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Jomini et toujours Jomini; de l’eau-de-vie pas un mot. + + (E. Davidov.) + + +Vers 1800, au temps où les chemins de fer et les routes carrossables, le +gaz et la bougie de stéarine, les divans élastiques et bas, les meubles +vernis, les jeunes désillusionnés à monocle, les femmes philosophes et +libérales, les charmantes dames aux camélias qui pullulent +aujourd’hui;--au temps naïf où, quand on allait en carriole de Moscou à +Saint-Pétersbourg, il fallait emporter avec soi ses provisions et rouler +pendant huit longs jours sur une route molle de poussière ou de +boue;--au temps où l’on aimait à manger des côtelettes Pojarski, des +sonnettes de Valdaï et des Boubliki[1];--au temps où, pendant les +longues soirées d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient +lentement en fumeuses stalactites, éclairant des familles de vingt à +trente personnes,--les soirs de bal on garnissait les candélabres de +bougies de cire ou de blanc de baleine;--au temps où l’on rangeait les +meubles avec symétrie, où nos pères, qui n’étaient pas seulement jeunes +par l’absence de rides et de cheveux gris, se battaient pour une femme +et se précipitaient d’un bout du salon à l’autre pour ramasser le +mouchoir qu’on avait laissé tomber, exprès ou non;--au temps où nos +mères portaient des robes à courte taille et à larges manches, et +décidaient du sort des familles à la courte paille;--au temps où les +charmantes dames aux camélias n’osaient affronter le grand jour;--enfin +au temps naïf des loges maçonniques, des _Tugendbund_[2], au temps des +Miloradovitch, des Davidov, des Pouchkine[3], une réunion de +pomestchiks[4] avait lieu dans la ville de K., chef-lieu du gouvernement +du même nom, et les élections des représentants de la noblesse tiraient +à leur fin. + + [1] Pâtisserie sèche en forme de couronne. + + [2] Associations d’étudiants. + + [3] Écrivains russes. + + [4] Propriétaires terriens. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + +--Eh! n’importe!... Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé +d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant +d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la +ville de K. + + [5] Fourrure. + +--L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le +portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de +l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De +là l’«Excellence» dont il honorait l’arrivant.--La femme du +pomestchik--Afremova--a promis de partir dans la soirée avec sa fille. +Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, +poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant +à chaque pas. + +Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur +Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et +buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient +un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue. + +Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le +suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla +s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en +engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable +et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur +goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne. + + [6] De l’eau-de-vie. + +Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une +bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances. + +Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire. + + [7] Cocher de la poste. + +--Sachka[8], donne-lui. + + [8] Sachka, diminutif d’Alexandre. + +Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une +pièce d’argent dans sa main ouverte. + +--Eh quoi! mon petit père, articula-t-il, rien que cela!... Cependant, +j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse... Vous +m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq. + + [9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq. + +--Sachka, donne-lui un rouble. + +Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik. + +--Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse.--D’ailleurs, je n’ai plus +d’argent. + +Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il +possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et +sortit. + + [10] Un billet bleu vaut cinq roubles. + +--Je suis arrivé au bout, dit l’officier.--Voici mes cinq derniers +roubles. + +--En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, +dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient +un cavalier retraité.--Vous vous proposez de rester ici longtemps? + +--Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent... +D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret. + +--Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, +le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant... Vous demeurerez +bien trois jours ici... J’étais tantôt chez le predvoditel[11]; il +serait enchanté de vous voir. + + [11] Représentant de la noblesse. + +--Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme.--Pourquoi vous +hâter?... Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection... +Restez, si vous voulez voir nos demoiselles. + +--Sachka, donne-moi du linge... Je vais au bain, ensuite nous verrons... +Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte. + +Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui +firent sourire celui-ci, qui répondit:--Cela est faisable--et sortit. + +--Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit +portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant. + +--Je vous en prie... J’en serai heureux, répondit le cavalier en se +précipitant vers la porte. + +Là, il cria: + +--N’oubliez pas que c’est au numéro 7. + +Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place +et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants. + + [12] Fonctionnaire. + +--Mais c’est lui-même. + +--Vraiment! + +--C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, +Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le +parie... Comment donc! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à +Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était +au temps où j’étais détaché à la remonte... Il y a eu là entre nous +quelque chose... une de ces choses qui rapprochent les distances... Quel +gas! hein! + +--Un beau gas! Quelles manières agréables! On ne peut rien trouver à +redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés... +Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas? + +--Non. Il paraît n’avoir que cet âge... mais il est moins jeune que +cela... Non, il faut savoir ce qu’il vaut... Qui a enlevé la Megounova? +lui; qui a tué Sabline? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et +gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée; il faut +le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, +enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on +savait ce que c’est qu’un hussard--et quel temps c’était que +celui-là!... + +Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite +avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir +existé que dans son imagination. Première invraisemblance: il n’avait +jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que +celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance: ce cavalier +accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans +un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris +sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant. + +Mais--il y avait dix ans de cela--ayant hérité il passa en effet quelque +temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers +de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des +parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de +cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période +la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il +le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il +finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier; ce petit +travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être +très réellement un brave et digne homme. + +--Oui, soupira-t-il.--Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous +comprendra jamais. + +Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire +inférieure, il continua d’une voix de basse: + +--Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, +mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce +démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi: «Lieutenant, +disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc +l’escadron à la parade.--C’est bien», disais-je. Et on se retournait +vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah! le diable +m’emporte, quel heureux temps! + +Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la +chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, +fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au +bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre +Tourbine. + +--Que ferais-je? se disait-il,--s’il s’avisait de me mettre tout nu, de +me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige... +ou bien de m’enduire de goudron... ou bien tout simplement... Non, il ne +fera pas cela à un camarade... Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se +rassurer. + +--Sachka, fit le comte,--qu’on donne à manger à Blücher. + +Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à +l’hôtel. + +--Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille... A manger pour +Blücher. + +--Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka +en caressant le chien. + +--Ne réplique pas... Va et donne-lui à manger. + +--Voilà comme vous êtes... Il faut que le chien ait à manger, et vous +reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu. + +--Je vais te battre! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les +vitres et donna froid au cavalier. + +--Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit +l’ordonnance.--Eh bien! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus +qu’un homme. + +Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa +tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se +laissa tomber sur une banquette. + +--Il m’a cassé les dents! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez +ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se +léchait.--Il m’a cassé les dents, Blüchka! Tout de même il est mon comte +et je me jetterais dans le feu pour lui... Et voilà! Car il est mon +comte, comprends-tu, Blüchka?... Et toi, as-tu faim? + +Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au +chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître. + +--Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant +Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la +cloison.--Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi +dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux +cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en +ai que cent; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même... Vous +m’offenseriez en refusant, comte. + +--Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel +genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule +du cavalier: + +--Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt... A présent, +qu’allons-nous faire?... Conte-moi ce qui se passe dans votre ville: Où +sont les jolies femmes? qui fait la noce? qui joue aux cartes? + +Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal; +que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais +qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon +garçon; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le +commencement des élections, que Stiochka était le soliste et +qu’aujourd’hui _tous_ ceux de chez le predvoditel se réunissaient; que +les enjeux aux cartes étaient très élevés: Loukhnov, un voyageur en ce +moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la +chambre nº 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi. +«Chaque soir on joue; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet +Iliine!... En voilà un qui n’est pas avare! Il vous donnerait sa +dernière chemise.» + + [13] Commissaire de police. + +--Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte. + +--Venez, venez. Ils en seront enchantés. + + +II + +Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait de s’éveiller depuis +quelques instants. La veille il s’était mis à la table de jeu à huit +heures du soir; il y était resté quinze heures consécutives, jusqu’à +onze heures du matin. Il avait un peu trop perdu, mais combien au juste, +il ne le savait pas, car il avait trois mille roubles de son argent et +quinze mille appartenant au Trésor, qu’il avait mêlés avec les siens. Il +craignait de compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il devait en +manquer. + +Il était presque midi quand il s’endormit d’un sommeil profond, sans +rêves, comme il arrive à un tout jeune homme après une grande perte. +S’éveillant à six heures du soir, juste au moment où le comte Tourbine +arrivait à l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de la craie, +puis les tables maculées posées au milieu de la chambre, il se rappela +avec terreur le jeu de la veille et le dernier «valet» recouvert qui lui +avait coûté cinq cents roubles; mais, ne croyant pas encore à la +réalité, il retira l’argent de dessous son oreiller et se mit à compter. + +Il reconnut quelques-uns des billets cornés, ceux qui avaient passé de +main en main, et se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait +plus ses trois mille roubles et il en manquait deux mille cinq cents au +Trésor. + +Le uhlan avait joué quatre nuits de suite. + +Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent du Trésor; à K., le +maître de poste l’avait retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de +chevaux, mais en réalité par suite de connivence avec l’hôtelier, +désireux de garder pour un jour tous les étrangers de passage à K. Le +uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait le plaisir; ses parents +venaient de lui donner trois mille roubles pour son équipement; il fut +content de passer quelques jours à K., pendant les élections, comptant +s’y bien amuser. Il connaissait une famille de pomestchiks de la +localité et il se préparait à aller les visiter pour faire sa cour à la +fille de la maison, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa +connaissance et, le soir même, sans aucune arrière-pensée, le présenta à +ses amis Loukhnov et autres joueurs qui se trouvaient réunis dans le +salon de l’hôtel. + +De ce soir, le uhlan joua et non seulement ne se rendit pas chez son ami +le pomestchik, mais ne songea plus à demander des chevaux au maître de +poste, mais même, de quatre jours, ne sortit de sa chambre. + +S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha de la fenêtre. Il +voulait sortir un peu pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu; il mit +son manteau et descendit dans la rue. + +Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits +rouges; le crépuscule venait. Il faisait chaud. La neige fondante +tombait à lourds flocons sur les rues boueuses. Il se sentit tout à coup +triste à la pensée d’avoir dormi pendant toute cette journée qui +finissait déjà. + +«Cette journée, déjà passée, ne reviendra plus», pensait-il. + +«J’ai perdu ma jeunesse», se dit-il tout à coup, non pas qu’il crût +avoir effectivement perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. Cette +phrase lui était venue machinalement. + +«Que vais-je faire, maintenant?» raisonnait-il. «Emprunter à quelqu’un +et partir.» + +Une dame passait à ce moment sur le trottoir. + +«Elle est sotte, cette dame», pensa-t-il, on ne sait pourquoi. + +«Mais à qui emprunter?... J’ai perdu ma jeunesse.» + +Il s’approcha d’une rangée de boutiques; un marchand, dans une chouba de +renard, se tenait sur son seuil et appelait les chalands. + +«Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré d’affaire.» + +Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant. + +«Personne à qui emprunter.» + +Un homme, couvert d’une chouba d’ours, passait. Un agent de police +stationnait. + +«Qu’inventer, que faire d’extraordinaire?... Leur brûler la cervelle?... +Non, c’est ennuyeux... J’ai perdu ma jeunesse... Quels beaux harnais +sont pendus là... Je voudrais bien être dans une troïka... Eh! vous, +chers amis!... Rentrons, Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons.» + +Il rentra et compta de nouveau son argent. + +Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait bien deux mille cinq +cents roubles. + +«Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier enjeu. Au second, je ferai +paroli... Puis sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante... trois +mille... J’achèterai un harnais et je partirai... Il ne me favorisera +pas, le brigand... J’ai perdu ma jeunesse.» + +Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan au moment où Loukhnov +entra chez lui. + +--Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo Wassiliitch? demanda +Loukhnov en ôtant lentement de dessus son nez maigre ses lunettes d’or +et en les essuyant soigneusement avec son foulard de soie rouge. + +--Non. A l’instant même... J’ai bien dormi. + +--Un certain hussard est arrivé. Il a élu domicile chez Zavalchevsky... +Vous n’en avez pas entendu parler? + +--Non... Eh bien! personne n’est encore arrivé? + +--Ils sont allés en visite chez Priakhine. Ils vont arriver. + +En effet, entrèrent presque aussitôt dans la chambre un officier de la +garnison, qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand d’origine +grecque au grand nez crochu et brunâtre, aux yeux noirs et enfoncés, un +pomestchik potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits entières +par mises de cinquante kopeks. Tous voulaient commencer le jeu le plus +tôt possible, mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas songer; +surtout Loukhnov, qui racontait des histoires sur les chenapans de +Moscou. + +--Il faut vous imaginer, disait-il,--qu’à Moscou, la première ville, une +capitale, on sort pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se +déguise en diable et on fait peur à la populace stupide, on dévalise les +passants, et c’est tout. Et la police n’y fait rien. Voilà qui est +étonnant. + +Le uhlan écoutait avec attention ce récit; mais à la fin il se leva, et, +sans qu’on le vît, il donna ordre d’apporter les cartes. Le gros +pomestchik s’en aperçut le premier. + +--Eh bien! messieurs. Pourquoi perdre un temps qui est de l’or? Si nous +devons jouer, jouons. + +--Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, et cela vous plaît, dit +le Grec. + +--C’est vrai, il serait temps, en effet, dit l’officier de la garnison. + +Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait tranquillement ses +histoires de voleurs habillés en diables griffus. + +--Eh bien! commençons-nous? demanda le uhlan. + +--Ne serait-il pas trop tôt? + +--Belov! cria le uhlan en rougissant, on ne sait pourquoi.--Apporte-moi +à dîner... Je n’ai encore rien mangé, messieurs... Apporte du champagne +et des cartes. + +A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. Il se trouvait que +Tourbine et Iliine étaient de la même division. + +Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent et burent du champagne. +Cinq minutes après, ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût +beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, souriait toujours et +s’égayait de la jeunesse de son nouvel ami. + +--Quel brave uhlan! disait-il. Et quelles moustaches, quelles +moustaches! + +Iliine n’avait que quelques poils follets à la lèvre supérieure. + +--Il me semble que vous vous préparez à jouer, dit le comte.--Eh bien! +je te souhaite de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au courant, +ajouta-t-il en souriant. + +--Oui, on se prépare, répondit Loukhnov en déchirant l’enveloppe du +paquet de cartes.--Et vous, comte, ne daignerez-vous pas? + +--Non, pas aujourd’hui... sans cela je vous eusse tous battus. Moi, +quand je m’y mets, il n’y a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je +n’ai pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au relais de Volotchok. +J’y ai trouvé une espèce de fantassin avec des bagues, un brelandier +sans doute; il m’a mis à sec, tout net. + +--Tu es donc resté longtemps à ce relais? demanda Iliine. + +--Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce relais!... Mais le maître de +poste ne l’oubliera pas non plus. + +--Et pourquoi? + +--J’arrive, tu sais; le maître de poste sort, un museau de fripon. «Pas +de chevaux», me dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une loi; +quand il n’y a pas de chevaux, je me rends sans ôter ma chouba, sais-tu, +dans la chambre du maître, non dans la salle d’attente, mais dans sa +propre chambre, et j’ouvre toutes grandes les portes et les fenêtres, +comme si j’y étouffais. Eh bien! cette fois, j’ai fait de même. Tu te +rappelles comme il gelait le mois dernier... Une vingtaine de degrés +Réaumur. Le maître de poste commence à me faire des observations, pan! +un coup de poing dans les dents. Une vieille, des petites filles, des +babas[14] se mettent à crier. Elles saisissent leur marmite et veulent +s’enfuir dans le village... Je barre la route et je dis: «Donne-moi des +chevaux, et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne et vous +gèlerez tous ici.» + + [14] On appelle ainsi dans le peuple les paysannes. + +--Voilà un excellent procédé! dit le gros pomestchik en s’étouffant de +rire.--Si on voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait pas +autrement. + +--Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis sorti, et le maître du +relais, avec toutes ses babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est +restée comme otage, étendue sur le poêle. Elle éternuait tout le temps +et priait Dieu. Puis nous avons engagé des pourparlers: Le maître venait +et, de loin, essayait de me persuader de laisser partir la vieille. +Alors, je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres de relais. Eh +bien! malgré cela, ce gredin ne m’a pas donné de chevaux avant le +lendemain matin... Arrive cette espèce de fantassin; j’entre avec lui +dans la seconde chambre et nous nous mettons à jouer... Avez-vous vu +Blücher?... Blücher! fiou! + +Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec une politesse +bienveillante, bien qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs. + +--Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous pas? Je vous en prie, je +ne veux point vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine:--_Aime ou +n’aime pas, c’est une bonne chose[15]._ + + [15] Traduction littérale qui signifie: le jeu est une bonne chose. + + +III + +Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit un gros portefeuille brun +bien garni, et, avec la lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, +l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les posa +sur les cartes. + +--De même qu’hier, la banque a deux cents roubles, dit-il en arrangeant +ses lunettes et en décachetant un paquet de cartes. + +--C’est bien, fit Iliine sans même le regarder et sans interrompre sa +conversation avec Tourbine. + +Le jeu commença. Loukhnov donnait avec une régularité mécanique, +s’arrêtant parfois et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup d’œil +sévère par-dessus ses lunettes et disait d’une voix faible: «Envoyez.» + +Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde; il faisait ses +réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour +mieux corner les cartes. + +L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une +belle écriture et cornait sa carte sur la table. + +Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et +enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque +chose. + +Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la +poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une +carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait: «O +sept! fais-moi gagner!» Il mordait ses moustaches en piétinant, +rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait. + + [16] Le billet rouge vaut dix roubles. + +Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le +divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote, +posait ses cartes l’une après l’autre. + +Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque +chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois +ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la +plupart des cartes de celui-ci perdaient. + +--Si seulement je tuais cette petite carte! dit Loukhnov en parlant de +celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise. + +--Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait? + +En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des +autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une +autre en tremblant. + +Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir +auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise; +il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov. + +--Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui, +cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi +gardes-tu le ****?... Tu ne sais pas jouer. + +--N’importe comment on joue; c’est toujours la même chose. + +--Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer. + +--Non. Excuse-moi, je t’en prie; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour +toi, si tu veux. + +--Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour +toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi. + +--C’est probablement mon mauvais sort. + +Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains +du banquier. + +--Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant: +Mauvais! + +Loukhnov se tourna vers lui. + +--Mauvais! mauvais! dit le comte en élevant la voix et en fixant +Loukhnov dans les yeux. + +Le jeu continuait. + +--Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après +que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine. + +--Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte? demanda le banquier poliment +et d’un ton indifférent. + +--Vous donnez à Iliine un _simple_ et vous recouvrez les coins, voilà ce +qui est mal. + +Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait +de s’en rapporter au sort, et continua son jeu. + +--Blücher! fiou! siffla le comte en se levant.--Mords-le! ajouta-t-il +vivement. + +Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la +garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en +regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé: +qui est grossier ici? + +Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise. + +--On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu +pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute. + +--Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me +semble, confirma l’officier de la garnison. + +--Eh bien! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non? dit Loukhnov au +maître du logis. + +--Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à +Tourbine. + +--Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le +bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison. + +De la table de jeu on entendait distinctement tout ce que disait le +comte, qui pourtant parlait de son ton de voix accoutumé. Mais ce ton +était tel qu’on eût entendu le hussard à travers trois cloisons. + +--Es-tu fou?... Ou quoi? Tu ne vois donc pas que ce monsieur aux +lunettes est un fripon de la pire espèce. + +--Voyons, qu’est-ce que tu dis là? + +--Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te dis-je... Pour moi, cela +m’importe peu... En un autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. Mais, +je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir perdre... Tu as peut-être +encore de l’argent du Trésor?... + +--Non. Où vois-tu cela? + +--Frère, j’ai suivi moi-même cette voie... Je connais donc tous les +procédés des joueurs de profession; celui aux lunettes, je te le répète, +en est un... Lâche cela, je t’en prie... Je t’en prie en camarade. + +--Eh bien! encore une partie, et ce sera tout. + +--Je sais ce qu’il en est, de ces «dernières parties»... Enfin... nous +verrons bien. + +Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise sur un seul coup qu’il +perdit énormément. + +Tourbine posa sa main au milieu de la table et dit: + +--Maintenant, halte! partons. + +--Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine avec dépit en battant les +cartes et sans regarder Tourbine. + +--Eh! le diable t’emporte! perds à coup sûr si cela te plaît; moi, je +m’en vais.--Zavalchevsky, dit le comte en s’adressant au cavalier, +allons chez le predvoditel. + +Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence et Loukhnov ne recommença le +jeu que lorsque le bruit de leurs pas et celui des pattes de Blücher eut +expiré dans le corridor. + +--Quelle tête! dit le pomestchik en riant. + +--Eh bien! maintenant, il ne nous ennuiera plus, dit d’une voix basse et +brève l’officier de la garnison. + +Et le jeu continua. + + +IV + +Les musiciens, qui étaient au service du predvoditel, avaient été placés +derrière le buffet aménagé pour la circonstance. Les manches de leurs +habits retroussées, ils préludaient, sur le signal de leurs chef, à une +polonaise du vieux temps (Alexandre-Elissavet). A la lumière égale et +douce des bougies de cire, commençaient à s’ébranler en cadence sur le +parquet du grand salon: un gouverneur-général du temps de Catherine, la +poitrine ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre femme du +predvoditel, la femme du gouverneur au bras du predvoditel, et, ainsi de +suite, toutes les autorités du gouvernement dans différentes +combinaisons, quand Zavalchevsky, serré dans un frac bleu à grand +collet, le haut des manches plissé en forme d’épaulettes, finement +chaussé de bas et de souliers, répandant autour de lui l’odeur de jasmin +dont ses moustaches, son mouchoir et ses revers étaient inondés, entra +dans le salon avec le beau hussard, vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un +dolman rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues la croix de +Vladimir et la médaille de 1812. + +Le comte était de taille moyenne, mais très bien prise. Ses grands yeux +bleu clair, très brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui +ondulaient en anneaux épais donnaient à sa beauté un caractère +remarquable. + +L’arrivée du comte était attendue. Le beau jeune homme qu’il avait vu à +l’hôtel avait averti le predvoditel. + +«Ce gamin va peut-être se moquer de nous», se disaient les vieilles +dames et les hommes. + +«Qu’arriverait-il s’il m’enlevait?» pensaient plus ou moins les jeunes +femmes et les demoiselles. + +Aussitôt que la polonaise fut finie et que les salutations d’usage +furent échangées entre les couples, les femmes se groupèrent ensemble, +et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, alors, plein d’orgueil et +de bonheur, s’approcha de la maîtresse de la maison. Celle-ci, avec la +crainte intérieure que ce hussard ne lui fît quelque algarade devant +tout le monde, dit en se retournant d’un air méprisant: «J’en suis bien +aise... J’espère que vous danserez» et jeta sur le comte un regard qui +semblait dire: «Si tu offenses une femme, tu seras un parfait gredin.» + +Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette prévention par son +amabilité, par ses attentions et par l’air souriant et gracieux de son +heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes après, l’expression du +visage de la femme du predvoditel exprimait clairement à tous: «Je sais +comment il faut mener ces messieurs. Il a vite compris à qui il avait +affaire... Et voilà... Il sera aimable avec moi toute la soirée.» + +Le gouverneur, qui connaissait le père du jeune homme, s’approcha de +celui-ci et, d’un air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia +conversation avec lui. + +Cela rassura davantage les invités et releva le comte dans leur estime. +Puis Zavalchevsky le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, qui, +depuis l’arrivée du comte, le fixait de ses grands yeux noirs. Tourbine +invita la jeune veuve pour la valse, dont les musiciens attaquaient les +premières mesures, et détruisit alors définitivement, par l’art qu’il +montra comme valseur, la prévention de tous ces gens. + +--Mais il danse artistement! dit une grosse femme de pomestchik en +suivant de l’œil le mouvement rythmique des jambes du hussard et en +comptant mentalement: «une, deux, trois; une, deux, trois... un +artiste!» + +--On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit une invitée, de passage à +K. et que l’on considérait comme une femme de mauvais ton dans la +société locale.--Comment se fait-il que ses éperons n’aient encore +accroché personne?... Étonnant!... Très habile. + +Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs du gouvernement: et le +blond fadasse, aide de camp du gouvernement, qui se distingue par la +vitesse de sa danse et par la manière dont il tient sa danseuse serrée +contre lui; et le cavalier renommé par son balancement gracieux pendant +la valse et par le battement, fréquent mais léger, de son talon; et un +autre, en civil, dont on dit que, bien que doué d’une faible +intelligence, il est excellent danseur et l’âme de tous les bals. En +effet, ce civil, du commencement à la fin du bal, invite toutes les +dames à tour de rôle, et, dans l’ordre où elles sont placées, ne cesse +pas un seul instant de danser et ne s’arrête que rarement pour essuyer, +de son mouchoir de baptiste qu’il trempe, son visage fatigué mais +rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il danse avec les trois dames +les plus en vue: avec la grande, riche, belle et sotte; avec la moyenne, +maigre, pas trop jolie mais qui s’habille bien; avec la petite, pas +jolie, mais très intelligente. Il danse aussi avec les autres, avec +toutes les jolies femmes, et il y en a un assez grand nombre. + +Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus à Tourbine. Ils dansaient +ensemble quadrille, écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il lui +fit force compliments, la comparant à Vénus, à Diane, à une rose, enfin +à une autre fleur. A tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky ne +répondait qu’en inclinant son cou blanc et flexible, en baissant les +yeux sur sa robe de mousseline blanche et en passant d’une main à +l’autre son éventail. Quand elle lui disait:--«Finissez donc, comte, +vous plaisantez»,--et ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait +une bonhomie si naïve qu’elle prêtait à rire, si bien qu’on pouvait +penser qu’elle fût non une femme mais une fleur, point une rose mais une +exubérante fleur sauvage d’un rose tendre et sans odeur qui aurait +poussé seule sur un petit tertre de neige vierge en quelque lointain +pays. + +Cet ensemble de naïveté et de naturel joint à la beauté fraîche de la +jeune veuve produisit une si étrange impression sur le comte que, +plusieurs fois pendant la conversation, quand il se mirait +silencieusement dans ses yeux, ou quand son regard se posait sur les +jolis contours de ses bras et de son cou, il lui passait par la tête une +si forte envie de l’enlever soudain dans ses bras et de l’embrasser +partout, qu’il devait faire de sérieux efforts pour ne pas contenter son +envie. La jeune femme remarqua avec plaisir l’impression qu’elle +produisait, mais quelque chose commençait à l’inquiéter, à l’effrayer +dans l’attitude du comte, malgré que le jeune hussard, cependant très +aimable, demeurât dans les limites d’un respect poussé jusqu’à +l’exagération. + +Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait son mouchoir; il +arracha même, afin de l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un +jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait auprès de la jeune femme, +et ainsi de suite. + +Mais s’apercevant que les amabilités mondaines usitées en ce temps +avaient peu d’influence sur la dame, il tenta de l’égayer en lui +racontant diverses anecdotes amusantes. Il affirmait que, si elle le lui +ordonnait, il se mettrait incontinent la tête en bas et les jambes en +l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait par la fenêtre ou dans un +trou pratiqué dans la glace. Cela lui réussit complètement. La jeune +veuve devint très gaie. Elle riait à gorge déployée en découvrant ses +dents merveilleusement blanches; elle fut dès lors tout à fait contente +de son cavalier. Quant au comte, il sentait qu’elle lui plaisait de plus +en plus, si bien qu’à la fin du quadrille il était franchement amoureux. + +Quand, après le quadrille, la jeune femme vit s’approcher son vieil +admirateur de dix-huit ans, fils d’un très riche pomestchik, le même +jeune homme scrofuleux, le même auquel Tourbine avait arraché la chaise +des mains, elle le reçut très froidement, et on ne remarqua pas en elle +le dixième de la confusion qu’elle montrait quand elle était avec le +comte. + +--Vous êtes aimable!--dit-elle au jeune pomestchik, en regardant sans +cesse le dos de Tourbine, et en calculant inconsciemment combien +d’archines de passementerie d’or avaient dû être employées pour son +dolman. + +--Vous êtes aimable! vous m’aviez promis de venir me chercher pour la +promenade, et vous deviez m’apporter des bonbons. + +--Mais je suis venu, Anna Fedorovna. Vous n’étiez plus chez vous et je +vous ai laissé les meilleurs bonbons, dit le jeune homme d’une voix trop +exiguë pour sa haute taille. + +--Vous trouvez toujours des explications... Je n’ai pas besoin de vos +bonbons et je vous prie de ne pas penser... + +--Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi vous êtes changée à mon +égard... Seulement, ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. Mais il +n’acheva pas son discours, empêché visiblement par une forte agitation +intérieure qui se trahissait par le tremblement inusité et violent de +ses lèvres. + +Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait de suivre Tourbine des +yeux. + +Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement gros, +s’approcha du comte, le prit par la main et l’emmena dans son cabinet +pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt que Tourbine fut sorti, +Anna Fedorovna sentit qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon; +elle prit une vieille et sèche demoiselle, son amie, par le bras et +l’entraîna dans un boudoir. + +--Eh bien! il te plaît? demanda la vieille demoiselle. + +--Seulement, il est terriblement pressant, répondit Anna Fedorovna en +s’approchant de la glace et s’y mirant. + +Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, elle rougit légèrement et, +tout à coup, imitant les danseuses de ballet qu’elle avait vues à +l’occasion des fêtes organisées pour les élections, elle tournoya sur un +pied, puis se mit à rire de son rire guttural, mais charmant, et sauta +en pliant les genoux. + +--Quel homme! sais-tu. Il m’a demandé un souvenir, fit-elle.--Seulement +il-n’au-ra-rien, chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa main +gantée jusqu’au coude... + +Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit Tourbine se trouvaient +rangées des bouteilles de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des +viandes froides et du champagne. Au milieu d’un nuage de fumée étaient +assis ou se promenaient plusieurs nobles; tous causaient des élections. + +--Quand toute la haute noblesse d’un autre district l’a honoré par son +élection, disait l’ispravnik nouvellement élu et déjà suffisamment +gris,--alors il ne doit pas faire défaut à toute la société... Il n’eût +jamais dû... + +L’entrée du comte interrompit la conversation. On fit connaissance; +l’ispravnik prit la main du comte dans les siennes, la pressa longuement +et pria, à plusieurs reprises, le jeune homme de ne point refuser de +l’accompagner, après le bal, dans un nouveau cabaret où il devait +régaler toute la compagnie et où les tziganes chanteraient. Le comte +promit et but plusieurs coupes de champagne avec l’ispravnik. + +--Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs? demanda-t-il avant de +quitter le cabinet du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal. + +--Nous ne sommes pas des danseurs, répondit l’ispravnik en riant. Nous +préférons le vin, comte... D’ailleurs j’ai vu grandir toutes ces +demoiselles, comte... Parfois, je fais aussi quelques tours d’écossaise, +comte... Je le puis, comte... + +--Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous un peu avant d’aller +entendre les tziganes. + +--Eh bien! allons, messieurs, égayons un peu le maître. + +Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, depuis le commencement du +bal, buvaient dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui étaient, les +uns noirs, les autres en soie; ils s’apprêtaient à entrer avec le comte +dans la salle de bal, quand ils furent arrêtés par le jeune homme +scrofuleux qui, tout pâle et contenant à peine ses larmes, s’avança vers +Tourbine. + +--Peut-être pensez-vous, comte, que vous avez le droit de bousculer les +gens comme dans une foire, dit-il en respirant avec peine.--Car ce n’est +pas convenable... + +De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent malgré lui ses paroles au +passage. + +--Quoi! s’écria Tourbine soudain assombri.--Quoi!... Un gamin, +s’écria-t-il en saisissant le bras du jeune homme et le serrant d’une +telle force que le sang monta au visage de celui-ci, non de dépit mais +d’effroi.--Vous voulez vous battre?... Je suis à vos ordres. + +A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il tenait si fortement que +déjà deux gentilshommes avaient saisi le jeune scrofuleux sous les +aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant sur le derrière. + +--Vous êtes fou, ou probablement vous avez bu... Voilà... Nous allons +tout dire à votre père; il n’y a pas de discussion possible avec vous. + +--Non je n’ai pas bu... Il bouscule et ne s’excuse pas... C’est un +cochon, et voilà! glapit le jeune homme tout en larmes. + +Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena chez lui. + +--Ne faites pas attention, comte, disaient de leur côté l’ispravnik et +Zavalchevsky.--Ce n’est qu’un enfant, on le fustige encore... Il n’a que +seize ans. + +--Qu’est-ce qui lui a pris?... C’est incompréhensible... Quelle mouche +l’a piqué?... Son père est un homme si honorable... C’est notre +candidat. + +--Eh! que le diable l’emporte, s’il refuse de... + +Et le comte rentra dans le salon et, de même qu’avant, dansa l’écossaise +avec la jolie veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas de ces +messieurs sortis en même temps que lui du cabinet. Son hilarité fut plus +bruyante encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de tout son long +au milieu des danseurs. + + +V + +Pendant que le comte était dans le cabinet du predvoditel, Anna +Fedorovna s’était approchée de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne +sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air de s’occuper d’un jeune +homme, elle n’avait pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel ami. + +--Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, dites-moi, mon frère? + +Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur quel personnage d’importance +était ce hussard et lui raconta de plus que le comte s’était arrêté à K. +parce qu’on lui avait volé son argent en route, qu’il lui avait prêté +lui-même cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne pouvait-elle lui +en prêter encore deux cents? Il lui recommanda de ne le dire à personne, +surtout au comte. + +Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme le soir même et de tenir la +chose secrète. Mais pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie +d’offrir elle-même au comte autant d’argent qu’il en voudrait. Elle +s’apprêtait longuement et rougissait; enfin, faisant un effort, elle +commença ainsi: + +--Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous était arrivé un malheur en route +et que vous n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, voulez-vous +être mon débiteur? j’en serai très flattée. + +Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya tout à coup et rougit. +Toute gaîté avait subitement disparu du visage du comte. + +--Votre frère est un imbécile, dit-il d’un ton tranchant.--Vous savez +que quand un homme en offense un autre, on se bat; mais quand une femme +offense un homme, que fait celui-ci, le savez-vous? + +La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux oreilles. Elle baissa les yeux +et ne répondit pas. + +--Une jeune femme, on l’embrasse devant tout le monde, fit doucement le +comte en se penchant vers l’oreille de la jeune veuve.--Permettez-moi au +moins de baiser votre petite main, ajouta-t-il après un silence et +prenant en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna. + +--Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec effort. + +--Quand, alors? Je pars demain au point du jour... et, pourtant, vous me +devez cela. + +--Par conséquent, cela ne se peut pas, dit Anna Fedorovna en souriant. + +--Eh bien, permettez-moi seulement de trouver une occasion aujourd’hui; +je me charge ensuite de la trouver, cette occasion. + +--Et comment la trouverez-vous? + +--Cela ne vous regarde pas; pour vous voir tout m’est possible... Donc +c’est entendu? + +--C’est entendu. + +L’écossaise finissait, on dansa encore la mazurka, pendant laquelle le +comte exécuta des merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, en se +tenant sur un seul genou et frappant des éperons à la varsovienne, de +telle manière que les vieillards quittèrent le boston et que les +meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus. + +On soupa, puis on dansa encore le _grossvater_ et, petit à petit, la +foule se dispersa. + +Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve des yeux. Il était sincère +quand il lui offrait de se jeter pour elle dans un trou de glace. + +Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement? Pendant toute cette +soirée, sa pensée fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer. +Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse de la maison, il courut +à la salle du laquais et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient +rangés les équipages. + +--La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova! cria-t-il. + +Une grande voiture à quatre places, garnie de lanternes, se dirigea vers +le perron. + +--Arrête! cria le comte en courant vers la voiture, sans s’inquiéter de +la neige, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux. + +--Qu’y a-t-il? demanda le cocher. + +--Il faut que je monte dans la voiture, fit le comte qui ouvrit la +portière et s’efforça de monter.--Arrête donc, diable d’imbécile! + +--Vaska[17], arrête! cria le cocher au laquais; et il arrêta ses +chevaux.--Mais pourquoi montez-vous dans cette voiture qui n’est pas la +vôtre? C’est celle d’Anna Fedorovna et non celle de Votre Noblesse. + + [17] Diminutif de Vassili. + +--Mais tais-toi donc, animal! Voilà un rouble... Descends pour fermer la +portière, dit le comte. + +Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine abaissa la vitre et ferma la +portière. + +A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles voitures, surtout celles +tapissées de passementerie jaune, on sentait une odeur fétide de crin +brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux genoux de neige fondue, +gelaient dans ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout son corps +était transi de froid. Le cocher grognait sur son siège et semblait +vouloir descendre, mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. Son visage +était enflammé et son cœur battait violemment. Il saisit avec force la +courroie jaune, passa la tête à travers la portière et tout son être se +concentra dans l’attente. Cette attente ne dura pas longtemps. Une voix +cria du perron: + +--La voiture de madame Zaïtsova. + +Le cocher manœuvra ses guides, la caisse de la voiture se balança sur +ses hauts ressorts et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent +l’une après l’autre devant Tourbine. + +--Fais bien attention, drôle; si tu dis aux laquais que je suis ici, +dit-il au cocher en passant sa tête par le vasistas de devant,--je te +rosserai... Si tu te tais, tu auras dix roubles. + +A peine avait-il eu le temps de relever la vitre du vasistas que la +voiture se balança plus fort, puis s’arrêta. + +Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint sa respiration et +ferma même un instant les yeux, tellement il se sentait effrayé de ce +que peut-être son espoir passionné ne se réaliserait pas. + +La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, une robe de femme bruit +et dans l’atmosphère âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin; de +petits pieds agiles montèrent les degrés, et Anna Fedorovna, de sa +fourrure entr’ouverte frôlant la jambe du comte, s’affaissa silencieuse +et suffoquée près de lui. + +Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, pas même Anna +Fedorovna. Mais quand il prit sa main et lui dit: «Je baiserai donc +quand même votre petite main», elle montra très peu d’effroi, ne +répondit rien et lui abandonna son bras, qu’il couvrit de baisers plus +haut que le gant. La voiture roula. + +--Dis-moi donc quelque chose... tu n’es pas fâchée? murmura-t-il. + +Elle se blottit silencieusement dans son coin, mais tout à coup, sans +savoir pourquoi, elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa +poitrine. + + +VI + +L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers, +écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret, +quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari +d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie. + +--Petit père Votre Excellence! Nous vous attendons depuis longtemps! lui +dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant +ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba. + +--Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane... ajouta-t-il, Stiochka +en a été malade d’ennui. + +Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage +olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les +profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la +rencontre du comte. + +--Ah! mon petit comte, mon adoré! Quel bonheur! s’écria-t-elle avec un +joyeux rire. + +Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les +babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le +nouveau venu. + +Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche; les +vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main; les nobles se +montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant +arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude +avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur +les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà +jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons +étaient chantées; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y +laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait +plus rien d’amusant. + +L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un +état d’abrutissement indescriptible; il agita ses jambes et cria: + +--Du champagne!... le comte est arrivé!... du champagne!... arrivé!... +eh bien! du champagne!... Je voudrais un bain de champagne pour m’y +plonger... Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien +nés... Stiochka, chante la «petite Route...» + +Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il +était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle +tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il +clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les +mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec +lui quelque part. + +Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été +très drôle; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque +tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le +louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la +déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le +pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban. + +--Hourra! cria le cavalier lorsque le comte entra. + +Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux; d’un pas +saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs +de la _Révolte au Sérail_[18]. + + [18] Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’_Enlèvement + au Sérail_. + +Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances +pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que +sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point +aller, était étendu sur le divan; il s’était affalé là dès son entrée, +et personne ne faisait plus attention à lui. + +Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac. + +Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa +main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la +grande vie. + +Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et +posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la +fête. + +Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau +le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et +commanda du champagne. + +Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants +commencèrent: «Quand je marche dans la rue»; «Eh! vous, les +hussards...»; «Entends-tu, comprends-tu?», etc. + +Stiochka chantait très bien; sa voix de contralto, pleine, sonore et +flexible, sortait avec aisance de sa poitrine; son sourire, ses yeux +riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement +son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout +cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être +était au chant. + +Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa +personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il +accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il +l’eût entendue pour la première fois. + +Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la +dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde, +orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup +de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux +en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps, +du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres... Vingt voix +énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les +vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et +montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns +que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le +cou, mugissaient derrière les chaises. + +Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage +d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le +son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie: «C’est en bémol! Les +bémols entrent en jeu.» + +A la _pliasovaïa_[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine +frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa +place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son +collant bleu, se mit à danser avec emportement; il faisait des bonds si +étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent. + + [19] Danse nationale russe. + +L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de +poing et cria: «Vivat!» Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se +mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux +mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui +permettrait. + +Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir; on l’en empêcha. Le +beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier, +voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et +serra Tourbine dans ses bras. + +--Ah! mon cher! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis? + +Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose. + +--Ou es-tu allé? Ah! comte? ah! coquin, je sais où tu es allé. + +Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et +lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le +pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait +prendre cette offense. + +Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa +tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques. + +On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième; on dansa +encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas. +Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne +chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le +chœur et Stiochka quand elle chanta «l’émotion tendre de l’amitié!» + +Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer, +car il était plus de deux heures du matin. + +Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser +avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une +bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en +bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi; puis, à la +risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier. + +Le jour commençait à poindre; tous étaient pâles et fatigués, excepté le +comte. + +--Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se +levant.--Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons +le thé. + +Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan. + +On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit +pour l’hôtel. + + +VII + +--Attelez! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi +de toute la compagnie, y compris les tziganes.--Sachka! pas le tzigane +Sachka, le mien!... Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses +chevaux ne sont pas bons... Ensuite, tu nous donneras du thé... +Zavalchevsky, prépare le thé... Je monte chez Iliine, je veux voir ce +qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan. + +Iliine venait de terminer la partie; ayant perdu tout son argent +jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de +crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait +à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au +papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu +parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui +passaient à travers les vitres. + +Aucune pensée n’agitait le jeune homme. + +Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses +facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un +instant de songer à ce qu’il devait faire à présent; comment pourrait-il +partir, étant sans un kopek? Comment rendrait-il les quinze mille +roubles au Trésor? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades?... +Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que, +voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre, +tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails +du jeu lui revinrent à la mémoire: Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il +enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à +droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau--et tout +était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le +roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le _p_ et eût +alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant +un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi +encore?... Enfin, ç’aurait été une chose excellente. + +Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins. + +«Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il.--C’est sans doute chez +Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup!» + +A ce moment le comte entra. + +--Eh bien! tu as tout perdu, frère, hé! lui cria-t-il. + +«Faisons semblant de dormir» pensa Iliine.--«Autrement, il faudrait lui +parler, et je veux dormir.» + +Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa. + +--Eh bien! mon ami, tu as tout perdu... Parle donc... + +Iliine ne répondait pas. + +Le comte le tira par la manche. + +--Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait? fit Iliine sans bouger et d’un +ton à la fois mécontent, endormi et indifférent. + +--Tout? + +--Eh bien! oui... Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te +fait? + +--Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui, +sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de +caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la +vérité... Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il +serait trop tard... C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas? + +Iliine se leva vivement. + +--Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas, +car... Je t’en prie, ne me questionne pas... Il ne me reste à présent +qu’à me brûler la cervelle!... s’écria Iliine avec un véritable +désespoir. + +Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un +instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux. + +--Quelle jeune fille tu es!... Mais à qui cela n’arrive-t-il pas?... Ce +n’est pas un malheur... Nous pourrons peut-être y remédier... +Attends-moi ici. + +Le comte sortit. + +--Où demeure Loukhnov, le pomestchik? demanda-t-il à un garçon de +l’hôtel. + +Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner. + +Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son +maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de +Loukhnov. + +Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et +comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui. + +Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov +affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait +ce plaisir. + +Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il +ne le connaissait pas. + +--Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un +pas décidé vers la table. + +Loukhnov reconnut alors le comte et dit: + +--Que voulez-vous? + +--Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan. + +--A cette heure? + +--Oui. + +--Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je +suis fatigué et je voudrais dormir... Accepterez-vous un peu de vin... +Il est très bon. + +--Et moi, je veux jouer maintenant. + +--Je ne suis plus disposé... Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera +d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte... excusez-moi, je +vous prie. + +--Alors, vous ne voulez pas? + +Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir +satisfaire le comte. + +--Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer? + +Même geste de la part de Loukhnov. + +--Je vous en prie... Voulez-vous jouer? + +Silence de Loukhnov. + +--Jouerez-vous? réitéra Tourbine. Prenez garde... + +Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov +vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir. + +--Jouerez-vous! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table +d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se +répandit.--Vous avez triché au jeu, tantôt... Pour la troisième fois, +voulez-vous jouer? + +--Je vous ai dit que non... Il est vraiment étrange, comte, et pas du +tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur +la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux. + +Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de +plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit +Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de +retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu +croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait +poussé. + +Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le +domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement +de la chambre. + +--Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres... Je serai +encore pendant une demi-heure au nº 7, dit le comte en franchissant la +porte. + +--Coquin!... Voleur!... entendit-on. Je te ferai un procès criminel. + +Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et +demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La +conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance +et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à +travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des +souvenirs qui avaient envahi son âme. + +Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération +sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais. + +La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme +de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne +provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus +son attention. + +A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de +Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure; +ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une +lueur de bonté et de contentement. + +--Prends!... tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets +de banque sur la table.--Regarde si tu as ton compte et viens au plus +vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il +n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante, +qu’exprimait le visage du uhlan. + +Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane. + + +VIII + +Sachka se serra les flancs de sa courroie et annonça que les chevaux +étaient prêts. Il demanda qu’on le laissât aller chercher le manteau du +comte qui, avec le col, valait au moins 300 roubles, disait-il. Il +reporterait cette mauvaise chouba bleue que ces gredins de chez le +predvoditel avaient donnée à son maître à la place de son beau manteau. +Le comte dit que c’était inutile et monta dans sa chambre pour changer +de vêtements. + +Le cavalier hoquetait sans cesse, assis auprès de sa tzigane. +L’ispravnik demandait de la vodka et priait la compagnie de venir de ce +pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme elle-même danserait avec +les tziganes. Le beau jeune homme expliquait d’un air profond que le +piano est l’instrument qui a le plus d’âme et qu’on ne peut rendre les +bémols sur la guitare. Le tchinovnik prenait son thé d’un air triste; le +jour naissant semblait lui faire honte de sa débauche. Les tziganes +discutaient entre eux dans leur langue, et voulaient encore chanter: +mais Stiochka s’y opposa en disant que le _baroraï_[20] se fâcherait. En +résumé, tous étaient las de cette nuit d’orgie. + + [20] En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand seigneur. + +--Hé bien! une chanson pour les adieux, et puis chacun chez soi, dit le +comte, frais et gai, toujours beau, en entrant revêtu de ses habits de +voyage. + +Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. Ils se préparaient à +commencer leur chanson quand Iliine entra tenant dans sa main un paquet +de billets de banque. Il prit le comte à part. + +--J’avais en tout quinze mille roubles du Trésor, et tu m’en as donné +seize mille trois cents. L’excédent te revient, par conséquent. + +--Bonne affaire! Donne. + +Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement; il ouvrit la +bouche comme pour parler, mais il rougit, des larmes montèrent à ses +yeux; il saisit la main du comte et la serra. + +--Va-t’en, Iliouchka!... Écoute-moi, voici de l’argent pour toi, mais il +faut que tu me conduises jusqu’au rempart. + +Et le comte jeta sur la guitare du tzigane les treize cents roubles +qu’Iliine venait de lui rapporter, sans même songer aux cent roubles +qu’il avait empruntés la veille au cavalier. + +Il était déjà dix heures du matin. Le soleil dépassait les toits; la +foule circulait dans les rues; les marchands avaient ouvert leurs +boutiques depuis longtemps; les gentilshommes, les tchinovniks roulaient +dans les équipages et les dames visitaient les magasins, quand la bande +des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau jeune homme, Iliine et +le comte, enveloppé dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent le +perron de l’hôtel. + +Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas de poste, à la queue +nouée très court, piaffaient dans la boue liquide; ils s’approchèrent du +perron et toute la compagnie monta dans les traîneaux. + +Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka l’ordonnance, montèrent +dans le premier traîneau. Blücher, fou de joie, aboyait à la tête du +cheval du milieu en fouettant l’air de sa queue. Les autres prirent +place dans le second traîneau avec des tziganes des deux sexes. Les +traîneaux se mirent à la file, et les tziganes entamèrent un chœur. + +Les chevaux, excités par un bruit infernal de chansons et de sonnettes, +traversèrent toute la ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger en +toute hâte les voitures qu’ils rencontraient. + +Les marchands et les passants, dont beaucoup connaissaient quelques-unes +des personnes qui accompagnaient le comte, ne pouvaient cacher leur +étonnement de voir des nobles passer en plein jour dans des traîneaux où +chantaient des bohémiennes et des tziganes ivres. + +Quand on fut hors de la ville, les troïkas s’arrêtèrent et les adieux +commencèrent. + +Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même les chevaux, devint +triste tout à coup; il se mit à supplier le comte de demeurer encore un +jour. Mais quand Tourbine l’eut convaincu que cela était impossible, il +sauta au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit de demander son +changement de corps pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci était +extraordinairement gai. Il s’amusait à envoyer rouler dans la neige le +cavalier, qui, depuis le matin, avait enfin conquis la faveur de le +tutoyer, il lançait son chien aux mollets de l’ispravnik, prenait +Stiochka dans ses bras et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, il +monta dans le traîneau et installa Blücher à côté de lui. Sachka demanda +encore une fois au cavalier de prendre chez eux le manteau de son maître +et de le lui envoyer à Moscou, et monta sur le siège. + +Le comte cria: «En route!» ôta sa casquette, l’agita au-dessus de sa +tête, siffla les chevaux comme un véritable cocher de poste, et les +troïkas se séparèrent. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Au loin s’étendait la plaine unie couverte de neige, sur laquelle la +route serpentait en une bande d’un jaune sale. Un soleil ardent +étincelait sur la neige fondante, couverte d’une mince écorce +transparente, et réchauffait agréablement le visage et le dos. + +Des chevaux en sueur montait une vapeur. Les sonnettes tintaient. Un +moujik passa, conduisant une charge de paille sur un traîneau branlant; +il tira à plusieurs reprises sur les guides de corde en courant avec ses +lapti[21] dans la neige fondue et parvint à se garer à temps. + + [21] Chaussure en corde tressée. + +Une baba, grosse et rouge, avec un enfant enveloppé dans son touloupe de +mouton, était assise sur le second traîneau; elle guidait, ou plutôt +battait du bout des guides, une pauvre rosse blanche. + +Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna Fedorovna. + +--Retournons! cria-t-il. + +Le cocher ne comprit pas d’abord. + +--Retournons à K., et vivement. + +La troïka fit volte-face, franchit de nouveau le rempart et stoppa +devant le perron en planches de la maison de madame Zaïtsova. + +Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa le vestibule et le +salon. + +La jeune veuve était encore endormie, il alla à son lit, la souleva dans +ses bras, baisa ses yeux clos et sortit vivement. + +Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda ce qui venait de lui arriver. + +Le comte remonta dans son traîneau, cria d’aller vite et sans s’arrêter. +Il ne se souvenait même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, ni de +Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui l’attendait à Moscou, il partit de +la ville de K. + + + + +SECONDE PARTIE + + +I + +Vingt années se sont passées, beaucoup d’eau a coulé depuis, bien des +gens sont morts, bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli, +davantage encore de pensées sont nées et sont mortes; bien des choses +nobles et détestables du temps passé ont disparu; bien des choses jeunes +et belles ont apparu; davantage encore de caduques et d’infirmes se sont +fait jour. + +Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a bien longtemps, dans un duel +avec un étranger qu’il avait frappé de son knout en pleine rue. Son +fils, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent, est +déjà un beau jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier dans la +garde. Moralement, le jeune comte Tourbine ne ressemble pas du tout à +son père. Il n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, passionnés +et, à vrai dire, débauchés du siècle passé. En même temps que +l’intelligence et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il avait +héritée de son père, l’amour des convenances et de tout ce qui constitue +le confort de la vie, le sens pratique des hommes et des circonstances, +la sagesse et la prévoyance étaient ses facultés distinctives. + +Il suivait sa carrière avec régularité. A vingt-trois ans il était déjà +lieutenant... Quand vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour son +avancement, était de passer dans l’armée active. Il entra donc dans un +régiment de hussards avec un grâce immédiatement supérieur au sien, et +ne tarda pas à recevoir le commandement d’un escadron. + +Au mois de mai de l’année 1848, le régiment des hussards de S. +traversait le gouvernement de K.; l’escadron commandé par le jeune +Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, village appartenant à Anna +Fedorovna. + +Mme Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si peu jeune qu’elle ne se +considérait plus comme jeune, ce qui est tout dire pour une femme. Elle +était devenue très grosse. A ce qu’on dit, cela rajeunit une femme. +Mais, sur ce visage bouffi et blanc, de grosses rides potelées avaient +tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la ville et montait avec un +effort dans son équipage, mais elle avait gardé sa bonté naïve. + +Elle était toujours aussi sotte, on pouvait bien le dire à présent que +sa beauté n’était plus là pour pallier cette imperfection. + +Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté campagnarde russe de +vingt-trois ans, et son frère, notre vieille connaissance le cavalier, +qui avait mangé pour les autres tout son petit avoir et s’était réfugié +chez sa sœur pour y finir ses jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa +lèvre supérieure s’affaissait, mais ses moustaches restaient +soigneusement noircies. Les rides couvraient non seulement son front et +ses joues, mais encore son nez et son cou, et son dos se voûtait. +Cependant ses jambes affaiblies restaient arquées et décelaient l’ancien +cavalier. + +La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans un petit salon de la vieille +maison, dont une porte et les fenêtres à balcon donnaient sur un vieux +jardin orné de grands tilleuls. + +La maîtresse de la maison, en camisole lilas, était assise sur un divan +devant une table d’acajou et se tirait les cartes. Son frère, vêtu d’un +pantalon blanc et d’un veston bleu, était installé près de la fenêtre; +il tressait du coton blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que lui +avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait plus faire autre chose; ses +yeux étaient trop affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps +favori d’autrefois. + +Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, répétait sa leçon sous +les yeux de Liza qui tricotait en même temps, avec des aiguilles en +bois, une paire de bas pour son oncle. + +Les derniers rayons du soleil couchant jetaient à travers l’allée de +tilleuls une clarté tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère qui +se trouvait auprès du cavalier. Dans le jardin et dans la chambre il +faisait si calme qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle +voleter rapidement, ou, dans la chambre, le soupir léger d’Anna +Fedorovna ou les toussotements du vieux cavalier qui posait ses pieds +l’un sur l’autre et changeait de temps en temps de position. + +--Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka?... J’oublie toujours, dit +Anna Fedorovna en cessant de mêler ses cartes. + +Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha de sa mère et regarda le +jeu. + +--Mais vous avez tout brouillé, ma chère petite maman, s’écria-t-elle en +remettant les cartes en ordre.--A présent elles sont comme il faut... +Mais cela tombe comme vous l’avez voulu! ajouta-t-elle en retirant +furtivement une carte du jeu. + +--Oh! tu me trompes toujours... Tu me dis toujours que cela réussit. + +--Non, vraiment; la réussite est faite. + +--C’est bon, c’est bon!... espiègle... N’est-il pas l’heure de prendre +le thé? + +--J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. Je vais y aller. Faut-il +l’apporter ici?... Finis vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un +peu. + +Eliza sortit. + +--Lizotchka!... Lizanka!... cria l’oncle, en regardant son travail avec +attention; je crois avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi +donc, ma chérie. + +--Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais faire casser le sucre. + +En effet, trois minutes après, elle revint, s’approcha de son oncle et +le saisit par l’oreille. + +--Voilà... cela vous apprendra à laisser échapper des mailles, dit-elle +en riant. + +--Cesse, cesse donc et répare le dégât. Vois, il y a là quelques nœuds. + +Liza prit la tresse, ôta une épingle de son fichu, que le vent +entr’ouvrit un instant, remit la maille, tira deux fois sur la tresse et +la rendit à son oncle. + +--Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en lui tendant sa joue rose et +en rattachant son fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec du +rhum, c’est aujourd’hui vendredi. + +Elle sortit de nouveau. + +--Petit oncle, venez donc voir!... Des hussards viennent ici! +entendit-on de la chambre voisine. + +Anna Fedorovna et son frère passèrent dans la salle où le thé était +servi, et dont les fenêtres donnaient sur la rue. On voyait très peu; on +distinguait seulement, à travers un nuage de poussière, une troupe qui +s’avançait. + +--Quel dommage, petite sœur, remarqua l’oncle. Quel dommage que nous +soyons si à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit pas terminée! +Nous aurions pu inviter les officiers. Les officiers de hussards, ce +sont des jeunes gens si gais, si agréables!... J’aurais pu les +contempler au moins encore un peu. + +--J’en serais de même très contente; mais vous savez vous-même, mon +frère, que nous n’avons pas de place: une chambre à coucher, celle +d’Eliza, le salon et cette chambre, qui est la vôtre, et c’est tout. Où +les loger? + +Jugez-en vous-même... Mikhaïlo Matveïev a nettoyé pour eux l’isba du +staroste; il dit que ce sera assez propre. + +--Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, un brave hussard! dit +l’oncle. + +--Non, je ne veux pas d’un hussard... Je veux un uhlan... C’est dans les +uhlans que vous avez servi, oncle, n’est-ce pas?... Je ne veux pas même +connaître les hussards, on dit que ce sont des risque-tout. + +Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de rire sonore. + +--Voilà Oustiouchka qui court; il faut lui demander ce qu’elle a vu, dit +la jeune fille. + +Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka. + +--Elle ne peut pas rester à son travail... Il faut toujours qu’elle +s’échappe pour aller voir les soldats, fit Anna Fedorovna.--Eh bien! où +a-t-on logé les officiers? demanda-t-elle à Oustiouchka. + +--Chez les Eremkine, Madame. Ils sont deux... Quels beaux cavaliers!... +On dit qu’il y en a un qui est comte. + +--Comment le nomme-t-on? + +--C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev; je ne me rappelle plus, +excusez-moi. + +--Quelle sotte!... Elle ne sait même pas renseigner les gens... Tu +aurais dû au moins retenir le nom. + +--Eh bien! je vais y aller. + +--Oh! je sais que tu en es très capable. Mais non, c’est Danilo qui +ira... Dites-lui, mon frère, qu’il aille demander si les officiers ont +besoin de quelque chose... Il faut toujours être convenable... Il faudra +dire que c’est de ma part. + +Le cavalier et sa sœur se remirent à leur thé. Liza passa à l’office +pour mettre le sucre cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait des +hussards. + +--Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, ce comte! C’est tout +simplement un chérubin aux cils noirs... Voilà le fiancé qu’il vous +faudrait. Vous feriez tous deux un beau couple. + +Les autres domestiques souriaient approbativement. La vieille bonne, qui +tricotait un bas, près de la fenêtre, soupira et fit une prière pour que +se réalisât ce vœu. + +--Les hussards t’ont charmée à ce point! dit Liza.--Je sais que tu es +experte à raconter... Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, +Oustiouchka... Il faudra en offrir aux hussards. + +Eliza prit le sucrier et sortit en riant. + +«Je voudrais bien savoir comment est ce hussard. Est-il brun ou blond? +Il serait sans doute content de faire notre connaissance... Mais il +passera et ne saura même pas que j’ai pensé à lui... Combien ont déjà +passé ainsi sans me voir... excepté mon oncle et Oustiouchka!... +Qu’importent ma coiffure, les manchettes que je porte! personne ne me +remarque», pensait-elle en soupirant. Et elle caressait son bras blanc +et potelé.--«Il doit être de haute taille, avoir de grands yeux et +probablement de petites moustaches noires... Non, vraiment, j’ai déjà +vingt-deux ans passés, et personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan +Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais plus belle qu’à +présent... C’est ainsi que ma jeunesse se passe sans joie... Oh! que je +suis malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village!» + +La voix de sa mère, qui l’appelait pour verser le thé, tira la +demoiselle de village de sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et +rejoignit sa mère. + +Les meilleures choses arrivent par hasard. Plus on prend de souci et +moins l’on réussit. Dans les campagnes, on s’inquiète rarement de donner +une bonne éducation aux enfants; donc, pour la plupart, les enfants +éduqués au hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout pour Liza. + +Anna Fedorovna, avec son intelligence bornée et son caractère +insouciant, n’avait donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui avait +fait apprendre ni la musique, ni le français, cette langue si utile; +mais le hasard fit que son mari lui donna une fille douée d’une santé +robuste. Une nourrice et une bonne se chargèrent de l’enfant, la +nourrirent, l’habillèrent de petites robes d’indienne et de souliers en +peau de bélier; elles l’envoyaient se promener et ramasser des +champignons et des framboises dans la forêt. Un séminariste lui enseigna +la lecture et l’arithmétique, et, à seize ans, Liza se trouva être pour +sa mère une amie toujours gaie et une active ménagère. + +Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours des filles adoptives, +serves ou enfants trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait déjà +d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, les conduisait à l’église +et réprimait leurs espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, qu’on +dut soigner comme un enfant. Puis, les moujiks et les domestiques +s’adressaient à la jeune demoiselle pour avoir des remèdes dans leurs +maladies; elle leur donnait du sureau, de la menthe et de l’alcool +camphré. Puis, le ménage dont le soin, par hasard, passa dans ses mains; +ensuite l’amour qu’elle avait en elle se satisfit en s’épanchant dans la +nature et dans la religion. Spontanément Liza était devenue une femme +active, bonne, gaie, indépendante, pure et profondément religieuse. Il +est vrai qu’elle éprouvait des petites souffrances de vanité quand elle +voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux à la mode, qu’on +faisait venir de K.; qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit à +propos de sa mère, devenue, en vieillissant, grognon et capricieuse; +qu’elle était envahie parfois par les rêves d’amour les plus +irréalisables et aussi les moins immatériels; mais l’activité saine et +utile qui lui était devenue indispensable avait dissipé tout cela et, à +vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache; pas un reproche ne troublait +l’âme sereine et tranquille de cette jeune fille radieuse de beauté +physique et morale. + +Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette; ses yeux étaient gris, +plutôt petits, avivés d’une ombre légère à la paupière inférieure; ses +cheveux descendaient en une lourde et longue natte blonde; sa démarche +était grave et avait quelque nonchalance qui lui imprimait un +balancement _en canard_, comme on dit. L’expression de son visage, quand +elle s’occupait de quelque chose sans que son esprit fût agité, +paraissait dire à ceux qui la regardaient: «Il fait bon de vivre sur +terre à qui a la conscience pure et le cœur aimant.» Même dans ses +moments de dépit, de trouble ou de tristesse, à travers les larmes, et +malgré le froncement de son sourcil gauche et le pincement de ses +lèvres, se trahissait comme malgré elle dans les fossettes de ses joues, +au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués à sourire à la vie, un +cœur foncièrement bon et que l’esprit ne faussait point. + + +II + +Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur +l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu +de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une +vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était +beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron +qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants +regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de +la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent +leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant. + +A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux +magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine; l’autre, +un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se +nommait Polozov. + +De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été. +Otant sa casquette, il s’approcha des officiers. + +--Où est le logement qui nous est réservé? demanda le comte. + +--Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en +sursautant.--Ici, chez le starosta... Il a nettoyé son isba. J’ai +demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en +avait pas... Elle est si méchante... + +--C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses +jambes engourdies.--Ma voiture est-elle arrivée? + +--Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître +en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse +en cuir sous la porte cochère. + +Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan +s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à +ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été +mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis +s’écarta pour laisser passer le comte. + +La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique +allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle; il installait +un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il +mit la malle du comte en ordre. + +--Fi! quel logement dégoûtant! s’écria le comte dépité.--Eh! Diadenko, +ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik? + +--Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit +Diadenko.--Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence. + +--Inutile, alors... tu peux t’en aller. + +Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête. + +--Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse +au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit +comme il faut? + +Johann s’approcha pour réparer le dommage. + +--Non, c’est inutile... Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix +mécontente. + +Le domestique lui apporta sa robe de chambre. + +Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans. + +--C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache... Peut-on plus mal servir que +toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre +et en s’en revêtant.--Dis-moi, le fais-tu exprès?... Le thé est-il +préparé?... + +--Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann. + +--Imbécile! + +Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se +prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule +activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise +humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait +son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun. + +--Johann! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je +t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville? + +Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de +mécontentement à propos de la cherté des provisions. + +--Apporte du rhum pour le thé. + +--Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann. + +--C’est superbe... Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum. + +--Che n’afais bas assez l’archent. + +--Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté... Tu aurais dû emprunter +à son domestique. + +--Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu +sucre. + +--Animal!... va-t’en!... Tu es le seul être sur terre capable de me +mettre hors de moi... Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le +thé avec du rhum. + +--Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor... Elles fiennent +t’arrifer, dit le valet de chambre. + +Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut. + +A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra. + +Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron. + +--Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble... Il a fait si +chaud... J’avoue que je me sens fatigué. + +--Ah! oui, il fait bon... une sordide et puante isba... et, grâce à toi, +pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté; celui-ci non plus... +Tu aurais dû le lui dire au moins. + +Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta +par terre. + +--Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum? demanda à voix basse le +sous-lieutenant à son ordonnance.--Tu avais de l’argent. + +--Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter?... Je dépense +déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa +pipe, et voilà tout. + +La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le +comte souriait en la lisant. + +--De qui est-ce? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en +arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle. + +--De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune +homme.--Veux-tu la lire?... Quelle charmante femme!... Quelle charmante +femme!... Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles... Que d’esprit +et de sentiment dans cette lettre! La seule chose qui n’aille pas, c’est +qu’elle me demande de l’argent. + +--En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant. + +--Il est vrai que je lui en ai promis... Mais, tu sais, cette +campagne... Du reste, si je dois être encore trois mois à commander +l’escadron, je lui en enverrai... Ce ne serait vraiment pas à +regretter... Qu’elle est charmante, eh! dit-il en souriant et suivant +des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre. + +--C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant... Il me +semble que tu es aimé. + +--Hum!... Comment donc!... Il n’y a que ces femmes-là qui aiment +véritablement... quand elles aiment. + +--Et cette autre lettre, de qui? demanda Polozov en tendant au comte +celle qu’il venait de lire. + +--Euh! rien... Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois... C’est +une dette de jeu. + +--Voilà trois fois qu’il me la rappelle... je ne puis pas la payer +maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par +ce souvenir. + +Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux +officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte, +buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage +assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre +la conversation. + +--Qu’en penses-tu?... Cela peut très bien se faire!... s’écria soudain +le comte en secouant joyeusement la tête.--Si nous avons une promotion +cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à +distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde. + +La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de +thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont +Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs. + +Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se +souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa +propre part: + +--Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils +du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a +beaucoup connu. + +--C’était mon père... Dis à ta maîtresse que je lui suis très +reconnaissant, que je n’ai besoin de rien... Seulement je lui demanderai +si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre... +dans sa maison ou ailleurs. + +--Pourquoi avez-vous dit cela? dit Polozov dès que Danilo fut +sorti.--Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit?... Quel +dérangement vous allez leur causer! + +--En voici bien d’une autre encore!... N’avons-nous pas assez erré +d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales?... On voit tout de suite que +tu n’es pas pratique... Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit, +nous pouvons nous loger comme des hommes... Ils en seront enchantés, au +contraire... Il y a une seule chose qui ne m’aille pas... Si cette dame +a en effet connu mon père... ajouta le comte en souriant.--J’éprouve +toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon _papa_; il y a +toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette... Et +c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de +mon père... Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa +mine sérieuse. + +--J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le +commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te +voir... Il a un véritable culte pour ton père. + +--Cet Iliine me parait être une vieille croûte... Tous ces messieurs qui +ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses +que j’ai honte à entendre... Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et +que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme +fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu +risquées... Mais, encore une fois, il était de son temps... Dans notre +siècle, peut-être serait-il un homme très distingué; car il avait de +grandes facultés, il faut lui rendre cette justice. + +Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte +la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit +dans sa maison. + + +III + +Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le +fils du comte Tourbine, ne tint plus en place. + +--Ah! mes aïeux! Danilo, cours vite; dis-lui que je le demande ici, +cria-t-elle en proie à la plus vive agitation; et, s’élançant vers la +chambre des bonnes:--Lizanka!... Oustiouchka!... il faut arranger ta +chambre, Liza... Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous, +mon frère... Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule +nuit. + +--Ce n’est rien, petite sœur... Je coucherai par terre. + +--Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie, +au moins, ce cher enfant... Tu le verras, Liza... Son père était un beau +garçon... Où portes-tu la table?... Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna +en se démenant.--Fais apporter deux lits... Empruntes-en un chez le +gérant... Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont +mon frère m’a fait cadeau pour ma fête. + +Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa +manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec +du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau +et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans +la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans +la chambre de son oncle. + +Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes, +mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé +et demeura pensive. + +«Ah! comme le temps, comme le temps passe», se disait-elle à voix +basse.--«Y a-t-il donc si longtemps de cela... Je le vois à présent +comme autrefois... Quel espiègle il était!» + +Des larmes lui montèrent aux yeux. + +«Voici Lizanka, à présent... Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais +à son âge... Elle est jolie, mais ce n’est pas cela...» + +--Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de _mousseline de +laine_. + +--Est-ce que vous les invitez, maman?... Mieux vaudrait ne pas le faire, +dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la +pensée de voir les officiers la troublait...--Mieux vaut ne pas les +inviter, maman, répéta-t-elle. + +En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la +crainte d’un bonheur qu’elle pressentait. + +--Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en +caressant les cheveux de sa fille. Elle songea: + +«Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps... Non, +Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi!...» + +En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa +fille... Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage +avec le comte... Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer +beaucoup, beaucoup pour sa fille... Elle eût voulu revivre encore une +fois en sa fille les moments passés avec le feu comte. + +Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du +jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart +d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu. +Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune +fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea +vers la chambre destinée aux hôtes. + +--Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur... Le +feu comte était un véritable hussard... Nous allons voir... nous allons +voir. + +Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur +chambre. + +--Eh bien! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter +ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne +sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards? + +--Évidemment nous sommes mieux ici... mais nous sommes les obligés des +maîtres de cette maison... + +--Quelle bêtise!... Il faut partout se conduire d’une manière +pratique... Ils sont charmés, j’en suis sûr... Garçon! cria le comte, +demande quelque chose pour voiler cette fenêtre; sans quoi il y aura ici +un courant d’air cette nuit. + +A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les +officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de +raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la +sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu +des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas +rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou +qu’il l’avait injurié? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus. + +Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le +logement qu’on lui avait fait donner. + +--Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte... + +Il allait dire: «Votre Excellence», ayant perdu l’habitude de parler à +des personnages. Il reprit. + +--La maison de ma sœur est petite... Pour ce qui est de la fenêtre, nous +allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille. + +Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en +réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune +officier, il sortit de la chambre. + +La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa +maîtresse; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne +prendraient pas volontiers du thé. + +Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du +comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci +l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la +question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il +acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait +heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y +en avait dans la maison, du xérès. + +L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine; il chantait +les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps +présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé. + +Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir; elle pensait qu’il n’y avait +jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se +fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que «pour vous, +mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes, +aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant +personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne +n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui... +Seulement, il ne s’occupait que de moi... Vous voyez bien que, de notre +temps, il y avait aussi des gens du monde». + +A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès. + +--Eh! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire +préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna... Liza, occupe-t-en, ma +chérie. + +Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du +beurre frais; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes +hachées. + +--Et pour le xérès, comment faire?... Vous en reste-t-il, mon frère? + +--Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu. + +--Comment, non! Que buvez-vous donc avec le thé? + +--Du rhum, Anna Fedorovna. + +--N’est-ce pas la même chose?... Donnez de votre rhum... C’est toujours +la même chose... Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère; +ce serait préférable... Ils ne s’en offenseront pas, je pense. + +Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de +l’amener. + +Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de +_gros-gros_ et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait +même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle +était très agitée; il lui semblait que quelque chose d’inattendu +l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son +âme. + +Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout +à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant. + +Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si +extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout +ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce +qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant; elle n’en doutait +pas. + +S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain +d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché, +tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi. + +Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé +de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna. + +Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares. + +--Viens-tu? dit-il à Polozov. + +--Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant.--_Ils +feront des frais pour nous recevoir[22]._ + + [22] En français, dans le texte. + +--Sottises!... Au contraire, cela les rendra heureux... D’ailleurs, j’ai +pris mes renseignements... La demoiselle est jolie... Viens, dit le +comte en français. + +--_Je vous en prie, messieurs_[23], dit le cavalier pour faire entendre +que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient +les officiers. + + [23] En français, dans le texte. + + +IV + +Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la +théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans +le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans +cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance +extraordinaire avec son père; puis elle lui présenta sa fille, lui +offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne. + +Personne ne faisait attention au sous-lieutenant; dans sa timidité, il +s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la +beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue. + +L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait +l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en +prenant le thé, fumait son cigare; Liza se retenait à grand’peine de +tousser; il était très aimable et causait avec animation. Il +interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par +accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à +ses interlocuteurs: il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour +le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna +Fedorovna; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles. + +Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et +continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le +thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les +posait tout près des hôtes; elle n’était pas encore remise de son +agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte. + +Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à +petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait +de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait; et, même, à la +troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur +Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la +regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui +et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien +d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous +ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère +d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés, +mais rien de plus, rien d’exceptionnel. + +Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve; alors elle +sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta +un peu. + +«Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là», pensait-elle. + + +V + +Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle +et reprit sa place habituelle. + +--Vous voudriez peut-être vous reposer, comte? demanda-t-elle. + +Sur une réponse négative elle reprit: + +--Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes?... Jouez-vous aux +cartes, comte? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie... + +--Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier... Faisons donc +la partie ensemble... Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur? + +Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs +aimables hôtes. + +Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle +se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de +sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la +ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces +cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui +servaient à Anna Fedorovna. + +--Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes? demanda +l’oncle.--Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie. +Elle nous gagne toujours. + +--Comme il vous plaira... dit le comte. + +--Eh bien! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes... Qu’ils me +gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son +fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille. + +«Peut-être vais-je gagner», pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se +sentait devenir joueuse passionnée. + +--Voulez-vous?... Je vais vous apprendre à jouer avec les _petits +tableaux_, avec _misère_, c’est très amusant. + +Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut +à tout le monde. + +L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près +comme le boston... Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna +n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant +approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que +tout cela était parfaitement clair pour elle. + +Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec +un as et un roi, déclara _misère_! et resta avec six. Elle se troubla, +sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée. +Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte, +grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait +ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs +grossières que commettait le jeune officier. + +Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes +marinées; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu +et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les +mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses +cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si +gracieux à la fois. + +De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle +acheta jusqu’au sept; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son +frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait +désorientée. + +--Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour +dégager sa mère de cette situation risible. + +--Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard +effaré sur sa fille.--Je m’y perds... + +--Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement +ce que sa mère avait dû perdre.--Vous perdrez beaucoup si vous continuez +ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à +Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant. + +--Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le +sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier +conversation avec elle. + +--Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque? demanda Anna Fedorovna +en regardant tout le monde. + +--Je ne sais pas comment nous jouons... Je ne sais pas compter en +roubles de banque, dit le comte.--Quelle somme fait un rouble de banque? + +--Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit +l’oncle qui se sentait en veine. + +Anna Fedorovna ordonna d’apporter _du mousseux_, but elle-même deux +verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses +cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. +Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même +tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied +sous la table; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une +exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta +la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier +son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle +laissait voir des pertes qu’elle avait faites; on constata, à la fin de +la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points. + +--Cela fait neuf roubles en billets de banque? demanda-t-elle à +plusieurs reprises. + +Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes; il fallut que son +frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en +billets de banque et qu’il fallait absolument les payer. + +Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il +s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes +froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement +et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la +soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il +faisait. + +Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort +désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était +efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut +éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement. + +--Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit +Polozov, comme pour dire quelque chose.--J’en suis honteux. + +--Vous avez inventé des tableaux et des misères... Je ne connais pas +cela. En billets de banque, combien ai-je perdu? demanda-t-elle encore. + +--Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis +de bonne humeur.--Payez donc, ma petite sœur... payez donc. + +--Je vous les donnerai... mais vous ne m’y prendrez plus... Je ne les +regagnerai de ma vie. + +Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en +billets de banque. + +Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer +tout ce qu’elle avait perdu. + +Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque +chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se +recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient +près de la fenêtre ouverte. + +Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper. +Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit +de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute +différente de celle qui venait de la maison. + +La pleine lune avait perdu ses teintes dorées; elle ponctuait la cime +des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages +blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang, +dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les +grenouilles coassaient; quelques oiseaux, voltigeant de branche en +branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un +lilas planté juste sous la fenêtre. + +--Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza. + +Il s’assit sur le rebord de la fenêtre. + +--Vous vous promenez beaucoup, je pense? reprit-il. + +--Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun +embarras de causer avec le comte.--Tous les matins, à sept heures, je +sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman. + +--C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant +son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et +Liza.--Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois? + +--Non... mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi, +toutes les nuits à la clarté de la lune... Il avait une étrange +maladie... des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible +de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin; la +lune l’éclaire en plein. + +--C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la +vôtre? + +--Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre. + +--Vraiment!... Oh! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement +que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son +monocle.--Si j’avais su... + +--Au contraire, j’en suis très contente... La chambre de mon oncle est +si gaie, la fenêtre en est basse... Je m’installerai ici avant de +m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin. + +«Quelle appétissante fillette!» pensait le comte, qui replaça son +monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre, +il effleura de son pied celui de la jeune fille. + +«Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette +nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre!» + +Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes, +tant la conquête en semblait facile. + +--Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de +passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé. + +Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second +frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi, +elle parla pour dissimuler son embarras. + +--Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune. + +Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal +aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le +jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir +comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle. + +--Quelle belle nuit! dit-il. + +«Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait», pensa Liza. + +--Quelle belle vue! poursuivit Polozov.--Seulement, toujours la même +chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en +disant cela il choquait les idées des autres; mais il trouvait du +plaisir à les contrarier. + +--Pourquoi pensez-vous cela?... Toujours le même mois de mai, toujours +la même robe, cela peut ennuyer à la longue... Mais un beau jardin, +jamais... surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune... De la +chambre de mon oncle on voit tout l’étang... Je compte bien le +contempler à mon aise cette nuit. + +--Vous n’avez pas de rossignols? demanda le comte, ennuyé de ce que +Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus +positive les conditions du rendez-vous. + +--Au contraire, nous en avons toujours... L’an dernier les chasseurs en +ont capturé un... la semaine dernière, il y en avait un qui chantait +admirablement... Malheureusement le commissaire de police, en passant +avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti... Il y a trois ans, à +mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux +heures sous une allée couverte. + +--Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde? dit le cavalier en +s’approchant des jeunes gens.--Vous sentez-vous faim? + +Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra +beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la +maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur +chambre. + +Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la +baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après +quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard +embarrassa la jeune fille. + +«Il est beau», pensait-elle. «Mais il s’occupe trop de lui.» + + +VI + +--Eh bien! n’as-tu pas honte! fit Polozov, quand les officiers se +trouvèrent seuls dans leur chambre... Je tâchais de perdre, je te +faisais signe de m’imiter... Tu n’as donc pas honte!... La vieille dame +en était toute chagrinée. + +Le comte rit à gorge déployée. + +--Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée! Il se remit à rire +de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna +pour pouvoir partager son hilarité. + +--En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en +s’esclafant. Ah! ah! ah! + +--Non, vraiment, ce n’est pas bien... J’ai eu pitié d’elle, fit le +sous-lieutenant. + +--Des bêtises!... Tu es encore jeune... Tu voulais donc que je +perdisse!... Et pourquoi? Je perdais aussi quand je ne savais pas +jouer... Dix roubles, frère, c’est toujours cela... Il faut voir la vie +par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot. + +Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza, +qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se +déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait +préparé pour lui. + +«Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire»! pensait-il en +regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle +filtraient les pâles rayons de la lune. «Le bonheur serait de vivre dans +un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple... Voilà +le vrai et durable bonheur.» + +Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il +ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain +qu’elle occupait également la pensée du comte. + +--Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui +marchait à travers la chambre. + +--Je n’ai pas encore sommeil... Éteins la bougie si tu veux... Je me +coucherai sans lumière. + +Il continua sa promenade. + +«Je n’ai pas encore sommeil», répéta mentalement Polozov, plus que +jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à +se révolter contre cette influence. + +«Je m’imagine», poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, «je +m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien +remarqué qu’elle t’a plu... Mais tu n’es pas capable de comprendre cette +créature simple et honnête... Il te faut, à toi, une Mina et des +épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu.» + +Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il +sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le +comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait +pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui +devenait chaque jour plus pénible et plus injuste. + +--Où vas-tu? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se +diriger vers la porte. + +--Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre. + +--C’est étrange, pensa Polozov. + +Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie +ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur. + +Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix +et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa +fille adoptive, se retirait dans sa chambre. + +Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et +de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa +tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce +jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa +pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre +de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit. +Son chat préféré entra doucement dans la chambre; Anna Fedorovna se mit +à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir. + +«C’est le chat qui me tient éveillée», se dit-elle en chassant l’animal, +qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et +sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre, +apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la +veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait +toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard +lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les +rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la +forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la +pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de +même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui +ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils +et la «préférence» qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle +valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules +blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme, +puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte. + +Oustiouchka se remit à ronfler... + +«Non, ce n’est plus maintenant comme jadis... Ce ne sont plus les mêmes +gens... L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi... et je le +méritais bien... Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais... +heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour... L’autre, +par exemple, me disait à genoux:--Que veux-tu que je fasse? Je me +tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais.--Et il se serait tué si je +le lui eusse ordonné.» + +Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza, +pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant +dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère... + + * * * * * + +Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son +oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses +nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée +sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment, +étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations +habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect: une vieille mère +capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie +de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui +adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature +qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son +amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait +croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si +douce, tout cela lui parut soudain n’être _pas tout à fait cela_. Cela +devenait _ennuyeux_ et _inutile_. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit +tout à coup:--Sotte, petite sotte!... Pendant vingt ans tu n’as vécu que +de niaiseries; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as +ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur. + +Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile, +qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus +grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées? Ce n’était certes +pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au +contraire, il lui déplaisait; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée. +Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré +elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte. + +«Non, ce n’est pas cela», songeait-elle. + +Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence +augmentait encore la majesté introublée de la nature... Elle le voulait, +cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et +basses. + +Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à +elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a +également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent, +elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé +qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler +avec joie et répandre sans compter. + +Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils +ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les +seuls possibles... + +«Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et +la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus... plus jamais?... +Est-ce réellement vrai?» + +Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le +ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course +vagabonde vers la lune. + +«Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune, +alors cela sera», pensa-t-elle. + +Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du +disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit; le sommet des tilleuls restait +éclairé; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins +distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la +nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres, +apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la +terre humide et des lilas en fleur. + +«Non, ce n’est pas vrai», dit-elle pour se consoler. «Mais si le +rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et +il ne faudra pas me désespérer pour cela.» + +Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré +que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée. + +A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque +fois le jardin dans l’obscurité. + +Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée +tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la +surface miroitante de l’étang. + +Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse +renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse +avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine. + +Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui +étreignit la poitrine; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se +satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle +posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa +prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle +s’endormit ainsi les yeux humides. + +Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une +sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus +fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri, +se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le +comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la +lune, elle sortit en courant de la chambre. + + +VII + +C’était bien le comte. + +La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour +répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation +d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin. + +«Quel sot je suis! répétait-il.--Je lui ai fait peur... Il fallait y +aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit +que je suis!» + +Il s’arrêta et tendit l’oreille: Le gardien entra dans le jardin par une +petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il +fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang. + +Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se +mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer +lui revint à la mémoire: ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la +fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche; à plusieurs reprises, en +entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre; +exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à +venir au rendez-vous; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût +décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous. + +Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, +qu’elle avait fait semblant de dormir; aussi s’était-il décidé à +s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau; et, au bout +d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle +et lui avait touché la main. + +Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en +faisant crier la petite porte du jardin. + +La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à +l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à +présent de pouvoir recommencer; il n’eût plus agi si stupidement. + +... «Quelle charmante fille!... tant de fraîcheur!... Charmante! +charmante!... Et je l’ai laissée échapper... Animal que je suis!» + +Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il +alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls. + +Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants; une sorte +de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son +agitation. + +L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de +brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que +la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs +courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les +feuilles argentées murmuraient entre elles. + +Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le +rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair. + +«Dieu! quelle nuit! quelle belle nuit!» pensait le comte en respirant la +fraîcheur odorante du jardin. + +«Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de +moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie... Quelle charmante +fille!... Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée...» + +Ses pensées s’entremêlèrent alors; il se voyait dans ce jardin avec +cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus +étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la +chère Mina. + +«Quel imbécile je suis!... Il était si simple de la prendre par la +taille et de l’embrasser!...» + +Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre. + +Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte. + +--Tu ne dors pas? demanda celui-ci. + +--Non... + +--Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé? + +--Eh bien? + +--Non, mieux vaut ne rien te dire... ou plutôt, si!... recule-toi un +peu. + +Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en +souriant sur le lit de son camarade. + +--Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous. + +--Que dis-tu? s’écria Polozov en sursautant. + +--Écoute... + +--Comment cela? Et quand?... C’est impossible! + +--Voilà... Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle +m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de +plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique; +tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais... +Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre, +elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit. + +--Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention. + +--Voilà ce que je ne sais pas... Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir +d’un seul coup... cela, je l’ignore... Mais il s’en est suivi une +affaire très désagréable... J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte +en souriant avec mépris lui-même. + +--Mais où étais-tu donc? + +Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses +hésitations dans le jardin, sous la fenêtre. + +--J’ai gâté moi-même mon affaire... J’aurais dû avoir plus d’audace... +Elle a jeté un cri et s’est enfuie. + +--Alors, elle a crié et s’est enfuie? interrogea le sous-lieutenant avec +un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur +lui une si forte influence. + +--Oui... Et maintenant, il est temps de dormir. + +Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta +silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa +dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance +et la décision. + +--Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée. + +--Rêves-tu? répondit tranquillement le comte.--Qu’y a-t-il? +sous-lieutenant Polozov. + +--Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme! cria Polozov en sautant +à bas de son lit. + + +VIII + +Le lendemain l’escadron quittait le village. Les officiers partirent +sans avoir fait leurs adieux aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient +pas. A la première halte, on décida de se battre; mais le capitaine +Schultz, un bon camarade, un excellent cavalier, aimé de tout le +régiment, choisi par le comte comme témoin, arrangea cette affaire de +telle façon que non seulement on ne se battit pas et que tout le monde +au régiment ignora ce qui s’était passé, mais qu’encore Tourbine et +Polozov, sans continuer d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, se +tutoyèrent comme par le passé et se virent aussi fréquemment +qu’auparavant à table et au jeu. + + + + +LE PRISONNIER DU CAUCASE + + +I + +Un officier servait dans l’armée du Caucase, il se nommait Jiline. + +Un jour il reçut une lettre de sa vieille mère. + +«Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je voudrais, avant de +mourir, revoir mon fils chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer et, +avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton service. Je t’ai trouvé une +fiancée. Elle est intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque pas; +si elle te plaît, tu pourras démissionner et rester avec nous ici pour +le restant de tes jours.» + +Jiline réfléchit: + +«En effet, ma mère décline... Peut-être ne la reverrai-je plus... Allons +donc la voir et, si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai... +Pourquoi pas?...» + +Il obtint un congé de son colonel, fit ses adieux à ses camarades, +offrit à ses soldats quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs de +départ. + +On était alors en guerre au Caucase. Les routes étaient dangereuses, non +seulement la nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait de +la forteresse, les Tartares le tuaient ou l’emmenaient dans la montagne. +Deux fois par semaine, les voyageurs, escortés par des soldats, +franchissaient la distance qui séparait les forteresses russes; on +plaçait les voyageurs au milieu de l’escorte. + +C’était en été. Le convoi se réunit hors des fortifications; les soldats +chargés de l’accompagner vinrent se placer en avant et en arrière des +voitures et l’on se mit en route. + +Jiline était à cheval, et la voiture contenant ses effets faisait partie +du convoi. + +L’étape était de vingt-cinq verstes. L’_oboze_[24] marchait avec +lenteur: tantôt c’étaient les soldats qui faisaient une halte, tantôt +une roue se détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il fallait +contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient et attendaient. + + [24] Convoi de charrettes. + +Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa course et l’oboze n’était +guère qu’à mi-chemin. La poussière et la chaleur étaient excessives et +les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter ou les rafraîchir: une +steppe complètement dénudée; pas un seul arbre, pas même un arbuste sur +la route. + +Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait de temps en temps pour +permettre à ses compagnons de route de le rejoindre. A la fin, il perdit +patience, et, en présence de ces arrêts répétés trop fréquemment, il se +demanda s’il ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout seul. + +«J’ai un bon cheval», pensait-il. «Si je rencontrais des Tartares, je +pourrais toujours leur échapper.» + +Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. Irait-il seul ou +continuerait-il à s’impatienter en avant de l’oboze? + +Un officier, également à cheval, piqua des deux et rejoignit le jeune +homme. Cet officier se nommait Kostiline; il avait un fusil en +bandoulière. Quand il fut auprès de Jiline, il lui dit: + +--Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de forces, tant j’ai faim et +tant la chaleur m’accable. + +Il faut dire que Kostiline était un homme lourd, gros, rougeaud. La +sueur l’inondait. + +Jiline réfléchit un instant puis répondit: + +--Ton fusil est-il chargé? + +--Oui. + +--Eh bien! allons... Mais à une condition... C’est que nous ne nous +séparerons pas. + +Ils partirent en avant. Ils allaient sur la steppe en devisant, non sans +jeter des regards autour d’eux. On voyait de très loin. + +Mais quand ils eurent quitté la steppe, la route s’encaissa entre deux +montagnes. + +Jiline dit à son compagnon: + +--Il faudrait escalader cette montagne et explorer les environs. +Autrement, on pourrait nous surprendre à un détour. + +--Qu’y a-t-il à regarder? fit Kostiline.--Allons toujours. + +Jiline ne l’écouta pas. + +--Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter un coup d’œil. + +Il monta au sommet. Son cheval, acheté cent roubles dans un troupeau de +poulains, était un vrai coursier de chasse. Dressé par son maître, il +était plein de fougue; il fut en quelques instants sur la crête de la +montagne. + +A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une déciatine à peine, +surgirent une trentaine de Tartares à cheval. + +Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares l’avaient aperçu. Ils se +mirent à sa poursuite en brandissant leurs fusils. + +Jiline descendit la montagne de toute la vitesse de son cheval en criant +à Kostiline: + +--Arme ton fusil!... vite!... + +Lui, ne comptait que sur son cheval: + +«Ma petite mère», fit-il mentalement, «porte-moi et ne fais pas de +faux-pas, ou je suis perdu... Si j’arrive à temps au fusil de Kostiline, +ils ne m’auront pas.» + +Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, fila de toute la +vitesse de son cheval dans la direction de la forteresse. Il fouettait +sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, qu’on ne distinguait, +dans la poussière qui l’enveloppait qu’une croupe fuyante et qu’une +queue ondoyante. + +Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le fusil étant parti, il ne +lui restait pas grand chose à tenter avec un sabre. Il tourna son cheval +dans la direction du convoi et essaya de s’échapper par la fuite. Mais +six Tartares prirent la colline en biais et vinrent lui couper la +retraite. San cheval était bon, mais les leurs étaient meilleurs; de +plus ils avaient gagné de l’avance en coupant à travers la pente de la +montagne. Il voulut tourner bride, mais son cheval était si lancé qu’il +refusa la manœuvre et vint donner droit sur les Tartares. + +L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, montait un cheval gris. Il se +tenait en avant de ses compagnons. Il hurla en montrant ses dents et +arma son fusil. + +«Je vous connais, démons... Si vous me prenez, vous me mettrez dans un +trou et vous me fouetterez de vos knouts... Mais vous ne m’aurez pas +vivant...» + +Jiline était petit, mais brave. Il tira son sabre et lança son cheval +sur le Tartare roux en pensant: + +«Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te hacherai de mon sabre.» + +Mais à ce moment plusieurs coups de fusils retentirent. Le cheval de +Jiline tomba et la jambe du jeune officier se trouva prise sous le corps +de l’animal. + +Jiline voulut se relever, mais déjà deux Tartares puants étaient sur lui +et lui maintenaient les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut et +renversa les deux Tartares. Mais les trois autres étaient descendus de +cheval et l’assommaient à coups de crosses sur la tête. Sa vue se +troubla; il chancela. Ils le saisirent alors, tirèrent des cordes de +leur selle, lui attachèrent les mains et l’entraînèrent vers les +chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui retira ses bottes, on le +fouilla, on lui prit son argent et sa montre et on lui déchira ses +habits. Jiline regarda du côté de son cheval; il vit le pauvre animal +étendu sur le côté, gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à ses +pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un énorme trou au front, la +poussière en était trempée sur une archine de surface. + +Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta sa selle. La pauvre bête se +débattait toujours. L’homme tira son poignard et lui coupa la gorge. Un +sifflement se fit entendre, le cheval tressaillit, se raidit et demeura +immobile. Les Tartares enlevèrent le reste du harnachement. + +On hissa Jiline en croupe du Tartare roux à la ceinture duquel, pour +qu’il ne tombât pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, et on +l’emmena dans la montagne. + +Jiline se balançait et heurtait à chaque instant de son visage le dos +puant du Tartare. Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté +d’un cou musculeux et d’une nuque rasée, bleuie, sous le bonnet en peau +de mouton. + +Le crâne de Jiline était tout meurtri et le sang lui coulait sur les +yeux. Il ne pouvait s’asseoir plus commodément sur le cheval ni essuyer +le sang qui l’aveuglait. Ses mains étaient liées si étroitement qu’il en +avait les clavicules endolories. + +On alla ainsi de montagne en montagne; on traversa une rivière à gué, +puis on déboucha sur la grande route entre deux collines. + +Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses paupières étaient collées +par le sang et tout mouvement lui était interdit. + +La nuit vint. On traversa encore un ruisseau et l’on gravit une montagne +pierreuse. Alors on vit une fumée et un aboiement se fit entendre. + +On était arrivé dans un aoul[25]. + + [25] Village tartare. + +Les Tartares descendirent de cheval. Des enfants se rassemblèrent et +entourèrent Jiline. Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris +joyeux. + +Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent Jiline et appelèrent +un serviteur. + +Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, vêtu seulement d’un +pantalon et d’une chemise toute déchirée qui laissait voir sa poitrine. +Le Tartare lui dit quelque chose. Le Nogaï disparut et rapporta presque +aussitôt deux morceaux de bois munis d’anneaux de fer s’ouvrant à clé. + +On délia Jiline, on passa ses jambes dans les anneaux, qu’on referma à +clé, et on le poussa dans un hangar dont on ferma la porte sur lui. + +Le jeune homme tomba sur la litière des chevaux. Il resta quelque temps +immobile, tâta dans l’obscurité et, trouvant une place mieux garnie de +fourrage, il s’y étendit. + + +II + +Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les nuits sont courtes en +cette saison. Ayant aperçu le jour à travers une fente, il se leva, +élargit cette fente avec ses doigts et regarda. Il vit une route qui +descendait de la montagne, à droite une _saklia_[26] entre deux arbres; +un chien noir était accroupi sur le seuil; une brebis, accompagnée de +ses agneaux, se promenait en agitant la queue. Il vit descendre de la +montagne une jeune Tartare vêtue d’une chemise de couleur, d’un pantalon +et d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête était recouverte d’un +caftan sur lequel était posée une cruche en fer étamé. + + [26] Hutte tartare. + +Elle marchait en se dandinant et tenait par la main un tout petit +Tartare à la tête rasée, recouvert seulement d’une chemise. + +La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare roux de la veille en +sortait précisément. Un _bechmett_[27] de soie l’enveloppait. Son +poignard était attaché à une ceinture d’argent. Ses pieds étaient nus +dans des souliers. Il était coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton. + + [27] Long manteau oriental. + +L’homme s’étira, caressa sa courte barbe rousse, resta un instant +immobile, donna un ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla. + +Deux enfants à cheval se dirigeaient vers l’abreuvoir. D’autres enfants, +le crâne également rasé et également vêtus d’une unique chemise, se +rassemblèrent et s’approchèrent du hangar. + +Ils prirent un long bâton et le passèrent par la fente du mur. Jiline +poussa un «ouh!»; les enfants se dispersèrent à toutes jambes en criant. +Il ne vit que leurs genoux luire au soleil. + +Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. Il songea: + +«Pourquoi ne vient-on pas?...» + +Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar. + +Le Tartare entra accompagné d’un autre, petit et brun, celui-ci. + +Les yeux du petit brun étaient noirs et clairs, son teint coloré, sa +barbe bien taillée et son air riant. Il était vêtu plus richement que +son compagnon. Son bechmett en soie bleue était galonné de +passementeries. A sa ceinture était suspendu un grand poignard en +argent. Ses souliers étaient rouges et ornés de broderies en argent. Ces +souliers, très fins, étaient enveloppés d’autres moins fins. Son grand +bonnet d’astrakan était blanc. + +Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner comme s’il proférait des +injures. Il s’accota au mur et, tourmentant son poignard, il attacha sur +Jiline un regard de loup. Le petit brun, vif comme s’il eût été tout en +ressorts, s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, sourit, lui +tapota l’épaule, baragouina quelques mots en son langage. Tout en +clignant de l’œil, et en clappant la langue, il lui disait à chaque +instant: + +--Un brave _Ourous_[28]! + + [28] «Un russe» en tartare. + +Jiline ne comprit pas. Il dit: + +--A boire... donnez-moi à boire. + +Le petit brun continua de rire et de répéter son: + +--Un brave Ourous!... + +Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de ses lèvres, et fit entendre +qu’il avait soif. + +Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la la porte et appela: + +--Dina! + +Une jeune fille accourut. Elle était mince, maigre même, et pouvait +avoir treize ans. A sa ressemblance frappante avec le petit brun, on +voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle avait les mêmes yeux +noirs et clairs et son visage était agréable. Elle était vêtue d’une +longue chemise bleue à larges manches et n’avait pas de ceinture. Aux +pans, à la poitrine et aux manches, une garniture rouge. Elle portait un +pantalon, et ses souliers fins étaient enveloppés d’autres souliers à +hauts talons. Un collier entièrement composé de demi-roubles russes +ornait son cou. Sa tête était découverte et une longue tresse noire, +nouée par un ruban, descendait sur son dos. Au ruban étaient attachés +quelques ornements en métal et un rouble d’argent. + +Son père lui dit quelques mots; elle partit et revint avec une petite +cruche eu fer étamé. + +Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula en s’accroupissant de +telle manière que ses genoux dépassèrent ses épaules; elle le regardait +boire en ouvrant de grands yeux, comme devant une bête fauve. + +Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre la cruche, elle fit un bond +en arrière comme une chevrette sauvage. Son père éclata de rire et lui +donna un ordre. Elle prit la cruche et sortit du hangar en courant. Elle +revint presque aussitôt, rapportant du pain sans levain posé sur un +plateau de bois. Elle s’accroupit de nouveau et se remit à fixer le +prisonnier. + +Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant la porte sur Jiline. + +Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline: + +--Aï-da! patron, aï-da!... + +Il ne savait pas le russe non plus. + +Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se lever et de le suivre. +Il sortit en boitant à cause de l’entrave qu’il avait aux jambes; il vit +devant lui un village tartare d’une dizaine de huttes, avec son minaret +en forme de tour. + +Trois chevaux sellés étaient tenus en bride par des enfants auprès d’une +hutte. Le Tartare brun sortit de cette hutte et, de la main, fit signe à +Jiline d’entrer. + +Toujours souriant et baragouinant, il franchit le seuil et Jiline le +suivit. + +La salle dans laquelle ils entrèrent était fort convenable. Les murs en +étaient badigeonnés d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de +couleurs diverses, étaient entassés au fond de la pièce et de riches +tapis étaient suspendus aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés +des sabres, des fusils, des pistolets, tous en argent. Une niche +pratiquée dans un coin de la salle laissait voir un petit poêle au +niveau du sol. + +La terre battue qui servait de parquet était d’une propreté extrême; un +coin de la salle était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient posés +des tapis et sur ces tapis des coussins de plume. Cinq Tartares, parmi +lesquels le petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, adossés +à des coussins de plume; devant eux, étaient placés des plateaux de bois +de forme ronde, supportant des crêpes de millet, dans des tasses du +beurre fondu, et, dans une cruche, de la bière tartare, de la _bouza_. +Ils mangeaient avec leurs doigts. + +Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se mettre à l’écart, non sur +un tapis, mais sur la terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes à +prendre des crêpes et de la bouza. + +Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était indiquée, ôta ses +souliers, les rangea à la porte à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur +le feutre près de son maître qu’il regarda manger avec une bave de désir +aux lèvres. + +Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, une femme, vêtue comme +Dina, entra et emporta le beurre. Elle revint avec un grand baquet et +une cruche à goulot étroit. Les hommes lavèrent leurs mains grasses de +beurre, puis se mirent à genoux en soufflant de tous côtés et +commencèrent à dire leur prière. Ils baragouinèrent ensuite un moment +entre eux, et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit en Russe: + +--C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant le roux, qui t’a pris... Il +t’a donné à Abdoul-Mourad. + +Et, indiquant le petit brun, il ajouta: + +--C’est lui qui est ton maître, à présent. + +Jiline garda le silence. + +Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son langage, puis répéta plusieurs +fois: + +--Bon Ourous?... Soldat ourous... + +L’interprète traduisit: + +--Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on envoie ici ta rançon. Sitôt +l’argent arrivé, tu seras libre. + +Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua: + +--La rançon est-elle forte?... A combien se monte-t-elle? + +Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux et l’interprète traduisit +leur réponse: + +--Trois mille pièces, dit-il. + +--Non, répondit Jiline. Il m’est impossible de payer cette somme. + +Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, parla à Jiline comme si +celui-ci eût pu le comprendre. + +L’interprète reprit: + +--Combien peux-tu donner? + +Jiline répondit, après avoir réfléchi: + +--Cinq cents roubles. + +Les Tartares, à cette réponse, se mirent à parler tous ensemble. Abdoul +s’emportait contre le roux et criait si fort que l’écume lui en venait +aux lèvres. + +Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux en clappant de la langue. + +Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant de nouveau à Jiline, +lui dit: + +--Ce n’est pas assez... Abdoul, ton maître, ne s’en contente pas... Il +t’a payé deux cents roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait... Il ne +peut te mettre en liberté à moins de trois mille roubles... Si tu +n’écris pas, on te mettra dans un trou et tu seras fouetté à coups de +knout. + +«Eh!» pensa Jiline, «avec eux, plus on a peur, pires ils sont.» + +Il se dressa vivement sur ses jambes et dit: + +--Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut me faire peur, il n’aura +pas un seul kopek, car je n’écrirai pas... Je ne vous crains pas, chiens +que vous êtes, et je ne vous craindrai jamais. + +L’interprète transmit ces paroles aux Tartares qui se remirent à parler +tous à la fois. + +Après avoir longtemps baragouiné, le petit brun se leva de nouveau et +s’approcha de Jiline: + +--Ourous, dit-il.--Djiguit, djiguit, Ourous. + +En Tartare, djiguit signifie brave. + +Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à l’interprète, qui traduisit: + +--Donne mille roubles. + +Jiline tint bon. + +--Je ne donnerai rien de plus que cinq cents roubles... Si vous me tuez, +vous n’aurez rien. + +La conversation reprit entre les Tartares; ils donnèrent un ordre au +Nogaï, qui sortit. Ils continuaient de parler en regardant +alternativement la porte et Jiline. + +Le serviteur revint, accompagné d’un gros homme. Cet homme était pieds +nus et avait les jambes entravées comme celles de Jiline. Celui-ci +reconnut immédiatement Kostiline. + +On plaça Kostiline à côté de son camarade. Ils se racontèrent leurs +aventures. Les Tartares les regardaient silencieux. + +Kostiline raconta que son cheval s’était arrêté et que son fusil avait +raté. C’était ce même Abdoul qui l’avait capturé. + +Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra quelques paroles, que +transmit l’interprète. + +--Vous appartenez tous deux au même maître; celui qui donnera le premier +rançon sera libre le premier. + +L’interprète poursuivit, en s’adressant à Jiline: + +--Tu t’emportes toujours; ton compagnon est plus sage... Il a écrit chez +lui pour qu’on envoyât cinq mille pièces... Aussi sera-t-il bien traité. + +Jiline répondit: + +--Mon compagnon agit comme il l’entend... Peut-être est-il riche; moi, +je ne le suis pas. Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si vous le +voulez, tuez-moi; mais alors vous n’aurez rien... Je ne veux pas +demander plus de cinq cents roubles. + +Un silence. + +Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une petite cassette, en tira une +plume, du papier et de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant +sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait les cinq cents +roubles. + +--Attends, fit Jiline à l’interprète.--Dis-lui d’abord que nous +entendons bien manger, être bien vêtus, demeurer ensemble afin de moins +nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser de ces morceaux de bois, +conclut-il en montrant ses entraves. + +Il regarda Abdoul et sourit. + +Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta la réponse de Jiline, et +dit: + +--Je vais vous faire donner une tcherkeska[29] et des bottes. Vous serez +comme des mariés. Je vous nourrirai comme des princes. Si vous désirez +vivre ensemble, soit; on vous logera dans le même hangar... Mais je ne +puis vous enlever vos entraves, car vous vous enfuiriez. On ne vous les +ôtera que pendant la nuit. + + [29] Longue redingote à taille. + +Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de nouveau l’épaule. + +--Toi bon, dit-il.--Moi bon. + +Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse afin que la lettre ne +parvînt pas. + +«Je me tirerai bien d’ici», pensa-t-il. + +On emmena les captifs dans le hangar. On leur apporta de la paille de +maïs, de l’eau, du pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées +prises sans doute sur quelque soldat tué. + +A la tombée de la nuit, on leur retira les entraves et on ferma le +hangar. + + +III + +Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son compagnon de captivité. Leur +maître ne cessait de rire en venant les voir. + +--Toi, Ivan, bon; moi, Abdoul, bon, répétait-il, tout en continuant à +nourrir très mal ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain sans +levain fait avec de la farine de millet et cuit en galettes. Souvent, +même, la pâte n’était pas durcie par le feu. + +Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il attendait son argent et +s’ennuyait. Il restait des journées entières, sans bouger du hangar, à +dormir ou à compter le temps. + +Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était pas parvenue à son +adresse, n’avait pas récrit. + +«Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma rançon?» pensait-il... «Elle +qui vivait plutôt de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait +ces cinq cents roubles, elle serait totalement ruinée... Avec l’aide de +Dieu, j’espère m’en tirer.» + +En attendant, il se promenait dans l’aoul, examinait, questionnait, +cherchant un moyen d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à +siffloter, à faire des poupées d’argile ou à tresser des brindilles, car +il savait tout faire. + +Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit d’une chemise de Tartare et la +campa sur le toit. Dina aperçut cette poupée; elle appela des jeunes +filles qui allaient chercher de l’eau. Elles posèrent leurs cruches et +admirèrent avec des rires. Jiline descendit la poupée et la leur tendit. +Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. Il laissa la poupée à +terre et rentra dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait. + +Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit la poupée et s’enfuit. + +Le lendemain matin, de bonne heure, Dina parut sur le seuil de la saklia +de son père; elle tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait vêtue de +chiffons de couleurs criardes et la berçait. Une vieille femme sortit en +grondant, lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina au travail. + +Jiline, alors, confectionna une autre poupée, plus belle que la +première, et l’offrit à Dina. + +Un jour Dina lui apporta une petite cruche, s’accroupit devant lui et, +souriant, lui désignait le récipient. + +«Pourquoi est-elle si gaie?» songea Jiline. + +Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était du lait. Quand il eut fini +de boire, il dit: + +--C’est bien. + +Dina fut transportée de joie. + +--C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle. + +Elle se leva vivement, battit des mains, lui arracha la cruche et se +sauva. + +A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement du lait en +cachette. Parfois les Tartares faisaient des fromages avec le lait de +leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns à son nouvel ami. + +Un jour que le maître avait tué un mouton, elle lui en apporta un +morceau dans sa manche. Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva. + +Un autre jour, un orage violent se déclara et la pluie fit rage pendant +une heure. Les petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, tellement +qu’aux endroits où, auparavant, l’on passait facilement, l’eau montait +jusqu’à trois archines. Le courant était d’une telle force qu’il +charriait de grosses pierres. Les torrents s’écoulaient avec un bruit +centuplé par les échos de la montagne. + +Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs flaques d’eau dans le +village. Jiline demanda un couteau au patron, tailla un petit bateau +dans un morceau de bois, y adapta une roue de plumes et campa deux +poupées sur le bateau. + +Les petites filles lui apportèrent des chiffons et il habilla les +poupées. L’une était un moujik et l’autre une baba. Il posa son bateau +sur un ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées à sursauter. + +Tout le village fut vite réuni: des enfants, des babas, des hommes +accoururent, et tous, clappant de la langue, répétaient: + +--Aï, Ourous! aï, Ivan! + +Jiline avait vu chez Abdoul une montre de fabrication russe, toute +détraquée. Il dit à son maître: + +--Donne, je te l’arrangerai. + +Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, puis il la remonta et la +montre marcha. + +Abdoul en fut si content qu’il lui donna son vieux bechmett, qui était +tout en loques. Jiline n’avait rien de mieux à faire que d’accepter. + +«Ce sera toujours bon pour me couvrir la nuit», dit-il. + +Jiline eut bientôt la renommée d’un homme universel. On venait le voir +des villages les plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou un +pistolet à réparer, un autre une montre. Son maître lui donna une +tenaille, une vrille et une lime. + +Une fois même, un Tartare étant tombé malade, on vint à Jiline pour lui +demander son assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître mot de +médecine, ne refusa point. + +«Peut-être», se disait-il, «le malade s’en tirera-t-il tout seul.» + +Il entra dans son hangar, prit de la terre, de la cendre, jeta de l’eau +dessus et se mit à pétrir. Il murmura quelques paroles et donna cette +boue au malade, qui la but. Par le plus grand des hasards, le Tartare +guérit. + +Jiline commençait à comprendre un peu la langue du pays, et ceux des +Tartares qui étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout simplement: + +«Ivan! Ivan!» + +Les autres continuaient à le regarder de travers. + +Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès qu’il apercevait celui-ci, son +front se rembrunissait et il se détournait ou bien l’injuriait. Il y +avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. Cet homme n’habitait pas +l’aoul; sa saklia était bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le +voyait que quand il se rendait à la mosquée pour prier. Ce vieillard +était de petite taille; son bonnet était enveloppé d’une bande de toile +blanche; sa barbiche et ses moustaches, coupées court, étaient blanches +comme du duvet; son visage était tout ridé et d’un rouge de brique. Son +nez était recourbé comme le bec d’un milan, et ses yeux gris étaient +méchants. De ses dents il ne restait que deux grosses canines. + +Quand il passait, coiffé de son _tchalma_ et s’appuyant sur un gros +bâton, il jetait autour de lui des regards de loup affamé. Quand il +apercevait Jiline, il grognait et se détournait. + +Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne pour voir la retraite +du vieux. Il descendait un sentier, quand il aperçut un petit jardin +enclos d’un mur de pierre. Derrière ce mur, des cerisiers, des pêchers, +des abricotiers, et une saklia recouverte d’un toit plat. + +Il s’approcha davantage et vit des ruches en paille autour desquelles +des abeilles bourdonnaient. Il se haussa sur la pointe des pieds pour +mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent avec bruit. + +Le vieux, qui était dans son jardin, se retourna. En apercevant Jiline, +il poussa un hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, il fit +feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le temps de s’abriter derrière +une grosse pierre. + +Furieux, le vieillard courut se plaindre chez le maître de Jiline. +Abdoul fit appeler le prisonnier et, toujours souriant, lui demanda +pourquoi il était allé regarder par-dessus le mur. + +--Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard... Je voulais simplement +voir comment il vit. + +Le vieux, très irrité et montrant ses canines, baragouina quelques +paroles d’une voix sifflante et désigna Jiline de la main. + +Le jeune homme comprit que le vieux demandait à Abdoul de tuer son +prisonnier ou de l’éloigner de l’aoul. + +Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux s’en fut chez lui. + +Le jeune officier demanda à son maître qui était cet homme si fort en +colère. + +--C’est un grand personnage, répondit Abdoul.--Il était notre premier +djiguit... Il a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un homme très +riche... Il avait trois femmes et huit fils... Ils vivaient tous +ensemble dans le même aoul... Un jour les Russes sont venus, ont détruit +le village et tué sept de ses fils. Le survivant passa aux Russes... Le +vieux se rendit chez les ennemis, fit semblant de se soumettre, vécut +pendant trois mois au milieu d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se +sauva... Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla à la Mecque prier Allah. +Voilà pourquoi il a le droit de se coiffer du tchalma, car celui qui est +allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma... Il ne vous aime pas, +vous autres... Il m’a demandé de te tuer... Mais je ne le peux pas... +J’ai donné de l’argent pour t’avoir... D’ailleurs, je t’ai pris en +affection, Ivan, et non seulement je ne voudrais pas te tuer, mais même +je ne consentirais pas à te laisser partir si je ne t’avais engagé ma +parole. + +Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs reprises: + +--Toi, Ivan, bon; moi Abdoul, bon. + + +IV + +Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans +l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que +le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail +était très pénible à cause des pierres; il devait souvent les user avec +sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large +pour donner passage à un homme. + +«Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de +quel côté me diriger... Mais personne ne voudrait me renseigner.» Un +jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux +alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les +environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants +de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit +quelle direction l’officier avait prise, il lui cria: + +--Ne va pas là!... Mon père l’a défendu... N’y va pas ou j’appelle les +gens. + +Jiline voulut lui faire entendre raison. + +--Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là... Je +cherche une herbe pour guérir... Viens avec moi... Avec mes entraves je +ne puis pas me sauver... Je te ferai demain un arc et des flèches. + +L’enfant accepta et ils partirent ensemble. + +A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y +rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de +peine. + +Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi, +derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines; un +troupeau de chevaux suivait cette route; tout en bas, on voyait un autre +aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où +se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes +bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient +dans les nuages. + +Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des +montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet, +dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif. + +A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà +et là, la fumée des aouls montait. + +«Je suis en plein pays ennemi», pensa-t-il. + +Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite +rivière, un village entouré de jardins; des babas, que l’éloignement +rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière. + +Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des +forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait +comme une nappe de fumée étendue sur le sol. + +Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en +se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il +en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine. +C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il +devait se diriger. + +Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent +pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur +montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se +trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda +plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles +fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la +forteresse était bien dans cette direction. + +Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles. +Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient; l’enfant avait prié +Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne +pouvait s’arracher à sa contemplation. + +Enfin il se décida à rentrer. + +«Je sais maintenant par où fuir», songeait Jiline. + +Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette +nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares +revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment +joyeux; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient +sans butin; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué +dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs +d’inhumation commencèrent. + +Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans +bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe, +sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané +d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un +seul rang devant le mort. + +En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et +derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps +silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit: + +--Allah! + +Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula +ainsi. Personne ne bougeait. + +Le mollah releva de nouveau la tête. + +--Allah! + +Tous répétèrent: + +--Allah! + +Et le silence se fit de nouveau. + +Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus +immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des +petites feuilles du platane qu’agitait le vent. + +Le mollah fit une prière; on prit le mort et on le porta à bras vers une +fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume, +mais horizontalement, en forme de caveau. + +On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit +dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre. + +Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit +l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A +l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre. + +Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux. + +--Allah! Allah! Allah! firent-ils après une longue pause. Puis tous se +levèrent. + +Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois +fois le front de son fouet et rentra dans sa maison. + +Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois +Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son +bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son +poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument; +Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. +Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de +l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta +dans la saklia du roux. + +Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort. + +On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours. +Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours. + +Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les +chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se +mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle +lune et les nuits étaient sombres. + +«Ce soir, pensait Jiline, il faut partir.» + +Il fit part de son projet à Kostiline. + +Celui-ci s’effraya. + +--Comment nous sauverons-nous?... Nous ne connaissons pas la route. + +--Je la connais. + +--La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte +avant le jour. + +--Eh bien! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté +quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici? Cela ira bien si on +envoie de l’argent... Mais si on n’en réunit pas assez... Les Tartares +sont irrités, les Russes ont tué un des leurs... Le bruit court que le +même sort nous attend. + +Kostiline réfléchit un moment et se décida. + +--Eh bien! partons, dit-il. + + +V + +Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils +s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul. + +Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du +hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour, +mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit. + +Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme. +Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent. + +Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il +s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il +n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se +tut. + +De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir: + +--Hait!... hait, Ouliachine! + +Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux +jambes de son ami en agitant la queue. + +Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de +nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un +peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres. + +La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La +nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le +brouillard était blanc comme du lait. + +Jiline se leva et dit à son compagnon. + +--Eh bien! frère, aï-da![30] + + [30] En Tartare: Allons! + +Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas +qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret. + +--Allah! Resmillah! Ilrakhman! + +Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée. + +Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau; ils s’assirent au pied d’un mur. +Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des +fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence. + +--Et maintenant, à la garde de Dieu! + +Ils firent un signe de croix et partirent. + +Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils +traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais +et bas. + +On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour +s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes +usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et +continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en +consultant les étoiles. + +Kostiline le suivait avec peine. + +--Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds. + +--Ote-les donc, tu marcheras mieux. + +Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se +coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade. + +Jiline lui dit alors: + +--Ce n’est rien de t’écorcher les pieds... Tu guériras... tandis que si +on nous rattrape... + +Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines. + +Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à +leur droite. + +Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda. + +Eh! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite. +Il y a ici un autre aoul; je viens de le voir. Il nous faut revenir et +aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt. + +--Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout +ensanglantés, gémit Kostiline. + +--Hé! mon frère, cela guérira... Marche plus légèrement... Comme cela, +tiens. + +Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la +montagne. + +Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes +ininterrompues. + +Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt. +Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs +habits. Enfin ils trouvèrent un sentier. + +Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et +écoutèrent. + +Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le +bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils +s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la +route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en +n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait +point être un homme. + +--Quel est ce miracle? se dit-il. + +Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un +ouragan avec un fracas de branches cassées. + +Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui +cria: + +--C’est un cerf!... C’est un cerf!... entends-tu quel vacarme il fait +avec ses bois?... Nous avons eu peur de lui, et lui de nous. + +Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils +bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient +savoir. + +Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit. + +--Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin... Mes jambes +n’en peuvent plus. + +Son compagnon l’exhorta. + +--Non, reprit-il, je ne puis plus... je ne puis plus. + +Jiline, alors, se fâcha et l’injuria. + +--Eh bien! je pars seul, adieu! + +Kostiline se leva vivement et marcha. + +Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi. +On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles. + +Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha +par terre et écouta. + +--C’est bien cela... Un cavalier vient dans notre direction. + +Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres. +Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui +chassait une vache devant lui en marmottant. + +Le Tartare passa. + +Jiline revint près de son compagnon. + +--Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons. + +Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt. + +--Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de +forces. + +Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur +que l’autre en blêmit. + +--Ne crie pas... Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre. + +Et il se dit, songeur: + +«Il est tout affaibli, le malheureux... Je ne puis pas abandonner un +camarade.» + +Il reprit tout haut: + +--Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux +pas marcher. + +Il mit Kostiline sur son dos. + +--Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge. + +Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en +avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit +en marche. + +Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit +se fit derrière eux; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa +langue. + +Jiline se jeta dans un fourré; le Tartare tira un coup de fusil dans la +direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au +trot. + +--Nous sommes perdus, frère, dit Jiline.--Ce chien va prévenir les +autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite... Si nous ne nous +éloignons de trois verstes, nous sommes perdus. + +Il songea: + +«Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais +déjà loin.» + +--Va-t’en seul, lui dit Kostiline.--Pourquoi te perdre pour moi? + +--Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade. + +Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la +forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se +dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline +était exténué. + +Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta +et déposa Kostiline à terre. + +--Laisse-moi me reposer un peu et boire... Puis nous mangerons notre +galette... Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline +s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha +rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent. + +Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et, +après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens. + +Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un +chien en arrêt devant eux. L’animal aboya. + +Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline, +les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs +chevaux. + +Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares. +Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses +prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le +chemin de l’aoul. + +Abdoul ne soufflait mot; son éternel sourire avait disparu. Ils +arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue. + +Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline +et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet. + +Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la +montagne, et commencèrent à délibérer. + +Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant +dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât. + +Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et +n’entendait pas perdre son argent. + +Le vieux répliqua: + +--Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car +c’est un péché que de nourrir des Russes... Il faut les tuer. + +Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit: + +--Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai +mourir tous deux sous le fouet... Et si tu te hasardes encore une fois à +fuir, je te tue comme un chien... Écris une lettre, et écris-la bien. + +On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent. + +On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il +y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit. + + +VI + +A partir de ce jour, la vie leur fut rendue beaucoup plus dure. On ne +leur ôtait plus leurs entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On leur +jetait de la pâte crue comme à des chiens et on leur descendait de l’eau +dans une cruche. + +Leur fossé était puant et humide: Kostiline en tomba tout à fait malade, +son corps enfla et des douleurs lui vinrent. Il passait son temps à +dormir et à gémir. + +Jiline était triste. Il voyait que cela tournait mal et ne voyait guère +comment il sortirait de là. + +Il avait commencé à creuser la terre, mais, outre qu’il ne savait où +cacher ses déblais, Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer. + +Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la liberté, une galette lui tomba +inopinément sur les genoux, puis un autre, puis des cerises. Il leva la +tête et aperçut Dina. Elle le regarda en souriant et se sauva. + +Jiline songea: + +«Si Dina pouvait m’aider à fuir...» + +Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile et se mit à modeler des +poupées. Il fabriqua des hommes, des chevaux, des chiens, et se dit: + +«Quand elle viendra, je les lui jetterai.» + +Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline entendit un bruit de chevaux; +il vit les Tartares réunis près de la mosquée et discutant avec +animation. Ils parlaient des Russes. La voix du vieil hadji dominait les +autres. Jiline ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, mais il +devina que les Russes étaient tout près, que les Tartares délibéraient +de défendre l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs prisonniers. + +Le bruit des discussions cessa tout à coup. Puis un léger frôlement se +fit entendre. Jiline leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête +enfoncée entre ses genoux, penchée de manière que son collier pendait +au-dessus de la fosse. Ses petits yeux brillaient comme des étoiles. +Elle retira de sa manche deux galettes au fromage et les jeta à +l’officier. + +--Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt? lui demanda Jiline. J’avais fait +des jouets pour toi... Tiens, les voilà. + +Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines qu’il avait +confectionnées pour elle. + +Mais elle fit de la tête un signe négatif. + +--Je n’en veux pas, dit-elle. + +Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit: + +--Ivan, on veut te tuer. + +Et elle esquissa les gestes de couper la gorge de quelqu’un. + +--Qui veut me tuer? + +--Mon père; les vieux le lui ont ordonné... Moi, je te plains. + +--Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi un long bâton. + +Elle fit signe que c’était impossible. + +Jiline joignit les mains comme pour la supplier. + +--Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi un bâton. + +--Non. On s’en apercevrait à la maison. + +Et elle disparut. + +Jiline fut songeur toute la soirée. + +«Que vais-je devenir?» se disait-il. + +Il regarda le ciel; tout était calme. Les étoiles pointaient déjà, mais +la lune n’avait pas encore apparu. Le mollah monta au minaret et lança +son appel. + +Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant plus que la jeune fille +revînt. + +Quelques morceaux d’argile lui tombèrent sur la tête et le réveillèrent +en sursaut. Il jeta les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre +une longue perche. + +Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers lui. La perche était +solide; il l’avait vue quelques jours auparavant sur le toit d’Abdoul. + +Il leva la tête: Les étoiles étincelaient très haut dans le ciel. Au +bord du fossé, les yeux de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle se +pencha davantage et lui dit à voix basse: + +--Ivan, Ivan! + +Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur à parler doucement. + +--Qu’y a-t-il? + +--Tous sont partis. Il ne reste que deux hommes dans l’aoul. + +--Eh bien! Kostiline, dit le jeune homme à son compagnon, essayons pour +la dernière fois... Je vais t’aider. + +Kostiline ne voulut même pas entendre parler d’une nouvelle évasion. + +--Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de sortir d’ici... Où irais-je, moi +qui n’ai même plus la force de me retourner? + +--Eh bien! adieu, alors. + +Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la perche, recommanda à Dina de +la tenir solidement, et se mit à grimper. Deux fois il retomba, gêné par +ses entraves. Kostiline lui fit la courte échelle et, enfin, il +atteignit le bord de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa +chemise de toute la force de ses petits poignets en riant de +contentement. + +Jiline attira la perche à lui et dit à Dina: + +--Reporte-la à sa place, car si on la trouvait ici, tu serais battue. + +Dina partit, en traînant la perche, et Jiline descendit la montagne. +Quand il fut dans le vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur +le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le cadenas était solide et il +ne put en venir à bout. + +Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant la montagne. C’était +Dina. + +--Donne-moi la pierre, dit-elle. + +Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas à coups redoublés. Mais +ses petits doigts étaient minces comme des brindilles. Elle jeta la +pierre et fondit en larmes. + +Le jeune homme frappa de nouveau avec une énergie désespérée. Dina, +penchée sur lui, lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme une +lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune qui se levait. + +«Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné la forêt avant le lever +de la lune», pensa-t-il. + +Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses entraves. + +--Adieu, Dinouchka, dit-il.--Je ne t’oublierai de ma vie. + +Dina le retint et chercha les poches du jeune homme pour y mettre +quelques galettes. + +--Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te fera des poupées, à présent? +ajouta-t-il en caressant la tête de l’enfant. + +Dina, cachant son visage en pleurs dans ses mains, monta la colline avec +l’agilité d’une chevrette. On n’entendait, dans l’obscurité, que le +tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient parmi ses cheveux +épars. + +Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas et le tint dans sa main +pour éviter de faire du bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la +jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque instant du côté où la +lune allait se lever. Il reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à +aller droit devant lui l’espace de huit verstes. Seulement, il lui +fallait être arrivé à la forêt avant que la lune parût. Comme il +traversait le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. Un côté +de la vallée s’éclairait de plus en plus et l’ombre de la montagne se +retirait de plus en plus vers lui. + +Jiline marchait toujours dans l’ombre; il se hâtait, mais la lune allait +plus vite que lui. Il la voyait déjà poindre au sommet de la montagne. +Il était sur le point d’atteindre la forêt quand la lune émergea +complètement. Tout devint clair comme pendant le jour. On distinguait +toutes les feuilles sur les arbres. Il faisait calme et clair dans la +montagne; un silence de mort régnait. On n’entendait que le petit +ruisseau murmurer au fond de la vallée. + +Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré personne. Il choisit un +endroit bien sombre et se reposa un instant en mangeant une galette. Il +chercha ensuite une pierre et se mit de nouveau à frapper sur son +cadenas. Il se meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors il se +leva et poursuivit sa route. Au bout d’une verste, il était déjà +exténué, bien qu’il se fût arrêté tous les dix pas. + +«Que faire»? pensait-il. «Je me traînerai tant que j’aurai de forces... +Car, si je m’assieds, je ne me relèverai plus... Certes, je n’atteindrai +pas la forteresse cette nuit... Dans la journée je me reposerai et, à la +tombée de la nuit, je me remettrai en route. + +Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra que deux Tartares à +cheval. Mais, les ayant entendus venir de loin, il eut le temps de les +éviter. + +Cependant la lune pâlissait, le brouillard du matin tombait et le jour +n’allait pas tarder, et Jiline n’avait pas encore traversé la forêt. + +«Eh bien!» se dit-il, «je ferai encore une trentaine de pas... Je +m’installerai dans un fourré et je m’y reposerai.» + +Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il était à la lisière de la +forêt. + +Le jour était venu. Devant lui se voyaient, comme sur la paume, et les +steppes et la forteresse. A gauche, tout près de la montagne, étaient +allumés des feux autour desquels se tenaient des gens. + +Jiline regarda plus attentivement et vit luire des fusils de Cosaques et +de soldats russes. + +Transporté, il rassembla ses forces et commença à descendre de la +montagne. + +«Que Dieu me garde!» fit-il. «Si dans cet endroit découvert un Tartare à +cheval m’apercevait, bien que je sois près des nôtres, je ne lui +échapperais pas!» + +Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à sa gauche, sur une +colline, trois Tartares. Ils étaient à deux déciatines de lui. En +l’apercevant, ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui battit. Il agita +ses mains au-dessus de sa tête et cria de toutes ses forces: + +--Frères, au secours! frères! + +Les Russes l’entendirent et des Cosaques à cheval partirent au grand +galop pour couper la route aux Tartares. + +Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares s’approchaient de plus en +plus. + +Jiline rassemblant ce qui lui restait de force et tenant ses entraves +dans sa main, courut tout éperdu dans la direction des Cosaques en +multipliant les signes de croix. + +--Frères! frères! frères! + +Les Cosaques étaient une quinzaine environ. Les Tartares eurent peur. +Ils s’arrêtèrent et Jiline atteignit enfin les cavaliers. + +Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il était et d’où il venait. + +Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait en répétant: + +--Frères! frères! + +Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, l’autre du kacha[31], un +troisième de la vodka. + + [31] Gruau cuit. + +On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir brisé ses entraves. + +Les officiers le reconnurent et l’amenèrent à la forteresse. Les +soldats, joyeux, se réunirent chez Jiline. + +Il leur raconta comment il avait été pris par les Tartares et termina +son récit en disant: + +--Voici fini mon voyage chez moi--et mon mariage. Décidément, ce n’était +pas ma destinée. + +Et il resta à l’armée du Caucase. + +Kostiline fut racheté, un mois après, pour cinq mille roubles. Quand il +revint, il était mourant. + + +1056.--Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (BLAIS, ROY et Cie), +7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 *** diff --git a/78069-h/78069-h.htm b/78069-h/78069-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d459284 --- /dev/null +++ b/78069-h/78069-h.htm @@ -0,0 +1,5989 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Deux générations | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c large b ssf top2em">COMTE LÉON TOLSTOÏ</p> + +<h1>DEUX GÉNÉRATIONS</h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">TRADUCTION</span><br> +<span class="b ssf">DE M. E. HALPÉRINE</span></p> + +<p class="c">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="ssf b small">LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER</span><br> +PERRIN ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> +85, <span class="xsmall">QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS</span>, 35</p> + +<p class="c">1886<br> +<span class="xsmall">Tous droits réservés.</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<table> +<tr><td class="h"><b>KATIA.</b> Traduction de M. le comte d’Hauterive. +6<sup>e</sup> édition, 1 volume in-18. Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>A LA RECHERCHE DU BONHEUR.</b> Traduit et +précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 4<sup>e</sup> édition, +1 vol. in-18. Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>LA MORT.</b> Traduit et précédé d’une préface par +M. E. Halpérine, 3<sup>e</sup> édition, 4 vol. in-18. Prix</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +</table> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="chapter">DEUX GÉNÉRATIONS</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>… Jomini et toujours Jomini ; +de l’eau-de-vie pas un mot.</p> + +<p class="sign sc">(E. Davidov.)</p> + +</blockquote> + +<p>Vers 1800, au temps où les chemins de fer +et les routes carrossables, le gaz et la bougie +de stéarine, les divans élastiques et bas, les +meubles vernis, les jeunes désillusionnés à +monocle, les femmes philosophes et libérales, +les charmantes dames aux camélias qui pullulent +aujourd’hui ; — au temps naïf où, quand +on allait en carriole de Moscou à Saint-Pétersbourg, +il fallait emporter avec soi ses provisions +et rouler pendant huit longs jours sur +une route molle de poussière ou de boue ; — au +temps où l’on aimait à manger des côtelettes +Pojarski, des sonnettes de Valdaï et des Boubliki<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ; — au +temps où, pendant les longues soirées +d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient +lentement en fumeuses stalactites, éclairant +des familles de vingt à trente personnes, — les +soirs de bal on garnissait les candélabres +de bougies de cire ou de blanc de +baleine ; — au temps où l’on rangeait les +meubles avec symétrie, où nos pères, qui +n’étaient pas seulement jeunes par l’absence +de rides et de cheveux gris, se battaient pour +une femme et se précipitaient d’un bout du +salon à l’autre pour ramasser le mouchoir +qu’on avait laissé tomber, exprès ou non ; — au +temps où nos mères portaient des robes à +courte taille et à larges manches, et décidaient +du sort des familles à la courte paille ; — au +temps où les charmantes dames aux camélias +n’osaient affronter le grand jour ; — enfin au +temps naïf des loges maçonniques, des <i>Tugendbund</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, +au temps des Miloradovitch, des +Davidov, des Pouchkine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, une réunion de +pomestchiks<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> avait lieu dans la ville de K., chef-lieu +du gouvernement du même nom, et les +élections des représentants de la noblesse +tiraient à leur fin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Pâtisserie sèche en forme de couronne.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Associations d’étudiants.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Écrivains russes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Propriétaires terriens.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>— Eh ! n’importe !… Au salon, soit, dit un +jeune officier enveloppé d’une schouba<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> et coiffé +d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un +traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs +hôtels de la ville de K.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Fourrure.</p> +</div> +<p>— L’affluence est très grande, mon petit +père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel +qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance +du jeune officier que celui-ci était le +comte Tourbine. De là l’« Excellence » dont il +honorait l’arrivant. — La femme du pomestchik — Afremova — a +promis de partir dans +la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces +dames, vous occuperez leur chambre, le numéro +11, poursuivit-il en précédant le comte +dans le corridor et en se retournant à chaque +pas.</p> + +<p>Dans le salon commun, groupés sous un +portrait en pied de l’empereur Alexandre I<sup>er</sup>, +plusieurs nobles étaient assis à une petite +table et buvaient du champagne. Quelques +marchands, de passage à K., se tenaient un +peu à l’écart, couverts de leur schouba +bleue.</p> + +<p>Le comte entra dans le salon, appelant +Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son +manteau, dont le collet était couvert de givre, +alla s’asseoir auprès de la table et commanda +de la vodka<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, tout en engageant la conversation +avec les personnes présentes. Sa mine agréable +et ouverte, encore rehaussée par un dolman +de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait +agréer. On lui tendit une coupe de champagne.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> De l’eau-de-vie.</p> +</div> +<p>Le comte prit d’abord son petit verre de +vodka, puis commanda une bouteille de champagne +dont il offrit à ses nouvelles connaissances.</p> + +<p>Le yamstchik<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> entra, s’approcha du hussard +et demanda son pourboire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cocher de la poste.</p> +</div> +<p>— Sachka<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, donne-lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Sachka, diminutif d’Alexandre.</p> +</div> +<p>Le yamstchik sortit avec Sachka et revint +presque aussitôt en tenant une pièce d’argent +dans sa main ouverte.</p> + +<p>— Eh quoi ! mon petit père, articula-t-il, +rien que cela !… Cependant, j’ai fait le possible +pour être agréable à Votre Noblesse… Vous +m’aviez promis cinquante kopeks<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et il ne +m’en donne que vingt-cinq.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.</p> +</div> +<p>— Sachka, donne-lui un rouble.</p> + +<p>Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du +yamstchik.</p> + +<p>— Il a reçu assez, dit-il d’une voix de +basse. — D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.</p> + +<p>Le comte tira de son portefeuille deux billets +bleus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, tout ce qu’il possédait, et en tendit +un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Un billet bleu vaut cinq roubles.</p> +</div> +<p>— Je suis arrivé au bout, dit l’officier. — Voici +mes cinq derniers roubles.</p> + +<p>— En bon hussard, comte, lui dit en souriant +un des nobles présents, dont la grosse +voix, la forte moustache et les jambes arquées +décelaient un cavalier retraité. — Vous vous +proposez de rester ici longtemps ?</p> + +<p>— Je n’y resterai pas si je ne songe à me +procurer de l’argent… D’ailleurs, il n’y a pas +de chambre dans ce maudit cabaret.</p> + +<p>— Permettez, comte, il y en a, répliqua le +cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez +y passer la nuit en attendant… Vous demeurerez +bien trois jours ici… J’étais tantôt chez +le predvoditel<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ; il serait enchanté de vous +voir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Représentant de la noblesse.</p> +</div> +<p>— Comte, restez donc, fit un grand et beau +jeune homme. — Pourquoi vous hâter ?… +Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une +élection… Restez, si vous voulez voir nos +demoiselles.</p> + +<p>— Sachka, donne-moi du linge… Je vais +au bain, ensuite nous verrons… Peut-être, +en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit +le comte.</p> + +<p>Puis il appela le domestique, lui dit quelques +mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, +qui répondit : — Cela est faisable — et sortit.</p> + +<p>— Donc, mon petit père, je donne des +ordres pour que ma malle soit portée dans +votre chambre, dit le comte en s’éloignant.</p> + +<p>— Je vous en prie… J’en serai heureux, répondit +le cavalier en se précipitant vers la porte.</p> + +<p>Là, il cria :</p> + +<p>— N’oubliez pas que c’est au numéro 7.</p> + +<p>Quand les pas du comte se furent éloignés, +le cavalier regagna sa place et, s’asseyant +plus près du tchinovnik<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, le fixa de ses yeux +riants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Fonctionnaire.</p> +</div> +<p>— Mais c’est lui-même.</p> + +<p>— Vraiment !</p> + +<p>— C’est comme je te le dis. C’est lui-même, +le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur +célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le +parie… Comment donc ! mais nous avons mené +joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous +sommes restés trois semaines sans nous coucher. +C’était au temps où j’étais détaché à la +remonte… Il y a eu là entre nous quelque +chose… une de ces choses qui rapprochent les +distances… Quel gas ! hein !</p> + +<p>— Un beau gas ! Quelles manières agréables ! +On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune +homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés… +Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Non. Il paraît n’avoir que cet âge… mais +il est moins jeune que cela… Non, il faut savoir +ce qu’il vaut… Qui a enlevé la Megounova ? +lui ; qui a tué Sabline ? lui. Il a fait sauter Matnev +par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au +prince Nesterov. C’est une tête brûlée ; il faut +le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un +hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. +On ne fait que médire de nous, mais si l’on +savait ce que c’est qu’un hussard — et quel +temps c’était que celui-là !…</p> + +<p>Et le cavalier raconta à son interlocuteur +une partie de plaisir faite avec le comte, tellement +fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait +avoir existé que dans son imagination. Première +invraisemblance : il n’avait jamais vu le comte, +ayant été mis à la retraite deux ans avant +que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance : +ce cavalier accompli n’avait +jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre +ans un très modeste sous-officier dans le +régiment de Biclev et avait pris sa retraite +aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.</p> + +<p>Mais — il y avait dix ans de cela — ayant +hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, +où il dépensa sept cents roubles avec les +Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un +uniforme de uhlan avec des parements orange +et avait pensé un moment entrer dans un régiment +de cavalerie. Ces trois semaines passées +à Lebediane formaient la période la plus sereine +et la plus heureuse de sa vie. De sorte +que ce rêve, il le transportait dans la réalité, +le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait +lui-même par croire à sa carrière de cavalier ; +ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le +cœur tendre et honnête et d’être très réellement +un brave et digne homme.</p> + +<p>— Oui, soupira-t-il. — Qui n’a pas servi +dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.</p> + +<p>Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant +la mâchoire inférieure, il continua d’une +voix de basse :</p> + +<p>— Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, +non sur un cheval, mais sur un vrai +diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec +ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait +vers toi : « Lieutenant, disait-il, je vous en +prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc +l’escadron à la parade. — C’est bien », disais-je. +Et on se retournait vers les moustachus et on +leur criait le commandement. Ah ! le diable +m’emporte, quel heureux temps !</p> + +<p>Le comte revint du bain, rouge, les cheveux +mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7, +où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, +fumant sa pipe et rêvant avec une joie +quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui +lui arrivait de partager sa chambre avec le +célèbre Tourbine.</p> + +<p>— Que ferais-je ? se disait-il, — s’il s’avisait +de me mettre tout nu, de me mener hors +de la ville et de me déposer en cet état sur la +neige… ou bien de m’enduire de goudron… ou +bien tout simplement… Non, il ne fera pas cela +à un camarade… Il ne le fera pas, répéta-t-il pour +se rassurer.</p> + +<p>— Sachka, fit le comte, — qu’on donne à +manger à Blücher.</p> + +<p>Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il +avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.</p> + +<p>— Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, +canaille… A manger pour Blücher.</p> + +<p>— Il ne crèverait pas pour attendre. Il est +assez gras, répondit Sachka en caressant le +chien.</p> + +<p>— Ne réplique pas… Va et donne-lui à +manger.</p> + +<p>— Voilà comme vous êtes… Il faut que le +chien ait à manger, et vous reprochez à un +homme le petit verre qu’il a bu.</p> + +<p>— Je vais te battre ! s’écria le comte d’une +voix qui fit trembler les vitres et donna froid +au cavalier.</p> + +<p>— Vous feriez mieux de demander si Sachka +a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance. — Eh +bien ! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, +est plus qu’un homme.</p> + +<p>Au même instant il reçut au milieu du visage +un tel coup de poing que sa tête alla cogner +la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où +il se laissa tomber sur une banquette.</p> + +<p>— Il m’a cassé les dents ! grognait Sachka +en essuyant d’une main son nez ensanglanté +et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui +se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka ! +Tout de même il est mon comte et je me jetterais +dans le feu pour lui… Et voilà ! Car il est mon +comte, comprends-tu, Blüchka ?… Et toi, as-tu +faim ?</p> + +<p>Après être resté étendu quelques instants, +il se leva, donna à manger au chien, et, presque +dégrisé, alla servir le thé à son maître.</p> + +<p>— Vous m’offenseriez, disait le cavalier en +se tenant debout devant Tourbine, couché sur +le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la +cloison. — Je suis aussi un vieux militaire, +un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous +laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux +cents roubles à votre disposition. Je ne les ai +pas maintenant, je n’en ai que cent ; mais je +puis me procurer le reste aujourd’hui même… +Vous m’offenseriez en refusant, comte.</p> + +<p>— Merci, mon petit père, merci, fit le +comte, devinant aussitôt quel genre de rapports +devaient s’établir entre eux. Et frappant +sur l’épaule du cavalier :</p> + +<p>— Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons +au bal tantôt… A présent, qu’allons-nous +faire ?… Conte-moi ce qui se passe dans votre +ville : Où sont les jolies femmes ? qui fait la +noce ? qui joue aux cartes ?</p> + +<p>Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup +de jolies femmes au bal ; que l’ispravnik<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> +Kolkov faisait la noce plus que tout autre, +mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable +hussard et n’était qu’un bon garçon ; que le +chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. +depuis le commencement des élections, que +Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui <i>tous</i> +ceux de chez le predvoditel se réunissaient ; que +les enjeux aux cartes étaient très élevés : Loukhnov, +un voyageur en ce moment à K., jouait +argent sur table, et Iliine, le locataire de la +chambre n<sup>o</sup> 8, un sous-lieutenant de uhlans, +perdait beaucoup aussi. « Chaque soir on joue ; +et si vous saviez, comte, quel bon garçon est +cet Iliine !… En voilà un qui n’est pas avare ! +Il vous donnerait sa dernière chemise. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Commissaire de police.</p> +</div> +<p>— Alors, allons chez lui et voyons quels +sont ces gens, dit le comte.</p> + +<p>— Venez, venez. Ils en seront enchantés.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait +de s’éveiller depuis quelques instants. La veille +il s’était mis à la table de jeu à huit heures du +soir ; il y était resté quinze heures consécutives, +jusqu’à onze heures du matin. Il avait un peu +trop perdu, mais combien au juste, il ne le +savait pas, car il avait trois mille roubles de +son argent et quinze mille appartenant au Trésor, +qu’il avait mêlés avec les siens. Il craignait de +compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il +devait en manquer.</p> + +<p>Il était presque midi quand il s’endormit +d’un sommeil profond, sans rêves, comme il +arrive à un tout jeune homme après une grande +perte. S’éveillant à six heures du soir, juste +au moment où le comte Tourbine arrivait à +l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de +la craie, puis les tables maculées posées au +milieu de la chambre, il se rappela avec terreur +le jeu de la veille et le dernier « valet » +recouvert qui lui avait coûté cinq cents roubles ; +mais, ne croyant pas encore à la réalité, il +retira l’argent de dessous son oreiller et se +mit à compter.</p> + +<p>Il reconnut quelques-uns des billets cornés, +ceux qui avaient passé de main en main, et +se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait +plus ses trois mille roubles et il en manquait +deux mille cinq cents au Trésor.</p> + +<p>Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.</p> + +<p>Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent +du Trésor ; à K., le maître de poste l’avait +retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de +chevaux, mais en réalité par suite de connivence +avec l’hôtelier, désireux de garder pour +un jour tous les étrangers de passage à K. Le +uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait +le plaisir ; ses parents venaient de lui donner +trois mille roubles pour son équipement ; il +fut content de passer quelques jours à K., pendant +les élections, comptant s’y bien amuser. +Il connaissait une famille de pomestchiks de la +localité et il se préparait à aller les visiter +pour faire sa cour à la fille de la maison, quand +le cavalier se présenta chez lui pour faire sa +connaissance et, le soir même, sans aucune +arrière-pensée, le présenta à ses amis Loukhnov +et autres joueurs qui se trouvaient réunis +dans le salon de l’hôtel.</p> + +<p>De ce soir, le uhlan joua et non seulement +ne se rendit pas chez son ami le pomestchik, +mais ne songea plus à demander des chevaux +au maître de poste, mais même, de quatre +jours, ne sortit de sa chambre.</p> + +<p>S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha +de la fenêtre. Il voulait sortir un peu +pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu ; il +mit son manteau et descendit dans la rue.</p> + +<p>Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons +blanches aux toits rouges ; le crépuscule +venait. Il faisait chaud. La neige fondante tombait +à lourds flocons sur les rues boueuses. Il +se sentit tout à coup triste à la pensée d’avoir +dormi pendant toute cette journée qui finissait +déjà.</p> + +<p>« Cette journée, déjà passée, ne reviendra +plus », pensait-il.</p> + +<p>« J’ai perdu ma jeunesse », se dit-il tout à +coup, non pas qu’il crût avoir effectivement +perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. +Cette phrase lui était venue machinalement.</p> + +<p>« Que vais-je faire, maintenant ? » raisonnait-il. +« Emprunter à quelqu’un et partir. »</p> + +<p>Une dame passait à ce moment sur le trottoir.</p> + +<p>« Elle est sotte, cette dame », pensa-t-il, on +ne sait pourquoi.</p> + +<p>« Mais à qui emprunter ?… J’ai perdu ma +jeunesse. »</p> + +<p>Il s’approcha d’une rangée de boutiques ; un +marchand, dans une chouba de renard, se +tenait sur son seuil et appelait les chalands.</p> + +<p>« Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré +d’affaire. »</p> + +<p>Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.</p> + +<p>« Personne à qui emprunter. »</p> + +<p>Un homme, couvert d’une chouba d’ours, +passait. Un agent de police stationnait.</p> + +<p>« Qu’inventer, que faire d’extraordinaire ?… +Leur brûler la cervelle ?… Non, c’est ennuyeux… +J’ai perdu ma jeunesse… Quels beaux harnais +sont pendus là… Je voudrais bien être dans +une troïka… Eh ! vous, chers amis !… Rentrons, +Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons. »</p> + +<p>Il rentra et compta de nouveau son argent.</p> + +<p>Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait +bien deux mille cinq cents roubles.</p> + +<p>« Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier +enjeu. Au second, je ferai paroli… Puis +sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante… +trois mille… J’achèterai un harnais et je partirai… +Il ne me favorisera pas, le brigand… +J’ai perdu ma jeunesse. »</p> + +<p>Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan +au moment où Loukhnov entra chez lui.</p> + +<p>— Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo +Wassiliitch ? demanda Loukhnov en +ôtant lentement de dessus son nez maigre ses +lunettes d’or et en les essuyant soigneusement +avec son foulard de soie rouge.</p> + +<p>— Non. A l’instant même… J’ai bien dormi.</p> + +<p>— Un certain hussard est arrivé. Il a élu +domicile chez Zavalchevsky… Vous n’en avez +pas entendu parler ?</p> + +<p>— Non… Eh bien ! personne n’est encore +arrivé ?</p> + +<p>— Ils sont allés en visite chez Priakhine. +Ils vont arriver.</p> + +<p>En effet, entrèrent presque aussitôt dans +la chambre un officier de la garnison, qui accompagnait +toujours Loukhnov, un marchand d’origine +grecque au grand nez crochu et brunâtre, +aux yeux noirs et enfoncés, un pomestchik +potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits +entières par mises de cinquante kopeks. Tous +voulaient commencer le jeu le plus tôt possible, +mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas +songer ; surtout Loukhnov, qui racontait des +histoires sur les chenapans de Moscou.</p> + +<p>— Il faut vous imaginer, disait-il, — qu’à +Moscou, la première ville, une capitale, on sort +pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se +déguise en diable et on fait peur à la populace +stupide, on dévalise les passants, et c’est tout. +Et la police n’y fait rien. Voilà qui est étonnant.</p> + +<p>Le uhlan écoutait avec attention ce récit ; +mais à la fin il se leva, et, sans qu’on le vît, il +donna ordre d’apporter les cartes. Le gros +pomestchik s’en aperçut le premier.</p> + +<p>— Eh bien ! messieurs. Pourquoi perdre un +temps qui est de l’or ? Si nous devons jouer, +jouons.</p> + +<p>— Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, +et cela vous plaît, dit le Grec.</p> + +<p>— C’est vrai, il serait temps, en effet, dit +l’officier de la garnison.</p> + +<p>Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait +tranquillement ses histoires de voleurs habillés +en diables griffus.</p> + +<p>— Eh bien ! commençons-nous ? demanda +le uhlan.</p> + +<p>— Ne serait-il pas trop tôt ?</p> + +<p>— Belov ! cria le uhlan en rougissant, on +ne sait pourquoi. — Apporte-moi à dîner… Je +n’ai encore rien mangé, messieurs… Apporte +du champagne et des cartes.</p> + +<p>A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. +Il se trouvait que Tourbine et Iliine +étaient de la même division.</p> + +<p>Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent +et burent du champagne. Cinq minutes après, +ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût +beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, +souriait toujours et s’égayait de la jeunesse de +son nouvel ami.</p> + +<p>— Quel brave uhlan ! disait-il. Et quelles +moustaches, quelles moustaches !</p> + +<p>Iliine n’avait que quelques poils follets à la +lèvre supérieure.</p> + +<p>— Il me semble que vous vous préparez à +jouer, dit le comte. — Eh bien ! je te souhaite +de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au +courant, ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p>— Oui, on se prépare, répondit Loukhnov +en déchirant l’enveloppe du paquet de cartes. — Et +vous, comte, ne daignerez-vous pas ?</p> + +<p>— Non, pas aujourd’hui… sans cela je vous +eusse tous battus. Moi, quand je m’y mets, il n’y +a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je n’ai +pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au +relais de Volotchok. J’y ai trouvé une espèce +de fantassin avec des bagues, un brelandier +sans doute ; il m’a mis à sec, tout net.</p> + +<p>— Tu es donc resté longtemps à ce relais ? +demanda Iliine.</p> + +<p>— Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce +relais !… Mais le maître de poste ne l’oubliera +pas non plus.</p> + +<p>— Et pourquoi ?</p> + +<p>— J’arrive, tu sais ; le maître de poste sort, +un museau de fripon. « Pas de chevaux », me +dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une +loi ; quand il n’y a pas de chevaux, je me rends +sans ôter ma chouba, sais-tu, dans la chambre +du maître, non dans la salle d’attente, mais +dans sa propre chambre, et j’ouvre toutes grandes +les portes et les fenêtres, comme si j’y +étouffais. Eh bien ! cette fois, j’ai fait de même. +Tu te rappelles comme il gelait le mois dernier… +Une vingtaine de degrés Réaumur. Le +maître de poste commence à me faire des observations, +pan ! un coup de poing dans les dents. +Une vieille, des petites filles, des babas<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> se +mettent à crier. Elles saisissent leur marmite +et veulent s’enfuir dans le village… Je barre +la route et je dis : « Donne-moi des chevaux, +et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne +et vous gèlerez tous ici. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On appelle ainsi dans le peuple les paysannes.</p> +</div> +<p>— Voilà un excellent procédé ! dit le gros +pomestchik en s’étouffant de rire. — Si on +voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait +pas autrement.</p> + +<p>— Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis +sorti, et le maître du relais, avec toutes ses +babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est restée +comme otage, étendue sur le poêle. Elle +éternuait tout le temps et priait Dieu. Puis +nous avons engagé des pourparlers : Le +maître venait et, de loin, essayait de me +persuader de laisser partir la vieille. Alors, +je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres +de relais. Eh bien ! malgré cela, ce gredin +ne m’a pas donné de chevaux avant le lendemain +matin… Arrive cette espèce de fantassin ; +j’entre avec lui dans la seconde chambre et +nous nous mettons à jouer… Avez-vous vu +Blücher ?… Blücher ! fiou !</p> + +<p>Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent +de lui avec une politesse bienveillante, bien +qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.</p> + +<p>— Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous +pas ? Je vous en prie, je ne veux point +vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine : — <i>Aime +ou n’aime pas, c’est une bonne +chose<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Traduction littérale qui signifie : le jeu est une bonne +chose.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit +un gros portefeuille brun bien garni, et, avec la +lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, l’ouvrit +sur la table, en tira deux billets de cent +roubles et les posa sur les cartes.</p> + +<p>— De même qu’hier, la banque a deux cents +roubles, dit-il en arrangeant ses lunettes et en +décachetant un paquet de cartes.</p> + +<p>— C’est bien, fit Iliine sans même le regarder +et sans interrompre sa conversation avec +Tourbine.</p> + +<p>Le jeu commença. Loukhnov donnait avec +une régularité mécanique, s’arrêtant parfois +et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup +d’œil sévère par-dessus ses lunettes et disait +d’une voix faible : « Envoyez. »</p> + +<p>Le gros pomestchik était plus bruyant que +tout le monde ; il faisait ses réflexions à haute +voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés +pour mieux corner les cartes.</p> + +<p>L’officier de la garnison, silencieusement, +écrivait ses points d’une belle écriture et cornait +sa carte sur la table.</p> + +<p>Le Grec était assis à côté du banquier et, +de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement +le jeu, comme s’il attendait quelque +chose.</p> + +<p>Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait +soudain, retirait de la poche de son pantalon +un billet rouge<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> ou bleu, le couvrait +d’une carte en tapant fortement et en maintenant +sa main dessus et disait : « O sept ! fais-moi +gagner ! » Il mordait ses moustaches en +piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au +moment où la carte sortait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le billet rouge vaut dix roubles.</p> +</div> +<p>Iliine mangeait du veau avec des cornichons +placés près de lui sur le divan de crin, et, en +essuyant vivement ses doigts après sa redingote, +posait ses cartes l’une après l’autre.</p> + +<p>Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, +se douta de quelque chose. Loukhnov +ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. +Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant +vers les mains du uhlan, mais la plupart des +cartes de celui-ci perdaient.</p> + +<p>— Si seulement je tuais cette petite carte ! +dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik, +qui jouait à cinquante kopeks la +mise.</p> + +<p>— Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce +que cela vous ferait ?</p> + +<p>En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus +souvent que celles des autres. Il déchirait +nerveusement sa carte perdante et en prenait +une autre en tremblant.</p> + +<p>Tourbine se leva du divan et demanda au +Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier. +Le Grec changea de place et le comte +prit sa chaise ; il se mit à regarder fixement +les mains de Loukhnov.</p> + +<p>— Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus +tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina +le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu +le **** ?… Tu ne sais pas jouer.</p> + +<p>— N’importe comment on joue ; c’est toujours +la même chose.</p> + +<p>— Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi +ton jeu. Je vais te remplacer.</p> + +<p>— Non. Excuse-moi, je t’en prie ; j’aime +mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu +veux.</p> + +<p>— Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais +pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite +de te voir perdre ainsi.</p> + +<p>— C’est probablement mon mauvais sort.</p> + +<p>Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de +nouveau à regarder les mains du banquier.</p> + +<p>— Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. +Il répéta en traînant : Mauvais !</p> + +<p>Loukhnov se tourna vers lui.</p> + +<p>— Mauvais ! mauvais ! dit le comte en élevant +la voix et en fixant Loukhnov dans les +yeux.</p> + +<p>Le jeu continuait.</p> + +<p>— Ce n’est pas bien, reprit le comte en +traînant, immédiatement après que Loukhnov +eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte ? +demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.</p> + +<p>— Vous donnez à Iliine un <i>simple</i> et vous +recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.</p> + +<p>Loukhnov haussa les épaules et fronça le +sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter +au sort, et continua son jeu.</p> + +<p>— Blücher ! fiou ! siffla le comte en se levant. — Mords-le ! +ajouta-t-il vivement.</p> + +<p>Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa +presque l’officier de la garnison, et d’un +bond accourut vers son maître. Il grondait en +regardant autour de lui et en agitant sa queue +comme s’il eût demandé : qui est grossier ici ?</p> + +<p>Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.</p> + +<p>— On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste +les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si +l’on amène toute une meute.</p> + +<p>— Surtout les chiens de cette sorte. On les +appelle des sangsues, il me semble, confirma +l’officier de la garnison.</p> + +<p>— Eh bien ! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, +ou non ? dit Loukhnov au maître du +logis.</p> + +<p>— Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, +fit Iliine en s’adressant à Tourbine.</p> + +<p>— Viens donc ici un instant, lui répondit +Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant +de l’autre côté de la cloison.</p> + +<p>De la table de jeu on entendait distinctement +tout ce que disait le comte, qui pourtant parlait +de son ton de voix accoutumé. Mais ce +ton était tel qu’on eût entendu le hussard à +travers trois cloisons.</p> + +<p>— Es-tu fou ?… Ou quoi ? Tu ne vois donc +pas que ce monsieur aux lunettes est un fripon +de la pire espèce.</p> + +<p>— Voyons, qu’est-ce que tu dis là ?</p> + +<p>— Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te +dis-je… Pour moi, cela m’importe peu… En un +autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. +Mais, je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir +perdre… Tu as peut-être encore de l’argent du +Trésor ?…</p> + +<p>— Non. Où vois-tu cela ?</p> + +<p>— Frère, j’ai suivi moi-même cette voie… +Je connais donc tous les procédés des joueurs +de profession ; celui aux lunettes, je te le répète, +en est un… Lâche cela, je t’en prie… Je t’en +prie en camarade.</p> + +<p>— Eh bien ! encore une partie, et ce sera +tout.</p> + +<p>— Je sais ce qu’il en est, de ces « dernières +parties »… Enfin… nous verrons bien.</p> + +<p>Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise +sur un seul coup qu’il perdit énormément.</p> + +<p>Tourbine posa sa main au milieu de la table +et dit :</p> + +<p>— Maintenant, halte ! partons.</p> + +<p>— Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine +avec dépit en battant les cartes et sans regarder +Tourbine.</p> + +<p>— Eh ! le diable t’emporte ! perds à coup +sûr si cela te plaît ; moi, je m’en vais. — Zavalchevsky, +dit le comte en s’adressant au cavalier, +allons chez le predvoditel.</p> + +<p>Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence +et Loukhnov ne recommença le jeu que lorsque +le bruit de leurs pas et celui des pattes de +Blücher eut expiré dans le corridor.</p> + +<p>— Quelle tête ! dit le pomestchik en riant.</p> + +<p>— Eh bien ! maintenant, il ne nous ennuiera +plus, dit d’une voix basse et brève l’officier +de la garnison.</p> + +<p>Et le jeu continua.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Les musiciens, qui étaient au service du +predvoditel, avaient été placés derrière le +buffet aménagé pour la circonstance. Les +manches de leurs habits retroussées, ils préludaient, +sur le signal de leurs chef, à une polonaise +du vieux temps (Alexandre-Elissavet). +A la lumière égale et douce des bougies de +cire, commençaient à s’ébranler en cadence +sur le parquet du grand salon : un gouverneur-général +du temps de Catherine, la poitrine +ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre +femme du predvoditel, la femme du gouverneur +au bras du predvoditel, et, ainsi de suite, +toutes les autorités du gouvernement dans +différentes combinaisons, quand Zavalchevsky, +serré dans un frac bleu à grand collet, le haut +des manches plissé en forme d’épaulettes, +finement chaussé de bas et de souliers, répandant +autour de lui l’odeur de jasmin dont ses +moustaches, son mouchoir et ses revers étaient +inondés, entra dans le salon avec le beau hussard, +vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un dolman +rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues +la croix de Vladimir et la médaille de 1812.</p> + +<p>Le comte était de taille moyenne, mais très +bien prise. Ses grands yeux bleu clair, très +brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui +ondulaient en anneaux épais donnaient à sa +beauté un caractère remarquable.</p> + +<p>L’arrivée du comte était attendue. Le beau +jeune homme qu’il avait vu à l’hôtel avait +averti le predvoditel.</p> + +<p>« Ce gamin va peut-être se moquer de +nous », se disaient les vieilles dames et les +hommes.</p> + +<p>« Qu’arriverait-il s’il m’enlevait ? » pensaient +plus ou moins les jeunes femmes et les +demoiselles.</p> + +<p>Aussitôt que la polonaise fut finie et que les +salutations d’usage furent échangées entre les +couples, les femmes se groupèrent ensemble, +et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, +alors, plein d’orgueil et de bonheur, s’approcha +de la maîtresse de la maison. Celle-ci, +avec la crainte intérieure que ce hussard ne +lui fît quelque algarade devant tout le monde, +dit en se retournant d’un air méprisant : « J’en +suis bien aise… J’espère que vous danserez » +et jeta sur le comte un regard qui semblait +dire : « Si tu offenses une femme, tu seras un +parfait gredin. »</p> + +<p>Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette +prévention par son amabilité, par ses attentions +et par l’air souriant et gracieux de son +heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes +après, l’expression du visage de la femme +du predvoditel exprimait clairement à tous : +« Je sais comment il faut mener ces messieurs. +Il a vite compris à qui il avait affaire… Et +voilà… Il sera aimable avec moi toute la +soirée. »</p> + +<p>Le gouverneur, qui connaissait le père du +jeune homme, s’approcha de celui-ci et, d’un +air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia +conversation avec lui.</p> + +<p>Cela rassura davantage les invités et releva +le comte dans leur estime. Puis Zavalchevsky +le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, +qui, depuis l’arrivée du comte, le fixait +de ses grands yeux noirs. Tourbine invita la +jeune veuve pour la valse, dont les musiciens +attaquaient les premières mesures, et détruisit +alors définitivement, par l’art qu’il montra +comme valseur, la prévention de tous ces +gens.</p> + +<p>— Mais il danse artistement ! dit une grosse +femme de pomestchik en suivant de l’œil le +mouvement rythmique des jambes du hussard +et en comptant mentalement : « une, deux, +trois ; une, deux, trois… un artiste ! »</p> + +<p>— On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit +une invitée, de passage à K. et que l’on considérait +comme une femme de mauvais ton +dans la société locale. — Comment se fait-il +que ses éperons n’aient encore accroché personne ?… +Étonnant !… Très habile.</p> + +<p>Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs +du gouvernement : et le blond fadasse, +aide de camp du gouvernement, qui se distingue +par la vitesse de sa danse et par la manière +dont il tient sa danseuse serrée contre +lui ; et le cavalier renommé par son balancement +gracieux pendant la valse et par le battement, +fréquent mais léger, de son talon ; et +un autre, en civil, dont on dit que, bien que +doué d’une faible intelligence, il est excellent +danseur et l’âme de tous les bals. En effet, +ce civil, du commencement à la fin du bal, +invite toutes les dames à tour de rôle, et, dans +l’ordre où elles sont placées, ne cesse pas un +seul instant de danser et ne s’arrête que rarement +pour essuyer, de son mouchoir de baptiste +qu’il trempe, son visage fatigué mais +rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il +danse avec les trois dames les plus en vue : +avec la grande, riche, belle et sotte ; avec la +moyenne, maigre, pas trop jolie mais qui +s’habille bien ; avec la petite, pas jolie, mais +très intelligente. Il danse aussi avec les autres, +avec toutes les jolies femmes, et il y en a un +assez grand nombre.</p> + +<p>Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus +à Tourbine. Ils dansaient ensemble quadrille, +écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il +lui fit force compliments, la comparant à Vénus, +à Diane, à une rose, enfin à une autre fleur. A +tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky +ne répondait qu’en inclinant son cou blanc et +flexible, en baissant les yeux sur sa robe de +mousseline blanche et en passant d’une main +à l’autre son éventail. Quand elle lui disait : — « Finissez +donc, comte, vous plaisantez », — et +ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait +une bonhomie si naïve qu’elle prêtait +à rire, si bien qu’on pouvait penser qu’elle fût +non une femme mais une fleur, point une rose +mais une exubérante fleur sauvage d’un rose +tendre et sans odeur qui aurait poussé seule +sur un petit tertre de neige vierge en quelque +lointain pays.</p> + +<p>Cet ensemble de naïveté et de naturel joint +à la beauté fraîche de la jeune veuve produisit +une si étrange impression sur le comte que, +plusieurs fois pendant la conversation, quand +il se mirait silencieusement dans ses yeux, +ou quand son regard se posait sur les jolis +contours de ses bras et de son cou, il lui passait +par la tête une si forte envie de l’enlever +soudain dans ses bras et de l’embrasser partout, +qu’il devait faire de sérieux efforts pour +ne pas contenter son envie. La jeune femme +remarqua avec plaisir l’impression qu’elle produisait, +mais quelque chose commençait à l’inquiéter, +à l’effrayer dans l’attitude du comte, +malgré que le jeune hussard, cependant très +aimable, demeurât dans les limites d’un respect +poussé jusqu’à l’exagération.</p> + +<p>Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait +son mouchoir ; il arracha même, afin de +l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un +jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait +auprès de la jeune femme, et ainsi de +suite.</p> + +<p>Mais s’apercevant que les amabilités mondaines +usitées en ce temps avaient peu d’influence +sur la dame, il tenta de l’égayer en lui +racontant diverses anecdotes amusantes. Il +affirmait que, si elle le lui ordonnait, il se mettrait +incontinent la tête en bas et les jambes +en l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait +par la fenêtre ou dans un trou pratiqué dans +la glace. Cela lui réussit complètement. La +jeune veuve devint très gaie. Elle riait à gorge +déployée en découvrant ses dents merveilleusement +blanches ; elle fut dès lors tout à fait +contente de son cavalier. Quant au comte, il +sentait qu’elle lui plaisait de plus en plus, si +bien qu’à la fin du quadrille il était franchement +amoureux.</p> + +<p>Quand, après le quadrille, la jeune femme +vit s’approcher son vieil admirateur de dix-huit +ans, fils d’un très riche pomestchik, le +même jeune homme scrofuleux, le même auquel +Tourbine avait arraché la chaise des +mains, elle le reçut très froidement, et on ne +remarqua pas en elle le dixième de la confusion +qu’elle montrait quand elle était avec le +comte.</p> + +<p>— Vous êtes aimable ! — dit-elle au jeune +pomestchik, en regardant sans cesse le dos +de Tourbine, et en calculant inconsciemment +combien d’archines de passementerie d’or +avaient dû être employées pour son dolman.</p> + +<p>— Vous êtes aimable ! vous m’aviez promis +de venir me chercher pour la promenade, +et vous deviez m’apporter des bonbons.</p> + +<p>— Mais je suis venu, Anna Fedorovna. +Vous n’étiez plus chez vous et je vous ai laissé +les meilleurs bonbons, dit le jeune homme +d’une voix trop exiguë pour sa haute taille.</p> + +<p>— Vous trouvez toujours des explications… +Je n’ai pas besoin de vos bonbons et je vous +prie de ne pas penser…</p> + +<p>— Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi +vous êtes changée à mon égard… Seulement, +ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. +Mais il n’acheva pas son discours, empêché +visiblement par une forte agitation intérieure +qui se trahissait par le tremblement inusité et +violent de ses lèvres.</p> + +<p>Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait +de suivre Tourbine des yeux.</p> + +<p>Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement +gros, s’approcha du comte, le +prit par la main et l’emmena dans son cabinet +pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt +que Tourbine fut sorti, Anna Fedorovna sentit +qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon ; +elle prit une vieille et sèche demoiselle, son +amie, par le bras et l’entraîna dans un boudoir.</p> + +<p>— Eh bien ! il te plaît ? demanda la vieille +demoiselle.</p> + +<p>— Seulement, il est terriblement pressant, +répondit Anna Fedorovna en s’approchant de +la glace et s’y mirant.</p> + +<p>Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, +elle rougit légèrement et, tout à coup, imitant +les danseuses de ballet qu’elle avait vues à l’occasion +des fêtes organisées pour les élections, +elle tournoya sur un pied, puis se mit à rire +de son rire guttural, mais charmant, et sauta en +pliant les genoux.</p> + +<p>— Quel homme ! sais-tu. Il m’a demandé un +souvenir, fit-elle. — Seulement il-n’au-ra-rien, +chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa +main gantée jusqu’au coude…</p> + +<p>Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit +Tourbine se trouvaient rangées des bouteilles +de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des +viandes froides et du champagne. Au milieu +d’un nuage de fumée étaient assis ou se promenaient +plusieurs nobles ; tous causaient des +élections.</p> + +<p>— Quand toute la haute noblesse d’un autre +district l’a honoré par son élection, disait l’ispravnik +nouvellement élu et déjà suffisamment +gris, — alors il ne doit pas faire défaut à toute +la société… Il n’eût jamais dû…</p> + +<p>L’entrée du comte interrompit la conversation. +On fit connaissance ; l’ispravnik prit la +main du comte dans les siennes, la pressa longuement +et pria, à plusieurs reprises, le jeune +homme de ne point refuser de l’accompagner, +après le bal, dans un nouveau cabaret où il +devait régaler toute la compagnie et où les tziganes +chanteraient. Le comte promit et but plusieurs +coupes de champagne avec l’ispravnik.</p> + +<p>— Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs ? +demanda-t-il avant de quitter le cabinet +du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.</p> + +<p>— Nous ne sommes pas des danseurs, répondit +l’ispravnik en riant. Nous préférons le +vin, comte… D’ailleurs j’ai vu grandir toutes +ces demoiselles, comte… Parfois, je fais aussi +quelques tours d’écossaise, comte… Je le puis, +comte…</p> + +<p>— Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous +un peu avant d’aller entendre les tziganes.</p> + +<p>— Eh bien ! allons, messieurs, égayons un +peu le maître.</p> + +<p>Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, +depuis le commencement du bal, buvaient +dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui +étaient, les uns noirs, les autres en soie ; ils +s’apprêtaient à entrer avec le comte dans la +salle de bal, quand ils furent arrêtés par le +jeune homme scrofuleux qui, tout pâle et +contenant à peine ses larmes, s’avança vers +Tourbine.</p> + +<p>— Peut-être pensez-vous, comte, que vous +avez le droit de bousculer les gens comme +dans une foire, dit-il en respirant avec peine. — Car +ce n’est pas convenable…</p> + +<p>De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent +malgré lui ses paroles au passage.</p> + +<p>— Quoi ! s’écria Tourbine soudain assombri. — Quoi !… +Un gamin, s’écria-t-il en saisissant +le bras du jeune homme et le serrant +d’une telle force que le sang monta au visage +de celui-ci, non de dépit mais d’effroi. — Vous +voulez vous battre ?… Je suis à vos ordres.</p> + +<p>A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il +tenait si fortement que déjà deux gentilshommes +avaient saisi le jeune scrofuleux sous les +aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant +sur le derrière.</p> + +<p>— Vous êtes fou, ou probablement vous +avez bu… Voilà… Nous allons tout dire à +votre père ; il n’y a pas de discussion possible +avec vous.</p> + +<p>— Non je n’ai pas bu… Il bouscule et ne +s’excuse pas… C’est un cochon, et voilà ! glapit +le jeune homme tout en larmes.</p> + +<p>Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena +chez lui.</p> + +<p>— Ne faites pas attention, comte, disaient +de leur côté l’ispravnik et Zavalchevsky. — Ce +n’est qu’un enfant, on le fustige encore… Il +n’a que seize ans.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui lui a pris ?… C’est incompréhensible… +Quelle mouche l’a piqué ?… Son +père est un homme si honorable… C’est notre +candidat.</p> + +<p>— Eh ! que le diable l’emporte, s’il refuse +de…</p> + +<p>Et le comte rentra dans le salon et, de +même qu’avant, dansa l’écossaise avec la jolie +veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas +de ces messieurs sortis en même temps que +lui du cabinet. Son hilarité fut plus bruyante +encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de +tout son long au milieu des danseurs.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Pendant que le comte était dans le cabinet +du predvoditel, Anna Fedorovna s’était approchée +de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne +sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air +de s’occuper d’un jeune homme, elle n’avait +pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel +ami.</p> + +<p>— Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, +dites-moi, mon frère ?</p> + +<p>Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur +quel personnage d’importance était ce hussard +et lui raconta de plus que le comte s’était +arrêté à K. parce qu’on lui avait volé son +argent en route, qu’il lui avait prêté lui-même +cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne +pouvait-elle lui en prêter encore deux cents ? +Il lui recommanda de ne le dire à personne, +surtout au comte.</p> + +<p>Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme +le soir même et de tenir la chose secrète. Mais +pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie +d’offrir elle-même au comte autant d’argent +qu’il en voudrait. Elle s’apprêtait longuement +et rougissait ; enfin, faisant un effort, elle commença +ainsi :</p> + +<p>— Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous +était arrivé un malheur en route et que vous +n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, +voulez-vous être mon débiteur ? j’en serai très +flattée.</p> + +<p>Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya +tout à coup et rougit. Toute gaîté avait subitement +disparu du visage du comte.</p> + +<p>— Votre frère est un imbécile, dit-il d’un +ton tranchant. — Vous savez que quand un +homme en offense un autre, on se bat ; mais +quand une femme offense un homme, que fait +celui-ci, le savez-vous ?</p> + +<p>La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux +oreilles. Elle baissa les yeux et ne répondit +pas.</p> + +<p>— Une jeune femme, on l’embrasse devant +tout le monde, fit doucement le comte en se +penchant vers l’oreille de la jeune veuve. — Permettez-moi +au moins de baiser votre petite +main, ajouta-t-il après un silence et prenant +en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.</p> + +<p>— Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec +effort.</p> + +<p>— Quand, alors ? Je pars demain au point +du jour… et, pourtant, vous me devez cela.</p> + +<p>— Par conséquent, cela ne se peut pas, dit +Anna Fedorovna en souriant.</p> + +<p>— Eh bien, permettez-moi seulement de +trouver une occasion aujourd’hui ; je me charge +ensuite de la trouver, cette occasion.</p> + +<p>— Et comment la trouverez-vous ?</p> + +<p>— Cela ne vous regarde pas ; pour vous voir +tout m’est possible… Donc c’est entendu ?</p> + +<p>— C’est entendu.</p> + +<p>L’écossaise finissait, on dansa encore la +mazurka, pendant laquelle le comte exécuta des +merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, +en se tenant sur un seul genou et frappant des +éperons à la varsovienne, de telle manière que +les vieillards quittèrent le boston et que les +meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.</p> + +<p>On soupa, puis on dansa encore le <i lang="de" xml:lang="de">grossvater</i> +et, petit à petit, la foule se dispersa.</p> + +<p>Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve +des yeux. Il était sincère quand il lui offrait de +se jeter pour elle dans un trou de glace.</p> + +<p>Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement ? +Pendant toute cette soirée, sa pensée +fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer. +Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse +de la maison, il courut à la salle du laquais +et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient +rangés les équipages.</p> + +<p>— La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova ! +cria-t-il.</p> + +<p>Une grande voiture à quatre places, garnie +de lanternes, se dirigea vers le perron.</p> + +<p>— Arrête ! cria le comte en courant vers la +voiture, sans s’inquiéter de la neige, où il s’enfonçait +jusqu’aux genoux.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? demanda le cocher.</p> + +<p>— Il faut que je monte dans la voiture, fit +le comte qui ouvrit la portière et s’efforça de +monter. — Arrête donc, diable d’imbécile !</p> + +<p>— Vaska<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, arrête ! cria le cocher au laquais ; +et il arrêta ses chevaux. — Mais pourquoi +montez-vous dans cette voiture qui n’est +pas la vôtre ? C’est celle d’Anna Fedorovna et +non celle de Votre Noblesse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Diminutif de Vassili.</p> +</div> +<p>— Mais tais-toi donc, animal ! Voilà un rouble… +Descends pour fermer la portière, dit le +comte.</p> + +<p>Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine +abaissa la vitre et ferma la portière.</p> + +<p>A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles +voitures, surtout celles tapissées de passementerie +jaune, on sentait une odeur fétide de +crin brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux +genoux de neige fondue, gelaient dans +ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout +son corps était transi de froid. Le cocher grognait +sur son siège et semblait vouloir descendre, +mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. +Son visage était enflammé et son cœur battait +violemment. Il saisit avec force la courroie +jaune, passa la tête à travers la portière et +tout son être se concentra dans l’attente. Cette +attente ne dura pas longtemps. Une voix cria +du perron :</p> + +<p>— La voiture de madame Zaïtsova.</p> + +<p>Le cocher manœuvra ses guides, la caisse +de la voiture se balança sur ses hauts ressorts +et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent +l’une après l’autre devant Tourbine.</p> + +<p>— Fais bien attention, drôle ; si tu dis aux laquais +que je suis ici, dit-il au cocher en passant +sa tête par le vasistas de devant, — je te +rosserai… Si tu te tais, tu auras dix roubles.</p> + +<p>A peine avait-il eu le temps de relever la +vitre du vasistas que la voiture se balança +plus fort, puis s’arrêta.</p> + +<p>Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint +sa respiration et ferma même un instant les +yeux, tellement il se sentait effrayé de ce que +peut-être son espoir passionné ne se réaliserait +pas.</p> + +<p>La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, +une robe de femme bruit et dans l’atmosphère +âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin ; +de petits pieds agiles montèrent les degrés, +et Anna Fedorovna, de sa fourrure entr’ouverte +frôlant la jambe du comte, s’affaissa +silencieuse et suffoquée près de lui.</p> + +<p>Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, +pas même Anna Fedorovna. Mais quand +il prit sa main et lui dit : « Je baiserai donc +quand même votre petite main », elle montra +très peu d’effroi, ne répondit rien et lui abandonna +son bras, qu’il couvrit de baisers plus +haut que le gant. La voiture roula.</p> + +<p>— Dis-moi donc quelque chose… tu n’es +pas fâchée ? murmura-t-il.</p> + +<p>Elle se blottit silencieusement dans son coin, +mais tout à coup, sans savoir pourquoi, elle +fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur +sa poitrine.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>L’ispravnik nouvellement élu, avec toute +sa bande, nobles et cavaliers, écoutaient depuis +longtemps les tziganes et buvaient au +nouveau cabaret, quand le comte, enveloppé +de drap bleu, qui avait appartenu au feu +mari d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.</p> + +<p>— Petit père Votre Excellence ! Nous vous +attendons depuis longtemps ! lui dit, dans la +salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en +découvrant ses dents éclatantes. Et il le débarrassa +de sa schouba.</p> + +<p>— Nous ne vous avions pas vu depuis +Lebediane… ajouta-t-il, Stiochka en a été malade +d’ennui.</p> + +<p>Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple +et élancée, au visage olivâtre, dont les joues +avaient une teinte rouge brique et dont les +profonds yeux noirs étincelaient sous de longs +cils, accourut à la rencontre du comte.</p> + +<p>— Ah ! mon petit comte, mon adoré ! Quel +bonheur ! s’écria-t-elle avec un joyeux rire.</p> + +<p>Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air +content. Les vieilles, les babas et les jeunes +filles sautèrent de leurs places et entourèrent +le nouveau venu.</p> + +<p>Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes +sur la bouche ; les vieilles et les hommes lui +baisèrent l’épaule et la main ; les nobles se +montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant +plus que la fête, étant arrivée à son apogée, +commençait à décliner. Une sorte de lassitude +avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu +son action excitante sur les nerfs et ne faisait +plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient +déjà jeté leur feu, et l’ennui venait à grands +pas. Toutes les chansons étaient chantées ; +elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y +laissaient qu’une impression de bruit. Quoi +qu’on fît, on ne trouvait plus rien d’amusant.</p> + +<p>L’ispravnik, étendu par terre aux pieds +d’une vieille, était dans un état d’abrutissement +indescriptible ; il agita ses jambes et +cria :</p> + +<p>— Du champagne !… le comte est arrivé !… +du champagne !… arrivé !… eh bien ! du champagne !… +Je voudrais un bain de champagne +pour m’y plonger… Messieurs de la noblesse, +j’aime la société des gens bien nés… Stiochka, +chante la « petite Route… »</p> + +<p>Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais +d’une autre manière. Il était assis dans l’encoignure +du divan, tout près d’une grande et +belle tzigane, Lioubacha, et, les fumées du +vin lui brouillant la vue, il clignotait des yeux, +dodelinait de la tête et répétait sans cesse les +mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune +tzigane de s’enfuir avec lui quelque part.</p> + +<p>Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si +ce qu’il lui disait eût été très drôle ; le visage +de la tzigane laissait toutefois percer quelque +tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur +son mari, Sachka le louche, qui, debout en +face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la +déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha +vers son oreille et le pria de lui acheter en cachette +des parfums et un ruban.</p> + +<p>— Hourra ! cria le cavalier lorsque le comte +entra.</p> + +<p>Le beau jeune homme allait et venait d’un +air soucieux ; d’un pas saccadé, il scandait +son pas à travers la chambre en fredonnant +des airs de la <i>Révolte au Sérail</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’<i>Enlèvement +au Sérail</i>.</p> +</div> +<p>Le vieux père de famille, entraîné chez les +tziganes par les instances pressantes et réitérées +de messieurs les nobles qui lui juraient +que sans lui rien n’irait bien et qu’il valait +mieux, en ce cas, n’y point aller, était étendu +sur le divan ; il s’était affalé là dès son entrée, +et personne ne faisait plus attention à lui.</p> + +<p>Un certain tchinovnik, qui se trouvait là +aussi, avait ôté son frac.</p> + +<p>Assis, le corps renversé et les pieds posés +sur la table, il passait sa main dans ses cheveux +et prouvait par son attitude qu’il entendait +la grande vie.</p> + +<p>Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna +le col de sa chemise et posa ses pieds +plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé +la fête.</p> + +<p>Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées +çà et là, formèrent de nouveau le cercle. +Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses +genoux et commanda du champagne.</p> + +<p>Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant +Stiochka, et les chants commencèrent : « Quand +je marche dans la rue » ; « Eh ! vous, les hussards… » ; +« Entends-tu, comprends-tu ? », +etc.</p> + +<p>Stiochka chantait très bien ; sa voix de contralto, +pleine, sonore et flexible, sortait avec +aisance de sa poitrine ; son sourire, ses yeux +riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient +involontairement son chant, son cri +déchirant au commencement de chaque couplet, +tout cela remuait profondément les auditeurs. +On voyait que tout son être était au +chant.</p> + +<p>Iliouchka, de son sourire, de son dos, de +ses jambes, de toute sa personne, prenait part +à l’action exprimée par la chanson qu’il accompagnait +sur sa guitare. Il fixait ardemment +la soliste comme s’il l’eût entendue pour +la première fois.</p> + +<p>Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain +se redressait, et à la dernière note, comme +s’il se fût senti supérieur à tout le monde, orgueilleusement, +d’un geste délibéré, il relevait +sa guitare d’un coup de genou, la retournait, +puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux +en arrière et regardait le chœur en fronçant le +sourcil. Tout son corps, du cou aux talons, +était remué dans toutes ses fibres… Vingt voix +énergiques reprenaient avec force et résonnaient +dans l’air. Les vieilles tressautaient sur +leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et montrant +les dents, poussaient des cris en mesure, +plus aigres les uns que les autres. Les basses, +la tête penchée sur l’épaule et gonflant le cou, +mugissaient derrière les chaises.</p> + +<p>Quand Stiochka lançait ses notes élevées, +Iliouchka approchait davantage d’elle sa guitare +comme s’il eût voulu aider la soliste à +extraire le son. Le beau jeune homme, tout +transporté, s’écrie : « C’est en bémol ! Les bémols +entrent en jeu. »</p> + +<p>A la <i>pliasovaïa</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, lorsque Douniacha, les +épaules et la poitrine frissonnantes, passa +devant le comte, celui-ci se leva vivement de +sa place, ôta son uniforme et, ne gardant que +sa chemise rouge et son collant bleu, se mit à +danser avec emportement ; il faisait des bonds +si étonnants que les tziganes sourirent approbativement +et se regardèrent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Danse nationale russe.</p> +</div> +<p>L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la +poitrine d’un coup de poing et cria : « Vivat ! » +Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se +mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq +cents roubles des deux mille qu’il avait, et +qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui +permettrait.</p> + +<p>Le vieux père de famille s’éveilla et voulut +partir ; on l’en empêcha. Le beau jeune +homme invita une jeune tzigane pour la valse. +Le cavalier, voulant faire parade de son amitié +avec le comte, se leva de son coin et serra +Tourbine dans ses bras.</p> + +<p>— Ah ! mon cher ! dit-il, pourquoi donc +es-tu parti sans nous, dis ?</p> + +<p>Le comte gardait le silence, visiblement +préoccupé d’autre chose.</p> + +<p>— Ou es-tu allé ? Ah ! comte ? ah ! coquin, +je sais où tu es allé.</p> + +<p>Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa +froidement le cavalier et lui lança tout à coup +une injure si terrible et si grossière que le +pauvre homme, tout chagrin, se demanda de +quelle manière il devait prendre cette offense.</p> + +<p>Enfin, il décida que c’était une plaisanterie +et retourna près de sa tzigane, à qui il promit +de l’épouser après les fêtes de Pâques.</p> + +<p>On se mit à chanter une autre chanson, puis +une troisième ; on dansa encore, et tout le +monde parut content. Le champagne ne tarissait +pas. Le comte buvait beaucoup. Ses yeux +paraissaient humides, mais il ne chancelait point, +dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna +le chœur et Stiochka quand elle chanta +« l’émotion tendre de l’amitié ! »</p> + +<p>Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier +ses hôtes de se retirer, car il était plus de +deux heures du matin.</p> + +<p>Le comte saisit le cabaretier par le cou et +lui intima l’ordre de danser avec lui la pliasovaïa. +Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une +bouteille de champagne et, retournant le malheureux +bonhomme la tête en bas et les pieds +en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi ; puis, +à la risée générale, il vida lentement la bouteille +sur l’hôtelier.</p> + +<p>Le jour commençait à poindre ; tous étaient +pâles et fatigués, excepté le comte.</p> + +<p>— Pourtant, il me faut partir pour Moscou, +fit-il tout à coup en se levant. — Venez, enfants, +accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons +le thé.</p> + +<p>Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi +qui resta sur le divan.</p> + +<p>On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient +dehors, et l’on partit pour l’hôtel.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VII</h3> + +<p>— Attelez ! commanda le comte en entrant +dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie, +y compris les tziganes. — Sachka ! +pas le tzigane Sachka, le mien !… Va dire au +maître de poste que je le rosserai si ses chevaux +ne sont pas bons… Ensuite, tu nous donneras +du thé… Zavalchevsky, prépare le thé… Je +monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il +devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers +la chambre du uhlan.</p> + +<p>Iliine venait de terminer la partie ; ayant +perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek, +il était étendu à la renverse sur un divan de +crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il +mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles, +dont l’une était déjà consumée jusqu’au +papier qui lui servait de bobèche, étaient +posées sur la table de jeu parmi les cartes et +luttaient faiblement contre les clartés du matin +qui passaient à travers les vitres.</p> + +<p>Aucune pensée n’agitait le jeune homme.</p> + +<p>Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait +toutes ses facultés, à tel point qu’il +ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant +de songer à ce qu’il devait faire à présent ; +comment pourrait-il partir, étant sans un +kopek ? Comment rendrait-il les quinze mille +roubles au Trésor ? Que dirait son colonel, sa +mère, ses camarades ?… Une terreur, un dégoût +de lui-même l’envahirent à un tel point que, +voulant oublier, il se leva, se mit à marcher +à travers la chambre, tâchant seulement de +marcher sur les fentes du parquet. Tous les +détails du jeu lui revinrent à la mémoire : Il +s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un +neuf et posait un roi de pique sur deux mille +roubles, à droite une dame et à gauche un as, +à droite un roi de carreau — et tout était +perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et +à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné. +Il eût mis encore sur le <i>p</i> et eût alors gagné +net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son +commandant un bon cheval, puis deux autres +chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore ?… +Enfin, ç’aurait été une chose excellente.</p> + +<p>Il s’étendit de nouveau sur le divan et se +remit à en mâcher les crins.</p> + +<p>« Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il. — C’est +sans doute chez Tourbine qu’on +s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup ! »</p> + +<p>A ce moment le comte entra.</p> + +<p>— Eh bien ! tu as tout perdu, frère, hé ! +lui cria-t-il.</p> + +<p>« Faisons semblant de dormir » pensa Iliine. — « Autrement, +il faudrait lui parler, et je veux +dormir. »</p> + +<p>Tourbine s’approcha et posa sa main sur +la tête du uhlan, qu’il caressa.</p> + +<p>— Eh bien ! mon ami, tu as tout perdu… +Parle donc…</p> + +<p>Iliine ne répondait pas.</p> + +<p>Le comte le tira par la manche.</p> + +<p>— Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait ? fit +Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent, +endormi et indifférent.</p> + +<p>— Tout ?</p> + +<p>— Eh bien ! oui… Il n’y a pas là de malheur. +Qu’est-ce que cela te fait ?</p> + +<p>— Écoute, dis-moi la vérité comme à ton +camarade, dit le comte, qui, sous l’influence +du vin, était disposé à la tendresse et continuait +de caresser la tête du uhlan. Je t’assure +que je t’aime. Dis-moi la vérité… Si tu +as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, +il serait trop tard… C’était l’argent du Trésor, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>Iliine se leva vivement.</p> + +<p>— Si tu veux que je parle, ne m’en parle +pas, ne me questionne pas, car… Je t’en prie, +ne me questionne pas… Il ne me reste à présent +qu’à me brûler la cervelle !… s’écria +Iliine avec un véritable désespoir.</p> + +<p>Il laissa tomber sa tête dans ses mains et +fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant +il songeât tranquillement aux chevaux.</p> + +<p>— Quelle jeune fille tu es !… Mais à qui cela +n’arrive-t-il pas ?… Ce n’est pas un malheur… +Nous pourrons peut-être y remédier… Attends-moi +ici.</p> + +<p>Le comte sortit.</p> + +<p>— Où demeure Loukhnov, le pomestchik ? +demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.</p> + +<p>Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.</p> + +<p>Le comte, malgré les observations du laquais, +qui lui objectait que son maître venait +d’entrer et se déshabillait, entra dans la +chambre de Loukhnov.</p> + +<p>Le pomestchik, en robe de chambre, était +assis devant une table et comptait plusieurs +paquets de billets de banque placés devant +lui.</p> + +<p>Il y avait sur la table une bouteille de vin +du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement. +Quand il avait gagné, il s’offrait +ce plaisir.</p> + +<p>Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus +ses lunettes, comme s’il ne le connaissait +pas.</p> + +<p>— Vous semblez ne pas me reconnaître, +dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé +vers la table.</p> + +<p>Loukhnov reconnut alors le comte et dit :</p> + +<p>— Que voulez-vous ?</p> + +<p>— Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine +en s’asseyant sur le divan.</p> + +<p>— A cette heure ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Ce serait avec grand plaisir un autre +jour, comte, mais à présent je suis fatigué et +je voudrais dormir… Accepterez-vous un peu +de vin… Il est très bon.</p> + +<p>— Et moi, je veux jouer maintenant.</p> + +<p>— Je ne suis plus disposé… Sans doute +qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre +partenaire, mais moi, je ne puis, comte… +excusez-moi, je vous prie.</p> + +<p>— Alors, vous ne voulez pas ?</p> + +<p>Loukhnov haussa les épaules comme pour +exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le +comte.</p> + +<p>— Alors, pour rien au monde, vous ne +voulez pas jouer ?</p> + +<p>Même geste de la part de Loukhnov.</p> + +<p>— Je vous en prie… Voulez-vous jouer ?</p> + +<p>Silence de Loukhnov.</p> + +<p>— Jouerez-vous ? réitéra Tourbine. Prenez +garde…</p> + +<p>Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus +ses lunettes, Loukhnov vit le visage du +comte qui commençait à s’assombrir.</p> + +<p>— Jouerez-vous ! cria celui-ci d’une voix +tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup +de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta +et se répandit. — Vous avez triché au jeu, +tantôt… Pour la troisième fois, voulez-vous +jouer ?</p> + +<p>— Je vous ai dit que non… Il est vraiment +étrange, comte, et pas du tout convenable de +venir chez un homme et de lui mettre le couteau +sur la gorge, remarqua Loukhnov sans +lever les yeux.</p> + +<p>Un court silence se fit, pendant lequel le +visage du comte pâlissait de plus en plus. +Tout à coup, un coup terrible asséné sur la +tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse +sur le divan, tout en essayant de retenir +son argent, et jeta un cri si désespérément +aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si +tranquille et d’aspect si respectable l’avait +poussé.</p> + +<p>Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la +table, bouscula le domestique qui était accouru +au secours de son maître et sortit vivement +de la chambre.</p> + +<p>— Si vous voulez une réparation, je me +tiens à vos ordres… Je serai encore pendant +une demi-heure au n<sup>o</sup> 7, dit le comte en franchissant +la porte.</p> + +<p>— Coquin !… Voleur !… entendit-on. Je te +ferai un procès criminel.</p> + +<p>Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse +du comte et demeurait étendu sur le +divan, suffoqué par des larmes de désespoir. +La conscience de la réalité lui était venue, +provoquée par la compatissance et les caresses +du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait +jour à travers l’enchevêtrement étrange des +sensations, des pensées et des souvenirs qui +avaient envahi son âme.</p> + +<p>Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, +la considération sociale, les rêves +d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à +jamais.</p> + +<p>La source de ses larmes commençait à se +tarir. Une sensation trop calme de désespoir +le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, +ne provoquant plus en lui ni dégoût ni +terreur, attirait de plus en plus son attention.</p> + +<p>A ce moment, il entendit le pas ferme du +comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient +encore les traces de la colère de tout à l’heure ; +ses mains tremblaient encore, mais ses yeux +étaient éclairés par une lueur de bonté et de +contentement.</p> + +<p>— Prends !… tu as regagné, dit-il en jetant +quelques paquets de billets de banque sur la +table. — Regarde si tu as ton compte et viens +au plus vite au salon commun, car je pars +tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas +remarqué l’immense agitation, faite de joie +reconnaissante, qu’exprimait le visage du +uhlan.</p> + +<p>Et le comte sortit de la chambre en sifflotant +un refrain tzigane.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VIII</h3> + +<p>Sachka se serra les flancs de sa courroie et +annonça que les chevaux étaient prêts. Il demanda +qu’on le laissât aller chercher le +manteau du comte qui, avec le col, valait au +moins 300 roubles, disait-il. Il reporterait cette +mauvaise chouba bleue que ces gredins de +chez le predvoditel avaient donnée à son maître +à la place de son beau manteau. Le comte dit +que c’était inutile et monta dans sa chambre +pour changer de vêtements.</p> + +<p>Le cavalier hoquetait sans cesse, assis +auprès de sa tzigane. L’ispravnik demandait de +la vodka et priait la compagnie de venir de ce +pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme +elle-même danserait avec les tziganes. Le beau +jeune homme expliquait d’un air profond que +le piano est l’instrument qui a le plus d’âme +et qu’on ne peut rendre les bémols sur la guitare. +Le tchinovnik prenait son thé d’un air +triste ; le jour naissant semblait lui faire honte +de sa débauche. Les tziganes discutaient entre +eux dans leur langue, et voulaient encore +chanter : mais Stiochka s’y opposa en disant +que le <i>baroraï</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> se fâcherait. En résumé, +tous étaient las de cette nuit d’orgie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand +seigneur.</p> +</div> +<p>— Hé bien ! une chanson pour les adieux, +et puis chacun chez soi, dit le comte, frais +et gai, toujours beau, en entrant revêtu de +ses habits de voyage.</p> + +<p>Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. +Ils se préparaient à commencer leur chanson +quand Iliine entra tenant dans sa main un +paquet de billets de banque. Il prit le comte +à part.</p> + +<p>— J’avais en tout quinze mille roubles du +Trésor, et tu m’en as donné seize mille trois +cents. L’excédent te revient, par conséquent.</p> + +<p>— Bonne affaire ! Donne.</p> + +<p>Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement ; +il ouvrit la bouche comme pour parler, +mais il rougit, des larmes montèrent à ses +yeux ; il saisit la main du comte et la serra.</p> + +<p>— Va-t’en, Iliouchka !… Écoute-moi, voici +de l’argent pour toi, mais il faut que tu me +conduises jusqu’au rempart.</p> + +<p>Et le comte jeta sur la guitare du tzigane +les treize cents roubles qu’Iliine venait de lui +rapporter, sans même songer aux cent roubles +qu’il avait empruntés la veille au cavalier.</p> + +<p>Il était déjà dix heures du matin. Le soleil +dépassait les toits ; la foule circulait dans les +rues ; les marchands avaient ouvert leurs boutiques +depuis longtemps ; les gentilshommes, +les tchinovniks roulaient dans les équipages et +les dames visitaient les magasins, quand la bande +des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau +jeune homme, Iliine et le comte, enveloppé +dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent +le perron de l’hôtel.</p> + +<p>Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas +de poste, à la queue nouée très court, piaffaient +dans la boue liquide ; ils s’approchèrent +du perron et toute la compagnie monta dans +les traîneaux.</p> + +<p>Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka +l’ordonnance, montèrent dans le premier traîneau. +Blücher, fou de joie, aboyait à la tête +du cheval du milieu en fouettant l’air de sa +queue. Les autres prirent place dans le second +traîneau avec des tziganes des deux sexes. +Les traîneaux se mirent à la file, et les tziganes +entamèrent un chœur.</p> + +<p>Les chevaux, excités par un bruit infernal de +chansons et de sonnettes, traversèrent toute la +ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger +en toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.</p> + +<p>Les marchands et les passants, dont beaucoup +connaissaient quelques-unes des personnes +qui accompagnaient le comte, ne pouvaient +cacher leur étonnement de voir des +nobles passer en plein jour dans des traîneaux +où chantaient des bohémiennes et des +tziganes ivres.</p> + +<p>Quand on fut hors de la ville, les troïkas +s’arrêtèrent et les adieux commencèrent.</p> + +<p>Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même +les chevaux, devint triste tout à coup ; +il se mit à supplier le comte de demeurer +encore un jour. Mais quand Tourbine l’eut +convaincu que cela était impossible, il sauta +au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit +de demander son changement de corps +pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci +était extraordinairement gai. Il s’amusait +à envoyer rouler dans la neige le cavalier, qui, +depuis le matin, avait enfin conquis la faveur +de le tutoyer, il lançait son chien aux mollets +de l’ispravnik, prenait Stiochka dans ses bras +et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, +il monta dans le traîneau et installa Blücher à +côté de lui. Sachka demanda encore une fois au +cavalier de prendre chez eux le manteau de +son maître et de le lui envoyer à Moscou, et +monta sur le siège.</p> + +<p>Le comte cria : « En route ! » ôta sa casquette, +l’agita au-dessus de sa tête, siffla les +chevaux comme un véritable cocher de poste, +et les troïkas se séparèrent.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Au loin s’étendait la plaine unie couverte de +neige, sur laquelle la route serpentait en une +bande d’un jaune sale. Un soleil ardent étincelait +sur la neige fondante, couverte d’une mince +écorce transparente, et réchauffait agréablement +le visage et le dos.</p> + +<p>Des chevaux en sueur montait une vapeur. +Les sonnettes tintaient. Un moujik passa, conduisant +une charge de paille sur un traîneau +branlant ; il tira à plusieurs reprises sur les +guides de corde en courant avec ses lapti<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> +dans la neige fondue et parvint à se garer à +temps.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Chaussure en corde tressée.</p> +</div> +<p>Une baba, grosse et rouge, avec un enfant +enveloppé dans son touloupe de mouton, était +assise sur le second traîneau ; elle guidait, ou +plutôt battait du bout des guides, une pauvre +rosse blanche.</p> + +<p>Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna +Fedorovna.</p> + +<p>— Retournons ! cria-t-il.</p> + +<p>Le cocher ne comprit pas d’abord.</p> + +<p>— Retournons à K., et vivement.</p> + +<p>La troïka fit volte-face, franchit de nouveau +le rempart et stoppa devant le perron en planches +de la maison de madame Zaïtsova.</p> + +<p>Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa +le vestibule et le salon.</p> + +<p>La jeune veuve était encore endormie, il +alla à son lit, la souleva dans ses bras, baisa ses +yeux clos et sortit vivement.</p> + +<p>Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda +ce qui venait de lui arriver.</p> + +<p>Le comte remonta dans son traîneau, cria +d’aller vite et sans s’arrêter. Il ne se souvenait +même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, +ni de Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui +l’attendait à Moscou, il partit de la ville de K.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">SECONDE PARTIE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Vingt années se sont passées, beaucoup +d’eau a coulé depuis, bien des gens sont morts, +bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli, +davantage encore de pensées sont nées et sont +mortes ; bien des choses nobles et détestables +du temps passé ont disparu ; bien des choses +jeunes et belles ont apparu ; davantage encore +de caduques et d’infirmes se sont fait jour.</p> + +<p>Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a +bien longtemps, dans un duel avec un étranger +qu’il avait frappé de son knout en pleine +rue. Son fils, qui lui ressemble comme deux +gouttes d’eau se ressemblent, est déjà un beau +jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier +dans la garde. Moralement, le jeune comte Tourbine +ne ressemble pas du tout à son père. Il +n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, +passionnés et, à vrai dire, débauchés du +siècle passé. En même temps que l’intelligence +et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il +avait héritée de son père, l’amour des convenances +et de tout ce qui constitue le confort +de la vie, le sens pratique des hommes et des +circonstances, la sagesse et la prévoyance +étaient ses facultés distinctives.</p> + +<p>Il suivait sa carrière avec régularité. A +vingt-trois ans il était déjà lieutenant… Quand +vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour +son avancement, était de passer dans l’armée +active. Il entra donc dans un régiment de +hussards avec un grâce immédiatement supérieur +au sien, et ne tarda pas à recevoir le +commandement d’un escadron.</p> + +<p>Au mois de mai de l’année 1848, le régiment +des hussards de S. traversait le gouvernement +de K. ; l’escadron commandé par le +jeune Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, +village appartenant à Anna Fedorovna.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si +peu jeune qu’elle ne se considérait plus comme +jeune, ce qui est tout dire pour une femme. +Elle était devenue très grosse. A ce qu’on dit, +cela rajeunit une femme. Mais, sur ce visage +bouffi et blanc, de grosses rides potelées +avaient tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la +ville et montait avec un effort dans son équipage, +mais elle avait gardé sa bonté naïve.</p> + +<p>Elle était toujours aussi sotte, on pouvait +bien le dire à présent que sa beauté n’était plus +là pour pallier cette imperfection.</p> + +<p>Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté +campagnarde russe de vingt-trois ans, et son +frère, notre vieille connaissance le cavalier, qui +avait mangé pour les autres tout son petit avoir +et s’était réfugié chez sa sœur pour y finir ses +jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa lèvre +supérieure s’affaissait, mais ses moustaches +restaient soigneusement noircies. Les rides +couvraient non seulement son front et ses +joues, mais encore son nez et son cou, et son +dos se voûtait. Cependant ses jambes affaiblies +restaient arquées et décelaient l’ancien cavalier.</p> + +<p>La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans +un petit salon de la vieille maison, dont une +porte et les fenêtres à balcon donnaient sur +un vieux jardin orné de grands tilleuls.</p> + +<p>La maîtresse de la maison, en camisole lilas, +était assise sur un divan devant une table d’acajou +et se tirait les cartes. Son frère, vêtu +d’un pantalon blanc et d’un veston bleu, était +installé près de la fenêtre ; il tressait du coton +blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que +lui avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait +plus faire autre chose ; ses yeux étaient trop +affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps +favori d’autrefois.</p> + +<p>Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, +répétait sa leçon sous les yeux de Liza +qui tricotait en même temps, avec des aiguilles +en bois, une paire de bas pour son oncle.</p> + +<p>Les derniers rayons du soleil couchant +jetaient à travers l’allée de tilleuls une clarté +tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère +qui se trouvait auprès du cavalier. Dans le +jardin et dans la chambre il faisait si calme +qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle +voleter rapidement, ou, dans la chambre, +le soupir léger d’Anna Fedorovna ou les toussotements +du vieux cavalier qui posait ses +pieds l’un sur l’autre et changeait de temps +en temps de position.</p> + +<p>— Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka ?… +J’oublie toujours, dit Anna Fedorovna +en cessant de mêler ses cartes.</p> + +<p>Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha +de sa mère et regarda le jeu.</p> + +<p>— Mais vous avez tout brouillé, ma chère +petite maman, s’écria-t-elle en remettant les +cartes en ordre. — A présent elles sont comme +il faut… Mais cela tombe comme vous l’avez +voulu ! ajouta-t-elle en retirant furtivement une +carte du jeu.</p> + +<p>— Oh ! tu me trompes toujours… Tu me +dis toujours que cela réussit.</p> + +<p>— Non, vraiment ; la réussite est faite.</p> + +<p>— C’est bon, c’est bon !… espiègle… N’est-il +pas l’heure de prendre le thé ?</p> + +<p>— J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. +Je vais y aller. Faut-il l’apporter ici ?… Finis +vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un +peu.</p> + +<p>Eliza sortit.</p> + +<p>— Lizotchka !… Lizanka !… cria l’oncle, en +regardant son travail avec attention ; je crois +avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi +donc, ma chérie.</p> + +<p>— Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais +faire casser le sucre.</p> + +<p>En effet, trois minutes après, elle revint, +s’approcha de son oncle et le saisit par l’oreille.</p> + +<p>— Voilà… cela vous apprendra à laisser +échapper des mailles, dit-elle en riant.</p> + +<p>— Cesse, cesse donc et répare le dégât. +Vois, il y a là quelques nœuds.</p> + +<p>Liza prit la tresse, ôta une épingle de son +fichu, que le vent entr’ouvrit un instant, remit +la maille, tira deux fois sur la tresse et la rendit +à son oncle.</p> + +<p>— Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en +lui tendant sa joue rose et en rattachant son +fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec +du rhum, c’est aujourd’hui vendredi.</p> + +<p>Elle sortit de nouveau.</p> + +<p>— Petit oncle, venez donc voir !… Des +hussards viennent ici ! entendit-on de la chambre +voisine.</p> + +<p>Anna Fedorovna et son frère passèrent dans +la salle où le thé était servi, et dont les fenêtres +donnaient sur la rue. On voyait très +peu ; on distinguait seulement, à travers un +nuage de poussière, une troupe qui s’avançait.</p> + +<p>— Quel dommage, petite sœur, remarqua +l’oncle. Quel dommage que nous soyons si +à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit +pas terminée ! Nous aurions pu inviter les officiers. +Les officiers de hussards, ce sont des +jeunes gens si gais, si agréables !… J’aurais +pu les contempler au moins encore un peu.</p> + +<p>— J’en serais de même très contente ; mais +vous savez vous-même, mon frère, que nous +n’avons pas de place : une chambre à coucher, +celle d’Eliza, le salon et cette chambre, qui +est la vôtre, et c’est tout. Où les loger ?</p> + +<p>Jugez-en vous-même… Mikhaïlo Matveïev a +nettoyé pour eux l’isba du staroste ; il dit que +ce sera assez propre.</p> + +<p>— Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, +un brave hussard ! dit l’oncle.</p> + +<p>— Non, je ne veux pas d’un hussard… Je +veux un uhlan… C’est dans les uhlans que vous +avez servi, oncle, n’est-ce pas ?… Je ne veux +pas même connaître les hussards, on dit que +ce sont des risque-tout.</p> + +<p>Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de +rire sonore.</p> + +<p>— Voilà Oustiouchka qui court ; il faut lui +demander ce qu’elle a vu, dit la jeune fille.</p> + +<p>Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.</p> + +<p>— Elle ne peut pas rester à son travail… +Il faut toujours qu’elle s’échappe pour aller +voir les soldats, fit Anna Fedorovna. — Eh +bien ! où a-t-on logé les officiers ? demanda-t-elle +à Oustiouchka.</p> + +<p>— Chez les Eremkine, Madame. Ils sont +deux… Quels beaux cavaliers !… On dit qu’il y +en a un qui est comte.</p> + +<p>— Comment le nomme-t-on ?</p> + +<p>— C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev ; +je ne me rappelle plus, excusez-moi.</p> + +<p>— Quelle sotte !… Elle ne sait même pas +renseigner les gens… Tu aurais dû au moins +retenir le nom.</p> + +<p>— Eh bien ! je vais y aller.</p> + +<p>— Oh ! je sais que tu en es très capable. +Mais non, c’est Danilo qui ira… Dites-lui, +mon frère, qu’il aille demander si les officiers +ont besoin de quelque chose… Il faut toujours +être convenable… Il faudra dire que +c’est de ma part.</p> + +<p>Le cavalier et sa sœur se remirent à leur +thé. Liza passa à l’office pour mettre le sucre +cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait +des hussards.</p> + +<p>— Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, +ce comte ! C’est tout simplement un chérubin +aux cils noirs… Voilà le fiancé qu’il vous faudrait. +Vous feriez tous deux un beau couple.</p> + +<p>Les autres domestiques souriaient approbativement. +La vieille bonne, qui tricotait un +bas, près de la fenêtre, soupira et fit une +prière pour que se réalisât ce vœu.</p> + +<p>— Les hussards t’ont charmée à ce point ! +dit Liza. — Je sais que tu es experte à raconter… +Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, Oustiouchka… +Il faudra en offrir aux hussards.</p> + +<p>Eliza prit le sucrier et sortit en riant.</p> + +<p>« Je voudrais bien savoir comment est ce +hussard. Est-il brun ou blond ? Il serait sans +doute content de faire notre connaissance… +Mais il passera et ne saura même pas que j’ai +pensé à lui… Combien ont déjà passé ainsi +sans me voir… excepté mon oncle et Oustiouchka !… +Qu’importent ma coiffure, les manchettes +que je porte ! personne ne me remarque », pensait-elle +en soupirant. Et elle caressait +son bras blanc et potelé. — « Il doit être +de haute taille, avoir de grands yeux et probablement +de petites moustaches noires… Non, +vraiment, j’ai déjà vingt-deux ans passés, et +personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan +Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais +plus belle qu’à présent… C’est ainsi que ma +jeunesse se passe sans joie… Oh ! que je suis +malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village ! »</p> + +<p>La voix de sa mère, qui l’appelait pour +verser le thé, tira la demoiselle de village de +sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et rejoignit +sa mère.</p> + +<p>Les meilleures choses arrivent par hasard. +Plus on prend de souci et moins l’on réussit. +Dans les campagnes, on s’inquiète rarement +de donner une bonne éducation aux enfants ; +donc, pour la plupart, les enfants éduqués au +hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout +pour Liza.</p> + +<p>Anna Fedorovna, avec son intelligence +bornée et son caractère insouciant, n’avait +donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui +avait fait apprendre ni la musique, ni le français, +cette langue si utile ; mais le hasard fit +que son mari lui donna une fille douée d’une +santé robuste. Une nourrice et une bonne se +chargèrent de l’enfant, la nourrirent, l’habillèrent +de petites robes d’indienne et de souliers +en peau de bélier ; elles l’envoyaient se +promener et ramasser des champignons et +des framboises dans la forêt. Un séminariste +lui enseigna la lecture et l’arithmétique, et, à +seize ans, Liza se trouva être pour sa mère +une amie toujours gaie et une active ménagère.</p> + +<p>Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours +des filles adoptives, serves ou enfants +trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait +déjà d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, +les conduisait à l’église et réprimait leurs +espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, +qu’on dut soigner comme un enfant. Puis, +les moujiks et les domestiques s’adressaient à +la jeune demoiselle pour avoir des remèdes +dans leurs maladies ; elle leur donnait du sureau, +de la menthe et de l’alcool camphré. +Puis, le ménage dont le soin, par hasard, +passa dans ses mains ; ensuite l’amour qu’elle +avait en elle se satisfit en s’épanchant dans +la nature et dans la religion. Spontanément +Liza était devenue une femme active, bonne, +gaie, indépendante, pure et profondément +religieuse. Il est vrai qu’elle éprouvait des +petites souffrances de vanité quand elle +voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux +à la mode, qu’on faisait venir de K. ; +qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit +à propos de sa mère, devenue, en vieillissant, +grognon et capricieuse ; qu’elle était +envahie parfois par les rêves d’amour les plus +irréalisables et aussi les moins immatériels ; +mais l’activité saine et utile qui lui était devenue +indispensable avait dissipé tout cela et, +à vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache ; +pas un reproche ne troublait l’âme sereine et +tranquille de cette jeune fille radieuse de +beauté physique et morale.</p> + +<p>Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette ; +ses yeux étaient gris, plutôt petits, avivés +d’une ombre légère à la paupière inférieure ; +ses cheveux descendaient en une lourde +et longue natte blonde ; sa démarche était +grave et avait quelque nonchalance qui lui +imprimait un balancement <i>en canard</i>, comme +on dit. L’expression de son visage, quand elle +s’occupait de quelque chose sans que son +esprit fût agité, paraissait dire à ceux qui la +regardaient : « Il fait bon de vivre sur terre +à qui a la conscience pure et le cœur aimant. » +Même dans ses moments de dépit, de trouble +ou de tristesse, à travers les larmes, et malgré +le froncement de son sourcil gauche et le +pincement de ses lèvres, se trahissait comme +malgré elle dans les fossettes de ses joues, +au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués +à sourire à la vie, un cœur foncièrement +bon et que l’esprit ne faussait point.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Il faisait encore chaud, bien que le soleil +descendît déjà sur l’horizon, lorsque l’escadron +entra dans Morozovka. En avant, au milieu de +la rue poudreuse du village, trottait en mugissant +d’inquiétude une vache séparée du +troupeau et incapable du comprendre qu’il lui +était beaucoup plus simple de se jeter de côté +et de laisser passer l’escadron qui semblait la +poursuivre. Les vieux paysans, les babas, +les enfants regardaient les hussards avec +avidité, formant la haie des deux côtés de la +rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, +les hussards arrêtèrent leurs chevaux, qui piétinèrent +et s’ébrouèrent un instant.</p> + +<p>A la droite de l’escadron, deux officiers +montaient avec aisance deux magnifiques +chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine ; +l’autre, un très jeune homme récemment +promu en grade de sous-lieutenant, se nommait +Polozov.</p> + +<p>De la principale isba sortit un hussard en +redingote blanche d’été. Otant sa casquette, +il s’approcha des officiers.</p> + +<p>— Où est le logement qui nous est réservé ? +demanda le comte.</p> + +<p>— Pour Votre Excellence, répondit le +quartier-maître en sursautant. — Ici, chez le +starosta… Il a nettoyé son isba. J’ai demandé +un logement chez la pomestchitsa, on m’a +répondu qu’il n’y en avait pas… Elle est si +méchante…</p> + +<p>— C’est bien, dit le comte en descendant +de cheval et en étirant ses jambes engourdies. — Ma +voiture est-elle arrivée ?</p> + +<p>— Elle a daigné arriver, Votre Excellence, +répondit le quartier-maître en indiquant avec +sa casquette la voiture, dont on apercevait la +caisse en cuir sous la porte cochère.</p> + +<p>Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba +où la famille du paysan s’était réunie pour +contempler l’officier. Dans sa précipitation à +ouvrir la porte pour montrer à son supérieur +que l’habitation avait été mise en bon état pour +le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis +s’écarta pour laisser passer le comte.</p> + +<p>La maison était assez spacieuse, mais peu +propre. Un domestique allemand, vêtu comme +un seigneur, se tenait dans la salle ; il installait +un lit de fer. Quand il eut posé ses draps +et bordé les couvertures, il mit la malle du +comte en ordre.</p> + +<p>— Fi ! quel logement dégoûtant ! s’écria le +comte dépité. — Eh ! Diadenko, ne pouvait-on +me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik ?</p> + +<p>— Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la +maison seigneuriale, dit Diadenko. — Mais la +maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.</p> + +<p>— Inutile, alors… tu peux t’en aller.</p> + +<p>Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses +mains derrière sa tête.</p> + +<p>— Johann, cria-t-il à son valet de chambre, +tu as encore fait une bosse au matelas, au beau +milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire +un lit comme il faut ?</p> + +<p>Johann s’approcha pour réparer le dommage.</p> + +<p>— Non, c’est inutile… Ma robe de chambre, +demanda-t-il d’une voix mécontente.</p> + +<p>Le domestique lui apporta sa robe de chambre.</p> + +<p>Le comte, avant de l’endosser, examina un +des pans.</p> + +<p>— C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache… +Peut-on plus mal servir que toi, ajouta-t-il en +arrachant le vêtement des mains du valet de +chambre et en s’en revêtant. — Dis-moi, le fais-tu +exprès ?… Le thé est-il préparé ?…</p> + +<p>— Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit +Johann.</p> + +<p>— Imbécile !</p> + +<p>Le comte prit un roman français et se mit à +lire. Sa lecture se prolongea assez longtemps. +Johann sortit et alla dans le vestibule activer +le samovar. Il était évident que le comte était +de mauvaise humeur, probablement à cause de +la fatigue, de la poussière qui couvrait son +visage, de ses habits qui le serraient et de son +estomac à jeun.</p> + +<p>— Johann ! cria-t-il de nouveau. Rends-moi +compte des dix roubles que je t’ai donnés. +Qu’as-tu acheté à la ville ?</p> + +<p>Tourbine parcourut le compte et laissa +échapper quelques marques de mécontentement +à propos de la cherté des provisions.</p> + +<p>— Apporte du rhum pour le thé.</p> + +<p>— Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, +dit Johann.</p> + +<p>— C’est superbe… Combien de fois t’ai-je +dit d’avoir toujours du rhum.</p> + +<p>— Che n’afais bas assez l’archent.</p> + +<p>— Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas +acheté… Tu aurais dû emprunter à son domestique.</p> + +<p>— Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais +bas. Ils ont acheté tu thé et tu sucre.</p> + +<p>— Animal !… va-t’en !… Tu es le seul être +sur terre capable de me mettre hors de moi… +Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours +le thé avec du rhum.</p> + +<p>— Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor… +Elles fiennent t’arrifer, dit le valet +de chambre.</p> + +<p>Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta +les lettres et les lut.</p> + +<p>A ce moment, le jeune sous-lieutenant +entra.</p> + +<p>Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son +escadron.</p> + +<p>— Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me +semble… Il a fait si chaud… J’avoue que je +me sens fatigué.</p> + +<p>— Ah ! oui, il fait bon… une sordide et +puante isba… et, grâce à toi, pas de rhum. +Ton idiot de valet n’en a pas acheté ; celui-ci +non plus… Tu aurais dû le lui dire au +moins.</p> + +<p>Il continua sa lecture. Sa première lettre +lue, il la froissa et la jeta par terre.</p> + +<p>— Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum ? +demanda à voix basse le sous-lieutenant à son +ordonnance. — Tu avais de l’argent.</p> + +<p>— Est-ce que ce doit être toujours à vous +d’en acheter ?… Je dépense déjà assez sans +cela. Tandis que leur Allemand ne fait que +fumer sa pipe, et voilà tout.</p> + +<p>La seconde lettre n’était sans doute point +aussi désagréable, car le comte souriait en la +lisant.</p> + +<p>— De qui est-ce ? demanda Polozov en rentrant +dans la chambre et en arrangeant sa +couchette sur une planche près du poêle.</p> + +<p>— De Mina, répondit gaîment le comte, qui +tendit la lettre au jeune homme. — Veux-tu +la lire ?… Quelle charmante femme !… Quelle +charmante femme !… Vraiment elle vaut mieux +que nos demoiselles… Que d’esprit et de sentiment +dans cette lettre ! La seule chose qui +n’aille pas, c’est qu’elle me demande de l’argent.</p> + +<p>— En effet, ce n’est pas bien, appuya le +sous-lieutenant.</p> + +<p>— Il est vrai que je lui en ai promis… Mais, +tu sais, cette campagne… Du reste, si je dois +être encore trois mois à commander l’escadron, +je lui en enverrai… Ce ne serait vraiment +pas à regretter… Qu’elle est charmante, eh ! +dit-il en souriant et suivant des yeux l’expression +du visage de Polozov, qui lisait la lettre.</p> + +<p>— C’est horriblement mal orthographié, mais +c’est charmant… Il me semble que tu es +aimé.</p> + +<p>— Hum !… Comment donc !… Il n’y a que +ces femmes-là qui aiment véritablement… quand +elles aiment.</p> + +<p>— Et cette autre lettre, de qui ? demanda +Polozov en tendant au comte celle qu’il venait +de lire.</p> + +<p>— Euh ! rien… Un méchant bonhomme, un +vaurien, à qui je dois… C’est une dette de +jeu.</p> + +<p>— Voilà trois fois qu’il me la rappelle… je +ne puis pas la payer maintenant. Stupide +lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé +par ce souvenir.</p> + +<p>Après cette conversation, un long silence se +fit entre les deux officiers. Polozov, qui était +visiblement sous l’influence du comte, buvait +son thé en silence, jetant parfois des regards +sur le beau visage assombri de Tourbine qui +s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre la +conversation.</p> + +<p>— Qu’en penses-tu ?… Cela peut très bien +se faire !… s’écria soudain le comte en secouant +joyeusement la tête. — Si nous avons une +promotion cette année et si nous assistons +encore à une affaire, je puis arriver à distancer +mes anciens chefs d’escadron de la garde.</p> + +<p>La conversation continuait sur ce thème, +pendant la seconde tasse de thé, quand le +vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission +dont Anna Fedorovna l’avait chargé +auprès de ces messieurs.</p> + +<p>Sa commission faite, Danilo, ayant appris +le nom de l’officier et se souvenant encore de +la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de +sa propre part :</p> + +<p>— Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander +si vous n’êtes pas le fils du comte +Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, +Anna Fedorovna, l’a beaucoup connu.</p> + +<p>— C’était mon père… Dis à ta maîtresse +que je lui suis très reconnaissant, que je n’ai +besoin de rien… Seulement je lui demanderai +si je ne pourrais avoir quelque part une +chambre un peu plus propre… dans sa maison +ou ailleurs.</p> + +<p>— Pourquoi avez-vous dit cela ? dit Polozov +dès que Danilo fut sorti. — Est-ce que +cela ne vous est pas égal, pour une nuit ?… +Quel dérangement vous allez leur causer !</p> + +<p>— En voici bien d’une autre encore !… N’avons-nous +pas assez erré d’isbas en isbas, +toutes enfumées et sales ?… On voit tout de +suite que tu n’es pas pratique… Pourquoi n’en +pas profiter, si, pour une nuit, nous pouvons +nous loger comme des hommes… Ils en seront +enchantés, au contraire… Il y a une seule +chose qui ne m’aille pas… Si cette dame a en +effet connu mon père… ajouta le comte en +souriant. — J’éprouve toujours un peu de honte +quand on me parle de feu mon <i>papa</i> ; il y a +toujours dessous quelque histoire scandaleuse +ou quelque dette… Et c’est pourquoi j’évite +autant que possible les vieilles connaissances +de mon père… Du reste il était de son temps, +conclut-il en reprenant sa mine sérieuse.</p> + +<p>— J’oubliais de te raconter, dit Polozov, +que j’ai rencontré le commandant de brigade +des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te +voir… Il a un véritable culte pour ton père.</p> + +<p>— Cet Iliine me parait être une vieille +croûte… Tous ces messieurs qui ont connu +mon père me racontent, comme pour m’être +agréables, des choses que j’ai honte à entendre… +Il est vrai que je ne m’enthousiasme +pas et que j’envisage les choses froidement, +tandis que mon père était un homme fougueux +et se laissait aller parfois à commettre +des actions un peu risquées… Mais, encore +une fois, il était de son temps… Dans notre +siècle, peut-être serait-il un homme très distingué ; +car il avait de grandes facultés, il faut +lui rendre cette justice.</p> + +<p>Un quart d’heure après, le domestique revenait +et transmettait au comte la prière que +lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir +passer la nuit dans sa maison.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune +officier de hussards était le fils du comte Tourbine, +ne tint plus en place.</p> + +<p>— Ah ! mes aïeux ! Danilo, cours vite ; dis-lui +que je le demande ici, cria-t-elle en proie +à la plus vive agitation ; et, s’élançant vers la +chambre des bonnes : — Lizanka !… Oustiouchka !… +il faut arranger ta chambre, Liza… +Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, +et vous, mon frère… Mon frère, vous coucherez +dans le salon, pour cette seule nuit.</p> + +<p>— Ce n’est rien, petite sœur… Je coucherai +par terre.</p> + +<p>— Ce doit être un beau garçon s’il ressemble +à son père. Que je le voie, au moins, ce +cher enfant… Tu le verras, Liza… Son père +était un beau garçon… Où portes-tu la table ?… +Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se +démenant. — Fais apporter deux lits… +Empruntes-en un chez le gérant… Puis, tu +prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal +dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.</p> + +<p>Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère +s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre +destinée aux deux officiers. Elle fit les lits +avec du linge propre et parfumé de réséda, +ordonna de mettre une carafe d’eau et des +bougies sur une petite table, fit brûler du +papier odorant dans la chambre des bonnes +et déménagea son petit lit qu’elle installa dans +la chambre de son oncle.</p> + +<p>Anna Fedorovna se calma, se remit à sa +place, reprit même ses cartes, mais, en les +disposant sur la table, elle s’appuya sur son +coude potelé et demeura pensive.</p> + +<p>« Ah ! comme le temps, comme le temps +passe », se disait-elle à voix basse. — « Y a-t-il +donc si longtemps de cela… Je le vois à +présent comme autrefois… Quel espiègle il +était ! »</p> + +<p>Des larmes lui montèrent aux yeux.</p> + +<p>« Voici Lizanka, à présent… Tout de même, +elle n’est pas ce que j’étais à son âge… Elle +est jolie, mais ce n’est pas cela… »</p> + +<p>— Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir +ta robe de <i>mousseline de laine</i>.</p> + +<p>— Est-ce que vous les invitez, maman ?… +Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en +proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, +car la pensée de voir les officiers la +troublait… — Mieux vaut ne pas les inviter, +maman, répéta-t-elle.</p> + +<p>En effet, le désir de voir les officiers était +combattu en elle par la crainte d’un bonheur +qu’elle pressentait.</p> + +<p>— Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, +fit Anna Fedorovna en caressant +les cheveux de sa fille. Elle songea :</p> + +<p>« Non, ce ne sont pas les cheveux que +j’avais en mon temps… Non, Lizotchka, cependant +comme je l’aurais désiré pour toi !… »</p> + +<p>En effet, elle désirait ardemment quelque +chose d’heureux pour sa fille… Mais elle ne +pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage +avec le comte… Pourtant un sentiment indéfini +la poussait à désirer beaucoup, beaucoup +pour sa fille… Elle eût voulu revivre encore +une fois en sa fille les moments passés avec +le feu comte.</p> + +<p>Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu +agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa +dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart +d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise +et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait +une joie embarrassée comme celle d’une +jeune fille qui essaye pour la première fois une +robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée +aux hôtes.</p> + +<p>— Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, +ma petite sœur… Le feu comte +était un véritable hussard… Nous allons voir… +nous allons voir.</p> + +<p>Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient +installés dans leur chambre.</p> + +<p>— Eh bien ! tu vois, dit le comte en se couchant +tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses, +sur le lit qu’on lui avait préparé. +Ne sommes-nous pas mieux ici que dans +cette isba, en compagnie des cafards ?</p> + +<p>— Évidemment nous sommes mieux ici… +mais nous sommes les obligés des maîtres de +cette maison…</p> + +<p>— Quelle bêtise !… Il faut partout se conduire +d’une manière pratique… Ils sont charmés, +j’en suis sûr… Garçon ! cria le comte, +demande quelque chose pour voiler cette +fenêtre ; sans quoi il y aura ici un courant d’air +cette nuit.</p> + +<p>A ce moment, le vieux cavalier entra pour +faire connaissance avec les officiers. En rougissant +un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion +de raconter qu’il avait été le camarade +du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il +ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui +avait rendu des services. Entendait-il par là +que le feu comte ne lui avait pas rendu ses +cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la +neige, ou qu’il l’avait injurié ? Le vieux cavalier +ne s’expliqua pas là-dessus.</p> + +<p>Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. +Il le remercia pour le logement qu’on lui +avait fait donner.</p> + +<p>— Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, +comte…</p> + +<p>Il allait dire : « Votre Excellence », ayant +perdu l’habitude de parler à des personnages. +Il reprit.</p> + +<p>— La maison de ma sœur est petite… Pour +ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler +tout de suite, et ce sera à merveille.</p> + +<p>Sous le prétexte d’aller commander qu’on +apportât un rideau, mais en réalité pour aller +conter aux siens son impression sur le jeune +officier, il sortit de la chambre.</p> + +<p>La jolie Oustiouchka entra avec un châle que +lui avait donné sa maîtresse ; elle voila la fenêtre +et demanda si ces messieurs ne prendraient +pas volontiers du thé.</p> + +<p>Le confortable de son logement agissait visiblement +sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement +et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci +l’appela polisson. Il lui demanda si sa +demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka +s’il prendrait du thé, il répondit qu’il +acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant +pas prêt, il serait heureux que l’on apportât +de la vodka, quelque chose à manger et, +s’il y en avait dans la maison, du xérès.</p> + +<p>L’oncle était tout transporté de l’amabilité +de Tourbine ; il chantait les louanges de la +jeune génération, et jurait que les hommes du +temps présent valaient beaucoup mieux que +ceux du temps passé.</p> + +<p>Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir ; +elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de +mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, +elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer +avec sécheresse que « pour vous, mon +frère, celui qui vous parle le dernier est le +meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont +devenus plus intelligents, mais pourtant personne +ne dansait mieux l’écossaise que Fedor +Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si +bien que tout le monde raffolait de lui… Seulement, +il ne s’occupait que de moi… Vous +voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi +des gens du monde ».</p> + +<p>A ce moment arriva la demande de vodka, +de victuailles et du xérès.</p> + +<p>— Eh ! mon frère, vous ne faites jamais le +nécessaire. Il fallait faire préparer à souper, +s’écria Anna Fedorovna… Liza, occupe-t-en, +ma chérie.</p> + +<p>Liza courut à l’office pour chercher des petits +champignons salés et du beurre frais ; elle +recommanda au cuisinier de préparer des +côtelettes hachées.</p> + +<p>— Et pour le xérès, comment faire ?… +Vous en reste-t-il, mon frère ?</p> + +<p>— Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.</p> + +<p>— Comment, non ! Que buvez-vous donc +avec le thé ?</p> + +<p>— Du rhum, Anna Fedorovna.</p> + +<p>— N’est-ce pas la même chose ?… Donnez +de votre rhum… C’est toujours la même +chose… Il vaudrait peut-être mieux les inviter +ici, mon frère ; ce serait préférable… Ils ne +s’en offenseront pas, je pense.</p> + +<p>Le cavalier déclara que le comte ne refuserait +pas et se fit fort de l’amener.</p> + +<p>Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne +sait pourquoi, sa robe de <i>gros-gros</i> et un +nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle +n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe +de toile rose à larges manches. Elle était très +agitée ; il lui semblait que quelque chose d’inattendu +l’attendait, quelque chose comme un +nuage bas et noir oppressait son âme.</p> + +<p>Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait +comme quelque chose de tout à fait nouveau, +d’incompréhensible et d’attrayant.</p> + +<p>Son caractère, ses habitudes, ses paroles, +tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle +n’avait jamais rencontré rien de semblable. +Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent +et juste, tout ce qu’il faisait honnête, +tout son extérieur attrayant ; elle n’en doutait +pas.</p> + +<p>S’il avait demandé non seulement à manger +et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle +ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas +reproché, tant elle eût été convaincue qu’il +devait en être ainsi.</p> + +<p>Le comte accepta sans façon l’invitation que +le cavalier s’était chargé de lui transmettre +de la part d’Anna Fedorovna.</p> + +<p>Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.</p> + +<p>— Viens-tu ? dit-il à Polozov.</p> + +<p>— Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le +sous-lieutenant. — <i>Ils feront des frais pour +nous recevoir<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En français, dans le texte.</p> +</div> +<p>— Sottises !… Au contraire, cela les rendra +heureux… D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements… +La demoiselle est jolie… Viens, +dit le comte en français.</p> + +<p>— <i>Je vous en prie, messieurs</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, dit le cavalier +pour faire entendre que lui aussi savait le +français et qu’il avait compris ce que disaient +les officiers.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> En français, dans le texte.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort +occupée à remplir la théière et craignait de +regarder les officiers quand ils entrèrent dans +le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva +vivement, salua et, sans cesser de dévisager le +comte, se mit à lui parler de sa ressemblance +extraordinaire avec son père ; puis elle lui +présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures, +de la marmelade de campagne.</p> + +<p>Personne ne faisait attention au sous-lieutenant ; +dans sa timidité, il s’en félicitait, car il +pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté +d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.</p> + +<p>L’oncle, en écoutant la conversation de sa +sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer +ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en +prenant le thé, fumait son cigare ; Liza se retenait +à grand’peine de tousser ; il était très aimable +et causait avec animation. Il interrompait +fréquemment Anna Fedorovna, si bien +qu’il finit par accaparer la conversation. Une +seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs : +il lâchait souvent des paroles un +peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait, +cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna ; et +Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.</p> + +<p>Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet +qu’il produisait et continuait tranquillement, +de son ton simple et aimable. Liza versait le +thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses +entre leurs mains, les posait tout près des +hôtes ; elle n’était pas encore remise de son +agitation et elle écoutait avec avidité les récits +du comte.</p> + +<p>Mais ces récits et les pauses de la conversation +la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit +point les choses intelligentes qu’elle +attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle +espérait ; et, même, à la troisième tasse de thé, +quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur +Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua +de causer en la regardant avec un sourire, +elle se sentit un peu d’hostilité contre lui +et ne fut pas loin de penser que non seulement +il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore +il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle +avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait +guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que +des ongles longs et soignés, mais rien de plus, +rien d’exceptionnel.</p> + +<p>Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, +de son rêve ; alors elle sentit passer sur elle +le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta +un peu.</p> + +<p>« Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là », +pensait-elle.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses +hôtes dans une autre salle et reprit sa place +habituelle.</p> + +<p>— Vous voudriez peut-être vous reposer, +comte ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Sur une réponse négative elle reprit :</p> + +<p>— Comment vous intéresser, alors, mes +chers hôtes ?… Jouez-vous aux cartes, comte ? +Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie…</p> + +<p>— Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit +le cavalier… Faisons donc la partie +ensemble… Qu’en dites-vous, comte, et vous, +Monsieur ?</p> + +<p>Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait +agréable à leurs aimables hôtes.</p> + +<p>Liza alla chercher dans sa chambre un jeu +de vieilles cartes dont elle se servait pour se +dire la bonne aventure, afin de savoir si le +rhume de sa mère se passerait bientôt, si son +oncle tarderait à revenir de la ville ou si une +voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait +ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient +plus propres que celles qui servaient à Anna +Fedorovna.</p> + +<p>— Mais vous ne jouez peut-être pas de petites +sommes ? demanda l’oncle. — Avec Anna +Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la +partie. Elle nous gagne toujours.</p> + +<p>— Comme il vous plaira… dit le comte.</p> + +<p>— Eh bien ! jouons à un kopek la mise, +pour nos chers hôtes… Qu’ils me gagnent, moi, +la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant +dans son fauteuil et en arrangeant les plis de +sa mantille.</p> + +<p>« Peut-être vais-je gagner », pensa Anna +Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir +joueuse passionnée.</p> + +<p>— Voulez-vous ?… Je vais vous apprendre +à jouer avec les <i>petits tableaux</i>, avec <i>misère</i>, +c’est très amusant.</p> + +<p>Cette nouvelle mode de jouer, en grande +vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le +monde.</p> + +<p>L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et +que c’était à peu près comme le boston… +Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna +n’y comprit rien et dut être longtemps +forcée, en souriant et en hochant approbativement +la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le +jeu et que tout cela était parfaitement clair +pour elle.</p> + +<p>Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu +du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi, +déclara <i>misère</i> ! et resta avec six. Elle se +troubla, sourit et finit par convenir qu’elle +n’était pas encore très exercée. Pourtant on +inscrivait ses points perdants, d’autant plus +que le comte, grand joueur, marquait avec +prudence, calculait juste, et ne comprenait ni +les poussées du sous-lieutenant sous la table ni +les erreurs grossières que commettait le jeune +officier.</p> + +<p>Liza rapporta de la marmelade, trois sortes +de confitures et des pommes marinées ; debout +derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait +le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les +officiers, surtout sur les mains blanches aux +ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait +ses cartes et faisait les levées d’un geste si +assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.</p> + +<p>De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, +devançant les autres, elle acheta jusqu’au +sept ; elle perdit trois. Quand, sur la demande +de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres, +elle se trouva tout à fait désorientée.</p> + +<p>— Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, +dit en souriant Liza pour dégager +sa mère de cette situation risible.</p> + +<p>— Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la +vieille dame en jetant un regard effaré sur sa +fille. — Je m’y perds…</p> + +<p>— Mais je ne sais pas non plus, répondit +Liza en calculant mentalement ce que sa mère +avait dû perdre. — Vous perdrez beaucoup si +vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus +même de quoi acheter une robe à Pimotchka, +ajouta-t-elle en plaisantant.</p> + +<p>— Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix +roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza, +visiblement désireux de lier conversation avec +elle.</p> + +<p>— Mais ne jouons-nous pas des roubles de +banque ? demanda Anna Fedorovna en regardant +tout le monde.</p> + +<p>— Je ne sais pas comment nous jouons… +Je ne sais pas compter en roubles de banque, +dit le comte. — Quelle somme fait un rouble +de banque ?</p> + +<p>— Mais à présent personne ne compte +plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se +sentait en veine.</p> + +<p>Anna Fedorovna ordonna d’apporter <i>du +mousseux</i>, but elle-même deux verres de +vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. +Une tresse de ses cheveux s’était échappée +de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. +Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions +et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue. +Le sous-lieutenant multipliait ses coups de +pied sous la table ; le comte, sans y faire attention, +inscrivait, avec une exactitude méticuleuse, +les pertes de la pauvre femme. Enfin, +on quitta la partie, malgré tous les efforts +que fit Anna Fedorovna pour remanier son +compte en affectant de s’être trompée et malgré +la terreur qu’elle laissait voir des pertes +qu’elle avait faites ; on constata, à la fin de la +partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt +points.</p> + +<p>— Cela fait neuf roubles en billets de banque ? +demanda-t-elle à plusieurs reprises.</p> + +<p>Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses +pertes ; il fallut que son frère lui expliquât +qu’elle avait perdu trente-deux roubles et +demi en billets de banque et qu’il fallait absolument +les payer.</p> + +<p>Le comte ne compta même pas son gain et, +aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre +où Liza disposait sur une table des viandes +froides et des champignons marinés pour le +souper, et fit tranquillement et simplement ce +que le sous-lieutenant avait vainement tenté +toute la soirée. Il entra en conversation avec +elle à propos du temps qu’il faisait.</p> + +<p>Pendant ce temps, le sous-lieutenant se +trouvait dans une situation fort désagréable. +Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, +qui s’était efforcée de contenir l’explosion de +mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée, +Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.</p> + +<p>— Il est vraiment regrettable que nous vous +ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme +pour dire quelque chose. — J’en suis honteux.</p> + +<p>— Vous avez inventé des tableaux et des +misères… Je ne connais pas cela. En billets +de banque, combien ai-je perdu ? demanda-t-elle +encore.</p> + +<p>— Trente-deux roubles et demi, répéta le +cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur. — Payez +donc, ma petite sœur… payez +donc.</p> + +<p>— Je vous les donnerai… mais vous ne m’y +prendrez plus… Je ne les regagnerai de ma +vie.</p> + +<p>Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre +et en rapporta neuf roubles en billets de +banque.</p> + +<p>Ce ne fut que sur les insistances du cavalier +qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle +avait perdu.</p> + +<p>Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna +Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable +s’il renouait la conversation avec elle. +Il se recula sans mot dire et s’approcha du +comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre +ouverte.</p> + +<p>Deux chandelles étaient posées sur la table +préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait +parfois sous les chaudes brises de cette +nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le +jardin éclairé d’une lueur toute différente de +celle qui venait de la maison.</p> + +<p>La pleine lune avait perdu ses teintes +dorées ; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls +et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages +blancs et ténus qui par instant la voilaient tout +entière. Dans l’étang, dont on apercevait la +surface argentée à travers les allées, les grenouilles +coassaient ; quelques oiseaux, voltigeant +de branche en branche, balançaient +doucement les fleurs humides et odorantes d’un +lilas planté juste sous la fenêtre.</p> + +<p>— Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant +de Liza.</p> + +<p>Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.</p> + +<p>— Vous vous promenez beaucoup, je pense ? +reprit-il.</p> + +<p>— Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on +ne sait pourquoi, aucun embarras de causer +avec le comte. — Tous les matins, à sept +heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka, +la fille adoptive de maman.</p> + +<p>— C’est agréable, la vie à la campagne, +fit le jeune homme en incrustant son monocle +dans son orbite et en regardant tour à tour le +jardin et Liza. — Et le soir, à la clarté de +la lune, sortez-vous quelquefois ?</p> + +<p>— Non… mais il y a trois ans nous nous +promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits +à la clarté de la lune… Il avait une étrange +maladie… des insomnies. Pendant la pleine +lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre +de sa chambre est basse et donne sur le +jardin ; la lune l’éclaire en plein.</p> + +<p>— C’est étrange, remarqua le comte. Cette +Chambre n’est donc pas la vôtre ?</p> + +<p>— Non, pour cette nuit seulement. C’est +vous qui occupez ma chambre.</p> + +<p>— Vraiment !… Oh ! mon Dieu, je ne me +pardonnerai jamais le dérangement que je +vous ai causé, fit le comte qui, en signe de +sincérité, lâcha son monocle. — Si j’avais +su…</p> + +<p>— Au contraire, j’en suis très contente… +La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre +en est basse… Je m’installerai ici avant +de m’endormir, ou bien je pourrai me promener +un peu dans le jardin.</p> + +<p>« Quelle appétissante fillette ! » pensait le +comte, qui replaça son monocle en contemplant +Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la +fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune +fille.</p> + +<p>« Avec quelle ruse elle m’a fait entendre +que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin +ou à cette fenêtre ! »</p> + +<p>Liza perdait aux yeux du comte la plus +grande partie de ses charmes, tant la conquête +en semblait facile.</p> + +<p>— Comme ce doit être délicieux, fit-il en +fixant les allées sombres, de passer une belle +nuit dans ce jardin avec un être aimé.</p> + +<p>Liza parut quelque peu confuse de ces paroles +et aussi d’un second frôlement du pied du +comte contre le sien. Avant qu’elle eût +réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.</p> + +<p>— Oui, il fait bon de se promener à la +clarté de la lune.</p> + +<p>Elle se sentait désagréablement impressionnée. +Elle recouvrit le bocal aux champignons +marinés et s’apprêtait à quitter la +fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant +approché, elle voulut rester pour voir comment +celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.</p> + +<p>— Quelle belle nuit ! dit-il.</p> + +<p>« Mais ils ne savent donc que parler du +temps qu’il fait », pensa Liza.</p> + +<p>— Quelle belle vue ! poursuivit Polozov. — Seulement, +toujours la même chose, cela doit +vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant +qu’en disant cela il choquait les idées des +autres ; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.</p> + +<p>— Pourquoi pensez-vous cela ?… Toujours +le même mois de mai, toujours la même robe, +cela peut ennuyer à la longue… Mais un beau +jardin, jamais… surtout quand on aime s’y +promener les soirs de lune… De la chambre +de mon oncle on voit tout l’étang… Je compte +bien le contempler à mon aise cette nuit.</p> + +<p>— Vous n’avez pas de rossignols ? demanda +le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant, +eût empêché de connaître d’une manière +plus positive les conditions du rendez-vous.</p> + +<p>— Au contraire, nous en avons toujours… +L’an dernier les chasseurs en ont capturé un… +la semaine dernière, il y en avait un qui chantait +admirablement… Malheureusement le commissaire +de police, en passant avec sa clochette, +l’a effrayé et il est parti… Il y a trois ans, à +mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter +le rossignol pendant deux heures sous une +allée couverte.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde ? +dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens. — Vous +sentez-vous faim ?</p> + +<p>Après le souper, pendant lequel le comte +loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit, +ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur +de la maîtresse du logis, les officiers prirent +congé et entrèrent dans leur chambre.</p> + +<p>Le comte serra la main du cavalier, puis +celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au +grand étonnement de la bonne dame, enfin celle +de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et +sourit agréablement. Ce regard embarrassa la +jeune fille.</p> + +<p>« Il est beau », pensait-elle. « Mais il s’occupe +trop de lui. »</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>— Eh bien ! n’as-tu pas honte ! fit Polozov, +quand les officiers se trouvèrent seuls dans leur +chambre… Je tâchais de perdre, je te faisais +signe de m’imiter… Tu n’as donc pas honte !… +La vieille dame en était toute chagrinée.</p> + +<p>Le comte rit à gorge déployée.</p> + +<p>— Quelle drôle de femme, comme elle était +courroucée ! Il se remit à rire de telle sorte +que Johann, qui se tenait près de son maître, +se détourna pour pouvoir partager son hilarité.</p> + +<p>— En voilà un fils de l’ami de leur famille, +continua le comte en s’esclafant. Ah ! ah ! ah !</p> + +<p>— Non, vraiment, ce n’est pas bien… J’ai +eu pitié d’elle, fit le sous-lieutenant.</p> + +<p>— Des bêtises !… Tu es encore jeune… Tu +voulais donc que je perdisse !… Et pourquoi ? +Je perdais aussi quand je ne savais pas jouer… +Dix roubles, frère, c’est toujours cela… Il faut +voir la vie par ses côtés pratiques, sans quoi +l’on demeure toujours un sot.</p> + +<p>Polozov se tut. De plus, il voulait rester +seul avec la pensée de Liza, qui lui semblait +une créature de toute pureté et de toute beauté. +Il se déshabilla et s’étendit sur un lit propre +et moelleux qu’on avait préparé pour lui.</p> + +<p>« Quelle bêtise que toute cette vaine gloire +militaire » ! pensait-il en regardant la fenêtre +voilée par le châle et à travers laquelle filtraient +les pâles rayons de la lune. « Le bonheur serait +de vivre dans un endroit calme, avec une +femme jolie, intelligente et simple… Voilà le +vrai et durable bonheur. »</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer +son rêve à son ami, il ne rappela +même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût +certain qu’elle occupait également la pensée +du comte.</p> + +<p>— Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda +Polozov à Tourbine qui marchait à travers +la chambre.</p> + +<p>— Je n’ai pas encore sommeil… Éteins la +bougie si tu veux… Je me coucherai sans lumière.</p> + +<p>Il continua sa promenade.</p> + +<p>« Je n’ai pas encore sommeil », répéta mentalement +Polozov, plus que jamais sous l’influence +du comte, et pourtant plus que jamais +disposé à se révolter contre cette influence.</p> + +<p>« Je m’imagine », poursuivit-il en s’adressant +mentalement à Tourbine, « je m’imagine +quelles pensées roule en ce moment ta tête +pommadée. J’ai bien remarqué qu’elle t’a plu… +Mais tu n’es pas capable de comprendre cette +créature simple et honnête… Il te faut, à toi, +une Mina et des épaulettes de colonel. Je vais +lui demander si elle lui a plu. »</p> + +<p>Et le sous-lieutenant se tourna vers le +comte. Mais il se ravisa. Il sentait que non +seulement il serait incapable de discuter avec +lui si le comte considérait Liza comme il le +supposait, mais même qu’il n’aurait pas la +force d’en parler, tant il se sentait sous une +influence qui devenait chaque jour plus pénible +et plus injuste.</p> + +<p>— Où vas-tu ? demanda-t-il en voyant le +comte prendre sa casquette et se diriger vers +la porte.</p> + +<p>— Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout +est en ordre.</p> + +<p>— C’est étrange, pensa Polozov.</p> + +<p>Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper +ses idées de jalousie ridicule à l’égard de son +ami, il se tourna le nez au mur.</p> + +<p>Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après +avoir fait le signe de la croix et, comme à l’ordinaire, +embrassé tendrement son frère, sa +fille et sa fille adoptive, se retirait dans sa +chambre.</p> + +<p>Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait +ressenti tant d’émotions, et de si fortes, en +une seule journée. Elle ne put faire sa prière +avec sa tranquillité habituelle. Le souvenir +douloureux du feu comte et de ce jeune dandy +qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait +sortir de sa pensée. Pourtant elle se déshabilla +comme d’ordinaire, but un demi-verre +de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table +de nuit et se mit au lit. Son chat préféré entra +doucement dans la chambre ; Anna Fedorovna +se mit à le caresser, et écouta son ronron, +sans pouvoir parvenir à s’endormir.</p> + +<p>« C’est le chat qui me tient éveillée », se dit-elle +en chassant l’animal, qui tomba mollement +par terre en agitant lentement sa queue fourrée +et sauta sur le poêle. Mais la femme de +chambre, qui couchait par terre, apporta son +matelas et éteignit la bougie après avoir allumé +la veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, +et le sommeil ne venait toujours pas apaiser +son imagination surexcitée. Le visage du hussard +lui apparaissait dès qu’elle fermait les +yeux, et quand elle les rouvrait, la lueur de la +veilleuse donnait étrangement aux objets la +forme du comte. La chaleur de ses matelas +de plume lui pesait et la pendule posée près +d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de +même le ronflement de la domestique. Elle réveilla +Oustiouchka et lui ordonna de cesser de +ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils +et la « préférence » qu’elle avait jouée occupèrent +sa pensée. Elle valsait avec le père du +jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules +blanches et grasses de jadis, sentait des baisers +lui frôler l’épiderme, puis voyait sa fille +dans les bras du jeune comte.</p> + +<p>Oustiouchka se remit à ronfler…</p> + +<p>« Non, ce n’est plus maintenant comme +jadis… Ce ne sont plus les mêmes gens… +L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi… +et je le méritais bien… Mais celui-ci, il dort, +probablement, comme un niais… heureux de +son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour… +L’autre, par exemple, me disait à +genoux : — Que veux-tu que je fasse ? Je me +tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais. — Et +il se serait tué si je le lui eusse ordonné. »</p> + +<p>Soudain des pas assourdis se firent entendre +dans le corridor, et Liza, pâle et tremblante, +recouverte seulement d’un châle, entra en +courant dans la chambre et vint presque tomber +sur le lit de sa mère…</p> + +<hr> + + +<p>Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza +passa dans la chambre de son oncle. Elle mit +une camisole blanche, cacha sous un ample +fichu ses nattes épaisses, éteignit la bougie, +ouvrit la fenêtre et, agenouillée sur une chaise, +elle contempla rêveusement le lac qui, à ce +moment, étincelait sous la lumière argentée +de la lune. Toutes ses occupations habituelles +lui apparurent sous un nouvel aspect : une +vieille mère capricieuse pour laquelle son amour +irréfléchi était devenu une partie de son âme, un +vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks +qui adoraient leur demoiselle, les vaches et +les veaux, toute cette nature qui mourait et +ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle +son amour pour les autres et l’amour des +autres pour elle l’avaient fait croître, tout cet +ensemble qui lui avait donné une quiétude +d’âme si douce, tout cela lui parut soudain +n’être <i>pas tout à fait cela</i>. Cela devenait +<i>ennuyeux</i> et <i>inutile</i>. Ce fut comme si quelqu’un +lui eût dit tout à coup : — Sotte, petite +sotte !… Pendant vingt ans tu n’as vécu que +de niaiseries ; tu as été utile aux autres, tu ne +sais pourquoi, et tu as ignoré ce qu’est la vie, +ce qu’est le bonheur.</p> + +<p>Elle se livrait à ces pensées en sondant du +regard le jardin immobile, qu’éclairait la féerique +clarté de la lune avec une intensité plus +grande que jamais. D’où lui venaient donc ces +pensées ? Ce n’était certes pas un subit +amour pour le comte, comme on pourrait le +supposer. Au contraire, il lui déplaisait ; le sous-lieutenant +l’eût plutôt occupée. Mais il était +laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait +malgré elle et, avec dépit, évoquait dans son +esprit le visage du comte.</p> + +<p>« Non, ce n’est pas cela », songeait-elle.</p> + +<p>Son idéal était encore surélevé par cette +nuit, dont le silence augmentait encore la majesté +introublée de la nature… Elle le voulait, +cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible +aux réalités triviales et basses.</p> + +<p>Tout d’abord son isolement, l’absence de +gens susceptibles de penser à elle firent que +toutes les forces d’amour dont la Providence +nous a également doués demeuraient intactes +dans son cœur. Mais, à présent, elle sentait +qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur +attristé qu’on éprouve à sentir en soi des trésors +d’amour qu’on peut contempler avec joie +et répandre sans compter.</p> + +<p>Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à +la tombe. Qui sait s’ils ne sont pas les +meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et +les seuls possibles…</p> + +<p>« Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai +que j’ai perdu le bonheur et la jeunesse, et que +tout cela ne reviendra plus… plus jamais ?… +Est-ce réellement vrai ? »</p> + +<p>Elle éleva ses regards au ciel. De légers +nuages blancs erraient dans le ciel haut et +clair, cachant les étoiles à mesure de leur +course vagabonde vers la lune.</p> + +<p>« Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus +des autres passe sur la lune, alors cela sera », +pensa-t-elle.</p> + +<p>Une longue et étroite bande blanche couvrit +la moitié inférieure du disque, et peu à peu +l’herbe s’assombrit ; le sommet des tilleuls +restait éclairé ; sur le lac, les ombres noires +des arbres devinrent moins distinctes. Comme +pour s’harmoniser avec cette ombre morne +tombée sur la nature, un léger souffle passa et +fit bruire doucement les arbres, apportant vers +la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, +de la terre humide et des lilas en fleur.</p> + +<p>« Non, ce n’est pas vrai », dit-elle pour se +consoler. « Mais si le rossignol chante cette +nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et il +ne faudra pas me désespérer pour cela. »</p> + +<p>Et longtemps encore elle resta silencieuse, +attendant quelqu’un, malgré que le ciel se fût +éclairci et la nature de nouveau ranimée.</p> + +<p>A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent +la lune, replongeant chaque fois le jardin dans +l’obscurité.</p> + +<p>Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre +lorsqu’elle fut réveillée tout à coup par les +roulades du rossignol répercutées longuement +par la surface miroitante de l’étang.</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles +délices sans cesse renouvelées, toute son âme +se régénérait dans cette fusion mystérieuse +avec la nature qui s’épanchait devant elle si +tranquille et si sereine.</p> + +<p>Elle s’accouda, et une sensation de tristesse +douce et languissante lui étreignit la poitrine ; +des larmes d’un amour pur et large, brûlant +de se satisfaire, de bonnes larmes consolatrices +lui montèrent aux yeux. Elle posa ses mains +sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. +Sa prière préférée lui monta spontanément de +l’âme aux lèvres et elle s’endormit ainsi les +yeux humides.</p> + +<p>Le frôlement d’une main sur la sienne la +réveilla, en lui donnant une sensation légère, +et agréable. Mais cette main ayant serré plus +fortement la sienne, elle revint brusquement à +la réalité, jeta un cri, se leva de sa chaise et, +s’efforçant de croire que ce n’était pas le comte +qui se tenait debout devant elle, éclairé par les +rayons de la lune, elle sortit en courant de la +chambre.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VII</h3> + +<p>C’était bien le comte.</p> + +<p>La toux rauque du gardien de nuit résonna +derrière la haie comme pour répondre au cri +de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation +d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la +profondeur du jardin.</p> + +<p>« Quel sot je suis ! répétait-il. — Je lui ai fait +peur… Il fallait y aller moins brusquement et +la réveiller par de douces paroles. Maladroit +que je suis ! »</p> + +<p>Il s’arrêta et tendit l’oreille : Le gardien +entra dans le jardin par une petite porte, traînant +son bâton sur les allées couvertes de +sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit +vers l’étang.</p> + +<p>Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. +Sans craindre de se mouiller les jambes, +il s’accroupit, et tout ce qui venait de se +passer lui revint à la mémoire : ainsi il avait +franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin +aperçu une ombre blanche ; à plusieurs reprises, +en entendant d’imperceptibles bruits, il +s’était éloigné de la fenêtre ; exaspéré de l’attente, +il avait reproché à la jeune fille sa lenteur +à venir au rendez-vous ; il lui avait semblé +improbable qu’elle se fût décidée si facilement +à lui accorder un rendez-vous.</p> + +<p>Peut-être était-ce un effet de sa confusion de +petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de +dormir ; aussi s’était-il décidé à s’approcher. +Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau ; et, +au bout d’un moment, se faisant honte de sa +lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait +touché la main.</p> + +<p>Le gardien promena de nouveau sa toux +dans les allées et sortit en faisant crier la petite +porte du jardin.</p> + +<p>La fenêtre de la jeune fille se ferma et les +stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita +profondément le comte. Il eût payé cher à présent +de pouvoir recommencer ; il n’eût plus agi +si stupidement.</p> + +<p>… « Quelle charmante fille !… tant de fraîcheur !… +Charmante ! charmante !… Et je l’ai +laissée échapper… Animal que je suis ! »</p> + +<p>Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu +d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant +lui, dans l’allée de tilleuls.</p> + +<p>Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses +dons apaisants ; une sorte de tristesse tranquille +et une soif d’amour pur remplacèrent vite son +agitation.</p> + +<p>L’allée argileuse, couverte çà et là de petites +touffes d’herbe et de brindilles sèches, était +éclairée par de petites taches lumineuses que +la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. +Quelques troncs courbés, recouverts d’une +mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les +feuilles argentées murmuraient entre elles.</p> + +<p>Dans la maison, les feux s’éteignirent et les +bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de +son chant ce grand espace silencieux et clair.</p> + +<p>« Dieu ! quelle nuit ! quelle belle nuit ! » +pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante +du jardin.</p> + +<p>« Je regrette quelque chose, comme si j’étais +mécontent des autres et de moi, comme si +j’étais mécontent de toute ma vie… Quelle +charmante fille !… Peut-être, en effet, l’ai-je +chagrinée… »</p> + +<p>Ses pensées s’entremêlèrent alors ; il se +voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale +dans les attitudes les plus variées et les +plus étranges. Puis l’image de la jeune fille +fut remplacée par celle de la chère Mina.</p> + +<p>« Quel imbécile je suis !… Il était si simple de +la prendre par la taille et de l’embrasser !… »</p> + +<p>Plein de regret, le comte rentra dans sa +chambre.</p> + +<p>Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna +aussitôt vers le comte.</p> + +<p>— Tu ne dors pas ? demanda celui-ci.</p> + +<p>— Non…</p> + +<p>— Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé ?</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— Non, mieux vaut ne rien te dire… ou +plutôt, si !… recule-toi un peu.</p> + +<p>Le comte, abandonnant son regret de cette +intrigue manquée, s’assit en souriant sur le +lit de son camarade.</p> + +<p>— Imagine-toi que la fille de la maison +m’avait donné un rendez-vous.</p> + +<p>— Que dis-tu ? s’écria Polozov en sursautant.</p> + +<p>— Écoute…</p> + +<p>— Comment cela ? Et quand ?… C’est impossible !</p> + +<p>— Voilà… Tandis que vous régliez vos +comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle +se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est +de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est +que d’être pratique ; tandis que tu faisais tes +comptes avec la vieille, moi je m’occupais… +Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur +le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle +y prendrait le frais cette nuit.</p> + +<p>— Mais elle disait cela en l’air, sans aucune +intention.</p> + +<p>— Voilà ce que je ne sais pas… Peut-être +n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup… +cela, je l’ignore… Mais il s’en est suivi une +affaire très désagréable… J’ai agi comme un +imbécile, conclut le comte en souriant avec +mépris lui-même.</p> + +<p>— Mais où étais-tu donc ?</p> + +<p>Le comte raconta l’aventure, tout en ayant +soin de ne pas parler de ses hésitations dans +le jardin, sous la fenêtre.</p> + +<p>— J’ai gâté moi-même mon affaire… J’aurais +dû avoir plus d’audace… Elle a jeté un cri et +s’est enfuie.</p> + +<p>— Alors, elle a crié et s’est enfuie ? interrogea +le sous-lieutenant avec un sourire contraint, +pour répondre au sourire du comte +qui exerçait sur lui une si forte influence.</p> + +<p>— Oui… Et maintenant, il est temps de +dormir.</p> + +<p>Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos +à la porte et resta silencieux pendant une +dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa +dans son âme. Quand il se retourna, son visage +exprimait la souffrance et la décision.</p> + +<p>— Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.</p> + +<p>— Rêves-tu ? répondit tranquillement le +comte. — Qu’y a-t-il ? sous-lieutenant Polozov.</p> + +<p>— Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête +homme ! cria Polozov en sautant à bas de +son lit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VIII</h3> + +<p>Le lendemain l’escadron quittait le village. +Les officiers partirent sans avoir fait leurs adieux +aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient pas. +A la première halte, on décida de se battre ; +mais le capitaine Schultz, un bon camarade, un +excellent cavalier, aimé de tout le régiment, +choisi par le comte comme témoin, arrangea +cette affaire de telle façon que non seulement +on ne se battit pas et que tout le monde au +régiment ignora ce qui s’était passé, mais +qu’encore Tourbine et Polozov, sans continuer +d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, +se tutoyèrent comme par le passé et se virent +aussi fréquemment qu’auparavant à table et +au jeu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LE PRISONNIER DU CAUCASE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Un officier servait dans l’armée du Caucase, +il se nommait Jiline.</p> + +<p>Un jour il reçut une lettre de sa vieille +mère.</p> + +<p>« Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je +voudrais, avant de mourir, revoir mon fils +chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer +et, avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton +service. Je t’ai trouvé une fiancée. Elle est +intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque +pas ; si elle te plaît, tu pourras démissionner +et rester avec nous ici pour le restant +de tes jours. »</p> + +<p>Jiline réfléchit :</p> + +<p>« En effet, ma mère décline… Peut-être ne +la reverrai-je plus… Allons donc la voir et, +si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai… +Pourquoi pas ?… »</p> + +<p>Il obtint un congé de son colonel, fit ses +adieux à ses camarades, offrit à ses soldats +quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs +de départ.</p> + +<p>On était alors en guerre au Caucase. Les +routes étaient dangereuses, non seulement la +nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait +de la forteresse, les Tartares le tuaient +ou l’emmenaient dans la montagne. Deux fois +par semaine, les voyageurs, escortés par des +soldats, franchissaient la distance qui séparait +les forteresses russes ; on plaçait les voyageurs +au milieu de l’escorte.</p> + +<p>C’était en été. Le convoi se réunit hors des +fortifications ; les soldats chargés de l’accompagner +vinrent se placer en avant et en arrière +des voitures et l’on se mit en route.</p> + +<p>Jiline était à cheval, et la voiture contenant +ses effets faisait partie du convoi.</p> + +<p>L’étape était de vingt-cinq verstes. L’<i>oboze</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> +marchait avec lenteur : tantôt c’étaient les soldats +qui faisaient une halte, tantôt une roue se +détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il +fallait contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient +et attendaient.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Convoi de charrettes.</p> +</div> +<p>Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa +course et l’oboze n’était guère qu’à mi-chemin. +La poussière et la chaleur étaient excessives et +les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter +ou les rafraîchir : une steppe complètement +dénudée ; pas un seul arbre, pas même un arbuste +sur la route.</p> + +<p>Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait +de temps en temps pour permettre à ses +compagnons de route de le rejoindre. A la fin, +il perdit patience, et, en présence de ces arrêts +répétés trop fréquemment, il se demanda s’il +ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout +seul.</p> + +<p>« J’ai un bon cheval », pensait-il. « Si je +rencontrais des Tartares, je pourrais toujours +leur échapper. »</p> + +<p>Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. +Irait-il seul ou continuerait-il à s’impatienter en +avant de l’oboze ?</p> + +<p>Un officier, également à cheval, piqua des +deux et rejoignit le jeune homme. Cet officier +se nommait Kostiline ; il avait un fusil en bandoulière. +Quand il fut auprès de Jiline, il lui +dit :</p> + +<p>— Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de +forces, tant j’ai faim et tant la chaleur m’accable.</p> + +<p>Il faut dire que Kostiline était un homme +lourd, gros, rougeaud. La sueur l’inondait.</p> + +<p>Jiline réfléchit un instant puis répondit :</p> + +<p>— Ton fusil est-il chargé ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Eh bien ! allons… Mais à une condition… +C’est que nous ne nous séparerons +pas.</p> + +<p>Ils partirent en avant. Ils allaient sur la +steppe en devisant, non sans jeter des regards +autour d’eux. On voyait de très loin.</p> + +<p>Mais quand ils eurent quitté la steppe, la +route s’encaissa entre deux montagnes.</p> + +<p>Jiline dit à son compagnon :</p> + +<p>— Il faudrait escalader cette montagne et +explorer les environs. Autrement, on pourrait +nous surprendre à un détour.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il à regarder ? fit Kostiline. — Allons +toujours.</p> + +<p>Jiline ne l’écouta pas.</p> + +<p>— Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter +un coup d’œil.</p> + +<p>Il monta au sommet. Son cheval, acheté +cent roubles dans un troupeau de poulains, +était un vrai coursier de chasse. Dressé +par son maître, il était plein de fougue ; il +fut en quelques instants sur la crête de la +montagne.</p> + +<p>A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une +déciatine à peine, surgirent une trentaine de +Tartares à cheval.</p> + +<p>Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares +l’avaient aperçu. Ils se mirent à sa poursuite +en brandissant leurs fusils.</p> + +<p>Jiline descendit la montagne de toute la +vitesse de son cheval en criant à Kostiline :</p> + +<p>— Arme ton fusil !… vite !…</p> + +<p>Lui, ne comptait que sur son cheval :</p> + +<p>« Ma petite mère », fit-il mentalement, +« porte-moi et ne fais pas de faux-pas, ou je +suis perdu… Si j’arrive à temps au fusil de +Kostiline, ils ne m’auront pas. »</p> + +<p>Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, +fila de toute la vitesse de son cheval +dans la direction de la forteresse. Il fouettait +sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, +qu’on ne distinguait, dans la poussière qui l’enveloppait +qu’une croupe fuyante et qu’une queue +ondoyante.</p> + +<p>Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le +fusil étant parti, il ne lui restait pas grand +chose à tenter avec un sabre. Il tourna son +cheval dans la direction du convoi et essaya +de s’échapper par la fuite. Mais six Tartares +prirent la colline en biais et vinrent lui couper +la retraite. San cheval était bon, mais les +leurs étaient meilleurs ; de plus ils avaient +gagné de l’avance en coupant à travers la +pente de la montagne. Il voulut tourner bride, +mais son cheval était si lancé qu’il refusa la +manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.</p> + +<p>L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, +montait un cheval gris. Il se tenait en avant +de ses compagnons. Il hurla en montrant ses +dents et arma son fusil.</p> + +<p>« Je vous connais, démons… Si vous me +prenez, vous me mettrez dans un trou et vous +me fouetterez de vos knouts… Mais vous ne +m’aurez pas vivant… »</p> + +<p>Jiline était petit, mais brave. Il tira son +sabre et lança son cheval sur le Tartare roux +en pensant :</p> + +<p>« Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te +hacherai de mon sabre. »</p> + +<p>Mais à ce moment plusieurs coups de fusils +retentirent. Le cheval de Jiline tomba et la +jambe du jeune officier se trouva prise sous le +corps de l’animal.</p> + +<p>Jiline voulut se relever, mais déjà deux +Tartares puants étaient sur lui et lui maintenaient +les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut +et renversa les deux Tartares. Mais +les trois autres étaient descendus de cheval et +l’assommaient à coups de crosses sur la tête. +Sa vue se troubla ; il chancela. Ils le saisirent +alors, tirèrent des cordes de leur selle, lui attachèrent +les mains et l’entraînèrent vers les +chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui +retira ses bottes, on le fouilla, on lui prit +son argent et sa montre et on lui déchira +ses habits. Jiline regarda du côté de son cheval ; +il vit le pauvre animal étendu sur le côté, +gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à +ses pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un +énorme trou au front, la poussière en était +trempée sur une archine de surface.</p> + +<p>Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta +sa selle. La pauvre bête se débattait toujours. +L’homme tira son poignard et lui coupa la +gorge. Un sifflement se fit entendre, le cheval +tressaillit, se raidit et demeura immobile. Les +Tartares enlevèrent le reste du harnachement.</p> + +<p>On hissa Jiline en croupe du Tartare roux +à la ceinture duquel, pour qu’il ne tombât +pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, +et on l’emmena dans la montagne.</p> + +<p>Jiline se balançait et heurtait à chaque +instant de son visage le dos puant du Tartare. +Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté +d’un cou musculeux et d’une nuque +rasée, bleuie, sous le bonnet en peau de mouton.</p> + +<p>Le crâne de Jiline était tout meurtri et le +sang lui coulait sur les yeux. Il ne pouvait +s’asseoir plus commodément sur le cheval ni +essuyer le sang qui l’aveuglait. Ses mains +étaient liées si étroitement qu’il en avait les +clavicules endolories.</p> + +<p>On alla ainsi de montagne en montagne ; +on traversa une rivière à gué, puis on déboucha +sur la grande route entre deux collines.</p> + +<p>Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses +paupières étaient collées par le sang et tout +mouvement lui était interdit.</p> + +<p>La nuit vint. On traversa encore un ruisseau +et l’on gravit une montagne pierreuse. +Alors on vit une fumée et un aboiement se fit +entendre.</p> + +<p>On était arrivé dans un aoul<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Village tartare.</p> +</div> +<p>Les Tartares descendirent de cheval. Des +enfants se rassemblèrent et entourèrent Jiline. +Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris +joyeux.</p> + +<p>Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent +Jiline et appelèrent un serviteur.</p> + +<p>Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, +vêtu seulement d’un pantalon et d’une +chemise toute déchirée qui laissait voir sa +poitrine. Le Tartare lui dit quelque chose. Le +Nogaï disparut et rapporta presque aussitôt +deux morceaux de bois munis d’anneaux de +fer s’ouvrant à clé.</p> + +<p>On délia Jiline, on passa ses jambes dans les +anneaux, qu’on referma à clé, et on le poussa +dans un hangar dont on ferma la porte sur +lui.</p> + +<p>Le jeune homme tomba sur la litière des +chevaux. Il resta quelque temps immobile, +tâta dans l’obscurité et, trouvant une place +mieux garnie de fourrage, il s’y étendit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>II</h3> + +<p>Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les +nuits sont courtes en cette saison. +Ayant aperçu le jour à travers une fente, il +se leva, élargit cette fente avec ses doigts et +regarda. Il vit une route qui descendait de la +montagne, à droite une <i>saklia</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> entre deux +arbres ; un chien noir était accroupi sur le +seuil ; une brebis, accompagnée de ses agneaux, +se promenait en agitant la queue. Il vit descendre +de la montagne une jeune Tartare vêtue +d’une chemise de couleur, d’un pantalon et +d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête +était recouverte d’un caftan sur lequel était +posée une cruche en fer étamé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Hutte tartare.</p> +</div> +<p>Elle marchait en se dandinant et tenait par +la main un tout petit Tartare à la tête rasée, +recouvert seulement d’une chemise.</p> + +<p>La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare +roux de la veille en sortait précisément. +Un <i>bechmett</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de soie l’enveloppait. Son poignard +était attaché à une ceinture d’argent. +Ses pieds étaient nus dans des souliers. Il était +coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Long manteau oriental.</p> +</div> +<p>L’homme s’étira, caressa sa courte barbe +rousse, resta un instant immobile, donna un +ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.</p> + +<p>Deux enfants à cheval se dirigeaient vers +l’abreuvoir. D’autres enfants, le crâne également +rasé et également vêtus d’une unique +chemise, se rassemblèrent et s’approchèrent +du hangar.</p> + +<p>Ils prirent un long bâton et le passèrent +par la fente du mur. Jiline poussa un « ouh ! » ; +les enfants se dispersèrent à toutes jambes en +criant. Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.</p> + +<p>Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. +Il songea :</p> + +<p>« Pourquoi ne vient-on pas ?… »</p> + +<p>Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.</p> + +<p>Le Tartare entra accompagné d’un autre, +petit et brun, celui-ci.</p> + +<p>Les yeux du petit brun étaient noirs et +clairs, son teint coloré, sa barbe bien taillée +et son air riant. Il était vêtu plus richement +que son compagnon. Son bechmett en soie +bleue était galonné de passementeries. A sa +ceinture était suspendu un grand poignard en +argent. Ses souliers étaient rouges et ornés +de broderies en argent. Ces souliers, très fins, +étaient enveloppés d’autres moins fins. Son +grand bonnet d’astrakan était blanc.</p> + +<p>Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner +comme s’il proférait des injures. Il s’accota +au mur et, tourmentant son poignard, il +attacha sur Jiline un regard de loup. Le petit +brun, vif comme s’il eût été tout en ressorts, +s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, +sourit, lui tapota l’épaule, baragouina quelques +mots en son langage. Tout en clignant de l’œil, +et en clappant la langue, il lui disait à chaque +instant :</p> + +<p>— Un brave <i>Ourous</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> « Un russe » en tartare.</p> +</div> +<p>Jiline ne comprit pas. Il dit :</p> + +<p>— A boire… donnez-moi à boire.</p> + +<p>Le petit brun continua de rire et de répéter +son :</p> + +<p>— Un brave Ourous !…</p> + +<p>Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de +ses lèvres, et fit entendre qu’il avait soif.</p> + +<p>Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la +la porte et appela :</p> + +<p>— Dina !</p> + +<p>Une jeune fille accourut. Elle était mince, +maigre même, et pouvait avoir treize ans. A +sa ressemblance frappante avec le petit brun, on +voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle +avait les mêmes yeux noirs et clairs et son +visage était agréable. Elle était vêtue d’une +longue chemise bleue à larges manches et +n’avait pas de ceinture. Aux pans, à la poitrine +et aux manches, une garniture rouge. +Elle portait un pantalon, et ses souliers fins +étaient enveloppés d’autres souliers à hauts +talons. Un collier entièrement composé de +demi-roubles russes ornait son cou. Sa tête +était découverte et une longue tresse noire, +nouée par un ruban, descendait sur son dos. +Au ruban étaient attachés quelques ornements +en métal et un rouble d’argent.</p> + +<p>Son père lui dit quelques mots ; elle partit +et revint avec une petite cruche eu fer étamé.</p> + +<p>Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula +en s’accroupissant de telle manière que +ses genoux dépassèrent ses épaules ; elle le regardait +boire en ouvrant de grands yeux, +comme devant une bête fauve.</p> + +<p>Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre +la cruche, elle fit un bond en arrière comme +une chevrette sauvage. Son père éclata de +rire et lui donna un ordre. Elle prit la cruche +et sortit du hangar en courant. Elle revint +presque aussitôt, rapportant du pain sans levain +posé sur un plateau de bois. Elle s’accroupit +de nouveau et se remit à fixer le prisonnier.</p> + +<p>Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant +la porte sur Jiline.</p> + +<p>Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline :</p> + +<p>— Aï-da ! patron, aï-da !…</p> + +<p>Il ne savait pas le russe non plus.</p> + +<p>Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se +lever et de le suivre. Il sortit en boitant à cause +de l’entrave qu’il avait aux jambes ; il vit devant +lui un village tartare d’une dizaine de +huttes, avec son minaret en forme de tour.</p> + +<p>Trois chevaux sellés étaient tenus en bride +par des enfants auprès d’une hutte. Le Tartare +brun sortit de cette hutte et, de la main, fit +signe à Jiline d’entrer.</p> + +<p>Toujours souriant et baragouinant, il franchit +le seuil et Jiline le suivit.</p> + +<p>La salle dans laquelle ils entrèrent était fort +convenable. Les murs en étaient badigeonnés +d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de +couleurs diverses, étaient entassés au fond de +la pièce et de riches tapis étaient suspendus +aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés +des sabres, des fusils, des pistolets, tous en +argent. Une niche pratiquée dans un coin de la +salle laissait voir un petit poêle au niveau du +sol.</p> + +<p>La terre battue qui servait de parquet était +d’une propreté extrême ; un coin de la salle +était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient +posés des tapis et sur ces tapis des coussins +de plume. Cinq Tartares, parmi lesquels le +petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, +adossés à des coussins de plume ; devant eux, +étaient placés des plateaux de bois de forme +ronde, supportant des crêpes de millet, dans +des tasses du beurre fondu, et, dans une cruche, +de la bière tartare, de la <i>bouza</i>. Ils mangeaient +avec leurs doigts.</p> + +<p>Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se +mettre à l’écart, non sur un tapis, mais sur la +terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes +à prendre des crêpes et de la bouza.</p> + +<p>Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était +indiquée, ôta ses souliers, les rangea à la porte +à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur le +feutre près de son maître qu’il regarda manger +avec une bave de désir aux lèvres.</p> + +<p>Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, +une femme, vêtue comme Dina, entra et +emporta le beurre. Elle revint avec un grand +baquet et une cruche à goulot étroit. Les +hommes lavèrent leurs mains grasses de beurre, +puis se mirent à genoux en soufflant de tous +côtés et commencèrent à dire leur prière. Ils +baragouinèrent ensuite un moment entre eux, +et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit +en Russe :</p> + +<p>— C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant +le roux, qui t’a pris… Il t’a donné à Abdoul-Mourad.</p> + +<p>Et, indiquant le petit brun, il ajouta :</p> + +<p>— C’est lui qui est ton maître, à présent.</p> + +<p>Jiline garda le silence.</p> + +<p>Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son +langage, puis répéta plusieurs fois :</p> + +<p>— Bon Ourous ?… Soldat ourous…</p> + +<p>L’interprète traduisit :</p> + +<p>— Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on +envoie ici ta rançon. Sitôt l’argent arrivé, +tu seras libre.</p> + +<p>Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua :</p> + +<p>— La rançon est-elle forte ?… A combien se +monte-t-elle ?</p> + +<p>Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux +et l’interprète traduisit leur réponse :</p> + +<p>— Trois mille pièces, dit-il.</p> + +<p>— Non, répondit Jiline. Il m’est impossible +de payer cette somme.</p> + +<p>Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, +parla à Jiline comme si celui-ci eût pu +le comprendre.</p> + +<p>L’interprète reprit :</p> + +<p>— Combien peux-tu donner ?</p> + +<p>Jiline répondit, après avoir réfléchi :</p> + +<p>— Cinq cents roubles.</p> + +<p>Les Tartares, à cette réponse, se mirent à +parler tous ensemble. Abdoul s’emportait +contre le roux et criait si fort que l’écume lui +en venait aux lèvres.</p> + +<p>Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux +en clappant de la langue.</p> + +<p>Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant +de nouveau à Jiline, lui dit :</p> + +<p>— Ce n’est pas assez… Abdoul, ton maître, +ne s’en contente pas… Il t’a payé deux cents +roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait… +Il ne peut te mettre en liberté à moins de trois +mille roubles… Si tu n’écris pas, on te mettra +dans un trou et tu seras fouetté à coups de +knout.</p> + +<p>« Eh ! » pensa Jiline, « avec eux, plus on a +peur, pires ils sont. »</p> + +<p>Il se dressa vivement sur ses jambes et +dit :</p> + +<p>— Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut +me faire peur, il n’aura pas un seul kopek, car +je n’écrirai pas… Je ne vous crains pas, +chiens que vous êtes, et je ne vous craindrai +jamais.</p> + +<p>L’interprète transmit ces paroles aux Tartares +qui se remirent à parler tous à la fois.</p> + +<p>Après avoir longtemps baragouiné, le petit +brun se leva de nouveau et s’approcha de +Jiline :</p> + +<p>— Ourous, dit-il. — Djiguit, djiguit, Ourous.</p> + +<p>En Tartare, djiguit signifie brave.</p> + +<p>Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à +l’interprète, qui traduisit :</p> + +<p>— Donne mille roubles.</p> + +<p>Jiline tint bon.</p> + +<p>— Je ne donnerai rien de plus que cinq +cents roubles… Si vous me tuez, vous n’aurez +rien.</p> + +<p>La conversation reprit entre les Tartares ; +ils donnèrent un ordre au Nogaï, qui sortit. +Ils continuaient de parler en regardant alternativement +la porte et Jiline.</p> + +<p>Le serviteur revint, accompagné d’un gros +homme. Cet homme était pieds nus et avait les +jambes entravées comme celles de Jiline. +Celui-ci reconnut immédiatement Kostiline.</p> + +<p>On plaça Kostiline à côté de son camarade. +Ils se racontèrent leurs aventures. Les Tartares +les regardaient silencieux.</p> + +<p>Kostiline raconta que son cheval s’était +arrêté et que son fusil avait raté. C’était ce +même Abdoul qui l’avait capturé.</p> + +<p>Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra +quelques paroles, que transmit l’interprète.</p> + +<p>— Vous appartenez tous deux au même +maître ; celui qui donnera le premier rançon +sera libre le premier.</p> + +<p>L’interprète poursuivit, en s’adressant à +Jiline :</p> + +<p>— Tu t’emportes toujours ; ton compagnon +est plus sage… Il a écrit chez lui pour qu’on +envoyât cinq mille pièces… Aussi sera-t-il +bien traité.</p> + +<p>Jiline répondit :</p> + +<p>— Mon compagnon agit comme il l’entend… +Peut-être est-il riche ; moi, je ne le suis pas. +Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si +vous le voulez, tuez-moi ; mais alors vous +n’aurez rien… Je ne veux pas demander plus +de cinq cents roubles.</p> + +<p>Un silence.</p> + +<p>Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une +petite cassette, en tira une plume, du papier et +de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant +sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait +les cinq cents roubles.</p> + +<p>— Attends, fit Jiline à l’interprète. — Dis-lui +d’abord que nous entendons bien manger, +être bien vêtus, demeurer ensemble afin de +moins nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser +de ces morceaux de bois, conclut-il en +montrant ses entraves.</p> + +<p>Il regarda Abdoul et sourit.</p> + +<p>Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta +la réponse de Jiline, et dit :</p> + +<p>— Je vais vous faire donner une tcherkeska<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> +et des bottes. Vous serez comme des mariés. +Je vous nourrirai comme des princes. Si +vous désirez vivre ensemble, soit ; on vous +logera dans le même hangar… Mais je ne puis +vous enlever vos entraves, car vous vous +enfuiriez. On ne vous les ôtera que pendant la +nuit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Longue redingote à taille.</p> +</div> +<p>Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de +nouveau l’épaule.</p> + +<p>— Toi bon, dit-il. — Moi bon.</p> + +<p>Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse +afin que la lettre ne parvînt pas.</p> + +<p>« Je me tirerai bien d’ici », pensa-t-il.</p> + +<p>On emmena les captifs dans le hangar. On +leur apporta de la paille de maïs, de l’eau, du +pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées +prises sans doute sur quelque soldat tué.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, on leur retira les +entraves et on ferma le hangar.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III</h3> + +<p>Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son +compagnon de captivité. Leur maître ne cessait +de rire en venant les voir.</p> + +<p>— Toi, Ivan, bon ; moi, Abdoul, bon, répétait-il, +tout en continuant à nourrir très mal +ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain +sans levain fait avec de la farine de millet et +cuit en galettes. Souvent, même, la pâte n’était +pas durcie par le feu.</p> + +<p>Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il +attendait son argent et s’ennuyait. Il restait +des journées entières, sans bouger du hangar, +à dormir ou à compter le temps.</p> + +<p>Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était +pas parvenue à son adresse, n’avait pas récrit.</p> + +<p>« Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma +rançon ? » pensait-il… « Elle qui vivait plutôt +de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait +ces cinq cents roubles, elle serait totalement +ruinée… Avec l’aide de Dieu, j’espère +m’en tirer. »</p> + +<p>En attendant, il se promenait dans l’aoul, +examinait, questionnait, cherchant un moyen +d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à +siffloter, à faire des poupées d’argile ou à +tresser des brindilles, car il savait tout faire.</p> + +<p>Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit +d’une chemise de Tartare et la campa sur le +toit. Dina aperçut cette poupée ; elle appela +des jeunes filles qui allaient chercher de l’eau. +Elles posèrent leurs cruches et admirèrent avec +des rires. Jiline descendit la poupée et la leur +tendit. Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. +Il laissa la poupée à terre et rentra +dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.</p> + +<p>Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit +la poupée et s’enfuit.</p> + +<p>Le lendemain matin, de bonne heure, Dina +parut sur le seuil de la saklia de son père ; elle +tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait +vêtue de chiffons de couleurs criardes et la +berçait. Une vieille femme sortit en grondant, +lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina +au travail.</p> + +<p>Jiline, alors, confectionna une autre poupée, +plus belle que la première, et l’offrit à Dina.</p> + +<p>Un jour Dina lui apporta une petite cruche, +s’accroupit devant lui et, souriant, lui désignait +le récipient.</p> + +<p>« Pourquoi est-elle si gaie ? » songea +Jiline.</p> + +<p>Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était +du lait. Quand il eut fini de boire, il dit :</p> + +<p>— C’est bien.</p> + +<p>Dina fut transportée de joie.</p> + +<p>— C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.</p> + +<p>Elle se leva vivement, battit des mains, lui +arracha la cruche et se sauva.</p> + +<p>A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement +du lait en cachette. Parfois les +Tartares faisaient des fromages avec le lait de +leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns +à son nouvel ami.</p> + +<p>Un jour que le maître avait tué un mouton, +elle lui en apporta un morceau dans sa manche. +Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.</p> + +<p>Un autre jour, un orage violent se déclara +et la pluie fit rage pendant une heure. Les +petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, +tellement qu’aux endroits où, auparavant, l’on +passait facilement, l’eau montait jusqu’à trois +archines. Le courant était d’une telle force +qu’il charriait de grosses pierres. Les torrents +s’écoulaient avec un bruit centuplé par les +échos de la montagne.</p> + +<p>Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs +flaques d’eau dans le village. Jiline demanda +un couteau au patron, tailla un petit bateau +dans un morceau de bois, y adapta une roue +de plumes et campa deux poupées sur le +bateau.</p> + +<p>Les petites filles lui apportèrent des chiffons +et il habilla les poupées. L’une était un moujik +et l’autre une baba. Il posa son bateau sur un +ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées +à sursauter.</p> + +<p>Tout le village fut vite réuni : des enfants, +des babas, des hommes accoururent, et tous, +clappant de la langue, répétaient :</p> + +<p>— Aï, Ourous ! aï, Ivan !</p> + +<p>Jiline avait vu chez Abdoul une montre de +fabrication russe, toute détraquée. Il dit à son +maître :</p> + +<p>— Donne, je te l’arrangerai.</p> + +<p>Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, +puis il la remonta et la montre marcha.</p> + +<p>Abdoul en fut si content qu’il lui donna son +vieux bechmett, qui était tout en loques. Jiline +n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.</p> + +<p>« Ce sera toujours bon pour me couvrir la +nuit », dit-il.</p> + +<p>Jiline eut bientôt la renommée d’un homme +universel. On venait le voir des villages les +plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou +un pistolet à réparer, un autre une montre. +Son maître lui donna une tenaille, une vrille et +une lime.</p> + +<p>Une fois même, un Tartare étant tombé malade, +on vint à Jiline pour lui demander son +assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître +mot de médecine, ne refusa point.</p> + +<p>« Peut-être », se disait-il, « le malade s’en +tirera-t-il tout seul. »</p> + +<p>Il entra dans son hangar, prit de la terre, +de la cendre, jeta de l’eau dessus et se mit à +pétrir. Il murmura quelques paroles et donna +cette boue au malade, qui la but. Par le plus +grand des hasards, le Tartare guérit.</p> + +<p>Jiline commençait à comprendre un peu la +langue du pays, et ceux des Tartares qui +étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout +simplement :</p> + +<p>« Ivan ! Ivan ! »</p> + +<p>Les autres continuaient à le regarder de travers.</p> + +<p>Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès +qu’il apercevait celui-ci, son front se rembrunissait +et il se détournait ou bien l’injuriait. Il +y avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. +Cet homme n’habitait pas l’aoul ; sa saklia était +bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le +voyait que quand il se rendait à la mosquée +pour prier. Ce vieillard était de petite taille ; +son bonnet était enveloppé d’une bande de +toile blanche ; sa barbiche et ses moustaches, +coupées court, étaient blanches comme du +duvet ; son visage était tout ridé et d’un rouge +de brique. Son nez était recourbé comme le +bec d’un milan, et ses yeux gris étaient méchants. +De ses dents il ne restait que deux +grosses canines.</p> + +<p>Quand il passait, coiffé de son <i>tchalma</i> et +s’appuyant sur un gros bâton, il jetait autour +de lui des regards de loup affamé. Quand il +apercevait Jiline, il grognait et se détournait.</p> + +<p>Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne +pour voir la retraite du vieux. Il descendait +un sentier, quand il aperçut un petit +jardin enclos d’un mur de pierre. Derrière ce +mur, des cerisiers, des pêchers, des abricotiers, +et une saklia recouverte d’un toit plat.</p> + +<p>Il s’approcha davantage et vit des ruches +en paille autour desquelles des abeilles bourdonnaient. +Il se haussa sur la pointe des pieds +pour mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent +avec bruit.</p> + +<p>Le vieux, qui était dans son jardin, se +retourna. En apercevant Jiline, il poussa un +hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, +il fit feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le +temps de s’abriter derrière une grosse pierre.</p> + +<p>Furieux, le vieillard courut se plaindre chez +le maître de Jiline. Abdoul fit appeler le prisonnier +et, toujours souriant, lui demanda pourquoi +il était allé regarder par-dessus le mur.</p> + +<p>— Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard… +Je voulais simplement voir comment il +vit.</p> + +<p>Le vieux, très irrité et montrant ses canines, +baragouina quelques paroles d’une voix sifflante +et désigna Jiline de la main.</p> + +<p>Le jeune homme comprit que le vieux +demandait à Abdoul de tuer son prisonnier ou +de l’éloigner de l’aoul.</p> + +<p>Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux +s’en fut chez lui.</p> + +<p>Le jeune officier demanda à son maître qui +était cet homme si fort en colère.</p> + +<p>— C’est un grand personnage, répondit +Abdoul. — Il était notre premier djiguit… Il +a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un +homme très riche… Il avait trois femmes et +huit fils… Ils vivaient tous ensemble dans le +même aoul… Un jour les Russes sont venus, +ont détruit le village et tué sept de ses fils. +Le survivant passa aux Russes… Le vieux se +rendit chez les ennemis, fit semblant de se +soumettre, vécut pendant trois mois au milieu +d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se +sauva… Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla +à la Mecque prier Allah. Voilà pourquoi il a le +droit de se coiffer du tchalma, car celui qui +est allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma… +Il ne vous aime pas, vous autres… Il m’a +demandé de te tuer… Mais je ne le peux pas… +J’ai donné de l’argent pour t’avoir… D’ailleurs, +je t’ai pris en affection, Ivan, et non seulement +je ne voudrais pas te tuer, mais même +je ne consentirais pas à te laisser partir si je +ne t’avais engagé ma parole.</p> + +<p>Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs +reprises :</p> + +<p>— Toi, Ivan, bon ; moi Abdoul, bon.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV</h3> + +<p>Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la +journée, il se promenait dans l’aoul ou bien +se livrait à quelque travail. Quand venait la +nuit et que le calme régnait partout, il fouillait +le sol de son hangar. Ce travail était très +pénible à cause des pierres ; il devait souvent +les user avec sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer +dans le mur un trou assez large pour +donner passage à un homme.</p> + +<p>« Il me faudrait à présent pouvoir examiner +le pays afin que je sache de quel côté me +diriger… Mais personne ne voudrait me renseigner. » +Un jour que son maître était absent, +il alla, dans l’après-midi, aux alentours de l’aoul. +Il escalada la montagne pour reconnaître les +environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait +à un de ses enfants de surveiller Jiline +et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit +quelle direction l’officier avait prise, il lui +cria :</p> + +<p>— Ne va pas là !… Mon père l’a défendu… +N’y va pas ou j’appelle les gens.</p> + +<p>Jiline voulut lui faire entendre raison.</p> + +<p>— Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter +seulement jusque-là… Je cherche une herbe +pour guérir… Viens avec moi… Avec mes +entraves je ne puis pas me sauver… Je te +ferai demain un arc et des flèches.</p> + +<p>L’enfant accepta et ils partirent ensemble.</p> + +<p>A voir la montagne, le sommet n’en paraissait +pas éloigné, mais à s’y rendre, et surtout +avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément +de peine.</p> + +<p>Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda +autour de lui. Au midi, derrière le hangar, on +apercevait une route entre deux collines ; un +troupeau de chevaux suivait cette route ; tout +en bas, on voyait un autre aoul. Derrière cet +aoul, une autre montagne, plus escarpée que +celle où se trouvait Jiline, et derrière, encore +une autre. Entre les montagnes bleuissait une +forêt. Au loin, encore des montagnes qui se +perdaient dans les nuages.</p> + +<p>Plus hautes que les autres et blanches +comme du sucre, on apercevait des montagnes +couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à +un bonnet, dépassait toutes les autres et se +détachait nettement du massif.</p> + +<p>A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, +entre lesquelles, çà et là, la fumée des +aouls montait.</p> + +<p>« Je suis en plein pays ennemi », pensa-t-il.</p> + +<p>Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans +le lointain une petite rivière, un village +entouré de jardins ; des babas, que l’éloignement +rapetissait, lavaient leur linge sur le bord +de cette rivière.</p> + +<p>Derrière le village, une montagne se dressait. +Plus loin encore, des forêts. Entre deux +montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait +comme une nappe de fumée étendue sur +le sol.</p> + +<p>Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit +où le soleil se levait, en se replaçant en imagination +dans la forteresse qu’il avait habitée. Il en +conclut qu’une forteresse russe devait se trouver +dans cette plaine. C’était, par conséquent, +dans la direction de ces deux montagnes qu’il +devait se diriger.</p> + +<p>Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses +de blanches devinrent pourpres, et les montagnes +noires s’assombrirent plus encore. Une +vapeur montait des vallées et la plaine où devait, +dans la pensée de Jiline, se trouver une forteresse, +paraissait embrasée. Le jeune officier +regarda plus fixement, et il lui sembla voir des +fumées s’élever comme si elles fussent sorties +de cheminées. Cette vue accrut sa conviction +que la forteresse était bien dans cette direction.</p> + +<p>Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé +son appel aux fidèles. Les troupeaux rentraient, +les vaches mugissaient ; l’enfant avait prié +Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans +l’aoul, mais celui-ci ne pouvait s’arracher à sa +contemplation.</p> + +<p>Enfin il se décida à rentrer.</p> + +<p>« Je sais maintenant par où fuir », songeait +Jiline.</p> + +<p>Il résolut d’exécuter son projet avant que +le jour fût revenu. Cette nuit était précisément +sans lune. Mais, par malheur, les Tartares +revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour +était bruyamment joyeux ; ils ramenaient toujours +du bétail. Cette fois ils revenaient sans +butin ; de plus ils rapportaient un des leurs, le +frère du roux, tué dans une rencontre. Ils +étaient très excités. Les préparatifs d’inhumation +commencèrent.</p> + +<p>Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le +mort d’une toile et, sans bière, on l’avait transporté +hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe, +sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, +leur bonnet enturbané d’étoffe, se réunirent, +ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur +un seul rang devant le mort.</p> + +<p>En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, +trois vieillards, et derrière eux tous les Tartares. +Ils restèrent ainsi longtemps silencieux. +Enfin le mollah releva la tête et dit :</p> + +<p>— Allah !</p> + +<p>Puis il se replongea dans le silence et un +assez long temps s’écoula ainsi. Personne ne +bougeait.</p> + +<p>Le mollah releva de nouveau la tête.</p> + +<p>— Allah !</p> + +<p>Tous répétèrent :</p> + +<p>— Allah !</p> + +<p>Et le silence se fit de nouveau.</p> + +<p>Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le +couvrait, n’était pas plus immobile que les +assistants. On n’entendait que le bruissement +des petites feuilles du platane qu’agitait le +vent.</p> + +<p>Le mollah fit une prière ; on prit le mort et +on le porta à bras vers une fosse. Cette fosse +n’était point creusée verticalement comme de +coutume, mais horizontalement, en forme de +caveau.</p> + +<p>On prit le mort sous les aisselles, on le plia +en deux, on l’introduisit dans le caveau et on +lui croisa les bras sur le ventre.</p> + +<p>Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement +coupés dont on couvrit l’ouverture de la fosse. +On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. +A l’endroit où se trouvait la tête du mort, on +dressa une grosse pierre.</p> + +<p>Tous s’unirent de nouveau devant la tombe +et demeurèrent silencieux.</p> + +<p>— Allah ! Allah ! Allah ! firent-ils après une +longue pause. Puis tous se levèrent.</p> + +<p>Le Tartare roux distribua de l’argent aux +vieillards, se frappa trois fois le front de son +fouet et rentra dans sa maison.</p> + +<p>Le lendemain matin, le Tartare roux prit une +jument et, suivi de trois Tartares, la mena +derrière l’aoul. Une fois hors du village, il +ôta son bechmett, retroussa ses manches, et, +de ses mains musculeuses, tira son poignard +qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête +de la jument ; Kazi s’approcha, lui coupa la +gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. Des +femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent +les intestins de l’animal, qu’on découpa ensuite +en plusieurs morceaux que l’on porta dans la +saklia du roux.</p> + +<p>Tout le village était réuni chez lui pour +honorer le mort.</p> + +<p>On mangea de la jument et l’on but de la +bouza pendant trois jours. Aucun Tartare ne +sortit de l’aoul pendant ces trois jours.</p> + +<p>Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs +préparatifs de voyage. Les chevaux furent +amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels +le roux, se mirent en route. Abdoul restait +à l’aoul. On était encore à la nouvelle lune et +les nuits étaient sombres.</p> + +<p>« Ce soir, pensait Jiline, il faut partir. »</p> + +<p>Il fit part de son projet à Kostiline.</p> + +<p>Celui-ci s’effraya.</p> + +<p>— Comment nous sauverons-nous ?… Nous +ne connaissons pas la route.</p> + +<p>— Je la connais.</p> + +<p>— La nuit ne sera pas assez longue pour +que nous soyons hors d’atteinte avant le jour.</p> + +<p>— Eh bien ! nous ferons une halte dans la +forêt. J’ai mis de côté quelques galettes. Que +feras-tu, à rester ici ? Cela ira bien si on envoie +de l’argent… Mais si on n’en réunit pas +assez… Les Tartares sont irrités, les Russes +ont tué un des leurs… Le bruit court que le +même sort nous attend.</p> + +<p>Kostiline réfléchit un moment et se décida.</p> + +<p>— Eh bien ! partons, dit-il.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>V</h3> + +<p>Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût +passer. Puis ils s’assirent en attendant que +tout fût endormi dans l’aoul.</p> + +<p>Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline +passa par le trou et sortit du hangar. Puis il +dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à +son tour, mais il accrocha une pierre qui se +détacha du mur et roula avec bruit.</p> + +<p>Ouliachine, un chien très féroce appartenant +à Abdoul, donna l’alarme. Les autres +chiens de l’aoul l’imitèrent.</p> + +<p>Jiline avait prévu cet accident et avait pris +ses précautions. Il s’était fait l’ami du chien +par quelques bons procédés. En sorte qu’il +n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau +de galette. La bête se tut.</p> + +<p>De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. +Il cria sans sortir :</p> + +<p>— Hait !… hait, Ouliachine !</p> + +<p>Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et +celui-ci se frottait aux jambes de son ami en +agitant la queue.</p> + +<p>Les évadés s’assirent et attendirent un moment. +Tout se calma de nouveau. On n’entendait +que les brebis renâcler dans leur étable +et, un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau +courant sur les pierres.</p> + +<p>La nuit était noire et les étoiles étaient +hautes dans le ciel. La nouvelle lune descendait +derrière la montagne. Dans les vallées le +brouillard était blanc comme du lait.</p> + +<p>Jiline se leva et dit à son compagnon.</p> + +<p>— Eh bien ! frère, aï-da !<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> En Tartare : Allons !</p> +</div> +<p>Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils +fait quelques pas qu’ils entendirent l’appel +du mollah sur le minaret.</p> + +<p>— Allah ! Resmillah ! Ilrakhman !</p> + +<p>Cela signifiait que tout le monde eût à se +rendre à la mosquée.</p> + +<p>Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau ; ils +s’assirent au pied d’un mur. Ils demeurèrent +longtemps ainsi cachés, attendant que la foule +des fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau +dans le silence.</p> + +<p>— Et maintenant, à la garde de Dieu !</p> + +<p>Ils firent un signe de croix et partirent.</p> + +<p>Ils traversèrent la cour, descendirent vers +le ruisseau, qu’ils traversèrent, et s’engagèrent +dans la vallée. Le brouillard était épais et bas.</p> + +<p>On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent +à Jiline pour s’orienter. L’air était vif et excellent +pour la marche. Mais les bottes usées des +fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les +jeta et continua sa route pieds nus. Il sautait +d’une pierre à l’autre en consultant les étoiles.</p> + +<p>Kostiline le suivait avec peine.</p> + +<p>— Va plus doucement, dit-il. Ces maudites +bottes m’écorchent les pieds.</p> + +<p>— Ote-les donc, tu marcheras mieux.</p> + +<p>Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il +souffrait davantage. Il se coupait les pieds aux +pierres et ralentissait la marche de son camarade.</p> + +<p>Jiline lui dit alors :</p> + +<p>— Ce n’est rien de t’écorcher les pieds… +Tu guériras… tandis que si on nous rattrape…</p> + +<p>Kostiline ne répondit pas et continua de +marcher avec mille peines.</p> + +<p>Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent +des aboiements à leur droite.</p> + +<p>Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.</p> + +<p>Eh ! dit-il, nous nous sommes trompés. +Nous sommes allés trop à droite. Il y a ici +un autre aoul ; je viens de le voir. Il nous faut +revenir et aller vers cette montagne, à gauche, +où doit se trouver une forêt.</p> + +<p>— Attends au moins un peu. Laisse-moi +respirer, mes pieds sont tout ensanglantés, +gémit Kostiline.</p> + +<p>— Hé ! mon frère, cela guérira… Marche +plus légèrement… Comme cela, tiens.</p> + +<p>Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il +se dirigea à gauche, vers la montagne.</p> + +<p>Kostiline restait toujours en arrière et faisait +entendre des plaintes ininterrompues.</p> + +<p>Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent +en effet une forêt. Ils s’y engagèrent +par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient +leurs habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.</p> + +<p>Tout à coup, ils entendirent un bruit de +sabots. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent.</p> + +<p>Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt +qu’ils furent arrêtés, le bruit cessa. Dès qu’ils +se remirent en route, le bruit recommença. Ils +s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa +doucement vers la route et aperçut une ombre +qui semblait être un cheval, et semblait n’en +n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose +d’étrange, qui ne semblait point être un homme.</p> + +<p>— Quel est ce miracle ? se dit-il.</p> + +<p>Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa +et s’enfuit comme un ouragan avec un fracas +de branches cassées.</p> + +<p>Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. +Jiline se mit à rire et lui cria :</p> + +<p>— C’est un cerf !… C’est un cerf !… entends-tu +quel vacarme il fait avec ses bois ?… Nous +avons eu peur de lui, et lui de nous.</p> + +<p>Ils poursuivirent la route. Le jour commençait +à poindre. Étaient-ils bien dans la direction +du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient +savoir.</p> + +<p>Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline +s’assit.</p> + +<p>— Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai +pas plus loin… Mes jambes n’en peuvent plus.</p> + +<p>Son compagnon l’exhorta.</p> + +<p>— Non, reprit-il, je ne puis plus… je ne +puis plus.</p> + +<p>Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.</p> + +<p>— Eh bien ! je pars seul, adieu !</p> + +<p>Kostiline se leva vivement et marcha.</p> + +<p>Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le +brouillard s’était épaissi. On ne distinguait +plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.</p> + +<p>Soudain, ils entendirent devant eux le pas +d’un cheval. Jiline se coucha par terre et +écouta.</p> + +<p>— C’est bien cela… Un cavalier vient dans +notre direction.</p> + +<p>Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se +cachèrent parmi les arbres. Puis Jiline rampa +vers la route et aperçut un Tartare à cheval +qui chassait une vache devant lui en marmottant.</p> + +<p>Le Tartare passa.</p> + +<p>Jiline revint près de son compagnon.</p> + +<p>— Dieu nous a gardés de cette rencontre, +lui dit-il. Lève-toi et allons.</p> + +<p>Kostiline voulut se lever, mais il retomba +aussitôt.</p> + +<p>— Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis +plus. Je n’ai plus de forces.</p> + +<p>Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa +un tel cri de douleur que l’autre en blêmit.</p> + +<p>— Ne crie pas… Le Tartare est tout près +d’ici, il va nous entendre.</p> + +<p>Et il se dit, songeur :</p> + +<p>« Il est tout affaibli, le malheureux… Je ne +puis pas abandonner un camarade. »</p> + +<p>Il reprit tout haut :</p> + +<p>— Lève-toi et monte sur mes épaules. Je +te porterai puisque tu ne peux pas marcher.</p> + +<p>Il mit Kostiline sur son dos.</p> + +<p>— Seulement, tiens-moi par les épaules. +Ne me serre pas la gorge.</p> + +<p>Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient +écorchés. Il se pencha en avant pour que +Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et +se remit en marche.</p> + +<p>Mais le Tartare avait sans doute entendu le +cri de Kostiline. Un bruit se fit derrière eux ; +c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa +langue.</p> + +<p>Jiline se jeta dans un fourré ; le Tartare tira +un coup de fusil dans la direction prise par +les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit +au trot.</p> + +<p>— Nous sommes perdus, frère, dit Jiline. — Ce +chien va prévenir les autres Tartares et ils +se mettront à notre poursuite… Si nous ne +nous éloignons de trois verstes, nous sommes +perdus.</p> + +<p>Il songea :</p> + +<p>« Le diable m’emporte de m’être chargé de +cette bûche. Seul, je serais déjà loin. »</p> + +<p>— Va-t’en seul, lui dit Kostiline. — Pourquoi +te perdre pour moi ?</p> + +<p>— Non. Ce n’est pas bien de laisser un +camarade.</p> + +<p>Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi +une verste, à travers la forêt dont on ne voyait +pas la fin. Le brouillard commençait à se dissiper +et les étoiles, pâlissant, disparaissaient +une à une. Jiline était exténué.</p> + +<p>Justement il y avait une petite source près +de la route. Jiline s’arrêta et déposa Kostiline +à terre.</p> + +<p>— Laisse-moi me reposer un peu et boire… +Puis nous mangerons notre galette… Nous +ne sommes sans doute pas loin du but. A peine +Jiline s’était-il penché pour boire qu’un bruit +se fit entendre et se rapprocha rapidement +d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se +couchèrent.</p> + +<p>Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent +près du ruisseau et, après avoir délibéré +un instant, ils lâchèrent leurs chiens.</p> + +<p>Un froissement de branches fit se retourner +les évadés. Ils virent un chien en arrêt devant +eux. L’animal aboya.</p> + +<p>Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent +Jiline et Kostiline, les saisirent, les +lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs +chevaux.</p> + +<p>Au bout de trois verstes, Abdoul parut +accompagné de plusieurs Tartares. Il s’entretint +quelques instants avec ceux qui avaient +capturé ses prisonniers, fit placer ceux-ci sur +ses chevaux et reprit avec eux le chemin de +l’aoul.</p> + +<p>Abdoul ne soufflait mot ; son éternel sourire +avait disparu. Ils arrivèrent dans la matinée. +On laissa les prisonniers dans la rue.</p> + +<p>Les enfants se réunirent à grand bruit et +se mirent à martyriser Jiline et Kostiline à +coups de pierres et à coups de fouet.</p> + +<p>Les Tartares formèrent un cercle auquel +s’adjoignit le vieil hadgi de la montagne, et +commencèrent à délibérer.</p> + +<p>Les uns disaient qu’il fallait envoyer les +deux officiers plus avant dans la montagne. +Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.</p> + +<p>Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait +leur rançon et n’entendait pas perdre +son argent.</p> + +<p>Le vieux répliqua :</p> + +<p>— Ils ne te paieront pas et ne feront que +nous attirer des malheurs, car c’est un péché +que de nourrir des Russes… Il faut les tuer.</p> + +<p>Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant +de Jiline, lui dit :</p> + +<p>— Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à +quinze jours, je vous ferai mourir tous deux +sous le fouet… Et si tu te hasardes encore +une fois à fuir, je te tue comme un chien… +Écris une lettre, et écris-la bien.</p> + +<p>On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.</p> + +<p>On leur remit leurs entraves et on les conduisit +derrière la mosquée. Il y avait là un +fossé de cinq archines de profondeur. On les +y descendit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>A partir de ce jour, la vie leur fut rendue +beaucoup plus dure. On ne leur ôtait plus leurs +entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On +leur jetait de la pâte crue comme à des chiens +et on leur descendait de l’eau dans une cruche.</p> + +<p>Leur fossé était puant et humide : Kostiline +en tomba tout à fait malade, son corps enfla +et des douleurs lui vinrent. Il passait son +temps à dormir et à gémir.</p> + +<p>Jiline était triste. Il voyait que cela tournait +mal et ne voyait guère comment il sortirait +de là.</p> + +<p>Il avait commencé à creuser la terre, mais, +outre qu’il ne savait où cacher ses déblais, +Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.</p> + +<p>Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la +liberté, une galette lui tomba inopinément sur +les genoux, puis un autre, puis des cerises. +Il leva la tête et aperçut Dina. Elle le regarda +en souriant et se sauva.</p> + +<p>Jiline songea :</p> + +<p>« Si Dina pouvait m’aider à fuir… »</p> + +<p>Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile +et se mit à modeler des poupées. Il fabriqua +des hommes, des chevaux, des chiens, et se +dit :</p> + +<p>« Quand elle viendra, je les lui jetterai. »</p> + +<p>Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline +entendit un bruit de chevaux ; il vit les Tartares +réunis près de la mosquée et discutant +avec animation. Ils parlaient des Russes. La +voix du vieil hadji dominait les autres. Jiline +ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, +mais il devina que les Russes étaient tout près, +que les Tartares délibéraient de défendre +l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs +prisonniers.</p> + +<p>Le bruit des discussions cessa tout à coup. +Puis un léger frôlement se fit entendre. Jiline +leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête +enfoncée entre ses genoux, penchée de manière +que son collier pendait au-dessus de la fosse. +Ses petits yeux brillaient comme des étoiles. +Elle retira de sa manche deux galettes au fromage +et les jeta à l’officier.</p> + +<p>— Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ? +lui demanda Jiline. J’avais fait des jouets +pour toi… Tiens, les voilà.</p> + +<p>Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines +qu’il avait confectionnées pour elle.</p> + +<p>Mais elle fit de la tête un signe négatif.</p> + +<p>— Je n’en veux pas, dit-elle.</p> + +<p>Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit :</p> + +<p>— Ivan, on veut te tuer.</p> + +<p>Et elle esquissa les gestes de couper la gorge +de quelqu’un.</p> + +<p>— Qui veut me tuer ?</p> + +<p>— Mon père ; les vieux le lui ont ordonné… +Moi, je te plains.</p> + +<p>— Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi +un long bâton.</p> + +<p>Elle fit signe que c’était impossible.</p> + +<p>Jiline joignit les mains comme pour la supplier.</p> + +<p>— Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi +un bâton.</p> + +<p>— Non. On s’en apercevrait à la maison.</p> + +<p>Et elle disparut.</p> + +<p>Jiline fut songeur toute la soirée.</p> + +<p>« Que vais-je devenir ? » se disait-il.</p> + +<p>Il regarda le ciel ; tout était calme. Les +étoiles pointaient déjà, mais la lune n’avait +pas encore apparu. Le mollah monta au minaret +et lança son appel.</p> + +<p>Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant +plus que la jeune fille revînt.</p> + +<p>Quelques morceaux d’argile lui tombèrent +sur la tête et le réveillèrent en sursaut. Il jeta +les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre +une longue perche.</p> + +<p>Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers +lui. La perche était solide ; il l’avait vue quelques +jours auparavant sur le toit d’Abdoul.</p> + +<p>Il leva la tête : Les étoiles étincelaient très +haut dans le ciel. Au bord du fossé, les yeux +de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle +se pencha davantage et lui dit à voix basse :</p> + +<p>— Ivan, Ivan !</p> + +<p>Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur +à parler doucement.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ?</p> + +<p>— Tous sont partis. Il ne reste que deux +hommes dans l’aoul.</p> + +<p>— Eh bien ! Kostiline, dit le jeune homme +à son compagnon, essayons pour la dernière +fois… Je vais t’aider.</p> + +<p>Kostiline ne voulut même pas entendre parler +d’une nouvelle évasion.</p> + +<p>— Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de +sortir d’ici… Où irais-je, moi qui n’ai même +plus la force de me retourner ?</p> + +<p>— Eh bien ! adieu, alors.</p> + +<p>Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la +perche, recommanda à Dina de la tenir solidement, +et se mit à grimper. Deux fois il retomba, +gêné par ses entraves. Kostiline lui fit +la courte échelle et, enfin, il atteignit le bord +de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa +chemise de toute la force de ses petits poignets +en riant de contentement.</p> + +<p>Jiline attira la perche à lui et dit à Dina :</p> + +<p>— Reporte-la à sa place, car si on la trouvait +ici, tu serais battue.</p> + +<p>Dina partit, en traînant la perche, et Jiline +descendit la montagne. Quand il fut dans le +vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur +le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le +cadenas était solide et il ne put en venir à +bout.</p> + +<p>Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant +la montagne. C’était Dina.</p> + +<p>— Donne-moi la pierre, dit-elle.</p> + +<p>Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas +à coups redoublés. Mais ses petits doigts +étaient minces comme des brindilles. Elle jeta +la pierre et fondit en larmes.</p> + +<p>Le jeune homme frappa de nouveau avec +une énergie désespérée. Dina, penchée sur lui, +lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme +une lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune +qui se levait.</p> + +<p>« Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné +la forêt avant le lever de la lune », pensa-t-il.</p> + +<p>Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses +entraves.</p> + +<p>— Adieu, Dinouchka, dit-il. — Je ne t’oublierai +de ma vie.</p> + +<p>Dina le retint et chercha les poches du jeune +homme pour y mettre quelques galettes.</p> + +<p>— Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te +fera des poupées, à présent ? ajouta-t-il en +caressant la tête de l’enfant.</p> + +<p>Dina, cachant son visage en pleurs dans ses +mains, monta la colline avec l’agilité d’une chevrette. +On n’entendait, dans l’obscurité, que le +tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient +parmi ses cheveux épars.</p> + +<p>Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas +et le tint dans sa main pour éviter de faire du +bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la +jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque +instant du côté où la lune allait se lever. Il +reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à +aller droit devant lui l’espace de huit verstes. +Seulement, il lui fallait être arrivé à la forêt +avant que la lune parût. Comme il traversait +le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. +Un côté de la vallée s’éclairait de plus +en plus et l’ombre de la montagne se retirait +de plus en plus vers lui.</p> + +<p>Jiline marchait toujours dans l’ombre ; il se +hâtait, mais la lune allait plus vite que lui. Il +la voyait déjà poindre au sommet de la montagne. +Il était sur le point d’atteindre la forêt +quand la lune émergea complètement. Tout +devint clair comme pendant le jour. On distinguait +toutes les feuilles sur les arbres. Il +faisait calme et clair dans la montagne ; un +silence de mort régnait. On n’entendait que le +petit ruisseau murmurer au fond de la vallée.</p> + +<p>Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré +personne. Il choisit un endroit bien sombre +et se reposa un instant en mangeant une galette. +Il chercha ensuite une pierre et se mit +de nouveau à frapper sur son cadenas. Il se +meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors +il se leva et poursuivit sa route. Au bout d’une +verste, il était déjà exténué, bien qu’il se fût +arrêté tous les dix pas.</p> + +<p>« Que faire » ? pensait-il. « Je me traînerai +tant que j’aurai de forces… Car, si je m’assieds, +je ne me relèverai plus… Certes, je n’atteindrai +pas la forteresse cette nuit… Dans la journée +je me reposerai et, à la tombée de la nuit, +je me remettrai en route.</p> + +<p>Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra +que deux Tartares à cheval. Mais, les ayant +entendus venir de loin, il eut le temps de les +éviter.</p> + +<p>Cependant la lune pâlissait, le brouillard du +matin tombait et le jour n’allait pas tarder, et +Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.</p> + +<p>« Eh bien ! » se dit-il, « je ferai encore une +trentaine de pas… Je m’installerai dans un +fourré et je m’y reposerai. »</p> + +<p>Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il +était à la lisière de la forêt.</p> + +<p>Le jour était venu. Devant lui se voyaient, +comme sur la paume, et les steppes et la forteresse. +A gauche, tout près de la montagne, +étaient allumés des feux autour desquels se +tenaient des gens.</p> + +<p>Jiline regarda plus attentivement et vit luire +des fusils de Cosaques et de soldats russes.</p> + +<p>Transporté, il rassembla ses forces et commença +à descendre de la montagne.</p> + +<p>« Que Dieu me garde ! » fit-il. « Si dans cet +endroit découvert un Tartare à cheval m’apercevait, +bien que je sois près des nôtres, je ne +lui échapperais pas ! »</p> + +<p>Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à +sa gauche, sur une colline, trois Tartares. Ils +étaient à deux déciatines de lui. En l’apercevant, +ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui +battit. Il agita ses mains au-dessus de sa tête +et cria de toutes ses forces :</p> + +<p>— Frères, au secours ! frères !</p> + +<p>Les Russes l’entendirent et des Cosaques à +cheval partirent au grand galop pour couper la +route aux Tartares.</p> + +<p>Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares +s’approchaient de plus en plus.</p> + +<p>Jiline rassemblant ce qui lui restait de force +et tenant ses entraves dans sa main, courut +tout éperdu dans la direction des Cosaques en +multipliant les signes de croix.</p> + +<p>— Frères ! frères ! frères !</p> + +<p>Les Cosaques étaient une quinzaine environ. +Les Tartares eurent peur. Ils s’arrêtèrent +et Jiline atteignit enfin les cavaliers.</p> + +<p>Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il +était et d’où il venait.</p> + +<p>Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait +en répétant :</p> + +<p>— Frères ! frères !</p> + +<p>Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, +l’autre du kacha<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, un troisième de la vodka.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Gruau cuit.</p> +</div> +<p>On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir +brisé ses entraves.</p> + +<p>Les officiers le reconnurent et l’amenèrent +à la forteresse. Les soldats, joyeux, se réunirent +chez Jiline.</p> + +<p>Il leur raconta comment il avait été pris par +les Tartares et termina son récit en disant :</p> + +<p>— Voici fini mon voyage chez moi — et +mon mariage. Décidément, ce n’était pas ma +destinée.</p> + +<p>Et il resta à l’armée du Caucase.</p> + +<p>Kostiline fut racheté, un mois après, pour +cinq mille roubles. Quand il revint, il était +mourant.</p> + + +<p class="c gap xsmall">1056. — Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (<span class="sc">Blais, Roy</span> et C<sup>ie</sup>),<br> +7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78069-h/images/cover.jpg b/78069-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5c8416 --- /dev/null +++ b/78069-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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