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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78064 ***
+
+
+
+
+ MAURICE MAGRE
+
+ LUCIFER
+
+ _ROMAN MODERNE_
+
+
+ ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
+ PARIS--22 RUE HUYGHENS, 22--PARIS
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+POÉSIES
+
+ La Chanson des Hommes (Fasquelle, éditeur).
+ Le Poème de la Jeunesse (Fasquelle, éditeur).
+ Les Lèvres et le Secret (Fasquelle, éditeur).
+ Les Belles de Nuit (Fasquelle, éditeur).
+ La Montée aux Enfers (Fasquelle, éditeur).
+ La Porte du Mystère (Fasquelle, éditeur).
+ Le Livre des Lotus entr’ouverts (Fasquelle, éditeur).
+
+ROMANS
+
+ Le Roman de Confucius (Fasquelle, éditeur).
+ L’Appel de la Bête (Albin Michel, éditeur).
+ Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel, éditeur).
+ La Luxure de Grenade (Albin Michel, éditeur).
+ Le Mystère du Tigre (Albin Michel, éditeur).
+ Le Poison de Goa (Albin Michel, éditeur).
+ La Tendre Camarade (Fort, éditeur).
+ Vies des Courtisanes (Nouvelle Revue Critique).
+ La Vie de Messaline (Flammarion, éditeur).
+
+THÉATRE
+
+ La Mort enchaînée (Albin Michel, éditeur).
+ Arlequin (Librairie Théâtrale).
+ Sin (Librairie Théâtrale).
+ Le Soldat de Plomb et la Danseuse de Papier (Librairie Théâtrale).
+
+ * * * * *
+
+ Pourquoi je suis Bouddhiste (Les Editions de France).
+
+
+
+
+Il a été tiré de cet ouvrage
+
+
+ 30 exemplaires sur papier HOLLANDE VAN GELDER
+ numérotés de 1 à 30.
+
+ 70 exemplaires sur vergé pur fil VINCENT MONTGOLFIER
+ numérotés de 1 à 70.
+
+ L’édition originale a été tirée sur alfa “IMPONDÉRABLE”
+ DES PAPETERIES SOREL-MOUSSEL.
+
+
+_Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale
+et adaptation cinématographique réservés pour tous pays._
+
+_Copyright 1929 by Albin Michel._
+
+
+
+
+LUCIFER
+
+
+Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel,
+les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec
+sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en
+train de me regarder.
+
+--Ceci est un avertissement, pensai-je.
+
+Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de
+Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement.
+Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes,
+non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.
+
+Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette
+grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une
+autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma
+vingtième année.
+
+Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui
+m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé
+par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au
+milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable
+avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment.
+Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une
+fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une
+hallucination et je dis à mon compagnon:
+
+--Vois-tu quelque chose sur ce carreau?
+
+--Rien du tout, répondit-il.
+
+Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train
+s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait:
+
+--Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.
+
+J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la
+longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait
+nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et
+elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la
+réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste
+avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai
+mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le
+rictus de la bouche plus intolérable.
+
+Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et
+ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession
+quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.
+
+J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant
+avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la
+figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait
+revivre.
+
+Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi
+que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette
+chaude nuit de juin.
+
+Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de
+onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans
+cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble.
+Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de
+leur côté, à la clarté de deux lampes.
+
+Deux jeunes filles! deux lampes! Mon double amour! Le bien et le mal!
+Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps!
+
+Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une
+certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y
+demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux
+jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la
+fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On
+était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles
+rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les
+soirs d’été.
+
+Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois
+qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que
+si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il
+tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait
+ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais
+la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes
+minces au-dessus de la pierre. Folie! Le rapide infirme avait disparu à
+l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres
+brusquement éteintes.
+
+Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue? Je n’avais plus l’âge de
+telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence
+pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant
+sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui
+tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il
+croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et
+l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait
+toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une
+faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre
+chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes,
+enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont
+leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers
+eux.
+
+Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux? Je ne
+m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour.
+Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux
+sœurs à la fois! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que
+je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout
+désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait
+entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles
+idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission
+spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un
+corps si désirable! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait
+pour moi aucune importance! Eveline considérait secrètement qu’un homme
+qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se
+retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je? Et je savais, sans
+qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier,
+je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa
+sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont
+elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes
+cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se
+trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui
+a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi
+j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.
+
+Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à
+plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens
+n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne
+parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la
+scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids
+immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle
+était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient
+irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents
+éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger
+balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais
+vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un
+goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs
+d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré! Son principal
+défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence
+que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était
+une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un
+appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur
+pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus,
+les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes
+religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi,
+parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou
+par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un
+faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez
+son père.
+
+J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son
+indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose
+qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses
+mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la
+révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du
+monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et
+que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de
+la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier
+fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de
+vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le
+monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de
+Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille,
+avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer
+durant quelques années dans une maison de correction.
+
+Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation
+de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais
+qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas
+coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui
+enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les
+rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.
+
+Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il
+fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la
+contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées
+venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis
+m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline!
+insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.
+
+Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait
+d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de
+printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute.
+Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche
+crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant
+intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma
+course nocturne.
+
+Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel
+de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et
+pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de
+femme parut sur le seuil.
+
+J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée
+fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un
+avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de
+sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut
+inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et
+d’abord qui venait de sortir de l’hôtel?
+
+La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou
+Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me
+précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin
+me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire.
+N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse
+qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille
+qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.
+
+Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à
+l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille
+sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La
+précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte
+indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son
+départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée
+que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me
+trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air
+de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en
+résulterait. Puis je risquais de la perdre.
+
+Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de
+l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la
+portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître.
+C’était Laurence.
+
+
+
+
+Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans
+lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.
+
+Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que
+Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je
+courais sur la piste d’une énigme.
+
+Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont
+toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs
+qu’importe!
+
+Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup
+d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les
+boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur
+les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le
+front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent
+sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un
+des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais
+sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.
+
+C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous
+approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je
+vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées
+recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui
+jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.
+
+Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour
+que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus
+loin.
+
+--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le
+téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin
+pour le ramener immédiatement.
+
+Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je
+fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que
+Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie
+qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une
+tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se
+dirigea vers le Moulin-Rouge.
+
+J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés
+évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui
+venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair
+régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de
+petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma,
+prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait
+autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était
+criblé d’étoiles indifférentes.
+
+Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant,
+sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant
+et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La
+rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui
+achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de
+bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce
+peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de
+Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si
+grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu
+échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.
+
+Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez
+mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé
+comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle
+venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des
+consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait
+parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant,
+regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va
+s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec
+l’homme qui lui fera signe.
+
+La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis
+garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un
+d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son
+index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette
+expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à
+une femme qu’ils ne connaissent pas.
+
+Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien
+en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation,
+comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible
+pour ses sens.
+
+Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.
+
+Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence
+ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un
+long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les
+examiner.
+
+Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M.
+de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café,
+hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais
+alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet
+endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant
+la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus
+loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard
+circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le
+trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un
+carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque
+vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une
+expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour
+lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le
+boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue
+qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une
+à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne
+aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter.
+Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une
+immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui
+est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les
+couples assis.
+
+Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais
+faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais
+la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était
+insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de
+surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être
+avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle.
+J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi
+la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui
+serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans
+doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre
+la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda
+mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une
+grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle
+et était-ce moi qu’elle fuyait? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir
+aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à
+l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement
+déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du
+manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme,
+vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit
+sourd de porte fermée.
+
+--Elle vient d’aller retrouver son amant! pensai-je en atteignant un
+bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un
+caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de
+ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un
+coup d’œil le square Vintimille et je murmurai:
+
+--Quel paysage de crime!
+
+Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait
+qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un
+bock et j’attendis.
+
+Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci:
+
+--Voilà bien les jeunes filles parisiennes!
+
+Ou bien:
+
+«Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux!»
+
+J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent
+naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais
+ce soir-là j’écartai cette observation.
+
+Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée
+d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à
+l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance
+qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une
+série de questions et de réponses se succédèrent en moi.
+
+Avais-je songé à l’épouser? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je
+professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été
+votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à
+Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de
+responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que
+l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités
+n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action
+agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses
+actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent? Le plus
+grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le
+débarrasser du fardeau de la famille?
+
+Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un? me
+disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle! et je me
+mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en
+jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et
+puis enfin sa mère! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais
+ce que je savais de l’existence de Laurence.
+
+Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une
+sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à
+lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés
+dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère
+et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il
+avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une
+sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la
+haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral.
+Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait
+irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions
+désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une
+fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt
+abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé
+que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour
+être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection
+morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans
+difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans
+doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en
+lui assurant la richesse.
+
+Entre la petite fille «aux mauvais instincts» et la vertueuse madame de
+Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais
+que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf,
+ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était
+sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait
+veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie «des bas
+fonds les plus abjects de la société» fût refondue et pétrie selon sa
+loi.
+
+--C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle
+une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais
+arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à
+Laurence.
+
+Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.
+
+Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille,
+mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et
+récompense les bons.
+
+--C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre
+fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable
+pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des
+traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel
+prenait possession du visage de Laurence.
+
+Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les
+yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une
+allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu
+court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de
+lueurs rougeâtres.
+
+--Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait
+avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la
+mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité
+inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une
+souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de
+la Bête.
+
+Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts
+de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une
+maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec
+celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa
+dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait
+cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de
+cette délivrance.
+
+C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de
+la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris
+l’hypocrisie.
+
+Mme de Saint-Aygulf disait d’elle:
+
+--Il faut se méfier des eaux dormantes...
+
+Et elle ajoutait avec un air soucieux:
+
+--Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard?
+
+Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de
+Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait
+pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites,
+rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre
+philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient
+accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade
+Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et
+nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.
+
+Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et
+patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé
+que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené
+M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit
+avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber
+dans un mysticisme incompréhensible pour elle.
+
+Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les
+mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle
+qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer
+les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer
+l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques
+conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une
+douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.
+
+Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte! De soi-disant saints
+qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour
+l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et
+elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache
+d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un
+opprobre! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche! Sans
+doute des hurluberlus dans le genre de son mari! Mais ils étaient en
+même temps des révolutionnaires! Est-ce que le monde avait besoin de
+l’instruction d’un Messie? Ne suffisait-il pas de suivre les règles
+établies?
+
+Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu
+croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre
+pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un
+étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline
+avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était
+due qu’à ses parents?
+
+Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles
+mystérieuses, telles que celle-ci: Je suis candidate au baptême. Et
+quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient
+disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules
+et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même
+ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en
+eux.
+
+Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison
+et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un
+rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin
+immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.
+
+Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la
+seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses
+ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle
+qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un
+revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de
+toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature
+grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue
+de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin
+de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une
+autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.
+
+Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur
+pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux
+crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé
+plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en
+pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque
+temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une
+occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.
+
+C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit
+tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement
+du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée
+comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que
+quelque chose de grave devait se passer.
+
+M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à
+quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre
+de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé
+éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur.
+Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si
+mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis
+lui dire de parler comme tout le monde.
+
+--J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma
+chère femme, dit-il.
+
+Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne
+chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange
+sans grâce d’un foyer sans joie.
+
+Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort
+sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une
+foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi
+de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux
+bandeaux plats. Eh bien! il n’en revenait pas! Dans ces minutes
+solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de
+coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait
+cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement
+pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré
+voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait
+presque éclater sa déception.
+
+Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son
+étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline
+dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix
+changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient
+envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre,
+comme les paysans.
+
+Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.
+
+Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des
+Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer
+Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils
+s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils
+considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant
+des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de
+sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux
+et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.
+
+Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais
+prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de
+lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme
+dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à
+manger:
+
+--Laurence vous tiendra compagnie.
+
+Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et
+elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui
+qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la
+parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait
+dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle
+nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement
+de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.
+
+La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et
+il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre
+donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y
+a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre
+une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles
+avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce
+qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que
+Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous
+étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai
+mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine.
+Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu
+plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance
+douloureuse.
+
+Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je
+l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et
+quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent
+sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque
+chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne
+devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser
+plein d’allégresse.
+
+Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de
+Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien
+qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger
+entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à
+l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la
+même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.
+
+Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je
+réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi.
+J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de
+ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa
+sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait
+pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué.
+J’étais triste. A quoi bon attendre?
+
+Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même
+seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la
+portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on
+avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement
+vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait
+tourné le square Vintimille et il avait disparu.
+
+Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans
+où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant
+des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue
+Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de
+moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse
+passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une
+demi-heure.
+
+Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie
+désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche
+et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais
+quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une
+femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui
+fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts
+comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur.
+Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.
+
+Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas
+ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.
+
+J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et
+selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon
+épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le
+point de tomber.
+
+Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait
+les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu?
+
+
+
+
+Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme
+un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était
+accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier
+latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il
+préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans
+après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un
+milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait
+qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme
+améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma
+présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait
+pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré
+quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était
+aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de
+lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre
+d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour
+continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très
+loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en
+était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine
+tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme
+supérieur.
+
+Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il
+s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit:
+
+--Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.
+
+Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à
+dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui
+ne m’échappa pas:
+
+--Rien n’est triste comme une soirée ratée.
+
+Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire
+immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes
+essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec
+passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce
+mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens
+qui étaient autour de lui.
+
+Alors je lui posai la seule question importante:
+
+--Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas?
+
+Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes
+craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.
+
+Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de
+ranimer une conversation près de s’éteindre:
+
+--Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf?
+
+Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher
+ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu
+Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans
+l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en
+guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus
+vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je
+vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire.
+Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa
+main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il
+daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec
+lui-même.
+
+--Conformer sa vie à ses idées! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile.
+Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir
+de lui-même.
+
+Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si
+je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.
+
+--Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse
+d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous
+dépouille pas du désir.
+
+Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre:
+
+--Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin
+dans la poursuite de la spiritualité.
+
+Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face
+à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de
+Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés
+qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une
+fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un
+temps assez long en répétant: Ma chère enfant! avec une onction
+ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards
+accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence
+d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais
+comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches
+occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais
+tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit
+à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce
+désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais
+peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé
+soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.
+
+Oui, mais plus âgé! beaucoup plus âgé! cria la voix intérieure de ma
+jalousie. Au fait, plus âgé de combien? La différence d’âge qui nous
+séparait n’était peut-être pas si grande.
+
+--Quel âge avez-vous? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui
+dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.
+
+Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il
+reprit avec lenteur:
+
+--Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la
+prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont
+remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées,
+ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté,
+peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par
+mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer
+toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui
+diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité? Que
+doivent faire ces prédestinés?
+
+Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir
+l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit
+avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit:
+
+--Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y
+adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le
+circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à
+notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.
+
+Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence:
+
+--J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite
+magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait
+la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son
+caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme
+couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là
+serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.
+
+Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma
+pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu.
+A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite
+comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu
+comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.
+
+Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand
+homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement
+scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.
+
+Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait
+ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à
+ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très
+rarement.
+
+--Tu te demandes pourquoi je te dis cela? C’est parce qu’il y a entre
+nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur--il eut
+un petit haussement d’épaules de mépris--tu peux me comprendre, ou du
+moins essayer.
+
+Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent
+pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.
+
+--Tu te souviens du pacte? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous
+n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.
+
+Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.
+
+--Ah! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première
+fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte!
+Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque?
+
+Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce
+fut en vain.
+
+--Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout
+d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi
+minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce
+qu’il fallait pour rendre le pacte valable.
+
+J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à
+la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu
+hypocritement:
+
+--Farce de la vingtième année! Heureux temps du quartier latin où l’on
+trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable!
+
+Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte
+avait dépassé la portée d’une farce.
+
+ * * * * *
+
+J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue
+Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des
+degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était
+le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à
+tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition
+extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il
+raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en
+dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du
+Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom
+d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble
+après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la
+dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se
+coucher sans honte.
+
+Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable
+tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il
+y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente
+susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il
+allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de
+moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes
+secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union
+et s’efforcent ardemment vers le mal.
+
+--C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans
+revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.
+
+Cela soulevait nos éclats de rire.
+
+Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au
+démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait
+été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans
+l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la
+cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces
+détails et le rite de la cérémonie.
+
+Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté
+en faisant alliance avec le diable! Il répondit que la pauvreté était
+sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un
+pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui
+déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future
+contre un avantage matériel immédiat.
+
+On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien
+avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog
+chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et
+il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que
+lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement
+d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.
+
+Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec
+une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à
+côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions.
+Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes
+couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière
+invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour
+se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent
+silence, juste à la minute où il disait:
+
+--Il s’agit du Diable!
+
+Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité
+analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le
+dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.
+
+Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était
+une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues
+dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont
+il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien
+des années après.
+
+Il nous dit qu’il était inutile de le remercier--ce que nous ne songions
+pas à faire--car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des
+pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.
+
+--Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent
+d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.
+
+Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de
+nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande
+feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il
+n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il
+nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en
+caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu.
+Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il
+haussa doucement les épaules.
+
+Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à
+laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère
+piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais
+Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les
+trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en
+proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui
+de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait,
+en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy,
+depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine
+demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous
+nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en
+vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant
+une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de
+sang chichement répandu.
+
+Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les
+trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui
+craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant
+laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.
+
+Kotzebue me touchait du coude et murmurait: «Ce pauvre Lévy!» pour
+essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin,
+les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de
+toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha
+de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la
+direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.
+
+Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que
+l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu.
+Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir
+réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il
+n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse
+immédiate--ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua
+encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser
+la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant.
+Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des
+foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance
+qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il
+avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu
+et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre
+image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un
+lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.
+
+Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant.
+Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque
+fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut
+dire quelque chose de désagréable en s’en allant:
+
+--Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout
+stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux,
+n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de
+l’encens. Malheureux êtres tous les deux!
+
+Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je
+ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je
+ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je
+pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme.
+Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit
+la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé
+qu’aucune amitié ne saurait plus combler.
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée
+quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée,
+revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la
+première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je
+lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi,
+dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.
+
+--Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette
+histoire? dis-je.
+
+Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main
+trop blanche et un peu grasse et il dit:
+
+--Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main
+gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme
+chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce
+que l’améthyste signifie à la main gauche?
+
+Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon
+plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.
+
+Kotzebue reprit:
+
+--Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de
+transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une
+hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te
+disais au sujet des Esséniens...
+
+On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages
+invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour
+habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude
+excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il
+s’arrêta.
+
+--Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère
+vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de
+particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien...
+D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à
+peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes
+sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.
+
+Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour
+régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea
+de ramasser la monnaie.
+
+Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais
+il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de
+courir pour le rattraper.
+
+Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait
+maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta
+les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le
+boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il
+revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.
+
+Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où
+nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur
+une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en
+uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait
+venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous
+effleura au passage.
+
+Kotzebue murmura avec un accent lugubre:
+
+--Je m’ennuie.
+
+Puis:
+
+--Je rentre.
+
+Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour
+se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je
+murmurai:
+
+--Je vous accompagne.
+
+--J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.
+
+
+
+
+J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un
+éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir
+sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal.
+Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec
+l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme
+entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant
+supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure
+se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle
+de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte
+sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son
+existence et de vouloir l’anéantir.
+
+Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et
+fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était
+arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière
+de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on
+a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il
+pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.
+
+Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir
+Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure
+c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de
+satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites
+me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été
+pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à
+l’éclaircir.
+
+Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.
+
+--Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours
+toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas.
+C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance
+des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte
+avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme
+Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie
+était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger
+cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au
+Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable
+sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà
+que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est
+contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines
+actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser
+désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de
+choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien,
+ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la
+haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais
+voué à la haine.
+
+Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un
+sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du
+pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce
+pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes
+maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de
+mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.
+
+Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si
+j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je
+reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection
+maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des
+années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans
+elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir
+m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.
+
+Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort
+de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas
+eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause
+naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je
+souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes
+qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé
+allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le
+temps.
+
+J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir
+exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait
+des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je
+n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma
+séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis,
+don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa
+conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui
+forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas
+avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon
+existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes
+avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période
+avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en
+aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma
+chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des
+appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre
+part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était
+aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des
+pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit
+furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations
+misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.
+
+Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si
+étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début,
+je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en
+avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée.
+N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont
+voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la
+mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à
+ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait
+été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc
+où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile
+prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était
+saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais
+d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant
+que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la
+justice dans ce qu’elle a de plus sacré?
+
+Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de
+soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les
+fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette
+guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler
+des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et
+que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais
+requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant
+pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines
+plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc
+été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins
+de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors?
+Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié
+du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan?
+
+Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine
+qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de
+vérité.
+
+--Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge?
+Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de
+guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux
+faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais
+condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que
+lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages
+pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté
+était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de
+vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder
+parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le
+principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les
+vieux officiers de carrière.
+
+Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait
+fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les
+rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.
+
+J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages
+traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme
+qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais
+j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me
+disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude
+livresque.
+
+Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement
+les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain
+Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes
+était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais
+qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne
+parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie
+supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité
+impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une
+baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était
+nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes,
+répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre
+ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée
+par le dictionnaire.
+
+Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées
+indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable.
+J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que
+Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un
+moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus
+scientifiques et partant plus efficaces.
+
+Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le
+soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel
+meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y
+avait à sa place un immeuble moderne.
+
+Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit
+tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.
+
+Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La
+concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.
+
+Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près
+de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu
+Laurence pénétrer la veille.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis
+entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont
+le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se
+dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence
+l’avait fait la veille.
+
+Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la
+caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une
+expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous
+échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas
+vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une
+caricature de nos anciennes conversations.
+
+--Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.
+
+--Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec
+froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur
+l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse
+familière.
+
+Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de
+pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces
+reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une
+caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques
+années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant
+les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées
+par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le
+souvenir!
+
+Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit:
+
+--C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au
+café.
+
+C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse
+des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks
+était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus
+harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.
+
+Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais:
+
+--C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.
+
+Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché
+d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage
+régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait
+d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne
+voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la
+maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche.
+Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait:
+Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait
+ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom
+avait été adopté par tous.
+
+Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres
+et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la
+croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien
+n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous
+allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me
+dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours
+après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis
+communs que cette soirée était celle de notre divorce.
+
+Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux
+secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux
+cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.
+
+J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le
+gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était
+posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains
+carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les
+traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à
+une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car
+le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour
+ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.
+
+--Je donne mes droits à Méricant, dis-je.
+
+La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse
+main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la
+sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour
+une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde
+peut-être.
+
+Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.
+
+Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur
+extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la
+pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette
+maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de
+l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis
+moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus
+pour elle.
+
+--Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui
+ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps,
+n’est-ce pas?
+
+Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.
+
+Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me
+donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie
+de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments
+n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.
+
+--Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...
+
+--Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.
+
+--On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant?
+
+Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me
+demandait cela que par politesse.
+
+Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le
+regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était
+installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.
+
+J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui
+offrir de l’argent.
+
+Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.
+
+Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste
+infiniment.
+
+Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation
+que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et
+des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle
+façon, devait être encore mêlée à ma vie.
+
+
+
+
+L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les
+plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux
+pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit
+avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année
+précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin
+d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était
+installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du
+groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait
+lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter
+et dont il gardait le secret.
+
+Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me
+souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du
+pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais
+plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette
+terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était
+sans cause apparente.
+
+Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines
+silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous
+étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On
+dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une
+certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les
+entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se
+mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin,
+que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin,
+au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère
+de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.
+
+Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une
+régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie
+aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd
+d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites,
+faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des
+lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue
+d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer.
+Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un
+cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec
+Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune
+fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.
+
+Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée,
+paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste
+féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de
+cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin
+qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue
+avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et
+garantissait le caractère orphique de ses enseignements.
+
+C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant
+quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré
+cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu
+dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa
+danse et de la conception qu’elle en avait.
+
+Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline
+prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de
+l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais
+qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère
+l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence.
+Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère
+modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle
+n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine
+plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en
+être satisfaite.
+
+Eveline disait entre autres choses:
+
+--Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que
+chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe
+matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer.
+
+Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait
+l’air de dire:
+
+--Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement...
+
+Eveline disait encore:
+
+--Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de
+l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit
+qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères
+le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.
+
+--Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées
+n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour
+physique.
+
+Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais
+elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme
+on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de
+sauver.
+
+Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes
+sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en
+marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la
+matière, dégager de son corps autant de volupté.
+
+Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux?
+
+Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux
+invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent
+peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous
+étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette
+foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes,
+les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.
+
+J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant:
+
+--J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.
+
+Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait
+et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans
+tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles
+fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle
+inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et
+les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix
+éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec
+certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de
+simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous
+le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à
+ses esprits guides.
+
+Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de
+l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de
+Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa
+cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la
+découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son
+pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant
+par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux
+pommes émerveillées suspendues à une seule branche.
+
+Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de
+venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se
+laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle
+avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à
+la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une
+femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre
+d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de
+l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une
+chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et
+elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de
+tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les
+romans.
+
+Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait
+quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce
+qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines
+heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient
+incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son
+fluide causât le moindre dommage.
+
+Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le
+dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans
+chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il
+possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait
+quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques
+kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches
+au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des
+couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes
+marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits,
+son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa
+caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans
+forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit
+que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il
+s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop
+longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf
+lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le
+grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière
+le couvent, près d’un cyprès.
+
+Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de
+Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à
+s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà
+pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des
+chaises de paille sur le gravier.
+
+Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si
+ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit
+légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule,
+comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla
+donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à
+jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays
+qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se
+recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.
+
+Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles
+transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté.
+Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la
+pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par
+degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins
+menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient
+chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux
+morceaux d’un cristal souple et silencieux.
+
+La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la
+forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière
+l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les
+bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide
+d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son
+corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était
+visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni
+l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient
+une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui
+faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au
+ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été
+asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en
+mouvement.
+
+Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de
+la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant,
+comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle
+battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains
+presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour
+le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de
+l’atmosphère dorée.
+
+Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé
+d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient
+avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle
+d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés
+dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.
+
+Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint
+perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à
+travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante.
+Déjà Eveline rentrait dans la maison.
+
+C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de
+râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me
+fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs
+de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que
+c’était un vieillard qui l’avait poussé.
+
+Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de
+moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un
+ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M.
+de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait
+amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait
+commencé à jouer.
+
+Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les
+branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer.
+Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la
+colère et aussi un dégoût inexplicable.
+
+Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se
+raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement
+des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de
+faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre
+colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.
+
+--Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de
+gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son
+départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je
+m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.
+
+J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai
+qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en
+proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en
+était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque
+fait s’enfuir.
+
+Je m’approchai de lui et je l’interrogeai:
+
+--Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le
+connaissez?
+
+D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où
+l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur
+était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation,
+d’anxiété pénible.
+
+J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit
+quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment,
+regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de
+même.
+
+La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de
+couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus
+claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit.
+Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient
+quelque chose de surnaturel.
+
+--Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il
+a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très
+instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite,
+derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.
+
+Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais
+j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.
+
+--A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère?
+
+Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.
+
+--Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard.
+Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point
+d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la
+beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles,
+d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux
+et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie.
+Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy,
+autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.
+
+J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il
+s’agissait.
+
+--Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en
+doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des
+forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien.
+Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire.
+L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une
+autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés
+pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me
+suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.
+
+Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta.
+Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos
+descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.
+
+Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix
+minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au
+milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention
+les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de
+plus en plus oblique.
+
+Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus
+rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en
+reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans
+la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans
+l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les
+branches comme s’il avait peur de les brutaliser.
+
+Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont
+parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas
+disparu du monde depuis longtemps.
+
+
+
+
+Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que
+datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des
+Esséniens.
+
+J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des
+événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je
+n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique
+d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui
+suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne
+franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant
+une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut
+cause de tout.
+
+Voici quel fut le signe avant-coureur.
+
+Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les
+pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties.
+Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus
+misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais,
+soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler
+le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais
+recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux
+pensionnaires fanées qu’elle abritait.
+
+Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et
+descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre
+l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait
+pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une
+créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou,
+qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au
+jardinage et semblait un peu tombée en enfance.
+
+De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle
+m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de
+plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien
+état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne,
+elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de
+cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.
+
+Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle
+m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec
+respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais
+porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se
+prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de
+savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune
+importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la
+terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par
+des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera?
+
+Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de
+Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant
+de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me
+rendant chez M. de Saint-Aygulf.
+
+Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle
+fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette
+phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.
+
+--Je n’ai rien à lire en ce moment.
+
+Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme
+Beecher-Stowe.
+
+Je m’étais dit:
+
+--Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.
+
+Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.
+
+Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis:
+
+--Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné
+moi-même.
+
+Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne
+savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une
+aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui
+suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et
+seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il
+n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi
+qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté
+supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ
+pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût
+produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être
+faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme
+Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets
+et des causes?
+
+Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils
+s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de
+vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous
+sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la
+raison:
+
+Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise,
+M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité
+de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le
+poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou
+s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il
+été à la fois sincère et intéressé.
+
+Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en
+Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour
+cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de
+Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des
+Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la
+poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des
+manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.
+
+Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un
+Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth,
+au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui
+l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage
+avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi
+eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui
+était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il
+magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans
+imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains
+lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les
+siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins.
+Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand
+l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de
+l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de
+les utiliser pour le bien.
+
+Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition
+avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien.
+Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été
+donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de
+talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.
+
+Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face
+Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la
+mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est
+aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa
+d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée
+et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce
+temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir
+qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation
+méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui
+conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un
+de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.
+
+Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par
+des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se
+trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté
+sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les
+pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.
+
+Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les
+Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de
+clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par
+une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue
+comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un
+courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si
+certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser
+sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant
+de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri
+d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.
+
+Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et
+devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation
+des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels
+susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment
+du ridicule et par les arguties de ma raison.
+
+Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un
+thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de
+Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une
+façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi
+total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque
+mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de
+pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le
+pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme
+qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens
+pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang
+un pacte luciférien?
+
+Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté
+dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son
+allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle
+n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait.
+Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce
+qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout
+en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses
+hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me
+représentais Eveline nue.
+
+Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au
+contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus
+dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait
+cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.
+
+Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions
+maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au
+couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.
+
+--Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue
+commençait à affaiblir.
+
+Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur
+elle.
+
+Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.
+
+--Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.
+
+Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la
+même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline.
+Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou
+mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait
+courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête
+avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant,
+extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes,
+une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles
+obscènes au sens précis.
+
+Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous
+le choc des mots, était pareille à une statue.
+
+D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des
+exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus
+du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un
+personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose
+pour apparaître et s’exprimer décemment.
+
+De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur
+ces mots:
+
+--Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle
+est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne
+excellente à part ses crises.
+
+L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur
+quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté
+incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des
+blancheurs d’édifices.
+
+Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même
+chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre.
+Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en
+parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans
+l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa
+génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front!
+N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une
+manière de saint diabolique?
+
+
+
+
+Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur?
+N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en
+dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la
+seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession
+du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris
+sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don
+d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si
+stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs
+soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et
+s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de
+tomber dans des bras et de recevoir des caresses.
+
+Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un
+autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je
+ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir
+d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on
+garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.
+
+ * * * * *
+
+Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un
+sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé
+non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes
+que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais
+pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.
+
+Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte
+autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée,
+toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne
+étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et
+profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.
+
+Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui
+faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer.
+
+La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je
+l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous
+deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue
+montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était
+probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les
+quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la
+plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma
+bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce
+sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de
+ce rendez-vous.
+
+Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme
+heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette
+lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la
+mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai
+face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage
+à cette partie de la côte.
+
+Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était
+possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle
+se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle
+avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait
+entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.
+
+--Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France,
+l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières
+aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et
+les blancs?
+
+--En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.
+
+Et je passai doucement mon bras sous le sien.
+
+--On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux.
+Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups.
+Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que
+celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier
+et sur tout ce que je trouvais.
+
+J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère
+sur son bras.
+
+--Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais
+l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé
+ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui
+disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps
+le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté,
+inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait
+incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous
+les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont
+on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se
+levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et
+de l’incertitude de la vie.
+
+Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un
+petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au
+monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient
+faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.
+
+--Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très
+modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite
+ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le
+nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs
+jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier
+Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande
+figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une
+impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa
+créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image
+représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai
+entendus à son sujet.
+
+J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des
+aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon
+poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en
+montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de
+rien exprimer sur Dieu.
+
+--Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand
+pour mon malheur,--Laurence insista sur le mot malheur--il fut décidé
+que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables
+affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes
+prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais
+de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient
+réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure.
+Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous
+aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les
+maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe
+pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout
+quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de
+Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait
+séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de
+dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de
+donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le
+savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très
+ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir
+deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle
+me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me
+voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image
+quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des
+traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me
+la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà
+ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant
+des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant
+d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des
+cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec
+leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma
+vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais
+exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.
+
+Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions
+arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui,
+quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne
+restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la
+fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour
+de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur,
+des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle
+bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.
+
+Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait,
+d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes.
+J’appuyai sur les derniers mots.
+
+Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en
+tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent
+des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables
+quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était
+appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul
+bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à
+ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une
+caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois.
+Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des
+monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait
+que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle
+avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses
+bandeaux plats à coups de poing.
+
+--Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là?
+
+Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais
+avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent
+les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans
+un air limpide, devant un beau paysage.
+
+--Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester
+longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un
+conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit
+cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai
+souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain
+canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause
+des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le
+long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes
+lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et
+laids, où la vase est tiède.
+
+Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête.
+Elle regardait droit devant elle.
+
+--Le moment est venu, me disais-je intérieurement.
+
+--Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours
+entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé,
+elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier
+à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père,
+peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée,
+avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais
+au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal
+qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses
+prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont
+malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de
+meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute
+trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien
+souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.
+
+Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage.
+Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins
+d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir
+pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots
+«premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et
+la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il
+me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard,
+avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur
+puissance de leur banalité.
+
+Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon
+amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords
+ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces
+paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le
+contre avec quelque confident:
+
+--Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit
+elle-même.
+
+Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs
+calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression
+de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les
+projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une
+victoire incomplète.
+
+Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe,
+un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout
+ceci une signification sublime ou luciférienne.
+
+Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne
+lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.
+
+
+
+
+J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le
+souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné
+jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par
+de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer.
+Je me disais:
+
+--Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement
+favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de
+l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui
+sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les
+respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue
+par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles
+vertus.
+
+Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre
+cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler
+des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une
+glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines
+rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur
+profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque
+disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils
+étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je
+n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action
+d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse,
+plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.
+
+Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à
+présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé
+dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est
+inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce
+sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants.
+Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue
+capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui
+demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le
+vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme.
+La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le
+marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient
+les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer,
+posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le
+plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.
+
+Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais
+appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans
+un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de
+son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un
+simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce
+livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était
+vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été
+empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des
+églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un
+déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu
+une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher.
+D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme
+qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper
+le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une
+façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée,
+j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal
+ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables
+monuments de plaisirs et je les aurais habités.
+
+J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et
+de me féliciter de cette protection.
+
+ * * * * *
+
+Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que
+ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais
+son hostilité éclater à mon égard aussi librement.
+
+Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son
+hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui
+causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit
+familièrement:
+
+--Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.
+
+Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens,
+de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission
+dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le
+prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire
+d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup
+de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait
+été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé
+le soleil.
+
+Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son
+intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour
+moi et pour lui.
+
+Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait
+la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison
+publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait
+innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au
+cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que
+cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours
+d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène
+pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui
+avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait
+trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.
+
+Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon,
+l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de
+colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué
+connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une
+des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui
+était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.
+
+Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M.
+Althon, l’autre soir.
+
+--Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans
+importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la
+pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en
+regardant danser Eveline.
+
+Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à
+ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de
+plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence
+entre nous.
+
+--Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant.
+Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La
+place est prise.
+
+Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir
+involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais
+pas ce qu’il voulait dire.
+
+Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit.
+
+--Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité.
+Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à
+peu près, dans un café de la place Blanche.
+
+--Eh bien?
+
+Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de
+rage.
+
+--Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je
+venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile
+que je t’en dise davantage.
+
+Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait
+éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet
+d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la
+réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je
+demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté.
+Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases
+brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.
+
+Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse:
+
+--Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur!
+
+Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à
+gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des
+paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le
+bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une
+seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.
+
+Lui et moi nous nous regardions en silence.
+
+--C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne
+pouvoir supporter la vérité.
+
+Puis il se ravisa:
+
+--D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je
+voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.
+
+Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou
+protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid
+comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte
+ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de
+l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis
+un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute
+la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai
+avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.
+
+Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de
+façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles
+entendues comme une simple plaisanterie.
+
+M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à
+s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M.
+Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait
+singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis
+tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait
+insignifiant.
+
+Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de
+ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne
+dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir
+tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes
+auparavant.
+
+M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine
+dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu
+déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour
+savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le
+giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.
+
+M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous
+regardait boire.
+
+J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des
+voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait
+comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan
+de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent,
+disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être
+d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car
+l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.
+
+Il se reprit:
+
+--Je veux dire: la diviniser.
+
+Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le
+laissait paraître.
+
+Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il
+attendît une réponse, il s’écria:
+
+--Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa?
+
+Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas
+avoir entendu:
+
+--Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il.
+
+Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se
+taire, avec un mouvement de tête de mon côté.
+
+Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes
+de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil
+couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite
+ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une
+blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys
+qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu
+de quelque enchantement oriental.
+
+L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi
+Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.
+
+Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles
+à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une
+sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement
+Kotzebue par le bras.
+
+Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en
+grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à
+leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment
+susceptible de pénétrer la pure doctrine.
+
+Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M.
+Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au
+revoir avec une courtoisie cérémonieuse.
+
+Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des
+livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup
+dans le Midi.
+
+Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire
+inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon
+espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.
+
+Et il s’éloigna avec Kotzebue.
+
+La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long
+bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel,
+dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les
+arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus
+centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension
+d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en
+moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre
+les deux rangées d’eucalyptus.
+
+
+
+
+Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le
+couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route.
+L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai
+le pauvre Jacques sur la route.
+
+Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était
+mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de
+sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.
+
+Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action,
+même la plus petite:
+
+--Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre
+mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.
+
+--Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même
+assister ce soir...
+
+Il me fit vivement «non» avec la main.
+
+--Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les
+ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis
+devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude.
+Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de
+choses que je ne comprends plus.
+
+Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au
+milieu des pins, devant la mer.
+
+Il se mit à rire:
+
+--Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner.
+Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des
+amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une
+taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui
+offrir du lait dans une assiette.
+
+Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.
+
+--Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant
+plusieurs jours et d’être privée de lait.
+
+Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose
+encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.
+
+--Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait
+mieux...
+
+Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.
+
+--Dites.
+
+Il sembla se décider.
+
+--Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être
+malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans
+cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une
+influence, un charme... Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je
+sens que je dois partir.
+
+Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de
+s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit
+en me quittant:
+
+--Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.
+
+Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des
+ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une
+sorte de nimbe et retombait dans la lumière.
+
+Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan!
+
+ * * * * *
+
+M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la
+cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer,
+fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me
+désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.
+
+--C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un
+disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau
+tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.
+
+Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout
+ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta:
+
+--Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que
+plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit.
+J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes
+guides.
+
+Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits,
+la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus
+vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme
+féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était
+difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la
+diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur
+porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je
+devais au père d’Eveline et de Laurence.
+
+Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un
+autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis
+longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne
+pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une
+enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que
+celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait
+d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de
+vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans
+son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se
+passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et
+qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle
+lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur
+sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa
+sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que
+Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son
+devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là
+encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à
+ce qu’on le sache--il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache--et
+il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que
+cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce
+qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout
+le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir
+d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses
+enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé.
+Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.
+
+--Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer.
+
+Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra
+la main plus fortement qu’à l’ordinaire.
+
+Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était
+déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère
+gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs
+personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette
+impression.
+
+M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.
+
+--Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.
+
+Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue,
+qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.
+
+Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine
+nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait
+célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue.
+Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu,
+d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la
+terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.
+
+Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle
+nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre
+groupe--nous devions être une quinzaine--se dispersa sur le flanc de la
+colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné
+chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une
+lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires
+de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté
+rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.
+
+L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les
+conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu.
+Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie,
+laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une
+valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade
+métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement
+enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme.
+Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme
+s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.
+
+Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de
+paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le
+bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son
+corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras,
+le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à
+côté d’une statue chaude et vivante.
+
+Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui
+s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même
+temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie
+et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était
+renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme,
+goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle
+était furtive et pressée.
+
+Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se
+désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.
+
+J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui
+augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant
+toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait,
+Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son
+visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres,
+indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait
+une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que
+je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu
+trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de
+ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui
+semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.
+
+Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle
+dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le
+mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa
+me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant
+qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder
+par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si
+elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût
+été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la
+suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui
+courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.
+
+Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de
+basse colère.
+
+Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège,
+des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était
+posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en
+avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au
+nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient
+vaguement la forme d’un croissant.
+
+Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être
+nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et
+mystérieuse.
+
+Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue
+et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de
+grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce
+devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je
+connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur
+nouvelle, à cause du paysage et de la nuit:
+
+--Recueillir la puissance de la lune!... L’esprit d’Hélène va
+descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être
+conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et
+la torture de la jouissance...
+
+Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures
+d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un
+lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de
+son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit
+presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui
+nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible
+comme la peur.
+
+Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée.
+Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une
+invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je
+mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue.
+Quelques mots parvinrent jusqu’à moi:
+
+--Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se
+renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es
+Hélène...
+
+Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix
+étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes
+qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière
+doucement modulée.
+
+--Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je
+suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia
+Achamoth!...
+
+Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la
+perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une
+montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces
+frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins!
+J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de
+le comprendre pour la première fois.
+
+--Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix
+qui ne venaient de nulle part.
+
+Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait
+un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le
+dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même
+les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je
+voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de
+ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui
+faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en
+smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau.
+La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie
+sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.
+
+--O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!...
+
+Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que
+j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en
+s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer
+qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre,
+la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis
+les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture
+des bêtes.
+
+Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se
+révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je
+distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles
+qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec
+lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes
+hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la
+paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des
+oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres.
+Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais
+avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les
+lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec
+les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi
+et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec
+la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols
+d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.
+
+--Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance
+de notre chair avec ton baiser!
+
+J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une
+pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et
+cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours
+multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le
+baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de
+sa sève, transporté de son ardeur.
+
+Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a
+pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée,
+telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et
+pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma
+bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les
+lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles
+d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient
+éloignées de moi avec dégoût.
+
+Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes
+filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des
+incantations, pour me toucher avec la braise du désir?
+
+Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à
+lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.
+
+Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose
+de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs
+étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage
+déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand
+que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à
+une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.
+
+Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient
+disparu. La colline avait l’air déserte.
+
+Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard.
+Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme
+dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée
+par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car
+j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait
+apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.
+
+Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait
+dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle
+vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me
+souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien:
+
+--Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu
+et ils ne revinrent jamais...
+
+
+
+
+Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.
+
+--Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je
+pour le rassurer.
+
+Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion
+du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que
+dans un autre.
+
+Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.
+
+Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur
+la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à
+marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.
+
+--Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai
+le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le
+nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser
+de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que
+toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à
+retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours
+gâtées sur le moment par de petites préoccupations.
+
+Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle
+m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était
+que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus
+tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage
+entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les
+allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle
+s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme
+plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son
+esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle
+n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.
+
+Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune
+suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au
+point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été
+effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des
+considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul
+instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres
+n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en
+vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien
+incapables eux-mêmes de définir.
+
+Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison
+de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais
+il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une
+lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le
+chemin creux.
+
+A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une
+lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un
+prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci
+et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et
+il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.
+
+--Le Saint-Sacrement! murmurai-je!
+
+Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute
+auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai
+sur ses pas.
+
+Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y
+avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais
+derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que
+j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais
+examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme
+répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il
+n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il
+était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où
+j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse,
+entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût
+porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux
+lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.
+
+La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette
+intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je
+la rejetai aussitôt.
+
+Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une
+fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence
+partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles
+avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de
+Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée
+d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.
+
+La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions
+avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de
+chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis
+possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût
+endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient
+chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait
+pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs _la Case
+de l’Oncle Tom_ avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline,
+qui lisait en ce moment les _Châteaux intérieurs_ de sainte Thérèse, en
+avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures.
+Mais _la Case de l’Oncle Tom_ était terminée. Laurence s’était promis de
+simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les
+_Châteaux intérieurs_. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller
+en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne
+s’apercevrait que le lendemain de son départ.
+
+La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait
+encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était
+réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était
+suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à
+toute protestation de sa sœur.
+
+Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à
+plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que
+la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui
+pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de
+Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans
+le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.
+
+De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne
+pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas
+fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur
+fantaisie.
+
+--La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit
+Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir
+sans que ce départ nocturne fût remarqué.
+
+Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus
+longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai
+les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à
+l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant.
+Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le
+perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était
+chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un
+banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux
+environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis
+aucun bruit.
+
+Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle
+donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée
+arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas
+perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui
+pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que
+je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de
+l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le
+bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur
+lequel donnaient les chambres.
+
+Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.
+
+Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir
+sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux
+_Châteaux intérieurs_ et elle s’était endormie. Laurence s’était alors
+rhabillée en silence; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte
+quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le
+prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils
+échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité
+l’avait réveillée. Elle s’écria:
+
+--Qu’est-ce que c’est?
+
+Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur
+debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et
+tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une
+promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On
+aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles
+furent:
+
+--Tu ne partiras pas.
+
+Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa
+sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était
+rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa
+résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une
+rigoureuse notion du devoir.
+
+Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion
+s’ensuivit:
+
+--Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre
+d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que
+je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais
+tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me
+parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle
+avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas
+prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma
+résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et
+ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à
+eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.
+
+Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre
+pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte
+des cris, d’un scandale immédiat.
+
+--Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.
+
+Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut
+saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta
+de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec
+l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter
+silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre
+figure.
+
+C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais.
+Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai
+quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une
+lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux
+sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les
+personnages en train de jouer le drame.
+
+L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut
+l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son
+corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu
+couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait
+l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme
+en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la
+dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.
+
+Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire:
+
+--Tu es bien la digne fille de ta mère.
+
+Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta:
+
+--C’est parce que tu es jalouse! Avoue-le donc!
+
+Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des
+paroles le temps d’envenimer les blessures faites.
+
+Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté
+des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la
+bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains
+lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes
+s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps
+et elle se trouva toute nue.
+
+J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si
+souvent à imaginer, dans la licence des rêves.
+
+Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.
+
+Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir
+trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir
+avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite! Comme elle avait hâte
+d’être loin!
+
+Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un
+léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma
+compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous
+nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le
+chemin le plus court pour atteindre l’auto.
+
+--Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur
+un ton de bravade. Elle avait envie de crier.
+
+Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux
+troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais
+impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à
+gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol
+par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des
+repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de
+leur échapper.
+
+Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur
+deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir
+cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.
+
+Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route.
+L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous
+partîmes.
+
+Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son
+manteau quelque chose de dur; je lui demandai ce que c’était.
+
+--_La Case de l’Oncle Tom_, me répondit-elle.
+
+Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le
+prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient
+arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la
+croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.
+
+Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché? J’avais marché
+derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à
+recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole
+cela recélait-il? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins
+sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur
+d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.
+
+J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes.
+Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image
+d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement
+de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse
+netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de
+Laurence; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits
+durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs,
+d’Eveline.
+
+Jalouse! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette
+parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps
+révélatrice. Pourquoi pas? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en
+moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure.
+Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé? Et cette
+chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui
+régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son
+âme était mise à nu pour la première fois!
+
+Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel
+j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de
+cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui
+entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil
+commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous
+ouvrirait et à qui je dirais:
+
+--C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la
+mer.
+
+Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des
+souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont
+j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et
+de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.
+
+Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée
+pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline
+nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la
+notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur
+jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins.
+Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu
+de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en
+même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les
+collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement
+de rêve dont la signification était incompréhensible.
+
+
+
+
+Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux
+s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car
+l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de
+façon surprenante les différences des objets, même les plus
+insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je
+palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de
+sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse
+l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme
+avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient
+l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries
+obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés,
+tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la
+société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une
+illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si
+grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.
+
+Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie,
+non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même.
+Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une
+révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on
+a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation
+constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation
+des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la
+porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu
+par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt
+que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a
+éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne
+rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la
+puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin
+qu’il soit transformé!
+
+ * * * * *
+
+Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence
+n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait
+finalement renoncé.
+
+--Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas
+parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble--elle cherchait ses
+mots et se découvrait elle-même en parlant--que je n’ai la faculté
+d’être familière qu’avec des gens pauvres.
+
+C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la
+familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection
+spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était
+un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de
+Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne
+considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne
+voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement.
+
+Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien
+fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis
+quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une
+sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus
+touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré,
+qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans
+motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et
+pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence.
+
+--Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras.
+
+J’aurais bien préféré ne rien entendre.
+
+--Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence.
+
+--Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée
+de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature
+donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu.
+
+Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune
+homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des
+hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient
+habillés comme des gravures de mode.
+
+J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient
+aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais
+négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces
+groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future
+qu’à la vie réelle.
+
+--Enfin! ne plus voir de fous! Quel soulagement! s’écria-t-elle.
+
+Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je
+les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les
+attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos,
+des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient
+préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les
+accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement
+entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore
+plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus
+discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les
+êtres était la fortune.
+
+Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans
+un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que
+j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises.
+C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train
+d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un
+signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé
+par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi
+d’égaré dans son allure.
+
+Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes
+relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire
+Laurence.
+
+--Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis.
+
+Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas
+être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le
+temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.
+
+Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première
+partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le
+dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever
+pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard.
+Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista
+pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne
+pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci.
+
+Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait
+les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage
+triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la
+prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une
+bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de
+Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami,
+connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre
+d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut
+le contraire qui eut lieu.
+
+--Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti.
+
+Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais
+veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni
+ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara,
+au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de
+mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent.
+
+Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de
+l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à
+mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une
+allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était
+très bien.
+
+Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence
+trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui
+cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait
+le regarder sans hausser les épaules.
+
+Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien
+stylée et elle déclara que «décidément, elle n’avait besoin de
+personne». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme
+de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez
+rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était
+d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité
+quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie.
+Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle
+lui fit des cadeaux. Elle l’appelait «madame Honorine» avec une nuance
+de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente.
+
+J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne
+autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je
+n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée
+rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant
+divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais
+suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir
+volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations
+qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas
+simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains
+événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.
+
+--Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait
+certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la
+manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir
+l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de
+l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement
+sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec
+moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en
+présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur
+mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables.
+Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de
+matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le
+Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa.
+Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de
+ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en
+incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il? J’avais beau lui dire
+que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que
+c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me
+faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui.
+
+Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir
+où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant,
+quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne
+d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère
+fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence
+avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le
+moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche
+brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à
+un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que
+Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche
+vulgaire, une communication inexplicable.
+
+Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le
+comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés
+quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu
+particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique.
+
+Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui
+entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient
+pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux.
+Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce
+bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant,
+ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité
+imposante:
+
+--Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois.
+
+Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires.
+
+Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller
+prendre un verre quelque part.
+
+Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano,
+«qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait
+curieuse».
+
+Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la
+sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence
+qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un
+coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé.
+
+Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait
+des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une
+ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette
+ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des
+cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient
+là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne
+s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient
+se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge
+des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du
+baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une
+cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et
+elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des
+hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes
+les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle
+vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule
+abandon, de caresses sur des draps douteux.
+
+Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en
+boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la
+sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir
+trouvé une délicieuse variété.
+
+A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou
+à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les
+cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur
+opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle
+était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui
+l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à
+pleurer. Dès que je disais:
+
+--Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre?
+
+Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de
+fièvre s’emparait d’elle.
+
+Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place
+Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme
+une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait.
+
+Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les
+affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service,
+avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une
+curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes
+les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir
+la cause.
+
+En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur
+l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces
+femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu
+d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot: possession.
+
+Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers
+les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère
+étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité,
+mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient
+l’image de la damnation terrestre.
+
+Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des
+affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y
+avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un
+semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les
+deux; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre
+en même temps de déchéance en déchéance.
+
+Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne
+lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me
+fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je
+souffris de l’influence qu’elle avait sur moi.
+
+Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des
+pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le
+don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses
+viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui
+imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots,
+qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de
+leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle,
+orienter Laurence différemment.
+
+Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs
+discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne
+fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité
+irréprochable.
+
+Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête,
+elle disait des choses générales, comme:
+
+--Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne
+réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux.
+
+Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air
+de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de
+s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui.
+
+--Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les
+gens de sa famille.
+
+Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta:
+
+--Seulement, le problème est de découvrir cette famille.
+
+Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement; elle m’expliqua que
+les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même
+sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se
+dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait.
+
+Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers
+indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette
+décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un
+modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer
+avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et
+elle dit:
+
+--Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule.
+
+Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne
+l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai
+qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et
+qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.
+
+Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle
+se contenta de dire:
+
+--Qui sait?
+
+D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande
+confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter.
+
+Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par
+celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que
+l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était
+commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris
+l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le
+mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec
+quelle voix il appelle.
+
+Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour
+faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans
+l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche
+de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait,
+contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une
+ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le
+triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa
+mauvaise humeur de pauvre honteux.
+
+ * * * * *
+
+Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept
+branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une
+heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que
+Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là
+devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les
+caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages
+séduisants du mal.
+
+Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de
+nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles
+étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur
+satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de
+bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus.
+
+Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la
+salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme
+certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des
+Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer
+hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes
+lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet
+établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur
+désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux
+yeux les plus myopes ou les plus distraits.
+
+Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et
+j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le
+frisson de sa fourrure.
+
+Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était
+étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau,
+devant l’orchestre, le mot: Java, était écrit.
+
+--Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était
+illuminé de joie.
+
+Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis
+pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle
+jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se
+propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur
+son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle
+expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant
+Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui
+s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant
+laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou.
+
+Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser,
+Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle
+sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance
+des seins aux genoux.
+
+Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le
+dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon
+insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je
+cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une
+apparence justifiant ce que j’avais cru voir.
+
+Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de
+vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes
+tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine
+d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une
+naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de
+comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes
+provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme
+aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse
+d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire
+suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y
+avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des
+chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait
+abolie et qui n’en avait pas le regret.
+
+Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point
+de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes
+de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était
+sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses
+farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la
+barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait
+sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand
+jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait,
+s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux
+seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes
+ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène
+conspiration.
+
+Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon
+son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait
+les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître
+une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance.
+Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et
+elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes,
+de ramener sa jupe sur ses genoux.
+
+--Possédée! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer
+tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat
+moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.
+
+Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on
+célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie
+privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête
+collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces
+pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à
+boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher
+un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en
+taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin,
+il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si
+magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le
+rite millénaire.
+
+Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour
+s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de
+lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle
+répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour.
+
+L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se
+mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces
+bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à
+tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt
+l’épaule de Falou et je lui dis:
+
+--N’entends-tu rien?
+
+Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit:
+
+--Si. Il y a beaucoup de bruit.
+
+Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis
+elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui
+m’étaient adressées:
+
+--La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien
+que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du
+plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et
+bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des
+femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur
+peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu
+unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui
+est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta
+maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je
+tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je
+suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins,
+ce que tu nommes la beauté, je suis la matière.
+
+Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout
+d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard,
+Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue.
+Cela la décida et je l’entraînai au dehors.
+
+ * * * * *
+
+En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une
+glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les
+protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de
+sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume
+d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève
+de l’autre un flacon de bonbons magiques.
+
+Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué
+pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle
+d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le
+Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet,
+un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que
+celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que
+l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes
+d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.
+
+Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes
+décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige.
+Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret
+élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme
+encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.
+
+Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial.
+C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable
+continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris
+et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du
+réveillon.
+
+--Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela
+ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une
+déveine éternelle.
+
+Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.
+
+Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant
+que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain
+Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il
+comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot
+déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à
+se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous.
+Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt
+allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et
+j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire.
+
+Pourtant, je suis calme et je pense:
+
+--Quelle folie! Toujours ce goût de la bassesse! Que penseront mes amis,
+s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse?
+
+Falou se penche pour me dire à l’oreille:
+
+--Il va nous arriver un malheur dans la soirée.
+
+Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la
+difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son
+buste et son embonpoint me remplit d’étonnement.
+
+--Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.
+
+L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler
+les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser
+des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des
+femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec
+régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le
+Japonais avec son flacon de sucres d’orge.
+
+Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on
+verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour
+remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de
+coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble
+modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de
+tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste
+et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par
+l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence
+qu’elle échange avec le peintre Drevet.
+
+Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de
+moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu.
+
+A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la
+certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait
+aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que
+j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une
+puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur
+dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin.
+
+Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on
+égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends? Le Japonais est-il
+dans la salle? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est
+debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande
+plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais
+ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur
+lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il
+titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à
+moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune
+femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette
+pliée.
+
+La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer,
+n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans
+l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un
+mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres
+silhouettes encore moins distinctes.
+
+L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise
+assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent
+des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté
+suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux.
+
+Que se passe-t-il alors? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix
+est-elle réelle? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme
+tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur? Est-ce
+que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère?
+Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal? Laurence m’a serré le
+bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient
+de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et
+lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les
+mères? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de
+Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps.
+
+Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux
+commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne,
+d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la
+tête entre mes mains...
+
+Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis
+pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en
+sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu.
+
+Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement
+stupide:
+
+--Laurence est partie la première, dit-il simplement.
+
+Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est
+capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main:
+
+--Votre dame vous a précédé.
+
+Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je
+vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y
+retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours
+suivants, ni plus jamais.
+
+Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a
+passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête.
+Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien
+de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste.
+Laurence l’aimerait.
+
+Je pense: Comme on s’attache vite, sans s’en douter!
+
+Et Falou me dit:
+
+--C’est curieux! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux.
+
+Et il a une nuance de regret dans la voix.
+
+Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est
+extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes
+des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première
+fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et
+j’ajoute:
+
+--On ne regarde le ciel qu’à la campagne.
+
+Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne.
+
+Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir
+aussi vite que je le peux.
+
+Ah! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre.
+
+La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence! à voix basse
+d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre.
+
+Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.
+
+
+
+
+Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment,
+selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient
+eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire
+en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû
+prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement
+extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de
+cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne
+serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde
+et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce
+désir lui-même n’avait pas été insuffisant! Je revécus toutes les
+minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à
+manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le
+renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et
+j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.
+
+Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois
+que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par
+une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur.
+J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au
+moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause
+initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le
+possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me
+représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois,
+visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec
+son nom sur mes lèvres.
+
+Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence
+ne l’avait tout de même pas entendu!
+
+J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain
+de son départ, je reçus une lettre de Laurence.
+
+Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle
+avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt--elle ne
+disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la
+brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la
+cause.
+
+La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci:
+«D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne
+vous en ai pas voulu.»
+
+Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses
+affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de
+me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un
+achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante
+qui était encore dans son sac le soir de Noël.
+
+Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle
+n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec
+vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa
+mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle
+serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail,
+et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis
+elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de
+l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention
+de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était
+affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et
+évita avec soin mon regard.
+
+Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles
+furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et
+j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les
+religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux
+gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs
+croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux
+démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les
+Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement
+étroits et multiples.
+
+Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était
+ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide
+d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de
+sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier
+ou quelqu’un qui se trompait.
+
+J’énonçais alors pour moi-même:
+
+--Je n’attends personne.
+
+En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que
+j’attendais?
+
+ * * * * *
+
+Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à
+guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de
+sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne
+resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première.
+J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et
+d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas
+recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même
+ouvrir la porte.
+
+Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait
+debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je
+l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle
+vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la
+fin, je dis:
+
+--Entrez.
+
+Et elle entra tout simplement.
+
+Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de
+l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la
+fis pénétrer dans l’atelier.
+
+Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme
+de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte
+s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla
+qu’après cette rapide inspection.
+
+La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le
+comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu
+de son père, bien entendu.
+
+Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.
+
+--Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez
+pas ce jour-là.
+
+Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment
+inutile.
+
+Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde.
+Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y
+était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus
+la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison
+dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et,
+sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche,
+simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux
+en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.
+
+Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour
+cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute
+pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop
+sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité
+qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait
+sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère
+lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des
+excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence
+d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.
+
+En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis
+de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.
+
+Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela
+m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif; je
+m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas
+trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle
+m’arrêta:
+
+--Peu importe! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence
+n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.
+
+Le premier venu! C’était l’expression dont Laurence s’était servie
+elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait
+été formé entre nous.
+
+--Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de
+ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur.
+Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue? Est-ce que vous connaissez
+son existence?
+
+Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout
+mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.
+
+--D’ailleurs, à quoi bon? Laurence m’a quitté volontairement. Elle
+savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de
+lui-même.
+
+Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela.
+Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin
+qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à
+m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit:
+
+--Et avez-vous souffert d’être abandonné? Souffrez-vous encore
+maintenant? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas?
+
+Je ne répondis pas.
+
+--L’aimiez-vous? reprit-elle.
+
+Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si
+je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en
+avait une.
+
+--Eh bien! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh!
+indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont
+rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène.
+Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.
+
+La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina
+ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant
+ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car
+toutes les exécutions sont rapides, elle dit:
+
+--Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui
+appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint
+le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui
+arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais
+c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que
+possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui
+offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une
+idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement
+d’ailleurs, elle les a connus avec vous? Il faut absolument essayer de
+la joindre.
+
+J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce
+que Laurence était devenue.
+
+--De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des
+conseils de morale.
+
+Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y
+eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation
+d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand
+que la mélancolie de naguère.
+
+Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et
+vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit
+quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était
+nerveuse et différente de ce que je l’avais connue! Quel était ce
+mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de
+volupté?
+
+Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui
+couvraient les murs.
+
+--Et les Esséniens? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes
+nocturnes après mon départ?
+
+Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me
+répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.
+
+--Ah! les messes! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici,
+à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique
+extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles
+servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M.
+Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.
+
+Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.
+
+--Vous voyez beaucoup M. Althon?
+
+Elle détourna la tête.
+
+--Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue,
+précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens,
+depuis que M. Althon est avec nous.
+
+Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je
+crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y
+avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque
+le geste de se cacher avec la main.
+
+--Pourquoi allumer? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous
+pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.
+
+J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui
+m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous
+demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait
+même une allusion...
+
+--Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même
+assisté dans le Midi...
+
+--Oh! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout
+petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.
+
+--Mais pourquoi?
+
+Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un
+rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le
+plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère
+inattendu.
+
+--La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le
+plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui
+s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé.
+Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai
+parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a
+joué Hélène.
+
+Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis:
+
+--L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.
+
+Je fis la lumière.
+
+Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les
+rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le
+trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon
+impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.
+
+Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient
+entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi,
+mais de quelque chose.
+
+Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée
+de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles,
+comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous
+attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans
+doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène
+dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les
+rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me
+remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que
+j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer
+parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.
+
+Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant
+sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte
+de revanche dans ce juste retour des choses.
+
+Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais
+d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La
+lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa
+lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la
+lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses
+pieds.
+
+Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme
+de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur.
+J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si
+invraisemblable que ce fût! J’avais souvent rêvé de la prendre contre
+moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que
+si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à
+peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.
+
+Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà
+constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées
+à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons
+ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je
+l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je
+comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause
+inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.
+
+Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui
+semblait diriger mes actions.
+
+--Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a
+écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le
+but de sa visite.
+
+--Pas du tout.
+
+La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre
+communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la
+chercher. Au lieu de cela, je dis:
+
+--Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque.
+La lettre est à côté dans ma chambre.
+
+J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte
+qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.
+
+Elle répondit avec une grande simplicité:
+
+--Bien.
+
+J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans
+toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans
+mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à
+coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte
+se refermait silencieusement derrière elle.
+
+Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la
+force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes.
+Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du
+mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même:
+
+--Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement
+d’une longue série de causes.
+
+--Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.
+
+Et je réponds:
+
+--Oui, le calorifère est ouvert.
+
+La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de
+l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.
+
+Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.
+
+--Est-ce que vous y voyez suffisamment? lui demandai-je.
+
+Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme
+pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque
+imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.
+
+Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était
+arrivée à cette phrase:
+
+--J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai
+pas voulu.
+
+Eveline se tourna vers moi en disant:
+
+--Vraiment! Est-ce possible? Vous pensiez sans cesse à moi.
+
+J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré.
+J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis
+longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne
+parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.
+
+Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous
+nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse
+de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé.
+C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de
+prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté
+légère et délice de réalisation.
+
+Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les
+mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.
+
+Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à
+peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux
+s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était
+sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant
+ses lèvres, mais offrant son corps.
+
+Pourquoi? D’où venait ce demi-consentement? Voulait-elle, par jalousie
+féminine, prendre une revanche sur sa sœur? N’était-ce pas une sorte de
+sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont
+on avait troublé son esprit? Oui, là était le prétexte, et une volonté
+étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu
+d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et
+pour la mienne.
+
+Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un
+zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple.
+Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la
+profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la
+réalité.
+
+Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché
+par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de
+son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait
+songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des
+seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y
+avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une
+adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il
+l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de
+l’esprit qui veut se dégager de la matière.
+
+Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est
+libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés
+par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais
+choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de
+démarcation du bien et du mal.
+
+J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de
+remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je
+m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille,
+pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle
+auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait
+égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie
+étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un
+autre plus élevé.
+
+L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité
+n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à
+l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté
+créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.
+
+Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime,
+celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.
+
+C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un
+monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui,
+des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne
+faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte
+que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur
+langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité,
+d’être si beau et si laid à la fois.
+
+Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une
+volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.
+
+Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et
+je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide
+de la responsabilité de l’homme.
+
+J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger
+que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.
+
+Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne
+de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite
+ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de
+s’étonner.
+
+Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y
+avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.
+
+Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe.
+J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni
+Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa
+physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je
+lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et
+elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui
+aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans
+l’ambiance de l’air.
+
+A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je
+l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline
+était déjà dans l’antichambre.
+
+J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le
+danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas
+préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne
+le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses
+yeux, mais seulement le trouble du désordre.
+
+Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi
+qui se refermait.
+
+Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la
+silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait
+faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand
+j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture
+d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour
+le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.
+
+J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de
+figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur
+expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme
+celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en
+lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de
+mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais
+y avait-il assez de courage en moi?
+
+La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour
+d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant
+remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.
+
+
+
+
+--J’ai à te parler, dit-il.
+
+Et je répondis:
+
+--Moi aussi.
+
+Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à
+une excitation extraordinaire.
+
+--Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en
+expliquer loyalement avec toi.
+
+Il se contenta de ricaner.
+
+--C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a
+fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au
+sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été
+qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des
+preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de
+l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi.
+En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me
+préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en
+douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession...
+
+Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis
+quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le
+pacte.
+
+Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas
+de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon
+pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la
+chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui
+permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une
+réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima
+cette phrase:
+
+--Je suis fixé.
+
+Il restait silencieux, la tête basse.
+
+--Eh bien!
+
+--Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas
+revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu
+ce que tu as demandé? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés? Tu as été un
+parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et
+il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de
+l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous
+accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on
+fait après la mort.
+
+--Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux,
+avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te
+venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que
+personne, en tant que volonté agissante? Tu ne crois pas à l’Ange déchu?
+
+--Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un
+ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore.
+Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé?
+
+--Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde
+était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait
+que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à
+l’égoïsme.
+
+--J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que
+j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.
+
+J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire
+de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi
+je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait
+une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il
+parlait en toute sincérité.
+
+--Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte
+avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même
+point.
+
+Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.
+
+--Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses
+conséquences et que je n’en suis pas très heureux? Toi, tu es comme un
+misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à
+tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas
+déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de
+l’air.
+
+Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi
+d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance
+réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui
+m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi
+l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon.
+J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna
+faux.
+
+--Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Allons donc! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne
+sais rien. Que serait-ce si tu savais! Tu es un misérable ignorant. Tu
+fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux
+imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils
+s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles
+ce sont eux! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un
+pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui
+cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.
+
+Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en
+vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et
+il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.
+
+--Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer--il
+appuya sur ces mots--quand on a été comblé de ses bienfaits--il jeta un
+regard oblique à la chambre à coucher--à quoi bon se débattre
+inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa
+grandeur, se servir de sa puissance.
+
+--Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux
+faire le mal avec amour?
+
+Kotzebue haussa les épaules.
+
+--Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux
+appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et
+de plus beaux.
+
+Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un
+réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.
+
+--Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en
+quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté.
+J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je
+abouti? Si j’avais eu sur moi une protection...
+
+Kotzebue éclata de rire.
+
+--Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que
+des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de
+chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma
+Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au
+début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je
+la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu
+l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce
+surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait
+que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je
+lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison
+en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais
+la lui ôter.
+
+--Moi!
+
+--Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer,
+leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui
+constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas
+suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un
+regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures
+sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après
+leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour
+l’éternité.
+
+--Ce n’est pas vrai! criai-je.
+
+Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait
+Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de
+maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la
+chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit
+dans un café et qui m’avait dit quelques jours après:
+
+--C’est toi, toi seul qui m’as perdue!
+
+J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une
+professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais
+que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur
+apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je
+l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.
+
+--Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a
+des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en
+lui.
+
+J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le
+maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.
+
+--C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort,
+quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore
+Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces
+communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères,
+nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en
+dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel
+Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable.
+Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles
+avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord,
+près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus
+étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient,
+je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement
+où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits,
+au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette
+sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration,
+je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de
+l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère,
+un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune
+croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...
+
+Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.
+
+--Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres
+mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est
+impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait
+arrivé à les détruire.
+
+--C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces
+confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par
+prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te
+disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus
+encore en te disant que toi, tu en es un.
+
+Je poussai un cri de fureur:
+
+--Tu mens!
+
+Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me
+disait.
+
+Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant
+se posèrent sur les miens.
+
+--Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même
+si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle
+serait vue et elle serait jugée.
+
+--Par qui?
+
+--Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour
+d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et
+tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact
+invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu
+fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu
+as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune
+fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est
+désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils
+n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil
+que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être
+franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai
+aucun intérêt à te parler ainsi.
+
+--Alors pourquoi le fais-tu?
+
+--Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars
+d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta
+raison.
+
+Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de
+toute sa haute stature. Il allait continuer.
+
+Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de
+moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles
+que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable
+de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en
+voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait
+d’exprimer.
+
+Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant:
+
+--Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable!
+
+A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté,
+malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force.
+J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je
+secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces
+grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée
+suffit à faire évanouir.
+
+Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau.
+Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à
+nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la
+pointe de son index, comme une épée:
+
+--Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste
+à souffrir.
+
+Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace.
+J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais
+est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me
+considérait?
+
+Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que
+quelqu’un y avait prononcé mon nom.
+
+Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui
+l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière
+il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de
+temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question
+d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.
+
+Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller
+pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond
+de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de
+l’au-delà.
+
+
+
+
+Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et
+j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je
+passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au
+bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus
+la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir
+brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle
+d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.
+
+Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en
+main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son
+architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un
+paratonnerre!
+
+Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine
+n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un
+ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix
+ne suffisait pas.
+
+Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper
+à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par
+les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de
+l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et
+érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de
+triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de
+l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et
+j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si
+grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première
+communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la
+singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte
+d’indication.
+
+La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un
+apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les
+enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la
+réunion de la Sainte Famille.
+
+Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient
+être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et
+dont l’existence me remplissait de terreur.
+
+J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et
+formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de
+petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait
+des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si
+minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler,
+en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très
+pauvre, deux fois maudit.
+
+Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se
+trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux.
+Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus:
+Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et
+tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à
+souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me
+considérer quand j’étais entré.
+
+--On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.
+
+Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le
+curé.
+
+Il fit le geste de lever les bras au ciel.
+
+Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur
+vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand,
+et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions,
+mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner.
+Revenez demain matin à huit heures.
+
+Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je
+lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé
+Durand.
+
+--Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.
+
+L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je
+vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des
+personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.
+
+Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner
+l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un
+autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction!
+
+L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et
+chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et
+pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.
+
+Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand
+je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son
+effort de mécontentement augmenta.
+
+--Il y a des heures pour cela, fit-il.
+
+Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de
+m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert
+d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion.
+Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi
+excellent.
+
+L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les
+plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait
+entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il
+hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire:
+
+--Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.
+
+Et il m’invita à réciter un _pater_ pendant que lui-même se signait.
+
+Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela
+ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû
+venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.
+
+--Répétez après moi, dit-il.
+
+Et il récita le _pater_ avec une rapidité si grande que je ne pus que
+bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.
+
+--Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux,
+dans l’attitude d’un auditeur.
+
+Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun
+détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je
+lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait
+revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en
+étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma
+vie.
+
+L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du
+confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus
+vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il
+eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me
+regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être
+extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien,
+que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné
+la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme
+si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine.
+J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.
+
+Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en
+présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait
+moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient
+secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite
+rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique.
+J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de
+l’abbé Durand.
+
+Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui
+m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se
+retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai
+qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de
+rentrer chez lui.
+
+Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres.
+J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais
+distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête
+était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un
+édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.
+
+Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements
+sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit:
+
+--Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma
+faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure.
+D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une
+certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.
+
+Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps.
+J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur.
+Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée
+sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop
+redoutable.
+
+L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux
+que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y
+a des hiérarchies...
+
+--Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt
+et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus
+qualifiée que celle que vous verrez demain.
+
+Il se leva et je fis de même.
+
+--Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.
+
+--La prière est la puissance souveraine contre les démons.
+
+Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même
+pas le _Pater_ et il me fit signe de l’attendre.
+
+Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.
+
+--Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le
+_Pater_ et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.
+
+--Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai?
+demandai-je.
+
+Cette question l’étonna. Il réfléchit.
+
+--Lisez les prières. Cela suffit.
+
+Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet
+rond et je crus d’abord que c’était un sou.
+
+--Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée
+autrefois et elle est miraculeuse.
+
+En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que
+j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors
+la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me
+rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des
+anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et
+l’ennemi était plus puissant que jamais.
+
+Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient
+m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.
+
+A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de
+Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de
+moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme
+le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.
+
+Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me
+venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de
+voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.
+
+Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que
+l’exorcisme ne se pratique que très rarement.
+
+--C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.
+
+Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au
+fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un
+salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de
+faste espagnol.
+
+--C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était
+intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.
+
+La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard
+fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en
+train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et
+par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que
+des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent
+étranger.
+
+Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec
+une nuance de hauteur dédaigneuse.
+
+--Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé?
+
+Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui:
+
+--Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.
+
+J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la
+religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien
+longtemps.
+
+--Depuis combien de temps?
+
+--C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la
+foi.
+
+--Vous avez été sans doute élevé dans un lycée?
+
+--Oui, dans un lycée.
+
+Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour
+mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de
+grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.
+
+--Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est
+possible...
+
+Il se toucha le front du doigt.
+
+Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une
+adresse.
+
+--Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant
+midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver
+ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.
+
+--Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je
+me porte très bien.
+
+Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.
+
+--La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une
+obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre
+orgueil, il est inutile de revenir.
+
+L’entrevue était terminée.
+
+Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.
+
+--Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du
+père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La
+situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des
+gens qui,--comment dirai-je?--n’ont pas leurs facultés dans un parfait
+équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une
+nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un
+cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,--sans toutefois le
+laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe
+les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.
+
+Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait
+le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.
+
+Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très
+rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père
+Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures
+mains. Il termina en disant:
+
+--Ayez confiance et surtout, soyez humble!
+
+Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour
+rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile
+dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais
+voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de
+l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait
+du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait
+professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu
+avec la couleur de sa bonté d’homme.
+
+ * * * * *
+
+Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils
+furent ceux de ma véritable possession.
+
+Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et
+que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était
+prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible
+satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son
+regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je
+le faisais, il m’interrompait d’exclamations:
+
+--Toujours le péché de fornication!
+
+Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes
+inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.
+
+J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise! Que de
+pénitences allaient être nécessaires! Et encore n’était-il pas certain
+qu’elles fussent suffisantes.
+
+--Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je?
+
+Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas
+pardonné, qui conduit à la damnation éternelle? Il allait falloir
+jeûner, prier, me repentir.
+
+Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit
+jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin
+s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est
+dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de
+venir passer plusieurs heures par jour.
+
+Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était
+étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout
+neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains
+et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief.
+Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit
+de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie,
+venait rôder autour de moi avec un air hostile.
+
+--Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier
+soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous
+prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne
+souffrirez pas des atteintes du démon.
+
+Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me
+faire revenir longtemps! Ainsi il pensait que je pouvais être victime
+des manifestations de l’esprit du mal!
+
+--Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que
+l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques?
+
+Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il
+disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.
+
+--Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie!
+Ah! vous croyez! Ah! vous examinez! Vous cherchez à savoir ce que pense
+l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon.
+Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura
+pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter! Malheureux et
+ignorant! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les
+_Elévations sur les mystères_, de Bossuet.
+
+--Et qu’y verrai-je?
+
+--Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans
+l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que
+vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les
+yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber! Vous êtes tombé!
+Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de
+la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire
+pénitence, eh bien! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à
+côté de vous et vous respirerez son odeur.
+
+Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se
+produisirent autour de moi.
+
+Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent
+naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre
+des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements
+de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai
+pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent
+adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai
+de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je
+me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je
+m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils
+chassaient le sommeil.
+
+Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant.
+Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent
+les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent
+d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes.
+Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles
+étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en
+pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes
+seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un
+visiteur invisible.
+
+Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent
+dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus
+obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux
+de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je
+voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je
+les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres
+avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des
+agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût
+poussées malicieusement.
+
+Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession.
+J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours.
+Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais
+juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour
+me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image
+qui me faisait peur.
+
+Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des
+diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah!
+combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus
+terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu
+comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce
+devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient
+qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y
+avait pas de possibilité de rédemption.
+
+Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où
+je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.
+
+J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il
+y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île
+de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple
+qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été
+enfanté par l’imagination de l’homme! Ces dieux mauvais regardaient
+l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le
+dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je
+les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je
+m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un
+rivage de pierre un océan de malédiction.
+
+Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.
+
+Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans
+l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à
+m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon
+enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée: «Le
+Journal pour tous.» Elle représentait un homme couché, dont la main
+dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait
+saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La
+main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de
+larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à
+l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.
+
+Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât
+par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette
+larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.
+
+Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs
+heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant
+l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment
+accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres
+du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel.
+Cette petite joie me fut interdite.
+
+Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier,
+je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un
+socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé,--ou avait subi
+une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute
+stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale
+quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu
+de crosse épiscopale.
+
+Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre
+ma maison.
+
+Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec
+l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père
+Théodore.
+
+Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me
+fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine
+qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne
+songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de
+l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en
+des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique
+procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la
+peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession.
+Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me
+brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il
+attisait de ses paroles irritées.
+
+Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de
+fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le
+pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de
+façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait
+comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle
+résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait
+comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La
+chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur
+le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son
+visage indifférent.
+
+ * * * * *
+
+Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas
+dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était
+pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit
+qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.
+
+Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai
+que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre
+et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur,
+dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de
+nuances orangées.
+
+J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils
+sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se
+referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui
+éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte
+de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai
+la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants
+et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par
+l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses
+bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de
+pénétrer dans une prison moyennageuse.
+
+Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un
+carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un
+assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait
+nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le
+paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un
+effort de solennité.
+
+--Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le
+père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma
+place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.
+
+J’aurais dû m’écrier: Enfin! et me réjouir d’approcher du but désiré.
+
+Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.
+
+Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le
+prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et
+j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.
+
+--Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui
+l’absolution.
+
+C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et
+c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa
+voix.
+
+--Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.
+
+Mais je restai immobile, debout.
+
+--Mettez-vous à genoux!
+
+Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il
+reprit:
+
+--A genoux!
+
+Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais
+de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une
+lumière se fit en moi.
+
+Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme
+sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le
+petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs,
+très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être
+n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune
+faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un
+enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il
+pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si
+le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le
+pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles
+écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les
+formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne
+voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La
+foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que
+d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer
+cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.
+
+Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un
+soupir de soulagement.
+
+--Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait
+avec stupéfaction. Je préfère rester damné.
+
+Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.
+
+Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai:
+
+--Je vous prie de m’excuser.
+
+Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut
+pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la
+repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de
+raison, peut-être à une manifestation du Malin.
+
+Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au
+paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans
+ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des
+hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe
+siècle.
+
+Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu
+à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi,
+j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que
+lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.
+
+Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du
+père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par
+le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il
+y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle
+terrestre.
+
+Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue
+ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant
+les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures
+pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais
+délivré de Dieu.
+
+Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais
+donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé
+Durand.
+
+
+
+
+Que faire? Où aller? La paix pouvait être dans une autre demeure que
+celle du Dieu catholique.
+
+Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers
+Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte
+Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de
+m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des
+Plantes, chez les Quakers; on y entendait le lointain rugissement des
+lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des
+théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y
+avait trop de signes magiques sur sa façade.
+
+Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est
+attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du
+dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius.
+L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la
+planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me
+rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète
+Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute
+allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les
+Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis
+un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le
+rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les
+tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis
+le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous
+l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.
+
+Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île
+de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la
+Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air
+masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés,
+qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans
+me retourner.
+
+Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites,
+je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je
+tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne
+retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la
+rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine
+étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé: _le Diable à
+Paris_, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue
+de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de
+l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de
+Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et
+j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.
+
+--Où allons-nous? me dit le chauffeur.
+
+--Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.
+
+Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la
+voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque
+moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations
+devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse
+initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait
+ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt
+devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de
+planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.
+
+Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner
+le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés,
+pourquoi n’irais-je pas les trouver? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette
+montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz? Pourquoi n’irais-je pas
+aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers,
+avec les Vaudoux? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne
+gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les
+disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec
+eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq
+griffes d’or? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte,
+au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours,
+pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que
+je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant?
+
+Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.
+
+--Où allons-nous? dit encore le chauffeur.
+
+Je répondis machinalement:
+
+--Place Blanche.
+
+Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une
+église. Je lui montrai la brasserie Romano.
+
+Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce
+que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement
+en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire
+consommateur d’une brasserie mal famée.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je
+m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je
+m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une
+tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je
+vis la tête se redresser et un visage apparaître.
+
+Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient.
+Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais
+une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter
+foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps,
+sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses
+paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.
+
+Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus
+Irma Pascaud.
+
+--Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui
+vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.
+
+Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à
+Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle
+avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas,
+quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle
+allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne
+m’intéressais qu’à moi-même.
+
+Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.
+
+--Il n’y a pas de justice! Il n’y a rien à espérer de personne et si
+l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la
+Seine tout de suite.
+
+Je dis: mais non! mais non! avec douceur et je fis signe à Irma que je
+commandais un porto pour elle.
+
+--Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et
+d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché? Tu te rappelles le temps où je
+t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.
+
+Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement:
+
+--Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais
+pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en
+ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.
+
+Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.
+
+--Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une
+loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien.
+Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué
+pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait
+pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des
+questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste.
+Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je
+n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je
+l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père
+était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des
+hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres,
+au contraire, qui par amour-propre... Eh bien! celui dont je parle
+croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque.
+Il s’appelait de Saint-Aygulf.
+
+Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis
+qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.
+
+--Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu
+ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme
+s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans
+cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas
+t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je
+consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.
+
+Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il
+voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à
+cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il
+l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il
+marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais
+complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne
+sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la
+question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les
+gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à
+vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa
+mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle
+chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il
+lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai
+accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de
+Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle
+et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que
+j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle
+participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle
+serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme,
+elle...
+
+Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant
+elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle
+parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à
+elle-même.
+
+--Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas
+le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir
+plus intelligent, s’élever?
+
+Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.
+
+--Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est
+ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut
+s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère.
+Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y
+vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite
+peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être
+s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est
+partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait
+assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses
+veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un
+hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une
+femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé
+de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a
+tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père,
+elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du
+nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas
+assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle
+avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît
+qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que
+c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par
+là, je sais bien que ce n’est pas cela.
+
+Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication
+devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et
+s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une
+horloge qui était au fond.
+
+--Est-ce bien l’heure? me dit-elle.
+
+Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le
+quart.
+
+--Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des
+gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre
+chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une
+extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la
+bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une
+espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une
+sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.
+
+--Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de
+m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne
+sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il
+s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la
+place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait
+de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir
+de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face,
+crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître?
+
+Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce
+que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.
+
+--Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez
+Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça
+va être le plus beau moment de ma vie.
+
+--Mais alors, pourquoi pleurais-tu?
+
+--C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que
+je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne
+d’embrasser ma fille.
+
+J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui
+demander mille fois pardon.
+
+Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la
+pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que
+j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait
+l’afflux de mes pensées.
+
+On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des
+magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des
+parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits
+des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé
+que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille.
+Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais
+je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.
+
+Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants
+faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au
+milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque
+de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il
+élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune
+femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme
+l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus
+les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous
+l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et
+je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à
+écouter mon histoire.
+
+Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir,
+je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or
+et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage
+affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses
+bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des
+problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu
+résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à
+Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est
+représenté dans les livres de démonologie.
+
+Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des
+gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose
+à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune
+homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en
+qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait
+adoré à Sodome comme un dieu.
+
+Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la
+princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait
+presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa
+tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet
+magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant
+et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son
+ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de
+l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le
+démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui
+entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en
+serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur
+un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se
+livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances
+sensuelles sont décuplées.
+
+Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient
+envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient
+avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction.
+Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de
+paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur
+particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit
+vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand
+nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les
+déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour
+traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse,
+reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à
+elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël
+blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur
+son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de
+poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de
+s’éteindre les flammes étranges des bocaux.
+
+Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud,
+esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux
+Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.
+
+Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés
+et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois
+bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais
+autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.
+
+Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où
+tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les
+uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir
+de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans
+les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des
+banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle
+était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute
+la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois,
+chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le
+premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants
+s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient
+l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme.
+L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant
+éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.
+
+La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon
+corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce
+qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru
+toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui
+cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder
+autour de moi pour découvrir cette vérité.
+
+A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre
+des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de
+ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus
+menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je
+marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni
+meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui
+n’avait su aimer sincèrement que lui-même.
+
+
+
+
+Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais
+renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu
+d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte
+était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action
+éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.
+
+Quelle serait cette action? Elle m’apparut un jour et je crus sentir
+tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau,
+en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la
+réaliser sans perdre une minute.
+
+Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de
+cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je
+rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans
+retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus
+pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque
+de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de
+l’église.
+
+Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres
+temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était
+incertaine.
+
+L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je
+fis entrer Mme Honorine.
+
+Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un
+uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et
+elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse
+enveloppé dans du papier journal.
+
+--Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce
+filet, quand est arrivé le...
+
+La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début
+de ma phrase, elle entama des récriminations.
+
+Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été
+étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame.
+D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait
+dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple.
+Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être
+plus honnête que ceux qui ont des souliers.
+
+Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il
+s’agissait de tout autre chose.
+
+--Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq
+centimes depuis trois mois?
+
+Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en
+fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et
+qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son
+regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte
+restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à
+manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais
+préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait
+sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement
+laissé à l’abandon.
+
+Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un
+désir de serviabilité.
+
+On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait
+jamais fait peur. Ah! elle savait combien il est difficile de se
+procurer une femme de ménage, par le temps qui court.
+
+--Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai
+pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais
+que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre
+mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants.
+Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.
+
+Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut
+entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de
+pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage
+reprit une impassibilité hébétée.
+
+--Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que
+j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me
+sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la
+donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en
+était la plus digne.
+
+Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe
+d’approbation.
+
+A la fin, elle dit:
+
+--Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.
+
+--Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et
+l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles,
+les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le
+garder à votre guise.
+
+Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.
+
+--Monsieur s’amuse.
+
+Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était
+sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui
+plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant
+quel prestige ils exercent sur les simples.
+
+Honorine s’obstinait à répéter:
+
+--Monsieur s’amuse.
+
+Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.
+
+--On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame,
+monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...
+
+Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle
+s’arrêta.
+
+Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était
+prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.
+
+Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre
+caché et elle répétait:
+
+--Alors, ce ne sont pas des choses à dire.
+
+--Eh bien! réfléchissez!
+
+--C’est tout réfléchi.
+
+Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je
+venais de la faire pénétrer.
+
+--Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette
+petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de
+monsieur.
+
+La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière
+sur une coupe.
+
+Je la lui donnai de grand cœur.
+
+Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs
+simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer
+sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.
+
+Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.
+
+C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et
+pourtant résolue.
+
+--Monsieur m’a dit: Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce
+n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma
+fille... Ma fille m’a dit: Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...
+
+--Alors, vous acceptez?
+
+--Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté...
+J’accepte.
+
+--C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à
+vous.
+
+Honorine secoua la tête.
+
+--Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le
+loyer aussi...
+
+--Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du
+loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne suis plus chez moi.
+
+Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui
+ne veut pas se laisser tromper.
+
+Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais
+elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse
+davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.
+
+--Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.
+
+Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à
+portée de sa main.
+
+--Voulez-vous passer la nuit ici? lui demandai-je.
+
+Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait
+les papiers.
+
+Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il
+faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.
+
+
+
+
+Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge
+dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la
+route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort
+et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette,
+après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un
+double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original
+habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de
+planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.
+
+--Le pauvre Jacques! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il
+est toujours là, mais pas pour longtemps.
+
+--Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom.
+
+--Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont
+des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien
+pourquoi.
+
+La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille
+plantureuse, la puissance de la maturité féminine.
+
+Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le
+pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de
+se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.
+
+On m’avait cité avec admiration ses propres paroles:
+
+--Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La
+première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les
+liens qui l’attachent.
+
+Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était
+peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense.
+
+--Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques
+que par des racontars.
+
+Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une
+colline entre des pins et des mimosas.
+
+Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de
+l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer.
+Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant
+que je marchais.
+
+Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un
+sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une
+autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage
+était venu abriter une âme désormais sans passions.
+
+Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en
+me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter
+les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur.
+
+J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de
+ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal
+que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la
+libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et
+ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que
+ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma
+générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur
+déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma
+fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se
+dépouiller complètement?
+
+Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait
+ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive.
+
+--Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde
+personne.
+
+Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa
+porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse.
+
+A la fin il dit avec une certaine impatience:
+
+--Tout donner est impossible! Personne n’en a le courage. On donne
+facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais!
+D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de
+l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme
+celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer
+le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que
+des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre
+et cette salade.
+
+--Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je
+désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une
+culture abandonnée.
+
+--Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil
+ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais
+pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.
+
+--Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du
+sage?
+
+Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je
+m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il
+avait aux pieds des chaussettes et des souliers.
+
+--La sagesse! D’abord où est-elle? Il est arbitraire de la placer dans
+une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je
+me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une
+maison, comme tout le monde, avec ses semblables.
+
+J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se
+prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil
+allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement
+au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour.
+
+--Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je.
+
+Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.
+
+--Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée
+sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle
+longue.
+
+--Comment?
+
+--J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures
+passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du
+soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et
+d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.
+
+--Et quelle compagnie leur préférez-vous?
+
+--Celle d’une femme, par exemple.
+
+Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi
+orgueilleusement.
+
+--Pourquoi pas? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le
+pays... quelqu’un qui partage mes idées.
+
+Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.
+
+--N’étiez-vous pas bouddhiste?
+
+--Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe!
+
+Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.
+
+--Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici,
+ce qui ne gâte rien.
+
+Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé
+quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit.
+
+--Croyez-vous au diable? dis-je pour changer de conversation.
+
+Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais
+qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec
+le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda
+longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit:
+
+--Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer
+une seule nuit dans cette cabane. Ah! je comprends la tentation de saint
+Antoine maintenant! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent
+des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres
+errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train
+d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le
+voisinage de M. Althon n’y était pour rien.
+
+--M. Althon? Pourquoi?
+
+--Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper.
+
+Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que
+toutes ces imaginations.
+
+--Et la taupe et la couleuvre? dis-je en le quittant.
+
+--J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois
+que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait
+beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux
+avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait.
+C’était déchirant. Ah! il est impossible de tout concilier.
+
+Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande
+route et j’allai droit devant moi.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait
+venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était
+éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer.
+
+Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline,
+cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles
+repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel.
+Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que
+j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir
+entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M.
+de Saint-Aygulf.
+
+Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et
+riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans
+leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus
+aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et
+peut-être de moi-même.
+
+Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme
+taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les
+domestiques de M. Althon.
+
+Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros
+homme taciturne s’écria d’une voix retentissante:
+
+--Voulez-vous que je vous dise ce que je crois? Eh bien, ce sont tout
+simplement des porcs.
+
+Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je
+n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de
+Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement
+pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le
+soir même.
+
+--Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la
+soirée.
+
+Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire
+une réserve bienveillante relative à Eveline.
+
+--Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire
+le valet de chambre à tête de belette.
+
+J’entendis encore le paysan dire:
+
+--Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable,
+mêlent-ils à ça des histoires de religion?
+
+Et l’homme taciturne clama à nouveau:
+
+--Je vous le dis, ce sont des porcs!
+
+Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant
+j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon! Eveline!
+S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au
+mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon
+devait être de ceux-là.
+
+La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire.
+J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière
+contribuait à me griser.
+
+Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui
+menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route,
+en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec
+quelque chose de furtif dans l’allure.
+
+Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me
+poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un
+rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide
+d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de
+réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit
+chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur
+quelconque qui est invité chez M. Althon.
+
+Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans
+un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi.
+J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux
+jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un
+grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus
+pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une
+aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi.
+Elle était nue sous sa fourrure.
+
+Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus
+frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher,
+le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais
+remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre
+dans la buvette:
+
+--Ce sont des porcs!
+
+Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais
+et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs
+appartenaient à des espèces inconnues.
+
+Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un
+pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle
+était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je
+ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai
+inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais
+pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais
+je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me
+ferait éconduire.
+
+J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je
+ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu.
+Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de
+gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce
+projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un
+nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise.
+
+Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je
+voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je
+distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement
+suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis
+au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.
+
+C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être
+immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus
+hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi,
+obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre.
+
+D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles
+pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence
+duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être
+clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette
+serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient
+profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant
+la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur,
+que ce surprenant supplice était tout récent.
+
+On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne
+pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur
+une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à
+cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et
+le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une
+incompréhensible énigme.
+
+Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une
+complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt
+que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait
+chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et
+renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait
+partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle
+était sa signification? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont
+elle était l’accompagnement? Et de quel ordre était cette cérémonie?
+
+Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la
+maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce
+chant.
+
+Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur
+laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures.
+J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en
+examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que
+poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute.
+J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et
+silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis
+dans la maison de M. Althon.
+
+Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé
+que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve.
+
+A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il
+y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon
+premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je
+m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à
+l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques
+minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée.
+J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette
+me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes
+et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais
+goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une
+cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles
+tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes.
+
+Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant
+duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé
+brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le
+mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs
+j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.
+
+Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le
+rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je
+prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte
+assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le
+visage tourné vers la lune.
+
+J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier
+étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes.
+Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la
+voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il
+devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont
+les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles.
+
+La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce
+moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le
+bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un
+face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une
+énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage
+et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon.
+
+--Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me
+laisser passer.
+
+J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi.
+
+Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois
+lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la
+pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier
+séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses
+meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des
+femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au
+groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la
+flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration
+si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus
+que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en
+vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible
+de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux
+fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une
+partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement
+attrayant.
+
+Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant,
+sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles
+d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait
+penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple
+de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les
+colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où
+dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade
+avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même
+soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même
+il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse
+reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en
+métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le
+plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et
+d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un
+décor hâtivement mis debout chez un photographe.
+
+A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure
+cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que
+je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me
+penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite
+taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes
+semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait
+parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la
+sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait
+venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action.
+
+A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux
+blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et
+l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec
+attention pour se donner une contenance.
+
+De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui
+avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et
+que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume
+qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié
+égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et
+comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près
+de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un
+rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il
+était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui,
+chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette
+inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été
+sans cela que grotesque.
+
+Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la
+prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre:
+Apophis!
+
+Apophis! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans
+mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent
+et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes
+évocatrices.
+
+Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour
+l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et
+notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte
+que Kotzebue s’exprimait! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa
+prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée.
+Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts
+des Egyptiens! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le
+principe même du mal éternel! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton
+galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de
+l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem
+l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les
+glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms
+dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus
+puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une
+caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les
+rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la
+sensualité. Mais non! J’étais en présence du plus antique culte du mal
+dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre
+j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux.
+
+Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement
+parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux
+rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et
+ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était
+même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête
+grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits
+réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier
+récemment coupées.
+
+Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de
+l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait
+venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des
+lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du
+menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux? Je
+ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête
+égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une
+envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté
+de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se
+fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je
+cessais délicieusement d’être moi-même.
+
+Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de
+moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur,
+une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je
+voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue.
+
+Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte
+tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en
+voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules.
+Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait
+son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle.
+Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de
+l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main
+et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M.
+Althon.
+
+Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait
+sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de
+la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le
+souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts
+et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa
+retomber.
+
+L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le
+divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et
+Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme
+le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de
+la laideur victorieuse.
+
+Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister? Je savais
+que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté
+avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige
+désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone,
+celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les
+agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le
+sabbat du Moyen âge.
+
+Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la
+loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la
+loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les
+prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes
+intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance
+symbolique de la beauté! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et
+aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes,
+faisait battre les paupières et claquer les dents.
+
+Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi.
+
+Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages
+changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au
+milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence
+tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression.
+J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle
+d’un corps pur.
+
+Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si
+je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une
+gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée.
+Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une
+alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma
+propre terreur en un courage divin.
+
+L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue
+pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la
+sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés
+gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur
+chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser
+immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il
+conçu.
+
+Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis
+à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan
+azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.
+
+Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une
+armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes
+forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais
+qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence
+mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains.
+
+La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde
+lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en
+frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le
+sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un
+trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément
+Kotzebue, livide, reculer en me criant: «Malheureux!» et en étendant un
+bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait
+dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se
+jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la
+pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la
+terreur.
+
+Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait
+qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le
+peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma
+lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la
+saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai
+derrière moi.
+
+Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était
+profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait
+être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée,
+dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais
+il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte
+arrivait jusqu’à nous du premier étage.
+
+--Je vais vous raccompagner, dis-je.
+
+J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et
+s’élançait au dehors.
+
+Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler.
+Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa
+suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin
+des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par
+des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le
+petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu.
+Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état
+d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte
+déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un
+peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la
+ramenait vers sa maison.
+
+J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne
+savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue
+sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne
+se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de
+son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait
+poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet
+que je venais de faire avorter.
+
+Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants
+retomber avec fracas.
+
+Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur
+de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée
+au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien
+dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille
+d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.
+
+Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté
+était à jamais perdue pour moi sur la terre.
+
+
+
+
+Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma
+visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler.
+
+Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt
+des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré,
+je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je
+contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du
+paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.
+
+C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de
+vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de
+feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient
+expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons
+boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour
+s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme,
+car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même
+étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme
+animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser
+qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une
+sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de
+filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient
+humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair
+féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il
+s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté
+douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux
+l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour
+avait la parfaite ressemblance de Laurence.
+
+Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière
+et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de
+sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait
+l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à
+faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des
+raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.
+
+Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le
+visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers
+des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à
+une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous,
+il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une
+étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était
+plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre
+monde.
+
+Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le
+regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des
+tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au
+point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais
+enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.
+
+Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés
+de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des
+charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient
+d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au
+centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête
+était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se
+traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard
+plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui
+encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers
+laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais
+assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais
+représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant
+davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une
+exactitude rigoureuse.
+
+Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si
+fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence
+sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser
+que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un
+démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une
+rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de
+banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses
+yeux exprimaient un désespoir infini.
+
+Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la
+luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient
+des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses
+gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de
+désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison
+publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et
+sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture
+la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination
+extasiée de la sainteté.
+
+Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle
+à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur
+au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation.
+Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur
+était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un
+Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté
+qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de
+l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec
+lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des
+muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix
+pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras
+et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour
+assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le
+Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne
+considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête,
+l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient
+l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils
+tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du
+sentiment de leur réciproque amour.
+
+Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de
+la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un
+employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du
+tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard,
+derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à
+la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit
+un catalogue où je lus un nom: Drevet.
+
+Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui
+était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui
+ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face
+était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans
+le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon
+égard.
+
+Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu
+dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et
+des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique!
+
+Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.
+
+--Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à
+travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.
+
+Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée
+quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel:
+
+--Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés
+par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent
+pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne
+jamais!
+
+J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence
+idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles
+peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me
+paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.
+
+Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il
+échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication
+répandait-il mon âme dans ses visions?
+
+La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de
+l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.
+
+Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements
+de tête méprisants et de ricanements de haine.
+
+Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de
+pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui,
+minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on
+peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de
+l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le
+moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre
+poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour
+exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer
+la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances
+imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé,
+Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour
+lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle
+l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses
+tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se
+donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition,
+c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs!
+Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient
+qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était
+très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres
+gens! Des pauvres! Des malheureux!
+
+Je demandai s’ils habitaient Nice.
+
+Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui
+viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...
+
+Je notai l’adresse et je m’enfuis.
+
+ * * * * *
+
+Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de
+jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la
+mer. L’après-midi touchait à sa fin.
+
+C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file
+de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes
+construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues,
+parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves.
+Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour
+l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on
+apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur
+lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches
+rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer,
+avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet
+vide.
+
+Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps
+donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le
+seuil du numéro dix.
+
+Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet
+effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je
+m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un
+rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui
+cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le
+mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de
+bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.
+
+Je continuai à marcher, droit devant moi.
+
+Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu
+moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur
+propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait
+avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un
+grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre
+avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le
+tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la
+rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes
+l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à
+la fin des temps.
+
+J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La
+lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères
+s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant
+mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois
+figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et
+familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus
+illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.
+
+La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux
+chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y
+acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une
+maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait
+être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un
+l’autre!
+
+Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était
+égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une
+totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie
+qui ne devait pas être la mienne.
+
+Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine
+compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette
+découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.
+
+J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.
+
+Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants
+qui rentraient chez eux.
+
+--Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les
+derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais
+le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux
+qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre
+et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin
+derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon
+Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie
+au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la
+découvrir et de l’exécuter humblement.
+
+Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans
+doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis
+que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.
+
+
+
+
+Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient
+dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce
+n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie
+pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se
+mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se
+rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face
+Saint-Tropez.
+
+Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais
+pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience
+dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit
+les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de
+soleil et d’air marin.
+
+Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de
+l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de
+Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus
+la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que
+forment les vieux arbres de ses cours intérieures.
+
+Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la
+pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était
+une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux
+enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne
+d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière
+et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer
+des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle
+écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement
+quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne
+brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les
+provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais
+jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer
+et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais
+plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie
+future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de
+l’ignorance.
+
+Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les
+vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait
+provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était
+pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des
+bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie
+s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle
+végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe,
+était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même
+elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences
+parties d’en bas.
+
+Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par
+un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin
+de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle
+avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors
+à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette
+inexplicable vénération sur le compte de sa folie.
+
+Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait
+salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature,
+mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et
+la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce
+qu’elle croyait qu’il devait la sauver.
+
+Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au
+juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très
+simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre
+femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait? Un geste
+avec la main ouverte aurait peut-être suffi.
+
+Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route.
+Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était
+pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas
+fermée à la longue à tout espoir?
+
+Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce
+que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un
+puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me
+racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans
+sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de
+rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir
+avec quelles paroles je le rendrais plausible.
+
+Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir
+acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je
+vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et
+silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le
+couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une
+clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année
+précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le
+même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.
+
+Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route
+s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci
+allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros
+homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question
+que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les
+derniers mots que disait le prêtre:
+
+--C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie
+au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une
+heure.
+
+Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que
+cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il
+fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une
+ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai
+immobile, au coin du chemin.
+
+Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et
+quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.
+
+
+
+
+Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux
+de Toulon, ou ceux d’ailleurs?... J’allais partir ou peut-être étais-je
+déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?...
+
+Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et
+que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour
+m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un
+breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la
+couleur.
+
+Je perçus soudain--car ma sensibilité s’était accrue démesurément--qu’il
+y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait
+avec sa pensée.
+
+Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui
+se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait
+avec des yeux recouverts d’épais sourcils.
+
+C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux
+pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la
+disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du
+fardeau qui était à côté de lui.
+
+J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me
+regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi.
+D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma
+table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches
+incultes et grisonnantes.
+
+--Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.
+
+Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta:
+
+--Lévy, celui du quartier latin.
+
+Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai
+de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.
+
+--Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.
+
+Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce
+d’une folie.
+
+--Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il.
+
+J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon
+crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.
+
+--Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant
+l’intéresser.
+
+--Non, cela m’est égal.
+
+--Veux-tu que je te dise ce que moi-même...
+
+Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me
+concernait lui était indifférent.
+
+--Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.
+
+--Comment?
+
+--Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette
+époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce
+fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé
+dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que
+je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que
+j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.
+
+--Et alors?
+
+--Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces
+conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut
+avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.
+
+Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que
+jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et
+la puissance du démon.
+
+--Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à
+échapper à ses conséquences?
+
+--Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la
+broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le
+peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon
+erreur.
+
+--Tu as demandé et tu as reçu?
+
+--Oui, et j’ai rendu.
+
+--Quoi?
+
+--L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent
+quand j’avais vingt ans.
+
+Je me murmurai à moi-même:
+
+--Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.
+
+Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une
+tristesse sincère dans ce rire.
+
+--Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez
+curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne
+tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de
+l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la
+terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me
+débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.
+
+--Et comment?
+
+Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient
+de vieilles ferrailles.
+
+--Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la
+matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de
+bateaux est la profession idéale pour le sage.
+
+--Et tu es heureux?
+
+Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.
+
+--Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut
+chercher.
+
+--Que faut-il chercher alors?
+
+Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.
+
+--Dieu.
+
+--Où le trouver?
+
+--En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il
+s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et
+justement, quand je t’ai aperçu...
+
+La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table.
+Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.
+
+--Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port?
+
+--Oui.
+
+--Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas.
+J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la
+mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu
+s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi
+Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un
+promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il
+disparaisse. Alors...
+
+--Alors?
+
+--Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai
+expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu.
+Il faut être trois.
+
+Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.
+
+--Trois. Pourquoi?
+
+--Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains
+cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait
+valable avec Dieu?
+
+Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon
+en lui faisant signe de garder la monnaie.
+
+--J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il
+est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi?
+Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec
+avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien
+oublier!
+
+Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise
+déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien:
+
+--Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour
+arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute.
+Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de
+consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu
+sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après
+les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller
+fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où
+enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et
+les aimer également puisqu’ils sont moi-même.
+
+Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me
+retourner.
+
+Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué
+sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle
+d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les
+eaux mouvantes.
+
+Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné.
+Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que
+c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.
+
+Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de
+Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur
+des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique
+comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.
+
+Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme
+immobile dans l’ombre.
+
+
+
+
+NOTE DE L’AUTEUR
+
+
+Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je
+rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire.
+
+Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à
+quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait
+d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon
+composé de trois pièces.
+
+--Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse
+même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses
+repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se
+reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il
+est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si
+quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou
+n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant?
+
+Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir
+sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le
+pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me
+souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais
+placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil,
+geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée.
+
+L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon
+côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il
+regardait ma canne avec attention et il cria:
+
+--Que me voulez-vous? Qui êtes-vous?
+
+Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes affectueusement les
+mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans
+auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies
+inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié.
+
+Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner
+d’explication.
+
+--J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que décidément...
+
+Et il se tapa le front du doigt en riant.
+
+Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications
+profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait
+plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il
+m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent
+d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je
+l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une
+nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche,
+comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier.
+
+Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de
+septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et
+c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de
+son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu
+et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de
+certains développements.
+
+--Et Eveline? lui demandai-je.
+
+Il eut un geste vague.
+
+--Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant
+qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez
+une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.
+
+Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N... ne me
+dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement
+impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer
+Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir
+évident.
+
+Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur
+ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de
+rapporter.
+
+--J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je
+savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître
+lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce
+monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence
+s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen
+que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom
+du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de
+l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les
+difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis
+Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne
+savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil
+avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et
+de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à
+l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin,
+j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe
+bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs
+qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se
+succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche
+contournait circulairement l’endroit où je me trouvais.
+
+Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses,
+qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni
+clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur
+humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai
+sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je
+sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière.
+
+Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle
+fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et
+personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir.
+
+Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne
+autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées
+grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain.
+C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le
+couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le
+trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt
+détourné par l’appel d’en bas.
+
+Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou
+l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide,
+des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la
+terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de
+franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès
+duquel la mort ne serait rien.
+
+Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour
+rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais
+pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient
+vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans
+chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages
+ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires,
+mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur
+me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.
+
+Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui
+longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve.
+
+Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait
+revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du
+jeune homme couronné de feuilles de poivrier.
+
+ * * * * *
+
+Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets
+qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait
+de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours
+précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait
+essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M.
+Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites
+d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le
+monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres
+qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui
+le visitait?
+
+Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N...
+devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite
+maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les
+allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses
+insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix
+qu’il devait entendre dans le bruit du vent.
+
+Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa
+solitude.
+
+--Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?...
+commençai-je. Etant donné...
+
+Il comprit ma pensée et il sourit.
+
+--Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût
+été possible. Mais plus maintenant.
+
+Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille
+assurance.
+
+--On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer
+autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin
+davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait
+effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour.
+
+Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins
+s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment
+lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises
+devant nous. Mais je compris que pour J. N... les ténèbres ne
+renfermaient plus aucune menace.
+
+--Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la
+proie de certaines idées... La situation même de ce pavillon m’avait
+fait penser...
+
+--Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous
+que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque
+j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par
+un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant
+le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant
+dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce
+chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je
+crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est
+accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi,
+fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de
+chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les
+personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre
+jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si
+cette canne n’était pas une croix...
+
+--Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je.
+
+--Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et
+quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer
+au plus profond de son cœur.
+
+Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus
+revu.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 30 MAI 1929
+ PAR LES
+ ÉTABLISSEMENTS BUSSON
+ 117, RUE DES POISSONNIERS
+ PARIS
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78064 ***