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air
+d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de
+tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux
+yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes: découper les
+choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des
+formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses.
+
+C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en
+Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions
+continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de
+toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au
+hasard: Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme,
+songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de
+destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés: armer les
+fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans
+son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que
+matériel.
+
+L’AUTRE
+
+J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va
+retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà
+qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une
+certaine mesure: nous savons que l’idée est un acte et un acte de la
+douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles
+souffrances manœuvreront les rames.
+
+Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur
+ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si
+nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer? Je
+ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude
+des événements.
+
+Donc, on détruit l’économie: au diable les banques, les usines, les
+chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes
+respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes...
+
+Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez? Votre effort ne peut
+aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait
+être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien
+alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais
+qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le
+communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde,
+rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc.
+
+MOI
+
+Oui, ce rude dilemme: un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux,
+ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes.
+
+L’AUTRE
+
+Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la
+nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre
+civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un
+stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons
+connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu,
+réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au
+poing: les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites
+préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut
+revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou
+en bricolant huit heures dans un bureau?
+
+Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit
+heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer
+les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.
+
+Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne
+pouvons échapper à cette alternative: vaincre par elles ou périr par
+elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous
+ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des
+siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant
+l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il
+avait une vertu que n’a pas la machine; c’est avec l’instrument que
+l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine,
+nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à
+la machine la souplesse de l’instrument.
+
+Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable
+imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des
+beautés neuves et déroutantes.
+
+Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la
+guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours
+déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure
+mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre
+disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui
+professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un
+type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme
+l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut
+imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des
+habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se
+renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la
+monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort
+plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre
+vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement
+transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait
+quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et
+d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une
+frénésie.
+
+MOI
+
+Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de
+destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes,
+entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous
+broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions
+un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de
+machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions
+bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant
+d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules
+de la science et de l’industrie?
+
+Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang
+comme un vieillard acculé à la mort.
+
+Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité,
+c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des
+hommes? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par
+les coups?
+
+Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le
+sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la
+voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute
+cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un
+irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien
+les reins.
+
+Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les
+civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure
+misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle
+Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans? Quelle déchéance
+macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières?
+
+Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques
+et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique
+épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes
+avant-coureurs d’une faiblesse terrible.
+
+Où est le sang? Où est la pureté du sang? Que sommes-nous, les hommes? Y
+en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous? Dans quel dédale
+d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la
+destinée de l’Espèce?
+
+L’AUTRE
+
+Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète
+dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins
+enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop
+connues.
+
+
+
+
+VI
+
+DANSE
+
+
+Entrée des girls: huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit
+files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous
+les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé
+ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.
+
+Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute
+réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et
+tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver;
+alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.
+
+Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de
+course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le
+même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que
+la neuvième? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se
+fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là.
+Toutes ensemble, aucune.
+
+Entre le couple des célèbres danseurs.
+
+Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe
+blanc.
+
+L’habit noir de l’homme; le vêtement de peau de la femme.
+
+Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations
+brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est
+à la mesure exacte de sa peau sèche.
+
+Longues jambes, longs bras; épaules un peu hautes, larges, droites;
+jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne
+cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret
+dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille
+qui voudrait durer longtemps, si longtemps.
+
+Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera
+brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures
+d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses
+joues, et la série des sournoises influences: la nuit blanche, la
+macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour,
+le désir, l’amour manqué.
+
+Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage; car ce corps n’est qu’un
+jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.
+
+Lui? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux
+reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire,
+exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues,
+dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du
+génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate,
+aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap
+fin, doublé de soie ténue; au-dessus de ce pantalon, à la longue
+tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et
+lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le
+buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige
+et charbon.
+
+Il est des détails infimes et déchirants: ce col, cette cravate, drôles
+de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus: cette réduction
+jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une
+pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi
+d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le
+corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit
+desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la
+prospérité, le luxe, puis il finit.
+
+Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite
+culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles
+et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de
+sueur enroulés l’un dans l’autre.
+
+Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme,
+ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces
+oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent
+faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une
+beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et
+foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le
+désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.
+
+Mais ces deux constructions d’étoffes et de gemmes--poil court ou
+épilé--dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme
+sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées,
+une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les
+encadre; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie
+atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras,
+rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit
+plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne
+rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité
+rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte
+d’un épuisement méthodique, se rencontrent.
+
+Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase
+moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le
+blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout.
+
+ * * * * *
+
+Deuxième entrée des girls.
+
+Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en
+distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je
+les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait
+dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite
+qu’aucune ne... Au moins je serais débarrassé de ce lot-là.
+
+Des femmes nues, encore des femmes nues.
+
+Femme, tu uses ton prestige.
+
+
+
+
+VII
+
+L’HOMME
+
+
+Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle
+change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu
+jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient
+frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la
+Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule
+a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va
+feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur.
+La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un
+homme ou une femme paraît: les hommes et les femmes, d’un coup d’œil
+soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les
+exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de
+leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de
+magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie.
+
+C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un
+peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le
+beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite? Son
+sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une
+jambe gauches accentuent et rendent irrésistible.
+
+La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus
+émouvant qu’un paysage célèbre: les détails grandis par le maquillage et
+l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas.
+
+Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd
+dans le peuple: une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les
+femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne
+les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est
+blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur
+misérable venin.
+
+Et qu’est-ce qu’une chanson? Une analyse de sentiments que Chevalier
+mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans
+les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe
+sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure; elle altère
+discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être
+satisfaite.
+
+Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas
+de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent
+bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner.
+
+Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce
+bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je
+reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues
+dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un
+certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait
+plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés--s’il en est qui
+peuvent encore naître mieux que les autres--et qui, du reste, se mêle à
+ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir,
+mais ceux qui le donnent y tiennent la première place: les cabots, les
+maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car
+ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris
+pied dans l’existence: ils ne se donnent plus la peine de représenter la
+vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches?
+N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui
+font croire qu’on est vivant? Ils reproduisent donc bonnement chaque
+soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs
+confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions.
+
+On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint
+du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on
+pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en
+même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie
+de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du
+même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de
+la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à
+l’imaginaire. T. S. F. de pauvres.
+
+L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration.
+Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs.
+Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute
+la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en
+a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule,
+confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle
+voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre
+dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées
+perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus
+en plus abâtardis.
+
+Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se
+convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par
+l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres
+abîmes.
+
+Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon
+rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi: tout
+ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par
+terre? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la
+mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole; il est
+content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière
+lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours
+une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui
+refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui
+l’accable d’allusions à un autre monde.
+
+Tout cela importe peu. Eh quoi? Où es-tu, songe-creux? Tu es chez les
+hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories
+semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs
+maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la
+populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y
+encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme
+toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les
+bourgeois.
+
+J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir
+sur ses pieds le génie atroce de cette époque.
+
+Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps.
+
+Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des
+chansons pour faire rire et pleurer: c’est ainsi qu’on arrête un instant
+les hommes. Allons, un effort: de ma part, plus de confiance; de la
+leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui
+vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du
+rudimentaire. Décadence ou renaissance? Appelez cela comme vous voudrez,
+ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette
+ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un
+attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles: bouches cousues si ce
+n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes: seulement des mouvements
+utiles. Assez de décors, de nuances: un fond qui s’efface pour que sur
+sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations
+élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis
+à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le
+doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique.
+
+Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice
+pure, droite, virginale.
+
+Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le
+motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de
+l’abondance, il faut que tu l’étouffes.
+
+
+
+
+VIII
+
+SEUL
+
+
+Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs
+hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait
+qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme.
+L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une
+blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le
+dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent
+autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils
+emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec
+cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là?
+Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans
+leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de
+chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais
+ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux
+les mendiants.
+
+Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers
+poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau.
+
+Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.
+
+Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine.
+Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a
+échappé? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour
+honnir les hommes.
+
+Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si
+laid; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de
+fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer.
+
+Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne
+me paraît un achèvement, autour de moi?
+
+Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui
+l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la
+réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement
+des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan
+éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée
+me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a
+droit de cité dans l’éternel; car les minutes parfaites sont éternelles.
+Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas
+réellement: mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que
+cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses: le
+néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est.
+
+Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais
+pourtant,--est-ce ma faute ou celle de mon époque?--à tout moment rien
+ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué.
+
+Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée? Je voudrais
+me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un
+simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a
+toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui
+en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes
+reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une
+étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après
+eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur
+complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du
+définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre,
+l’ivresse de l’intense?
+
+Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je
+retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute
+la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne
+produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse
+prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus
+exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux
+d’autres époques. Je suis las de cette routine.
+
+Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que,
+ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût
+embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus
+tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire
+de ma plainte.
+
+A quoi me sert cette voiture? A aller d’un point à un autre. De là à
+conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au
+rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas
+que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je
+me demande: à quoi servait à Léonard la Joconde? A quoi servait au
+Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis? A aller
+aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à
+jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles
+qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête
+d’une race mortelle.
+
+Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à
+Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui
+épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de
+Marathon. Je me demande de quoi je me plains.
+
+Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une
+flamme intrépide, dans une fumée obscure; il faudrait au moins que je ne
+rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui
+toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout
+éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait.
+C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans
+le jet du sang; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand
+déjà l’âge commence de le refroidir.
+
+Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire
+de ma respiration même? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute
+à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie
+qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables?
+
+Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le
+connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle,
+demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de
+labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et
+avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant,
+l’accomplissement du réel.
+
+Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse
+chance; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande
+semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me
+suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne
+suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que
+le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la
+vie.
+
+C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me
+disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse; mais je ne
+suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui
+tape comme un sourd!
+
+Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement
+du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la
+faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le
+monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une
+vieille lune; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me
+paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie,
+quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de
+l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les
+aimais. Alors j’étais un garçon facile.
+
+
+
+
+IX
+
+LES RUINES
+
+
+L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés
+d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes
+d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni
+tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis
+sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis
+l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire
+sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son
+cœur ne s’y trompe.
+
+Les Européens se sont mis à adorer les ruines.
+
+Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les
+belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la
+Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et
+les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre
+essentielle.
+
+Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses
+assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et
+qui protestait d’une voix ardente.
+
+Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus
+récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains,
+la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures
+presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement
+exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte.
+
+Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur
+génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait
+brisé son miroir.
+
+Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui
+s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les
+ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent.
+Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief
+quelques morceaux; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine.
+Là-dessus les hommes se pâment; ils hument avec délice les approches de
+la mort; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle
+descend sur la vie.
+
+Charme immonde des ruines, amour de vieillards.
+
+Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la
+force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur
+appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos
+pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.
+
+Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On
+raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les
+indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les
+Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont
+partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait
+de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du
+défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et
+ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les
+autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la
+conservation de l’Esprit.
+
+Et comme les Européens sont pauvres,--car ces vieilles gens, pris de
+fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils
+crient famine,--ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur
+superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de
+vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en
+les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille.
+Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont
+mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer,
+tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.
+
+Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie
+ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux
+que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de
+l’humanité.
+
+Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la
+lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors
+qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps
+dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté
+maniaque--et quelle sombre joie--ce serait de voir balayer tous ces
+musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes
+bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo,
+cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident.
+
+Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées: les Américains, parce
+qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils
+veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de
+statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée.
+Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort.
+
+Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs
+et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la
+mort.
+
+Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de
+civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres
+taillées.
+
+O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures
+sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes
+pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi.
+
+Vieillesse de l’Europe: Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés,
+Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés
+dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard
+dans un monde trop vieux.
+
+Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un
+continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se
+décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire,
+dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les
+abstraire.
+
+Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de
+longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre
+vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
+
+Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu
+de parents, pourris d’enfance.
+
+Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
+
+Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la
+planète.
+
+L’Europe et l’Asie: deux tas de vieilles disciplines morales,
+religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que
+d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les
+foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette
+déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
+
+L’Amérique: je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à
+coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une
+originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une
+exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes:
+charbon, pétrole et autres matières.
+
+Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas
+à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a
+autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et
+pervertie? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont
+suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de
+Pékin et de New-York.
+
+Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations
+d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire,
+toute usée.
+
+C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance
+limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque
+groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine
+n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de
+l’épuisement successif de filons dispersés.
+
+Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus
+sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de
+nouveaux croisements: l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage
+confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé
+sur le sol; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne
+reçoivent plus le printemps.
+
+L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux:
+architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts
+individuels: peinture, littérature.
+
+Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
+
+Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire; peu à
+peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le
+passé. Tout devient imitation; les tentatives révolutionnaires imitent
+plus que ne font les efforts de conservation.
+
+Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme
+primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant
+encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille
+ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille
+ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été
+social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que
+nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives.
+Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne
+s’évanouit pas? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet
+homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication,
+indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été
+dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme
+primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que
+des dégénérés.
+
+Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se
+confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains
+et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son
+alternance.
+
+L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont
+que des moments et des fragments; elle se dérobe dans un fond plus
+obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et
+de la mort.
+
+Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si
+longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe
+plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence
+est aussi vaine que celle de progrès.
+
+Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire: nous
+devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques.
+La génération vivante est la génération aînée par rapport aux
+générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des
+âmes hors du temps! Il nous faut prendre une résolution contre le temps.
+Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait,
+néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
+
+Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans
+les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les
+hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les
+anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les
+civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un
+fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans
+la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait
+selon un rythme immanquable.
+
+L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que
+Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de
+faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme
+croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes
+autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons
+étaient des déesses, des immortelles.
+
+Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai
+découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était
+plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une
+planète qu’une forêt.
+
+Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va
+la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que
+rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la
+moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans
+l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des
+bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de
+la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une
+signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence
+coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer.
+Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y
+en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée
+entre les étoiles.
+
+Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de
+l’observation de ses propres habitudes; le chant de joie qui s’élève en
+lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les
+saisons, revenir sur lui-même; la consolation dont il s’enivre de
+nourrir de ses cendres le regain de ses semblables; le patriotisme
+planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir
+la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours
+d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche,
+et jonche le sol comme un squelette algébrique.
+
+Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus
+larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps
+humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de
+la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le
+corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière.
+L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons
+se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse
+immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles
+lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis
+cède à la puissance des sables.
+
+Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le
+sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se
+précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent
+dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur
+chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! je rebondis encore: meure l’Homme, vive le monde!
+
+Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout
+l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque
+chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est
+plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des
+formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière
+l’horizon affaissé: peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait
+leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il
+résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins.
+L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne
+meurt pas.
+
+Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent
+les cités, les arts: l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe
+l’Homme, l’Esprit demeure.
+
+Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous
+aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut
+avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits
+l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude.
+Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que
+nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre
+pourrissement, nous est retiré.
+
+ * * * * *
+
+Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité
+renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux
+siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie,
+d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide
+adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette
+ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs
+troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
+
+Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si
+nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons
+encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous
+obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de
+ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement.
+Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte,
+regardez ce que c’est: le mouvement de mon bras.
+
+L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui
+anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques,
+mécaniciens, praticiens.
+
+Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et
+fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous
+nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à
+cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus
+tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y
+revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir,
+comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique?
+Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort? Créez une statue
+d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre
+esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse
+qu’ailleurs est l’éternel.
+
+
+
+
+X
+
+POUR FINIR
+
+
+Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la
+couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes
+ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail,
+quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les
+heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.
+
+On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste
+comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous
+les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour
+danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers
+d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez
+vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas?
+
+Cette danse! Cette chanson! Est-ce que cela a jamais été plus parfait?
+Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys,
+et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied
+gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie
+noire. «Tout cela va finir», cette sentence est une noix vide.
+
+Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses
+venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille
+rencontres que vous voyez.
+
+Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les
+yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au
+rêve que fait cette ville? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais
+embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant.
+Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été
+offertes aux hommes.
+
+Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes,
+les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez
+bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là,
+grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes.
+Plongeons les mains dans l’abondance.
+
+Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce
+sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais
+regardez-la donc.
+
+Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des
+mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des
+femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai.
+
+Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond
+jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un
+couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour
+frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari
+et Léonora? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien
+séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se
+prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de
+leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas,
+ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait
+tourner de l’œil.
+
+Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient
+retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes
+en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos
+ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.
+
+Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne
+sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se
+fermait?
+
+Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent
+les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui
+s’endort où tous les lits sont bons.
+
+Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du
+sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les
+emporte? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours
+prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur
+particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me
+suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes,
+dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons
+sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous
+hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui
+fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le
+mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards.
+
+Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales? Le temps est
+venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des
+temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô
+prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en
+strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des
+nébuleuses gambadent çà et là; attrape-les par un pied et renverse-les
+sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps
+veille encore au fond des cieux: rien en nous ne peut repousser son
+invasion.
+
+Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de
+grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour
+aller ailleurs conquérir la mort.
+
+Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa
+barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints? Job, le cul dans
+les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta
+maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Le Sang et l’Encre
+
+ I.--Le Jeune Européen 11
+ II.--Vivre pour écrire 29
+ III.--Histoire d’un roman 61
+ IV.--Écrire pour vivre 73
+ V.--La liberté 87
+
+ Le Music-Hall
+
+ I.--Une maison sans visage 101
+ II.--Une salle vide 107
+ III.--Entrée en matière 115
+ IV.--Le contorsionniste 121
+ V.--Décadence et destruction 129
+ VI.--Danse 163
+ VII.--L’homme 169
+ VIII.--Seul 177
+ IX.--Les ruines 185
+ X.--Pour en finir 203
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 25 MAI 1927 PAR
+ L’IMPRIMERIE PAUL
+ DUPONT, A CLICHY (SEINE)
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78063 ***