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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78080 ***
+
+
+
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ Les erreurs typographiques signalées dans le: _Journal de la Société
+ de 1789, nº III_, ont été prises en compte.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+
+
+
+ 12 JUIN 1790 Nº. II.
+
+
+ JOURNAL
+ DE LA SOCIÉTÉ
+ DE 1789.
+
+
+ Nicolas de Condorcet
+ Philippe-Antoine Grouvelle
+ Norbert de Pressac de la Chagnaye
+ Jean-Henri Hassenfratz.
+
+
+
+
+ART SOCIAL.
+
+_Sur le décret du 13 avril 1790._
+
+
+IL a été un tems où l'enthousiasme religieux entroit dans toutes les
+agitations des peuples, et décidoit de presque toutes les grandes
+révolutions: l'hypocrisie étoit alors la reine du monde. Ces tems
+ne sont pas encore très-éloignés de nous, ne sont point même passés
+pour tous les peuples. L'épée et la tocque bénites, envoyées par le
+pape au maréchal Daun, la guerre civile allumée en Pologne pour que
+la _religion catholique, apostolique et romaine fût et demeurât pour
+toujours la seule religion de la nation_, l'assassinat de Stanislas II,
+projeté devant une image de la Vierge, les capucinades politiques du
+secrétaire d'état Van-Eupen, tout cela est de nos jours.
+
+Il n'étoit donc pas absurde d'espérer qu'en forçant l'assemblée
+nationale à prononcer sur une question qui avoit causé une guerre
+en Pologne il y a vingt ans, on pourroit exciter au moins quelques
+soulèvemens. Heureusement les François savent lire, et on ne leur
+persuadera point de reprendre les chaînes qu'ils ont brisées, crainte
+de voir tomber du même coup celles qui gênent encore leur conscience et
+leur pensée.
+
+Cependant, comme dans quelques actes revêtus de beaucoup de signatures
+on s'est permis, suivant l'usage de _nos pères_, de confondre
+l'autorité des prêtres avec la religion, peut-être n'est-il pas inutile
+de présenter aux citoyens quelques réflexions propres à rassurer les
+consciences timides, en montrant que la liberté de conscience la plus
+absolue doit être le vœu de tout homme qui croit à la religion qu'il
+professe, et que celui qui veut accorder à un culte quelconque la plus
+légère prérogative politique, est irréligieux ou inconséquent.
+
+Proposer aux représentans d'une nation d'adopter en son nom un culte
+unique, c'est déclarer qu'on regarde toutes les religions comme des
+inventions politiques indifférentes à la divinité, c'est annoncer que
+par mépris pour les autres hommes on veut les soumettre à un joug
+intérieur, dont soi-même on s'est affranchi. En effet, on ne peut
+soutenir qu'en France le pouvoir législatif ait le droit de choisir une
+religion nationale, sans accorder le même droit aux législateurs de
+l'Angleterre, de la Perse, du Thibet ou du Japon, puisque chaque peuple
+a une égale persuasion de sa croyance, et que les droits du pouvoir
+législatif sont par-tout les mêmes. Ainsi on accorde ce droit pour une
+religion fausse comme pour une religion vraie, on le fonde donc sur une
+utilité politique indépendante de la fausseté ou de la vérité de la
+religion.
+
+Prétendre que l'établissement de tel culte particulier est nécessaire à
+la morale, c'est une opinion fanatique que les hommes, livrés aux plus
+abjectes superstitions, n'osent même plus avouer, mais prétendre qu'un
+culte particulier quelconque est nécessaire à la morale, c'est dire que
+celui qui a formé le cœur de l'homme a besoin de fables pour le diriger
+vers le bien, car parmi les religions qui existent, toutes, hors une
+seule, sont nécessairement fondées sur l'erreur, toutes à la rigueur
+peuvent être fausses, mais deux ne peuvent être vraies à la fois;
+toutes ont cependant la même morale, toutes agissent de même sur l'ame
+de leurs sectateurs.
+
+Qu'entend-t-on par culte national? Est-ce le seul dont l'exercice
+public soit permis? Alors vous blessez les droits de la conscience dans
+ceux qui ne croient pas tous les cultes indifférens, et que vous gênez
+dans la pratique de celui qu'ils auroient préféré, et vous établissez
+entre les citoyens une inégalité contraire à la justice. Est-ce celui
+aux cérémonies duquel vous liez les actes religieux faits au nom de la
+nation des diverses assemblées de citoyens, ou des pouvoirs établis
+par la loi? Mais alors ou vous dispensez de ces cérémonies ceux qui
+n'adoptent pas votre culte, et vous établissez des distinctions entre
+les citoyens, vous jetez entr'eux des semences de discorde, ou bien
+tous y sont assujettis, et vous violez la liberté de la conscience,
+vous excluez des fonctions publiques tous ceux qui regardent comme
+une action coupable l'assistance aux cérémonies d'un culte qu'on ne
+croit point. Appelez-vous culte national celui dont la nation paie
+les dépenses? Mais de quel droit assujettissez-vous les citoyens aux
+dépenses d'un culte qu'ils rejètent, et les obligez-vous à payer des
+cérémonies qu'ils regardent, ou comme des sacrilèges ou comme des
+superstitions méprisables? Pourquoi faut-il qu'ils paient pour le culte
+que vous professez après avoir déjà payé pour celui qu'ils professent
+eux-mêmes? N'est-ce pas introduire encore entre les citoyens une
+inégalité qui blesse leurs droits naturels?
+
+Craindre qu'une liberté absolue ne rende les hommes moins religieux,
+c'est encore avouer que l'on regarde les religions comme des
+établissemens purement humains, fondés sur l'erreur, et qui ne peuvent
+se soutenir que par la protection de la puissance publique. Car, s'il
+peut y avoir une religion vraie, on ne doit pas désirer que l'autorité
+protège dans chaque pays celle qui a le plus de sectateurs. Si une
+religion particulière peut être vraie, si un culte peut être plus
+agréable à l'Etre-Suprême, cette religion, ce culte sont les seuls qui
+puissent être utiles aux hommes, il est criminel de les exposer à en
+favoriser d'autres, et c'est les y exposer que de faire protéger par
+la puissance publique vingt cultes divers, qui dans vingt nations ont
+pour eux le suffrage de la pluralité. Une religion vraie, si la liberté
+est entière doit nécessairement, comme toute autre vérité, devenir
+la croyance du genre humain. La favoriser dans un pays pour en faire
+ailleurs favoriser d'autres, c'est en retarder les progrès. Enfin,
+l'expérience n'a-t-elle pas prouvé que plus la liberté de conscience
+est étendue, plus les hommes sont religieux; il y a dix fois plus
+d'athées à Rome qu'à Londres, et à Londres que dans tous les Etats-Unis
+d'Amérique.
+
+Craint-on pour la tranquillité publique la diversité des cultes?
+C'est au contraire le seul moyen de l'assurer. Bientôt les sectes
+se subdivisent, et toutes sont prêtes à se réunir contre celle qui
+voudroit dominer seule. Si l'Europe a été troublée par des guerres
+religieuses, c'est parce que le système absurde des religions
+nationales ou exclusives y régnoit universellement.
+
+Tels sont les principes aujourd'hui reconnus par tous les hommes
+éclairés, principes que dans un autre hémisphère plusieurs sages
+républiques ont adoptés. Là tout citoyen peut suivre la voix de sa
+conscience dans le choix d'une religion, et contribue sans contrainte
+aux dépenses du culte de celle qu'il a choisie; et ce peuple, le plus
+universellement religieux qui existe sur la terre, est celui dont la
+paix est la plus assurée.
+
+Le décret de l'assemblée nationale ne pourroit donc mériter qu'un
+reproche, celui d'avoir contrarié le premier article de la déclaration
+des droits, en soumettant une partie des citoyens à payer la dépense
+d'un culte qu'ils ne professent pas; mais pour excuser cette atteinte
+à un acte qui doit être sacré même pour les législateurs, il suffit
+de prouver que par les circonstances du moment ce privilège exclusif
+accordé à un culte est utile à ceux mêmes qui le rejètent. Car alors,
+puisque l'on peut regarder cette dépense comme utile à tous, il est
+permis de la mettre au nombre de celles que les représentans de la
+nation ont droit d'exiger des citoyens. Or il est aisé de voir que
+dans l'état actuel des esprits, on auroit plutôt augmenté que diminué
+le pouvoir du fanatisme, si au lieu de payer sur le revenu public les
+ministres de la religion romaine, qui l'étoient auparavant sur des
+domaines nationaux, on avoit laissé à chaque individu la liberté de
+contribuer volontairement aux frais du culte. Ainsi ce n'est point aux
+frais du culte de l'église romaine que l'on oblige les non catholiques
+de contribuer, c'est au maintien de l'ordre et de la paix, à celui de
+leur propre tranquillité.
+
+Que les actes qui constatent la naissance, le mariage, la mort des
+citoyens soient soustraits à une autorité étrangère, et ne reçoivent
+leur authenticité que d'officiers civils établis par la loi.
+
+Que la morale fasse partie d'une éducation publique commune à toutes
+les classes de citoyens.
+
+Que l'on écarte avec soin de cette éducation toute influence
+sacerdotale, que les prêtres nous exhortent à remplir nos devoirs, mais
+ne prétendent plus au droit d'en fixer l'étendue et les limites.
+
+Que l'assemblée nationale daigne joindre ces bienfaits à tant d'autres,
+alors nous verrons disparoître peu-à-peu les obstacles qui s'opposent
+encore à la jouissance entière de nos droits, et nous bénirons ceux qui
+ont su au milieu des clameurs du fanatisme expirant, se démêler des
+pièges de l'hypocrisie et concilier la paix avec la justice.
+
+Remarquons qu'en Angleterre comme en France, on a soutenu dans le même
+tems et par les mêmes argumens l'utilité d'une religion nationale plus
+ou moins exclusive. A mesure que le fanatisme s'est affoibli, on a
+quitté son langage pour celui de l'hypocrisie. Ce vers de Mahomet
+
+ Ou véritable, ou faux, mon culte est nécessaire.
+
+a passé du théâtre dans les sermons, dans les instructions pastorales,
+dans les débats politiques. On ne rougit plus d'avouer avec plus ou
+moins de franchise la bénigne intention de tromper les hommes pour
+leur bien. Mais défions-nous de cette aristocratie qu'on veut établir
+entre les esprits et qui partageroit les nations en deux classes, celle
+des dupes et celle des hypocrites, et toujours celle des esclaves et
+celle des maîtres. Quel est le motif secret des zélateurs de cette
+doctrine dans les pays où les suffrages du peuple confèrent les places
+les plus importantes? C'est le désir d'avoir un moyen de diminuer le
+nombre des concurrens, et sur-tout de pouvoir écarter en accusant leurs
+opinions ceux on n'ose dont même calomnier la conduite. Tout l'avantage
+est alors pour ceux qui n'ont jamais que les opinions utiles à leurs
+intérêts, c'est une chance de plus pour les gens habiles contre les
+hommes éclairés.
+
+En ce moment un nouveau danger nous menace. On n'a rien fait en ôtant
+au clergé ses richesses. Un clergé pauvre et austère n'en est que
+plus dangereux. La passion de dominer lui reste seule, elle s'accroît
+de tous les sacrifices, elle s'irrite par la contrainte qu'impose
+l'hypocrisie. Le clergé presbitérien d'Écosse étoit pauvre au seizième
+siècle, et jamais le clergé romain dans tout l'éclat de sa richesse
+et de sa puissance n'exerça sur les actions privées des citoyens une
+inquisition plus odieuse, une plus dure tyrannie. C'est par de pauvres
+pasteurs que Servet fut livré aux flammes. Ils étoient pauvres ces
+moines qui répandirent le sang dans Alexandrie pour les querelles
+d'Athanase et d'Arius, de Cyrille et d'Oreste.
+
+Si le clergé continue de faire un corps, c'est-à-dire, si on institue
+des assemblées de prêtres, si on établit des maisons destinées
+exclusivement à l'éducation des prêtres, si on établit dans chaque
+ville épiscopale, dans chaque paroisse même de petites congrégations
+de prêtres célibataires obligés de cabaler sous peine de mourir
+d'ennui; si on force les citoyens à n'élire pour évêques que des curés,
+pour curés que des vicaires, ce système sans doute inspiré sur le
+tombeau du saint diacre, fera du nouveau clergé un corps redoutable
+à la liberté, et d'autant plus dangereux que seul il restera debout
+sur les débris de tous les autres. Au lieu d'une constitution libre,
+l'assemblée nationale ne nous aura donné en effet qu'une théocratie
+presbitérienne, une aristocratie monacale. Déjà lorsqu'on a proscrit
+ces vœux contraires à la nature, on a eu soin de conserver ce qu'on
+appelle des congrégations libres, et qui sont des corps perpétuels: eux
+seuls conservent encore des biens ecclésiastiques, et en supprimant les
+capucins et les minimes on s'est ménagé l'espérance de voir la France
+inondée d'oratoriens et de doctrinaires; on a détruit ce qui étoit
+inutile, mais on a protégé ce qui pouvoit devenir dangereux.
+
+Toute religion doit être libre dans la constitution de son clergé,
+dans sa discipline, dans son culte comme dans ses dogmes. Le pouvoir
+de l'autorité civile se borne à réprimer ce qui serait contraire aux
+droits des citoyens. Mais quand la puissance publique salarie aux
+dépens de la nation les ministres d'un culte, elle acquiert le droit
+de leur donner une constitution qui les rende utiles, qui les empêche
+de nuire; elle en a même contracté l'obligation, puisqu'elle ne peut
+imposer aux citoyens que les dépenses qui servent à l'utilité commune.
+Ainsi l'unique but d'une constitution ecclésiastique, donnée par les
+représentans de la nation, doit être d'empêcher les ministres de la
+religion de former un corps dans l'état, de contracter un esprit
+particulier: sur-tout s'ils enseignent la morale, la constitution doit
+les empêcher de former un systême de morale théocratique calculé sur
+leurs intérêts, qui au lieu de se perfectionner par le progrès de la
+raison humaine tende au contraire à la retarder ou à l'égarer, et qui
+ait pour objet, non d'éclairer les hommes sur leurs devoirs, mais de
+les gouverner par les terreurs de la conscience.
+
+_Cet article est de M. de CONDORCET._
+
+
+
+
+ASSEMBLÉE NATIONALE.
+
+_Considérations sur le décret du 22 Mai._
+
+
+Depuis ceux qui ne voient le pouvoir exécutif que dans une armée de
+cent mille hommes, jusqu'à ceux qui voudraient toujours statuer sur
+la loi et jamais sur l'exécution, tout le monde applaudit au décret
+rendu sur la délégation du droit de la paix et de la guerre. Est-ce
+parce qu'on le croit très-populaire? Est-ce par ce qu'on le juge
+très-monarchique? Ou bien est-ce parce qu'il est juste et raisonnable?
+
+J'abandonne ces questions délicates et je préfère d'éclaircir ce décret
+par quelques réflexions.
+
+Les circonstances précipitent les opérations; une question décidée, on
+passe à une autre, sans approfondir les motifs et les conséquences de
+la loi, sans la confronter à toutes celles qui l'ont précédée: il est
+pourtant utile d'examiner les rapports du nouveau ressort politique
+avec la machine entière: il faut bien regarder quelquefois en arrière
+pour s'assurer qu'on est toujours dans la bonne ou du moins dans la
+même route.
+
+Ce décret, comme je l'ai dit, est une sorte de nouveauté dans notre
+système constitutionel. Il introduit, pour la loi qui décide la guerre,
+des formes inconnues. Les pouvoirs y procèdent d'une façon singulière.
+La législature et le roi y coopèrent chacun doublement et par deux
+actes très-distincts; le roi propose de décréter, et ensuite sanctionne
+le décret: la législature discute une proposition et ensuite propose un
+décret: chacun d'eux paroît réunir tout à la fois une initiative, un
+veto et une sanction, tous deux ont la force qui meut et la force qui
+retient.
+
+On va voir comment ces singularités sont sorties de la nature même des
+choses, et par conséquent conformes aux principes.
+
+
+I.
+
+Dans son objet et par ses conséquences la loi qui décide la guerre,
+affecte si grièvement le corps politique, qu'elle sembleroit, comme une
+loi constitutionelle, ne pouvoir être portée que par une convention
+nationale, assemblée pour cet unique objet.
+
+Mais elle n'est au fond qu'une loi circonstancielle, décrétée pour tel
+moment, et pour tel cas; ce qui la précède tient à une administration
+particulière; ce qui la suit à une exécution arbitraire de sa nature et
+hors de toute règle, et par conséquent cette sorte de législation entre
+dans les pouvoirs inférieurs confiés aux législateurs ordinaires.
+
+
+II.
+
+La législature et le roi peuvent tous deux empêcher la guerre. Ni l'un
+ni l'autre ne peut la faire ou la déclarer, sans le consentement de
+l'un ou de l'autre.
+
+Tel est l'esprit de ce décret. Les pouvoirs y semblent heureusement
+combinés en ce point que le roi proposant la guerre et la faisant, la
+législature ne répond que du simple jugement de la nécessité, et non du
+succès de la guerre. On évite ainsi de dégager le pouvoir exécutif de
+la responsabilité et d'en charger le corps législatif.
+
+
+III.
+
+Quelques objections se présentent dans ce concours du roi et de la
+législature; le roi semble d'abord avoir sur celle-ci une sorte de
+supériorité, elle ne peut spontanément délibérer sur la guerre; il faut
+qu'elle en soit sollicitée par lui: jusqu'à ce moment, le roi agit
+seul, librement, absolument et avec un droit exclusif qui peut devenir
+funeste. Sans doute ce danger est grand; mais il étoit inévitable, ou
+il falloit courir le risque plus grand encore de l'indépendance des
+mouvemens de la législature.
+
+De plus, on diroit que le roi participe plus immédiatement à cette
+sorte de législation, puisqu'il réunit l'initiative et la fonction.
+Mais c'est improprement qu'on donne à la proposition le nom
+d'initiative; le roi ne fait ici qu'user du droit qu'aura tout corps
+administratif. Un département, une municipalité a besoin d'un canal,
+d'un établissement public; ils exposent au corps chargé de faire la
+loi, les motifs, les moyens, préparent sa délibération. Faut-il dire
+qu'ils ont l'initiative? Le roi de même, en cas de guerre ou de traité,
+paroît devant la législature, comme administrateur de la politique
+extérieure, rendant compte de la situation et des besoins de cette
+partie du gouvernement; il ne dit point: voici un décret qu'il faut
+rendre, il dit: examinez s'il y a lieu à décréter la guerre.
+
+Il en est de même de la sanction attribuée au roi pour le décret qui
+ordonne la guerre. Comme il est rendu sur la proposition même du roi,
+la sanction ne sauroit être refusée, et n'est ainsi qu'une formalité
+constitutionnelle. Tels sont les caractères particuliers de la loi
+nouvelle.
+
+
+IV.
+
+Il faut ici l'avouer: non-seulement le décret ne prévient pas tous les
+inconvéniens du côté du roi, mais il laisse encore à craindre, du côté
+du corps législatif, tous ceux qui sont inséparables de l'exercice d'un
+tel pouvoir.
+
+L'impulsion populaire peut encore dominer et mouvoir dangereusement
+l'Assemblée; l'antipathie nationale[1], au lieu de l'utilité nationale,
+peuvent lui dicter une décision funeste.
+
+ [1] _Mon père sortirait du tombeau_, disoit un Espagnol,
+ _s'il prévoyoit une guerre avec la France_. Voilà l'antipathie
+ nationale que le machiavélisme des gouvernemens a toujours
+ soigneusement nourrie. Jusqu'à ce que les peuples soient également
+ libres et éclairés, le gouvernement qui voudra la guerre, aura des
+ moyens sûrs d'exciter ces préventions hostiles.
+
+De plus, ce surcroît de pouvoir attribué à la législature ordinaire,
+peut encore l'entraîner à étendre son influence, à envahir des
+portions du pouvoir constituant.
+
+Enfin, il n'est pas moins vrai que la législature peut facilement, dans
+l'exercice de ce droit, devenir suspecte à la nation, et compromettre
+la popularité qui fait sa force, le crédit de ses décrets et la
+tranquillité de l'Etat. Quand il s'agira de conclure un traité de paix,
+d'alliance, de commerce, même de décider une guerre auxiliaire, la
+puissance contractante pourra par la corruption influencer en sa faveur
+la délibération des représentans. On nous dénoncera dans l'Assemblée le
+parti Anglois, le parti Espagnol[2], et ces dénonciations seront plus
+vraisemblables que celles qu'on multiplie aujourd'hui si ridiculement.
+
+ [2] Ces considérations semblent s'opposer à la prolongation
+ des séances du corps législatif pendant la guerre, et décider
+ la question ajournée. La présence d'un corps si puissant, qui
+ recevroit et rendrait sans cesse les impulsions variables de
+ l'esprit populaire, pourroit inquiéter dangereusement les opérations
+ exécutives, gêner la conduite et nuire au succès de la guerre.
+
+
+V.
+
+Ces inconvéniens sont les défauts inséparables de toute œuvre humaine,
+les dangers nécessaires de tout pouvoir, exercé par des hommes. Il
+est facile d'imaginer des freins nouveaux et puissans; mais empêcher
+le mouvement nuisible des délégués, sans contraindre leur action
+salutaire, c'est une difficulté qui demande tous les miracles d'un
+art encore dans l'enfance, d'un art infini, de l'art social. Nous
+n'avons su jusqu'aujourd'hui combattre un mal que par un mal, un
+pouvoir surabondant que par un pouvoir rival. Quoiqu'on puisse regarder
+ce décret comme une des meilleures loix qu'ait produit le systême
+d'équilibre et de contreforces, il s'en faut bien que les combinaisons
+du pouvoir y soient assez parfaites pour prévenir les dangers d'un choc
+entre le roi et le corps représentatif, choc toujours funeste, parce
+qu'il nuit à l'exécution; si les représentans l'emportent, ou parce
+qu'il ébranle la constitution, si le roi triomphe.
+
+Telle est sur-tout le grand écueil d'une constitution, que le pouvoir
+dont l'action est la plus dangereuse, est celui qu'il faut le plus
+craindre de gêner dans son action. La guerre s'allume, la guerre
+menace. Nous mettons une épée dans les mains du roi; il peut en abuser,
+mais il faut pourtant qu'il puisse la porter cette épée, et sur-tout le
+bouclier dont il doit nous couvrir. Il ne faut donc lui couper, ni même
+lui lier les deux bras.
+
+Aussi l'on ne peut nier que les peuples les plus amoureux de la
+liberté n'aient toujours étendu la puissance exécutive dans tout ce
+qui concerne la guerre & les relations extérieures. En Angleterre on
+suspend même le bénéfice de la loi d'_habeas corpus_. A Rome, le consul
+devenoit maître de la vie des citoyens. Plusieurs peuples ont souffert
+d'une impolitique jalousie du pouvoir dans ces circonstances. Ce fut
+le désavantage d'Athènes contre Lacédémone. Le peu d'influence des
+Archontes fit le crédit du démagogue Cléon, et bientôt les malheurs de
+la république dans la guerre du Péloponnèse. Périclès même, qu'on a
+cité en faveur d'une opinion contraire, Périclès fournit un exemple que
+les Athéniens furent eux-mêmes contraints à lui laisser un plus grand
+pouvoir dans ce moment. On voit qu'ils le dispensèrent de rendre compte
+d'une somme énorme qu'il avoit employée à corrompre les éphores, les
+roix et le sénat de Sparte.
+
+Le corps législatif de Pologne est obligé, en cas de guerre, de nommer
+dans son sein une commission purement exécutive, forme irrégulière dont
+on connoît les dangers.
+
+Enfin, par-tout on verra une dictature, quelle qu'elle soit, s'élever
+au moment que l'étendard de la guerre se déploie.
+
+Au lieu donc de prétendre tout à la fois, augmenter pour le bien, et
+diminuer pour le mal la force exécutive, en élevant toujours pouvoir
+contre pouvoir, ne seroit-il pas possible de trouver d'autres remèdes
+dans une autre méthode?
+
+
+VI.
+
+C'est ici le lieu de rappeler une question incidente qui s'est élevée
+dans le cours de cette discussion.
+
+Le _corps_ législatif peut-il s'appeler, et est-il le _pouvoir_
+législatif? L'assemblée représentative fait-elle seule la loi?
+peut-elle seule exprimer la volonté nationale? ou bien le roi
+concourt-il réellement à la législation? la sanction royale et le
+refus de la sanction sont-ils une portion intégrante de la puissance
+législative?
+
+Cette question est devenue purement _positive_, et ne peut se résoudre
+que par l'interprétation de la loi constitutionnelle. Mais c'est sur
+quoi les opinions varient.
+
+Un décret, disent quelques-uns, est une loi non consommée; la sanction
+royale la fait exister, ou le _veto_ l'empêche d'exister. Ainsi
+la constitution attribue au roi, non le concours égal, mais une
+coopération réelle à l'œuvre de la loi. Le pouvoir législatif ne
+réside donc pas exclusivement dans le corps législatif.
+
+D'autres prétendent que la faculté donnée au roi de différer
+l'exécution d'un décret, ne l'anéantit point; que la sanction n'ajoute
+point à son caractère légal; qu'il est une volonté et une loi complète,
+au moment qu'il sort de la majorité législative; qu'enfin, par le
+_veto_, le roi n'est que modérateur, comme par la sanction il n'est
+que vérificateur et ordonnateur des loix; qu'ainsi l'un et l'autre ne
+confèrent au roi aucune portion de la puissance législative.
+
+Tels sont les inconvéniens de ces formes mitoyennes, infidélités
+masquées aux principes, qui ne font qu'obscurcir les droits et les
+devoirs.
+
+En effet, de ces deux opinions, la première peut être soutenue avec
+trop d'avantage.
+
+Il faut l'avouer. C'est un pouvoir très-_absolu_, que celui de retarder
+l'exécution d'une loi pendant six ans. Ce _veto_, prétendu _suspensif_,
+n'est-il pas de fait _indéfini_ pour les _deux_ législatures et les
+_deux_ décrets sur lesquels il s'exerce?
+
+Qu'on songe à ce que seront ces législatures: des corps _constitués_
+qui ne feront que des décrets, pour la plupart réglementaires et
+circonstanciels. Le _veto_, frappant sur de tels décrets, sera-t-il
+simplement _modérateur_? Il en est tel, qui, rendu pour quatre ou cinq
+ans, sera réellement et à jamais annullé par le refus de la sanction[3].
+
+ [3] Je suppose une loi dont l'effet ne doit point s'étendre
+ au-delà de 5 ou 6 ans, une prohibition, ou une permission momentanée?
+ etc.
+
+Quels sont donc les avantages du _veto suspensif_? Les législatures
+renfermées dans les bornes du pouvoir constitué, contenues
+pas l'opinion publique, dirigées par les corps législatifs,
+proposeront-elles jamais des loix vraiment nuisibles?
+
+Quels seront ces dangers? les mêmes que ceux du _veto absolu_. Que le
+roi l'exerce sur une loi salutaire, ou même demandée, protégée par le
+vœu du peuple, une si longue suspension excitera-t-elle moins qu'un
+refus décisif l'impatience publique? prévient-elle moins les dangers de
+l'insurrection?
+
+On a donné au roi un _veto_ pour défendre son pouvoir; mais quelle
+force lui donnera-ton pour défendre son _veto_?
+
+Le _veto absolu_ ne seroit au fond qu'un empêchement _dilatoire_; le
+_veto suspensif_ est donc, par le fait, un refus _absolu_?
+
+M. l'abbé Sieyes a démontré en son tems, que le droit d'_empêcher_ est
+le droit de _faire_. Or, nous avons vu que le droit de _suspendre_
+diffère bien peu de celui d'_empêcher_.
+
+Si donc le _veto absolu_ donneroit au roi une portion de la puissance
+législative, comment prouver que le _veto suspensif_ laisse cette
+puissance pleine et entière dans les mains de la législature?
+
+J'avouerai que ces difficultés m'embarrassent et m'épouvantent. La
+distinction qu'on a voulu établir entre le _pouvoir_ et le _corps_
+législatif semble une interprétation abusive, et peut-être on en
+tire de fausses conséquences; mais je vois ici des ténèbres: quand
+la loi est incomplète, l'exécution est variable. La constitution est
+l'évangile politique: si le texte est obscur, il y a plusieurs gloses;
+les meilleurs citoyens se divisent pour et contre l'une ou l'autre, et
+se déchirent au nom de la même loi.
+
+Ce n'est pas ici le lieu d'examiner combien il répugne à l'essence
+et aux principes de la loi, que les représentans de la volonté
+nationale ne puissent _vouloir_, que conditionellement, et sous le bon
+plaisir de la force, instituée pour _exécuter_; organisation aussi
+défectueuse que si Dieu avoit mis dans nos jambes et dans nos bras
+une seconde intelligence, chargée de retenir le mouvement ordonné par
+l'intelligence principale, l'ame qui fait agir nos corps. Je remets
+aussi pour un autre tems à développer des inconvéniens très-graves du
+_veto_, que l'expérience seule pourra faire connoître dans les rapports
+du roi avec les simples législatures: mais du moins, il ne faut pas
+oublier que si la faculté du _veto_ royal a été jugée salutaire,
+si elle l'est en effet (ce qu'on peut très-bien soutenir) ce n'est
+que par des considérations passagères, ce n'est que par des causes
+accidentelles; qu'elles disparoîtront dans l'amélioration de l'ordre
+social, et qu'avec elles s'évanouira l'imperfection politique dont
+elles sont la légitime excuse[4].
+
+ [4] Je dois à la vérité de dire ici que quelques membres de
+ la Société, et particulièrement du directoire du Journal ont combattu
+ cette opinion, ont paru même la trouver dangereuse. J'observe
+ que le droit positif doit être sans cesse confronté avec les
+ principes.--Obéir à la loi, mais la juger. Voilà l'heureuse habitude
+ qu'il faut faire prendre aux hommes.--Point de superstition même en
+ constitution.
+
+
+VII.
+
+Mais si le pouvoir législatif donne lieu à quelques distinctions, il
+ne sera pas moins important de ne pas confondre toujours le roi et
+le _pouvoir exécutif_; c'est une erreur commune, de considérer comme
+simples des êtres si complexes[5].
+
+ [5] Les uns ne veulent voir dans le roi que le pouvoir
+ exécutif; les autres ne voient dans le pouvoir exécutif que le
+ roi. Voilà pourquoi si peu de gens l'entendent. Il faut avouer que
+ l'article constitutionnel mériterait bien une paraphrase, et sur-tout
+ une autre rédaction.
+
+ "Le pouvoir exécutif _suprême_ réside _exclusivement dans la main_ du
+ roi".
+
+ Sans parler des principes, la grammaire auroit bien quelques
+ représentations à faire sur l'expression _réside dans la main_.
+
+Le pouvoir exécutif est multiforme de sa nature; toutes ses parties
+doivent ressortir au délégué général, mais non pas en dépendre
+également.
+
+De toutes les pièces qui composent cette grande machine qu'on appelle
+_constitution_, celles-ci sont les plus difficiles à composer, manier
+et agencer avec justesse. Semblables aux mauvais instituteurs qui ne
+savent corriger un enfant d'un vice que par un autre, la plupart des
+Méchaniciens politiques n'ont su combattre la force qu'ils craignent,
+qu'en créant une force ennemie. Tout novice que je suis comme tant
+d'autres, dans ce grand art, je soupçonne cependant qu'il a des
+ressources moins grossières et plus efficaces, et je crois en trouver
+la preuve dans le décret même que je commente un peu longuement.
+
+Une déclaration, faite à toute l'Europe, au nom de la Nation françoise,
+qu'elle _renonce aux conquêtes_, est l'heureuse invention d'une
+politique supérieure à la routine commune; c'est prévenir les occasions
+de la guerre au-dehors; c'est en tarir les prétextes au-dedans; c'est
+donc désarmer à moitié le pouvoir exécutif, et pour ainsi dire, le
+déshériter, en grande partie, des ressources de son astucieuse et
+indomptable ambition; c'est, enfin, un exemple de l'art préservatif qui
+éteint le mal avant même que les symptômes aient éclaté.
+
+Et, d'abord, en consacrant le respect du droit d'autrui, vous
+rendez votre droit plus respectable. Par la seule raison que vous
+n'envahirez point, vous craindrez moins les invasions; vos ministres,
+vos négociateurs n'entreront plus inconsidérément dans les ligues
+ambitieuses; ils n'indisposeront plus les puissances pacifiques par
+des menaces; car, ces agens agresseurs vous seroient dénoncés par
+les étrangers eux-mêmes. En même tems, vos mouvemens militaires,
+vos armemens seront moins suspects, n'étant jamais dans l'opinion
+de vos voisins que des mesures défensives. Il ne reste plus qu'à
+consommer l'ouvrage par une loi qui fixe avec précision cette sorte
+de responsabilité, et caractérise clairement ces nouveaux délits
+ministériels; car, si la loi peut être éludée, elle ne sera qu'une
+décision honteuse pour vous et pour toute l'Europe.
+
+
+VIII.
+
+Outre ces précautions constitutionelles contre le danger, la
+législation n'est-elle pas féconde en moyens détournés, d'étoffer
+les semences intérieures du mal? C'est l'intérêt même que le pouvoir
+exécutif et les agens ont à la guerre qu'il faudroit détruire.
+
+Tant que la situation de vos voisins sera la même, vous aurez
+toujours parmi vous deux professions particulières, le militaire et
+le négociateur, nécessairement ennemies de la paix; car, s'il faut
+des médecins pour les maladies, il faut aussi des maladies pour les
+médecins. Ne pouvez-vous pas rendre l'armée citoyenne, et marier les
+soldats comme vous marierez un jour les prêtres? On dit que vous
+amollirez les hommes, et que vous ferez aussi une mauvaise armée: je ne
+puis le croire. Le chien fidèle, qui veille la nuit dans notre enclos,
+ne sauroit-il être de bonne garde sans mordre les enfans de la maison?
+Il me semble que la loi même pourroit, par d'autres moyens, disposer,
+intéresser le roi à la conservation de la paix.
+
+C'est la guerre qui a multiplié les rois; mais ce sont les rois qui
+ont multiplié la guerre; toutefois, cette habitude des peuples de
+voir toujours dans un monarque un général d'armée, est une tradition
+des tems barbares, et, par-là même, un contre sens dans un siècle de
+politesse et de lumière. La constitution peut donc statuer que le roi
+ne commandera jamais les armées. S'il faut maintenant qu'un roi soit
+brave, c'est contre l'hydre des abus qui le menace, c'est contre la
+cohorte ennemie des flatteurs qui l'assiègent.
+
+Mais ce n'est pas tout; les rois aiment naturellement la guerre, comme
+un haubereau aimoit la chasse à _courre_, parce qu'ils s'y trouvent
+plus _grands_, parce qu'ils y sont plus maîtres. Aussi peut-être le
+législateur devroit, en dirigeant l'institution des premières années du
+monarque, empêcher cette passion grossière de naître dans son ame? car,
+enfin, puisque la loi va régler l'éducation populaire, souffrira-t-elle
+que le roi soit plus mal élevé que son peuple?
+
+Enfin, je hasarderai une autre idée peut-être chimérique. Le roi
+désirant la guerre, parce qu'elle étend son autorité, je voudrois
+qu'au moment où la paix cessera, quelque branche de pouvoir sortît
+de ses mains, que sa prérogative diminuât d'un côté pendant qu'elle
+augmente de l'autre, que durant la guerre cette partie de ses droits
+restât suspendue, en dépôt, comme un cautionnement sacré, pour lui être
+remise, aussitôt que la paix l'auroit rendu moins redoutable pour la
+liberté.
+
+
+IX.
+
+Ce décret rend donc au peuple François deux droits bien importans: la
+décision de la guerre, la connoissance et la ratification des traités.
+De ce que les rois faisoient la guerre, on avoit conclu qu'ils devoient
+la déclarer. Ce droit retourne à sa source, comme tous les autres, du
+moment où le peuple s'est donné une voix, une volonté palpable, de
+véritables représentans.
+
+Nous les aurions déjà recouvrés, ces droits, si, deux ans après les
+Etats de Tours, la nation avoit été assemblée, comme elle devoit
+l'être; les guerres d'Italie n'auroient pas commencé par la folie de
+Charles VIII. La rivalité de François I, et de Charles-Quint; les
+guerres civiles et religieuses n'eussent point retardé de deux siècles
+la civilisation, l'affranchissement de la France, et même de l'Europe
+entière.
+
+Car ce décret, qui forme pour ainsi dire, un événement dans la
+constitution de la France, est en même tems une époque solemnelle pour
+les autres nations. L'exemple des François avoit infecté l'Europe de
+l'esprit guerrier, sous le despotisme de Louis XIV. Il leur convenoit
+de la régénérer, par l'esprit de paix sous la bienfaisante popularité
+de Louis XVI; car nos principes deviendront l'ame des traités comme
+notre langue en est l'idiôme. Notre raison et nos loix seront encore
+imitées, comme notre goût et nos modes le furent toujours.
+
+Qui pourroit méconnoître la tendance universelle des hommes et des
+choses vers l'ordre et la paix! La ligue Européenne entre des rois
+absolus n'étoit qu'un rêve dans l'abbé de Saint-Pierre; dans Henri
+IV (j'oserai le dire,) elle fût devenue un plan désastreux, une
+conspiration des maîtres contre les esclaves, un obstacle invincible
+contre la liberté des nations: la pacification de l'Europe eût rivé la
+chaîne du genre humain.
+
+Mais un peuple qui ne fera plus la guerre que volontairement, et
+qui promet en même tems de se renfermer dans ses droits et dans
+sa défense, donne un signal qui sera entendu de tous ces peuples
+infortunés dont l'or et le sang sont aux ordres de quelques potentats,
+habiles à se donner par la guerre, les honneurs de l'héroïsme avec
+les profits de la tyrannie. C'est pour les Anglois sur-tout que cette
+nouvelle base de la constitution françoise devient un avertissement
+énergique. On verra bientôt _l'opposition_ faire tonner un si bel
+exemple aux oreilles des communes et du peuple. Je doute que le
+flatteur politique des Anglois, que M. Delolme lui-même persuade
+aisément que la France ne soit en ce point plus heureuse et plus sage
+que la Grande-Bretagne.
+
+Tel est donc l'avenir consolant que la philosophie découvre dans
+cette loi fondamentale. La confédération du peuple pour la liberté et
+la paix générale remplace les illusions de la balance politique du
+Prince d'Orange. Et comment ces espérances seroient-elles chimériques,
+elles qui sont écrites dans la nature même des êtres et des sociétés?
+L'état sauvage n'est point l'état naturel de l'homme, puisqu'il tend
+toujours à en sortir. Puisque la guerre est essentiellement propre à
+l'état sauvage, elle est donc essentiellement contraire à l'état de
+civilisation. Si les sociétés tendent toujours à se perfectionner,[6]
+la guerre doit toujours diminuer, et enfin disparoître dans la grande
+coalition du genre humain; sublime effet de la réforme politique qui
+commence sur la terre, et des lumières d'un siècle qui laisse encore,
+il est vrai, aux autres, des landes immenses à défricher, mais qui leur
+transmettra du moins les instrumens les plus propres pour cultiver ce
+riche héritage!
+
+ [6] Est-ce bien un philosophe qui a dit: "la guerre entre
+ les nations est un lien pour les individus! La défense commune nous
+ réunit, fait le concert national. Otez la crainte ou la jalousie
+ des voisins, la société va se relâcher et se dissoudre." Etoit-ce
+ à Ferguson à faire l'éloge de la guerre? Mais de quoi n'a-t-on pas
+ fait l'éloge? Un Espagnol disoit que la _fièvre quarte_ étoit une
+ bonne chose, parce qu'avec elle on étoit sûr de ne pas mourir de mort
+ subite.
+
+ Bodin a soutenu au contraire que la guerre amenoit toujours le mépris
+ des loix, l'esprit séditieux et la dissolution de tous les liens
+ sociaux. On peut croire que l'expérience de son siècle lui avoit
+ appris cette vérité. Pour moi j'ai toujours pensé que, sans les
+ longues guerres de François I, les guerres civiles n'auroient jamais
+ déchiré la France.
+
+ _Cet article est de M. GROUVELLE._
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE NATIONALE.
+
+ _Arrêté des curés du canton de Civray, envoyé à la Société de 1789,
+ par M. de Pressac de la Chagnaye, curé de Saint-Gaudant._
+
+
+Le 14 mai 1790, les curés du canton de Civray, étant réunis pour la
+distribution des Saintes-huiles, ont arrêté unanimement que sous les
+auspices de la municipalité et de la garde nationale de Civray, ils
+se rassembleroient le 27 de ce mois, à l'effet de déclarer que la
+déclaration d'une partie de l'assemblée nationale, sur le décret rendu
+le 13 avril 1790, concernant la religion, doit être regardée comme
+injurieuse à dieu et à la religion, et comme tendante à allarmer le
+peuple.
+
+Arrêté que sur la place publique, on déclareroit hautement criminels,
+infâmes, traîtres à la patrie tous ceux qui ont semé, infecté,
+empoisonné nos campagnes d'ouvrages propres à propager des maximes
+séditieuses et deshonorantes pour cette même religion, en faveur de
+laquelle l'assemblée nationale a exprimé sa profonde vénération et son
+inviolable attachement.
+
+Arrêté que chaque curé présent à cette délibération écrira à tous ses
+confrères voisins, pour les exhorter à venir dévouer au mépris public
+tous ces ouvrages qui ne respirent que le fanatisme le plus outré et le
+plus dangereux pour la constitution Françoise.
+
+Arrêté que le procès-verbal de l'assemblée du 27, qui sera rédigé
+publiquement, sera non-seulement inscrit sur le registre de la
+municipalité de Civray; mais encore sur celui des municipalités des
+paroisses du canton, et ensuite envoyé à l'assemblée nationale.
+
+Arrêté enfin qu'il sera fait l'adhésion la plus solemnelle aux
+décrets de la diette auguste de nos représentans, et que tous les
+députés seront suppliés de ne point abandonner le grand ouvrage de la
+constitution, qu'elle ne soit complètement finie.
+
+ _Signé_, par les Curés présens.
+
+
+
+
+VARIÉTÉS.
+
+_Fabrique de soude._
+
+
+On établit actuellement à Paris une fabrique nouvelle; on crée un art
+nouveau, celui de retirer la soude du sel marin. C'est au bienfait de
+l'assemblée nationale, à l'abolition de la gabelle que nous sommes
+redevables de cette nouvelle branche d'industrie et de commerce qui va
+se former en France.
+
+Les savonneries, les verreries, les blanchiries et beaucoup d'autres
+manufactures consomment de la soude; la consommation annuelle des
+manufactures de France s'élève à 25 millions de livres pesant, dont
+18 millions sont tirés de l'étranger. Les fabriques de soude, que les
+possesseurs du secret de ce nouvel art vont établir en France, pourront
+non-seulement suppléer à la soude que l'on nous apporte de l'étranger,
+mais encore en fournir dans beaucoup de parties de l'Europe en
+concurrence avec Alicant, et les différens ports qui sont en possession
+de ce commerce.
+
+Comme la fabrication de la soude, ou l'art de retirer la soude du
+sel marin, exige que l'on sépare de ce sel l'acide marin qui y est
+combiné, les nouveaux fabricans se proposent d'obtenir cet acide
+séparément pour le verser aussi dans le commerce.
+
+Les procédés que l'on emploie dans les fabriques d'acide marin
+ordinaire, n'ayant pour objet que d'obtenir l'acide du sel marin, les
+autres substances dont on pouvoit encore tirer partie sont rejetées;
+ce vice d'économie est cause que cet acide est dans le commerce à un
+très-haut prix. En le retirant par le procédé perfectionné, on pourra
+le donner à moitié du prix actuel et empêcher par ce moyen, que l'on ne
+fasse venir des fabriques Angloises la quantité d'acide marin que l'on
+en tire tous les ans.
+
+En fabriquant au moins 18 millions de soude, la quantité d'acide marin
+que l'on en retirera excédera non-seulement la consommation que l'on en
+fait en France, mais encore dans les pays de l'Europe où l'on pourra
+le transporter; c'est pourquoi les nouveaux fabricans ont dirigé leurs
+spéculations sur les moyens de tirer de cet acide un parti utile à la
+nation Françoise.
+
+Les fabriques, les arts et les métiers de France consomment une
+quantité considérable de sel ammoniac. Ce sel se tirait d'Égypte ou
+d'Allemagne, parce qu'il n'y avoit pas moyen de soutenir la concurrence
+du prix. La grande quantité d'acide marin que l'on obtiendra de la
+fabrication de la soude et qui seroit perdue, faute de consommation, si
+l'on n'en faisoit pas d'autre usage que de le verser dans le commerce
+pour y être employé comme acide, procurera la facilité de fabriquer du
+sel ammoniac à bon marché, et qui pourra être vendu en concurrence avec
+celui que l'on tire de l'étranger.
+
+Un autre avantage, qui résultera dans ce moment-ci de pouvoir se
+procurer de l'acide marin à bas prix, est l'usage que l'on fait de
+cet acide dans la fabrication de l'acide muriatique oxigéné que l'on
+emploie pour le blanchiment des toiles.
+
+Le blanchiment des toiles est encore un art nouveau; on le doit à M.
+Berthollet, de l'académie royale des sciences. Il est pratiqué dans la
+Flandre, le Hainaut, le Cambrésis et dans beaucoup d'autres provinces
+de France. C'est un art qui réunit, à l'avantage d'une grande économie
+de tems et de dépense celui de rendre à l'agriculture une quantité
+considérable de prairies qui étoient consacrées au blanchiment des
+toiles.
+
+Ainsi la nouvelle fabrique que l'on forme actuellement à Paris aura
+pour objet trois grands produits; 1º. de la soude, 2º. de l'acide
+marin, 3º. du sel ammoniac. Ces produits pouvant être donnés à un
+très-bas prix, remplaceront des substances, que l'on nous apporte de
+l'étranger, et pourront être vendues hors de France en concurrence avec
+celles des autres nations.
+
+Nous devons prévenir qu'il y a déjà en Angleterre quelques fabriques de
+soude; mais qui sont encore éloignées de la perfection que l'on veut
+donner à celles de France.
+
+Les nouveaux fabricans voulant donner à leur établissement toute
+l'extention qu'il est susceptible de prendre, se sont déterminés
+d'associer des actionnaires aux fabriques qu'ils veulent établir dans
+tout le royaume. On peut, pour cet objet, consulter M. Mairan, notaire,
+rue saint-honoré, près la rue de l'échelle; il donnera sur les actions
+de la société tous les éclaircissemens que l'on désirera.
+
+ _Cet article est de M. HASSENFRATZ._
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78080 ***
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+ <p class="left nobreak"><span class="smcap">12 JUIN 1790.</span></p>
+ <p class="right2 nobreak">N <sup>o</sup>. II</p>
+ <h1 class="nobreak" id="ch_1"><span class="h1line1">JOURNAL</span><br>
+ <span class="h1line2">DE LA SOCIÉTÉ</span><br>
+ <span class="h1line3">DE 1789.</span></h1>
+ <hr class="small3a">
+ <p class="title1">Nicolas de Condorcet<br>
+ Philippe-Antoine Grouvelle<br>
+ Norbert de Pressac de la Chagnaye<br>
+ Jean-Henri Hassenfratz.</p>
+ <hr class="small3b">
+ <h2 class="nobreak"><span class="h2line1 smcap">Art Social.</span><br>
+ <span class="h2line2"><i>Sur le décret du 13 avril 1790.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><span class="lettrine">I</span><span class="smcap">L</span> a été un tems où l’enthousiasme religieux entroit dans toutes les
+agitations des peuples, et décidoit de presque toutes les grandes
+révolutions: l’hypocrisie étoit alors la reine du monde. Ces tems ne
+sont pas encore très-éloignés de nous, ne sont point même passés pour
+tous les peuples. L’épée et la tocque bénites, envoyées par le pape
+au maréchal Daun, la guerre civile allumée en Pologne pour que la
+<i>religion catholique, apostolique et romaine fût et demeurât pour
+toujours la seule religion de la nation</i>, l’assassinat de Stanislas
+II, projeté devant une image de la Vierge, les capucinades politiques
+<span class="pagenum" id="Page_2">2</span> du secrétaire d’état Van-Eupen, tout cela est de nos jours.</p>
+
+<p>Il n’étoit donc pas absurde d’espérer qu’en forçant l’assemblée
+nationale à prononcer sur une question qui avoit causé une guerre
+en Pologne il y a vingt ans, on pourroit exciter au moins quelques
+soulèvemens. Heureusement les François savent lire, et on ne leur
+persuadera point de reprendre les chaînes qu’ils ont brisées, crainte
+de voir tomber du même coup celles qui gênent encore leur conscience et
+leur pensée.</p>
+
+<p>Cependant, comme dans quelques actes revêtus de beaucoup de signatures
+on s’est permis, suivant l’usage de <i>nos pères</i>, de confondre
+l’autorité des prêtres avec la religion, peut-être n’est-il pas inutile
+de présenter aux citoyens quelques réflexions propres à rassurer les
+consciences timides, en montrant que la liberté de conscience la plus
+absolue doit être le vœu de tout homme qui croit à la religion qu’il
+professe, et que celui qui veut accorder à un culte quelconque la plus
+légère prérogative politique, est irréligieux ou inconséquent.</p>
+
+<p>Proposer aux représentans d’une nation d’adopter en son nom un culte
+unique, c’est déclarer qu’on regarde toutes les religions comme <span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
+des inventions politiques indifférentes à la divinité, c’est annoncer
+que par mépris pour les autres hommes on veut les soumettre à un joug
+intérieur, dont soi-même on s’est affranchi. En effet, on ne peut
+soutenir qu’en France le pouvoir législatif ait le droit de choisir une
+religion nationale, sans accorder le même droit aux législateurs de
+l’Angleterre, de la Perse, du Thibet ou du Japon, puisque chaque peuple
+a une égale persuasion de sa croyance, et que les droits du pouvoir
+législatif sont par-tout les mêmes. Ainsi on accorde ce droit pour une
+religion fausse comme pour une religion vraie, on le fonde donc sur une
+utilité politique indépendante de la fausseté ou de la vérité de la
+religion.</p>
+
+<p>Prétendre que l’établissement de tel culte particulier est nécessaire à
+la morale, c’est une opinion fanatique que les hommes, livrés aux plus
+abjectes superstitions, n’osent même plus avouer, mais prétendre qu’un
+culte particulier quelconque est nécessaire à la morale, c’est dire que
+celui qui a formé le cœur de l’homme a besoin de fables pour le diriger
+vers le bien, car parmi les religions qui existent, toutes, hors une
+seule, sont nécessairement fondées sur l’erreur, toutes à la rigueur
+peuvent être fausses, <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> mais deux ne peuvent être vraies à la fois;
+toutes ont cependant la même morale, toutes agissent de même sur l’ame
+de leurs sectateurs.</p>
+
+<p>Qu’entend-t-on par culte national? Est-ce le seul dont l’exercice
+public soit permis? Alors vous blessez les droits de la conscience dans
+ceux qui ne croient pas tous les cultes indifférens, et que vous gênez
+dans la pratique de celui qu’ils auroient préféré, et vous établissez
+entre les citoyens une inégalité contraire à la justice. Est-ce celui
+aux cérémonies duquel vous liez les actes religieux faits au nom de la
+nation des diverses assemblées de citoyens, ou des pouvoirs établis
+par la loi? Mais alors ou vous dispensez de ces cérémonies ceux qui
+n’adoptent pas votre culte, et vous établissez des distinctions entre
+les citoyens, vous jetez entr’eux des semences de discorde, ou bien
+tous y sont assujettis, et vous violez la liberté de la conscience,
+vous excluez des fonctions publiques tous ceux qui regardent comme
+une action coupable l’assistance aux cérémonies d’un culte qu’on ne
+croit point. Appelez-vous culte national celui dont la nation paie
+les dépenses? Mais de quel droit assujettissez-vous les citoyens aux
+dépenses d’un culte qu’ils rejètent, et les obligez-vous à payer des
+cérémonies qu’ils regardent, ou comme des sacrilèges <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> ou comme des
+superstitions méprisables? Pourquoi faut-il qu’ils paient pour le culte
+que vous professez après avoir déjà payé pour celui qu’ils professent
+eux-mêmes? N’est-ce pas introduire encore entre les citoyens une
+inégalité qui blesse leurs droits naturels?</p>
+
+<p>Craindre qu’une liberté absolue ne rende les hommes moins religieux,
+c’est encore avouer que l’on regarde les religions comme des
+établissemens purement humains, fondés sur l’erreur, et qui ne peuvent
+se soutenir que par la protection de la puissance publique. Car, s’il
+peut y avoir une religion vraie, on ne doit pas désirer que l’autorité
+protège dans chaque pays celle qui a le plus de sectateurs. Si une
+religion particulière peut être vraie, si un culte peut être plus
+agréable à l’Etre-Suprême, cette religion, ce culte sont les seuls qui
+puissent être utiles aux hommes, il est criminel de les exposer à en
+favoriser d’autres, et c’est les y exposer que de faire protéger par
+la puissance publique vingt cultes divers, qui dans vingt nations ont
+pour eux le suffrage de la pluralité. Une religion vraie, si la liberté
+est entière doit nécessairement, comme toute autre vérité, devenir
+la croyance du genre humain. La favoriser dans un pays pour en faire
+ailleurs favoriser <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> d’autres, c’est en retarder les progrès. Enfin,
+l’expérience n’a-t-elle pas prouvé que plus la liberté de conscience
+est étendue, plus les hommes sont religieux; il y a dix fois plus
+d’athées à Rome qu’à Londres, et à Londres que dans tous les Etats-Unis
+d’Amérique.</p>
+
+<p>Craint-on pour la tranquillité publique la diversité des cultes?
+C’est au contraire le seul moyen de l’assurer. Bientôt les sectes
+se subdivisent, et toutes sont prêtes à se réunir contre celle qui
+voudroit dominer seule. Si l’Europe a été troublée par des guerres
+religieuses, c’est parce que le système absurde des religions
+nationales ou exclusives y régnoit universellement.</p>
+
+<p>Tels sont les principes aujourd’hui reconnus par tous les hommes
+éclairés, principes que dans un autre hémisphère plusieurs sages
+républiques ont adoptés. Là tout citoyen peut suivre la voix de sa
+conscience dans le choix d’une religion, et contribue sans contrainte
+aux dépenses du culte de celle qu’il a choisie; et ce peuple, le plus
+universellement religieux qui existe sur la terre, est celui dont la
+paix est la plus assurée.</p>
+
+<p>Le décret de l’assemblée nationale ne pourroit donc mériter qu’un
+reproche, celui d’avoir <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> contrarié le premier article de la
+déclaration des droits, en soumettant une partie des citoyens à payer
+la dépense d’un culte qu’ils ne professent pas; mais pour excuser cette
+atteinte à un acte qui doit être sacré même pour les législateurs, il
+suffit de prouver que par les circonstances du moment ce privilège
+exclusif accordé à un culte est utile à ceux mêmes qui le rejètent. Car
+alors, puisque l’on peut regarder cette dépense comme utile à tous, il
+est permis de la mettre au nombre de celles que les représentans de
+la nation ont droit d’exiger des citoyens. Or il est aisé de voir que
+dans l’état actuel des esprits, on auroit plutôt augmenté que diminué
+le pouvoir du fanatisme, si au lieu de payer sur le revenu public les
+ministres de la religion romaine, qui l’étoient auparavant sur des
+domaines nationaux, on avoit laissé à chaque individu la liberté de
+contribuer volontairement aux frais du culte. Ainsi ce n’est point aux
+frais du culte de l’église romaine que l’on oblige les non catholiques
+de contribuer, c’est au maintien de l’ordre et de la paix, à celui de
+leur propre tranquillité.</p>
+
+<p>Que les actes qui constatent la naissance, le mariage, la mort des
+citoyens soient soustraits à une autorité étrangère, et ne reçoivent
+leur <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> authenticité que d’officiers civils établis par la loi.</p>
+
+<p>Que la morale fasse partie d’une éducation publique commune à toutes
+les classes de citoyens.</p>
+
+<p>Que l’on écarte avec soin de cette éducation toute influence
+sacerdotale, que les prêtres nous exhortent à remplir nos devoirs, mais
+ne prétendent plus au droit d’en fixer l’étendue et les limites.</p>
+
+<p>Que l’assemblée nationale daigne joindre ces bienfaits à tant d’autres,
+alors nous verrons disparoître peu-à-peu les obstacles qui s’opposent
+encore à la jouissance entière de nos droits, et nous bénirons ceux qui
+ont su au milieu des clameurs du fanatisme expirant, se démêler des
+pièges de l’hypocrisie et concilier la paix avec la justice.</p>
+
+<p>Remarquons qu’en Angleterre comme en France, on a soutenu dans le même
+tems et par les mêmes argumens l’utilité d’une religion nationale plus
+ou moins exclusive. A mesure que le fanatisme s’est affoibli, on a
+quitté son langage pour celui de l’hypocrisie. Ce vers de Mahomet</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Ou véritable, ou faux, mon culte est nécessaire.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum" id="Page_9">9</span> a passé du théâtre dans les sermons, dans les instructions
+pastorales, dans les débats politiques. On ne rougit plus d’avouer
+avec plus ou moins de franchise la bénigne intention de tromper les
+hommes pour leur bien. Mais défions-nous de cette aristocratie qu’on
+veut établir entre les esprits et qui partageroit les nations en deux
+classes, celle des dupes et celle des hypocrites, et toujours celle des
+esclaves et celle des maîtres. Quel est le motif secret des zélateurs
+de cette doctrine dans les pays où les suffrages du peuple confèrent
+les places les plus importantes? C’est le désir d’avoir un moyen de
+diminuer le nombre des concurrens, et sur-tout de pouvoir écarter en
+accusant leurs opinions ceux on n’ose dont même calomnier la conduite.
+Tout l’avantage est alors pour ceux qui n’ont jamais que les opinions
+utiles à leurs intérêts, c’est une chance de plus pour les gens habiles
+contre les hommes éclairés.</p>
+
+<p>En ce moment un nouveau danger nous menace. On n’a rien fait en ôtant
+au clergé ses richesses. Un clergé pauvre et austère n’en est que
+plus dangereux. La passion de dominer lui reste seule, elle s’accroît
+de tous les sacrifices, elle s’irrite par la contrainte qu’impose
+l’hypocrisie. Le clergé presbitérien d’Écosse étoit <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> pauvre au
+seizième siècle, et jamais le clergé romain dans tout l’éclat de sa
+richesse et de sa puissance n’exerça sur les actions privées des
+citoyens une inquisition plus odieuse, une plus dure tyrannie. C’est
+par de pauvres pasteurs que Servet fut livré aux flammes. Ils étoient
+pauvres ces moines qui répandirent le sang dans Alexandrie pour les
+querelles d’Athanase et d’Arius, de Cyrille et d’Oreste.</p>
+
+<p>Si le clergé continue de faire un corps, c’est-à-dire, si on institue
+des assemblées de prêtres, si on établit des maisons destinées
+exclusivement à l’éducation des prêtres, si on établit dans chaque
+ville épiscopale, dans chaque paroisse même de petites congrégations de
+prêtres célibataires obligés de cabaler sous peine de mourir d’ennui;
+si on force les citoyens à n’élire pour évêques que des curés, pour
+curés que des vicaires, ce système sans doute inspiré sur le tombeau du
+saint diacre, fera du nouveau clergé un corps redoutable à la liberté,
+et d’autant plus dangereux que seul il restera debout sur les débris
+de tous les autres. Au lieu d’une constitution libre, l’assemblée
+nationale ne nous aura donné en effet qu’une théocratie presbitérienne,
+une aristocratie monacale. Déjà lorsqu’on a proscrit ces vœux
+contraires à la nature, on <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> a eu soin de conserver ce qu’on appelle
+des congrégations libres, et qui sont des corps perpétuels: eux seuls
+conservent encore des biens ecclésiastiques, et en supprimant les
+capucins et les minimes on s’est ménagé l’espérance de voir la France
+inondée d’oratoriens et de doctrinaires; on a détruit ce qui étoit
+inutile, mais on a protégé ce qui pouvoit devenir dangereux.</p>
+
+<p>Toute religion doit être libre dans la constitution de son clergé,
+dans sa discipline, dans son culte comme dans ses dogmes. Le pouvoir
+de l’autorité civile se borne à réprimer ce qui serait contraire aux
+droits des citoyens. Mais quand la puissance publique salarie aux
+dépens de la nation les ministres d’un culte, elle acquiert le droit
+de leur donner une constitution qui les rende utiles, qui les empêche
+de nuire; elle en a même contracté l’obligation, puisqu’elle ne peut
+imposer aux citoyens que les dépenses qui servent à l’utilité commune.
+Ainsi l’unique but d’une constitution ecclésiastique, donnée par les
+représentans de la nation, doit être d’empêcher les ministres de la
+religion de former un corps dans l’état, de contracter un esprit
+particulier: sur-tout s’ils enseignent la morale, la constitution doit
+les empêcher de former un systême de morale <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> théocratique calculé
+sur leurs intérêts, qui au lieu de se perfectionner par le progrès de
+la raison humaine tende au contraire à la retarder ou à l’égarer, et
+qui ait pour objet, non d’éclairer les hommes sur leurs devoirs, mais
+de les gouverner par les terreurs de la conscience.</p>
+
+<p class="rsignature"><i>Cet article est de M. de <span class="smcap">Condorcet</span>.</i></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h2><span class="h2line1 smcap">Assemblée Nationale.</span><br>
+ <span class="h2line2"><i>Considérations sur le décret du 22 Mai.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p>Depuis ceux qui ne voient le pouvoir exécutif que dans une armée de
+cent mille hommes, jusqu’à ceux qui voudraient toujours statuer sur
+la loi et jamais sur l’exécution, tout le monde applaudit au décret
+rendu sur la délégation du droit de la paix et de la guerre. Est-ce
+parce qu’on le croit très-populaire? Est-ce par ce qu’on le juge
+très-monarchique? Ou bien est-ce parce qu’il est juste et raisonnable?</p>
+
+<p>J’abandonne ces questions délicates et je préfère d’éclaircir ce décret
+par quelques réflexions.</p>
+
+<p>Les circonstances précipitent les opérations; une question décidée,
+on passe à une autre, sans approfondir les motifs et les conséquences
+de la loi, sans la confronter à toutes celles qui l’ont précédée: il
+est pourtant utile d’examiner <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> les rapports du nouveau ressort
+politique avec la machine entière: il faut bien regarder quelquefois
+en arrière pour s’assurer qu’on est toujours dans la bonne ou du moins
+dans la même route.</p>
+
+<p>Ce décret, comme je l’ai dit, est une sorte de nouveauté dans notre
+système constitutionel. Il introduit, pour la loi qui décide la guerre,
+des formes inconnues. Les pouvoirs y procèdent d’une façon singulière.
+La législature et le roi y coopèrent chacun doublement et par deux
+actes très-distincts; le roi propose de décréter, et ensuite sanctionne
+le décret: la législature discute une proposition et ensuite propose un
+décret: chacun d’eux paroît réunir tout à la fois une initiative, un
+veto et une sanction, tous deux ont la force qui meut et la force qui
+retient.</p>
+
+<p>On va voir comment ces singularités sont sorties de la nature même des
+choses, et par conséquent conformes aux principes.</p>
+
+<p class="souschapitre">I.</p>
+
+<p>Dans son objet et par ses conséquences la loi qui décide la guerre,
+affecte si grièvement le corps politique, qu’elle sembleroit, comme
+une loi <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> constitutionelle, ne pouvoir être portée que par une
+convention nationale, assemblée pour cet unique objet.</p>
+
+<p>Mais elle n’est au fond qu’une loi circonstancielle, décrétée pour tel
+moment, et pour tel cas; ce qui la précède tient à une administration
+particulière; ce qui la suit à une exécution arbitraire de sa nature et
+hors de toute règle, et par conséquent cette sorte de législation entre
+dans les pouvoirs inférieurs confiés aux législateurs ordinaires.</p>
+
+<p class="souschapitre">II.</p>
+
+<p>La législature et le roi peuvent tous deux empêcher la guerre. Ni l’un
+ni l’autre ne peut la faire ou la déclarer, sans le consentement de
+l’un ou de l’autre.</p>
+
+<p>Tel est l’esprit de ce décret. Les pouvoirs y semblent heureusement
+combinés en ce point que le roi proposant la guerre et la faisant, la
+législature ne répond que du simple jugement de la nécessité, et non du
+succès de la guerre. On évite ainsi de dégager le pouvoir exécutif de
+la responsabilité et d’en charger le corps législatif.</p>
+
+<p class="souschapitre">III.</p>
+
+<p>Quelques objections se présentent dans ce <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> concours du roi et de
+la législature; le roi semble d’abord avoir sur celle-ci une sorte de
+supériorité, elle ne peut spontanément délibérer sur la guerre; il faut
+qu’elle en soit sollicitée par lui: jusqu’à ce moment, le roi agit
+seul, librement, absolument et avec un droit exclusif qui peut devenir
+funeste. Sans doute ce danger est grand; mais il étoit inévitable, ou
+il falloit courir le risque plus grand encore de l’indépendance des
+mouvemens de la législature.</p>
+
+<p>De plus, on diroit que le roi participe plus immédiatement à cette
+sorte de législation, puisqu’il réunit l’initiative et la fonction.
+Mais c’est improprement qu’on donne à la proposition le nom
+d’initiative; le roi ne fait ici qu’user du droit qu’aura tout corps
+administratif. Un département, une municipalité a besoin d’un canal,
+d’un établissement public; ils exposent au corps chargé de faire la
+loi, les motifs, les moyens, préparent sa délibération. Faut-il dire
+qu’ils ont l’initiative? Le roi de même, en cas de guerre ou de traité,
+paroît devant la législature, comme administrateur de la politique
+extérieure, rendant compte de la situation et des besoins de cette
+partie du gouvernement; il ne dit point: voici un décret qu’il faut
+rendre, il dit: examinez s’il y a lieu à décréter la guerre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p>
+
+<p>Il en est de même de la sanction attribuée au roi pour le décret qui
+ordonne la guerre. Comme il est rendu sur la proposition même du roi,
+la sanction ne sauroit être refusée, et n’est ainsi qu’une formalité
+constitutionnelle. Tels sont les caractères particuliers de la loi
+nouvelle.</p>
+
+<p class="souschapitre">IV.</p>
+
+<p>Il faut ici l’avouer: non-seulement le décret ne prévient pas tous les
+inconvéniens du côté du roi, mais il laisse encore à craindre, du côté
+du corps législatif, tous ceux qui sont inséparables de l’exercice d’un
+tel pouvoir.</p>
+
+<p>L’impulsion populaire peut encore dominer et mouvoir dangereusement
+l’Assemblée; l’antipathie nationale<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, au lieu de l’utilité nationale,
+peuvent lui dicter une décision funeste.</p>
+
+<p>De plus, ce surcroît de pouvoir attribué à la législature ordinaire,
+peut encore l’entraîner <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> à étendre son influence, à envahir des
+portions du pouvoir constituant.</p>
+
+<p>Enfin, il n’est pas moins vrai que la législature peut facilement, dans
+l’exercice de ce droit, devenir suspecte à la nation, et compromettre
+la popularité qui fait sa force, le crédit de ses décrets et la
+tranquillité de l’Etat. Quand il s’agira de conclure un traité de paix,
+d’alliance, de commerce, même de décider une guerre auxiliaire, la
+puissance contractante pourra par la corruption influencer en sa faveur
+la délibération des représentans. On nous dénoncera dans l’Assemblée le
+parti Anglois, le parti Espagnol<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, et ces dénonciations seront plus
+vraisemblables que celles qu’on multiplie aujourd’hui si ridiculement.</p>
+
+<p class="souschapitre">V.</p>
+
+<p>Ces inconvéniens sont les défauts inséparables de toute œuvre humaine,
+les dangers nécessaires de tout pouvoir, exercé par des hommes. Il
+<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> est facile d’imaginer des freins nouveaux et puissans; mais
+empêcher le mouvement nuisible des délégués, sans contraindre leur
+action salutaire, c’est une difficulté qui demande tous les miracles
+d’un art encore dans l’enfance, d’un art infini, de l’art social.
+Nous n’avons su jusqu’aujourd’hui combattre un mal que par un mal, un
+pouvoir surabondant que par un pouvoir rival. Quoiqu’on puisse regarder
+ce décret comme une des meilleures loix qu’ait produit le systême
+d’équilibre et de contreforces, il s’en faut bien que les combinaisons
+du pouvoir y soient assez parfaites pour prévenir les dangers d’un choc
+entre le roi et le corps représentatif, choc toujours funeste, parce
+qu’il nuit à l’exécution; si les représentans l’emportent, ou parce
+qu’il ébranle la constitution, si le roi triomphe.</p>
+
+<p>Telle est sur-tout le grand écueil d’une constitution, que le pouvoir
+dont l’action est la plus dangereuse, est celui qu’il faut le plus
+craindre de gêner dans son action. La guerre s’allume, la guerre
+menace. Nous mettons une épée dans les mains du roi; il peut en abuser,
+mais il faut pourtant qu’il puisse la porter cette épée, et sur-tout le
+bouclier dont il doit nous couvrir. Il ne faut donc lui couper, ni même
+lui lier les deux bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p>
+
+<p>Aussi l’on ne peut nier que les peuples les plus amoureux de la
+liberté n’aient toujours étendu la puissance exécutive dans tout ce
+qui concerne la guerre & les relations extérieures. En Angleterre on
+suspend même le bénéfice de la loi d’<i>habeas corpus</i>. A Rome, le
+consul devenoit maître de la vie des citoyens. Plusieurs peuples ont
+souffert d’une impolitique jalousie du pouvoir dans ces circonstances.
+Ce fut le désavantage d’Athènes contre Lacédémone. Le peu d’influence
+des Archontes fit le crédit du démagogue Cléon, et bientôt les malheurs
+de la république dans la guerre du Péloponnèse. Périclès même, qu’on a
+cité en faveur d’une opinion contraire, Périclès fournit un exemple que
+les Athéniens furent eux-mêmes contraints à lui laisser un plus grand
+pouvoir dans ce moment. On voit qu’ils le dispensèrent de rendre compte
+d’une somme énorme qu’il avoit employée à corrompre les éphores, les
+roix et le sénat de Sparte.</p>
+
+<p>Le corps législatif de Pologne est obligé, en cas de guerre, de nommer
+dans son sein une commission purement exécutive, forme irrégulière dont
+on connoît les dangers.</p>
+
+<p>Enfin, par-tout on verra une dictature, quelle qu’elle soit, s’élever
+au moment que l’étendard de la guerre se déploie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
+
+<p>Au lieu donc de prétendre tout à la fois, augmenter pour le bien, et
+diminuer pour le mal la force exécutive, en élevant toujours pouvoir
+contre pouvoir, ne seroit-il pas possible de trouver d’autres remèdes
+dans une autre méthode?</p>
+
+<p class="souschapitre">VI.</p>
+
+<p>C’est ici le lieu de rappeler une question incidente qui s’est élevée
+dans le cours de cette discussion.</p>
+
+<p>Le <i>corps</i> législatif peut-il s’appeler, et est-il le
+<i>pouvoir</i> législatif? L’assemblée représentative fait-elle seule
+la loi? peut-elle seule exprimer la volonté nationale? ou bien le roi
+concourt-il réellement à la législation? la sanction royale et le
+refus de la sanction sont-ils une portion intégrante de la puissance
+législative?</p>
+
+<p>Cette question est devenue purement <i>positive</i>, et ne peut se
+résoudre que par l’interprétation de la loi constitutionnelle. Mais
+c’est sur quoi les opinions varient.</p>
+
+<p>Un décret, disent quelques-uns, est une loi non consommée; la sanction
+royale la fait exister, ou le <i>veto</i> l’empêche d’exister. Ainsi
+la constitution attribue au roi, non le concours égal, mais une
+coopération réelle à l’œuvre de <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> la loi. Le pouvoir législatif ne
+réside donc pas exclusivement dans le corps législatif.</p>
+
+<p>D’autres prétendent que la faculté donnée au roi de différer
+l’exécution d’un décret, ne l’anéantit point; que la sanction n’ajoute
+point à son caractère légal; qu’il est une volonté et une loi complète,
+au moment qu’il sort de la majorité législative; qu’enfin, par le
+<i>veto</i>, le roi n’est que modérateur, comme par la sanction il
+n’est que vérificateur et ordonnateur des loix; qu’ainsi l’un et
+l’autre ne confèrent au roi aucune portion de la puissance législative.</p>
+
+<p>Tels sont les inconvéniens de ces formes mitoyennes, infidélités
+masquées aux principes, qui ne font qu’obscurcir les droits et les
+devoirs.</p>
+
+<p>En effet, de ces deux opinions, la première peut être soutenue avec
+trop d’avantage.</p>
+
+<p>Il faut l’avouer. C’est un pouvoir très-<i>absolu</i>, que celui
+de retarder l’exécution d’une loi pendant six ans. Ce <i>veto</i>,
+prétendu <i>suspensif</i>, n’est-il pas de fait <i>indéfini</i> pour
+les <i>deux</i> législatures et les <i>deux</i> décrets sur lesquels il
+s’exerce?</p>
+
+<p>Qu’on songe à ce que seront ces législatures: des corps
+<i>constitués</i> qui ne feront que des décrets, pour la plupart
+réglementaires et circonstanciels. Le <i>veto</i>, frappant sur de tels
+décrets, sera-t-il simplement <i>modérateur</i>? Il en est tel, qui,
+rendu <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> pour quatre ou cinq ans, sera réellement et à jamais annullé
+par le refus de la sanction<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Quels sont donc les avantages du <i>veto suspensif</i>? Les
+législatures renfermées dans les bornes du pouvoir constitué,
+contenues pas l’opinion publique, dirigées par les corps législatifs,
+proposeront-elles jamais des loix vraiment nuisibles?</p>
+
+<p>Quels seront ces dangers? les mêmes que ceux du <i>veto absolu</i>. Que
+le roi l’exerce sur une loi salutaire, ou même demandée, protégée par
+le vœu du peuple, une si longue suspension excitera-t-elle moins qu’un
+refus décisif l’impatience publique? prévient-elle moins les dangers de
+l’insurrection?</p>
+
+<p>On a donné au roi un <i>veto</i> pour défendre son pouvoir; mais quelle
+force lui donnera-ton pour défendre son <i>veto</i>?</p>
+
+<p>Le <i>veto absolu</i> ne seroit au fond qu’un empêchement
+<i>dilatoire</i>; le <i>veto suspensif</i> est donc, par le fait, un
+refus <i>absolu</i>?</p>
+
+<p>M. l’abbé Sieyes a démontré en son tems, que le droit d’<i>empêcher</i>
+est le droit de <i>faire</i>. Or, nous avons vu que le droit de
+<i>suspendre</i> <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> diffère bien peu de celui d’<i>empêcher</i>.</p>
+
+<p>Si donc le <i>veto absolu</i> donneroit au roi une portion de la
+puissance législative, comment prouver que le <i>veto suspensif</i>
+laisse cette puissance pleine et entière dans les mains de la
+législature?</p>
+
+<p>J’avouerai que ces difficultés m’embarrassent et m’épouvantent. La
+distinction qu’on a voulu établir entre le <i>pouvoir</i> et le
+<i>corps</i> législatif semble une interprétation abusive, et peut-être
+on en tire de fausses conséquences; mais je vois ici des ténèbres:
+quand la loi est incomplète, l’exécution est variable. La constitution
+est l’évangile politique: si le texte est obscur, il y a plusieurs
+gloses; les meilleurs citoyens se divisent pour et contre l’une ou
+l’autre, et se déchirent au nom de la même loi.</p>
+
+<p>Ce n’est pas ici le lieu d’examiner combien il répugne à l’essence et
+aux principes de la loi, que les représentans de la volonté nationale
+ne puissent <i>vouloir</i>, que conditionellement, et sous le bon
+plaisir de la force, instituée pour <i>exécuter</i>; organisation
+aussi défectueuse que si Dieu avoit mis dans nos jambes et dans nos
+bras une seconde intelligence, chargée de retenir le mouvement ordonné
+par l’intelligence principale, l’ame qui fait agir nos corps. Je
+<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> remets aussi pour un autre tems à développer des inconvéniens
+très-graves du <i>veto</i>, que l’expérience seule pourra faire
+connoître dans les rapports du roi avec les simples législatures: mais
+du moins, il ne faut pas oublier que si la faculté du <i>veto</i>
+royal a été jugée salutaire, si elle l’est en effet (ce qu’on peut
+très-bien soutenir) ce n’est que par des considérations passagères,
+ce n’est que par des causes accidentelles; qu’elles disparoîtront
+dans l’amélioration de l’ordre social, et qu’avec elles s’évanouira
+l’imperfection politique dont elles sont la légitime excuse<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p class="souschapitre">VII.</p>
+
+<p>Mais si le pouvoir législatif donne lieu à quelques distinctions, il ne
+sera pas moins important de ne pas confondre toujours le roi <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> et le
+<i>pouvoir exécutif</i>; c’est une erreur commune, de considérer comme
+simples des êtres si complexes<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Le pouvoir exécutif est multiforme de sa nature; toutes ses parties
+doivent ressortir au délégué général, mais non pas en dépendre
+également.</p>
+
+<p>De toutes les pièces qui composent cette grande machine qu’on appelle
+<i>constitution</i>, celles-ci sont les plus difficiles à composer,
+manier et agencer avec justesse. Semblables aux mauvais instituteurs
+qui ne savent corriger un enfant d’un vice que par un autre, la
+plupart des Méchaniciens politiques n’ont su combattre la force qu’ils
+craignent, qu’en créant une force ennemie. Tout novice que je suis <span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
+comme tant d’autres, dans ce grand art, je soupçonne cependant qu’il
+a des ressources moins grossières et plus efficaces, et je crois en
+trouver la preuve dans le décret même que je commente un peu longuement.</p>
+
+<p>Une déclaration, faite à toute l’Europe, au nom de la Nation françoise,
+qu’elle <i>renonce aux conquêtes</i>, est l’heureuse invention d’une
+politique supérieure à la routine commune; c’est prévenir les occasions
+de la guerre au-dehors; c’est en tarir les prétextes au-dedans; c’est
+donc désarmer à moitié le pouvoir exécutif, et pour ainsi dire, le
+déshériter, en grande partie, des ressources de son astucieuse et
+indomptable ambition; c’est, enfin, un exemple de l’art préservatif qui
+éteint le mal avant même que les symptômes aient éclaté.</p>
+
+<p>Et, d’abord, en consacrant le respect du droit d’autrui, vous
+rendez votre droit plus respectable. Par la seule raison que vous
+n’envahirez point, vous craindrez moins les invasions; vos ministres,
+vos négociateurs n’entreront plus inconsidérément dans les ligues
+ambitieuses; ils n’indisposeront plus les puissances pacifiques par
+des menaces; car, ces agens agresseurs vous seroient dénoncés par
+les étrangers eux-mêmes. En même tems, vos mouvemens militaires, vos
+armemens <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> seront moins suspects, n’étant jamais dans l’opinion
+de vos voisins que des mesures défensives. Il ne reste plus qu’à
+consommer l’ouvrage par une loi qui fixe avec précision cette sorte
+de responsabilité, et caractérise clairement ces nouveaux délits
+ministériels; car, si la loi peut être éludée, elle ne sera qu’une
+décision honteuse pour vous et pour toute l’Europe.</p>
+
+<p class="souschapitre">VIII.</p>
+
+<p>Outre ces précautions constitutionelles contre le danger, la
+législation n’est-elle pas féconde en moyens détournés, d’étoffer
+les semences intérieures du mal? C’est l’intérêt même que le pouvoir
+exécutif et les agens ont à la guerre qu’il faudroit détruire.</p>
+
+<p>Tant que la situation de vos voisins sera la même, vous aurez
+toujours parmi vous deux professions particulières, le militaire et
+le négociateur, nécessairement ennemies de la paix; car, s’il faut
+des médecins pour les maladies, il faut aussi des maladies pour les
+médecins. Ne pouvez-vous pas rendre l’armée citoyenne, et marier les
+soldats comme vous marierez un jour les prêtres? On dit que vous
+amollirez les hommes, et que vous ferez aussi une mauvaise armée: je
+ne puis le croire. Le chien fidèle, <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> qui veille la nuit dans notre
+enclos, ne sauroit-il être de bonne garde sans mordre les enfans de la
+maison? Il me semble que la loi même pourroit, par d’autres moyens,
+disposer, intéresser le roi à la conservation de la paix.</p>
+
+<p>C’est la guerre qui a multiplié les rois; mais ce sont les rois qui
+ont multiplié la guerre; toutefois, cette habitude des peuples de
+voir toujours dans un monarque un général d’armée, est une tradition
+des tems barbares, et, par-là même, un contre sens dans un siècle de
+politesse et de lumière. La constitution peut donc statuer que le roi
+ne commandera jamais les armées. S’il faut maintenant qu’un roi soit
+brave, c’est contre l’hydre des abus qui le menace, c’est contre la
+cohorte ennemie des flatteurs qui l’assiègent.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas tout; les rois aiment naturellement la guerre,
+comme un haubereau aimoit la chasse à <i>courre</i>, parce qu’ils
+s’y trouvent plus <i>grands</i>, parce qu’ils y sont plus maîtres.
+Aussi peut-être le législateur devroit, en dirigeant l’institution
+des premières années du monarque, empêcher cette passion grossière de
+naître dans son ame? car, enfin, puisque la loi va régler l’éducation
+populaire, souffrira-t-elle que le roi soit plus mal élevé que son
+peuple?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p>
+
+<p>Enfin, je hasarderai une autre idée peut-être chimérique. Le roi
+désirant la guerre, parce qu’elle étend son autorité, je voudrois
+qu’au moment où la paix cessera, quelque branche de pouvoir sortît
+de ses mains, que sa prérogative diminuât d’un côté pendant qu’elle
+augmente de l’autre, que durant la guerre cette partie de ses droits
+restât suspendue, en dépôt, comme un cautionnement sacré, pour lui être
+remise, aussitôt que la paix l’auroit rendu moins redoutable pour la
+liberté.</p>
+
+<p class="souschapitre">IX.</p>
+
+<p>Ce décret rend donc au peuple François deux droits bien importans: la
+décision de la guerre, la connoissance et la ratification des traités.
+De ce que les rois faisoient la guerre, on avoit conclu qu’ils devoient
+la déclarer. Ce droit retourne à sa source, comme tous les autres, du
+moment où le peuple s’est donné une voix, une volonté palpable, de
+véritables représentans.</p>
+
+<p>Nous les aurions déjà recouvrés, ces droits, si, deux ans après les
+Etats de Tours, la nation avoit été assemblée, comme elle devoit
+l’être; les guerres d’Italie n’auroient pas commencé par la folie de
+Charles VIII. La rivalité de François I, et de Charles-Quint; les
+guerres civiles et religieuses <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> n’eussent point retardé de deux
+siècles la civilisation, l’affranchissement de la France, et même de
+l’Europe entière.</p>
+
+<p>Car ce décret, qui forme pour ainsi dire, un événement dans la
+constitution de la France, est en même tems une époque solemnelle pour
+les autres nations. L’exemple des François avoit infecté l’Europe de
+l’esprit guerrier, sous le despotisme de Louis XIV. Il leur convenoit
+de la régénérer, par l’esprit de paix sous la bienfaisante popularité
+de Louis XVI; car nos principes deviendront l’ame des traités comme
+notre langue en est l’idiôme. Notre raison et nos loix seront encore
+imitées, comme notre goût et nos modes le furent toujours.</p>
+
+<p>Qui pourroit méconnoître la tendance universelle des hommes et des
+choses vers l’ordre et la paix! La ligue Européenne entre des rois
+absolus n’étoit qu’un rêve dans l’abbé de Saint-Pierre; dans Henri
+IV (j’oserai le dire,) elle fût devenue un plan désastreux, une
+conspiration des maîtres contre les esclaves, un obstacle invincible
+contre la liberté des nations: la pacification de l’Europe eût rivé la
+chaîne du genre humain.</p>
+
+<p>Mais un peuple qui ne fera plus la guerre que volontairement, et qui
+promet en même <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> tems de se renfermer dans ses droits et dans
+sa défense, donne un signal qui sera entendu de tous ces peuples
+infortunés dont l’or et le sang sont aux ordres de quelques potentats,
+habiles à se donner par la guerre, les honneurs de l’héroïsme avec
+les profits de la tyrannie. C’est pour les Anglois sur-tout que cette
+nouvelle base de la constitution françoise devient un avertissement
+énergique. On verra bientôt <i>l’opposition</i> faire tonner un si
+bel exemple aux oreilles des communes et du peuple. Je doute que le
+flatteur politique des Anglois, que M. Delolme lui-même persuade
+aisément que la France ne soit en ce point plus heureuse et plus sage
+que la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Tel est donc l’avenir consolant que la philosophie découvre dans
+cette loi fondamentale. La confédération du peuple pour la liberté et
+la paix générale remplace les illusions de la balance politique du
+Prince d’Orange. Et comment ces espérances seroient-elles chimériques,
+elles qui sont écrites dans la nature même des êtres et des sociétés?
+L’état sauvage n’est point l’état naturel de l’homme, puisqu’il
+tend toujours à en sortir. Puisque la guerre est essentiellement
+propre à l’état sauvage, elle est donc essentiellement contraire
+à l’état de civilisation. <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> Si les sociétés tendent toujours à
+se perfectionner,<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> la guerre doit toujours diminuer, et enfin
+disparoître dans la grande coalition du genre humain; sublime effet de
+la réforme politique qui commence sur la terre, et des lumières d’un
+siècle qui laisse encore, il est vrai, aux autres, des landes immenses
+à défricher, mais qui leur transmettra du moins les instrumens les plus
+propres pour cultiver ce riche héritage!</p>
+
+<p class="rsignature"><i>Cet article est de M. <span class="smcap">Grouvelle</span>.</i></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p>
+ <h2><span class="h2line1 smcap">Correspondance Nationale.</span><br>
+ <span class="h2line2"><i>Arrêté des curés du canton de Civray, envoyé à la Société de 1789,
+ par M. de Pressac de la Chagnaye, curé de Saint-Gaudant.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p>Le 14 mai 1790, les curés du canton de Civray, étant réunis pour la
+distribution des Saintes-huiles, ont arrêté unanimement que sous les
+auspices de la municipalité et de la garde nationale de Civray, ils
+se rassembleroient le 27 de ce mois, à l’effet de déclarer que la
+déclaration d’une partie de l’assemblée nationale, sur le décret rendu
+le 13 avril 1790, concernant la religion, doit être regardée comme
+injurieuse à dieu et à la religion, et comme tendante à allarmer le
+peuple.</p>
+
+<p>Arrêté que sur la place publique, on déclareroit hautement criminels,
+infâmes, traîtres à la patrie tous ceux qui ont semé, infecté,
+empoisonné nos campagnes d’ouvrages propres à propager des maximes
+séditieuses et deshonorantes pour cette même religion, en faveur de
+laquelle l’assemblée nationale a exprimé sa profonde vénération et son
+inviolable attachement.</p>
+
+<p>Arrêté que chaque curé présent à cette délibération écrira à tous ses
+confrères voisins, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> pour les exhorter à venir dévouer au mépris
+public tous ces ouvrages qui ne respirent que le fanatisme le plus
+outré et le plus dangereux pour la constitution Françoise.</p>
+
+<p>Arrêté que le procès-verbal de l’assemblée du 27, qui sera rédigé
+publiquement, sera non-seulement inscrit sur le registre de la
+municipalité de Civray; mais encore sur celui des municipalités des
+paroisses du canton, et ensuite envoyé à l’assemblée nationale.</p>
+
+<p>Arrêté enfin qu’il sera fait l’adhésion la plus solemnelle aux
+décrets de la diette auguste de nos représentans, et que tous les
+députés seront suppliés de ne point abandonner le grand ouvrage de la
+constitution, qu’elle ne soit complètement finie.</p>
+
+<p class="rsignature"><i>Signé</i>, par les Curés présens.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p>
+ <h2><span class="h2line1 smcap">Variétés.</span><br>
+ <span class="h2line2"><i>Fabrique de soude.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p>On établit actuellement à Paris une fabrique nouvelle; on crée un art
+nouveau, celui de retirer la soude du sel marin. C’est au bienfait de
+l’assemblée nationale, à l’abolition de la gabelle que nous sommes
+redevables de cette nouvelle branche d’industrie et de commerce qui va
+se former en France.</p>
+
+<p>Les savonneries, les verreries, les blanchiries et beaucoup d’autres
+manufactures consomment de la soude; la consommation annuelle des
+manufactures de France s’élève à 25 millions de livres pesant, dont
+18 millions sont tirés de l’étranger. Les fabriques de soude, que les
+possesseurs du secret de ce nouvel art vont établir en France, pourront
+non-seulement suppléer à la soude que l’on nous apporte de l’étranger,
+mais encore en fournir dans beaucoup de parties de l’Europe en
+concurrence avec Alicant, et les différens ports qui sont en possession
+de ce commerce.</p>
+
+<p>Comme la fabrication de la soude, ou l’art de retirer la soude du sel
+marin, exige que l’on sépare de ce sel l’acide marin qui y est combiné,
+<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> les nouveaux fabricans se proposent d’obtenir cet acide séparément
+pour le verser aussi dans le commerce.</p>
+
+<p>Les procédés que l’on emploie dans les fabriques d’acide marin
+ordinaire, n’ayant pour objet que d’obtenir l’acide du sel marin, les
+autres substances dont on pouvoit encore tirer partie sont rejetées;
+ce vice d’économie est cause que cet acide est dans le commerce à un
+très-haut prix. En le retirant par le procédé perfectionné, on pourra
+le donner à moitié du prix actuel et empêcher par ce moyen, que l’on ne
+fasse venir des fabriques Angloises la quantité d’acide marin que l’on
+en tire tous les ans.</p>
+
+<p>En fabriquant au moins 18 millions de soude, la quantité d’acide marin
+que l’on en retirera excédera non-seulement la consommation que l’on en
+fait en France, mais encore dans les pays de l’Europe où l’on pourra
+le transporter; c’est pourquoi les nouveaux fabricans ont dirigé leurs
+spéculations sur les moyens de tirer de cet acide un parti utile à la
+nation Françoise.</p>
+
+<p>Les fabriques, les arts et les métiers de France consomment une
+quantité considérable de sel ammoniac. Ce sel se tirait d’Égypte ou
+d’Allemagne, parce qu’il n’y avoit pas moyen de soutenir la concurrence
+du prix. La grande quantité <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> d’acide marin que l’on obtiendra de la
+fabrication de la soude et qui seroit perdue, faute de consommation, si
+l’on n’en faisoit pas d’autre usage que de le verser dans le commerce
+pour y être employé comme acide, procurera la facilité de fabriquer du
+sel ammoniac à bon marché, et qui pourra être vendu en concurrence avec
+celui que l’on tire de l’étranger.</p>
+
+<p>Un autre avantage, qui résultera dans ce moment-ci de pouvoir se
+procurer de l’acide marin à bas prix, est l’usage que l’on fait de
+cet acide dans la fabrication de l’acide muriatique oxigéné que l’on
+emploie pour le blanchiment des toiles.</p>
+
+<p>Le blanchiment des toiles est encore un art nouveau; on le doit à M.
+Berthollet, de l’académie royale des sciences. Il est pratiqué dans la
+Flandre, le Hainaut, le Cambrésis et dans beaucoup d’autres provinces
+de France. C’est un art qui réunit, à l’avantage d’une grande économie
+de tems et de dépense celui de rendre à l’agriculture une quantité
+considérable de prairies qui étoient consacrées au blanchiment des
+toiles.</p>
+
+<p>Ainsi la nouvelle fabrique que l’on forme actuellement à Paris aura
+pour objet trois grands produits; 1<sup>o</sup>. de la soude, 2<sup>o</sup>. de l’acide
+marin, <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> 3<sup>o</sup>. du sel ammoniac. Ces produits pouvant être donnés à un
+très-bas prix, remplaceront des substances, que l’on nous apporte de
+l’étranger, et pourront être vendues hors de France en concurrence avec
+celles des autres nations.</p>
+
+<p>Nous devons prévenir qu’il y a déjà en Angleterre quelques fabriques de
+soude; mais qui sont encore éloignées de la perfection que l’on veut
+donner à celles de France.</p>
+
+<p>Les nouveaux fabricans voulant donner à leur établissement toute
+l’extention qu’il est susceptible de prendre, se sont déterminés
+d’associer des actionnaires aux fabriques qu’ils veulent établir dans
+tout le royaume. On peut, pour cet objet, consulter M. Mairan, notaire,
+rue saint-honoré, près la rue de l’échelle; il donnera sur les actions
+de la société tous les éclaircissemens que l’on désirera.</p>
+
+<p class="rsignature"><i>Cet article est de M. <span class="smcap">Hassenfratz</span>.</i></p>
+
+<div class="footnotes">
+ <p><span class="pagenum hidden">&nbsp;</span></p>
+ <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2>
+ <hr class="small3n">
+
+ <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mon père sortirait du tombeau</i>, disoit un
+ Espagnol, <i>s’il prévoyoit une guerre avec la France</i>. Voilà
+ l’antipathie nationale que le machiavélisme des gouvernemens a toujours
+ soigneusement nourrie. Jusqu’à ce que les peuples soient également
+ libres et éclairés, le gouvernement qui voudra la guerre, aura des
+ moyens sûrs d’exciter ces préventions hostiles.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ces considérations semblent s’opposer à la prolongation
+ des séances du corps législatif pendant la guerre, et décider la
+ question ajournée. La présence d’un corps si puissant, qui recevroit
+ et rendrait sans cesse les impulsions variables de l’esprit populaire,
+ pourroit inquiéter dangereusement les opérations exécutives, gêner la
+ conduite et nuire au succès de la guerre.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Je suppose une loi dont l’effet ne doit point s’étendre
+ au-delà de 5 ou 6 ans, une prohibition, ou une permission momentanée?
+ etc.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Je dois à la vérité de dire ici que quelques membres de
+ la Société, et particulièrement du directoire du Journal ont combattu
+ cette opinion, ont paru même la trouver dangereuse. J’observe que le
+ droit positif doit être sans cesse confronté avec les principes.—Obéir
+ à la loi, mais la juger. Voilà l’heureuse habitude qu’il faut faire
+ prendre aux hommes.—Point de superstition même en constitution.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Les uns ne veulent voir dans le roi que le pouvoir
+ exécutif; les autres ne voient dans le pouvoir exécutif que le roi.
+ Voilà pourquoi si peu de gens l’entendent. Il faut avouer que l’article
+ constitutionnel mériterait bien une paraphrase, et sur-tout une autre
+ rédaction.</p>
+
+ <p>"Le pouvoir exécutif <i>suprême</i> réside <i>exclusivement dans la
+ main</i> du roi".</p>
+
+ <p>Sans parler des principes, la grammaire auroit bien quelques
+ représentations à faire sur l’expression <i>réside dans la main</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Est-ce bien un philosophe qui a dit: "la guerre entre les
+ nations est un lien pour les individus! La défense commune nous réunit,
+ fait le concert national. Otez la crainte ou la jalousie des voisins,
+ la société va se relâcher et se dissoudre." Etoit-ce à Ferguson à
+ faire l’éloge de la guerre? Mais de quoi n’a-t-on pas fait l’éloge?
+ Un Espagnol disoit que la <i>fièvre quarte</i> étoit une bonne chose,
+ parce qu’avec elle on étoit sûr de ne pas mourir de mort subite.</p>
+
+ <p>Bodin a soutenu au contraire que la guerre amenoit toujours le mépris
+ des loix, l’esprit séditieux et la dissolution de tous les liens
+ sociaux. On peut croire que l’expérience de son siècle lui avoit appris
+ cette vérité. Pour moi j’ai toujours pensé que, sans les longues
+ guerres de François I, les guerres civiles n’auroient jamais déchiré la
+ France.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+ <p class="fontnote">Les erreurs typographiques signalées dans le: <b>Journal de la
+ Société de 1789, nº III</b>, ont été prises en compte.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un buste du marquis
+ Nicolas de Condorcet réalisé par Houdon (1741-1828).</p>
+
+ <p class="fontnote">Nous remercions <b>le musée du Louvre (Paris)</b> qui permet
+ la reproduction de cette œuvre. La couverture appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78080 ***</div>
+ </body>
+</html>
+
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