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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***
+
+
+
+
+
+ COMTE LÉON TOLSTOÏ
+
+ DEUX GÉNÉRATIONS
+
+ TRADUCTION
+ DE M. E. HALPÉRINE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
+ PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 85, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+ 1886
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ KATIA. Traduction de M. le comte d’Hauterive. 6e édition,
+ 1 volume in-18. Prix 3 fr.
+
+ A LA RECHERCHE DU BONHEUR. Traduit et précédé d’une préface
+ par M. E. Halpérine, 4e édition, 1 vol. in-18. Prix 3 fr.
+
+ LA MORT. Traduit et précédé d’une préface par M. E.
+ Halpérine, 3e édition, 4 vol. in-18. Prix 3 fr.
+
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+
+DEUX GÉNÉRATIONS
+
+ ... Jomini et toujours Jomini; de l’eau-de-vie pas un mot.
+
+ (E. Davidov.)
+
+
+Vers 1800, au temps où les chemins de fer et les routes carrossables, le
+gaz et la bougie de stéarine, les divans élastiques et bas, les meubles
+vernis, les jeunes désillusionnés à monocle, les femmes philosophes et
+libérales, les charmantes dames aux camélias qui pullulent
+aujourd’hui;--au temps naïf où, quand on allait en carriole de Moscou à
+Saint-Pétersbourg, il fallait emporter avec soi ses provisions et rouler
+pendant huit longs jours sur une route molle de poussière ou de
+boue;--au temps où l’on aimait à manger des côtelettes Pojarski, des
+sonnettes de Valdaï et des Boubliki[1];--au temps où, pendant les
+longues soirées d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient
+lentement en fumeuses stalactites, éclairant des familles de vingt à
+trente personnes,--les soirs de bal on garnissait les candélabres de
+bougies de cire ou de blanc de baleine;--au temps où l’on rangeait les
+meubles avec symétrie, où nos pères, qui n’étaient pas seulement jeunes
+par l’absence de rides et de cheveux gris, se battaient pour une femme
+et se précipitaient d’un bout du salon à l’autre pour ramasser le
+mouchoir qu’on avait laissé tomber, exprès ou non;--au temps où nos
+mères portaient des robes à courte taille et à larges manches, et
+décidaient du sort des familles à la courte paille;--au temps où les
+charmantes dames aux camélias n’osaient affronter le grand jour;--enfin
+au temps naïf des loges maçonniques, des _Tugendbund_[2], au temps des
+Miloradovitch, des Davidov, des Pouchkine[3], une réunion de
+pomestchiks[4] avait lieu dans la ville de K., chef-lieu du gouvernement
+du même nom, et les élections des représentants de la noblesse tiraient
+à leur fin.
+
+ [1] Pâtisserie sèche en forme de couronne.
+
+ [2] Associations d’étudiants.
+
+ [3] Écrivains russes.
+
+ [4] Propriétaires terriens.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+--Eh! n’importe!... Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé
+d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant
+d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la
+ville de K.
+
+ [5] Fourrure.
+
+--L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le
+portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de
+l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De
+là l’«Excellence» dont il honorait l’arrivant.--La femme du
+pomestchik--Afremova--a promis de partir dans la soirée avec sa fille.
+Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11,
+poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant
+à chaque pas.
+
+Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur
+Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et
+buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient
+un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.
+
+Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le
+suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla
+s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en
+engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable
+et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur
+goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.
+
+ [6] De l’eau-de-vie.
+
+Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une
+bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.
+
+Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.
+
+ [7] Cocher de la poste.
+
+--Sachka[8], donne-lui.
+
+ [8] Sachka, diminutif d’Alexandre.
+
+Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une
+pièce d’argent dans sa main ouverte.
+
+--Eh quoi! mon petit père, articula-t-il, rien que cela!... Cependant,
+j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse... Vous
+m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.
+
+ [9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.
+
+--Sachka, donne-lui un rouble.
+
+Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.
+
+--Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse.--D’ailleurs, je n’ai plus
+d’argent.
+
+Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il
+possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et
+sortit.
+
+ [10] Un billet bleu vaut cinq roubles.
+
+--Je suis arrivé au bout, dit l’officier.--Voici mes cinq derniers
+roubles.
+
+--En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents,
+dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient
+un cavalier retraité.--Vous vous proposez de rester ici longtemps?
+
+--Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent...
+D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.
+
+--Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne,
+le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant... Vous demeurerez
+bien trois jours ici... J’étais tantôt chez le predvoditel[11]; il
+serait enchanté de vous voir.
+
+ [11] Représentant de la noblesse.
+
+--Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme.--Pourquoi vous
+hâter?... Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection...
+Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.
+
+--Sachka, donne-moi du linge... Je vais au bain, ensuite nous verrons...
+Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.
+
+Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui
+firent sourire celui-ci, qui répondit:--Cela est faisable--et sortit.
+
+--Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit
+portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.
+
+--Je vous en prie... J’en serai heureux, répondit le cavalier en se
+précipitant vers la porte.
+
+Là, il cria:
+
+--N’oubliez pas que c’est au numéro 7.
+
+Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place
+et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.
+
+ [12] Fonctionnaire.
+
+--Mais c’est lui-même.
+
+--Vraiment!
+
+--C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui,
+Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le
+parie... Comment donc! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à
+Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était
+au temps où j’étais détaché à la remonte... Il y a eu là entre nous
+quelque chose... une de ces choses qui rapprochent les distances... Quel
+gas! hein!
+
+--Un beau gas! Quelles manières agréables! On ne peut rien trouver à
+redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés...
+Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas?
+
+--Non. Il paraît n’avoir que cet âge... mais il est moins jeune que
+cela... Non, il faut savoir ce qu’il vaut... Qui a enlevé la Megounova?
+lui; qui a tué Sabline? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et
+gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée; il faut
+le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme,
+enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on
+savait ce que c’est qu’un hussard--et quel temps c’était que
+celui-là!...
+
+Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite
+avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir
+existé que dans son imagination. Première invraisemblance: il n’avait
+jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que
+celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance: ce cavalier
+accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans
+un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris
+sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.
+
+Mais--il y avait dix ans de cela--ayant hérité il passa en effet quelque
+temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers
+de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des
+parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de
+cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période
+la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il
+le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il
+finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier; ce petit
+travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être
+très réellement un brave et digne homme.
+
+--Oui, soupira-t-il.--Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous
+comprendra jamais.
+
+Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire
+inférieure, il continua d’une voix de basse:
+
+--Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval,
+mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce
+démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi: «Lieutenant,
+disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc
+l’escadron à la parade.--C’est bien», disais-je. Et on se retournait
+vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah! le diable
+m’emporte, quel heureux temps!
+
+Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la
+chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre,
+fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au
+bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre
+Tourbine.
+
+--Que ferais-je? se disait-il,--s’il s’avisait de me mettre tout nu, de
+me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige...
+ou bien de m’enduire de goudron... ou bien tout simplement... Non, il ne
+fera pas cela à un camarade... Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se
+rassurer.
+
+--Sachka, fit le comte,--qu’on donne à manger à Blücher.
+
+Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à
+l’hôtel.
+
+--Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille... A manger pour
+Blücher.
+
+--Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka
+en caressant le chien.
+
+--Ne réplique pas... Va et donne-lui à manger.
+
+--Voilà comme vous êtes... Il faut que le chien ait à manger, et vous
+reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu.
+
+--Je vais te battre! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les
+vitres et donna froid au cavalier.
+
+--Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit
+l’ordonnance.--Eh bien! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus
+qu’un homme.
+
+Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa
+tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se
+laissa tomber sur une banquette.
+
+--Il m’a cassé les dents! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez
+ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se
+léchait.--Il m’a cassé les dents, Blüchka! Tout de même il est mon comte
+et je me jetterais dans le feu pour lui... Et voilà! Car il est mon
+comte, comprends-tu, Blüchka?... Et toi, as-tu faim?
+
+Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au
+chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître.
+
+--Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant
+Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la
+cloison.--Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi
+dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux
+cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en
+ai que cent; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même... Vous
+m’offenseriez en refusant, comte.
+
+--Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel
+genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule
+du cavalier:
+
+--Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt... A présent,
+qu’allons-nous faire?... Conte-moi ce qui se passe dans votre ville: Où
+sont les jolies femmes? qui fait la noce? qui joue aux cartes?
+
+Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal;
+que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais
+qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon
+garçon; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le
+commencement des élections, que Stiochka était le soliste et
+qu’aujourd’hui _tous_ ceux de chez le predvoditel se réunissaient; que
+les enjeux aux cartes étaient très élevés: Loukhnov, un voyageur en ce
+moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la
+chambre nº 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi.
+«Chaque soir on joue; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet
+Iliine!... En voilà un qui n’est pas avare! Il vous donnerait sa
+dernière chemise.»
+
+ [13] Commissaire de police.
+
+--Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte.
+
+--Venez, venez. Ils en seront enchantés.
+
+
+II
+
+Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait de s’éveiller depuis
+quelques instants. La veille il s’était mis à la table de jeu à huit
+heures du soir; il y était resté quinze heures consécutives, jusqu’à
+onze heures du matin. Il avait un peu trop perdu, mais combien au juste,
+il ne le savait pas, car il avait trois mille roubles de son argent et
+quinze mille appartenant au Trésor, qu’il avait mêlés avec les siens. Il
+craignait de compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il devait en
+manquer.
+
+Il était presque midi quand il s’endormit d’un sommeil profond, sans
+rêves, comme il arrive à un tout jeune homme après une grande perte.
+S’éveillant à six heures du soir, juste au moment où le comte Tourbine
+arrivait à l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de la craie,
+puis les tables maculées posées au milieu de la chambre, il se rappela
+avec terreur le jeu de la veille et le dernier «valet» recouvert qui lui
+avait coûté cinq cents roubles; mais, ne croyant pas encore à la
+réalité, il retira l’argent de dessous son oreiller et se mit à compter.
+
+Il reconnut quelques-uns des billets cornés, ceux qui avaient passé de
+main en main, et se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait
+plus ses trois mille roubles et il en manquait deux mille cinq cents au
+Trésor.
+
+Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.
+
+Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent du Trésor; à K., le
+maître de poste l’avait retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de
+chevaux, mais en réalité par suite de connivence avec l’hôtelier,
+désireux de garder pour un jour tous les étrangers de passage à K. Le
+uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait le plaisir; ses parents
+venaient de lui donner trois mille roubles pour son équipement; il fut
+content de passer quelques jours à K., pendant les élections, comptant
+s’y bien amuser. Il connaissait une famille de pomestchiks de la
+localité et il se préparait à aller les visiter pour faire sa cour à la
+fille de la maison, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa
+connaissance et, le soir même, sans aucune arrière-pensée, le présenta à
+ses amis Loukhnov et autres joueurs qui se trouvaient réunis dans le
+salon de l’hôtel.
+
+De ce soir, le uhlan joua et non seulement ne se rendit pas chez son ami
+le pomestchik, mais ne songea plus à demander des chevaux au maître de
+poste, mais même, de quatre jours, ne sortit de sa chambre.
+
+S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha de la fenêtre. Il
+voulait sortir un peu pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu; il mit
+son manteau et descendit dans la rue.
+
+Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits
+rouges; le crépuscule venait. Il faisait chaud. La neige fondante
+tombait à lourds flocons sur les rues boueuses. Il se sentit tout à coup
+triste à la pensée d’avoir dormi pendant toute cette journée qui
+finissait déjà.
+
+«Cette journée, déjà passée, ne reviendra plus», pensait-il.
+
+«J’ai perdu ma jeunesse», se dit-il tout à coup, non pas qu’il crût
+avoir effectivement perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. Cette
+phrase lui était venue machinalement.
+
+«Que vais-je faire, maintenant?» raisonnait-il. «Emprunter à quelqu’un
+et partir.»
+
+Une dame passait à ce moment sur le trottoir.
+
+«Elle est sotte, cette dame», pensa-t-il, on ne sait pourquoi.
+
+«Mais à qui emprunter?... J’ai perdu ma jeunesse.»
+
+Il s’approcha d’une rangée de boutiques; un marchand, dans une chouba de
+renard, se tenait sur son seuil et appelait les chalands.
+
+«Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré d’affaire.»
+
+Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.
+
+«Personne à qui emprunter.»
+
+Un homme, couvert d’une chouba d’ours, passait. Un agent de police
+stationnait.
+
+«Qu’inventer, que faire d’extraordinaire?... Leur brûler la cervelle?...
+Non, c’est ennuyeux... J’ai perdu ma jeunesse... Quels beaux harnais
+sont pendus là... Je voudrais bien être dans une troïka... Eh! vous,
+chers amis!... Rentrons, Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons.»
+
+Il rentra et compta de nouveau son argent.
+
+Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait bien deux mille cinq
+cents roubles.
+
+«Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier enjeu. Au second, je ferai
+paroli... Puis sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante... trois
+mille... J’achèterai un harnais et je partirai... Il ne me favorisera
+pas, le brigand... J’ai perdu ma jeunesse.»
+
+Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan au moment où Loukhnov
+entra chez lui.
+
+--Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo Wassiliitch? demanda
+Loukhnov en ôtant lentement de dessus son nez maigre ses lunettes d’or
+et en les essuyant soigneusement avec son foulard de soie rouge.
+
+--Non. A l’instant même... J’ai bien dormi.
+
+--Un certain hussard est arrivé. Il a élu domicile chez Zavalchevsky...
+Vous n’en avez pas entendu parler?
+
+--Non... Eh bien! personne n’est encore arrivé?
+
+--Ils sont allés en visite chez Priakhine. Ils vont arriver.
+
+En effet, entrèrent presque aussitôt dans la chambre un officier de la
+garnison, qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand d’origine
+grecque au grand nez crochu et brunâtre, aux yeux noirs et enfoncés, un
+pomestchik potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits entières
+par mises de cinquante kopeks. Tous voulaient commencer le jeu le plus
+tôt possible, mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas songer;
+surtout Loukhnov, qui racontait des histoires sur les chenapans de
+Moscou.
+
+--Il faut vous imaginer, disait-il,--qu’à Moscou, la première ville, une
+capitale, on sort pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se
+déguise en diable et on fait peur à la populace stupide, on dévalise les
+passants, et c’est tout. Et la police n’y fait rien. Voilà qui est
+étonnant.
+
+Le uhlan écoutait avec attention ce récit; mais à la fin il se leva, et,
+sans qu’on le vît, il donna ordre d’apporter les cartes. Le gros
+pomestchik s’en aperçut le premier.
+
+--Eh bien! messieurs. Pourquoi perdre un temps qui est de l’or? Si nous
+devons jouer, jouons.
+
+--Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, et cela vous plaît, dit
+le Grec.
+
+--C’est vrai, il serait temps, en effet, dit l’officier de la garnison.
+
+Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait tranquillement ses
+histoires de voleurs habillés en diables griffus.
+
+--Eh bien! commençons-nous? demanda le uhlan.
+
+--Ne serait-il pas trop tôt?
+
+--Belov! cria le uhlan en rougissant, on ne sait pourquoi.--Apporte-moi
+à dîner... Je n’ai encore rien mangé, messieurs... Apporte du champagne
+et des cartes.
+
+A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. Il se trouvait que
+Tourbine et Iliine étaient de la même division.
+
+Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent et burent du champagne.
+Cinq minutes après, ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût
+beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, souriait toujours et
+s’égayait de la jeunesse de son nouvel ami.
+
+--Quel brave uhlan! disait-il. Et quelles moustaches, quelles
+moustaches!
+
+Iliine n’avait que quelques poils follets à la lèvre supérieure.
+
+--Il me semble que vous vous préparez à jouer, dit le comte.--Eh bien!
+je te souhaite de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au courant,
+ajouta-t-il en souriant.
+
+--Oui, on se prépare, répondit Loukhnov en déchirant l’enveloppe du
+paquet de cartes.--Et vous, comte, ne daignerez-vous pas?
+
+--Non, pas aujourd’hui... sans cela je vous eusse tous battus. Moi,
+quand je m’y mets, il n’y a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je
+n’ai pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au relais de Volotchok.
+J’y ai trouvé une espèce de fantassin avec des bagues, un brelandier
+sans doute; il m’a mis à sec, tout net.
+
+--Tu es donc resté longtemps à ce relais? demanda Iliine.
+
+--Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce relais!... Mais le maître de
+poste ne l’oubliera pas non plus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--J’arrive, tu sais; le maître de poste sort, un museau de fripon. «Pas
+de chevaux», me dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une loi;
+quand il n’y a pas de chevaux, je me rends sans ôter ma chouba, sais-tu,
+dans la chambre du maître, non dans la salle d’attente, mais dans sa
+propre chambre, et j’ouvre toutes grandes les portes et les fenêtres,
+comme si j’y étouffais. Eh bien! cette fois, j’ai fait de même. Tu te
+rappelles comme il gelait le mois dernier... Une vingtaine de degrés
+Réaumur. Le maître de poste commence à me faire des observations, pan!
+un coup de poing dans les dents. Une vieille, des petites filles, des
+babas[14] se mettent à crier. Elles saisissent leur marmite et veulent
+s’enfuir dans le village... Je barre la route et je dis: «Donne-moi des
+chevaux, et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne et vous
+gèlerez tous ici.»
+
+ [14] On appelle ainsi dans le peuple les paysannes.
+
+--Voilà un excellent procédé! dit le gros pomestchik en s’étouffant de
+rire.--Si on voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait pas
+autrement.
+
+--Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis sorti, et le maître du
+relais, avec toutes ses babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est
+restée comme otage, étendue sur le poêle. Elle éternuait tout le temps
+et priait Dieu. Puis nous avons engagé des pourparlers: Le maître venait
+et, de loin, essayait de me persuader de laisser partir la vieille.
+Alors, je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres de relais. Eh
+bien! malgré cela, ce gredin ne m’a pas donné de chevaux avant le
+lendemain matin... Arrive cette espèce de fantassin; j’entre avec lui
+dans la seconde chambre et nous nous mettons à jouer... Avez-vous vu
+Blücher?... Blücher! fiou!
+
+Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec une politesse
+bienveillante, bien qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.
+
+--Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous pas? Je vous en prie, je
+ne veux point vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine:--_Aime ou
+n’aime pas, c’est une bonne chose[15]._
+
+ [15] Traduction littérale qui signifie: le jeu est une bonne chose.
+
+
+III
+
+Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit un gros portefeuille brun
+bien garni, et, avec la lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré,
+l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les posa
+sur les cartes.
+
+--De même qu’hier, la banque a deux cents roubles, dit-il en arrangeant
+ses lunettes et en décachetant un paquet de cartes.
+
+--C’est bien, fit Iliine sans même le regarder et sans interrompre sa
+conversation avec Tourbine.
+
+Le jeu commença. Loukhnov donnait avec une régularité mécanique,
+s’arrêtant parfois et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup d’œil
+sévère par-dessus ses lunettes et disait d’une voix faible: «Envoyez.»
+
+Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde; il faisait ses
+réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour
+mieux corner les cartes.
+
+L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une
+belle écriture et cornait sa carte sur la table.
+
+Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et
+enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque
+chose.
+
+Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la
+poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une
+carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait: «O
+sept! fais-moi gagner!» Il mordait ses moustaches en piétinant,
+rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait.
+
+ [16] Le billet rouge vaut dix roubles.
+
+Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le
+divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote,
+posait ses cartes l’une après l’autre.
+
+Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque
+chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois
+ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la
+plupart des cartes de celui-ci perdaient.
+
+--Si seulement je tuais cette petite carte! dit Loukhnov en parlant de
+celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise.
+
+--Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait?
+
+En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des
+autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une
+autre en tremblant.
+
+Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir
+auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise;
+il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov.
+
+--Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui,
+cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi
+gardes-tu le ****?... Tu ne sais pas jouer.
+
+--N’importe comment on joue; c’est toujours la même chose.
+
+--Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer.
+
+--Non. Excuse-moi, je t’en prie; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour
+toi, si tu veux.
+
+--Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour
+toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi.
+
+--C’est probablement mon mauvais sort.
+
+Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains
+du banquier.
+
+--Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant:
+Mauvais!
+
+Loukhnov se tourna vers lui.
+
+--Mauvais! mauvais! dit le comte en élevant la voix et en fixant
+Loukhnov dans les yeux.
+
+Le jeu continuait.
+
+--Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après
+que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.
+
+--Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte? demanda le banquier poliment
+et d’un ton indifférent.
+
+--Vous donnez à Iliine un _simple_ et vous recouvrez les coins, voilà ce
+qui est mal.
+
+Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait
+de s’en rapporter au sort, et continua son jeu.
+
+--Blücher! fiou! siffla le comte en se levant.--Mords-le! ajouta-t-il
+vivement.
+
+Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la
+garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en
+regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé:
+qui est grossier ici?
+
+Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.
+
+--On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu
+pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute.
+
+--Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me
+semble, confirma l’officier de la garnison.
+
+--Eh bien! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non? dit Loukhnov au
+maître du logis.
+
+--Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à
+Tourbine.
+
+--Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le
+bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison.
+
+De la table de jeu on entendait distinctement tout ce que disait le
+comte, qui pourtant parlait de son ton de voix accoutumé. Mais ce ton
+était tel qu’on eût entendu le hussard à travers trois cloisons.
+
+--Es-tu fou?... Ou quoi? Tu ne vois donc pas que ce monsieur aux
+lunettes est un fripon de la pire espèce.
+
+--Voyons, qu’est-ce que tu dis là?
+
+--Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te dis-je... Pour moi, cela
+m’importe peu... En un autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. Mais,
+je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir perdre... Tu as peut-être
+encore de l’argent du Trésor?...
+
+--Non. Où vois-tu cela?
+
+--Frère, j’ai suivi moi-même cette voie... Je connais donc tous les
+procédés des joueurs de profession; celui aux lunettes, je te le répète,
+en est un... Lâche cela, je t’en prie... Je t’en prie en camarade.
+
+--Eh bien! encore une partie, et ce sera tout.
+
+--Je sais ce qu’il en est, de ces «dernières parties»... Enfin... nous
+verrons bien.
+
+Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise sur un seul coup qu’il
+perdit énormément.
+
+Tourbine posa sa main au milieu de la table et dit:
+
+--Maintenant, halte! partons.
+
+--Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine avec dépit en battant les
+cartes et sans regarder Tourbine.
+
+--Eh! le diable t’emporte! perds à coup sûr si cela te plaît; moi, je
+m’en vais.--Zavalchevsky, dit le comte en s’adressant au cavalier,
+allons chez le predvoditel.
+
+Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence et Loukhnov ne recommença le
+jeu que lorsque le bruit de leurs pas et celui des pattes de Blücher eut
+expiré dans le corridor.
+
+--Quelle tête! dit le pomestchik en riant.
+
+--Eh bien! maintenant, il ne nous ennuiera plus, dit d’une voix basse et
+brève l’officier de la garnison.
+
+Et le jeu continua.
+
+
+IV
+
+Les musiciens, qui étaient au service du predvoditel, avaient été placés
+derrière le buffet aménagé pour la circonstance. Les manches de leurs
+habits retroussées, ils préludaient, sur le signal de leurs chef, à une
+polonaise du vieux temps (Alexandre-Elissavet). A la lumière égale et
+douce des bougies de cire, commençaient à s’ébranler en cadence sur le
+parquet du grand salon: un gouverneur-général du temps de Catherine, la
+poitrine ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre femme du
+predvoditel, la femme du gouverneur au bras du predvoditel, et, ainsi de
+suite, toutes les autorités du gouvernement dans différentes
+combinaisons, quand Zavalchevsky, serré dans un frac bleu à grand
+collet, le haut des manches plissé en forme d’épaulettes, finement
+chaussé de bas et de souliers, répandant autour de lui l’odeur de jasmin
+dont ses moustaches, son mouchoir et ses revers étaient inondés, entra
+dans le salon avec le beau hussard, vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un
+dolman rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues la croix de
+Vladimir et la médaille de 1812.
+
+Le comte était de taille moyenne, mais très bien prise. Ses grands yeux
+bleu clair, très brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui
+ondulaient en anneaux épais donnaient à sa beauté un caractère
+remarquable.
+
+L’arrivée du comte était attendue. Le beau jeune homme qu’il avait vu à
+l’hôtel avait averti le predvoditel.
+
+«Ce gamin va peut-être se moquer de nous», se disaient les vieilles
+dames et les hommes.
+
+«Qu’arriverait-il s’il m’enlevait?» pensaient plus ou moins les jeunes
+femmes et les demoiselles.
+
+Aussitôt que la polonaise fut finie et que les salutations d’usage
+furent échangées entre les couples, les femmes se groupèrent ensemble,
+et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, alors, plein d’orgueil et
+de bonheur, s’approcha de la maîtresse de la maison. Celle-ci, avec la
+crainte intérieure que ce hussard ne lui fît quelque algarade devant
+tout le monde, dit en se retournant d’un air méprisant: «J’en suis bien
+aise... J’espère que vous danserez» et jeta sur le comte un regard qui
+semblait dire: «Si tu offenses une femme, tu seras un parfait gredin.»
+
+Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette prévention par son
+amabilité, par ses attentions et par l’air souriant et gracieux de son
+heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes après, l’expression du
+visage de la femme du predvoditel exprimait clairement à tous: «Je sais
+comment il faut mener ces messieurs. Il a vite compris à qui il avait
+affaire... Et voilà... Il sera aimable avec moi toute la soirée.»
+
+Le gouverneur, qui connaissait le père du jeune homme, s’approcha de
+celui-ci et, d’un air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia
+conversation avec lui.
+
+Cela rassura davantage les invités et releva le comte dans leur estime.
+Puis Zavalchevsky le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, qui,
+depuis l’arrivée du comte, le fixait de ses grands yeux noirs. Tourbine
+invita la jeune veuve pour la valse, dont les musiciens attaquaient les
+premières mesures, et détruisit alors définitivement, par l’art qu’il
+montra comme valseur, la prévention de tous ces gens.
+
+--Mais il danse artistement! dit une grosse femme de pomestchik en
+suivant de l’œil le mouvement rythmique des jambes du hussard et en
+comptant mentalement: «une, deux, trois; une, deux, trois... un
+artiste!»
+
+--On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit une invitée, de passage à
+K. et que l’on considérait comme une femme de mauvais ton dans la
+société locale.--Comment se fait-il que ses éperons n’aient encore
+accroché personne?... Étonnant!... Très habile.
+
+Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs du gouvernement: et le
+blond fadasse, aide de camp du gouvernement, qui se distingue par la
+vitesse de sa danse et par la manière dont il tient sa danseuse serrée
+contre lui; et le cavalier renommé par son balancement gracieux pendant
+la valse et par le battement, fréquent mais léger, de son talon; et un
+autre, en civil, dont on dit que, bien que doué d’une faible
+intelligence, il est excellent danseur et l’âme de tous les bals. En
+effet, ce civil, du commencement à la fin du bal, invite toutes les
+dames à tour de rôle, et, dans l’ordre où elles sont placées, ne cesse
+pas un seul instant de danser et ne s’arrête que rarement pour essuyer,
+de son mouchoir de baptiste qu’il trempe, son visage fatigué mais
+rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il danse avec les trois dames
+les plus en vue: avec la grande, riche, belle et sotte; avec la moyenne,
+maigre, pas trop jolie mais qui s’habille bien; avec la petite, pas
+jolie, mais très intelligente. Il danse aussi avec les autres, avec
+toutes les jolies femmes, et il y en a un assez grand nombre.
+
+Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus à Tourbine. Ils dansaient
+ensemble quadrille, écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il lui
+fit force compliments, la comparant à Vénus, à Diane, à une rose, enfin
+à une autre fleur. A tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky ne
+répondait qu’en inclinant son cou blanc et flexible, en baissant les
+yeux sur sa robe de mousseline blanche et en passant d’une main à
+l’autre son éventail. Quand elle lui disait:--«Finissez donc, comte,
+vous plaisantez»,--et ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait
+une bonhomie si naïve qu’elle prêtait à rire, si bien qu’on pouvait
+penser qu’elle fût non une femme mais une fleur, point une rose mais une
+exubérante fleur sauvage d’un rose tendre et sans odeur qui aurait
+poussé seule sur un petit tertre de neige vierge en quelque lointain
+pays.
+
+Cet ensemble de naïveté et de naturel joint à la beauté fraîche de la
+jeune veuve produisit une si étrange impression sur le comte que,
+plusieurs fois pendant la conversation, quand il se mirait
+silencieusement dans ses yeux, ou quand son regard se posait sur les
+jolis contours de ses bras et de son cou, il lui passait par la tête une
+si forte envie de l’enlever soudain dans ses bras et de l’embrasser
+partout, qu’il devait faire de sérieux efforts pour ne pas contenter son
+envie. La jeune femme remarqua avec plaisir l’impression qu’elle
+produisait, mais quelque chose commençait à l’inquiéter, à l’effrayer
+dans l’attitude du comte, malgré que le jeune hussard, cependant très
+aimable, demeurât dans les limites d’un respect poussé jusqu’à
+l’exagération.
+
+Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait son mouchoir; il
+arracha même, afin de l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un
+jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait auprès de la jeune femme,
+et ainsi de suite.
+
+Mais s’apercevant que les amabilités mondaines usitées en ce temps
+avaient peu d’influence sur la dame, il tenta de l’égayer en lui
+racontant diverses anecdotes amusantes. Il affirmait que, si elle le lui
+ordonnait, il se mettrait incontinent la tête en bas et les jambes en
+l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait par la fenêtre ou dans un
+trou pratiqué dans la glace. Cela lui réussit complètement. La jeune
+veuve devint très gaie. Elle riait à gorge déployée en découvrant ses
+dents merveilleusement blanches; elle fut dès lors tout à fait contente
+de son cavalier. Quant au comte, il sentait qu’elle lui plaisait de plus
+en plus, si bien qu’à la fin du quadrille il était franchement amoureux.
+
+Quand, après le quadrille, la jeune femme vit s’approcher son vieil
+admirateur de dix-huit ans, fils d’un très riche pomestchik, le même
+jeune homme scrofuleux, le même auquel Tourbine avait arraché la chaise
+des mains, elle le reçut très froidement, et on ne remarqua pas en elle
+le dixième de la confusion qu’elle montrait quand elle était avec le
+comte.
+
+--Vous êtes aimable!--dit-elle au jeune pomestchik, en regardant sans
+cesse le dos de Tourbine, et en calculant inconsciemment combien
+d’archines de passementerie d’or avaient dû être employées pour son
+dolman.
+
+--Vous êtes aimable! vous m’aviez promis de venir me chercher pour la
+promenade, et vous deviez m’apporter des bonbons.
+
+--Mais je suis venu, Anna Fedorovna. Vous n’étiez plus chez vous et je
+vous ai laissé les meilleurs bonbons, dit le jeune homme d’une voix trop
+exiguë pour sa haute taille.
+
+--Vous trouvez toujours des explications... Je n’ai pas besoin de vos
+bonbons et je vous prie de ne pas penser...
+
+--Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi vous êtes changée à mon
+égard... Seulement, ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. Mais il
+n’acheva pas son discours, empêché visiblement par une forte agitation
+intérieure qui se trahissait par le tremblement inusité et violent de
+ses lèvres.
+
+Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait de suivre Tourbine des
+yeux.
+
+Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement gros,
+s’approcha du comte, le prit par la main et l’emmena dans son cabinet
+pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt que Tourbine fut sorti,
+Anna Fedorovna sentit qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon;
+elle prit une vieille et sèche demoiselle, son amie, par le bras et
+l’entraîna dans un boudoir.
+
+--Eh bien! il te plaît? demanda la vieille demoiselle.
+
+--Seulement, il est terriblement pressant, répondit Anna Fedorovna en
+s’approchant de la glace et s’y mirant.
+
+Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, elle rougit légèrement et,
+tout à coup, imitant les danseuses de ballet qu’elle avait vues à
+l’occasion des fêtes organisées pour les élections, elle tournoya sur un
+pied, puis se mit à rire de son rire guttural, mais charmant, et sauta
+en pliant les genoux.
+
+--Quel homme! sais-tu. Il m’a demandé un souvenir, fit-elle.--Seulement
+il-n’au-ra-rien, chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa main
+gantée jusqu’au coude...
+
+Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit Tourbine se trouvaient
+rangées des bouteilles de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des
+viandes froides et du champagne. Au milieu d’un nuage de fumée étaient
+assis ou se promenaient plusieurs nobles; tous causaient des élections.
+
+--Quand toute la haute noblesse d’un autre district l’a honoré par son
+élection, disait l’ispravnik nouvellement élu et déjà suffisamment
+gris,--alors il ne doit pas faire défaut à toute la société... Il n’eût
+jamais dû...
+
+L’entrée du comte interrompit la conversation. On fit connaissance;
+l’ispravnik prit la main du comte dans les siennes, la pressa longuement
+et pria, à plusieurs reprises, le jeune homme de ne point refuser de
+l’accompagner, après le bal, dans un nouveau cabaret où il devait
+régaler toute la compagnie et où les tziganes chanteraient. Le comte
+promit et but plusieurs coupes de champagne avec l’ispravnik.
+
+--Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs? demanda-t-il avant de
+quitter le cabinet du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.
+
+--Nous ne sommes pas des danseurs, répondit l’ispravnik en riant. Nous
+préférons le vin, comte... D’ailleurs j’ai vu grandir toutes ces
+demoiselles, comte... Parfois, je fais aussi quelques tours d’écossaise,
+comte... Je le puis, comte...
+
+--Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous un peu avant d’aller
+entendre les tziganes.
+
+--Eh bien! allons, messieurs, égayons un peu le maître.
+
+Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, depuis le commencement du
+bal, buvaient dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui étaient, les
+uns noirs, les autres en soie; ils s’apprêtaient à entrer avec le comte
+dans la salle de bal, quand ils furent arrêtés par le jeune homme
+scrofuleux qui, tout pâle et contenant à peine ses larmes, s’avança vers
+Tourbine.
+
+--Peut-être pensez-vous, comte, que vous avez le droit de bousculer les
+gens comme dans une foire, dit-il en respirant avec peine.--Car ce n’est
+pas convenable...
+
+De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent malgré lui ses paroles au
+passage.
+
+--Quoi! s’écria Tourbine soudain assombri.--Quoi!... Un gamin,
+s’écria-t-il en saisissant le bras du jeune homme et le serrant d’une
+telle force que le sang monta au visage de celui-ci, non de dépit mais
+d’effroi.--Vous voulez vous battre?... Je suis à vos ordres.
+
+A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il tenait si fortement que
+déjà deux gentilshommes avaient saisi le jeune scrofuleux sous les
+aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant sur le derrière.
+
+--Vous êtes fou, ou probablement vous avez bu... Voilà... Nous allons
+tout dire à votre père; il n’y a pas de discussion possible avec vous.
+
+--Non je n’ai pas bu... Il bouscule et ne s’excuse pas... C’est un
+cochon, et voilà! glapit le jeune homme tout en larmes.
+
+Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena chez lui.
+
+--Ne faites pas attention, comte, disaient de leur côté l’ispravnik et
+Zavalchevsky.--Ce n’est qu’un enfant, on le fustige encore... Il n’a que
+seize ans.
+
+--Qu’est-ce qui lui a pris?... C’est incompréhensible... Quelle mouche
+l’a piqué?... Son père est un homme si honorable... C’est notre
+candidat.
+
+--Eh! que le diable l’emporte, s’il refuse de...
+
+Et le comte rentra dans le salon et, de même qu’avant, dansa l’écossaise
+avec la jolie veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas de ces
+messieurs sortis en même temps que lui du cabinet. Son hilarité fut plus
+bruyante encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de tout son long
+au milieu des danseurs.
+
+
+V
+
+Pendant que le comte était dans le cabinet du predvoditel, Anna
+Fedorovna s’était approchée de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne
+sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air de s’occuper d’un jeune
+homme, elle n’avait pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel ami.
+
+--Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, dites-moi, mon frère?
+
+Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur quel personnage d’importance
+était ce hussard et lui raconta de plus que le comte s’était arrêté à K.
+parce qu’on lui avait volé son argent en route, qu’il lui avait prêté
+lui-même cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne pouvait-elle lui
+en prêter encore deux cents? Il lui recommanda de ne le dire à personne,
+surtout au comte.
+
+Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme le soir même et de tenir la
+chose secrète. Mais pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie
+d’offrir elle-même au comte autant d’argent qu’il en voudrait. Elle
+s’apprêtait longuement et rougissait; enfin, faisant un effort, elle
+commença ainsi:
+
+--Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous était arrivé un malheur en route
+et que vous n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, voulez-vous
+être mon débiteur? j’en serai très flattée.
+
+Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya tout à coup et rougit.
+Toute gaîté avait subitement disparu du visage du comte.
+
+--Votre frère est un imbécile, dit-il d’un ton tranchant.--Vous savez
+que quand un homme en offense un autre, on se bat; mais quand une femme
+offense un homme, que fait celui-ci, le savez-vous?
+
+La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux oreilles. Elle baissa les yeux
+et ne répondit pas.
+
+--Une jeune femme, on l’embrasse devant tout le monde, fit doucement le
+comte en se penchant vers l’oreille de la jeune veuve.--Permettez-moi au
+moins de baiser votre petite main, ajouta-t-il après un silence et
+prenant en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.
+
+--Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec effort.
+
+--Quand, alors? Je pars demain au point du jour... et, pourtant, vous me
+devez cela.
+
+--Par conséquent, cela ne se peut pas, dit Anna Fedorovna en souriant.
+
+--Eh bien, permettez-moi seulement de trouver une occasion aujourd’hui;
+je me charge ensuite de la trouver, cette occasion.
+
+--Et comment la trouverez-vous?
+
+--Cela ne vous regarde pas; pour vous voir tout m’est possible... Donc
+c’est entendu?
+
+--C’est entendu.
+
+L’écossaise finissait, on dansa encore la mazurka, pendant laquelle le
+comte exécuta des merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, en se
+tenant sur un seul genou et frappant des éperons à la varsovienne, de
+telle manière que les vieillards quittèrent le boston et que les
+meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.
+
+On soupa, puis on dansa encore le _grossvater_ et, petit à petit, la
+foule se dispersa.
+
+Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve des yeux. Il était sincère
+quand il lui offrait de se jeter pour elle dans un trou de glace.
+
+Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement? Pendant toute cette
+soirée, sa pensée fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer.
+Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse de la maison, il courut
+à la salle du laquais et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient
+rangés les équipages.
+
+--La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova! cria-t-il.
+
+Une grande voiture à quatre places, garnie de lanternes, se dirigea vers
+le perron.
+
+--Arrête! cria le comte en courant vers la voiture, sans s’inquiéter de
+la neige, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux.
+
+--Qu’y a-t-il? demanda le cocher.
+
+--Il faut que je monte dans la voiture, fit le comte qui ouvrit la
+portière et s’efforça de monter.--Arrête donc, diable d’imbécile!
+
+--Vaska[17], arrête! cria le cocher au laquais; et il arrêta ses
+chevaux.--Mais pourquoi montez-vous dans cette voiture qui n’est pas la
+vôtre? C’est celle d’Anna Fedorovna et non celle de Votre Noblesse.
+
+ [17] Diminutif de Vassili.
+
+--Mais tais-toi donc, animal! Voilà un rouble... Descends pour fermer la
+portière, dit le comte.
+
+Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine abaissa la vitre et ferma la
+portière.
+
+A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles voitures, surtout celles
+tapissées de passementerie jaune, on sentait une odeur fétide de crin
+brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux genoux de neige fondue,
+gelaient dans ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout son corps
+était transi de froid. Le cocher grognait sur son siège et semblait
+vouloir descendre, mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. Son visage
+était enflammé et son cœur battait violemment. Il saisit avec force la
+courroie jaune, passa la tête à travers la portière et tout son être se
+concentra dans l’attente. Cette attente ne dura pas longtemps. Une voix
+cria du perron:
+
+--La voiture de madame Zaïtsova.
+
+Le cocher manœuvra ses guides, la caisse de la voiture se balança sur
+ses hauts ressorts et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent
+l’une après l’autre devant Tourbine.
+
+--Fais bien attention, drôle; si tu dis aux laquais que je suis ici,
+dit-il au cocher en passant sa tête par le vasistas de devant,--je te
+rosserai... Si tu te tais, tu auras dix roubles.
+
+A peine avait-il eu le temps de relever la vitre du vasistas que la
+voiture se balança plus fort, puis s’arrêta.
+
+Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint sa respiration et
+ferma même un instant les yeux, tellement il se sentait effrayé de ce
+que peut-être son espoir passionné ne se réaliserait pas.
+
+La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, une robe de femme bruit
+et dans l’atmosphère âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin; de
+petits pieds agiles montèrent les degrés, et Anna Fedorovna, de sa
+fourrure entr’ouverte frôlant la jambe du comte, s’affaissa silencieuse
+et suffoquée près de lui.
+
+Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, pas même Anna
+Fedorovna. Mais quand il prit sa main et lui dit: «Je baiserai donc
+quand même votre petite main», elle montra très peu d’effroi, ne
+répondit rien et lui abandonna son bras, qu’il couvrit de baisers plus
+haut que le gant. La voiture roula.
+
+--Dis-moi donc quelque chose... tu n’es pas fâchée? murmura-t-il.
+
+Elle se blottit silencieusement dans son coin, mais tout à coup, sans
+savoir pourquoi, elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa
+poitrine.
+
+
+VI
+
+L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers,
+écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret,
+quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari
+d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.
+
+--Petit père Votre Excellence! Nous vous attendons depuis longtemps! lui
+dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant
+ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba.
+
+--Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane... ajouta-t-il, Stiochka
+en a été malade d’ennui.
+
+Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage
+olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les
+profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la
+rencontre du comte.
+
+--Ah! mon petit comte, mon adoré! Quel bonheur! s’écria-t-elle avec un
+joyeux rire.
+
+Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les
+babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le
+nouveau venu.
+
+Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche; les
+vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main; les nobles se
+montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant
+arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude
+avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur
+les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà
+jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons
+étaient chantées; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y
+laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait
+plus rien d’amusant.
+
+L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un
+état d’abrutissement indescriptible; il agita ses jambes et cria:
+
+--Du champagne!... le comte est arrivé!... du champagne!... arrivé!...
+eh bien! du champagne!... Je voudrais un bain de champagne pour m’y
+plonger... Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien
+nés... Stiochka, chante la «petite Route...»
+
+Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il
+était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle
+tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il
+clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les
+mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec
+lui quelque part.
+
+Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été
+très drôle; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque
+tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le
+louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la
+déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le
+pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban.
+
+--Hourra! cria le cavalier lorsque le comte entra.
+
+Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux; d’un pas
+saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs
+de la _Révolte au Sérail_[18].
+
+ [18] Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’_Enlèvement
+ au Sérail_.
+
+Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances
+pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que
+sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point
+aller, était étendu sur le divan; il s’était affalé là dès son entrée,
+et personne ne faisait plus attention à lui.
+
+Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac.
+
+Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa
+main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la
+grande vie.
+
+Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et
+posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la
+fête.
+
+Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau
+le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et
+commanda du champagne.
+
+Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants
+commencèrent: «Quand je marche dans la rue»; «Eh! vous, les
+hussards...»; «Entends-tu, comprends-tu?», etc.
+
+Stiochka chantait très bien; sa voix de contralto, pleine, sonore et
+flexible, sortait avec aisance de sa poitrine; son sourire, ses yeux
+riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement
+son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout
+cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être
+était au chant.
+
+Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa
+personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il
+accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il
+l’eût entendue pour la première fois.
+
+Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la
+dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde,
+orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup
+de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux
+en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps,
+du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres... Vingt voix
+énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les
+vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et
+montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns
+que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le
+cou, mugissaient derrière les chaises.
+
+Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage
+d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le
+son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie: «C’est en bémol! Les
+bémols entrent en jeu.»
+
+A la _pliasovaïa_[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine
+frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa
+place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son
+collant bleu, se mit à danser avec emportement; il faisait des bonds si
+étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent.
+
+ [19] Danse nationale russe.
+
+L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de
+poing et cria: «Vivat!» Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se
+mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux
+mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui
+permettrait.
+
+Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir; on l’en empêcha. Le
+beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier,
+voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et
+serra Tourbine dans ses bras.
+
+--Ah! mon cher! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis?
+
+Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose.
+
+--Ou es-tu allé? Ah! comte? ah! coquin, je sais où tu es allé.
+
+Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et
+lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le
+pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait
+prendre cette offense.
+
+Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa
+tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques.
+
+On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième; on dansa
+encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas.
+Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne
+chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le
+chœur et Stiochka quand elle chanta «l’émotion tendre de l’amitié!»
+
+Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer,
+car il était plus de deux heures du matin.
+
+Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser
+avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une
+bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en
+bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi; puis, à la
+risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier.
+
+Le jour commençait à poindre; tous étaient pâles et fatigués, excepté le
+comte.
+
+--Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se
+levant.--Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons
+le thé.
+
+Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan.
+
+On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit
+pour l’hôtel.
+
+
+VII
+
+--Attelez! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi
+de toute la compagnie, y compris les tziganes.--Sachka! pas le tzigane
+Sachka, le mien!... Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses
+chevaux ne sont pas bons... Ensuite, tu nous donneras du thé...
+Zavalchevsky, prépare le thé... Je monte chez Iliine, je veux voir ce
+qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan.
+
+Iliine venait de terminer la partie; ayant perdu tout son argent
+jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de
+crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait
+à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au
+papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu
+parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui
+passaient à travers les vitres.
+
+Aucune pensée n’agitait le jeune homme.
+
+Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses
+facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un
+instant de songer à ce qu’il devait faire à présent; comment pourrait-il
+partir, étant sans un kopek? Comment rendrait-il les quinze mille
+roubles au Trésor? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades?...
+Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que,
+voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre,
+tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails
+du jeu lui revinrent à la mémoire: Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il
+enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à
+droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau--et tout
+était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le
+roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le _p_ et eût
+alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant
+un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi
+encore?... Enfin, ç’aurait été une chose excellente.
+
+Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins.
+
+«Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il.--C’est sans doute chez
+Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup!»
+
+A ce moment le comte entra.
+
+--Eh bien! tu as tout perdu, frère, hé! lui cria-t-il.
+
+«Faisons semblant de dormir» pensa Iliine.--«Autrement, il faudrait lui
+parler, et je veux dormir.»
+
+Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa.
+
+--Eh bien! mon ami, tu as tout perdu... Parle donc...
+
+Iliine ne répondait pas.
+
+Le comte le tira par la manche.
+
+--Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait? fit Iliine sans bouger et d’un
+ton à la fois mécontent, endormi et indifférent.
+
+--Tout?
+
+--Eh bien! oui... Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te
+fait?
+
+--Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui,
+sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de
+caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la
+vérité... Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il
+serait trop tard... C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas?
+
+Iliine se leva vivement.
+
+--Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas,
+car... Je t’en prie, ne me questionne pas... Il ne me reste à présent
+qu’à me brûler la cervelle!... s’écria Iliine avec un véritable
+désespoir.
+
+Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un
+instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux.
+
+--Quelle jeune fille tu es!... Mais à qui cela n’arrive-t-il pas?... Ce
+n’est pas un malheur... Nous pourrons peut-être y remédier...
+Attends-moi ici.
+
+Le comte sortit.
+
+--Où demeure Loukhnov, le pomestchik? demanda-t-il à un garçon de
+l’hôtel.
+
+Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.
+
+Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son
+maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de
+Loukhnov.
+
+Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et
+comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui.
+
+Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov
+affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait
+ce plaisir.
+
+Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il
+ne le connaissait pas.
+
+--Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un
+pas décidé vers la table.
+
+Loukhnov reconnut alors le comte et dit:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan.
+
+--A cette heure?
+
+--Oui.
+
+--Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je
+suis fatigué et je voudrais dormir... Accepterez-vous un peu de vin...
+Il est très bon.
+
+--Et moi, je veux jouer maintenant.
+
+--Je ne suis plus disposé... Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera
+d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte... excusez-moi, je
+vous prie.
+
+--Alors, vous ne voulez pas?
+
+Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir
+satisfaire le comte.
+
+--Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer?
+
+Même geste de la part de Loukhnov.
+
+--Je vous en prie... Voulez-vous jouer?
+
+Silence de Loukhnov.
+
+--Jouerez-vous? réitéra Tourbine. Prenez garde...
+
+Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov
+vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir.
+
+--Jouerez-vous! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table
+d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se
+répandit.--Vous avez triché au jeu, tantôt... Pour la troisième fois,
+voulez-vous jouer?
+
+--Je vous ai dit que non... Il est vraiment étrange, comte, et pas du
+tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur
+la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux.
+
+Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de
+plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit
+Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de
+retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu
+croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait
+poussé.
+
+Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le
+domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement
+de la chambre.
+
+--Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres... Je serai
+encore pendant une demi-heure au nº 7, dit le comte en franchissant la
+porte.
+
+--Coquin!... Voleur!... entendit-on. Je te ferai un procès criminel.
+
+Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et
+demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La
+conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance
+et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à
+travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des
+souvenirs qui avaient envahi son âme.
+
+Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération
+sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais.
+
+La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme
+de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne
+provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus
+son attention.
+
+A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de
+Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure;
+ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une
+lueur de bonté et de contentement.
+
+--Prends!... tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets
+de banque sur la table.--Regarde si tu as ton compte et viens au plus
+vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il
+n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante,
+qu’exprimait le visage du uhlan.
+
+Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane.
+
+
+VIII
+
+Sachka se serra les flancs de sa courroie et annonça que les chevaux
+étaient prêts. Il demanda qu’on le laissât aller chercher le manteau du
+comte qui, avec le col, valait au moins 300 roubles, disait-il. Il
+reporterait cette mauvaise chouba bleue que ces gredins de chez le
+predvoditel avaient donnée à son maître à la place de son beau manteau.
+Le comte dit que c’était inutile et monta dans sa chambre pour changer
+de vêtements.
+
+Le cavalier hoquetait sans cesse, assis auprès de sa tzigane.
+L’ispravnik demandait de la vodka et priait la compagnie de venir de ce
+pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme elle-même danserait avec
+les tziganes. Le beau jeune homme expliquait d’un air profond que le
+piano est l’instrument qui a le plus d’âme et qu’on ne peut rendre les
+bémols sur la guitare. Le tchinovnik prenait son thé d’un air triste; le
+jour naissant semblait lui faire honte de sa débauche. Les tziganes
+discutaient entre eux dans leur langue, et voulaient encore chanter:
+mais Stiochka s’y opposa en disant que le _baroraï_[20] se fâcherait. En
+résumé, tous étaient las de cette nuit d’orgie.
+
+ [20] En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand seigneur.
+
+--Hé bien! une chanson pour les adieux, et puis chacun chez soi, dit le
+comte, frais et gai, toujours beau, en entrant revêtu de ses habits de
+voyage.
+
+Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. Ils se préparaient à
+commencer leur chanson quand Iliine entra tenant dans sa main un paquet
+de billets de banque. Il prit le comte à part.
+
+--J’avais en tout quinze mille roubles du Trésor, et tu m’en as donné
+seize mille trois cents. L’excédent te revient, par conséquent.
+
+--Bonne affaire! Donne.
+
+Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement; il ouvrit la
+bouche comme pour parler, mais il rougit, des larmes montèrent à ses
+yeux; il saisit la main du comte et la serra.
+
+--Va-t’en, Iliouchka!... Écoute-moi, voici de l’argent pour toi, mais il
+faut que tu me conduises jusqu’au rempart.
+
+Et le comte jeta sur la guitare du tzigane les treize cents roubles
+qu’Iliine venait de lui rapporter, sans même songer aux cent roubles
+qu’il avait empruntés la veille au cavalier.
+
+Il était déjà dix heures du matin. Le soleil dépassait les toits; la
+foule circulait dans les rues; les marchands avaient ouvert leurs
+boutiques depuis longtemps; les gentilshommes, les tchinovniks roulaient
+dans les équipages et les dames visitaient les magasins, quand la bande
+des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau jeune homme, Iliine et
+le comte, enveloppé dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent le
+perron de l’hôtel.
+
+Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas de poste, à la queue
+nouée très court, piaffaient dans la boue liquide; ils s’approchèrent du
+perron et toute la compagnie monta dans les traîneaux.
+
+Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka l’ordonnance, montèrent
+dans le premier traîneau. Blücher, fou de joie, aboyait à la tête du
+cheval du milieu en fouettant l’air de sa queue. Les autres prirent
+place dans le second traîneau avec des tziganes des deux sexes. Les
+traîneaux se mirent à la file, et les tziganes entamèrent un chœur.
+
+Les chevaux, excités par un bruit infernal de chansons et de sonnettes,
+traversèrent toute la ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger en
+toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.
+
+Les marchands et les passants, dont beaucoup connaissaient quelques-unes
+des personnes qui accompagnaient le comte, ne pouvaient cacher leur
+étonnement de voir des nobles passer en plein jour dans des traîneaux où
+chantaient des bohémiennes et des tziganes ivres.
+
+Quand on fut hors de la ville, les troïkas s’arrêtèrent et les adieux
+commencèrent.
+
+Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même les chevaux, devint
+triste tout à coup; il se mit à supplier le comte de demeurer encore un
+jour. Mais quand Tourbine l’eut convaincu que cela était impossible, il
+sauta au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit de demander son
+changement de corps pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci était
+extraordinairement gai. Il s’amusait à envoyer rouler dans la neige le
+cavalier, qui, depuis le matin, avait enfin conquis la faveur de le
+tutoyer, il lançait son chien aux mollets de l’ispravnik, prenait
+Stiochka dans ses bras et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, il
+monta dans le traîneau et installa Blücher à côté de lui. Sachka demanda
+encore une fois au cavalier de prendre chez eux le manteau de son maître
+et de le lui envoyer à Moscou, et monta sur le siège.
+
+Le comte cria: «En route!» ôta sa casquette, l’agita au-dessus de sa
+tête, siffla les chevaux comme un véritable cocher de poste, et les
+troïkas se séparèrent.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Au loin s’étendait la plaine unie couverte de neige, sur laquelle la
+route serpentait en une bande d’un jaune sale. Un soleil ardent
+étincelait sur la neige fondante, couverte d’une mince écorce
+transparente, et réchauffait agréablement le visage et le dos.
+
+Des chevaux en sueur montait une vapeur. Les sonnettes tintaient. Un
+moujik passa, conduisant une charge de paille sur un traîneau branlant;
+il tira à plusieurs reprises sur les guides de corde en courant avec ses
+lapti[21] dans la neige fondue et parvint à se garer à temps.
+
+ [21] Chaussure en corde tressée.
+
+Une baba, grosse et rouge, avec un enfant enveloppé dans son touloupe de
+mouton, était assise sur le second traîneau; elle guidait, ou plutôt
+battait du bout des guides, une pauvre rosse blanche.
+
+Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna Fedorovna.
+
+--Retournons! cria-t-il.
+
+Le cocher ne comprit pas d’abord.
+
+--Retournons à K., et vivement.
+
+La troïka fit volte-face, franchit de nouveau le rempart et stoppa
+devant le perron en planches de la maison de madame Zaïtsova.
+
+Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa le vestibule et le
+salon.
+
+La jeune veuve était encore endormie, il alla à son lit, la souleva dans
+ses bras, baisa ses yeux clos et sortit vivement.
+
+Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda ce qui venait de lui arriver.
+
+Le comte remonta dans son traîneau, cria d’aller vite et sans s’arrêter.
+Il ne se souvenait même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, ni de
+Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui l’attendait à Moscou, il partit de
+la ville de K.
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+
+I
+
+Vingt années se sont passées, beaucoup d’eau a coulé depuis, bien des
+gens sont morts, bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli,
+davantage encore de pensées sont nées et sont mortes; bien des choses
+nobles et détestables du temps passé ont disparu; bien des choses jeunes
+et belles ont apparu; davantage encore de caduques et d’infirmes se sont
+fait jour.
+
+Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a bien longtemps, dans un duel
+avec un étranger qu’il avait frappé de son knout en pleine rue. Son
+fils, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent, est
+déjà un beau jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier dans la
+garde. Moralement, le jeune comte Tourbine ne ressemble pas du tout à
+son père. Il n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, passionnés
+et, à vrai dire, débauchés du siècle passé. En même temps que
+l’intelligence et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il avait
+héritée de son père, l’amour des convenances et de tout ce qui constitue
+le confort de la vie, le sens pratique des hommes et des circonstances,
+la sagesse et la prévoyance étaient ses facultés distinctives.
+
+Il suivait sa carrière avec régularité. A vingt-trois ans il était déjà
+lieutenant... Quand vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour son
+avancement, était de passer dans l’armée active. Il entra donc dans un
+régiment de hussards avec un grâce immédiatement supérieur au sien, et
+ne tarda pas à recevoir le commandement d’un escadron.
+
+Au mois de mai de l’année 1848, le régiment des hussards de S.
+traversait le gouvernement de K.; l’escadron commandé par le jeune
+Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, village appartenant à Anna
+Fedorovna.
+
+Mme Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si peu jeune qu’elle ne se
+considérait plus comme jeune, ce qui est tout dire pour une femme. Elle
+était devenue très grosse. A ce qu’on dit, cela rajeunit une femme.
+Mais, sur ce visage bouffi et blanc, de grosses rides potelées avaient
+tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la ville et montait avec un
+effort dans son équipage, mais elle avait gardé sa bonté naïve.
+
+Elle était toujours aussi sotte, on pouvait bien le dire à présent que
+sa beauté n’était plus là pour pallier cette imperfection.
+
+Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté campagnarde russe de
+vingt-trois ans, et son frère, notre vieille connaissance le cavalier,
+qui avait mangé pour les autres tout son petit avoir et s’était réfugié
+chez sa sœur pour y finir ses jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa
+lèvre supérieure s’affaissait, mais ses moustaches restaient
+soigneusement noircies. Les rides couvraient non seulement son front et
+ses joues, mais encore son nez et son cou, et son dos se voûtait.
+Cependant ses jambes affaiblies restaient arquées et décelaient l’ancien
+cavalier.
+
+La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans un petit salon de la vieille
+maison, dont une porte et les fenêtres à balcon donnaient sur un vieux
+jardin orné de grands tilleuls.
+
+La maîtresse de la maison, en camisole lilas, était assise sur un divan
+devant une table d’acajou et se tirait les cartes. Son frère, vêtu d’un
+pantalon blanc et d’un veston bleu, était installé près de la fenêtre;
+il tressait du coton blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que lui
+avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait plus faire autre chose; ses
+yeux étaient trop affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps
+favori d’autrefois.
+
+Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, répétait sa leçon sous
+les yeux de Liza qui tricotait en même temps, avec des aiguilles en
+bois, une paire de bas pour son oncle.
+
+Les derniers rayons du soleil couchant jetaient à travers l’allée de
+tilleuls une clarté tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère qui
+se trouvait auprès du cavalier. Dans le jardin et dans la chambre il
+faisait si calme qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle
+voleter rapidement, ou, dans la chambre, le soupir léger d’Anna
+Fedorovna ou les toussotements du vieux cavalier qui posait ses pieds
+l’un sur l’autre et changeait de temps en temps de position.
+
+--Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka?... J’oublie toujours, dit
+Anna Fedorovna en cessant de mêler ses cartes.
+
+Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha de sa mère et regarda le
+jeu.
+
+--Mais vous avez tout brouillé, ma chère petite maman, s’écria-t-elle en
+remettant les cartes en ordre.--A présent elles sont comme il faut...
+Mais cela tombe comme vous l’avez voulu! ajouta-t-elle en retirant
+furtivement une carte du jeu.
+
+--Oh! tu me trompes toujours... Tu me dis toujours que cela réussit.
+
+--Non, vraiment; la réussite est faite.
+
+--C’est bon, c’est bon!... espiègle... N’est-il pas l’heure de prendre
+le thé?
+
+--J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. Je vais y aller. Faut-il
+l’apporter ici?... Finis vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un
+peu.
+
+Eliza sortit.
+
+--Lizotchka!... Lizanka!... cria l’oncle, en regardant son travail avec
+attention; je crois avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi
+donc, ma chérie.
+
+--Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais faire casser le sucre.
+
+En effet, trois minutes après, elle revint, s’approcha de son oncle et
+le saisit par l’oreille.
+
+--Voilà... cela vous apprendra à laisser échapper des mailles, dit-elle
+en riant.
+
+--Cesse, cesse donc et répare le dégât. Vois, il y a là quelques nœuds.
+
+Liza prit la tresse, ôta une épingle de son fichu, que le vent
+entr’ouvrit un instant, remit la maille, tira deux fois sur la tresse et
+la rendit à son oncle.
+
+--Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en lui tendant sa joue rose et
+en rattachant son fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec du
+rhum, c’est aujourd’hui vendredi.
+
+Elle sortit de nouveau.
+
+--Petit oncle, venez donc voir!... Des hussards viennent ici!
+entendit-on de la chambre voisine.
+
+Anna Fedorovna et son frère passèrent dans la salle où le thé était
+servi, et dont les fenêtres donnaient sur la rue. On voyait très peu; on
+distinguait seulement, à travers un nuage de poussière, une troupe qui
+s’avançait.
+
+--Quel dommage, petite sœur, remarqua l’oncle. Quel dommage que nous
+soyons si à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit pas terminée!
+Nous aurions pu inviter les officiers. Les officiers de hussards, ce
+sont des jeunes gens si gais, si agréables!... J’aurais pu les
+contempler au moins encore un peu.
+
+--J’en serais de même très contente; mais vous savez vous-même, mon
+frère, que nous n’avons pas de place: une chambre à coucher, celle
+d’Eliza, le salon et cette chambre, qui est la vôtre, et c’est tout. Où
+les loger?
+
+Jugez-en vous-même... Mikhaïlo Matveïev a nettoyé pour eux l’isba du
+staroste; il dit que ce sera assez propre.
+
+--Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, un brave hussard! dit
+l’oncle.
+
+--Non, je ne veux pas d’un hussard... Je veux un uhlan... C’est dans les
+uhlans que vous avez servi, oncle, n’est-ce pas?... Je ne veux pas même
+connaître les hussards, on dit que ce sont des risque-tout.
+
+Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de rire sonore.
+
+--Voilà Oustiouchka qui court; il faut lui demander ce qu’elle a vu, dit
+la jeune fille.
+
+Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.
+
+--Elle ne peut pas rester à son travail... Il faut toujours qu’elle
+s’échappe pour aller voir les soldats, fit Anna Fedorovna.--Eh bien! où
+a-t-on logé les officiers? demanda-t-elle à Oustiouchka.
+
+--Chez les Eremkine, Madame. Ils sont deux... Quels beaux cavaliers!...
+On dit qu’il y en a un qui est comte.
+
+--Comment le nomme-t-on?
+
+--C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev; je ne me rappelle plus,
+excusez-moi.
+
+--Quelle sotte!... Elle ne sait même pas renseigner les gens... Tu
+aurais dû au moins retenir le nom.
+
+--Eh bien! je vais y aller.
+
+--Oh! je sais que tu en es très capable. Mais non, c’est Danilo qui
+ira... Dites-lui, mon frère, qu’il aille demander si les officiers ont
+besoin de quelque chose... Il faut toujours être convenable... Il faudra
+dire que c’est de ma part.
+
+Le cavalier et sa sœur se remirent à leur thé. Liza passa à l’office
+pour mettre le sucre cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait des
+hussards.
+
+--Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, ce comte! C’est tout
+simplement un chérubin aux cils noirs... Voilà le fiancé qu’il vous
+faudrait. Vous feriez tous deux un beau couple.
+
+Les autres domestiques souriaient approbativement. La vieille bonne, qui
+tricotait un bas, près de la fenêtre, soupira et fit une prière pour que
+se réalisât ce vœu.
+
+--Les hussards t’ont charmée à ce point! dit Liza.--Je sais que tu es
+experte à raconter... Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop,
+Oustiouchka... Il faudra en offrir aux hussards.
+
+Eliza prit le sucrier et sortit en riant.
+
+«Je voudrais bien savoir comment est ce hussard. Est-il brun ou blond?
+Il serait sans doute content de faire notre connaissance... Mais il
+passera et ne saura même pas que j’ai pensé à lui... Combien ont déjà
+passé ainsi sans me voir... excepté mon oncle et Oustiouchka!...
+Qu’importent ma coiffure, les manchettes que je porte! personne ne me
+remarque», pensait-elle en soupirant. Et elle caressait son bras blanc
+et potelé.--«Il doit être de haute taille, avoir de grands yeux et
+probablement de petites moustaches noires... Non, vraiment, j’ai déjà
+vingt-deux ans passés, et personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan
+Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais plus belle qu’à
+présent... C’est ainsi que ma jeunesse se passe sans joie... Oh! que je
+suis malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village!»
+
+La voix de sa mère, qui l’appelait pour verser le thé, tira la
+demoiselle de village de sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et
+rejoignit sa mère.
+
+Les meilleures choses arrivent par hasard. Plus on prend de souci et
+moins l’on réussit. Dans les campagnes, on s’inquiète rarement de donner
+une bonne éducation aux enfants; donc, pour la plupart, les enfants
+éduqués au hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout pour Liza.
+
+Anna Fedorovna, avec son intelligence bornée et son caractère
+insouciant, n’avait donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui avait
+fait apprendre ni la musique, ni le français, cette langue si utile;
+mais le hasard fit que son mari lui donna une fille douée d’une santé
+robuste. Une nourrice et une bonne se chargèrent de l’enfant, la
+nourrirent, l’habillèrent de petites robes d’indienne et de souliers en
+peau de bélier; elles l’envoyaient se promener et ramasser des
+champignons et des framboises dans la forêt. Un séminariste lui enseigna
+la lecture et l’arithmétique, et, à seize ans, Liza se trouva être pour
+sa mère une amie toujours gaie et une active ménagère.
+
+Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours des filles adoptives,
+serves ou enfants trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait déjà
+d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, les conduisait à l’église
+et réprimait leurs espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, qu’on
+dut soigner comme un enfant. Puis, les moujiks et les domestiques
+s’adressaient à la jeune demoiselle pour avoir des remèdes dans leurs
+maladies; elle leur donnait du sureau, de la menthe et de l’alcool
+camphré. Puis, le ménage dont le soin, par hasard, passa dans ses mains;
+ensuite l’amour qu’elle avait en elle se satisfit en s’épanchant dans la
+nature et dans la religion. Spontanément Liza était devenue une femme
+active, bonne, gaie, indépendante, pure et profondément religieuse. Il
+est vrai qu’elle éprouvait des petites souffrances de vanité quand elle
+voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux à la mode, qu’on
+faisait venir de K.; qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit à
+propos de sa mère, devenue, en vieillissant, grognon et capricieuse;
+qu’elle était envahie parfois par les rêves d’amour les plus
+irréalisables et aussi les moins immatériels; mais l’activité saine et
+utile qui lui était devenue indispensable avait dissipé tout cela et, à
+vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache; pas un reproche ne troublait
+l’âme sereine et tranquille de cette jeune fille radieuse de beauté
+physique et morale.
+
+Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette; ses yeux étaient gris,
+plutôt petits, avivés d’une ombre légère à la paupière inférieure; ses
+cheveux descendaient en une lourde et longue natte blonde; sa démarche
+était grave et avait quelque nonchalance qui lui imprimait un
+balancement _en canard_, comme on dit. L’expression de son visage, quand
+elle s’occupait de quelque chose sans que son esprit fût agité,
+paraissait dire à ceux qui la regardaient: «Il fait bon de vivre sur
+terre à qui a la conscience pure et le cœur aimant.» Même dans ses
+moments de dépit, de trouble ou de tristesse, à travers les larmes, et
+malgré le froncement de son sourcil gauche et le pincement de ses
+lèvres, se trahissait comme malgré elle dans les fossettes de ses joues,
+au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués à sourire à la vie, un
+cœur foncièrement bon et que l’esprit ne faussait point.
+
+
+II
+
+Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur
+l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu
+de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une
+vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était
+beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron
+qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants
+regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de
+la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent
+leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant.
+
+A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux
+magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine; l’autre,
+un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se
+nommait Polozov.
+
+De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été.
+Otant sa casquette, il s’approcha des officiers.
+
+--Où est le logement qui nous est réservé? demanda le comte.
+
+--Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en
+sursautant.--Ici, chez le starosta... Il a nettoyé son isba. J’ai
+demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en
+avait pas... Elle est si méchante...
+
+--C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses
+jambes engourdies.--Ma voiture est-elle arrivée?
+
+--Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître
+en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse
+en cuir sous la porte cochère.
+
+Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan
+s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à
+ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été
+mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis
+s’écarta pour laisser passer le comte.
+
+La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique
+allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle; il installait
+un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il
+mit la malle du comte en ordre.
+
+--Fi! quel logement dégoûtant! s’écria le comte dépité.--Eh! Diadenko,
+ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik?
+
+--Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit
+Diadenko.--Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.
+
+--Inutile, alors... tu peux t’en aller.
+
+Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête.
+
+--Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse
+au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit
+comme il faut?
+
+Johann s’approcha pour réparer le dommage.
+
+--Non, c’est inutile... Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix
+mécontente.
+
+Le domestique lui apporta sa robe de chambre.
+
+Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans.
+
+--C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache... Peut-on plus mal servir que
+toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre
+et en s’en revêtant.--Dis-moi, le fais-tu exprès?... Le thé est-il
+préparé?...
+
+--Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann.
+
+--Imbécile!
+
+Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se
+prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule
+activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise
+humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait
+son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun.
+
+--Johann! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je
+t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville?
+
+Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de
+mécontentement à propos de la cherté des provisions.
+
+--Apporte du rhum pour le thé.
+
+--Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann.
+
+--C’est superbe... Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum.
+
+--Che n’afais bas assez l’archent.
+
+--Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté... Tu aurais dû emprunter
+à son domestique.
+
+--Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu
+sucre.
+
+--Animal!... va-t’en!... Tu es le seul être sur terre capable de me
+mettre hors de moi... Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le
+thé avec du rhum.
+
+--Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor... Elles fiennent
+t’arrifer, dit le valet de chambre.
+
+Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut.
+
+A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra.
+
+Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron.
+
+--Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble... Il a fait si
+chaud... J’avoue que je me sens fatigué.
+
+--Ah! oui, il fait bon... une sordide et puante isba... et, grâce à toi,
+pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté; celui-ci non plus...
+Tu aurais dû le lui dire au moins.
+
+Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta
+par terre.
+
+--Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum? demanda à voix basse le
+sous-lieutenant à son ordonnance.--Tu avais de l’argent.
+
+--Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter?... Je dépense
+déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa
+pipe, et voilà tout.
+
+La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le
+comte souriait en la lisant.
+
+--De qui est-ce? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en
+arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle.
+
+--De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune
+homme.--Veux-tu la lire?... Quelle charmante femme!... Quelle charmante
+femme!... Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles... Que d’esprit
+et de sentiment dans cette lettre! La seule chose qui n’aille pas, c’est
+qu’elle me demande de l’argent.
+
+--En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant.
+
+--Il est vrai que je lui en ai promis... Mais, tu sais, cette
+campagne... Du reste, si je dois être encore trois mois à commander
+l’escadron, je lui en enverrai... Ce ne serait vraiment pas à
+regretter... Qu’elle est charmante, eh! dit-il en souriant et suivant
+des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre.
+
+--C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant... Il me
+semble que tu es aimé.
+
+--Hum!... Comment donc!... Il n’y a que ces femmes-là qui aiment
+véritablement... quand elles aiment.
+
+--Et cette autre lettre, de qui? demanda Polozov en tendant au comte
+celle qu’il venait de lire.
+
+--Euh! rien... Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois... C’est
+une dette de jeu.
+
+--Voilà trois fois qu’il me la rappelle... je ne puis pas la payer
+maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par
+ce souvenir.
+
+Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux
+officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte,
+buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage
+assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre
+la conversation.
+
+--Qu’en penses-tu?... Cela peut très bien se faire!... s’écria soudain
+le comte en secouant joyeusement la tête.--Si nous avons une promotion
+cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à
+distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde.
+
+La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de
+thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont
+Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs.
+
+Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se
+souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa
+propre part:
+
+--Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils
+du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a
+beaucoup connu.
+
+--C’était mon père... Dis à ta maîtresse que je lui suis très
+reconnaissant, que je n’ai besoin de rien... Seulement je lui demanderai
+si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre...
+dans sa maison ou ailleurs.
+
+--Pourquoi avez-vous dit cela? dit Polozov dès que Danilo fut
+sorti.--Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit?... Quel
+dérangement vous allez leur causer!
+
+--En voici bien d’une autre encore!... N’avons-nous pas assez erré
+d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales?... On voit tout de suite que
+tu n’es pas pratique... Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit,
+nous pouvons nous loger comme des hommes... Ils en seront enchantés, au
+contraire... Il y a une seule chose qui ne m’aille pas... Si cette dame
+a en effet connu mon père... ajouta le comte en souriant.--J’éprouve
+toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon _papa_; il y a
+toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette... Et
+c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de
+mon père... Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa
+mine sérieuse.
+
+--J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le
+commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te
+voir... Il a un véritable culte pour ton père.
+
+--Cet Iliine me parait être une vieille croûte... Tous ces messieurs qui
+ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses
+que j’ai honte à entendre... Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et
+que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme
+fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu
+risquées... Mais, encore une fois, il était de son temps... Dans notre
+siècle, peut-être serait-il un homme très distingué; car il avait de
+grandes facultés, il faut lui rendre cette justice.
+
+Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte
+la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit
+dans sa maison.
+
+
+III
+
+Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le
+fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.
+
+--Ah! mes aïeux! Danilo, cours vite; dis-lui que je le demande ici,
+cria-t-elle en proie à la plus vive agitation; et, s’élançant vers la
+chambre des bonnes:--Lizanka!... Oustiouchka!... il faut arranger ta
+chambre, Liza... Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous,
+mon frère... Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule
+nuit.
+
+--Ce n’est rien, petite sœur... Je coucherai par terre.
+
+--Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie,
+au moins, ce cher enfant... Tu le verras, Liza... Son père était un beau
+garçon... Où portes-tu la table?... Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna
+en se démenant.--Fais apporter deux lits... Empruntes-en un chez le
+gérant... Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont
+mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.
+
+Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa
+manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec
+du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau
+et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans
+la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans
+la chambre de son oncle.
+
+Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes,
+mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé
+et demeura pensive.
+
+«Ah! comme le temps, comme le temps passe», se disait-elle à voix
+basse.--«Y a-t-il donc si longtemps de cela... Je le vois à présent
+comme autrefois... Quel espiègle il était!»
+
+Des larmes lui montèrent aux yeux.
+
+«Voici Lizanka, à présent... Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais
+à son âge... Elle est jolie, mais ce n’est pas cela...»
+
+--Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de _mousseline de
+laine_.
+
+--Est-ce que vous les invitez, maman?... Mieux vaudrait ne pas le faire,
+dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la
+pensée de voir les officiers la troublait...--Mieux vaut ne pas les
+inviter, maman, répéta-t-elle.
+
+En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la
+crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.
+
+--Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en
+caressant les cheveux de sa fille. Elle songea:
+
+«Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps... Non,
+Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi!...»
+
+En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa
+fille... Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage
+avec le comte... Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer
+beaucoup, beaucoup pour sa fille... Elle eût voulu revivre encore une
+fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.
+
+Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du
+jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart
+d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu.
+Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune
+fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea
+vers la chambre destinée aux hôtes.
+
+--Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur... Le
+feu comte était un véritable hussard... Nous allons voir... nous allons
+voir.
+
+Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur
+chambre.
+
+--Eh bien! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter
+ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne
+sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards?
+
+--Évidemment nous sommes mieux ici... mais nous sommes les obligés des
+maîtres de cette maison...
+
+--Quelle bêtise!... Il faut partout se conduire d’une manière
+pratique... Ils sont charmés, j’en suis sûr... Garçon! cria le comte,
+demande quelque chose pour voiler cette fenêtre; sans quoi il y aura ici
+un courant d’air cette nuit.
+
+A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les
+officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de
+raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la
+sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu
+des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas
+rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou
+qu’il l’avait injurié? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.
+
+Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le
+logement qu’on lui avait fait donner.
+
+--Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte...
+
+Il allait dire: «Votre Excellence», ayant perdu l’habitude de parler à
+des personnages. Il reprit.
+
+--La maison de ma sœur est petite... Pour ce qui est de la fenêtre, nous
+allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.
+
+Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en
+réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune
+officier, il sortit de la chambre.
+
+La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa
+maîtresse; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne
+prendraient pas volontiers du thé.
+
+Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du
+comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci
+l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la
+question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il
+acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait
+heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y
+en avait dans la maison, du xérès.
+
+L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine; il chantait
+les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps
+présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.
+
+Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir; elle pensait qu’il n’y avait
+jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se
+fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que «pour vous,
+mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes,
+aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant
+personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne
+n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui...
+Seulement, il ne s’occupait que de moi... Vous voyez bien que, de notre
+temps, il y avait aussi des gens du monde».
+
+A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.
+
+--Eh! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire
+préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna... Liza, occupe-t-en, ma
+chérie.
+
+Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du
+beurre frais; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes
+hachées.
+
+--Et pour le xérès, comment faire?... Vous en reste-t-il, mon frère?
+
+--Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.
+
+--Comment, non! Que buvez-vous donc avec le thé?
+
+--Du rhum, Anna Fedorovna.
+
+--N’est-ce pas la même chose?... Donnez de votre rhum... C’est toujours
+la même chose... Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère;
+ce serait préférable... Ils ne s’en offenseront pas, je pense.
+
+Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de
+l’amener.
+
+Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de
+_gros-gros_ et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait
+même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle
+était très agitée; il lui semblait que quelque chose d’inattendu
+l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son
+âme.
+
+Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout
+à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.
+
+Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si
+extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout
+ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce
+qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant; elle n’en doutait
+pas.
+
+S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain
+d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché,
+tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.
+
+Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé
+de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.
+
+Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.
+
+--Viens-tu? dit-il à Polozov.
+
+--Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant.--_Ils
+feront des frais pour nous recevoir[22]._
+
+ [22] En français, dans le texte.
+
+--Sottises!... Au contraire, cela les rendra heureux... D’ailleurs, j’ai
+pris mes renseignements... La demoiselle est jolie... Viens, dit le
+comte en français.
+
+--_Je vous en prie, messieurs_[23], dit le cavalier pour faire entendre
+que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient
+les officiers.
+
+ [23] En français, dans le texte.
+
+
+IV
+
+Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la
+théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans
+le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans
+cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance
+extraordinaire avec son père; puis elle lui présenta sa fille, lui
+offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.
+
+Personne ne faisait attention au sous-lieutenant; dans sa timidité, il
+s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la
+beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.
+
+L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait
+l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en
+prenant le thé, fumait son cigare; Liza se retenait à grand’peine de
+tousser; il était très aimable et causait avec animation. Il
+interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par
+accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à
+ses interlocuteurs: il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour
+le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna
+Fedorovna; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.
+
+Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et
+continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le
+thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les
+posait tout près des hôtes; elle n’était pas encore remise de son
+agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.
+
+Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à
+petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait
+de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait; et, même, à la
+troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur
+Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la
+regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui
+et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien
+d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous
+ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère
+d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés,
+mais rien de plus, rien d’exceptionnel.
+
+Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve; alors elle
+sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta
+un peu.
+
+«Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là», pensait-elle.
+
+
+V
+
+Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle
+et reprit sa place habituelle.
+
+--Vous voudriez peut-être vous reposer, comte? demanda-t-elle.
+
+Sur une réponse négative elle reprit:
+
+--Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes?... Jouez-vous aux
+cartes, comte? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie...
+
+--Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier... Faisons donc
+la partie ensemble... Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur?
+
+Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs
+aimables hôtes.
+
+Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle
+se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de
+sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la
+ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces
+cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui
+servaient à Anna Fedorovna.
+
+--Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes? demanda
+l’oncle.--Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie.
+Elle nous gagne toujours.
+
+--Comme il vous plaira... dit le comte.
+
+--Eh bien! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes... Qu’ils me
+gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son
+fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.
+
+«Peut-être vais-je gagner», pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se
+sentait devenir joueuse passionnée.
+
+--Voulez-vous?... Je vais vous apprendre à jouer avec les _petits
+tableaux_, avec _misère_, c’est très amusant.
+
+Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut
+à tout le monde.
+
+L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près
+comme le boston... Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna
+n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant
+approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que
+tout cela était parfaitement clair pour elle.
+
+Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec
+un as et un roi, déclara _misère_! et resta avec six. Elle se troubla,
+sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée.
+Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte,
+grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait
+ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs
+grossières que commettait le jeune officier.
+
+Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes
+marinées; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu
+et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les
+mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses
+cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si
+gracieux à la fois.
+
+De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle
+acheta jusqu’au sept; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son
+frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait
+désorientée.
+
+--Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour
+dégager sa mère de cette situation risible.
+
+--Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard
+effaré sur sa fille.--Je m’y perds...
+
+--Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement
+ce que sa mère avait dû perdre.--Vous perdrez beaucoup si vous continuez
+ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à
+Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.
+
+--Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le
+sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier
+conversation avec elle.
+
+--Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque? demanda Anna Fedorovna
+en regardant tout le monde.
+
+--Je ne sais pas comment nous jouons... Je ne sais pas compter en
+roubles de banque, dit le comte.--Quelle somme fait un rouble de banque?
+
+--Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit
+l’oncle qui se sentait en veine.
+
+Anna Fedorovna ordonna d’apporter _du mousseux_, but elle-même deux
+verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses
+cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas.
+Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même
+tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied
+sous la table; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une
+exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta
+la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier
+son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle
+laissait voir des pertes qu’elle avait faites; on constata, à la fin de
+la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.
+
+--Cela fait neuf roubles en billets de banque? demanda-t-elle à
+plusieurs reprises.
+
+Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes; il fallut que son
+frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en
+billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.
+
+Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il
+s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes
+froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement
+et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la
+soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il
+faisait.
+
+Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort
+désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était
+efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut
+éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.
+
+--Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit
+Polozov, comme pour dire quelque chose.--J’en suis honteux.
+
+--Vous avez inventé des tableaux et des misères... Je ne connais pas
+cela. En billets de banque, combien ai-je perdu? demanda-t-elle encore.
+
+--Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis
+de bonne humeur.--Payez donc, ma petite sœur... payez donc.
+
+--Je vous les donnerai... mais vous ne m’y prendrez plus... Je ne les
+regagnerai de ma vie.
+
+Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en
+billets de banque.
+
+Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer
+tout ce qu’elle avait perdu.
+
+Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque
+chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se
+recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient
+près de la fenêtre ouverte.
+
+Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper.
+Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit
+de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute
+différente de celle qui venait de la maison.
+
+La pleine lune avait perdu ses teintes dorées; elle ponctuait la cime
+des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages
+blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang,
+dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les
+grenouilles coassaient; quelques oiseaux, voltigeant de branche en
+branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un
+lilas planté juste sous la fenêtre.
+
+--Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.
+
+Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.
+
+--Vous vous promenez beaucoup, je pense? reprit-il.
+
+--Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun
+embarras de causer avec le comte.--Tous les matins, à sept heures, je
+sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.
+
+--C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant
+son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et
+Liza.--Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois?
+
+--Non... mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi,
+toutes les nuits à la clarté de la lune... Il avait une étrange
+maladie... des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible
+de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin; la
+lune l’éclaire en plein.
+
+--C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la
+vôtre?
+
+--Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.
+
+--Vraiment!... Oh! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement
+que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son
+monocle.--Si j’avais su...
+
+--Au contraire, j’en suis très contente... La chambre de mon oncle est
+si gaie, la fenêtre en est basse... Je m’installerai ici avant de
+m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.
+
+«Quelle appétissante fillette!» pensait le comte, qui replaça son
+monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre,
+il effleura de son pied celui de la jeune fille.
+
+«Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette
+nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre!»
+
+Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes,
+tant la conquête en semblait facile.
+
+--Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de
+passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.
+
+Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second
+frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi,
+elle parla pour dissimuler son embarras.
+
+--Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.
+
+Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal
+aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le
+jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir
+comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.
+
+--Quelle belle nuit! dit-il.
+
+«Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait», pensa Liza.
+
+--Quelle belle vue! poursuivit Polozov.--Seulement, toujours la même
+chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en
+disant cela il choquait les idées des autres; mais il trouvait du
+plaisir à les contrarier.
+
+--Pourquoi pensez-vous cela?... Toujours le même mois de mai, toujours
+la même robe, cela peut ennuyer à la longue... Mais un beau jardin,
+jamais... surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune... De la
+chambre de mon oncle on voit tout l’étang... Je compte bien le
+contempler à mon aise cette nuit.
+
+--Vous n’avez pas de rossignols? demanda le comte, ennuyé de ce que
+Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus
+positive les conditions du rendez-vous.
+
+--Au contraire, nous en avons toujours... L’an dernier les chasseurs en
+ont capturé un... la semaine dernière, il y en avait un qui chantait
+admirablement... Malheureusement le commissaire de police, en passant
+avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti... Il y a trois ans, à
+mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux
+heures sous une allée couverte.
+
+--Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde? dit le cavalier en
+s’approchant des jeunes gens.--Vous sentez-vous faim?
+
+Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra
+beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la
+maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur
+chambre.
+
+Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la
+baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après
+quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard
+embarrassa la jeune fille.
+
+«Il est beau», pensait-elle. «Mais il s’occupe trop de lui.»
+
+
+VI
+
+--Eh bien! n’as-tu pas honte! fit Polozov, quand les officiers se
+trouvèrent seuls dans leur chambre... Je tâchais de perdre, je te
+faisais signe de m’imiter... Tu n’as donc pas honte!... La vieille dame
+en était toute chagrinée.
+
+Le comte rit à gorge déployée.
+
+--Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée! Il se remit à rire
+de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna
+pour pouvoir partager son hilarité.
+
+--En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en
+s’esclafant. Ah! ah! ah!
+
+--Non, vraiment, ce n’est pas bien... J’ai eu pitié d’elle, fit le
+sous-lieutenant.
+
+--Des bêtises!... Tu es encore jeune... Tu voulais donc que je
+perdisse!... Et pourquoi? Je perdais aussi quand je ne savais pas
+jouer... Dix roubles, frère, c’est toujours cela... Il faut voir la vie
+par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot.
+
+Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza,
+qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se
+déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait
+préparé pour lui.
+
+«Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire»! pensait-il en
+regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle
+filtraient les pâles rayons de la lune. «Le bonheur serait de vivre dans
+un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple... Voilà
+le vrai et durable bonheur.»
+
+Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il
+ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain
+qu’elle occupait également la pensée du comte.
+
+--Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui
+marchait à travers la chambre.
+
+--Je n’ai pas encore sommeil... Éteins la bougie si tu veux... Je me
+coucherai sans lumière.
+
+Il continua sa promenade.
+
+«Je n’ai pas encore sommeil», répéta mentalement Polozov, plus que
+jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à
+se révolter contre cette influence.
+
+«Je m’imagine», poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, «je
+m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien
+remarqué qu’elle t’a plu... Mais tu n’es pas capable de comprendre cette
+créature simple et honnête... Il te faut, à toi, une Mina et des
+épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu.»
+
+Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il
+sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le
+comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait
+pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui
+devenait chaque jour plus pénible et plus injuste.
+
+--Où vas-tu? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se
+diriger vers la porte.
+
+--Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre.
+
+--C’est étrange, pensa Polozov.
+
+Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie
+ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur.
+
+Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix
+et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa
+fille adoptive, se retirait dans sa chambre.
+
+Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et
+de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa
+tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce
+jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa
+pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre
+de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit.
+Son chat préféré entra doucement dans la chambre; Anna Fedorovna se mit
+à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir.
+
+«C’est le chat qui me tient éveillée», se dit-elle en chassant l’animal,
+qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et
+sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre,
+apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la
+veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait
+toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard
+lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les
+rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la
+forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la
+pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de
+même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui
+ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils
+et la «préférence» qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle
+valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules
+blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme,
+puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte.
+
+Oustiouchka se remit à ronfler...
+
+«Non, ce n’est plus maintenant comme jadis... Ce ne sont plus les mêmes
+gens... L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi... et je le
+méritais bien... Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais...
+heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour... L’autre,
+par exemple, me disait à genoux:--Que veux-tu que je fasse? Je me
+tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais.--Et il se serait tué si je
+le lui eusse ordonné.»
+
+Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza,
+pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant
+dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère...
+
+ * * * * *
+
+Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son
+oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses
+nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée
+sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment,
+étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations
+habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect: une vieille mère
+capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie
+de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui
+adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature
+qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son
+amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait
+croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si
+douce, tout cela lui parut soudain n’être _pas tout à fait cela_. Cela
+devenait _ennuyeux_ et _inutile_. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit
+tout à coup:--Sotte, petite sotte!... Pendant vingt ans tu n’as vécu que
+de niaiseries; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as
+ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur.
+
+Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile,
+qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus
+grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées? Ce n’était certes
+pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au
+contraire, il lui déplaisait; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée.
+Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré
+elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte.
+
+«Non, ce n’est pas cela», songeait-elle.
+
+Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence
+augmentait encore la majesté introublée de la nature... Elle le voulait,
+cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et
+basses.
+
+Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à
+elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a
+également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent,
+elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé
+qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler
+avec joie et répandre sans compter.
+
+Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils
+ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les
+seuls possibles...
+
+«Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et
+la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus... plus jamais?...
+Est-ce réellement vrai?»
+
+Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le
+ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course
+vagabonde vers la lune.
+
+«Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune,
+alors cela sera», pensa-t-elle.
+
+Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du
+disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit; le sommet des tilleuls restait
+éclairé; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins
+distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la
+nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres,
+apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la
+terre humide et des lilas en fleur.
+
+«Non, ce n’est pas vrai», dit-elle pour se consoler. «Mais si le
+rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et
+il ne faudra pas me désespérer pour cela.»
+
+Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré
+que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée.
+
+A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque
+fois le jardin dans l’obscurité.
+
+Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée
+tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la
+surface miroitante de l’étang.
+
+Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse
+renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse
+avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine.
+
+Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui
+étreignit la poitrine; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se
+satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle
+posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa
+prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle
+s’endormit ainsi les yeux humides.
+
+Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une
+sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus
+fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri,
+se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le
+comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la
+lune, elle sortit en courant de la chambre.
+
+
+VII
+
+C’était bien le comte.
+
+La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour
+répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation
+d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin.
+
+«Quel sot je suis! répétait-il.--Je lui ai fait peur... Il fallait y
+aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit
+que je suis!»
+
+Il s’arrêta et tendit l’oreille: Le gardien entra dans le jardin par une
+petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il
+fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang.
+
+Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se
+mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer
+lui revint à la mémoire: ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la
+fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche; à plusieurs reprises, en
+entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre;
+exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à
+venir au rendez-vous; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût
+décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous.
+
+Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale,
+qu’elle avait fait semblant de dormir; aussi s’était-il décidé à
+s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau; et, au bout
+d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle
+et lui avait touché la main.
+
+Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en
+faisant crier la petite porte du jardin.
+
+La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à
+l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à
+présent de pouvoir recommencer; il n’eût plus agi si stupidement.
+
+... «Quelle charmante fille!... tant de fraîcheur!... Charmante!
+charmante!... Et je l’ai laissée échapper... Animal que je suis!»
+
+Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il
+alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls.
+
+Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants; une sorte
+de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son
+agitation.
+
+L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de
+brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que
+la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs
+courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les
+feuilles argentées murmuraient entre elles.
+
+Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le
+rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair.
+
+«Dieu! quelle nuit! quelle belle nuit!» pensait le comte en respirant la
+fraîcheur odorante du jardin.
+
+«Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de
+moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie... Quelle charmante
+fille!... Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée...»
+
+Ses pensées s’entremêlèrent alors; il se voyait dans ce jardin avec
+cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus
+étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la
+chère Mina.
+
+«Quel imbécile je suis!... Il était si simple de la prendre par la
+taille et de l’embrasser!...»
+
+Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre.
+
+Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte.
+
+--Tu ne dors pas? demanda celui-ci.
+
+--Non...
+
+--Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé?
+
+--Eh bien?
+
+--Non, mieux vaut ne rien te dire... ou plutôt, si!... recule-toi un
+peu.
+
+Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en
+souriant sur le lit de son camarade.
+
+--Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous.
+
+--Que dis-tu? s’écria Polozov en sursautant.
+
+--Écoute...
+
+--Comment cela? Et quand?... C’est impossible!
+
+--Voilà... Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle
+m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de
+plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique;
+tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais...
+Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre,
+elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit.
+
+--Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention.
+
+--Voilà ce que je ne sais pas... Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir
+d’un seul coup... cela, je l’ignore... Mais il s’en est suivi une
+affaire très désagréable... J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte
+en souriant avec mépris lui-même.
+
+--Mais où étais-tu donc?
+
+Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses
+hésitations dans le jardin, sous la fenêtre.
+
+--J’ai gâté moi-même mon affaire... J’aurais dû avoir plus d’audace...
+Elle a jeté un cri et s’est enfuie.
+
+--Alors, elle a crié et s’est enfuie? interrogea le sous-lieutenant avec
+un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur
+lui une si forte influence.
+
+--Oui... Et maintenant, il est temps de dormir.
+
+Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta
+silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa
+dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance
+et la décision.
+
+--Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.
+
+--Rêves-tu? répondit tranquillement le comte.--Qu’y a-t-il?
+sous-lieutenant Polozov.
+
+--Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme! cria Polozov en sautant
+à bas de son lit.
+
+
+VIII
+
+Le lendemain l’escadron quittait le village. Les officiers partirent
+sans avoir fait leurs adieux aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient
+pas. A la première halte, on décida de se battre; mais le capitaine
+Schultz, un bon camarade, un excellent cavalier, aimé de tout le
+régiment, choisi par le comte comme témoin, arrangea cette affaire de
+telle façon que non seulement on ne se battit pas et que tout le monde
+au régiment ignora ce qui s’était passé, mais qu’encore Tourbine et
+Polozov, sans continuer d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, se
+tutoyèrent comme par le passé et se virent aussi fréquemment
+qu’auparavant à table et au jeu.
+
+
+
+
+LE PRISONNIER DU CAUCASE
+
+
+I
+
+Un officier servait dans l’armée du Caucase, il se nommait Jiline.
+
+Un jour il reçut une lettre de sa vieille mère.
+
+«Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je voudrais, avant de
+mourir, revoir mon fils chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer et,
+avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton service. Je t’ai trouvé une
+fiancée. Elle est intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque pas;
+si elle te plaît, tu pourras démissionner et rester avec nous ici pour
+le restant de tes jours.»
+
+Jiline réfléchit:
+
+«En effet, ma mère décline... Peut-être ne la reverrai-je plus... Allons
+donc la voir et, si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai...
+Pourquoi pas?...»
+
+Il obtint un congé de son colonel, fit ses adieux à ses camarades,
+offrit à ses soldats quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs de
+départ.
+
+On était alors en guerre au Caucase. Les routes étaient dangereuses, non
+seulement la nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait de
+la forteresse, les Tartares le tuaient ou l’emmenaient dans la montagne.
+Deux fois par semaine, les voyageurs, escortés par des soldats,
+franchissaient la distance qui séparait les forteresses russes; on
+plaçait les voyageurs au milieu de l’escorte.
+
+C’était en été. Le convoi se réunit hors des fortifications; les soldats
+chargés de l’accompagner vinrent se placer en avant et en arrière des
+voitures et l’on se mit en route.
+
+Jiline était à cheval, et la voiture contenant ses effets faisait partie
+du convoi.
+
+L’étape était de vingt-cinq verstes. L’_oboze_[24] marchait avec
+lenteur: tantôt c’étaient les soldats qui faisaient une halte, tantôt
+une roue se détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il fallait
+contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient et attendaient.
+
+ [24] Convoi de charrettes.
+
+Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa course et l’oboze n’était
+guère qu’à mi-chemin. La poussière et la chaleur étaient excessives et
+les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter ou les rafraîchir: une
+steppe complètement dénudée; pas un seul arbre, pas même un arbuste sur
+la route.
+
+Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait de temps en temps pour
+permettre à ses compagnons de route de le rejoindre. A la fin, il perdit
+patience, et, en présence de ces arrêts répétés trop fréquemment, il se
+demanda s’il ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout seul.
+
+«J’ai un bon cheval», pensait-il. «Si je rencontrais des Tartares, je
+pourrais toujours leur échapper.»
+
+Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. Irait-il seul ou
+continuerait-il à s’impatienter en avant de l’oboze?
+
+Un officier, également à cheval, piqua des deux et rejoignit le jeune
+homme. Cet officier se nommait Kostiline; il avait un fusil en
+bandoulière. Quand il fut auprès de Jiline, il lui dit:
+
+--Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de forces, tant j’ai faim et
+tant la chaleur m’accable.
+
+Il faut dire que Kostiline était un homme lourd, gros, rougeaud. La
+sueur l’inondait.
+
+Jiline réfléchit un instant puis répondit:
+
+--Ton fusil est-il chargé?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! allons... Mais à une condition... C’est que nous ne nous
+séparerons pas.
+
+Ils partirent en avant. Ils allaient sur la steppe en devisant, non sans
+jeter des regards autour d’eux. On voyait de très loin.
+
+Mais quand ils eurent quitté la steppe, la route s’encaissa entre deux
+montagnes.
+
+Jiline dit à son compagnon:
+
+--Il faudrait escalader cette montagne et explorer les environs.
+Autrement, on pourrait nous surprendre à un détour.
+
+--Qu’y a-t-il à regarder? fit Kostiline.--Allons toujours.
+
+Jiline ne l’écouta pas.
+
+--Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter un coup d’œil.
+
+Il monta au sommet. Son cheval, acheté cent roubles dans un troupeau de
+poulains, était un vrai coursier de chasse. Dressé par son maître, il
+était plein de fougue; il fut en quelques instants sur la crête de la
+montagne.
+
+A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une déciatine à peine,
+surgirent une trentaine de Tartares à cheval.
+
+Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares l’avaient aperçu. Ils se
+mirent à sa poursuite en brandissant leurs fusils.
+
+Jiline descendit la montagne de toute la vitesse de son cheval en criant
+à Kostiline:
+
+--Arme ton fusil!... vite!...
+
+Lui, ne comptait que sur son cheval:
+
+«Ma petite mère», fit-il mentalement, «porte-moi et ne fais pas de
+faux-pas, ou je suis perdu... Si j’arrive à temps au fusil de Kostiline,
+ils ne m’auront pas.»
+
+Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, fila de toute la
+vitesse de son cheval dans la direction de la forteresse. Il fouettait
+sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, qu’on ne distinguait,
+dans la poussière qui l’enveloppait qu’une croupe fuyante et qu’une
+queue ondoyante.
+
+Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le fusil étant parti, il ne
+lui restait pas grand chose à tenter avec un sabre. Il tourna son cheval
+dans la direction du convoi et essaya de s’échapper par la fuite. Mais
+six Tartares prirent la colline en biais et vinrent lui couper la
+retraite. San cheval était bon, mais les leurs étaient meilleurs; de
+plus ils avaient gagné de l’avance en coupant à travers la pente de la
+montagne. Il voulut tourner bride, mais son cheval était si lancé qu’il
+refusa la manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.
+
+L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, montait un cheval gris. Il se
+tenait en avant de ses compagnons. Il hurla en montrant ses dents et
+arma son fusil.
+
+«Je vous connais, démons... Si vous me prenez, vous me mettrez dans un
+trou et vous me fouetterez de vos knouts... Mais vous ne m’aurez pas
+vivant...»
+
+Jiline était petit, mais brave. Il tira son sabre et lança son cheval
+sur le Tartare roux en pensant:
+
+«Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te hacherai de mon sabre.»
+
+Mais à ce moment plusieurs coups de fusils retentirent. Le cheval de
+Jiline tomba et la jambe du jeune officier se trouva prise sous le corps
+de l’animal.
+
+Jiline voulut se relever, mais déjà deux Tartares puants étaient sur lui
+et lui maintenaient les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut et
+renversa les deux Tartares. Mais les trois autres étaient descendus de
+cheval et l’assommaient à coups de crosses sur la tête. Sa vue se
+troubla; il chancela. Ils le saisirent alors, tirèrent des cordes de
+leur selle, lui attachèrent les mains et l’entraînèrent vers les
+chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui retira ses bottes, on le
+fouilla, on lui prit son argent et sa montre et on lui déchira ses
+habits. Jiline regarda du côté de son cheval; il vit le pauvre animal
+étendu sur le côté, gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à ses
+pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un énorme trou au front, la
+poussière en était trempée sur une archine de surface.
+
+Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta sa selle. La pauvre bête se
+débattait toujours. L’homme tira son poignard et lui coupa la gorge. Un
+sifflement se fit entendre, le cheval tressaillit, se raidit et demeura
+immobile. Les Tartares enlevèrent le reste du harnachement.
+
+On hissa Jiline en croupe du Tartare roux à la ceinture duquel, pour
+qu’il ne tombât pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, et on
+l’emmena dans la montagne.
+
+Jiline se balançait et heurtait à chaque instant de son visage le dos
+puant du Tartare. Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté
+d’un cou musculeux et d’une nuque rasée, bleuie, sous le bonnet en peau
+de mouton.
+
+Le crâne de Jiline était tout meurtri et le sang lui coulait sur les
+yeux. Il ne pouvait s’asseoir plus commodément sur le cheval ni essuyer
+le sang qui l’aveuglait. Ses mains étaient liées si étroitement qu’il en
+avait les clavicules endolories.
+
+On alla ainsi de montagne en montagne; on traversa une rivière à gué,
+puis on déboucha sur la grande route entre deux collines.
+
+Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses paupières étaient collées
+par le sang et tout mouvement lui était interdit.
+
+La nuit vint. On traversa encore un ruisseau et l’on gravit une montagne
+pierreuse. Alors on vit une fumée et un aboiement se fit entendre.
+
+On était arrivé dans un aoul[25].
+
+ [25] Village tartare.
+
+Les Tartares descendirent de cheval. Des enfants se rassemblèrent et
+entourèrent Jiline. Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris
+joyeux.
+
+Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent Jiline et appelèrent
+un serviteur.
+
+Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, vêtu seulement d’un
+pantalon et d’une chemise toute déchirée qui laissait voir sa poitrine.
+Le Tartare lui dit quelque chose. Le Nogaï disparut et rapporta presque
+aussitôt deux morceaux de bois munis d’anneaux de fer s’ouvrant à clé.
+
+On délia Jiline, on passa ses jambes dans les anneaux, qu’on referma à
+clé, et on le poussa dans un hangar dont on ferma la porte sur lui.
+
+Le jeune homme tomba sur la litière des chevaux. Il resta quelque temps
+immobile, tâta dans l’obscurité et, trouvant une place mieux garnie de
+fourrage, il s’y étendit.
+
+
+II
+
+Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les nuits sont courtes en
+cette saison. Ayant aperçu le jour à travers une fente, il se leva,
+élargit cette fente avec ses doigts et regarda. Il vit une route qui
+descendait de la montagne, à droite une _saklia_[26] entre deux arbres;
+un chien noir était accroupi sur le seuil; une brebis, accompagnée de
+ses agneaux, se promenait en agitant la queue. Il vit descendre de la
+montagne une jeune Tartare vêtue d’une chemise de couleur, d’un pantalon
+et d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête était recouverte d’un
+caftan sur lequel était posée une cruche en fer étamé.
+
+ [26] Hutte tartare.
+
+Elle marchait en se dandinant et tenait par la main un tout petit
+Tartare à la tête rasée, recouvert seulement d’une chemise.
+
+La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare roux de la veille en
+sortait précisément. Un _bechmett_[27] de soie l’enveloppait. Son
+poignard était attaché à une ceinture d’argent. Ses pieds étaient nus
+dans des souliers. Il était coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.
+
+ [27] Long manteau oriental.
+
+L’homme s’étira, caressa sa courte barbe rousse, resta un instant
+immobile, donna un ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.
+
+Deux enfants à cheval se dirigeaient vers l’abreuvoir. D’autres enfants,
+le crâne également rasé et également vêtus d’une unique chemise, se
+rassemblèrent et s’approchèrent du hangar.
+
+Ils prirent un long bâton et le passèrent par la fente du mur. Jiline
+poussa un «ouh!»; les enfants se dispersèrent à toutes jambes en criant.
+Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.
+
+Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. Il songea:
+
+«Pourquoi ne vient-on pas?...»
+
+Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.
+
+Le Tartare entra accompagné d’un autre, petit et brun, celui-ci.
+
+Les yeux du petit brun étaient noirs et clairs, son teint coloré, sa
+barbe bien taillée et son air riant. Il était vêtu plus richement que
+son compagnon. Son bechmett en soie bleue était galonné de
+passementeries. A sa ceinture était suspendu un grand poignard en
+argent. Ses souliers étaient rouges et ornés de broderies en argent. Ces
+souliers, très fins, étaient enveloppés d’autres moins fins. Son grand
+bonnet d’astrakan était blanc.
+
+Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner comme s’il proférait des
+injures. Il s’accota au mur et, tourmentant son poignard, il attacha sur
+Jiline un regard de loup. Le petit brun, vif comme s’il eût été tout en
+ressorts, s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, sourit, lui
+tapota l’épaule, baragouina quelques mots en son langage. Tout en
+clignant de l’œil, et en clappant la langue, il lui disait à chaque
+instant:
+
+--Un brave _Ourous_[28]!
+
+ [28] «Un russe» en tartare.
+
+Jiline ne comprit pas. Il dit:
+
+--A boire... donnez-moi à boire.
+
+Le petit brun continua de rire et de répéter son:
+
+--Un brave Ourous!...
+
+Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de ses lèvres, et fit entendre
+qu’il avait soif.
+
+Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la la porte et appela:
+
+--Dina!
+
+Une jeune fille accourut. Elle était mince, maigre même, et pouvait
+avoir treize ans. A sa ressemblance frappante avec le petit brun, on
+voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle avait les mêmes yeux
+noirs et clairs et son visage était agréable. Elle était vêtue d’une
+longue chemise bleue à larges manches et n’avait pas de ceinture. Aux
+pans, à la poitrine et aux manches, une garniture rouge. Elle portait un
+pantalon, et ses souliers fins étaient enveloppés d’autres souliers à
+hauts talons. Un collier entièrement composé de demi-roubles russes
+ornait son cou. Sa tête était découverte et une longue tresse noire,
+nouée par un ruban, descendait sur son dos. Au ruban étaient attachés
+quelques ornements en métal et un rouble d’argent.
+
+Son père lui dit quelques mots; elle partit et revint avec une petite
+cruche eu fer étamé.
+
+Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula en s’accroupissant de
+telle manière que ses genoux dépassèrent ses épaules; elle le regardait
+boire en ouvrant de grands yeux, comme devant une bête fauve.
+
+Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre la cruche, elle fit un bond
+en arrière comme une chevrette sauvage. Son père éclata de rire et lui
+donna un ordre. Elle prit la cruche et sortit du hangar en courant. Elle
+revint presque aussitôt, rapportant du pain sans levain posé sur un
+plateau de bois. Elle s’accroupit de nouveau et se remit à fixer le
+prisonnier.
+
+Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant la porte sur Jiline.
+
+Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline:
+
+--Aï-da! patron, aï-da!...
+
+Il ne savait pas le russe non plus.
+
+Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se lever et de le suivre.
+Il sortit en boitant à cause de l’entrave qu’il avait aux jambes; il vit
+devant lui un village tartare d’une dizaine de huttes, avec son minaret
+en forme de tour.
+
+Trois chevaux sellés étaient tenus en bride par des enfants auprès d’une
+hutte. Le Tartare brun sortit de cette hutte et, de la main, fit signe à
+Jiline d’entrer.
+
+Toujours souriant et baragouinant, il franchit le seuil et Jiline le
+suivit.
+
+La salle dans laquelle ils entrèrent était fort convenable. Les murs en
+étaient badigeonnés d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de
+couleurs diverses, étaient entassés au fond de la pièce et de riches
+tapis étaient suspendus aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés
+des sabres, des fusils, des pistolets, tous en argent. Une niche
+pratiquée dans un coin de la salle laissait voir un petit poêle au
+niveau du sol.
+
+La terre battue qui servait de parquet était d’une propreté extrême; un
+coin de la salle était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient posés
+des tapis et sur ces tapis des coussins de plume. Cinq Tartares, parmi
+lesquels le petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, adossés
+à des coussins de plume; devant eux, étaient placés des plateaux de bois
+de forme ronde, supportant des crêpes de millet, dans des tasses du
+beurre fondu, et, dans une cruche, de la bière tartare, de la _bouza_.
+Ils mangeaient avec leurs doigts.
+
+Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se mettre à l’écart, non sur
+un tapis, mais sur la terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes à
+prendre des crêpes et de la bouza.
+
+Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était indiquée, ôta ses
+souliers, les rangea à la porte à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur
+le feutre près de son maître qu’il regarda manger avec une bave de désir
+aux lèvres.
+
+Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, une femme, vêtue comme
+Dina, entra et emporta le beurre. Elle revint avec un grand baquet et
+une cruche à goulot étroit. Les hommes lavèrent leurs mains grasses de
+beurre, puis se mirent à genoux en soufflant de tous côtés et
+commencèrent à dire leur prière. Ils baragouinèrent ensuite un moment
+entre eux, et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit en Russe:
+
+--C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant le roux, qui t’a pris... Il
+t’a donné à Abdoul-Mourad.
+
+Et, indiquant le petit brun, il ajouta:
+
+--C’est lui qui est ton maître, à présent.
+
+Jiline garda le silence.
+
+Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son langage, puis répéta plusieurs
+fois:
+
+--Bon Ourous?... Soldat ourous...
+
+L’interprète traduisit:
+
+--Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on envoie ici ta rançon. Sitôt
+l’argent arrivé, tu seras libre.
+
+Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua:
+
+--La rançon est-elle forte?... A combien se monte-t-elle?
+
+Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux et l’interprète traduisit
+leur réponse:
+
+--Trois mille pièces, dit-il.
+
+--Non, répondit Jiline. Il m’est impossible de payer cette somme.
+
+Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, parla à Jiline comme si
+celui-ci eût pu le comprendre.
+
+L’interprète reprit:
+
+--Combien peux-tu donner?
+
+Jiline répondit, après avoir réfléchi:
+
+--Cinq cents roubles.
+
+Les Tartares, à cette réponse, se mirent à parler tous ensemble. Abdoul
+s’emportait contre le roux et criait si fort que l’écume lui en venait
+aux lèvres.
+
+Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux en clappant de la langue.
+
+Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant de nouveau à Jiline,
+lui dit:
+
+--Ce n’est pas assez... Abdoul, ton maître, ne s’en contente pas... Il
+t’a payé deux cents roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait... Il ne
+peut te mettre en liberté à moins de trois mille roubles... Si tu
+n’écris pas, on te mettra dans un trou et tu seras fouetté à coups de
+knout.
+
+«Eh!» pensa Jiline, «avec eux, plus on a peur, pires ils sont.»
+
+Il se dressa vivement sur ses jambes et dit:
+
+--Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut me faire peur, il n’aura
+pas un seul kopek, car je n’écrirai pas... Je ne vous crains pas, chiens
+que vous êtes, et je ne vous craindrai jamais.
+
+L’interprète transmit ces paroles aux Tartares qui se remirent à parler
+tous à la fois.
+
+Après avoir longtemps baragouiné, le petit brun se leva de nouveau et
+s’approcha de Jiline:
+
+--Ourous, dit-il.--Djiguit, djiguit, Ourous.
+
+En Tartare, djiguit signifie brave.
+
+Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à l’interprète, qui traduisit:
+
+--Donne mille roubles.
+
+Jiline tint bon.
+
+--Je ne donnerai rien de plus que cinq cents roubles... Si vous me tuez,
+vous n’aurez rien.
+
+La conversation reprit entre les Tartares; ils donnèrent un ordre au
+Nogaï, qui sortit. Ils continuaient de parler en regardant
+alternativement la porte et Jiline.
+
+Le serviteur revint, accompagné d’un gros homme. Cet homme était pieds
+nus et avait les jambes entravées comme celles de Jiline. Celui-ci
+reconnut immédiatement Kostiline.
+
+On plaça Kostiline à côté de son camarade. Ils se racontèrent leurs
+aventures. Les Tartares les regardaient silencieux.
+
+Kostiline raconta que son cheval s’était arrêté et que son fusil avait
+raté. C’était ce même Abdoul qui l’avait capturé.
+
+Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra quelques paroles, que
+transmit l’interprète.
+
+--Vous appartenez tous deux au même maître; celui qui donnera le premier
+rançon sera libre le premier.
+
+L’interprète poursuivit, en s’adressant à Jiline:
+
+--Tu t’emportes toujours; ton compagnon est plus sage... Il a écrit chez
+lui pour qu’on envoyât cinq mille pièces... Aussi sera-t-il bien traité.
+
+Jiline répondit:
+
+--Mon compagnon agit comme il l’entend... Peut-être est-il riche; moi,
+je ne le suis pas. Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si vous le
+voulez, tuez-moi; mais alors vous n’aurez rien... Je ne veux pas
+demander plus de cinq cents roubles.
+
+Un silence.
+
+Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une petite cassette, en tira une
+plume, du papier et de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant
+sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait les cinq cents
+roubles.
+
+--Attends, fit Jiline à l’interprète.--Dis-lui d’abord que nous
+entendons bien manger, être bien vêtus, demeurer ensemble afin de moins
+nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser de ces morceaux de bois,
+conclut-il en montrant ses entraves.
+
+Il regarda Abdoul et sourit.
+
+Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta la réponse de Jiline, et
+dit:
+
+--Je vais vous faire donner une tcherkeska[29] et des bottes. Vous serez
+comme des mariés. Je vous nourrirai comme des princes. Si vous désirez
+vivre ensemble, soit; on vous logera dans le même hangar... Mais je ne
+puis vous enlever vos entraves, car vous vous enfuiriez. On ne vous les
+ôtera que pendant la nuit.
+
+ [29] Longue redingote à taille.
+
+Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de nouveau l’épaule.
+
+--Toi bon, dit-il.--Moi bon.
+
+Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse afin que la lettre ne
+parvînt pas.
+
+«Je me tirerai bien d’ici», pensa-t-il.
+
+On emmena les captifs dans le hangar. On leur apporta de la paille de
+maïs, de l’eau, du pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées
+prises sans doute sur quelque soldat tué.
+
+A la tombée de la nuit, on leur retira les entraves et on ferma le
+hangar.
+
+
+III
+
+Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son compagnon de captivité. Leur
+maître ne cessait de rire en venant les voir.
+
+--Toi, Ivan, bon; moi, Abdoul, bon, répétait-il, tout en continuant à
+nourrir très mal ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain sans
+levain fait avec de la farine de millet et cuit en galettes. Souvent,
+même, la pâte n’était pas durcie par le feu.
+
+Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il attendait son argent et
+s’ennuyait. Il restait des journées entières, sans bouger du hangar, à
+dormir ou à compter le temps.
+
+Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était pas parvenue à son
+adresse, n’avait pas récrit.
+
+«Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma rançon?» pensait-il... «Elle
+qui vivait plutôt de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait
+ces cinq cents roubles, elle serait totalement ruinée... Avec l’aide de
+Dieu, j’espère m’en tirer.»
+
+En attendant, il se promenait dans l’aoul, examinait, questionnait,
+cherchant un moyen d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à
+siffloter, à faire des poupées d’argile ou à tresser des brindilles, car
+il savait tout faire.
+
+Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit d’une chemise de Tartare et la
+campa sur le toit. Dina aperçut cette poupée; elle appela des jeunes
+filles qui allaient chercher de l’eau. Elles posèrent leurs cruches et
+admirèrent avec des rires. Jiline descendit la poupée et la leur tendit.
+Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. Il laissa la poupée à
+terre et rentra dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.
+
+Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit la poupée et s’enfuit.
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, Dina parut sur le seuil de la saklia
+de son père; elle tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait vêtue de
+chiffons de couleurs criardes et la berçait. Une vieille femme sortit en
+grondant, lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina au travail.
+
+Jiline, alors, confectionna une autre poupée, plus belle que la
+première, et l’offrit à Dina.
+
+Un jour Dina lui apporta une petite cruche, s’accroupit devant lui et,
+souriant, lui désignait le récipient.
+
+«Pourquoi est-elle si gaie?» songea Jiline.
+
+Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était du lait. Quand il eut fini
+de boire, il dit:
+
+--C’est bien.
+
+Dina fut transportée de joie.
+
+--C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.
+
+Elle se leva vivement, battit des mains, lui arracha la cruche et se
+sauva.
+
+A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement du lait en
+cachette. Parfois les Tartares faisaient des fromages avec le lait de
+leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns à son nouvel ami.
+
+Un jour que le maître avait tué un mouton, elle lui en apporta un
+morceau dans sa manche. Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.
+
+Un autre jour, un orage violent se déclara et la pluie fit rage pendant
+une heure. Les petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, tellement
+qu’aux endroits où, auparavant, l’on passait facilement, l’eau montait
+jusqu’à trois archines. Le courant était d’une telle force qu’il
+charriait de grosses pierres. Les torrents s’écoulaient avec un bruit
+centuplé par les échos de la montagne.
+
+Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs flaques d’eau dans le
+village. Jiline demanda un couteau au patron, tailla un petit bateau
+dans un morceau de bois, y adapta une roue de plumes et campa deux
+poupées sur le bateau.
+
+Les petites filles lui apportèrent des chiffons et il habilla les
+poupées. L’une était un moujik et l’autre une baba. Il posa son bateau
+sur un ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées à sursauter.
+
+Tout le village fut vite réuni: des enfants, des babas, des hommes
+accoururent, et tous, clappant de la langue, répétaient:
+
+--Aï, Ourous! aï, Ivan!
+
+Jiline avait vu chez Abdoul une montre de fabrication russe, toute
+détraquée. Il dit à son maître:
+
+--Donne, je te l’arrangerai.
+
+Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, puis il la remonta et la
+montre marcha.
+
+Abdoul en fut si content qu’il lui donna son vieux bechmett, qui était
+tout en loques. Jiline n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.
+
+«Ce sera toujours bon pour me couvrir la nuit», dit-il.
+
+Jiline eut bientôt la renommée d’un homme universel. On venait le voir
+des villages les plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou un
+pistolet à réparer, un autre une montre. Son maître lui donna une
+tenaille, une vrille et une lime.
+
+Une fois même, un Tartare étant tombé malade, on vint à Jiline pour lui
+demander son assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître mot de
+médecine, ne refusa point.
+
+«Peut-être», se disait-il, «le malade s’en tirera-t-il tout seul.»
+
+Il entra dans son hangar, prit de la terre, de la cendre, jeta de l’eau
+dessus et se mit à pétrir. Il murmura quelques paroles et donna cette
+boue au malade, qui la but. Par le plus grand des hasards, le Tartare
+guérit.
+
+Jiline commençait à comprendre un peu la langue du pays, et ceux des
+Tartares qui étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout simplement:
+
+«Ivan! Ivan!»
+
+Les autres continuaient à le regarder de travers.
+
+Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès qu’il apercevait celui-ci, son
+front se rembrunissait et il se détournait ou bien l’injuriait. Il y
+avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. Cet homme n’habitait pas
+l’aoul; sa saklia était bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le
+voyait que quand il se rendait à la mosquée pour prier. Ce vieillard
+était de petite taille; son bonnet était enveloppé d’une bande de toile
+blanche; sa barbiche et ses moustaches, coupées court, étaient blanches
+comme du duvet; son visage était tout ridé et d’un rouge de brique. Son
+nez était recourbé comme le bec d’un milan, et ses yeux gris étaient
+méchants. De ses dents il ne restait que deux grosses canines.
+
+Quand il passait, coiffé de son _tchalma_ et s’appuyant sur un gros
+bâton, il jetait autour de lui des regards de loup affamé. Quand il
+apercevait Jiline, il grognait et se détournait.
+
+Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne pour voir la retraite
+du vieux. Il descendait un sentier, quand il aperçut un petit jardin
+enclos d’un mur de pierre. Derrière ce mur, des cerisiers, des pêchers,
+des abricotiers, et une saklia recouverte d’un toit plat.
+
+Il s’approcha davantage et vit des ruches en paille autour desquelles
+des abeilles bourdonnaient. Il se haussa sur la pointe des pieds pour
+mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent avec bruit.
+
+Le vieux, qui était dans son jardin, se retourna. En apercevant Jiline,
+il poussa un hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, il fit
+feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le temps de s’abriter derrière
+une grosse pierre.
+
+Furieux, le vieillard courut se plaindre chez le maître de Jiline.
+Abdoul fit appeler le prisonnier et, toujours souriant, lui demanda
+pourquoi il était allé regarder par-dessus le mur.
+
+--Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard... Je voulais simplement
+voir comment il vit.
+
+Le vieux, très irrité et montrant ses canines, baragouina quelques
+paroles d’une voix sifflante et désigna Jiline de la main.
+
+Le jeune homme comprit que le vieux demandait à Abdoul de tuer son
+prisonnier ou de l’éloigner de l’aoul.
+
+Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux s’en fut chez lui.
+
+Le jeune officier demanda à son maître qui était cet homme si fort en
+colère.
+
+--C’est un grand personnage, répondit Abdoul.--Il était notre premier
+djiguit... Il a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un homme très
+riche... Il avait trois femmes et huit fils... Ils vivaient tous
+ensemble dans le même aoul... Un jour les Russes sont venus, ont détruit
+le village et tué sept de ses fils. Le survivant passa aux Russes... Le
+vieux se rendit chez les ennemis, fit semblant de se soumettre, vécut
+pendant trois mois au milieu d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se
+sauva... Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla à la Mecque prier Allah.
+Voilà pourquoi il a le droit de se coiffer du tchalma, car celui qui est
+allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma... Il ne vous aime pas,
+vous autres... Il m’a demandé de te tuer... Mais je ne le peux pas...
+J’ai donné de l’argent pour t’avoir... D’ailleurs, je t’ai pris en
+affection, Ivan, et non seulement je ne voudrais pas te tuer, mais même
+je ne consentirais pas à te laisser partir si je ne t’avais engagé ma
+parole.
+
+Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs reprises:
+
+--Toi, Ivan, bon; moi Abdoul, bon.
+
+
+IV
+
+Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans
+l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que
+le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail
+était très pénible à cause des pierres; il devait souvent les user avec
+sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large
+pour donner passage à un homme.
+
+«Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de
+quel côté me diriger... Mais personne ne voudrait me renseigner.» Un
+jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux
+alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les
+environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants
+de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit
+quelle direction l’officier avait prise, il lui cria:
+
+--Ne va pas là!... Mon père l’a défendu... N’y va pas ou j’appelle les
+gens.
+
+Jiline voulut lui faire entendre raison.
+
+--Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là... Je
+cherche une herbe pour guérir... Viens avec moi... Avec mes entraves je
+ne puis pas me sauver... Je te ferai demain un arc et des flèches.
+
+L’enfant accepta et ils partirent ensemble.
+
+A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y
+rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de
+peine.
+
+Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi,
+derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines; un
+troupeau de chevaux suivait cette route; tout en bas, on voyait un autre
+aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où
+se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes
+bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient
+dans les nuages.
+
+Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des
+montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet,
+dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif.
+
+A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà
+et là, la fumée des aouls montait.
+
+«Je suis en plein pays ennemi», pensa-t-il.
+
+Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite
+rivière, un village entouré de jardins; des babas, que l’éloignement
+rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière.
+
+Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des
+forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait
+comme une nappe de fumée étendue sur le sol.
+
+Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en
+se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il
+en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine.
+C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il
+devait se diriger.
+
+Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent
+pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur
+montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se
+trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda
+plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles
+fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la
+forteresse était bien dans cette direction.
+
+Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles.
+Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient; l’enfant avait prié
+Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne
+pouvait s’arracher à sa contemplation.
+
+Enfin il se décida à rentrer.
+
+«Je sais maintenant par où fuir», songeait Jiline.
+
+Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette
+nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares
+revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment
+joyeux; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient
+sans butin; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué
+dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs
+d’inhumation commencèrent.
+
+Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans
+bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe,
+sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané
+d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un
+seul rang devant le mort.
+
+En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et
+derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps
+silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit:
+
+--Allah!
+
+Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula
+ainsi. Personne ne bougeait.
+
+Le mollah releva de nouveau la tête.
+
+--Allah!
+
+Tous répétèrent:
+
+--Allah!
+
+Et le silence se fit de nouveau.
+
+Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus
+immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des
+petites feuilles du platane qu’agitait le vent.
+
+Le mollah fit une prière; on prit le mort et on le porta à bras vers une
+fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume,
+mais horizontalement, en forme de caveau.
+
+On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit
+dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre.
+
+Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit
+l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A
+l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre.
+
+Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux.
+
+--Allah! Allah! Allah! firent-ils après une longue pause. Puis tous se
+levèrent.
+
+Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois
+fois le front de son fouet et rentra dans sa maison.
+
+Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois
+Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son
+bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son
+poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument;
+Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher.
+Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de
+l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta
+dans la saklia du roux.
+
+Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort.
+
+On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours.
+Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours.
+
+Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les
+chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se
+mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle
+lune et les nuits étaient sombres.
+
+«Ce soir, pensait Jiline, il faut partir.»
+
+Il fit part de son projet à Kostiline.
+
+Celui-ci s’effraya.
+
+--Comment nous sauverons-nous?... Nous ne connaissons pas la route.
+
+--Je la connais.
+
+--La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte
+avant le jour.
+
+--Eh bien! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté
+quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici? Cela ira bien si on
+envoie de l’argent... Mais si on n’en réunit pas assez... Les Tartares
+sont irrités, les Russes ont tué un des leurs... Le bruit court que le
+même sort nous attend.
+
+Kostiline réfléchit un moment et se décida.
+
+--Eh bien! partons, dit-il.
+
+
+V
+
+Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils
+s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul.
+
+Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du
+hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour,
+mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit.
+
+Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme.
+Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent.
+
+Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il
+s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il
+n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se
+tut.
+
+De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir:
+
+--Hait!... hait, Ouliachine!
+
+Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux
+jambes de son ami en agitant la queue.
+
+Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de
+nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un
+peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres.
+
+La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La
+nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le
+brouillard était blanc comme du lait.
+
+Jiline se leva et dit à son compagnon.
+
+--Eh bien! frère, aï-da![30]
+
+ [30] En Tartare: Allons!
+
+Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas
+qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret.
+
+--Allah! Resmillah! Ilrakhman!
+
+Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée.
+
+Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau; ils s’assirent au pied d’un mur.
+Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des
+fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence.
+
+--Et maintenant, à la garde de Dieu!
+
+Ils firent un signe de croix et partirent.
+
+Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils
+traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais
+et bas.
+
+On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour
+s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes
+usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et
+continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en
+consultant les étoiles.
+
+Kostiline le suivait avec peine.
+
+--Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds.
+
+--Ote-les donc, tu marcheras mieux.
+
+Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se
+coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade.
+
+Jiline lui dit alors:
+
+--Ce n’est rien de t’écorcher les pieds... Tu guériras... tandis que si
+on nous rattrape...
+
+Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines.
+
+Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à
+leur droite.
+
+Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.
+
+Eh! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite.
+Il y a ici un autre aoul; je viens de le voir. Il nous faut revenir et
+aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt.
+
+--Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout
+ensanglantés, gémit Kostiline.
+
+--Hé! mon frère, cela guérira... Marche plus légèrement... Comme cela,
+tiens.
+
+Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la
+montagne.
+
+Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes
+ininterrompues.
+
+Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt.
+Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs
+habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.
+
+Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et
+écoutèrent.
+
+Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le
+bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils
+s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la
+route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en
+n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait
+point être un homme.
+
+--Quel est ce miracle? se dit-il.
+
+Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un
+ouragan avec un fracas de branches cassées.
+
+Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui
+cria:
+
+--C’est un cerf!... C’est un cerf!... entends-tu quel vacarme il fait
+avec ses bois?... Nous avons eu peur de lui, et lui de nous.
+
+Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils
+bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient
+savoir.
+
+Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit.
+
+--Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin... Mes jambes
+n’en peuvent plus.
+
+Son compagnon l’exhorta.
+
+--Non, reprit-il, je ne puis plus... je ne puis plus.
+
+Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.
+
+--Eh bien! je pars seul, adieu!
+
+Kostiline se leva vivement et marcha.
+
+Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi.
+On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.
+
+Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha
+par terre et écouta.
+
+--C’est bien cela... Un cavalier vient dans notre direction.
+
+Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres.
+Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui
+chassait une vache devant lui en marmottant.
+
+Le Tartare passa.
+
+Jiline revint près de son compagnon.
+
+--Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons.
+
+Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt.
+
+--Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de
+forces.
+
+Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur
+que l’autre en blêmit.
+
+--Ne crie pas... Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre.
+
+Et il se dit, songeur:
+
+«Il est tout affaibli, le malheureux... Je ne puis pas abandonner un
+camarade.»
+
+Il reprit tout haut:
+
+--Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux
+pas marcher.
+
+Il mit Kostiline sur son dos.
+
+--Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge.
+
+Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en
+avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit
+en marche.
+
+Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit
+se fit derrière eux; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa
+langue.
+
+Jiline se jeta dans un fourré; le Tartare tira un coup de fusil dans la
+direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au
+trot.
+
+--Nous sommes perdus, frère, dit Jiline.--Ce chien va prévenir les
+autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite... Si nous ne nous
+éloignons de trois verstes, nous sommes perdus.
+
+Il songea:
+
+«Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais
+déjà loin.»
+
+--Va-t’en seul, lui dit Kostiline.--Pourquoi te perdre pour moi?
+
+--Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade.
+
+Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la
+forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se
+dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline
+était exténué.
+
+Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta
+et déposa Kostiline à terre.
+
+--Laisse-moi me reposer un peu et boire... Puis nous mangerons notre
+galette... Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline
+s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha
+rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent.
+
+Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et,
+après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens.
+
+Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un
+chien en arrêt devant eux. L’animal aboya.
+
+Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline,
+les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs
+chevaux.
+
+Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares.
+Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses
+prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le
+chemin de l’aoul.
+
+Abdoul ne soufflait mot; son éternel sourire avait disparu. Ils
+arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue.
+
+Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline
+et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet.
+
+Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la
+montagne, et commencèrent à délibérer.
+
+Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant
+dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.
+
+Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et
+n’entendait pas perdre son argent.
+
+Le vieux répliqua:
+
+--Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car
+c’est un péché que de nourrir des Russes... Il faut les tuer.
+
+Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit:
+
+--Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai
+mourir tous deux sous le fouet... Et si tu te hasardes encore une fois à
+fuir, je te tue comme un chien... Écris une lettre, et écris-la bien.
+
+On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.
+
+On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il
+y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit.
+
+
+VI
+
+A partir de ce jour, la vie leur fut rendue beaucoup plus dure. On ne
+leur ôtait plus leurs entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On leur
+jetait de la pâte crue comme à des chiens et on leur descendait de l’eau
+dans une cruche.
+
+Leur fossé était puant et humide: Kostiline en tomba tout à fait malade,
+son corps enfla et des douleurs lui vinrent. Il passait son temps à
+dormir et à gémir.
+
+Jiline était triste. Il voyait que cela tournait mal et ne voyait guère
+comment il sortirait de là.
+
+Il avait commencé à creuser la terre, mais, outre qu’il ne savait où
+cacher ses déblais, Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.
+
+Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la liberté, une galette lui tomba
+inopinément sur les genoux, puis un autre, puis des cerises. Il leva la
+tête et aperçut Dina. Elle le regarda en souriant et se sauva.
+
+Jiline songea:
+
+«Si Dina pouvait m’aider à fuir...»
+
+Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile et se mit à modeler des
+poupées. Il fabriqua des hommes, des chevaux, des chiens, et se dit:
+
+«Quand elle viendra, je les lui jetterai.»
+
+Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline entendit un bruit de chevaux;
+il vit les Tartares réunis près de la mosquée et discutant avec
+animation. Ils parlaient des Russes. La voix du vieil hadji dominait les
+autres. Jiline ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, mais il
+devina que les Russes étaient tout près, que les Tartares délibéraient
+de défendre l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs prisonniers.
+
+Le bruit des discussions cessa tout à coup. Puis un léger frôlement se
+fit entendre. Jiline leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête
+enfoncée entre ses genoux, penchée de manière que son collier pendait
+au-dessus de la fosse. Ses petits yeux brillaient comme des étoiles.
+Elle retira de sa manche deux galettes au fromage et les jeta à
+l’officier.
+
+--Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt? lui demanda Jiline. J’avais fait
+des jouets pour toi... Tiens, les voilà.
+
+Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines qu’il avait
+confectionnées pour elle.
+
+Mais elle fit de la tête un signe négatif.
+
+--Je n’en veux pas, dit-elle.
+
+Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit:
+
+--Ivan, on veut te tuer.
+
+Et elle esquissa les gestes de couper la gorge de quelqu’un.
+
+--Qui veut me tuer?
+
+--Mon père; les vieux le lui ont ordonné... Moi, je te plains.
+
+--Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi un long bâton.
+
+Elle fit signe que c’était impossible.
+
+Jiline joignit les mains comme pour la supplier.
+
+--Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi un bâton.
+
+--Non. On s’en apercevrait à la maison.
+
+Et elle disparut.
+
+Jiline fut songeur toute la soirée.
+
+«Que vais-je devenir?» se disait-il.
+
+Il regarda le ciel; tout était calme. Les étoiles pointaient déjà, mais
+la lune n’avait pas encore apparu. Le mollah monta au minaret et lança
+son appel.
+
+Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant plus que la jeune fille
+revînt.
+
+Quelques morceaux d’argile lui tombèrent sur la tête et le réveillèrent
+en sursaut. Il jeta les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre
+une longue perche.
+
+Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers lui. La perche était
+solide; il l’avait vue quelques jours auparavant sur le toit d’Abdoul.
+
+Il leva la tête: Les étoiles étincelaient très haut dans le ciel. Au
+bord du fossé, les yeux de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle se
+pencha davantage et lui dit à voix basse:
+
+--Ivan, Ivan!
+
+Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur à parler doucement.
+
+--Qu’y a-t-il?
+
+--Tous sont partis. Il ne reste que deux hommes dans l’aoul.
+
+--Eh bien! Kostiline, dit le jeune homme à son compagnon, essayons pour
+la dernière fois... Je vais t’aider.
+
+Kostiline ne voulut même pas entendre parler d’une nouvelle évasion.
+
+--Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de sortir d’ici... Où irais-je, moi
+qui n’ai même plus la force de me retourner?
+
+--Eh bien! adieu, alors.
+
+Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la perche, recommanda à Dina de
+la tenir solidement, et se mit à grimper. Deux fois il retomba, gêné par
+ses entraves. Kostiline lui fit la courte échelle et, enfin, il
+atteignit le bord de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa
+chemise de toute la force de ses petits poignets en riant de
+contentement.
+
+Jiline attira la perche à lui et dit à Dina:
+
+--Reporte-la à sa place, car si on la trouvait ici, tu serais battue.
+
+Dina partit, en traînant la perche, et Jiline descendit la montagne.
+Quand il fut dans le vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur
+le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le cadenas était solide et il
+ne put en venir à bout.
+
+Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant la montagne. C’était
+Dina.
+
+--Donne-moi la pierre, dit-elle.
+
+Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas à coups redoublés. Mais
+ses petits doigts étaient minces comme des brindilles. Elle jeta la
+pierre et fondit en larmes.
+
+Le jeune homme frappa de nouveau avec une énergie désespérée. Dina,
+penchée sur lui, lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme une
+lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune qui se levait.
+
+«Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné la forêt avant le lever
+de la lune», pensa-t-il.
+
+Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses entraves.
+
+--Adieu, Dinouchka, dit-il.--Je ne t’oublierai de ma vie.
+
+Dina le retint et chercha les poches du jeune homme pour y mettre
+quelques galettes.
+
+--Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te fera des poupées, à présent?
+ajouta-t-il en caressant la tête de l’enfant.
+
+Dina, cachant son visage en pleurs dans ses mains, monta la colline avec
+l’agilité d’une chevrette. On n’entendait, dans l’obscurité, que le
+tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient parmi ses cheveux
+épars.
+
+Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas et le tint dans sa main
+pour éviter de faire du bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la
+jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque instant du côté où la
+lune allait se lever. Il reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à
+aller droit devant lui l’espace de huit verstes. Seulement, il lui
+fallait être arrivé à la forêt avant que la lune parût. Comme il
+traversait le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. Un côté
+de la vallée s’éclairait de plus en plus et l’ombre de la montagne se
+retirait de plus en plus vers lui.
+
+Jiline marchait toujours dans l’ombre; il se hâtait, mais la lune allait
+plus vite que lui. Il la voyait déjà poindre au sommet de la montagne.
+Il était sur le point d’atteindre la forêt quand la lune émergea
+complètement. Tout devint clair comme pendant le jour. On distinguait
+toutes les feuilles sur les arbres. Il faisait calme et clair dans la
+montagne; un silence de mort régnait. On n’entendait que le petit
+ruisseau murmurer au fond de la vallée.
+
+Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré personne. Il choisit un
+endroit bien sombre et se reposa un instant en mangeant une galette. Il
+chercha ensuite une pierre et se mit de nouveau à frapper sur son
+cadenas. Il se meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors il se
+leva et poursuivit sa route. Au bout d’une verste, il était déjà
+exténué, bien qu’il se fût arrêté tous les dix pas.
+
+«Que faire»? pensait-il. «Je me traînerai tant que j’aurai de forces...
+Car, si je m’assieds, je ne me relèverai plus... Certes, je n’atteindrai
+pas la forteresse cette nuit... Dans la journée je me reposerai et, à la
+tombée de la nuit, je me remettrai en route.
+
+Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra que deux Tartares à
+cheval. Mais, les ayant entendus venir de loin, il eut le temps de les
+éviter.
+
+Cependant la lune pâlissait, le brouillard du matin tombait et le jour
+n’allait pas tarder, et Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.
+
+«Eh bien!» se dit-il, «je ferai encore une trentaine de pas... Je
+m’installerai dans un fourré et je m’y reposerai.»
+
+Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il était à la lisière de la
+forêt.
+
+Le jour était venu. Devant lui se voyaient, comme sur la paume, et les
+steppes et la forteresse. A gauche, tout près de la montagne, étaient
+allumés des feux autour desquels se tenaient des gens.
+
+Jiline regarda plus attentivement et vit luire des fusils de Cosaques et
+de soldats russes.
+
+Transporté, il rassembla ses forces et commença à descendre de la
+montagne.
+
+«Que Dieu me garde!» fit-il. «Si dans cet endroit découvert un Tartare à
+cheval m’apercevait, bien que je sois près des nôtres, je ne lui
+échapperais pas!»
+
+Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à sa gauche, sur une
+colline, trois Tartares. Ils étaient à deux déciatines de lui. En
+l’apercevant, ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui battit. Il agita
+ses mains au-dessus de sa tête et cria de toutes ses forces:
+
+--Frères, au secours! frères!
+
+Les Russes l’entendirent et des Cosaques à cheval partirent au grand
+galop pour couper la route aux Tartares.
+
+Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares s’approchaient de plus en
+plus.
+
+Jiline rassemblant ce qui lui restait de force et tenant ses entraves
+dans sa main, courut tout éperdu dans la direction des Cosaques en
+multipliant les signes de croix.
+
+--Frères! frères! frères!
+
+Les Cosaques étaient une quinzaine environ. Les Tartares eurent peur.
+Ils s’arrêtèrent et Jiline atteignit enfin les cavaliers.
+
+Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il était et d’où il venait.
+
+Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait en répétant:
+
+--Frères! frères!
+
+Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, l’autre du kacha[31], un
+troisième de la vodka.
+
+ [31] Gruau cuit.
+
+On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir brisé ses entraves.
+
+Les officiers le reconnurent et l’amenèrent à la forteresse. Les
+soldats, joyeux, se réunirent chez Jiline.
+
+Il leur raconta comment il avait été pris par les Tartares et termina
+son récit en disant:
+
+--Voici fini mon voyage chez moi--et mon mariage. Décidément, ce n’était
+pas ma destinée.
+
+Et il resta à l’armée du Caucase.
+
+Kostiline fut racheté, un mois après, pour cinq mille roubles. Quand il
+revint, il était mourant.
+
+
+1056.--Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (BLAIS, ROY et Cie),
+7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***
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+
+.b { font-weight: bold; }
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+
+
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+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
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+
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large b ssf top2em">COMTE LÉON TOLSTOÏ</p>
+
+<h1>DEUX GÉNÉRATIONS</h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">TRADUCTION</span><br>
+<span class="b ssf">DE M. E. HALPÉRINE</span></p>
+
+<p class="c">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="ssf b small">LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER</span><br>
+PERRIN ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+85, <span class="xsmall">QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS</span>, 35</p>
+
+<p class="c">1886<br>
+<span class="xsmall">Tous droits réservés.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="h"><b>KATIA.</b> Traduction de M. le comte d’Hauterive.
+6<sup>e</sup> édition, 1 volume in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>A LA RECHERCHE DU BONHEUR.</b> Traduit et
+précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 4<sup>e</sup> édition,
+1 vol. in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>LA MORT.</b> Traduit et précédé d’une préface par
+M. E. Halpérine, 3<sup>e</sup> édition, 4 vol. in-18. Prix</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+</table>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="chapter">DEUX GÉNÉRATIONS</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>… Jomini et toujours Jomini ;
+de l’eau-de-vie pas un mot.</p>
+
+<p class="sign sc">(E. Davidov.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Vers 1800, au temps où les chemins de fer
+et les routes carrossables, le gaz et la bougie
+de stéarine, les divans élastiques et bas, les
+meubles vernis, les jeunes désillusionnés à
+monocle, les femmes philosophes et libérales,
+les charmantes dames aux camélias qui pullulent
+aujourd’hui ; — au temps naïf où, quand
+on allait en carriole de Moscou à Saint-Pétersbourg,
+il fallait emporter avec soi ses provisions
+et rouler pendant huit longs jours sur
+une route molle de poussière ou de boue ; — au
+temps où l’on aimait à manger des côtelettes
+Pojarski, des sonnettes de Valdaï et des Boubliki<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ; — au
+temps où, pendant les longues soirées
+d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient
+lentement en fumeuses stalactites, éclairant
+des familles de vingt à trente personnes, — les
+soirs de bal on garnissait les candélabres
+de bougies de cire ou de blanc de
+baleine ; — au temps où l’on rangeait les
+meubles avec symétrie, où nos pères, qui
+n’étaient pas seulement jeunes par l’absence
+de rides et de cheveux gris, se battaient pour
+une femme et se précipitaient d’un bout du
+salon à l’autre pour ramasser le mouchoir
+qu’on avait laissé tomber, exprès ou non ; — au
+temps où nos mères portaient des robes à
+courte taille et à larges manches, et décidaient
+du sort des familles à la courte paille ; — au
+temps où les charmantes dames aux camélias
+n’osaient affronter le grand jour ; — enfin au
+temps naïf des loges maçonniques, des <i>Tugendbund</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
+au temps des Miloradovitch, des
+Davidov, des Pouchkine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, une réunion de
+pomestchiks<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> avait lieu dans la ville de K., chef-lieu
+du gouvernement du même nom, et les
+élections des représentants de la noblesse
+tiraient à leur fin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Pâtisserie sèche en forme de couronne.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Associations d’étudiants.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Écrivains russes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Propriétaires terriens.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>— Eh ! n’importe !… Au salon, soit, dit un
+jeune officier enveloppé d’une schouba<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> et coiffé
+d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un
+traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs
+hôtels de la ville de K.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Fourrure.</p>
+</div>
+<p>— L’affluence est très grande, mon petit
+père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel
+qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance
+du jeune officier que celui-ci était le
+comte Tourbine. De là l’« Excellence » dont il
+honorait l’arrivant. — La femme du pomestchik — Afremova — a
+promis de partir dans
+la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces
+dames, vous occuperez leur chambre, le numéro
+11, poursuivit-il en précédant le comte
+dans le corridor et en se retournant à chaque
+pas.</p>
+
+<p>Dans le salon commun, groupés sous un
+portrait en pied de l’empereur Alexandre I<sup>er</sup>,
+plusieurs nobles étaient assis à une petite
+table et buvaient du champagne. Quelques
+marchands, de passage à K., se tenaient un
+peu à l’écart, couverts de leur schouba
+bleue.</p>
+
+<p>Le comte entra dans le salon, appelant
+Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son
+manteau, dont le collet était couvert de givre,
+alla s’asseoir auprès de la table et commanda
+de la vodka<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, tout en engageant la conversation
+avec les personnes présentes. Sa mine agréable
+et ouverte, encore rehaussée par un dolman
+de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait
+agréer. On lui tendit une coupe de champagne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> De l’eau-de-vie.</p>
+</div>
+<p>Le comte prit d’abord son petit verre de
+vodka, puis commanda une bouteille de champagne
+dont il offrit à ses nouvelles connaissances.</p>
+
+<p>Le yamstchik<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> entra, s’approcha du hussard
+et demanda son pourboire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cocher de la poste.</p>
+</div>
+<p>— Sachka<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, donne-lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Sachka, diminutif d’Alexandre.</p>
+</div>
+<p>Le yamstchik sortit avec Sachka et revint
+presque aussitôt en tenant une pièce d’argent
+dans sa main ouverte.</p>
+
+<p>— Eh quoi ! mon petit père, articula-t-il,
+rien que cela !… Cependant, j’ai fait le possible
+pour être agréable à Votre Noblesse… Vous
+m’aviez promis cinquante kopeks<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et il ne
+m’en donne que vingt-cinq.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.</p>
+</div>
+<p>— Sachka, donne-lui un rouble.</p>
+
+<p>Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du
+yamstchik.</p>
+
+<p>— Il a reçu assez, dit-il d’une voix de
+basse. — D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.</p>
+
+<p>Le comte tira de son portefeuille deux billets
+bleus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, tout ce qu’il possédait, et en tendit
+un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Un billet bleu vaut cinq roubles.</p>
+</div>
+<p>— Je suis arrivé au bout, dit l’officier. — Voici
+mes cinq derniers roubles.</p>
+
+<p>— En bon hussard, comte, lui dit en souriant
+un des nobles présents, dont la grosse
+voix, la forte moustache et les jambes arquées
+décelaient un cavalier retraité. — Vous vous
+proposez de rester ici longtemps ?</p>
+
+<p>— Je n’y resterai pas si je ne songe à me
+procurer de l’argent… D’ailleurs, il n’y a pas
+de chambre dans ce maudit cabaret.</p>
+
+<p>— Permettez, comte, il y en a, répliqua le
+cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez
+y passer la nuit en attendant… Vous demeurerez
+bien trois jours ici… J’étais tantôt chez
+le predvoditel<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ; il serait enchanté de vous
+voir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Représentant de la noblesse.</p>
+</div>
+<p>— Comte, restez donc, fit un grand et beau
+jeune homme. — Pourquoi vous hâter ?…
+Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une
+élection… Restez, si vous voulez voir nos
+demoiselles.</p>
+
+<p>— Sachka, donne-moi du linge… Je vais
+au bain, ensuite nous verrons… Peut-être,
+en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit
+le comte.</p>
+
+<p>Puis il appela le domestique, lui dit quelques
+mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci,
+qui répondit : — Cela est faisable — et sortit.</p>
+
+<p>— Donc, mon petit père, je donne des
+ordres pour que ma malle soit portée dans
+votre chambre, dit le comte en s’éloignant.</p>
+
+<p>— Je vous en prie… J’en serai heureux, répondit
+le cavalier en se précipitant vers la porte.</p>
+
+<p>Là, il cria :</p>
+
+<p>— N’oubliez pas que c’est au numéro 7.</p>
+
+<p>Quand les pas du comte se furent éloignés,
+le cavalier regagna sa place et, s’asseyant
+plus près du tchinovnik<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, le fixa de ses yeux
+riants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Fonctionnaire.</p>
+</div>
+<p>— Mais c’est lui-même.</p>
+
+<p>— Vraiment !</p>
+
+<p>— C’est comme je te le dis. C’est lui-même,
+le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur
+célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le
+parie… Comment donc ! mais nous avons mené
+joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous
+sommes restés trois semaines sans nous coucher.
+C’était au temps où j’étais détaché à la
+remonte… Il y a eu là entre nous quelque
+chose… une de ces choses qui rapprochent les
+distances… Quel gas ! hein !</p>
+
+<p>— Un beau gas ! Quelles manières agréables !
+On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune
+homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés…
+Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Non. Il paraît n’avoir que cet âge… mais
+il est moins jeune que cela… Non, il faut savoir
+ce qu’il vaut… Qui a enlevé la Megounova ?
+lui ; qui a tué Sabline ? lui. Il a fait sauter Matnev
+par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au
+prince Nesterov. C’est une tête brûlée ; il faut
+le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un
+hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard.
+On ne fait que médire de nous, mais si l’on
+savait ce que c’est qu’un hussard — et quel
+temps c’était que celui-là !…</p>
+
+<p>Et le cavalier raconta à son interlocuteur
+une partie de plaisir faite avec le comte, tellement
+fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait
+avoir existé que dans son imagination. Première
+invraisemblance : il n’avait jamais vu le comte,
+ayant été mis à la retraite deux ans avant
+que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance :
+ce cavalier accompli n’avait
+jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre
+ans un très modeste sous-officier dans le
+régiment de Biclev et avait pris sa retraite
+aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.</p>
+
+<p>Mais — il y avait dix ans de cela — ayant
+hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane,
+où il dépensa sept cents roubles avec les
+Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un
+uniforme de uhlan avec des parements orange
+et avait pensé un moment entrer dans un régiment
+de cavalerie. Ces trois semaines passées
+à Lebediane formaient la période la plus sereine
+et la plus heureuse de sa vie. De sorte
+que ce rêve, il le transportait dans la réalité,
+le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait
+lui-même par croire à sa carrière de cavalier ;
+ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le
+cœur tendre et honnête et d’être très réellement
+un brave et digne homme.</p>
+
+<p>— Oui, soupira-t-il. — Qui n’a pas servi
+dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.</p>
+
+<p>Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant
+la mâchoire inférieure, il continua d’une
+voix de basse :</p>
+
+<p>— Il t’arrivait de te promener devant l’escadron,
+non sur un cheval, mais sur un vrai
+diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec
+ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait
+vers toi : « Lieutenant, disait-il, je vous en
+prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc
+l’escadron à la parade. — C’est bien », disais-je.
+Et on se retournait vers les moustachus et on
+leur criait le commandement. Ah ! le diable
+m’emporte, quel heureux temps !</p>
+
+<p>Le comte revint du bain, rouge, les cheveux
+mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7,
+où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre,
+fumant sa pipe et rêvant avec une joie
+quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui
+lui arrivait de partager sa chambre avec le
+célèbre Tourbine.</p>
+
+<p>— Que ferais-je ? se disait-il, — s’il s’avisait
+de me mettre tout nu, de me mener hors
+de la ville et de me déposer en cet état sur la
+neige… ou bien de m’enduire de goudron… ou
+bien tout simplement… Non, il ne fera pas cela
+à un camarade… Il ne le fera pas, répéta-t-il pour
+se rassurer.</p>
+
+<p>— Sachka, fit le comte, — qu’on donne à
+manger à Blücher.</p>
+
+<p>Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il
+avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.</p>
+
+<p>— Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu,
+canaille… A manger pour Blücher.</p>
+
+<p>— Il ne crèverait pas pour attendre. Il est
+assez gras, répondit Sachka en caressant le
+chien.</p>
+
+<p>— Ne réplique pas… Va et donne-lui à
+manger.</p>
+
+<p>— Voilà comme vous êtes… Il faut que le
+chien ait à manger, et vous reprochez à un
+homme le petit verre qu’il a bu.</p>
+
+<p>— Je vais te battre ! s’écria le comte d’une
+voix qui fit trembler les vitres et donna froid
+au cavalier.</p>
+
+<p>— Vous feriez mieux de demander si Sachka
+a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance. — Eh
+bien ! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous,
+est plus qu’un homme.</p>
+
+<p>Au même instant il reçut au milieu du visage
+un tel coup de poing que sa tête alla cogner
+la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où
+il se laissa tomber sur une banquette.</p>
+
+<p>— Il m’a cassé les dents ! grognait Sachka
+en essuyant d’une main son nez ensanglanté
+et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui
+se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka !
+Tout de même il est mon comte et je me jetterais
+dans le feu pour lui… Et voilà ! Car il est mon
+comte, comprends-tu, Blüchka ?… Et toi, as-tu
+faim ?</p>
+
+<p>Après être resté étendu quelques instants,
+il se leva, donna à manger au chien, et, presque
+dégrisé, alla servir le thé à son maître.</p>
+
+<p>— Vous m’offenseriez, disait le cavalier en
+se tenant debout devant Tourbine, couché sur
+le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la
+cloison. — Je suis aussi un vieux militaire,
+un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous
+laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux
+cents roubles à votre disposition. Je ne les ai
+pas maintenant, je n’en ai que cent ; mais je
+puis me procurer le reste aujourd’hui même…
+Vous m’offenseriez en refusant, comte.</p>
+
+<p>— Merci, mon petit père, merci, fit le
+comte, devinant aussitôt quel genre de rapports
+devaient s’établir entre eux. Et frappant
+sur l’épaule du cavalier :</p>
+
+<p>— Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons
+au bal tantôt… A présent, qu’allons-nous
+faire ?… Conte-moi ce qui se passe dans votre
+ville : Où sont les jolies femmes ? qui fait la
+noce ? qui joue aux cartes ?</p>
+
+<p>Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup
+de jolies femmes au bal ; que l’ispravnik<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>
+Kolkov faisait la noce plus que tout autre,
+mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable
+hussard et n’était qu’un bon garçon ; que le
+chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K.
+depuis le commencement des élections, que
+Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui <i>tous</i>
+ceux de chez le predvoditel se réunissaient ; que
+les enjeux aux cartes étaient très élevés : Loukhnov,
+un voyageur en ce moment à K., jouait
+argent sur table, et Iliine, le locataire de la
+chambre n<sup>o</sup> 8, un sous-lieutenant de uhlans,
+perdait beaucoup aussi. « Chaque soir on joue ;
+et si vous saviez, comte, quel bon garçon est
+cet Iliine !… En voilà un qui n’est pas avare !
+Il vous donnerait sa dernière chemise. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Commissaire de police.</p>
+</div>
+<p>— Alors, allons chez lui et voyons quels
+sont ces gens, dit le comte.</p>
+
+<p>— Venez, venez. Ils en seront enchantés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait
+de s’éveiller depuis quelques instants. La veille
+il s’était mis à la table de jeu à huit heures du
+soir ; il y était resté quinze heures consécutives,
+jusqu’à onze heures du matin. Il avait un peu
+trop perdu, mais combien au juste, il ne le
+savait pas, car il avait trois mille roubles de
+son argent et quinze mille appartenant au Trésor,
+qu’il avait mêlés avec les siens. Il craignait de
+compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il
+devait en manquer.</p>
+
+<p>Il était presque midi quand il s’endormit
+d’un sommeil profond, sans rêves, comme il
+arrive à un tout jeune homme après une grande
+perte. S’éveillant à six heures du soir, juste
+au moment où le comte Tourbine arrivait à
+l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de
+la craie, puis les tables maculées posées au
+milieu de la chambre, il se rappela avec terreur
+le jeu de la veille et le dernier « valet »
+recouvert qui lui avait coûté cinq cents roubles ;
+mais, ne croyant pas encore à la réalité, il
+retira l’argent de dessous son oreiller et se
+mit à compter.</p>
+
+<p>Il reconnut quelques-uns des billets cornés,
+ceux qui avaient passé de main en main, et
+se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait
+plus ses trois mille roubles et il en manquait
+deux mille cinq cents au Trésor.</p>
+
+<p>Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.</p>
+
+<p>Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent
+du Trésor ; à K., le maître de poste l’avait
+retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de
+chevaux, mais en réalité par suite de connivence
+avec l’hôtelier, désireux de garder pour
+un jour tous les étrangers de passage à K. Le
+uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait
+le plaisir ; ses parents venaient de lui donner
+trois mille roubles pour son équipement ; il
+fut content de passer quelques jours à K., pendant
+les élections, comptant s’y bien amuser.
+Il connaissait une famille de pomestchiks de la
+localité et il se préparait à aller les visiter
+pour faire sa cour à la fille de la maison, quand
+le cavalier se présenta chez lui pour faire sa
+connaissance et, le soir même, sans aucune
+arrière-pensée, le présenta à ses amis Loukhnov
+et autres joueurs qui se trouvaient réunis
+dans le salon de l’hôtel.</p>
+
+<p>De ce soir, le uhlan joua et non seulement
+ne se rendit pas chez son ami le pomestchik,
+mais ne songea plus à demander des chevaux
+au maître de poste, mais même, de quatre
+jours, ne sortit de sa chambre.</p>
+
+<p>S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha
+de la fenêtre. Il voulait sortir un peu
+pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu ; il
+mit son manteau et descendit dans la rue.</p>
+
+<p>Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons
+blanches aux toits rouges ; le crépuscule
+venait. Il faisait chaud. La neige fondante tombait
+à lourds flocons sur les rues boueuses. Il
+se sentit tout à coup triste à la pensée d’avoir
+dormi pendant toute cette journée qui finissait
+déjà.</p>
+
+<p>« Cette journée, déjà passée, ne reviendra
+plus », pensait-il.</p>
+
+<p>« J’ai perdu ma jeunesse », se dit-il tout à
+coup, non pas qu’il crût avoir effectivement
+perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas.
+Cette phrase lui était venue machinalement.</p>
+
+<p>« Que vais-je faire, maintenant ? » raisonnait-il.
+« Emprunter à quelqu’un et partir. »</p>
+
+<p>Une dame passait à ce moment sur le trottoir.</p>
+
+<p>« Elle est sotte, cette dame », pensa-t-il, on
+ne sait pourquoi.</p>
+
+<p>« Mais à qui emprunter ?… J’ai perdu ma
+jeunesse. »</p>
+
+<p>Il s’approcha d’une rangée de boutiques ; un
+marchand, dans une chouba de renard, se
+tenait sur son seuil et appelait les chalands.</p>
+
+<p>« Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré
+d’affaire. »</p>
+
+<p>Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.</p>
+
+<p>« Personne à qui emprunter. »</p>
+
+<p>Un homme, couvert d’une chouba d’ours,
+passait. Un agent de police stationnait.</p>
+
+<p>« Qu’inventer, que faire d’extraordinaire ?…
+Leur brûler la cervelle ?… Non, c’est ennuyeux…
+J’ai perdu ma jeunesse… Quels beaux harnais
+sont pendus là… Je voudrais bien être dans
+une troïka… Eh ! vous, chers amis !… Rentrons,
+Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons. »</p>
+
+<p>Il rentra et compta de nouveau son argent.</p>
+
+<p>Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait
+bien deux mille cinq cents roubles.</p>
+
+<p>« Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier
+enjeu. Au second, je ferai paroli… Puis
+sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante…
+trois mille… J’achèterai un harnais et je partirai…
+Il ne me favorisera pas, le brigand…
+J’ai perdu ma jeunesse. »</p>
+
+<p>Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan
+au moment où Loukhnov entra chez lui.</p>
+
+<p>— Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo
+Wassiliitch ? demanda Loukhnov en
+ôtant lentement de dessus son nez maigre ses
+lunettes d’or et en les essuyant soigneusement
+avec son foulard de soie rouge.</p>
+
+<p>— Non. A l’instant même… J’ai bien dormi.</p>
+
+<p>— Un certain hussard est arrivé. Il a élu
+domicile chez Zavalchevsky… Vous n’en avez
+pas entendu parler ?</p>
+
+<p>— Non… Eh bien ! personne n’est encore
+arrivé ?</p>
+
+<p>— Ils sont allés en visite chez Priakhine.
+Ils vont arriver.</p>
+
+<p>En effet, entrèrent presque aussitôt dans
+la chambre un officier de la garnison, qui accompagnait
+toujours Loukhnov, un marchand d’origine
+grecque au grand nez crochu et brunâtre,
+aux yeux noirs et enfoncés, un pomestchik
+potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits
+entières par mises de cinquante kopeks. Tous
+voulaient commencer le jeu le plus tôt possible,
+mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas
+songer ; surtout Loukhnov, qui racontait des
+histoires sur les chenapans de Moscou.</p>
+
+<p>— Il faut vous imaginer, disait-il, — qu’à
+Moscou, la première ville, une capitale, on sort
+pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se
+déguise en diable et on fait peur à la populace
+stupide, on dévalise les passants, et c’est tout.
+Et la police n’y fait rien. Voilà qui est étonnant.</p>
+
+<p>Le uhlan écoutait avec attention ce récit ;
+mais à la fin il se leva, et, sans qu’on le vît, il
+donna ordre d’apporter les cartes. Le gros
+pomestchik s’en aperçut le premier.</p>
+
+<p>— Eh bien ! messieurs. Pourquoi perdre un
+temps qui est de l’or ? Si nous devons jouer,
+jouons.</p>
+
+<p>— Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles,
+et cela vous plaît, dit le Grec.</p>
+
+<p>— C’est vrai, il serait temps, en effet, dit
+l’officier de la garnison.</p>
+
+<p>Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait
+tranquillement ses histoires de voleurs habillés
+en diables griffus.</p>
+
+<p>— Eh bien ! commençons-nous ? demanda
+le uhlan.</p>
+
+<p>— Ne serait-il pas trop tôt ?</p>
+
+<p>— Belov ! cria le uhlan en rougissant, on
+ne sait pourquoi. — Apporte-moi à dîner… Je
+n’ai encore rien mangé, messieurs… Apporte
+du champagne et des cartes.</p>
+
+<p>A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky.
+Il se trouvait que Tourbine et Iliine
+étaient de la même division.</p>
+
+<p>Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent
+et burent du champagne. Cinq minutes après,
+ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût
+beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant,
+souriait toujours et s’égayait de la jeunesse de
+son nouvel ami.</p>
+
+<p>— Quel brave uhlan ! disait-il. Et quelles
+moustaches, quelles moustaches !</p>
+
+<p>Iliine n’avait que quelques poils follets à la
+lèvre supérieure.</p>
+
+<p>— Il me semble que vous vous préparez à
+jouer, dit le comte. — Eh bien ! je te souhaite
+de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au
+courant, ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p>— Oui, on se prépare, répondit Loukhnov
+en déchirant l’enveloppe du paquet de cartes. — Et
+vous, comte, ne daignerez-vous pas ?</p>
+
+<p>— Non, pas aujourd’hui… sans cela je vous
+eusse tous battus. Moi, quand je m’y mets, il n’y
+a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je n’ai
+pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au
+relais de Volotchok. J’y ai trouvé une espèce
+de fantassin avec des bagues, un brelandier
+sans doute ; il m’a mis à sec, tout net.</p>
+
+<p>— Tu es donc resté longtemps à ce relais ?
+demanda Iliine.</p>
+
+<p>— Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce
+relais !… Mais le maître de poste ne l’oubliera
+pas non plus.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ?</p>
+
+<p>— J’arrive, tu sais ; le maître de poste sort,
+un museau de fripon. « Pas de chevaux », me
+dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une
+loi ; quand il n’y a pas de chevaux, je me rends
+sans ôter ma chouba, sais-tu, dans la chambre
+du maître, non dans la salle d’attente, mais
+dans sa propre chambre, et j’ouvre toutes grandes
+les portes et les fenêtres, comme si j’y
+étouffais. Eh bien ! cette fois, j’ai fait de même.
+Tu te rappelles comme il gelait le mois dernier…
+Une vingtaine de degrés Réaumur. Le
+maître de poste commence à me faire des observations,
+pan ! un coup de poing dans les dents.
+Une vieille, des petites filles, des babas<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> se
+mettent à crier. Elles saisissent leur marmite
+et veulent s’enfuir dans le village… Je barre
+la route et je dis : « Donne-moi des chevaux,
+et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne
+et vous gèlerez tous ici. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On appelle ainsi dans le peuple les paysannes.</p>
+</div>
+<p>— Voilà un excellent procédé ! dit le gros
+pomestchik en s’étouffant de rire. — Si on
+voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait
+pas autrement.</p>
+
+<p>— Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis
+sorti, et le maître du relais, avec toutes ses
+babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est restée
+comme otage, étendue sur le poêle. Elle
+éternuait tout le temps et priait Dieu. Puis
+nous avons engagé des pourparlers : Le
+maître venait et, de loin, essayait de me
+persuader de laisser partir la vieille. Alors,
+je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres
+de relais. Eh bien ! malgré cela, ce gredin
+ne m’a pas donné de chevaux avant le lendemain
+matin… Arrive cette espèce de fantassin ;
+j’entre avec lui dans la seconde chambre et
+nous nous mettons à jouer… Avez-vous vu
+Blücher ?… Blücher ! fiou !</p>
+
+<p>Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent
+de lui avec une politesse bienveillante, bien
+qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.</p>
+
+<p>— Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous
+pas ? Je vous en prie, je ne veux point
+vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine : — <i>Aime
+ou n’aime pas, c’est une bonne
+chose<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Traduction littérale qui signifie : le jeu est une bonne
+chose.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit
+un gros portefeuille brun bien garni, et, avec la
+lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, l’ouvrit
+sur la table, en tira deux billets de cent
+roubles et les posa sur les cartes.</p>
+
+<p>— De même qu’hier, la banque a deux cents
+roubles, dit-il en arrangeant ses lunettes et en
+décachetant un paquet de cartes.</p>
+
+<p>— C’est bien, fit Iliine sans même le regarder
+et sans interrompre sa conversation avec
+Tourbine.</p>
+
+<p>Le jeu commença. Loukhnov donnait avec
+une régularité mécanique, s’arrêtant parfois
+et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup
+d’œil sévère par-dessus ses lunettes et disait
+d’une voix faible : « Envoyez. »</p>
+
+<p>Le gros pomestchik était plus bruyant que
+tout le monde ; il faisait ses réflexions à haute
+voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés
+pour mieux corner les cartes.</p>
+
+<p>L’officier de la garnison, silencieusement,
+écrivait ses points d’une belle écriture et cornait
+sa carte sur la table.</p>
+
+<p>Le Grec était assis à côté du banquier et,
+de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement
+le jeu, comme s’il attendait quelque
+chose.</p>
+
+<p>Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait
+soudain, retirait de la poche de son pantalon
+un billet rouge<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> ou bleu, le couvrait
+d’une carte en tapant fortement et en maintenant
+sa main dessus et disait : « O sept ! fais-moi
+gagner ! » Il mordait ses moustaches en
+piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au
+moment où la carte sortait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le billet rouge vaut dix roubles.</p>
+</div>
+<p>Iliine mangeait du veau avec des cornichons
+placés près de lui sur le divan de crin, et, en
+essuyant vivement ses doigts après sa redingote,
+posait ses cartes l’une après l’autre.</p>
+
+<p>Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan,
+se douta de quelque chose. Loukhnov
+ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien.
+Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant
+vers les mains du uhlan, mais la plupart des
+cartes de celui-ci perdaient.</p>
+
+<p>— Si seulement je tuais cette petite carte !
+dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik,
+qui jouait à cinquante kopeks la
+mise.</p>
+
+<p>— Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce
+que cela vous ferait ?</p>
+
+<p>En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus
+souvent que celles des autres. Il déchirait
+nerveusement sa carte perdante et en prenait
+une autre en tremblant.</p>
+
+<p>Tourbine se leva du divan et demanda au
+Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier.
+Le Grec changea de place et le comte
+prit sa chaise ; il se mit à regarder fixement
+les mains de Loukhnov.</p>
+
+<p>— Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus
+tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina
+le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu
+le **** ?… Tu ne sais pas jouer.</p>
+
+<p>— N’importe comment on joue ; c’est toujours
+la même chose.</p>
+
+<p>— Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi
+ton jeu. Je vais te remplacer.</p>
+
+<p>— Non. Excuse-moi, je t’en prie ; j’aime
+mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu
+veux.</p>
+
+<p>— Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais
+pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite
+de te voir perdre ainsi.</p>
+
+<p>— C’est probablement mon mauvais sort.</p>
+
+<p>Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de
+nouveau à regarder les mains du banquier.</p>
+
+<p>— Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix.
+Il répéta en traînant : Mauvais !</p>
+
+<p>Loukhnov se tourna vers lui.</p>
+
+<p>— Mauvais ! mauvais ! dit le comte en élevant
+la voix et en fixant Loukhnov dans les
+yeux.</p>
+
+<p>Le jeu continuait.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas bien, reprit le comte en
+traînant, immédiatement après que Loukhnov
+eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte ?
+demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.</p>
+
+<p>— Vous donnez à Iliine un <i>simple</i> et vous
+recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.</p>
+
+<p>Loukhnov haussa les épaules et fronça le
+sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter
+au sort, et continua son jeu.</p>
+
+<p>— Blücher ! fiou ! siffla le comte en se levant. — Mords-le !
+ajouta-t-il vivement.</p>
+
+<p>Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa
+presque l’officier de la garnison, et d’un
+bond accourut vers son maître. Il grondait en
+regardant autour de lui et en agitant sa queue
+comme s’il eût demandé : qui est grossier ici ?</p>
+
+<p>Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.</p>
+
+<p>— On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste
+les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si
+l’on amène toute une meute.</p>
+
+<p>— Surtout les chiens de cette sorte. On les
+appelle des sangsues, il me semble, confirma
+l’officier de la garnison.</p>
+
+<p>— Eh bien ! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch,
+ou non ? dit Loukhnov au maître du
+logis.</p>
+
+<p>— Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte,
+fit Iliine en s’adressant à Tourbine.</p>
+
+<p>— Viens donc ici un instant, lui répondit
+Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant
+de l’autre côté de la cloison.</p>
+
+<p>De la table de jeu on entendait distinctement
+tout ce que disait le comte, qui pourtant parlait
+de son ton de voix accoutumé. Mais ce
+ton était tel qu’on eût entendu le hussard à
+travers trois cloisons.</p>
+
+<p>— Es-tu fou ?… Ou quoi ? Tu ne vois donc
+pas que ce monsieur aux lunettes est un fripon
+de la pire espèce.</p>
+
+<p>— Voyons, qu’est-ce que tu dis là ?</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te
+dis-je… Pour moi, cela m’importe peu… En un
+autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même.
+Mais, je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir
+perdre… Tu as peut-être encore de l’argent du
+Trésor ?…</p>
+
+<p>— Non. Où vois-tu cela ?</p>
+
+<p>— Frère, j’ai suivi moi-même cette voie…
+Je connais donc tous les procédés des joueurs
+de profession ; celui aux lunettes, je te le répète,
+en est un… Lâche cela, je t’en prie… Je t’en
+prie en camarade.</p>
+
+<p>— Eh bien ! encore une partie, et ce sera
+tout.</p>
+
+<p>— Je sais ce qu’il en est, de ces « dernières
+parties »… Enfin… nous verrons bien.</p>
+
+<p>Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise
+sur un seul coup qu’il perdit énormément.</p>
+
+<p>Tourbine posa sa main au milieu de la table
+et dit :</p>
+
+<p>— Maintenant, halte ! partons.</p>
+
+<p>— Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine
+avec dépit en battant les cartes et sans regarder
+Tourbine.</p>
+
+<p>— Eh ! le diable t’emporte ! perds à coup
+sûr si cela te plaît ; moi, je m’en vais. — Zavalchevsky,
+dit le comte en s’adressant au cavalier,
+allons chez le predvoditel.</p>
+
+<p>Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence
+et Loukhnov ne recommença le jeu que lorsque
+le bruit de leurs pas et celui des pattes de
+Blücher eut expiré dans le corridor.</p>
+
+<p>— Quelle tête ! dit le pomestchik en riant.</p>
+
+<p>— Eh bien ! maintenant, il ne nous ennuiera
+plus, dit d’une voix basse et brève l’officier
+de la garnison.</p>
+
+<p>Et le jeu continua.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les musiciens, qui étaient au service du
+predvoditel, avaient été placés derrière le
+buffet aménagé pour la circonstance. Les
+manches de leurs habits retroussées, ils préludaient,
+sur le signal de leurs chef, à une polonaise
+du vieux temps (Alexandre-Elissavet).
+A la lumière égale et douce des bougies de
+cire, commençaient à s’ébranler en cadence
+sur le parquet du grand salon : un gouverneur-général
+du temps de Catherine, la poitrine
+ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre
+femme du predvoditel, la femme du gouverneur
+au bras du predvoditel, et, ainsi de suite,
+toutes les autorités du gouvernement dans
+différentes combinaisons, quand Zavalchevsky,
+serré dans un frac bleu à grand collet, le haut
+des manches plissé en forme d’épaulettes,
+finement chaussé de bas et de souliers, répandant
+autour de lui l’odeur de jasmin dont ses
+moustaches, son mouchoir et ses revers étaient
+inondés, entra dans le salon avec le beau hussard,
+vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un dolman
+rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues
+la croix de Vladimir et la médaille de 1812.</p>
+
+<p>Le comte était de taille moyenne, mais très
+bien prise. Ses grands yeux bleu clair, très
+brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui
+ondulaient en anneaux épais donnaient à sa
+beauté un caractère remarquable.</p>
+
+<p>L’arrivée du comte était attendue. Le beau
+jeune homme qu’il avait vu à l’hôtel avait
+averti le predvoditel.</p>
+
+<p>« Ce gamin va peut-être se moquer de
+nous », se disaient les vieilles dames et les
+hommes.</p>
+
+<p>« Qu’arriverait-il s’il m’enlevait ? » pensaient
+plus ou moins les jeunes femmes et les
+demoiselles.</p>
+
+<p>Aussitôt que la polonaise fut finie et que les
+salutations d’usage furent échangées entre les
+couples, les femmes se groupèrent ensemble,
+et les hommes en firent autant. Zavalchevsky,
+alors, plein d’orgueil et de bonheur, s’approcha
+de la maîtresse de la maison. Celle-ci,
+avec la crainte intérieure que ce hussard ne
+lui fît quelque algarade devant tout le monde,
+dit en se retournant d’un air méprisant : « J’en
+suis bien aise… J’espère que vous danserez »
+et jeta sur le comte un regard qui semblait
+dire : « Si tu offenses une femme, tu seras un
+parfait gredin. »</p>
+
+<p>Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette
+prévention par son amabilité, par ses attentions
+et par l’air souriant et gracieux de son
+heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes
+après, l’expression du visage de la femme
+du predvoditel exprimait clairement à tous :
+« Je sais comment il faut mener ces messieurs.
+Il a vite compris à qui il avait affaire… Et
+voilà… Il sera aimable avec moi toute la
+soirée. »</p>
+
+<p>Le gouverneur, qui connaissait le père du
+jeune homme, s’approcha de celui-ci et, d’un
+air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia
+conversation avec lui.</p>
+
+<p>Cela rassura davantage les invités et releva
+le comte dans leur estime. Puis Zavalchevsky
+le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée,
+qui, depuis l’arrivée du comte, le fixait
+de ses grands yeux noirs. Tourbine invita la
+jeune veuve pour la valse, dont les musiciens
+attaquaient les premières mesures, et détruisit
+alors définitivement, par l’art qu’il montra
+comme valseur, la prévention de tous ces
+gens.</p>
+
+<p>— Mais il danse artistement ! dit une grosse
+femme de pomestchik en suivant de l’œil le
+mouvement rythmique des jambes du hussard
+et en comptant mentalement : « une, deux,
+trois ; une, deux, trois… un artiste ! »</p>
+
+<p>— On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit
+une invitée, de passage à K. et que l’on considérait
+comme une femme de mauvais ton
+dans la société locale. — Comment se fait-il
+que ses éperons n’aient encore accroché personne ?…
+Étonnant !… Très habile.</p>
+
+<p>Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs
+du gouvernement : et le blond fadasse,
+aide de camp du gouvernement, qui se distingue
+par la vitesse de sa danse et par la manière
+dont il tient sa danseuse serrée contre
+lui ; et le cavalier renommé par son balancement
+gracieux pendant la valse et par le battement,
+fréquent mais léger, de son talon ; et
+un autre, en civil, dont on dit que, bien que
+doué d’une faible intelligence, il est excellent
+danseur et l’âme de tous les bals. En effet,
+ce civil, du commencement à la fin du bal,
+invite toutes les dames à tour de rôle, et, dans
+l’ordre où elles sont placées, ne cesse pas un
+seul instant de danser et ne s’arrête que rarement
+pour essuyer, de son mouchoir de baptiste
+qu’il trempe, son visage fatigué mais
+rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il
+danse avec les trois dames les plus en vue :
+avec la grande, riche, belle et sotte ; avec la
+moyenne, maigre, pas trop jolie mais qui
+s’habille bien ; avec la petite, pas jolie, mais
+très intelligente. Il danse aussi avec les autres,
+avec toutes les jolies femmes, et il y en a un
+assez grand nombre.</p>
+
+<p>Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus
+à Tourbine. Ils dansaient ensemble quadrille,
+écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il
+lui fit force compliments, la comparant à Vénus,
+à Diane, à une rose, enfin à une autre fleur. A
+tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky
+ne répondait qu’en inclinant son cou blanc et
+flexible, en baissant les yeux sur sa robe de
+mousseline blanche et en passant d’une main
+à l’autre son éventail. Quand elle lui disait : — « Finissez
+donc, comte, vous plaisantez », — et
+ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait
+une bonhomie si naïve qu’elle prêtait
+à rire, si bien qu’on pouvait penser qu’elle fût
+non une femme mais une fleur, point une rose
+mais une exubérante fleur sauvage d’un rose
+tendre et sans odeur qui aurait poussé seule
+sur un petit tertre de neige vierge en quelque
+lointain pays.</p>
+
+<p>Cet ensemble de naïveté et de naturel joint
+à la beauté fraîche de la jeune veuve produisit
+une si étrange impression sur le comte que,
+plusieurs fois pendant la conversation, quand
+il se mirait silencieusement dans ses yeux,
+ou quand son regard se posait sur les jolis
+contours de ses bras et de son cou, il lui passait
+par la tête une si forte envie de l’enlever
+soudain dans ses bras et de l’embrasser partout,
+qu’il devait faire de sérieux efforts pour
+ne pas contenter son envie. La jeune femme
+remarqua avec plaisir l’impression qu’elle produisait,
+mais quelque chose commençait à l’inquiéter,
+à l’effrayer dans l’attitude du comte,
+malgré que le jeune hussard, cependant très
+aimable, demeurât dans les limites d’un respect
+poussé jusqu’à l’exagération.</p>
+
+<p>Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait
+son mouchoir ; il arracha même, afin de
+l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un
+jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait
+auprès de la jeune femme, et ainsi de
+suite.</p>
+
+<p>Mais s’apercevant que les amabilités mondaines
+usitées en ce temps avaient peu d’influence
+sur la dame, il tenta de l’égayer en lui
+racontant diverses anecdotes amusantes. Il
+affirmait que, si elle le lui ordonnait, il se mettrait
+incontinent la tête en bas et les jambes
+en l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait
+par la fenêtre ou dans un trou pratiqué dans
+la glace. Cela lui réussit complètement. La
+jeune veuve devint très gaie. Elle riait à gorge
+déployée en découvrant ses dents merveilleusement
+blanches ; elle fut dès lors tout à fait
+contente de son cavalier. Quant au comte, il
+sentait qu’elle lui plaisait de plus en plus, si
+bien qu’à la fin du quadrille il était franchement
+amoureux.</p>
+
+<p>Quand, après le quadrille, la jeune femme
+vit s’approcher son vieil admirateur de dix-huit
+ans, fils d’un très riche pomestchik, le
+même jeune homme scrofuleux, le même auquel
+Tourbine avait arraché la chaise des
+mains, elle le reçut très froidement, et on ne
+remarqua pas en elle le dixième de la confusion
+qu’elle montrait quand elle était avec le
+comte.</p>
+
+<p>— Vous êtes aimable ! — dit-elle au jeune
+pomestchik, en regardant sans cesse le dos
+de Tourbine, et en calculant inconsciemment
+combien d’archines de passementerie d’or
+avaient dû être employées pour son dolman.</p>
+
+<p>— Vous êtes aimable ! vous m’aviez promis
+de venir me chercher pour la promenade,
+et vous deviez m’apporter des bonbons.</p>
+
+<p>— Mais je suis venu, Anna Fedorovna.
+Vous n’étiez plus chez vous et je vous ai laissé
+les meilleurs bonbons, dit le jeune homme
+d’une voix trop exiguë pour sa haute taille.</p>
+
+<p>— Vous trouvez toujours des explications…
+Je n’ai pas besoin de vos bonbons et je vous
+prie de ne pas penser…</p>
+
+<p>— Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi
+vous êtes changée à mon égard… Seulement,
+ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme.
+Mais il n’acheva pas son discours, empêché
+visiblement par une forte agitation intérieure
+qui se trahissait par le tremblement inusité et
+violent de ses lèvres.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait
+de suivre Tourbine des yeux.</p>
+
+<p>Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement
+gros, s’approcha du comte, le
+prit par la main et l’emmena dans son cabinet
+pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt
+que Tourbine fut sorti, Anna Fedorovna sentit
+qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon ;
+elle prit une vieille et sèche demoiselle, son
+amie, par le bras et l’entraîna dans un boudoir.</p>
+
+<p>— Eh bien ! il te plaît ? demanda la vieille
+demoiselle.</p>
+
+<p>— Seulement, il est terriblement pressant,
+répondit Anna Fedorovna en s’approchant de
+la glace et s’y mirant.</p>
+
+<p>Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent,
+elle rougit légèrement et, tout à coup, imitant
+les danseuses de ballet qu’elle avait vues à l’occasion
+des fêtes organisées pour les élections,
+elle tournoya sur un pied, puis se mit à rire
+de son rire guttural, mais charmant, et sauta en
+pliant les genoux.</p>
+
+<p>— Quel homme ! sais-tu. Il m’a demandé un
+souvenir, fit-elle. — Seulement il-n’au-ra-rien,
+chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa
+main gantée jusqu’au coude…</p>
+
+<p>Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit
+Tourbine se trouvaient rangées des bouteilles
+de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des
+viandes froides et du champagne. Au milieu
+d’un nuage de fumée étaient assis ou se promenaient
+plusieurs nobles ; tous causaient des
+élections.</p>
+
+<p>— Quand toute la haute noblesse d’un autre
+district l’a honoré par son élection, disait l’ispravnik
+nouvellement élu et déjà suffisamment
+gris, — alors il ne doit pas faire défaut à toute
+la société… Il n’eût jamais dû…</p>
+
+<p>L’entrée du comte interrompit la conversation.
+On fit connaissance ; l’ispravnik prit la
+main du comte dans les siennes, la pressa longuement
+et pria, à plusieurs reprises, le jeune
+homme de ne point refuser de l’accompagner,
+après le bal, dans un nouveau cabaret où il
+devait régaler toute la compagnie et où les tziganes
+chanteraient. Le comte promit et but plusieurs
+coupes de champagne avec l’ispravnik.</p>
+
+<p>— Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs ?
+demanda-t-il avant de quitter le cabinet
+du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.</p>
+
+<p>— Nous ne sommes pas des danseurs, répondit
+l’ispravnik en riant. Nous préférons le
+vin, comte… D’ailleurs j’ai vu grandir toutes
+ces demoiselles, comte… Parfois, je fais aussi
+quelques tours d’écossaise, comte… Je le puis,
+comte…</p>
+
+<p>— Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous
+un peu avant d’aller entendre les tziganes.</p>
+
+<p>— Eh bien ! allons, messieurs, égayons un
+peu le maître.</p>
+
+<p>Trois gentilhommes, au visage allumé, qui,
+depuis le commencement du bal, buvaient
+dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui
+étaient, les uns noirs, les autres en soie ; ils
+s’apprêtaient à entrer avec le comte dans la
+salle de bal, quand ils furent arrêtés par le
+jeune homme scrofuleux qui, tout pâle et
+contenant à peine ses larmes, s’avança vers
+Tourbine.</p>
+
+<p>— Peut-être pensez-vous, comte, que vous
+avez le droit de bousculer les gens comme
+dans une foire, dit-il en respirant avec peine. — Car
+ce n’est pas convenable…</p>
+
+<p>De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent
+malgré lui ses paroles au passage.</p>
+
+<p>— Quoi ! s’écria Tourbine soudain assombri. — Quoi !…
+Un gamin, s’écria-t-il en saisissant
+le bras du jeune homme et le serrant
+d’une telle force que le sang monta au visage
+de celui-ci, non de dépit mais d’effroi. — Vous
+voulez vous battre ?… Je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il
+tenait si fortement que déjà deux gentilshommes
+avaient saisi le jeune scrofuleux sous les
+aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant
+sur le derrière.</p>
+
+<p>— Vous êtes fou, ou probablement vous
+avez bu… Voilà… Nous allons tout dire à
+votre père ; il n’y a pas de discussion possible
+avec vous.</p>
+
+<p>— Non je n’ai pas bu… Il bouscule et ne
+s’excuse pas… C’est un cochon, et voilà ! glapit
+le jeune homme tout en larmes.</p>
+
+<p>Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena
+chez lui.</p>
+
+<p>— Ne faites pas attention, comte, disaient
+de leur côté l’ispravnik et Zavalchevsky. — Ce
+n’est qu’un enfant, on le fustige encore… Il
+n’a que seize ans.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui lui a pris ?… C’est incompréhensible…
+Quelle mouche l’a piqué ?… Son
+père est un homme si honorable… C’est notre
+candidat.</p>
+
+<p>— Eh ! que le diable l’emporte, s’il refuse
+de…</p>
+
+<p>Et le comte rentra dans le salon et, de
+même qu’avant, dansa l’écossaise avec la jolie
+veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas
+de ces messieurs sortis en même temps que
+lui du cabinet. Son hilarité fut plus bruyante
+encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de
+tout son long au milieu des danseurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Pendant que le comte était dans le cabinet
+du predvoditel, Anna Fedorovna s’était approchée
+de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne
+sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air
+de s’occuper d’un jeune homme, elle n’avait
+pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel
+ami.</p>
+
+<p>— Qui est ce hussard qui a dansé avec moi,
+dites-moi, mon frère ?</p>
+
+<p>Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur
+quel personnage d’importance était ce hussard
+et lui raconta de plus que le comte s’était
+arrêté à K. parce qu’on lui avait volé son
+argent en route, qu’il lui avait prêté lui-même
+cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne
+pouvait-elle lui en prêter encore deux cents ?
+Il lui recommanda de ne le dire à personne,
+surtout au comte.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme
+le soir même et de tenir la chose secrète. Mais
+pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie
+d’offrir elle-même au comte autant d’argent
+qu’il en voudrait. Elle s’apprêtait longuement
+et rougissait ; enfin, faisant un effort, elle commença
+ainsi :</p>
+
+<p>— Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous
+était arrivé un malheur en route et que vous
+n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin,
+voulez-vous être mon débiteur ? j’en serai très
+flattée.</p>
+
+<p>Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya
+tout à coup et rougit. Toute gaîté avait subitement
+disparu du visage du comte.</p>
+
+<p>— Votre frère est un imbécile, dit-il d’un
+ton tranchant. — Vous savez que quand un
+homme en offense un autre, on se bat ; mais
+quand une femme offense un homme, que fait
+celui-ci, le savez-vous ?</p>
+
+<p>La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux
+oreilles. Elle baissa les yeux et ne répondit
+pas.</p>
+
+<p>— Une jeune femme, on l’embrasse devant
+tout le monde, fit doucement le comte en se
+penchant vers l’oreille de la jeune veuve. — Permettez-moi
+au moins de baiser votre petite
+main, ajouta-t-il après un silence et prenant
+en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.</p>
+
+<p>— Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec
+effort.</p>
+
+<p>— Quand, alors ? Je pars demain au point
+du jour… et, pourtant, vous me devez cela.</p>
+
+<p>— Par conséquent, cela ne se peut pas, dit
+Anna Fedorovna en souriant.</p>
+
+<p>— Eh bien, permettez-moi seulement de
+trouver une occasion aujourd’hui ; je me charge
+ensuite de la trouver, cette occasion.</p>
+
+<p>— Et comment la trouverez-vous ?</p>
+
+<p>— Cela ne vous regarde pas ; pour vous voir
+tout m’est possible… Donc c’est entendu ?</p>
+
+<p>— C’est entendu.</p>
+
+<p>L’écossaise finissait, on dansa encore la
+mazurka, pendant laquelle le comte exécuta des
+merveilles en saisissant au vol des mouchoirs,
+en se tenant sur un seul genou et frappant des
+éperons à la varsovienne, de telle manière que
+les vieillards quittèrent le boston et que les
+meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.</p>
+
+<p>On soupa, puis on dansa encore le <i lang="de" xml:lang="de">grossvater</i>
+et, petit à petit, la foule se dispersa.</p>
+
+<p>Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve
+des yeux. Il était sincère quand il lui offrait de
+se jeter pour elle dans un trou de glace.</p>
+
+<p>Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement ?
+Pendant toute cette soirée, sa pensée
+fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer.
+Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse
+de la maison, il courut à la salle du laquais
+et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient
+rangés les équipages.</p>
+
+<p>— La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova !
+cria-t-il.</p>
+
+<p>Une grande voiture à quatre places, garnie
+de lanternes, se dirigea vers le perron.</p>
+
+<p>— Arrête ! cria le comte en courant vers la
+voiture, sans s’inquiéter de la neige, où il s’enfonçait
+jusqu’aux genoux.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? demanda le cocher.</p>
+
+<p>— Il faut que je monte dans la voiture, fit
+le comte qui ouvrit la portière et s’efforça de
+monter. — Arrête donc, diable d’imbécile !</p>
+
+<p>— Vaska<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, arrête ! cria le cocher au laquais ;
+et il arrêta ses chevaux. — Mais pourquoi
+montez-vous dans cette voiture qui n’est
+pas la vôtre ? C’est celle d’Anna Fedorovna et
+non celle de Votre Noblesse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Diminutif de Vassili.</p>
+</div>
+<p>— Mais tais-toi donc, animal ! Voilà un rouble…
+Descends pour fermer la portière, dit le
+comte.</p>
+
+<p>Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine
+abaissa la vitre et ferma la portière.</p>
+
+<p>A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles
+voitures, surtout celles tapissées de passementerie
+jaune, on sentait une odeur fétide de
+crin brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux
+genoux de neige fondue, gelaient dans
+ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout
+son corps était transi de froid. Le cocher grognait
+sur son siège et semblait vouloir descendre,
+mais le comte n’écoutait, ne sentait rien.
+Son visage était enflammé et son cœur battait
+violemment. Il saisit avec force la courroie
+jaune, passa la tête à travers la portière et
+tout son être se concentra dans l’attente. Cette
+attente ne dura pas longtemps. Une voix cria
+du perron :</p>
+
+<p>— La voiture de madame Zaïtsova.</p>
+
+<p>Le cocher manœuvra ses guides, la caisse
+de la voiture se balança sur ses hauts ressorts
+et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent
+l’une après l’autre devant Tourbine.</p>
+
+<p>— Fais bien attention, drôle ; si tu dis aux laquais
+que je suis ici, dit-il au cocher en passant
+sa tête par le vasistas de devant, — je te
+rosserai… Si tu te tais, tu auras dix roubles.</p>
+
+<p>A peine avait-il eu le temps de relever la
+vitre du vasistas que la voiture se balança
+plus fort, puis s’arrêta.</p>
+
+<p>Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint
+sa respiration et ferma même un instant les
+yeux, tellement il se sentait effrayé de ce que
+peut-être son espoir passionné ne se réaliserait
+pas.</p>
+
+<p>La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia,
+une robe de femme bruit et dans l’atmosphère
+âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin ;
+de petits pieds agiles montèrent les degrés,
+et Anna Fedorovna, de sa fourrure entr’ouverte
+frôlant la jambe du comte, s’affaissa
+silencieuse et suffoquée près de lui.</p>
+
+<p>Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider,
+pas même Anna Fedorovna. Mais quand
+il prit sa main et lui dit : « Je baiserai donc
+quand même votre petite main », elle montra
+très peu d’effroi, ne répondit rien et lui abandonna
+son bras, qu’il couvrit de baisers plus
+haut que le gant. La voiture roula.</p>
+
+<p>— Dis-moi donc quelque chose… tu n’es
+pas fâchée ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Elle se blottit silencieusement dans son coin,
+mais tout à coup, sans savoir pourquoi, elle
+fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur
+sa poitrine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>L’ispravnik nouvellement élu, avec toute
+sa bande, nobles et cavaliers, écoutaient depuis
+longtemps les tziganes et buvaient au
+nouveau cabaret, quand le comte, enveloppé
+de drap bleu, qui avait appartenu au feu
+mari d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.</p>
+
+<p>— Petit père Votre Excellence ! Nous vous
+attendons depuis longtemps ! lui dit, dans la
+salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en
+découvrant ses dents éclatantes. Et il le débarrassa
+de sa schouba.</p>
+
+<p>— Nous ne vous avions pas vu depuis
+Lebediane… ajouta-t-il, Stiochka en a été malade
+d’ennui.</p>
+
+<p>Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple
+et élancée, au visage olivâtre, dont les joues
+avaient une teinte rouge brique et dont les
+profonds yeux noirs étincelaient sous de longs
+cils, accourut à la rencontre du comte.</p>
+
+<p>— Ah ! mon petit comte, mon adoré ! Quel
+bonheur ! s’écria-t-elle avec un joyeux rire.</p>
+
+<p>Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air
+content. Les vieilles, les babas et les jeunes
+filles sautèrent de leurs places et entourèrent
+le nouveau venu.</p>
+
+<p>Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes
+sur la bouche ; les vieilles et les hommes lui
+baisèrent l’épaule et la main ; les nobles se
+montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant
+plus que la fête, étant arrivée à son apogée,
+commençait à décliner. Une sorte de lassitude
+avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu
+son action excitante sur les nerfs et ne faisait
+plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient
+déjà jeté leur feu, et l’ennui venait à grands
+pas. Toutes les chansons étaient chantées ;
+elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y
+laissaient qu’une impression de bruit. Quoi
+qu’on fît, on ne trouvait plus rien d’amusant.</p>
+
+<p>L’ispravnik, étendu par terre aux pieds
+d’une vieille, était dans un état d’abrutissement
+indescriptible ; il agita ses jambes et
+cria :</p>
+
+<p>— Du champagne !… le comte est arrivé !…
+du champagne !… arrivé !… eh bien ! du champagne !…
+Je voudrais un bain de champagne
+pour m’y plonger… Messieurs de la noblesse,
+j’aime la société des gens bien nés… Stiochka,
+chante la « petite Route… »</p>
+
+<p>Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais
+d’une autre manière. Il était assis dans l’encoignure
+du divan, tout près d’une grande et
+belle tzigane, Lioubacha, et, les fumées du
+vin lui brouillant la vue, il clignotait des yeux,
+dodelinait de la tête et répétait sans cesse les
+mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune
+tzigane de s’enfuir avec lui quelque part.</p>
+
+<p>Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si
+ce qu’il lui disait eût été très drôle ; le visage
+de la tzigane laissait toutefois percer quelque
+tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur
+son mari, Sachka le louche, qui, debout en
+face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la
+déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha
+vers son oreille et le pria de lui acheter en cachette
+des parfums et un ruban.</p>
+
+<p>— Hourra ! cria le cavalier lorsque le comte
+entra.</p>
+
+<p>Le beau jeune homme allait et venait d’un
+air soucieux ; d’un pas saccadé, il scandait
+son pas à travers la chambre en fredonnant
+des airs de la <i>Révolte au Sérail</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’<i>Enlèvement
+au Sérail</i>.</p>
+</div>
+<p>Le vieux père de famille, entraîné chez les
+tziganes par les instances pressantes et réitérées
+de messieurs les nobles qui lui juraient
+que sans lui rien n’irait bien et qu’il valait
+mieux, en ce cas, n’y point aller, était étendu
+sur le divan ; il s’était affalé là dès son entrée,
+et personne ne faisait plus attention à lui.</p>
+
+<p>Un certain tchinovnik, qui se trouvait là
+aussi, avait ôté son frac.</p>
+
+<p>Assis, le corps renversé et les pieds posés
+sur la table, il passait sa main dans ses cheveux
+et prouvait par son attitude qu’il entendait
+la grande vie.</p>
+
+<p>Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna
+le col de sa chemise et posa ses pieds
+plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé
+la fête.</p>
+
+<p>Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées
+çà et là, formèrent de nouveau le cercle.
+Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses
+genoux et commanda du champagne.</p>
+
+<p>Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant
+Stiochka, et les chants commencèrent : « Quand
+je marche dans la rue » ; « Eh ! vous, les hussards… » ;
+« Entends-tu, comprends-tu ? »,
+etc.</p>
+
+<p>Stiochka chantait très bien ; sa voix de contralto,
+pleine, sonore et flexible, sortait avec
+aisance de sa poitrine ; son sourire, ses yeux
+riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient
+involontairement son chant, son cri
+déchirant au commencement de chaque couplet,
+tout cela remuait profondément les auditeurs.
+On voyait que tout son être était au
+chant.</p>
+
+<p>Iliouchka, de son sourire, de son dos, de
+ses jambes, de toute sa personne, prenait part
+à l’action exprimée par la chanson qu’il accompagnait
+sur sa guitare. Il fixait ardemment
+la soliste comme s’il l’eût entendue pour
+la première fois.</p>
+
+<p>Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain
+se redressait, et à la dernière note, comme
+s’il se fût senti supérieur à tout le monde, orgueilleusement,
+d’un geste délibéré, il relevait
+sa guitare d’un coup de genou, la retournait,
+puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux
+en arrière et regardait le chœur en fronçant le
+sourcil. Tout son corps, du cou aux talons,
+était remué dans toutes ses fibres… Vingt voix
+énergiques reprenaient avec force et résonnaient
+dans l’air. Les vieilles tressautaient sur
+leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et montrant
+les dents, poussaient des cris en mesure,
+plus aigres les uns que les autres. Les basses,
+la tête penchée sur l’épaule et gonflant le cou,
+mugissaient derrière les chaises.</p>
+
+<p>Quand Stiochka lançait ses notes élevées,
+Iliouchka approchait davantage d’elle sa guitare
+comme s’il eût voulu aider la soliste à
+extraire le son. Le beau jeune homme, tout
+transporté, s’écrie : « C’est en bémol ! Les bémols
+entrent en jeu. »</p>
+
+<p>A la <i>pliasovaïa</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, lorsque Douniacha, les
+épaules et la poitrine frissonnantes, passa
+devant le comte, celui-ci se leva vivement de
+sa place, ôta son uniforme et, ne gardant que
+sa chemise rouge et son collant bleu, se mit à
+danser avec emportement ; il faisait des bonds
+si étonnants que les tziganes sourirent approbativement
+et se regardèrent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Danse nationale russe.</p>
+</div>
+<p>L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la
+poitrine d’un coup de poing et cria : « Vivat ! »
+Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se
+mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq
+cents roubles des deux mille qu’il avait, et
+qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui
+permettrait.</p>
+
+<p>Le vieux père de famille s’éveilla et voulut
+partir ; on l’en empêcha. Le beau jeune
+homme invita une jeune tzigane pour la valse.
+Le cavalier, voulant faire parade de son amitié
+avec le comte, se leva de son coin et serra
+Tourbine dans ses bras.</p>
+
+<p>— Ah ! mon cher ! dit-il, pourquoi donc
+es-tu parti sans nous, dis ?</p>
+
+<p>Le comte gardait le silence, visiblement
+préoccupé d’autre chose.</p>
+
+<p>— Ou es-tu allé ? Ah ! comte ? ah ! coquin,
+je sais où tu es allé.</p>
+
+<p>Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa
+froidement le cavalier et lui lança tout à coup
+une injure si terrible et si grossière que le
+pauvre homme, tout chagrin, se demanda de
+quelle manière il devait prendre cette offense.</p>
+
+<p>Enfin, il décida que c’était une plaisanterie
+et retourna près de sa tzigane, à qui il promit
+de l’épouser après les fêtes de Pâques.</p>
+
+<p>On se mit à chanter une autre chanson, puis
+une troisième ; on dansa encore, et tout le
+monde parut content. Le champagne ne tarissait
+pas. Le comte buvait beaucoup. Ses yeux
+paraissaient humides, mais il ne chancelait point,
+dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna
+le chœur et Stiochka quand elle chanta
+« l’émotion tendre de l’amitié ! »</p>
+
+<p>Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier
+ses hôtes de se retirer, car il était plus de
+deux heures du matin.</p>
+
+<p>Le comte saisit le cabaretier par le cou et
+lui intima l’ordre de danser avec lui la pliasovaïa.
+Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une
+bouteille de champagne et, retournant le malheureux
+bonhomme la tête en bas et les pieds
+en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi ; puis,
+à la risée générale, il vida lentement la bouteille
+sur l’hôtelier.</p>
+
+<p>Le jour commençait à poindre ; tous étaient
+pâles et fatigués, excepté le comte.</p>
+
+<p>— Pourtant, il me faut partir pour Moscou,
+fit-il tout à coup en se levant. — Venez, enfants,
+accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons
+le thé.</p>
+
+<p>Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi
+qui resta sur le divan.</p>
+
+<p>On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient
+dehors, et l’on partit pour l’hôtel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<p>— Attelez ! commanda le comte en entrant
+dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie,
+y compris les tziganes. — Sachka !
+pas le tzigane Sachka, le mien !… Va dire au
+maître de poste que je le rosserai si ses chevaux
+ne sont pas bons… Ensuite, tu nous donneras
+du thé… Zavalchevsky, prépare le thé… Je
+monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il
+devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers
+la chambre du uhlan.</p>
+
+<p>Iliine venait de terminer la partie ; ayant
+perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek,
+il était étendu à la renverse sur un divan de
+crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il
+mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles,
+dont l’une était déjà consumée jusqu’au
+papier qui lui servait de bobèche, étaient
+posées sur la table de jeu parmi les cartes et
+luttaient faiblement contre les clartés du matin
+qui passaient à travers les vitres.</p>
+
+<p>Aucune pensée n’agitait le jeune homme.</p>
+
+<p>Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait
+toutes ses facultés, à tel point qu’il
+ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant
+de songer à ce qu’il devait faire à présent ;
+comment pourrait-il partir, étant sans un
+kopek ? Comment rendrait-il les quinze mille
+roubles au Trésor ? Que dirait son colonel, sa
+mère, ses camarades ?… Une terreur, un dégoût
+de lui-même l’envahirent à un tel point que,
+voulant oublier, il se leva, se mit à marcher
+à travers la chambre, tâchant seulement de
+marcher sur les fentes du parquet. Tous les
+détails du jeu lui revinrent à la mémoire : Il
+s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un
+neuf et posait un roi de pique sur deux mille
+roubles, à droite une dame et à gauche un as,
+à droite un roi de carreau — et tout était
+perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et
+à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné.
+Il eût mis encore sur le <i>p</i> et eût alors gagné
+net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son
+commandant un bon cheval, puis deux autres
+chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore ?…
+Enfin, ç’aurait été une chose excellente.</p>
+
+<p>Il s’étendit de nouveau sur le divan et se
+remit à en mâcher les crins.</p>
+
+<p>« Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il. — C’est
+sans doute chez Tourbine qu’on
+s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup ! »</p>
+
+<p>A ce moment le comte entra.</p>
+
+<p>— Eh bien ! tu as tout perdu, frère, hé !
+lui cria-t-il.</p>
+
+<p>« Faisons semblant de dormir » pensa Iliine. — « Autrement,
+il faudrait lui parler, et je veux
+dormir. »</p>
+
+<p>Tourbine s’approcha et posa sa main sur
+la tête du uhlan, qu’il caressa.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon ami, tu as tout perdu…
+Parle donc…</p>
+
+<p>Iliine ne répondait pas.</p>
+
+<p>Le comte le tira par la manche.</p>
+
+<p>— Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait ? fit
+Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent,
+endormi et indifférent.</p>
+
+<p>— Tout ?</p>
+
+<p>— Eh bien ! oui… Il n’y a pas là de malheur.
+Qu’est-ce que cela te fait ?</p>
+
+<p>— Écoute, dis-moi la vérité comme à ton
+camarade, dit le comte, qui, sous l’influence
+du vin, était disposé à la tendresse et continuait
+de caresser la tête du uhlan. Je t’assure
+que je t’aime. Dis-moi la vérité… Si tu
+as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon,
+il serait trop tard… C’était l’argent du Trésor,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Iliine se leva vivement.</p>
+
+<p>— Si tu veux que je parle, ne m’en parle
+pas, ne me questionne pas, car… Je t’en prie,
+ne me questionne pas… Il ne me reste à présent
+qu’à me brûler la cervelle !… s’écria
+Iliine avec un véritable désespoir.</p>
+
+<p>Il laissa tomber sa tête dans ses mains et
+fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant
+il songeât tranquillement aux chevaux.</p>
+
+<p>— Quelle jeune fille tu es !… Mais à qui cela
+n’arrive-t-il pas ?… Ce n’est pas un malheur…
+Nous pourrons peut-être y remédier… Attends-moi
+ici.</p>
+
+<p>Le comte sortit.</p>
+
+<p>— Où demeure Loukhnov, le pomestchik ?
+demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.</p>
+
+<p>Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.</p>
+
+<p>Le comte, malgré les observations du laquais,
+qui lui objectait que son maître venait
+d’entrer et se déshabillait, entra dans la
+chambre de Loukhnov.</p>
+
+<p>Le pomestchik, en robe de chambre, était
+assis devant une table et comptait plusieurs
+paquets de billets de banque placés devant
+lui.</p>
+
+<p>Il y avait sur la table une bouteille de vin
+du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement.
+Quand il avait gagné, il s’offrait
+ce plaisir.</p>
+
+<p>Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus
+ses lunettes, comme s’il ne le connaissait
+pas.</p>
+
+<p>— Vous semblez ne pas me reconnaître,
+dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé
+vers la table.</p>
+
+<p>Loukhnov reconnut alors le comte et dit :</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ?</p>
+
+<p>— Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine
+en s’asseyant sur le divan.</p>
+
+<p>— A cette heure ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Ce serait avec grand plaisir un autre
+jour, comte, mais à présent je suis fatigué et
+je voudrais dormir… Accepterez-vous un peu
+de vin… Il est très bon.</p>
+
+<p>— Et moi, je veux jouer maintenant.</p>
+
+<p>— Je ne suis plus disposé… Sans doute
+qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre
+partenaire, mais moi, je ne puis, comte…
+excusez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>— Alors, vous ne voulez pas ?</p>
+
+<p>Loukhnov haussa les épaules comme pour
+exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le
+comte.</p>
+
+<p>— Alors, pour rien au monde, vous ne
+voulez pas jouer ?</p>
+
+<p>Même geste de la part de Loukhnov.</p>
+
+<p>— Je vous en prie… Voulez-vous jouer ?</p>
+
+<p>Silence de Loukhnov.</p>
+
+<p>— Jouerez-vous ? réitéra Tourbine. Prenez
+garde…</p>
+
+<p>Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus
+ses lunettes, Loukhnov vit le visage du
+comte qui commençait à s’assombrir.</p>
+
+<p>— Jouerez-vous ! cria celui-ci d’une voix
+tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup
+de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta
+et se répandit. — Vous avez triché au jeu,
+tantôt… Pour la troisième fois, voulez-vous
+jouer ?</p>
+
+<p>— Je vous ai dit que non… Il est vraiment
+étrange, comte, et pas du tout convenable de
+venir chez un homme et de lui mettre le couteau
+sur la gorge, remarqua Loukhnov sans
+lever les yeux.</p>
+
+<p>Un court silence se fit, pendant lequel le
+visage du comte pâlissait de plus en plus.
+Tout à coup, un coup terrible asséné sur la
+tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse
+sur le divan, tout en essayant de retenir
+son argent, et jeta un cri si désespérément
+aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si
+tranquille et d’aspect si respectable l’avait
+poussé.</p>
+
+<p>Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la
+table, bouscula le domestique qui était accouru
+au secours de son maître et sortit vivement
+de la chambre.</p>
+
+<p>— Si vous voulez une réparation, je me
+tiens à vos ordres… Je serai encore pendant
+une demi-heure au n<sup>o</sup> 7, dit le comte en franchissant
+la porte.</p>
+
+<p>— Coquin !… Voleur !… entendit-on. Je te
+ferai un procès criminel.</p>
+
+<p>Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse
+du comte et demeurait étendu sur le
+divan, suffoqué par des larmes de désespoir.
+La conscience de la réalité lui était venue,
+provoquée par la compatissance et les caresses
+du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait
+jour à travers l’enchevêtrement étrange des
+sensations, des pensées et des souvenirs qui
+avaient envahi son âme.</p>
+
+<p>Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur,
+la considération sociale, les rêves
+d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à
+jamais.</p>
+
+<p>La source de ses larmes commençait à se
+tarir. Une sensation trop calme de désespoir
+le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide,
+ne provoquant plus en lui ni dégoût ni
+terreur, attirait de plus en plus son attention.</p>
+
+<p>A ce moment, il entendit le pas ferme du
+comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient
+encore les traces de la colère de tout à l’heure ;
+ses mains tremblaient encore, mais ses yeux
+étaient éclairés par une lueur de bonté et de
+contentement.</p>
+
+<p>— Prends !… tu as regagné, dit-il en jetant
+quelques paquets de billets de banque sur la
+table. — Regarde si tu as ton compte et viens
+au plus vite au salon commun, car je pars
+tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas
+remarqué l’immense agitation, faite de joie
+reconnaissante, qu’exprimait le visage du
+uhlan.</p>
+
+<p>Et le comte sortit de la chambre en sifflotant
+un refrain tzigane.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Sachka se serra les flancs de sa courroie et
+annonça que les chevaux étaient prêts. Il demanda
+qu’on le laissât aller chercher le
+manteau du comte qui, avec le col, valait au
+moins 300 roubles, disait-il. Il reporterait cette
+mauvaise chouba bleue que ces gredins de
+chez le predvoditel avaient donnée à son maître
+à la place de son beau manteau. Le comte dit
+que c’était inutile et monta dans sa chambre
+pour changer de vêtements.</p>
+
+<p>Le cavalier hoquetait sans cesse, assis
+auprès de sa tzigane. L’ispravnik demandait de
+la vodka et priait la compagnie de venir de ce
+pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme
+elle-même danserait avec les tziganes. Le beau
+jeune homme expliquait d’un air profond que
+le piano est l’instrument qui a le plus d’âme
+et qu’on ne peut rendre les bémols sur la guitare.
+Le tchinovnik prenait son thé d’un air
+triste ; le jour naissant semblait lui faire honte
+de sa débauche. Les tziganes discutaient entre
+eux dans leur langue, et voulaient encore
+chanter : mais Stiochka s’y opposa en disant
+que le <i>baroraï</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> se fâcherait. En résumé,
+tous étaient las de cette nuit d’orgie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand
+seigneur.</p>
+</div>
+<p>— Hé bien ! une chanson pour les adieux,
+et puis chacun chez soi, dit le comte, frais
+et gai, toujours beau, en entrant revêtu de
+ses habits de voyage.</p>
+
+<p>Les tziganes formèrent de nouveau le cercle.
+Ils se préparaient à commencer leur chanson
+quand Iliine entra tenant dans sa main un
+paquet de billets de banque. Il prit le comte
+à part.</p>
+
+<p>— J’avais en tout quinze mille roubles du
+Trésor, et tu m’en as donné seize mille trois
+cents. L’excédent te revient, par conséquent.</p>
+
+<p>— Bonne affaire ! Donne.</p>
+
+<p>Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement ;
+il ouvrit la bouche comme pour parler,
+mais il rougit, des larmes montèrent à ses
+yeux ; il saisit la main du comte et la serra.</p>
+
+<p>— Va-t’en, Iliouchka !… Écoute-moi, voici
+de l’argent pour toi, mais il faut que tu me
+conduises jusqu’au rempart.</p>
+
+<p>Et le comte jeta sur la guitare du tzigane
+les treize cents roubles qu’Iliine venait de lui
+rapporter, sans même songer aux cent roubles
+qu’il avait empruntés la veille au cavalier.</p>
+
+<p>Il était déjà dix heures du matin. Le soleil
+dépassait les toits ; la foule circulait dans les
+rues ; les marchands avaient ouvert leurs boutiques
+depuis longtemps ; les gentilshommes,
+les tchinovniks roulaient dans les équipages et
+les dames visitaient les magasins, quand la bande
+des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau
+jeune homme, Iliine et le comte, enveloppé
+dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent
+le perron de l’hôtel.</p>
+
+<p>Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas
+de poste, à la queue nouée très court, piaffaient
+dans la boue liquide ; ils s’approchèrent
+du perron et toute la compagnie monta dans
+les traîneaux.</p>
+
+<p>Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka
+l’ordonnance, montèrent dans le premier traîneau.
+Blücher, fou de joie, aboyait à la tête
+du cheval du milieu en fouettant l’air de sa
+queue. Les autres prirent place dans le second
+traîneau avec des tziganes des deux sexes.
+Les traîneaux se mirent à la file, et les tziganes
+entamèrent un chœur.</p>
+
+<p>Les chevaux, excités par un bruit infernal de
+chansons et de sonnettes, traversèrent toute la
+ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger
+en toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.</p>
+
+<p>Les marchands et les passants, dont beaucoup
+connaissaient quelques-unes des personnes
+qui accompagnaient le comte, ne pouvaient
+cacher leur étonnement de voir des
+nobles passer en plein jour dans des traîneaux
+où chantaient des bohémiennes et des
+tziganes ivres.</p>
+
+<p>Quand on fut hors de la ville, les troïkas
+s’arrêtèrent et les adieux commencèrent.</p>
+
+<p>Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même
+les chevaux, devint triste tout à coup ;
+il se mit à supplier le comte de demeurer
+encore un jour. Mais quand Tourbine l’eut
+convaincu que cela était impossible, il sauta
+au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit
+de demander son changement de corps
+pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci
+était extraordinairement gai. Il s’amusait
+à envoyer rouler dans la neige le cavalier, qui,
+depuis le matin, avait enfin conquis la faveur
+de le tutoyer, il lançait son chien aux mollets
+de l’ispravnik, prenait Stiochka dans ses bras
+et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin,
+il monta dans le traîneau et installa Blücher à
+côté de lui. Sachka demanda encore une fois au
+cavalier de prendre chez eux le manteau de
+son maître et de le lui envoyer à Moscou, et
+monta sur le siège.</p>
+
+<p>Le comte cria : « En route ! » ôta sa casquette,
+l’agita au-dessus de sa tête, siffla les
+chevaux comme un véritable cocher de poste,
+et les troïkas se séparèrent.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Au loin s’étendait la plaine unie couverte de
+neige, sur laquelle la route serpentait en une
+bande d’un jaune sale. Un soleil ardent étincelait
+sur la neige fondante, couverte d’une mince
+écorce transparente, et réchauffait agréablement
+le visage et le dos.</p>
+
+<p>Des chevaux en sueur montait une vapeur.
+Les sonnettes tintaient. Un moujik passa, conduisant
+une charge de paille sur un traîneau
+branlant ; il tira à plusieurs reprises sur les
+guides de corde en courant avec ses lapti<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>
+dans la neige fondue et parvint à se garer à
+temps.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Chaussure en corde tressée.</p>
+</div>
+<p>Une baba, grosse et rouge, avec un enfant
+enveloppé dans son touloupe de mouton, était
+assise sur le second traîneau ; elle guidait, ou
+plutôt battait du bout des guides, une pauvre
+rosse blanche.</p>
+
+<p>Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna
+Fedorovna.</p>
+
+<p>— Retournons ! cria-t-il.</p>
+
+<p>Le cocher ne comprit pas d’abord.</p>
+
+<p>— Retournons à K., et vivement.</p>
+
+<p>La troïka fit volte-face, franchit de nouveau
+le rempart et stoppa devant le perron en planches
+de la maison de madame Zaïtsova.</p>
+
+<p>Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa
+le vestibule et le salon.</p>
+
+<p>La jeune veuve était encore endormie, il
+alla à son lit, la souleva dans ses bras, baisa ses
+yeux clos et sortit vivement.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda
+ce qui venait de lui arriver.</p>
+
+<p>Le comte remonta dans son traîneau, cria
+d’aller vite et sans s’arrêter. Il ne se souvenait
+même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve,
+ni de Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui
+l’attendait à Moscou, il partit de la ville de K.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">SECONDE PARTIE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Vingt années se sont passées, beaucoup
+d’eau a coulé depuis, bien des gens sont morts,
+bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli,
+davantage encore de pensées sont nées et sont
+mortes ; bien des choses nobles et détestables
+du temps passé ont disparu ; bien des choses
+jeunes et belles ont apparu ; davantage encore
+de caduques et d’infirmes se sont fait jour.</p>
+
+<p>Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a
+bien longtemps, dans un duel avec un étranger
+qu’il avait frappé de son knout en pleine
+rue. Son fils, qui lui ressemble comme deux
+gouttes d’eau se ressemblent, est déjà un beau
+jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier
+dans la garde. Moralement, le jeune comte Tourbine
+ne ressemble pas du tout à son père. Il
+n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux,
+passionnés et, à vrai dire, débauchés du
+siècle passé. En même temps que l’intelligence
+et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il
+avait héritée de son père, l’amour des convenances
+et de tout ce qui constitue le confort
+de la vie, le sens pratique des hommes et des
+circonstances, la sagesse et la prévoyance
+étaient ses facultés distinctives.</p>
+
+<p>Il suivait sa carrière avec régularité. A
+vingt-trois ans il était déjà lieutenant… Quand
+vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour
+son avancement, était de passer dans l’armée
+active. Il entra donc dans un régiment de
+hussards avec un grâce immédiatement supérieur
+au sien, et ne tarda pas à recevoir le
+commandement d’un escadron.</p>
+
+<p>Au mois de mai de l’année 1848, le régiment
+des hussards de S. traversait le gouvernement
+de K. ; l’escadron commandé par le
+jeune Tourbine devait passer la nuit à Morozovka,
+village appartenant à Anna Fedorovna.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si
+peu jeune qu’elle ne se considérait plus comme
+jeune, ce qui est tout dire pour une femme.
+Elle était devenue très grosse. A ce qu’on dit,
+cela rajeunit une femme. Mais, sur ce visage
+bouffi et blanc, de grosses rides potelées
+avaient tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la
+ville et montait avec un effort dans son équipage,
+mais elle avait gardé sa bonté naïve.</p>
+
+<p>Elle était toujours aussi sotte, on pouvait
+bien le dire à présent que sa beauté n’était plus
+là pour pallier cette imperfection.</p>
+
+<p>Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté
+campagnarde russe de vingt-trois ans, et son
+frère, notre vieille connaissance le cavalier, qui
+avait mangé pour les autres tout son petit avoir
+et s’était réfugié chez sa sœur pour y finir ses
+jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa lèvre
+supérieure s’affaissait, mais ses moustaches
+restaient soigneusement noircies. Les rides
+couvraient non seulement son front et ses
+joues, mais encore son nez et son cou, et son
+dos se voûtait. Cependant ses jambes affaiblies
+restaient arquées et décelaient l’ancien cavalier.</p>
+
+<p>La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans
+un petit salon de la vieille maison, dont une
+porte et les fenêtres à balcon donnaient sur
+un vieux jardin orné de grands tilleuls.</p>
+
+<p>La maîtresse de la maison, en camisole lilas,
+était assise sur un divan devant une table d’acajou
+et se tirait les cartes. Son frère, vêtu
+d’un pantalon blanc et d’un veston bleu, était
+installé près de la fenêtre ; il tressait du coton
+blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que
+lui avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait
+plus faire autre chose ; ses yeux étaient trop
+affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps
+favori d’autrefois.</p>
+
+<p>Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna,
+répétait sa leçon sous les yeux de Liza
+qui tricotait en même temps, avec des aiguilles
+en bois, une paire de bas pour son oncle.</p>
+
+<p>Les derniers rayons du soleil couchant
+jetaient à travers l’allée de tilleuls une clarté
+tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère
+qui se trouvait auprès du cavalier. Dans le
+jardin et dans la chambre il faisait si calme
+qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle
+voleter rapidement, ou, dans la chambre,
+le soupir léger d’Anna Fedorovna ou les toussotements
+du vieux cavalier qui posait ses
+pieds l’un sur l’autre et changeait de temps
+en temps de position.</p>
+
+<p>— Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka ?…
+J’oublie toujours, dit Anna Fedorovna
+en cessant de mêler ses cartes.</p>
+
+<p>Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha
+de sa mère et regarda le jeu.</p>
+
+<p>— Mais vous avez tout brouillé, ma chère
+petite maman, s’écria-t-elle en remettant les
+cartes en ordre. — A présent elles sont comme
+il faut… Mais cela tombe comme vous l’avez
+voulu ! ajouta-t-elle en retirant furtivement une
+carte du jeu.</p>
+
+<p>— Oh ! tu me trompes toujours… Tu me
+dis toujours que cela réussit.</p>
+
+<p>— Non, vraiment ; la réussite est faite.</p>
+
+<p>— C’est bon, c’est bon !… espiègle… N’est-il
+pas l’heure de prendre le thé ?</p>
+
+<p>— J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar.
+Je vais y aller. Faut-il l’apporter ici ?… Finis
+vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un
+peu.</p>
+
+<p>Eliza sortit.</p>
+
+<p>— Lizotchka !… Lizanka !… cria l’oncle, en
+regardant son travail avec attention ; je crois
+avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi
+donc, ma chérie.</p>
+
+<p>— Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais
+faire casser le sucre.</p>
+
+<p>En effet, trois minutes après, elle revint,
+s’approcha de son oncle et le saisit par l’oreille.</p>
+
+<p>— Voilà… cela vous apprendra à laisser
+échapper des mailles, dit-elle en riant.</p>
+
+<p>— Cesse, cesse donc et répare le dégât.
+Vois, il y a là quelques nœuds.</p>
+
+<p>Liza prit la tresse, ôta une épingle de son
+fichu, que le vent entr’ouvrit un instant, remit
+la maille, tira deux fois sur la tresse et la rendit
+à son oncle.</p>
+
+<p>— Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en
+lui tendant sa joue rose et en rattachant son
+fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec
+du rhum, c’est aujourd’hui vendredi.</p>
+
+<p>Elle sortit de nouveau.</p>
+
+<p>— Petit oncle, venez donc voir !… Des
+hussards viennent ici ! entendit-on de la chambre
+voisine.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna et son frère passèrent dans
+la salle où le thé était servi, et dont les fenêtres
+donnaient sur la rue. On voyait très
+peu ; on distinguait seulement, à travers un
+nuage de poussière, une troupe qui s’avançait.</p>
+
+<p>— Quel dommage, petite sœur, remarqua
+l’oncle. Quel dommage que nous soyons si
+à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit
+pas terminée ! Nous aurions pu inviter les officiers.
+Les officiers de hussards, ce sont des
+jeunes gens si gais, si agréables !… J’aurais
+pu les contempler au moins encore un peu.</p>
+
+<p>— J’en serais de même très contente ; mais
+vous savez vous-même, mon frère, que nous
+n’avons pas de place : une chambre à coucher,
+celle d’Eliza, le salon et cette chambre, qui
+est la vôtre, et c’est tout. Où les loger ?</p>
+
+<p>Jugez-en vous-même… Mikhaïlo Matveïev a
+nettoyé pour eux l’isba du staroste ; il dit que
+ce sera assez propre.</p>
+
+<p>— Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka,
+un brave hussard ! dit l’oncle.</p>
+
+<p>— Non, je ne veux pas d’un hussard… Je
+veux un uhlan… C’est dans les uhlans que vous
+avez servi, oncle, n’est-ce pas ?… Je ne veux
+pas même connaître les hussards, on dit que
+ce sont des risque-tout.</p>
+
+<p>Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de
+rire sonore.</p>
+
+<p>— Voilà Oustiouchka qui court ; il faut lui
+demander ce qu’elle a vu, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.</p>
+
+<p>— Elle ne peut pas rester à son travail…
+Il faut toujours qu’elle s’échappe pour aller
+voir les soldats, fit Anna Fedorovna. — Eh
+bien ! où a-t-on logé les officiers ? demanda-t-elle
+à Oustiouchka.</p>
+
+<p>— Chez les Eremkine, Madame. Ils sont
+deux… Quels beaux cavaliers !… On dit qu’il y
+en a un qui est comte.</p>
+
+<p>— Comment le nomme-t-on ?</p>
+
+<p>— C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev ;
+je ne me rappelle plus, excusez-moi.</p>
+
+<p>— Quelle sotte !… Elle ne sait même pas
+renseigner les gens… Tu aurais dû au moins
+retenir le nom.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je vais y aller.</p>
+
+<p>— Oh ! je sais que tu en es très capable.
+Mais non, c’est Danilo qui ira… Dites-lui,
+mon frère, qu’il aille demander si les officiers
+ont besoin de quelque chose… Il faut toujours
+être convenable… Il faudra dire que
+c’est de ma part.</p>
+
+<p>Le cavalier et sa sœur se remirent à leur
+thé. Liza passa à l’office pour mettre le sucre
+cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait
+des hussards.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau,
+ce comte ! C’est tout simplement un chérubin
+aux cils noirs… Voilà le fiancé qu’il vous faudrait.
+Vous feriez tous deux un beau couple.</p>
+
+<p>Les autres domestiques souriaient approbativement.
+La vieille bonne, qui tricotait un
+bas, près de la fenêtre, soupira et fit une
+prière pour que se réalisât ce vœu.</p>
+
+<p>— Les hussards t’ont charmée à ce point !
+dit Liza. — Je sais que tu es experte à raconter…
+Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, Oustiouchka…
+Il faudra en offrir aux hussards.</p>
+
+<p>Eliza prit le sucrier et sortit en riant.</p>
+
+<p>« Je voudrais bien savoir comment est ce
+hussard. Est-il brun ou blond ? Il serait sans
+doute content de faire notre connaissance…
+Mais il passera et ne saura même pas que j’ai
+pensé à lui… Combien ont déjà passé ainsi
+sans me voir… excepté mon oncle et Oustiouchka !…
+Qu’importent ma coiffure, les manchettes
+que je porte ! personne ne me remarque », pensait-elle
+en soupirant. Et elle caressait
+son bras blanc et potelé. — « Il doit être
+de haute taille, avoir de grands yeux et probablement
+de petites moustaches noires… Non,
+vraiment, j’ai déjà vingt-deux ans passés, et
+personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan
+Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais
+plus belle qu’à présent… C’est ainsi que ma
+jeunesse se passe sans joie… Oh ! que je suis
+malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village ! »</p>
+
+<p>La voix de sa mère, qui l’appelait pour
+verser le thé, tira la demoiselle de village de
+sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et rejoignit
+sa mère.</p>
+
+<p>Les meilleures choses arrivent par hasard.
+Plus on prend de souci et moins l’on réussit.
+Dans les campagnes, on s’inquiète rarement
+de donner une bonne éducation aux enfants ;
+donc, pour la plupart, les enfants éduqués au
+hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout
+pour Liza.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna, avec son intelligence
+bornée et son caractère insouciant, n’avait
+donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui
+avait fait apprendre ni la musique, ni le français,
+cette langue si utile ; mais le hasard fit
+que son mari lui donna une fille douée d’une
+santé robuste. Une nourrice et une bonne se
+chargèrent de l’enfant, la nourrirent, l’habillèrent
+de petites robes d’indienne et de souliers
+en peau de bélier ; elles l’envoyaient se
+promener et ramasser des champignons et
+des framboises dans la forêt. Un séminariste
+lui enseigna la lecture et l’arithmétique, et, à
+seize ans, Liza se trouva être pour sa mère
+une amie toujours gaie et une active ménagère.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours
+des filles adoptives, serves ou enfants
+trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait
+déjà d’elles, leur apprenait à lire, les habillait,
+les conduisait à l’église et réprimait leurs
+espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle,
+qu’on dut soigner comme un enfant. Puis,
+les moujiks et les domestiques s’adressaient à
+la jeune demoiselle pour avoir des remèdes
+dans leurs maladies ; elle leur donnait du sureau,
+de la menthe et de l’alcool camphré.
+Puis, le ménage dont le soin, par hasard,
+passa dans ses mains ; ensuite l’amour qu’elle
+avait en elle se satisfit en s’épanchant dans
+la nature et dans la religion. Spontanément
+Liza était devenue une femme active, bonne,
+gaie, indépendante, pure et profondément
+religieuse. Il est vrai qu’elle éprouvait des
+petites souffrances de vanité quand elle
+voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux
+à la mode, qu’on faisait venir de K. ;
+qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit
+à propos de sa mère, devenue, en vieillissant,
+grognon et capricieuse ; qu’elle était
+envahie parfois par les rêves d’amour les plus
+irréalisables et aussi les moins immatériels ;
+mais l’activité saine et utile qui lui était devenue
+indispensable avait dissipé tout cela et,
+à vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache ;
+pas un reproche ne troublait l’âme sereine et
+tranquille de cette jeune fille radieuse de
+beauté physique et morale.</p>
+
+<p>Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette ;
+ses yeux étaient gris, plutôt petits, avivés
+d’une ombre légère à la paupière inférieure ;
+ses cheveux descendaient en une lourde
+et longue natte blonde ; sa démarche était
+grave et avait quelque nonchalance qui lui
+imprimait un balancement <i>en canard</i>, comme
+on dit. L’expression de son visage, quand elle
+s’occupait de quelque chose sans que son
+esprit fût agité, paraissait dire à ceux qui la
+regardaient : « Il fait bon de vivre sur terre
+à qui a la conscience pure et le cœur aimant. »
+Même dans ses moments de dépit, de trouble
+ou de tristesse, à travers les larmes, et malgré
+le froncement de son sourcil gauche et le
+pincement de ses lèvres, se trahissait comme
+malgré elle dans les fossettes de ses joues,
+au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués
+à sourire à la vie, un cœur foncièrement
+bon et que l’esprit ne faussait point.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il faisait encore chaud, bien que le soleil
+descendît déjà sur l’horizon, lorsque l’escadron
+entra dans Morozovka. En avant, au milieu de
+la rue poudreuse du village, trottait en mugissant
+d’inquiétude une vache séparée du
+troupeau et incapable du comprendre qu’il lui
+était beaucoup plus simple de se jeter de côté
+et de laisser passer l’escadron qui semblait la
+poursuivre. Les vieux paysans, les babas,
+les enfants regardaient les hussards avec
+avidité, formant la haie des deux côtés de la
+rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière,
+les hussards arrêtèrent leurs chevaux, qui piétinèrent
+et s’ébrouèrent un instant.</p>
+
+<p>A la droite de l’escadron, deux officiers
+montaient avec aisance deux magnifiques
+chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine ;
+l’autre, un très jeune homme récemment
+promu en grade de sous-lieutenant, se nommait
+Polozov.</p>
+
+<p>De la principale isba sortit un hussard en
+redingote blanche d’été. Otant sa casquette,
+il s’approcha des officiers.</p>
+
+<p>— Où est le logement qui nous est réservé ?
+demanda le comte.</p>
+
+<p>— Pour Votre Excellence, répondit le
+quartier-maître en sursautant. — Ici, chez le
+starosta… Il a nettoyé son isba. J’ai demandé
+un logement chez la pomestchitsa, on m’a
+répondu qu’il n’y en avait pas… Elle est si
+méchante…</p>
+
+<p>— C’est bien, dit le comte en descendant
+de cheval et en étirant ses jambes engourdies. — Ma
+voiture est-elle arrivée ?</p>
+
+<p>— Elle a daigné arriver, Votre Excellence,
+répondit le quartier-maître en indiquant avec
+sa casquette la voiture, dont on apercevait la
+caisse en cuir sous la porte cochère.</p>
+
+<p>Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba
+où la famille du paysan s’était réunie pour
+contempler l’officier. Dans sa précipitation à
+ouvrir la porte pour montrer à son supérieur
+que l’habitation avait été mise en bon état pour
+le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis
+s’écarta pour laisser passer le comte.</p>
+
+<p>La maison était assez spacieuse, mais peu
+propre. Un domestique allemand, vêtu comme
+un seigneur, se tenait dans la salle ; il installait
+un lit de fer. Quand il eut posé ses draps
+et bordé les couvertures, il mit la malle du
+comte en ordre.</p>
+
+<p>— Fi ! quel logement dégoûtant ! s’écria le
+comte dépité. — Eh ! Diadenko, ne pouvait-on
+me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik ?</p>
+
+<p>— Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la
+maison seigneuriale, dit Diadenko. — Mais la
+maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.</p>
+
+<p>— Inutile, alors… tu peux t’en aller.</p>
+
+<p>Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses
+mains derrière sa tête.</p>
+
+<p>— Johann, cria-t-il à son valet de chambre,
+tu as encore fait une bosse au matelas, au beau
+milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire
+un lit comme il faut ?</p>
+
+<p>Johann s’approcha pour réparer le dommage.</p>
+
+<p>— Non, c’est inutile… Ma robe de chambre,
+demanda-t-il d’une voix mécontente.</p>
+
+<p>Le domestique lui apporta sa robe de chambre.</p>
+
+<p>Le comte, avant de l’endosser, examina un
+des pans.</p>
+
+<p>— C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache…
+Peut-on plus mal servir que toi, ajouta-t-il en
+arrachant le vêtement des mains du valet de
+chambre et en s’en revêtant. — Dis-moi, le fais-tu
+exprès ?… Le thé est-il préparé ?…</p>
+
+<p>— Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit
+Johann.</p>
+
+<p>— Imbécile !</p>
+
+<p>Le comte prit un roman français et se mit à
+lire. Sa lecture se prolongea assez longtemps.
+Johann sortit et alla dans le vestibule activer
+le samovar. Il était évident que le comte était
+de mauvaise humeur, probablement à cause de
+la fatigue, de la poussière qui couvrait son
+visage, de ses habits qui le serraient et de son
+estomac à jeun.</p>
+
+<p>— Johann ! cria-t-il de nouveau. Rends-moi
+compte des dix roubles que je t’ai donnés.
+Qu’as-tu acheté à la ville ?</p>
+
+<p>Tourbine parcourut le compte et laissa
+échapper quelques marques de mécontentement
+à propos de la cherté des provisions.</p>
+
+<p>— Apporte du rhum pour le thé.</p>
+
+<p>— Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé,
+dit Johann.</p>
+
+<p>— C’est superbe… Combien de fois t’ai-je
+dit d’avoir toujours du rhum.</p>
+
+<p>— Che n’afais bas assez l’archent.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas
+acheté… Tu aurais dû emprunter à son domestique.</p>
+
+<p>— Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais
+bas. Ils ont acheté tu thé et tu sucre.</p>
+
+<p>— Animal !… va-t’en !… Tu es le seul être
+sur terre capable de me mettre hors de moi…
+Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours
+le thé avec du rhum.</p>
+
+<p>— Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor…
+Elles fiennent t’arrifer, dit le valet
+de chambre.</p>
+
+<p>Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta
+les lettres et les lut.</p>
+
+<p>A ce moment, le jeune sous-lieutenant
+entra.</p>
+
+<p>Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son
+escadron.</p>
+
+<p>— Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me
+semble… Il a fait si chaud… J’avoue que je
+me sens fatigué.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, il fait bon… une sordide et
+puante isba… et, grâce à toi, pas de rhum.
+Ton idiot de valet n’en a pas acheté ; celui-ci
+non plus… Tu aurais dû le lui dire au
+moins.</p>
+
+<p>Il continua sa lecture. Sa première lettre
+lue, il la froissa et la jeta par terre.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum ?
+demanda à voix basse le sous-lieutenant à son
+ordonnance. — Tu avais de l’argent.</p>
+
+<p>— Est-ce que ce doit être toujours à vous
+d’en acheter ?… Je dépense déjà assez sans
+cela. Tandis que leur Allemand ne fait que
+fumer sa pipe, et voilà tout.</p>
+
+<p>La seconde lettre n’était sans doute point
+aussi désagréable, car le comte souriait en la
+lisant.</p>
+
+<p>— De qui est-ce ? demanda Polozov en rentrant
+dans la chambre et en arrangeant sa
+couchette sur une planche près du poêle.</p>
+
+<p>— De Mina, répondit gaîment le comte, qui
+tendit la lettre au jeune homme. — Veux-tu
+la lire ?… Quelle charmante femme !… Quelle
+charmante femme !… Vraiment elle vaut mieux
+que nos demoiselles… Que d’esprit et de sentiment
+dans cette lettre ! La seule chose qui
+n’aille pas, c’est qu’elle me demande de l’argent.</p>
+
+<p>— En effet, ce n’est pas bien, appuya le
+sous-lieutenant.</p>
+
+<p>— Il est vrai que je lui en ai promis… Mais,
+tu sais, cette campagne… Du reste, si je dois
+être encore trois mois à commander l’escadron,
+je lui en enverrai… Ce ne serait vraiment
+pas à regretter… Qu’elle est charmante, eh !
+dit-il en souriant et suivant des yeux l’expression
+du visage de Polozov, qui lisait la lettre.</p>
+
+<p>— C’est horriblement mal orthographié, mais
+c’est charmant… Il me semble que tu es
+aimé.</p>
+
+<p>— Hum !… Comment donc !… Il n’y a que
+ces femmes-là qui aiment véritablement… quand
+elles aiment.</p>
+
+<p>— Et cette autre lettre, de qui ? demanda
+Polozov en tendant au comte celle qu’il venait
+de lire.</p>
+
+<p>— Euh ! rien… Un méchant bonhomme, un
+vaurien, à qui je dois… C’est une dette de
+jeu.</p>
+
+<p>— Voilà trois fois qu’il me la rappelle… je
+ne puis pas la payer maintenant. Stupide
+lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé
+par ce souvenir.</p>
+
+<p>Après cette conversation, un long silence se
+fit entre les deux officiers. Polozov, qui était
+visiblement sous l’influence du comte, buvait
+son thé en silence, jetant parfois des regards
+sur le beau visage assombri de Tourbine qui
+s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre la
+conversation.</p>
+
+<p>— Qu’en penses-tu ?… Cela peut très bien
+se faire !… s’écria soudain le comte en secouant
+joyeusement la tête. — Si nous avons une
+promotion cette année et si nous assistons
+encore à une affaire, je puis arriver à distancer
+mes anciens chefs d’escadron de la garde.</p>
+
+<p>La conversation continuait sur ce thème,
+pendant la seconde tasse de thé, quand le
+vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission
+dont Anna Fedorovna l’avait chargé
+auprès de ces messieurs.</p>
+
+<p>Sa commission faite, Danilo, ayant appris
+le nom de l’officier et se souvenant encore de
+la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de
+sa propre part :</p>
+
+<p>— Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander
+si vous n’êtes pas le fils du comte
+Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse,
+Anna Fedorovna, l’a beaucoup connu.</p>
+
+<p>— C’était mon père… Dis à ta maîtresse
+que je lui suis très reconnaissant, que je n’ai
+besoin de rien… Seulement je lui demanderai
+si je ne pourrais avoir quelque part une
+chambre un peu plus propre… dans sa maison
+ou ailleurs.</p>
+
+<p>— Pourquoi avez-vous dit cela ? dit Polozov
+dès que Danilo fut sorti. — Est-ce que
+cela ne vous est pas égal, pour une nuit ?…
+Quel dérangement vous allez leur causer !</p>
+
+<p>— En voici bien d’une autre encore !… N’avons-nous
+pas assez erré d’isbas en isbas,
+toutes enfumées et sales ?… On voit tout de
+suite que tu n’es pas pratique… Pourquoi n’en
+pas profiter, si, pour une nuit, nous pouvons
+nous loger comme des hommes… Ils en seront
+enchantés, au contraire… Il y a une seule
+chose qui ne m’aille pas… Si cette dame a en
+effet connu mon père… ajouta le comte en
+souriant. — J’éprouve toujours un peu de honte
+quand on me parle de feu mon <i>papa</i> ; il y a
+toujours dessous quelque histoire scandaleuse
+ou quelque dette… Et c’est pourquoi j’évite
+autant que possible les vieilles connaissances
+de mon père… Du reste il était de son temps,
+conclut-il en reprenant sa mine sérieuse.</p>
+
+<p>— J’oubliais de te raconter, dit Polozov,
+que j’ai rencontré le commandant de brigade
+des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te
+voir… Il a un véritable culte pour ton père.</p>
+
+<p>— Cet Iliine me parait être une vieille
+croûte… Tous ces messieurs qui ont connu
+mon père me racontent, comme pour m’être
+agréables, des choses que j’ai honte à entendre…
+Il est vrai que je ne m’enthousiasme
+pas et que j’envisage les choses froidement,
+tandis que mon père était un homme fougueux
+et se laissait aller parfois à commettre
+des actions un peu risquées… Mais, encore
+une fois, il était de son temps… Dans notre
+siècle, peut-être serait-il un homme très distingué ;
+car il avait de grandes facultés, il faut
+lui rendre cette justice.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après, le domestique revenait
+et transmettait au comte la prière que
+lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir
+passer la nuit dans sa maison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune
+officier de hussards était le fils du comte Tourbine,
+ne tint plus en place.</p>
+
+<p>— Ah ! mes aïeux ! Danilo, cours vite ; dis-lui
+que je le demande ici, cria-t-elle en proie
+à la plus vive agitation ; et, s’élançant vers la
+chambre des bonnes : — Lizanka !… Oustiouchka !…
+il faut arranger ta chambre, Liza…
+Tu vas passer dans la chambre de ton oncle,
+et vous, mon frère… Mon frère, vous coucherez
+dans le salon, pour cette seule nuit.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, petite sœur… Je coucherai
+par terre.</p>
+
+<p>— Ce doit être un beau garçon s’il ressemble
+à son père. Que je le voie, au moins, ce
+cher enfant… Tu le verras, Liza… Son père
+était un beau garçon… Où portes-tu la table ?…
+Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se
+démenant. — Fais apporter deux lits…
+Empruntes-en un chez le gérant… Puis, tu
+prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal
+dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.</p>
+
+<p>Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère
+s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre
+destinée aux deux officiers. Elle fit les lits
+avec du linge propre et parfumé de réséda,
+ordonna de mettre une carafe d’eau et des
+bougies sur une petite table, fit brûler du
+papier odorant dans la chambre des bonnes
+et déménagea son petit lit qu’elle installa dans
+la chambre de son oncle.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna se calma, se remit à sa
+place, reprit même ses cartes, mais, en les
+disposant sur la table, elle s’appuya sur son
+coude potelé et demeura pensive.</p>
+
+<p>« Ah ! comme le temps, comme le temps
+passe », se disait-elle à voix basse. — « Y a-t-il
+donc si longtemps de cela… Je le vois à
+présent comme autrefois… Quel espiègle il
+était ! »</p>
+
+<p>Des larmes lui montèrent aux yeux.</p>
+
+<p>« Voici Lizanka, à présent… Tout de même,
+elle n’est pas ce que j’étais à son âge… Elle
+est jolie, mais ce n’est pas cela… »</p>
+
+<p>— Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir
+ta robe de <i>mousseline de laine</i>.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous les invitez, maman ?…
+Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en
+proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser,
+car la pensée de voir les officiers la
+troublait… — Mieux vaut ne pas les inviter,
+maman, répéta-t-elle.</p>
+
+<p>En effet, le désir de voir les officiers était
+combattu en elle par la crainte d’un bonheur
+qu’elle pressentait.</p>
+
+<p>— Peut-être voudront-ils faire notre connaissance,
+fit Anna Fedorovna en caressant
+les cheveux de sa fille. Elle songea :</p>
+
+<p>« Non, ce ne sont pas les cheveux que
+j’avais en mon temps… Non, Lizotchka, cependant
+comme je l’aurais désiré pour toi !… »</p>
+
+<p>En effet, elle désirait ardemment quelque
+chose d’heureux pour sa fille… Mais elle ne
+pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage
+avec le comte… Pourtant un sentiment indéfini
+la poussait à désirer beaucoup, beaucoup
+pour sa fille… Elle eût voulu revivre encore
+une fois en sa fille les moments passés avec
+le feu comte.</p>
+
+<p>Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu
+agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa
+dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart
+d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise
+et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait
+une joie embarrassée comme celle d’une
+jeune fille qui essaye pour la première fois une
+robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée
+aux hôtes.</p>
+
+<p>— Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui,
+ma petite sœur… Le feu comte
+était un véritable hussard… Nous allons voir…
+nous allons voir.</p>
+
+<p>Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient
+installés dans leur chambre.</p>
+
+<p>— Eh bien ! tu vois, dit le comte en se couchant
+tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses,
+sur le lit qu’on lui avait préparé.
+Ne sommes-nous pas mieux ici que dans
+cette isba, en compagnie des cafards ?</p>
+
+<p>— Évidemment nous sommes mieux ici…
+mais nous sommes les obligés des maîtres de
+cette maison…</p>
+
+<p>— Quelle bêtise !… Il faut partout se conduire
+d’une manière pratique… Ils sont charmés,
+j’en suis sûr… Garçon ! cria le comte,
+demande quelque chose pour voiler cette
+fenêtre ; sans quoi il y aura ici un courant d’air
+cette nuit.</p>
+
+<p>A ce moment, le vieux cavalier entra pour
+faire connaissance avec les officiers. En rougissant
+un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion
+de raconter qu’il avait été le camarade
+du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il
+ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui
+avait rendu des services. Entendait-il par là
+que le feu comte ne lui avait pas rendu ses
+cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la
+neige, ou qu’il l’avait injurié ? Le vieux cavalier
+ne s’expliqua pas là-dessus.</p>
+
+<p>Le jeune comte fut très poli pour le vieillard.
+Il le remercia pour le logement qu’on lui
+avait fait donner.</p>
+
+<p>— Excusez-nous si ce n’est pas très confortable,
+comte…</p>
+
+<p>Il allait dire : « Votre Excellence », ayant
+perdu l’habitude de parler à des personnages.
+Il reprit.</p>
+
+<p>— La maison de ma sœur est petite… Pour
+ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler
+tout de suite, et ce sera à merveille.</p>
+
+<p>Sous le prétexte d’aller commander qu’on
+apportât un rideau, mais en réalité pour aller
+conter aux siens son impression sur le jeune
+officier, il sortit de la chambre.</p>
+
+<p>La jolie Oustiouchka entra avec un châle que
+lui avait donné sa maîtresse ; elle voila la fenêtre
+et demanda si ces messieurs ne prendraient
+pas volontiers du thé.</p>
+
+<p>Le confortable de son logement agissait visiblement
+sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement
+et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci
+l’appela polisson. Il lui demanda si sa
+demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka
+s’il prendrait du thé, il répondit qu’il
+acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant
+pas prêt, il serait heureux que l’on apportât
+de la vodka, quelque chose à manger et,
+s’il y en avait dans la maison, du xérès.</p>
+
+<p>L’oncle était tout transporté de l’amabilité
+de Tourbine ; il chantait les louanges de la
+jeune génération, et jurait que les hommes du
+temps présent valaient beaucoup mieux que
+ceux du temps passé.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir ;
+elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de
+mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin,
+elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer
+avec sécheresse que « pour vous, mon
+frère, celui qui vous parle le dernier est le
+meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont
+devenus plus intelligents, mais pourtant personne
+ne dansait mieux l’écossaise que Fedor
+Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si
+bien que tout le monde raffolait de lui… Seulement,
+il ne s’occupait que de moi… Vous
+voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi
+des gens du monde ».</p>
+
+<p>A ce moment arriva la demande de vodka,
+de victuailles et du xérès.</p>
+
+<p>— Eh ! mon frère, vous ne faites jamais le
+nécessaire. Il fallait faire préparer à souper,
+s’écria Anna Fedorovna… Liza, occupe-t-en,
+ma chérie.</p>
+
+<p>Liza courut à l’office pour chercher des petits
+champignons salés et du beurre frais ; elle
+recommanda au cuisinier de préparer des
+côtelettes hachées.</p>
+
+<p>— Et pour le xérès, comment faire ?…
+Vous en reste-t-il, mon frère ?</p>
+
+<p>— Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.</p>
+
+<p>— Comment, non ! Que buvez-vous donc
+avec le thé ?</p>
+
+<p>— Du rhum, Anna Fedorovna.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas la même chose ?… Donnez
+de votre rhum… C’est toujours la même
+chose… Il vaudrait peut-être mieux les inviter
+ici, mon frère ; ce serait préférable… Ils ne
+s’en offenseront pas, je pense.</p>
+
+<p>Le cavalier déclara que le comte ne refuserait
+pas et se fit fort de l’amener.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne
+sait pourquoi, sa robe de <i>gros-gros</i> et un
+nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle
+n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe
+de toile rose à larges manches. Elle était très
+agitée ; il lui semblait que quelque chose d’inattendu
+l’attendait, quelque chose comme un
+nuage bas et noir oppressait son âme.</p>
+
+<p>Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait
+comme quelque chose de tout à fait nouveau,
+d’incompréhensible et d’attrayant.</p>
+
+<p>Son caractère, ses habitudes, ses paroles,
+tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle
+n’avait jamais rencontré rien de semblable.
+Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent
+et juste, tout ce qu’il faisait honnête,
+tout son extérieur attrayant ; elle n’en doutait
+pas.</p>
+
+<p>S’il avait demandé non seulement à manger
+et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle
+ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas
+reproché, tant elle eût été convaincue qu’il
+devait en être ainsi.</p>
+
+<p>Le comte accepta sans façon l’invitation que
+le cavalier s’était chargé de lui transmettre
+de la part d’Anna Fedorovna.</p>
+
+<p>Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.</p>
+
+<p>— Viens-tu ? dit-il à Polozov.</p>
+
+<p>— Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le
+sous-lieutenant. — <i>Ils feront des frais pour
+nous recevoir<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En français, dans le texte.</p>
+</div>
+<p>— Sottises !… Au contraire, cela les rendra
+heureux… D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements…
+La demoiselle est jolie… Viens,
+dit le comte en français.</p>
+
+<p>— <i>Je vous en prie, messieurs</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, dit le cavalier
+pour faire entendre que lui aussi savait le
+français et qu’il avait compris ce que disaient
+les officiers.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> En français, dans le texte.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort
+occupée à remplir la théière et craignait de
+regarder les officiers quand ils entrèrent dans
+le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva
+vivement, salua et, sans cesser de dévisager le
+comte, se mit à lui parler de sa ressemblance
+extraordinaire avec son père ; puis elle lui
+présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures,
+de la marmelade de campagne.</p>
+
+<p>Personne ne faisait attention au sous-lieutenant ;
+dans sa timidité, il s’en félicitait, car il
+pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté
+d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.</p>
+
+<p>L’oncle, en écoutant la conversation de sa
+sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer
+ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en
+prenant le thé, fumait son cigare ; Liza se retenait
+à grand’peine de tousser ; il était très aimable
+et causait avec animation. Il interrompait
+fréquemment Anna Fedorovna, si bien
+qu’il finit par accaparer la conversation. Une
+seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs :
+il lâchait souvent des paroles un
+peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait,
+cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna ; et
+Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.</p>
+
+<p>Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet
+qu’il produisait et continuait tranquillement,
+de son ton simple et aimable. Liza versait le
+thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses
+entre leurs mains, les posait tout près des
+hôtes ; elle n’était pas encore remise de son
+agitation et elle écoutait avec avidité les récits
+du comte.</p>
+
+<p>Mais ces récits et les pauses de la conversation
+la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit
+point les choses intelligentes qu’elle
+attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle
+espérait ; et, même, à la troisième tasse de thé,
+quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur
+Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua
+de causer en la regardant avec un sourire,
+elle se sentit un peu d’hostilité contre lui
+et ne fut pas loin de penser que non seulement
+il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore
+il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle
+avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait
+guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que
+des ongles longs et soignés, mais rien de plus,
+rien d’exceptionnel.</p>
+
+<p>Liza se tranquillisa, non sans quelque regret,
+de son rêve ; alors elle sentit passer sur elle
+le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta
+un peu.</p>
+
+<p>« Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là »,
+pensait-elle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses
+hôtes dans une autre salle et reprit sa place
+habituelle.</p>
+
+<p>— Vous voudriez peut-être vous reposer,
+comte ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Sur une réponse négative elle reprit :</p>
+
+<p>— Comment vous intéresser, alors, mes
+chers hôtes ?… Jouez-vous aux cartes, comte ?
+Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie…</p>
+
+<p>— Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit
+le cavalier… Faisons donc la partie
+ensemble… Qu’en dites-vous, comte, et vous,
+Monsieur ?</p>
+
+<p>Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait
+agréable à leurs aimables hôtes.</p>
+
+<p>Liza alla chercher dans sa chambre un jeu
+de vieilles cartes dont elle se servait pour se
+dire la bonne aventure, afin de savoir si le
+rhume de sa mère se passerait bientôt, si son
+oncle tarderait à revenir de la ville ou si une
+voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait
+ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient
+plus propres que celles qui servaient à Anna
+Fedorovna.</p>
+
+<p>— Mais vous ne jouez peut-être pas de petites
+sommes ? demanda l’oncle. — Avec Anna
+Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la
+partie. Elle nous gagne toujours.</p>
+
+<p>— Comme il vous plaira… dit le comte.</p>
+
+<p>— Eh bien ! jouons à un kopek la mise,
+pour nos chers hôtes… Qu’ils me gagnent, moi,
+la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant
+dans son fauteuil et en arrangeant les plis de
+sa mantille.</p>
+
+<p>« Peut-être vais-je gagner », pensa Anna
+Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir
+joueuse passionnée.</p>
+
+<p>— Voulez-vous ?… Je vais vous apprendre
+à jouer avec les <i>petits tableaux</i>, avec <i>misère</i>,
+c’est très amusant.</p>
+
+<p>Cette nouvelle mode de jouer, en grande
+vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le
+monde.</p>
+
+<p>L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et
+que c’était à peu près comme le boston…
+Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna
+n’y comprit rien et dut être longtemps
+forcée, en souriant et en hochant approbativement
+la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le
+jeu et que tout cela était parfaitement clair
+pour elle.</p>
+
+<p>Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu
+du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi,
+déclara <i>misère</i> ! et resta avec six. Elle se
+troubla, sourit et finit par convenir qu’elle
+n’était pas encore très exercée. Pourtant on
+inscrivait ses points perdants, d’autant plus
+que le comte, grand joueur, marquait avec
+prudence, calculait juste, et ne comprenait ni
+les poussées du sous-lieutenant sous la table ni
+les erreurs grossières que commettait le jeune
+officier.</p>
+
+<p>Liza rapporta de la marmelade, trois sortes
+de confitures et des pommes marinées ; debout
+derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait
+le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les
+officiers, surtout sur les mains blanches aux
+ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait
+ses cartes et faisait les levées d’un geste si
+assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.</p>
+
+<p>De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et,
+devançant les autres, elle acheta jusqu’au
+sept ; elle perdit trois. Quand, sur la demande
+de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres,
+elle se trouva tout à fait désorientée.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez,
+dit en souriant Liza pour dégager
+sa mère de cette situation risible.</p>
+
+<p>— Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la
+vieille dame en jetant un regard effaré sur sa
+fille. — Je m’y perds…</p>
+
+<p>— Mais je ne sais pas non plus, répondit
+Liza en calculant mentalement ce que sa mère
+avait dû perdre. — Vous perdrez beaucoup si
+vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus
+même de quoi acheter une robe à Pimotchka,
+ajouta-t-elle en plaisantant.</p>
+
+<p>— Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix
+roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza,
+visiblement désireux de lier conversation avec
+elle.</p>
+
+<p>— Mais ne jouons-nous pas des roubles de
+banque ? demanda Anna Fedorovna en regardant
+tout le monde.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas comment nous jouons…
+Je ne sais pas compter en roubles de banque,
+dit le comte. — Quelle somme fait un rouble
+de banque ?</p>
+
+<p>— Mais à présent personne ne compte
+plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se
+sentait en veine.</p>
+
+<p>Anna Fedorovna ordonna d’apporter <i>du
+mousseux</i>, but elle-même deux verres de
+vin rouge, et sembla s’abandonner au sort.
+Une tresse de ses cheveux s’était échappée
+de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas.
+Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions
+et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue.
+Le sous-lieutenant multipliait ses coups de
+pied sous la table ; le comte, sans y faire attention,
+inscrivait, avec une exactitude méticuleuse,
+les pertes de la pauvre femme. Enfin,
+on quitta la partie, malgré tous les efforts
+que fit Anna Fedorovna pour remanier son
+compte en affectant de s’être trompée et malgré
+la terreur qu’elle laissait voir des pertes
+qu’elle avait faites ; on constata, à la fin de la
+partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt
+points.</p>
+
+<p>— Cela fait neuf roubles en billets de banque ?
+demanda-t-elle à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses
+pertes ; il fallut que son frère lui expliquât
+qu’elle avait perdu trente-deux roubles et
+demi en billets de banque et qu’il fallait absolument
+les payer.</p>
+
+<p>Le comte ne compta même pas son gain et,
+aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre
+où Liza disposait sur une table des viandes
+froides et des champignons marinés pour le
+souper, et fit tranquillement et simplement ce
+que le sous-lieutenant avait vainement tenté
+toute la soirée. Il entra en conversation avec
+elle à propos du temps qu’il faisait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le sous-lieutenant se
+trouvait dans une situation fort désagréable.
+Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza,
+qui s’était efforcée de contenir l’explosion de
+mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée,
+Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.</p>
+
+<p>— Il est vraiment regrettable que nous vous
+ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme
+pour dire quelque chose. — J’en suis honteux.</p>
+
+<p>— Vous avez inventé des tableaux et des
+misères… Je ne connais pas cela. En billets
+de banque, combien ai-je perdu ? demanda-t-elle
+encore.</p>
+
+<p>— Trente-deux roubles et demi, répéta le
+cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur. — Payez
+donc, ma petite sœur… payez
+donc.</p>
+
+<p>— Je vous les donnerai… mais vous ne m’y
+prendrez plus… Je ne les regagnerai de ma
+vie.</p>
+
+<p>Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre
+et en rapporta neuf roubles en billets de
+banque.</p>
+
+<p>Ce ne fut que sur les insistances du cavalier
+qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle
+avait perdu.</p>
+
+<p>Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna
+Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable
+s’il renouait la conversation avec elle.
+Il se recula sans mot dire et s’approcha du
+comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre
+ouverte.</p>
+
+<p>Deux chandelles étaient posées sur la table
+préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait
+parfois sous les chaudes brises de cette
+nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le
+jardin éclairé d’une lueur toute différente de
+celle qui venait de la maison.</p>
+
+<p>La pleine lune avait perdu ses teintes
+dorées ; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls
+et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages
+blancs et ténus qui par instant la voilaient tout
+entière. Dans l’étang, dont on apercevait la
+surface argentée à travers les allées, les grenouilles
+coassaient ; quelques oiseaux, voltigeant
+de branche en branche, balançaient
+doucement les fleurs humides et odorantes d’un
+lilas planté juste sous la fenêtre.</p>
+
+<p>— Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant
+de Liza.</p>
+
+<p>Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.</p>
+
+<p>— Vous vous promenez beaucoup, je pense ?
+reprit-il.</p>
+
+<p>— Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on
+ne sait pourquoi, aucun embarras de causer
+avec le comte. — Tous les matins, à sept
+heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka,
+la fille adoptive de maman.</p>
+
+<p>— C’est agréable, la vie à la campagne,
+fit le jeune homme en incrustant son monocle
+dans son orbite et en regardant tour à tour le
+jardin et Liza. — Et le soir, à la clarté de
+la lune, sortez-vous quelquefois ?</p>
+
+<p>— Non… mais il y a trois ans nous nous
+promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits
+à la clarté de la lune… Il avait une étrange
+maladie… des insomnies. Pendant la pleine
+lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre
+de sa chambre est basse et donne sur le
+jardin ; la lune l’éclaire en plein.</p>
+
+<p>— C’est étrange, remarqua le comte. Cette
+Chambre n’est donc pas la vôtre ?</p>
+
+<p>— Non, pour cette nuit seulement. C’est
+vous qui occupez ma chambre.</p>
+
+<p>— Vraiment !… Oh ! mon Dieu, je ne me
+pardonnerai jamais le dérangement que je
+vous ai causé, fit le comte qui, en signe de
+sincérité, lâcha son monocle. — Si j’avais
+su…</p>
+
+<p>— Au contraire, j’en suis très contente…
+La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre
+en est basse… Je m’installerai ici avant
+de m’endormir, ou bien je pourrai me promener
+un peu dans le jardin.</p>
+
+<p>« Quelle appétissante fillette ! » pensait le
+comte, qui replaça son monocle en contemplant
+Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la
+fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>« Avec quelle ruse elle m’a fait entendre
+que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin
+ou à cette fenêtre ! »</p>
+
+<p>Liza perdait aux yeux du comte la plus
+grande partie de ses charmes, tant la conquête
+en semblait facile.</p>
+
+<p>— Comme ce doit être délicieux, fit-il en
+fixant les allées sombres, de passer une belle
+nuit dans ce jardin avec un être aimé.</p>
+
+<p>Liza parut quelque peu confuse de ces paroles
+et aussi d’un second frôlement du pied du
+comte contre le sien. Avant qu’elle eût
+réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.</p>
+
+<p>— Oui, il fait bon de se promener à la
+clarté de la lune.</p>
+
+<p>Elle se sentait désagréablement impressionnée.
+Elle recouvrit le bocal aux champignons
+marinés et s’apprêtait à quitter la
+fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant
+approché, elle voulut rester pour voir comment
+celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.</p>
+
+<p>— Quelle belle nuit ! dit-il.</p>
+
+<p>« Mais ils ne savent donc que parler du
+temps qu’il fait », pensa Liza.</p>
+
+<p>— Quelle belle vue ! poursuivit Polozov. — Seulement,
+toujours la même chose, cela doit
+vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant
+qu’en disant cela il choquait les idées des
+autres ; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.</p>
+
+<p>— Pourquoi pensez-vous cela ?… Toujours
+le même mois de mai, toujours la même robe,
+cela peut ennuyer à la longue… Mais un beau
+jardin, jamais… surtout quand on aime s’y
+promener les soirs de lune… De la chambre
+de mon oncle on voit tout l’étang… Je compte
+bien le contempler à mon aise cette nuit.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas de rossignols ? demanda
+le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant,
+eût empêché de connaître d’une manière
+plus positive les conditions du rendez-vous.</p>
+
+<p>— Au contraire, nous en avons toujours…
+L’an dernier les chasseurs en ont capturé un…
+la semaine dernière, il y en avait un qui chantait
+admirablement… Malheureusement le commissaire
+de police, en passant avec sa clochette,
+l’a effrayé et il est parti… Il y a trois ans, à
+mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter
+le rossignol pendant deux heures sous une
+allée couverte.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde ?
+dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens. — Vous
+sentez-vous faim ?</p>
+
+<p>Après le souper, pendant lequel le comte
+loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit,
+ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur
+de la maîtresse du logis, les officiers prirent
+congé et entrèrent dans leur chambre.</p>
+
+<p>Le comte serra la main du cavalier, puis
+celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au
+grand étonnement de la bonne dame, enfin celle
+de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et
+sourit agréablement. Ce regard embarrassa la
+jeune fille.</p>
+
+<p>« Il est beau », pensait-elle. « Mais il s’occupe
+trop de lui. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>— Eh bien ! n’as-tu pas honte ! fit Polozov,
+quand les officiers se trouvèrent seuls dans leur
+chambre… Je tâchais de perdre, je te faisais
+signe de m’imiter… Tu n’as donc pas honte !…
+La vieille dame en était toute chagrinée.</p>
+
+<p>Le comte rit à gorge déployée.</p>
+
+<p>— Quelle drôle de femme, comme elle était
+courroucée ! Il se remit à rire de telle sorte
+que Johann, qui se tenait près de son maître,
+se détourna pour pouvoir partager son hilarité.</p>
+
+<p>— En voilà un fils de l’ami de leur famille,
+continua le comte en s’esclafant. Ah ! ah ! ah !</p>
+
+<p>— Non, vraiment, ce n’est pas bien… J’ai
+eu pitié d’elle, fit le sous-lieutenant.</p>
+
+<p>— Des bêtises !… Tu es encore jeune… Tu
+voulais donc que je perdisse !… Et pourquoi ?
+Je perdais aussi quand je ne savais pas jouer…
+Dix roubles, frère, c’est toujours cela… Il faut
+voir la vie par ses côtés pratiques, sans quoi
+l’on demeure toujours un sot.</p>
+
+<p>Polozov se tut. De plus, il voulait rester
+seul avec la pensée de Liza, qui lui semblait
+une créature de toute pureté et de toute beauté.
+Il se déshabilla et s’étendit sur un lit propre
+et moelleux qu’on avait préparé pour lui.</p>
+
+<p>« Quelle bêtise que toute cette vaine gloire
+militaire » ! pensait-il en regardant la fenêtre
+voilée par le châle et à travers laquelle filtraient
+les pâles rayons de la lune. « Le bonheur serait
+de vivre dans un endroit calme, avec une
+femme jolie, intelligente et simple… Voilà le
+vrai et durable bonheur. »</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer
+son rêve à son ami, il ne rappela
+même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût
+certain qu’elle occupait également la pensée
+du comte.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda
+Polozov à Tourbine qui marchait à travers
+la chambre.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas encore sommeil… Éteins la
+bougie si tu veux… Je me coucherai sans lumière.</p>
+
+<p>Il continua sa promenade.</p>
+
+<p>« Je n’ai pas encore sommeil », répéta mentalement
+Polozov, plus que jamais sous l’influence
+du comte, et pourtant plus que jamais
+disposé à se révolter contre cette influence.</p>
+
+<p>« Je m’imagine », poursuivit-il en s’adressant
+mentalement à Tourbine, « je m’imagine
+quelles pensées roule en ce moment ta tête
+pommadée. J’ai bien remarqué qu’elle t’a plu…
+Mais tu n’es pas capable de comprendre cette
+créature simple et honnête… Il te faut, à toi,
+une Mina et des épaulettes de colonel. Je vais
+lui demander si elle lui a plu. »</p>
+
+<p>Et le sous-lieutenant se tourna vers le
+comte. Mais il se ravisa. Il sentait que non
+seulement il serait incapable de discuter avec
+lui si le comte considérait Liza comme il le
+supposait, mais même qu’il n’aurait pas la
+force d’en parler, tant il se sentait sous une
+influence qui devenait chaque jour plus pénible
+et plus injuste.</p>
+
+<p>— Où vas-tu ? demanda-t-il en voyant le
+comte prendre sa casquette et se diriger vers
+la porte.</p>
+
+<p>— Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout
+est en ordre.</p>
+
+<p>— C’est étrange, pensa Polozov.</p>
+
+<p>Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper
+ses idées de jalousie ridicule à l’égard de son
+ami, il se tourna le nez au mur.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après
+avoir fait le signe de la croix et, comme à l’ordinaire,
+embrassé tendrement son frère, sa
+fille et sa fille adoptive, se retirait dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait
+ressenti tant d’émotions, et de si fortes, en
+une seule journée. Elle ne put faire sa prière
+avec sa tranquillité habituelle. Le souvenir
+douloureux du feu comte et de ce jeune dandy
+qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait
+sortir de sa pensée. Pourtant elle se déshabilla
+comme d’ordinaire, but un demi-verre
+de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table
+de nuit et se mit au lit. Son chat préféré entra
+doucement dans la chambre ; Anna Fedorovna
+se mit à le caresser, et écouta son ronron,
+sans pouvoir parvenir à s’endormir.</p>
+
+<p>« C’est le chat qui me tient éveillée », se dit-elle
+en chassant l’animal, qui tomba mollement
+par terre en agitant lentement sa queue fourrée
+et sauta sur le poêle. Mais la femme de
+chambre, qui couchait par terre, apporta son
+matelas et éteignit la bougie après avoir allumé
+la veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille,
+et le sommeil ne venait toujours pas apaiser
+son imagination surexcitée. Le visage du hussard
+lui apparaissait dès qu’elle fermait les
+yeux, et quand elle les rouvrait, la lueur de la
+veilleuse donnait étrangement aux objets la
+forme du comte. La chaleur de ses matelas
+de plume lui pesait et la pendule posée près
+d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de
+même le ronflement de la domestique. Elle réveilla
+Oustiouchka et lui ordonna de cesser de
+ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils
+et la « préférence » qu’elle avait jouée occupèrent
+sa pensée. Elle valsait avec le père du
+jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules
+blanches et grasses de jadis, sentait des baisers
+lui frôler l’épiderme, puis voyait sa fille
+dans les bras du jeune comte.</p>
+
+<p>Oustiouchka se remit à ronfler…</p>
+
+<p>« Non, ce n’est plus maintenant comme
+jadis… Ce ne sont plus les mêmes gens…
+L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi…
+et je le méritais bien… Mais celui-ci, il dort,
+probablement, comme un niais… heureux de
+son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour…
+L’autre, par exemple, me disait à
+genoux : — Que veux-tu que je fasse ? Je me
+tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais. — Et
+il se serait tué si je le lui eusse ordonné. »</p>
+
+<p>Soudain des pas assourdis se firent entendre
+dans le corridor, et Liza, pâle et tremblante,
+recouverte seulement d’un châle, entra en
+courant dans la chambre et vint presque tomber
+sur le lit de sa mère…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza
+passa dans la chambre de son oncle. Elle mit
+une camisole blanche, cacha sous un ample
+fichu ses nattes épaisses, éteignit la bougie,
+ouvrit la fenêtre et, agenouillée sur une chaise,
+elle contempla rêveusement le lac qui, à ce
+moment, étincelait sous la lumière argentée
+de la lune. Toutes ses occupations habituelles
+lui apparurent sous un nouvel aspect : une
+vieille mère capricieuse pour laquelle son amour
+irréfléchi était devenu une partie de son âme, un
+vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks
+qui adoraient leur demoiselle, les vaches et
+les veaux, toute cette nature qui mourait et
+ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle
+son amour pour les autres et l’amour des
+autres pour elle l’avaient fait croître, tout cet
+ensemble qui lui avait donné une quiétude
+d’âme si douce, tout cela lui parut soudain
+n’être <i>pas tout à fait cela</i>. Cela devenait
+<i>ennuyeux</i> et <i>inutile</i>. Ce fut comme si quelqu’un
+lui eût dit tout à coup : — Sotte, petite
+sotte !… Pendant vingt ans tu n’as vécu que
+de niaiseries ; tu as été utile aux autres, tu ne
+sais pourquoi, et tu as ignoré ce qu’est la vie,
+ce qu’est le bonheur.</p>
+
+<p>Elle se livrait à ces pensées en sondant du
+regard le jardin immobile, qu’éclairait la féerique
+clarté de la lune avec une intensité plus
+grande que jamais. D’où lui venaient donc ces
+pensées ? Ce n’était certes pas un subit
+amour pour le comte, comme on pourrait le
+supposer. Au contraire, il lui déplaisait ; le sous-lieutenant
+l’eût plutôt occupée. Mais il était
+laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait
+malgré elle et, avec dépit, évoquait dans son
+esprit le visage du comte.</p>
+
+<p>« Non, ce n’est pas cela », songeait-elle.</p>
+
+<p>Son idéal était encore surélevé par cette
+nuit, dont le silence augmentait encore la majesté
+introublée de la nature… Elle le voulait,
+cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible
+aux réalités triviales et basses.</p>
+
+<p>Tout d’abord son isolement, l’absence de
+gens susceptibles de penser à elle firent que
+toutes les forces d’amour dont la Providence
+nous a également doués demeuraient intactes
+dans son cœur. Mais, à présent, elle sentait
+qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur
+attristé qu’on éprouve à sentir en soi des trésors
+d’amour qu’on peut contempler avec joie
+et répandre sans compter.</p>
+
+<p>Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à
+la tombe. Qui sait s’ils ne sont pas les
+meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et
+les seuls possibles…</p>
+
+<p>« Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai
+que j’ai perdu le bonheur et la jeunesse, et que
+tout cela ne reviendra plus… plus jamais ?…
+Est-ce réellement vrai ? »</p>
+
+<p>Elle éleva ses regards au ciel. De légers
+nuages blancs erraient dans le ciel haut et
+clair, cachant les étoiles à mesure de leur
+course vagabonde vers la lune.</p>
+
+<p>« Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus
+des autres passe sur la lune, alors cela sera »,
+pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Une longue et étroite bande blanche couvrit
+la moitié inférieure du disque, et peu à peu
+l’herbe s’assombrit ; le sommet des tilleuls
+restait éclairé ; sur le lac, les ombres noires
+des arbres devinrent moins distinctes. Comme
+pour s’harmoniser avec cette ombre morne
+tombée sur la nature, un léger souffle passa et
+fit bruire doucement les arbres, apportant vers
+la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée,
+de la terre humide et des lilas en fleur.</p>
+
+<p>« Non, ce n’est pas vrai », dit-elle pour se
+consoler. « Mais si le rossignol chante cette
+nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et il
+ne faudra pas me désespérer pour cela. »</p>
+
+<p>Et longtemps encore elle resta silencieuse,
+attendant quelqu’un, malgré que le ciel se fût
+éclairci et la nature de nouveau ranimée.</p>
+
+<p>A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent
+la lune, replongeant chaque fois le jardin dans
+l’obscurité.</p>
+
+<p>Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre
+lorsqu’elle fut réveillée tout à coup par les
+roulades du rossignol répercutées longuement
+par la surface miroitante de l’étang.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles
+délices sans cesse renouvelées, toute son âme
+se régénérait dans cette fusion mystérieuse
+avec la nature qui s’épanchait devant elle si
+tranquille et si sereine.</p>
+
+<p>Elle s’accouda, et une sensation de tristesse
+douce et languissante lui étreignit la poitrine ;
+des larmes d’un amour pur et large, brûlant
+de se satisfaire, de bonnes larmes consolatrices
+lui montèrent aux yeux. Elle posa ses mains
+sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête.
+Sa prière préférée lui monta spontanément de
+l’âme aux lèvres et elle s’endormit ainsi les
+yeux humides.</p>
+
+<p>Le frôlement d’une main sur la sienne la
+réveilla, en lui donnant une sensation légère,
+et agréable. Mais cette main ayant serré plus
+fortement la sienne, elle revint brusquement à
+la réalité, jeta un cri, se leva de sa chaise et,
+s’efforçant de croire que ce n’était pas le comte
+qui se tenait debout devant elle, éclairé par les
+rayons de la lune, elle sortit en courant de la
+chambre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<p>C’était bien le comte.</p>
+
+<p>La toux rauque du gardien de nuit résonna
+derrière la haie comme pour répondre au cri
+de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation
+d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la
+profondeur du jardin.</p>
+
+<p>« Quel sot je suis ! répétait-il. — Je lui ai fait
+peur… Il fallait y aller moins brusquement et
+la réveiller par de douces paroles. Maladroit
+que je suis ! »</p>
+
+<p>Il s’arrêta et tendit l’oreille : Le gardien
+entra dans le jardin par une petite porte, traînant
+son bâton sur les allées couvertes de
+sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit
+vers l’étang.</p>
+
+<p>Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir.
+Sans craindre de se mouiller les jambes,
+il s’accroupit, et tout ce qui venait de se
+passer lui revint à la mémoire : ainsi il avait
+franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin
+aperçu une ombre blanche ; à plusieurs reprises,
+en entendant d’imperceptibles bruits, il
+s’était éloigné de la fenêtre ; exaspéré de l’attente,
+il avait reproché à la jeune fille sa lenteur
+à venir au rendez-vous ; il lui avait semblé
+improbable qu’elle se fût décidée si facilement
+à lui accorder un rendez-vous.</p>
+
+<p>Peut-être était-ce un effet de sa confusion de
+petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de
+dormir ; aussi s’était-il décidé à s’approcher.
+Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau ; et,
+au bout d’un moment, se faisant honte de sa
+lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait
+touché la main.</p>
+
+<p>Le gardien promena de nouveau sa toux
+dans les allées et sortit en faisant crier la petite
+porte du jardin.</p>
+
+<p>La fenêtre de la jeune fille se ferma et les
+stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita
+profondément le comte. Il eût payé cher à présent
+de pouvoir recommencer ; il n’eût plus agi
+si stupidement.</p>
+
+<p>… « Quelle charmante fille !… tant de fraîcheur !…
+Charmante ! charmante !… Et je l’ai
+laissée échapper… Animal que je suis ! »</p>
+
+<p>Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu
+d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant
+lui, dans l’allée de tilleuls.</p>
+
+<p>Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses
+dons apaisants ; une sorte de tristesse tranquille
+et une soif d’amour pur remplacèrent vite son
+agitation.</p>
+
+<p>L’allée argileuse, couverte çà et là de petites
+touffes d’herbe et de brindilles sèches, était
+éclairée par de petites taches lumineuses que
+la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage.
+Quelques troncs courbés, recouverts d’une
+mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les
+feuilles argentées murmuraient entre elles.</p>
+
+<p>Dans la maison, les feux s’éteignirent et les
+bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de
+son chant ce grand espace silencieux et clair.</p>
+
+<p>« Dieu ! quelle nuit ! quelle belle nuit ! »
+pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante
+du jardin.</p>
+
+<p>« Je regrette quelque chose, comme si j’étais
+mécontent des autres et de moi, comme si
+j’étais mécontent de toute ma vie… Quelle
+charmante fille !… Peut-être, en effet, l’ai-je
+chagrinée… »</p>
+
+<p>Ses pensées s’entremêlèrent alors ; il se
+voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale
+dans les attitudes les plus variées et les
+plus étranges. Puis l’image de la jeune fille
+fut remplacée par celle de la chère Mina.</p>
+
+<p>« Quel imbécile je suis !… Il était si simple de
+la prendre par la taille et de l’embrasser !… »</p>
+
+<p>Plein de regret, le comte rentra dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna
+aussitôt vers le comte.</p>
+
+<p>— Tu ne dors pas ? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>— Non…</p>
+
+<p>— Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé ?</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>— Non, mieux vaut ne rien te dire… ou
+plutôt, si !… recule-toi un peu.</p>
+
+<p>Le comte, abandonnant son regret de cette
+intrigue manquée, s’assit en souriant sur le
+lit de son camarade.</p>
+
+<p>— Imagine-toi que la fille de la maison
+m’avait donné un rendez-vous.</p>
+
+<p>— Que dis-tu ? s’écria Polozov en sursautant.</p>
+
+<p>— Écoute…</p>
+
+<p>— Comment cela ? Et quand ?… C’est impossible !</p>
+
+<p>— Voilà… Tandis que vous régliez vos
+comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle
+se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est
+de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est
+que d’être pratique ; tandis que tu faisais tes
+comptes avec la vieille, moi je m’occupais…
+Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur
+le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle
+y prendrait le frais cette nuit.</p>
+
+<p>— Mais elle disait cela en l’air, sans aucune
+intention.</p>
+
+<p>— Voilà ce que je ne sais pas… Peut-être
+n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup…
+cela, je l’ignore… Mais il s’en est suivi une
+affaire très désagréable… J’ai agi comme un
+imbécile, conclut le comte en souriant avec
+mépris lui-même.</p>
+
+<p>— Mais où étais-tu donc ?</p>
+
+<p>Le comte raconta l’aventure, tout en ayant
+soin de ne pas parler de ses hésitations dans
+le jardin, sous la fenêtre.</p>
+
+<p>— J’ai gâté moi-même mon affaire… J’aurais
+dû avoir plus d’audace… Elle a jeté un cri et
+s’est enfuie.</p>
+
+<p>— Alors, elle a crié et s’est enfuie ? interrogea
+le sous-lieutenant avec un sourire contraint,
+pour répondre au sourire du comte
+qui exerçait sur lui une si forte influence.</p>
+
+<p>— Oui… Et maintenant, il est temps de
+dormir.</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos
+à la porte et resta silencieux pendant une
+dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa
+dans son âme. Quand il se retourna, son visage
+exprimait la souffrance et la décision.</p>
+
+<p>— Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.</p>
+
+<p>— Rêves-tu ? répondit tranquillement le
+comte. — Qu’y a-t-il ? sous-lieutenant Polozov.</p>
+
+<p>— Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête
+homme ! cria Polozov en sautant à bas de
+son lit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Le lendemain l’escadron quittait le village.
+Les officiers partirent sans avoir fait leurs adieux
+aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient pas.
+A la première halte, on décida de se battre ;
+mais le capitaine Schultz, un bon camarade, un
+excellent cavalier, aimé de tout le régiment,
+choisi par le comte comme témoin, arrangea
+cette affaire de telle façon que non seulement
+on ne se battit pas et que tout le monde au
+régiment ignora ce qui s’était passé, mais
+qu’encore Tourbine et Polozov, sans continuer
+d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux,
+se tutoyèrent comme par le passé et se virent
+aussi fréquemment qu’auparavant à table et
+au jeu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LE PRISONNIER DU CAUCASE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Un officier servait dans l’armée du Caucase,
+il se nommait Jiline.</p>
+
+<p>Un jour il reçut une lettre de sa vieille
+mère.</p>
+
+<p>« Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je
+voudrais, avant de mourir, revoir mon fils
+chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer
+et, avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton
+service. Je t’ai trouvé une fiancée. Elle est
+intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque
+pas ; si elle te plaît, tu pourras démissionner
+et rester avec nous ici pour le restant
+de tes jours. »</p>
+
+<p>Jiline réfléchit :</p>
+
+<p>« En effet, ma mère décline… Peut-être ne
+la reverrai-je plus… Allons donc la voir et,
+si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai…
+Pourquoi pas ?… »</p>
+
+<p>Il obtint un congé de son colonel, fit ses
+adieux à ses camarades, offrit à ses soldats
+quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs
+de départ.</p>
+
+<p>On était alors en guerre au Caucase. Les
+routes étaient dangereuses, non seulement la
+nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait
+de la forteresse, les Tartares le tuaient
+ou l’emmenaient dans la montagne. Deux fois
+par semaine, les voyageurs, escortés par des
+soldats, franchissaient la distance qui séparait
+les forteresses russes ; on plaçait les voyageurs
+au milieu de l’escorte.</p>
+
+<p>C’était en été. Le convoi se réunit hors des
+fortifications ; les soldats chargés de l’accompagner
+vinrent se placer en avant et en arrière
+des voitures et l’on se mit en route.</p>
+
+<p>Jiline était à cheval, et la voiture contenant
+ses effets faisait partie du convoi.</p>
+
+<p>L’étape était de vingt-cinq verstes. L’<i>oboze</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>
+marchait avec lenteur : tantôt c’étaient les soldats
+qui faisaient une halte, tantôt une roue se
+détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il
+fallait contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient
+et attendaient.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Convoi de charrettes.</p>
+</div>
+<p>Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa
+course et l’oboze n’était guère qu’à mi-chemin.
+La poussière et la chaleur étaient excessives et
+les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter
+ou les rafraîchir : une steppe complètement
+dénudée ; pas un seul arbre, pas même un arbuste
+sur la route.</p>
+
+<p>Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait
+de temps en temps pour permettre à ses
+compagnons de route de le rejoindre. A la fin,
+il perdit patience, et, en présence de ces arrêts
+répétés trop fréquemment, il se demanda s’il
+ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout
+seul.</p>
+
+<p>« J’ai un bon cheval », pensait-il. « Si je
+rencontrais des Tartares, je pourrais toujours
+leur échapper. »</p>
+
+<p>Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir.
+Irait-il seul ou continuerait-il à s’impatienter en
+avant de l’oboze ?</p>
+
+<p>Un officier, également à cheval, piqua des
+deux et rejoignit le jeune homme. Cet officier
+se nommait Kostiline ; il avait un fusil en bandoulière.
+Quand il fut auprès de Jiline, il lui
+dit :</p>
+
+<p>— Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de
+forces, tant j’ai faim et tant la chaleur m’accable.</p>
+
+<p>Il faut dire que Kostiline était un homme
+lourd, gros, rougeaud. La sueur l’inondait.</p>
+
+<p>Jiline réfléchit un instant puis répondit :</p>
+
+<p>— Ton fusil est-il chargé ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Eh bien ! allons… Mais à une condition…
+C’est que nous ne nous séparerons
+pas.</p>
+
+<p>Ils partirent en avant. Ils allaient sur la
+steppe en devisant, non sans jeter des regards
+autour d’eux. On voyait de très loin.</p>
+
+<p>Mais quand ils eurent quitté la steppe, la
+route s’encaissa entre deux montagnes.</p>
+
+<p>Jiline dit à son compagnon :</p>
+
+<p>— Il faudrait escalader cette montagne et
+explorer les environs. Autrement, on pourrait
+nous surprendre à un détour.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il à regarder ? fit Kostiline. — Allons
+toujours.</p>
+
+<p>Jiline ne l’écouta pas.</p>
+
+<p>— Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter
+un coup d’œil.</p>
+
+<p>Il monta au sommet. Son cheval, acheté
+cent roubles dans un troupeau de poulains,
+était un vrai coursier de chasse. Dressé
+par son maître, il était plein de fougue ; il
+fut en quelques instants sur la crête de la
+montagne.</p>
+
+<p>A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une
+déciatine à peine, surgirent une trentaine de
+Tartares à cheval.</p>
+
+<p>Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares
+l’avaient aperçu. Ils se mirent à sa poursuite
+en brandissant leurs fusils.</p>
+
+<p>Jiline descendit la montagne de toute la
+vitesse de son cheval en criant à Kostiline :</p>
+
+<p>— Arme ton fusil !… vite !…</p>
+
+<p>Lui, ne comptait que sur son cheval :</p>
+
+<p>« Ma petite mère », fit-il mentalement,
+« porte-moi et ne fais pas de faux-pas, ou je
+suis perdu… Si j’arrive à temps au fusil de
+Kostiline, ils ne m’auront pas. »</p>
+
+<p>Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade,
+fila de toute la vitesse de son cheval
+dans la direction de la forteresse. Il fouettait
+sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté,
+qu’on ne distinguait, dans la poussière qui l’enveloppait
+qu’une croupe fuyante et qu’une queue
+ondoyante.</p>
+
+<p>Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le
+fusil étant parti, il ne lui restait pas grand
+chose à tenter avec un sabre. Il tourna son
+cheval dans la direction du convoi et essaya
+de s’échapper par la fuite. Mais six Tartares
+prirent la colline en biais et vinrent lui couper
+la retraite. San cheval était bon, mais les
+leurs étaient meilleurs ; de plus ils avaient
+gagné de l’avance en coupant à travers la
+pente de la montagne. Il voulut tourner bride,
+mais son cheval était si lancé qu’il refusa la
+manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.</p>
+
+<p>L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse,
+montait un cheval gris. Il se tenait en avant
+de ses compagnons. Il hurla en montrant ses
+dents et arma son fusil.</p>
+
+<p>« Je vous connais, démons… Si vous me
+prenez, vous me mettrez dans un trou et vous
+me fouetterez de vos knouts… Mais vous ne
+m’aurez pas vivant… »</p>
+
+<p>Jiline était petit, mais brave. Il tira son
+sabre et lança son cheval sur le Tartare roux
+en pensant :</p>
+
+<p>« Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te
+hacherai de mon sabre. »</p>
+
+<p>Mais à ce moment plusieurs coups de fusils
+retentirent. Le cheval de Jiline tomba et la
+jambe du jeune officier se trouva prise sous le
+corps de l’animal.</p>
+
+<p>Jiline voulut se relever, mais déjà deux
+Tartares puants étaient sur lui et lui maintenaient
+les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut
+et renversa les deux Tartares. Mais
+les trois autres étaient descendus de cheval et
+l’assommaient à coups de crosses sur la tête.
+Sa vue se troubla ; il chancela. Ils le saisirent
+alors, tirèrent des cordes de leur selle, lui attachèrent
+les mains et l’entraînèrent vers les
+chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui
+retira ses bottes, on le fouilla, on lui prit
+son argent et sa montre et on lui déchira
+ses habits. Jiline regarda du côté de son cheval ;
+il vit le pauvre animal étendu sur le côté,
+gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à
+ses pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un
+énorme trou au front, la poussière en était
+trempée sur une archine de surface.</p>
+
+<p>Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta
+sa selle. La pauvre bête se débattait toujours.
+L’homme tira son poignard et lui coupa la
+gorge. Un sifflement se fit entendre, le cheval
+tressaillit, se raidit et demeura immobile. Les
+Tartares enlevèrent le reste du harnachement.</p>
+
+<p>On hissa Jiline en croupe du Tartare roux
+à la ceinture duquel, pour qu’il ne tombât
+pas, on l’attacha avec une courroie de cuir,
+et on l’emmena dans la montagne.</p>
+
+<p>Jiline se balançait et heurtait à chaque
+instant de son visage le dos puant du Tartare.
+Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté
+d’un cou musculeux et d’une nuque
+rasée, bleuie, sous le bonnet en peau de mouton.</p>
+
+<p>Le crâne de Jiline était tout meurtri et le
+sang lui coulait sur les yeux. Il ne pouvait
+s’asseoir plus commodément sur le cheval ni
+essuyer le sang qui l’aveuglait. Ses mains
+étaient liées si étroitement qu’il en avait les
+clavicules endolories.</p>
+
+<p>On alla ainsi de montagne en montagne ;
+on traversa une rivière à gué, puis on déboucha
+sur la grande route entre deux collines.</p>
+
+<p>Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses
+paupières étaient collées par le sang et tout
+mouvement lui était interdit.</p>
+
+<p>La nuit vint. On traversa encore un ruisseau
+et l’on gravit une montagne pierreuse.
+Alors on vit une fumée et un aboiement se fit
+entendre.</p>
+
+<p>On était arrivé dans un aoul<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Village tartare.</p>
+</div>
+<p>Les Tartares descendirent de cheval. Des
+enfants se rassemblèrent et entourèrent Jiline.
+Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris
+joyeux.</p>
+
+<p>Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent
+Jiline et appelèrent un serviteur.</p>
+
+<p>Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes,
+vêtu seulement d’un pantalon et d’une
+chemise toute déchirée qui laissait voir sa
+poitrine. Le Tartare lui dit quelque chose. Le
+Nogaï disparut et rapporta presque aussitôt
+deux morceaux de bois munis d’anneaux de
+fer s’ouvrant à clé.</p>
+
+<p>On délia Jiline, on passa ses jambes dans les
+anneaux, qu’on referma à clé, et on le poussa
+dans un hangar dont on ferma la porte sur
+lui.</p>
+
+<p>Le jeune homme tomba sur la litière des
+chevaux. Il resta quelque temps immobile,
+tâta dans l’obscurité et, trouvant une place
+mieux garnie de fourrage, il s’y étendit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>II</h3>
+
+<p>Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les
+nuits sont courtes en cette saison.
+Ayant aperçu le jour à travers une fente, il
+se leva, élargit cette fente avec ses doigts et
+regarda. Il vit une route qui descendait de la
+montagne, à droite une <i>saklia</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> entre deux
+arbres ; un chien noir était accroupi sur le
+seuil ; une brebis, accompagnée de ses agneaux,
+se promenait en agitant la queue. Il vit descendre
+de la montagne une jeune Tartare vêtue
+d’une chemise de couleur, d’un pantalon et
+d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête
+était recouverte d’un caftan sur lequel était
+posée une cruche en fer étamé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Hutte tartare.</p>
+</div>
+<p>Elle marchait en se dandinant et tenait par
+la main un tout petit Tartare à la tête rasée,
+recouvert seulement d’une chemise.</p>
+
+<p>La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare
+roux de la veille en sortait précisément.
+Un <i>bechmett</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de soie l’enveloppait. Son poignard
+était attaché à une ceinture d’argent.
+Ses pieds étaient nus dans des souliers. Il était
+coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Long manteau oriental.</p>
+</div>
+<p>L’homme s’étira, caressa sa courte barbe
+rousse, resta un instant immobile, donna un
+ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.</p>
+
+<p>Deux enfants à cheval se dirigeaient vers
+l’abreuvoir. D’autres enfants, le crâne également
+rasé et également vêtus d’une unique
+chemise, se rassemblèrent et s’approchèrent
+du hangar.</p>
+
+<p>Ils prirent un long bâton et le passèrent
+par la fente du mur. Jiline poussa un « ouh ! » ;
+les enfants se dispersèrent à toutes jambes en
+criant. Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.</p>
+
+<p>Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée.
+Il songea :</p>
+
+<p>« Pourquoi ne vient-on pas ?… »</p>
+
+<p>Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.</p>
+
+<p>Le Tartare entra accompagné d’un autre,
+petit et brun, celui-ci.</p>
+
+<p>Les yeux du petit brun étaient noirs et
+clairs, son teint coloré, sa barbe bien taillée
+et son air riant. Il était vêtu plus richement
+que son compagnon. Son bechmett en soie
+bleue était galonné de passementeries. A sa
+ceinture était suspendu un grand poignard en
+argent. Ses souliers étaient rouges et ornés
+de broderies en argent. Ces souliers, très fins,
+étaient enveloppés d’autres moins fins. Son
+grand bonnet d’astrakan était blanc.</p>
+
+<p>Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner
+comme s’il proférait des injures. Il s’accota
+au mur et, tourmentant son poignard, il
+attacha sur Jiline un regard de loup. Le petit
+brun, vif comme s’il eût été tout en ressorts,
+s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui,
+sourit, lui tapota l’épaule, baragouina quelques
+mots en son langage. Tout en clignant de l’œil,
+et en clappant la langue, il lui disait à chaque
+instant :</p>
+
+<p>— Un brave <i>Ourous</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> « Un russe » en tartare.</p>
+</div>
+<p>Jiline ne comprit pas. Il dit :</p>
+
+<p>— A boire… donnez-moi à boire.</p>
+
+<p>Le petit brun continua de rire et de répéter
+son :</p>
+
+<p>— Un brave Ourous !…</p>
+
+<p>Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de
+ses lèvres, et fit entendre qu’il avait soif.</p>
+
+<p>Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la
+la porte et appela :</p>
+
+<p>— Dina !</p>
+
+<p>Une jeune fille accourut. Elle était mince,
+maigre même, et pouvait avoir treize ans. A
+sa ressemblance frappante avec le petit brun, on
+voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle
+avait les mêmes yeux noirs et clairs et son
+visage était agréable. Elle était vêtue d’une
+longue chemise bleue à larges manches et
+n’avait pas de ceinture. Aux pans, à la poitrine
+et aux manches, une garniture rouge.
+Elle portait un pantalon, et ses souliers fins
+étaient enveloppés d’autres souliers à hauts
+talons. Un collier entièrement composé de
+demi-roubles russes ornait son cou. Sa tête
+était découverte et une longue tresse noire,
+nouée par un ruban, descendait sur son dos.
+Au ruban étaient attachés quelques ornements
+en métal et un rouble d’argent.</p>
+
+<p>Son père lui dit quelques mots ; elle partit
+et revint avec une petite cruche eu fer étamé.</p>
+
+<p>Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula
+en s’accroupissant de telle manière que
+ses genoux dépassèrent ses épaules ; elle le regardait
+boire en ouvrant de grands yeux,
+comme devant une bête fauve.</p>
+
+<p>Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre
+la cruche, elle fit un bond en arrière comme
+une chevrette sauvage. Son père éclata de
+rire et lui donna un ordre. Elle prit la cruche
+et sortit du hangar en courant. Elle revint
+presque aussitôt, rapportant du pain sans levain
+posé sur un plateau de bois. Elle s’accroupit
+de nouveau et se remit à fixer le prisonnier.</p>
+
+<p>Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant
+la porte sur Jiline.</p>
+
+<p>Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline :</p>
+
+<p>— Aï-da ! patron, aï-da !…</p>
+
+<p>Il ne savait pas le russe non plus.</p>
+
+<p>Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se
+lever et de le suivre. Il sortit en boitant à cause
+de l’entrave qu’il avait aux jambes ; il vit devant
+lui un village tartare d’une dizaine de
+huttes, avec son minaret en forme de tour.</p>
+
+<p>Trois chevaux sellés étaient tenus en bride
+par des enfants auprès d’une hutte. Le Tartare
+brun sortit de cette hutte et, de la main, fit
+signe à Jiline d’entrer.</p>
+
+<p>Toujours souriant et baragouinant, il franchit
+le seuil et Jiline le suivit.</p>
+
+<p>La salle dans laquelle ils entrèrent était fort
+convenable. Les murs en étaient badigeonnés
+d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de
+couleurs diverses, étaient entassés au fond de
+la pièce et de riches tapis étaient suspendus
+aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés
+des sabres, des fusils, des pistolets, tous en
+argent. Une niche pratiquée dans un coin de la
+salle laissait voir un petit poêle au niveau du
+sol.</p>
+
+<p>La terre battue qui servait de parquet était
+d’une propreté extrême ; un coin de la salle
+était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient
+posés des tapis et sur ces tapis des coussins
+de plume. Cinq Tartares, parmi lesquels le
+petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis,
+adossés à des coussins de plume ; devant eux,
+étaient placés des plateaux de bois de forme
+ronde, supportant des crêpes de millet, dans
+des tasses du beurre fondu, et, dans une cruche,
+de la bière tartare, de la <i>bouza</i>. Ils mangeaient
+avec leurs doigts.</p>
+
+<p>Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se
+mettre à l’écart, non sur un tapis, mais sur la
+terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes
+à prendre des crêpes et de la bouza.</p>
+
+<p>Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était
+indiquée, ôta ses souliers, les rangea à la porte
+à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur le
+feutre près de son maître qu’il regarda manger
+avec une bave de désir aux lèvres.</p>
+
+<p>Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes,
+une femme, vêtue comme Dina, entra et
+emporta le beurre. Elle revint avec un grand
+baquet et une cruche à goulot étroit. Les
+hommes lavèrent leurs mains grasses de beurre,
+puis se mirent à genoux en soufflant de tous
+côtés et commencèrent à dire leur prière. Ils
+baragouinèrent ensuite un moment entre eux,
+et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit
+en Russe :</p>
+
+<p>— C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant
+le roux, qui t’a pris… Il t’a donné à Abdoul-Mourad.</p>
+
+<p>Et, indiquant le petit brun, il ajouta :</p>
+
+<p>— C’est lui qui est ton maître, à présent.</p>
+
+<p>Jiline garda le silence.</p>
+
+<p>Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son
+langage, puis répéta plusieurs fois :</p>
+
+<p>— Bon Ourous ?… Soldat ourous…</p>
+
+<p>L’interprète traduisit :</p>
+
+<p>— Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on
+envoie ici ta rançon. Sitôt l’argent arrivé,
+tu seras libre.</p>
+
+<p>Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua :</p>
+
+<p>— La rançon est-elle forte ?… A combien se
+monte-t-elle ?</p>
+
+<p>Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux
+et l’interprète traduisit leur réponse :</p>
+
+<p>— Trois mille pièces, dit-il.</p>
+
+<p>— Non, répondit Jiline. Il m’est impossible
+de payer cette somme.</p>
+
+<p>Abdoul se leva et, gesticulant avec animation,
+parla à Jiline comme si celui-ci eût pu
+le comprendre.</p>
+
+<p>L’interprète reprit :</p>
+
+<p>— Combien peux-tu donner ?</p>
+
+<p>Jiline répondit, après avoir réfléchi :</p>
+
+<p>— Cinq cents roubles.</p>
+
+<p>Les Tartares, à cette réponse, se mirent à
+parler tous ensemble. Abdoul s’emportait
+contre le roux et criait si fort que l’écume lui
+en venait aux lèvres.</p>
+
+<p>Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux
+en clappant de la langue.</p>
+
+<p>Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant
+de nouveau à Jiline, lui dit :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas assez… Abdoul, ton maître,
+ne s’en contente pas… Il t’a payé deux cents
+roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait…
+Il ne peut te mettre en liberté à moins de trois
+mille roubles… Si tu n’écris pas, on te mettra
+dans un trou et tu seras fouetté à coups de
+knout.</p>
+
+<p>« Eh ! » pensa Jiline, « avec eux, plus on a
+peur, pires ils sont. »</p>
+
+<p>Il se dressa vivement sur ses jambes et
+dit :</p>
+
+<p>— Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut
+me faire peur, il n’aura pas un seul kopek, car
+je n’écrirai pas… Je ne vous crains pas,
+chiens que vous êtes, et je ne vous craindrai
+jamais.</p>
+
+<p>L’interprète transmit ces paroles aux Tartares
+qui se remirent à parler tous à la fois.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps baragouiné, le petit
+brun se leva de nouveau et s’approcha de
+Jiline :</p>
+
+<p>— Ourous, dit-il. — Djiguit, djiguit, Ourous.</p>
+
+<p>En Tartare, djiguit signifie brave.</p>
+
+<p>Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à
+l’interprète, qui traduisit :</p>
+
+<p>— Donne mille roubles.</p>
+
+<p>Jiline tint bon.</p>
+
+<p>— Je ne donnerai rien de plus que cinq
+cents roubles… Si vous me tuez, vous n’aurez
+rien.</p>
+
+<p>La conversation reprit entre les Tartares ;
+ils donnèrent un ordre au Nogaï, qui sortit.
+Ils continuaient de parler en regardant alternativement
+la porte et Jiline.</p>
+
+<p>Le serviteur revint, accompagné d’un gros
+homme. Cet homme était pieds nus et avait les
+jambes entravées comme celles de Jiline.
+Celui-ci reconnut immédiatement Kostiline.</p>
+
+<p>On plaça Kostiline à côté de son camarade.
+Ils se racontèrent leurs aventures. Les Tartares
+les regardaient silencieux.</p>
+
+<p>Kostiline raconta que son cheval s’était
+arrêté et que son fusil avait raté. C’était ce
+même Abdoul qui l’avait capturé.</p>
+
+<p>Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra
+quelques paroles, que transmit l’interprète.</p>
+
+<p>— Vous appartenez tous deux au même
+maître ; celui qui donnera le premier rançon
+sera libre le premier.</p>
+
+<p>L’interprète poursuivit, en s’adressant à
+Jiline :</p>
+
+<p>— Tu t’emportes toujours ; ton compagnon
+est plus sage… Il a écrit chez lui pour qu’on
+envoyât cinq mille pièces… Aussi sera-t-il
+bien traité.</p>
+
+<p>Jiline répondit :</p>
+
+<p>— Mon compagnon agit comme il l’entend…
+Peut-être est-il riche ; moi, je ne le suis pas.
+Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si
+vous le voulez, tuez-moi ; mais alors vous
+n’aurez rien… Je ne veux pas demander plus
+de cinq cents roubles.</p>
+
+<p>Un silence.</p>
+
+<p>Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une
+petite cassette, en tira une plume, du papier et
+de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant
+sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait
+les cinq cents roubles.</p>
+
+<p>— Attends, fit Jiline à l’interprète. — Dis-lui
+d’abord que nous entendons bien manger,
+être bien vêtus, demeurer ensemble afin de
+moins nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser
+de ces morceaux de bois, conclut-il en
+montrant ses entraves.</p>
+
+<p>Il regarda Abdoul et sourit.</p>
+
+<p>Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta
+la réponse de Jiline, et dit :</p>
+
+<p>— Je vais vous faire donner une tcherkeska<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>
+et des bottes. Vous serez comme des mariés.
+Je vous nourrirai comme des princes. Si
+vous désirez vivre ensemble, soit ; on vous
+logera dans le même hangar… Mais je ne puis
+vous enlever vos entraves, car vous vous
+enfuiriez. On ne vous les ôtera que pendant la
+nuit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Longue redingote à taille.</p>
+</div>
+<p>Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de
+nouveau l’épaule.</p>
+
+<p>— Toi bon, dit-il. — Moi bon.</p>
+
+<p>Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse
+afin que la lettre ne parvînt pas.</p>
+
+<p>« Je me tirerai bien d’ici », pensa-t-il.</p>
+
+<p>On emmena les captifs dans le hangar. On
+leur apporta de la paille de maïs, de l’eau, du
+pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées
+prises sans doute sur quelque soldat tué.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit, on leur retira les
+entraves et on ferma le hangar.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III</h3>
+
+<p>Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son
+compagnon de captivité. Leur maître ne cessait
+de rire en venant les voir.</p>
+
+<p>— Toi, Ivan, bon ; moi, Abdoul, bon, répétait-il,
+tout en continuant à nourrir très mal
+ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain
+sans levain fait avec de la farine de millet et
+cuit en galettes. Souvent, même, la pâte n’était
+pas durcie par le feu.</p>
+
+<p>Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il
+attendait son argent et s’ennuyait. Il restait
+des journées entières, sans bouger du hangar,
+à dormir ou à compter le temps.</p>
+
+<p>Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était
+pas parvenue à son adresse, n’avait pas récrit.</p>
+
+<p>« Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma
+rançon ? » pensait-il… « Elle qui vivait plutôt
+de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait
+ces cinq cents roubles, elle serait totalement
+ruinée… Avec l’aide de Dieu, j’espère
+m’en tirer. »</p>
+
+<p>En attendant, il se promenait dans l’aoul,
+examinait, questionnait, cherchant un moyen
+d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à
+siffloter, à faire des poupées d’argile ou à
+tresser des brindilles, car il savait tout faire.</p>
+
+<p>Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit
+d’une chemise de Tartare et la campa sur le
+toit. Dina aperçut cette poupée ; elle appela
+des jeunes filles qui allaient chercher de l’eau.
+Elles posèrent leurs cruches et admirèrent avec
+des rires. Jiline descendit la poupée et la leur
+tendit. Elles continuaient à rire sans oser s’approcher.
+Il laissa la poupée à terre et rentra
+dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.</p>
+
+<p>Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit
+la poupée et s’enfuit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, de bonne heure, Dina
+parut sur le seuil de la saklia de son père ; elle
+tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait
+vêtue de chiffons de couleurs criardes et la
+berçait. Une vieille femme sortit en grondant,
+lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina
+au travail.</p>
+
+<p>Jiline, alors, confectionna une autre poupée,
+plus belle que la première, et l’offrit à Dina.</p>
+
+<p>Un jour Dina lui apporta une petite cruche,
+s’accroupit devant lui et, souriant, lui désignait
+le récipient.</p>
+
+<p>« Pourquoi est-elle si gaie ? » songea
+Jiline.</p>
+
+<p>Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était
+du lait. Quand il eut fini de boire, il dit :</p>
+
+<p>— C’est bien.</p>
+
+<p>Dina fut transportée de joie.</p>
+
+<p>— C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement, battit des mains, lui
+arracha la cruche et se sauva.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement
+du lait en cachette. Parfois les
+Tartares faisaient des fromages avec le lait de
+leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns
+à son nouvel ami.</p>
+
+<p>Un jour que le maître avait tué un mouton,
+elle lui en apporta un morceau dans sa manche.
+Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.</p>
+
+<p>Un autre jour, un orage violent se déclara
+et la pluie fit rage pendant une heure. Les
+petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent,
+tellement qu’aux endroits où, auparavant, l’on
+passait facilement, l’eau montait jusqu’à trois
+archines. Le courant était d’une telle force
+qu’il charriait de grosses pierres. Les torrents
+s’écoulaient avec un bruit centuplé par les
+échos de la montagne.</p>
+
+<p>Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs
+flaques d’eau dans le village. Jiline demanda
+un couteau au patron, tailla un petit bateau
+dans un morceau de bois, y adapta une roue
+de plumes et campa deux poupées sur le
+bateau.</p>
+
+<p>Les petites filles lui apportèrent des chiffons
+et il habilla les poupées. L’une était un moujik
+et l’autre une baba. Il posa son bateau sur un
+ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées
+à sursauter.</p>
+
+<p>Tout le village fut vite réuni : des enfants,
+des babas, des hommes accoururent, et tous,
+clappant de la langue, répétaient :</p>
+
+<p>— Aï, Ourous ! aï, Ivan !</p>
+
+<p>Jiline avait vu chez Abdoul une montre de
+fabrication russe, toute détraquée. Il dit à son
+maître :</p>
+
+<p>— Donne, je te l’arrangerai.</p>
+
+<p>Il démonta la montre en s’aidant d’un canif,
+puis il la remonta et la montre marcha.</p>
+
+<p>Abdoul en fut si content qu’il lui donna son
+vieux bechmett, qui était tout en loques. Jiline
+n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.</p>
+
+<p>« Ce sera toujours bon pour me couvrir la
+nuit », dit-il.</p>
+
+<p>Jiline eut bientôt la renommée d’un homme
+universel. On venait le voir des villages les
+plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou
+un pistolet à réparer, un autre une montre.
+Son maître lui donna une tenaille, une vrille et
+une lime.</p>
+
+<p>Une fois même, un Tartare étant tombé malade,
+on vint à Jiline pour lui demander son
+assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître
+mot de médecine, ne refusa point.</p>
+
+<p>« Peut-être », se disait-il, « le malade s’en
+tirera-t-il tout seul. »</p>
+
+<p>Il entra dans son hangar, prit de la terre,
+de la cendre, jeta de l’eau dessus et se mit à
+pétrir. Il murmura quelques paroles et donna
+cette boue au malade, qui la but. Par le plus
+grand des hasards, le Tartare guérit.</p>
+
+<p>Jiline commençait à comprendre un peu la
+langue du pays, et ceux des Tartares qui
+étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout
+simplement :</p>
+
+<p>« Ivan ! Ivan ! »</p>
+
+<p>Les autres continuaient à le regarder de travers.</p>
+
+<p>Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès
+qu’il apercevait celui-ci, son front se rembrunissait
+et il se détournait ou bien l’injuriait. Il
+y avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard.
+Cet homme n’habitait pas l’aoul ; sa saklia était
+bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le
+voyait que quand il se rendait à la mosquée
+pour prier. Ce vieillard était de petite taille ;
+son bonnet était enveloppé d’une bande de
+toile blanche ; sa barbiche et ses moustaches,
+coupées court, étaient blanches comme du
+duvet ; son visage était tout ridé et d’un rouge
+de brique. Son nez était recourbé comme le
+bec d’un milan, et ses yeux gris étaient méchants.
+De ses dents il ne restait que deux
+grosses canines.</p>
+
+<p>Quand il passait, coiffé de son <i>tchalma</i> et
+s’appuyant sur un gros bâton, il jetait autour
+de lui des regards de loup affamé. Quand il
+apercevait Jiline, il grognait et se détournait.</p>
+
+<p>Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne
+pour voir la retraite du vieux. Il descendait
+un sentier, quand il aperçut un petit
+jardin enclos d’un mur de pierre. Derrière ce
+mur, des cerisiers, des pêchers, des abricotiers,
+et une saklia recouverte d’un toit plat.</p>
+
+<p>Il s’approcha davantage et vit des ruches
+en paille autour desquelles des abeilles bourdonnaient.
+Il se haussa sur la pointe des pieds
+pour mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent
+avec bruit.</p>
+
+<p>Le vieux, qui était dans son jardin, se
+retourna. En apercevant Jiline, il poussa un
+hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture,
+il fit feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le
+temps de s’abriter derrière une grosse pierre.</p>
+
+<p>Furieux, le vieillard courut se plaindre chez
+le maître de Jiline. Abdoul fit appeler le prisonnier
+et, toujours souriant, lui demanda pourquoi
+il était allé regarder par-dessus le mur.</p>
+
+<p>— Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard…
+Je voulais simplement voir comment il
+vit.</p>
+
+<p>Le vieux, très irrité et montrant ses canines,
+baragouina quelques paroles d’une voix sifflante
+et désigna Jiline de la main.</p>
+
+<p>Le jeune homme comprit que le vieux
+demandait à Abdoul de tuer son prisonnier ou
+de l’éloigner de l’aoul.</p>
+
+<p>Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux
+s’en fut chez lui.</p>
+
+<p>Le jeune officier demanda à son maître qui
+était cet homme si fort en colère.</p>
+
+<p>— C’est un grand personnage, répondit
+Abdoul. — Il était notre premier djiguit… Il
+a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un
+homme très riche… Il avait trois femmes et
+huit fils… Ils vivaient tous ensemble dans le
+même aoul… Un jour les Russes sont venus,
+ont détruit le village et tué sept de ses fils.
+Le survivant passa aux Russes… Le vieux se
+rendit chez les ennemis, fit semblant de se
+soumettre, vécut pendant trois mois au milieu
+d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se
+sauva… Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla
+à la Mecque prier Allah. Voilà pourquoi il a le
+droit de se coiffer du tchalma, car celui qui
+est allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma…
+Il ne vous aime pas, vous autres… Il m’a
+demandé de te tuer… Mais je ne le peux pas…
+J’ai donné de l’argent pour t’avoir… D’ailleurs,
+je t’ai pris en affection, Ivan, et non seulement
+je ne voudrais pas te tuer, mais même
+je ne consentirais pas à te laisser partir si je
+ne t’avais engagé ma parole.</p>
+
+<p>Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs
+reprises :</p>
+
+<p>— Toi, Ivan, bon ; moi Abdoul, bon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la
+journée, il se promenait dans l’aoul ou bien
+se livrait à quelque travail. Quand venait la
+nuit et que le calme régnait partout, il fouillait
+le sol de son hangar. Ce travail était très
+pénible à cause des pierres ; il devait souvent
+les user avec sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer
+dans le mur un trou assez large pour
+donner passage à un homme.</p>
+
+<p>« Il me faudrait à présent pouvoir examiner
+le pays afin que je sache de quel côté me
+diriger… Mais personne ne voudrait me renseigner. »
+Un jour que son maître était absent,
+il alla, dans l’après-midi, aux alentours de l’aoul.
+Il escalada la montagne pour reconnaître les
+environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait
+à un de ses enfants de surveiller Jiline
+et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit
+quelle direction l’officier avait prise, il lui
+cria :</p>
+
+<p>— Ne va pas là !… Mon père l’a défendu…
+N’y va pas ou j’appelle les gens.</p>
+
+<p>Jiline voulut lui faire entendre raison.</p>
+
+<p>— Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter
+seulement jusque-là… Je cherche une herbe
+pour guérir… Viens avec moi… Avec mes
+entraves je ne puis pas me sauver… Je te
+ferai demain un arc et des flèches.</p>
+
+<p>L’enfant accepta et ils partirent ensemble.</p>
+
+<p>A voir la montagne, le sommet n’en paraissait
+pas éloigné, mais à s’y rendre, et surtout
+avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément
+de peine.</p>
+
+<p>Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda
+autour de lui. Au midi, derrière le hangar, on
+apercevait une route entre deux collines ; un
+troupeau de chevaux suivait cette route ; tout
+en bas, on voyait un autre aoul. Derrière cet
+aoul, une autre montagne, plus escarpée que
+celle où se trouvait Jiline, et derrière, encore
+une autre. Entre les montagnes bleuissait une
+forêt. Au loin, encore des montagnes qui se
+perdaient dans les nuages.</p>
+
+<p>Plus hautes que les autres et blanches
+comme du sucre, on apercevait des montagnes
+couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à
+un bonnet, dépassait toutes les autres et se
+détachait nettement du massif.</p>
+
+<p>A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes,
+entre lesquelles, çà et là, la fumée des
+aouls montait.</p>
+
+<p>« Je suis en plein pays ennemi », pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans
+le lointain une petite rivière, un village
+entouré de jardins ; des babas, que l’éloignement
+rapetissait, lavaient leur linge sur le bord
+de cette rivière.</p>
+
+<p>Derrière le village, une montagne se dressait.
+Plus loin encore, des forêts. Entre deux
+montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait
+comme une nappe de fumée étendue sur
+le sol.</p>
+
+<p>Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit
+où le soleil se levait, en se replaçant en imagination
+dans la forteresse qu’il avait habitée. Il en
+conclut qu’une forteresse russe devait se trouver
+dans cette plaine. C’était, par conséquent,
+dans la direction de ces deux montagnes qu’il
+devait se diriger.</p>
+
+<p>Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses
+de blanches devinrent pourpres, et les montagnes
+noires s’assombrirent plus encore. Une
+vapeur montait des vallées et la plaine où devait,
+dans la pensée de Jiline, se trouver une forteresse,
+paraissait embrasée. Le jeune officier
+regarda plus fixement, et il lui sembla voir des
+fumées s’élever comme si elles fussent sorties
+de cheminées. Cette vue accrut sa conviction
+que la forteresse était bien dans cette direction.</p>
+
+<p>Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé
+son appel aux fidèles. Les troupeaux rentraient,
+les vaches mugissaient ; l’enfant avait prié
+Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans
+l’aoul, mais celui-ci ne pouvait s’arracher à sa
+contemplation.</p>
+
+<p>Enfin il se décida à rentrer.</p>
+
+<p>« Je sais maintenant par où fuir », songeait
+Jiline.</p>
+
+<p>Il résolut d’exécuter son projet avant que
+le jour fût revenu. Cette nuit était précisément
+sans lune. Mais, par malheur, les Tartares
+revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour
+était bruyamment joyeux ; ils ramenaient toujours
+du bétail. Cette fois ils revenaient sans
+butin ; de plus ils rapportaient un des leurs, le
+frère du roux, tué dans une rencontre. Ils
+étaient très excités. Les préparatifs d’inhumation
+commencèrent.</p>
+
+<p>Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le
+mort d’une toile et, sans bière, on l’avait transporté
+hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe,
+sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards,
+leur bonnet enturbané d’étoffe, se réunirent,
+ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur
+un seul rang devant le mort.</p>
+
+<p>En avant, se tenait le mollah. Derrière lui,
+trois vieillards, et derrière eux tous les Tartares.
+Ils restèrent ainsi longtemps silencieux.
+Enfin le mollah releva la tête et dit :</p>
+
+<p>— Allah !</p>
+
+<p>Puis il se replongea dans le silence et un
+assez long temps s’écoula ainsi. Personne ne
+bougeait.</p>
+
+<p>Le mollah releva de nouveau la tête.</p>
+
+<p>— Allah !</p>
+
+<p>Tous répétèrent :</p>
+
+<p>— Allah !</p>
+
+<p>Et le silence se fit de nouveau.</p>
+
+<p>Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le
+couvrait, n’était pas plus immobile que les
+assistants. On n’entendait que le bruissement
+des petites feuilles du platane qu’agitait le
+vent.</p>
+
+<p>Le mollah fit une prière ; on prit le mort et
+on le porta à bras vers une fosse. Cette fosse
+n’était point creusée verticalement comme de
+coutume, mais horizontalement, en forme de
+caveau.</p>
+
+<p>On prit le mort sous les aisselles, on le plia
+en deux, on l’introduisit dans le caveau et on
+lui croisa les bras sur le ventre.</p>
+
+<p>Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement
+coupés dont on couvrit l’ouverture de la fosse.
+On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa.
+A l’endroit où se trouvait la tête du mort, on
+dressa une grosse pierre.</p>
+
+<p>Tous s’unirent de nouveau devant la tombe
+et demeurèrent silencieux.</p>
+
+<p>— Allah ! Allah ! Allah ! firent-ils après une
+longue pause. Puis tous se levèrent.</p>
+
+<p>Le Tartare roux distribua de l’argent aux
+vieillards, se frappa trois fois le front de son
+fouet et rentra dans sa maison.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le Tartare roux prit une
+jument et, suivi de trois Tartares, la mena
+derrière l’aoul. Une fois hors du village, il
+ôta son bechmett, retroussa ses manches, et,
+de ses mains musculeuses, tira son poignard
+qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête
+de la jument ; Kazi s’approcha, lui coupa la
+gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. Des
+femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent
+les intestins de l’animal, qu’on découpa ensuite
+en plusieurs morceaux que l’on porta dans la
+saklia du roux.</p>
+
+<p>Tout le village était réuni chez lui pour
+honorer le mort.</p>
+
+<p>On mangea de la jument et l’on but de la
+bouza pendant trois jours. Aucun Tartare ne
+sortit de l’aoul pendant ces trois jours.</p>
+
+<p>Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs
+préparatifs de voyage. Les chevaux furent
+amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels
+le roux, se mirent en route. Abdoul restait
+à l’aoul. On était encore à la nouvelle lune et
+les nuits étaient sombres.</p>
+
+<p>« Ce soir, pensait Jiline, il faut partir. »</p>
+
+<p>Il fit part de son projet à Kostiline.</p>
+
+<p>Celui-ci s’effraya.</p>
+
+<p>— Comment nous sauverons-nous ?… Nous
+ne connaissons pas la route.</p>
+
+<p>— Je la connais.</p>
+
+<p>— La nuit ne sera pas assez longue pour
+que nous soyons hors d’atteinte avant le jour.</p>
+
+<p>— Eh bien ! nous ferons une halte dans la
+forêt. J’ai mis de côté quelques galettes. Que
+feras-tu, à rester ici ? Cela ira bien si on envoie
+de l’argent… Mais si on n’en réunit pas
+assez… Les Tartares sont irrités, les Russes
+ont tué un des leurs… Le bruit court que le
+même sort nous attend.</p>
+
+<p>Kostiline réfléchit un moment et se décida.</p>
+
+<p>— Eh bien ! partons, dit-il.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût
+passer. Puis ils s’assirent en attendant que
+tout fût endormi dans l’aoul.</p>
+
+<p>Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline
+passa par le trou et sortit du hangar. Puis il
+dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à
+son tour, mais il accrocha une pierre qui se
+détacha du mur et roula avec bruit.</p>
+
+<p>Ouliachine, un chien très féroce appartenant
+à Abdoul, donna l’alarme. Les autres
+chiens de l’aoul l’imitèrent.</p>
+
+<p>Jiline avait prévu cet accident et avait pris
+ses précautions. Il s’était fait l’ami du chien
+par quelques bons procédés. En sorte qu’il
+n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau
+de galette. La bête se tut.</p>
+
+<p>De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements.
+Il cria sans sortir :</p>
+
+<p>— Hait !… hait, Ouliachine !</p>
+
+<p>Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et
+celui-ci se frottait aux jambes de son ami en
+agitant la queue.</p>
+
+<p>Les évadés s’assirent et attendirent un moment.
+Tout se calma de nouveau. On n’entendait
+que les brebis renâcler dans leur étable
+et, un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau
+courant sur les pierres.</p>
+
+<p>La nuit était noire et les étoiles étaient
+hautes dans le ciel. La nouvelle lune descendait
+derrière la montagne. Dans les vallées le
+brouillard était blanc comme du lait.</p>
+
+<p>Jiline se leva et dit à son compagnon.</p>
+
+<p>— Eh bien ! frère, aï-da !<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> En Tartare : Allons !</p>
+</div>
+<p>Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils
+fait quelques pas qu’ils entendirent l’appel
+du mollah sur le minaret.</p>
+
+<p>— Allah ! Resmillah ! Ilrakhman !</p>
+
+<p>Cela signifiait que tout le monde eût à se
+rendre à la mosquée.</p>
+
+<p>Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau ; ils
+s’assirent au pied d’un mur. Ils demeurèrent
+longtemps ainsi cachés, attendant que la foule
+des fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau
+dans le silence.</p>
+
+<p>— Et maintenant, à la garde de Dieu !</p>
+
+<p>Ils firent un signe de croix et partirent.</p>
+
+<p>Ils traversèrent la cour, descendirent vers
+le ruisseau, qu’ils traversèrent, et s’engagèrent
+dans la vallée. Le brouillard était épais et bas.</p>
+
+<p>On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent
+à Jiline pour s’orienter. L’air était vif et excellent
+pour la marche. Mais les bottes usées des
+fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les
+jeta et continua sa route pieds nus. Il sautait
+d’une pierre à l’autre en consultant les étoiles.</p>
+
+<p>Kostiline le suivait avec peine.</p>
+
+<p>— Va plus doucement, dit-il. Ces maudites
+bottes m’écorchent les pieds.</p>
+
+<p>— Ote-les donc, tu marcheras mieux.</p>
+
+<p>Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il
+souffrait davantage. Il se coupait les pieds aux
+pierres et ralentissait la marche de son camarade.</p>
+
+<p>Jiline lui dit alors :</p>
+
+<p>— Ce n’est rien de t’écorcher les pieds…
+Tu guériras… tandis que si on nous rattrape…</p>
+
+<p>Kostiline ne répondit pas et continua de
+marcher avec mille peines.</p>
+
+<p>Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent
+des aboiements à leur droite.</p>
+
+<p>Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.</p>
+
+<p>Eh ! dit-il, nous nous sommes trompés.
+Nous sommes allés trop à droite. Il y a ici
+un autre aoul ; je viens de le voir. Il nous faut
+revenir et aller vers cette montagne, à gauche,
+où doit se trouver une forêt.</p>
+
+<p>— Attends au moins un peu. Laisse-moi
+respirer, mes pieds sont tout ensanglantés,
+gémit Kostiline.</p>
+
+<p>— Hé ! mon frère, cela guérira… Marche
+plus légèrement… Comme cela, tiens.</p>
+
+<p>Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il
+se dirigea à gauche, vers la montagne.</p>
+
+<p>Kostiline restait toujours en arrière et faisait
+entendre des plaintes ininterrompues.</p>
+
+<p>Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent
+en effet une forêt. Ils s’y engagèrent
+par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient
+leurs habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.</p>
+
+<p>Tout à coup, ils entendirent un bruit de
+sabots. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent.</p>
+
+<p>Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt
+qu’ils furent arrêtés, le bruit cessa. Dès qu’ils
+se remirent en route, le bruit recommença. Ils
+s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa
+doucement vers la route et aperçut une ombre
+qui semblait être un cheval, et semblait n’en
+n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose
+d’étrange, qui ne semblait point être un homme.</p>
+
+<p>— Quel est ce miracle ? se dit-il.</p>
+
+<p>Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa
+et s’enfuit comme un ouragan avec un fracas
+de branches cassées.</p>
+
+<p>Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir.
+Jiline se mit à rire et lui cria :</p>
+
+<p>— C’est un cerf !… C’est un cerf !… entends-tu
+quel vacarme il fait avec ses bois ?… Nous
+avons eu peur de lui, et lui de nous.</p>
+
+<p>Ils poursuivirent la route. Le jour commençait
+à poindre. Étaient-ils bien dans la direction
+du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient
+savoir.</p>
+
+<p>Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline
+s’assit.</p>
+
+<p>— Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai
+pas plus loin… Mes jambes n’en peuvent plus.</p>
+
+<p>Son compagnon l’exhorta.</p>
+
+<p>— Non, reprit-il, je ne puis plus… je ne
+puis plus.</p>
+
+<p>Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je pars seul, adieu !</p>
+
+<p>Kostiline se leva vivement et marcha.</p>
+
+<p>Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le
+brouillard s’était épaissi. On ne distinguait
+plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.</p>
+
+<p>Soudain, ils entendirent devant eux le pas
+d’un cheval. Jiline se coucha par terre et
+écouta.</p>
+
+<p>— C’est bien cela… Un cavalier vient dans
+notre direction.</p>
+
+<p>Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se
+cachèrent parmi les arbres. Puis Jiline rampa
+vers la route et aperçut un Tartare à cheval
+qui chassait une vache devant lui en marmottant.</p>
+
+<p>Le Tartare passa.</p>
+
+<p>Jiline revint près de son compagnon.</p>
+
+<p>— Dieu nous a gardés de cette rencontre,
+lui dit-il. Lève-toi et allons.</p>
+
+<p>Kostiline voulut se lever, mais il retomba
+aussitôt.</p>
+
+<p>— Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis
+plus. Je n’ai plus de forces.</p>
+
+<p>Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa
+un tel cri de douleur que l’autre en blêmit.</p>
+
+<p>— Ne crie pas… Le Tartare est tout près
+d’ici, il va nous entendre.</p>
+
+<p>Et il se dit, songeur :</p>
+
+<p>« Il est tout affaibli, le malheureux… Je ne
+puis pas abandonner un camarade. »</p>
+
+<p>Il reprit tout haut :</p>
+
+<p>— Lève-toi et monte sur mes épaules. Je
+te porterai puisque tu ne peux pas marcher.</p>
+
+<p>Il mit Kostiline sur son dos.</p>
+
+<p>— Seulement, tiens-moi par les épaules.
+Ne me serre pas la gorge.</p>
+
+<p>Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient
+écorchés. Il se pencha en avant pour que
+Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et
+se remit en marche.</p>
+
+<p>Mais le Tartare avait sans doute entendu le
+cri de Kostiline. Un bruit se fit derrière eux ;
+c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa
+langue.</p>
+
+<p>Jiline se jeta dans un fourré ; le Tartare tira
+un coup de fusil dans la direction prise par
+les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit
+au trot.</p>
+
+<p>— Nous sommes perdus, frère, dit Jiline. — Ce
+chien va prévenir les autres Tartares et ils
+se mettront à notre poursuite… Si nous ne
+nous éloignons de trois verstes, nous sommes
+perdus.</p>
+
+<p>Il songea :</p>
+
+<p>« Le diable m’emporte de m’être chargé de
+cette bûche. Seul, je serais déjà loin. »</p>
+
+<p>— Va-t’en seul, lui dit Kostiline. — Pourquoi
+te perdre pour moi ?</p>
+
+<p>— Non. Ce n’est pas bien de laisser un
+camarade.</p>
+
+<p>Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi
+une verste, à travers la forêt dont on ne voyait
+pas la fin. Le brouillard commençait à se dissiper
+et les étoiles, pâlissant, disparaissaient
+une à une. Jiline était exténué.</p>
+
+<p>Justement il y avait une petite source près
+de la route. Jiline s’arrêta et déposa Kostiline
+à terre.</p>
+
+<p>— Laisse-moi me reposer un peu et boire…
+Puis nous mangerons notre galette… Nous
+ne sommes sans doute pas loin du but. A peine
+Jiline s’était-il penché pour boire qu’un bruit
+se fit entendre et se rapprocha rapidement
+d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se
+couchèrent.</p>
+
+<p>Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent
+près du ruisseau et, après avoir délibéré
+un instant, ils lâchèrent leurs chiens.</p>
+
+<p>Un froissement de branches fit se retourner
+les évadés. Ils virent un chien en arrêt devant
+eux. L’animal aboya.</p>
+
+<p>Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent
+Jiline et Kostiline, les saisirent, les
+lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs
+chevaux.</p>
+
+<p>Au bout de trois verstes, Abdoul parut
+accompagné de plusieurs Tartares. Il s’entretint
+quelques instants avec ceux qui avaient
+capturé ses prisonniers, fit placer ceux-ci sur
+ses chevaux et reprit avec eux le chemin de
+l’aoul.</p>
+
+<p>Abdoul ne soufflait mot ; son éternel sourire
+avait disparu. Ils arrivèrent dans la matinée.
+On laissa les prisonniers dans la rue.</p>
+
+<p>Les enfants se réunirent à grand bruit et
+se mirent à martyriser Jiline et Kostiline à
+coups de pierres et à coups de fouet.</p>
+
+<p>Les Tartares formèrent un cercle auquel
+s’adjoignit le vieil hadgi de la montagne, et
+commencèrent à délibérer.</p>
+
+<p>Les uns disaient qu’il fallait envoyer les
+deux officiers plus avant dans la montagne.
+Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.</p>
+
+<p>Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait
+leur rançon et n’entendait pas perdre
+son argent.</p>
+
+<p>Le vieux répliqua :</p>
+
+<p>— Ils ne te paieront pas et ne feront que
+nous attirer des malheurs, car c’est un péché
+que de nourrir des Russes… Il faut les tuer.</p>
+
+<p>Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant
+de Jiline, lui dit :</p>
+
+<p>— Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à
+quinze jours, je vous ferai mourir tous deux
+sous le fouet… Et si tu te hasardes encore
+une fois à fuir, je te tue comme un chien…
+Écris une lettre, et écris-la bien.</p>
+
+<p>On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.</p>
+
+<p>On leur remit leurs entraves et on les conduisit
+derrière la mosquée. Il y avait là un
+fossé de cinq archines de profondeur. On les
+y descendit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>A partir de ce jour, la vie leur fut rendue
+beaucoup plus dure. On ne leur ôtait plus leurs
+entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On
+leur jetait de la pâte crue comme à des chiens
+et on leur descendait de l’eau dans une cruche.</p>
+
+<p>Leur fossé était puant et humide : Kostiline
+en tomba tout à fait malade, son corps enfla
+et des douleurs lui vinrent. Il passait son
+temps à dormir et à gémir.</p>
+
+<p>Jiline était triste. Il voyait que cela tournait
+mal et ne voyait guère comment il sortirait
+de là.</p>
+
+<p>Il avait commencé à creuser la terre, mais,
+outre qu’il ne savait où cacher ses déblais,
+Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.</p>
+
+<p>Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la
+liberté, une galette lui tomba inopinément sur
+les genoux, puis un autre, puis des cerises.
+Il leva la tête et aperçut Dina. Elle le regarda
+en souriant et se sauva.</p>
+
+<p>Jiline songea :</p>
+
+<p>« Si Dina pouvait m’aider à fuir… »</p>
+
+<p>Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile
+et se mit à modeler des poupées. Il fabriqua
+des hommes, des chevaux, des chiens, et se
+dit :</p>
+
+<p>« Quand elle viendra, je les lui jetterai. »</p>
+
+<p>Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline
+entendit un bruit de chevaux ; il vit les Tartares
+réunis près de la mosquée et discutant
+avec animation. Ils parlaient des Russes. La
+voix du vieil hadji dominait les autres. Jiline
+ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait,
+mais il devina que les Russes étaient tout près,
+que les Tartares délibéraient de défendre
+l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs
+prisonniers.</p>
+
+<p>Le bruit des discussions cessa tout à coup.
+Puis un léger frôlement se fit entendre. Jiline
+leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête
+enfoncée entre ses genoux, penchée de manière
+que son collier pendait au-dessus de la fosse.
+Ses petits yeux brillaient comme des étoiles.
+Elle retira de sa manche deux galettes au fromage
+et les jeta à l’officier.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?
+lui demanda Jiline. J’avais fait des jouets
+pour toi… Tiens, les voilà.</p>
+
+<p>Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines
+qu’il avait confectionnées pour elle.</p>
+
+<p>Mais elle fit de la tête un signe négatif.</p>
+
+<p>— Je n’en veux pas, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit :</p>
+
+<p>— Ivan, on veut te tuer.</p>
+
+<p>Et elle esquissa les gestes de couper la gorge
+de quelqu’un.</p>
+
+<p>— Qui veut me tuer ?</p>
+
+<p>— Mon père ; les vieux le lui ont ordonné…
+Moi, je te plains.</p>
+
+<p>— Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi
+un long bâton.</p>
+
+<p>Elle fit signe que c’était impossible.</p>
+
+<p>Jiline joignit les mains comme pour la supplier.</p>
+
+<p>— Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi
+un bâton.</p>
+
+<p>— Non. On s’en apercevrait à la maison.</p>
+
+<p>Et elle disparut.</p>
+
+<p>Jiline fut songeur toute la soirée.</p>
+
+<p>« Que vais-je devenir ? » se disait-il.</p>
+
+<p>Il regarda le ciel ; tout était calme. Les
+étoiles pointaient déjà, mais la lune n’avait
+pas encore apparu. Le mollah monta au minaret
+et lança son appel.</p>
+
+<p>Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant
+plus que la jeune fille revînt.</p>
+
+<p>Quelques morceaux d’argile lui tombèrent
+sur la tête et le réveillèrent en sursaut. Il jeta
+les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre
+une longue perche.</p>
+
+<p>Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers
+lui. La perche était solide ; il l’avait vue quelques
+jours auparavant sur le toit d’Abdoul.</p>
+
+<p>Il leva la tête : Les étoiles étincelaient très
+haut dans le ciel. Au bord du fossé, les yeux
+de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle
+se pencha davantage et lui dit à voix basse :</p>
+
+<p>— Ivan, Ivan !</p>
+
+<p>Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur
+à parler doucement.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p>— Tous sont partis. Il ne reste que deux
+hommes dans l’aoul.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Kostiline, dit le jeune homme
+à son compagnon, essayons pour la dernière
+fois… Je vais t’aider.</p>
+
+<p>Kostiline ne voulut même pas entendre parler
+d’une nouvelle évasion.</p>
+
+<p>— Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de
+sortir d’ici… Où irais-je, moi qui n’ai même
+plus la force de me retourner ?</p>
+
+<p>— Eh bien ! adieu, alors.</p>
+
+<p>Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la
+perche, recommanda à Dina de la tenir solidement,
+et se mit à grimper. Deux fois il retomba,
+gêné par ses entraves. Kostiline lui fit
+la courte échelle et, enfin, il atteignit le bord
+de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa
+chemise de toute la force de ses petits poignets
+en riant de contentement.</p>
+
+<p>Jiline attira la perche à lui et dit à Dina :</p>
+
+<p>— Reporte-la à sa place, car si on la trouvait
+ici, tu serais battue.</p>
+
+<p>Dina partit, en traînant la perche, et Jiline
+descendit la montagne. Quand il fut dans le
+vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur
+le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le
+cadenas était solide et il ne put en venir à
+bout.</p>
+
+<p>Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant
+la montagne. C’était Dina.</p>
+
+<p>— Donne-moi la pierre, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas
+à coups redoublés. Mais ses petits doigts
+étaient minces comme des brindilles. Elle jeta
+la pierre et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Le jeune homme frappa de nouveau avec
+une énergie désespérée. Dina, penchée sur lui,
+lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme
+une lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune
+qui se levait.</p>
+
+<p>« Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné
+la forêt avant le lever de la lune », pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses
+entraves.</p>
+
+<p>— Adieu, Dinouchka, dit-il. — Je ne t’oublierai
+de ma vie.</p>
+
+<p>Dina le retint et chercha les poches du jeune
+homme pour y mettre quelques galettes.</p>
+
+<p>— Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te
+fera des poupées, à présent ? ajouta-t-il en
+caressant la tête de l’enfant.</p>
+
+<p>Dina, cachant son visage en pleurs dans ses
+mains, monta la colline avec l’agilité d’une chevrette.
+On n’entendait, dans l’obscurité, que le
+tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient
+parmi ses cheveux épars.</p>
+
+<p>Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas
+et le tint dans sa main pour éviter de faire du
+bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la
+jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque
+instant du côté où la lune allait se lever. Il
+reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à
+aller droit devant lui l’espace de huit verstes.
+Seulement, il lui fallait être arrivé à la forêt
+avant que la lune parût. Comme il traversait
+le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne.
+Un côté de la vallée s’éclairait de plus
+en plus et l’ombre de la montagne se retirait
+de plus en plus vers lui.</p>
+
+<p>Jiline marchait toujours dans l’ombre ; il se
+hâtait, mais la lune allait plus vite que lui. Il
+la voyait déjà poindre au sommet de la montagne.
+Il était sur le point d’atteindre la forêt
+quand la lune émergea complètement. Tout
+devint clair comme pendant le jour. On distinguait
+toutes les feuilles sur les arbres. Il
+faisait calme et clair dans la montagne ; un
+silence de mort régnait. On n’entendait que le
+petit ruisseau murmurer au fond de la vallée.</p>
+
+<p>Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré
+personne. Il choisit un endroit bien sombre
+et se reposa un instant en mangeant une galette.
+Il chercha ensuite une pierre et se mit
+de nouveau à frapper sur son cadenas. Il se
+meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors
+il se leva et poursuivit sa route. Au bout d’une
+verste, il était déjà exténué, bien qu’il se fût
+arrêté tous les dix pas.</p>
+
+<p>« Que faire » ? pensait-il. « Je me traînerai
+tant que j’aurai de forces… Car, si je m’assieds,
+je ne me relèverai plus… Certes, je n’atteindrai
+pas la forteresse cette nuit… Dans la journée
+je me reposerai et, à la tombée de la nuit,
+je me remettrai en route.</p>
+
+<p>Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra
+que deux Tartares à cheval. Mais, les ayant
+entendus venir de loin, il eut le temps de les
+éviter.</p>
+
+<p>Cependant la lune pâlissait, le brouillard du
+matin tombait et le jour n’allait pas tarder, et
+Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.</p>
+
+<p>« Eh bien ! » se dit-il, « je ferai encore une
+trentaine de pas… Je m’installerai dans un
+fourré et je m’y reposerai. »</p>
+
+<p>Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il
+était à la lisière de la forêt.</p>
+
+<p>Le jour était venu. Devant lui se voyaient,
+comme sur la paume, et les steppes et la forteresse.
+A gauche, tout près de la montagne,
+étaient allumés des feux autour desquels se
+tenaient des gens.</p>
+
+<p>Jiline regarda plus attentivement et vit luire
+des fusils de Cosaques et de soldats russes.</p>
+
+<p>Transporté, il rassembla ses forces et commença
+à descendre de la montagne.</p>
+
+<p>« Que Dieu me garde ! » fit-il. « Si dans cet
+endroit découvert un Tartare à cheval m’apercevait,
+bien que je sois près des nôtres, je ne
+lui échapperais pas ! »</p>
+
+<p>Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à
+sa gauche, sur une colline, trois Tartares. Ils
+étaient à deux déciatines de lui. En l’apercevant,
+ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui
+battit. Il agita ses mains au-dessus de sa tête
+et cria de toutes ses forces :</p>
+
+<p>— Frères, au secours ! frères !</p>
+
+<p>Les Russes l’entendirent et des Cosaques à
+cheval partirent au grand galop pour couper la
+route aux Tartares.</p>
+
+<p>Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares
+s’approchaient de plus en plus.</p>
+
+<p>Jiline rassemblant ce qui lui restait de force
+et tenant ses entraves dans sa main, courut
+tout éperdu dans la direction des Cosaques en
+multipliant les signes de croix.</p>
+
+<p>— Frères ! frères ! frères !</p>
+
+<p>Les Cosaques étaient une quinzaine environ.
+Les Tartares eurent peur. Ils s’arrêtèrent
+et Jiline atteignit enfin les cavaliers.</p>
+
+<p>Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il
+était et d’où il venait.</p>
+
+<p>Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait
+en répétant :</p>
+
+<p>— Frères ! frères !</p>
+
+<p>Les soldats lui apportèrent, l’un du pain,
+l’autre du kacha<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, un troisième de la vodka.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Gruau cuit.</p>
+</div>
+<p>On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir
+brisé ses entraves.</p>
+
+<p>Les officiers le reconnurent et l’amenèrent
+à la forteresse. Les soldats, joyeux, se réunirent
+chez Jiline.</p>
+
+<p>Il leur raconta comment il avait été pris par
+les Tartares et termina son récit en disant :</p>
+
+<p>— Voici fini mon voyage chez moi — et
+mon mariage. Décidément, ce n’était pas ma
+destinée.</p>
+
+<p>Et il resta à l’armée du Caucase.</p>
+
+<p>Kostiline fut racheté, un mois après, pour
+cinq mille roubles. Quand il revint, il était
+mourant.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">1056. — Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (<span class="sc">Blais, Roy</span> et C<sup>ie</sup>),<br>
+7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78069 ***</div>
+</body>
+</html>
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