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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***
+
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+ _CATULLE MENDÈS_
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+ L’ART D’AIMER
+ OU
+ CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR
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+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
+
+ Tous droits réservés.
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+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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+ LES MONSTRES PARISIENS
+ Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50
+
+ LE BONHEUR DES AUTRES
+ Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ LE SOLEIL DE PARIS
+ Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ LIEDS DE FRANCE
+ Musique de Bruneau.--Illustrations de Raphaël Mendès.
+ Un vol. in-18. 3 fr. 50.
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+ POUR LIRE AU COUVENT
+ AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET
+ Un beau volume in-8º raisin. Cette édition ne sera pas
+ réimprimée.--Prix: 10 fr.
+
+ LE FIN DU FIN
+ Un joli volume in-32. 5 fr.
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+
+Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes.
+
+ LE ROMAN ROUGE 1 volume.
+ POUR LIRE AU BAIN 1 volume.
+ LE CRUEL BERCEAU 1 volume.
+ L’HOMME TOUT NU 1 volume.
+ PIERRE LE VÉRIDIQUE 1 volume.
+ JUPE COURTE 1 volume.
+ ISOLINE 1 volume.
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+ÉMILE COLIN--Imprimerie de Lagny.
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+PRÉFACE
+
+
+Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as pris cette résolution terrible?
+Dès l’adolescence, tu prétends vouer ta vie aux implacables devoirs de
+l’amour? Ainsi que d’autres veulent être médecins, avocats, banquiers,
+toi, tu veux être Amant? Sache que tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce
+n’est point, comme l’imaginent certains esprits superficiels, avoir une
+maîtresse, deux maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus ou moins,
+l’une après l’autre, ou toutes ensemble, selon les occasions, selon le
+temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires; ce n’est pas être
+épris, enfant, d’une petite cousine plus fraîche que les violettes du
+bois propice aux premiers rendez-vous, s’affoler à vingt ans d’une
+impitoyable mondaine, convoiter, plus tard, les belles complaisantes
+dont les corsages très pleins se dégrafent si vite; arriver, plus tard
+encore, à considérer d’un œil paternellement infâme le mollet des
+fillettes qui sautent à la corde; ce n’est pas, en un mot, obéir à la
+loi commune de l’instinct viril, instinct qui implique, chez la plupart
+des hommes aux mêmes époques, les mêmes emportements, les mêmes
+évolutions. Non! le mortel digne d’être appelé Amant est celui qui, à
+tout âge, à toute heure, en toute rencontre,--sans que jamais aucune
+catastrophe puisse interrompre sa fonction,--se montre capable de
+désirer, d’adorer, de posséder toutes les belles femmes que le divin
+hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit en effet, dans un
+absolu mépris du reste des choses humaines, ce dont il est capable, et,
+se diversifiant non pas selon les mutations de son être personnel mais
+selon la variété des natures féminines, sait être pour chacune de ces
+maîtresses l’amoureux même que chacune d’elles a rêvé. As-tu bien
+réfléchi, jeune homme, aux obligations que t’impose cette façon de
+concevoir le rôle de l’Amant? Il va sans dire que tu es opulent et plein
+de bravoure, car celui qui s’aviserait d’aimer même une pauvresse sans
+avoir la possibilité de la faire plus riche que la favorite d’un radjah,
+ou d’aimer même une prostituée sans se connaître assez de courage pour
+réduire au silence tous ceux qui se vanteraient de lui avoir baisé le
+bout des doigts, ne serait en vérité qu’un pleutre indigne de tout
+conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus riche, le plus valeureux des
+hommes. Quelles difficultés redoutables et sans nombre, cependant, tu
+rencontreras à chaque baiser! Tu souris; tu réponds que tu as interrogé
+ton cœur, sondé tes reins; tu affirmes que tu te sens à la hauteur de la
+tâche que tu assumes. Je voudrais te croire afin de t’admirer! J’ai
+groupé dans ce livre quelques conseils qui te permettront peut-être
+d’affronter sans trop de désavantage notre ennemie adorable, la femme.
+Je n’ose te promettre la victoire; je t’aurai du moins armé pour le
+combat.
+
+
+
+
+L’ART D’AIMER
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE DIVIN MENSONGE
+
+
+Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans
+laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour: la
+puissance de l’imperturbable et continu mensonge?
+
+Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère; qui ne
+sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin: ne peut
+pas être aimé.
+
+Écoute, enfant.
+
+Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière
+d’une femme--la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne
+réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance,
+bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir? Si tu n’es
+pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la
+bien-aimée, ou, pis encore,--dans le cas où un mauvais hasard t’aurait
+permis de triompher d’elle,--à un abandon plein de réticence et
+d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle
+que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc
+il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux
+imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal
+lui-même. Cela est-il possible? non. Tu peux ressembler, plus qu’un
+autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en
+défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas; de là la
+nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute
+façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans
+l’aveu, mentir dans l’étreinte; produire toujours--grâce à une
+prestigieuse maîtrise de soi-même--non pas l’homme que tu es mais
+l’homme que tu devrais être; te métamorphoser physiquement même, par un
+effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des
+moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un
+Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point
+d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses; user, enfin,
+de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour
+que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton
+plus inévitable devoir! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans
+la pâmoison du délice,--ou dans la façon de soulever le rideau de la
+fenêtre pour regarder le temps qu’il fait,--se révèle le moindre je ne
+sais quoi de ton être réel, et tout est fini: tu n’es plus aimé. Certes,
+cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire;
+c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi!
+exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus
+habituelle de la parole; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde,
+pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des
+stratagèmes, à des faussetés; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir
+cet incomparable enchantement: la bouche d’une femme baisant sur votre
+bouche son désir réalisé? On a, avec sa conscience, des accommodements
+pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et
+l’on serait moins «poli» dans le boudoir que dans le salon? On ne laisse
+pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué
+la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on
+laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé? A ce
+proverbe: «On ne se gêne pas avec ses amis», on ajouterait cet autre
+proverbe plus absurde: «On ne se gêne pas avec ses maîtresses?» Il y a
+l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves; ce
+qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes! Erreur
+impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à
+prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de
+répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables
+d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de
+ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps
+qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui
+l’écœure; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai,
+mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de
+mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser!
+
+Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle
+ni lassitude; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en
+rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous
+mentez aussi, bien-aimées; et comme vous avez raison! Pour vous rendre
+pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume
+des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers
+qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au
+fard la rougeur qui nous plaît; avec vos regards où vous nous offrez une
+âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus
+amoureusement mourants; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent
+l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte; avec votre sein qui
+se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient; avec
+tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de
+connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes
+trompeuses! Il serait un brutal et un sot,--un casseur de son
+jouet,--l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les
+tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles
+que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères
+supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un
+Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds
+qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait
+pas; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il
+l’avait deviné tout de suite; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en
+souvenir, il l’oubliait; et c’était avec une infinie ivresse qu’il
+maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut,
+hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de
+l’Amant; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où
+tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la
+gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent
+terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois
+le front de son amie, il ne poussa pas la porte; il se pouvait que,
+malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle; il
+n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient
+là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu
+voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir
+l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être
+pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge
+auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA DIVINE ILLUSION
+
+
+Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie: il est indispensable que tu te
+mentes à toi-même.
+
+Sans l’illusion, nul ne saurait aimer; et vraiment, elle est divine,
+puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau.
+Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les
+tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles,
+la rose miraculeuse du baiser? Ceux qui pensent que le dieu Amour est
+aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent
+probablement; aveugle, non, je l’accorde; comment pourrait-il, enveloppé
+d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes? Il
+regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui
+voile les prunelles, sans les obscurcir,--étoffe tramée d’espoir, de
+désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles
+inventèrent le tulle-illusion,--est fait de telle sorte qu’à travers lui
+toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent
+transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à
+la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu
+arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros!
+
+Car le vrai est épouvantable; quiconque étudie sa joie au microscope
+sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi! sachant les traîtrises
+qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la
+femme; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa
+caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu; ayant
+démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa
+passion; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans
+mépris ton éternelle ennemie, ta sœur? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à
+jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains
+la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer
+et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas
+confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste
+lit nuptial! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il
+était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû
+toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie
+des saintes; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la
+confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se
+tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte.
+Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula,
+et il s’enfuit; car il ne voulait pas entendre les aveux de la
+confession suprême! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange,
+qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue;
+il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne; il ne se pouvait
+pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable! Il s’éloigna
+pourtant plein de prudence; et il eut cette consolation, dans sa douleur
+bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère
+compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la
+tombe où elle dort, immaculée comme eux.
+
+Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la
+parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du
+bandeau. O laideurs des plus belles! Ombres des plus rayonnantes!
+Souillures des plus chastes! Macules des plus impollues! Que tu es
+imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection! et toujours une
+tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui,
+la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus
+descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles
+cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre,
+d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles
+seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde
+des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible,
+dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme
+enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans
+rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème,
+l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis?
+Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me
+permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer
+n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur
+par l’impureté de la source où il me faut boire? Je ne suis pas, je ne
+veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum
+d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour; je le
+suis cependant. Dieu cruel! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez
+mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en
+la forçant à se rassasier de boue! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il
+nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il
+ne fallait pas les mettre en nous; avec le seul instinct, qui ne
+discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles,
+contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et
+qui rêvent! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent
+d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle
+adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant:
+«Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange?» à ce roi
+appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein
+qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté
+de la femme, adorable et abjecte.
+
+Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la
+toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois
+l’émule triomphant de Dieu; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira
+que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache
+n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal,
+par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence: Tu mens! Substitue, à la
+vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des
+vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes
+s’élargisse, ni que leur sein se ride; contemple, avec une assurance
+têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure! Oui, les
+yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les
+étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui
+luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les
+chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son
+mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être
+roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être
+blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame
+qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être
+persuadé! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une
+heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus
+douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys; et sois
+certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la
+baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en
+celle que tu as choisie,--fleurs, lueurs, odeurs,--tous les
+enchantements de la terre et du ciel; divinise ta triste sœur terrestre.
+A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins
+féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans
+nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant
+précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance
+d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut
+d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la
+fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange
+à devenir l’azur! Hélas! les deux animaux que vous êtes, elle et toi,
+n’ont qu’une ressource: se croire des dieux. «_Rosa mystica! Rosa
+mystica!_» s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase; et,
+dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites
+bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante
+aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y
+voir la cueillette d’une rose.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’AVEUGLE
+
+
+Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma pensée. Le bandeau dont se
+voilent les yeux d’Eros devrait être plus épais encore que je ne l’ai
+dit. L’aveuglement complet, qui permettrait de concevoir la perfection
+féminine sans aucune possibilité de désabusement, serait préférable à
+l’illusion qui ne peut jamais s’empêcher de voir, si éblouie qu’elle
+veuille être, quelque chose de la réalité qu’elle transforme. C’est la
+morale de la fable que tu vas lire.
+
+Comme Elle allait, pour la première fois, s’endormir dans les bras du
+beau jeune homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une voix qui tremblait
+de la pâmoison récente:
+
+--Hélas! ne pas te voir! Si je t’avais rencontrée autrefois, du temps où
+je pouvais encore contempler le bleu du ciel et l’azur des regards, la
+rougeur des roses et des bouches, je me souviendrais de ton
+visage--inconnu, ô désespoir!--et il suffirait d’un seul de tes parfums
+ou de ta main frôlée pour me rendre ton image entière. Mais déjà mes
+yeux étaient clos à la clarté quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et pour
+moi le soleil ne se lève que de l’autre côté des paupières. Jamais,
+jamais il ne me sera donné d’admirer cette épaule que je caresse et ce
+sein où je m’endors. O jeune femme, mon délice et mon angoisse, toi que
+je possède et que j’ignore, raconte-moi du moins, je t’en conjure, les
+beautés de ta chère personne; et que je puisse, par ta parole entendue,
+m’imaginer tout mon invisible bonheur.
+
+--Je n’oserais, murmura-t-elle.
+
+--Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta chevelure si longue et si soyeuse
+sous mes doigts.
+
+--Elle est blonde, je pense, comme de l’or léger, et j’ai l’air, quand
+je la laisse s’épandre sur mes reins de neige rose, d’une impératrice
+nue qui aurait un manteau de rayons.
+
+--Que je suis heureux, hélas! Dis-moi ton front, dis-moi tes yeux.
+
+--Mon front, bas, très étroit, pareil à celui d’une statue d’éphèbe,
+garde intacte sa blancheur de gardenia, que jamais ne déshonore la ride
+d’une pensée; mes yeux, d’un brun fauve, alanguis sous les paupières un
+peu plissées, ont dans leur cercle de bistre une douceur si mourante
+que, moi-même, je ne saurais les regarder dans un miroir sans me sentir
+étrangement troublée d’un rêve où s’ébauche une alcôve.
+
+--O ravissement! ô regret! Dis-moi ta joue et tes lèvres.
+
+--Ma joue pâle, où transparaît parfois le rose d’une pudeur heureuse
+d’être troublée, se voile d’un hâle vague comme une caresse de soleil,
+et ma lèvre est un très petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le sang
+frais des cœurs.
+
+--Oh! avoir cette pourpre sous ma bouche et ne baiser que de l’ombre!
+Dis-moi ta ferme gorge qui se bombe en deux fruits vivants.
+
+--Elle n’est pas de marbre! car le marbre glacé ne palpite point comme
+elle; mais elle a la blancheur chaude d’une neige brûlée par l’été, qui
+ne fondrait pas; et ses pointes de corail, allumées et dressées, sont
+comme deux braises surgissantes du rose incendie de mon sang.
+
+--Je mords la braise de leur corail comme un aïssaoua des cassures de
+tison, mais je sens la brûlure sans voir, hélas! le feu! Dis-moi tes
+larges hanches, et tes nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où ma main
+glisse comme sur du satin, dis-moi...
+
+La jeune femme, en cachant sa tête dans les dentelles de l’oreiller,
+répondit, cette fois encore, minutieuse et complaisante, mais d’une voix
+si basse que le silence de la chambre amoureuse, un instant éveillé, se
+rendormit, n’entendant plus rien, sous le mystère des rideaux.
+
+Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. Ils étaient liés l’un à
+l’autre d’une chaîne que rien ne rompra. Les jours de leur bonheur, les
+jours anciens, les jours nouveaux, égaux en délices, étaient comme les
+enfants d’une même race où les aînés et les cadets ont la même part
+d’héritage. A cause du désir dont il la convoitait sans relâche, elle
+l’adorait éperdument, et, lui, toujours, il sentait monter de son cœur à
+sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à la pensée qu’il possédait,
+seul entre tous, les adorables trésors qu’elle lui avait racontés dans
+le silence bientôt rendormi de l’alcôve. Cependant des rages le
+prenaient quelquefois, avec des désespoirs. Avoir perdu le spectacle des
+cieux et des plaines, des fleurs et des verdures, de toutes les formes
+et de toutes les couleurs, c’était une sombre désolation! Il s’y
+résignait. Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir jamais vue, être
+certain de ne la jamais voir,--si incomparablement parfaite!--c’était là
+l’angoisse intolérable, à toute heure accrue; et, souvent, dans le
+paroxysme de son inutile envie, il eût donné des années de leur bonheur
+futur pour qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant une seule
+minute, d’admirer une seule des beautés qu’elle lui avait avouées, à
+voix basse, le soir des premiers baisers.
+
+Or, il arriva dans la ville un médecin déjà fameux dans tous les autres
+pays du monde par des cures vraiment merveilleuses. C’était un jeu pour
+ce savant homme que de rendre l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la
+vue aux aveugles. Le carrosse empanaché d’or et d’argent, dans lequel il
+traversait les cités parmi les acclamations de la foule, était traîné,
+non par des chevaux, mais par des hommes rapides comme le vent, qui
+avaient été des paralytiques. Et il était parfaitement avéré qu’en aucun
+lieu, en aucun cas, il n’avait manqué de guérir radicalement les
+personnes qui s’étaient adressées à lui. L’aveugle sentit son cœur se
+gonfler d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux! Il verrait l’adorée
+amie! Tout à coup hors de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la chère
+beauté lumineuse! La chevelure pareille à un manteau de rayons, le front
+plus blanc que les gardénias, les yeux qui meurent sous les paupières un
+peu plissées, et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant des lèvres, le
+corail qui s’allume à la pointe des seins, il les verrait, il les
+verrait! Plus de désespoirs, plus de ces nuits exquises et atroces où il
+devait suppléer par la pensée à l’image éternellement absente: tout son
+rêve allait être une réalité. Guidé par un serviteur, il accourut le
+premier, chez le médecin illustre. «Guérissez-moi! Rallumez mon regard!
+Donnez-moi l’inexprimable fête de contempler enfin la plus belle des
+femmes, que j’aime plus que la vie!» Et il dit beaucoup d’autres
+paroles, racontant ses tendresses, ses désirs, ses angoisses, pour
+émouvoir la pitié toute puissante de l’homme très savant. Mais celui-ci
+répondit, après avoir médité: «A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux
+au jour. Quoi! tu aimes, et ce que tu aimes, tu veux le voir? Enfant,
+cette grâce t’a été départie de connaître la possession avec l’espérance
+encore, la satisfaction avec le rêve toujours, et tu veux, à ton
+adorable chimère, substituer la vérité, hélas! Ne sais-tu donc pas, âme
+folle, qu’à cause même du mystère et de l’ombre où elle t’échappe, tu as
+imaginé ta maîtresse infiniment plus charmante qu’elle ne saurait être
+en effet? Une minute affreuse serait celle qui te la montrerait pareille
+à elle-même.
+
+Mais quand elle ne t’aurait pas menti, quand elle serait aussi parfaite
+qu’elle s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement celle que tu
+as créée dans l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais pas
+l’épouvante de l’inévitable déception; car le rêve, même réalisable,
+n’est divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui qu’à la condition de
+n’être jamais réalisé. Reste dans ton ombre! Que les dieux te
+maintiennent dans ton ignorance, dans ton désir inassouvi et prends-nous
+en pitié, nous qui voyons l’imparfaite beauté des êtres et des choses,
+nous qui, avec des larmes de désespoir,--hélas! pourquoi ne
+voilent-elles pas à jamais nos yeux?--envierons amèrement ton aveugle
+bonheur!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU
+
+
+Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, l’on peut être choisi; il
+arrive aux plus jolies de préférer les plus laids; c’est une histoire
+souvent renouvelée que celle de la femme de Joconde. Toi cependant, mon
+élève, docile aux bons conseils, qui te fais enfin de l’amour l’idée
+qu’il convient d’en avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas reçu les
+dons qui charment les yeux. Entends-moi bien. Je n’exige pas que tu
+ressembles de tout point aux Immortels adolescents dont les lèvres sont
+de pourpre et les cheveux de lumière; je t’autorise à être moins
+agréable à regarder, quand tu te mets au bain, que les divins éphèbes
+d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous les lauriers roses, la
+sveltesse neigeuse de leurs corps; il n’est pas indispensable que l’on
+s’imagine voir, en l’apercevant, le frère cadet de Phœbus Apollon. Mais
+si, vraiment, tu es laid, si la calvitie déshonore ton crâne, si tes
+dents ont plutôt la couleur de l’amadou que celle de la nacre, si la
+peau grise s’agrémente affreusement de verrues, si tu n’as pas même sous
+les paupières cette flamme dont s’illumine et s’idéalise la face, si, en
+un mot, tu es de ceux, hélas! qui sont nés pour l’épouvante ou le mépris
+des regards, renonce aux délices des tendresses: et, quand même, dans
+l’aberration de sa miséricorde, quelque femme se montrerait férue de ta
+laideur, repousse avec fermeté le baiser dont tu n’es pas digne.
+
+Une fois, il advint qu’une très belle jeune fille s’éprit d’un homme qui
+était laid. Parce qu’il avait le cœur noble et l’esprit haut, parce que
+son nom était de ceux que répète la foule, il la troublait et la
+charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, résolue; elle lui dit:
+«Tous me désirent, c’est vous que je choisis».
+
+Mais l’homme laid, qui était un homme prudent, se regarda dans le
+miroir, et, bien qu’il adorât cette enfant plus fraîche que les fleurs,
+il l’écarta d’un geste, mélancoliquement.
+
+«Moi, t’aimer? moi, te prendre? De quel droit, à quel titre? L’amour
+n’est digne de ce nom que s’il est l’échange, la mise en commun de deux
+charmes qui se valent. Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. A
+toi qui m’offres le sourire des roses, la blancheur des lys, la
+gracilité délicate des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais donner que de
+l’ombre et de l’hiver. Je suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es pas
+aveugle. Ne réponds pas que ta dilection me transfigure, que tu me vois
+pareil à ton rêve! Un jour, un jour prochain,--car il n’est pas
+d’illusion éternelle,--tu me connaîtrais tel que je suis en effet; et,
+alors, ce serait affreux; non seulement pour toi dont les regards
+dessillés se détourneraient avec des larmes, qui songerais à tant
+d’amoureux repoussés naguère, mais pour moi-même! pour moi qui
+devinerais dans ton étreinte dénouée le recul de ton légitime déboire,
+pour moi qui, tous les remords au cœur, détesterais dans tes tristes
+yeux mon image d’autant plus hideuse que le miroir serait plus beau.
+Chère affolée, va-t-en! Va-t-en, te dis-je, va vers celui qui te vaut,
+donne ta jeunesse à sa jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta grâce
+à sa grâce. Rose blanche, épouse le lys, marie-toi, lueur, à la clarté;
+il n’est pas de plus criminelle démence ni de plus féconde en prochaines
+amertumes que l’union de la laideur avec la beauté. Je te tuerais ou me
+tuerais, si je te voyais, demain, regarder un jeune homme qui passe,
+beau comme toi! Et non seulement tu souffrirais de ta déception et de
+mes colères, mais ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt tu ne
+serais plus jeune et ne serais plus jolie à cause de ma vieillesse et de
+ma disgrâce. Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, mes ternes regards
+éteindraient tes yeux, toute mon ombre serait sur toi; car ce n’est pas
+impunément que la source la plus claire affronte le reflet d’un cyprès;
+et j’en viendrais peut-être, pour mon désespoir et pour le tien, à haïr
+en toi la laideur que je t’aurais donnée.
+
+«Mais quand même tu resterais jeune et belle, quand même, dans ton
+persistant enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel que tu m’as
+imaginé, sache que le bonheur me serait impossible, ô ma chère, dans tes
+bras. Je t’aime, tu le sais; tu sais qu’à la seule pensée de ma bouche
+sur ta bouche et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux dénoués
+sur mon front, le frisson du désir me secoue et me tord! Et cependant,
+si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu te jetais sur mon cœur, si
+tu me donnais tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de bouffées
+d’extase, tous les haut-le-cœur de la répulsion qui me monteraient à la
+gorge. Malheureux que je suis! Tu serais là, mais j’y serais aussi. La
+honte que j’ai de mon baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, toi,
+si exquise, mais je me sentirais te toucher, moi, abject! En vérité, il
+est une chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme: tous les jours,
+on entend envier le bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage une
+belle vierge, ou de quelque financier imbécile, obèse, suant, le crâne
+nu, qui achète des filles de théâtre. «En voilà un qui est heureux!» ou
+«Il n’est pas à plaindre, celui-là!» et ces hommes eux-mêmes se
+réjouissent d’épouser une adorable jeune fille, ou d’avoir acquis de
+séduisantes créatures. Quoi! cela est possible? Ils sont contents, ou
+ils croient l’être? Ils ne savent donc pas, ils ne comprennent donc pas,
+l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre sur le sopha des boudoirs, que la
+beauté, que la jeunesse de l’époux ou de l’amant est aussi indispensable
+que celle de l’épouse ou de la maîtresse à cette intime fusion de deux
+êtres qui est l’amour, et sans laquelle le plaisir même, ne fût-ce que
+pour l’un des deux, ne saurait exister? Ils se couchent, repoussants,
+dans le lit de la désirable femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur ne
+les empêche pas de goûter ce qu’elle y met de charme! Mais ils ne voient
+donc pas, à côté de ces touffes blondes, leurs cheveux gris, leur sèche
+poitrine velue tout près de cette fraîche gorge? la maigreur de leurs
+jambes pareilles à de longs os ne déshonore pas à leurs propres yeux la
+rondeur lisse des mollets de satin et des cuisses de neige? Ils croient
+que le baiser n’est fait que d’une bouche, et leur haleine ne leur gâte
+pas le parfum du souffle qu’ils aspirent? Il leur suffit que leur amie
+soit belle! la pensée ne leur vient pas, dans leur brutal égoïsme, que
+le désir s’augmente de la possibilité d’en inspirer, et que, pour aimer
+pleinement, il faut, par une projection de soi dans celle qu’on possède,
+pouvoir être, en elle, épris de soi-même. Ils sont pareils à un musicien
+qui, chantant faux dans un duo, s’imaginerait que la perfection de
+l’ensemble,--sans laquelle le charme de la musique s’évanouit,--ne
+dépend que de l’autre voix, et qui, à n’écouter qu’elle, trouverait un
+plaisir suffisant. Misérables et imbéciles! C’est de l’unisson de deux
+convoitises également légitimes que peut naître la complète harmonie de
+l’extase amoureuse. Voilà pourquoi je te dis de me fuir, jeune fille.
+Voilà pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse qui s’abuse, tu
+t’obstinais à m’offrir un bonheur que tu ne peux me donner, puisqu’il
+dépend de moi autant que de toi. A cause du mépris que j’ai de ma propre
+personne, la joie d’obtenir la tienne serait affreusement troublée. Au
+dégoût de me donner je préfère la tristesse de ne point t’avoir. Et
+jamais,--ô toi que je veux! ô toi qui me veux!--je ne consentirai à
+l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, à moins que tu ne sois quelque
+toute puissante fée qui fasse, d’un regard ou d’un sourire, renaître les
+jeunes cheveux en boucles sur la nudité des crânes et refleurir sur les
+joues l’adolescence des roses.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VANITÉ DE LA VANITÉ
+
+
+Garde-toi, jeune homme, comme de la pire des niaiseries, d’éprouver
+jamais le moindre sentiment de fierté parce qu’une femme s’est donnée à
+toi! Réjouis-toi de posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois aucun
+orgueil, eût-elle été, avant de défaillir dans tes bras, la plus chaste
+des vierges ou la plus austère des épouses. Car, sache-le,--et le
+contraire est une exception si rare qu’il ne vaut point la peine d’en
+parler,--ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, mais à elle-même, à elle
+seule, ou à un concours de circonstances auxquelles tu es demeuré
+presque totalement étranger. Ton adoration, ton dévouement, tes longues
+prières, tes sacrifices n’ont été pour rien dans la chute où elle a
+consenti; elle regardait sans vertige la profondeur de ta tendresse; et,
+si elle s’est abandonnée, c’est par suite de quelque état de son être,
+intime, tout personnel, ou sous une poussée qui ne vint pas de ton
+amour. Tu es pareil, dans ton triomphe, à un chef militaire qui voit se
+soumettre un ennemi décimé par la fièvre ou la famine bien plus que par
+les combats; tu es vainqueur, tu n’as pas vaincu. Remercie, si ta
+maîtresse est belle, le temps qu’il faisait,--orage de crépuscule ou
+après-midi d’été,--le lieu solitaire, l’heure opportune, la page d’un
+livre d’amour; bénis le sang chaud de ses veines, la vibration
+coutumière de ses nerfs ou la mollesse de ses sens qui l’incline à
+l’ensommeillement sous la caresse; félicite-toi du hasard qui lui a
+offert l’occasion d’une vanité satisfaite ou de quelque rancune
+assouvie; mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue en aucun
+cas,--fusses-tu le plus beau et le plus passionné des hommes qui
+s’agenouillèrent jamais!--le mérite d’avoir conquis celle qui s’est
+donnée. En vérité, il y a mille à parier contre un que n’importe qui, à
+ta place, dans des circonstances semblables, n’eût pas été moins
+favorisé que tu l’as été toi-même. Même la stupidité ou la laideur
+incomparable de l’amant ne sont pas toujours des obstacles à son
+bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la femme qui se livre n’obéissait
+pas à des mobiles particuliers, indépendants de l’amour qu’elle inspire
+et même de l’amour qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu l’absurdité
+fréquente de ses choix, les mondaines affolées qui accrochent les
+boucles de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, les impératrices
+éprises des nains d’Afrique, ou Titania caressant avec délices les
+oreilles d’âne de Bottom?
+
+Aimée Henriot était une honnête fille; cousant dès le matin dans un
+atelier de confection, rue du Quatre-Septembre, attentive à sa besogne,
+ne riant guère des jacasseries, et, le soir, marchant ni trop vite ni
+trop lentement le long des murs, sans regarder à droite ni à gauche, ne
+s’arrêtant que dans sa rue, chez la fruitière et chez le boucher, pour
+acheter le petit repas qu’elle faisait cuire elle-même sur un réchaud,
+dans la chambre carrelée, au cinquième étage. Puis elle s’endormait,
+sans rêverie. Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté avec un
+air de froideur et de résolution, elle paraissait peu jolie, étant très
+belle. Elle pouvait sortir seule sans être suivie; on la regardait à
+peine, ou on cessait vite de la regarder; «rien à faire», c’était ce que
+disait le sourire des roquentins en quête. Il est très facile de ne pas
+être insultée dans les rues. Une fois, cependant, un homme se mit à
+marcher derrière elle en disant des paroles à voix basse. Elle pressa le
+pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, à sa sortie de l’atelier, elle se
+trouva face à face avec l’impertinent,--point jeune, bien vêtu, grand,
+gros, du ventre, l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna la tête
+et suivit son chemin. Mais dix soirs de suite, à la même heure, il
+l’attendit devant la porte du magasin; et, enfin, d’une voix tranquille,
+comme accoutumée à de pareils propos, il lui parla nettement, d’un air
+de certitude. Elle lui plaisait, et il la voulait. Il était décidé aux
+plus grands sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, mais il avait
+beaucoup d’argent. (Il tirait de sa poche un portefeuille, le montrait
+plein de billets de banque.) Et il était très sérieux. Ce qu’il
+promettait, il le tiendrait. Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des
+meubles, des toilettes, une voiture, si elle voulait, et des sommes dans
+les tiroirs. Il aurait pu lui faire parler par quelque vieille; il
+préférait s’adresser à elle, directement, avec franchise; il ajouta: «Ce
+qui vous arrive, c’est un bonheur inattendu», et attendit la réponse
+avec une confiance évidente.
+
+Elle l’avait écouté sans trouble, elle répondit simplement: «Monsieur,
+vous vous trompez», et s’en alla chez elle, ni trop lentement ni trop
+vite, l’air résolu et froid, comme les autres soirs.
+
+Cependant elle s’éprit d’un jeune homme aussi pauvre qu’elle, employé
+dans une maison de gros, qui venait tous les lundis apporter des étoffes
+à l’atelier de la rue du Quatre-Septembre. La première fois qu’en
+dépliant une pièce de surah il lui frôla la main du bout des doigts,
+elle se sentit devenir toute rouge; elle comprit que c’en était fait,
+qu’elle n’était plus libre, qu’elle aimait. D’abord, il se borna à la
+regarder timidement, à lui faire signe de prendre, sous une pile de
+soie, une lettre qu’il venait de glisser là; puis, un soir, il osa venir
+l’attendre à la porte de l’atelier comme le «monsieur» riche du mois
+dernier. Elle n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle avait reconnu
+depuis beaucoup de jours,--ne pensant qu’à lui seul, ne dormant plus,
+ayant toujours sur la peau des mains la brûlure des pressions
+furtives,--qu’elle résisterait en vain à cet amour grandissant. Pourquoi
+eût-elle résisté, d’ailleurs? Pas riches tous les deux, travaillant tous
+les deux,--elle dix-huit ans, lui vingt-trois,--ils pouvaient s’épouser.
+Ils eurent des jours heureux; ils ne dissimulaient pas leur bonheur.
+«Quel est donc ce jeune homme qui vous accompagne?--C’est mon fiancé.»
+Et ils ne tarderaient pas à être mariés; dès qu’il aurait une place un
+peu meilleure, ils se mettraient en ménage. L’heure qu’ils passaient
+ensemble, après l’atelier,--elle marchait à tout petits pas,
+maintenant,--était une heure de délice. Rien qu’à se serrer contre lui,
+elle s’alanguissait d’une ivresse infinie. La moindre parole qu’il lui
+disait était une coulée douce qui lui descendait dans les veines; et,
+comme cette honnête fille était une fille franche, point mijaurée,
+toujours prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de trouver le temps
+bien long, qui les séparait de la noce; s’attardant sur le pas de sa
+porte pour lui parler bas, encore, triste et dépitée aussi de rentrer
+seule. Une fois, dans sa chambre, comme elle allait se mettre au lit,
+elle entendit un bruit de pas sur les carreaux du couloir; la porte
+s’ouvrit brusquement; et il tomba aux pieds d’Aimée Henriot, en
+demandant pardon. «C’était très mal, ce qu’il faisait! mais il n’avait
+pu résister à sa passion, à ses désirs exaspérés enfin par une intimité
+délicieuse et cruelle!» En s’écriant ainsi, il la prenait par la taille,
+la serrait contre lui, à peine résistante. Que pouvait-elle craindre?
+n’allaient-ils pas se marier? Où serait le mal si elle lui permettait
+d’être son amant, puisqu’il allait être son mari? N’était-elle pas sûre
+de l’amour profond, éternel, qu’elle avait inspiré? Elle l’écoutait,
+tremblante; elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait! tout,
+elle eût tout donné, pour ne pas repousser ces chères caresses qui lui
+baisaient les mains, qui lui baisaient les bras, allaient lui baiser la
+bouche. Être sa maîtresse, ah! quel délice! Tout son cœur, tous ses sens
+voulaient impétueusement l’étreinte. Cependant, elle se dressa, très
+pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un geste qui ne veut pas être
+désobéi, ne permit pas à son fiancé de s’excuser, le força de sortir,
+ferma la porte, resta seule. Et désormais elle ne consentit plus à lui
+parler; même, en sortant de l’atelier, elle feignait de ne pas le voir,
+debout, dans l’encoignure d’une porte cochère. Elle l’aimait, elle
+l’aimait toujours! elle l’aimait peut-être davantage, avec le souvenir
+de l’ivresse inachevée. Mais elle était de celles qui ne sauraient
+pardonner l’approche d’une atteinte à leur vertu parfaite; et celui qui
+avait voulu être son amant ne serait pas son mari.
+
+Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les yeux et une gorge qui sort
+d’un corsage de laitière,--belle encore et plus jolie,--elle danse tous
+les quadrilles et s’assied sur tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à
+l’Elysée-Montmartre; et si quelqu’un, entre deux bocks, lui demande
+comment elle en est venue là:
+
+--Ah! j’ai été joliment bête tout de même. J’étais sage, on peut le
+dire, comme pas une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une petite de
+l’atelier, qui ne valait pas cher, m’a emmenée à la fête de Chatou, avec
+des amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. Clémentine m’avait
+dit: «En tout bien tout honneur.» On m’a fait jouer aux tourniquets,
+monter sur les chevaux de bois. J’étais tout étonnée, je n’avais pas
+l’habitude. Les amis de Clémentine disaient des choses que je ne
+comprenais pas. Un surtout, roux, très maigre, pas beau, et qui avait
+l’air bête; je peux dire qu’il me déplaisait, celui-là! Aussi, je
+voulais m’en aller. Crac! on a manqué le train. Il a fallu coucher à
+l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. Ah! par exemple, comment ça s’est
+fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A cause du lit qui était là,
+et des autres dans la chambre à côté, et du grand roux qui me poussait
+en me pinçant. Huit jours après, il m’a lâchée, et, comme je n’osais
+plus retourner à l’atelier, je suis allée au bal. Dire pourtant que
+j’aurais pu être entretenue par un monsieur qui avait un portefeuille
+plein de billets de banque, et que j’ai flanqué à la porte un garçon
+pour qui je me serais fait couper en petits morceaux!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA SCIENCE INTERDITE
+
+
+Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais
+croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse.
+
+Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons
+pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes
+certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi
+leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à
+la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer
+éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la
+qualité; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre
+attention méthodique ou passionnée; à la regarder de trop près, le plus
+acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose
+épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de
+plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la
+sorte de délice qu’il lui donne.
+
+Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un
+l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre.
+
+Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout,
+triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes
+où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de
+becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers
+tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le
+vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais
+oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les
+anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les
+fauvettes à froisser leurs plumes? Comment l’aurais-tu appris, n’étant
+ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau? L’analogie vient à ton aide; te
+souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres
+qui t’environnent: l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta
+vie; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche,
+c’est le même baiser; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu
+chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature.
+Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton
+raisonnement; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à
+bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des
+réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer
+tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle
+convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la
+croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la
+femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de
+la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent
+la courtoisie d’une telle assimilation); et c’est ton sort adorable et
+cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans
+qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi
+elle pleure.
+
+Tu objectes:
+
+«Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes
+une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait
+interdit de découvrir, par nous-mêmes, le «comment» de leur «autrement»,
+nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent; car leur
+chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs
+sentiments et leurs sensations; elles consentent parfois aux abandons
+qui révèlent; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour
+celle de leurs corps.»
+
+La réponse est médiocre.
+
+Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son
+amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous
+importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement.
+Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre
+adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de
+divinité, n’importe! elle réserve en tout cas une part intime de
+soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer; ce qu’il y a de plus
+féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les
+confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour: la
+pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement;
+l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec
+cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve
+comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si
+diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le
+mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur
+transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais
+laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle
+joie est faite son ivresse! et, en fin de compte, le directeur de mille
+et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur
+l’éternel secret d’Eve; c’est-à-dire rien du tout.
+
+D’ailleurs, je vais plus loin: voulût-elle être sincère, la femme ne
+pourrait pas l’être.
+
+J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a
+pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses
+pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore; cependant où est
+l’homme qui peut dire: «Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est
+étranger?» Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses,
+Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont
+essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses; elles ont
+tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la
+féminilité; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles
+sans doute! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes
+et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son
+cœur, et, grand ouverte, son âme? Notre ignorance est demeurée la même,
+un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah! c’est que
+la femme ne saurait dire ce qu’elle est! et cela par l’excellente raison
+qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos
+inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une
+subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif
+qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout,
+étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il
+faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt
+susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été
+chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux
+dieux, très lointaine, sans écho! Le langage que nous parlons, net,
+direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce
+dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit,
+conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable; si doucereux qu’il se fasse
+parfois, il est homme! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses
+pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des
+mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu
+lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se
+taire; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte
+qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme! Et c’est pourquoi
+je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu
+le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes; c’est
+pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance,
+qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans
+jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers
+vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie? interrogez
+vainement le mutisme de leurs aveux!
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE
+
+
+Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un
+conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale
+et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord
+l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses
+de l’Art,--plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre
+les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste,--c’est l’impossible
+qu’il faut surtout vouloir et réaliser; l’amoureux ou le poète qui ne
+porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements
+sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection,
+de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un
+homme pareil à la plupart des hommes: qu’il se hâte d’aimer aux
+Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour
+les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même
+insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère;
+l’impossibilité est une raison de plus.
+
+Ce conseil, que dis-je! cet ordre, le voici:
+
+L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée,
+doit être vierge, d’âme et de corps, absolument.
+
+Quoi! misérable! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à
+ne plus rien refuser; jeune fille, elle ignore et espère; jeune femme,
+elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même;
+elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être; elle veut, elle a
+raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement! et, ce que tu
+apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous
+les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis? Tu l’enlacerais
+avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la
+peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans
+la même soirée? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le
+maquillage des baisers récents? Tu lui dirais des mots que tu as déjà
+dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques
+qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même
+discours, avec un air d’improviser? Misérable, te dis-je! N’avoir gardé,
+pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne,
+aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau; heureux avec un air
+d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en
+éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que
+le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe,--c’est la plus
+condamnable des fautes! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques
+que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise
+des lèvres qui ne furent jamais baisées; que ta maîtresse, le plus
+souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger
+de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au
+sien. Mauvais raisonnement! La femme, même la plus entendue aux choses
+de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement; c’est
+avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la
+première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé; l’oubli lui est naturel,
+toutes ses amours sont de premières amours! et, puisque son bonheur est
+ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser
+sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de
+la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu
+devrais te prêter au caprice de son hypocrisie: car il convient que tu
+l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se
+montrer.
+
+Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge.
+
+Ou, du moins,--car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger
+que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse
+unique,--tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet.
+
+Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne
+tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production
+quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et
+d’exécution, appelée de ce mot ignoble: le métier; que, grâce à un
+ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude
+assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont
+poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les
+angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent
+ainsi, sache-le, se trompent! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque
+jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne
+encore; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non
+expérimenté; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts,
+les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes
+tentatives; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses,
+toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te
+l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude
+triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve
+d’abord,--lui qui sait tout, lui qui peut tout!--ce trouble et ce charme
+qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes
+premières.
+
+Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant
+digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la
+nouvelle amie.
+
+Ne te souviens de rien! Ignore tout! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans,
+la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies
+cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies
+guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à
+la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies
+bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la
+mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as
+raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour
+qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu
+as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et
+menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde? C’est une
+erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus
+profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue
+dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché
+en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une
+adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te
+souvenir de rien! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens
+maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et
+sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des
+jours, autrefois? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu
+viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui
+t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais
+connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois.
+Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre.
+Cette bouche te révélera le baiser! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de
+la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la
+peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par
+l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu
+donneras et tu recevras les inoubliables leçons,--que tu oublieras, dès
+un autre amour, pour les donner et les recevoir encore,--tu connaîtras
+dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée.
+
+Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même
+d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences,
+soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire.
+N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle
+est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut
+ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la
+peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse
+obstination, vers cet idéal; et sans doute tu deviendras capable d’y
+atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi,
+inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin
+Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir
+ce qu’on voudrait être en effet.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PROJET DE LOI
+
+
+Tu demeures perplexe. Tu redoutes de ne pas être égal à ton devoir. Tu
+t’interroges: «Parviendrai-je à rejeter avec mes vêtements, à l’heure
+d’entrer dans le lit de l’amie, le souvenir des amours anciennes? Quelle
+eau lustrale me lavera de tant de caresses, de tant de souillures,
+hélas?» Et tu songes surtout, avec amertume, avec la crainte aussi de ne
+jamais pouvoir te l’arracher de la mémoire, à la plus vieille de ces
+souillures, à celle que tu as subie le jour de ton initiation au
+plaisir. Tu as raison. C’est le premier baiser qu’il est le plus
+difficile d’oublier; et, chose épouvantable, il est presque impossible,
+dans l’état actuel de nos mœurs, que la réminiscence de ce baiser
+révélateur de la vie ne soit un infâme relent d’abjection et
+d’ignominie.
+
+L’histoire que tu vas lire est la tienne, celle de ton voisin, celle de
+ton camarade, celle de la plupart des jeunes hommes.
+
+«C’était l’heure du soir,--tout à l’heure la retraite sonnerait,--où les
+familles de la ville et les officiers de la garnison prennent le frais
+sur la promenade. Il y a des traînements de robes sur les petits
+cailloux de l’allée, et des heurts sonores de sabres quand, arrivés au
+rond-point, les militaires, qui vont deux par deux ou trois par trois,
+tournent sur eux-mêmes avec une précision de manœuvre. Quelques groupes
+bourgeois, assis en demi-cercle sur des chaises de paille, observent les
+gens qui passent, font des remarques, à voix sourde, le mouchoir devant
+les lèvres ou la pomme de la canne aux dents, dans des chuchotements de
+mystère. Entre les arbres grêles, dont la lueur des réverbères, blanche
+dans le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, des grisets
+et des grisettes, par couples, se serrent sur les bancs de pierre,--les
+chaises, cela coûte de l’argent,--et, le chapeau rond incliné vers la
+toque de fausse loutre ou le bonnet de batiste tuyautée, restent
+longtemps sans parler, le genou du garçon montant peu à peu sur celui de
+la fille, l’étreinte de son bras, autour d’une taille sans corset,
+s’étrécissant de plus en plus. Sur tout cela, sur cette paix d’ennui
+interrompue par de brusques envolées de moineaux qui se querellent bec à
+bec ou par le gros bruit d’un baiser goulu, planent entre le bleu encore
+cru du ciel de grands nuages blancs, salis par la pénombre; un ciel
+banal d’aquarelle, comme en peignent de jeunes personnes, dans les
+pensionnats, en province. Je ne prenais pas garde à ce spectacle
+familier, et je me promenais seul, dans la monotonie d’une rêverie
+accoutumée. Je vis à quelques pas devant moi un jeune homme qui marchait
+lentement, s’arrêtait, suivait son chemin, avec l’air de chercher
+quelqu’un ou quelque chose qu’il ne trouvait jamais. Je le reconnus;
+c’était le fils de la brave femme chez qui j’avais loué un appartement;
+dans la maison, tout le monde l’appelait le petit Lucien. Un très jeune
+homme, presque un enfant. Il m’avait souvent intéressé à cause de sa
+physionomie pensive et de son attitude un peu farouche; il était d’une
+santé chétive, toussait quelquefois avec des rougissements aux joues;
+mais la virilité prochaine renforcerait ce corps frêle comme un
+arbrisseau de mars; il était à l’âge indécis où les jeunes garçons
+ressemblent à des fillettes, avec leur pâleur veloutée, leur sveltesse
+malingre, et cette timidité de gestes, ce recul dans les coins après un
+pas en avant, qui sont comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans ses
+grands yeux d’un bleu pâle, sous le voile des longs cils, s’allumait une
+lueur très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais remarqué qu’il
+suivait longtemps du regard,--quand il ne se croyait pas observé,--la
+servante basque qui tournait autour de la table pour changer les
+assiettes. Puis il prenait très vite son verre, et buvait lentement: un
+prétexte pour baisser la tête, pour cacher un trouble qu’il devinait
+visible. Parfaitement pur,--cela était évident,--il avait déjà ce besoin
+de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. La nubilité dans la
+virginité. Une fois, il m’avait emprunté un volume d’Alfred de Musset,
+et ne me l’avait pas rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je l’aimais
+à cause de cela. D’abord je ne compris rien à son manège sur la
+Promenade. Il allait de groupe en groupe, avec des saluts timides,--dans
+ces petites villes, tout le monde se connaît,--s’asseyait, quand il y
+avait une chaise libre, ne soufflait mot, le chapeau sur les genoux, se
+penchait brusquement vers quelque femme ou quelque jeune fille, mais
+rétractait vite cette audace d’un instant. On ne prenait pas garde à
+lui. Un enfant. La femme coquetait avec quelque bel officier accoudé à
+un arbre; la jeune fille, le buste très droit, regardait les nuages qui
+avaient peut-être la forme de son rêve. Alors, il s’éloignait, à la
+dérobée, comme on s’échappe. Quand il allait passer devant les bancs où
+s’enlacent impudemment les couples, il faisait un détour, peut-être pour
+ne pas les voir. Cependant il s’approcha, presque au bout de l’allée,
+d’une fille qui était seule, assise sur la pierre. Quelque couturière à
+la journée, ou quelque «lisseuse» qui se reposait là de l’ennuyeuse
+besogne. Jeune, très brune, assez jolie, avec des cheveux drus qui
+bouffaient sous le bonnet et un petit signe noir au coin de la lèvre.
+Après avoir regardé autour de lui,--craignant d’être aperçu,--il
+s’approcha encore, s’assit sur le banc, laissa tomber son chapeau, sans
+doute pour attirer l’attention. Mais la grisette n’avait pas l’air de
+savoir qu’il y avait quelqu’un là. Il resta immobile assez longtemps.
+Enfin, il eut un geste résolu, et sans doute il allait parler, quand
+tout à coup la fille se leva pour courir à la rencontre d’un griset
+endimanché dont elle prit le bras en lui tendant la joue. Le petit
+Lucien se leva à son tour, et marcha vers le rond-point, la tête basse.
+Je pensai qu’il allait revenir sur ses pas, comme les autres promeneurs.
+Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. J’eus cette pensée
+qu’il se livrait en lui quelque combat. Il y a toujours une minute, dans
+les premières années de la jeunesse, où le choix est offert entre
+diverses routes. Rien de plus inquiétant que ces carrefours. Après un
+mouvement vers la promenade, il hésita encore; puis, dans la brusquerie
+d’un parti pris, il se mit à courir vers le côté déjà obscur de la
+ville, où sont les bâtiments lourds de la caserne et de la manutention.
+Je pressai le pas pour le suivre. Il traversa un quartier presque
+désert, où l’herbe pousse entre les dalles des trottoirs défoncés,
+s’engagea dans une rue aux maisons basses, qui fut bientôt une ruelle.
+Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets étroits, aux vitrines tendues de
+cotonnade rouge, mettaient des flaques de lumière sale sur le
+miroitement boueux des pavés. Des bruits de gros rires et de verres
+reposés sur la table sortaient par les portes entre-bâillées, où se
+montrait parfois une tignasse rousse avec des rubans dessus et du fard
+dessous. Il y avait aussi des maisons aux volets clos, silencieuses,
+d’où venaient de la lumière, qui rayait le mur d’en face, et des
+bouffées de muse, dans des disparitions de blancheurs vagues, quand,
+au-delà de la première porte jamais fermée, battait au vent une autre
+porte de moleskine verte, cloutée de cuivre. Je me détournai pour
+repousser une vieille servante en bonnet à fleurs qui m’avait pris par
+le bras. Quand je le cherchai des yeux, devant moi, le petit Lucien
+avait disparu.»
+
+Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque tous les adolescents. Cela
+est affreux et fatal.
+
+A quoi donc pensent les Lycurgues? et le premier devoir des républiques,
+soucieuses d’être aimées par des cœurs sans remords et d’être défendues
+par des bras sans souillures, ne devrait-il pas être la sauvegarde des
+pures adolescences viriles?
+
+Oh! le beau rêve, et que n’est-il une réalité!
+
+Dans des sites adorables, au pied de collines fleuries et dorées de
+soleil, près d’une rivière où fleuriraient des lauriers roses
+transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient de vastes demeures,
+tout de marbre au dehors, tout de dentelle et de soie au dedans;
+religieuses comme des temples et charmantes comme des boudoirs! Là, des
+Parisiennes,--on en enverrait à l’étranger, si la noble utopie était
+acceptée au-delà des frontières!--là, des Parisiennes, choisies entre
+les plus jolies et les plus savantes, vivraient dans les luxes et les
+délices, entendant tout le jour des poèmes et des musiques, et couchées
+sur des lits de pourpre rose, sous des plafonds peints de mythologies
+amoureuses. Au charme de l’heureuse vie, s’ajouterait en elles l’orgueil
+d’être élues pour une mission sacrée; et, quand elles iraient par la
+ville, les passants, pleins de respects, contempleraient avec
+reconnaissance et salueraient d’acclamations enthousiastes la troupe
+auguste des Initiatrices. Car elles seraient celles qui, des enfants,
+feraient des hommes! Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu
+désireux et capable du Baiser, on le conduirait dans l’une des demeures,
+au pied des collines. Et ce seraient de beaux jours, alors, et des nuits
+plus belles! Avec toutes les ingénuités d’un premier amour,--qu’elles ne
+feindraient pas! car elles pousseraient l’art jusqu’à la sincérité
+parfaite,--avec toutes les ardeurs de la passion, avec toutes les
+délicates caresses graduées jusqu’au plus intense paroxysme, les
+Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, extasieraient le cœur,
+l’âme et le corps de l’éphèbe! Pas une dissonance dans le concert de ses
+joies. Tout ce que l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait révélé,
+peu à peu, en d’inoubliables leçons; il conserverait à jamais,--baisers
+furtifs, innocences lentement effeuillées, inquiétudes prolongées sans
+excès, espérances, refus proches du consentement, des aventures aussi,
+et, enfin les abandons éperdus,--il conserverait, de l’initiation à la
+vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et toute son existence serait
+comme un de ces ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant des
+ravines, sous des buissons de roses, en conserve jusque dans la plaine
+l’impérissable parfum.
+
+Chimère, hélas!
+
+C’est dans quelque couloir de bonnes que l’adolescent se glisse, le
+soir, avec le tremblement d’un désir qui a toutes les bassesses d’un
+rut; c’est sur le lit de sangle qu’ont défoncé des pesées de grooms ou
+de valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, avec des facéties d’office
+et des propos de loges de concierges, dans des odeurs de draps rarement
+changés et sous des éparpillements de couvertures en coton, révèlent à
+l’adolescent le plus sacré des mystères! à moins que, à la nuit
+tombante, il n’ait répondu aux psitt! psitt! éhontés de quelque fille
+obèse qui se penche à la fenêtre, en peignoir blanc, sous un rideau de
+mousseline où transparaît une lampe à globe dépoli; à moins que, plus
+misérable encore, il ne soit entré, au crépuscule, en cachette,--comme
+le petit Lucien,--dans l’une des maisons aux volets clos, silencieuses,
+d’où sortent des puanteurs de musc. Chose absurde et féconde en
+résultats exécrables! La société qui, de toutes ses pudeurs, de toutes
+ses clôtures, défend, avec raison, la pureté des jeunes filles et ne
+permet qu’à l’époux de cueillir la divine fleur de neige des fiancées,
+offre, abandonne, prostitue à toute venante la virginité de l’homme,
+plus sacrée que l’autre, peut-être, puisqu’elle est absolument
+immatérielle! «Bah! un garçon! qu’importe?» Ignorez-vous donc que
+l’adolescent, dans la première ivresse, apporte toutes les candeurs de
+son âme, toutes les illusions de son rêve? Il vous paraît
+indifférent,--parce que cela ne se voit pas!--qu’il soit jeté, tout à
+coup,--la première fois!--dans les plus sales bassesses; que la première
+expérience de l’amour lui soit une nausée; et, qu’il emporte, du baiser
+initiateur, le mépris de la bouche? Qui vous dit qu’il s’en lavera, de
+cette souillure? Etes-vous certains qu’il pourra jamais retrouver la foi
+dans la tendresse, dans la beauté, dans la pudeur des femmes? Et qui
+sait même si ce désabusement, bientôt généralisé,--car, dans les
+consciences, tout n’est qu’un,--n’enfantera pas en lui le dédain
+railleur de toutes ces augustes idées: gloire, honneur, patrie?
+
+C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes,--puisqu’on n’élèvera pas de si
+tôt au bord de la rivière fleurie les palais de l’Initiation!--c’est
+pourquoi je vous conjure de ne point être trop cruelles envers les
+tendres jeunes hommes qui vous supplient avec des mains de fillettes et
+vous implorent avec des bouches encore sans moustache. En attendant que
+la société fasse son devoir, songez que vous en avez un à remplir: celui
+de préserver de la vilenie et du remords des immondes étreintes tant de
+frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris et vos amants, ces
+égoïstes, qui, pour vous garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à
+compromettre l’avenir de l’humanité tout entière. Par des
+condescendances, qui, à cause de leur but généreux, ne sauraient être
+des fautes, sauvez le fragile idéal des hommes futurs. Est-ce un
+sacrifice? Eh bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous convoite avec
+des yeux affolés, il dépend de vous, madame, d’en faire un cœur
+triomphant, peut-être un héros, un poète peut-être; laisserez-vous votre
+femme de chambre en faire un malheureux, un couard, et un imbécile? La
+comtesse Almaviva eût été criminelle d’abandonner Chérubin à Fanchette!
+et encore Fanchette sentait-elle la lavande du jardin et non le vinaigre
+de Bully des cuvelles mal lavées. Pour l’amour de l’humanité! soyez
+clémentes aux petits, et, en dépit du ridicule momentané, des
+railleries, des médisances,--qu’importe aux consciences sûres
+d’elles-mêmes!--ne craignez pas d’avoir, dans votre boudoir devenu
+vénérable, le mystère câlin et parfumé d’une tendre nursery.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+APRÈS LE BAISER
+
+
+En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent
+n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer
+d’affaire. Le hasard! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas
+en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin.
+Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction
+auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou
+fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie--un art
+plus difficile encore!--ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de
+la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration
+l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle
+n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment
+acquise,--on apprend à aimer, comme on apprend à rimer!--ceux qui
+veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins
+qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des
+mutuelles délices,--ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur
+coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce
+moment!
+
+Quel moment? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile
+aux délicats artifices de l’amour?
+
+Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données
+et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent
+enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont
+douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires
+de la satisfaction suprême! O funérailles du désir! «La femme se repose
+et l’homme se repent», a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont
+pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui
+est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous
+les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil; son
+souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve
+abominable: coucher seul! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors
+que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes
+repues,--ils dorment pour ne pas penser,--si l’amant, dans une admirable
+maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin
+Mensonge!
+
+Ah! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a
+plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu
+adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta
+passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase?
+Malheureux enfant! quelle erreur est la tienne! C’est justement après
+cette exquise minute,--si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le
+souvenir du plus morne des désenchantements,--que commence pour toi le
+difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez
+grande dose, déjà, de science et de «métier», pour conduire une femme,
+sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon,
+pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas! le
+peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir
+réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute; et si tu
+parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle
+croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant
+plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes
+convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule
+une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer
+sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des
+artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient
+pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi
+l’aveugler sur les maladresses du tien; dans bien des cas, il peut
+suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des
+emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du
+grand Casanova! Au contraire, après les délices dernières, pendant
+l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni
+sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup,
+effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la
+défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la
+perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime,
+momentanée, de soi-même. Que feras-tu? que diras-tu? quelle attitude
+oseras-tu prendre? Tremble, jeune homme! Si, par l’imprudence du geste
+le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne
+fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi,--dont elle sait bien
+que tu es envahi, comme elle!--elle ne te pardonnera jamais; et c’est
+précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et
+physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute
+l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise
+pas cependant de demeurer silencieux! elle devinerait bien
+vite,--concluant d’elle à toi,--que ce mutisme n’est que la peur de trop
+dire, et même elle en viendrait à croire que ton «repentir» est beaucoup
+plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à
+ne pas le laisser voir! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert
+encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus
+périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède
+l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras
+dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.
+
+Silvère d’Espagnac,--bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et
+fécond en subtilités courtoises,--n’avait trouvé qu’un moyen de sortir
+d’embarras. Et quel médiocre moyen! A peine sa maîtresse avait-elle
+défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des
+cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à
+coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable
+attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux
+affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en
+tant qu’amoureux! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa
+belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement,
+voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur,
+de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu; et, le moment du
+danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un
+silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de
+pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant: «Quel dommage! nous
+étions si heureux!» D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très
+habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de
+gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier: «Au
+feu!» Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés
+fréquemment avec la même personne; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant
+qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril; ils tournent la
+difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme!
+n’esquive pas la lutte; et apprends à trouver, dans le danger même, la
+victoire.
+
+Sois sublime! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous
+les alanguissements! Ne te permets pas une rêverie! Plus tu défailles,
+plus il convient que tu te redresses et t’emportes! Entendons-nous bien:
+je ne te demande pas l’impossible; tu peux espérer, à un certain point
+de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme,
+furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir? veille. Tu
+voudrais te taire? parle. Les passionnés bégayements du premier désir,
+retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations
+de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les! tous les cantiques de
+reconnaissance, chante-les! Ne perds pas le temps à choisir les
+expressions qui remercient et qui admirent. «Je t’adore! Que tu es
+belle! Je suis le plus heureux des hommes!» Sois banal, mais sois
+excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations! Et joins les gestes
+aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les
+caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes
+les brutalités enthousiastes! C’est en vain que tu voudrais être loin de
+celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur
+dramatique, «le besoin de fumer un cigare». Il s’agit bien de tes aises,
+à toi! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes,
+étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur.
+Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de
+jalousie habilement imitée! L’important, c’est de ne pas lui laisser le
+temps de se reconnaître. Oh! ne lui accorde aucun répit; et, par le
+tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser.
+D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état
+de ton âme; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle
+l’éprouve, elle aussi, malgré tout; mais, enfin, elle feindra
+probablement de l’ignorer; et, non sans reconnaissance, elle répondra
+par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES RIVALES
+
+
+Tu auras des rivaux; ne l’inquiète pas d’eux; muni de mes conseils, ta
+victoire est assurée. Mais redoute les rivales! à moins que tu ne te
+connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues.
+
+Une fois quelqu’un disait:
+
+«Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe
+pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer! Le regard des épouses
+convoite le sourire des vierges; le monstrueux plaisir rit et sanglote
+sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant
+est arrivée pour d’exécrables créatures: je ne sais si l’homme a Sodome,
+mais la femme a Gomorrhe; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et
+maudite: les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront
+dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine
+désenlacées.
+
+Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire,
+s’écria, la pourpre de la colère aux joues:
+
+--Mensonge! folie! chimère! L’oisiveté des sots et la malice des
+libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés; d’ailleurs si elles
+étaient criminelles,--elles ne le sont pas!--ces tendresses que l’on
+jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes; et,
+c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de
+l’abjection féminine!
+
+Elle continua:
+
+«Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées
+acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont
+les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une
+fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et
+naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines
+apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos
+mépris fanfarons; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou
+des cynismes, vos compagnes toujours prêtes; celles-là même qu’une
+ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent
+devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une
+douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la
+prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves; Corinne, qui
+vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier
+aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô
+maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec
+obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent; et
+les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus
+déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique
+rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes
+entre des bras robustes.
+
+«Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre
+légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô
+corps veules, oserait se vanter de l’être? Nous avons depuis longtemps
+renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que
+nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos
+cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus
+comme ceux des vieux pères nobles; nous avons renoncé, amèrement
+résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres
+mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du
+moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet? Vous
+pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse
+d’Adonis par l’embrassement d’Hercule? Hélas! c’est à toutes les choses
+fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à
+se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes! dans
+quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté
+n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux
+vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte?
+Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante,
+avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne
+sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur
+qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu,
+mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices
+où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence?
+Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime
+t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore,
+souillée! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps
+suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos
+désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages
+d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue
+vos lâches stratagèmes: nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme
+dans nos bras plus virils!
+
+«Eh bien! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous
+point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des
+chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de
+colombe des deux seins qui s’effarent? Pourquoi vos lèvres, où ne
+s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes
+qu’une éclosion de fleur? De quel droit, si elles serrent nos mains avec
+mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées
+comme des doigts d’enfant? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il
+pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve
+entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau? Pourquoi
+enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes?
+O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô
+mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il
+pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il
+point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque
+consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes
+enfances? Qui donc s’étonnera,--en ce temps où ceux qui feignent de nous
+aimer n’ont de viril que la laideur,--qui donc s’étonnera que, hier
+soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si
+longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie
+caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux
+de celle que je ne nomme point? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas
+les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous
+n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres
+sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser.
+Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces
+chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous
+ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous
+n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi
+qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée,
+comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux
+encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de
+bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les
+villes où s’étiolent nos amants alanguis: tu verras si madame de
+Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser
+dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la
+fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette
+tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME
+
+
+Mais Caroline Fontèje qui consent, avec des restrictions d’ailleurs, à
+l’aveu d’un péché, montre bien qu’étant devenue artiste, elle n’est plus
+tout à fait femme comme ses terrestres sœurs.
+
+Car en aucun cas la femme ne se résout à se croire coupable de quoi
+que ce soit, sa faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement
+manifeste! Non seulement elle nie,--l’homme serait capable d’un tel
+mensonge,--non seulement elle pouffe de rire au nez de l’évidence et
+dit au soupçon le mieux fondé: «Tu radotes!» Mais elle a en soi la
+faculté extraordinaire de se juger irréprochable, lorsque tout la
+condamne; c’est avec une sincérité entière que, prise sur le fait,
+elle crie: «Ce n’est pas vrai!» et, si tu l’accuses d’impudence et
+d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde ignorance de sa véritable
+nature. Quelque troublée et quelque assombrie que soit une
+conscience virile, il y subsiste toujours je ne sais quelle lueur
+qui oblige l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou de ses crimes;
+il veut ne pas avoir de remords, il peut avoir le mauvais orgueil du
+mal, mais ce mal, dont il ne se repent point ou dont il se targue,
+il sait qu’il l’a commis. La femme, non. Cette grâce lui a été
+départie de s’estimer, dans le péché même, impeccable; les vieilles
+cocottes qui épousent des rastaquouères se croient peut-être vierges
+en entrant dans le lit nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et
+de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de tous les trottoirs, ayant
+toutes les souillures au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a
+vingt à parier contre un que, si elle te raconte son histoire, elle
+voudra se faire passer pour une personne restée intacte dans le
+pataugement des boues; elle accusera tout le monde, père, mère, ou
+frère, le premier maître ou le premier amant, et la misère et les
+hasards, jamais elle ne s’accusera elle-même, fût-ce d’une
+peccadille ou d’une imprudence; victime toujours, rien que victime;
+et tandis qu’elle parlera avec des hoquets d’ivrognesse et des
+relents de baisers à l’ail, tu verras dans ses yeux la persuasion
+parfaite de son ingénuité. Ah! vraiment, quand ta maîtresse,
+pleurant et bégayant de rage, te reproche l’injure de ta jalousie,
+si bien fondée qu’elle soit, tu crois à une comédie? Erreur
+profonde. Ce qu’elle dit,--ce mensonge déconcertant à force
+d’audace,--c’est pour elle la vérité même; l’accuser, elle, elle!
+voilà qui est trop fort, véritablement; et, n’était sa colère à
+cause de ton injustice, elle te prendrait en pitié à cause de ton
+imbécillité! D’où provient cette prodigieuse puissance d’illusion?
+C’est ce que nul, je m’imagine, ne saurait dire avec certitude.
+D’une admiration de soi, si passionnée et si aveugle qu’elle ne
+saurait rien admettre de ce qui la pourrait diminuer? C’est
+possible, je ne sais. Mais cette puissance existe, incontestable.
+Et, sans elle, comment expliquerais-tu le manque absolu d’indulgence
+à l’égard des autres chez celles qui en ont besoin, plus que les
+autres? Malfaisante, médisante. La pruderie extrême n’est pas
+incompatible avec l’extrême libertinage. Qu’une femme, en quittant
+l’oreiller encore chaud des baisers coupables, apprenne que son
+mari, la veille, est allé dans un petit théâtre applaudir la gorge
+et les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera les hauts cris,
+se jugera la plus insultée des femmes, pleurera, fera ses malles; ce
+qui lui paraîtra surtout abominable, c’est qu’un pareil outrage ait
+été fait, précisément, à la plus vertueuse des épouses; et il se
+peut qu’elle jette à la tête de l’époux l’oreiller adultère, qui a
+plus de mémoire qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si quelqu’un
+avait raconté à Messaline, au moment même où elle revenait de la
+Suburra, qu’une Vestale, au cirque, avait regardé à la dérobée les
+bras nus d’un esclave de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la
+vierge criminelle, en s’étonnant qu’une aussi exécrable offense aux
+bonnes mœurs, qu’un aussi complet oubli de toute pudeur eût pu se
+produire à Rome, elle étant impératrice. Écoute autour de toi! C’est
+madame de Graçay--dont tous les journaux ont raconté la fuite en
+Angleterre avec la petite Léo, des Nouveautés,--c’est la comtesse de
+Belvéiize,--dont un procès scandaleux a révélé la liaison avec son
+valet de chambre,--qui, plus cruellement qu’aucune, sous l’éventail,
+avec des rougeurs étonnantes, épient, constatent, dénoncent
+l’innocence relative des flirtations mondaines. Tu supposes qu’elles
+ont oublié leurs propres aventures? Elles n’ont jamais eu à les
+oublier, ne se les étant jamais avouées à elles-mêmes. Et, en
+vérité, la pire des débauchées, en se regardant dans son miroir, la
+bouche encore pâlie d’on ne sait quels baisers, est tentée de
+s’écrier: «Tiens! un ange!» Oui, un ange. Des anges toutes! Plus
+elles ont failli, plus elles se jugent infaillibles. Mais ce n’est
+pas seulement à ceux qu’elles ont trahis qu’elles affirment, avec
+candeur, leur innocence; il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes
+convaincues, inébranlablement convaincues, de leur pureté sans
+tache: elles vont plus loin encore. Tu connais madame Hélène de
+Courtisols? Elle a un amant, le vicomte d’Argelès. Eh! qui l’en
+blâme? Petite comme une enfant un peu grande, toute blanche et toute
+rose, si grasse partout, avec des yeux qui s’allument très vite, des
+lèvres couleur d’écrevisses,--que de piments on y devine!--elle est
+tout à fait séduisante, d’autant plus qu’un joli air de pudeur et
+même de niaiserie, répandu sur son charme endiablé,--une petite
+folle qui serait une petite nonne,--autorise des espoirs de
+résistance ingénue et d’abandon étonné; et il serait fâcheux qu’elle
+se bornât à faire le bonheur de M. de Courtisols. Elle ne s’y borne
+pas. Il n’est personne qui puisse ignorer son attachement pour le
+vicomte. Où les voit-on ensemble? Partout; dans la même voiture, au
+Bois, dans la même baignoire, aux premières! Oui, aux premières!
+Comme cela, sans se gêner. Et la main de Mme de Courtisols n’est
+jamais seule sur le rebord de la loge. Pour un peu ils se
+tutoieraient devant tout le monde. C’est en plein jour qu’elle
+descend rue Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, devant la
+porte de la maison neuve où le vicomte a loué une garçonnière. Moi
+qui te parle, je les ai vus, une après-midi,--elle en peignoir de
+rubans et de valenciennes,--à la fenêtre. De sorte que le mari a
+fini par se douter de quelque chose. Comme il se donne le ridicule
+d’être jaloux, il a fait suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il
+voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour--la porte enfoncée sous
+le genou d’un robuste commissionnaire dont il s’était fait
+accompagner,--il a pénétré dans la garçonnière avec une telle
+soudaineté qu’il a vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, sauter
+dans le jardin par une fenêtre heureusement peu haute,--un entresol
+très bas,--tandis que l’épouse coupable, à demi-nue, levait la tête
+dans le trouble de ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas
+décontenancée, non, pas une minute! Cet homme qui avait fui, ce
+devait être un voleur. Cet appartement, c’était celui d’une amie. Si
+elle était couchée dans ce lit, c’était à cause d’une indisposition
+qui l’avait prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, sur une chaise,
+quel chapeau? où voyait-il un chapeau? il n’y avait pas de chapeau.
+Ni de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et en disant cela,
+elle le croyait! Oui, elle le croyait! Tel était son air de
+candeur,--ce n’était pas un air seulement,--que le mari la
+considérait avec des yeux où la stupéfaction se mêlait à la rage.
+Mais, forte de son innocence, elle ne s’en tint pas à la proclamer.
+Avoir été l’objet d’une pareille algarade, c’est ce qu’une honnête
+personne ne saurait endurer. Le soir même, émue encore d’une
+indignation légitime, elle alla chez son amant. «Vicomte! lui
+dit-elle très vite sans lui donner le temps de s’informer des suites
+de leur mésaventure, vicomte! je sais que vous avez beaucoup
+d’amitié pour moi. Il faut que vous me serviez de guide dans des
+circonstances pénibles. Conduisez-moi chez un avoué.--Eh! pour quoi
+faire, mignonne?--Je veux intenter à mon mari un procès en
+séparation.--Vous?--Moi-même. M. de Courtisols est un fou; la vie
+auprès de lui m’est devenue impossible.--Explique-toi. Que t’a-t-il
+fait?--Le plus imprévu des affronts.--Mais encore?--Ah! Gaston,
+s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous ne devineriez jamais... Il
+croit que je le trompe!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE
+
+
+Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de
+bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la
+possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde
+que de les juger impossibles hors de l’hymen; le fruit permis a ses
+douceurs; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que
+l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que
+l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son
+mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident; mais il y
+gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes
+fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si
+les bonnes providences mettent sur ton chemin,--comme une rose blanche,
+à portée,--l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la
+niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose
+préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres.
+Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties
+surannées; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la
+flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre
+résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.
+
+Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose:
+
+L’homme, mari depuis une heure, qui baise,--ô divin premier soir!--les
+lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et
+quant à soi, la plus effrayante des responsabilités; et il n’est pas de
+précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à
+s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une
+vierge.
+
+Tremble! Que vas-tu faire? Cette innocence qui craint et qui veut, qui
+frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par
+toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble
+l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent
+de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un
+duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui
+revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton
+étreinte, cet attentat,--car c’en est toujours un!--quelque chose de
+presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à
+un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes! mais sans bataille;
+que tu prennes! mais sans saisir; que tu brises! mais sans rompre. Tu
+dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux
+devoirs également urgents: avoir la soudaineté presque brutale avec tout
+l’atermoiement des miséricordieuses attentes; être formidable et ne pas
+effrayer; être la force douce à la faiblesse; effleurer, profondément!
+Cela est impossible, penses-tu? Impossible, soit, mais indispensable; et
+si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré
+déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et
+subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de
+pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches
+immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons
+qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où
+s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend
+tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux; et jamais
+l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes
+si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct.
+
+Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre
+danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité! Ici, jeune
+homme, je parlerai tout bas; écoute, en te penchant, et m’entends, à
+demi-mot.
+
+Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque
+chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu,
+dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle
+demeure étonnée, sinon épouvantée; et cet étonnement tardera longtemps
+peut-être à devenir de la joie; il s’atténue, dans son cœur, à cause de
+sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un
+endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums
+parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore,
+et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le
+peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent,
+révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère
+qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi
+qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre
+ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une
+main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués; toi qui exultes
+dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la
+berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos! Il n’est de belles
+heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains
+d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile
+dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe
+qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque; et durant bien des mois, tu
+ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres
+femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de
+leurs affaires ou de leurs amours; tu vis dans l’enchantement de votre
+chère solitude! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues,
+elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé; elle
+sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu; elle comprend un peu,
+puis tout à fait; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse;
+ses consentements, qui acceptaient, désirent; ce que tu veux, elle le
+veut; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette
+heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal
+échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au
+matrimonial amour; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin
+l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris,
+s’abandonne aux paresses! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit
+en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme; sa
+passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement; il aime
+moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de
+s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas! Dans la
+furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où
+elle ne les concevait pas encore; une fin qui coïncide avec un
+commencement; il s’est éteint à l’allumer; et il n’est plus que cendres
+à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes! d’où peut
+résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse
+les promesses du tourment; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée,
+puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage.
+Jeune homme! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton
+bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins
+que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours
+disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse; réserve-toi
+pour le moment où elle ne se réservera plus; et sois capable, quoi qu’il
+arrive,--si tu veux éviter la maison déserte ou souillée,--d’être
+l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+SIC VOS NON VOBIS
+
+
+Hélas! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont
+trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen
+l’accord possible des âmes et des sens.
+
+Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les
+épouvantements de la réalité.
+
+Ainsi, tu es heureux? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle
+dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a
+la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour
+qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le
+consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains
+serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et
+baisés, tu es heureux? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de
+l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain,--sinon la mort, terreur
+lointaine,--ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée? Tu as
+la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé
+demain, après-demain, toujours, par elle?
+
+Je te plains.
+
+Oh! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses
+blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial! Mais
+c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même
+funestes, doit s’ouvrir.
+
+Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une
+vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas!
+qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes
+abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et
+haïe,--haïssable en effet!--n’aura d’autre résultat que de disposer
+l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette
+fois.
+
+Tu m’entends mal? Je m’explique. Frémis.
+
+Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de
+bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait
+du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je
+l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes; tu es robuste, j’y
+consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales; je vais plus
+loin: ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai
+naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu
+aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent,
+à toutes les ouates sous la chute; enfin, tu es parfait. N’importe! Il
+demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à
+son rêve; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle
+songera, déchirée: «Eh! quoi? c’était cela?» Si elle était (comme je le
+pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps; si,
+n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des
+immatérielles tendresses; si elle croyait que l’on fait les draps
+conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh!
+de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose! Conçois-tu,
+homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux
+rébellions de la pudeur; qui, à force de roses effeuillées, suspectes
+les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la
+maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi
+dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se
+glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire,
+quand tu lui révèles, hélas! ce qu’elle désirait elle-même,
+inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de
+noces? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur
+sous ta lèvre? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de
+sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère
+de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour
+dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A
+cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause
+d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la
+plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur
+dont elle frissonne, le dégoût qui la navre; mais, en dépit d’elle-même,
+malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu
+iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera
+jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu
+souris? tu hausses l’épaule? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à
+peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement
+éprise d’idéal? tu prétends épouser une femme, non un ange? Allons,
+soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses
+innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait
+d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire
+_Paul et Virginie_. Il se peut que ses parents l’aient conduite à
+l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour,--si paisibles, mais,
+enfin, des duos,--et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de
+chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui
+viennent de Belgique. Eh bien! après? Parce qu’elle a prévu, parce
+qu’elle a désiré,--libertine, je l’accorde,--la matérialité de
+l’étreinte; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien
+d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve? Pauvre homme!
+Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée
+de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a
+espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras
+incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par
+une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «Quoi!
+c’était cela?» eût dit l’ignorante vierge; la vierge savante dit: «Quoi!
+ce n’était que cela?» Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un
+regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée
+la première, l’inutile fatigue de ton sommeil.
+
+Or, bientôt, qu’adviendra-t-il?
+
+Déçue,--n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé,
+déçue,--ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois
+pas à ses aveux charmants! ne crois pas à ses caresses! Elle souffrira,
+te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te
+reste, non pas la chance d’être aimé,--car de quel droit formerais-tu ce
+rêve, toi, le tueur de songes?--mais celle de ne pas avoir quelque rival
+heureux; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à
+n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu
+défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il
+se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que
+personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la
+plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser
+détesté, malgré tout! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble,
+misérable mari! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du
+plaisir; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les
+yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des
+agenouillements; pas plus que de toi elle n’attend des autres la
+réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une
+atellane: eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu,
+après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée;
+elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible,
+qui s’offre; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de
+noces! Tu demandes: «Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les
+désespoirs de sa chimère inassouvie? Pourquoi me préférerait-elle ceux
+qui sont semblables à moi-même?» Parce que tu es toi! parce que tu es
+l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale; parce que, dans
+l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des
+premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est
+résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre! Telle est,
+malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen
+n’est que le précurseur de l’amour; et l’époux, tremblant, extasié, qui
+s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT
+
+
+Enfant soucieux de t’instruire, médite ce très sincère discours que
+j’entendis hier:
+
+«Pour quelle raison je l’ai quitté? s’écria madame de Fleurence.
+Pourquoi, malgré ses sanglots suppliants, et malgré mes propres regrets,
+je ne lui rouvrirai jamais plus ma porte, dût-il y frapper avec un front
+troué d’une balle de revolver? parce que je suis la capricieuse et
+soudaine gourmande qui ne veut point attendre, pour manger à sa faim,
+l’heure précise où sonne la cloche du dîner.»
+
+Elle continua, pleine de colère:
+
+«L’amour n’est l’amour véritable que s’il possède absolument, en tout
+lieu, à tout instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, le soldat, le
+financier ou l’artisan qui, épris d’une femme, s’inquiète encore des
+poèmes, des combats, des spéculations ou des outils quotidiens, n’est
+pas un véritable amoureux. Avoir, en n’importe quelle circonstance, une
+pensée qui ne se rapporte pas directement à la maîtresse choisie,
+connaître, si furtif qu’il soit, un autre désir que celui de baiser les
+yeux, les lèvres, toute la personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, c’est
+être incapable d’aimer. La passion n’existe qu’exclusive; elle est la
+despotique reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement continu, la
+perpétuelle adoration. C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et
+d’élégies ont grand tort de mêler les choses de la nature aux choses de
+l’amour. Il est inimaginable qu’un vrai amant parle de la neige en
+caressant la blancheur des seins, pense aux fleurs en humant l’odeur
+d’une chère bouche, aux gazouillements des oiseaux en écoutant la parole
+qui le charme: il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, qu’à
+cette parole. «Toi», c’est le seul mot qu’il puisse dire. Toute
+métaphore implique une liberté d’esprit incompatible avec l’absorption
+parfaite dans une seule idée, qu’exige l’amour; toute comparaison est
+une trahison, digne de tous les châtiments et de tous les mépris. Une
+fois, un poète lyrique,--qui n’avait pas d’une façon suffisante
+l’intuition des devoirs que l’on contracte en disant: «Je vous aime!» se
+jeta aux pieds de madame de Portalègre, et longtemps, longtemps, dans
+une improvisation où se mêlaient toutes les images accoutumées, où il y
+avait des roses, des lys, des rossignols, la supplia de ne point lui
+être cruelle. L’illustre mondaine, avec patience, le laissa dire
+jusqu’au bout; même elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle
+l’attendrait, le lendemain, dans la chambre qu’il avait comparée à un
+jardin paradisiaque. Mais, à l’heure convenue, quand il entra dans le
+cher Eden, il vit des rossignols en effet voleter sous le ciel blanc du
+plafond, il vit sur le lit une odorante et abondante jonchée de lys et
+de roses en tas; et, de la chambre voisine, la voix de madame de
+Portalègre lui conseilla, dans un éclat de rire, de se plaire à
+l’envolement chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au lieu d’elle, les
+fleurs.
+
+«Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès avait borné sa faute à un abus
+même considérable de figures de rhétorique, j’aurais pu feindre de ne
+m’en pas irriter, ayant pour lui une tendresse sincère, encline aux
+indulgences. Mais son crime, qui dépasse tout ce que l’on pourrait
+imaginer, était vraiment irrémissible, et chaque fois que je m’en
+souviens, c’est avec un sursaut de colère toujours plus exaspérée.
+
+«Oh! quel crime!
+
+«Les après-midi, dans le boudoir fermé aux visites banales, je le
+recevais lui seul,--car, veuve, il m’est permis d’oser ces sortes
+d’inconvenances--et, autour de nous, dans la demi-clarté mystérieuse des
+fenêtres voilées de soie, dans les parfums qui émanent des jardinières
+épanouies et de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous les tendres
+conseils d’étreinte et de baiser; je m’alanguissais, avec ces sourires
+qui consentent, avec des abandonnements de bras, qui ne refuseront rien:
+mais, lui, tranquille, correct,--quoique m’adorant, je le savais!--il
+feignait de ne pas prendre garde aux douces exhortations, à l’offre
+muette des délices.
+
+«Souvent, nous passions la soirée dans quelque baignoire de petit
+théâtre, bien obscure, où nul ne saurait vous voir; sur la scène les
+maillots de l’opérette ou de la féerie allaient et venaient avec des
+lueurs de chair, les gorges ballaient hors des corsages bas, je ne sais
+quelle chaleur, à cause de cette vision jolie d’être lointaine, me
+venait aux yeux, aux lèvres, aux mains: et nous étions assis tout près
+l’un de l’autre sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite qu’il ne
+pouvait tourner la tête sans m’effleurer, de sa moustache, la joue, et
+que l’impatience de ma bottine, qui battait le petit banc, rencontrait à
+chaque minute le drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, lui,
+régulier, il ne s’occupait que du spectacle; pendant les entr’actes, il
+allait me chercher des bonbonnières de violettes pralinées, m’offrait le
+divertissement d’une promenade au foyer ou dans les couloirs.
+
+«Nous revenions ensemble dans le coupé plus étroit que la baignoire,
+capitonné, obscur, si doux, où l’on se serre,--un coin de boudoir que
+l’on a mis sur des roues; j’inclinais ma tête sur son épaule, j’avais un
+bras autour de son cou, je sentais sur mon front le chatouillement de
+ses cheveux que remuait un peu mon haleine; mais, lui, tandis que je me
+taisais, presque haletante, il parlait, d’une voix calme, de la pièce
+que nous avions vue, du temps qu’il faisait, des passants qu’il
+regardait patauger dans la boue à travers la vitre troublée par la buée
+de nos souffles.
+
+«Sans doute, sans doute, une fois rentrés, une fois seuls dans la
+chambre où je ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au matin,--dès
+que la glace haute, au fond de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées
+sur le même oreiller,--il m’enlaçait passionnément, et, bégayant de
+tendresse, avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes les flammes aux
+yeux, il m’enveloppait de son amour comme d’une brûlante robe de désirs
+et de caresses! Il m’adorait! Il me voulait! Mais son baiser n’avait pas
+consenti à enchanter ma bouche avant le moment normal, accoutumé,
+convenu, du sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait qu’à l’heure où l’on
+se couche! Sa passion avait besoin de ce prétexte.
+
+«Chose abominable, et abjecte! Ne convoiter que lorsque se présente
+l’occasion, facile et habituelle, du plaisir! attendre, pour le suprême
+abandon, le retour d’une circonstance favorable, prévue! Etre heureux
+sans l’avoir fait exprès! Ne pas se déranger pour être dieu! Considérer
+l’exquis et auguste baiser comme je ne sais quelle besogne, plus
+agréable, voilà tout, que l’on recommence aux mêmes points de la vie,
+avec régularité, quand l’horloge sonne! Aller au paradis comme on irait
+au bureau! Avoir un cœur et des sens pareils à ces estomacs méthodiques
+qui ne prennent jamais rien entre les repas! Chose abominable, vous
+dis-je. L’amour, c’est le briseur d’habitudes et d’usages, le
+contempteur de convenances, l’affamé soudain qui veut, n’importe quand,
+n’importe comment, n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la lui
+donne point! Est-ce qu’il sait attendre, est-ce qu’il sait choisir les
+occasions commodes, les instants propices? Si vous demandez à don Juan:
+«A quelle heure aimes-tu?» il est douteux qu’il réponde: «Quand
+Leporello a fait ma couverture». Partout où le désir s’éveille, il a le
+droit et le devoir de devenir l’extase. Toutes les couches lui sont
+bonnes, toutes les minutes lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il
+utilise les boudoirs, l’après-midi, même quand la porte ferme mal, et
+les loges étroites, malgré la curiosité du gaz, et les coupés où l’on
+est mal à l’aise, et aussi, en plein jour, les mousses profondes des
+bois, comme, dans le crépuscule, les grands blés d’or qui remuent. Il ne
+perd pas le temps à s’en aller quérir dans la maison le tapis qui
+préservera la robe de la mariée! Pour ce qui est de moi,--et bien que
+l’on s’accorde à me considérer comme une personne peu portée à
+l’excentricité,--je n’ai pu tolérer davantage les habitudes de
+régularité, vraiment déplorables, auxquelles s’obstinait la tendresse de
+M. d’Argelès; et jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, je ne
+consentirai à lui rendre la plus petite part dans mes bonnes grâces, à
+moins que, quelque jour ou quelque soir,--pas à l’heure où l’on
+s’endort,--il ne me prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, par
+la précipitation fougueuse d’un baiser imprévu!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE DROIT DE L’AMIE
+
+
+Madame de Fleurence n’a pas tout dit; n’envisageant qu’un côté de la
+question. Il faut voir les choses de plus haut et d’une façon plus
+générale.
+
+Toi qui veux devenir Amant, cher élève! si j’ai gardé pour l’un des
+derniers l’avis que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure que je le
+juge moins utile que les autres. Le plus important de tous, quoique
+banal en apparence, voilà ce qu’il est en effet. Je me sentirais plein
+d’une pitié méprisante pour l’homme qui, ayant assumé la responsabilité
+terrible d’aimer, ne se conformerait pas à ce conseil d’une façon
+absolue. Et je te le donne ici, par dessus beaucoup d’autres, afin que
+toujours il s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta mémoire.
+
+Comprends, et soumets-toi.
+
+Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes de l’Amie, tu ne dois
+plus, quels que soient le lieu, le temps, le cas,--fût-ce en la rapide
+seconde d’un aparté de comédie,--t’aviser jamais de songer à toi-même,
+mais il te faut dorénavant n’avoir aucune pensée, ne proférer aucune
+parole, ne faire aucun geste, qui n’aient pour but immédiat le bonheur
+toujours plus parfait de celle que tu aimes.
+
+L’amour implique un échange. C’est un contrat sans paperasses où chaque
+conjoint offre et reçoit un apport. Que donne la femme? Elle-même. Que
+doit-on lui donner? Tout. S’il lui manque une parcelle de ce «Tout»
+comme elle le conçoit,--tout l’or pour la courtisane, tous les triomphes
+pour la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse,--si même tu
+n’ajoutes pas au Tout particulier réclamé par celle-ci ou par celle-là,
+une bonne partie des autres Touts exigés par toutes les autres, tu ne
+fais pas honneur à ton engagement formel quoique tacite, tu es un voleur
+et un traître, et c’est de plein droit que la femme se reprend,
+c’est-à-dire retire son apport que le tien n’a pas compensé. «Quoi! Si
+je suis pauvre?» N’aime pas. «Si je n’ai pas le haut rang,
+l’illustration, les éclats dont s’amuse la vanité des marquises ou des
+duchesses?» N’aime pas. «Si je ne sens point dans mes bras la vigueur
+des étreintes toujours prêtes?» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je! à
+moins que les providences, parfois clémentes, t’élisant entre tous, ne
+t’aient donné de rencontrer l’inestimable cœur de quelque pure enfant,
+ou de quelque bonne fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans s’inquiéter
+d’autre chose. Mais évite la redoutable femme consciente de son droit,
+lorsque tu ne connais point la puissance de réaliser pleinement son
+espérance, car tu ne tarderais pas à subir le désespoir d’un juste
+abandon, ou bien, si sa pitié te souffrait auprès d’elle, tu serais
+pareil à ces maris qui, ayant affirmé, le jour du contrat, une opulence
+imaginaire, confondus maintenant, humiliés, bafoués, assis au bas bout
+de la table et couchant du côté de la ruelle, vivent, l’opprobre au
+front et la rage aux dents, des aumônes de la dot. Et surtout ne crois
+pas que j’exagère le moins du monde par un vain amour du paradoxe! Telle
+est l’imperturbable estime qu’elles font, nos amies, de leurs corps même
+souillés, que la plus laide pécore ou la plus méprisable gaupe, en
+daignant mettre le genou, le soir, au bord des draps, s’étonne de ne
+point voir le lit se changer en un autel fleuri de lys et de roses et
+plein de musiques chantant des louanges dans une brume d’encens. Elle
+existe, plus impitoyable que la créance de Shylock, cette exigence de la
+femme qui veut tout en échange de soi-même. On peut s’y dérober par la
+fuite, mais quiconque ne fuit pas, s’y doit soumettre, en ayant reconnu
+la légitimité par l’acceptation redoutable du baiser. Et n’est-elle pas
+légitime en effet, puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale où sa
+bouche s’extasia pour la première fois sur la rose en fleur de la bouche
+d’Eve, a cherché en vain un autre délice qui valût d’aimer la vie et de
+haïr la mort?
+
+Maintenant que tu as cessé d’ignorer à quoi l’amour t’engage, tu ne
+t’étonnes plus d’être obligé au complet oubli de toi-même, à la
+préoccupation, unique et incessante, de l’objet aimé. Mais, outre le don
+même du prodige, quelle acharnée absorption de tout ton être dans une
+pensée unique ne te faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de l’Amie
+toujours satisfaite! Ce sont les autres hommes qui connaîtront le
+sommeil paisible après une journée de labeur; toi, tu ne dormiras plus,
+jamais plus, jamais plus, car ne se peut-il point qu’après trois nuits
+de veille passées à attendre des ordres qu’elle n’a pas daigné donner, à
+l’heure où brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait qu’enfin il
+t’est permis de clore, un instant, les paupières, ne se peut-il point
+que justement à cette heure la maîtresse exige que tu sois là pour lui
+ramasser l’un des douze boutons de son gant ou lui dire le temps qu’il
+fera demain? Ouvrir un livre, recevoir une visite, serrer la main d’un
+ami, suivre le convoi d’un parent, t’asseoir à une table pour écrire ou
+pour manger, entendre ce qu’on te dit, regarder ce qui se montre,
+tourner la tête parce que quelqu’un a crié au secours derrière toi, ce
+sont des choses dont tu n’auras plus le loisir. Eternel qui-vive! tu
+devras être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, prêt à une action
+inconnue, soudaine, qui te sera commandée sans avertissement, sans
+explication; tu ressembleras à un voyageur qui attendrait toujours,
+toujours, la valise à la main, sur le bord de la voie, un train express
+qui passera peut-être, à toute vitesse, on ne sait quand, et dans lequel
+il devrait se jeter, d’un bond, à travers la vitre de la portière! Et
+c’est surtout des mille petites obéissances, sur-le-champ, dès la
+parole, dès le signe, que se montre jalouse la tyrannie féminine.
+N’espère pas la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques dévouements
+après lesquels elle pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à demander;
+elle accepte,--sans reconnaissance, puisqu’ils lui sont dûs!--les
+sublimes sacrifices, mais elle veut l’esclavage continu, attentif,
+occupé des moindres vétilles; il ne servira de rien que tu montres la
+magnanimité amoureuse des Lancelot ou des Amadis si tu n’as point le
+zèle méticuleux d’un bon valet de chambre; tu ne feras que ton devoir,
+si, pour ton amie, tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets
+ton honneur, et tu seras impardonnable si tu ne lui apportes pas à
+l’heure convenable une avant-scène pour la première représentation où
+elle a cent fois déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas aller. La fuite
+d’un banquier vient de t’enlever ta fortune? Songe au bal où, ce soir,
+tu verras celle que tu aimes. Ta mère se meurt? Pense au bouquet de
+gardenias que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, miséricordieuse
+entre toutes, a chassé de sa présence,--et comme elle a eu
+raison!--l’amant qui avait renoncé pour elle à toutes les joies, à
+toutes les gloires, mais qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur le
+bord d’un précipice où elle lui avait fait signe de cueillir une rose
+des Alpes, roula jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, presque
+mort, sans songer à cueillir la petite fleur, en passant.
+
+Mais,--chose plus épouvantable encore,--toi qui, pour le Baiser, consens
+à l’oubli de toi-même, tu n’obtiendras jamais dans sa plénitude
+l’enchantement du Baiser. Ah! véritablement, parce que ta maîtresse,
+belle entre les belles, a les lèvres roses et les bras blancs et les
+seins frais comme les fleurs, parce qu’elle se livrera plus désirable
+que les déesses et les houris des rêves, tu l’imagines, pauvre niais,
+que tu vas connaître, entières, incomparables, les extases de la
+possession? Tu crois que tu trouveras, dans l’amour, le bonheur? Laisse
+cette espérance au seuil de l’infernal empyrée. Il s’agit bien de ton
+bonheur, à toi. Est-ce que tu existes? Pousserais-tu l’infatuation,
+misérable égoïste, au point de prétendre à une part de l’ivresse où tu
+concours? Penses-tu être, à l’heure même des intimes abandons, autre
+chose que le méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie? Fou! triple
+fou! considère ton néant. Non seulement, avant le suprême soupir que
+vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin de trouver les louanges où se
+complaira la vanité de son apparente défaite, la stratégie savante des
+caresses, où pas une faute ne doit être commise, absorberont ton
+attention jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel malgré la neige
+tiède des bras mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé des
+mystérieuses chevelures; mais encore, quand ses yeux pleureront de
+douces larmes sous les paupières battantes, quand votre étreinte
+resserrée semblera l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne pourras pas
+un instant, non, pas une minute! t’abandonner au frisson du paradisiaque
+achèvement; car, songes-y, qu’arriverait-il, malheureux! et de quel œil
+chargé de mépris et de colère, de quel œil pareil à celui d’Aphrodite
+outragée par la maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton inopportune
+ferveur et te ferait rentrer dans la gorge l’infâme aveu de ton délice
+trop prompt, si, par un étourdi consentement à ton propre désir, par un
+glissement instinctif dans la pâmoison, tu lui avais ravi, éperdu, le
+prix de ses miséricordieuses condescendances?
+
+Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces mystères, comme si tu revenais
+d’un antre plus effrayant que celui de Trophonius. Je t’ai révélé les
+implacables lois de la mauvaise Déesse. Cependant persévère dans la voie
+ardue, ô tremblant initié! Au prix de mille abnégations, au prix de
+mille angoisses, deviens l’Amant. Car, après tant d’efforts, une
+récompense sans pareille t’est promise. Elle sont des clémences, celles
+que nous savons aimer, d’adorables clémences! Et il se peut qu’un jour,
+après tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, la femme à qui tu
+auras voué ton âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la joie même de
+sa possession, se souvienne de toi sans trop de ressentiment ni
+d’amertume et n’ait pas un rire de dédain quand on prononcera ton nom
+devant elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR
+
+
+J’avais bien résolu de ne plus t’adresser aucun conseil, jeune homme
+doué d’une amativité persévérante! car ces sortes de leçons,
+publiquement données, ne vont point sans une divulgation fâcheuse des
+stratégies que les parfaits amants sont tenus d’employer; elles
+déconcertent l’illusion des âmes ingénues et peuvent mettre sur leurs
+gardes les belles personnes qu’elles ont précisément pour but de
+conquérir et de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté en toutes
+choses, est de cacher ses moyens d’action; faire mystère de sa force,
+c’est la doubler. Les poètes jaloux de leur prestige dérobent leur
+dictionnaire de rimes dans le plus secret des tiroirs, et les généraux
+évitent avec soin de communiquer leur plan de campagne. Qu’ordonne la
+Kabale? Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. Mais tu te sens,
+dis-tu, si perplexe depuis mon dernier conseil, la clause du contrat
+d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier tout souci de soi-même à
+l’ingratitude des sourires, de ne jamais avoir, en aucun cas, en aucun
+temps, d’autre volonté que le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle,
+si inexécutable même, que pour un peu tu abandonnerais ton magnanime
+dessein d’affronter le cœur de la femme. Je dois donc le
+révéler,--arcane dernier, au-delà duquel la Connaissance n’aurait plus
+où se prendre,--l’art qui te permettra d’accomplir ton devoir sans un
+trop immense effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui est absolument
+la même chose! Avec l’amour, qui est le plus doux des ciels, il est
+aussi des accommodements.
+
+Un point dont il convient en premier lieu que tu te persuades, c’est que
+la femme n’est pas le moins du monde l’être complexe qu’ont pensé
+trouver en elle des observateurs superficiels. Il faut être niais comme
+Arnolphe pour se laisser duper par Agnès, et je voudrais bien voir ce
+qu’il adviendrait de Célimène aux prises avec don Juan. O filles d’Eve
+ou de Pyrrha! les poètes et les romanciers ne vous ont pas donné
+seulement l’or brun des yeux et l’or roux des chevelures, la rose du
+sourire, l’ivoire des dents, la neige incomparable des seins et toutes
+les beautés avec toutes les grâces,--c’était donner des étoiles au ciel,
+comme dit le récipiendaire de la Cérémonie--mais ils se sont plu encore
+à vous prêter la science infinie du mensonge et de l’embûche,
+l’infaillibilité dans la ruse. Et vous n’avez-point repoussé cette
+calomnie qui vous parut une louange, puisqu’elle affirmait, en
+l’expliquant, votre universel triomphe; tandis que l’homme lui-même n’y
+contredisait pas, content de trouver dans l’ingéniosité que l’on vous
+attribuait l’excuse de son imbécillité réelle. Ce n’est point une honte
+que d’être soumis à des irrésistibles; Samson se console de ses cheveux
+coupés par la pensée qu’aucun autre à sa place n’eût été moins tondu que
+lui-même; il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies de madame de
+Ruremonde ou de Lila Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna la
+quenouille aux pieds d’Omphale, reine de Lydie; et, dans le lit d’une
+fille de brasserie, à l’heure des cours où il n’alla jamais que dans ses
+songes du matin, l’étudiant de septième année se rappelle avec
+satisfaction Renaud captif des enchantements dans les jardins d’Armide.
+Cependant, ô simples cœurs! ô femmes! l’art des combinaisons profondes
+vous est plus étranger que ne l’est à l’agnelle la férocité des
+tigresses. Vous m’en voudrez peut-être d’arracher à votre couronne ce
+diamant noir, l’instinct raffiné des perfidies? Mais, bien plus qu’elle
+n’obligeait le vieux Job à reconnaître l’empereur d’Allemagne, la vérité
+me pousse à proclamer votre entière candeur. Les poètes ont menti, les
+romanciers ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par le voisinage
+encore peu lointain de la bête d’où vous êtes à peine sorties,--oh!
+pardon, chairs divines!--ou par votre proximité de l’ange, ainsi qu’aime
+à le croire mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi qu’il semble et
+quoi qu’on dise, dépourvues de toute complexité, je le jure! et vous
+avez cette infériorité sacrée de ne jamais penser qu’à une seule chose à
+la fois. Vainement, dans la conviction, que l’on vous a inculquée, de
+votre subtilité sans égale, vous vous efforcez d’être subtiles en effet;
+vainement, après avoir été la jeune fille imperturbablement innocente en
+dépit des livres lus à la dérobée ou des causeries à voix basse dans la
+cour du couvent, vous croyez devenir ces perverses mondaines que
+divinise la chronique d’à-présent, ou, pis encore, ces terribles
+Marneffe qu’inventa le grand Balzac: stérile espoir! légende! chimère!
+Qu’il y ait en vous un vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde:
+mais vos mensonges les plus laborieux sont pareils à ces menteries
+d’enfant qui surprennent un instant par leur naïveté même, par
+l’invraisemblance d’une telle simplicité dans la ruse; un esprit viril
+s’en dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il ne feigne de s’y
+laisser prendre; et les toiles d’araignées ne sont dangereuses que pour
+les mouches. Votre loup ne tient pas, dominos bleus et roses de la
+mascarade humaine! nous aurions toujours le droit de vous dire: «Je te
+connais, beau masque». Quand vous nous croyez enveloppés de vos
+stratagèmes,--ah! ces sournoiseries de petite fille,--nous rions, à part
+nous, de votre foi en notre crédulité. Triomphantes, votre pied sur nos
+nuques, et les ongles rouges encore du sang de nos cœurs,--car il nous
+plaît que vous les déchiriez!--vous songez plus d’une fois: «Celui-ci
+est vaincu enfin! je ne l’aime pas et il croit que je lui suis fidèle. A
+force de faux serments, de faux baisers, de fausses larmes, je le tiens
+là, charmé et trompé!» Charmé, oui; trompé; non. Même dans l’extase de
+l’étreinte, nous démêlons fort bien vos petits complots. Seulement, nous
+nous gardons bien d’en rien faire paraître, parce que vous nous fuiriez
+sans retard, pleines d’un dépit courroucé, si nous ne vous laissions pas
+l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et parce que notre bonheur est le
+prix de noire feinte ignorance. Ah! croyez-le, chères âmes, tout homme
+qui n’est point un sot ne sera jamais votre dupe que s’il lui est doux
+de l’être. A la plus adroite d’entre vous,--fut-elle convaincue qu’elle
+a acquis enfin la parfaite expérience,--il échappe à tout propos, à tout
+moment, une parole, un geste, qui la fait apparaître telle qu’elle est
+en effet, c’est-à-dire aussi naturellement ingénue que la fillette de
+village, ouvrant à chaque chose qu’elle voit sa petite bouche étonnée,
+et n’ayant jamais épelé que la première page de son paroissien. Vous
+êtes l’innocence obstinée. Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours
+votre colère! Retenez-la, de grâce; songeant qu’il n’est point
+indispensable à la fauvette babillarde des buissons d’avoir l’esprit
+d’intrigue de Figaro, et que la rose épanouie, qui a toujours raison
+puisqu’elle est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse que
+Jocrisse.
+
+Maintenant, jeune homme,--étant données la simplicité persistante de
+l’âme féminine et la fausseté de sa fausseté,--tu pressens sans doute
+quel sera le dernier conseil que tu réclames.
+
+Oui, l’Amant,--comme la plume au souffle,--sera soumis à tous les
+caprices de l’Amie; il accomplira ce qu’elle veut et ne fera rien
+qu’elle n’ait voulu.
+
+Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est possible, d’arriver peu à
+peu, après quelques tâtonnements, à ce résultat, prodigieux en
+apparence, qu’elle n’ait pas d’autre volonté que la tienne, qu’elle
+exige précisément ce dont tu as la fantaisie, que son ordre, en un mot,
+soit la parole ou le geste de ton propre désir.
+
+Et cela, naturellement, doit se produire sans qu’elle s’aperçoive jamais
+de la substitution de ta pensée à la sienne! Il importe avant tout
+qu’elle croie t’imposer, et que tu lui offres, comme le plus méritoire
+sacrifice, la réalisation de ton vœu le plus cher.
+
+Difficile? Possible, te dis-je.
+
+Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. Qu’elle se croie bien
+sûre de ta soumission entière! Si elle n’était entièrement persuadée que
+tu passes ta vie à guetter sa velléité la plus fugace pour t’y conformer
+avec enthousiasme, que tu t’oublies toi-même, éperdument, pour
+t’abandonner à elle seule, la plus furtive échappée de ta personnalité
+suffirait à éveiller dangereusement sa défiance. Réussis à faire d’elle
+la captive de ta servitude. Elle doit être si habituée à la simultanéité
+de son désir et de l’accomplissement, que n’importe quel accomplissement
+implique pour elle,--sans lui laisser le temps de la réflexion,--un
+désir qu’elle a eu, certainement, il n’y a pas une minute. Mais, de la
+sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, à son insu, de
+quelques-uns de tes caprices; il te resterait toujours à faire aussi sa
+volonté dès qu’il lui arriverait de vouloir; et cela tournerait le dos à
+ton but, qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. Les
+incitations à convoiter telle ou telle chose par la difficulté de
+l’obtenir, ne sont pas des moyens à dédaigner; il est banal--tant cela
+est évident--de dire que la femme a surtout envie de ce qui lui est
+interdit; use donc de l’obstacle, avec une grande modération! et sans
+aller jamais jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir primordial étant
+de ne jamais refuser. Mais la méthode sûre, la méthode directe, qui
+produit, au lieu de résultats momentanés après lesquels tout est à
+recommencer, un effet général et durable, consiste à insinuer ton âme
+lentement, tout entière, dans l’âme de celle que tu adores, de telle
+façon que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne pourra plus distinguer
+sa pensée de la tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance
+peut-être, de ta promptitude à deviner ses désirs,--tes désirs!--et
+qu’elle te remerciera de tes fantaisies satisfaites. N’objecte pas que
+tu ne te sens point capable d’une telle prise de possession! Est-ce
+qu’il te paraîtrait impossible de modifier, de développer à l’image du
+tien le souple esprit d’un enfant? et n’as-tu pas cessé d’ignorer qu’en
+dépit des romanciers et des poètes, en dépit de la fausse subtilité dont
+elle s’enorgueillit, la femme, toujours naïve, reste prompte à recevoir
+les impressions, docile aux conseils qui feignent d’en demander,
+malléable aux commandements dissimulés dans des condescendances,
+pareille enfin à une petite écolière qui saurait tout de suite sa leçon
+si on l’avait écrite sur les papiers à devise d’une boîte de bonbons?
+Rien que par ta voix, longtemps entendue, et dont elle imitera, peu à
+peu, jusqu’à l’identité parfaite, les inflexions coutumières, l’Amie
+apprendra, sans s’en apercevoir, la langue de ta volonté. Fais donc
+qu’Elle soit toi-même! tu le peux; et désormais,--sans déroger au
+principe absolu de l’obédience qui te fut imposée,--tu domineras
+pleinement celle à qui tu es soumis; tu connaîtras, dans l’humilité de
+l’esclavage, les joies triomphales de la tyrannie.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE 5
+ I.--Le divin mensonge 11
+ II.--La divine illusion 23
+ III.--L’Aveugle 37
+ IV.--Nécessité d’être beau 51
+ V.--Vanité de la vanité 63
+ VI.--La science interdite 79
+ VII.--Nécessité de l’innocence 91
+ VIII.--Projet de loi 105
+ IX.--Après le baiser 125
+ X.--Les rivales 139
+ XI.--Infaillibilité de la femme 151
+ XII.--Le temps fait beaucoup à l’affaire 165
+ XIII.--_Sic vos non vobis_ 177
+ XIV.--Nécessité d’être toujours prêt 191
+ XV.--Le droit de l’amie 205
+ XVI.--Accommodements avec l’amour 221
+
+
+ÉMILE COLIN--Imp. de Lagny.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***