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Pendant +trois heures, elle avait traversé la lande, avec une puissance de bolide +horizontal. Maintenant elle se reposait. Des enfants, venus pour +l’adorer, tournaient avec prudence autour d’elle. + +La forêt cernait le village. Partout,--en arrière, en avant, à droite, à +gauche,--l’armée profonde des pins, à intervalles réglementaires, en +files correctes, en masses concertées, semblait attendre un ordre +mystérieux pour se mettre en marche vers la mer. Un grand silence, +rythmé de souffles larges, rendait prochains les cris des hiboux. La +nuit montait en vagues lourdes et, dans les maisons, les lampes +faisaient l’office de falots. + +Devant la machine, il y avait une auberge, plus longue qu’elle, et pas +de beaucoup. Les vitres de la salle basse exposaient l’intérieur: une +cheminée noire comme une pipe, des jambons pendus, un chat maigre sur le +comptoir. Trois rouliers mangeaient à une table, et, devant une autre, +dînaient deux hommes des villes. + +Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures. Depuis, la grande +voiture pur sang, la bête de luxe avait troué les paysages. Ils avaient +vu des arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché les mules, +les sangliers, les gibiers des étangs. Comme un projectile, ils étaient +entrés dans le soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à Castex, +à vingt kilomètres de Bayonne. + +Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras et huileux, pareil au +suffète de Carthage qu’on hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil +et d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce et de la beauté. Son +visage, d’une forme noble, la tristesse, mais charmante de son sourire +et surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs claires, étaient +les signes visibles de son esprit passionné. Il semblait énergique et +bon, meurtri par l’incessante débauche d’être sensible. Il paraissait +avoir trente ans et il portait le ruban de la Légion d’honneur. Il le +portait sur son pardessus de voyage. + +Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement dans les ténèbres. Le +chauffeur alluma ses feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit +la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne. Au loin, une autre +armée de pins eut l’air d’attendre le combat. + +--Je me demande ce que je fais ici? dit Dewalter. + +De la route, son compagnon lui cria: + +--Évidemment, tu ne chasses pas encore le buffle. Tu me rends service. +Voilà ce que tu fais. + +A son tour, il prit place dans la carrosserie somptueuse. Dewalter +sourit vaguement, se retint de hausser les épaules et se tut. La nuit, +sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la résine. Aux dernières +maisons du village, le moteur commença le chant de la route. Bientôt, +l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un train et, de chaque +côté de la machine puissante, dans la direction opposée à la sienne, les +arbres semblaient s’enfuir en gardant leurs distances. Le vent de la +rapidité hurlait aux oreilles comme un loup. Ils traversèrent Bayonne +d’un bond et l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du voyage. Ils +furent à Biarritz devant l’hôtel du Palais. + + + + +II + + +--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge. + +--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture. + +--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte +basque. + +La luronne rit de toutes ses dents: + +--La côte d’argent, dit-elle. + +Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle +était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une +pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du +golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le +tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était +agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de +l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait +placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle +avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes +seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité +des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit +recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en +horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures, +elle rayonnait dans la solitude. + +Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa +maison. + +Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne +fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait +jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le +nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est +seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et +respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la +dernière descendante de la famille des Coulevaï. + +Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque +chose comme une dynastie. + +Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un +Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart, +d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis +1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa +l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et +cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves; +dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une +fois, Oloron fut dans la rue. + +Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe +de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être +cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des +peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de +loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent. +Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus, +le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le +rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses +revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de +vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses +bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée, +personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal +nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus. +La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air +limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette +forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat, +serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes. +Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales +d’un invisible trousseau héréditaire. + +Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec +regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent. +L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune +entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut +qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine. +Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion +de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa +noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales. + +Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la +maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent +cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair, +Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir +d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait +jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font +naître les mirages. + + * * * * * + +Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand +chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux. +Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des +perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou. +Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait +dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on +voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière. + +Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays, +de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir +perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant +d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence. + +--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit. + +--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier, +chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses. + +Elle ajouta avec un sourire déjà heureux: + +--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter... + +--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te +rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face +d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés. + +--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane. + +Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que +la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son +amie qui la taquina: + +--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme +qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le +tien? + +--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement. + + * * * * * + +Elle-même, elle ne se reconnaissait plus. + +Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone. +Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était +une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz, +afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son +mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût +gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée +à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa: +c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée +depuis longtemps. + +--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en +roulant ses bons yeux d’enfant. + +Il répondit: + +--Quand je serai riche comme Dewalter. + +Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils +sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane +écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et +comme l’épais Deléone, être un lourdaud. + +Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair +regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne. +Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être +une espérance, en tout cas un trouble inconnu. + + Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, + Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. + Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler. + Je sentis tout mon corps et transir et brûler... + +Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre +voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne +revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet +pour y faire une autre visite. + +La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait +parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait +rien dit. Elle accepta. + +Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la +permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs +présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la +laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui, +dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient +plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa +face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel, +un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard +reparut... Il prit congé. + +C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois. +Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait +proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos... +Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à +Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le +jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de +Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à +Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier +encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se +demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les +précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait. + +--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma +foi, tout en fleurs, comme le mois de mai. + +Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste, +difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau +ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans +une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane... + + Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée... + + + + +III + + +Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude +d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques +minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air +d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau +coup de fusil!» + +Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de +bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent, +étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal +se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu +complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains, +longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith +Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume +le Conquérant. + +Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point +manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin +d’une assez piètre qualité: + +--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache! + +Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui +permettre trois syllabes: + +--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes +grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait +la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître +avant de f... le camp en Angleterre! + +Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement +avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le +grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais +quitté l’Angleterre à cause du mal de mer. + +Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en +était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au +casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé +inaperçu. + +A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un +tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de +murmurer à Laberose: + +--Tu parles d’un zèbre! + +A quoi Laberose répondait invariablement: + +--Quel perroquet! + +C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier. + +L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le +droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente, +ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie +dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil +authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le +réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la +journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les +excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne +mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait +possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail +à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire +et presque nue. + +Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant, +depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady +Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il +était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le +tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des +hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en +risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle, +gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour +conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse +ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de +peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par +exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras +gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or, +aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les +oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les +nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement +sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient +sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les +arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux. +C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins +s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un +des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le +torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et +au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était +agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le +tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée +par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air +précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe, +le baronnet s’était offert cette résille. + +Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait +des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères. +Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et +péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent +anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait +le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la +désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil +maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire +«physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de +ses expériences. + +«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et +entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui, +d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du +langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que +lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte. +Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux +mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un +sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux +railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le +regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir +dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes, +attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes +à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils +attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était +bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants. +Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur +de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine +française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les +dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas +d’ajouter: + +--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient +maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est +curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les +Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas +l’esprit national. + +S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à +Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il +appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir. +L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans +ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit +comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût +des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les +enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements, +avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait: + +--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres, +presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la +blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle: +argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est +sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour +prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est +la réussite de l’abus de confiance. + +Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand +il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire +cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits +lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y +était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait +profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui +n’existe pas? + +Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement +beaucoup d’autres choses sur lui-même. + +Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers +l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à +New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces +rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les +villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point +de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont, +se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de +passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées, +indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un +souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station +où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les +chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une +société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul +jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant +et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le +tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà +était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne +l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou +ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se +rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure, +et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce +qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la +mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse +lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur +les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil +gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée, +quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill +était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas +sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady +Oswill, maintenant, l’ignorait. + +Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti. +Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à +soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une +poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la +nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé +bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux, +à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le +bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait, +quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille +fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé. + +Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à +l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de +lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé, +en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était +mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point +déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il +s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux +minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les +coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche +arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa +déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième +tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit +Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir, +s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre. +L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et +allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en +devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la +salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut +la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier +en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet +haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air +léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du +Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint. + +Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au +scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert +mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau +de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de +Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une +lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et +blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer. + +Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo +frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda: + +--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle? + +On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de +la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit: + +--Préparez les malles pour un mois. + +Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf, +dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui +semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse. + + + + +IV + + +Le même jour, à la même heure, miss Redge, dans sa pâtisserie-chapelle, +avait vu, avec ravissement, revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et +comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit était à peu près +désert, discrètement fleuri de quelques jasmins et de roses +artificielles. Sur les tables, les sages petits gâteaux semblaient les +frères de Poucet. Mais point d’ogre: les deux seuls consommateurs--hors +Dewalter--étaient juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient +gravement l’homme préposé à ce travail confectionner leurs porto-flips. +C’étaient Laberose et Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les +feuilles des platanes découpaient sur la blancheur du sol de sombres +mains, frissonnantes au moindre vent. + +Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait rien. Il ne vit pas entrer +Oswill. Il revenait du golf. Il avait joué les dix-huit trous sans +perdre une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait soif. Tandis +que, brutalement, il arrêtait sa voiture, en descendait et, du dehors, à +travers la vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak et +Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, tout de suite, à le +blaguer; ils le faisaient avec ce mélange de rosserie et de déférence +qu’un tel gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, Oswill, les +voyant s’agiter, s’était senti sur le tapis. A travers la vitre, il leur +fit une grimace de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux. +Cordial, il prit l’épaule de Laberose: + +--Vous parliez de moi, je suis sûr! + +Cinégiak rit franchement: + +--Oui, du pari... + +Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix ans et connue de tout +Biarritz. C’est à la suite de cette histoire qu’Oswill avait dû quitter +Londres et qu’il s’était installé sur la côte basque. + +Il rit à son tour, jovial: + +--Le pari? Rigolo, hein? + +Il ajouta gravement: + +--Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre... J’avais parié que +le son de la voix humaine est le meilleur moyen physique pour avoir une +femme. Je disais: le seul certain. Alors j’avais loué un ténor qui avait +une voix extraordinaire... très belle... et je le menais chez mes +amis... + +Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, d’un ton +enchanté: + +--Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame... avec sa sœur! Alors on +m’en a un peu voulu. + +Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la sœur du duc de +Greeland--trente ans, pas belle, prude et sage jusque-là--s’était éprise +du ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, la noble vieille +fille en était morte: scandale énorme. Oswill criait à tue-tête, dans +Londres entière, qu’il avait gagné son pari; que le prestige physique de +la voix humaine était définitivement établi; que la sœur du duc de +Greeland, son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, martyre de la +science expérimentale. + +D’y repenser, il jubilait: + +--On m’en a un peu voulu... Ça m’est égal, vous savez... Je suis ici, +mais mon charbon, il est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à +Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans ma cheminée. + +Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères sur lesquelles +vivaient en servage deux ou trois milliers de familles nombreuses. +Depuis des générations, elles étaient courbées sous toutes les fatalités +du travail... le libre travail, qui est aux travaux forcés ce que la +croix de Jésus est à celle de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le +même instrument de supplice. + +Il se tourna vers le barman: + +--Donnez-moi un gin, voulez-vous? + +--Vous êtes un numéro, proclama Laberose. + +Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier: + +--Le destin est une loterie, mon ami. Nous sommes tous des numéros. +Seulement, il y a beaucoup de zéros! + +Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec bonhomie: + +--Je ne dis pas ça pour vous. + +On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, brusquement, il +s’arrêta. A l’autre extrémité de la pâtisserie, il venait d’apercevoir +Dewalter qui, à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas rendu +compte qu’un nouveau consommateur pérorait. Oswill, dès qu’il le +découvrit, resta immobile comme un chasseur qui voit le gibier. + +Il murmura: + +--Oh! par exemple! Eh bien, je suis étonné... + +--Qu’est-ce que vous avez? demanda Cinégiak. + +--Rien, répondit Oswill. + +D’un geste, il désigna au barman la table devant laquelle était assis +Dewalter: + +--Vous servirez mon gin là-bas. + +Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers celui qui semblait ainsi le +distraire. Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. Oswill était +derrière Dewalter et si proche de lui qu’en étendant le bras il aurait +pu lui faire le coup du père François. + +--Allo! dit-il. Bonjour... Eh bien, c’est comme ça que vous êtes au +Sénégal? + +Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de ses pensées, il +contemplait avec étonnement le personnage. + +Oswill souriait, l’air engageant: + +--Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi... Vous me reconnaissez, +j’espère? + +La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, elle eût été prématurée. +Sous l’accoutrement de golf, Dewalter avait eu besoin de quelques +instants pour retrouver en Oswill le voyageur avec lequel, dans le +train, il avait fait le trajet, huit jours auparavant, de Paris à +Bordeaux. Maintenant, il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle du +wagon, avec, à la place de la pipe, un long cigare interminable. Oswill +souriait toujours, la main tendue. + +Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour dire quelque chose: + +--Excusez-moi, je m’attendais si peu... + +--Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez que je m’assoie avec vous? + +--Je vous en prie. + +Le barman apporta la consommation. Oswill expliqua: + +--C’est mon gin... + +Il s’était installé et il continuait, jovial: + +--Eh bien, vous devez ressembler à votre grand-père? Je ne le connais +pas... Mais j’imagine qu’il était un Français comme vous... et qu’il ne +savait pas voyager? Quand je pense à notre conversation et que je vous +vois ici... Vous êtes un blagueur, alors?... Je suis étonné, car je +n’aurais pas cru. + +--Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. Je pars vraiment pour +le Sénégal. + +Oswill sourit: + +Tant mieux... parce que... je me rappelle... Vous m’aviez dit des choses +très intéressantes et qui m’avaient... je peux dire... attaché... Alors, +comme je ne suis jamais attaché, je trouverais ennuyeux que, pour une +fois que je l’étais un peu, ce soit pour les chats! Ah! vous partez pour +le Sénégal?... C’est un drôle de chemin! + +Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda: + +--Et vous êtes toujours très pauvre? + +--Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que quand je vous ai vu... + +--Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement. + + * * * * * + +Un chauffeur entra, portant une impeccable livrée blanche. Il s’approcha +de la table, ôta sa casquette et attendit. Oswill l’interrogea: + +--Qu’est-ce que c’est? + +Le chauffeur désigna Dewalter: + +--Je veux parler à mon patron, monsieur... + +--Oh! murmura Oswill, je suis vraiment très intéressé. Je vous dérange, +peut-être? + +--Oh! non, monsieur, dit le chauffeur... c’est pour les pneus... + +Il se tourna vers Dewalter: + +--C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai besoin de pneus de +rechange... Si monsieur reste encore un quart d’heure, je peux aller les +acheter... + +--Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher. + +Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il expliqua qu’il prendrait +deux pneumatiques et qu’il ferait le plein d’essence. + +Dewalter sortit son portefeuille; ses mains tremblaient légèrement. Il +donna l’argent demandé; le chauffeur s’éloigna. + + * * * * * + +--Alors? sourit Oswill, impassible... vous disiez que vous êtes toujours +très pauvre?... + +--Encore un peu plus, vous voyez, répondit Dewalter. + +Il avala un verre de gin. + +--Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous buvez comme un Anglais. + +De loin, Cinégiak, l’appela: + +--Vous venez? + +--Non, cria-t-il... Je suis avec un ami. Je reste un peu. Bonsoir. + +Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On entendit les mots +rituels sur la porte: + +--Tu parles d’un zèbre! + +--Ah! mon vieux, quel perroquet! + +Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls. + + + + +V + + +Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il dit, avec une ironie un +peu blessée: + +--Vous attendez la suite? Il est certain que je vous la dois... + +Oswill était tassé dans son fauteuil: + +--Oh! non, répondit-il, vous ne me devez rien... Mais la semaine +dernière, dans le wagon où je vous ai rencontré pour la première fois et +où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien non plus... Et, +cependant, vous m’avez parlé et vous m’avez fait vos confidences. Je +n’aurais pas écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, s’il n’y +avait pas eu cette histoire de paysages... qui m’a paru typique: je +voulais fermer le volet de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne +pas le faire, parce que vous quittiez la France pour toujours et que +vous vouliez, avec vos yeux, dire un dernier adieu à votre pays... Vous +avez proféré des choses très bien, à ce sujet, entre Tours et +Bordeaux... Alors, parce que je n’avais pas sommeil, je vous ai écouté +avec intérêt. + +--Parce que vous n’aviez pas sommeil? répéta Dewalter avec un peu de +dédain. + +Oswill, sympathique, le regarda: + +--Je dis ça... mais aussi parce que vous me plaisiez. J’ai toujours aimé +beaucoup les gens qui s’en vont très loin... J’ai cru vraiment que vous +partiez... Je me suis imaginé que vous étiez un émigrant authentique et +que vous me racontiez vos malheurs parce que vous étiez tout seul et que +vous saviez que vous ne me reverriez jamais. + +Il se leva: + +--Et je suis sûr encore que j’avais raison. + +--Vous aviez raison. + +Dewalter se tut quelques instants avant de poursuivre. Sa voix était +calme. On la sentait pourtant frémissante et blessée: + +--J’étais, je suis, un émigrant authentique... Avant cinq jours, je +serai sur la mer... Je ne connaîtrai plus la France... ni personne en +France... En tout, vous aviez raison: quand je vous ai parlé, j’étais si +seul, en traversant, de nuit, mon pays, pour la dernière fois, que je me +suis plaint tout haut... Vous étiez là... + +Oswill but son gin: + +--Vous ne vous êtes pas plaint: je n’aurais pas écouté. Vous avez dit... + +Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement il parla: + +--Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit: «Je m’en vais très loin, pour +toujours; laissez-moi regarder par la fenêtre...» J’ai dit: «Je suis +orphelin. J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai fait la +guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas de soutiens. Il me reste +soixante mille francs. Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se +cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai accepté une place au +Sénégal, une place sans avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque +je ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais aimé.» Voilà ce que +j’ai dit... + +Oswill souriait: + +--Vous avez ajouté: «Je n’ai pas de femme». Alors j’ai dit: «Bravo!» Et, +à Bordeaux: «Bonne chance». Et vous avez dit, vous: «Mon bateau part +dans trois heures»... Je vous retrouve à Biarritz. Vous avez fait +fortune? La carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de soixante +mille francs. + +Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait une espèce de +crispation. + +--Vous avez peur que je vous trahisse? murmura Oswill. Non, je suis un +excentrique: je suis Anglais et curieux. Je suis probablement le seul... +Je fais des expériences psychologiques. J’étudie pour mon plaisir. J’ai +eu quelques ennuis pour ça... Si vous parlez, je répéterai pas... + +Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure étonnante. Il mendiait des +renseignements. + +--Vous ne le répéterez pas? dit Dewalter avec ironie. Promettez-le-moi. + +Mais Oswill reprit, d’un ton net: + +--C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même demain. + +Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence. + +--Taisez-vous, s’il vous plaît. + +Mais son œil fouillait Dewalter. + +Dewalter haussa les épaules: + +--Me taire? Pourquoi?... Aujourd’hui encore, je suis si seul... + +Il le regarda mieux: + +--Et puis, il est si étonnant de vous retrouver... + +--Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à Biarritz... J’y allais, +répondit Oswill. + +Dewalter l’interrompit nerveusement: + +--Moi je n’y allais pas! + +Il s’était mis en marche dans la petite boutique déserte: + +--Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous savez le commencement. Je +vous l’ai dit dans le train. Je suis un pauvre bougre qui f... le +camp... Et puis mon bateau n’est pas parti: une avarie aux machines. Dix +jours de retard: vous auriez pu lire ça dans la _Petite Gironde_. Alors, +je suis retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean, +qui sent la sardine et le pétrole. Et j’ai été me loger au Terminus pour +attendre. Et vous savez, la solitude, au Terminus!... Et alors,--admirez +ça,--je suis tombé sur un camarade, un camarade de guerre, Deléone... + +--Deléone? + +--Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous dis tout. + +--Je le connais un peu. + +--Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses enfants... Lui, à Paris, où +il fait la noce. Il m’a raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano +pour en faire cadeau à une femme,--je ne sais à qui,--une danseuse qu’il +entretient... enfin, une poule, comme il dit... Il est très riche, +Deléone... + +Oswill ricana: + +--Pas très riche... Enfin, il a de quoi offrir une Hispano à une +poule,--ou la prêter à un ami. + +Dewalter s’arrêta de marcher: + +--Il ne me l’a pas prêtée. Oh! non... Deléone ne sait rien de moi. Il +m’a connu sur les lignes. Et là, même uniforme, même vie, intimité... +mais, au fond étrangers... deux étrangers de la même patrie... Bref, +Deléone ignore si je suis riche ou non. Il sait que je suis brave et que +j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. Je dis: «Je vais +au Sénégal.» Il ricane: «Tu vas à la chasse, veinard! profiteur! +Citroën!» Je ne réponds pas. Je dis: «Je suis en panne. Dix jours.» +Alors, il dit,--je l’entends toujours:--«Tu es fou de rester à Bordeaux +dix jours. Va à Biarritz. Je t’y roule.» + +--Je t’y roule? + +--Oui: «Je t’y emmène en voiture.» Et il ajoute: «C’est le ciel qui +t’envoie...» + +Oswill s’amusait beaucoup: + +--Comme dans les mélos? + +--A peu près, oui. + +Dewalter s’arrêta de marcher: + +--Ou tout bêtement, comme dans les drames... «C’est le ciel qui +t’envoie...» Depuis, j’ai compris: Deléone a acheté l’Hispano à l’usage +d’une poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour l’essayer. Et, +comme sa femme est à Biarritz, il prend le train à Bordeaux. Il ne veut +pas montrer ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple. + +Oswill se frotta les mains: + +--Ça n’a pas l’air... mais c’est tout de même... c’est l’amour normal: +trahison, abus de confiance. Alors? + +--Alors, Deléone me voit et pense: «Avec Dewalter, je peux aller jusqu’à +Biarritz. Je dirai que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme une +lettre à la poste.» ... Il ne m’a raconté son truc qu’au milieu de la +lande et quand j’avais déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à +cause de ce retard de bateau, de passer ici ma dernière semaine de +France. + +Oswill jubilait: + +--Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. Dans l’amour, les +domestiques sont toujours aux premières loges... + +--Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous dites... comme vous avez +vu, articula Dewalter... Et voici l’avatar: je suis arrivé, moi, pauvre +type traqué par la vie, presque par la misère, je suis arrivé à +Biarritz, sur la Côte d’Argent, dans une voiture de multimillionnaire +qui, pour huit jours, était à moi. + +Oswill se tordit: + +--C’est très rigolo. + +Mais Dewalter, soudain parla durement: + +--Je ne trouve pas!... + +Il le regarda: + +--On est bien dans une Hispano! Mieux, je vous assure, que dans une +cabine de seconde à destination de Dakar. + +Oswill l’enveloppa d’un regard. + +--C’est la vie. Elle a tous les visages... Mais pourquoi vous payez les +pneus? + +--Pourquoi je paie les pneus? + +Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez hautain et il continua: + +--Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz... J’étais dans +l’engrenage... Je me suis battu deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué +ma peau comme lui, aux mêmes endroits... Je n’allais pas lui raconter +brusquement que, la paix revenue, on n’avait plus le même grade... Je +suis descendu au Palais... et c’est alors que vraiment, vraiment, j’ai +vu la méchanceté du destin. + +Oswill s’était mis en boule. Il le guettait: + +--Vous faites beaucoup d’histoires pour un voyage en première classe. + +--Je suis très cabine de luxe... autant que d’autres... vous savez, dit +Dewalter. + +--Vous êtes jaloux? + +Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit: + +--Non, oh! grands dieux, non! Quand je me suis battu, tenez, je savais +bien que ce n’était pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement... +Mais, après, on m’a planté dans la vie... Ma foi, je n’y pensais pas +trop. Je suis un poète à ma façon. Je suis incapable de gagner de +l’argent... Je m’étais résigné... Mais cette aventure inutile... + +Sa voix s’altéra: + +--... Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si grandes possibilités de +joie, juste comme je m’en vais... ça m’a sonné, je vous assure... et ça +me fait mal. + +Il semblait brusquement souffrir beaucoup. + +--Je suis sûr que vous ne dites pas tout? glissa Oswill. + +--Non, répondit-il douloureusement... Je ne vous dis pas tout, c’est +vrai. Je ne peux pas vous dire tout. + +Son visage, sa voix le trahissaient: + +--Il y a dix jours, je partais tranquille... rien dans le cœur... pas de +bagages... aujourd’hui... Ah! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin... + +Oswill le détaillait avec délectation: + +--Vous êtes amoureux?... Vous avez rencontré une femme qui vous a pris +pour ce que vous n’êtes pas!... Elle vous a vu dans l’Hispano?... La +couleur des ailes... Je connais ça... c’est la même chose chez les +coléoptères... + +Dewalter coupa: + +--Ne blaguez pas... Je suis un pauvre bougre... + +Oswill avait un mauvais visage: + +--Peut-être vous ne partirez pas? + +Dewalter, derechef, le toisa: + +--Qu’est-ce que vous dites? + +Il prit son chapeau: + +--Tenez, voici mon chauffeur... Adieu... C’est drôle: vous avez une +figure fatale dans mes petites histoires. Vous arrivez toujours pour +contrôler ma détresse... + +Il lui rappela: + +--Ne la racontez pas. + +--Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, affirma Oswill. + +Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva: + +--Laissez-moi encore vous donner un conseil: couchez avec la poule et +allez-vous-en... Autrement, vous n’êtes pas un homme. + +Dewalter le regarda avec dégoût: + +--Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, n’est-ce pas? + +Oswill sourit: + +--Moi? Je n’ai pas du tout de sensibilité... + +--Veinard!... Allons, bonsoir! + +Il sortit brusquement. + +Oswill de nouveau but un gin. Il ricana: + +--Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire... C’est tout de même +un imposteur... Il est mûr pour l’amour... + +Il vit revenir Cinégiak et Laberose. + +--Nous sommes tombés à la Réserve sur la petite Mme de Jouvre et son +flirt, dit l’un d’eux. On les gênait, on est parti. + +Oswill s’était levé. Il répondit: + +--Moi, je serais resté... J’adore regarder les gens mentir. + +--Pourquoi mentir? + +Oswill frappa l’épaule de Laberose: + +--Deux types qui font l’amour mentent toujours l’un à l’autre. Sans +cela, ils se dégoûteraient et ils s’en iraient chacun dans une île +déserte. + +A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane, seule, qui +passait: + +--Tiens, dit-il, voilà ma femme. + + + + +VI + + +Dewalter n’était pas un homme que sir Meredith Oswill pouvait juger. Il +n’avait rien dit de sa jeunesse, parcourue de langueurs et de frissons, +secouée de ce vent mystérieux qui souffle, on ne sait d’où venu, sur les +destinées romanesques. + +Il était né, vers 1884, aux environs de Poissy, dans l’une de ces villas +dont la Seine mouille les jardins. Elles voient passer le rêve +interminable des chalands; elles entendent rire les canots qui +reviennent du bain; elles assistent à la prise des fritures du samedi +soir. Elles ont de grands chiens qui se fâchent la nuit d’apercevoir la +lune entre les peupliers. Georges, grandissant, prit l’habitude de +supporter, le dimanche, la présence d’un homme gai dont il avait le nom. +Ce mari, dans la semaine, faisait, à Paris, des affaires et la noce. +Tandis qu’il les faisait, Georges rencontrait chaque jour, dans la +villa, un autre homme. Moins gai, il caressait les cheveux de l’enfant +et regardait sa mère avec tendresse, de ses yeux doux et passionnés. +Auprès de cet inconnu, Georges riait moins qu’auprès de l’étranger du +dimanche. Cependant il l’aimait davantage. Tous les trois, sa mère, cet +homme et lui, ils allaient en barque vers Triel. Une fois, ils +rencontrèrent un monsieur hargneux et pensif, l’air d’un vieux chien +dressé sur ses pattes de derrière. On dit à Georges que c’était M. Zola, +qui avait écrit: _Une Page d’amour_. C’est un titre qu’il n’oublia plus. +Quand il eut dix ans, son grand ami de la semaine s’en alla, après +l’avoir pris dans ses bras et l’avoir embrassé en pleurant. La mère en +larmes regardait son fils et elle lui dit qu’il s’agissait d’un long +voyage indispensable dans un pays du côté de Pékin. Deux années après, +elle préparait en secret de grandes malles pour aller rejoindre l’exilé, +quand elle reçut une dépêche. Elle l’ouvrit et demeura quelques instants +inanimée. Ils étaient seuls dans la maison. Une servante était au +marché; une autre, au bout du jardin, faisait une lessive. Georges eut +le sang-froid de ne pas appeler. Il comprit que la dépêche venait de +leur ami. Il y jeta les yeux et vit qu’il était mort. C’était le lacet +de soie de la destinée. On dispersa les malles inutiles; une femme, +désormais triste, vécut, n’ayant plus que son fils, souvenir vivant, et +le spectre de son bonheur, étranglé méchamment par les dieux obscurs de +la Chine. + +Le mari passa au travers de ce drame, comme un étourneau dans une toile +d’araignée, sans en ressentir aucun choc. Il vivait heureux, puisqu’il +gagnait beaucoup d’argent, à peine moins qu’il en dépensait. Georges +connut par lui le luxe, le désordre. Sa mère à son tour disparut. Elle +avait conservé, pour y faire des pèlerinages, quelques arpents du temps +passé. C’étaient des photographies, des reliques du mort et toutes les +lettres de l’amour. M. Dewalter, stupéfait, apprit tout d’un coup qu’il +n’avait jamais eu d’enfant; il retourna courir les filles. Georges s’en +alla chez les spahis. Quand il revint, il fut seul devant la vie, comme +Daniel chez les lions. + +Ce qu’il advint de lui jusqu’au jour de sa rencontre avec Stéphane, +c’est l’histoire d’un malheureux pendant quatorze années, son voyage sur +des routes obscures. Où sont les amis pour organiser les étapes? Où les +relais? Nulle part. Il s’en va comme un indigent. Des travaux, il en +trouve, mais de ceux qui restent des tunnels inachevés et au bout +desquels rien ne luit. Il arrive même qu’on lui refuse des places +modestes. On lui répond avec une politesse sincère: «Je ne peux pas vous +offrir cela, à vous.» Avoir l’air d’un prince, quelle aubaine pour un +escroc! Mais pour un pauvre honnête, quel handicap! Pourtant il gagne +son pain courageusement. Il essaie d’écrire: il a trop de noblesse et +pas assez d’habileté; il est peut-être un grand poète, mais personne ne +le saura. Il lutte. Les années passent. Il rencontre des filles faciles; +il se repose quelques soirs entre leurs bras et puis, trop pur, pas de +leur race, il s’éloigne sans qu’elles le retiennent. D’aucunes pensent +avec bassesse que c’est dommage, un si bel être et sans argent! Si elles +osaient? Mais elles n’osent pas. Sa fierté le protège des déchéances. +Enfin, il en trouve une qui veut le suivre. Il tente avec elle ce qui +toujours sollicitera l’honnête homme irrégulier: il se crée un humble +foyer. Il a un but, mais l’éternelle Manon reparaît, fatale, au bout de +sept ans. Pour ne pas s’avilir, il est contraint de la quitter. Seul +derechef, orphelin de son premier amour, il devient de plus en plus un +exilé. + +Son destin se ressent du départ déséquilibré. Il a toutes les soifs et, +sur la route, pas une source. Il s’entête, s’enfièvre, essaye, +recommence. Un escroc habile lui dresse un piège, il y tombe, il paye +des créanciers. Et quand sonnent ses trente ans, tout d’un coup il se +décourage. Rien ne lui a réussi, tout lui a menti. Il se sent l’âme d’un +grand seigneur et il n’est pas un forban pour le devenir. Il comprend +que c’est fini, qu’il ne surgira pas de la foule désastreuse et qu’il +n’a plus qu’à abdiquer. + +Mais quelle est, sur les murs, cette petite affiche blanche? Il se bat +partout, sur l’Yser, en Champagne, à la seconde Marne. La beauté +physique lui est entière revenue. Chevalier de la Légion d’honneur, +l’uniforme lui rend la fierté. Pendant quatre ans, il oublie la vie. Il +revient, il la retrouve, quitte l’enfer et rentre au bagne. Assez! + +Un soir d’abandon plus âpre que les autres, trop sensible pour les +amours de passage, trop fier pour quêter des appuis, trop délicat pour +les besognes, il signe sa seconde abdication. Et il s’exile: adieu +Paris, qu’il n’a pu conquérir, patrie trop belle pour l’éternelle +pauvreté!... Il réalise tout ce qu’il a, il vend ses petits souvenirs, +il coupe sa dernière racine, il se brûle lui-même pour renaître. Un +matin, un matin doré de septembre, il regarde une dernière fois la ville +et il s’en va. + +Frissonnantes solitudes, côtes inconnues, larges plages noires, et vous, +forêts sans fin, humidités mystérieuses, qu’allez-vous faire de cet +homme?--Ne vous hâtez pas de répondre: il est sur la Côte d’Argent! + + + + +VII + + +Lady Oswill remercia sa femme de chambre et resta seule. Elle songeait à +demain et à la promesse que, dans l’après-midi du jour qui s’achevait, +elle avait faite pour demain. Avant de quitter Dewalter, après une heure +passée avec lui dans la pâtisserie de miss Redge, il y avait eu entre +eux un silence, un silence lourd, plein comme une graine qui va germer. +Le même ravissement provoquait aux mains de l’homme une moiteur légère +et, dans le regard féminin, un éclat plus fiévreux; il les avait obligés +à se taire pendant quelques minutes. L’amour était présent. Ils le +savaient et la femme attendait ses ordres. + +Enfin, comme le soir commençait à cendrer l’heure, elle avait dit: + +--Il faut partir. + +Dewalter soupira. Quitter Stéphane jusqu’à demain lui semblait déjà le +supplice. + +Elle dit encore: + +--Demain, je serai libre... + +Elle s’arrêta quelques secondes et continua sur le même ton: + +--Demain, je serai libre... Vous viendrez me chercher vers dix heures +avec votre voiture... Vous m’emmènerez déjeuner à Hendaye ou à +Saint-Sébastien... et puis, pour le dîner, vous me ramènerez à +Biarritz... + +Il l’interrogea doucement: + +--Votre amie vous accompagnera? + +Elle répondit, la voix unie, grise et claire à la fois comme le soir qui +tombait: + +--Non, je serai seule... Demain pour la première fois, je passerai toute +la journée avec vous... + +Et, de nouveau, quelques secondes extraordinaires disparurent. Elle +regardait devant elle avec ses larges yeux sans mystère. Il se courba +vers la main, sur la table, et elle sentit le baiser rapide et chaud +jusqu’au plus profond de sa chair. Ils tremblaient. + +Ils se levèrent. Il paya et, sans dire une nouvelle parole, ils +remontèrent dans l’Hispano. Silencieuse, elle s’en allait sur la grande +route avec la mollesse d’une barque. Deux fois, entre Saint-Jean-de-Luz +et Biarritz, ils rencontrèrent d’autres voitures portant des amis de +Stéphane. Elle ne se cachait pas. + +Quand Dewalter la quitta, elle dit qu’elle irait le soir à Ciboure et +qu’ils s’y retrouveraient. + +--Et puis, demain? + +Il l’interrogeait humblement. Elle répondit: «Oui», descendit sans se +retourner et rentra chez elle. + +Elle dîna dans sa chambre. Oswill était au bar basque. Avant de +s’habiller pour Ciboure, après le bain, elle se contempla longuement et +elle fut heureuse: elle savait qu’elle serait ainsi, demain, dans les +bras de l’homme que, dix jours auparavant, elle ignorait. Elle n’avait +aucune peur, aucun regret, mais un immense bonheur, une confiance sans +limite en elle, en lui, et sans doute une impatience de se livrer. + +Oswill, revenu du bar, avait dîné dans la salle à manger. Il voulait +parler à sa femme et il demanda, par le téléphone privé, si elle pouvait +le recevoir. Elle répondit qu’elle allait descendre et raccrocha +l’appareil. + +Pendant quelques minutes encore elle prolongea sa merveilleuse solitude. +Deux lourdes perles suspendues à un fil jouaient de chaque côté de son +cou. Son âme heureuse exaltait sa beauté. Elle se préoccupait à peine de +l’entretien que son mari lui demandait. En tous les cas il serait court +et sans importance. Une dernière fois, avant de quitter sa chambre, elle +se contempla et elle descendit. Elle fit dire à Oswill qu’elle +l’attendait dans le salon. Il y entra. + +Déjà rempli de liqueurs, il conservait sur lui les bienfaits du sport +et, dans son smoking impeccable, nul n’aurait pu voir qu’il était gris. +Il l’était cependant, mais lucide, et enchanté de savoir que, le +lendemain, il devait partir. Déjà ses malles étaient prêtes. Stéphane, +courtoisement, lui sourit. Des lèvres, il effleura ses doigts. Ce +n’était pas un geste anglais, mais Oswill était joyeux. + +Par politesse, elle parut ne pas s’apercevoir de ce baise-main. +Pourtant, le moindre contact de son mari la gênait. Il avait un cigare +allumé et, sous des apparences polies, il la détaillait avec la +désinvolture d’un propriétaire examinant une jument de course. + +Il dit: + +--Vous maigrissez. Vous buvez trop de thé et pas assez d’alcool. Et +puis, vous ne dînez pas assez souvent avec moi. + +Elle ne répondit point, indifférente, désireuse de ne pas ajouter une +minute inutile à l’entretien. + +Il continua: + +--Je le regrette... La vue d’une jolie femme me creuse l’estomac. Je +mange mieux quand vous êtes là. + +Elle resta silencieuse. Alors il cessa les préliminaires: + +--Je voulais vous parler. + +Elle dit: + +--Vous m’auriez vue demain. + +--Ce n’était pas assez tôt. Il fallait vous prévenir ce soir. + +Étonnée, elle le regarda sans l’interroger. Il avait pris un visage +engageant et, de toutes ses dents courtes, il souriait. + +--Je voulais vous prévenir que nous partons demain. + +Elle continua à le regarder: + +--Comment? + +--Nous partons demain. Nous allons au Maroc. + +Comme ne comprenant point, elle demanda: + +--Qui ça? + +Il répondit, bonhomme: + +--Vous et moi. Nous allons au Maroc, à Tanger. J’ai reçu la lettre +tantôt. On me propose des territoires... + +Sans y penser, il fit le geste de les saisir. Il était Anglais. Il +ajouta: + +--Je veux acheter. Nous vivrons quinze jours là-bas. + +Elle resta silencieuse quelques secondes. Quand elle fut bien en garde, +elle dit avec politesse: + +--Je suis désolée, mais vous irez seul au Maroc. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n’ai pas envie de voyager. + +De ses yeux plus aigus, il l’examina. Il faisait un effort pour +dissimuler sa surprise et son sourire se rétrécissait. + +--Vous n’avez pas envie de voyager? Moi non plus. Mais c’est une affaire +importante. + +Elle répondit: + +--Vous n’avez pas besoin de moi. + +Oswill cessa tout à fait de sourire: + +--Je n’ai jamais besoin de vous... mais, d’habitude, vous m’accompagnez +quand je vous le demande. + +--Eh bien, cette fois, ne me le demandez pas. + +--Pourquoi? + +Elle articula avec calme: + +--Parce que je vous le refuserais. + +Entre ses dents, il serra si fort le havane qu’il le coupa. Il y eut un +temps. Elle se leva tranquillement et, comme pour sortir, ramena son +manteau sur les épaules. Il respirait avec force. + +--Bien, murmura-t-il. + +Il ajouta: + +--Vous êtes parfaitement libre, vous le savez. + +Hautaine, elle le regarda: + +--C’est bien le moins!... + +Il comprit ce qu’elle renfermait dans ces quatre mots, ses rancunes et +ses dégoûts. Il savait qu’elle l’avait épousé sans le connaître, par +surprise, et pour obéir à son père. Il resta impassible. Elle fit un pas +vers la porte. Mais il la retint d’un geste, s’assit et continua: + +--Vous dites: c’est bien le moins? En tout cas, ce sont nos conventions, +depuis que nous sommes redevenus étrangers... + +Il souriait de nouveau, mais d’un sourire mauvais. Sous une influence +inconnue, il venait de la sentir plus agissante qu’à l’ordinaire, moins +passive et d’une hostilité qui croisait le fer. A son tour, il engagea +l’épée. Il le fit méchamment, désireux de l’humilier, en même temps que +d’exprimer sa pensée. Il parlait d’une voix massive: + +--Quand je vous ai épousée, j’ai été très content... oui... Dans ce +temps-là je voulais vous avoir et je savais que je ne pouvais pas faire +autrement. Vous étiez honnête, irréprochable et, de plus, aussi riche +que moi... + +Il se targuait d’être un véridique. Amateur de femmes, il payait. Il +avait regretté que la descendante vingt fois millionnaire des Coulevaï +n’eût pas été la fille chaussée de sandales d’un résinier. La +transaction eût été plus simple. Aujourd’hui, rageur devant le refus, il +le disait crûment: + +--J’ai été très content, oui, mais je n’ai pas dit que j’étais amoureux +de vous. Vous avez peut-être pensé que je le deviendrais? Non. Je suis +comme tout le monde: je n’aime que moi. Seulement, moi, je le dis! +Alors, vous avez été déçue... parce que vous êtes habituée aux fables +depuis que petite fille... + +Méprisante, elle l’écoutait sans daigner une syllabe. Il précisait +encore: + +--Quand je vous ai trompée, je vous ai demandé de ne pas divorcer... Je +savais que, fatalement, vous seriez tombée sur un autre, aussi dégoûtant +que moi-même, mais moins sincère. Je vous ai empêchée de partir. Alors, +vous avez dit: «Je suis libre». J’ai consenti... + +Le dernier mot la fit sortir de son silence; il l’insultait. A son tour, +elle parla, frémissante, rendue plus sensible ce soir par le don +d’elle-même, décidé pour demain: + +--Ne confondons pas. Je n’ai pas dit: je suis libre... parce que vous +aviez été infidèle. Non, mais pour autre chose. Ma mère a été trompée +par son mari. Elle a pleuré et pardonné. Ils s’aimaient... + +Il s’énerva brusquement: + +--Non, je vous assure. Il n’y a pas, dans le monde, plus d’amour que de +bon Dieu. Je suis athée pour tout ça. + +Elle répliqua, rapide: + +--Pas moi. + +Il ricana: + +--Vous croyez en Dieu? + +D’un geste hautain, elle écarta: + +--S’il vous plaît. + +Et puis, durement: + +--Je crois à l’amour. + +--Depuis quand? + +Elle planta ses regards lumineux dans ceux d’Oswill: + +--Depuis toujours et davantage aujourd’hui. + +C’était net. Le mari reçut la phrase en pleine figure. Il resta sans un +mouvement. Touché!... Stéphane était victorieuse, aux points. + +Il se versa un verre de vin de Porto, et puis un second, et, coup sur +coup, d’un trait, il les absorba. Il faisait passer la pilule. Calme et +droite, elle le regardait. Il y eut un long temps, presque une minute, +de répit. Il alluma un deuxième cigare. Tout ce qu’il avait bu dans +l’après-midi et au dîner fut soudain ranimé par le vin et par la colère. + +Il sentit sa griserie. Alors il s’observa. Il avait une telle habitude +d’ingurgiter qu’il savait être ivre et ne pas le montrer. Mais son +cerveau surexcité travaillait et l’intoxication de l’alcool lui donnait +la lucidité. Enfin il ricana: + +--Alors, vous êtes prête à faire des bêtises? + +Stéphane sursauta: + +--Qu’est-ce que vous dites? + +Il fit semblant de ne pas voir qu’elle s’indignait de la question, +d’oublier qu’il n’avait plus aucun droit de la poser. Il continua: + +--Croyez-moi: personne n’en vaut la peine. + +--Vous sortez de nos conventions, dit-elle. + +Pour ne pas le planter là et s’en aller, elle faisait un effort +grandissant. Mais il avait pris un air paterne. Les conventions? Il les +connaissait bien! Il répéta qu’elle était libre et que, seulement, il +lui donnait un conseil. Alors, elle perdit sa sérénité et, nerveusement, +lui répondit: + +--Je vous conseille, moi, de me laisser tranquille. En trois ans de +mariage, je n’ai appris de vous que la négation de tout. Je vous ai +prévenu qu’un jour quelque chose en moi s’affirmerait. + +Malgré lui, il se passionna: + +--Quoi, quelque chose?... L’Illusion... je connais ça. Je l’ai écrit. Je +l’ai étudié. La nature tend des panneaux. L’amour est un escamoteur: des +roses, des colifichets, toutes sortes d’histoires... Mais, quand le tour +de passe-passe est fini, c’est toujours le lapin qui sort et le cœur est +comme un chasseur qui le voit f... le camp... Vous ne trouverez jamais +un homme sincère!... Peut-être, avant, il le croit... Vous n’avez pas le +droit, pour vous-même, de revenir bredouille de la battue. Alors, n’y +allez pas. + +Il baissa le ton et fit un pas vers elle. Avec une douceur feinte, un +sourire d’autorité voilée, il dit: + +--Je vous empêcherai d’y aller. + +Elle se dressa: + +--Vous m’empêcherez, vous? + +Elle n’avait pas crié. Mais la voix était telle, et l’intonation +hautaine, qu’il comprit qu’il n’empêcherait rien. + +Il est de ces minutes où l’homme dépossédé se brise en vain devant la +femme qui le rejette. Il sentit la présence obscure de l’inconnu. Avec +rage, dans un emportement rapide, il affirma: + +--Il n’y a pas d’amour! Quand vous aurez trouvé l’amour, l’amour vrai, +sans chiqué... alors, je vous tirerai mon chapeau. + +Elle lui jeta d’un trait: + +--Vous pouvez vous découvrir. + +Il y eut un temps. Ils étaient l’un devant l’autre, affrontés. Il +regardait Stéphane et, mieux qu’à l’habitude, il voyait sa splendeur. A +cette minute, il l’aurait achetée. Pourtant, il se sentit pauvre et sans +armes. Alors il dissimula, rompit et changea la conversation. Il voulait +se renseigner, en savoir plus. Il rassembla toute sa force pour +s’obliger à l’indifférence et, dans le salon, il marcha. + +Il demanda: + +--Qu’est-ce que vous faites, ce soir? + +Elle répondit: + +--Je vais à Ciboure, danser... + +Elle ajouta, sans discerner si c’était par prudence ou par bravade: + +--Je ne vous empêche pas de venir. + +Il y avait entre les dents d’Oswill comme un petit bruit de vipère. Les +yeux dans le vide, il sifflotait. Il insista, négligeant, sans la +regarder: + +--Qui y aura-t-il? + +Elle décida de ne rien taire. Elle dit: + +--Il y aura Deléone, sa femme et un ami... + +--Deléone, sa femme... et un ami... + +Stupéfait, il s’arrêta, après avoir répété la réponse. D’un coup, comme +se lève le rideau sur le théâtre de Polichinelle, la vérité lui +apparaissait. Il en éprouva un éblouissement, une stupeur mêlée d’un +sentiment énorme de comique. Il ne pouvait en croire ses oreilles. + +Il répéta: + +--Deléone... sa femme... et un ami?... Ce n’est pas ce monsieur qui a +une si belle voiture... une Hispano?... Monsieur... + +Elle articula avec calme: + +--M. Dewalter, oui. Eh bien, qu’est-ce que vous avez? + +Il avait l’air d’une bête, d’un énorme singe, et, tout secoué d’une +sorte de joie épileptique, il la regardait méchamment. Elle le crut fou +et se leva, peu désireuse d’assister aux ébats d’un ivrogne. +Brusquement, il se calma et, dans un verre, il dit: + +--C’est rigolo. + +Elle était à bout de nerfs et tout son mépris, presque sa haine, +sortait. L’hilarité d’Oswill et ses derniers mots lui inspiraient le +dégoût. Elle y vit une insulte contre elle, contre son choix. Elle le +toisa: + +--Vous trouvez? + +Il répondit tranquillement: + +--Oui, je trouve. + +--Qu’est-ce que ça veut dire? + +Il était redevenu correct, mais sa marche était hésitante. Son accent +britannique augmentait. Il dit avec un sourire exagéré: + +--Ça ne veut rien dire. Et si ça voulait dire quelque chose, je ne vous +dirais pas ce que ça veut dire... Ah! vous allez à Ciboure avec +Deléone... et un ami?... Eh bien vous avez raison... Moi je vais au +Maroc... oui, j’y vais... Quand je dis que je vais en Afrique... j’y +vais... + +Elle haussa les épaules, n’attachant plus aucun prix à ses paroles... Il +avait bu... Lassée, elle sortit du salon. Il la rejoignit avec un calme +affecté. Il prit congé. Il ajouta correctement: + +--Excusez-moi d’avoir voulu vous emmener à Casablanca. J’irai seul. Je +pars demain. Oubliez cette discussion ridicule et faites ce que bon vous +semble. Bonsoir... + +Sans répondre, elle le regarda s’éloigner. + +Devant la terrasse, au bout du jardin, la calme mer de septembre faisait +un bruit d’argent avec les cailloux. Le phare prochain l’éclairait et sa +lumière sur les eaux semblait faire naître des écailles par millions. +Dans une villa voisine, un chien, sans raison, aboyait. L’heure avait la +beauté éternelle de l’indifférence et, seule dans la splendeur tiède de +la nuit, Stéphane, chargée de son amour, semblait éphémère et vivante. + + + + +VIII + + +Tout Biarritz était là, serré, agité, trépidant; les uns encore occupés +à dîner, les autres devant un stock renouvelé de quelque champagne +d’après-guerre, la plupart, sur le parquet, et dansant dans une cohue; +mais la cohue la plus étincelante, faite de toutes les célébrités de +France et d’Espagne, de tous les mondes, et particulièrement du demi, un +mélange de financiers, de gens de courses, de femmes de théâtre et aussi +de grandes dames authentiques, et de quelques seigneurs véritables, sans +compter les rois d’Israël, et leurs valets politiques. + +Et, sans cesse, comme un robinet mal fermé s’égoutte sur une écuelle de +bois, la rue de village fournissait des arrivants nouveaux à la Réserve +de Ciboure. Ils hésitaient une seconde, devant le barrage des maîtres +d’hôtel. D’un air important, et comme des ministres harcelés, ces valets +leur criaient de faire demi-tour. Ils s’avançaient tout de même, +prenaient des sentiers étroits entre les tables et, finalement, ils se +casaient. Au dehors, un tumulte sauvage faisait un bruit de quartier +nègre. Les jurons des chauffeurs, le mugissement inutile des claksons, +les cris inarticulés des grooms occupés à caser les voitures, les ordres +des maîtres, les éblouissements des curieux, soudain enveloppés par la +projection des phares, quelques mendiants,--tout cela créait une +confusion hurlante, une cacophonie de place publique africaine, quand, +parmi le tumulte assourdissant des nuits de fête, on mange les +prisonniers rôtis. Une odeur d’essence refoulait celle de la mer. + +Seul, devant la table à laquelle il avait dîné,--maintenant chargée, +comme les autres, de deux seaux frappés (cent soixante francs), d’une +assiette de mauvais biscuits (vingt francs), d’une corbeille de fleurs +(trente francs) et de petites lampes à abat-jour rouges +(gratuites),--Georges Dewalter vit arriver Stéphane et les amis de son +escorte, les Deléone, la jolie Mme de Jouvre, suivie du jeune +d’Aigregorch qui la désirait vainement, car elle avait des yeux ardents, +mais un cœur froid et occupé de son mari, et enfin Pascaline Rareteyre. +Stéphane aimait cette petite personne peu raisonnable mais charmante, et +d’un monde excellent. Elle était calme et la reposait. Par ailleurs, +l’irréprochable lady Oswill--qui savait que demain elle ne serait plus +l’irréprochable--l’austère Stéphane n’avait aucun ridicule, pas même +celui d’être sévère. Elle dédaignait de juger et les faiblesses de son +amie fragile n’occupaient jamais son esprit. + +Georges Dewalter, jusqu’à l’arrivée de ses hôtes, avait attiré +l’attention. Un homme seul est un point de mire quand, jeune encore, et +beau, il est mystérieux. A la Réserve de Ciboure, ce soir, tous, à peu +près, se connaissent. Chacun aurait pu dire les dîneurs. Celui-ci +arrivait du Sahara, qu’il avait traversé le premier en voiture; cet +autre était le directeur d’un journal; celui-là, Sem. Et ce grand? +L’ancien ministre de la Guerre. On ne pouvait point ne pas reconnaître +Pierre Laffitte et les illustrations féminines dont il publiait les +portraits. Des auteurs dramatiques attiraient les commentaires. Le frère +d’un polémiste illustre bavardait avec un ennemi politique. Un prince +russe buvait aux frais d’une modiste. Un gros couturier, flanqué d’une +négresse, était somptueux et barbare; avec sa barbe courte et ses yeux +de mer sur un visage flasque, il avait l’air d’un turbot moisi; un petit +peintre à la mode, tombé dans la publicité commerciale, un académicien, +le frère d’un souverain régnant, un multimilliardaire de New-York, +quelques indigènes sans titre, tous étaient là, comme nus. D’un mot +rapide, sans insister, on colportait leurs avatars, leurs secrets, leurs +habitudes, bonnes ou mauvaises. On savait. Mais de Georges Dewalter on +ne savait rien. Quand lady Oswill fut près de lui et sa table occupée +par cinq personnes, il cessa d’être en vue. Il n’était plus qu’une unité +dans un groupe qu’on pouvait nommer. Mais aussi longtemps qu’il resta +seul, il intéressa les femmes et quelques hommes, toujours à l’affût des +rivaux. + +Il n’avait remarqué personne. Il était loin, plus loin qu’à l’étranger +et comme dans un songe étonnant. L’ironie de sa situation s’était +éclipsée de son esprit. Il attendait Stéphane. Demain, elle serait à +lui. L’avenir s’arrêtait là. Cet être délicat, sensible comme un enfant, +cet homme honnête ne se disait même pas que celle qui s’était promise +espérait sans doute de lui les longs jours d’un amour fidèle. S’il y +avait pensé, peut-être se serait-il enfui sur-le-champ. Mais la +taquinerie du destin semblait avoir ouaté sa raison. Quand l’héritière +des Coulevaï fut près de lui, sa merveilleuse léthargie s’augmenta. Il +était à ses côtés. Il la voyait, il la respirait. Elle le regardait avec +son sourire. Le pauvre vaincu s’endormait dans cette victoire de +rencontre. + +Le plus remarquable était qu’il fût brillant. Il le fut. Toutes les +fumées de sa riche enfance remontèrent dans son cerveau. Il conduisit +avec agilité la conversation à bâtons rompus, évitant les embûches, +disant toujours ce qu’il fallait. Un imposteur n’eût pas réussi mieux à +donner le change. Mais aucun calcul, pas la moindre bassesse n’entraient +dans son jeu. Il se parait, instinctivement, pour l’amour, comme ces +misérables insectes de la nuit qui s’illuminent dans le désir. + +Peu à peu, la cohue s’était dispersée. La plupart des dîneurs, voire des +danseurs, avaient repris leurs grosses voitures et s’en étaient +retournés à Biarritz, attirés par le baccara ou simplement pour leur +repos. Il ne restait plus que quelques couples attardés et des groupes à +trois ou quatre tables. Tout ce qui jusque-là, dans le détail, avait été +vulgaire et bruyant, l’allée et venue des valets, les reliefs exposés +des repas, s’effaça par degrés et l’on put enfin goûter la sereine +poésie de l’endroit. + +Le jour, la Réserve de Ciboure est mal placée. La baie, enlaidie par les +constructions du rivage, ressemble à toutes les banlieues; l’homme, en +s’y installant, n’a point manqué de la rendre hideuse. Mais la nuit +souveraine, par sa magie, efface régulièrement toutes les tares. +Maintenant, une beauté singulière s’étendait sur le golfe, agrandi par +les prestiges de la lune. + +L’eau se balançait doucement, toute proche, comme un monstre assoupi +dans un gigantesque hamac. Une brise amicale circulait librement, et, +près du parquet de la danse, le jazz-band, tout à l’heure agressif, +s’amadouait. D’une voix aérienne, frêle et bizarre comme des cris +d’oiseaux, avec on ne sait quelle langueur, quelle nostalgie de désert +et de palmes, deux nègres chantaient, accompagnés de leurs banjos. Les +lointaines étoiles, la terrasse, la présence de la mer en contre-bas, +tout fournissait l’impression d’un entreciel. Pascaline et Mme de Jouvre +dansaient, Deléone et sa femme, à une table voisine, bavardaient avec +des amis; Georges Dewalter et Stéphane étaient isolés dans une fébrile +et rare solitude. Elle se sentait bien heureuse. Mais, peu à peu, le +calme revenu, le silence grandissant, peut-être augmenté par les +chansons d’Afrique, la douceur presque inquiétante et comme insolite de +la nuit, rendait à Dewalter la perception de la vérité. A mesure que +l’heure s’avançait, il recommençait à la savoir fragile. Il ne bougeait +pas. Vaguement, il lui semblait qu’un seul geste allait tout faire +s’évanouir... Il resta longtemps sans paroles, dans une joie maintenant +amère. Elle jouait avec une rose et le contemplait. + +Soudain, il pâlit. Il saisit les mains de Stéphane et les baisa avec +dévotion, d’un mouvement brusque, dans une espèce de frénésie +frémissante. Elle sourit, surprise. Alors, il releva la tête et vit +qu’il l’étonnait. Il balbutia, sans bien savoir: + +--Vous ne pouvez pas comprendre mon émotion... Merci. + +Et, une seconde fois, il refit le même geste. Alors, elle répondit, un +peu oppressée, plus rapide qu’à l’ordinaire: + +--Pourquoi ne puis-je pas comprendre?... Votre voix a une sonorité à +laquelle personne ne m’a habituée. C’est merveilleux de sentir encore un +tel frémissement chez un homme comblé par la vie... + +Elle revoyait les autres. Elle songeait à son existence jusqu’alors +inutile. Elle continua: + +--Vous m’avez dit merci. Je pourrais vous en dire autant. + +Il fut surpris de l’intonation lasse. Il la regarda: + +--Avez-vous quelquefois été malheureuse? + +Simple et digne, elle répondit: + +--Très souvent. + +Une douleur vint au cœur de l’homme de savoir qu’il n’y pourrait rien. +Dans le sentiment de lui demander pardon une fois encore, mais plus +vite, comme honteux, il repencha sa tête sur les longues mains. Mais +elle ne pouvait deviner ce qui l’agitait et, confiante elle dit, avec, +un sourire bouleversant de bonne foi: + +--J’ai été malheureuse, oui. Mais je crois que je ne le serai plus. + +Il se taisait. Sans cesser de sourire, elle demanda: + +--A quoi pensez-vous? + +Il répondit d’un timbre tremblant: + +--A rien... + +Il se sentait comblé et déchiré, et, soudain, il eut peur qu’elle s’en +aperçût. Il s’excusa avec une câlinerie: + +--Ne m’en veuillez pas de mon trouble. Vous êtes si proche de moi et +vous me semblez irréelle... Ne souriez pas... Je vous assure, il me +semble que vous allez disparaître tout d’un coup et me laisser seul. Il +n’y aura plus qu’une fumée. + +Ainsi, pour lui-même, s’exprimait son angoisse véritable: le sentiment +de l’éphémère. Mais, ne pouvant savoir, elle riait des paroles tendres +qui lui semblaient amusantes aussi. Dans son équilibre et sa puissance +vitale, elle ne craignait point de disparaître comme une fumée. Elle +rit. Et son rire était doucement sensuel. + +--Vous êtes fou, dit-elle. + +Il tressaillit et, de sa voix basse, hâtive, il murmura: + +--Oui, je suis fou. + +Il la contemplait, emporté dans un éblouissement, comme un enfant pauvre +devant la féerie d’un jouet somptueux et vivant. Ses mots maintenant +hésitaient: + +--Laissez-moi vous dire... si j’avais... à Dieu ou à la nature... +commandé mes rêves... expliqué ce que j’aurais voulu rencontrer... eh +bien, c’est vous que j’aurais dépeinte, vous, absolument... +Croyez-moi... Et non seulement vous, avec vos belles mains, vos yeux, +cette voix, mais tout, je vous assure, tout... cette robe, ces perles +sur votre cou, ce parfum... Comment appelez-vous ce parfum? + +Elle dit: + +--C’est de l’ambre antique. Vous connaissez bien. + +Il répondit naïvement, frémissant et presque penché vers elle: + +--Non, je ne connaissais pas. + +Il la respirait et il continua, avec une ardeur concentrée, humant +l’effluve savante: + +--Ah! que je voudrais l’emporter. + +--Pourquoi l’emporter? Allez-vous partir?... + +--Il faudra bien que je parte. + +--Pas tout de suite, j’imagine? + +--Non, pas tout de suite, non. + +Rassurée, elle souriait davantage, tranquille. Et lui, il se disait +qu’il ne mentait point, qu’il prolongerait la halte quelques jours, +quelques pauvres jours, afin de les emporter là-bas, loin, loin. Et +pendant de courts instants, il goûta une joie pleine, radieuse comme la +lune qui montait. Pourtant, il restait stupéfait de ce qui lui était +advenu. Après un temps, il l’interrogea: + +--Pourquoi? Pourquoi avez-vous eu tant de bonté pour moi? A la première +minute, dès le premier regard, vous en avez eu... + +Elle songea que c’était vrai. Et il lui dit qu’il la croyait presque +dure avec les autres. Elle pensa tout haut: + +--Pas dure, en vérité. Non, rien. Je ne les vois pas. Avant vous, je +n’ai rencontré personne. J’ai trop vécu ici. Il y a peut-être, dans un +autre milieu que le nôtre, des âmes moins desséchées... + +--Vous croyez? + +Il l’interrogeait d’un élan. Il était heureux, brusquement, de ce +qu’elle avait dit. Il y voyait une porte ouverte. Puisqu’elle pensait +que d’autres, moins privilégiés que ceux qu’elle avait connus, étaient +différents, plus sensibles et d’un cœur plus riche, peut-être avant de +la quitter, en lui disant adieu, pourrait-il lui révéler sa misère? Cela +ne serait pas vil, en partant. Mais, radieuse, elle continuait, +s’offrant un peu de pitié cérébrale, le raffinement, dans son bonheur, +de penser vaguement, avec imprécision, à la plèbe qu’elle ignorait: + +--J’imagine, en effet, qu’il y a d’autres êtres, sans luxe, moins gâtés +que nous. + +Il fut découragé par le mot: nous. Comment pourrait-il, maintenant, lui +révéler qu’il n’était pas des heureux du monde? Une petite ironie sans +amertume le fit sourire, tandis qu’il la regardait dans sa splendeur. Il +articula doucement: + +--Le luxe? Vous en dites du mal? + +Elle répondit nettement: + +--Oh! non, certes non. + +Elle s’expliqua tranquillement, parlant de l’argent comme le boulanger +parle du pain, avec la certitude souveraine que la farine ne peut +manquer. Chacun de ses mots, sans qu’elle en eût conscience, précisait +pour lui l’impossibilité de leur bonheur qu’elle désirait: + +--Le luxe est indispensable à tout. Je ne saurais pas m’en passer... +J’ai une cousine qui est entrée au couvent. Elle vit... privée de tout +ce qui est l’ornement de vivre. Je ne comprends pas. + +Elle jouait, indifférente, avec son collier d’un million: + +--Je ne médis pas du luxe qui est notre atmosphère naturelle... Mais je +dis que certains êtres--presque tous ceux que j’ai connus--sont sans +joie au milieu de la fortune. Eh bien, c’est insensé... + +Dewalter, maintenant immobile, buvait avec le sourire, une coupe de +champagne. La coupe... Peut-être la libation aux dieux? Et, dans ses +oreilles, entrait la ciguë. Stéphane continuait, bien assurée qu’il +pensait comme elle et plus simple que jamais: + +--La fortune, c’est beau. C’est... je ne sais pas... c’est la +possibilité de tout... c’est l’art sans inquiétude, l’amour libre +d’esprit... On est fou d’avoir tout cela et de ne pas en jouir. Vous, au +contraire, comme moi, vous savez. Votre voiture, tenez, a je ne sais +quoi de rare, de choisi. Vous êtes naturellement un dilettante; je l’ai +vu tout de suite... Et cette chose double, chez le même homme, ce +frémissement auprès d’une femme, cet amour qui apparaît... eh bien, oui, +c’est très rare, très précieux et je ne l’ai jamais rencontré. + +Elle le détaillait avec joie. Pourtant il lui parut trop grave. +Souriante, pour le taquiner un peu, elle dit: + +--Vous n’avez qu’un défaut... Vous êtes un peu triste. + +Il surgit de lui-même et répondit avec une indéfinissable exagération: + +--Je ne suis pas triste, puisque j’ai tout. + +Et, à son tour, il parla. Le vin de Champagne, son exaltation +grandissante depuis huit jours, l’atmosphère enivrante du lieu et +jusqu’aux paroles de Stéphane, lui donnèrent le don de se peindre. Dans +un mélange de regret et de désir, il se montra tel qu’en effet sa mère +l’avait créé, tel qu’il aurait dû se développer si son destin le lui +avait permis. Stéphane avait raison sans le savoir. Toujours devant le +pauvre en marche qu’il était, dansait comme un fantôme, son double +somptueux. Et c’est celui-là qui s’exprimait: + +--Vous avez raison. Je ne crois pas que vous trouveriez facilement un +homme animé de plus d’amour, et, en même temps, du désir de tout ce que +la vie peut offrir de beau, de précieux, dans la facilité du plaisir. +Vous m’avez bien compris. J’aime en effet tout ce qui orne l’existence, +les beaux chevaux, les paysages assouplis par la science des jardiniers, +les objets rares, les musiques les plus divines. Je suis un poète dans +mon aversion de tout ce qui est médiocre. Et, en même temps, j’ai un +cœur ivre de tendresse. Et il y a des minutes où j’ai en moi tous les +désirs de la terre. + +Heureuse, elle l’écoutait. Sa voix était chaude, ardente, nuancée, et +les mots y étincelaient comme des pierres précieuses sur un velours +sombre. Il se tut quelques secondes et, sans timbre cette fois, avec une +frénésie de jeune arbre secoué par le vent, il articula: + +--Vous représentez tout cela pour moi, tout. Vous êtes tout ce que +j’attends de la vie, toute sa splendeur et son charme... tout ce qu’elle +a d’impossible. Vous êtes tout cela. + +Elle restait immobile, sans lui répondre, environnée de sa flamme. +Enfin, elle s’exclama, avec une joie contenue: + +--Ah! je savais bien, je savais bien qu’il y avait dans le monde un +homme qui me ressemblait. + +Une minute, une longue minute ils restèrent l’un près de l’autre, en +silence, oppressés comme si le ciel était moins dans le ciel que dans +leurs cœurs. Ils frémissaient d’impatience et de langueur. Enfin, il +dit, et d’un ton bizarre, simple et doux, à la façon d’un enfant, avec +un sourire d’enchantement un peu las: + +--Je voudrais mourir près de vous... + +Simple et saine, elle rit de l’idée trop exaltée. Toujours elle restait +sans morbidesse, en vraie descendante de la vieille race des Coulevaï: + +--Ah! mon Dieu... mourir? Il faut vivre près de moi. Vous êtes libre et +je ne suis pas très prisonnière. Nous arrangerons cela très bien, vous +verrez. + +Ensemble, ils pensèrent à la promesse de Stéphane et à la journée qui +déjà s’annonçait par la déclinaison de la nuit et les premiers frissons +de l’aube. Les nègres depuis longtemps s’étaient tus, les lumières +étaient presque éteintes: Deléone et sa femme, par plaisanterie, s’en +étaient allés sans prévenir. Ils avaient emmené Mme de Jouvre. Seuls, un +maître d’hôtel, respectueux et lassé, attendait leur bon plaisir, et +Pascaline qui, tranquillement assise, les regardait, de loin, avec +gaieté, contente de voir enfin son amie heureuse et faible. Dans la rue +du village il n’y avait plus que leurs deux voitures. Ils rirent en même +temps avec confusion, et Pascaline, affectueusement, se moqua d’eux. +Elle demanda de rentrer seule dans la voiture découverte de Dewalter. +Elle insista avec gentillesse pour qu’ils n’eussent point l’air trop +vite convaincus. En dépit de la chute prochaine, elle gardait toujours +sa déférence pour Stéphane. + +Ils partirent. Les deux autos se suivirent dans la nuit finissante. +Georges avait pris la main de lady Oswill. Il n’y avait plus aucune +pensée en eux que celle d’un bonheur grandissant et leur fatigue +nerveuse se résorbait dans la puissante jeunesse de l’aube. + + + + +IX + + +Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans avoir revu sa femme. Il +était en proie à une sorte de fureur dont il ne se rendait pas compte +parce qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et gestes de +Stéphane. Il se devait donc de sourire. Et il souriait en se réveillant, +en s’habillant, en filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. Mais +son sourire, qu’il était oblique et dangereux! Rageur, il mâchonna dans +ses dents, en appuyant sur le débrayage: + +--Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je vais en Afrique, j’y vais. + +Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, à cet aventurier de +quatre sous qui, en route pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et +venait s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur plaisait à +Stéphane? Tant mieux. Quelle preuve pour elle que l’amour et le mensonge +ne font qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. Au retour, il +ne doutait pas de la retrouver, déchue d’une illusion, assagie, +l’imposteur chassé, disparu après avoir donné la leçon. + +L’idée ne lui venait pas que sa femme irait jusqu’aux limites de la +défaillance et les franchirait. Il l’avait salie autrefois, outragée; il +avait voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait avec les filles. +Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, il la respectait, toujours étonné. +Il la croyait incapable d’une faute. Il ne savait pas que les honnêtes +femmes tombent parfois comme l’éclair et qu’il peut suffire d’un soir +d’orage dans le ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur. + +Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, de cela, il n’avait +cure. Tout ensemble rageur et enchanté, il filait sur la route, en +bolide, sans prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il était +assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme elle l’avait décidé, Stéphane +fut la maîtresse de Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions, +pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être belle dans le don +précieux qu’elle lui consentait. Étrangère au seul homme qui l’avait +possédée, libre en conscience, elle avait la sensation que sa vie +commençait et qu’elle venait enfin d’être épousée. + +Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir à Biarritz, dans sa +chambre du Palais, il évoqua Stéphane étendue sur le lit et il pleura... +Il voyait la Nécessité,--austère, dure, les traits tirés: Elle était +près de lui. Sans bruit, elle montrait la porte. Elle lui criait: «Au +désert! Va-t’en!» + +Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir à l’ordre. A quoi bon +attendre quelques journées comme il se l’était promis? Pour Stéphane +même, il était mieux que, tout de suite, il s’en allât. Alors, l’idée +qu’il avait mal agi rentra en lui comme un fer rouge. Il fut poignardé +d’avoir abusé d’une femme et vainement il se débattit. Mais il est dans +la nature humaine d’agir d’abord selon le désir et puis de trouver après +les raisons nécessaires à se justifier. Il en est ainsi dans tous les +domaines: toujours, quand il transige avec le devoir, l’homme se fait +son propre avocat, et puis son juge, et il s’acquitte... + +Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la connaître. Il savait aussi +qu’il lui plaisait. Sans méchanceté, sans vilenie même,--pour +s’excuser,--il se dit qu’elle avait tout et lui, rien; qu’elle vivait à +Biarritz, endroit frelaté; que son abandon avait été rapide. Il n’avait +pas beaucoup lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite; qu’il +avait été respectueux et sincère; que, sans doute, aucun des hommes +auxquels elle avait appartenu ou qui la prendraient dans l’avenir +n’avait apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, la +reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, le bouleversaient. Il songea +avec amertume qu’elle restait et qu’il allait partir; qu’il serait vite +effacé de ce cerveau de femme, tandis que lui, jamais plus il ne +l’oublierait. Il s’accrocha à cette idée désespérément; il ne fut plus +possédé que par son propre chagrin; il arriva à le savourer avec lenteur +et, pendant une heure, son désespoir s’engourdit. Il était affalé sur le +tapis de la chambre, le visage enfoui dans ses bras et les bras posés +sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes se séchaient et laissaient des +traces amères... + +Le téléphone retentit. + +D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait personne. Il crut à une +erreur. Mais la sonnerie insista. Alors il pensa que c’était Deléone, +qu’il voulait lui parler de la voiture et lui donner des instructions. +Il répondit à l’appareil. Le cœur saccagé, il entendit Stéphane... + +Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze heures et qu’elle +serait heureuse qu’il vînt quelques instants auprès d’elle. Elle ne +voulait point s’endormir sans l’avoir revu. L’écoutant sans la +contempler, il perçut combien sa voix était merveilleuse. + +La conversation cessa. + +Déjà, il obéissait. + +Il s’habilla de son smoking, ne voulant point avoir à dire qu’il n’avait +pas dîné; il effaça de lui les stigmates douloureux; il fut pareil à +tous, élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la glace, il se sourit +et descendit. Il traversa le hall, encombré d’une foule élégante et +joyeuse. C’était le gala du Palais. Il reconnut quelques visages +entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline qui, de loin, +lui fit un signe d’amitié. Il sortit rapide et, dans le grand jardin +desséché de l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de la mer. + +Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en savait très bien la +position et, des fenêtres de sa chambre, il l’avait aperçue plusieurs +fois. Elle était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre le palace +et le phare. + +Quand il arriva, la rue montante était déserte. D’un côté, elle était +construite et les élégantes bâtisses avaient, sur l’autre façade, +l’océan. A droite, c’étaient des terrains encore libres qui, dans la +nuit, prenaient l’aspect de petits champs. Ils séparaient la rue, +tranquille comme une voie de province, de la route nationale qui va de +la frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables à des pièces à +réception sans toiture, étaient entre chacune des maisons. Les becs de +gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination de la lune. La +demeure des Oswill était aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier +étage, les lampes de la chambre de Stéphane filtraient derrière les +rideaux. + +Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en rendît compte comme celui +d’un contrebandier, effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec une +légèreté de démons, ils sautèrent les grillages du côté des terrains +inoccupés. Par instants, à intervalles réguliers, au sommet de la rue, +le phare hoquetait. + +Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit que le lèchement continuel +de l’eau sur les cailloux et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait +jamais eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous furtif, +conçu dans une atmosphère romanesque et d’être attendu par une maîtresse +précieuse. Il en éprouvait une exaltation. En même temps, cela lui +semblait tout simple: il était bien né pour l’amour. Enfin, il fut +devant la villa. + +Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. Il n’osait point +sonner, ni faire aucun appel. Comme son amie n’apparaissait pas pour lui +ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il n’était pas venu +vainement. Il craignit quelque empêchement. Mais, au premier, les +rideaux furent tirés; la fenêtre s’entr’ouvrit; il entrevit Stéphane. +Dans l’ombre, elle murmura qu’elle descendait. Alors, il se sentit +l’orgueil d’un roi. + +Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une porte double et devant +laquelle montaient de larges barreaux. Cette porte était dans un +renfoncement. Cela faisait comme une baie sombre dans la façade, une +alcôve où se tenir debout. Il entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière +les barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il fut sur les +marches et elle tendit les bras. Il sentit les douces mains sur son +visage. Ils étaient l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des +barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit qu’une femme de chambre +restait occupée au premier étage et que, dans peu d’instants, cette +servante se retirerait. Stéphane préférait attendre pour ouvrir que +toute la maison fût libérée. + +Il dit: + +--Je me suis hâté. Je suis venu trop vite. + +Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi, +murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas +plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle +éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il, +un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient +ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la +porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du +bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur. + +Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche +supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient +en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par +jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur +leurs corps étirés--entre eux--ils sentaient le froid de l’obstacle et +les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit +tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans +une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait +frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un +groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité +radieuse. + +Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait +de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence. +Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle +confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis +le matin. + +--Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous +attendais et que je suis libre... + +Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une +femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne +venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce +qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui +naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement, +sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le +désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait +plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle +violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent. + +Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux +estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse, +cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux +étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses +Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle +vit qu’il regardait les fleurs. + +--J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les +cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque +matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto. +L’air de la mer les fait vite mourir. + +Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait +sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au +désert une femme arabe parlerait du sable. + +Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune +corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras +et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts +et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en +plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis; de ses +mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du +bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses +jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour +mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux. + + * * * * * + +Pour la première fois, il lui mentit. + +Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les +circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et +Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van. +Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans +les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger +sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le +lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années +d’amitié; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui +le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé +leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs. + +Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don. + +Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle +voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et +visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le +mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé +qu’on l’avait mal mariée. C’est tout. + + * * * * * + +Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter +faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il +entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la +villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit, +celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet +homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le +portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait +n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel +que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il +aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué,--et le +seul,--l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le +nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à +sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre +porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par +la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais +l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie; et, pourtant, +elle sonne. + + * * * * * + +Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut +ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé, +un faux Dewalter. Était-il faux? Il l’était, puisque aucun des souvenirs +qu’il racontait--souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures +d’hier--n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de +même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était +invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être +les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche. + +Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa +l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva +point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus +terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des +jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de +Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut +que lui-même, plus heureux. + +Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en +Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de +perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier +d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois +disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le +domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances +d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà +rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était +qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille. +Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère. + +Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son +père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les +ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une +fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu; il en gardait la mémoire. Il +avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre; dans la +suite, il avait beaucoup lu; il pouvait décrire la prison du pape. Et, +comme ils parlèrent d’un voyage--le voyage que toujours projettent les +amants--il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme +une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux +jaillissantes, les palais délabrés... Il raconta la chute de cheval +qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi +dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute, +en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route +crayeuse. + +Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait +souhaité; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y +retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre +devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer +lui-même, l’emportait... Elle l’écoutait avec crédulité, dans +l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils +restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un +souvenir propre. A son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle +n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils conclurent que l’aube +de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés +par le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de +Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et +commençait à le régir. + +Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane +avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant +lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef +qu’un jour--oh! pas ce soir,--mais un jour, demain peut-être, avant de +s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux +souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs +d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre: + +--Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts +en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait... + +Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite, +comme un nageur saisit une planche: + +--Et moi aussi, je vous dirai. + +Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait +connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de +l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur +les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la +première fois: + +--Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi +jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas +tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien... Tu serais +obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as +été un homme jeune, trop riche, oisif... Tu aurais, certainement, des +choses à cacher... Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche, +maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te +demanderai rien... + +Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait +compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se +démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir +d’un homme heureux, comblé, oisif... «trop riche...» comme elle le +disait? + +Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la +nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller +vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du +geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler +la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme +n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs +deux cœurs était à jamais assuré. + + + + +X + + +Deléone se targuait d’un langage vulgaire. + +--Je t’ai porté chance avec ma roulante! On ne parle que de vos +amours... + +C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné +Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait +encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du +Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé +à un ruffian. + +Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle +Dewalter était assis, il continuait: + +--Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser. + +L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des +commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point +l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à +son insu, le rassura: + +--Ah! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est +difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de +passage, et juste le temps de battre de l’aile... + +--N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une +femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter +mériter son amitié,--sans plus? + +--Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant. + +--Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au +front tu m’appelais l’idéaliste! + +Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir +d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclanchement de +la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses +compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut +avec jovialité: + +--Tu n’es pas à la page! Heureusement que tu es né avec du métal: tu +aurais végété... + +Il continua: + +--Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce +temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin, +s’impatiente... Quand part ton bateau? + +Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna +le renseignement: le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante. + +--Tu ne restes pas ici? + +--Non, dit Dewalter sans intonation. + +--Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai +dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air. + +Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait +laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute +sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son +retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages. + +--Ça va comme ça? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche. + +Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de +Stéphane. Il pensait: + +--Veinard! Il la tombera... Mais quel idiot de s’en aller... en +Afrique... chasser le buffle! + +Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que, +maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des +villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter +plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots +vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui: qu’il était riche, de +bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était +destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On +se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence +sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que, +tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti +pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le tour du monde et trouvait le +monde trop petit. + + * * * * * + +Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes +étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de +l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait +pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à +Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans +les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure +et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal. +Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer. + +Le jour des courses, elle fut merveilleuse. + +Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle +pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu +opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec +une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de +la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle +sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des +mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir +bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée. + +Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse +offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait +sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du +cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous, +elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les +éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme +hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux +chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la +chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les +vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des +prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des +matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un +bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille +bouches. + +Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce +poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la +journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et +l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques, +Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en +esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des +passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval; +elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse; +quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de +l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail +hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la +foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux +lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets, +provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté +solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et +surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une +semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il +sentait les formes de sa jambe contre la sienne; parfois, elle +saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle, +elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il +songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage, +lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure +encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur +double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre +imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes +avant la dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans sa chambre +par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait +de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux +encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra +chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron. + + * * * * * + +Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale. +L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale, +son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son +père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement +amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait +chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les +serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle +n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla +les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du +prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane +revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne +pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous +les sentiers de son enfance. + +Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et +déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne +et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et +arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les +maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies; ils avaient +l’idée qu’ils y pourraient vivre. A une auberge, ils s’arrêtèrent pour +s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le +pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles +détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la +moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient +dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier, +la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs +allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une +planète éloignée. Et lui,--dans la pauvre auberge où, raisonnablement, +il aurait pu l’inviter quelques jours,--il contemplait sa simplicité +somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules, +payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La +vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur, +songeait avec envie qu’ils étaient heureux. + +Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de +meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts +platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil, +battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les +mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et +doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les +acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes, +dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de +la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils +étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à +l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards +portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les +parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des +générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste +régnait partout dans le village; mais l’agitation de l’argent, l’offre +et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient +l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par +le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux +roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer +la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur +Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs +d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait +compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé, +chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village +voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait: + +--Espie drin héns aquère boèture! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au +tropi de restes qu’en au, tonnerre! Que partatjeri pta dab aquet! + +La phrase haineuse portait haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï +l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan: partager la fortune +de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent +quelque temps en silence. + + * * * * * + +Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à +gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques +kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville +endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était +voisine, et sur la route de Pau. + +C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux +cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à +résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle +était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils +s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes +étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait +construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes. +Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue +croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France, +trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à +Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps +était venu de se bâtir un château. + +Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps +amoncelés avaient donné une vigueur forestière. Il était une ville +d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les +longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur +les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes +terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de +la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à +la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des +propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la +mort ne cessaient de régner sur le domaine. + +En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives, +la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était +Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier, +avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était +ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours +vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait +humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres +disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent +montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle +appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il +avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait +rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la +cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient +souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses +lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de +gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner. + +Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite. + +La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé +aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur +à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. A l’aube, +elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent +donnés par son mari. Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière +les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois +hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis +qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette, +descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la +cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie +qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de +légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse +de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une +personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la +gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï, +rien ne lui semblait superflu. + +Elle n’avait qu’une rage obscure: penser que le vilain Anglais +profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître +tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait +ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui +inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms +bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle +disait: + +--Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de +même, un Barbe-Bleue. + +Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des +affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent +Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce +monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de +remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill, +sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa +nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait: + +--Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite +fille; elle a du goût pour les vieilles pommes. + +Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries +d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres +sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans +les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux. + +Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis. +Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de +linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui +tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï. + +Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé +d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient +dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les +enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les +honneurs du domaine. + +Ils parcoururent les allées; elles étaient fleuries avec autant de soin +que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes +les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes, +des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des +châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores, +d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel +d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait +un étang revêtu d’une floraison. + + * * * * * + +Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde, +tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle +des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de +l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux +chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes +vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La +surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de +lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents +mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré, +s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer +l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser +ainsi redevenir sauvage. + +--Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus +qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui +traversent le ciel. Ah! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le +laver. + +Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu, +jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant, +heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses, +ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de +massacre, un décret d’extermination; que d’un mot, légèrement dit, elle +détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années +d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï qu’on +interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui +régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée. +Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la +maîtresse, que ces fanges lui appartenaient... Tout de même, il +grommelait un peu: + +--Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des +cadavres? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il +avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde... C’était sous +Napoléon III. + +Stéphane répondit: + +--Laissons la nature à ses travaux... Si un homme est tombé là, il a +depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes... + + * * * * * + +Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé +d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une +sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond +du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux. + +Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et +d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir. + +--Nous reviendrons, lui cria Stéphane. + +Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir +violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux +tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par +les cheminées, Stéphane indiquait la route... + + * * * * * + +Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la +pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de +Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à +Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il +serait parti dans trois jours... + + + + +XI + + +Maintenant, l’idée du départ était si nette en lui qu’elle ne lui +causait plus qu’une douleur sourde. C’était un arrière-goût de regret et +comme, sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais il était bien +préparé à la fin brutale de son bonheur. + +La veille, sur la plage, il avait contemplé la fragile construction de +sable, le château--avec douves, murs, ponts crénelés--que des enfants, +dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité à quelques mètres de la +mer. Et il avait pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue avec +la marée, le grand Océan effacerait pour toujours jusqu’à la trace de +leur jeu. Jamais plus, jamais dans l’éternité, pas plus que la même +forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse éphémère. Eux aussi, ils +le savaient bien. Et cependant, ne s’occupant que de la minute, ils +s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait... Dewalter se dit qu’il +ressemblait à ces enfants: le même désert mouvant qui, tout à l’heure, +nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait et, sur la plage +de Biarritz, bientôt, on chercherait aussi vainement le souvenir de son +aventure que la silhouette disparue du château construit pour une heure. + +Il savait si bien cela que son chagrin de perdre Stéphane était +supportable. L’inconscient dans chacun de nous travaille à l’insu de +l’intelligence. Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément le +contrepoison aux intoxications de la pensée. + +Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, il avait contemplé la +vieille fortune face à face. Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à +faire dans ces domaines? Et Stéphane? La richesse trouvée au berceau lui +avait donné une vision restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès +d’elle? Elle était belle, généreuse, noble de cœur et d’esprit. Elle +l’aimait. Pourtant, il avait compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle +l’ignorait au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de l’argent lui +étaient aussi étrangers que ceux des astronomes. Elle ne savait pas. +Pour elle, acheter, payer, c’était écrire un chiffre,--à peu près comme +un numéro de téléphone,--signer dessous et tendre un chèque. Deux jours +auparavant, un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait bien +démontré à Georges. Ils étaient dans la pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz +et, au dehors, un chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une +aumône. A certaines minutes, les amants les plus raffinés ne sont pas +difficiles: le chanteur avait plu à Stéphane. Elle dit de lui donner +quelque obole et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir que lui +causait la chanson, elle avait évoqué un souvenir: + +--Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur de Taormine. J’étais +là-bas, avec ma mère et lord Crawe... + +Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il s’agissait bien du +fameux Anglais, célèbre pour ses recherches d’archéologie, il +interrogea: + +--Le collectionneur? + +--Oui, continua Stéphane... Il avait, ce chanteur, une voix de ciel. Je +lui ai donné cinq cents francs et pendant une heure, pour moi, il a +chanté. Quand nous irons en Italie, nous le retrouverons peut-être. Et, +pour nous deux, il chantera... + +Elle parlait légèrement, contente, et l’idée lui était +extraordinairement simple de payer un chanteur des rues le prix d’un +artiste de théâtre. Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect +de l’amour, elle avait toujours eu la hantise d’être exposée à une +duperie sentimentale et recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill, +quand il avait obtenu sa main, avait peut-être été de se trouver +au-dessus d’un soupçon de cette nature: riche, il l’était comme elle. +Aujourd’hui, l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. Trompée +par l’apparence, entraînée par son instinct de l’aimer, elle avait, sans +y prendre garde, jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition +dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait parlé de sa riche oisiveté et +surtout--surtout--elle n’avait pas mis en doute, une seconde, ce que, +lui-même, il avait dit. Les souvenirs de jeunesse racontés à ses pieds, +lors de sa première visite nocturne à la villa, étaient des souvenirs +dorés. Elle ne s’attardait plus à ces choses: elle croyait Dewalter +riche, très riche, comme elle,--et il n’ignorait pas qu’elle le croyait. +Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, ne plus la quitter jamais. +Pourtant, sachant qu’il fallait partir demain, il trouvait dans la +différence de leurs fortunes une énergie secrète. Il savait qu’il serait +déchiré, mais qu’il s’éloignerait sans parler. + +La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane chez elle. C’était un +mercredi, le troisième de septembre et celui que, chaque mois, elle +réservait à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu manquer à cette +obligation habituelle. D’ailleurs, difficilement elle l’aurait pu. Elle +avait prié Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès d’elle, en +dépit de la gêne de ne pas devoir lui parler plus longtemps qu’aux +autres personnes. Elle devinait bien que la présence de son amant +serait, le soir même, commentée. Mais que lui importait, après ce que +déjà elle avait fait? + +Quand il arriva, les deux salons étaient emplis de tous ceux qui, à +Biarritz et dans les environs, forment une société fermée. On venait +depuis Pau rendre visite à lady Oswill. A peine quelques visiteurs de +moindre choix, imposés par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de +passage, se mêlaient-ils aux représentants des vieilles familles du +Béarn et du pays basque. L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées +par des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter passa d’abord +inaperçue. Son aisance naturelle, l’aisance avec laquelle, depuis qu’il +était arrivé à la Côte d’Argent, il avait pris les manières et choisi +les vêtements qu’il fallait pour n’être pas remarquable en firent tout +de suite un visiteur dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on +ne sait quel rayonnement venu de l’état de son âme--la façon peut-être +dont, en dépit de sa réserve, Stéphane lui parlait--le sortirent de +l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui n’habitaient point +Biarritz le voyaient pour la première fois. Avec cette rapidité de +divination qui naît de l’habitude des intrigues en province, les moins +renseignés, bientôt, ne doutèrent plus que, de tous ces visiteurs, il +était le seul, le seul vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de +la maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue requises, il devint +l’attrait de la réception. Les malveillants, sans plus, imaginèrent le +pire. Mais personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur monde. S’il +était là, il avait certes toutes les références nécessaires pour y être. +Sa présence dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un coup toutes +les portes. On pouvait croire: il est son amant. Le grave eût été qu’on +dît: c’est un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne. + +Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit voir le portrait +d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline qui l’en empêcha. Elle l’appela +et, pour lui parler, elle le retint dans le grand salon, au moment où, +un peu abandonné, il allait entrer dans l’autre et, sur le mur, +reconnaître son confident. Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se +faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une extraordinaire +performance, le signe d’une supériorité éclatante. Son amie lui avait +raconté cet homme étonnant, comme une femme éprise peut raconter quand +elle ne cache rien de son cœur. Pascaline était éblouie. Il était, à ses +yeux, le héros idéal; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait pour soi. +Le voyant isolé, devinant que lady Oswill souffrait de ne pouvoir être +plus près de lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. De loin, +Stéphane leur sourit, heureuse. Elle savait qu’ils allaient, dans leur +coin, parler d’elle. En même temps, elle écoutait avec toutes les +apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, un personnage +assez ridicule, grand et dégingandé, niais et parfaitement bien élevé, +le fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, fait, dans le +sud-ouest, concurrence à la Banque de France. Il lui racontait gravement +sa dernière chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, avec +l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement trois ou quatre fois par +semaine et, de tous les côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il +parlait d’équitation et de science cynégétique; Stéphane ne pouvait s’en +dépêtrer. + +--Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline à Dewalter. Elle en a +bien pour un quart d’heure... Ah! non: Baragnas vient heureusement à son +secours. + +Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady Oswill. Il était +remarquable par ses yeux énormes et verts et le teint cuivré de son +visage tailladé de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes grâces +et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant de la comtesse de Joze, +qu’on voyait assise dans une bergère. Debout auprès d’elle, son mari, +depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen de rester à Biarritz, +pour la soirée, et de la renvoyer seule--avec Baragnas s’entend--à +Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady Oswill. + +Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces détails que Pascaline +lui donnait d’une voix rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans un +complet coupé à Madrid, la seule ville du monde où l’on habille mieux +qu’à Londres, racontait à un autre Espagnol, comment l’an passé, à +Deauville, au polo, il avait eu l’avantage sur S. M. Alphonse XIII. Et +l’on entendait aussi, par bribes, une conversation animée entre deux +jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait le récit de sa +récente visite au couvent voisin, près d’Anglet. Là, les religieuses +recluses ont fait vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort de +leurs lèvres closes. La narratrice, dans une abondance de mots inutiles, +se déclarait émerveillée de cette discipline et prête à entrer dans le +couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. Un autre groupe +parlait de politique extérieure et, brusquement, un homme mûr et +d’aspect raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps colonel de +cavalerie, déclara qu’il se tiendrait mieux dans une conférence +internationale que toutes les canailles de la République. Il donna comme +preuve qu’il avait, en trois jours, appris le mah-jong. Ainsi, le salon +bourdonnait. + +--Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, murmura gaîment +Pascaline... Ici, sans en avoir l’air, tout le monde a les yeux sur +vous. Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous mettront en +jugement. S’ils pensent comme moi, vous serez acquitté et avec +félicitations. Mais voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre +indépendance. A la prochaine réception, il vous faudra quitter votre +coin. + +Elle baissa davantage la voix et dit avec une malice gentille, +profitant, pour le taquiner, de ses avantages de confidente: + +--Quand on est admis, c’est le protocole dans tous les mondes. L’amant +est comme la jeune fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je +suis sûr que vous le ferez très bien. + +--La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai plus à Biarritz. + +Elle le regarda, stupéfaite: + +--Qu’est-ce que vous dites? + +Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. Pourtant, elle +savait bien qu’ils parlaient doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs +voisins eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner leurs +paroles. Mais la réponse de Dewalter lui semblait extraordinaire, après +les confidences de son amie. Il lui parut invraisemblable que les mots +de cette réponse n’aient pas été perçus par celle qu’ils intéressaient. + +Dewalter s’était tu. Elle insista: + +--Vous ne serez plus à Biarritz? Et où donc serez-vous? + +Il mentit: + +--Mais... à Paris. + +--Comment, à Paris? Qui vous appelle? Êtes-vous dans les affaires? +Avez-vous une attache? + +Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression qu’elle avait le droit +de l’interroger. + +--Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas d’attaches, répondit +Dewalter. Tout ce que j’aime au monde est ici. Mais, enfin, ma maison +n’est pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à l’hôtel du +Palais. J’ai reçu ce matin même, une dépêche d’un ami, un frère presque; +il a besoin de moi, de ma présence et de ma signature. C’est important +pour lui. Je ne peux remettre mon départ. + +--C’est tout? demanda Pascaline. + +Avec un pauvre sourire, il dit: + +--Mais oui, c’est tout... + +--Et elle vous laisse partir? + +--Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore lui en parler. Le +télégramme qui m’appelle est dans mes mains depuis une heure. + +Elle dit: + +--Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas. + +Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un signe imperceptible. +Elle était hors d’elle, dans une grande déception de le voir impassible. +Et dans ce salon, au milieu de cette société dont il ne faisait point +partie, il était impassible en effet: pour lui, l’affaire était réglée. + +Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après avoir dit au passage +quelques mots aimables à M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la +baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne était dévouée à ses +enfants. Georges la vit venir et, des pieds à la tête, il se sentit +tremblant. Il regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même temps, il +lui semblait qu’annoncer son départ, là, à mi-voix, d’un air +indifférent, devant le banquier Chillet, MM. de Saint-Brémond et de +Baragnas, la jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés dans +leurs traditions extérieures, c’était plus facile. Stéphane, maintenant, +lui offrait un verre de porto. + +--Vous n’avez même pas une tasse de thé, monsieur Dewalter, dit-elle. + +Tout de suite, elle avait pris une voix sans timbre, pour ne pas être +obligée de changer de ton. + +--Sais-tu ce qu’il m’a dit? s’exclama tout bas Pascaline. Il m’a dit +qu’un ami le réclame et qu’il part bientôt pour Paris. + +Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles dans la peau. Il ne +savait ce que Stéphane allait répondre et il s’attendait presque à un +cri. Elle lui demanda seulement quand il partait? Elle semblait calme et +souriait. A deux pas, personne dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils +ne parlaient pas, avec banalité, de la saveur du thé de Chine et du +nombre de morceaux de sucre qu’il convient d’y laisser tomber. + +--Je crois que je devrai partir demain, répondit Georges. + +--Tu entends? murmura Pascaline. + +--J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y a rien que de très +naturel à aller à Paris. Est-ce que la saison, ici, ne finit pas? Chaque +jour, on part. C’est l’époque. + +Et, tranquille comme une Diane après la chasse, elle fit un pas vers la +droite. Ainsi, elle se tenait à égale distance de son amant et du +colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux sourire au vieux soldat +et l’interrogea pour savoir si, lui aussi, il ne se préparait pas à +quitter Biarritz. + +Il répondit que ses fusils étaient déjà dans l’antichambre du château +qu’il habitait à Ustaritz, entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait +en Sologne. + +Il se lança dans un éloge de cette région: + +--On l’a merveilleusement assainie au siècle dernier, disait-il en +roulant ses petits yeux pareils à des billes d’acier. Ah! à cette +époque, au moins, les ateliers nationaux avaient du bon... + +--M. Dewalter possède une chasse dans ces environs, interrompit Stéphane +en désignant Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur Dewalter? + +Pris de court, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que le +château en Sologne faisait partie de ses inventions. Mais le colonel, +enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau dans ses dithyrambes sur +les joies saines de ce pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter. +Stéphane les avait laissés face à face. On la voyait maintenant auprès +de la baronne de Joze, et toute occupée à lui montrer le prix qu’elle +attachait à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était elle-même +éloignée. + +Georges ne savait pas ce qu’il ressentait... Une délivrance d’avoir +annoncé son départ ou une douleur de l’indifférence de lady Oswill? +Pendant quelques minutes, il fut comme étranger à tout ce qui se passait +autour de lui. Immobile et souriant d’un air vague, il écoutait sans les +entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il percevait, dans un +brouillard, des mots, pour lui vides de sens; «Perdreaux... bruyères... +aile marchante... comte Clary... quadruplé...» Bien que peu intelligent, +le vieux colonel découvrit à la fin qu’il parlait inutilement. Il +regarda Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, et lui +tourna le dos. Dewalter fut isolé. Alors, seulement, la sensation des +choses extérieures lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement +dans un groupe, à quelques mètres de lui, et son cœur se serra comme +dans une main. + +--C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, dans ma folie, que +je laisserais une trace dans une âme. Ah! oui! Pas plus que sur un mur +l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien. + +Il eut envie de crier à tous ces gens heureux l’histoire imaginaire que, +pendant dix jours, il avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela +lui rendit son sang-froid. + +--Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien pris la nouvelle. + +Elle répondit: + +--Je n’y comprends rien. + +--Pourquoi? Quelques jours d’absence, ce n’est rien. + +En articulant ce mensonge, il cachait mal sa déception. Certes, il avait +craint qu’elle eût du chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu... +c’était trop peu!... + +Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance de la situation, +Pascaline, vaguement, devinait ce qu’il pensait. Elle sentit qu’elle +devait venir à son aide. D’une voix amicale, elle dit: + +--Stéphane vous aime, monsieur Dewalter. + +Il sourit amèrement: + +--Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser: des préparatifs de départ. +Et voyez comme elle est entourée! Ce soir, je lui téléphonerai. + +Il était auprès de la porte. Il en profita pour sortir brusquement. Dans +l’antichambre, tandis qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit +défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres avec violence. +Dehors, un âpre vent s’élevait du côté du phare. + +Il murmura: + +--Déjà le souffle du large!... + +Et il s’éloigna. + +Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse le chemin que, huit +jours auparavant, dans la nuit, il avait parcouru pour la première fois. +Il marchait vite, mais son dos s’était courbé et il titubait comme un +homme ivre, ou comme ces mercenaires de la Légion qui, parmi les +poussières du sud, sentent toute la civilisation peser sur leurs épaules +dans la lourdeur volontaire de leurs fardeaux. + + + + +XII + + +Quand la réception fut terminée et que, sur presque toutes les routes de +la région, il y eut, dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient du +salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait vus ce jour-là, et +particulièrement de ce monsieur:--Vraiment assez chic.--Comment déjà +s’appelle-t-il?... Lewal... Dewal... ah! oui... Dewalter...--Il a de la +race...--Mais c’est ce garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane +ne cesse plus de sortir?... Tiens... tiens... et le mari est au +Maroc!--et de cent autres choses... pendant ce temps, Pascaline resta +seule auprès de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise dans la +stupeur. + +--J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser la main, dit Stéphane +en riant. Il est Parisien et mes gens de province paraissent l’amuser +bien peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort de ne pas prendre +officiellement congé. Quand on fait cela chez une femme, on a l’air +d’aller se cacher dans la pièce voisine, en attendant que tout le monde +soit parti. + +Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun souci du départ prochain +de son amant. + +--Mais il s’en va... et tu l’aimes, dit Pascaline. + +--Biarritz est un village; on y est à l’étroit, répondit Stéphane. + +Elle se tut pendant quelques secondes et continua gravement: + +--Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur! +Un ami l’appelle, a-t-il dit? Combien ils sont rares, ceux qui savent +répondre à l’appel de l’amitié!... + +Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait placé Georges dans son +esprit et qu’elle ne discutait pas ce qu’il affirmait. S’il avait +annoncé qu’il devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout de +même, elle fut étonnée: Stéphane s’était résignée vite à leur +séparation. Maintenant, quand reviendrait-il à Biarritz? Lady Oswill ne +disait mot de tout cela. Mme Rareteyre ne jugea plus convenable +d’insister et elles parlèrent d’autre chose. + + * * * * * + +Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait demandé sa note et dit +qu’il prendrait le lendemain le train du matin. Il était monté dans sa +chambre et il avait commencé à remplir lui-même ses valises, sans avoir +recours à un serviteur. Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent, +il avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la possibilité de +tout emporter dans les seuls bagages à main qu’il possédait, les malles +étant restés à Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il n’avait +point songé, il s’arrêta dans son travail et, soudain lassé de tout, il +se jeta sur le lit. Les frissons du crépuscule entraient par la fenêtre +ouverte. En bas, on entendait l’orchestre. + +Il pensait: + +--«Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois de ma vie. Jamais plus +je ne reverrai ces lieux frivoles et agités où, pendant deux semaines, +j’ai mis mon cœur en souffrance. Deux semaines! Elles sont disparues +comme l’eau s’évapore. Elles garderont pour moi une existence +métaphysique. Que seront-elles pour Stéphane?... Hélas! je l’ai constaté +tout à l’heure...» + +Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle avait eue. Ainsi, sans +le lui dire, et sans même en connaître la véritable raison, elle avait +prévu son éloignement prochain? Si elle ne l’avait point prévu, comment +en aurait-elle accueilli la nouvelle si facilement? + +Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu comme un couteau. Et il fut +comme quelqu’un dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. Une +détresse vraiment physique l’accabla. Il ne faisait pas un mouvement et +dans ces artères une fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le +délire et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. Il avait dans +son cerveau des images qu’il se créait de ce pays, des apparitions de +forêts humides, de mornes étendues, des ombres dures et lourdes sous un +soleil blanc de chaleur et une solitude effrayante. Et il se mit à +souffrir avec tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il +devint incapable d’un mouvement. Il ne savait plus qu’il n’était pas, +déjà, là-bas, affalé comme un noir sur les dunes, mais au troisième +étage du palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, il ne voyait +plus les objets véritables qui l’entouraient et il resta longtemps ainsi +et sans lumière, longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut +montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il ne la revoyait pas +telle que tout à l’heure, dans un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue +dans ses bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse perdue. +Alors, une angoisse physique, une douleur de bête malade le faisait +geindre, se plaindre doucement sans en avoir conscience. Il haletait, +déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de nostalgie... + +Et quand elle entra, quand il la vit vraiment et qu’elle posa sa main, +sa main véritable sur son pauvre front, il se dressa, comme éveillé d’un +cauchemar, et cria de joie. Il cria à la façon des bêtes bouleversées de +tendresse qui revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la serra +âprement contre lui et des pleurs jaillissaient de ses yeux. Elle lui +rendit ses caresses, fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne +comprenait pas. + +Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps encore, elle l’apaisa. Elle le +câlinait dans l’ombre avec des douceurs infinies et, de ses lèvres +chaudes, elle goûta les dernières larmes de son visage. Elle semblait +chercher son âme dans un baiser et, silencieuse et toute puissante, elle +pressait contre son sein cette tête chérie pour en faire sortir la +douleur inconnue. Enfin, elle sentit qu’il était guéri. Alors, elle lui +parla. + +Il répondit que l’idée de leur séparation était la cause de son chagrin, +qu’il avait été frappé de l’indifférence qu’elle lui avait montrée et +qu’il avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la force de mentir +encore et d’ajouter que, même pour bien peu de temps, la pensée d’être +privé d’elle lui paraissait insupportable. + +Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, après avoir ri, elle +garda ses lèvres. Et puis, contre son oreille, elle dit: + +--Notre séparation? Privé de moi? Quand donc as-tu pensé que tu +partirais seul? + +Il la regarda à son tour, sans la comprendre. + +Mais elle continuait: + +--Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de partir et de te donner +sans contrainte, et mieux qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un +amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce pays, trop d’habitudes et +d’obligations me prennent à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu, +ailleurs... Je voulais t’en parler. Mon mari est en voyage et Dieu sait +quand il reviendra. J’ai ce temps-là de liberté. Je pensais à Rome que +tu voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les pèlerinages du +monde? Puisqu’un ami t’y appelle, j’irai avec toi quelques semaines... +Grand fou qui m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait de plaisir. +Et il pleurait! O coupable, coupable qui a douté de moi... + +Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus spirituelle, comme +éclairée par son âme charmante. Alors Georges Dewalter ne consentit plus +à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état de son +portefeuille. Il y restait encore cinquante billets de mille francs. Il +se disait qu’il ne fallait plus être sage, qu’un dieu favorable veillait +sur lui, que, quelques semaines, c’était peut-être toute la vie. +Chancelant de joie, il avait pris les mains de Stéphane retrouvée et il +les couvrait de baisers. + + + + +XIII + + +Deux jours après ils prirent la route qui va de la frontière d’Espagne à +l’hôtel Ritz, place Vendôme, par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule, +Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle avait imaginée. Georges +dit à Deléone qu’il avait modifié ses projets et n’allait pas au +Sénégal, rappelé d’urgence à Paris. + +Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse et moins distraite +qu’à l’habitude, le retenait sur la Côte d’Argent: le retour de Dewalter +fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue Marbeuf. Rue Marbeuf, +il y avait le poulailler. Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait +offert, quelques mois auparavant, à Mlle Florinette Soinsoin, de son +vrai nom Chouan, Yvonne Chouan. Deléone pria son ami de lui téléphoner +dès son arrivée dans le seizième arrondissement. Georges répondit qu’il +en chargerait le garage. Il était au regret que la belle voiture, souple +et rapide comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle plaisait à +Stéphane. Il songea qu’il faudrait la remplacer. + +Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte à vouloir un véhicule +fermé. Il décida de louer une automobile pour le service de lady Oswill. +Il savait qu’elle y monterait sans y prendre garde, comme au saut du lit +on entre dans ses mules; il savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas +avoir un chauffeur devant la porte pendant les quelques semaines qu’il +allait vivre avec elle. Il était préparé à jouer son rôle jusqu’au bout, +à cacher sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades et sans +ressources, cèlent leur faiblesse et fardent leur visage pour ne pas +être chassés des ateliers; et aussi comme les gens bien élevés qui ne +parlent jamais de leurs maux. + +Maintenant il en arrivait à sourire lui-même de sa folie. Il se disait: + +--C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la pensée finit dans l’action. +J’ai été tenu pour riche, alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai +les gestes de la richesse. Demain... + +Arrivé là, il ne se disait plus rien. + +Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il savait que, dans un mois, +Stéphane devrait retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait. Et +peut-être était-il comme la plupart des hommes: ils fuient en avant et +renoncent à se défendre parce qu’ils attendent le miracle. + +Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout s’était passé très +simplement et aucun des actes de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane. +Elle était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait accoutumé. Sa +femme de chambre, qu’elle avait décidé de mettre au courant, l’avait +rejointe par le train. C’était une fille basque, très dévouée à sa +maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de la vieille Antoinette. +En arrivant devant l’hôtel, Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir +la chercher vers huit heures. + +L’après-midi commençait. Quand son ami fut parti, lady Oswill sourit en +songeant qu’elle avait oublié de lui demander son adresse et qu’il +n’avait point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui téléphoner et +consulta en vain le _Tout-Paris_ et l’_Annuaire des abonnés_. Ne +trouvant rien, elle s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir +et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait mystérieux. Elle +s’endormit et se réveilla vers sept heures. Elle se para. A huit heures, +le concierge de l’hôtel lui téléphona que M. Georges Dewalter était en +bas. Elle ordonna de le faire monter dans son salon particulier. Il +était exigu et tranquille, et devant un petit jardin. + +Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse puisqu’il n’avait plus +d’adresse. En route, silencieusement, il avait réfléchi et tous ses +gestes furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano dont il ne devait +plus se servir. Il loua pour un mois une voiture fermée et paya d’avance +la quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se fit conduire dans +une agence de la rue Royale. On lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un +appartement meublé disponible. Il le visita. Cinq fenêtres ouvraient sur +l’avenue et sur une voie transversale. Les locaux étaient vastes; un +tapissier expert les avait ornés avec goût pour un Américain épris des +siècles passés. On avait, en entrant, l’impression d’une demeure +somptueuse et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris. Dewalter +se rappela les richesses d’Oloron et celles de Biarritz. Ce qu’on lui +proposait restait modeste en somme et tout juste digne de Stéphane. On +lui demanda sept mille francs. Il les paya. L’Américain laissait en +partant son domestique, un vieil homme habitué aux maîtres fugitifs. Le +linge était fourni. On ne sentait pas la froideur des appartements de +passage. L’employé de l’agence complimenta Dewalter et lui dit qu’il +profitait d’une occasion. Il fit sur le champ l’inventaire avec le +valet, tandis que le nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses un +aspect familier. Il ordonna que des fleurs fussent apportées. On lui +proposa une cuisinière fameuse, en service dans la maison. Il la prit +et, comme il lui restait une heure avant de s’habiller, il descendit et +acheta quelques objets qui lui parurent nécessaires. Il n’avait plus la +notion exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec joie pour +recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une pensée; ne pas la détromper. + +Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir. + +Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact de l’adoration qu’il +avait pour elle, une adoration simple, puissante, et qui le poussait au +martyre? Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux qui y +marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée, ne perçoivent plus la +souffrance? Il ne souffrait pas. Qui l’aurait conseillé? Personne. Il +était certainement l’un des hommes les plus isolés de la terre. Il ne +connaissait désormais qu’un vieil ami de sa famille, un pauvre notaire +de province, Me Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye. +C’était un vieillard tendre et candide et le seul être avec qui Dewalter +fût en correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du train, +l’excentrique retrouvé à Biarritz? Dewalter, quelquefois, avait +l’impression qu’il le reverrait. Mais il pensait à lui avec répulsion. + + * * * * * + +Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps qu’il le projetait. A +peine fut-il sur la mer qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses +courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un yacht de plaisance +et non sur un paquebot, sans doute aurait-il donné l’ordre au capitaine +de virer de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont en examinant +les voyageurs et il cherchait leurs tares sur leurs visages. Il vit un +couple. C’étaient des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de noces. +Il leur parla. Il s’efforçait de discerner dans leurs réponses la +différence de leurs natures et de prévoir comment et dans combien de +temps, ils seraient pour la première fois désunis. Elle était languide, +disposée sans doute à être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était +un homme de la terre, naïvement épris et sensible. Oswill conclut +qu’elle le rendrait triste. Leur bonheur était visible, mais sans doute +l’épouse ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie dans le ménage +et le mari, pour la lutte de la vie, perdait quelques-unes de ses armes. +Le maniaque se complut à le prévoir et il s’en réjouit, comme s’ils +eussent été des ennemis. Avec une sombre habileté, une odieuse bonhomie, +il s’efforçait de les troubler d’avance et il leur disait des choses +aptes à faire naître entre eux une différence d’opinions quand, +ensemble, ils en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et +s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la félicité à deux +reprises de s’apercevoir, à un geste de la femme, à une réflexion de +l’homme, qu’il leur avait fourni une matière à discussion. Ils +l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un contre l’autre, et, le +navire glissait dans la nuit limpide. Ils voyaient dans l’ombre son +visage narquois, le petit incendie de son brûle-gueule et la braise +chaude de ses yeux méchants. Mais il les faisait rire et disait des mots +dangereux qu’ils n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre +l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en frapper. Les paroles +restent. Il le savait. + +Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter ses tatouages au gant de +crin, il jubilait, certain d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de +mauvaises graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane lui +revint. Cela lui arrivait quand il entrait au lit. Il déboucha un flacon +de gin et il but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme un aspic. +Il devint furieux parce que, tout d’un coup, il eut la sensation de +s’inquiéter de ce qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela son +éternel «c’est rigolo», et, tout en se tournant dans ses draps, comme un +cachalot dans la vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas en +train de devenir aussi bête qu’un autre mari. Mais des voix traversèrent +la cloison mince et, dans la cabine voisine, il entendit le jeune +couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur avait faite sur +l’éducation des femmes arabes. Aux bribes des répliques qui traversaient +les bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il était l’objet d’un +dissentiment. Il s’endormit,--peut-être pour ne pas avoir l’ennui +d’entendre que la querelle tournait court, et la réconciliation. + + * * * * * + +A Casablanca, il s’était promis de faire la noce, de courir les bars et +de chercher dans les quartiers aventureux, dans les maisons des +courtisanes africaines, de nouveaux objets de méditations. Il n’en fit +rien. Il agissait, au contraire, à la façon d’une personne pressée et +qui veut en hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains à +vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils galopèrent sur les pistes +quand l’auto devint impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était +qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette merveille où les +fleurs et les fontaines se cachent derrière les murs lépreux. Il trouva +le prétexte qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au printemps. +En vérité, il ne pensait qu’au pays basque. Cela l’étonnait et il se +l’expliquait à lui-même; c’était, se répétait-il, pour savoir comment +Mme Oswill «saquerait» Georges Dewalter. C’était pour jouir en pensée de +sa déconvenue. C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure de ces +deux niais... Il n’admettait point qu’il fût simplement exaspéré d’être +parti et de leur avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée +d’être inquiet ou simplement préoccupé. + +De retour à la côte et ayant deux heures à perdre avant de se +réembarquer,--tout de suite, tout de suite,--il s’en fut chez une fille +que lui indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et vigoureuse, avec +un accent qu’il connaissait bien, l’accent de la frontière espagnole. +Elle était venue, voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la +suite d’un fils de famille, mort quelques mois plus tard aux environs de +Marrakech. Depuis, elle faisait fortune et se vendait avec simplicité en +attendant d’avoir de quoi se marier quand elle retournerait au pays. +Elle accueillit l’Anglais avec une déférence complaisante et s’apprêtait +à lui obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement il songea +que ce corps majestueux n’était pas fait pour le distraire. Il +l’interrogea pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle lui +répondit qu’elle avait servi chez des personnes qu’elle nomma. C’était +des cousins des Coulevaï. Il l’interrogea derechef et, sans transition, +il l’injuria. Il lui dit que toutes les femmes étaient insensées, qu’il +les méprisait, et qu’il admirait un bouvier qu’il avait vu reconduire la +sienne à la maison à grand renfort de pied au cul. Il ajouta que tout le +sexe ne méritait pas d’occuper un homme, à moins qu’il ne fût, cet +homme, tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise de lui verser un +verre de fine. Nue et tremblante, elle servit la liqueur. Il lui jeta +cinq cents francs et s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il +était déjà sur le bateau et pestait d’attendre l’appareillage, qu’elle +demeurait encore ahurie de l’incohérence de son client. Enfin, il lui +sembla qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta l’histoire à un +colon de ses fidèles: + +--Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en tient! Sûr qu’il est +cocu,--et qu’il le sait. + +Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas. Il se sentait d’humeur à +proférer des choses excessives et se cachait. Chose notable: il oubliait +de boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et il pensait que, +volontiers, il lui ferait du mal. Il cherchait. Il se dit soudain qu’il +avait sur elle un titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique +et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari impitoyable. Il +examina ce projet pendant que le navire roulait sur la mer nombreuse. + +Il en comprit la vanité. + +Alors il résolut l’impossible: il résolut d’obtenir, après trois années, +le consentement d’autrefois. Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne +voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures du mariage, et, dans son +cerveau abîmé, toujours apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de +la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se dit qu’également +elles étaient à lui, et que, de l’une ou de l’autre, il avait le droit +d’exiger. Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie et de +tenter une expérience. Il se le formula ainsi: + +--Sa résistance est un morceau de sucre. Dans quel mélange le ferais-je +fondre? + +Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et de volonté, à base de +flatterie, avec un soupçon de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas +de réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula sans arrêt jusqu’à +Biarritz: quand il arriva chez lui, son domestique lui dit que lady +Oswill était partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué aucune +direction. + +Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un avec qui faire un +assaut de boxe. Il était secoué de colère et, pendant trois jours, il ne +cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A la fin, il +s’endormit comme un enfant après une correction. Quand il se réveilla, +il était redevenu lucide. Il décida de se venger et il examina la +situation avec méthode. Il ne doutait plus de la victoire complète de +l’amant. Il était persuadé que lady Oswill connaissait tout de lui, +jusqu’à sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en tirer, et +qu’elle était pareille, dans sa richesse, à ces pauvresses de la nuit, +qui se consolent de leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur. De +jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur devenait calme, parce +qu’il savait qu’il allait nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de +quelle façon il nuirait. + +Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait, comme on dit au combat. Mais +peu à peu, ainsi que le héros de _la Peau de chagrin_, il voyait son +bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et Stéphane, dans +l’éblouissement de son amour, vivait simple et souveraine. Chacune de +ses heures était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments célés de +ces deux hommes. + + + + +XIV + + +En octobre, Paris renaît. Après la trêve des vacances, chacun revient de +la montagne ou des bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie de +vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la mode retrouvent leur +clientèle, hier dispersée au gré des stations ou des chasses. Les voies +regorgent d’une circulation affairée et, dans les soirs précoces de +cette fin de l’automne, elles s’illuminent en même temps que les +voitures, les vitrines et les balcons. Cependant, l’arrière-saison, +dorée et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux foules de respirer +dans les jardins. Partout circule un plaisir de se retrouver dans ses +habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des grandes semaines +printanières quand, vers l’Étoile, la capitale elle-même est une ville +d’eaux. Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses enfants prodigues +et tous leurs cousins de province, c’est partout à la fois que Paris +redevient Paris. + +Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle jouissait de la triple +félicité de se sentir amoureuse pour la première fois, d’être libre avec +son amant entre la place Vendôme et le rond-point des Champs-Élysées, et +d’avoir un compte ouvert chez tous les fournisseurs qui font, de ce +point précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement raffiné +de l’univers. Ce jour-là, elle rencontra Pascaline Rareteyre. + +Elle avait quitté Biarritz deux semaines après son amie et, depuis +quelques jours, elle était à Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps +d’aller au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. Un souffle +tiède rendait la promenade légère. Les deux femmes marchaient avec +plaisir et, parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois se +retournaient. + +--Ton départ n’est point passé inaperçu, dit Pascaline. Chacun s’est +rendu compte qu’il coïncidait avec la disparition de M. Dewalter. Tes +meilleurs amis en ont parlé. + +--Ils y ont trouvé un sujet de conversation, répondit tranquillement +lady Oswill. + +Elles cheminèrent quelques instants en silence. Pascaline regardait +Stéphane et, joyeuse, elle constatait le rayonnement de son visage. Il +ne portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, même dans le +sourire, lui donnait de l’austérité. Il semblait que, sur la bouche plus +sinueuse, on voyait les baisers récents. + +Stéphane devina peut-être l’admiration de son amie. Elle éprouvait le +désir de parler de son bonheur. Elle dit: + +--Si tu savais comme je suis heureuse! + +--Tant que ça! + +--Plus que ça... Georges a illuminé ma vie. + +--Je le vois bien, dit Pascaline... + +Mais elle ajouta: + +--Et ton mari? Toujours au Maroc? + +--Sans doute, répondit Stéphane. + +--Pas de nouvelles? + +--Aucune. + +Elle montrait, dans ses brèves répliques, une indifférence absolue et +semblait ne pas se préoccuper d’Oswill, pas plus que d’un étranger. +Pascaline, surprise, insista: + +--Il va tout de même falloir t’en retourner? + +--Oui. + +Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle semblait suivre une +pensée secrète. Enfin, elle la dévoila: + +--Par moments, j’aspire à plus de liberté, Pascaline. Vivre sans +Georges, ce n’est plus vivre. Je voudrais être sa femme. + +--Oh! Oh! C’est beaucoup, ça, dit Mme Rareteyre en riant. + +--Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu d’amant, moi. Et si +demain la vie nous séparait... + +--Pourquoi vous séparerait-elle? repartit son amie. Vous me semblez +décidés, l’un et l’autre, à ne pas vous laisser désunir? + +--Certes... Tout de même, je reste mariée et, comme tu le dis, il va +falloir que je m’en retourne. + +Elle soupira, avec ennui: + +--Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze jours sans moi?... + +--Il t’écrira. + +Elle sourit, orgueilleuse: + +--Quelles belles lettres! Je relirai tout ce qu’il me dit quand il est à +mes pieds. Je passe mes doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de +son front fiévreux... + +--Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement. + +Stéphane sourit encore: + +--Il a toujours un peu la fièvre, comme si son âme était en feu. Sa +tête, son cœur travaillent sans cesse pour moi. Il me regarde avec +bonté: je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix charmante, il me +dit des choses très belles. + +--Tu as de la chance, répondit Mme Rareteyre, toujours gaîment. Beaucoup +de chance! Un tel amant, du premier coup! Moi qui ai tant échantillonné. + +Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu. + +Gravement, avec une solennité involontaire, comme pour remercier les +dieux, elle murmura: + +--Oui, j’ai de la chance! Il arrive que ma joie trop pleine d’angoisse, +comme dans ces nuits sereines de l’été, quand la lune semble +dangereuse... + +--Je n’ai pas remarqué... Je ne suis pas une intellectuelle, dit +Pascaline avec entrain. + +Elles avaient atteint le haut de l’avenue des Champs-Élysées. L’heure +était chaude et cendrée et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se +découpait, pesante et massive, sur la dernière lueur du couchant. De +rapides voitures, silencieuses comme des oiseaux nocturnes, parcouraient +la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel perdait ses reflets. +Il n’y avait aucune hâte chez les passants. + +Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron. + +--Qu’est-ce que tu fais? demanda Mme Rareteyre. + +--Georges habite ici. Il te priera un jour pour le thé. + +--Je viendrai certainement, acquiesça la rieuse jeune femme. J’aime cet +homme qui te rend heureuse et je veux l’en complimenter. + +--Tu pourras le faire, répondit lady Oswill. + +Sa voix était douce et profonde et toute son ardeur et sa joie angoissée +s’y distillaient subtilement. + + * * * * * + +Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, elle le trouva dans +l’ombre. Il n’avait pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était +pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la lumière et se montra +souriant. Elle ne l’avait pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit +d’abord contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui rappela +qu’elle avait donné rendez-vous à la femme de chambre. On l’appela. +Stéphane dit qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier +devait lui livrer une robe nouvelle et qu’il fallait la lui apporter. +Elle ordonna aussi de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque de +ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser dans la chambre. Elle +ne se gênait en rien, dans sa résolution presque farouche d’avouer +toujours, à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer. + +Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. Il était pâle, avec une +ombre dans les yeux, mais son visage était viril et sans tristesse, un +peu crispé comme celui des gens qui s’obstinent à regarder de trop loin. +Il y avait une bonté indéfinissable dans son sourire et il la +contemplait naïvement comme un enfant admire une image. Elle en +ressentit un plaisir si grand qu’il devint physique et parcourut son +corps entier à la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce qu’elle +avait dit à Pascaline: + +--Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie comme je le suis depuis un +mois, Georges! + +Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, comme si cette petite +phrase le récompensait d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore: + +--Vraiment? + +Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit ses deux bras. Elle les +élevait comme des anses vivantes et ils semblaient chargés de toute sa +tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête admirable dans ses mains +et parla en la contemplant: + +--Voix délicieuse... Beauté... féerie... mirage... comme je t’aime... + +Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. Coquette, elle sembla jouer +d’elle-même: + +--Mirage?... Mirage?... Comment, mirage? J’ai de la réalité, je +suppose... + +Il lui répondit doucement: + +--Non. + +Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors elle rit de nouveau: + +--Oh! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, je veux bien. Mais +mirage!... + +Elle pensait avec plaisir à son corps généreux qu’elle ne cessait de lui +donner. Elle lui cria: + +--Tu ne sais pas très bien ce que tu dis... Je l’ai déjà remarqué; tu +prends des airs graves savants... Tu dis des mots sans suite... + +Il l’interrompit, en clown: + +--Toujours, les fous! + +Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et la serra de toutes +ses forces. Alors elle eut vers lui un élan, un élan extraordinaire qui +venait du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit à sa vie +entière. Elle fut surprise de lui entendre répondre bizarrement, comme à +son insu, comme pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du tout. Elle +le trouva soudain excessif, tantôt triste, et tantôt trop gai. Après un +temps de silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose à lui +cacher? + +Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une inquiétude obscure: + +--Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me cacher quelque chose serait pour +moi insupportable. Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose une +question aujourd’hui, tout de suite: as-tu quelque chose à me cacher? + +Elle avait pris ses mains et elle le regardait avec ses grands yeux +nets. Pendant quelques secondes, il eut une espérance insensée. Il crut, +le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle lui fit peur, tant +il vit de loyauté sur son visage. Il sentit que, s’il avouait, c’était +fini, que jamais plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois +déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait dit avoir le mensonge +en horreur. Alors, il pesa sur les mots, tout proche d’elle: + +--Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher... Je t’aime simplement et +je suis heureux. + +--Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La découverte d’un secret +entre nous m’aurait glacée. + +Et ils parlèrent d’autre chose. + +Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. Avant de lui répondre, +il l’avait bien regardée et, de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le +projet d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret du Caneton, +chez des Russes qui, près de la Bourse, rôtissent le mouton sur de +longues aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis que des +tziganes font sortir de leurs violons le chant des marins du Volga. +Trois jours auparavant, ils avaient passé là une heure agréable. Il +l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient seuls. Il la dévêtit et, +quand elle eut pris son bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé, +les jambes magnifiques et les pieds charmants qui l’avaient apportée. +Mais la femme de chambre revint avec la robe nouvelle. Alors il les +abandonna et passa dans sa propre chambre. + +Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il tira d’un tiroir une +lettre. Elle était de son écriture. Sans la relire, il la mit sous +enveloppe. L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de Me +Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. Close, il la tenait dans +une main et, machinalement, il en frappait l’autre, à petits coups +irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, Enfin, il glissa +l’objet dans sa poche et retourna près de Stéphane. + +--Suis-je belle? demanda-t-elle en souriant. + +Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, et des diamants +ruisselaient sur elle comme une rosée. Écrasée ses pieds, la domestique +recousait une perle de la jupe. Elle-même, les bras levés, elle +arrangeait une mèche rebelle de ses cheveux, près de l’oreille, qu’on +voyait nue. En bas on entendait le bruit calme de l’avenue somptueuse. +Il l’aida à mettre le manteau de zibeline et, quand ils furent +descendus, la femme de chambre les regardait par la fenêtre: elle vit M. +Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, hésiter à la couler dans une +boîte aux lettres et puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill, +indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture. + + + + +XV + + +Maintenant la ville s’environnait souvent de brumes. Les longues pluies, +porteuses des suies et des poussières infectes des usines du Nord, +descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante sifflait à l’angle +des rues et tordait l’eau en lanière de fouet avant d’en frapper les +visages. Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées du +Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine sortait des +vêtements, aussitôt que l’atmosphère devenait plus chaude et la +tristesse des grandes cités, pendant les dures saisons, tombait sur +plusieurs millions d’existences. + +C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient une fatigue. La foule +s’use à circuler. La fourmilière mange ses fourmis; le travail et le +plaisir ont le soir les mêmes yeux creux; mais la vie continue dorée +pour ceux qui peuvent chaque jour jeter au gouffre un millier de francs. +Il ne faut pas moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au café de +Paris ou chez Montagné, faire deux courses, dîner au Ritz et entendre +d’une loge, Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre garde, +avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme et rue de la Paix un peu +plus de deux cent mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et +qu’il fournissait l’argent des sorties,--les frais de route, si l’on +peut dire,--Georges Dewalter n’avait plus rien. A peine quelques billets +de mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis le gouffre. Il le +savait et maintenant son angoisse était revenue. + + * * * * * + +Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit qu’elle ne pouvait se +dispenser de retourner à Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son +mari dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait maintenant revenir +en France d’un jour à l’autre. Elle jugeait qu’une organisation nouvelle +de sa vie était devenue indispensable. Elle ne doutait point de la +sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, pourvu qu’elle ne +l’abandonnât point tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, la +vie commune. Elle résolut de prendre le train et elle pensait que +Georges l’accompagnerait. Mais il lui objecta qu’il était retenu par +certains travaux. Il avait feint de s’occuper d’économie politique. + +Elle le crut parce qu’il le disait. + +Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et reviendrait après une +absence de trois semaines ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se +prodigua à lui pendant les derniers jours et il sembla que leur amour, +loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, chaque nuit, plus impérieux. + +Enfin, le 11 novembre,--le jour de l’Armistice et de la Saint-René,--il +la conduisit à la gare. + +Il était sept heures du soir. Une pluie tombait du ciel avec une telle +violence qu’elle rejaillissait sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna +jusqu’à la cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une seule +place et la femme de chambre occupait un autre single. Le grand train +lourd pesait sur la voie souterraine. Le quai n’était pas animé et ils +le parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui faisait mille +recommandations tendres et elle pressait sa main dans la sienne. Elle +était enveloppée d’un manteau de fourrure grise, d’où s’échappait une +odeur d’ambre. Son visage était encadré d’un chapeau combiné dans des +ailes d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère sous un voile +léger. Il ne savait rien lui dire que: «Vous êtes belle!» Son intonation +frémissait et ils étaient si bouleversés de la douleur de se séparer +qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne l’avait plus tutoyée. Enfin les +serviteurs du train firent les derniers appels. Il fallut monter dans la +voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait encore, cependant +qu’il tenait la barre d’appui verticale et, vers elle, levait sa tête +confuse. Il tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait de ne +plus dire que des paroles ordinaires et ils sentirent l’ébranlement des +essieux. Le train qui emportait Stéphane était en marche. + +Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et il la vit déjà à dix +mètres de lui... + +Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, et puis, +brusquement, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il prit sa course +tandis que s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait sans +comprendre et elle ne comprit que quand il fut de nouveau auprès d’elle: +il avait sauté sur les marches et il était monté dans le wagon. Son +chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans bagage, nu-tête. Il +serrait les dents avec une telle puissance que ses mâchoires se +dessinaient sous son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable de +dire un mot. + +Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais, toujours +muet, avec une ardeur sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la +porte refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait dans ses +bras et semblait vouloir se confondre avec elle. Ils entendirent dans le +couloir le maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier service. +Alors ils rirent, sachant qu’ils n’iraient pas dîner. Ils agissaient +sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois, +comme des guerriers au combat. + +Quand ils eurent repris leur empire, elle le caressait en souriant et +elle lui demanda s’il comptait ainsi passer la nuit et débarquer à la +Négresse, qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de rechange? +Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que gagner deux heures et qu’il +descendrait du train aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut +qu’ils avaient encore cinquante minutes avant d’arriver à cette station. +Elle se sentit lasse et il lui conseilla de se coucher. + +Tandis que l’homme de service préparait la cabine pour la nuit, ils +restèrent debout dans le couloir, proches l’un de l’autre et maintenant +silencieux. Elle était envahie d’une quiétude douce et s’appuyait contre +lui. La pluie avait cessé. Une lune froide courait dans le ciel en sens +inverse du train. La campagne unie et sans beauté, coupée de routes +monotones, paraissait sans fin. Parfois, aux approches d’un village +endormi, la machine poussait des appels stridents; une plaque +retentissait au passage sous le poids du train; on traversait une gare +sans nom et des poussières enflammées allaient s’éteindre sur les +remblais. Une chaleur sèche et malsaine agaçait la gorge et, vers le +bout de la voiture, un voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la +vitre ouverte. Une porte battait... + +Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la coucha comme une enfant. Il +étendit le manteau sur les couvertures trop minces, donna de l’air, mit +dans un verre deux roses qu’elle avait laissé tomber de sa ceinture. +Elle le regardait faire, heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il +rangea dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner sur la +tablette du lavabo et, quand elle fut bien prête pour la nuit, il +s’assit à l’angle du lit. Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie +qui, tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent les jeunes saules, +et, comblée, elle porta la main aimée à ses lèvres. Alors il +s’agenouilla et leurs deux têtes se regardaient. + +--Es-tu certain de me quitter aux Aubrais? lui demanda-t-elle, douteuse. +Ne va-t-il pas plutôt falloir que je te fasse un peu de place? C’est +bien petit. + +Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A l’oreille, il lui répondit +qu’il allait descendre et qu’elle devait s’endormir. Il caressait son +front, ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. On eût dit qu’il +avait eu la volonté de lui procurer le sommeil. Elle percevait à peine +que le train venait de s’arrêter et les voix étrangères au dehors. +Brusquement, elle se réveilla. Il s’était relevé et, courbé vers elle, +il la regardait avec un air extraordinaire, une espèce de bonté +surhumaine. Elle eut le temps à peine de lui tendre ses bras nus, de +prendre ses lèvres, de balbutier qu’elle reviendrait vite. Déjà il était +sorti du compartiment après un baiser silencieux. Alors elle bondit vers +la fenêtre, ouvrit le volet de bois et, accroupie sur la couchette, elle +le voyait, sur le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un +mouvement et il regardait avec stupeur le grand train luxueux qui +l’emportait, tandis que, derrière la vitre, elle lui dessinait un geste +d’adieu et qu’elle lui criait: «A bientôt!» sans comprendre qu’il +n’entendait plus. + + + + +XVI + + +Le lendemain, vers midi, le domestique que lui avait procuré l’agence, +six semaines auparavant, le vit revenir. Il était blême et couvert de +boue, comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât dormir. Le +valet lui demanda de quoi régler certaines dépenses. Il le fournit et +disparut dans sa chambre. + +L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il donnât signe de vie. + +Le lendemain, il n’apparut point non plus dans la matinée et, comme le +soir descendait, on commença de s’inquiéter. On délibérait à l’office +pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on sonna. Mais le tableau +marquait que l’appel ne venait pas de lui: quelqu’un s’annonçait à la +porte d’entrée. + +On ouvrit. Un vieil homme demanda si M. Dewalter était là? Le serviteur +l’introduisit dans le salon. Alors il donna son nom et dit qu’il était +Me Montnormand, notaire. + +C’était un petit personnage à l’aspect doux et falot, habillé de +vêtements trop larges. Un grand manteau tombait sur ses jambes +hésitantes et son col était enveloppé d’un vaste foulard de soie blanche +avec des pois noirs. Ses cheveux étaient blancs et soyeux comme ceux +d’un vieux musicien. Il portait une barbe courte qui semblait sur ses +joues une mousse de savon. Il avait un aspect comique de province, mais +son front large et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect et +la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait à petits pas dans le salon +et regardait alternativement la richesse de l’installation et le valet, +implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda humblement: + +--Vous êtes le domestique de M. Dewalter? + +--Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à fait surpris à son tour. + +Me Montnormand hésita une seconde et posa une seconde question: + +--Est-ce que... avant... vous le connaissiez? + +--Avant quoi, monsieur? + +--Avant d’être son domestique? + +--Non, monsieur... + +Il gardait une attitude correcte, habituelle à la livrée, mais les +demandes saugrenues du visiteur inspiraient son mépris. Il pensa: «Drôle +de notaire». Montnormand hochait la tête en le regardant. Il semblait +ahuri et ne rien comprendre. Son interlocuteur le crut gâteux. + +--Je vais prévenir monsieur, dit-il. + +Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que le vieil homme le saluait. + +Seul, Montnormand parcourut la pièce avec stupeur. Sur une bergère, +traînait un châle de soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui +qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses de taureaux et que, +négligente, elle avait laissé là, chez son ami. Le notaire, de ses mains +fragiles, prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête. Enfin il +murmura: + +--Pauvre petit... + +Il avait vu Dewalter au berceau; plus tard, il avait connu le secret de +son origine, quand le père véritable s’en était allé en Chine; il avait +jugé les vertus et les défauts de son éducation romanesque et, quand la +mère était morte, il avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il +avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle et qui, son amant +disparu, s’était usée elle-même, comme les moulins qui n’ont plus de +graines à moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait suivi la +jeunesse de Georges, espéré sa réussite brillante. Plus tard, après les +premiers échecs de la vie, il avait admiré sa conduite aux combats et, +dernièrement, il avait approuvé le projet du départ en Afrique. +Dewalter, alors, était venu le voir à Saint-Germain au sujet d’une +petite maison qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois +hypothéquée, la maison natale, dont les loyers payaient tout juste les +frais et qu’il conservait par souvenir, se disant, sans se le formuler, +que, dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble, ils avaient évoqué +des souvenirs et Georges avait compris que ce vieillard restait son seul +ami. Il s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand lui +avait remis ses quatre sous, lui prédisant que, là-bas, le destin lui +serait meilleur... Il n’y avait pas deux mois! Le notaire se rappelait +son visage sans gaieté, mais calme, beau, rayonnant d’une énergie +sereine. Il y songeait dans le salon et, quand Georges entra, il eut un +geste de désolation. + +Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la douleur comme par une +arme, un malade. Depuis quarante heures, il avait, d’un seul coup, +laissé paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées à Stéphane +par un miracle de volonté. Elles étaient sorties. Leurs stigmates le +marquaient. Sa fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans ses +yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa chambre, il avait maigri. Il +n’était pas rasé. L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient fait +place à une expression de lassitude nerveuse, comme celle des joueurs +qui ont tout joué et qui ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait +soif. + +Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher de lui. Enfin, il lui +dit: + +--Je n’espérais pas que vous viendriez. + +--Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu écrit? répondit Montnormand +avec bonté. + +--Parce que je l’espérais tout de même! + +Ils se regardaient, toujours à quelques pas l’un de l’autre. Le petit +notaire hochait sa tête falote. Il murmura, navré: + +--En voilà une histoire! + +Le visage de Georges parut plus triste encore. Il dit: + +--C’est la destinée... + +--Oh! la destinée!... la destinée! + +Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler: + +--Qui sait, cela va peut-être bien tourner? + +--Non, répondit Dewalter. Elle est partie avant-hier. C’est fini. + + * * * * * + +Il s’assit sur le premier fauteuil avec une espèce de geste mécanique, +et ses yeux ne semblaient plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect +des gens qu’on a torturés. Montnormand s’approcha de lui et l’embrassa. +Les yeux remplis de larmes, il ne le voyait plus bien. + +--Vous êtes un brave homme, articula le malheureux d’une voix lente. + +--Je t’ai vu tout petit... tout petit... balbutia le notaire. + +Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé par l’aspect de cette vie +ruinée, par cette douleur poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste, +son cœur d’autrefois, s’était réveillé... Il répétait sa phrase: «Je +t’ai vu tout petit...» Il remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui +l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le salon sans lumière, il +lui semblait voir une ombre glisser, une ombre triste, démodée, l’ombre +légère d’une femme morte depuis vingt ans... Il se disait que son fils +était la seule chose vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle +lui demandait de le sauver. + + + + +XVII + + +Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter coulait de ses lèvres. +Depuis deux heures, il la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et +pitié, écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la lettre qu’il +avait reçue, la lettre que Dewalter, enfin, avait envoyée. Mais la fin +était nouvelle: + + * * * * * + +--Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le train s’éloigner. Je ne +la voyais plus; mais le bruit de sa marche persistait et plus loin, +toujours plus loin, j’écoutais son roulement qui se prolongeait dans les +ténèbres, et je voyais sa route dans le ciel, une lueur rouge, +incertaine, et qui diminuait. Un moment, par un caprice de l’atmosphère, +le halètement de la machine augmenta, et le tumulte des wagons qui +s’enfuyaient. Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors je me +sentis tout à fait seul. Je me rappelle un timbre qui sonnait dans la +gare, en appelant je ne sais quoi... Toutes les sensations de +l’extérieur m’entraient à vif... Sur une voie de garage, des beuglements +de bétail, des chasseurs chargés de bêtes mortes devant une salle +d’attente, des cages étagées qui renfermaient des poules prisonnières. +Je ne pensais rien et en même temps je voyais tout. Après quelques +minutes affreuses, je suis sorti de la gare et je me suis mis en marche +dans la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté où le train +l’avait emportée. Le ciel s’était éclairci. La lune chancelait sur la +route glacée et je marchais comme un homme ivre. Et puis la pluie a +recommencé et je suis entré dans un hôtel, un hôtel triste, un bouge à +rouliers. Là, j’ai passé la nuit... On m’a donné une bougie, on m’a +conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai été chez moi, vraiment chez +moi, dans ma misère. J’avais la sensation que le patron du garni se +méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je donnais l’impression +de fuir après un mauvais coup... Mais ça m’était égal... Et puis j’ai +ouvert mon portefeuille... + +Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation, de la voix d’un +homme que tout frappe, qui est à bout et nu. + +--Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le réveil, quand on est dans +la douleur, voilà le terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété, et +puis on recommence à savoir. Imaginez-vous que d’abord j’avais oublié. +Je me disais: «Ah! çà, où est-ce que je suis?» Et, tout d’un coup, je me +suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire. Quand on a dormi, le chagrin +s’est reposé, et alors...: si vous saviez ce que j’ai éprouvé! Je ne +peux pas le dire... Non, je ne peux pas!... + +Il mit la tête dans ses mains et se tut. + +--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Montnormand avec hésitation. + +Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le regarda. Ils eurent un +long silence et le vieil homme détourna les yeux. + +--Vous voyez bien, dit Georges. + +Il se leva. + +--Je n’avais qu’une idée: durer. J’ai duré deux mois. C’est fini. + +--Tu oublieras, balbutia son ami. + +--Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas, cria-t-il. Ce serait +horrible. Pensez que je n’aurai plus que ça: ma tête avec un souvenir +dedans. + +Mais le bonhomme s’agita: + +--Il te fera tant de mal, ce souvenir! Oui, il te fera du mal. Tel que +tu me vois, le plus dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans ma +jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien tourné. Eh bien quand j’y +repense... et... il y a longtemps... je souffre encore beaucoup. + +Sa voix s’étranglait. + +--Voudriez-vous oublier? demanda Dewalter. + +--Oui. + +Toute une vieille douleur dictait sa réponse, mais Georges fit un pas +vers lui et il lui parlait presque avec violence, comme pour s’accrocher +à ce qu’il avait fait: + +--Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis enrichi pour ma vie +entière. Jusqu’à mon dernier sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où +je serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore? Ouvrier? Pas +même. Je ne sais pas travailler de mes mains... Enfin, où que je sois, +quand je serai bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon cœur et +je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous me prédisez beaucoup de +souffrance?... Je sais. Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin +de printemps, font leur provision pour l’hiver... + +Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le commutateur. Montnormand +le vit plus blême encore que tout à l’heure. + +--Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout est ton cerveau. + +--Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau? répondit Dewalter. L’homme +est fou. Comment, sachant ce que je savais, le sachant... condamné +d’avance, comment expliquez-vous ceci: j’étais heureux? + +--C’est toute la vie, murmura le notaire en remuant maladroitement ses +petits bras avec des gestes de pantin. Toute la vie!... Dix jours... dix +ans... c’est la même chose! Si on pensait toujours à la fin... + +--C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant nous construisons... J’ai +construit pièce par pièce, pour elle, un personnage. Il était devenu +vivant, même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations. C’est lui +qu’elle aime. Et il était riche... Ah! si vous saviez comme il était +riche!... + +Montnormand comprenait bien de quelle richesse il parlait, richesse du +cœur, de l’esprit, richesses que la richesse n’aurait dû que servir... A +son tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile. Il voyait +l’immense douleur de son ami et, pour la vaincre, il se jeta sur elle. A +la fois admirable et ridicule, il essayait de la détruire avec des ruses +de nain qui veut abattre une géante. Il trouvait des paroles +magnifiques, des mots lourds de sens. Il prêcha le courage, la joie de +se grandir en souffrant. A la fin, il offrit son argent. Georges refusa. +Il insista: + +--J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que tu es honnête. Tu n’as +rien fait de mal. Si tu as été faible et imprudent, tu as payé ta faute +de ta douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais je te prêterai, +moi, de quoi partir et t’installer au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon +argent, je sais que tu t’en iras! Et, pour me le rendre et pour me faire +plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas le droit de refuser puisque je te +crée un devoir. Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette femme. +Tu pourras le faire, sans craindre d’elle un jugement puisque tu seras +parti. + +Mais Georges lui répondit non: jamais elle ne saurait qu’il lui avait +menti. Il dit qu’il lui adresserait une lettre pour prétexter un voyage, +et puis plus tard, une autre pour lui apprendre que son absence se +prolongeait, et qu’enfin il laisserait agir le temps. Jamais il ne la +reverrait. Les paroles de son ami lui donnaient de la force. Il +emporterait son chagrin et pleurerait la vivante comme une morte. +Montnormand lui demanda de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura. +Alors, le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent et +Dewalter resta seul. + +Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la nuit. + +Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le courage, qu’il n’avait +pas eu depuis quarante-huit heures, de prendre soin de lui. Il se rasa, +s’habilla et descendit dans la ville. Il alla dîner dans un petit +restaurant près de la gare Saint-Lazare et il s’obligea à lire un +journal. Mais il était incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa +d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir vivre avec elle. Il +était décidé à la discipliner comme une compagne de tous les jours, +comme une servante fidèle qu’il allait emmener en exil. Chaque fois que +l’image de Stéphane surgissait en lui, il la regardait en face, voulant +s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance était terrible. +Pourtant, il était satisfait de son courage. Il se sentait sur la vraie +route et il se rappelait son serment et l’argent qu’il avait accepté de +Montnormand en jurant de partir. + +Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait quitter que le lendemain. + +En marchant, il se demandait s’il n’allait pas faiblir, là-haut, dans +ces pièces encore toutes parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus +sage en allant à l’hôtel? Mais il songea qu’il était pauvre et qu’il +devait désormais éviter toutes les dépenses. Il comprit aussi que la +douleur était partout et que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce +serait lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison. + +Comme il y arrivait, il vit la femme de chambre de Stéphane. + +Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement fut si +violent que, pendant quelques secondes, il resta environné d’un +brouillard. Enfin, il distingua qu’on lui parlait. + +D’une voix rapide, la femme de chambre le prévenait qu’elle le guettait +depuis près d’une heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz, que +son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même dans l’appartement. +Elle ajoutait que Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill était +toujours armé, mais que pour «madame»... elle ne craignait rien... + +Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé d’anxiété et peut-être de +joie, avait disparu dans l’immeuble, et les étages qu’il escaladait +semblaient disparaître sous ses pas. + + + + +XVIII + + +Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver Dewalter et que lui-même, +resté seul, s’y essayait, deux autres forces, l’une d’amour, l’autre de +haine, intervenaient dans son destin. Elles allaient se refermer sur lui +comme un étau. + +En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue que pour ne pas en être +absente quand Oswill rentrerait, Stéphane avait appris que son retour +avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la villa, et qu’il en +était reparti. Interrogeant les domestiques, ils lui répondirent que +leur maître avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient au +Maroc et qu’il profitait du voyage de sa femme pour y retourner. Il +avait ajouté qu’il y resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si, +par hasard, elle se réinstallait chez elle avant lui. Ces manières +d’agir furent agréables à lady Oswill. Elle en conclut que son mari +avait compris leur situation véritable et qu’il était d’accord pour +qu’ils continuassent à jouir chacun de leur liberté. + +Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux renseignée et d’avoir +quitté Georges inutilement. Elle sentait la puissance de leurs liens et +chaque jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne l’obligeait à +attendre. A peine fut-elle au courant des choses, qu’elle eut l’idée de +revoir Dewalter et, le soir même, elle reprenait le train à la Négresse. +La joie qu’elle allait faire à son amant effaçait en elle l’ennui du +voyage. Elle fut au Ritz le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se +coucha. Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées à l’heure du +dîner, dans toute sa splendeur, et à l’improviste. D’avance, elle +jouissait du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand elle arriva, +Dewalter venait de sortir. Le valet de chambre lui dit le chagrin qu’il +avait montré. Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière était +absente. Par le téléphone, elle commanda un dîner qu’on lui monta du +Fouquet’s voisin. Elle était joyeuse de se retrouver entre ces murs et, +comme toutes les femmes, elle faisait des projets. + +Soudain, la femme de chambre fit irruption. Elle accourait du Ritz et +paraissait bouleversée. + +--Qu’est-ce qu’il y a? dit Stéphane. + +--Le mari de madame est là, madame, répondit Joséphine. J’étais dans la +chambre; je rangeais les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain, je me +retourne; il y avait un homme... + +--Un homme? + +--Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer. Je ne sais pas comment... +Je ne l’ai pas entendu. + +--Qu’est-ce qu’il vous a dit? demanda lady Oswill. + +--Il m’a dit: «J’arrive du Maroc. Préparez-moi un bain.» + +--Est-ce que vous êtes folle? + +--Non, madame. + + * * * * * + +Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill avait menti. Jamais il +n’était retourné en Afrique. Il l’avait annoncé aux serviteurs de +Biarritz par politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En vérité, +après quelques jours de fureur vaine, il s’était précipité sur Paris. +Aux environs de Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton qui le +gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite, évitait l’accident, mais un +arbre--plus obstiné, ou moins heureux--avait reçu la cinquante chevaux. +Le piéton, sans rancune, ramassa sir Oswill. Comme il était médecin, il +lui dit, à titre documentaire, qu’il avait une côte cassée, l’épaule +démise, et qu’il en serait quitte avec trois semaines de lit. Il indiqua +un hôtel voisin comme un bon endroit de repos et consentit à promettre +qu’il ferait envoyer une civière. Il ajouta qu’étant en promenade, il ne +faisait pas payer la consultation. Il laissa Oswill écumant. + +Sa convalescence dura trois semaines, en effet. Enfermé près d’Amboise, +dans une chambre Louis-Philippe, il avait la vue de la Loire. C’est une +époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui rappelait lord Byron +dont il était jaloux, depuis l’enfance; le fleuve, avec ses plaques de +sable entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une maladie de +peau. Il se rappelait aussi que sa première conversation avec Dewalter, +dans le train, avait justement commencé dans les environs, à peu près à +la hauteur où sa voiture avait agressé le peuplier. Le soir, il +entendait un gramophone. Vers l’aube, il était réveillé par des coqs. +Les gens qui passaient sur la route, les paysans, parlaient un français +pur: tout cela le mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que sa +femme faisait, à Paris, avec son ruffian, tandis qu’il mijotait sur son +lit de province, lui donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il +voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait, enveloppé d’une sueur +glacée. Alors, il jurait comme un cad et une haine affreuse s’amassait +en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il remercia ses hôtes par +une bordée d’injures et prit le train. Il descendit au palais du Quai +d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était partie pour Biarritz. Il +ne savait toujours pas ce qu’il allait décider. Il comptait sur ses +doigts les quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait chance de la +retrouver. Au Ritz, il donna son nom d’un air bonhomme. On lui indiqua +le numéro de l’appartement de lady Oswill, et c’est ainsi que, tout d’un +coup, la femme de chambre l’avait eu dans le dos. + + * * * * * + +Encore mal remise de son émotion, elle racontait l’apparition à +Stéphane: + +--Pendant que je préparais le bain, monsieur s’est approché. Il m’a +tendu un billet de cinq cents francs et il m’a dit,--que madame +m’excuse,--il m’a dit: «Donnez-moi l’adresse de l’amant de madame». Je +suis devenue verte, j’ai pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors... + +--Alors? + +--Alors monsieur a tourné dans la chambre comme dans une cage. Il me +faisait peur. Et, brusquement, il a donné un coup de poing sur la +coiffeuse; le nécessaire a volé en morceaux. Ensuite... + +--Ensuite? + +--Ensuite, monsieur m’a dit: «Imbécile, ramassez ça». Il a allumé une +cigarette et il est sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai +filé, et je suis venue... Je crois que madame ferait bien d’y aller. + +--Par exemple, non, je n’irai pas. + +Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle se sentait d’une race +qu’on ne gouverne pas sans régner. Mais on entendit un tumulte dans +l’antichambre et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill apparaissait. + +Il parlait avec force au valet: + +--Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez mon chapeau. Si vous +n’êtes pas content, demandez à votre patron de vous augmenter. Il est +assez riche pour ça. + +Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le salon. Stéphane, pâle de +colère, s’était levée. Il lui sourit d’un sourire en triangle, d’un +sourire de faune savant: + +--Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous déranger. Mais où vous êtes, +je peux venir, n’est-ce pas? + +Il eut un regard dur, haineux, et la grimace disparut. Il virevolta et +tomba d’aplomb sur ses pattes devant la femme de chambre: + +--Ah! vous voilà, vous? Eh bien, vous aurez un beau souvenir: vous avez +été suivie par un homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes. Et +maintenant, vous pouvez allez vider le bain. Sortez! + +Stéphane, par un effort, avait repris son calme. Elle dit avec netteté, +sans hausser la voix: + +--Allez dans ma chambre, Joséphine. + +Oswill se retourna: + +--Tiens! vous avez une chambre ici! Vous habitez en meublé maintenant? + +Il paraissait décidé à toutes les méchancetés. Son visage narquois et +mobile reflétait les images de sa pensée. Il regardait le salon luxueux +et son opinion qu’elle entretenait Dewalter se précisa. A la femme de +chambre, prête à sortir, elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était: + +--Guettez monsieur en bas et prévenez-le. + +Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul, il ricana: + +--Combien donnez-vous par mois à votre confidente? + +--Est-ce que je vis de votre argent? dit Stéphane. + +--Non. Pas plus que moi du vôtre. + +Il lui rit au nez. + +Elle fut stupéfaite; elle pensa qu’il était devenu fou; mais elle se +rappela qu’il buvait. Elle lui demanda s’il était ivre. + +Il répondit: + +--Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours ivre. Ça m’éclaircit les +idées. C’est excellent pour mes expériences psychologiques. + +--Vous êtes venu faire une expérience? demanda-t-elle. + +Il fit signe que oui. + +Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le mettre à la porte. Alors +son œil fut dangereux. Il articula: + +--Je voudrais voir ça. + +Son accent anglais s’était brusquement augmenté. Il errait dans le +salon. Toujours immobile et calme, elle continua: + +--Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc vous avez perdu la notion +exacte de vos droits et de leurs limites? Est-ce que vous croyez être un +mari, par hasard? Le fait de vous avoir appartenue n’implique pas, +j’imagine, que je vous appartienne encore. Il y a longtemps que nous +nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont suffi pour que je sois, +en réalité, votre veuve. Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un +ami... + +--Un excellent ami... murmura-t-il. + +Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait avec une netteté +grandissante, toujours debout à la même place: + +--Un ami? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé de me laisser emporter en +voyage comme une valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes +parti le lendemain sans me revoir et sans prendre congé. C’est très +bien. Vous êtes libre comme je le suis... Mais de quel droit entrez-vous +dans ma chambre sans être annoncé? Vous entrez et vous cassez une table! +Vous êtes fou! Et ici? Qu’est-ce que vous faites ici? + +--Et vous? + +Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée à en finir: + +--Je vais vous le dire si vous le souhaitez. + +Il répondit: + +--Je le sais. + +Elle sourit avec mépris: + +--Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et, n’est-ce pas, gardez-vous +désormais de violences de maître... et encore plus,--ah! oui, encore +plus,--des fureurs de jaloux. + +Il cligna des yeux comme un hibou devant une lampe. + +--De jaloux? + +--De quoi, alors? demanda-t-elle. + +Il ricana: + +--Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas. + +--Je l’espère, dit-elle de haut. + +Il y eut un temps. Il était humilié, rongé d’ulcères et il comprit qu’il +perdait pied. Il tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard et il +fit un effort terrible pour le purger de son venin. Il sentit qu’il y +parvenait et de nouveau il exposa un visage placide. En même temps, il +réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il lui semblait que la +qualité de son amant aurait dû la diminuer. Une femme qui paye a moins +de fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait. Alors, il s’assit. +Le siège était près d’une table et sur cette table il y avait un timbre. +Brusquement, il sonna. + +--Qu’est-ce que vous faites? demanda-t-elle. + +Il la regarda dans les yeux et répondit avec nonchalance qu’il voulait +du thé. Il attendait de voir comment elle réagirait... + +--Vous savez bien chez qui vous êtes? dit-elle durement. + +Il tressaillit: l’expérience réussissait. Il sentit que l’action allait +se préciser. Le valet entra, prit l’ordre et sortit. + +Oswill souriait, installé dans une bergère: + +--Chez qui je suis? Comment donc? Je suis chez vous, je suppose? + +--Non, répondit-elle, rapide et violente. + +Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il feignait de n’avoir pas +encore compris, elle l’y forçait: non, elle n’était pas chez elle. Elle +était chez son amant. Et, en effet, il comprit. + +Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle ne savait rien. Il +comprit que ce salon, ce luxe, c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il +eut un éblouissement comme un limier sur la piste. Mais cette fois +encore il se trompa: il crut que, par des moyens louches, l’imposteur +s’était procuré des ressources. Il vit l’horizon changer et, vaguement, +il eut la prescience qu’il allait trouver là un champ d’action. Il se +ramassa sur lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions, des +ruses d’espion en pays ennemi et des audaces de mots à double sens pour +bien étudier le terrain. + +--Je ne suis pas chez vous? dit-il. Tiens, j’aurais cru! + +Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette phrase, mais elle était +remplie de dédain. Il s’était levé et il expertisait du regard ce qui +l’entourait. + +Il sourit: + +--Alors, je suis chez M. Dewalter? Il a décidément un goût excellent. A +Biarritz, il avait une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel +appartement. + +Elle lui demanda: + +--Vous connaissez M. Dewalter? + +Il répondit d’un trait: + +--J’en ai connu un, ce n’est pas le même. + +Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait plus. Elle crut qu’il +savait quelque chose sur un parent de son ami. + +Elle demanda encore: + +--L’un des siens? + +--Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport avec le vôtre. + +Elle haussa les épaules. Que lui importait un autre Dewalter, un +émigrant? + +--Ne m’en parlez pas, répondit-elle. + +--Je ne vous en parle pas. + +Le domestique entra, portant le thé. + +--Merci! Sortez, dit Oswill, et il se rassit comme s’il avait été chez +lui. + +Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme pour préciser une idée +qui lui venait. Stéphane, exaspérée, le regardait couler du sucre dans +sa tasse. + +--Je vous répète que je vais vous mettre à la porte, dit-elle. Vos +excentricités dépassent la mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter, +le mien, comme vous dites... Ce n’est pas indispensable pour comprendre +mes sentiments. Je n’ai rien à vous cacher puisque vous n’avez envers +moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi ce que vous êtes +venu faire. Où nous allons. J’attends!... + +Comme il buvait, elle s’énerva davantage: + +--Dans trois minutes, je vous préviens que je romprai l’entretien. Dans +trois minutes... Vous aurez eu le temps de boire votre thé. + +--Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites à M. Dewalter d’en +acheter d’autre. + +Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait qu’il avait enfin +trouvé son idée. + +--J’attends, répéta Stéphane immobile. + +Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement: + +--Tenez, commença-t-il, je vous demande pardon. Je suis entré ici comme +si j’allais tout casser, nerveux... Je ne sais pas pourquoi! Vous avez +raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime pas, je ne suis pas +jaloux... + +Elle dit: + +--Je ne suis pas votre femme. + +--Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez pas tout le temps! + +Elle lui rétorqua, implacable: + +--Ne m’y forcez pas. + +Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper comme il lui arrivait +avec les filles. Il froissa ses mains et les agrafa l’une à l’autre. Il +avait un rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il trouva la force +de se détendre et il continua d’un ton conciliant, avec des gestes mous: + +--Tenez, parlons gentiment, voulez-vous? Gentiment... Je ne vous aime +pas, vous n’êtes pas ma femme, c’est entendu! Vous n’êtes pas ma femme, +mais vous l’avez été. Vous portez encore mon nom... et, comme j’ai dit +en entrant, je peux toujours venir où vous êtes. + +Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point. Elle l’écoutait sans +rien manifester, impatiente de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée +par ses manières, tout d’un coup irréprochables, et prête à la riposte. +Mais elle gardait devant lui une attitude souveraine; ses belles lèvres +étaient closes; elle cachait la flamme de ses yeux sous l’ombre de ses +cils tandis qu’il continuait, et maintenant sans la regarder, comme s’il +eût craint lui-même d’être dévisagé: + +--Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous n’êtes pas à Biarritz. +Je vais au Ritz, vous n’êtes pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre +et je vous trouve... ici... chez M. Dewalter, qui est certainement... un +gentleman, un homme très bien et, de plus, dans la situation de vous +aimer... + +Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina. Il vit que rien +dans ses paroles ne paraissait ironique à cette femme. Alors, désormais +sûr de lui, il continua: + +--Vous voyez, dit-il, je suis loyal; je ne cherche pas à démolir votre +idole et, sans doute, je ne le pourrais pas. Je vous connais; vous +n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes de plus avisée; M. +Dewalter, pour vous plaire, a certainement toutes les vertus. + +Elle répondit: + +--Il les a. + +Il s’inclina poliment: + +--Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses sans jugement et qui +peuvent se tromper sur la valeur morale et marchande de l’homme qui les +intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable. + +--Et alors? + +--Et alors, c’est ennuyeux pour moi... + +--C’est heureux pour moi, dit-elle. + +Il sourit; son sourire était un chef-d’œuvre. Un grand acteur n’aurait +pas fait mieux. Il y avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret, une +ombre de tendresse, un relief d’amertume, mais de l’ironie, pas du tout, +oh! pas du tout. Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête homme +qui, courageusement, faisait l’éloge d’un ennemi. Et même, il insistait: + +--Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est sincère... Il est +riche... + +Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu dans le vide et comme un +homme braqué sur une idée. + +--A quoi pensez-vous, Oswill? demanda-t-elle. Il dit avec une grande +douceur: + +--Je pense à ce que je vais faire... + +--Qu’est-ce que vous allez faire? + +Son expression devint angélique. Il répondit: + +--Je vais divorcer. + +Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le savait obstiné et +restait stupéfaite de le voir s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses +oreilles. Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne qu’elle fut +désarmée. + +--Je vous remercie, dit-elle. Vous allez au-devant de mes désirs. Je ne +vous aurais pas demandé ma liberté entière. Je la souhaitais, mais je ne +voulais pas vous abandonner. Puisque vous me l’offrez... + +--Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je veux que vous soyez +entièrement libre, et seule, devant le héros que votre cœur a choisi. +Vous me remerciez? Il n’y a pas de quoi. Me mettre en travers de votre +bonheur?... Je n’aurais eu garde. + +Une joie horrible était en lui. Il faisait des efforts surhumains pour +ne pas la montrer, voulant tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment, +elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère, tellement il cachait sa +pensée obscure. Il avait pris un air un peu cocasse et semblait +s’attrister sur lui-même. + +Il dit: + +--Je suis un drôle d’homme et l’on se moque de moi et de mes +expériences. Mais elles m’ont appris à comprendre les désirs humains. +Tout à l’heure, j’ai manqué de sang-froid... J’ai eu tort et je me +repens. J’ai réfléchi depuis... Riche et belle comme vous l’êtes--pour +mon regret--mon devoir aurait été de vous protéger contre un aventurier, +un escroc quelconque de cœur et d’argent... Le cas de M. Dewalter est +différent. Il est honorable et riche. Dans ces conditions, mon devoir +est de vous le laisser... Je déplore de vous perdre, mais je suis +consolé, dans mon orgueil, de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne +pouviez mieux tomber. + +Il se délectait sadiquement de dire les mots qu’il disait, les mots +exacts de l’ironie, mais de les dire avec une voix si franche, une +sensibilité si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en effet, +dans sa magnifique loyauté, reconnaissante de la justice rendue à son +ami, elle eut un élan vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine +fut la plus forte: + +--Non, dit-il. Plus tard. + +Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle pas eue si elle +avait surpris l’expression soudaine de son visage détourné? Mais, déjà, +il revenait en souriant: + +--Je ne vous demande qu’une chose, dit-il. + +Elle répondit: + +--Accordée. + +Il insista, l’air sans péril: + +--D’avance? + +--Oui, répéta-t-elle avec bonté... Oui... C’est bien le moins, +aujourd’hui. + +Il parut enchanté. Il la savait incapable, une promesse une fois donnée, +d’en marchander l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette: + +--Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter mon abdication, votre bonheur +et son heureuse fortune. + +Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire et lui dit qu’elle avait +promis. + +--Quel est votre but? demanda-t-elle. + +Il lui répondit: + +--Je veux qu’il me connaisse. + +Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et qu’entre gens du monde +aucun scandale n’était possible. Au moment de son sacrifice, il trouvait +juste de pouvoir juger par lui-même celui auquel il s’immolait. Il avait +un aspect rassurant, l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle crut que +sa manie de l’expérience survivait à sa méchanceté. + +--Vous n’allez pas lui chercher querelle? dit-elle. + +Il prit un air chagrin et secoua la tête: + +--Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez encore lady Oswill, je +le féliciterais plutôt d’avoir toutes les vertus qui me manquent... +L’oisiveté et la fortune ne l’ont pas gâté. + +Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage tout son amour +s’inscrivait. Elle pensait à la tendresse de Georges, à sa flamme +charmante, à son soin constant de s’orner pour lui plaire, à tant de +choses délicates qui le faisaient incomparable. Elle songeait qu’il +était né délivré des soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer, comme +d’autres sont dispensés de la lutte des cités pour avoir le loisir de +prier dans les temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune ne +l’avaient pas gâté. + +Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il lisait dans son esprit. + +--Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi! + +Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit. Elle était libre. Une +entrevue, si correcte fût-elle, entre Oswill et Dewalter, lui +déplaisait, mais elle avait confiance dans la délicatesse de son ami. +Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé. Au contraire, la vue +de ce mari, si manifestement étranger à elle, ne pouvait que détruire +chez Georges tout sentiment possible de cette nature. Elle savait la +netteté de son cœur et ne l’imaginait pas s’attardant à des visions +mauvaises. Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne pouvait plus +éviter la rencontre. Oswill l’avait décidée. En l’examinant, elle le vit +calme, l’air un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée. Alors, +dans l’antichambre, ils entendirent que Georges entrait: + +--Vous avez promis, dit Oswill. + +--J’ai promis, oui. Mais faites vite. + +Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie. Il la suivait, +courbé, obséquieux: + +--Je vous remercie de cette dernière obéissance. + +Elle ferma la porte sans se retourner. Alors, et brusquement, il se +transforma. + +Courbé en avant, le visage ignoble, les dents découvertes, les mains aux +poches, les pieds écartés et bien en possession du tapis, ivre de joie +mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait... + +Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter dont il était le +confident. + + + + +XIX + + +Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la porte de l’appartement, ce +qu’il avait pensé tandis qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long, +une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver de la femme de chambre +au valet. Il le trouva, encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir +Oswill. Il dit: + +--J’ai servi le thé. + +Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint aucun renseignement. Ce +qui le bouleversait était multiple. Quel homme était-il, ce mari +inconnu? Comme un combattant, ignorant son adversaire, il entra dans le +salon. + +Il vit Oswill. + +Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer et riant, Oswill, +l’homme du train, l’homme de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après, +il avait compris. + +Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire nerveux du type épuisé +qui se voit fichu. Il balbutia: + +--C’est possible... ça... c’est possible... + +--Le monde est petit, n’est-ce pas? dit Oswill. Bonjour... + +Il ajouta avec délectation: + +--Oui, c’est bien moi. + +--Misère, fit Dewalter. + +Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu: + +--Vous l’avez vue?... + +--Ma femme? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue. + +Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant de douleurs pour en +arriver là: à être démasqué! Il contemplait son confident. Il répéta +deux fois. + +--Elle sait... Elle sait... + +--Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill. + +--Pourquoi? + +--Comment, pourquoi? + +Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il sentait le raffinement de +l’ennemi. + +--Vous m’attendiez? murmura-t-il. + +Oswill augmenta son dur sourire. Il dit: + +--Je ne suis pas pressé. + +Dewalter tressaillit: + +--Comment? + +Sa douleur pauvre était de plus en plus visible. + +Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du pied: + +--Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en. Dites-lui... + +Avec un calme affreux, Oswill déclara: + +--Je ne lui dirai rien du tout. + +Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe. + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous l’ai promis. + +Il riait de nouveau et commençait d’avancer, toujours un peu penché. + +Il se dévoila tout d’un coup: + +--Ce serait trop commode! Parce que je sais votre secret, j’irais le +dire! Non. J’ai trouvé mieux. Elle saura la vérité par vous. + +Il se dirigeait vers Georges: + +--Vous lui direz! Vous lui direz vous-même: «Je suis un aventurier, un +escroc. Vous avez des millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange.» + +Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas être entendu au delà des +cloisons. Dewalter, sous l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord. +Appuyé contre une table, il regardait du côté où Stéphane était sortie. +Oswill le comprit. Il ricana, bouffonnant presque: + +--Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a confiance! + +--Canaille, dit Georges à mi-voix. + +L’autre revenait sur lui, scandant sa marche de ses mots accentués, et +crachant son triomphe: + +--Je ne suis pas--hein?--de vos petits bourgeois qui se précipiteraient +sur la vérité comme des étourneaux... La vérité est une arme sûre, mais +c’est une arme à retardement... Les femmes sont comme les despotes. +Elles font exécuter les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est vous qui +serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je reste en dehors pour être le +maître du jeu. + +Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait toujours la porte par +où Stéphane pouvait entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux +cheveux, il frémissait. + +--Ça vous amuse? + +--Ça m’intéresse. + +--Je peux en crever, hein? + +--Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez. + +--Prenez garde. + +Il faillit se ruer. + +--La paix, fit Oswill avec un rond de bras négligent. Ne serrez pas les +poings. + +Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle entendrait, elle +accourrait. Il traversa le salon pour résister à l’idée du heurt. +Pourtant il se sentait une force terrible et il savait que, d’un geste, +dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté ce colosse. Il respirait +largement pour se contraindre. + +Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées, il insultait dans une +précipitation de débit: + +--Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature sentimentale en quête +d’un Roméo. Vous n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être un +gentleman de fortune. Vous avez inventé un personnage pour rouler une +femme... Ne serrez pas le poing, je vous dis; demain vous tendrez les +mains! + +Georges pensa: «Je vais le tuer». + +Il gronda à voix basse: + +--Taisez-vous... + +L’autre continua: + +--Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru, en venant ici, que votre +dupe était renseignée, avilie au point de vous supporter en vous +connaissant. Mais non! J’ai respiré! Elle ne sait rien! Votre ruse est +de plus longue haleine. Vous fortifiez vos positions. Vous durez. + +Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur. Il ne pouvait +comprendre que son âme fût jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce +fût possible... Il pensait à son calvaire depuis trois jours et, de +toutes ses douleurs salies, il faisait une émeute. Oswill ricanait: + +--Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers pour tenir le coup +jusqu’à ce qu’il soit tout à fait beau? Vous faites de l’œil à la +richesse. + +Secoué de fureur, soudain courbé en avant, Georges cria tout bas: + +--Canaille! Cœur de plomb, de boue!... Je donnerais, en ce moment, ma +vie entière pour vous tuer comme un chien, oui, comme un chien. Vous +éveillez en moi une haine de sauvage, oui, de sauvage, en moi tout +amour. + +Oswill éclata de rire: + +--Tout amour! + +Il semblait piétiner une danse. + +Alors Dewalter sentit sa colère croître encore: + +--Oui, tout amour, oui... imbécile forcené! Malheureux, incapable de +concevoir aucune noblesse! Ah! comme je vous plains; vous aviez tout de +la vie... oui, tout, vous, brutes jusqu’à la fortune qui permet, qu’avec +tout, on fasse tout... Vous aviez une femme... et, parce que vous êtes +un pauvre, et le plus pauvre des pauvres, de la pauvreté du cœur et de +l’instinct, vous n’avez pas su la garder!... Et vous m’insultez, moi, le +riche, le vrai riche de nous deux!... + +Il était à moins d’un mètre de lui, toujours un peu ployé pour avoir la +force de lui lancer les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la +figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui cracha: + +--Salaud!... Ah! je vous crèverais, je vous dis, avec une joie sans +égale, mieux qu’autrefois dans la tranchée, si elle n’était pas là, à +deux pas, pour vous protéger... Canaille! + +L’Anglais, le temps d’un éclair, douta: est-ce que, vraiment, cette +frénésie, cette rage, ce n’étaient pas celles d’un honnête homme +outragé? Mais sa propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit +geste de la main, un petit geste de mépris plus insolent, plus +péremptoire, qu’un grand: + +--Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit. + +Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il commanda: + +--Non, Assez! Ne dites plus rien. Assez!... C’est à moi, maintenant, à +moi de parler... + +Il se rassembla: + +--Votre femme, pensez-vous, votre femme va découvrir le piège? Que vous +avez raison? Que l’amour et l’escroquerie ne font qu’un? Je vais rester +et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié? Vous triomphez? + +--Oui, répondit Oswill violemment. + +Georges se redressa et, presque, il rit: + +--Gâteux! + +Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt à faire, à son tour, +des plaies. Il devinait où frapper. Il avait compris pourquoi cet homme +le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler. + +--Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent où passait une sorte de +triomphe... tout prévu, sauf les choses belles! Je n’ai plus le sou, +vous entendez... plus le sou... Souffrez donc un peu... souffrez... car, +sans amour, vous crevez de haine et d’envie... Souffrez: je l’aime! je +peux aimer, moi! Je l’aime! Je me suis ruiné pour elle... + +Il sentit le tressaillement de l’adversaire... + +--Oui, ruiné... Je l’aime!... Allons, souffrez un peu: je l’aime! Et je +pars. Proprement. Sans rien. Je pars. + +--Non, cria Oswill. + +Il avait un air de victoire. + +--Gâteux, répéta Dewalter. + +Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il alla s’appuyer à la cheminée. +Oswill l’y poursuivit. + +--Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous êtes dans le sac. Oui, dans +le sac, sans jeu de mots! Vous ne partez pas. J’ai tout changé. + +Son visage était un chef-d’œuvre d’expression mauvaise. Il avait compris +que Dewalter disait vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y +refusait. Et à coups de dents, comme une bête qui mord, il lui cria la +vengeance préparée: + +--J’ai tout prévu. Je vous prive du beau geste. Je ne veux pas que vous +soyez un héros disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne pouvez plus +partir. + +Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit. + +Oswill acheva: + +--Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle vous épouse: je divorce. +Oui, à cause de vous. Je divorce. + +Il martela, les poings serrés: + +--Ça, je le fais! + +Dewalter, murmura encore, sans un geste: + +--Canaille! + +--Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement. Vous épousez la +femme déshonorée par vous! Vous êtes riche! + +Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui dit, sous le nez, avec une +joie hideuse et en appuyant sur les mots comme pour l’en écraser: + +--Vous êtes riche. Mais il faudra parler, avouer... et, elle, entendre. + +Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper, liés par la haine, si +proches qu’ils formaient un groupe. Ensemble, soudain, ils +tressaillirent: ils comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs +insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux avec une violence si +retenue qu’ils savaient qu’elle n’avait rien entendu de leur combat. Ils +savaient aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière une porte. +Dewalter fit un travail surhumain pour redonner le calme à son visage. +D’un bond de singe, Oswill avait pris du champ. + +Comme un acteur prodigieux, elle le trouva bonhomme au milieu du salon. +Il l’accueillit: + +--Vous voilà?... Nous avions justement fini, M. Dewalter et moi. + +Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté: + +--Vous voyez, cela s’est très bien passé... Adieu. + +Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante, délivrée, et sa +rancune d’autrefois s’apaisait. Elle demanda: + +--Je ne vous reverrai pas, Oswill? + +--Non, répondit-il. + +Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait tout un remous. Mais la joie +de ce qu’il faisait lui donnait la faculté de sourire. Il dit: + +--Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les notaires, le mien, le +vôtre... + +Il se retourna vers Dewalter: + +--Celui de monsieur... régleront les choses en dehors de nous. + +Il alla prendre son chapeau. + +--Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous ne trouveriez jamais dans +notre monde un homme digne de vous et de votre amour... Vous avez trouvé +M. Dewalter... + +De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct, les bras croisés. Il +devina l’effort qu’il faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit: + +--Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile: vous êtes un parfait +gentleman. + +Il les enveloppa de son regard comme d’un filet dans lequel il les avait +pris et, sans dire un mot de plus, il s’en alla. + +--C’est un pauvre homme, murmura Stéphane. + + + + +XX + + +Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une délectation féroce. Il +descendait les Champs-Élysées en partant seul, avec des embryons de +gestes, si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun d’alcool que +ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie se répandait en lui comme une +ivresse, et non seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble: +l’envie,--l’envie, suppuration de l’âme, non plus blessure, mais ulcère. +Il enviait Dewalter. Il l’enviait parce qu’il était Oswill. Avec son +intelligence cabossée mais solide, il avait compris de quels jardins +mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était le promeneur: jardins +défendus, sans clefs, autour desquelles il rôdait, lui, comme un +mendiant. + +Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, on crève de faim. Tôt +ou tard, il en faut sortir. Alors il jubilait. Comme un apache, +attendait son rival à la sortie. + +Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement? D’aucune façon. Cette +fois, le terrible excentrique en était sûr. Il était onze heures du +soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez l’avocat. Il donnerait ses +ordres. La requête en divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse +de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne pas discuter. Déjà, +elle ne pensait plus qu’au mari nouveau... Le mari nouveau? C’est là +qu’Oswill étouffait de joie. + +Avec précision, il se représentait le déclanchement des aveux. «La +vérité en marche», ricanait-il... + +Il lui semblait déjà écouter Dewalter: + +--«Le loyer?--Je n’ai pas d’argent.--Le voyage?--Prenez les billets.--Le +ménage?--Un chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si vous me +souhaitez du linge propre, des cigarettes, n’oubliez pas de glisser +quelques billets dans mon veston.--» + +Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de la rue Boissy-d’Anglas, +devant le vieil _Épatant_, il en esquissa un pas de gigue, sur le +trottoir... + +Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure que l’affront. Eh +bien, non: on ne s’en va pas, sans être un drôle, quand la femme +compromise divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, quels +ressentiments, et quelle stupeur! Oswill était tranquille: Dewalter +était pris. Il parlerait. + +Et puis? + +Ne pouvait-elle lui crier: «Qu’importe?» Et lui murmurer: «Je t’aime +quand même?...» Oh! oh!... Savoir? Quand on est cinquante fois +millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre qu’un homme se déguise +en riche pour s’approcher, se faire aimer, vous conduire au scandale, et +vous dire à la fin: «A propos, chère amie, je n’ai pas un sou, mais pas +un... J’ai oublié de vous en parler par délicatesse...» c’est tout de +même sujet à méditation! On a beau avoir l’esprit large, «on ne peut pas +s’empêcher de penser...», comme dit le peuple... Et puis, il y a demain? +Et demain, en amour, c’est l’important... + +Oswill jubilait de plus en plus: il avait bien joué! Il entra chez +_Maxim_. Cet endroit épileptique semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il +aperçut Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air d’une poupée +mécanique et son visage agréable disparaissait sous des fards. Elle +était à la mode. On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla +s’asseoir auprès d’eux. + +--Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre ami. Nous sommes tous les +trois enchantés. + +Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la nouvelle le réjouissait. +Il en conclut qu’il avait bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait +d’interroger Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, l’œil fixe et la +figure soudain bizarre, s’était mis à siffler comme un cow-boy. Il +semblait farouche et lointain. Mlle Soinsoin le contemplait avec +étonnement. Elle demanda: + +--A quoi pense-t-il?... + +Il pensait simplement que, dans un pays plus neuf que Paris, il aurait +pris le couteau à fromage qui traînait sur la table et l’aurait planté +avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour lui apprendre à ne +plus amener à Biarritz les gens destinés à Bamako. + +Il recommençait de souffrir. + +Il s’en alla. + +Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, il vit Stéphane et +Dewalter qui les descendaient en voiture. Ils paraissaient heureux. Il +en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. Mais il sortait de +chez son avocat; le procès était déclanché. Il sourit, sûr de son coup. + + * * * * * + +Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill rencontra Pascaline +Rareteyre chez Martial et Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où +l’on dit que Mlle Eugénie de Montijo fut présentée à celui qui devait la +faire impératrice. Des Américaines se ruaient sur les modèles nouveaux +et les mannequins défilaient avec des gestes pareils. La plupart de ces +femmes étaient belles et bien choisies. La directrice, simplement vêtue, +s’empressait auprès de ses clientes somptueuses; elle les dirigeait, et +avec une douce habileté les commandes ne cessaient pas. Stéphane +détermina qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. Elle précisa +qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on allait chercher les étoffes, elle +apprenait à son amie le divorce offert par Oswill et le plaisir qu’elle +en avait. + +--Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement... Il a compris que +j’avais le droit à une revanche du destin et, devant notre amour, il +s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, je les lui pardonne +désormais. Il ouvre ma prison. + +--Dewalter, que pense-t-il? demanda Pascaline. + +--Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je ne peux te faire +comprendre son âme sans pareille: Oswill et moi nous sommes d’accord +pour aller vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi m’oblige +ensuite à des délais. Qu’importe! Georges et moi, nous voyagerons. Tu as +entendu que je pars dans deux jours. + +--Où irez-vous? + +Stéphane, rieuse, secoua la tête: + +--Imagine-toi que je n’en sais rien. + +--Comment? + +--Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier: une affaire, qui le +retenait à Paris, s’est terminée. Il peut s’en aller quand il le veut et +je le préfère ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que la +saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il semble penser qu’il +est mieux de ne pas trop s’éloigner pendant la procédure. Alors, +Palerme, peut-être. Ou Saint-Moritz... + +--Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment Pascaline. + +--C’est bien réciproque, répondit la maîtresse avec une joie +orgueilleuse. + +Aidée de son amie, elle finit le choix des étoffes. Ensemble, elles +descendirent et traversèrent la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles +trouvèrent Georges dans le hall. Pascaline constata sans rien dire qu’il +avait maigri et que ses larges yeux, si clairs, s’étaient creusés et +peut-être obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et cette muette +adoration avec laquelle il accueillait Stéphane. Stéphane la retint: + +--Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. Tu seras la première à +savoir où nous allons, et la seule; désormais, puisque nous voilà +libres, nous sommes résolus à nous cacher. + +Elle ajouta pour Dewalter: + +--Georges, il faut nous décider. Sachons dans un quart d’heure où nous +allons. + +Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, ils agitèrent la question. +Dewalter, habilement, combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une +idée, qu’il n’exprimait point: reconduire lady Oswill dans sa vieille +demeure d’Oloron. Il y tendait de toutes ses forces, avec le soin de le +dissimuler. Depuis sa rencontre avec le mari, personne au monde n’aurait +pu dire ce qu’il pensait. Un observateur sagace aurait discerné sa +volonté d’être toujours, et dans tous les détails, maître de lui et +secret. + +--J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez une belle solitude, un +exil heureux et voici l’hiver... Allez dans mon pays natal. Là, vous +vivrez de vous-mêmes. + +Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de ne rien manifester, il +eut envie de crier: oui. Il se rappelait que Mme Rareteyre était née à +Arcachon. Arcachon, c’était--ou presque--sur la route entre Paris et +Oloron. + +--Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. Nous y serions bien +cachés. + +Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans cette région. Elle en +savait le charme un peu solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit +en liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son âme faisait des +vœux. Avec une âpre volonté, il voulait que lady Oswill s’en retournât +dans son pays. + +Pascaline, innocemment, faisait le jeu: + +--J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un jour, la présence de +l’amitié, terribles amoureux que vous êtes. + +Dewalter regardait Stéphane. + +--Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous? + +Il répondit: + +--Oui. + +Et même, il ajouta: + +--En descendant, nous donnerons au portier des ordres. + +--Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je t’avais annoncé que tu +serais la première à connaître notre retraite. + +Dans son bonheur, elle était indifférente de l’endroit où elle en +jouirait. Elle parla d’autre chose. Il ne manifestait rien, mais il lui +semblait qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il pensait que, +pour atteindre un but, il faut marcher d’abord dans sa direction. + + + + +XXI + + +Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. Pour la troisième fois +depuis deux mois, il passait par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier +départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, pour des années et +des années. Au second, il s’était rué dans le train qui emportait sa +maîtresse. Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences +heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait plus. Une décision qu’il +avait prise le faisait certain d’un exil définitif. Il avait résolu de +s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, tout d’un coup, le +ciel absorbe et dont les formes fugitives ne se reconstruisent pas deux +fois. Il avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte +insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre milieu et qu’il fallait +le faire sans tarder. Il lui restait à savoir comment il s’y prendrait +pour disparaître? + +Montnormand avait tenu parole. La veille, il avait envoyé un chèque de +vingt mille francs accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle +rappelait la promesse de partir. Georges, qui cependant commençait à se +blaser et, sous tant d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières +larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait cet argent, +destiné à son sauvetage, il avait acquitté le chèque. En même temps, +avec ce qui lui restait en poche, il avait payé dans la journée les +factures traînantes aux Champs-Élysées et remercié les serviteurs. Quand +le train partit (c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en va +vers dix heures), il emportait intégralement la somme envoyée par son +ami. Vers le soir, la nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils +arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, presque joyeux et toujours +l’amant le plus empressé. + +Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers de lady Oswill, le +directeur discerna la fortune de ses hôtes. Il les installa de son +mieux. La maison était provinciale, tranquille dans cette saison +d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un blessé de guerre, que sa +blessure au bras droit avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art +de paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne humeur, amusa Stéphane. +Il ne tarda point à leur montrer les peintures murales qu’il avait +exécutées lui-même et il dit que l’avantage de son métier était de +recevoir de temps en temps des passagers de qualité. Il +s’enorgueillissait d’une collection d’autographes. Il dit que des +écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans son hôtel et que des +amants illustres, qu’il ne nommait pas, s’y étaient cachés. Il +pressentait une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, un couple +d’exception, et il s’ingéniait à leur montrer qu’il les devinait. Lady +Oswill, libre, et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance. +Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait qu’en dépit des bonnes +intentions de l’hôtelier, la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces +Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et qu’avant peu de jours, +il n’aurait aucune peine à lui suggérer de partir. Toujours il voyait +son but... + +Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut enchantée du séjour. + +Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce bassin qui n’a pas de +rival en Europe. Une tristesse charmante, un apaisement sans grandeur, +mais doux comme le renoncement, s’y mêlent aux lignes simples de la +nature. Quand la lumière subtile de l’Atlantique, cette lumière verte, +nerveuse, nostalgique, vivante, qu’on trouve partout de Brest à Hendaye, +n’est point dramatisée par les orages, il n’est pas en France de paysage +d’un aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la ville qui lui donne +son nom, il évoque on ne sait quelles Polynésies, quelles Indes du temps +de La Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières prennent dans les +soleils couchants un aspect d’estampes japonaises; mais, soudain, vers +le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie pour l’Égypte. Des +voiles primitives glissent sur les larges fleuves, créés par la descente +de la marée et l’affleurement des îles de sable, tout à l’heure à peu +près disparues. Voici vraiment le Nil. Bientôt surgit le domaine de +l’huître, tandis que, dans le ciel verdi, passent les triangles des +migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau léger, des monstres +agiles crèvent le toit des eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de +saphir noir qui se jouent dans le crépuscule. + +Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer une villa sur ces rives +enchanteresses, mais il lui représenta qu’ils risquaient de se heurter à +des mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à cette réponse le +raffinement de son goût. Le soir, il se plaignit injustement de l’hôtel. +Pour la première fois, elle l’entendait se plaindre de quelque chose. +Elle en fut frappée. Elle craignit que son amant fût gêné par le manque +de leur faste habituel. Mais la contrée la séduisait: + +--J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras bâtir sur ce terrain un +petit palais selon nos goûts. Ainsi nous pourrons revenir. + +Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et à imaginer une demeure +précieuse. Elle se dressait tout achevée, dans son esprit. Dewalter +feignait de s’intéresser à son projet; de lui-même, il inventait quelque +détail pour l’embellir, mais il ne retenait qu’un mot: revenir... Déjà, +elle songeait au départ, et cela seul lui importait. Il fit une allusion +adroite à la propriété d’Oloron. Toute sa pensée ardente suggérait à +Stéphane le retour à son vieux bercail. + +Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença la suggestion. Ils +reposaient la fenêtre ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes +du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté diffuse se posait +sur le visage de Stéphane et ses bras nus. Penché vers elle, sans +l’éveiller, il lui répétait à voix basse et distincte qu’elle devait +rentrer dans son château et qu’il la priait de le lui demander. Le +lendemain, quelques minutes après son réveil, la première, elle en +parla: + +--Que faisons-nous ici? dit-elle en regardant avec étonnement leur +chambre étroite. C’est dans ma bonne demeure que nous serions bien. + +La nécessité imposait des ruses à Dewalter, mais il était trop loyal +pour feindre plus longtemps et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse, +elle battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. Elle +prit son bain et, coulée dans l’eau, elle lui raconta des anecdotes +rieuses de sa nourrice, Elle résolut de lui télégraphier qu’ils +arriveraient le lendemain. + +--Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt pour nous recevoir. +Que n’y avons-nous pensé plus tôt? Nous aurions pu aussi bien aller chez +toi, en Sologne... Mais, à Oloron, nous serons heureux. Nous donnerons +une fête. Le divorce commencé, nous ne pourrions encore être reçus de +compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, car ils m’aiment et ils +me respectent. + +Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse triste et infinie. Il +ne pensait plus qu’à assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter. +Il ignorait toujours comment il partirait, mais il avait gagné un point: +quand il disparaîtrait, elle serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de +sa maison héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son brusque +isolement. Il respira. + +Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, désolé de les perdre, leur +conseilla de parcourir au moins les premières marches de cette solitude +résineuse qui s’étend, le long de la mer, des dunes majestueuses du Pyla +aux rives romanesques de l’Adour. Elle est faite de sables et de pins, +monotone, religieuse, ornée de vastes étangs. Quand on s’enfonce dans la +forêt, à travers les arbres espacés, tous blessés par l’homme et portant +le vase précieux où s’accumule leur essence, en s’étonne de son silence. +Il semble qu’une incessante musique devrait émaner de ces frises +naturelles et que toutes ces colonnes végétales soient agencées pour des +concerts mystérieux. Mais, dans l’immobilité des choses, on n’entend que +les voix stridentes et régulières des insectes qui travaillent dans les +hautes branches. + +Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à mûres croissaient, des +genêts épineux et des bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes +provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares oiseaux se +dispersaient sans autre bruit que celui de leurs ailes courtes. +Personne. De temps en temps, une maison de bois qui semblait inhabitée, +mais, sur les chemins, des ornières récentes, la marque légère d’un pied +de mulet, un puits, témoignaient que la vie humaine n’est point bannie +de cette région inanimée. Georges et Stéphane, étonnés de leur solitude, +la parcoururent jusqu’au soir. Ils avaient loué une voiture à sable. +Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le sol fluide. Deux +animaux la tiraient en flèche. Un cocher gascon les excitait de la voix +quand il fallait grimper les collines. + +Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le +sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du +large, s’amoncelaient, si proches de la terre qu’elles semblaient +risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la +lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de +plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir: l’immédiate forêt, +l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les +lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux +de sa masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire descendait sur +la terre, sur les eaux, et, par instants, comme la respiration d’un +dieu, une grande haleine tiède et lente circulait entre les pins. Ils +devenaient extraordinaires. + +Pour panser les longues blessures qui, du sol, montaient jusqu’à hauteur +d’homme sur les troncs de ces écorchés, la résine séchante avait +recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans l’ombre agrandie où se +perdaient maintenant les cimes indéterminées des bois, où les arbres +eux-mêmes n’étaient plus que des fûts obscurs, ces traces demeuraient +seules visibles, à la fois laiteuses et brillantes. Elles surgissaient +par centaines et s’allumaient comme des cierges à mesure que se +perdaient tous les autres détails de la forêt. On les voyait se tordre +sans bouger, selon la forme exacte de leur dessin, le long des coupes +résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres envahissantes, et formées +par le toit des branches, faisaient un plafond. Alors, on eût dit que, +dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, éclairés par des +torches. Une averse hautaine, qu’on ne sentait pas sous la protection +des végétations, mais dont le bruit semblait un grignotement de rats sur +les aiguilles supérieures, semblait vouloir éteindre cette illumination +funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la mer, elle tombait +sur la plage en larges gouttes espacées. Tout l’horizon, au large, +s’était recouvert d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis soulevés par +les ondulations du vent, et seules, de plus en plus, dans la futaie, les +cicatrices verticales s’imposaient aux regards. On les apercevait à +l’infini, comme un incendie figé ou comme de blancs religieux aux formes +imprécises dans une cathédrale sans limites. + +Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne trouvant pas une parole pour +exprimer le saisissement que faisait naître en elle tant de funèbre +beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme elle, il se taisait, ne +sachant plus l’heure ni le lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa +destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, et qu’il voyait, +vivant, se dérouler ses funérailles. Immobile, il contemplait cette +forêt, tout à l’heure solaire, et maintenant transformée en crypte +éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit blanc, sur les blessures +des vieux arbres, dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et il +dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne pas répandre en Stéphane +le trouble affreux qu’il ressentait. Mais le cocher parla de sa voix +gasconne et, joyeux, il dit: + +--Voici les étoiles! + +Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de résine fraîche, de +terre, de coquillages prochains, acheva de dissiper les fantômes et l’on +aperçut de nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant. + +--C’est fini, murmura Stéphane. + +Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse que l’aspect des pins +entaillés fût devenu moins terrible. + +Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient dissiper leur +impression. Pourtant, ils avaient hâte de partir. + +Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la sentaient rouler sans +heurts et les pieds des chevaux enfonçaient dans le sol mouvant. +Parfois, ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas écraser les +méduses ou pour éviter les ancres des barques, mises à sec par la marée. +Trois cavaliers attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes des +bêtes disparaître dans la nuit, cependant que se prolongeait le bruit +mat de leur galop et les abois de deux bergers qui les suivaient. On +entendait en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, filant vers +la haute mer. Les amants se cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et +ils regardaient les ombres de la lune courir sur le sable mouillé. + + + + +XXII + + +L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée dans la _Gazette de +Biarritz_, feuille officielle du bon ton de Bayonne à Saint-Sébastien. +Ainsi tout le monde la connut dans les villes et les châteaux à cent +kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill était revenu s’installer +chez lui. On le voyait errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf +excentriques. Il ne parlait presque à personne, hors à des domestiques, +au bar ou dans sa maison. Il était vraiment malheureux. Son caractère +étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour se consoler, il +s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient et il disait: + +--Le désert a une sœur, c’est la supériorité. + +Cet homme solide, en dépit des expériences pratiquées sur l’âme des +autres, ne connaissait rien à la sienne. Il se croyait insensible et il +haïssait. Il était donc capable de passion? Depuis la procédure en +divorce, il souffrait. Et il souffrait de souffrir. Il professait que la +souffrance est un bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les fait +porter. + +Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le représentait comme un fourbe +de première force, un chasseur de fortune; il se dit qu’il était capable +de sortir subtilement et victorieusement de l’aventure. Sans doute, il +devrait avouer, mais comment? Avec quelles inventions de catastrophe +financière, de richesse soudain disparue, engloutie dans une +spéculation? Les femmes sont crédules. Oswill télégraphia à Paris. + +Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait exprès de la rue +Montmartre. + +Personne n’était moins remarquable que cet inconnu. Il n’était ni laid +ni beau, ni grand ni petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient +sous des lorgnons, sa bouche était sous une moustache, ses mains étaient +sous des gants de fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette +luisante, une cravate toute faite, une décoration multicolore, un peu +rouge, un peu jaune, un peu verte, déteinte. C’était une mouche +apprivoisée. + +Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui donna ses ordres. Il +affectait un accent exagéré: + +--Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis déjà servi quelques +fois. C’est une officine tout à fait dégoûtante, qui renseigne bien. +J’espère que vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais c’est un +bon point pour un policier privé. On ne vous voit pas. On ne sait pas, +quand on vous regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une demoiselle de +compagnie. Vous me plaisez. Voilà deux mille francs, là, près de mes +chaussettes. Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me fournir +un dossier complet sur un type qui m’intéresse. C’est un crève-la-faim. +Je veux savoir où il habitait depuis trois ans et obtenir des +certificats de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais apportez-moi +des documents sur ses vieilles misères.-- + +L’homme, impassible, prenait des notes. Du coin de l’œil il observait +sir Oswill. Sous son pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons, +les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors l’Anglais lui raconta des +anecdotes parce qu’il s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il +était lui-même le premier détective du monde. Il lui dit de se hâter +dans son enquête pour ne pas risquer de mourir avant de la mener à bonne +fin. Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des poches suspectes +sous mes yeux, qu’il paraissait avoir le souffle court et qu’avec un +cœur amoché, il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il lui +conseilla de se retirer à la campagne aussitôt la présente affaire +terminée. Il finit en demandant les renseignements dans les huit jours. +Quand la mouche prit les billets de banque, près des chaussettes, il lui +recommanda poliment de ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria: + +--On ne sait jamais avec les policiers. + +Et il lui faisait des grimaces dans le but de l’étonner. L’homme +flairait un gros ponte, souriait, encaissait et partait en chasse. A +peine seul, Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown et qu’il +s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait de souffrir. Il n’avait plus +confiance dans l’avenir. + + * * * * * + +Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline Rareteyre. Elle était +revenue depuis trois jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de +Dewalter. Elle lui répondit que, généralement, il plaisait beaucoup et +qu’on appréciait aussi la conduite correcte qu’il avait eue, lui-même, +avec sa femme. + +--Stéphane m’a mise au courant, dit-elle. Vous avez bien agi. Ils +s’aiment. Il faut les laisser être heureux. + +Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa vie qu’elle fut le plus +en danger de mort. Mais elle l’ignorait et elle souriait agréablement à +Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait de mots ignominieux. +Elle l’interrogea: + +--Et vous, mon cher, que ferez-vous? + +--Moi, dit-il, je me remarierai certainement à plusieurs reprises pour +faire encore d’autres bonnes actions dans le genre de celle-ci et +mériter votre approbation, chaque fois que je débarrasserai de moi l’une +de mes femmes. A la fin, je vous épouserai, pour être sûr de ne plus +être trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à la fin: c’est sur vous +que je me vengerai des autres... + +Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla. Alors, elle eut peur de +lui. Elle savait trop qu’on la connaissait fragile pour ne pas avoir +discerné son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il allait être +libre, qu’il était capable vraiment de se mettre en tête de l’épouser et +qu’il lui jouerait des tours épouvantables parce qu’elle refuserait. La +nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de force dans l’église de +Saint-Jean-de-Luz et il lui jetait des pipes à la figure pendant qu’un +prêtre les mariait. + +Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel de Saint-Brémond, à +Ustaritz. Elle y trouva le marquis de Sola, M. et Mme de Jouvre, et +quelques personnes. Elle raconta son rêve. On s’en amusa. + +--Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le semble, dit le colonel. +On raconte qu’aux Indes il appâtait le gibier avec de petits Hindous. +Évidemment, c’est une chose que je ne ferais pas, mais en Sologne, je ne +chasse que le perdreau. En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady +Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui ai parlé, chez elle, +un jour. Il m’a semblé distrait et il ne m’écoutait qu’imparfaitement. +Je le crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant mieux pour lui. +Autrement, il n’eût pas été bon à grand’chose. + +--C’est un joli garçon, dit Mme de Jouvre, et je le trouve sympathique. +J’étais à Paris il y a quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux +dans une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un de l’autre. On +m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il a rang de conseiller d’ambassade +et qu’il partait chasser le lion quand il a rencontré Stéphane. + +--S’il allait chasser le lion, c’est autre chose, s’exclama M. de +Saint-Brémont en dévorant du chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes. +Ce n’est pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui vaut vraiment +le voyage. Et ce n’est pas un démocrate. + +--En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit M. de Sola, je vous +conseille, quoi qu’il arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme +sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu près un insensé. Hier, +j’étais au bar basque. Il y est venu. Il roulait des yeux farouches et +dévisageait les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois, a dit en le +voyant: «Voici un gentleman américain.» Oswill, sans commentaire, lui a +jeté son verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas insultant. + +--Il faut croire que si, pour un Anglais, dit M. de Jouvre. + +--J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond. Je suis élève de Saumur. +Je n’aimerais pas m’entendre dire que je me tiens à cheval comme un +cow-boy de cinéma. + +--Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison, continua M. de Sola, sans +vouloir suivre son hôte dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse +avec M. Dewalter. J’ai des renseignements. + +Pascaline lui sourit et l’approuva. + +On racontait qu’elle avait eu des bontés pour Sola. Elle lui demanda ce +qu’on lui avait dit de Dewalter? C’étaient des choses vagues. Mais les +de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils croyaient que l’amant de +Stéphane avait, plusieurs années auparavant, hérité d’un oncle cardinal, +qu’il était bon catholique et que, certainement, il obtiendrait dans +l’avenir des facilités pour faire rompre en cour de Rome le mariage +religieux de Stéphane. + +--Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît l’un des cas +d’annulation, répondit encore M. de Sola. S. M. Alphonse XIII m’a +raconté Elle-même qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un ménage +espagnol qu’Elle protégeait. + +--C’est extrêmement difficile, conclut le colonel. Du temps de Napoléon, +quand on avait le pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en sortir. +Mais qu’importe! Ces jeunes gens, à Oloron, se passent parfaitement de +toute espèce de mariage, même civil. + +--C’est là le scabreux, risqua l’un des convives. + +--Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua Mme de Jouvre. + +--Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement. Ne la jugeons +pas. Elle était, jusqu’à ces dernières semaines, la plus irréprochable +femme dans le monde et elle a le droit au bonheur. + +Cet avis rallia les suffrages. On conclut que Stéphane avait mille +raisons, Georges Dewalter mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne +de leur amour, il serait de mauvais ton de le connaître. Si lady Oswill +téléphonait ou faisait savoir directement sa présence à Oloron, on ne +pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait de rencontrer M. +Dewalter chez elle, par hasard, au même titre que ses autres amis. Quant +à Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par devoir, parce qu’il +était un homme important. + +--D’ailleurs on le peut sans risques, termina le colonel en dévorant un +cure-dents. Oswill s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre. + +--Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de l’être pour qu’on le +laisse tranquille, dit Cinégiak du bout de la table. Au fond, je le +soupçonne d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous que je suis allé +le trouver, il n’y a pas trois jours, de la part de mon oncle +Latuillière, son agent de change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était +pas là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis chez lui un +tumulte de dancing. J’en conclus qu’il profitait de sa liberté pour +offrir une sauterie à quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont +j’étais chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit et je vis +un spectacle étrange: Oswill, absolument seul dans un fumoir, était +accroupi ou perché, je ne sais trop, devant un jazz et lui-même il +s’environnait, sans broncher, de vacarmes assourdissants. De sa jambe +droite, il pédalait et faisait gronder la grosse caisse; de ses deux +mains, il frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et faisait +mugir un clakson. Il était en smoking et fumait une pipe brillante. +J’essayai vainement de l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il +redoubla sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il cria que sa +femme l’avait ennuyé pendant des années en jouant du Bach sur un piano +et que, heureusement, c’était son tour de se divertir avec un jazz. Il +paraissait tout à fait calme et satisfait. + +--C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond. + +--Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut Pascaline en riant. + + * * * * * + +Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût entendu le même jour, aux +termes près et moins l’anecdote du jazz, chez Mme de Joze, à Billières, +chez le banquier Chillet, au cercle du vieux Baragnas et dans vingt +maisons de Bayonne. + +On l’eût même entendu dans un endroit plus populaire, près des halles de +Pau, au restaurant Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il venait +en ville, ne manquait point d’y aller. Il savait qu’on y mangeait bien. +C’était une animation, les jours de marché. Par l’escalier graisseux, +aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée par la chair +plantureuse de la table d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes +rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine par la cheminée +du monte-plats. C’était la lutte victorieuse des fumets de la ripaille +contre les émanations nauséabondes de l’entrée. Les murs, échauffés par +les présences humaines, ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans +les verreries. Le linge était humide et froid sous les mains, mais la +bonne humeur, la gaillardise du patron semait l’allégresse et bientôt, +dès la première circulation des plats, on sentait affluer dans les mets +servis toute la puissance du Béarn. Des paysans, des voyageurs de +commerce, des valets de courses alternaient avec des propriétaires de +chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates de la contrée et +quelques gourmands de passage. Une vieille galante côtoyait un +antiquaire de Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère +surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés en traitement dans la +ville et que leur médecin envoyait au déjeuner faire là une cure +d’engraissement. Quand un service se laissait attendre, l’hôtelier, pour +qu’on lui avalât les minutes, les lardait de propos salés. Nicolaï, sec +et sobre à Oloron, s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait: + +--Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau que tu manges? Tu le +vois? Il vient de chez toi. C’est un braconnier qui me l’a porté. Et, +tout à l’heure, tu le paieras. + +--Quand il aura mes plombs dans les fesses, ton braconnier, c’est lui +qui tu feras rôtir, disait Nicolaï, la bouche pleine. + +Supervie, qui savait tout, interpellait aussi l’antiquaire: + +--C’est dans le château de ses patrons que vous pourriez, vous, faire +bonne chasse. Il y en a, là-dedans! + +L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets: + +--Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire, rien que pour les +meubles, je mettrais quinze cent mille francs sur un chèque. + +--Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le tutoyant tout d’un coup +comme un marchand de volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et même +aujourd’hui qu’on divorce... Hé! toi, le garde... qu’est-ce qu’on m’a +raconté? il paraît que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac? + +--Il l’a, répondait le serviteur. + +--Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman de la région. Il +avait une voiture... de roi... C’est un fils à papa. Noblesse du pape, +mais grosse galette. + +--Amène-le déjeuner, ton nouveau patron, bouffonna l’hôtelier, +s’adressant derechef à Nicolaï. Je lui ferai payer le prix fort. + +--Et il paraît qu’il est bel homme, cria de son coin l’ancienne galante. +C’est un roman, un vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage qui est +native d’Oloron. Elle était dimanche là-bas. Elle les a vus chez le +pâtissier. + +Le vieux garde mangeait toujours et ne disait plus rien, par respect. +S’il avait parlé, il aurait confirmé ce qu’il entendait: l’amour, la +fortune, la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour. L’opinion +publique est une épidémie. On ne sait quel microbe la fait éclater. + + * * * * * + +Pendant ce temps, bien loin, sur la grande terrasse de +Saint-Germain-en-Laye, où chaque après-midi, depuis trente années, il se +promenait une heure, Montnormand songeait à la lettre nouvelle qu’il +avait reçue de Dewalter. Dans cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il +était à Oloron, que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait de +venir. Le style était calme, net, sans aucune trace de dépression. +Montnormand se réjouissait, croyant son ami exaucé. Il regardait Paris, +muet au loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que les prières +des hommes fussent entendues quand, pourtant si prochaine, la ville +saturée de cris semblait environnée de silence. Sa belle petite âme +s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son visage de chien de +berger. Mais, dans les quartiers pauvres de la grande cité, la mouche +apprivoisée charognait pour le compte de sir Oswill... + + + + +XXIII + + +Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait d’elle, Stéphane, depuis le +retour dans sa vieille maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle +n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa race, dans les dernières +générations, avait respiré, s’était renouvelée et, d’âge en âge, +dissoute dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait que ces +arbres, à la fois robustes et solennels, n’étaient autre chose que des +parents mystérieux. Elle les chérissait et, dans son amour pour Georges, +elle lui rendait grâce d’avoir réveillé chez elle tant de sentiments +obscurs et profonds. Elle demeurait la femme la plus simple du monde, +n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait, ne doutant jamais d’une +parole de son ami, prodigue d’elle-même, belle dans sa chair et son +esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées, fatales, qu’on +rencontre dans les romans et elle n’avait de romanesque que sa bonne +foi. + +Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes, dans un univers +rétréci, entre les bornes du domaine. Maintenant, Georges le connaissait +parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la ferme aux animaux +nombreux, les dessins des allées du parc, de celles même où l’on ne +passait plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait aucun recoin du +château; il aurait dit le mobilier des appartements, décrit le paysage +de chaque fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait la plus +belle partie des jardins: au loin, la lisière d’un bois de chênes, de +châtaigniers et, tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang +périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas jusqu’au petit pont, +rongé d’insectes et pourri par les pluies de vingt années, que Dewalter +ne connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un matin, se +promenant seul dans le parc, il en avait compris la fragilité et, qu’au +moindre fardeau, il s’abîmerait. + + * * * * * + +Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser à sa maison. Elle +déclarait: + +--Je ferai la même chose quand j’irai chez toi. + +Il la regardait. Un jour, il lui dit: + +--La vie est un voyage. Quand on est riche et sensible aux visions, on +voyage pour peupler sa tête. A la fin, au moment de partir vers d’autres +univers, en quelques secondes, on revoit tout de celui-ci. Nous sommes +si heureux dans cette maison! Ce domaine, c’est tellement toi! Je veux +l’avoir dans le cerveau. + +Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à Paris: + +--Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple. Je suis une paysanne, moi, +une bonne paysanne d’Oloron. + +Il répondit: + +--Oui... une paysanne que j’ai rencontrée à Biarritz. + +Ils furent graves soudain. Ils comprirent qu’ensemble ils évoquaient la +même minute et qu’elle était vivante. + +--Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher les choses dans sa +tête et faire de sa tête un musée. Mais il faut aussi connaître où elles +sont, pour les revoir, où se les cacher à son gré. + +--Il faut le pouvoir, murmura-t-elle. + +Il répondit: + +--Maintenant, je le peux. + + * * * * * + +Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à Pau. Une après-midi, elle y +fit deux visites et, tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul +sur le boulevard des Pyrénées. + +L’hiver avait une limpidité de printemps. A peine, en face, avait-il +dépouillé les collines de Jurançon, parées de vignes agréables et de +bosquets. Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois écumant parmi les +pierres qu’il ronge, coulait au bas des murs qui soutiennent la haute +ville. En abaissant les regards, on découvrait la gare hideuse et le +paysage en était gâché. Mais, dans l’ensemble des vastes tableaux +exposés à la vue, ces premiers plans misérables disparaissaient. Tout de +suite la plaine courait jusqu’aux coteaux, sillonnée de routes +gracieuses. On apercevait des villas et des châteaux sur les flancs +boisés des hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des grandes +montagnes s’élevait et, derrière elles, c’était un autre monde, +l’Espagne qui ne change pas, protégée par cette muraille sublime, la +vraie barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les empires de +l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une fissure, elle se dressait dans +ses formes éternelles, mais la lumière des minutes ne cessait de la +transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une blancheur crue, des +nuées de roses s’abattaient maintenant sur les sommets et, brusquement, +ils eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient. Dans la gloire +fatiguée du jour, le vieux soleil courait de montagne en montagne en +allumant des incendies. + +Georges, quittant des yeux le vaste déroulement des Pyrénées, regarda +autour de lui. Sur les bancs de la promenade, des vieillards, +indifférents à tant de beauté, somnolaient dans la tiédeur molle du +boulevard; des malades aux poitrines courbées faisaient quelques pas qui +les prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air, et leur espoir de +durer se voyait dans leurs yeux avides. Leurs visages creux montraient +encore leur plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti, les animait +et, dans la splendeur immense de cette coupe, ils ne songeaient qu’à +l’énergie nouvelle qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs. + +--Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter avec mépris. + +Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait et que, dans ce bel +après-midi, il était pareil à ces exténués. + +Il hâta le pas et il se dirigea vers le château. Il foulait une large +allée qui s’enfonçait dans un sous-bois. Au bas des arbres dépouillés, +il traversait, sur le sol, des petits étangs de lumière. Une odeur +moisie rampait sous les branches arides; les toits de la basse ville +s’obscurcissaient. Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et +soudain le soir frissonna. + +Georges reprit sa marche, en sens inverse, jusqu’à une église qui +bourdonnait dans le crépuscule entre les deux grands hôtels de la ville. +Il y entra. Incapable de prier, il songeait. + +Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit Stéphane, qui +l’attendait depuis quelques instants dans sa voiture, à deux pas, devant +un petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de ralliement. + +Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand la porte s’ouvrait, et +l’on apercevait une boutique gauchement agencée en salle de consommation +et en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit médiocre. Mais on +y allait et, les couples qui dansaient, piètrement soutenus par trois +musiciens de fortune, avaient, sans être en grand nombre, une impression +de cohue entre les murs rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent +là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point revu depuis sa visite à +Biarritz. Il parut heureux de retrouver lady Oswill; il lui dit qu’il +avait appris son retour et il demanda à Dewalter s’il ne suivrait pas +les chasses au renard. Il vanta les difficultés du parcours et affirma, +non sans orgueil, que les sportsmen venaient de loin par amour du +risque. Il raconta que le jeune Chillet, de nouveau tombé de cheval, +s’était luxé le poignet. Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert et +dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder Stéphane, et gentil +quand il observait Dewalter. Comme à la reine, il appliquait à lady +Oswill l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit d’aller bientôt +à Oloron. + +--Je réunirai quelques amis un soir prochain, dit Stéphane. + +Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier. Il l’avait vue enfant. Il +la devinait heureuse et, avec cette bonne grâce subtile d’un sang de +qualité, sans un mot malencontreux et tout de même avec précision, il +lui fit comprendre les vœux qu’il formait pour son bonheur. + +--Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter. Elle était une rude +cavalière dans nos petits escadrons. Elle me dépassait toujours et le +maître d’équipage, en se retournant, était certain de l’apercevoir +d’abord derrière lui. Depuis trop longtemps, elle avait renoncé à tous +les beaux plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la retrouver. + +Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait aux vertus heureuses +de son amour, et vraiment avec la joie neuve d’une femme dont la vie +vient à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était doux, presque +chaud, parfumé, et la fraîcheur du crépuscule avait disparu. Dans la +nuit lumineuse, les grandes montagnes se dressaient là-bas, comme un mur +sombre. Les pas résonnaient sur le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta +devant la boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla. Elle voyait, +dans la vitrine, un collier qui lui semblait beau, une espèce de rivière +composée de brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer pour +examiner le bijou. + +Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article avec un accent italien +et, derrière lui, sa femme, grasse et lustrée, renchérissait. Ils +étaient obèses et accablés par leur existence sédentaire. Ils vivaient, +le jour et la nuit dans un amoncellement de meubles, d’étoffes, de +bibelots, de vaisselles, de tableaux précieux, de statues religieuses. +Le magasin, profond, était encombré comme une voiture de déménagement +gigantesque et, dans les étroites allées qui restaient aménagées, ils se +coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le ventre d’un navire. +Autour d’eux, des fortunes dormaient sous la poussière, ensevelies dans +une demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois, la boutique +fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs secrets des soies +merveilleuses et ils les faisaient chatoyer avec bonheur près de la +table boiteuse où ils avaient dîné d’un ragoût. + +Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant aux mains de +Stéphane. C’était un bel objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille +francs: + +--Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des mains arrondies qui +paraissaient sans os, pareilles à des petites poulpes et tachées comme +elles de plaques violettes,--pas cér du tout. Relardo l’a payé treize +mille... + +Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec affection comme d’un +complice. Et Mme Relardo roulait des yeux candides dans son visage +blafard, et souriait, obséquieuse, en se rappelant les six mille francs +qu’elle avait donnés pour acquérir la vieille rivière. + +Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait qu’elle allait vendre au +prix demandé. Stéphane, visiblement, se décidait. Georges la devança et +lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le porterait souvent. + +Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, tandis que Dewalter payait +l’italien. Alors, il lui resta en poche trois mille francs. + +Il était depuis quinze jours à Oloron. + + * * * * * + +Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, il dit deux choses: +il dit qu’il avait un vieux notaire, jadis son tuteur entre la mort de +son père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur fidèle et +qu’il projetait de le faire venir pour quarante-huit heures. Il expliqua +que ce Montnormand s’occupait de ses affaires mieux que lui-même. +Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait enchantée de le voir. +Dewalter lui dit aussi qu’elle devrait inviter pendant quelques jours +Pascaline Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et il ajouta +qu’il était mieux de le faire sans tarder, pendant que le notaire serait +là. Ainsi leur solitude ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et +l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour donner un souper à +quelques intimes et les lui faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour +fixer la date cinq jours plus tard, le premier décembre. + +--Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré chez Deléone, +dit-elle. + +Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit: + +--J’aurais donné ma vie pour un seul jour. + +Ils descendirent dans la grande salle à manger. Deux valets en livrée +faisaient le service et présentaient la cuisine d’Antoinette. Une +vieille horloge, dans le silence solennel, faisait entendre +régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient... + + + + +XXIV + + +--Vains dieux, monsieur, le beau coup de fusil, s’exclama Nicolaï avec +admiration. + +--N’est-ce pas, Nicolaï? approuva lady Oswill. + +Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude et le petit canard +ensanglanté. + +--Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il. + +Ils revenaient d’une promenade de deux heures sur les terres du domaine. +Ils avaient été tentés par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle +brillait une lune de campagne, large, un peu rouge, comme un visage +paysan. Il était dix heures. Encore deux tours de la grande aiguille sur +les horloges du château, deux pas de la petite, et décembre serait là. + +La neige, rare dans ces régions, était descendue des montagnes, dans +l’après-midi. Elle avait poudré les arbres et puis le vent l’avait +chassée, vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant, celle +qui était tombée se congelait sur le parc et lui donnait un aspect +inattendu de paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient traversé +le ciel. + +--Nos invités souffriront du verglas sur la route, remarqua Stéphane. + +Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le souper. Elle avait convié +Pascaline Rareteyre, les de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques +autres. On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient +vingt-quatre heures au château. Et Dewalter attendait Montnormand. Mais +Stéphane, certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la cuisine et les +offices, ne s’occupait pas de la réception. Elle ne pensait qu’à la +promenade qu’elle venait de faire avec son ami. + +--C’était beau, n’est-ce pas? dit-elle. + +--Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête que nous foulions, les +chênes immobiles, tout autour la terre recueillie... la nuit... et tout +le ciel entre les murs!... + +Il parlait gravement, avec une expression sereine, debout devant elle, +assise dans un grand fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait +affluer le sang à leurs visages. Elle était belle, d’une beauté +éclatante et joyeuse. Elle s’exprima: + +--Il est exaltant de frapper du pied le sol natal qui vous appartient. +Je plains ceux qui n’ont pas la saine sensation de la propriété. + +--Ils sont à plaindre, dit-il. + +Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée, on entendit le cri, +plusieurs fois répété, d’un train. Il demanda: + +--Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï? + +Le vieux garde était maintenant dans une antichambre, mais Joséphine, +occupée à délivrer Stéphane de ses bottes, devina le motif de la +question: + +--Le train de Paris est arrivé, monsieur, dit-elle. L’auto est revenue. +Me Montnormand est dans sa chambre, en bas,--la chambre près du fumoir. +Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un encas qu’il a refusé, ayant +dîné en gare de Puyo. + +Dewalter réprima une espèce de frisson, comme si la présence de son ami +marquait pour lui une heure décisive. + +Il plaisanta: + +--Pauvre Montnormand... Il doit avoir peur sous ces plafonds. J’y vais, +chérie. + +Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à l’heure. Il lui +demanda si elle était ennuyée de sa venue? + +--Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu l’as mandé, c’est que tu +avais à lui parler. Au moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat? + +Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié. + +--Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant du doigt. Il faut secouer +tous ces gens-là. J’en ai assez de m’appeler lady Oswill. + +--Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il en souriant, c’est +l’avoué. + +Elle se leva. + +--C’est la même chose! + +Vraiment, elle confondait leurs attributions, tout à fait au-dessus des +procédures. Dehors, des aboiements éclatèrent, des appels de chiens. + +--Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï revenu. Ah! les brigands. + +Il sortit rapidement. + +--Pauvres bougres, murmura Dewalter. + +Elle rit: + +--Comment, pauvres bougres? Chez toi, est-ce que tu les supportes? + +Il dit, assez drôlement: + +--Oh! non. Chez moi, j’ai l’œil. + +La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière: + +--Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou, des tire-la-crotte! +Il ne manquerait plus qu’un seigneur comme monsieur supporte ça! + +--Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté. + +Elle demanda si les feux du salon étaient allumés. + +--Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut voir comme ça flambe. + +--Mes vieilles cheminées mangent des arbres, dit Stéphane avec un grand +sourire. + +Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun de ses mots précisait +son rang et sa fortune. Georges ne bronchait pas; il pensait qu’il était +lui-même un braconnier ou il se comparait à ces arbres dont elle venait +de dire que ses cheminées les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle +qu’il avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les sacrifices, et +si belle, qu’il ne se plaignait pas plus que les hêtres. + + * * * * * + +Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent. Il lui rappela +qu’en cette minute, Pascaline et ses autres amis s’étaient donné +rendez-vous à Biarritz et prenaient place dans leurs voitures. Déjà, +sans doute, elles fouillaient de leurs phares les ombres froides de la +route. + +Stéphane se leva: + +--Allons nous faire beaux... + +Mais elle se sentait tout d’un coup un peu lasse d’avoir parcouru les +lourdes terres. Elle riait et, gentiment, s’amusait à sembler +chancelante. + +--Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru dans ces bois... Et la +chambre est si loin... Le couloir... le grand escalier, tout cela à +grimper et à redescendre... + +Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste et silencieuse maison. + +--Monte en voiture, murmura-t-il à son oreille. + +Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta comme une enfant. Et, +derechef, dehors on entendit les chiens... + +Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne de fer forgé +l’éclairait et comme des fantômes on y voyait des armures sur des socles +noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de grands gibiers d’outre-mer. +Tandis qu’il courait presque, en l’emportant, leurs ombres +s’allongeaient sur les pierres de la muraille. Au fond naissait +l’escalier, beau de forme, aux marches larges de marbre gris. Une porte +d’angle s’ouvrit, livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter +s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes. Rieuse, elle l’entendit lui +présenter Me Montnormand. + +--Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle, illuminée de +plaisir.--Soyez le bienvenu chez moi. Pardonnez votre ami de ne pas +avoir été à votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il vous aime +et je vois bien qu’il a raison. Vous avez mal dîné, mais vous souperez. +Et demain vous vous occuperez de vos affaires... + +Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé, retourna dans la chambre +qu’on lui avait donnée. + +Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts lambris et tout environné +d’un vieux luxe écrasant. Il ne savait plus que penser et il fut +assailli d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter, en quelques +mots, l’avait mis au courant du divorce et lui avait expliqué le jeu +terrible du mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien lui dire +de ses projets, il lui avait seulement demandé, avec une insistance +fiévreuse, de venir à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme pour +un duel on appelle un témoin. + +Le vieil homme s’était mis en route sans rien savoir. Il s’imaginait que +les choses tournaient bien et que la sincérité de Georges avait vaincu. +Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait ébloui et peut-être +atterré de sa beauté. Il comprenait la folie de son ami. La gaîté de +lady Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était plus menacé. +Mais, en même temps, il avait vu Dewalter et dans ses yeux, à un seul +regard, il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait. Il ne savait +plus s’il était venu pour apprendre sa félicité ou pour le sortir de +l’abîme? Il avait peur tout à coup dans ce grand château comme dans une +maison ennemie et il marchait à travers la chambre, à pas tremblants et +inutiles. + + + + +XXV + + +Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et Dewalter s’habillaient pour +le souper, et que, dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron, +la vieille Antoinette, toute réjouie, était entrée dans le grand salon +où le souper serait servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï. +Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur avait rapportés +des Indes. + +L’appartement était vaste, placé dans une aile, sans rien au-dessus de +lui qu’un grenier. Ainsi le plafond était haut, presque lointain, orné +d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle par un artiste habile. De +son cintre, un lustre de vieux Venise descendait, illuminé pendant les +réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires et des lanternes +de Japon éclairaient vaguement l’ensemble de l’immense pièce, y créant +des lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée. Ils agençaient une +magie et quelques bois étincelaient comme des bouquets de fleurs dorées. +Sur les murs, des personnages nombreux étaient représentés; également +dorés et maintenant plus exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur +des peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et des tables +étaient d’autres laques rouges. Des sièges indiens, sculptés par des +générations d’artisans, montraient leurs splendeurs éclatantes. Des +tapis amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux de Mossoul +étaient beaux comme des ailes d’oiseaux. Des magots bleus semblaient +descendre d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient encore, quand on +se penchait sur elles, l’odeur laiteuse des chèvres du Thibet. + +Dans un angle, une extraordinaire statue, d’une taille deux fois +humaine, une statue de pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le +Grec, avait de longues mains plates, posées sur les cuisses de ses +jambes difformes. Mais un sourire divin enflait ses lèvres ourlées et, +derrière ses paupières closes, elle semblait connaître tout ce que les +yeux ne voient pas. Après des siècles et des siècles d’immobilité dans +un temple, au fond des humides forêts de Mathura, elle avait traversé +les mers, volée par un Coulevaï et, dans le pays béarnais, elle +continuait à proclamer la gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée. +En face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques petites toiles +militaires du temps de l’Empire français rappelaient qu’un Coulevaï, +plus récent, avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux songes +des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient les images de l’action. +Partout la main rencontrait une matière précieuse à caresser. + +Antoinette errait parmi tant de merveilles sans les discerner. Tous ses +soins allaient à la table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême et +couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que le luxe, toujours de +rigueur dans la maison, ne laissait rien à critiquer. Satisfaite de son +inspection, elle tournait dans la pièce comme une vieille chatte. + +Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte double, haute de quatre +mètres, précédée de marches qui donnaient accès sur un corridor +intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle aimait voir pendue la +gigantesque peau d’auroch qui lui semblait le vrai trésor du château. +Elle aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir le parc et l’étang. + +Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui semblait que rien +n’était plus admirable que ce tableau de son pays. Toute chaude de sa +vigueur d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la forêt coupée qui +flambait dans la vaste cheminée, elle regardait, bien à l’aise, l’aspect +sinistre de décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait sans doute +d’apercevoir une chose extraordinaire. Elle s’avança de nouveau, se +faisant violence, pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé: elle ne vit +plus rien que l’hiver. + +Elle respira. + +Et puis, de nouveau, elle ne respira plus: derrière elle, une porte--une +petite porte qui donnait sur le parc--s’ouvrait doucement. Quelqu’un +entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu tout à l’heure, qui avait collé +sa tête aux carreaux, fait le tour extérieur du salon et introduit une +clef dans la serrure. Antoinette, frappée de terreur, ne bougeait plus. +Sa vieille figure tremblait comme une confiture blanche, secouée dans un +panier. + + + + +XXVI + + +Après quelques secondes, elle eut la force de murmurer: + +--Je l’avais bien vu. + +Elle voulut s’enfuir. + +--Restez là sans bouger, je vous prie; n’appelez personne, dit Oswill. + +Il était impeccable et vraiment d’une grande allure. Sur la chemise dure +de son smoking, il portait un bouton de saphir entouré de brillants. Sa +cravate semblait sculptée comme un papillon d’onyx. Une pelisse ouverte, +dont le col et les longs parements étaient de zibeline, lui avait servi +de vêtement d’auto. Il avait des gants de daim; par un miracle de +vigueur et à l’aide de cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure +courbés par le vent, gardaient sur son visage basané la forme ronde et +collée d’un bonnet de bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles, +protégés par la double barre des sourcils. Il souriait comme un diable +en regardant la nourrice. + +--Comment ça va, Antoinette?... dit-il. Vous avez toujours l’air d’une +vieille pomme de terre en robe de chambre... + +Dans le parc, des aboiements cessèrent. II grommela: + +--Les chiens se taisent enfin! C’est drôle, dans cette maison--où j’ai +pourtant le droit de venir, je pense--quand j’arrive, les chiens +aboient, les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais dû apporter un +fouet. + +Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il mâcha entre ses dents: + +--Je pense qu’il engraisse. + +--Qu’est-ce que monsieur vient faire ici? osa demander Antoinette. + +Il répondit: + +--Vous le verrez. + +Et, comme elle tentait de se glisser entre les meubles pour sortir, il +ajouta: + +--Vous avez envie de bouger? Fermez donc la porte. + +Tremblante, elle obéit. Il ricana: + +--Je fais peur aux femmes, même aux vieilles. + +De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena du geste: + +--Où est votre maîtresse? + +Elle répondit: + +--Dans sa chambre, monsieur. + +--Et son amoureux? + +Elle se tut. + +--Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile? + +Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme une perdrix devant un +pointer. + +Il sourit: + +--Nous sommes tranquilles. + +Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, il la laissa +atteindre les marches. Dès qu’elle fut sur la première, il cria: + +--Antoinette! + +Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui reprend sa mesure après +s’être allongé. + +Il dit: + +--Antoinette... tout à l’heure, il est arrivé, ici, un vieux petit +monsieur, très laid... C’est un notaire. Je veux lui parler. +Amenez-le-moi, tout de suite. + +Elle eut une joie: lui-même, il l’aidait à s’en aller. Elle pourrait +courir à l’autre bout du château, prévenir Stéphane. Mais il le devina; +à la seconde où elle allait disparaître, il la retint de nouveau et +scanda rapidement: + +--Antoinette!... Sans rien dire, hein?... Si vous dites quelque chose, +je fais un malheur! Je vous tue, vieille pomme de terre! Je tue le +notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. Je tue les chiens. +Je tue tout le monde, je vous assure. + +Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, dans une attitude +burlesque de clown méchant. Elle sortit terrifiée. Il grommela encore: +«Vieille pomme de terre», pour l’effrayer, mais il serrait vraiment les +poings. Une fureur soudaine l’avait saisi. Il pensa: + +--J’ai tort de jouer la comédie et de dire que je tuerai tout le monde. +Je deviendrais capable de le faire... Salaud! + +Il prit sur la table une bouteille de champagne, se versa un grand verre +qu’il vida d’un trait, et puis un autre. Alors, il parut moins +excentrique, plus lucide. + + * * * * * + +Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant et à l’improviste. Il +avait rencontré Laberose. Apercevant Oswill, il avait bien murmuré: +«Quel perroquet!» Mais Cinégiak, absent, n’avait pu répondre: «Tu parles +d’un zèbre!» comme il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule de +Laberose, au risque de le précipiter sur le bar: + +--Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de votre cornac? Vous sortez +seul? Prenez garde aux accidents. + +Laberose répondit méchamment que Cinégiak était invité à Oloron avec +quelques personnes. Il les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il +négligea de boire et sortit. Il allait à grands pas. Ainsi, Dewalter +tenait? Il n’avait rien dit. S’il avait dit quelque chose, lady Oswill, +tout de même, l’avait gardé? Dans sa faiblesse, elle osait inviter ses +amis et leur présenter son ruffian? + +Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. Il était certain +qu’elle continuait à être dupée. Mais comment? + +Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. Oswill, +maintenant, possédait les preuves de la vieille misère de son ennemi. Il +apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il envoya l’espion à Oloron. +Rentré chez lui, il remuait mille hypothèses, quand son homme lui +téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la réception. L’Anglais +pensa que tout était organisé pour compromettre davantage lady Oswill: +Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité par Montnormand. +Elle entendrait une fable de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle +serait prise. La vengeance s’écroulait... Oswill se précipita dans sa +voiture. + +Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, aux abois, ne +voulait que de l’argent. Il s’arrêta pour boire une tasse de café chaud. +Pendant qu’il la sucrait, il prit une décision. + + * * * * * + +Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se jeta de côté, à +moitié dissimulé derrière un meuble. La servante apparut, suivie de +l’humble personnage. Il s’avançait, un peu courbé, de toute la vitesse +de ses fragiles jambes. Il descendit les marches, stupéfait de voir tant +de richesses. Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. Il avait +repris brusquement une allure excentrique pour épouvanter le bonhomme. + +Il dit: + +--Antoinette, restez là, en sentinelle... Si quelqu’un vient, vous le +dites... Ça vous embête de me servir, mais c’est comme ça. + +Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, trop loin pour +entendre, mais sous l’œil d’Oswill. Alors, il devint un personnage net +et dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un geste impérieux, à son +tour, il le fit asseoir. + +Montnormand obéit. Il était à peine posé sur le bord du fauteuil, agité, +frottant ses mains mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux +timides. Cependant, son cœur s’était affermi. + +--Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, dit Oswill. Je sais que +vous avez prêté vingt mille francs à votre intéressant ami et j’ai +appris aussi que vous aviez quitté votre petite étude et que vous veniez +chez lady Oswill. + +--Vous avez une police, monsieur? demanda Montnormand. + +--Je n’ai pas tout à fait une police, répondit l’Anglais, imperturbable. +J’ai des mouchards. Il faut ce qu’il faut... + +Il ajouta: + +--Ne me regardez pas comme ça... Gardez votre mépris pour d’autres! + +Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il cria soudain: + +--Antoinette! + +Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla sur sa chaise. On la +voyait en haut des marches, devant la grande peau d’auroch, sous une +lumière de verres en couleur. La cheminée illuminait une partie du salon +et tout le reste demeurait un peu confus; quelques vieilles lanternes +chinoises étaient seules allumées. Montnormand regardait Oswill: il le +trouvait repoussant, mais beau. + +--Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur? dit-il. + +Oswill se leva: + +--Ce que je désire? Voici: je désire que vous me débarrassiez tout de +suite, et pour toujours, de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne +veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais c’est comme ça. + +Il ricana: + +--J’avais médité à l’usage de ma femme une petite démonstration. Je +voulais qu’elle découvrît toute seule--et trop tard--qu’elle est tombée +dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais d’avance le dégoût +qu’elle aurait de son chevalier quand elle verrait quel genre d’animal +il est. C’était rigolo. + +--Rigolo, répéta Montnormand avec mépris. + +Oswill eut un sourire dur: + +--On fait les omelettes avec les œufs, les expériences avec les gens. +Mais je vais vous dire... + +Maintenant son visage se crispait: + +--Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où j’allais. J’en suis aussi, +de l’expérience... J’ai découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai +dit: «Je veux divorcer», j’ai découvert que je tiens à ma femme. Je ne +l’aime pas, j’y tiens. + +Il ajouta brutalement: + +--Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. Emmenez-le. + +Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand était stupéfait. Il +voyait un jaloux souffrir. En même temps, il apprenait que rien n’avait +encore changé dans le destin de Dewalter. Il se leva. + +--L’emmener? murmura-t-il... Je vous assure, monsieur, que s’il ne tient +qu’à moi... J’ignore ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je +suis venu... Permettez-moi pourtant de vous l’apprendre: avant votre +expérience,--comme vous dites,--mon ami était prêt à partir. J’avais sa +promesse et il ne ment jamais. + +--Il ne ment jamais? ricana Oswill. Alors ma femme sait qu’il est un +va-nu-pieds? + +Le petit homme haussa les épaules: + +--C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans un engrenage. Une +première faiblesse--bien excusable--l’a amené à jouer un personnage dont +il ne sait comment sortir... Vous êtes un psychologue, monsieur? Je le +veux bien. Mais le cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le +mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. Dans le cas de M. +Dewalter, il y a une noblesse qui vous échappe, certainement. Et puis, +il y a aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous jouez les cyniques +et, sans doute, vous y êtes entraîné. M. Dewalter joue un grand +seigneur! Peut-être en est-il un véritablement. + +Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement de guêpe. Il ricana +de nouveau: + +--Un grand seigneur! + +Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, son émotion grandie lui +donnait une autorité singulière. Il couchait presque les oreilles en +arrière, toute la peau de son visage se tendait et ses beaux yeux bleus +semblaient surgir en avant pour regarder l’Anglais bien en face. Il +répéta, agitant les mains: + +--Oui, monsieur... Un grand seigneur. Il en est un. J’ai connu sa +mère... Je sais comment il a été élevé, et puis abandonné devant la +vie... S’il n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne serait pas +un raté. Mais les ratés, quand ils sont honnêtes, quand ils ne sont pas +jaloux, sont peut-être ce qu’il y a de plus propre dans l’humanité. Ils +ont souvent bien des dons. Il ne leur manque que la férocité qui fait +les grandes réussites. + +Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, d’un regard. Il était +froid, métallique. Le petit notaire, s’agitait vainement devant lui, +comme un jouet mécanique devant une armure. Il dit: + +--Allons au but, voulez-vous? J’ai changé d’avis. Je ne veux plus que M. +Dewalter, si intéressant qu’il soit, continue à intéresser lady +Oswill... Quant à partir pour rien... + +Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière fois l’hypothèse de ce +départ. Il conclut: + +--Je n’y crois pas. Alors, voilà: je donne, par votre intermédiaire, +deux cent mille francs à votre ami... un chèque, payable au Sénégal. +Dites-le-lui. + +--Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit Montnormand. + +Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue se fit jour: + +--Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout de suite. J’ai ici, dans +ma poche, tout son dossier. Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des +dernières quittances de loyer de sa chambre meublée... cinquante francs +par semaine; ce n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me dit +que je peux lui donner huit cents francs par mois pour un petit emploi +subalterne, et qu’il les vaut... J’ai d’autres choses encore, de quoi le +remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du souper... + +Il montra la table étincelante; il ajouta: + +--Je ferai le Commandeur. + +Il y eut un temps. Montnormand voyait la grande pièce aux richesses +écrasantes et il sentait qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur +et comprenait la nécessité d’épargner l’affront à Dewalter. Pourtant il +eut la force de sourire avec mépris. Il demanda: + +--Puisque vous avez tout ça... Pourquoi offrez-vous de l’argent? + +--Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord parce que--je le +répète--j’ai peur qu’on le garde tout de même. Et puis parce que je me +rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. J’ai pitié de lui. On +n’est pas parfait. + + * * * * * + +Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, il devinait les affres +de son ennemi. Il jugeait maintenant. En Montnormand, il voyait un +honnête homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, méchant, il était tout +de même un individu de bonne race. Il se sentait moins implacable. Il +croyait toujours que Dewalter espérait rester, mais il admettait qu’au +début, il n’avait pas été conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de +forme et de raison. + + * * * * * + +Le notaire vint plus près de lui: + +--Et si mon ami s’en va tout simplement? + +--Ne faisons pas de roman, dit Oswill. + +--Faisons-en! S’il part tout simplement, ruiné, lui, le pauvre... le +démasquerez-vous? + +--Il ne partira pas. + +Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées dans les poches de sa +pelisse. Il revint vers Montnormand et conclut, martelant son arrêt: + +--J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. Sinon, je vous jure +que, tout à l’heure, ici, devant tout le monde, je l’exécute. Tant pis +pour ma femme... + +Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une voix douce: + +--Monsieur Montnormand, décidez votre ami. Je vais dans mon ancien +fumoir. Avec ma pipe, j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse, +hein? + +Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, sans comprendre, elle +avait suivi la scène, de loin. + +Il lui dit: + +--Quittez votre poste. Et taisez-vous. + +Du haut des marches, il regarda le vieux notaire. Il lui fit un signe de +la main et lui cria: + +--A tout à l’heure. + +Et il sortit. + +Montnormand essuya son front. Il comprenait que Georges était perdu et +qu’il devait fuir, fuir tout de suite, sans rien, sans même prendre son +chapeau. + +Il dit à Antoinette: + +--Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous inquiétez pas... Je vais tout +arranger. Trouvez seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans ma +chambre. + +Mais, avec une angoisse grandissante, il vit Stéphane merveilleusement +parée, et Georges en smoking. Ils descendaient de leurs chambres. Elle +était appuyée à son bras et ils parlaient tout bas, d’un air heureux. En +même temps, dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs voitures. + + + + +XXVII + + +Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch, Pascaline +Rareteyre, quelques autres encore, tous de ses intimes, étaient +accueillis par Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse d’être +devenue plus belle encore que sa beauté. Montnormand, d’une voix rapide, +apprenait à Dewalter, dans un coin du salon, la présence d’Oswill, la +menace et le marché qu’il proposait. Sa pensée vivante lui permit de +dire tout, sans phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas deux +minutes. Il dit aussi que la fuite seule éviterait l’esclandre. Mais +elle-même, elle en était un. + +Dewalter ne broncha pas: il savait que, déjà, les amis de Stéphane +avaient les yeux sur lui. Sous les apparences discrètes, requises par la +politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose comme un héros de +roman. Immobile et souriant, l’air de parler d’une chose facile, il pria +le notaire de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill dans le +fumoir et de lui enjoindre de prendre patience. Tout à l’heure, il le +verrait, il lui donnerait satisfaction et ils s’entendraient +certainement. S’entendre? Montnormand, stupéfait, obéit. Il restait +ébahi du calme de Dewalter et inquiet de sa facilité. + +Quand il revint, Stéphane, autour de la table, plaçait gaiement ses +invités, Georges, les présentations faites, semblait très à l’aise parmi +eux. D’un regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien promis: il +sortit la main de la poche droite de son smoking. D’un signe léger, il +remercia Montnormand d’avoir accompli sa mission. Comme chacun prenait +place, il le fit asseoir près de lui. + +Les valets commencèrent le service. Ils portaient la vieille livrée +traditionnelle de la maison. Lady Oswill, dans la situation où son amour +l’avait mise, n’avait prié à souper que des amis à toute épreuve; mais +elle avait tenu à donner à la réception intime un caractère subtil de +demi-apparat, afin de bien démontrer qu’elle conservait sa discipline. +Après le bisque, les conversations, d’abord prudentes, s’animèrent. +Cinégiak raconta drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait +personne et qui faisait le tour du monde avec un perroquet dressé. Le +perroquet savait le nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter. +Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait: «Je vous présente +mister Qouick!» + +--Il y a beaucoup de perroquets dans le monde, dit Mme de Lutze à +Dewalter, qui attirait décidément sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés +m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous êtes spirituel, que vous +avez du cœur et que vous rendez mon amie heureuse. + +--C’étaient des perroquets savants, répondit Stéphane. Ils savaient bien +ce qu’ils disaient. + +Elle était fière de son bonheur et ne manquait pas une occasion d’en +parer Dewalter. + +--Vous êtes un homme heureux, proclama Jean d’Aigregorch... Si, avec ça, +vous aimez la peinture et vous avez une chasse en Sologne... + +--Vous avez une chasse en Sologne? demanda Baragnas. + +Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il ajouta: + +--J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans vos régions. + +--Où ça? lui cria Pascaline. + +Il rit, but un verre de champagne et proclama, tandis que Montnormand se +faisait tout petit: + +--En Chine. + +--En Chine? Vous ne vous refusez rien, admira quelqu’un. + +--C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il. Il a pensé qu’un +pays où il y a des chimères, il me devait bien ça. + +--Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique, dit Cinégiak. + +Il sourit: + +--Vous trouvez? + +Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua: + +--Non. Vous êtes net, froid... Hein, Stéphane? M. Dewalter est +chimérique? + +--Puisqu’il le dit, répondit-elle... + +--Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter. Moi, j’ai de la chance. Je +réalise. Je suis propriétaire de chimères, non seulement en Chine, mais +en France. + +Stéphane, heureuse, intervint: + +--M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère. + +--Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak. Des perdreaux en Sologne, +des chimères en Chine... quoi encore? + +Il demanda: + +--Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà? + +Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand trembla. + +--Où? demanda Dewalter. A Deauville? A Venise? Au tir aux pigeons? + +Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à Montnormand qu’il ne +buvait pas. + +--C’est que je n’ai pas la tête solide, lui répondit son vieil ami. + +Il y avait une nuance de reproche dans sa voix. Il ne comprenait pas. +Georges, impassible, le regarda. Il dit: + +--Il faut l’avoir. + +Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa situation. Si Oswill +l’inquiétait, il le cachait bien. Dans la belle salle où s’entassaient +tant de merveilles, il semblait chez lui, comme un seigneur chez sa +femme. La chère était fine; ainsi que les autres convives, il en +profitait; personne n’aurait pu croire qu’il n’était pas parfaitement +heureux. La fièvre même de ses yeux élargis lui faisait un visage +rayonnant. + +Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane expliqua qu’ils étaient +énervés de voir des reflets sur l’étang. + +--Des revenants? demanda gaiement Pascaline Rareteyre. + +Lady Oswill se moqua d’elle: + +--Des revenants? Pourquoi faire des revenants? Des feux follets, c’est +bien plus simple. + +--Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch. Un soir, chez ma +grand’mère de Rives, au château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon +cigare à un feu follet... Toc... dans l’eau... jolie nage. + +--Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane. L’étang est rempli +d’herbes et profond de dix mètres... + +--Les feux follets de la maison, il ne faut pas les suivre, dit Baragnas +avec entrain. + +Dewalter parla d’une voix unie: + +--Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque chose d’aérien, de libéré. +Ils sont lumineux comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont l’air +d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient. + +--Poète! murmura Mme de Lutze... + +--Oui, dit lady Oswill! S’il était ambitieux... + +--Je le suis, dit Dewalter. + +Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut. L’un émit que oui, +l’autre que non. La conversation roula sur ce thème. Dewalter s’anima et +fut brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout le monde. +Stéphane rayonnait. Elle déclara qu’on allait danser dans un salon +voisin où les liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle. Il +lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé de repartir le lendemain dans +la matinée. Il avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il avait +besoin de quelques minutes. Elle les accorda en souriant et emmena ses +amis. + + + + +XXVIII + + +Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à pas rapides le grand +corridor assombri. Déjà des sonorités, étouffées par l’épaisseur des +murailles, venaient du salon de musique. Devant la porte du fumoir, ils +s’arrêtèrent. + +--J’ai eu tort de venir, Georges, murmura tristement le notaire. + +Pendant le souper, il avait mal compris son ami, sa raillerie bizarre, +son jeu de paradoxes, ses nouvelles inventions; toute cette escrime +aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement. Surtout, il +demeurait révolté que Georges eût accepté de voir Oswill et désiré +s’entendre avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la faiblesse +humaine et, disparaître pour disparaître, perdu pour perdu, autant +valait, à jamais rayé de la société régulière, s’en aller avec des +ressources, des possibilités de recommencer sa vie ailleurs. +Montnormand, honnête, avait cependant par fonction une conscience aiguë +de la valeur des choses. Il ne craignait rien autant que la détresse et +la misère, la vraie misère. Mais il lui semblait que Georges aurait pu +tenter sa chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément la bouée que +lui tendait Oswill. Toutes ses idées chancelaient. + +Ayant déjà dans la main le loquet de la porte, Dewalter lui dit: + +--Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi, vous pourrez nous surveiller. +D’ailleurs, le marché que je vais conclure avec l’homme qui est là +n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre ou non. Mais +vous serez rassuré de nous voir tranquilles; et si quelqu’un venait, +vous entreriez, vous fermeriez la porte. + +--Je ne te comprends pas, dit Montnormand... Tu as changé... pas en +bien. + +--Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec calme. Je suis un peu tendu +parce que je me prépare à quelque chose, c’est tout. + +--A quoi te prépares-tu? + +--A partir. + +Il parlait d’une voix simple... Il parlait de la tractation avec le +mari, de son départ... Le vieillard secoua la tête avec regret. Il +allait essayer un appel à plus de dignité, mais la porte, de l’autre +côté, fut ouverte et Oswill apparut dans l’encadrement. + +--Vous voilà! dit-il avec satisfaction. Je croyais que vous m’aviez +oublié. + +--Vous voyez que non, répondit Georges. Je ne dirai pas que je n’ai +pensé qu’à vous, mais presque. + +Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant devant l’Anglais avec +délibération. Montnormand resta dans le corridor. Il avait remplacé +Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il voyait de loin sans +entendre. + + * * * * * + +Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait meublée, sous Charles X, de +vieux fauteuils espagnols. Les cuirs étaient beaux, lustrés par le +temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des frises de reliures de +choix couraient le long des murs et sur ces murs tombaient de lourdes +tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à des exploits de +chevalerie. Cela faisait penser à quelque coin d’étude dans un Escorial. +Une odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe d’Oswill, semblait +mal placée dans ce milieu, étonnante comme une mélodie anglaise au +milieu d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure, Oswill avait +essayé vainement d’éclairer: un court-circuit, depuis longtemps sans +doute, avait arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée. Oswill +alluma les bougies d’un candélabre et attendit. Par la fenêtre, il +voyait les reflets lointains du salon illuminé, le salon de danse, +courir dans le grand parc glacé et sur l’étang. Il ricanait dans la +demi-clarté tremblante et confuse du vieil éclairage. Il était sûr de +lui: Montnormand était venu lui annoncer que Dewalter acceptait la +conversation. Il avait préparé le chèque. Mais le souper, à son gré, +durait longtemps. Il se dit qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli +recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ... + +Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut tout de même plus +difficile. + + * * * * * + +Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième fois et, à dire vrai, il ne +le connaissait pas. Ils se mesurèrent des yeux en silence, tandis que +s’allongeaient leurs ombres immobiles. + +--Alors, monsieur Oswill? dit enfin Dewalter. + +--Quoi, alors? + +--Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille? + +--J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est finie. + +--Croyez-vous? + +--J’en suis sûr. + +Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill avait les mains dans +les poches de sa pelisse. Dewalter les avait dans les poches de son +smoking. Anxieux et marchant de ses pas menus dans le corridor, +Montnormand, de loin, les observait. + +--Qu’est-ce que vous décidez? demanda Oswill. + +Il y eut un temps, une longue seconde en suspens. Dewalter répondit avec +lenteur: + +--Je vais partir, monsieur Oswill. + +Oswill sourit: il avait gagné. Sans prendre soin de cacher son mépris, +il dit: + +--Parfait. Deux cents ou trois cents? + +Dewalter, toujours sans bouger, sourit: + +--Oh!... trois cents! + +Oswill ricana: + +--J’avais deviné. J’ai préparé le chèque. + +Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit. + +Georges souriait toujours: + +--Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez pas de cette légère +dépense, dit-il. + +Il pâlissait. + +--Pas même au bout du mois, jeta Oswill. + +--Heureux homme! L’important, c’est que je disparaisse? + +--Oui, c’est ça l’important. + +Il ne cachait pas son désir de voir la place libre auprès de lady +Oswill. En silence encore, ils se mesurèrent, Dewalter articula: + +--Que direz-vous à votre femme? + +--Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une violence soudaine. + +--Mais oui, dit Dewalter. + +Et il fit un pas. Il précisa: + +--Quand je vous ai fait une confidence,--alors que j’ignorais votre +nom,--vous m’avez donné votre silence en garantie et votre parole de +vous taire. + +--Et alors? + +--Et alors vous savez ma vérité, mais vous n’avez pas le droit de la +dire. + +--Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda Oswill, soudain blême de +colère. + +Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger cette colère. Il fit un pas +encore. Il était maintenant devant le visage même de l’ennemi et il +ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda: + +--Il reste entendu, n’est-ce pas... entendu... que, moi disparu, jamais +dans aucun cas,--je dis aucun,--vous ne ferez part à personne,--à +personne au monde,--de ce que vous savez de moi? Je disparais et vous +vous taisez. Voilà le pacte. + +Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage. Il payait et encore on +lui demandait une promesse! Il gronda, hérissé: + +--Et si je dis que je parlerai, vous resterez? C’est du chantage. Je +parlerai si je veux. + +Dewalter n’avait pas fait un mouvement des bras. Il avait toujours les +mains dans les poches du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il +répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici il n’en avait pas eu, un +sourire étonnant de combat. Son visage était net et dur. Et il parla +sans hâte: + +--Monsieur Oswill, dit-il... J’ai, dans ma poche, dans ma main, braqué +sur vous, un revolver. Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens +votre réponse, je vous brûle. Après la détonation, avant qu’on entre +dans ce fumoir, je me tue. + +--Je me moque de votre revolver, répondit Oswill sans broncher. + +Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant les formes de la main et de +l’arme, et il savait que Dewalter ne mentait pas. + +Et Georges dit: + +--Vous avez tort. + +--Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais. + +A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de ce cœur d’homme. + + * * * * * + +Pour la première fois il y réussit et il comprit que Dewalter le tuerait +plutôt que de le laisser parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce +qu’il voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa femme dans sa +maison. Il accepta le pacte. + +--Je comprends très bien votre but, dit-il. Je vous donne ma parole +d’honneur: allez-vous-en et je ne dirai rien. + +--Rien, jamais? + +--Rien, jamais. + +Dewalter respira profondément, délivré de la nécessité du meurtre et +certain tout d’un coup qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et +fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et l’étang. + +Il revint et dit: + +--Cette nuit même, je m’en irai. + +Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le prit. Il l’examina: + +--Il est très régulier... Pour vous ce n’est rien. + +--Rien. + +--Pour moi, émigrant, c’est la vie... + +--Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son vainqueur avec +négligence. + +Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette. Dewalter le +regardait. Un mépris, un détachement de tout montait sur sa figure +soudain plus belle: + +--Voulez-vous du feu? dit-il. + + * * * * * + +A l’une des bougies du candélabre, il alluma le chèque. Il tendit le +papier enflammé. Il n’avait aucune peine à brûler une fortune, parce +qu’il était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint les limites de +la fatigue nerveuse et il ne pensait plus qu’à se reposer. + +Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de lui: + +--C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais. Puisque vous refusez, +puisque vous ne voulez pas partir de bon gré... + +--Taisez-vous, dit Dewalter brutalement. + +Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta. Dewalter s’approcha de +lui. Il avait l’air d’un condamné qui voit les fusils, mais lui-même va +baisser le bras. Il continua: + +--Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous vous taisez. Vous avez la +mienne, je pars. Cette nuit, cette nuit même, avant une heure... Je +pars. + +Il précisa, immobile: + +--Je disparais... + +Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les regards croisés jusqu’à +la garde et l’Anglais, sur son rival, vit la mort. + +Il dit lentement: + +--Je vous crois. + +--Vous avez raison, répondit Dewalter simplement. + +Après un temps, il ajouta avec un luxe de gouaillerie: + +--Vous ne me demandez pas où je vais? + +--Ça m’est égal, dit le mari. L’important c’est que vous ne reviendrez +pas. + +Il y avait en lui un extraordinaire remous de pensées. Sa haine +triomphait, mais il était humilié. En même temps, pour la première fois +de sa vie, il admirait. + +Il s’en alla. + +Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas sans noblesse: + +--Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il. Vous avez ma parole. Je ne +dirai rien... Vous pourrez disparaître en paix. + +Il sortit, passa devant Montnormand sans le voir. Quelques secondes +après, il était dans le parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la +maison, certain que son rival allait périr et pourtant d’avance vaincu. + + + + +XXIX + + +Montnormand avait vu Dewalter brûler le chèque. Il se précipita vers +lui, honteux d’avoir douté. Il lui prit les mains et le lui dit. +Dewalter, affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils entendaient +danser les invités. + +--Qu’est-ce que tu vas faire? demanda Montnormand. + +--Difficile, hein? répondit Georges. + +Jamais peut-être il n’avait été plus charmant. Mais dans ses yeux il y +avait comme l’égarement, l’alcool d’une idée fixe. Il continua: + +--Parler? impossible. Vous me connaissez, vous, et pourtant vous avez +douté. Jugez des autres! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et quelle +insulte pour Stéphane!... Admettez aussi mon opinion à moi. Alors, +voilà... + +Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce de voix nette et un peu +monotone de ceux qui répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès +d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand et il s’assit à +côté de lui, sur l’un des bras du meuble. Ainsi il dominait son +confident. Il le tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher de se +lever. Il se penchait; il disait les mots lentement: + +--Écoutez-moi, mon vieux... Ramassez votre cœur et tenez-le solidement, +hein?... J’ai trouvé le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer: je +vais me tuer. + +--Tu es fou! dit Montnormand. + +Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais visage humain n’exprima +mieux le bouleversement d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais +Dewalter le maintenait. + +--Fou? dit-il... non, mais le plus sage des hommes. Écoutez-moi. D’abord +un détail: voici un testament en règle, dans cette petite enveloppe... + +Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un mouvement. Il sentit +Georges mettre le papier dans la poche de sa jaquette à côté du beau +mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait les mots: + +--Il me reste tout juste, à Poissy, une petite maison dans laquelle ma +mère est née. Elle vaudra, vendue, les quelques billets que vous m’avez +prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai acheté l’autre jour, à +Pau, une babiole pour Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous +comprenez? Elle aura de moi ce souvenir. + +--Malheureux! + +Montnormand, maintenant, comprenait mieux. Il eut la force d’échapper à +l’étreinte. Et il entendit bien les derniers mots: + +--Malheureux? Non. J’ai été, deux mois, un prince et un amant. + +Son ami bondit vers lui: + +--Et elle? cria-t-il. + +Pour la première fois, la voix de Georges trembla: + +--Elle! dit-il... Ah! si je pouvais lui épargner une douleur! Mais ça, +je ne peux pas. A Paris, il m’était possible de partir. Je l’ai fait. +Stéphane n’avait rien changé de sa vie. Elle est revenue. En revenant, +elle m’a tué. Aujourd’hui, nous sommes liés. Et si je pars, je fuis. +Elle se trouverait seule, avec cette pensée: «Il m’a quittée... il ne +m’aimait pas.» Ou bien elle apprendrait... Je ne veux pas! Mais si en +pleine joie... un accident... + +Il était toujours assis. Il avait légèrement levé la tête. Il regardait +devant lui. Sur son visage, on voyait surgir par degrés, et à mesure +qu’il parlait, sa merveilleuse frénésie... + +--Fou... fou... répétait Montnormand d’une voix haletante. + +Dewalter raisonna: + +--Mais non. Je pars, je fuis, j’ai cette lâcheté: qu’arrive-t-il? Ici, +un grand seigneur, un amant trop heureux, s’écroule dans le cœur d’une +femme. Il y meurt. Et quelque part, n’importe où, survit un pauvre +bougre, foutu, cassé, un rien du tout inutile, désespéré et que personne +ne connaît plus... Au contraire, si, dans un coin j’assassine ce pauvre +bougre... + +Il conclut: + +--Aujourd’hui, vous savez, la mort d’un homme... + + * * * * * + +Il pensait à tous ceux qu’il avait vus tomber pour une idée, à ces +sacrifiés qui avaient donné leur vie pour défendre ce qu’ils n’ont pas, +aux romanesques qui meurent pour des drapeaux, aux ambitieux qui vont au +martyre pour rester dans l’histoire fragile des hommes... + + * * * * * + +--Tais-toi, cria Montnormand avec révolte. Toute fin humaine est la fin +d’un monde. + +Dewalter répondit: + +--Mais oui... pas plus: l’étoile filante! + +Il se mit debout et, soudain, il fut net, précis: + +--Nous sommes deux en moi: celui que je suis et celui que j’ai voulu +être. Il faut qu’un des deux disparaisse. + +--Sois courageux, tue l’autre, cria encore Montnormand. + +--Non, répondit-il. Il est trop beau. + +Son ami recula. Il le voyait si beau, en effet, qu’il le sentit perdu. +Il s’exclama, joignant les mains. + +--Et tu as de l’allégresse! + +--J’en ai, dit-il, transfiguré. J’en ai. Oswill se taira, j’en suis sûr. +Je l’ai lié. Il est féroce, mais loyal. Avec rage, il se taira... Mon +beau personnage vivra autant que Stéphane. Elle me pleurera sans avoir, +par moi, l’humiliation d’une douleur basse. Personne ne saura que j’ai +été un imposteur. Elle seule parlera de moi et me fera survivre. Je +serai dans son cœur, tel que je me suis créé pour elle, inventé pour +elle... Je durerai: vous voyez bien que je ne me tue pas! + +Montnormand murmura, à bout de ressources: + +--L’au-delà... malheureux! + +Dewalter répondit: + +--C’est le souvenir ou l’amnésie. Dans les deux cas... + +Derrière eux, ils entendirent une belle voix claire: + +--Eh bien? En avez-vous fini, avec vos questions d’argent? + +Lady Oswill venait d’entrer. + +Le vieux sentit sa petite main broyée dans celle de Georges; il vit en +même temps, avec stupeur, le visage de ce condamné devenir impassible. +Il n’eut plus devant lui qu’un client chic qui concluait: + +--Oui, oui, nous avons fini. Réglé, le compte. + +Il fit humblement son effort pour cacher lui-même son trouble. Stéphane, +d’ailleurs, ne le regardait pas. Il insista: + +--Nous avons encore à dire... + +De nouveau, il faillit crier sous une main de fer. Mais Georges souriait +et s’adressait à sa maîtresse! + +--Crois-tu qu’il est obstiné? + +Et puis à lui: + +--Demain, mon vieux. + +Montnormand respira. Demain, c’était déjà l’avenir! Il eut un espoir. +Stéphane riait de le voir harceler son ami: + +--C’est donc si compliqué! dit-elle. + +--Non, répondit Dewalter très simplement. Il pense que je veux faire un +mauvais placement. Mais il se trompe. + +Il enfla le ton plaisamment: + +--Allez, vieil entêté. Laissez-nous. Allez dormir. La nuit porte +conseil. + +Il le poussait vers la porte et il le blaguait: + +--Il faut que je lui dise des proverbes! + +Il le regarda: + +--Nous en reparlerons demain. + +--J’y compte, balbutia le notaire. + +--Oui, dit Dewalter gravement. + +D’une volonté invisible de la main, il le contraignit à sortir. Il vit +son dos courbé dans le grand corridor. Mais il était certain de l’avoir +momentanément rassuré. Il pensa: «Me pardonnera-t-il d’avoir encore +menti?» + +Il se retourna vers Stéphane. Elle avait allumé une cigarette, ne +s’intéressant déjà plus à Montnormand. Pourtant, elle rit, étonnée, +après son départ: + +--Il ne m’a pas même dit bonsoir. + +--Il est fou, dit-il. Il veut que j’achète des pétroles. Je te demande +un peu. + +Elle l’interrompit: + +--Ne me demande pas. Si tu crois que j’y connais quelque chose? Viens +plutôt avec moi. Pendant que vous remuiez vos argents... nous avons +dansé. Je vais une minute dans ma chambre me refaire belle. + +Elle le disait par coquetterie. Il la suivit. La grande chambre avait le +désordre de la joie. Les serviteurs, ailleurs occupés, n’étaient point +repassés par là depuis que Stéphane et Dewalter, entre leur promenade et +le souper, s’y étaient, l’un auprès de l’autre, habillés. Rien n’était +replacé, ni les vêtements épars, ni les objets familiers, ni les +coussins du lit. Tandis qu’elle se repoudrait, Georges alla vers la +fenêtre et, à la vitre froide, il colla son front. + +--Qu’est-ce que tu fais? cria Stéphane. + +En se retournant, il l’aperçut quatre fois devant le triple miroir où +semblait nager sa splendeur. + +Il dit: + +--Je regardais l’hiver. J’ai un peu de migraine. Je vais fumer un cigare +et faire trois pas dehors... + +Elle répondit: + +--Alors, reviens vite. On a commencé un poker; si tu en veux... + +Il demande s’il était bien entendu que Pascaline coucherait au château? +Elle le confirma. Il en parut satisfait. Il l’avait voulu insidieusement +et qu’il y eût beaucoup de monde autour de Stéphane. + +Il lui demanda ensuite si elle l’aimait. + +Elle sourit: + +--Quelle est cette question? Comment ne t’aimerais-je pas? De qui +doutes-tu? De moi ou de toi? + +--Ni de toi, ni de moi, répondit-il. + +Le frémissement de son âme sembla s’irradier de lui. Il était devenu +merveilleusement beau. Elle en était fière. + +--Tous mes amis m’ont complimentée, murmura-t-elle en s’approchant. Ils +m’ont fait plaisir. + +Il demanda: + +--Qu’est-ce qu’ils t’ont dit? + +--Mille choses très flatteuses... Que je pense... + +Elle parlait d’une voix un peu grave, lente. Peu pressée de redescendre, +elle s’était assise. Alors, il se mit à ses pieds. Il levait vers elle +ses yeux sombres et passionnés. + +Il dit: + +--Moi, je n’avais pas d’amis ce soir. Mon cœur seul m’applaudissait. + +Elle sourit: + +--Il battait si fort que ça? + +--Il battait comme à l’ordinaire, répondit-il. Et cependant, il +m’applaudissait... + +Il avait pris ses mains et elle se sentait gagnée comme toujours par le +contact de sa ferveur. Elle se pencha comme pour l’entendre mieux. Il +dit: + +--Que de joies j’ai puisées dans tes yeux!... Quel immense bonheur sans +fin, sans fin, m’est venu de toi, Stéphane!... Mon doux, mon bel amour! +Laisse-moi te regarder... Embrasse-moi. + +--Cher chéri, murmura-t-elle sur ses lèvres. + +Il savait que c’était l’un des derniers baisers, mais elle, ignorante du +drame prochain, elle ne le prolongeait que par plaisir. Elle se +plaignit: + +--Pourquoi avons-nous invité tous ces gens? C’est toi qui l’as voulu. +Ils nous volent notre solitude. + +Il se releva, la prit doucement dans ses bras et murmura vers son +oreille: + +--Il fallait des témoins à notre grand bonheur. + +--Ambitieux, dit-elle en souriant. + + * * * * * + +Ils descendirent. Elle s’appuyait à lui avec une sensualité douce, +impatiente déjà que la réception fût terminée. Devant le fumoir il +s’arrêta. Elle le suivit dans cette pièce. Là, les mots terribles +qu’elle ignorait avaient été dits. + +--Allons... Fume vite ton cigare dans le parc et reviens... Je vais te +le donner moi-même. + +--C’est ça, répondit-il d’une voix sans intonation. + +Elle fouillait dans la boîte plate de bois brun, que Nicolaï avait +rapportée de Pau quelques jours auparavant; elle ne se décidait pas et, +de ses belles mains, faisait craquer les petits rouleaux de feuilles +pour en trouver un sans défaut. Enfin, elle arrêta son choix, mit à sa +bouche le havane et l’alluma. Georges la regardait gravement et la fumée +sortit gauchement des lèvres, tandis qu’elle riait: + +--Hou! Ça sent bon... mais bon... + +En lui offrant le cigare avec tendresse, elle mit sur son épaule ses +bras qu’il avait tant aimés. + +--Toujours cette migraine? interrogea-t-elle... Tu souffres? + +Il dit: + +--Dans cinq minutes, ce sera passé. + +Et pour dissiper son inquiétude, il eut un grand sourire, un sourire +sain et net, un sourire de héros. Elle en fut joyeuse. Elle frissonnait +du regard amoureux qu’il posait sur elle et elle n’aurait pu dire +combien elle en était éprise. Elle pensait que jamais elle n’avait reçu +de lui la moindre peine. Il l’avait saisie. Maintenant, tout le long de +son corps, elle sentait le sien et elle lui rendait un baiser. Elle +mordit ses lèvres et elle étouffa presque dans l’étreinte qu’il +prolongeait. Elle se dégagea: + +--Grand fou, murmura-t-elle. + +Elle lui fit un beau geste heureux de la main. Elle cria: + +--Allez... Je vais arriver à quatre pattes dans leur poker... et hop... +on va danser. Reviens vite... + +--Oui, dit-il. + +Elle sortit. + + * * * * * + +Il ne fit pas un mouvement vers elle, rien. Il sentait la chaleur de son +sang. Mais il sentait aussi l’épuisement affreux de ses nerfs. Les +bougies, maintenant descendues et proches de leur fin, créaient un +tremblement de lumière déjà obscure autour de lui. Il ferma la porte du +couloir. Alors il remarqua qu’elle était recouverte d’une glace. Elle le +refléta tout entier. Il prit un candélabre, celui auquel tout à l’heure +il avait brûlé le chèque, et il le haussa pour mieux s’examiner. Il +était d’une pâleur nue d’acteur dégrimé. Il hocha la tête. Son double +ayant le même geste, ils eurent l’air de deux rivaux qui se saluent +avant le combat. + +Il reposa le candélabre. A travers les murailles épaisses de la vieille +maison on entendait à peine la musique que Stéphane offrait à ses amis. +Il avait mis le cigare à ses lèvres. Il en goûtait peut-être l’arome. Il +ouvrit une porte-fenêtre qui donnait sur le parc silencieux et il +regarda d’un cœur épuisé le dernier paysage de sa vie... + + + + +XXX + + +Depuis vingt minutes qu’il avait quitté son ami, Montnormand n’avait +rien entendu. Il ne lui semblait pas possible que Georges s’exécutât +sur-le-champ et il ne pensait plus qu’aux moyens de suspendre le destin, +la nuit passée. Mais le silence de sa chambre inconnue lui fit peur. Il +lui sembla, soudain, qu’il avait eu tort de quitter Dewalter. Il le +revoyait dans son allégresse funèbre. + +Il se précipita hors de son appartement, traversa le grand couloir, +arriva au salon. Il vit que l’amant n’y était pas et Stéphane danser +avec Baragnas. Il alla vers la salle du souper. Il y trouva la vieille +Antoinette. Elle rangeait, elle-même, les pièces précieuses d’argenterie +et Nicolaï l’aidait. Sur ses petites jambes titubantes, Montnormand +descendit les marches et, vers eux, il se hâta. + +--M. le Notaire n’est pas trop fatigué? demanda le garde. + +--Non, non, dit-il... Je cherche M. Dewalter. + +--M. Dewalter vient de sortir dans le parc, répondit Nicolaï. + +Montnormand faillit tomber; il entendit mal le vieux serviteur qui +continuait tranquillement: + +--J’arrive du fumoir. Je l’ai vu s’éloigner... + +Un cri d’Antoinette les fit retourner. Elle s’était approchée de la +fenêtre: + +--Dans l’étang, balbutiait-elle... dans l’étang, quelqu’un vient de +tomber. + +D’un grand pas de sa jambe traînante, Nicolaï la rejoignit. Il gronda: + +--Quelque braconnier!... quelque braconnier qui a passé sur le pont dont +les planches sont pourries. Il n’en sortira pas, à cause des herbes. Il +sera comme l’autre, qui y est tombé, il y a soixante ans... Il est +fichu. Ce que c’est... ce que c’est, tout de même, que d’aller chasser +sur les terres des riches!... + +Suivi d’Antoinette, il s’élança dehors. Montnormand essaya de les +suivre. Mais il eut une défaillance et ses membres ne le portaient plus. +Il resta seul au milieu des fortunes amoncelées des Coulevaï, agrafé de +ses mains chétives au dossier d’un fauteuil, luttant de toutes ses +forces pour ne pas rouler sur le tapis. Enfin, il se traîna vers la +porte. Il y rencontra Oswill tel que tout à l’heure, impeccable. Mais, +sur son visage, il vit la mort de Dewalter. + +Il lui cria, étouffant: + +--Il s’est tué? + +Oswill répondit d’une voix lourde: + +--Je l’ai vu tomber dans les herbes. + +Et il fit un pas, Montnormand se redressa: + +--Vous l’avez conduit au suicide! dit-il. + +Mais l’Anglais secoua la tête: + +--Pas moi: lui. + +Il fit derechef un pas. Il articula d’une voix plus basse: + +--Ne le plaignez pas trop. Il laisse ici un souvenir. + +Ils se regardèrent. Autour d’eux, la pièce immense, le musée +héréditaire, maintenant presque obscur; dehors, le silence du parc. + +--Le détruirez-vous, ce souvenir? demanda Montnormand. + +Oswill soudain parut souffrir atrocement. Dans sa victoire, il se +sentait prisonnier d’un pacte. + +Il répondit: + +--Non. J’avais fait un marché avec M. Dewalter. M. Dewalter a payé. Vous +pouvez prévenir... par là... que votre ami... votre riche ami... vient +de mourir... d’un accident. + +Il montra la direction du salon d’où venaient des lambeaux de musique. +Il monta les marches, mais une jalousie terrible l’accablait. Il savait +que Georges Dewalter avait gagné et que, pour garder lady Oswill et ne +jamais plus la rendre à personne, il était vraiment, depuis quelques +minutes, devenu le maître du jeu. + + Garavan, janvier 1924. + Arcachon, septembre 1924. + + +FIN + + +IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--3724-4-25.--(Encre Lorilleux). + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 *** diff --git a/78101-h/78101-h.htm b/78101-h/78101-h.htm new file mode 100644 index 0000000..056003d --- /dev/null +++ b/78101-h/78101-h.htm @@ -0,0 +1,10088 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>L’homme à l’Hispano | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; 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Des enfants, venus +pour l’adorer, tournaient avec prudence autour +d’elle.</p> + +<p>La forêt cernait le village. Partout, — en +arrière, en avant, à droite, à gauche, — l’armée +profonde des pins, à intervalles réglementaires, en +files correctes, en masses concertées, semblait +attendre un ordre mystérieux pour se mettre en +marche vers la mer. Un grand silence, rythmé de +souffles larges, rendait prochains les cris des +hiboux. La nuit montait en vagues lourdes et, +dans les maisons, les lampes faisaient l’office de +falots.</p> + +<p>Devant la machine, il y avait une auberge, +plus longue qu’elle, et pas de beaucoup. Les vitres +de la salle basse exposaient l’intérieur : une cheminée +noire comme une pipe, des jambons pendus, +un chat maigre sur le comptoir. Trois rouliers +mangeaient à une table, et, devant une +autre, dînaient deux hommes des villes.</p> + +<p>Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures. +Depuis, la grande voiture pur sang, la bête de +luxe avait troué les paysages. Ils avaient vu des +arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché +les mules, les sangliers, les gibiers des étangs. +Comme un projectile, ils étaient entrés dans le +soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à +Castex, à vingt kilomètres de Bayonne.</p> + +<p>Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras +et huileux, pareil au suffète de Carthage qu’on +hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil et +d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce +et de la beauté. Son visage, d’une forme noble, +la tristesse, mais charmante de son sourire et +surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs +claires, étaient les signes visibles de son +esprit passionné. Il semblait énergique et bon, +meurtri par l’incessante débauche d’être sensible. +Il paraissait avoir trente ans et il portait le ruban +de la Légion d’honneur. Il le portait sur son pardessus +de voyage.</p> + +<p>Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement +dans les ténèbres. Le chauffeur alluma ses +feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit +la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne. +Au loin, une autre armée de pins eut l’air d’attendre +le combat.</p> + +<p>— Je me demande ce que je fais ici ? dit +Dewalter.</p> + +<p>De la route, son compagnon lui cria :</p> + +<p>— Évidemment, tu ne chasses pas encore le +buffle. Tu me rends service. Voilà ce que tu fais.</p> + +<p>A son tour, il prit place dans la carrosserie +somptueuse. Dewalter sourit vaguement, se +retint de hausser les épaules et se tut. La nuit, +sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la +résine. Aux dernières maisons du village, le +moteur commença le chant de la route. Bientôt, +l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un +train et, de chaque côté de la machine puissante, +dans la direction opposée à la sienne, les arbres +semblaient s’enfuir en gardant leurs distances. +Le vent de la rapidité hurlait aux oreilles comme +un loup. Ils traversèrent Bayonne d’un bond et +l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du +voyage. Ils furent à Biarritz devant l’hôtel du +Palais.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>— Avez-vous remarqué ses yeux ? demanda +miss Redge.</p> + +<p>— Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa +voiture.</p> + +<p>— La voiture et pas les yeux ! s’indigna la +vieille fille. Ça, c’est côte basque.</p> + +<p>La luronne rit de toutes ses dents :</p> + +<p>— La côte d’argent, dit-elle.</p> + +<p>Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du +pays de Galles, elle était venue à Saint-Jean-de-Luz, +pour sa santé. Elle avait ouvert une pâtisserie +sur une petite place, à l’endroit où commence +la route du golf, entre un magasin de fleuriste et +l’officine d’un pharmacien. Le tout avait un aspect +calme et romanesque de province. La boutique +était agréable ; on y voyait au mur les portraits +des souverains de l’Angleterre. D’un côté, derrière +l’étalage de gâteaux, miss Redge avait placé +des tables ; on pouvait y boire des infusions ; de +l’autre, elle avait agencé un bar ; elle le regretta +parce qu’il attirait des hommes seuls, des étrangers +qui s’abreuvaient de gin en parlant avec +rapacité des choses du sport. Elle rêvait une +espèce de thé-chapelle, un endroit recueilli, un +lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle +avait en horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, +vers cinq heures, elle rayonnait dans la +solitude.</p> + +<p>Une aventure merveilleuse, depuis quelques +jours, se déroulait dans sa maison.</p> + +<p>Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de +cette aventure ne fussent dérangés par personne. +Elle les attendait. Elle ne leur avait jamais parlé, +mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait +le nom de l’homme. Elle l’appelait : <i>l’homme +qui ne rit jamais quand il est seul</i>. La caissière +disait : <i>l’homme à l’Hispano</i>. La femme admirable +et respectée, on la connaissait. On savait qu’elle +était Stéphane, la dernière descendante de la +famille des Coulevaï.</p> + +<p>Et la famille des Coulevaï, aux pays basque +et béarnais, c’est quelque chose comme une +dynastie.</p> + +<p>Sans remonter trop haut — par exemple jusqu’au +Grand Roi, sous lequel un Coulevaï, au +soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à +Jean-Bart, d’un coup de dés — l’histoire des +Coulevaï était connue de tous, depuis 1880. Cette +année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille +traversa l’obscure ville d’Oloron, dont chaque +demeure est orgueilleuse et cadenassée comme +une banque. On la vit passer au confluent des +gaves ; dans l’église de Sainte-Croix, tout le +peuple pria pour elle. Pour une fois, Oloron fut +dans la rue.</p> + +<p>Cette sombre cité catholique, écrasée sous le +soleil, comme une grappe de raisin noir, semble +destinée à mûrir sur sa colline sans être cueillie +par les siècles. Les générations s’y succèdent à la +façon des peupliers, si parfaitement pareils sur +les routes qu’on ne saurait, de loin, les distinguer. +A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent. +Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. +La boulangère a des écus, le marchand +d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, +le rentier économise non seulement ses +rentes, mais les rentes de ses revenus. Les maisons, +bien construites, lépreuses d’orgueil et de +vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les +plus somptueuses bâtisses d’un Anvers ou d’un +Hambourg. Aux heures chaudes de la journée, +personne ne passe dans les rues immobiles et, +seuls, quelques chats mal nourris, entre deux +sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus. +La nuit, la petite ville se dessine, grandiose +et hostile, dans l’air limpide. Le miracle béarnais +enveloppe d’un charme goguenard cette forteresse +de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre +climat, serait rébarbative au plus haut chef. Mais +elle a des vertus profondes. Les pères moribonds +les transmettent aux fils comme les clefs morales +d’un invisible trousseau héréditaire.</p> + +<p>Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses +ancêtres, laissa avec regret, aux mains de deux +enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent. L’aînée, +Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le +célibat. La fortune entière revint à son cadet qui +fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut qu’un +fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de +l’Argentine. Elle ajoutait au vieux sang raisonnable +des Coulevaï toute une infusion de chevalerie, +d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita +de sa noblesse charmante, de son goût des choses +sentimentales.</p> + +<p>Avant de mourir à son tour, et veuf depuis +longtemps déjà, son père la maria, à peu près +sans la consulter. Les vingt millions devinrent +cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son +cœur et de sa chair, Stéphane attendait toujours +une révélation. Elle commençait à souffrir d’une +terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont +on ne sait jamais vers quels déserts elles vous +entraînent, parce qu’elles font naître les mirages.</p> + +<hr> + + +<p>Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. +Elle portait un grand chapeau, une capeline de +paille souple qui encadrait son visage radieux. +Elle était grande ; chacun de ses gestes rares la +faisait plus belle. Des perles parfaites, un peu +trop grosses peut-être, entouraient son cou. Une +robe légère et brodée laissait voir ses bras que +le soleil avait dorés. Elle était elle-même un être +rayonnant ; quand elle souriait, on voyait sous +ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.</p> + +<p>Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, +était une brune du pays, de bonne naissance. +Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir +perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante +et elle avait tant d’esprit et de bonté qu’on lui +montrait de l’indulgence.</p> + +<p>— Personne, dit-elle en constatant la solitude +de l’endroit.</p> + +<p>— Il va venir, répondit Stéphane avec calme. +Il doit être, comme hier, chez le fleuriste. Il choisit +lui-même les roses.</p> + +<p>Elle ajouta avec un sourire déjà heureux :</p> + +<p>— Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les +apporter…</p> + +<p>— C’est une aventure admirable, s’exclama +M<sup>me</sup> Rareteyre… Te rappelles-tu Shakespeare ? +Juliette entre ; Roméo se trouve en face d’elle. Pas +un mot, et c’est fait : l’amour les a scellés.</p> + +<p>— C’est une belle histoire, murmura doucement +Stéphane.</p> + +<p>Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il +vînt. Elle ne voyait que la petite place déserte, +solaire. A son tour, elle s’assit près de son amie +qui la taquina :</p> + +<p>— Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter !… +Comment est-il, l’homme qui n’a qu’à paraître pour +faire des ravages, et dans un cœur comme le tien ?</p> + +<p>— Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle +avec étonnement.</p> + +<hr> + + +<p>Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.</p> + +<p>Cinq jours auparavant, elle était allée en visite +chez M<sup>me</sup> Deléone. Elles avaient à se préoccuper +d’une fête de charité. M<sup>me</sup> Deléone était une brave +femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à +Biarritz, afin d’améliorer la santé de ses fils, elle +paraissait joyeuse que son mari fût auprès d’elle, +depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût gros. +Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane +son arrivée à l’improviste, dans la voiture +d’un ami. Deléone intervint et précisa : c’était la +plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût +admirée depuis longtemps.</p> + +<p>— Quand m’en offrirez-vous une pareille ? +avait demandé l’épouse en roulant ses bons yeux +d’enfant.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Quand je serai riche comme Dewalter.</p> + +<p>Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux +mêmes endroits, qu’ils sympathisaient depuis la +Marne et que son ami était un héros. Stéphane +écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là +devait, en tout cas, et comme l’épais Deléone, être +un lourdaud.</p> + +<p>Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette +grâce charmante, ce clair regard, ce je ne sais +quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne. +Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un +vague effroi, peut-être une espérance, en tout +cas un trouble inconnu.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,</div> +<div class="verse">Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.</div> +<div class="verse">Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.</div> +<div class="verse">Je sentis tout mon corps et transir et brûler…</div> +</div> + +</div> +<p>Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps +dans le salon. Sa propre voiture, qu’elle avait +envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne revenait +pas. Enfin, elle résolut de partir, devant +aller jusqu’à Anglet pour y faire une autre +visite.</p> + +<p>La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone — c’est +Deléone qui avait parlé — Deléone proposa +à Stéphane l’auto de Dewalter… Dewalter +n’avait rien dit. Elle accepta.</p> + +<p>Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter +avait demandé la permission de monter auprès +d’elle. Il n’avait rien à faire : ses devoirs présentés +à la femme de son ami, il avait pensé lui +plaire en la laissant à son mari. Ils s’étaient donc +trouvés seuls, Stéphane et lui, dans la voiture et, +déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient plus. +Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter +trembla. Sur sa face nette, le sourire se dessina +quelques minutes, le sourire habituel, un peu +lassé avec son étonnante mélancolie, et puis +l’énergie du regard reparut… Il prit congé.</p> + +<p>C’était cinq jours auparavant ; depuis, ils +s’étaient revus quatre fois. Ils avaient dîné le lendemain +chez les Deléone. Stéphane, alors, avait +proposé leur troisième rencontre ; elle possédait +plusieurs autos… Cependant — et elle en gardait +une stupeur — elle avait demandé à Dewalter, +au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, +le jour suivant, la conduire à Cambo ? Elle +l’avait vu pâlir. En revenant de Cambo, ils avaient +pris rendez-vous pour le lendemain, à Saint-Jean-de-Luz, +dans la boutique de miss Redge, et puis +avant-hier encore… et hier… Et, aujourd’hui, +elle l’attendait. Elle se demandait pourquoi elle +avait amené M<sup>me</sup> Rareteyre et à quoi bon les précautions ? +Pour la première fois de sa vie, elle +aimait.</p> + +<p>— Le voilà, dit Pascaline à mi-voix… Tu avais +raison… Il est, ma foi, tout en fleurs, comme le +mois de mai.</p> + +<p>Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait +des roses. Ce geste, difficile pour un homme, +cette entrée de loin, avec ce joli fardeau ridicule, +ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré +et, dans une sorte d’enchantement, il marchait à +Stéphane…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! Seigneur, si votre heure est une fois marquée…</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, +avait l’habitude d’ouvrir d’abord un œil et +de ne plus le refermer. Il restait quelques minutes +ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il +avait l’air d’un animal féroce. Un chasseur, +d’instinct, aurait murmuré : « Le beau coup de +fusil ! »</p> + +<p>Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes +comme de vrais poils de bête et, tout le jour, lissés +sur le crane en souple carapace d’argent, étaient +emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le +corps de l’animal se mouvait à l’aise dans des +pyjamas excentriques. Il en avait un jeu complet, +cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds +et les mains, longs, minces, vraie signature de la +vieille race. Sir William Meredith Oswill connaissait +l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis +Guillaume le Conquérant.</p> + +<p>Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant +Cabourg, il n’avait point manqué de le rappeler +rudement au maître d’hôtel qui lui servait du +gin d’une assez piètre qualité :</p> + +<p>— Ça, du gin ?… avait-il crié. Du pipi de +vache !</p> + +<p>Et, comme le serviteur protestait, il l’avait +interrompu sans lui permettre trois syllabes :</p> + +<p>— Pipi de vache ! Je dis pipi de vache… de +ces vaches dont l’un de mes grands-pères, et non +le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait +la tête gélatineuse, dans la prairie, pour +faire rigoler son maître avant de f… le camp en +Angleterre !</p> + +<p>Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du +large, Oswill gravement avait continué son discours, +expliquant aux inconnus voisins que le +grand-père en question, coupeur de têtes de +vaches, n’avait plus jamais quitté l’Angleterre à +cause du mal de mer.</p> + +<p>Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille +de gin, Oswill s’en était allé tranquillement +perdre ou gagner quelques milliers de louis au +casino, sans même se douter qu’une fois de plus +il n’était point passé inaperçu.</p> + +<p>A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours +perché sur un tabouret de bar, ne manquait +point, pour résumer ses impressions, de murmurer +à Laberose :</p> + +<p>— Tu parles d’un zèbre !</p> + +<p>A quoi Laberose répondait invariablement :</p> + +<p>— Quel perroquet !</p> + +<p>C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt +du sanglier.</p> + +<p>L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord +le matin, — toujours le droit, l’autre étant de +forme pareille, mais d’une couleur différente, ce +qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une +espèce d’ironie dure, — l’œil, mobile comme une +mouche, était sans contredit l’œil authentique +d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui +suivait le réveil, tandis que le baronnet rassemblait +ses idées pour la journée, — c’est-à-dire +cherchait ingénument comment il réaliserait les +excentricités que son cerveau avait élaborées +toute la nuit, en bonne mécanique inconsciente, +apte à fabriquer de l’imprévu, — l’œil reprenait +possession de l’appartement et des objets. Il +n’avait pas grand travail à faire : la chambre de +sir William Meredith Oswill était vaste, claire et +presque nue.</p> + +<p>Le lit en était le seul luxe. Immense sans +nécessité, son habitant, depuis trois années, +l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady +Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément +s’y refusait. Il était bas, placé sur une +marche que formait le front d’une estrade. Le +tout était un amoncellement de fourrures d’un +grand prix. Bien des hommes, dans toutes les +rudes parties du monde où l’on chasse en risquant +sa vie — après forêts canadiennes, solitudes +du pôle, gigantesques humidités tropicales, +déserts d’Afrique — avaient lutté pour conquérir +les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec +allégresse ses pyjamas extravagants. Le linge +était usé comme il sied. Sans trop de peine, on +aurait fait passer les draps dans un bracelet +fermé, par exemple dans l’une de ces grosses +chaînes que le dormeur portait au bras gauche. +C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de +platine et d’or, aux maillons pareils à ceux des +gourmettes des chevaux de selle. Les oreillers, +comme ceux des femmes, étaient encadrés de +dentelle. Dans les nuits chaudes, William Meredith, +les membres étendus, pesait lourdement +sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. +Alors apparaissaient sur son corps robuste, +dégraissé par la pratique constante du sport, +les arabesques bleues d’un tatouage. Oswill +était tatoué du col aux genoux. C’était, sur lui, +comme une tunique à manches courtes ; les +dessins s’arrêtaient à chaque bras au-dessus +du coude. Une récente Majesté, l’un des plus +grands monarques du monde, avait eu la fantaisie +de s’orner le torse d’une chasse au renard. +L’animal entrait au terrier. Sur le dos et +au tournant des hanches galopaient de rudes +chevaux. Oswill, lui, était agrémenté d’oiseaux +et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le +tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la +peau halée et cuivrée par le grand air, donnait +au personnage, au moment du bain, l’air précieux +d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage +en Amérique australe, le baronnet s’était offert +cette résille.</p> + +<p>Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes : +Oswill faisait des expériences physiologiques, +et il les faisait sur les coléoptères. Parlant +d’ordinaire le français, il avait une façon joviale +et péremptoire de dire « mes expériences physiologiques » +avec l’accent anglais ; il appuyait longuement +sur le premier des deux mots ; il jetait +le second avec une prodigieuse rapidité. Il +semblait, par la désinvolture, vouloir s’excuser +d’être supérieur. Il avait un orgueil maladif des +curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de +dire « physiologiques », il disait « psychologiques », +ayant étendu le domaine de ses expériences.</p> + +<p>« Expériences… » — Il arrondissait le mot, le +gonflait dans sa gorge et entre ses dents. C’était +une dilatation. A l’ordinaire maître de lui, d’une +impeccable correction d’allure qui contrastait +avec la verdeur du langage, excentrique et inquiétant, +il ne devenait ridicule que lorsqu’il parlait +de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte. +Entre ses dents, la psychologie, la physiologie, — ces +deux mots-là — sifflaient comme des vipères ; +en même temps, il souriait d’un sourire figé, +contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux +railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, +le regard dur, le regard fixe aux deux couleurs, +rappelait que la manie pouvait devenir dangereuse. +Il s’agissait d’un homme qui, vers trente +ans, aux Indes, attachait aux joncs des rivages, +et tranquillement, les jeunes indigènes à chair +fraîche ; au coin des sentiers qui descendent vers +l’eau, ils attiraient l’alligator ; ils appâtaient le +seigneur tigre. Oswill était bon fusil. Deux +fois, cependant, les fauves avaient dévoré les +enfants. Il devint nécessaire d’appeler un régiment +et des canons. Le gouverneur de la province dut +prier le baronnet d’aller plus loin — en Indochine +française — continuer ses chasses. Oswill avait +obéi, souriant, mais les dents serrées. Quand il +racontait l’aventure, il ne manquait pas d’ajouter :</p> + +<p>— Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous +croqués. Ils étaient maigres comme des +chats de <span lang="en" xml:lang="en">White Chapel</span>. En voilà une affaire ! +C’est curieux… Les Anglais d’aujourd’hui donnent +dans la pitié russe… les Anglais qui ont eu +Hobbes !… Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas +l’esprit national.</p> + +<p>S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il +pensait alors à Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait +furieux. Le premier surtout, qu’il appelait +le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de +vomir. L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. +Il avait puisé dans ses « expériences » la certitude +que l’amour est une maladie de l’esprit +comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne +niait pas qu’il y eût des amants, mais comme il +y a des opiomanes. Son rêve était de les enfermer. +Il professait d’ailleurs que de tout petits +établissements, avec bains, douches, camisoles, +eussent été suffisants. Il disait :</p> + +<p>— Des malades de ce genre, des vrais, il y en +a très peu. Les autres, presque tous sont des +simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la +blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est +l’intérêt qui parle : argent, vanité, sens pratique. +Ou bien on est fidèle, comme on est sédentaire, +parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent +pour prendre un billet. Ceux qui insistent +sont des escrocs. L’amour, c’est la réussite de +l’abus de confiance.</p> + +<p>Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, +se coulait en lui quand il se plongeait dans cette +négation passionnelle. Il riait d’un rire cuivré, +montrant ses dents courtes et solides. A chacun +des traits lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être +l’attitude de sa femme y était-elle pour +quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait +profession de la haïr. Étrange anomalie ! Comment +peut-on haïr ce qui n’existe pas ?</p> + +<p>Quand Oswill découvrit cette contradiction, il +apprit subitement beaucoup d’autres choses sur +lui-même.</p> + +<p>Lady Oswill était faite de telle façon que bien +des hommes volontiers l’eussent volée à son mari ; +partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à +New-York, elle eût passé pour proie enviable et +mieux encore dans ces rendez-vous de plaisirs +faciles et d’excitations courtes que sont les villes +d’eaux à la mode. Combien de ces aventures +dorées ? N’ayant point de lendemain, elles ont +souvent un surlendemain : les amoureux s’en +vont, se dispersent, mais reviennent de saison en +saison, comme des oiseaux de passage. Les +grandes habituées de l’adultère, libres et mariées, +indépendantes et sensibles à un bijou qui +marque une date et un souvenir, deviennent l’un +des attraits les plus puissants de la station où +elles exercent leur fantaisie. William Meredith +avait toutes les chances d’être un mari sans restrictions. +Mais lady Oswill, dans une société aussi +ouverte, restait la plus scellée de toutes les +femmes. Nul jamais ne l’avait vue se baigner sur +la plage resserrée où, ruisselant et nu dans le +maillot collant, parmi les hommes, également +exhibés, le tout Biarritz féminin s’étale au soleil +comme un troupeau. Cela déjà était remarquable ; +mais bien d’autres choses encore : jamais on ne +l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou +vers Hendaye, ou ailleurs, à l’heure où l’on est +chez sa couturière. Oncques ne se rappelait-on +l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement +pure, et seul, le mari tatoué, le gentleman +aux yeux bicolores, savait ce qu’elle était au lit. +Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la +mémoire ; il y a longtemps, bien longtemps, que +la chambre de l’épouse lui était fermée et plus +longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur les +fourrures parmi lesquelles, présentement, il +venait d’ouvrir son œil gauche. Jeune fille, et +dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée, +quatre années auparavant, sur le conseil impérieux +de son père. Oswill était de grande maison. +Quand il le voulait, sa puissance n’était pas +sans charme ; mais, destructeur, il s’était lui-même +détruit. Lady Oswill, maintenant, l’ignorait.</p> + +<p>Tandis qu’il dormait encore, le domestique +était entré, puis ressorti. Il avait laissé, près du +lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à soda +et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau +d’Évian, l’autre une poudre blanche, connue de +ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la +nuit, et qu’on appelle <i lang="en" xml:lang="en">Eno’s Fruit Salt</i>. Il y avait +aussi le thé bouillant, des citrons en quantité et +un melon d’eau. Grâce à ces eaux, à cette poudre +et à ces fruits, sir Oswill — après le bain froid +et le bouchonnage — pouvait se mettre en route +aussi dispos que s’il n’avait, quelques heures +auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de +vieille fine, assez de mixtures de toutes sortes +pour foudroyer un chimpanzé.</p> + +<p>Depuis longtemps, ce jour-là, — deux heures +de l’après-midi comme à l’ordinaire, — sir Oswill +ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de +lancer rapidement son regard dans toutes les +directions. Il avait rêvé, en les déformant, à des +aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était +mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. +Il n’y était point déshonoré, mais, à force d’extravagances, +indésirable. Il avait rêvé. Il s’était +revu au centre de l’institut modèle qu’il avait +créé, à deux minutes d’Hyde Park, dans le +fameux but d’étudier l’amour chez les coléoptères. +En songe, il venait de parcourir le temps en +marche arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, +il prolongeait sa déconvenue en faisant d’affreuses +grimaces. Il avala sa quatrième tranche de +melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de +l’<i lang="en" xml:lang="en">Eno’s Fruit Salt</i>, il aperçut une lettre. Il ouvrit +alors son œil droit, le noir, s’assit commodément, +alluma une cigarette et décacheta la lettre. +L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna +le valet, et allègre, soudain dispos et frais +comme un homme à jeun, il se mit en devoir de +s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna +dans la salle de bains. Le premier valet +resta seul ; il débarrassa le lit et lut la lettre +déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre +d’un courtier en terrains. Il proposait l’achat +d’une espèce de territoire. Le valet haussa les +épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. +Un air léger de mai circulait sur la mer. On +entendait au loin, vers l’hôtel du Palais, les +grandes autos souples prendre leur vol. Oswill +revint.</p> + +<p>Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient +Comme brossées au scrubbs. Sur la culotte bouffante, +les bas voyants, rose et vert mélangés, le +chandail épais et souple, il avait endossé un grand +manteau de laine claire, bourrue et sèche à la +fois, un manteau ample de Barclay. Autour du +col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec +une lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec +ses cheveux collés, plats et blancs comme des +ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.</p> + +<p>Il descendit. En bas, devant le perron de la +villa, la torpédo frémissait. Il hésita une seconde. +Il demanda :</p> + +<p>— Madame est-elle dans la salle à manger ou +chez elle ?</p> + +<p>On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée +plus épaisse jaillit de la Dunhil. Il prit le volant. +Au démarrage, il dit :</p> + +<p>— Préparez les malles pour un mois.</p> + +<p>Et puis, sans précaution, comme une brute, il +s’élança vers le golf, dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. +Les links de Biarritz lui semblaient +aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Le même jour, à la même heure, miss Redge, +dans sa pâtisserie-chapelle, avait vu, avec ravissement, +revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et +comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit +était à peu près désert, discrètement fleuri +de quelques jasmins et de roses artificielles. Sur +les tables, les sages petits gâteaux semblaient les +frères de Poucet. Mais point d’ogre : les deux +seuls consommateurs — hors Dewalter — étaient +juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient +gravement l’homme préposé à ce travail confectionner +leurs porto-flips. C’étaient Laberose et +Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les +feuilles des platanes découpaient sur la blancheur +du sol de sombres mains, frissonnantes au moindre +vent.</p> + +<p>Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait +rien. Il ne vit pas entrer Oswill. Il revenait du +golf. Il avait joué les dix-huit trous sans perdre +une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait +soif. Tandis que, brutalement, il arrêtait sa voiture, +en descendait et, du dehors, à travers la +vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak +et Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, +tout de suite, à le blaguer ; ils le faisaient avec +ce mélange de rosserie et de déférence qu’un tel +gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, +Oswill, les voyant s’agiter, s’était senti sur le +tapis. A travers la vitre, il leur fit une grimace +de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux. +Cordial, il prit l’épaule de Laberose :</p> + +<p>— Vous parliez de moi, je suis sûr !</p> + +<p>Cinégiak rit franchement :</p> + +<p>— Oui, du pari…</p> + +<p>Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix +ans et connue de tout Biarritz. C’est à la suite de +cette histoire qu’Oswill avait dû quitter Londres +et qu’il s’était installé sur la côte basque.</p> + +<p>Il rit à son tour, jovial :</p> + +<p>— Le pari ? Rigolo, hein ?</p> + +<p>Il ajouta gravement :</p> + +<p>— Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre… +J’avais parié que le son de la voix +humaine est le meilleur moyen physique pour +avoir une femme. Je disais : le seul certain. +Alors j’avais loué un ténor qui avait une voix +extraordinaire… très belle… et je le menais chez +mes amis…</p> + +<p>Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, +d’un ton enchanté :</p> + +<p>— Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame… +avec sa sœur ! Alors on m’en a un peu voulu.</p> + +<p>Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la +sœur du duc de Greeland — trente ans, pas +belle, prude et sage jusque-là — s’était éprise du +ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, +la noble vieille fille en était morte : scandale +énorme. Oswill criait à tue-tête, dans Londres +entière, qu’il avait gagné son pari ; que le prestige +physique de la voix humaine était définitivement +établi ; que la sœur du duc de Greeland, +son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, +martyre de la science expérimentale.</p> + +<p>D’y repenser, il jubilait :</p> + +<p>— On m’en a un peu voulu… Ça m’est égal, +vous savez… Je suis ici, mais mon charbon, il +est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à +Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans +ma cheminée.</p> + +<p>Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères +sur lesquelles vivaient en servage deux ou trois +milliers de familles nombreuses. Depuis des générations, +elles étaient courbées sous toutes les +fatalités du travail… le libre travail, qui est aux +travaux forcés ce que la croix de Jésus est à celle +de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le même +instrument de supplice.</p> + +<p>Il se tourna vers le barman :</p> + +<p>— Donnez-moi un gin, voulez-vous ?</p> + +<p>— Vous êtes un numéro, proclama Laberose.</p> + +<p>Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier :</p> + +<p>— Le destin est une loterie, mon ami. Nous +sommes tous des numéros. Seulement, il y a +beaucoup de zéros !</p> + +<p>Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec +bonhomie :</p> + +<p>— Je ne dis pas ça pour vous.</p> + +<p>On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, +brusquement, il s’arrêta. A l’autre extrémité de +la pâtisserie, il venait d’apercevoir Dewalter qui, +à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas +rendu compte qu’un nouveau consommateur +pérorait. Oswill, dès qu’il le découvrit, resta +immobile comme un chasseur qui voit le gibier.</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p>— Oh ! par exemple ! Eh bien, je suis étonné…</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous avez ? demanda Cinégiak.</p> + +<p>— Rien, répondit Oswill.</p> + +<p>D’un geste, il désigna au barman la table +devant laquelle était assis Dewalter :</p> + +<p>— Vous servirez mon gin là-bas.</p> + +<p>Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers +celui qui semblait ainsi le distraire. Cinégiak et +Laberose haussèrent les épaules. Oswill était derrière +Dewalter et si proche de lui qu’en étendant +le bras il aurait pu lui faire le coup du père +François.</p> + +<p>— Allo ! dit-il. Bonjour… Eh bien, c’est comme +ça que vous êtes au Sénégal ?</p> + +<p>Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de +ses pensées, il contemplait avec étonnement le +personnage.</p> + +<p>Oswill souriait, l’air engageant :</p> + +<p>— Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi… Vous +me reconnaissez, j’espère ?</p> + +<p>La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, +elle eût été prématurée. Sous l’accoutrement de +golf, Dewalter avait eu besoin de quelques instants +pour retrouver en Oswill le voyageur avec +lequel, dans le train, il avait fait le trajet, huit +jours auparavant, de Paris à Bordeaux. Maintenant, +il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle +du wagon, avec, à la place de la pipe, un long +cigare interminable. Oswill souriait toujours, la +main tendue.</p> + +<p>Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour +dire quelque chose :</p> + +<p>— Excusez-moi, je m’attendais si peu…</p> + +<p>— Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez +que je m’assoie avec vous ?</p> + +<p>— Je vous en prie.</p> + +<p>Le barman apporta la consommation. Oswill +expliqua :</p> + +<p>— C’est mon gin…</p> + +<p>Il s’était installé et il continuait, jovial :</p> + +<p>— Eh bien, vous devez ressembler à votre +grand-père ? Je ne le connais pas… Mais j’imagine +qu’il était un Français comme vous… et qu’il ne +savait pas voyager ? Quand je pense à notre conversation +et que je vous vois ici… Vous êtes un +blagueur, alors ?… Je suis étonné, car je n’aurais +pas cru.</p> + +<p>— Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. +Je pars vraiment pour le Sénégal.</p> + +<p>Oswill sourit :</p> + +<p>Tant mieux… parce que… je me rappelle… +Vous m’aviez dit des choses très intéressantes +et qui m’avaient… je peux dire… attaché… +Alors, comme je ne suis jamais attaché, je trouverais +ennuyeux que, pour une fois que je l’étais +un peu, ce soit pour les chats ! Ah ! vous partez +pour le Sénégal ?… C’est un drôle de chemin !</p> + +<p>Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda :</p> + +<p>— Et vous êtes toujours très pauvre ?</p> + +<p>— Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que +quand je vous ai vu…</p> + +<p>— Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.</p> + +<hr> + + +<p>Un chauffeur entra, portant une impeccable +livrée blanche. Il s’approcha de la table, ôta sa +casquette et attendit. Oswill l’interrogea :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p>Le chauffeur désigna Dewalter :</p> + +<p>— Je veux parler à mon patron, monsieur…</p> + +<p>— Oh ! murmura Oswill, je suis vraiment très +intéressé. Je vous dérange, peut-être ?</p> + +<p>— Oh ! non, monsieur, dit le chauffeur… c’est +pour les pneus…</p> + +<p>Il se tourna vers Dewalter :</p> + +<p>— C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai +besoin de pneus de rechange… Si monsieur reste +encore un quart d’heure, je peux aller les acheter…</p> + +<p>— Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.</p> + +<p>Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il +expliqua qu’il prendrait deux pneumatiques et +qu’il ferait le plein d’essence.</p> + +<p>Dewalter sortit son portefeuille ; ses mains +tremblaient légèrement. Il donna l’argent demandé ; +le chauffeur s’éloigna.</p> + +<hr> + + +<p>— Alors ? sourit Oswill, impassible… vous +disiez que vous êtes toujours très pauvre ?…</p> + +<p>— Encore un peu plus, vous voyez, répondit +Dewalter.</p> + +<p>Il avala un verre de gin.</p> + +<p>— Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous +buvez comme un Anglais.</p> + +<p>De loin, Cinégiak, l’appela :</p> + +<p>— Vous venez ?</p> + +<p>— Non, cria-t-il… Je suis avec un ami. Je +reste un peu. Bonsoir.</p> + +<p>Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On +entendit les mots rituels sur la porte :</p> + +<p>— Tu parles d’un zèbre !</p> + +<p>— Ah ! mon vieux, quel perroquet !</p> + +<p>Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il +dit, avec une ironie un peu blessée :</p> + +<p>— Vous attendez la suite ? Il est certain que je +vous la dois…</p> + +<p>Oswill était tassé dans son fauteuil :</p> + +<p>— Oh ! non, répondit-il, vous ne me devez +rien… Mais la semaine dernière, dans le wagon +où je vous ai rencontré pour la première fois et +où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien +non plus… Et, cependant, vous m’avez parlé et +vous m’avez fait vos confidences. Je n’aurais pas +écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, +s’il n’y avait pas eu cette histoire de paysages… +qui m’a paru typique : je voulais fermer le volet +de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne +pas le faire, parce que vous quittiez la France +pour toujours et que vous vouliez, avec vos yeux, +dire un dernier adieu à votre pays… Vous avez +proféré des choses très bien, à ce sujet, entre +Tours et Bordeaux… Alors, parce que je n’avais +pas sommeil, je vous ai écouté avec intérêt.</p> + +<p>— Parce que vous n’aviez pas sommeil ? répéta +Dewalter avec un peu de dédain.</p> + +<p>Oswill, sympathique, le regarda :</p> + +<p>— Je dis ça… mais aussi parce que vous me +plaisiez. J’ai toujours aimé beaucoup les gens qui +s’en vont très loin… J’ai cru vraiment que vous +partiez… Je me suis imaginé que vous étiez un +émigrant authentique et que vous me racontiez +vos malheurs parce que vous étiez tout seul +et que vous saviez que vous ne me reverriez +jamais.</p> + +<p>Il se leva :</p> + +<p>— Et je suis sûr encore que j’avais raison.</p> + +<p>— Vous aviez raison.</p> + +<p>Dewalter se tut quelques instants avant de +poursuivre. Sa voix était calme. On la sentait +pourtant frémissante et blessée :</p> + +<p>— J’étais, je suis, un émigrant authentique… +Avant cinq jours, je serai sur la mer… Je ne +connaîtrai plus la France… ni personne en +France… En tout, vous aviez raison : quand je +vous ai parlé, j’étais si seul, en traversant, de nuit, +mon pays, pour la dernière fois, que je me suis +plaint tout haut… Vous étiez là…</p> + +<p>Oswill but son gin :</p> + +<p>— Vous ne vous êtes pas plaint : je n’aurais +pas écouté. Vous avez dit…</p> + +<p>Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement +il parla :</p> + +<p>— Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit : « Je m’en +vais très loin, pour toujours ; laissez-moi regarder +par la fenêtre… » J’ai dit : « Je suis orphelin. +J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai +fait la guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas +de soutiens. Il me reste soixante mille francs. +Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se +cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai +accepté une place au Sénégal, une place sans +avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque je +ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais +aimé. » Voilà ce que j’ai dit…</p> + +<p>Oswill souriait :</p> + +<p>— Vous avez ajouté : « Je n’ai pas de femme ». +Alors j’ai dit : « Bravo ! » Et, à Bordeaux : +« Bonne chance ». Et vous avez dit, vous : « Mon +bateau part dans trois heures »… Je vous +retrouve à Biarritz. Vous avez fait fortune ? La +carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de +soixante mille francs.</p> + +<p>Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait +une espèce de crispation.</p> + +<p>— Vous avez peur que je vous trahisse ? murmura +Oswill. Non, je suis un excentrique : je suis +Anglais et curieux. Je suis probablement le seul… +Je fais des expériences psychologiques. J’étudie +pour mon plaisir. J’ai eu quelques ennuis pour +ça… Si vous parlez, je répéterai pas…</p> + +<p>Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure +étonnante. Il mendiait des renseignements.</p> + +<p>— Vous ne le répéterez pas ? dit Dewalter avec +ironie. Promettez-le-moi.</p> + +<p>Mais Oswill reprit, d’un ton net :</p> + +<p>— C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même +demain.</p> + +<p>Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.</p> + +<p>— Taisez-vous, s’il vous plaît.</p> + +<p>Mais son œil fouillait Dewalter.</p> + +<p>Dewalter haussa les épaules :</p> + +<p>— Me taire ? Pourquoi ?… Aujourd’hui encore, +je suis si seul…</p> + +<p>Il le regarda mieux :</p> + +<p>— Et puis, il est si étonnant de vous retrouver…</p> + +<p>— Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à +Biarritz… J’y allais, répondit Oswill.</p> + +<p>Dewalter l’interrompit nerveusement :</p> + +<p>— Moi je n’y allais pas !</p> + +<p>Il s’était mis en marche dans la petite boutique +déserte :</p> + +<p>— Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous +savez le commencement. Je vous l’ai dit dans le +train. Je suis un pauvre bougre qui f… le camp… +Et puis mon bateau n’est pas parti : une avarie +aux machines. Dix jours de retard : vous auriez +pu lire ça dans la <i>Petite Gironde</i>. Alors, je suis +retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean, +qui sent la sardine et le pétrole. +Et j’ai été me loger au Terminus pour attendre. +Et vous savez, la solitude, au Terminus !… Et +alors, — admirez ça, — je suis tombé sur un +camarade, un camarade de guerre, Deléone…</p> + +<p>— Deléone ?</p> + +<p>— Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous +dis tout.</p> + +<p>— Je le connais un peu.</p> + +<p>— Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses +enfants… Lui, à Paris, où il fait la noce. Il m’a +raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano +pour en faire cadeau à une femme, — je ne sais +à qui, — une danseuse qu’il entretient… enfin, +une poule, comme il dit… Il est très riche, +Deléone…</p> + +<p>Oswill ricana :</p> + +<p>— Pas très riche… Enfin, il a de quoi offrir +une Hispano à une poule, — ou la prêter à un +ami.</p> + +<p>Dewalter s’arrêta de marcher :</p> + +<p>— Il ne me l’a pas prêtée. Oh ! non… Deléone +ne sait rien de moi. Il m’a connu sur les lignes. +Et là, même uniforme, même vie, intimité… +mais, au fond étrangers… deux étrangers de la +même patrie… Bref, Deléone ignore si je suis +riche ou non. Il sait que je suis brave et que +j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. +Je dis : « Je vais au Sénégal. » Il ricane : +« Tu vas à la chasse, veinard ! profiteur ! Citroën ! » +Je ne réponds pas. Je dis : « Je suis en panne. +Dix jours. » Alors, il dit, — je l’entends toujours : — « Tu +es fou de rester à Bordeaux dix +jours. Va à Biarritz. Je t’y roule. »</p> + +<p>— Je t’y roule ?</p> + +<p>— Oui : « Je t’y emmène en voiture. » Et il +ajoute : « C’est le ciel qui t’envoie… »</p> + +<p>Oswill s’amusait beaucoup :</p> + +<p>— Comme dans les mélos ?</p> + +<p>— A peu près, oui.</p> + +<p>Dewalter s’arrêta de marcher :</p> + +<p>— Ou tout bêtement, comme dans les drames… +« C’est le ciel qui t’envoie… » Depuis, j’ai compris : +Deléone a acheté l’Hispano à l’usage d’une +poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour +l’essayer. Et, comme sa femme est à Biarritz, il +prend le train à Bordeaux. Il ne veut pas montrer +ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.</p> + +<p>Oswill se frotta les mains :</p> + +<p>— Ça n’a pas l’air… mais c’est tout de +même… c’est l’amour normal : trahison, abus de +confiance. Alors ?</p> + +<p>— Alors, Deléone me voit et pense : « Avec +Dewalter, je peux aller jusqu’à Biarritz. Je dirai +que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme +une lettre à la poste. » … Il ne m’a raconté son +truc qu’au milieu de la lande et quand j’avais +déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à +cause de ce retard de bateau, de passer ici ma +dernière semaine de France.</p> + +<p>Oswill jubilait :</p> + +<p>— Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. +Dans l’amour, les domestiques sont toujours +aux premières loges…</p> + +<p>— Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous +dites… comme vous avez vu, articula Dewalter… +Et voici l’avatar : je suis arrivé, moi, pauvre +type traqué par la vie, presque par la misère, +je suis arrivé à Biarritz, sur la Côte d’Argent, +dans une voiture de multimillionnaire qui, pour +huit jours, était à moi.</p> + +<p>Oswill se tordit :</p> + +<p>— C’est très rigolo.</p> + +<p>Mais Dewalter, soudain parla durement :</p> + +<p>— Je ne trouve pas !…</p> + +<p>Il le regarda :</p> + +<p>— On est bien dans une Hispano ! Mieux, je +vous assure, que dans une cabine de seconde à +destination de Dakar.</p> + +<p>Oswill l’enveloppa d’un regard.</p> + +<p>— C’est la vie. Elle a tous les visages… Mais +pourquoi vous payez les pneus ?</p> + +<p>— Pourquoi je paie les pneus ?</p> + +<p>Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez +hautain et il continua :</p> + +<p>— Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz… +J’étais dans l’engrenage… Je me suis battu +deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué ma peau +comme lui, aux mêmes endroits… Je n’allais pas +lui raconter brusquement que, la paix revenue, +on n’avait plus le même grade… Je suis descendu +au Palais… et c’est alors que vraiment, vraiment, +j’ai vu la méchanceté du destin.</p> + +<p>Oswill s’était mis en boule. Il le guettait :</p> + +<p>— Vous faites beaucoup d’histoires pour un +voyage en première classe.</p> + +<p>— Je suis très cabine de luxe… autant que +d’autres… vous savez, dit Dewalter.</p> + +<p>— Vous êtes jaloux ?</p> + +<p>Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit :</p> + +<p>— Non, oh ! grands dieux, non ! Quand je me +suis battu, tenez, je savais bien que ce n’était +pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement… +Mais, après, on m’a planté dans la vie… +Ma foi, je n’y pensais pas trop. Je suis un poète +à ma façon. Je suis incapable de gagner de l’argent… +Je m’étais résigné… Mais cette aventure +inutile…</p> + +<p>Sa voix s’altéra :</p> + +<p>— … Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si +grandes possibilités de joie, juste comme je m’en +vais… ça m’a sonné, je vous assure… et ça me +fait mal.</p> + +<p>Il semblait brusquement souffrir beaucoup.</p> + +<p>— Je suis sûr que vous ne dites pas tout ? +glissa Oswill.</p> + +<p>— Non, répondit-il douloureusement… Je ne +vous dis pas tout, c’est vrai. Je ne peux pas vous +dire tout.</p> + +<p>Son visage, sa voix le trahissaient :</p> + +<p>— Il y a dix jours, je partais tranquille… rien +dans le cœur… pas de bagages… aujourd’hui… +Ah ! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin…</p> + +<p>Oswill le détaillait avec délectation :</p> + +<p>— Vous êtes amoureux ?… Vous avez rencontré +une femme qui vous a pris pour ce que vous +n’êtes pas !… Elle vous a vu dans l’Hispano ?… +La couleur des ailes… Je connais ça… c’est la +même chose chez les coléoptères…</p> + +<p>Dewalter coupa :</p> + +<p>— Ne blaguez pas… Je suis un pauvre bougre…</p> + +<p>Oswill avait un mauvais visage :</p> + +<p>— Peut-être vous ne partirez pas ?</p> + +<p>Dewalter, derechef, le toisa :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p> + +<p>Il prit son chapeau :</p> + +<p>— Tenez, voici mon chauffeur… Adieu… C’est +drôle : vous avez une figure fatale dans mes petites +histoires. Vous arrivez toujours pour contrôler +ma détresse…</p> + +<p>Il lui rappela :</p> + +<p>— Ne la racontez pas.</p> + +<p>— Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, +affirma Oswill.</p> + +<p>Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva :</p> + +<p>— Laissez-moi encore vous donner un conseil : +couchez avec la poule et allez-vous-en… Autrement, +vous n’êtes pas un homme.</p> + +<p>Dewalter le regarda avec dégoût :</p> + +<p>— Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>Oswill sourit :</p> + +<p>— Moi ? Je n’ai pas du tout de sensibilité…</p> + +<p>— Veinard !… Allons, bonsoir !</p> + +<p>Il sortit brusquement.</p> + +<p>Oswill de nouveau but un gin. Il ricana :</p> + +<p>— Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire… +C’est tout de même un imposteur… Il est +mûr pour l’amour…</p> + +<p>Il vit revenir Cinégiak et Laberose.</p> + +<p>— Nous sommes tombés à la Réserve sur la +petite M<sup>me</sup> de Jouvre et son flirt, dit l’un d’eux. +On les gênait, on est parti.</p> + +<p>Oswill s’était levé. Il répondit :</p> + +<p>— Moi, je serais resté… J’adore regarder les +gens mentir.</p> + +<p>— Pourquoi mentir ?</p> + +<p>Oswill frappa l’épaule de Laberose :</p> + +<p>— Deux types qui font l’amour mentent toujours +l’un à l’autre. Sans cela, ils se dégoûteraient et +ils s’en iraient chacun dans une île déserte.</p> + +<p>A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane, +seule, qui passait :</p> + +<p>— Tiens, dit-il, voilà ma femme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Dewalter n’était pas un homme que sir Meredith +Oswill pouvait juger. Il n’avait rien dit de +sa jeunesse, parcourue de langueurs et de frissons, +secouée de ce vent mystérieux qui souffle, on ne +sait d’où venu, sur les destinées romanesques.</p> + +<p>Il était né, vers 1884, aux environs de Poissy, +dans l’une de ces villas dont la Seine mouille les +jardins. Elles voient passer le rêve interminable +des chalands ; elles entendent rire les canots qui +reviennent du bain ; elles assistent à la prise des +fritures du samedi soir. Elles ont de grands +chiens qui se fâchent la nuit d’apercevoir la lune +entre les peupliers. Georges, grandissant, prit +l’habitude de supporter, le dimanche, la présence +d’un homme gai dont il avait le nom. Ce mari, +dans la semaine, faisait, à Paris, des affaires et +la noce. Tandis qu’il les faisait, Georges rencontrait +chaque jour, dans la villa, un autre homme. +Moins gai, il caressait les cheveux de l’enfant et +regardait sa mère avec tendresse, de ses yeux +doux et passionnés. Auprès de cet inconnu, +Georges riait moins qu’auprès de l’étranger du +dimanche. Cependant il l’aimait davantage. Tous +les trois, sa mère, cet homme et lui, ils allaient +en barque vers Triel. Une fois, ils rencontrèrent +un monsieur hargneux et pensif, l’air d’un vieux +chien dressé sur ses pattes de derrière. On dit à +Georges que c’était M. Zola, qui avait écrit : <i>Une +Page d’amour</i>. C’est un titre qu’il n’oublia plus. +Quand il eut dix ans, son grand ami de +la semaine s’en alla, après l’avoir pris dans ses +bras et l’avoir embrassé en pleurant. La mère en +larmes regardait son fils et elle lui dit qu’il +s’agissait d’un long voyage indispensable dans un +pays du côté de Pékin. Deux années après, elle +préparait en secret de grandes malles pour aller +rejoindre l’exilé, quand elle reçut une dépêche. +Elle l’ouvrit et demeura quelques instants inanimée. +Ils étaient seuls dans la maison. Une servante +était au marché ; une autre, au bout du +jardin, faisait une lessive. Georges eut le sang-froid +de ne pas appeler. Il comprit que la dépêche +venait de leur ami. Il y jeta les yeux et vit qu’il +était mort. C’était le lacet de soie de la destinée. +On dispersa les malles inutiles ; une femme, désormais +triste, vécut, n’ayant plus que son fils, souvenir +vivant, et le spectre de son bonheur, étranglé +méchamment par les dieux obscurs de la Chine.</p> + +<p>Le mari passa au travers de ce drame, comme +un étourneau dans une toile d’araignée, sans en +ressentir aucun choc. Il vivait heureux, puisqu’il +gagnait beaucoup d’argent, à peine moins qu’il +en dépensait. Georges connut par lui le luxe, le +désordre. Sa mère à son tour disparut. Elle avait +conservé, pour y faire des pèlerinages, quelques +arpents du temps passé. C’étaient des photographies, +des reliques du mort et toutes les lettres +de l’amour. M. Dewalter, stupéfait, apprit tout +d’un coup qu’il n’avait jamais eu d’enfant ; il +retourna courir les filles. Georges s’en alla chez +les spahis. Quand il revint, il fut seul devant la +vie, comme Daniel chez les lions.</p> + +<p>Ce qu’il advint de lui jusqu’au jour de sa rencontre +avec Stéphane, c’est l’histoire d’un malheureux +pendant quatorze années, son voyage sur des +routes obscures. Où sont les amis pour organiser +les étapes ? Où les relais ? Nulle part. Il s’en va +comme un indigent. Des travaux, il en trouve, +mais de ceux qui restent des tunnels inachevés et +au bout desquels rien ne luit. Il arrive même +qu’on lui refuse des places modestes. On lui +répond avec une politesse sincère : « Je ne peux +pas vous offrir cela, à vous. » Avoir l’air d’un +prince, quelle aubaine pour un escroc ! Mais pour +un pauvre honnête, quel handicap ! Pourtant il +gagne son pain courageusement. Il essaie d’écrire : +il a trop de noblesse et pas assez d’habileté ; il est +peut-être un grand poète, mais personne ne le +saura. Il lutte. Les années passent. Il rencontre +des filles faciles ; il se repose quelques soirs entre +leurs bras et puis, trop pur, pas de leur race, il +s’éloigne sans qu’elles le retiennent. D’aucunes +pensent avec bassesse que c’est dommage, un +si bel être et sans argent ! Si elles osaient ? Mais +elles n’osent pas. Sa fierté le protège des déchéances. +Enfin, il en trouve une qui veut le suivre. Il tente +avec elle ce qui toujours sollicitera l’honnête +homme irrégulier : il se crée un humble foyer. Il a +un but, mais l’éternelle Manon reparaît, fatale, +au bout de sept ans. Pour ne pas s’avilir, il est +contraint de la quitter. Seul derechef, orphelin +de son premier amour, il devient de plus en +plus un exilé.</p> + +<p>Son destin se ressent du départ déséquilibré. +Il a toutes les soifs et, sur la route, pas une source. +Il s’entête, s’enfièvre, essaye, recommence. Un +escroc habile lui dresse un piège, il y tombe, il +paye des créanciers. Et quand sonnent ses trente +ans, tout d’un coup il se décourage. Rien ne lui +a réussi, tout lui a menti. Il se sent l’âme d’un +grand seigneur et il n’est pas un forban pour le +devenir. Il comprend que c’est fini, qu’il ne surgira +pas de la foule désastreuse et qu’il n’a plus +qu’à abdiquer.</p> + +<p>Mais quelle est, sur les murs, cette petite affiche +blanche ? Il se bat partout, sur l’Yser, en Champagne, +à la seconde Marne. La beauté physique +lui est entière revenue. Chevalier de la Légion +d’honneur, l’uniforme lui rend la fierté. Pendant +quatre ans, il oublie la vie. Il revient, il la +retrouve, quitte l’enfer et rentre au bagne. Assez !</p> + +<p>Un soir d’abandon plus âpre que les autres, +trop sensible pour les amours de passage, trop +fier pour quêter des appuis, trop délicat pour les +besognes, il signe sa seconde abdication. Et il +s’exile : adieu Paris, qu’il n’a pu conquérir, patrie +trop belle pour l’éternelle pauvreté !… Il réalise +tout ce qu’il a, il vend ses petits souvenirs, il +coupe sa dernière racine, il se brûle lui-même +pour renaître. Un matin, un matin doré de septembre, +il regarde une dernière fois la ville et il +s’en va.</p> + +<p>Frissonnantes solitudes, côtes inconnues, larges +plages noires, et vous, forêts sans fin, humidités +mystérieuses, qu’allez-vous faire de cet homme ? — Ne +vous hâtez pas de répondre : il est sur la +Côte d’Argent !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Lady Oswill remercia sa femme de chambre et +resta seule. Elle songeait à demain et à la promesse +que, dans l’après-midi du jour qui s’achevait, +elle avait faite pour demain. Avant de quitter +Dewalter, après une heure passée avec lui +dans la pâtisserie de miss Redge, il y avait eu +entre eux un silence, un silence lourd, plein +comme une graine qui va germer. Le même ravissement +provoquait aux mains de l’homme une +moiteur légère et, dans le regard féminin, un +éclat plus fiévreux ; il les avait obligés à se taire +pendant quelques minutes. L’amour était présent. +Ils le savaient et la femme attendait ses ordres.</p> + +<p>Enfin, comme le soir commençait à cendrer +l’heure, elle avait dit :</p> + +<p>— Il faut partir.</p> + +<p>Dewalter soupira. Quitter Stéphane jusqu’à +demain lui semblait déjà le supplice.</p> + +<p>Elle dit encore :</p> + +<p>— Demain, je serai libre…</p> + +<p>Elle s’arrêta quelques secondes et continua sur +le même ton :</p> + +<p>— Demain, je serai libre… Vous viendrez me +chercher vers dix heures avec votre voiture… +Vous m’emmènerez déjeuner à Hendaye ou à +Saint-Sébastien… et puis, pour le dîner, vous me +ramènerez à Biarritz…</p> + +<p>Il l’interrogea doucement :</p> + +<p>— Votre amie vous accompagnera ?</p> + +<p>Elle répondit, la voix unie, grise et claire à la +fois comme le soir qui tombait :</p> + +<p>— Non, je serai seule… Demain pour la première +fois, je passerai toute la journée avec vous…</p> + +<p>Et, de nouveau, quelques secondes extraordinaires +disparurent. Elle regardait devant elle avec +ses larges yeux sans mystère. Il se courba vers la +main, sur la table, et elle sentit le baiser rapide +et chaud jusqu’au plus profond de sa chair. Ils +tremblaient.</p> + +<p>Ils se levèrent. Il paya et, sans dire une nouvelle +parole, ils remontèrent dans l’Hispano. +Silencieuse, elle s’en allait sur la grande route +avec la mollesse d’une barque. Deux fois, entre +Saint-Jean-de-Luz et Biarritz, ils rencontrèrent +d’autres voitures portant des amis de Stéphane. +Elle ne se cachait pas.</p> + +<p>Quand Dewalter la quitta, elle dit qu’elle irait +le soir à Ciboure et qu’ils s’y retrouveraient.</p> + +<p>— Et puis, demain ?</p> + +<p>Il l’interrogeait humblement. Elle répondit : +« Oui », descendit sans se retourner et rentra +chez elle.</p> + +<p>Elle dîna dans sa chambre. Oswill était au bar +basque. Avant de s’habiller pour Ciboure, après +le bain, elle se contempla longuement et elle fut +heureuse : elle savait qu’elle serait ainsi, demain, +dans les bras de l’homme que, dix jours auparavant, +elle ignorait. Elle n’avait aucune peur, +aucun regret, mais un immense bonheur, une +confiance sans limite en elle, en lui, et sans +doute une impatience de se livrer.</p> + +<p>Oswill, revenu du bar, avait dîné dans la salle +à manger. Il voulait parler à sa femme et il demanda, +par le téléphone privé, si elle pouvait le recevoir. +Elle répondit qu’elle allait descendre et raccrocha +l’appareil.</p> + +<p>Pendant quelques minutes encore elle prolongea +sa merveilleuse solitude. Deux lourdes perles +suspendues à un fil jouaient de chaque côté de +son cou. Son âme heureuse exaltait sa beauté. +Elle se préoccupait à peine de l’entretien que son +mari lui demandait. En tous les cas il serait court +et sans importance. Une dernière fois, avant de +quitter sa chambre, elle se contempla et elle descendit. +Elle fit dire à Oswill qu’elle l’attendait +dans le salon. Il y entra.</p> + +<p>Déjà rempli de liqueurs, il conservait sur lui +les bienfaits du sport et, dans son smoking impeccable, +nul n’aurait pu voir qu’il était gris. Il +l’était cependant, mais lucide, et enchanté de +savoir que, le lendemain, il devait partir. Déjà +ses malles étaient prêtes. Stéphane, courtoisement, +lui sourit. Des lèvres, il effleura ses doigts. +Ce n’était pas un geste anglais, mais Oswill était +joyeux.</p> + +<p>Par politesse, elle parut ne pas s’apercevoir de +ce baise-main. Pourtant, le moindre contact de +son mari la gênait. Il avait un cigare allumé et, +sous des apparences polies, il la détaillait avec la +désinvolture d’un propriétaire examinant une +jument de course.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Vous maigrissez. Vous buvez trop de thé et +pas assez d’alcool. Et puis, vous ne dînez pas +assez souvent avec moi.</p> + +<p>Elle ne répondit point, indifférente, désireuse +de ne pas ajouter une minute inutile à l’entretien.</p> + +<p>Il continua :</p> + +<p>— Je le regrette… La vue d’une jolie femme +me creuse l’estomac. Je mange mieux quand vous +êtes là.</p> + +<p>Elle resta silencieuse. Alors il cessa les préliminaires :</p> + +<p>— Je voulais vous parler.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Vous m’auriez vue demain.</p> + +<p>— Ce n’était pas assez tôt. Il fallait vous prévenir +ce soir.</p> + +<p>Étonnée, elle le regarda sans l’interroger. Il +avait pris un visage engageant et, de toutes ses +dents courtes, il souriait.</p> + +<p>— Je voulais vous prévenir que nous partons +demain.</p> + +<p>Elle continua à le regarder :</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Nous partons demain. Nous allons au Maroc.</p> + +<p>Comme ne comprenant point, elle demanda :</p> + +<p>— Qui ça ?</p> + +<p>Il répondit, bonhomme :</p> + +<p>— Vous et moi. Nous allons au Maroc, à Tanger. +J’ai reçu la lettre tantôt. On me propose des +territoires…</p> + +<p>Sans y penser, il fit le geste de les saisir. Il +était Anglais. Il ajouta :</p> + +<p>— Je veux acheter. Nous vivrons quinze jours +là-bas.</p> + +<p>Elle resta silencieuse quelques secondes. Quand +elle fut bien en garde, elle dit avec politesse :</p> + +<p>— Je suis désolée, mais vous irez seul au +Maroc.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que je n’ai pas envie de voyager.</p> + +<p>De ses yeux plus aigus, il l’examina. Il faisait +un effort pour dissimuler sa surprise et son sourire +se rétrécissait.</p> + +<p>— Vous n’avez pas envie de voyager ? Moi non +plus. Mais c’est une affaire importante.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Vous n’avez pas besoin de moi.</p> + +<p>Oswill cessa tout à fait de sourire :</p> + +<p>— Je n’ai jamais besoin de vous… mais, d’habitude, +vous m’accompagnez quand je vous le +demande.</p> + +<p>— Eh bien, cette fois, ne me le demandez pas.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>Elle articula avec calme :</p> + +<p>— Parce que je vous le refuserais.</p> + +<p>Entre ses dents, il serra si fort le havane qu’il +le coupa. Il y eut un temps. Elle se leva tranquillement +et, comme pour sortir, ramena son +manteau sur les épaules. Il respirait avec force.</p> + +<p>— Bien, murmura-t-il.</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— Vous êtes parfaitement libre, vous le savez.</p> + +<p>Hautaine, elle le regarda :</p> + +<p>— C’est bien le moins !…</p> + +<p>Il comprit ce qu’elle renfermait dans ces +quatre mots, ses rancunes et ses dégoûts. Il +savait qu’elle l’avait épousé sans le connaître, +par surprise, et pour obéir à son père. Il resta +impassible. Elle fit un pas vers la porte. Mais il +la retint d’un geste, s’assit et continua :</p> + +<p>— Vous dites : c’est bien le moins ? En tout +cas, ce sont nos conventions, depuis que nous +sommes redevenus étrangers…</p> + +<p>Il souriait de nouveau, mais d’un sourire mauvais. +Sous une influence inconnue, il venait de +la sentir plus agissante qu’à l’ordinaire, moins +passive et d’une hostilité qui croisait le fer. A +son tour, il engagea l’épée. Il le fit méchamment, +désireux de l’humilier, en même temps que +d’exprimer sa pensée. Il parlait d’une voix +massive :</p> + +<p>— Quand je vous ai épousée, j’ai été très +content… oui… Dans ce temps-là je voulais vous +avoir et je savais que je ne pouvais pas faire +autrement. Vous étiez honnête, irréprochable et, +de plus, aussi riche que moi…</p> + +<p>Il se targuait d’être un véridique. Amateur de +femmes, il payait. Il avait regretté que la descendante +vingt fois millionnaire des Coulevaï +n’eût pas été la fille chaussée de sandales d’un +résinier. La transaction eût été plus simple. +Aujourd’hui, rageur devant le refus, il le disait +crûment :</p> + +<p>— J’ai été très content, oui, mais je n’ai pas +dit que j’étais amoureux de vous. Vous avez +peut-être pensé que je le deviendrais ? Non. Je +suis comme tout le monde : je n’aime que moi. +Seulement, moi, je le dis ! Alors, vous avez été +déçue… parce que vous êtes habituée aux fables +depuis que petite fille…</p> + +<p>Méprisante, elle l’écoutait sans daigner une +syllabe. Il précisait encore :</p> + +<p>— Quand je vous ai trompée, je vous ai +demandé de ne pas divorcer… Je savais que, +fatalement, vous seriez tombée sur un autre, +aussi dégoûtant que moi-même, mais moins +sincère. Je vous ai empêchée de partir. Alors, +vous avez dit : « Je suis libre ». J’ai consenti…</p> + +<p>Le dernier mot la fit sortir de son silence ; il +l’insultait. A son tour, elle parla, frémissante, +rendue plus sensible ce soir par le don d’elle-même, +décidé pour demain :</p> + +<p>— Ne confondons pas. Je n’ai pas dit : je suis +libre… parce que vous aviez été infidèle. Non, +mais pour autre chose. Ma mère a été trompée +par son mari. Elle a pleuré et pardonné. Ils +s’aimaient…</p> + +<p>Il s’énerva brusquement :</p> + +<p>— Non, je vous assure. Il n’y a pas, dans le +monde, plus d’amour que de bon Dieu. Je suis +athée pour tout ça.</p> + +<p>Elle répliqua, rapide :</p> + +<p>— Pas moi.</p> + +<p>Il ricana :</p> + +<p>— Vous croyez en Dieu ?</p> + +<p>D’un geste hautain, elle écarta :</p> + +<p>— S’il vous plaît.</p> + +<p>Et puis, durement :</p> + +<p>— Je crois à l’amour.</p> + +<p>— Depuis quand ?</p> + +<p>Elle planta ses regards lumineux dans ceux +d’Oswill :</p> + +<p>— Depuis toujours et davantage aujourd’hui.</p> + +<p>C’était net. Le mari reçut la phrase en pleine +figure. Il resta sans un mouvement. Touché !… +Stéphane était victorieuse, aux points.</p> + +<p>Il se versa un verre de vin de Porto, et puis +un second, et, coup sur coup, d’un trait, il les +absorba. Il faisait passer la pilule. Calme et +droite, elle le regardait. Il y eut un long temps, +presque une minute, de répit. Il alluma un +deuxième cigare. Tout ce qu’il avait bu dans +l’après-midi et au dîner fut soudain ranimé par +le vin et par la colère.</p> + +<p>Il sentit sa griserie. Alors il s’observa. Il avait +une telle habitude d’ingurgiter qu’il savait être +ivre et ne pas le montrer. Mais son cerveau +surexcité travaillait et l’intoxication de l’alcool +lui donnait la lucidité. Enfin il ricana :</p> + +<p>— Alors, vous êtes prête à faire des bêtises ?</p> + +<p>Stéphane sursauta :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p> + +<p>Il fit semblant de ne pas voir qu’elle s’indignait +de la question, d’oublier qu’il n’avait plus +aucun droit de la poser. Il continua :</p> + +<p>— Croyez-moi : personne n’en vaut la peine.</p> + +<p>— Vous sortez de nos conventions, dit-elle.</p> + +<p>Pour ne pas le planter là et s’en aller, elle faisait +un effort grandissant. Mais il avait pris un +air paterne. Les conventions ? Il les connaissait +bien ! Il répéta qu’elle était libre et que, seulement, +il lui donnait un conseil. Alors, elle perdit +sa sérénité et, nerveusement, lui répondit :</p> + +<p>— Je vous conseille, moi, de me laisser tranquille. +En trois ans de mariage, je n’ai appris +de vous que la négation de tout. Je vous ai prévenu +qu’un jour quelque chose en moi s’affirmerait.</p> + +<p>Malgré lui, il se passionna :</p> + +<p>— Quoi, quelque chose ?… L’Illusion… je connais +ça. Je l’ai écrit. Je l’ai étudié. La nature +tend des panneaux. L’amour est un escamoteur : +des roses, des colifichets, toutes sortes d’histoires… +Mais, quand le tour de passe-passe est +fini, c’est toujours le lapin qui sort et le cœur +est comme un chasseur qui le voit f… le camp… +Vous ne trouverez jamais un homme sincère !… +Peut-être, avant, il le croit… Vous n’avez pas le +droit, pour vous-même, de revenir bredouille de +la battue. Alors, n’y allez pas.</p> + +<p>Il baissa le ton et fit un pas vers elle. Avec +une douceur feinte, un sourire d’autorité voilée, +il dit :</p> + +<p>— Je vous empêcherai d’y aller.</p> + +<p>Elle se dressa :</p> + +<p>— Vous m’empêcherez, vous ?</p> + +<p>Elle n’avait pas crié. Mais la voix était telle, et +l’intonation hautaine, qu’il comprit qu’il n’empêcherait +rien.</p> + +<p>Il est de ces minutes où l’homme dépossédé se +brise en vain devant la femme qui le rejette. Il +sentit la présence obscure de l’inconnu. Avec +rage, dans un emportement rapide, il affirma :</p> + +<p>— Il n’y a pas d’amour ! Quand vous aurez +trouvé l’amour, l’amour vrai, sans chiqué… alors, +je vous tirerai mon chapeau.</p> + +<p>Elle lui jeta d’un trait :</p> + +<p>— Vous pouvez vous découvrir.</p> + +<p>Il y eut un temps. Ils étaient l’un devant +l’autre, affrontés. Il regardait Stéphane et, mieux +qu’à l’habitude, il voyait sa splendeur. A cette +minute, il l’aurait achetée. Pourtant, il se sentit +pauvre et sans armes. Alors il dissimula, rompit +et changea la conversation. Il voulait se renseigner, +en savoir plus. Il rassembla toute sa force +pour s’obliger à l’indifférence et, dans le salon, +il marcha.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous faites, ce soir ?</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Je vais à Ciboure, danser…</p> + +<p>Elle ajouta, sans discerner si c’était par prudence +ou par bravade :</p> + +<p>— Je ne vous empêche pas de venir.</p> + +<p>Il y avait entre les dents d’Oswill comme un +petit bruit de vipère. Les yeux dans le vide, il +sifflotait. Il insista, négligeant, sans la regarder :</p> + +<p>— Qui y aura-t-il ?</p> + +<p>Elle décida de ne rien taire. Elle dit :</p> + +<p>— Il y aura Deléone, sa femme et un ami…</p> + +<p>— Deléone, sa femme… et un ami…</p> + +<p>Stupéfait, il s’arrêta, après avoir répété la +réponse. D’un coup, comme se lève le rideau sur +le théâtre de Polichinelle, la vérité lui apparaissait. +Il en éprouva un éblouissement, une stupeur +mêlée d’un sentiment énorme de comique. Il ne +pouvait en croire ses oreilles.</p> + +<p>Il répéta :</p> + +<p>— Deléone… sa femme… et un ami ?… Ce +n’est pas ce monsieur qui a une si belle voiture… +une Hispano ?… Monsieur…</p> + +<p>Elle articula avec calme :</p> + +<p>— M. Dewalter, oui. Eh bien, qu’est-ce que +vous avez ?</p> + +<p>Il avait l’air d’une bête, d’un énorme singe, et, +tout secoué d’une sorte de joie épileptique, il la +regardait méchamment. Elle le crut fou et se leva, +peu désireuse d’assister aux ébats d’un ivrogne. +Brusquement, il se calma et, dans un verre, il +dit :</p> + +<p>— C’est rigolo.</p> + +<p>Elle était à bout de nerfs et tout son mépris, +presque sa haine, sortait. L’hilarité d’Oswill et +ses derniers mots lui inspiraient le dégoût. +Elle y vit une insulte contre elle, contre son +choix. Elle le toisa :</p> + +<p>— Vous trouvez ?</p> + +<p>Il répondit tranquillement :</p> + +<p>— Oui, je trouve.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça veut dire ?</p> + +<p>Il était redevenu correct, mais sa marche était +hésitante. Son accent britannique augmentait. Il +dit avec un sourire exagéré :</p> + +<p>— Ça ne veut rien dire. Et si ça voulait dire +quelque chose, je ne vous dirais pas ce que ça +veut dire… Ah ! vous allez à Ciboure avec +Deléone… et un ami ?… Eh bien vous avez raison… +Moi je vais au Maroc… oui, j’y vais… +Quand je dis que je vais en Afrique… j’y vais…</p> + +<p>Elle haussa les épaules, n’attachant plus aucun +prix à ses paroles… Il avait bu… Lassée, elle +sortit du salon. Il la rejoignit avec un calme +affecté. Il prit congé. Il ajouta correctement :</p> + +<p>— Excusez-moi d’avoir voulu vous emmener à +Casablanca. J’irai seul. Je pars demain. Oubliez +cette discussion ridicule et faites ce que bon vous +semble. Bonsoir…</p> + +<p>Sans répondre, elle le regarda s’éloigner.</p> + +<p>Devant la terrasse, au bout du jardin, la calme +mer de septembre faisait un bruit d’argent avec +les cailloux. Le phare prochain l’éclairait et sa +lumière sur les eaux semblait faire naître des +écailles par millions. Dans une villa voisine, un +chien, sans raison, aboyait. L’heure avait la +beauté éternelle de l’indifférence et, seule dans la +splendeur tiède de la nuit, Stéphane, chargée de +son amour, semblait éphémère et vivante.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Tout Biarritz était là, serré, agité, trépidant ; +les uns encore occupés à dîner, les autres devant +un stock renouvelé de quelque champagne d’après-guerre, +la plupart, sur le parquet, et dansant +dans une cohue ; mais la cohue la plus étincelante, +faite de toutes les célébrités de France et +d’Espagne, de tous les mondes, et particulièrement +du demi, un mélange de financiers, de gens +de courses, de femmes de théâtre et aussi de +grandes dames authentiques, et de quelques seigneurs +véritables, sans compter les rois d’Israël, +et leurs valets politiques.</p> + +<p>Et, sans cesse, comme un robinet mal fermé +s’égoutte sur une écuelle de bois, la rue de +village fournissait des arrivants nouveaux à la +Réserve de Ciboure. Ils hésitaient une seconde, +devant le barrage des maîtres d’hôtel. D’un air +important, et comme des ministres harcelés, ces +valets leur criaient de faire demi-tour. Ils s’avançaient +tout de même, prenaient des sentiers +étroits entre les tables et, finalement, ils se +casaient. Au dehors, un tumulte sauvage faisait +un bruit de quartier nègre. Les jurons des chauffeurs, +le mugissement inutile des claksons, les +cris inarticulés des grooms occupés à caser les +voitures, les ordres des maîtres, les éblouissements +des curieux, soudain enveloppés par la +projection des phares, quelques mendiants, — tout +cela créait une confusion hurlante, une cacophonie +de place publique africaine, quand, parmi +le tumulte assourdissant des nuits de fête, on +mange les prisonniers rôtis. Une odeur d’essence +refoulait celle de la mer.</p> + +<p>Seul, devant la table à laquelle il avait dîné, — maintenant +chargée, comme les autres, de +deux seaux frappés (cent soixante francs), d’une +assiette de mauvais biscuits (vingt francs), d’une +corbeille de fleurs (trente francs) et de petites +lampes à abat-jour rouges (gratuites), — Georges +Dewalter vit arriver Stéphane et les amis de son +escorte, les Deléone, la jolie M<sup>me</sup> de Jouvre, suivie +du jeune d’Aigregorch qui la désirait vainement, +car elle avait des yeux ardents, mais un cœur +froid et occupé de son mari, et enfin Pascaline +Rareteyre. Stéphane aimait cette petite personne +peu raisonnable mais charmante, et d’un monde +excellent. Elle était calme et la reposait. Par +ailleurs, l’irréprochable lady Oswill — qui savait +que demain elle ne serait plus l’irréprochable — l’austère +Stéphane n’avait aucun ridicule, pas +même celui d’être sévère. Elle dédaignait de +juger et les faiblesses de son amie fragile n’occupaient +jamais son esprit.</p> + +<p>Georges Dewalter, jusqu’à l’arrivée de ses hôtes, +avait attiré l’attention. Un homme seul est un +point de mire quand, jeune encore, et beau, il +est mystérieux. A la Réserve de Ciboure, ce soir, +tous, à peu près, se connaissent. Chacun aurait +pu dire les dîneurs. Celui-ci arrivait du Sahara, +qu’il avait traversé le premier en voiture ; cet +autre était le directeur d’un journal ; celui-là, Sem. +Et ce grand ? L’ancien ministre de la Guerre. On +ne pouvait point ne pas reconnaître Pierre Laffitte +et les illustrations féminines dont il publiait les +portraits. Des auteurs dramatiques attiraient les +commentaires. Le frère d’un polémiste illustre +bavardait avec un ennemi politique. Un prince +russe buvait aux frais d’une modiste. Un gros +couturier, flanqué d’une négresse, était somptueux +et barbare ; avec sa barbe courte et +ses yeux de mer sur un visage flasque, il avait +l’air d’un turbot moisi ; un petit peintre à la +mode, tombé dans la publicité commerciale, un +académicien, le frère d’un souverain régnant, un +multimilliardaire de New-York, quelques indigènes +sans titre, tous étaient là, comme nus. D’un +mot rapide, sans insister, on colportait leurs +avatars, leurs secrets, leurs habitudes, bonnes +ou mauvaises. On savait. Mais de Georges Dewalter +on ne savait rien. Quand lady Oswill fut près +de lui et sa table occupée par cinq personnes, il +cessa d’être en vue. Il n’était plus qu’une unité +dans un groupe qu’on pouvait nommer. Mais +aussi longtemps qu’il resta seul, il intéressa les +femmes et quelques hommes, toujours à l’affût +des rivaux.</p> + +<p>Il n’avait remarqué personne. Il était loin, +plus loin qu’à l’étranger et comme dans un songe +étonnant. L’ironie de sa situation s’était éclipsée +de son esprit. Il attendait Stéphane. Demain, +elle serait à lui. L’avenir s’arrêtait là. Cet être +délicat, sensible comme un enfant, cet homme +honnête ne se disait même pas que celle qui +s’était promise espérait sans doute de lui les +longs jours d’un amour fidèle. S’il y avait +pensé, peut-être se serait-il enfui sur-le-champ. +Mais la taquinerie du destin semblait avoir ouaté +sa raison. Quand l’héritière des Coulevaï fut +près de lui, sa merveilleuse léthargie s’augmenta. +Il était à ses côtés. Il la voyait, il la respirait. +Elle le regardait avec son sourire. Le pauvre +vaincu s’endormait dans cette victoire de rencontre.</p> + +<p>Le plus remarquable était qu’il fût brillant. Il +le fut. Toutes les fumées de sa riche enfance +remontèrent dans son cerveau. Il conduisit avec +agilité la conversation à bâtons rompus, évitant +les embûches, disant toujours ce qu’il fallait. Un +imposteur n’eût pas réussi mieux à donner le +change. Mais aucun calcul, pas la moindre bassesse +n’entraient dans son jeu. Il se parait, instinctivement, +pour l’amour, comme ces misérables +insectes de la nuit qui s’illuminent dans le +désir.</p> + +<p>Peu à peu, la cohue s’était dispersée. La plupart +des dîneurs, voire des danseurs, avaient +repris leurs grosses voitures et s’en étaient retournés +à Biarritz, attirés par le baccara ou simplement +pour leur repos. Il ne restait plus que +quelques couples attardés et des groupes à trois +ou quatre tables. Tout ce qui jusque-là, dans le +détail, avait été vulgaire et bruyant, l’allée et +venue des valets, les reliefs exposés des repas, +s’effaça par degrés et l’on put enfin goûter la +sereine poésie de l’endroit.</p> + +<p>Le jour, la Réserve de Ciboure est mal placée. +La baie, enlaidie par les constructions du rivage, +ressemble à toutes les banlieues ; l’homme, en +s’y installant, n’a point manqué de la rendre +hideuse. Mais la nuit souveraine, par sa magie, +efface régulièrement toutes les tares. Maintenant, +une beauté singulière s’étendait sur le golfe, +agrandi par les prestiges de la lune.</p> + +<p>L’eau se balançait doucement, toute proche, +comme un monstre assoupi dans un gigantesque +hamac. Une brise amicale circulait librement, et, +près du parquet de la danse, le jazz-band, tout à +l’heure agressif, s’amadouait. D’une voix aérienne, +frêle et bizarre comme des cris d’oiseaux, avec +on ne sait quelle langueur, quelle nostalgie de +désert et de palmes, deux nègres chantaient, +accompagnés de leurs banjos. Les lointaines +étoiles, la terrasse, la présence de la mer en +contre-bas, tout fournissait l’impression d’un +entreciel. Pascaline et M<sup>me</sup> de Jouvre dansaient, +Deléone et sa femme, à une table voisine, bavardaient +avec des amis ; Georges Dewalter et Stéphane +étaient isolés dans une fébrile et rare solitude. +Elle se sentait bien heureuse. Mais, peu à peu, +le calme revenu, le silence grandissant, peut-être +augmenté par les chansons d’Afrique, la douceur +presque inquiétante et comme insolite de la nuit, +rendait à Dewalter la perception de la vérité. A +mesure que l’heure s’avançait, il recommençait à +la savoir fragile. Il ne bougeait pas. Vaguement, +il lui semblait qu’un seul geste allait tout faire +s’évanouir… Il resta longtemps sans paroles, +dans une joie maintenant amère. Elle jouait avec +une rose et le contemplait.</p> + +<p>Soudain, il pâlit. Il saisit les mains de Stéphane +et les baisa avec dévotion, d’un mouvement +brusque, dans une espèce de frénésie frémissante. +Elle sourit, surprise. Alors, il releva la +tête et vit qu’il l’étonnait. Il balbutia, sans bien +savoir :</p> + +<p>— Vous ne pouvez pas comprendre mon émotion… +Merci.</p> + +<p>Et, une seconde fois, il refit le même geste. +Alors, elle répondit, un peu oppressée, plus rapide +qu’à l’ordinaire :</p> + +<p>— Pourquoi ne puis-je pas comprendre ?… +Votre voix a une sonorité à laquelle personne ne +m’a habituée. C’est merveilleux de sentir encore +un tel frémissement chez un homme comblé par +la vie…</p> + +<p>Elle revoyait les autres. Elle songeait à son +existence jusqu’alors inutile. Elle continua :</p> + +<p>— Vous m’avez dit merci. Je pourrais vous en +dire autant.</p> + +<p>Il fut surpris de l’intonation lasse. Il la +regarda :</p> + +<p>— Avez-vous quelquefois été malheureuse ?</p> + +<p>Simple et digne, elle répondit :</p> + +<p>— Très souvent.</p> + +<p>Une douleur vint au cœur de l’homme de +savoir qu’il n’y pourrait rien. Dans le sentiment +de lui demander pardon une fois encore, mais +plus vite, comme honteux, il repencha sa tête +sur les longues mains. Mais elle ne pouvait deviner +ce qui l’agitait et, confiante elle dit, avec, +un sourire bouleversant de bonne foi :</p> + +<p>— J’ai été malheureuse, oui. Mais je crois que +je ne le serai plus.</p> + +<p>Il se taisait. Sans cesser de sourire, elle +demanda :</p> + +<p>— A quoi pensez-vous ?</p> + +<p>Il répondit d’un timbre tremblant :</p> + +<p>— A rien…</p> + +<p>Il se sentait comblé et déchiré, et, soudain, il +eut peur qu’elle s’en aperçût. Il s’excusa avec une +câlinerie :</p> + +<p>— Ne m’en veuillez pas de mon trouble. Vous +êtes si proche de moi et vous me semblez +irréelle… Ne souriez pas… Je vous assure, il me +semble que vous allez disparaître tout d’un coup +et me laisser seul. Il n’y aura plus qu’une fumée.</p> + +<p>Ainsi, pour lui-même, s’exprimait son angoisse +véritable : le sentiment de l’éphémère. Mais, ne +pouvant savoir, elle riait des paroles tendres qui +lui semblaient amusantes aussi. Dans son équilibre +et sa puissance vitale, elle ne craignait +point de disparaître comme une fumée. Elle rit. +Et son rire était doucement sensuel.</p> + +<p>— Vous êtes fou, dit-elle.</p> + +<p>Il tressaillit et, de sa voix basse, hâtive, il +murmura :</p> + +<p>— Oui, je suis fou.</p> + +<p>Il la contemplait, emporté dans un éblouissement, +comme un enfant pauvre devant la féerie +d’un jouet somptueux et vivant. Ses mots maintenant +hésitaient :</p> + +<p>— Laissez-moi vous dire… si j’avais… à Dieu +ou à la nature… commandé mes rêves… expliqué +ce que j’aurais voulu rencontrer… eh bien, +c’est vous que j’aurais dépeinte, vous, absolument… +Croyez-moi… Et non seulement vous, +avec vos belles mains, vos yeux, cette voix, mais +tout, je vous assure, tout… cette robe, ces perles +sur votre cou, ce parfum… Comment appelez-vous +ce parfum ?</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— C’est de l’ambre antique. Vous connaissez +bien.</p> + +<p>Il répondit naïvement, frémissant et presque +penché vers elle :</p> + +<p>— Non, je ne connaissais pas.</p> + +<p>Il la respirait et il continua, avec une ardeur +concentrée, humant l’effluve savante :</p> + +<p>— Ah ! que je voudrais l’emporter.</p> + +<p>— Pourquoi l’emporter ? Allez-vous partir ?…</p> + +<p>— Il faudra bien que je parte.</p> + +<p>— Pas tout de suite, j’imagine ?</p> + +<p>— Non, pas tout de suite, non.</p> + +<p>Rassurée, elle souriait davantage, tranquille. +Et lui, il se disait qu’il ne mentait point, qu’il +prolongerait la halte quelques jours, quelques +pauvres jours, afin de les emporter là-bas, loin, +loin. Et pendant de courts instants, il goûta une +joie pleine, radieuse comme la lune qui montait. +Pourtant, il restait stupéfait de ce qui lui était +advenu. Après un temps, il l’interrogea :</p> + +<p>— Pourquoi ? Pourquoi avez-vous eu tant de +bonté pour moi ? A la première minute, dès le +premier regard, vous en avez eu…</p> + +<p>Elle songea que c’était vrai. Et il lui dit qu’il +la croyait presque dure avec les autres. Elle pensa +tout haut :</p> + +<p>— Pas dure, en vérité. Non, rien. Je ne les +vois pas. Avant vous, je n’ai rencontré personne. +J’ai trop vécu ici. Il y a peut-être, dans un +autre milieu que le nôtre, des âmes moins desséchées…</p> + +<p>— Vous croyez ?</p> + +<p>Il l’interrogeait d’un élan. Il était heureux, +brusquement, de ce qu’elle avait dit. Il y voyait +une porte ouverte. Puisqu’elle pensait que +d’autres, moins privilégiés que ceux qu’elle +avait connus, étaient différents, plus sensibles +et d’un cœur plus riche, peut-être avant de la +quitter, en lui disant adieu, pourrait-il lui révéler +sa misère ? Cela ne serait pas vil, en partant. +Mais, radieuse, elle continuait, s’offrant un peu +de pitié cérébrale, le raffinement, dans son +bonheur, de penser vaguement, avec imprécision, +à la plèbe qu’elle ignorait :</p> + +<p>— J’imagine, en effet, qu’il y a d’autres êtres, +sans luxe, moins gâtés que nous.</p> + +<p>Il fut découragé par le mot : nous. Comment +pourrait-il, maintenant, lui révéler qu’il n’était +pas des heureux du monde ? Une petite ironie +sans amertume le fit sourire, tandis qu’il la regardait +dans sa splendeur. Il articula doucement :</p> + +<p>— Le luxe ? Vous en dites du mal ?</p> + +<p>Elle répondit nettement :</p> + +<p>— Oh ! non, certes non.</p> + +<p>Elle s’expliqua tranquillement, parlant de +l’argent comme le boulanger parle du pain, avec +la certitude souveraine que la farine ne peut +manquer. Chacun de ses mots, sans qu’elle en +eût conscience, précisait pour lui l’impossibilité +de leur bonheur qu’elle désirait :</p> + +<p>— Le luxe est indispensable à tout. Je ne +saurais pas m’en passer… J’ai une cousine qui +est entrée au couvent. Elle vit… privée de tout ce +qui est l’ornement de vivre. Je ne comprends pas.</p> + +<p>Elle jouait, indifférente, avec son collier d’un +million :</p> + +<p>— Je ne médis pas du luxe qui est notre +atmosphère naturelle… Mais je dis que certains +êtres — presque tous ceux que j’ai connus — sont +sans joie au milieu de la fortune. Eh bien, c’est +insensé…</p> + +<p>Dewalter, maintenant immobile, buvait avec le +sourire, une coupe de champagne. La coupe… +Peut-être la libation aux dieux ? Et, dans ses +oreilles, entrait la ciguë. Stéphane continuait, +bien assurée qu’il pensait comme elle et plus +simple que jamais :</p> + +<p>— La fortune, c’est beau. C’est… je ne sais +pas… c’est la possibilité de tout… c’est l’art sans +inquiétude, l’amour libre d’esprit… On est fou +d’avoir tout cela et de ne pas en jouir. Vous, au +contraire, comme moi, vous savez. Votre voiture, +tenez, a je ne sais quoi de rare, de choisi. Vous +êtes naturellement un dilettante ; je l’ai vu tout +de suite… Et cette chose double, chez le même +homme, ce frémissement auprès d’une femme, +cet amour qui apparaît… eh bien, oui, c’est très +rare, très précieux et je ne l’ai jamais rencontré.</p> + +<p>Elle le détaillait avec joie. Pourtant il lui parut +trop grave. Souriante, pour le taquiner un peu, +elle dit :</p> + +<p>— Vous n’avez qu’un défaut… Vous êtes un peu +triste.</p> + +<p>Il surgit de lui-même et répondit avec une +indéfinissable exagération :</p> + +<p>— Je ne suis pas triste, puisque j’ai tout.</p> + +<p>Et, à son tour, il parla. Le vin de Champagne, +son exaltation grandissante depuis huit jours, +l’atmosphère enivrante du lieu et jusqu’aux +paroles de Stéphane, lui donnèrent le don de se +peindre. Dans un mélange de regret et de désir, +il se montra tel qu’en effet sa mère l’avait créé, +tel qu’il aurait dû se développer si son destin le +lui avait permis. Stéphane avait raison sans le +savoir. Toujours devant le pauvre en marche qu’il +était, dansait comme un fantôme, son double +somptueux. Et c’est celui-là qui s’exprimait :</p> + +<p>— Vous avez raison. Je ne crois pas que vous +trouveriez facilement un homme animé de plus +d’amour, et, en même temps, du désir de tout ce +que la vie peut offrir de beau, de précieux, dans +la facilité du plaisir. Vous m’avez bien compris. +J’aime en effet tout ce qui orne l’existence, les +beaux chevaux, les paysages assouplis par la science +des jardiniers, les objets rares, les musiques +les plus divines. Je suis un poète dans mon aversion +de tout ce qui est médiocre. Et, en même +temps, j’ai un cœur ivre de tendresse. Et il y a +des minutes où j’ai en moi tous les désirs de la +terre.</p> + +<p>Heureuse, elle l’écoutait. Sa voix était chaude, +ardente, nuancée, et les mots y étincelaient comme +des pierres précieuses sur un velours sombre. Il +se tut quelques secondes et, sans timbre cette fois, +avec une frénésie de jeune arbre secoué par le +vent, il articula :</p> + +<p>— Vous représentez tout cela pour moi, tout. +Vous êtes tout ce que j’attends de la vie, toute +sa splendeur et son charme… tout ce qu’elle a +d’impossible. Vous êtes tout cela.</p> + +<p>Elle restait immobile, sans lui répondre, environnée +de sa flamme. Enfin, elle s’exclama, avec +une joie contenue :</p> + +<p>— Ah ! je savais bien, je savais bien qu’il y +avait dans le monde un homme qui me ressemblait.</p> + +<p>Une minute, une longue minute ils restèrent +l’un près de l’autre, en silence, oppressés comme +si le ciel était moins dans le ciel que dans leurs +cœurs. Ils frémissaient d’impatience et de langueur. +Enfin, il dit, et d’un ton bizarre, simple +et doux, à la façon d’un enfant, avec un sourire +d’enchantement un peu las :</p> + +<p>— Je voudrais mourir près de vous…</p> + +<p>Simple et saine, elle rit de l’idée trop exaltée. +Toujours elle restait sans morbidesse, en vraie +descendante de la vieille race des Coulevaï :</p> + +<p>— Ah ! mon Dieu… mourir ? Il faut vivre près +de moi. Vous êtes libre et je ne suis pas très +prisonnière. Nous arrangerons cela très bien, +vous verrez.</p> + +<p>Ensemble, ils pensèrent à la promesse de +Stéphane et à la journée qui déjà s’annonçait par +la déclinaison de la nuit et les premiers frissons +de l’aube. Les nègres depuis longtemps s’étaient +tus, les lumières étaient presque éteintes : Deléone +et sa femme, par plaisanterie, s’en étaient allés +sans prévenir. Ils avaient emmené M<sup>me</sup> de Jouvre. +Seuls, un maître d’hôtel, respectueux et lassé, +attendait leur bon plaisir, et Pascaline qui, tranquillement +assise, les regardait, de loin, avec +gaieté, contente de voir enfin son amie heureuse et +faible. Dans la rue du village il n’y avait plus +que leurs deux voitures. Ils rirent en même temps +avec confusion, et Pascaline, affectueusement, se +moqua d’eux. Elle demanda de rentrer seule dans +la voiture découverte de Dewalter. Elle insista +avec gentillesse pour qu’ils n’eussent point l’air +trop vite convaincus. En dépit de la chute prochaine, +elle gardait toujours sa déférence pour +Stéphane.</p> + +<p>Ils partirent. Les deux autos se suivirent dans +la nuit finissante. Georges avait pris la main de +lady Oswill. Il n’y avait plus aucune pensée en +eux que celle d’un bonheur grandissant et leur +fatigue nerveuse se résorbait dans la puissante +jeunesse de l’aube.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans +avoir revu sa femme. Il était en proie à une sorte +de fureur dont il ne se rendait pas compte parce +qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et +gestes de Stéphane. Il se devait donc de sourire. +Et il souriait en se réveillant, en s’habillant, en +filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. +Mais son sourire, qu’il était oblique et dangereux ! +Rageur, il mâchonna dans ses dents, en appuyant +sur le débrayage :</p> + +<p>— Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je +vais en Afrique, j’y vais.</p> + +<p>Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, +à cet aventurier de quatre sous qui, en route +pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et venait +s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur +plaisait à Stéphane ? Tant mieux. Quelle preuve +pour elle que l’amour et le mensonge ne font +qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. +Au retour, il ne doutait pas de la retrouver, déchue +d’une illusion, assagie, l’imposteur chassé, disparu +après avoir donné la leçon.</p> + +<p>L’idée ne lui venait pas que sa femme irait +jusqu’aux limites de la défaillance et les franchirait. +Il l’avait salie autrefois, outragée ; il avait +voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait +avec les filles. Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, +il la respectait, toujours étonné. Il la croyait +incapable d’une faute. Il ne savait pas que les +honnêtes femmes tombent parfois comme l’éclair +et qu’il peut suffire d’un soir d’orage dans le +ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.</p> + +<p>Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, +de cela, il n’avait cure. Tout ensemble rageur et +enchanté, il filait sur la route, en bolide, sans +prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il +était assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme +elle l’avait décidé, Stéphane fut la maîtresse de +Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions, +pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être +belle dans le don précieux qu’elle lui consentait. +Étrangère au seul homme qui l’avait possédée, +libre en conscience, elle avait la sensation que sa +vie commençait et qu’elle venait enfin d’être +épousée.</p> + +<p>Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir +à Biarritz, dans sa chambre du Palais, il évoqua +Stéphane étendue sur le lit et il pleura… Il +voyait la Nécessité, — austère, dure, les traits +tirés : Elle était près de lui. Sans bruit, elle montrait +la porte. Elle lui criait : « Au désert ! +Va-t’en ! »</p> + +<p>Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir +à l’ordre. A quoi bon attendre quelques journées +comme il se l’était promis ? Pour Stéphane +même, il était mieux que, tout de suite, il s’en +allât. Alors, l’idée qu’il avait mal agi rentra en +lui comme un fer rouge. Il fut poignardé d’avoir +abusé d’une femme et vainement il se débattit. +Mais il est dans la nature humaine d’agir d’abord +selon le désir et puis de trouver après les raisons +nécessaires à se justifier. Il en est ainsi +dans tous les domaines : toujours, quand il transige +avec le devoir, l’homme se fait son propre +avocat, et puis son juge, et il s’acquitte…</p> + +<p>Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la +connaître. Il savait aussi qu’il lui plaisait. Sans +méchanceté, sans vilenie même, — pour s’excuser, — il +se dit qu’elle avait tout et lui, rien ; +qu’elle vivait à Biarritz, endroit frelaté ; que son +abandon avait été rapide. Il n’avait pas beaucoup +lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite ; qu’il +avait été respectueux et sincère ; que, sans doute, +aucun des hommes auxquels elle avait appartenu +ou qui la prendraient dans l’avenir n’avait +apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, +la reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, +le bouleversaient. Il songea avec amertume +qu’elle restait et qu’il allait partir ; qu’il serait +vite effacé de ce cerveau de femme, tandis que +lui, jamais plus il ne l’oublierait. Il s’accrocha +à cette idée désespérément ; il ne fut plus possédé +que par son propre chagrin ; il arriva à le savourer +avec lenteur et, pendant une heure, son désespoir +s’engourdit. Il était affalé sur le tapis de la +chambre, le visage enfoui dans ses bras et les +bras posés sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes +se séchaient et laissaient des traces amères…</p> + +<p>Le téléphone retentit.</p> + +<p>D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait +personne. Il crut à une erreur. Mais la sonnerie +insista. Alors il pensa que c’était Deléone, qu’il +voulait lui parler de la voiture et lui donner des +instructions. Il répondit à l’appareil. Le cœur +saccagé, il entendit Stéphane…</p> + +<p>Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze +heures et qu’elle serait heureuse qu’il vînt quelques +instants auprès d’elle. Elle ne voulait point s’endormir +sans l’avoir revu. L’écoutant sans la contempler, +il perçut combien sa voix était merveilleuse.</p> + +<p>La conversation cessa.</p> + +<p>Déjà, il obéissait.</p> + +<p>Il s’habilla de son smoking, ne voulant point +avoir à dire qu’il n’avait pas dîné ; il effaça de lui +les stigmates douloureux ; il fut pareil à tous, +élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la +glace, il se sourit et descendit. Il traversa le hall, +encombré d’une foule élégante et joyeuse. C’était +le gala du Palais. Il reconnut quelques visages +entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline +qui, de loin, lui fit un signe d’amitié. Il +sortit rapide et, dans le grand jardin desséché de +l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de +la mer.</p> + +<p>Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en +savait très bien la position et, des fenêtres de sa +chambre, il l’avait aperçue plusieurs fois. Elle +était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre +le palace et le phare.</p> + +<p>Quand il arriva, la rue montante était déserte. +D’un côté, elle était construite et les élégantes +bâtisses avaient, sur l’autre façade, l’océan. A +droite, c’étaient des terrains encore libres qui, +dans la nuit, prenaient l’aspect de petits champs. +Ils séparaient la rue, tranquille comme une voie +de province, de la route nationale qui va de la +frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables +à des pièces à réception sans toiture, +étaient entre chacune des maisons. Les becs de +gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination +de la lune. La demeure des Oswill était +aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier +étage, les lampes de la chambre de Stéphane +filtraient derrière les rideaux.</p> + +<p>Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en +rendît compte comme celui d’un contrebandier, +effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec +une légèreté de démons, ils sautèrent les grillages +du côté des terrains inoccupés. Par instants, à +intervalles réguliers, au sommet de la rue, le +phare hoquetait.</p> + +<p>Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit +que le lèchement continuel de l’eau sur les cailloux +et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait jamais +eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous +furtif, conçu dans une atmosphère romanesque +et d’être attendu par une maîtresse précieuse. +Il en éprouvait une exaltation. En même +temps, cela lui semblait tout simple : il était +bien né pour l’amour. Enfin, il fut devant la villa.</p> + +<p>Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. +Il n’osait point sonner, ni faire aucun appel. +Comme son amie n’apparaissait pas pour lui +ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il +n’était pas venu vainement. Il craignit quelque +empêchement. Mais, au premier, les rideaux +furent tirés ; la fenêtre s’entr’ouvrit ; il entrevit +Stéphane. Dans l’ombre, elle murmura qu’elle +descendait. Alors, il se sentit l’orgueil d’un roi.</p> + +<p>Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une +porte double et devant laquelle montaient de +larges barreaux. Cette porte était dans un renfoncement. +Cela faisait comme une baie sombre +dans la façade, une alcôve où se tenir debout. Il +entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière les +barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il +fut sur les marches et elle tendit les bras. Il +sentit les douces mains sur son visage. Ils étaient +l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des +barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit +qu’une femme de chambre restait occupée au +premier étage et que, dans peu d’instants, cette +servante se retirerait. Stéphane préférait attendre +pour ouvrir que toute la maison fût libérée.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.</p> + +<p>Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. +Ils restèrent ainsi, murmurant leur amour, dans +une jouissance exquise de leurs esprits. Pas plus +que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres +furtives. Elle éprouvait une joie amusée de leur +stratagème. C’était, lui semblait-il, un souvenir +qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils +auraient ensemble. Elle pensait obscurément que +cette halte de son amant sur la porte de sa maison +lui porterait chance et que c’était la forme même +du bonheur qui attendait et découpait ainsi son +ombre sur le mur.</p> + +<p>Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux +dans l’angle de la marche supérieure. Il sentit le +souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient en +riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la +maison, mais, par jeu, elle prolongea deux ou +trois minutes encore leur supplice. Sur leurs corps +étirés — entre eux — ils sentaient le froid de +l’obstacle et les méchants barreaux comme l’épée +nue de Tristan. Enfin, elle fit tourner la clef +silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, +dans une fougue emportée, serra sa maîtresse +dans ses bras. Il la sentait frémir, se tendre, et, +par les lèvres, se donner. Ils formaient un groupe +sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une +immobilité radieuse.</p> + +<p>Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. +Ce qu’il savait de lui-même lui faisait +craindre pour elle une trop grande imprudence. +Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. +Mais elle confirma qu’elle était bien seule et que +son mari était en voyage depuis le matin.</p> + +<p>— Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y +a longtemps que je vous attendais et que je suis +libre…</p> + +<p>Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait +en présence d’une femme supérieure aux autres +et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne venait +pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait +dans tout ce qu’elle faisait, dans la franchise de sa +chute, quelque chose qui naissait non de l’habitude, +mais de la nouveauté. Il sut brusquement, +sans pouvoir en douter, qu’il était son premier +amant. Entraîné par le désir et la passion, il ne +se disait plus que sa responsabilité devenait plus +grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane +avec une telle violence que tout le reste +disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.</p> + +<p>Elle le fit entrer dans le grand salon de la +villa. Un éclairage doux estompait les meubles +et donnait du mystère aux objets. Une richesse, +cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. +Des vases nombreux étaient chargés de roses +croulantes. Il songea à ces douze malheureuses +Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées +à la pâtisserie. Elle vit qu’il regardait les fleurs.</p> + +<p>— J’en fais une consommation terrible, dit-elle +plaisamment. On les cultive pour moi, par milliers, +dans des roseraies, à Oloron. Chaque matin, +des jardiniers les renouvellent et les apportent +ici, en auto. L’air de la mer les fait vite mourir.</p> + +<p>Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, +elle en parlait sans y prendre garde et sans +savoir que cela existait, comblée, comme au désert +une femme arabe parlerait du sable.</p> + +<p>Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, +dans lequel son jeune corps se jouait librement, +et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras +et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires +ornaient ses doigts et, dans ses paumes, Georges +en sentait la rondeur tiède. Il s’en plaignit en +riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis ; de +ses mains libres et plus vivantes, elle caressa le +visage et les cheveux du bien-aimé. Il s’était mis +devant elle, à ses genoux, et il tenait ses jambes +emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix +basse et, pour mieux lui plaire encore, il disait +des mots merveilleux.</p> + +<hr> + + +<p>Pour la première fois, il lui mentit.</p> + +<p>Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans +raison, imposés par les circonstances au plus sincère +de tous les hommes. Jusque-là, Georges et +Stéphane avaient été pris dans leur amour +comme des graines dans le van. Ils s’étaient sentis +soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans +les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni +l’idée de s’interroger sur les choses de leur +passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le +lien physique crée plus de confiance en une seule +heure, que des années d’amitié ; la nudité des +âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui +le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi +enlacés et mélangé leurs souffles que les amants +ouvrent leurs cœurs.</p> + +<p>Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.</p> + +<p>Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude +l’interrogeait. Elle voulait des détails de sa +vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et visible. +Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était +passé depuis le mariage et, d’un mot, avec une +douloureuse dignité, elle avait précisé qu’on +l’avait mal mariée. C’est tout.</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, tous les événements qui allaient +suivre pour Dewalter faillirent être empêchés. Il +eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il entrât dans +la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand +salon de la villa pour l’accueillir, si Stéphane +l’avait conduit dans le petit, celui d’angle et qui +n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet +homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue +de golf, il aurait vu le portrait du mari qu’il ne +cherchait pas à connaître puisqu’il savait n’être, +lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith +Oswill, tel que la veille il lui avait parlé +dans la pâtisserie de miss Redge. Il aurait +su que son confident, l’inconnu auquel il s’était +avoué, — et le seul, — l’excentrique dont il +n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le nom, +c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant +douter d’être à sa merci, il aurait parlé tout de +suite. Mais Stéphane ouvrit une autre porte. Une +seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement +par la présence du portrait, elle avait +pénétré dans le salon voisin. Jamais l’homme +n’entend sonner la minute importante de sa vie ; +et, pourtant, elle sonne.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se +fabriqua un personnage. Ce fut ce soir-là que, +par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, +déterminé, un faux Dewalter. Était-il faux ? Il +l’était, puisque aucun des souvenirs qu’il racontait — souvenirs +de jeunesse, frissons d’enfance, +aventures d’hier — n’était réel. Ils étaient inventés. +Mais il était vrai tout de même, ce Dewalter, +puisque aucun de ces souvenirs imaginaires +n’était invraisemblable et que tous, au contraire, +tous, ils auraient pu être les souvenirs de Dewalter-le +pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.</p> + +<p>Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la +vérité. Ainsi Dieu créa l’églantine avec laquelle +l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva +point assez somptueuse et riche en parfums la fleur +jaillie de l’humus terrestre. Il l’ennoblit, la combla +de dons nouveaux, et l’orgueil des jardins +sortit de son imagination appliquée. Dewalter, +étendu au pied de Stéphane, d’églantine se fit +rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut que lui-même, +plus heureux.</p> + +<p>Dans son enfance, il y avait un grand château, +entouré d’une chasse, en Sologne. Ce château +existait réellement. Il était toujours peuplé de +perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes +faisanes, de gibier d’eau. Un étang, fleuri au +printemps comme une toile de Monet, des bois +disposés avec science, des terres longues à parcourir, +composaient le domaine. Georges, vers sa +douzième année, avait, pendant les vacances +d’automne, habité ce château-là. Il avait, à +l’aube fraîche et déjà rouillée d’octobre, suivi les +gardes dans les réserves. Mais ce n’était qu’un +château étranger et qui appartenait à des cousins +de sa famille. Quand il en parla à Stéphane, ce +fut le château de sa grand’mère.</p> + +<p>Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait +Rome. Un frère de son père, de son vrai +père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans +les ordres et longtemps attaché au Vatican, dans +un emploi subalterne. Une fois, une seule fois, +Dewalter l’avait vu ; il en gardait la mémoire. Il +avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le +prêtre ; dans la suite, il avait beaucoup lu ; il +pouvait décrire la prison du pape. Et, comme ils +parlèrent d’un voyage — le voyage que toujours +projettent les amants — il dit à Stéphane qu’il +l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme une +ville familière. Elle reconnut les sept collines, les +eaux jaillissantes, les palais délabrés… Il raconta +la chute de cheval qu’il avait faite le long de la +voie Appienne. Or, Georges avait servi dans la +cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait +fait une chute, en effet, mais en Champagne, en +service commandé, le long d’une route crayeuse.</p> + +<p>Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu +à ce qu’il avait souhaité ; la réalité se mélangeait +au rêve et il ne savait plus s’y retrouver, quand +il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre +devant sa maîtresse accablée de fortune, une +joie de se leurrer lui-même, l’emportait… Elle +l’écoutait avec crédulité, dans l’enchantement de +la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures +ils restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un +mot qui lui rappelait un souvenir propre. A son +tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle +n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils +conclurent que l’aube de leurs vies avait été la +même et que, vraiment, ils étaient comblés par +le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans +l’esprit de Georges. Son personnage inventé prenait +corps, s’installait et commençait à le régir.</p> + +<p>Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de +dire la vérité. Stéphane avait prononcé une +parole touchante, exprimant que, tout de même, +avant lui, bien des choses lui avaient manqué. +Alors il lui sembla derechef qu’un jour — oh ! +pas ce soir, — mais un jour, demain peut-être, +avant de s’embarquer, il pourrait parler librement. +Ils en étaient arrivés aux souvenirs moins +lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs +d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une +ombre :</p> + +<p>— Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, +avant vous, quels déserts en moi. Je vous dirai +plus tard ce qui manquait…</p> + +<p>Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait +répondu tout de suite, comme un nageur saisit +une planche :</p> + +<p>— Et moi aussi, je vous dirai.</p> + +<p>Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. +Elle voulait connaître l’enfance, l’âge +pur, mais pas autre chose, pas les récits de +l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant +son doigt blanc sur les lèvres chéries. Et doucement, +avec gravité, le tutoyant pour la première +fois :</p> + +<p>— Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai +rien. Je sais tout de toi jusqu’à vingt ans, +cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais +pas tout me dire, par respect. Alors, je ne te +demanderai rien… Tu serais obligé à des omissions, +peut-être à des arrangements, parce que tu +as été un homme jeune, trop riche, oisif… Tu +aurais, certainement, des choses à cacher… Et, +vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche, +maladive de tout ce qui n’est pas la vérité +entière. Alors, je ne te demanderai rien…</p> + +<p>Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée +et Dewalter avait compris que c’était déjà +trop tard et que plus jamais il ne pourrait se +démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne +pas laisser le souvenir d’un homme heureux, +comblé, oisif… « trop riche… » comme elle le +disait ?</p> + +<p>Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, +vers deux heures de la nuit, elle le renvoya et, +de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller vers le +Palais. Juvénile et charmant, il se retournait +pour dessiner du geste un baiser. Quand il +eut disparu, elle resta longtemps à contempler la +rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, +que cet homme n’aurait rien à faire qu’à +l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs deux +cœurs était à jamais assuré.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Deléone se targuait d’un langage vulgaire.</p> + +<p>— Je t’ai porté chance avec ma roulante ! On +ne parle que de vos amours…</p> + +<p>C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. +Georges avait accompagné Stéphane chez un fournisseur. +Il l’attendait. Et Deléone les avait encore +aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande +place du Théâtre, au pied duquel coule ce charmant +Adour, que Verlaine a comparé à un ruffian.</p> + +<p>Présentement appuyé sur la carrosserie de +l’Hispano dans laquelle Dewalter était assis, il +continuait :</p> + +<p>— Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans +réaliser.</p> + +<p>L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait +Stéphane et souffrait des commentaires de +son camarade. Cependant, il ne voulait point +l’interrompre et donner ainsi de l’importance +à ses paroles. Deléone, à son insu, le rassura :</p> + +<p>— Ah ! dame, pour réaliser, il te faudra du +temps. La belle Stéphane est difficile. Elle n’est +pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs +de passage, et juste le temps de battre de l’aile…</p> + +<p>— N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse +ne pas déplaire à une femme, par le caractère, +par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter +mériter son amitié, — sans plus ?</p> + +<p>— Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre +en s’esclaffant.</p> + +<p>— Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit +Georges. Tu sais bien qu’au front tu m’appelais +l’idéaliste !</p> + +<p>Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se +rappeler le souvenir d’une pose qu’ils avaient +faite à l’arrière, avant le déclanchement de la +deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. +Seul de ses compagnons, Dewalter n’avait pas profité +de l’aubaine. Déléone conclut avec jovialité :</p> + +<p>— Tu n’es pas à la page ! Heureusement que +tu es né avec du métal : tu aurais végété…</p> + +<p>Il continua :</p> + +<p>— Ma femme devient collante. Elle me garde +à la nursery. Pendant ce temps-là, à Paris, mon +autre gouvernement, Florinette Soinsoin, s’impatiente… +Quand part ton bateau ?</p> + +<p>Georges tressaillit imperceptiblement, mais, +d’une voix calme, il donna le renseignement : le +bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.</p> + +<p>— Tu ne restes pas ici ?</p> + +<p>— Non, dit Dewalter sans intonation.</p> + +<p>— Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à +Bordeaux. Je la cueillerai dans quelques jours, +en passant, quand ma femme m’aura donné de +l’air.</p> + +<p>Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du +garage où Dewalter devait laisser l’Hispano. Le +chauffeur, la veille même, avait commis une +faute sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant +la précaution de payer son retour et de +l’expédier à Paris pour éviter les commérages.</p> + +<p>— Ça va comme ça ? termina-t-il. Merci, ma +vieille, à charge de revanche.</p> + +<p>Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la +belle silhouette de Stéphane. Il pensait :</p> + +<p>— Veinard ! Il la tombera… Mais quel idiot +de s’en aller… en Afrique… chasser le buffle !</p> + +<p>Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz +avait remarqué que, maintenant, lady Oswill ne +sortait plus seule. La vie ramassée des villes +d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais +Dewalter plaisait. On le trouvait chic et de grande +allure. Deléone, en deux mots vite répétés, avait +dit ce qu’il pensait de lui : qu’il était riche, de +bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure +d’Oswill était destinée à être applaudie. +On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On se +contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une +indifférence sereine. Il lui semblait que son bonheur +ne devait plus finir et que, tôt ou tard, il +serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, +parti pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le +tour du monde et trouvait le monde trop petit.</p> + +<hr> + + +<p>Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course +de taureaux. Les bêtes étaient choisies, les +hommes, les plus courageux et les plus habiles +de l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec +sa quadrilla, reparaissait pour la première fois +depuis la blessure qui, l’année précédente, à +Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux +à Saint-Sébastien, dans les hôtels et les agences, +les billets disparaissaient d’heure en heure et, +dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au +tarif normal. Mais Stéphane prit ses précautions +et dit à Dewalter de louer.</p> + +<p>Le jour des courses, elle fut merveilleuse.</p> + +<p>Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle +avait jeté un châle pompeux. Un collier de vieil +ambre mettait une douceur dorée, un peu opaque, +à la naissance de son cou. Il descendait sur le +vêtement avec une lourde souplesse. Sur l’éphémère +splendeur humaine, il témoignait de la +patience des âges. Les mains, parées d’un diamant +et d’une perle sombre, les avant-bras, couleur +de soleil, étaient visibles sous des mitaines +de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à +mourir bientôt dans le cirque, prolongeaient au +corsage leur vie déjà coupée.</p> + +<p>Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le +plus exaltant que puisse offrir une foule en fête. +Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait sur +les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de +l’autre côté du cirque, la lumière faisait surgir +chaque détail. En même temps, tous, elle les +mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, +les éventails agités sans répit composaient de +gigantesques tableaux, comme hier les peignaient +les impressionnistes. C’était un prodigieux chatoiement. +Les costumes plus sombres des hommes +y ajoutaient la chaleur de leurs taches fauves. +La joie, l’impatience circulaient. Les vétérans du +public expliquaient d’avance aux novices les +beautés des prochains combats. On discutait la +valeur des bêtes, le mérite des matadors. Le +cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, +un bourdonnement incessant était fait des +conversations de trente mille bouches.</p> + +<p>Stéphane et son amant avaient pris place à la +contre-barrière. De ce poste de choix, ils ne pouvaient +rien perdre des péripéties de la journée. +Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs +jetées et l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve +sur ses jambes élastiques, Stéphane fut saisie +par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en +esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas +sur la valeur des passes, des banderilles, sur +l’habile diversion des hommes à cheval ; elle discernait +la tromperie, le geste théâtral, de la vraie +prouesse ; quand la mort du monstre avait sonné, +elle connaissait la science de l’épée. Mais Georges, +pour la première fois devant ce travail hermétique, +n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs +de la foule, les invectives des hauts gradins +quand le matador manquait aux lois établies, +toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets, +provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble +des choses, la beauté solaire du cirque, les clameurs +et le silence alternés, l’amusaient. Et surtout, +il était auprès de Stéphane. Là comme +ailleurs, depuis une semaine, il ne goûtait que +cette joie. Il était si proche d’elle qu’il sentait les +formes de sa jambe contre la sienne ; parfois, +elle saisissait sa main et la pressait ou, distraite +un instant du spectacle, elle l’enveloppait de son +regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il songeait +que chaque jour elle était sienne, que le destin, +au passage, lui avait fait ce cadeau merveilleux. +Il pensait que tout à l’heure encore elle se donnerait +et que, comme lui-même, elle savourerait +leur double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien +que sa propre imagination. Il fut heureux quand +elle lui proposa de quitter les arènes avant la +dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans +sa chambre par l’un des escaliers de l’hôtel du +Palais, cependant qu’il se servait de l’ascenseur. +Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, +mieux encore que jusque-là dans leurs rendez-vous +plus hâtifs. Elle ne rentra chez elle que tard +dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à +Oloron.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé +à sa maison natale. L’indifférence, le renoncement, +les désillusions de la vie conjugale, son espèce +de claustration morale depuis trois années, la +mort de son père survenue vers le milieu de cette +période, avaient lentement amoindri en elle tout +désir de revenir vers le passé. Elle recevait +chaque jour, aux saisons propices, des roses de +la propriété. Les serviteurs les disposaient à leur +gré dans les vases de la villa. Elle n’en goûtait +même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter +réveilla les sources. Ainsi, dans le domaine figé +par l’enchantement, le pas du prince qui a du +charme. En regardant son amant auprès d’elle, +Stéphane revit, avec mille autres choses, les +grandes terres auxquelles elle ne pensait plus. +Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, +tous les sentiers de son enfance.</p> + +<p>Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. +Une atmosphère légère et déjà dorée baignait le +pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne +et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles +collines, heureuses et arrondies, couraient à leur +rencontre de chaque côté de la route. Les maisons +isolées qu’ils rencontraient leur semblaient +jolies ; ils avaient l’idée qu’ils y pourraient vivre. +A une auberge, ils s’arrêtèrent pour s’amuser +d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes +pêches, le pain encore chaud leur apparurent +incomparables. Elle riait des humbles détails +comme une enfant qui découvre un monde. Elle +lui tendait la moitié du fruit qu’elle avait mordu +et les couverts d’étain jouaient dans ses mains +joyeuses comme des instruments barbares. Le bol +grossier, la table épaisse et tailladée par les couteaux +des routiers, les bancs allongés dans la +salle basse, tout, lui semblait appartenir à une +planète éloignée. Et lui, — dans la pauvre +auberge où, raisonnablement, il aurait pu l’inviter +quelques jours, — il contemplait sa simplicité +somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui +auraient, elles seules, payé plusieurs fois la maison, +les champs, les meubles paysans. La vieille +aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous +le labeur, songeait avec envie qu’ils étaient heureux.</p> + +<p>Avant Sauveterre, ils traversèrent une place +retentissante de cris et de meuglements. C’était +le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les +hauts platanes découpaient leurs ombres précises. +Les animaux, dans le soleil, battaient l’air de +leurs longues queues et faisaient s’envoler les +mouches. Une bave argentée coulait de leurs +naseaux et, patients et doux, ils laissaient les +hommes régler leur sort indifférent. Les acheteurs +criaient en patois et c’était un bruit de +dispute. Des femmes, dans le même instant, vendaient +des légumes vivants, à peine sortis de la +terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants +du sol. Ils étaient durs et luisants comme, +sur les ports, les poissons qui, tout à l’heure, se +débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards +portaient des paniers. L’église prochaine +sonnait pour un baptême et les parents endimanchés +attendaient sur les marches où le pas des +générations avait laissé la marque de l’usure. +Une vie simple et robuste régnait partout dans le +village ; mais l’agitation de l’argent, l’offre et la +demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde +lui donnaient l’aspect d’un combat. L’auto dut +s’arrêter quelques minutes, gênée par le bétail et +la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent +aux roues et les hommes s’écartaient sans bonne +humeur pour laisser passer la grande voiture des +riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur +Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque +d’Oloron, en valeurs d’État, un million nouveau, +sorti de la guerre. Ce million tenait compagnie +à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un +visage ridé, chafouin, de gros habits rapiécés. Il +était venu à pied d’un village voisin. Il murmura +au marchand de vaches, avec lequel il disputait :</p> + +<p>— Espie drin héns aquère boèture ! Gayte lou +caddet. Qu’en y a qu’en au tropi de restes qu’en au, +tonnerre ! Que partatjeri pta dab aquet !</p> + +<p>La phrase haineuse portait haut ces mots +sonores. Stéphane Coulevaï l’entendit. Amusée, +elle traduisit le vœu du paysan : partager la fortune +de Georges. Il rit sans répondre et alluma une +cigarette. Ils roulèrent quelque temps en silence.</p> + +<hr> + + +<p>Sauveterre franchi, un gave bondissant leur +apparaissait parfois, à gauche de la route, et puis +il s’éloignait pour se rapprocher quelques kilomètres +plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, +la vieille ville endormie et cadenassée fut traversée. +La maison de Stéphane était voisine, et sur +la route de Pau.</p> + +<p>C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, +car elle n’avait que deux cents ans. Elle n’avait +rien perdu de sa solidité et semblait prête à résister +aux assauts des jours et des saisons pendant +des siècles. Elle était dorée et un peu lépreuse +comme si les caresses de tant de soleils +s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient +marquée. Ses lignes étaient sages et belles. Le +Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait construite +avait montré sa science et son goût. Il +revenait des Indes. Comme le vin de Bordeaux, +son esprit s’était amélioré dans cette longue croisière. +Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé +en France, trafiqué sur les mers, fait de la +banque à Pondichéry, il était revenu à Oloron +vers sa soixante-dixième année. Alors il avait +pensé que le temps était venu de se bâtir un +château.</p> + +<p>Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un +parc auquel les printemps amoncelés avaient +donné une vigueur forestière. Il était une ville +d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin +d’octobre quand les longues pluies de l’hiver +faisaient à leur tour leur bruit monotone sur les +feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient +de vastes terres, coupées des haies, des +bois hantés par les silencieux rapaces de la nuit. +De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient +dans l’ombre à la recherche des nourritures +vivantes. Ainsi, en l’absence des propriétaires +humains, les grandes lois guerrières de la faim +et de la mort ne cessaient de régner sur le +domaine.</p> + +<p>En plus des jardiniers, des métayers et de +quelques servantes oisives, la maison était régentée +par un couple de vieux gardiens. C’était +Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son +large sein bien laitier, avait donné à Stéphane sa +première vigueur. Aujourd’hui, elle était ridée +comme une pomme d’hiver et commençait à se +courber. Mais toujours vive, heureuse de son sort, +elle courait du matin au soir. Elle aimait humblement +son mari, le garde Nicolaï, vénérait le +souvenir des maîtres disparus, adorait Stéphane +dont elle portait au doigt la première dent montée +sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith +Oswill, qu’elle appelait le vilain Anglais. Nicolaï +était un grand au visage dur. Il avait des yeux +limpides, un esprit droit et limité. Il marchait +rapidement. Un braconnier, quelques années +auparavant lui avait sablé la cuisse droite de chevrotines. +Aux nouvelles lunes, elles le faisaient +souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, +il serrait ses lèvres minces et allait rôder la nuit +avec son fusil. Les chercheurs de gibier défendu +jugeaient prudent de s’éloigner.</p> + +<p>Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette +de sa visite.</p> + +<p>La vieille femme n’avait point dormi. Toute la +nuit, elle avait songé aux choses de la maison, à +ce qu’il fallait préparer pour faire honneur à lady +Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. +A l’aube, elle avait tué un poulet et deux +petits canards sauvages qui lui furent donnés par +son mari. Elle parcourut la vaste demeure en +criant derrière les servantes. Elle fit ouvrir les +volets et Nicolaï, aidé de trois hommes du jardin, +cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis +qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, +Antoinette, descendue au fourneau, ne pensait +plus qu’aux magnificences de la cuisine. Elle +avait des truites vivantes du gave voisin, des foies +d’oie qu’elle agrémentait d’herbes subtilement +parfumées, une variété de légumes du potager et +des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse +de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait +qu’un repas pour une personne doit être capable +d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la gourmandise, +s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour +Stéphane Coulevaï, rien ne lui semblait superflu.</p> + +<p>Elle n’avait qu’une rage obscure : penser que +le vilain Anglais profiterait de ses bons soins. +Elle ne doutait point de voir apparaître tout à +l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle +se le désignait ainsi, à elle-même, et elle en riait +en silence. Mais Oswill lui inspirait une peur +bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms +bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait +sa haine. Elle disait :</p> + +<p>— Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain +Anglais. Mais c’est, tout de même, un Barbe-Bleue.</p> + +<p>Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne +doit pas se mêler des affaires des maîtres. Pourtant, +ils furent réjouis quand ils virent Stéphane +sans son mari. Antoinette n’osa point se demander +quel était ce monsieur inconnu qui le remplaçait. +Mais elle eut le cœur content de remarquer +combien ses manières étaient charmantes +auprès de lady Oswill, sa voix douce quand il lui +parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa nourrice, +l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait :</p> + +<p>— Madame est toujours la même, tout comme +lorsqu’elle était petite fille ; elle a du goût pour +les vieilles pommes.</p> + +<p>Ils conduisirent les maîtres dans la salle à +manger. De riches boiseries d’autrefois garnissaient +les murs et, sur ces boiseries, dans des +cadres sculptés aux ors éteints, il y avait des +peintures de chasse. Et dans les grands couloirs +pendaient les dépouilles de nobles animaux.</p> + +<p>Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le +couvert fût bien mis. Les armoires, les commodes +recélaient des trésors d’argenterie et de linge +orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit +peser sur lui tout le poids de la richesse héréditaire +des Coulevaï.</p> + +<p>Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, +son bonheur inexprimé d’avoir enfin la présence +de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient +dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent +un vin charmant qui les enchanta. Le déjeuner +terminé, elle voulut, en détails, lui faire les honneurs +du domaine.</p> + +<p>Ils parcoururent les allées ; elles étaient fleuries +avec autant de soin que si les maîtres eussent +toujours été présents. Des arbres de toutes les +essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, +des chênes, des cèdres du Liban, des +magnolias, des platanes, des sophoras, des châtaigniers, +des figuiers, des sapins, des néfliers, des +sycomores, d’autres encore de vingt espèces différentes, +découpaient dans le ciel d’automne leur +silhouette particulière. Et près de la maison +s’étendait un étang revêtu d’une floraison.</p> + +<hr> + + +<p>Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était +dorée et comme lourde, tachée par l’affleurement +à la surface d’une lente décomposition, celle des +plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars +de l’arrière-saison s’étalaient à profusion +avec des airs de plateaux chinois et, sur les bords, +on devinait tout un enchevêtrement d’herbes +vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on +n’avait point touché. La surface liquide était +vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de +lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement +une anse, à deux cents mètres du château. On n’y +passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré, s’excusa. +Ce n’était point lui ni les jardiniers qui +pouvaient curer l’étang. Depuis trois générations, +on avait eu le goût de le laisser ainsi redevenir +sauvage.</p> + +<p>— Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel +qu’il est, il n’est plus qu’un piège à sarcelles, +une remise à poules d’eau, à ces canards qui traversent +le ciel. Ah ! dame, il faudrait pas mal +d’ouvriers pour le laver.</p> + +<p>Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait +qu’un monde inconnu, jamais dérangé par +les hommes, un univers mystérieux et grouillant, +heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, +ces eaux limoneuses, ces vases assoupies. Elle +pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de +massacre, un décret d’extermination ; que d’un +mot, légèrement dit, elle détruirait la vie obscure +créée et développée là, par cinquante années d’éclosions +successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï +qu’on interviendrait plus tard. Aujourd’hui, +l’idée de la paix profonde qui régnait sur l’étang +réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée. +Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que +lady Oswill était la maîtresse, que ces fanges lui +appartenaient… Tout de même, il grommelait un +peu :</p> + +<p>— Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais +qu’au fond, il y a des cadavres ? On m’a raconté +que l’étang avait englouti un braconnier. Il avait +eu le malheur de plonger pour se sauver d’un +garde… C’était sous Napoléon III.</p> + +<p>Stéphane répondit :</p> + +<p>— Laissons la nature à ses travaux… Si un +homme est tombé là, il a depuis longtemps +revécu sous l’espèce des plantes…</p> + +<hr> + + +<p>Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. +Ils prirent congé d’Antoinette. Sans avoir +l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une +sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait +vus s’avancer au fond du parc et elle avait pensé +qu’ils étaient bien beaux.</p> + +<p>Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille +pleura de plaisir et d’attendrissement et elle leur +dit qu’il fallait revenir.</p> + +<p>— Nous reviendrons, lui cria Stéphane.</p> + +<p>Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut +dans le soir violet. Ils traversèrent les +villages qu’on ne distinguait plus qu’aux tremblements +des lampes et à l’odeur du bois +d’automne qui fumait par les cheminées, Stéphane +indiquait la route…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils +prirent le thé dans la pâtisserie de miss Redge. +Le soir, on les revit dîner à la Réserve de Ciboure. +Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il +semblait à Stéphane que rien ne pouvait plus les +désunir. Et Dewalter savait qu’il serait parti dans +trois jours…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Maintenant, l’idée du départ était si nette en +lui qu’elle ne lui causait plus qu’une douleur +sourde. C’était un arrière-goût de regret et comme, +sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais +il était bien préparé à la fin brutale de son +bonheur.</p> + +<p>La veille, sur la plage, il avait contemplé la +fragile construction de sable, le château — avec +douves, murs, ponts crénelés — que des enfants, +dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité +à quelques mètres de la mer. Et il avait +pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue +avec la marée, le grand Océan effacerait pour toujours +jusqu’à la trace de leur jeu. Jamais plus, +jamais dans l’éternité, pas plus que la même +forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse +éphémère. Eux aussi, ils le savaient bien. Et +cependant, ne s’occupant que de la minute, ils +s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait… +Dewalter se dit qu’il ressemblait à ces enfants : +le même désert mouvant qui, tout à l’heure, +nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait +et, sur la plage de Biarritz, bientôt, on +chercherait aussi vainement le souvenir de son +aventure que la silhouette disparue du château +construit pour une heure.</p> + +<p>Il savait si bien cela que son chagrin de +perdre Stéphane était supportable. L’inconscient +dans chacun de nous travaille à l’insu de l’intelligence. +Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément +le contrepoison aux intoxications de la +pensée.</p> + +<p>Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, +il avait contemplé la vieille fortune face à face. +Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à faire +dans ces domaines ? Et Stéphane ? La richesse +trouvée au berceau lui avait donné une vision +restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès +d’elle ? Elle était belle, généreuse, noble de cœur +et d’esprit. Elle l’aimait. Pourtant, il avait +compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle l’ignorait +au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de +l’argent lui étaient aussi étrangers que ceux des +astronomes. Elle ne savait pas. Pour elle, acheter, +payer, c’était écrire un chiffre, — à peu près +comme un numéro de téléphone, — signer dessous +et tendre un chèque. Deux jours auparavant, +un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait +bien démontré à Georges. Ils étaient dans la +pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz et, au dehors, un +chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une +aumône. A certaines minutes, les amants les plus +raffinés ne sont pas difficiles : le chanteur avait plu +à Stéphane. Elle dit de lui donner quelque obole +et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir +que lui causait la chanson, elle avait évoqué un +souvenir :</p> + +<p>— Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur +de Taormine. J’étais là-bas, avec ma mère et lord +Crawe…</p> + +<p>Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il +s’agissait bien du fameux Anglais, célèbre pour +ses recherches d’archéologie, il interrogea :</p> + +<p>— Le collectionneur ?</p> + +<p>— Oui, continua Stéphane… Il avait, ce chanteur, +une voix de ciel. Je lui ai donné cinq cents +francs et pendant une heure, pour moi, il a +chanté. Quand nous irons en Italie, nous le +retrouverons peut-être. Et, pour nous deux, il +chantera…</p> + +<p>Elle parlait légèrement, contente, et l’idée +lui était extraordinairement simple de payer un +chanteur des rues le prix d’un artiste de théâtre. +Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect +de l’amour, elle avait toujours eu la hantise +d’être exposée à une duperie sentimentale et +recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill, +quand il avait obtenu sa main, avait peut-être +été de se trouver au-dessus d’un soupçon de cette +nature : riche, il l’était comme elle. Aujourd’hui, +l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. +Trompée par l’apparence, entraînée par son instinct +de l’aimer, elle avait, sans y prendre garde, +jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition +dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait +parlé de sa riche oisiveté et surtout — surtout — elle +n’avait pas mis en doute, une seconde, +ce que, lui-même, il avait dit. Les souvenirs de +jeunesse racontés à ses pieds, lors de sa première +visite nocturne à la villa, étaient des +souvenirs dorés. Elle ne s’attardait plus à ces +choses : elle croyait Dewalter riche, très riche, +comme elle, — et il n’ignorait pas qu’elle le +croyait. Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, +ne plus la quitter jamais. Pourtant, sachant qu’il +fallait partir demain, il trouvait dans la différence +de leurs fortunes une énergie secrète. Il +savait qu’il serait déchiré, mais qu’il s’éloignerait +sans parler.</p> + +<p>La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane +chez elle. C’était un mercredi, le troisième de +septembre et celui que, chaque mois, elle réservait +à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu +manquer à cette obligation habituelle. D’ailleurs, +difficilement elle l’aurait pu. Elle avait prié +Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès +d’elle, en dépit de la gêne de ne pas devoir lui +parler plus longtemps qu’aux autres personnes. +Elle devinait bien que la présence de son amant +serait, le soir même, commentée. Mais que lui +importait, après ce que déjà elle avait fait ?</p> + +<p>Quand il arriva, les deux salons étaient emplis +de tous ceux qui, à Biarritz et dans les environs, +forment une société fermée. On venait depuis +Pau rendre visite à lady Oswill. A peine +quelques visiteurs de moindre choix, imposés +par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de +passage, se mêlaient-ils aux représentants des +vieilles familles du Béarn et du pays basque. +L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées par +des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter +passa d’abord inaperçue. Son aisance naturelle, +l’aisance avec laquelle, depuis qu’il était arrivé à +la Côte d’Argent, il avait pris les manières et +choisi les vêtements qu’il fallait pour n’être pas +remarquable en firent tout de suite un visiteur +dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on +ne sait quel rayonnement venu de l’état de son +âme — la façon peut-être dont, en dépit de sa +réserve, Stéphane lui parlait — le sortirent de +l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui +n’habitaient point Biarritz le voyaient pour la +première fois. Avec cette rapidité de divination +qui naît de l’habitude des intrigues en province, +les moins renseignés, bientôt, ne doutèrent plus +que, de tous ces visiteurs, il était le seul, le seul +vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de la +maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue +requises, il devint l’attrait de la réception. Les +malveillants, sans plus, imaginèrent le pire. Mais +personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur +monde. S’il était là, il avait certes toutes les +références nécessaires pour y être. Sa présence +dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un +coup toutes les portes. On pouvait croire : il est +son amant. Le grave eût été qu’on dît : c’est +un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.</p> + +<p>Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit +voir le portrait d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline +qui l’en empêcha. Elle l’appela et, pour lui +parler, elle le retint dans le grand salon, au +moment où, un peu abandonné, il allait entrer +dans l’autre et, sur le mur, reconnaître son confident. +Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se +faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une +extraordinaire performance, le signe d’une supériorité +éclatante. Son amie lui avait raconté cet +homme étonnant, comme une femme éprise peut +raconter quand elle ne cache rien de son cœur. Pascaline +était éblouie. Il était, à ses yeux, le héros +idéal ; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait +pour soi. Le voyant isolé, devinant que lady +Oswill souffrait de ne pouvoir être plus près de +lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. +De loin, Stéphane leur sourit, heureuse. Elle +savait qu’ils allaient, dans leur coin, parler d’elle. +En même temps, elle écoutait avec toutes les +apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, +un personnage assez ridicule, grand et +dégingandé, niais et parfaitement bien élevé, le +fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, +fait, dans le sud-ouest, concurrence à la Banque +de France. Il lui racontait gravement sa dernière +chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, +avec l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement +trois ou quatre fois par semaine et, de tous les +côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il parlait +d’équitation et de science cynégétique ; Stéphane +ne pouvait s’en dépêtrer.</p> + +<p>— Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline +à Dewalter. Elle en a bien pour un quart +d’heure… Ah ! non : Baragnas vient heureusement +à son secours.</p> + +<p>Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady +Oswill. Il était remarquable par ses yeux énormes +et verts et le teint cuivré de son visage tailladé +de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes +grâces et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant +de la comtesse de Joze, qu’on voyait assise dans +une bergère. Debout auprès d’elle, son mari, +depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen +de rester à Biarritz, pour la soirée, et de la renvoyer +seule — avec Baragnas s’entend — à +Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady +Oswill.</p> + +<p>Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces +détails que Pascaline lui donnait d’une voix +rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans +un complet coupé à Madrid, la seule ville du +monde où l’on habille mieux qu’à Londres, +racontait à un autre Espagnol, comment l’an +passé, à Deauville, au polo, il avait eu l’avantage +sur S. M. Alphonse XIII. Et l’on entendait aussi, +par bribes, une conversation animée entre deux +jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait +le récit de sa récente visite au couvent voisin, +près d’Anglet. Là, les religieuses recluses ont fait +vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort +de leurs lèvres closes. La narratrice, dans une +abondance de mots inutiles, se déclarait émerveillée +de cette discipline et prête à entrer dans le +couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. +Un autre groupe parlait de politique extérieure +et, brusquement, un homme mûr et d’aspect +raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps +colonel de cavalerie, déclara qu’il se tiendrait +mieux dans une conférence internationale que +toutes les canailles de la République. Il donna +comme preuve qu’il avait, en trois jours, appris le +mah-jong. Ainsi, le salon bourdonnait.</p> + +<p>— Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, +murmura gaîment Pascaline… Ici, sans en +avoir l’air, tout le monde a les yeux sur vous. +Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous +mettront en jugement. S’ils pensent comme moi, +vous serez acquitté et avec félicitations. Mais +voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre +indépendance. A la prochaine réception, il vous +faudra quitter votre coin.</p> + +<p>Elle baissa davantage la voix et dit avec une +malice gentille, profitant, pour le taquiner, de +ses avantages de confidente :</p> + +<p>— Quand on est admis, c’est le protocole dans +tous les mondes. L’amant est comme la jeune +fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je +suis sûr que vous le ferez très bien.</p> + +<p>— La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai +plus à Biarritz.</p> + +<p>Elle le regarda, stupéfaite :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p> + +<p>Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. +Pourtant, elle savait bien qu’ils parlaient +doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs voisins +eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner +leurs paroles. Mais la réponse de Dewalter +lui semblait extraordinaire, après les confidences +de son amie. Il lui parut invraisemblable que les +mots de cette réponse n’aient pas été perçus par +celle qu’ils intéressaient.</p> + +<p>Dewalter s’était tu. Elle insista :</p> + +<p>— Vous ne serez plus à Biarritz ? Et où donc +serez-vous ?</p> + +<p>Il mentit :</p> + +<p>— Mais… à Paris.</p> + +<p>— Comment, à Paris ? Qui vous appelle ? Êtes-vous +dans les affaires ? Avez-vous une attache ?</p> + +<p>Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression +qu’elle avait le droit de l’interroger.</p> + +<p>— Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas +d’attaches, répondit Dewalter. Tout ce que j’aime +au monde est ici. Mais, enfin, ma maison n’est +pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à +l’hôtel du Palais. J’ai reçu ce matin même, une +dépêche d’un ami, un frère presque ; il a besoin +de moi, de ma présence et de ma signature. C’est +important pour lui. Je ne peux remettre mon +départ.</p> + +<p>— C’est tout ? demanda Pascaline.</p> + +<p>Avec un pauvre sourire, il dit :</p> + +<p>— Mais oui, c’est tout…</p> + +<p>— Et elle vous laisse partir ?</p> + +<p>— Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore +lui en parler. Le télégramme qui m’appelle est +dans mes mains depuis une heure.</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.</p> + +<p>Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un +signe imperceptible. Elle était hors d’elle, dans +une grande déception de le voir impassible. Et +dans ce salon, au milieu de cette société dont il +ne faisait point partie, il était impassible en effet : +pour lui, l’affaire était réglée.</p> + +<p>Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après +avoir dit au passage quelques mots aimables à +M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la +baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne +était dévouée à ses enfants. Georges la vit venir +et, des pieds à la tête, il se sentit tremblant. Il +regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même +temps, il lui semblait qu’annoncer son départ, là, +à mi-voix, d’un air indifférent, devant le banquier +Chillet, MM. de Saint-Brémond et de Baragnas, la +jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés +dans leurs traditions extérieures, c’était plus facile. +Stéphane, maintenant, lui offrait un verre de porto.</p> + +<p>— Vous n’avez même pas une tasse de thé, +monsieur Dewalter, dit-elle.</p> + +<p>Tout de suite, elle avait pris une voix sans +timbre, pour ne pas être obligée de changer de +ton.</p> + +<p>— Sais-tu ce qu’il m’a dit ? s’exclama tout bas +Pascaline. Il m’a dit qu’un ami le réclame et +qu’il part bientôt pour Paris.</p> + +<p>Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles +dans la peau. Il ne savait ce que Stéphane allait +répondre et il s’attendait presque à un cri. Elle +lui demanda seulement quand il partait ? Elle +semblait calme et souriait. A deux pas, personne +dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils ne parlaient +pas, avec banalité, de la saveur du thé de +Chine et du nombre de morceaux de sucre qu’il +convient d’y laisser tomber.</p> + +<p>— Je crois que je devrai partir demain, répondit +Georges.</p> + +<p>— Tu entends ? murmura Pascaline.</p> + +<p>— J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y +a rien que de très naturel à aller à Paris. Est-ce +que la saison, ici, ne finit pas ? Chaque jour, on +part. C’est l’époque.</p> + +<p>Et, tranquille comme une Diane après la +chasse, elle fit un pas vers la droite. Ainsi, elle +se tenait à égale distance de son amant et du +colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux +sourire au vieux soldat et l’interrogea pour savoir +si, lui aussi, il ne se préparait pas à quitter +Biarritz.</p> + +<p>Il répondit que ses fusils étaient déjà dans +l’antichambre du château qu’il habitait à Ustaritz, +entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait +en Sologne.</p> + +<p>Il se lança dans un éloge de cette région :</p> + +<p>— On l’a merveilleusement assainie au siècle +dernier, disait-il en roulant ses petits yeux pareils +à des billes d’acier. Ah ! à cette époque, au +moins, les ateliers nationaux avaient du bon…</p> + +<p>— M. Dewalter possède une chasse dans ces +environs, interrompit Stéphane en désignant +Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur +Dewalter ?</p> + +<p>Pris de court, il lui fallut quelques secondes +pour se rappeler que le château en Sologne faisait +partie de ses inventions. Mais le colonel, +enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau +dans ses dithyrambes sur les joies saines de ce +pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter. Stéphane +les avait laissés face à face. On la voyait +maintenant auprès de la baronne de Joze, et +toute occupée à lui montrer le prix qu’elle attachait +à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était +elle-même éloignée.</p> + +<p>Georges ne savait pas ce qu’il ressentait… Une +délivrance d’avoir annoncé son départ ou une +douleur de l’indifférence de lady Oswill ? Pendant +quelques minutes, il fut comme étranger à +tout ce qui se passait autour de lui. Immobile et +souriant d’un air vague, il écoutait sans les +entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il +percevait, dans un brouillard, des mots, pour +lui vides de sens ; « Perdreaux… bruyères… +aile marchante… comte Clary… quadruplé… » +Bien que peu intelligent, le vieux colonel découvrit +à la fin qu’il parlait inutilement. Il regarda +Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, +et lui tourna le dos. Dewalter fut isolé. +Alors, seulement, la sensation des choses extérieures +lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement +dans un groupe, à quelques mètres +de lui, et son cœur se serra comme dans une +main.</p> + +<p>— C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, +dans ma folie, que je laisserais une trace dans +une âme. Ah ! oui ! Pas plus que sur un mur +l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.</p> + +<p>Il eut envie de crier à tous ces gens heureux +l’histoire imaginaire que, pendant dix jours, il +avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela lui +rendit son sang-froid.</p> + +<p>— Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien +pris la nouvelle.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Je n’y comprends rien.</p> + +<p>— Pourquoi ? Quelques jours d’absence, ce n’est +rien.</p> + +<p>En articulant ce mensonge, il cachait mal sa +déception. Certes, il avait craint qu’elle eût du +chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu… +c’était trop peu !…</p> + +<p>Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance +de la situation, Pascaline, vaguement, devinait ce +qu’il pensait. Elle sentit qu’elle devait venir à +son aide. D’une voix amicale, elle dit :</p> + +<p>— Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.</p> + +<p>Il sourit amèrement :</p> + +<p>— Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser : +des préparatifs de départ. Et voyez comme elle +est entourée ! Ce soir, je lui téléphonerai.</p> + +<p>Il était auprès de la porte. Il en profita pour +sortir brusquement. Dans l’antichambre, tandis +qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit +défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres +avec violence. Dehors, un âpre vent s’élevait du +côté du phare.</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p>— Déjà le souffle du large !…</p> + +<p>Et il s’éloigna.</p> + +<p>Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse +le chemin que, huit jours auparavant, dans la +nuit, il avait parcouru pour la première fois. Il +marchait vite, mais son dos s’était courbé et il +titubait comme un homme ivre, ou comme ces +mercenaires de la Légion qui, parmi les poussières +du sud, sentent toute la civilisation peser sur +leurs épaules dans la lourdeur volontaire de leurs +fardeaux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Quand la réception fut terminée et que, sur +presque toutes les routes de la région, il y eut, +dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient +du salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait +vus ce jour-là, et particulièrement de ce monsieur : — Vraiment +assez chic. — Comment déjà +s’appelle-t-il ?… Lewal… Dewal… ah ! oui… +Dewalter… — Il a de la race… — Mais c’est ce +garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane +ne cesse plus de sortir ?… Tiens… tiens… et le +mari est au Maroc ! — et de cent autres choses… +pendant ce temps, Pascaline resta seule auprès +de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise +dans la stupeur.</p> + +<p>— J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser +la main, dit Stéphane en riant. Il est Parisien et +mes gens de province paraissent l’amuser bien +peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort +de ne pas prendre officiellement congé. Quand on +fait cela chez une femme, on a l’air d’aller se +cacher dans la pièce voisine, en attendant que +tout le monde soit parti.</p> + +<p>Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun +souci du départ prochain de son amant.</p> + +<p>— Mais il s’en va… et tu l’aimes, dit Pascaline.</p> + +<p>— Biarritz est un village ; on y est à l’étroit, +répondit Stéphane.</p> + +<p>Elle se tut pendant quelques secondes et continua +gravement :</p> + +<p>— Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes +les forces de mon cœur ! Un ami l’appelle, a-t-il +dit ? Combien ils sont rares, ceux qui savent +répondre à l’appel de l’amitié !…</p> + +<p>Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait +placé Georges dans son esprit et qu’elle ne discutait +pas ce qu’il affirmait. S’il avait annoncé qu’il +devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout +de même, elle fut étonnée : Stéphane s’était résignée +vite à leur séparation. Maintenant, quand +reviendrait-il à Biarritz ? Lady Oswill ne disait +mot de tout cela. M<sup>me</sup> Rareteyre ne jugea plus +convenable d’insister et elles parlèrent d’autre +chose.</p> + +<hr> + + +<p>Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait +demandé sa note et dit qu’il prendrait le lendemain +le train du matin. Il était monté dans sa +chambre et il avait commencé à remplir lui-même +ses valises, sans avoir recours à un serviteur. +Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent, il +avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la +possibilité de tout emporter dans les seuls bagages +à main qu’il possédait, les malles étant restés à +Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il +n’avait point songé, il s’arrêta dans son travail et, +soudain lassé de tout, il se jeta sur le lit. Les +frissons du crépuscule entraient par la fenêtre +ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.</p> + +<p>Il pensait :</p> + +<p>— « Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois +de ma vie. Jamais plus je ne reverrai ces lieux +frivoles et agités où, pendant deux semaines, j’ai +mis mon cœur en souffrance. Deux semaines ! +Elles sont disparues comme l’eau s’évapore. Elles +garderont pour moi une existence métaphysique. +Que seront-elles pour Stéphane ?… Hélas ! je l’ai +constaté tout à l’heure… »</p> + +<p>Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle +avait eue. Ainsi, sans le lui dire, et sans même +en connaître la véritable raison, elle avait prévu +son éloignement prochain ? Si elle ne l’avait +point prévu, comment en aurait-elle accueilli la +nouvelle si facilement ?</p> + +<p>Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu +comme un couteau. Et il fut comme quelqu’un +dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. +Une détresse vraiment physique l’accabla. Il ne +faisait pas un mouvement et dans ces artères une +fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le délire +et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. +Il avait dans son cerveau des images qu’il se +créait de ce pays, des apparitions de forêts +humides, de mornes étendues, des ombres dures +et lourdes sous un soleil blanc de chaleur et une +solitude effrayante. Et il se mit à souffrir avec +tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il +devint incapable d’un mouvement. Il ne savait +plus qu’il n’était pas, déjà, là-bas, affalé comme +un noir sur les dunes, mais au troisième étage du +palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, +il ne voyait plus les objets véritables qui l’entouraient +et il resta longtemps ainsi et sans lumière, +longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut +montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il +ne la revoyait pas telle que tout à l’heure, dans +un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue dans ses +bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse +perdue. Alors, une angoisse physique, une +douleur de bête malade le faisait geindre, se +plaindre doucement sans en avoir conscience. Il +haletait, déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de +nostalgie…</p> + +<p>Et quand elle entra, quand il la vit vraiment +et qu’elle posa sa main, sa main véritable sur +son pauvre front, il se dressa, comme éveillé +d’un cauchemar, et cria de joie. Il cria à la +façon des bêtes bouleversées de tendresse qui +revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la +serra âprement contre lui et des pleurs jaillissaient +de ses yeux. Elle lui rendit ses caresses, +fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne comprenait +pas.</p> + +<p>Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps +encore, elle l’apaisa. Elle le câlinait dans l’ombre +avec des douceurs infinies et, de ses lèvres chaudes, +elle goûta les dernières larmes de son visage. +Elle semblait chercher son âme dans un baiser +et, silencieuse et toute puissante, elle pressait +contre son sein cette tête chérie pour en faire +sortir la douleur inconnue. Enfin, elle sentit +qu’il était guéri. Alors, elle lui parla.</p> + +<p>Il répondit que l’idée de leur séparation était +la cause de son chagrin, qu’il avait été frappé de +l’indifférence qu’elle lui avait montrée et qu’il +avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la +force de mentir encore et d’ajouter que, même +pour bien peu de temps, la pensée d’être privé +d’elle lui paraissait insupportable.</p> + +<p>Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, +après avoir ri, elle garda ses lèvres. Et +puis, contre son oreille, elle dit :</p> + +<p>— Notre séparation ? Privé de moi ? Quand +donc as-tu pensé que tu partirais seul ?</p> + +<p>Il la regarda à son tour, sans la comprendre.</p> + +<p>Mais elle continuait :</p> + +<p>— Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de +partir et de te donner sans contrainte, et mieux +qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un +amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce +pays, trop d’habitudes et d’obligations me prennent +à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu, +ailleurs… Je voulais t’en parler. Mon mari est en +voyage et Dieu sait quand il reviendra. J’ai ce +temps-là de liberté. Je pensais à Rome que tu +voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les +pèlerinages du monde ? Puisqu’un ami t’y appelle, +j’irai avec toi quelques semaines… Grand fou qui +m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait +de plaisir. Et il pleurait ! O coupable, coupable +qui a douté de moi…</p> + +<p>Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus +spirituelle, comme éclairée par son âme charmante. +Alors Georges Dewalter ne consentit plus +à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état +de son portefeuille. Il y restait encore cinquante +billets de mille francs. Il se disait qu’il ne fallait +plus être sage, qu’un dieu favorable veillait sur +lui, que, quelques semaines, c’était peut-être +toute la vie. Chancelant de joie, il avait pris les +mains de Stéphane retrouvée et il les couvrait de +baisers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Deux jours après ils prirent la route qui va de +la frontière d’Espagne à l’hôtel Ritz, place Vendôme, +par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule, +Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle +avait imaginée. Georges dit à Deléone qu’il avait +modifié ses projets et n’allait pas au Sénégal, +rappelé d’urgence à Paris.</p> + +<p>Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse +et moins distraite qu’à l’habitude, le retenait +sur la Côte d’Argent : le retour de Dewalter +fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue +Marbeuf. Rue Marbeuf, il y avait le poulailler. +Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait offert, +quelques mois auparavant, à M<sup>lle</sup> Florinette Soinsoin, +de son vrai nom Chouan, Yvonne Chouan. +Deléone pria son ami de lui téléphoner dès son +arrivée dans le seizième arrondissement. Georges +répondit qu’il en chargerait le garage. Il était au +regret que la belle voiture, souple et rapide +comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle +plaisait à Stéphane. Il songea qu’il faudrait la +remplacer.</p> + +<p>Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte +à vouloir un véhicule fermé. Il décida de louer +une automobile pour le service de lady Oswill. Il +savait qu’elle y monterait sans y prendre garde, +comme au saut du lit on entre dans ses mules ; il +savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas avoir +un chauffeur devant la porte pendant les quelques +semaines qu’il allait vivre avec elle. Il était +préparé à jouer son rôle jusqu’au bout, à cacher +sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades +et sans ressources, cèlent leur faiblesse et fardent +leur visage pour ne pas être chassés des ateliers ; +et aussi comme les gens bien élevés qui ne parlent +jamais de leurs maux.</p> + +<p>Maintenant il en arrivait à sourire lui-même +de sa folie. Il se disait :</p> + +<p>— C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la +pensée finit dans l’action. J’ai été tenu pour riche, +alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai les +gestes de la richesse. Demain…</p> + +<p>Arrivé là, il ne se disait plus rien.</p> + +<p>Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il +savait que, dans un mois, Stéphane devrait +retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait. +Et peut-être était-il comme la plupart des +hommes : ils fuient en avant et renoncent +à se défendre parce qu’ils attendent le miracle.</p> + +<p>Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout +s’était passé très simplement et aucun des actes +de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane. Elle +était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait +accoutumé. Sa femme de chambre, qu’elle avait +décidé de mettre au courant, l’avait rejointe par +le train. C’était une fille basque, très dévouée à +sa maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de +la vieille Antoinette. En arrivant devant l’hôtel, +Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir la chercher +vers huit heures.</p> + +<p>L’après-midi commençait. Quand son ami fut +parti, lady Oswill sourit en songeant qu’elle avait +oublié de lui demander son adresse et qu’il n’avait +point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui +téléphoner et consulta en vain le <i>Tout-Paris</i> et +l’<i>Annuaire des abonnés</i>. Ne trouvant rien, elle +s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir +et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait +mystérieux. Elle s’endormit et se réveilla vers +sept heures. Elle se para. A huit heures, le concierge +de l’hôtel lui téléphona que M. Georges +Dewalter était en bas. Elle ordonna de le faire +monter dans son salon particulier. Il était exigu +et tranquille, et devant un petit jardin.</p> + +<p>Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse +puisqu’il n’avait plus d’adresse. En route, silencieusement, +il avait réfléchi et tous ses gestes +furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano +dont il ne devait plus se servir. Il loua pour un +mois une voiture fermée et paya d’avance la +quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se +fit conduire dans une agence de la rue Royale. On +lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un appartement +meublé disponible. Il le visita. Cinq +fenêtres ouvraient sur l’avenue et sur une voie +transversale. Les locaux étaient vastes ; un tapissier +expert les avait ornés avec goût pour un +Américain épris des siècles passés. On avait, en +entrant, l’impression d’une demeure somptueuse +et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris. +Dewalter se rappela les richesses d’Oloron et +celles de Biarritz. Ce qu’on lui proposait restait +modeste en somme et tout juste digne de +Stéphane. On lui demanda sept mille francs. Il +les paya. L’Américain laissait en partant son +domestique, un vieil homme habitué aux maîtres +fugitifs. Le linge était fourni. On ne sentait +pas la froideur des appartements de passage. +L’employé de l’agence complimenta Dewalter et +lui dit qu’il profitait d’une occasion. Il fit sur le +champ l’inventaire avec le valet, tandis que le +nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses +un aspect familier. Il ordonna que des fleurs +fussent apportées. On lui proposa une cuisinière +fameuse, en service dans la maison. Il la prit et, +comme il lui restait une heure avant de s’habiller, +il descendit et acheta quelques objets qui lui +parurent nécessaires. Il n’avait plus la notion +exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec +joie pour recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une +pensée ; ne pas la détromper.</p> + +<p>Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir.</p> + +<p>Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact +de l’adoration qu’il avait pour elle, une adoration +simple, puissante, et qui le poussait au martyre ? +Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux +qui y marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée, +ne perçoivent plus la souffrance ? Il ne souffrait +pas. Qui l’aurait conseillé ? Personne. Il était certainement +l’un des hommes les plus isolés de la +terre. Il ne connaissait désormais qu’un vieil ami +de sa famille, un pauvre notaire de province, +M<sup>e</sup> Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye. +C’était un vieillard tendre et +candide et le seul être avec qui Dewalter fût en +correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du +train, l’excentrique retrouvé à Biarritz ? Dewalter, +quelquefois, avait l’impression qu’il le reverrait. +Mais il pensait à lui avec répulsion.</p> + +<hr> + + +<p>Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps +qu’il le projetait. A peine fut-il sur la mer +qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses +courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un +yacht de plaisance et non sur un paquebot, sans +doute aurait-il donné l’ordre au capitaine de virer +de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont +en examinant les voyageurs et il cherchait leurs +tares sur leurs visages. Il vit un couple. C’étaient +des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de +noces. Il leur parla. Il s’efforçait de discerner +dans leurs réponses la différence de leurs natures +et de prévoir comment et dans combien de +temps, ils seraient pour la première fois désunis. +Elle était languide, disposée sans doute à +être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était un +homme de la terre, naïvement épris et sensible. +Oswill conclut qu’elle le rendrait triste. Leur +bonheur était visible, mais sans doute l’épouse +ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie +dans le ménage et le mari, pour la lutte de la +vie, perdait quelques-unes de ses armes. Le +maniaque se complut à le prévoir et il s’en +réjouit, comme s’ils eussent été des ennemis. Avec +une sombre habileté, une odieuse bonhomie, il +s’efforçait de les troubler d’avance et il leur +disait des choses aptes à faire naître entre eux +une différence d’opinions quand, ensemble, ils +en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et +s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la +félicité à deux reprises de s’apercevoir, à un +geste de la femme, à une réflexion de l’homme, +qu’il leur avait fourni une matière à discussion. +Ils l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un +contre l’autre, et, le navire glissait dans la nuit +limpide. Ils voyaient dans l’ombre son visage narquois, +le petit incendie de son brûle-gueule et la +braise chaude de ses yeux méchants. Mais il les +faisait rire et disait des mots dangereux qu’ils +n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre +l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en +frapper. Les paroles restent. Il le savait.</p> + +<p>Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter +ses tatouages au gant de crin, il jubilait, certain +d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de mauvaises +graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane +lui revint. Cela lui arrivait quand il +entrait au lit. Il déboucha un flacon de gin et il +but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme +un aspic. Il devint furieux parce que, tout d’un +coup, il eut la sensation de s’inquiéter de ce +qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela +son éternel « c’est rigolo », et, tout en se tournant +dans ses draps, comme un cachalot dans la +vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas +en train de devenir aussi bête qu’un autre mari. +Mais des voix traversèrent la cloison mince et, +dans la cabine voisine, il entendit le jeune +couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur +avait faite sur l’éducation des femmes arabes. +Aux bribes des répliques qui traversaient les +bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il +était l’objet d’un dissentiment. Il s’endormit, — peut-être +pour ne pas avoir l’ennui d’entendre +que la querelle tournait court, et la réconciliation.</p> + +<hr> + + +<p>A Casablanca, il s’était promis de faire la noce, +de courir les bars et de chercher dans les quartiers +aventureux, dans les maisons des courtisanes +africaines, de nouveaux objets de méditations. +Il n’en fit rien. Il agissait, au contraire, à +la façon d’une personne pressée et qui veut en +hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains +à vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils +galopèrent sur les pistes quand l’auto devint +impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était +qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette +merveille où les fleurs et les fontaines se cachent +derrière les murs lépreux. Il trouva le prétexte +qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au +printemps. En vérité, il ne pensait qu’au pays +basque. Cela l’étonnait et il se l’expliquait à lui-même ; +c’était, se répétait-il, pour savoir comment +M<sup>me</sup> Oswill « saquerait » Georges Dewalter. +C’était pour jouir en pensée de sa déconvenue. +C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure +de ces deux niais… Il n’admettait point qu’il +fût simplement exaspéré d’être parti et de leur +avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée +d’être inquiet ou simplement préoccupé.</p> + +<p>De retour à la côte et ayant deux heures à +perdre avant de se réembarquer, — tout de suite, +tout de suite, — il s’en fut chez une fille que lui +indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et +vigoureuse, avec un accent qu’il connaissait bien, +l’accent de la frontière espagnole. Elle était venue, +voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la +suite d’un fils de famille, mort quelques mois +plus tard aux environs de Marrakech. Depuis, elle +faisait fortune et se vendait avec simplicité en +attendant d’avoir de quoi se marier quand elle +retournerait au pays. Elle accueillit l’Anglais avec +une déférence complaisante et s’apprêtait à lui +obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement +il songea que ce corps majestueux +n’était pas fait pour le distraire. Il l’interrogea +pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle +lui répondit qu’elle avait servi chez des personnes +qu’elle nomma. C’était des cousins des Coulevaï. +Il l’interrogea derechef et, sans transition, il l’injuria. +Il lui dit que toutes les femmes étaient +insensées, qu’il les méprisait, et qu’il admirait +un bouvier qu’il avait vu reconduire la sienne à +la maison à grand renfort de pied au cul. Il +ajouta que tout le sexe ne méritait pas d’occuper +un homme, à moins qu’il ne fût, cet homme, +tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise +de lui verser un verre de fine. Nue et tremblante, +elle servit la liqueur. Il lui jeta cinq cents francs et +s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il +était déjà sur le bateau et pestait d’attendre +l’appareillage, qu’elle demeurait encore ahurie de +l’incohérence de son client. Enfin, il lui sembla +qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta +l’histoire à un colon de ses fidèles :</p> + +<p>— Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en +tient ! Sûr qu’il est cocu, — et qu’il le sait.</p> + +<p>Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas. +Il se sentait d’humeur à proférer des choses excessives +et se cachait. Chose notable : il oubliait de +boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et +il pensait que, volontiers, il lui ferait du mal. Il +cherchait. Il se dit soudain qu’il avait sur elle un +titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique +et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari +impitoyable. Il examina ce projet pendant que le +navire roulait sur la mer nombreuse.</p> + +<p>Il en comprit la vanité.</p> + +<p>Alors il résolut l’impossible : il résolut d’obtenir, +après trois années, le consentement d’autrefois. +Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne +voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures +du mariage, et, dans son cerveau abîmé, toujours +apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de +la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se +dit qu’également elles étaient à lui, et que, de +l’une ou de l’autre, il avait le droit d’exiger. +Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie +et de tenter une expérience. Il se le formula +ainsi :</p> + +<p>— Sa résistance est un morceau de sucre. Dans +quel mélange le ferais-je fondre ?</p> + +<p>Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et +de volonté, à base de flatterie, avec un soupçon +de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas de +réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula +sans arrêt jusqu’à Biarritz : quand il arriva chez +lui, son domestique lui dit que lady Oswill était +partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué +aucune direction.</p> + +<p>Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un +avec qui faire un assaut de boxe. Il était +secoué de colère et, pendant trois jours, il ne +cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A +la fin, il s’endormit comme un enfant après une +correction. Quand il se réveilla, il était redevenu +lucide. Il décida de se venger et il examina la +situation avec méthode. Il ne doutait plus de la +victoire complète de l’amant. Il était persuadé +que lady Oswill connaissait tout de lui, jusqu’à +sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en +tirer, et qu’elle était pareille, dans sa richesse, à +ces pauvresses de la nuit, qui se consolent de +leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur. +De jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur +devenait calme, parce qu’il savait qu’il allait +nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de quelle +façon il nuirait.</p> + +<p>Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait, +comme on dit au combat. Mais peu à peu, ainsi +que le héros de <i>la Peau de chagrin</i>, il voyait son +bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et +Stéphane, dans l’éblouissement de son amour, +vivait simple et souveraine. Chacune de ses heures +était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments +célés de ces deux hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>En octobre, Paris renaît. Après la trêve des +vacances, chacun revient de la montagne ou des +bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie +de vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la +mode retrouvent leur clientèle, hier dispersée au +gré des stations ou des chasses. Les voies regorgent +d’une circulation affairée et, dans les soirs +précoces de cette fin de l’automne, elles s’illuminent +en même temps que les voitures, les vitrines +et les balcons. Cependant, l’arrière-saison, dorée +et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux +foules de respirer dans les jardins. Partout +circule un plaisir de se retrouver dans ses +habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des +grandes semaines printanières quand, vers l’Étoile, +la capitale elle-même est une ville d’eaux. +Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses +enfants prodigues et tous leurs cousins de province, +c’est partout à la fois que Paris redevient +Paris.</p> + +<p>Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle +jouissait de la triple félicité de se sentir amoureuse +pour la première fois, d’être libre avec son +amant entre la place Vendôme et le rond-point +des Champs-Élysées, et d’avoir un compte ouvert +chez tous les fournisseurs qui font, de ce point +précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement +raffiné de l’univers. Ce jour-là, elle +rencontra Pascaline Rareteyre.</p> + +<p>Elle avait quitté Biarritz deux semaines après +son amie et, depuis quelques jours, elle était à +Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps d’aller +au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. +Un souffle tiède rendait la promenade légère. +Les deux femmes marchaient avec plaisir et, +parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois +se retournaient.</p> + +<p>— Ton départ n’est point passé inaperçu, dit +Pascaline. Chacun s’est rendu compte qu’il coïncidait +avec la disparition de M. Dewalter. Tes +meilleurs amis en ont parlé.</p> + +<p>— Ils y ont trouvé un sujet de conversation, +répondit tranquillement lady Oswill.</p> + +<p>Elles cheminèrent quelques instants en silence. +Pascaline regardait Stéphane et, joyeuse, elle +constatait le rayonnement de son visage. Il ne +portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, +même dans le sourire, lui donnait de l’austérité. +Il semblait que, sur la bouche plus sinueuse, +on voyait les baisers récents.</p> + +<p>Stéphane devina peut-être l’admiration de son +amie. Elle éprouvait le désir de parler de son +bonheur. Elle dit :</p> + +<p>— Si tu savais comme je suis heureuse !</p> + +<p>— Tant que ça !</p> + +<p>— Plus que ça… Georges a illuminé ma vie.</p> + +<p>— Je le vois bien, dit Pascaline…</p> + +<p>Mais elle ajouta :</p> + +<p>— Et ton mari ? Toujours au Maroc ?</p> + +<p>— Sans doute, répondit Stéphane.</p> + +<p>— Pas de nouvelles ?</p> + +<p>— Aucune.</p> + +<p>Elle montrait, dans ses brèves répliques, une +indifférence absolue et semblait ne pas se préoccuper +d’Oswill, pas plus que d’un étranger. Pascaline, +surprise, insista :</p> + +<p>— Il va tout de même falloir t’en retourner ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle +semblait suivre une pensée secrète. Enfin, elle la +dévoila :</p> + +<p>— Par moments, j’aspire à plus de liberté, +Pascaline. Vivre sans Georges, ce n’est plus vivre. +Je voudrais être sa femme.</p> + +<p>— Oh ! Oh ! C’est beaucoup, ça, dit M<sup>me</sup> Rareteyre +en riant.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu +d’amant, moi. Et si demain la vie nous séparait…</p> + +<p>— Pourquoi vous séparerait-elle ? repartit son +amie. Vous me semblez décidés, l’un et l’autre, à +ne pas vous laisser désunir ?</p> + +<p>— Certes… Tout de même, je reste mariée et, +comme tu le dis, il va falloir que je m’en retourne.</p> + +<p>Elle soupira, avec ennui :</p> + +<p>— Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze +jours sans moi ?…</p> + +<p>— Il t’écrira.</p> + +<p>Elle sourit, orgueilleuse :</p> + +<p>— Quelles belles lettres ! Je relirai tout ce qu’il +me dit quand il est à mes pieds. Je passe mes +doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de son +front fiévreux…</p> + +<p>— Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.</p> + +<p>Stéphane sourit encore :</p> + +<p>— Il a toujours un peu la fièvre, comme si son +âme était en feu. Sa tête, son cœur travaillent +sans cesse pour moi. Il me regarde avec bonté : +je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix +charmante, il me dit des choses très belles.</p> + +<p>— Tu as de la chance, répondit M<sup>me</sup> Rareteyre, +toujours gaîment. Beaucoup de chance ! Un tel +amant, du premier coup ! Moi qui ai tant échantillonné.</p> + +<p>Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.</p> + +<p>Gravement, avec une solennité involontaire, +comme pour remercier les dieux, elle murmura :</p> + +<p>— Oui, j’ai de la chance ! Il arrive que ma +joie trop pleine d’angoisse, comme dans ces nuits +sereines de l’été, quand la lune semble dangereuse…</p> + +<p>— Je n’ai pas remarqué… Je ne suis pas une +intellectuelle, dit Pascaline avec entrain.</p> + +<p>Elles avaient atteint le haut de l’avenue des +Champs-Élysées. L’heure était chaude et cendrée +et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se +découpait, pesante et massive, sur la dernière +lueur du couchant. De rapides voitures, silencieuses +comme des oiseaux nocturnes, parcouraient +la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel +perdait ses reflets. Il n’y avait aucune hâte chez +les passants.</p> + +<p>Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu fais ? demanda M<sup>me</sup> Rareteyre.</p> + +<p>— Georges habite ici. Il te priera un jour pour +le thé.</p> + +<p>— Je viendrai certainement, acquiesça la +rieuse jeune femme. J’aime cet homme qui te +rend heureuse et je veux l’en complimenter.</p> + +<p>— Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.</p> + +<p>Sa voix était douce et profonde et toute son +ardeur et sa joie angoissée s’y distillaient subtilement.</p> + +<hr> + + +<p>Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, +elle le trouva dans l’ombre. Il n’avait +pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était +pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la +lumière et se montra souriant. Elle ne l’avait +pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit d’abord +contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui +rappela qu’elle avait donné rendez-vous à la +femme de chambre. On l’appela. Stéphane dit +qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier +devait lui livrer une robe nouvelle et +qu’il fallait la lui apporter. Elle ordonna aussi +de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque +de ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser +dans la chambre. Elle ne se gênait en rien, dans +sa résolution presque farouche d’avouer toujours, +à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.</p> + +<p>Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. +Il était pâle, avec une ombre dans les yeux, mais +son visage était viril et sans tristesse, un peu +crispé comme celui des gens qui s’obstinent à +regarder de trop loin. Il y avait une bonté +indéfinissable dans son sourire et il la contemplait +naïvement comme un enfant admire une +image. Elle en ressentit un plaisir si grand qu’il +devint physique et parcourut son corps entier à +la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce +qu’elle avait dit à Pascaline :</p> + +<p>— Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie +comme je le suis depuis un mois, Georges !</p> + +<p>Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, +comme si cette petite phrase le récompensait +d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore :</p> + +<p>— Vraiment ?</p> + +<p>Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit +ses deux bras. Elle les élevait comme des +anses vivantes et ils semblaient chargés de toute +sa tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête +admirable dans ses mains et parla en la contemplant :</p> + +<p>— Voix délicieuse… Beauté… féerie… mirage… +comme je t’aime…</p> + +<p>Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. +Coquette, elle sembla jouer d’elle-même :</p> + +<p>— Mirage ?… Mirage ?… Comment, mirage ? J’ai +de la réalité, je suppose…</p> + +<p>Il lui répondit doucement :</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors +elle rit de nouveau :</p> + +<p>— Oh ! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, +je veux bien. Mais mirage !…</p> + +<p>Elle pensait avec plaisir à son corps généreux +qu’elle ne cessait de lui donner. Elle lui cria :</p> + +<p>— Tu ne sais pas très bien ce que tu dis… Je +l’ai déjà remarqué ; tu prends des airs graves +savants… Tu dis des mots sans suite…</p> + +<p>Il l’interrompit, en clown :</p> + +<p>— Toujours, les fous !</p> + +<p>Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et +la serra de toutes ses forces. Alors elle eut vers +lui un élan, un élan extraordinaire qui venait +du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit +à sa vie entière. Elle fut surprise de lui entendre +répondre bizarrement, comme à son insu, comme +pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du +tout. Elle le trouva soudain excessif, tantôt +triste, et tantôt trop gai. Après un temps de +silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose +à lui cacher ?</p> + +<p>Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une +inquiétude obscure :</p> + +<p>— Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me +cacher quelque chose serait pour moi insupportable. +Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose +une question aujourd’hui, tout de suite : as-tu +quelque chose à me cacher ?</p> + +<p>Elle avait pris ses mains et elle le regardait +avec ses grands yeux nets. Pendant quelques +secondes, il eut une espérance insensée. Il crut, +le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle +lui fit peur, tant il vit de loyauté sur son visage. +Il sentit que, s’il avouait, c’était fini, que jamais +plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois +déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait +dit avoir le mensonge en horreur. Alors, il pesa +sur les mots, tout proche d’elle :</p> + +<p>— Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher… +Je t’aime simplement et je suis heureux.</p> + +<p>— Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La +découverte d’un secret entre nous m’aurait glacée.</p> + +<p>Et ils parlèrent d’autre chose.</p> + +<p>Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. +Avant de lui répondre, il l’avait bien regardée et, +de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le projet +d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret +du Caneton, chez des Russes qui, près de la +Bourse, rôtissent le mouton sur de longues +aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis +que des tziganes font sortir de leurs violons le +chant des marins du Volga. Trois jours auparavant, +ils avaient passé là une heure agréable. +Il l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient +seuls. Il la dévêtit et, quand elle eut pris son +bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé, +les jambes magnifiques et les pieds charmants +qui l’avaient apportée. Mais la femme de chambre +revint avec la robe nouvelle. Alors il les abandonna +et passa dans sa propre chambre.</p> + +<p>Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il +tira d’un tiroir une lettre. Elle était de son écriture. +Sans la relire, il la mit sous enveloppe. +L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de +M<sup>e</sup> Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. +Close, il la tenait dans une main et, machinalement, +il en frappait l’autre, à petits coups +irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, +Enfin, il glissa l’objet dans sa poche et retourna +près de Stéphane.</p> + +<p>— Suis-je belle ? demanda-t-elle en souriant.</p> + +<p>Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, +et des diamants ruisselaient sur elle comme une +rosée. Écrasée ses pieds, la domestique recousait +une perle de la jupe. Elle-même, les bras +levés, elle arrangeait une mèche rebelle de ses +cheveux, près de l’oreille, qu’on voyait nue. En +bas on entendait le bruit calme de l’avenue +somptueuse. Il l’aida à mettre le manteau de +zibeline et, quand ils furent descendus, la femme +de chambre les regardait par la fenêtre : elle vit +M. Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, +hésiter à la couler dans une boîte aux lettres et +puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill, +indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>Maintenant la ville s’environnait souvent de +brumes. Les longues pluies, porteuses des suies +et des poussières infectes des usines du Nord, +descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante +sifflait à l’angle des rues et tordait l’eau +en lanière de fouet avant d’en frapper les visages. +Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées +du Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine +sortait des vêtements, aussitôt que l’atmosphère +devenait plus chaude et la tristesse des +grandes cités, pendant les dures saisons, tombait +sur plusieurs millions d’existences.</p> + +<p>C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient +une fatigue. La foule s’use à circuler. La fourmilière +mange ses fourmis ; le travail et le plaisir ont le +soir les mêmes yeux creux ; mais la vie continue +dorée pour ceux qui peuvent chaque jour jeter +au gouffre un millier de francs. Il ne faut pas +moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au +café de Paris ou chez Montagné, faire deux +courses, dîner au Ritz et entendre d’une loge, +Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre +garde, avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme +et rue de la Paix un peu plus de deux cent +mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et +qu’il fournissait l’argent des sorties, — les frais +de route, si l’on peut dire, — Georges Dewalter +n’avait plus rien. A peine quelques billets de +mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis +le gouffre. Il le savait et maintenant son angoisse +était revenue.</p> + +<hr> + + +<p>Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit +qu’elle ne pouvait se dispenser de retourner à +Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son mari +dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait +maintenant revenir en France d’un jour à l’autre. +Elle jugeait qu’une organisation nouvelle de sa +vie était devenue indispensable. Elle ne doutait +point de la sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, +pourvu qu’elle ne l’abandonnât point +tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, +la vie commune. Elle résolut de prendre le train +et elle pensait que Georges l’accompagnerait. Mais +il lui objecta qu’il était retenu par certains travaux. +Il avait feint de s’occuper d’économie +politique.</p> + +<p>Elle le crut parce qu’il le disait.</p> + +<p>Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et +reviendrait après une absence de trois semaines +ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se prodigua à +lui pendant les derniers jours et il sembla que +leur amour, loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, +chaque nuit, plus impérieux.</p> + +<p>Enfin, le 11 novembre, — le jour de l’Armistice +et de la Saint-René, — il la conduisit à la gare.</p> + +<p>Il était sept heures du soir. Une pluie tombait +du ciel avec une telle violence qu’elle rejaillissait +sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna jusqu’à la +cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une +seule place et la femme de chambre occupait un +autre single. Le grand train lourd pesait sur la voie +souterraine. Le quai n’était pas animé et ils le +parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui +faisait mille recommandations tendres et elle +pressait sa main dans la sienne. Elle était enveloppée +d’un manteau de fourrure grise, d’où +s’échappait une odeur d’ambre. Son visage était +encadré d’un chapeau combiné dans des ailes +d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère +sous un voile léger. Il ne savait rien lui dire +que : « Vous êtes belle ! » Son intonation frémissait +et ils étaient si bouleversés de la douleur +de se séparer qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne +l’avait plus tutoyée. Enfin les serviteurs du train +firent les derniers appels. Il fallut monter dans la +voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait +encore, cependant qu’il tenait la barre d’appui +verticale et, vers elle, levait sa tête confuse. Il +tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait +de ne plus dire que des paroles ordinaires et ils +sentirent l’ébranlement des essieux. Le train qui +emportait Stéphane était en marche.</p> + +<p>Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et +il la vit déjà à dix mètres de lui…</p> + +<p>Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, +et puis, brusquement, et ne sachant +plus ce qu’il faisait, il prit sa course tandis que +s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait +sans comprendre et elle ne comprit que quand il +fut de nouveau auprès d’elle : il avait sauté sur +les marches et il était monté dans le wagon. Son +chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans +bagage, nu-tête. Il serrait les dents avec une telle +puissance que ses mâchoires se dessinaient sous +son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable +de dire un mot.</p> + +<p>Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa +folie. Mais, toujours muet, avec une ardeur +sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la porte +refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait +dans ses bras et semblait vouloir se confondre +avec elle. Ils entendirent dans le couloir le +maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier +service. Alors ils rirent, sachant qu’ils +n’iraient pas dîner. Ils agissaient sans raison, +ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la +fois, comme des guerriers au combat.</p> + +<p>Quand ils eurent repris leur empire, elle le +caressait en souriant et elle lui demanda s’il comptait +ainsi passer la nuit et débarquer à la Négresse, +qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de +rechange ? Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que +gagner deux heures et qu’il descendrait du train +aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut +qu’ils avaient encore cinquante minutes avant +d’arriver à cette station. Elle se sentit lasse et il +lui conseilla de se coucher.</p> + +<p>Tandis que l’homme de service préparait la +cabine pour la nuit, ils restèrent debout dans le +couloir, proches l’un de l’autre et maintenant +silencieux. Elle était envahie d’une quiétude +douce et s’appuyait contre lui. La pluie avait +cessé. Une lune froide courait dans le ciel en +sens inverse du train. La campagne unie et sans +beauté, coupée de routes monotones, paraissait +sans fin. Parfois, aux approches d’un village +endormi, la machine poussait des appels stridents ; +une plaque retentissait au passage sous le +poids du train ; on traversait une gare sans nom +et des poussières enflammées allaient s’éteindre +sur les remblais. Une chaleur sèche et malsaine +agaçait la gorge et, vers le bout de la voiture, un +voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la +vitre ouverte. Une porte battait…</p> + +<p>Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la +coucha comme une enfant. Il étendit le manteau +sur les couvertures trop minces, donna de l’air, +mit dans un verre deux roses qu’elle avait laissé +tomber de sa ceinture. Elle le regardait faire, +heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il rangea +dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner +sur la tablette du lavabo et, quand elle fut +bien prête pour la nuit, il s’assit à l’angle du lit. +Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie qui, +tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent +les jeunes saules, et, comblée, elle porta la main +aimée à ses lèvres. Alors il s’agenouilla et leurs +deux têtes se regardaient.</p> + +<p>— Es-tu certain de me quitter aux Aubrais ? +lui demanda-t-elle, douteuse. Ne va-t-il pas plutôt +falloir que je te fasse un peu de place ? C’est +bien petit.</p> + +<p>Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A +l’oreille, il lui répondit qu’il allait descendre et +qu’elle devait s’endormir. Il caressait son front, +ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. +On eût dit qu’il avait eu la volonté de lui procurer +le sommeil. Elle percevait à peine que le +train venait de s’arrêter et les voix étrangères au +dehors. Brusquement, elle se réveilla. Il s’était +relevé et, courbé vers elle, il la regardait avec +un air extraordinaire, une espèce de bonté surhumaine. +Elle eut le temps à peine de lui tendre +ses bras nus, de prendre ses lèvres, de balbutier +qu’elle reviendrait vite. Déjà il était sorti du +compartiment après un baiser silencieux. Alors +elle bondit vers la fenêtre, ouvrit le volet de bois +et, accroupie sur la couchette, elle le voyait, sur +le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un +mouvement et il regardait avec stupeur le grand +train luxueux qui l’emportait, tandis que, derrière +la vitre, elle lui dessinait un geste d’adieu +et qu’elle lui criait : « A bientôt ! » sans comprendre +qu’il n’entendait plus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Le lendemain, vers midi, le domestique que lui +avait procuré l’agence, six semaines auparavant, +le vit revenir. Il était blême et couvert de boue, +comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât +dormir. Le valet lui demanda de quoi régler +certaines dépenses. Il le fournit et disparut dans +sa chambre.</p> + +<p>L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il +donnât signe de vie.</p> + +<p>Le lendemain, il n’apparut point non plus +dans la matinée et, comme le soir descendait, +on commença de s’inquiéter. On délibérait à +l’office pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on +sonna. Mais le tableau marquait que l’appel ne +venait pas de lui : quelqu’un s’annonçait à la +porte d’entrée.</p> + +<p>On ouvrit. Un vieil homme demanda si +M. Dewalter était là ? Le serviteur l’introduisit +dans le salon. Alors il donna son nom et dit +qu’il était M<sup>e</sup> Montnormand, notaire.</p> + +<p>C’était un petit personnage à l’aspect doux et +falot, habillé de vêtements trop larges. Un grand +manteau tombait sur ses jambes hésitantes et son +col était enveloppé d’un vaste foulard de soie +blanche avec des pois noirs. Ses cheveux étaient +blancs et soyeux comme ceux d’un vieux musicien. +Il portait une barbe courte qui semblait +sur ses joues une mousse de savon. Il avait un +aspect comique de province, mais son front large +et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect +et la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait +à petits pas dans le salon et regardait alternativement +la richesse de l’installation et le valet, +implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda +humblement :</p> + +<p>— Vous êtes le domestique de M. Dewalter ?</p> + +<p>— Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à +fait surpris à son tour.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Montnormand hésita une seconde et posa +une seconde question :</p> + +<p>— Est-ce que… avant… vous le connaissiez ?</p> + +<p>— Avant quoi, monsieur ?</p> + +<p>— Avant d’être son domestique ?</p> + +<p>— Non, monsieur…</p> + +<p>Il gardait une attitude correcte, habituelle à +la livrée, mais les demandes saugrenues du visiteur +inspiraient son mépris. Il pensa : « Drôle +de notaire ». Montnormand hochait la tête en le +regardant. Il semblait ahuri et ne rien comprendre. +Son interlocuteur le crut gâteux.</p> + +<p>— Je vais prévenir monsieur, dit-il.</p> + +<p>Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que +le vieil homme le saluait.</p> + +<p>Seul, Montnormand parcourut la pièce avec +stupeur. Sur une bergère, traînait un châle de +soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui +qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses +de taureaux et que, négligente, elle avait laissé +là, chez son ami. Le notaire, de ses mains fragiles, +prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête. +Enfin il murmura :</p> + +<p>— Pauvre petit…</p> + +<p>Il avait vu Dewalter au berceau ; plus tard, il +avait connu le secret de son origine, quand le +père véritable s’en était allé en Chine ; il avait +jugé les vertus et les défauts de son éducation +romanesque et, quand la mère était morte, il +avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il +avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle +et qui, son amant disparu, s’était usée elle-même, +comme les moulins qui n’ont plus de graines à +moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait +suivi la jeunesse de Georges, espéré sa réussite +brillante. Plus tard, après les premiers échecs de +la vie, il avait admiré sa conduite aux combats +et, dernièrement, il avait approuvé le projet du +départ en Afrique. Dewalter, alors, était venu le +voir à Saint-Germain au sujet d’une petite maison +qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois +hypothéquée, la maison natale, dont les loyers +payaient tout juste les frais et qu’il conservait +par souvenir, se disant, sans se le formuler, que, +dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble, +ils avaient évoqué des souvenirs et Georges avait +compris que ce vieillard restait son seul ami. Il +s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand +lui avait remis ses quatre sous, lui prédisant +que, là-bas, le destin lui serait meilleur… +Il n’y avait pas deux mois ! Le notaire se rappelait +son visage sans gaieté, mais calme, beau, +rayonnant d’une énergie sereine. Il y songeait +dans le salon et, quand Georges entra, il eut un +geste de désolation.</p> + +<p>Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la +douleur comme par une arme, un malade. Depuis +quarante heures, il avait, d’un seul coup, laissé +paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées +à Stéphane par un miracle de volonté. Elles +étaient sorties. Leurs stigmates le marquaient. Sa +fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans +ses yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa +chambre, il avait maigri. Il n’était pas rasé. +L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient +fait place à une expression de lassitude nerveuse, +comme celle des joueurs qui ont tout joué et qui +ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait soif.</p> + +<p>Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher +de lui. Enfin, il lui dit :</p> + +<p>— Je n’espérais pas que vous viendriez.</p> + +<p>— Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu +écrit ? répondit Montnormand avec bonté.</p> + +<p>— Parce que je l’espérais tout de même !</p> + +<p>Ils se regardaient, toujours à quelques pas +l’un de l’autre. Le petit notaire hochait sa tête +falote. Il murmura, navré :</p> + +<p>— En voilà une histoire !</p> + +<p>Le visage de Georges parut plus triste encore. +Il dit :</p> + +<p>— C’est la destinée…</p> + +<p>— Oh ! la destinée !… la destinée !</p> + +<p>Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler :</p> + +<p>— Qui sait, cela va peut-être bien tourner ?</p> + +<p>— Non, répondit Dewalter. Elle est partie +avant-hier. C’est fini.</p> + +<hr> + + +<p>Il s’assit sur le premier fauteuil avec une +espèce de geste mécanique, et ses yeux ne semblaient +plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect +des gens qu’on a torturés. Montnormand +s’approcha de lui et l’embrassa. Les yeux remplis +de larmes, il ne le voyait plus bien.</p> + +<p>— Vous êtes un brave homme, articula le +malheureux d’une voix lente.</p> + +<p>— Je t’ai vu tout petit… tout petit… balbutia +le notaire.</p> + +<p>Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé +par l’aspect de cette vie ruinée, par cette douleur +poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste, +son cœur d’autrefois, s’était réveillé… Il +répétait sa phrase : « Je t’ai vu tout petit… » Il +remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui +l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le +salon sans lumière, il lui semblait voir une +ombre glisser, une ombre triste, démodée, +l’ombre légère d’une femme morte depuis vingt +ans… Il se disait que son fils était la seule chose +vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle lui +demandait de le sauver.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p>Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter +coulait de ses lèvres. Depuis deux heures, il +la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et pitié, +écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la +lettre qu’il avait reçue, la lettre que Dewalter, +enfin, avait envoyée. Mais la fin était nouvelle :</p> + +<hr> + + +<p>— Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le +train s’éloigner. Je ne la voyais plus ; mais le +bruit de sa marche persistait et plus loin, toujours +plus loin, j’écoutais son roulement qui se +prolongeait dans les ténèbres, et je voyais sa +route dans le ciel, une lueur rouge, incertaine, +et qui diminuait. Un moment, par un caprice de +l’atmosphère, le halètement de la machine augmenta, +et le tumulte des wagons qui s’enfuyaient. +Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors +je me sentis tout à fait seul. Je me rappelle un +timbre qui sonnait dans la gare, en appelant je +ne sais quoi… Toutes les sensations de l’extérieur +m’entraient à vif… Sur une voie de garage, des +beuglements de bétail, des chasseurs chargés de +bêtes mortes devant une salle d’attente, des cages +étagées qui renfermaient des poules prisonnières. +Je ne pensais rien et en même temps je voyais +tout. Après quelques minutes affreuses, je suis +sorti de la gare et je me suis mis en marche dans +la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté +où le train l’avait emportée. Le ciel s’était +éclairci. La lune chancelait sur la route glacée et +je marchais comme un homme ivre. Et puis la +pluie a recommencé et je suis entré dans un +hôtel, un hôtel triste, un bouge à rouliers. Là, +j’ai passé la nuit… On m’a donné une bougie, on +m’a conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai +été chez moi, vraiment chez moi, dans ma misère. +J’avais la sensation que le patron du garni se +méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je +donnais l’impression de fuir après un mauvais +coup… Mais ça m’était égal… Et puis j’ai ouvert +mon portefeuille…</p> + +<p>Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation, +de la voix d’un homme que tout frappe, +qui est à bout et nu.</p> + +<p>— Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le +réveil, quand on est dans la douleur, voilà le +terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété, +et puis on recommence à savoir. Imaginez-vous +que d’abord j’avais oublié. Je me disais : « Ah ! +çà, où est-ce que je suis ? » Et, tout d’un coup, +je me suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire. +Quand on a dormi, le chagrin s’est reposé, et +alors… : si vous saviez ce que j’ai éprouvé ! Je ne +peux pas le dire… Non, je ne peux pas !…</p> + +<p>Il mit la tête dans ses mains et se tut.</p> + +<p>— Pourquoi ne lui as-tu pas parlé ? demanda +Montnormand avec hésitation.</p> + +<p>Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le +regarda. Ils eurent un long silence et le vieil +homme détourna les yeux.</p> + +<p>— Vous voyez bien, dit Georges.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>— Je n’avais qu’une idée : durer. J’ai duré +deux mois. C’est fini.</p> + +<p>— Tu oublieras, balbutia son ami.</p> + +<p>— Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas, +cria-t-il. Ce serait horrible. Pensez que je n’aurai +plus que ça : ma tête avec un souvenir dedans.</p> + +<p>Mais le bonhomme s’agita :</p> + +<p>— Il te fera tant de mal, ce souvenir ! Oui, il +te fera du mal. Tel que tu me vois, le plus +dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans +ma jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien +tourné. Eh bien quand j’y repense… et… il y a +longtemps… je souffre encore beaucoup.</p> + +<p>Sa voix s’étranglait.</p> + +<p>— Voudriez-vous oublier ? demanda Dewalter.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Toute une vieille douleur dictait sa réponse, +mais Georges fit un pas vers lui et il lui parlait +presque avec violence, comme pour s’accrocher à +ce qu’il avait fait :</p> + +<p>— Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis +enrichi pour ma vie entière. Jusqu’à mon dernier +sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où je +serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore ? +Ouvrier ? Pas même. Je ne sais pas travailler de +mes mains… Enfin, où que je sois, quand je serai +bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon +cœur et je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous +me prédisez beaucoup de souffrance ?… Je sais. +Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin +de printemps, font leur provision pour l’hiver…</p> + +<p>Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le +commutateur. Montnormand le vit plus blême +encore que tout à l’heure.</p> + +<p>— Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout +est ton cerveau.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau ? +répondit Dewalter. L’homme est fou. Comment, +sachant ce que je savais, le sachant… condamné +d’avance, comment expliquez-vous ceci : j’étais +heureux ?</p> + +<p>— C’est toute la vie, murmura le notaire en +remuant maladroitement ses petits bras avec des +gestes de pantin. Toute la vie !… Dix jours… dix +ans… c’est la même chose ! Si on pensait toujours +à la fin…</p> + +<p>— C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant +nous construisons… J’ai construit pièce par pièce, +pour elle, un personnage. Il était devenu vivant, +même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations. +C’est lui qu’elle aime. Et il était riche… +Ah ! si vous saviez comme il était riche !…</p> + +<p>Montnormand comprenait bien de quelle richesse +il parlait, richesse du cœur, de l’esprit, richesses +que la richesse n’aurait dû que servir… A son +tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile. +Il voyait l’immense douleur de son ami et, pour +la vaincre, il se jeta sur elle. A la fois admirable +et ridicule, il essayait de la détruire avec des +ruses de nain qui veut abattre une géante. Il +trouvait des paroles magnifiques, des mots lourds +de sens. Il prêcha le courage, la joie de se grandir +en souffrant. A la fin, il offrit son argent. +Georges refusa. Il insista :</p> + +<p>— J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que +tu es honnête. Tu n’as rien fait de mal. Si tu as +été faible et imprudent, tu as payé ta faute de ta +douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais +je te prêterai, moi, de quoi partir et t’installer +au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon argent, je +sais que tu t’en iras ! Et, pour me le rendre et +pour me faire plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas +le droit de refuser puisque je te crée un devoir. +Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette +femme. Tu pourras le faire, sans craindre d’elle +un jugement puisque tu seras parti.</p> + +<p>Mais Georges lui répondit non : jamais elle ne +saurait qu’il lui avait menti. Il dit qu’il lui adresserait +une lettre pour prétexter un voyage, et puis +plus tard, une autre pour lui apprendre que son +absence se prolongeait, et qu’enfin il laisserait +agir le temps. Jamais il ne la reverrait. Les +paroles de son ami lui donnaient de la force. Il +emporterait son chagrin et pleurerait la vivante +comme une morte. Montnormand lui demanda +de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura. Alors, +le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent +et Dewalter resta seul.</p> + +<p>Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la +nuit.</p> + +<p>Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le +courage, qu’il n’avait pas eu depuis quarante-huit +heures, de prendre soin de lui. Il se rasa, s’habilla +et descendit dans la ville. Il alla dîner dans +un petit restaurant près de la gare Saint-Lazare +et il s’obligea à lire un journal. Mais il était +incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa +d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir +vivre avec elle. Il était décidé à la discipliner +comme une compagne de tous les jours, +comme une servante fidèle qu’il allait emmener +en exil. Chaque fois que l’image de Stéphane surgissait +en lui, il la regardait en face, voulant +s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance +était terrible. Pourtant, il était satisfait de +son courage. Il se sentait sur la vraie route et il +se rappelait son serment et l’argent qu’il avait +accepté de Montnormand en jurant de partir.</p> + +<p>Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait +quitter que le lendemain.</p> + +<p>En marchant, il se demandait s’il n’allait pas +faiblir, là-haut, dans ces pièces encore toutes +parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus sage en +allant à l’hôtel ? Mais il songea qu’il était pauvre et +qu’il devait désormais éviter toutes les dépenses. +Il comprit aussi que la douleur était partout et +que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce serait +lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison.</p> + +<p>Comme il y arrivait, il vit la femme de +chambre de Stéphane.</p> + +<p>Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement +fut si violent que, pendant quelques +secondes, il resta environné d’un brouillard. +Enfin, il distingua qu’on lui parlait.</p> + +<p>D’une voix rapide, la femme de chambre le +prévenait qu’elle le guettait depuis près d’une +heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz, +que son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même +dans l’appartement. Elle ajoutait que +Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill +était toujours armé, mais que pour « madame »… +elle ne craignait rien…</p> + +<p>Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé +d’anxiété et peut-être de joie, avait disparu dans +l’immeuble, et les étages qu’il escaladait semblaient +disparaître sous ses pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVIII</h2> + + +<p>Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver +Dewalter et que lui-même, resté seul, s’y +essayait, deux autres forces, l’une d’amour, +l’autre de haine, intervenaient dans son destin. +Elles allaient se refermer sur lui comme un étau.</p> + +<p>En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue +que pour ne pas en être absente quand Oswill rentrerait, +Stéphane avait appris que son retour +avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la +villa, et qu’il en était reparti. Interrogeant les +domestiques, ils lui répondirent que leur maître +avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient +au Maroc et qu’il profitait du voyage de sa +femme pour y retourner. Il avait ajouté qu’il y +resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si, +par hasard, elle se réinstallait chez elle avant +lui. Ces manières d’agir furent agréables à lady +Oswill. Elle en conclut que son mari avait compris +leur situation véritable et qu’il était d’accord +pour qu’ils continuassent à jouir chacun de leur +liberté.</p> + +<p>Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux +renseignée et d’avoir quitté Georges inutilement. +Elle sentait la puissance de leurs liens et chaque +jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne +l’obligeait à attendre. A peine fut-elle au courant +des choses, qu’elle eut l’idée de revoir Dewalter +et, le soir même, elle reprenait le train à la +Négresse. La joie qu’elle allait faire à son amant +effaçait en elle l’ennui du voyage. Elle fut au Ritz +le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se coucha. +Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées +à l’heure du dîner, dans toute sa splendeur, +et à l’improviste. D’avance, elle jouissait +du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand +elle arriva, Dewalter venait de sortir. Le valet de +chambre lui dit le chagrin qu’il avait montré. +Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière +était absente. Par le téléphone, elle commanda un +dîner qu’on lui monta du Fouquet’s voisin. Elle +était joyeuse de se retrouver entre ces murs +et, comme toutes les femmes, elle faisait des +projets.</p> + +<p>Soudain, la femme de chambre fit irruption. +Elle accourait du Ritz et paraissait bouleversée.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Stéphane.</p> + +<p>— Le mari de madame est là, madame, répondit +Joséphine. J’étais dans la chambre ; je rangeais +les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain, +je me retourne ; il y avait un homme…</p> + +<p>— Un homme ?</p> + +<p>— Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer. +Je ne sais pas comment… Je ne l’ai pas entendu.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il vous a dit ? demanda lady +Oswill.</p> + +<p>— Il m’a dit : « J’arrive du Maroc. Préparez-moi +un bain. »</p> + +<p>— Est-ce que vous êtes folle ?</p> + +<p>— Non, madame.</p> + +<hr> + + +<p>Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill +avait menti. Jamais il n’était retourné en Afrique. +Il l’avait annoncé aux serviteurs de Biarritz par +politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En +vérité, après quelques jours de fureur vaine, il +s’était précipité sur Paris. Aux environs de +Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton +qui le gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite, +évitait l’accident, mais un arbre — plus obstiné, +ou moins heureux — avait reçu la cinquante +chevaux. Le piéton, sans rancune, ramassa sir +Oswill. Comme il était médecin, il lui dit, à titre +documentaire, qu’il avait une côte cassée, +l’épaule démise, et qu’il en serait quitte avec trois +semaines de lit. Il indiqua un hôtel voisin +comme un bon endroit de repos et consentit à +promettre qu’il ferait envoyer une civière. Il +ajouta qu’étant en promenade, il ne faisait pas +payer la consultation. Il laissa Oswill écumant.</p> + +<p>Sa convalescence dura trois semaines, en effet. +Enfermé près d’Amboise, dans une chambre Louis-Philippe, +il avait la vue de la Loire. C’est une +époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui +rappelait lord Byron dont il était jaloux, depuis +l’enfance ; le fleuve, avec ses plaques de sable +entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une +maladie de peau. Il se rappelait aussi que sa +première conversation avec Dewalter, dans le +train, avait justement commencé dans les environs, +à peu près à la hauteur où sa voiture avait +agressé le peuplier. Le soir, il entendait un gramophone. +Vers l’aube, il était réveillé par des +coqs. Les gens qui passaient sur la route, les +paysans, parlaient un français pur : tout cela le +mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que +sa femme faisait, à Paris, avec son ruffian, +tandis qu’il mijotait sur son lit de province, lui +donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il +voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait, +enveloppé d’une sueur glacée. Alors, il jurait +comme un cad et une haine affreuse s’amassait +en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il +remercia ses hôtes par une bordée d’injures et +prit le train. Il descendit au palais du Quai +d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était +partie pour Biarritz. Il ne savait toujours pas ce +qu’il allait décider. Il comptait sur ses doigts les +quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait +chance de la retrouver. Au Ritz, il donna son +nom d’un air bonhomme. On lui indiqua le +numéro de l’appartement de lady Oswill, et +c’est ainsi que, tout d’un coup, la femme de +chambre l’avait eu dans le dos.</p> + +<hr> + + +<p>Encore mal remise de son émotion, elle racontait +l’apparition à Stéphane :</p> + +<p>— Pendant que je préparais le bain, monsieur +s’est approché. Il m’a tendu un billet de cinq +cents francs et il m’a dit, — que madame m’excuse, — il +m’a dit : « Donnez-moi l’adresse de +l’amant de madame ». Je suis devenue verte, j’ai +pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors…</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>— Alors monsieur a tourné dans la chambre +comme dans une cage. Il me faisait peur. Et, +brusquement, il a donné un coup de poing sur la +coiffeuse ; le nécessaire a volé en morceaux. +Ensuite…</p> + +<p>— Ensuite ?</p> + +<p>— Ensuite, monsieur m’a dit : « Imbécile, +ramassez ça ». Il a allumé une cigarette et il est +sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai filé, +et je suis venue… Je crois que madame ferait +bien d’y aller.</p> + +<p>— Par exemple, non, je n’irai pas.</p> + +<p>Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle +se sentait d’une race qu’on ne gouverne pas sans +régner. Mais on entendit un tumulte dans l’antichambre +et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill +apparaissait.</p> + +<p>Il parlait avec force au valet :</p> + +<p>— Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez +mon chapeau. Si vous n’êtes pas content, demandez +à votre patron de vous augmenter. Il est +assez riche pour ça.</p> + +<p>Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le +salon. Stéphane, pâle de colère, s’était levée. Il +lui sourit d’un sourire en triangle, d’un sourire +de faune savant :</p> + +<p>— Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous +déranger. Mais où vous êtes, je peux venir, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Il eut un regard dur, haineux, et la grimace +disparut. Il virevolta et tomba d’aplomb sur ses +pattes devant la femme de chambre :</p> + +<p>— Ah ! vous voilà, vous ? Eh bien, vous aurez +un beau souvenir : vous avez été suivie par un +homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes. +Et maintenant, vous pouvez allez vider le bain. +Sortez !</p> + +<p>Stéphane, par un effort, avait repris son calme. +Elle dit avec netteté, sans hausser la voix :</p> + +<p>— Allez dans ma chambre, Joséphine.</p> + +<p>Oswill se retourna :</p> + +<p>— Tiens ! vous avez une chambre ici ! Vous +habitez en meublé maintenant ?</p> + +<p>Il paraissait décidé à toutes les méchancetés. +Son visage narquois et mobile reflétait les +images de sa pensée. Il regardait le salon +luxueux et son opinion qu’elle entretenait Dewalter +se précisa. A la femme de chambre, prête à sortir, +elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était :</p> + +<p>— Guettez monsieur en bas et prévenez-le.</p> + +<p>Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul, +il ricana :</p> + +<p>— Combien donnez-vous par mois à votre +confidente ?</p> + +<p>— Est-ce que je vis de votre argent ? dit Stéphane.</p> + +<p>— Non. Pas plus que moi du vôtre.</p> + +<p>Il lui rit au nez.</p> + +<p>Elle fut stupéfaite ; elle pensa qu’il était devenu +fou ; mais elle se rappela qu’il buvait. Elle lui +demanda s’il était ivre.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours +ivre. Ça m’éclaircit les idées. C’est excellent pour +mes expériences psychologiques.</p> + +<p>— Vous êtes venu faire une expérience ? +demanda-t-elle.</p> + +<p>Il fit signe que oui.</p> + +<p>Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le +mettre à la porte. Alors son œil fut dangereux. +Il articula :</p> + +<p>— Je voudrais voir ça.</p> + +<p>Son accent anglais s’était brusquement augmenté. +Il errait dans le salon. Toujours immobile +et calme, elle continua :</p> + +<p>— Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc +vous avez perdu la notion exacte de vos droits et +de leurs limites ? Est-ce que vous croyez être un +mari, par hasard ? Le fait de vous avoir appartenue +n’implique pas, j’imagine, que je vous +appartienne encore. Il y a longtemps que nous +nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont +suffi pour que je sois, en réalité, votre veuve. +Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un +ami…</p> + +<p>— Un excellent ami… murmura-t-il.</p> + +<p>Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait +avec une netteté grandissante, toujours debout à +la même place :</p> + +<p>— Un ami ? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé +de me laisser emporter en voyage comme une +valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes +parti le lendemain sans me revoir et sans prendre +congé. C’est très bien. Vous êtes libre comme je +le suis… Mais de quel droit entrez-vous dans ma +chambre sans être annoncé ? Vous entrez et vous +cassez une table ! Vous êtes fou ! Et ici ? Qu’est-ce +que vous faites ici ?</p> + +<p>— Et vous ?</p> + +<p>Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée +à en finir :</p> + +<p>— Je vais vous le dire si vous le souhaitez.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Je le sais.</p> + +<p>Elle sourit avec mépris :</p> + +<p>— Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et, +n’est-ce pas, gardez-vous désormais de violences de +maître… et encore plus, — ah ! oui, encore +plus, — des fureurs de jaloux.</p> + +<p>Il cligna des yeux comme un hibou devant +une lampe.</p> + +<p>— De jaloux ?</p> + +<p>— De quoi, alors ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Il ricana :</p> + +<p>— Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas.</p> + +<p>— Je l’espère, dit-elle de haut.</p> + +<p>Il y eut un temps. Il était humilié, rongé +d’ulcères et il comprit qu’il perdait pied. Il +tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard +et il fit un effort terrible pour le purger de son +venin. Il sentit qu’il y parvenait et de nouveau +il exposa un visage placide. En même temps, il +réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il +lui semblait que la qualité de son amant aurait +dû la diminuer. Une femme qui paye a moins de +fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait. +Alors, il s’assit. Le siège était près d’une table +et sur cette table il y avait un timbre. Brusquement, +il sonna.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Il la regarda dans les yeux et répondit avec +nonchalance qu’il voulait du thé. Il attendait de +voir comment elle réagirait…</p> + +<p>— Vous savez bien chez qui vous êtes ? dit-elle +durement.</p> + +<p>Il tressaillit : l’expérience réussissait. Il sentit +que l’action allait se préciser. Le valet entra, prit +l’ordre et sortit.</p> + +<p>Oswill souriait, installé dans une bergère :</p> + +<p>— Chez qui je suis ? Comment donc ? Je suis +chez vous, je suppose ?</p> + +<p>— Non, répondit-elle, rapide et violente.</p> + +<p>Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il +feignait de n’avoir pas encore compris, elle l’y +forçait : non, elle n’était pas chez elle. Elle était +chez son amant. Et, en effet, il comprit.</p> + +<p>Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle +ne savait rien. Il comprit que ce salon, ce luxe, +c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il eut un +éblouissement comme un limier sur la piste. +Mais cette fois encore il se trompa : il crut que, +par des moyens louches, l’imposteur s’était procuré +des ressources. Il vit l’horizon changer et, +vaguement, il eut la prescience qu’il allait trouver +là un champ d’action. Il se ramassa sur +lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions, +des ruses d’espion en pays ennemi et des +audaces de mots à double sens pour bien étudier +le terrain.</p> + +<p>— Je ne suis pas chez vous ? dit-il. Tiens, +j’aurais cru !</p> + +<p>Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette +phrase, mais elle était remplie de dédain. Il +s’était levé et il expertisait du regard ce qui l’entourait.</p> + +<p>Il sourit :</p> + +<p>— Alors, je suis chez M. Dewalter ? Il a décidément +un goût excellent. A Biarritz, il avait +une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel +appartement.</p> + +<p>Elle lui demanda :</p> + +<p>— Vous connaissez M. Dewalter ?</p> + +<p>Il répondit d’un trait :</p> + +<p>— J’en ai connu un, ce n’est pas le même.</p> + +<p>Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait +plus. Elle crut qu’il savait quelque chose +sur un parent de son ami.</p> + +<p>Elle demanda encore :</p> + +<p>— L’un des siens ?</p> + +<p>— Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport +avec le vôtre.</p> + +<p>Elle haussa les épaules. Que lui importait un +autre Dewalter, un émigrant ?</p> + +<p>— Ne m’en parlez pas, répondit-elle.</p> + +<p>— Je ne vous en parle pas.</p> + +<p>Le domestique entra, portant le thé.</p> + +<p>— Merci ! Sortez, dit Oswill, et il se rassit +comme s’il avait été chez lui.</p> + +<p>Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme +pour préciser une idée qui lui venait. Stéphane, +exaspérée, le regardait couler du sucre dans sa +tasse.</p> + +<p>— Je vous répète que je vais vous mettre à +la porte, dit-elle. Vos excentricités dépassent la +mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter, le +mien, comme vous dites… Ce n’est pas indispensable +pour comprendre mes sentiments. Je n’ai +rien à vous cacher puisque vous n’avez envers +moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi +ce que vous êtes venu faire. Où nous allons. +J’attends !…</p> + +<p>Comme il buvait, elle s’énerva davantage :</p> + +<p>— Dans trois minutes, je vous préviens que je +romprai l’entretien. Dans trois minutes… Vous +aurez eu le temps de boire votre thé.</p> + +<p>— Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites +à M. Dewalter d’en acheter d’autre.</p> + +<p>Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait +qu’il avait enfin trouvé son idée.</p> + +<p>— J’attends, répéta Stéphane immobile.</p> + +<p>Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement :</p> + +<p>— Tenez, commença-t-il, je vous demande +pardon. Je suis entré ici comme si j’allais tout +casser, nerveux… Je ne sais pas pourquoi ! Vous +avez raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime +pas, je ne suis pas jaloux…</p> + +<p>Elle dit :</p> + +<p>— Je ne suis pas votre femme.</p> + +<p>— Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez +pas tout le temps !</p> + +<p>Elle lui rétorqua, implacable :</p> + +<p>— Ne m’y forcez pas.</p> + +<p>Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper +comme il lui arrivait avec les filles. Il froissa ses +mains et les agrafa l’une à l’autre. Il avait un +rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il +trouva la force de se détendre et il continua d’un +ton conciliant, avec des gestes mous :</p> + +<p>— Tenez, parlons gentiment, voulez-vous ? +Gentiment… Je ne vous aime pas, vous n’êtes +pas ma femme, c’est entendu ! Vous n’êtes pas +ma femme, mais vous l’avez été. Vous portez +encore mon nom… et, comme j’ai dit en entrant, +je peux toujours venir où vous êtes.</p> + +<p>Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point. +Elle l’écoutait sans rien manifester, impatiente +de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée par +ses manières, tout d’un coup irréprochables, et +prête à la riposte. Mais elle gardait devant lui +une attitude souveraine ; ses belles lèvres étaient +closes ; elle cachait la flamme de ses yeux sous +l’ombre de ses cils tandis qu’il continuait, et +maintenant sans la regarder, comme s’il eût +craint lui-même d’être dévisagé :</p> + +<p>— Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous +n’êtes pas à Biarritz. Je vais au Ritz, vous n’êtes +pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre et +je vous trouve… ici… chez M. Dewalter, qui est +certainement… un gentleman, un homme très +bien et, de plus, dans la situation de vous +aimer…</p> + +<p>Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina. +Il vit que rien dans ses paroles ne paraissait +ironique à cette femme. Alors, désormais +sûr de lui, il continua :</p> + +<p>— Vous voyez, dit-il, je suis loyal ; je ne +cherche pas à démolir votre idole et, sans doute, +je ne le pourrais pas. Je vous connais ; vous +n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes +de plus avisée ; M. Dewalter, pour vous plaire, a +certainement toutes les vertus.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Il les a.</p> + +<p>Il s’inclina poliment :</p> + +<p>— Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses +sans jugement et qui peuvent se tromper sur la +valeur morale et marchande de l’homme qui les +intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Et alors, c’est ennuyeux pour moi…</p> + +<p>— C’est heureux pour moi, dit-elle.</p> + +<p>Il sourit ; son sourire était un chef-d’œuvre. +Un grand acteur n’aurait pas fait mieux. Il y +avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret, +une ombre de tendresse, un relief d’amertume, +mais de l’ironie, pas du tout, oh ! pas du tout. +Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête +homme qui, courageusement, faisait l’éloge d’un +ennemi. Et même, il insistait :</p> + +<p>— Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est +sincère… Il est riche…</p> + +<p>Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu +dans le vide et comme un homme braqué sur +une idée.</p> + +<p>— A quoi pensez-vous, Oswill ? demanda-t-elle. +Il dit avec une grande douceur :</p> + +<p>— Je pense à ce que je vais faire…</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous allez faire ?</p> + +<p>Son expression devint angélique. Il répondit :</p> + +<p>— Je vais divorcer.</p> + +<p>Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le +savait obstiné et restait stupéfaite de le voir +s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses oreilles. +Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne +qu’elle fut désarmée.</p> + +<p>— Je vous remercie, dit-elle. Vous allez +au-devant de mes désirs. Je ne vous aurais pas +demandé ma liberté entière. Je la souhaitais, +mais je ne voulais pas vous abandonner. Puisque +vous me l’offrez…</p> + +<p>— Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je +veux que vous soyez entièrement libre, et seule, +devant le héros que votre cœur a choisi. Vous +me remerciez ? Il n’y a pas de quoi. Me mettre +en travers de votre bonheur ?… Je n’aurais eu +garde.</p> + +<p>Une joie horrible était en lui. Il faisait des +efforts surhumains pour ne pas la montrer, voulant +tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment, +elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère, +tellement il cachait sa pensée obscure. Il +avait pris un air un peu cocasse et semblait s’attrister +sur lui-même.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Je suis un drôle d’homme et l’on se moque +de moi et de mes expériences. Mais elles m’ont +appris à comprendre les désirs humains. Tout à +l’heure, j’ai manqué de sang-froid… J’ai eu tort +et je me repens. J’ai réfléchi depuis… Riche et +belle comme vous l’êtes — pour mon regret — mon +devoir aurait été de vous protéger contre +un aventurier, un escroc quelconque de cœur et +d’argent… Le cas de M. Dewalter est différent. Il +est honorable et riche. Dans ces conditions, mon +devoir est de vous le laisser… Je déplore de vous +perdre, mais je suis consolé, dans mon orgueil, +de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne +pouviez mieux tomber.</p> + +<p>Il se délectait sadiquement de dire les mots +qu’il disait, les mots exacts de l’ironie, mais de +les dire avec une voix si franche, une sensibilité +si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en +effet, dans sa magnifique loyauté, reconnaissante +de la justice rendue à son ami, elle eut un élan +vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine +fut la plus forte :</p> + +<p>— Non, dit-il. Plus tard.</p> + +<p>Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle +pas eue si elle avait surpris l’expression +soudaine de son visage détourné ? Mais, déjà, il +revenait en souriant :</p> + +<p>— Je ne vous demande qu’une chose, dit-il.</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Accordée.</p> + +<p>Il insista, l’air sans péril :</p> + +<p>— D’avance ?</p> + +<p>— Oui, répéta-t-elle avec bonté… Oui… C’est +bien le moins, aujourd’hui.</p> + +<p>Il parut enchanté. Il la savait incapable, une +promesse une fois donnée, d’en marchander +l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette :</p> + +<p>— Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter +mon abdication, votre bonheur et son heureuse +fortune.</p> + +<p>Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire +et lui dit qu’elle avait promis.</p> + +<p>— Quel est votre but ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Il lui répondit :</p> + +<p>— Je veux qu’il me connaisse.</p> + +<p>Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et +qu’entre gens du monde aucun scandale +n’était possible. Au moment de son sacrifice, il +trouvait juste de pouvoir juger par lui-même +celui auquel il s’immolait. Il avait un aspect rassurant, +l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle +crut que sa manie de l’expérience survivait à sa +méchanceté.</p> + +<p>— Vous n’allez pas lui chercher querelle ? dit-elle.</p> + +<p>Il prit un air chagrin et secoua la tête :</p> + +<p>— Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez +encore lady Oswill, je le féliciterais plutôt d’avoir +toutes les vertus qui me manquent… L’oisiveté +et la fortune ne l’ont pas gâté.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage +tout son amour s’inscrivait. Elle pensait à la +tendresse de Georges, à sa flamme charmante, à +son soin constant de s’orner pour lui plaire, à +tant de choses délicates qui le faisaient incomparable. +Elle songeait qu’il était né délivré des +soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer, +comme d’autres sont dispensés de la lutte des +cités pour avoir le loisir de prier dans les +temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune +ne l’avaient pas gâté.</p> + +<p>Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il +lisait dans son esprit.</p> + +<p>— Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi !</p> + +<p>Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit. +Elle était libre. Une entrevue, si correcte fût-elle, +entre Oswill et Dewalter, lui déplaisait, mais elle +avait confiance dans la délicatesse de son ami. +Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé. +Au contraire, la vue de ce mari, si manifestement +étranger à elle, ne pouvait que détruire +chez Georges tout sentiment possible de cette +nature. Elle savait la netteté de son cœur et ne +l’imaginait pas s’attardant à des visions mauvaises. +Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne +pouvait plus éviter la rencontre. Oswill l’avait +décidée. En l’examinant, elle le vit calme, l’air +un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée. +Alors, dans l’antichambre, ils entendirent que +Georges entrait :</p> + +<p>— Vous avez promis, dit Oswill.</p> + +<p>— J’ai promis, oui. Mais faites vite.</p> + +<p>Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie. +Il la suivait, courbé, obséquieux :</p> + +<p>— Je vous remercie de cette dernière obéissance.</p> + +<p>Elle ferma la porte sans se retourner. Alors, +et brusquement, il se transforma.</p> + +<p>Courbé en avant, le visage ignoble, les dents +découvertes, les mains aux poches, les pieds +écartés et bien en possession du tapis, ivre de +joie mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait…</p> + +<p>Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter +dont il était le confident.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIX</h2> + + +<p>Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la +porte de l’appartement, ce qu’il avait pensé tandis +qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long, +une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver +de la femme de chambre au valet. Il le trouva, +encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir +Oswill. Il dit :</p> + +<p>— J’ai servi le thé.</p> + +<p>Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint +aucun renseignement. Ce qui le bouleversait était +multiple. Quel homme était-il, ce mari inconnu ? +Comme un combattant, ignorant son adversaire, +il entra dans le salon.</p> + +<p>Il vit Oswill.</p> + +<p>Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer +et riant, Oswill, l’homme du train, l’homme +de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après, il +avait compris.</p> + +<p>Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire +nerveux du type épuisé qui se voit fichu. Il balbutia :</p> + +<p>— C’est possible… ça… c’est possible…</p> + +<p>— Le monde est petit, n’est-ce pas ? dit Oswill. Bonjour…</p> + +<p>Il ajouta avec délectation :</p> + +<p>— Oui, c’est bien moi.</p> + +<p>— Misère, fit Dewalter.</p> + +<p>Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu :</p> + +<p>— Vous l’avez vue ?…</p> + +<p>— Ma femme ? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue.</p> + +<p>Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant +de douleurs pour en arriver là : à être démasqué ! +Il contemplait son confident. Il répéta deux +fois.</p> + +<p>— Elle sait… Elle sait…</p> + +<p>— Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Comment, pourquoi ?</p> + +<p>Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il +sentait le raffinement de l’ennemi.</p> + +<p>— Vous m’attendiez ? murmura-t-il.</p> + +<p>Oswill augmenta son dur sourire. Il dit :</p> + +<p>— Je ne suis pas pressé.</p> + +<p>Dewalter tressaillit :</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>Sa douleur pauvre était de plus en plus visible.</p> + +<p>Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du +pied :</p> + +<p>— Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en. +Dites-lui…</p> + +<p>Avec un calme affreux, Oswill déclara :</p> + +<p>— Je ne lui dirai rien du tout.</p> + +<p>Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que je vous l’ai promis.</p> + +<p>Il riait de nouveau et commençait d’avancer, +toujours un peu penché.</p> + +<p>Il se dévoila tout d’un coup :</p> + +<p>— Ce serait trop commode ! Parce que je sais +votre secret, j’irais le dire ! Non. J’ai trouvé +mieux. Elle saura la vérité par vous.</p> + +<p>Il se dirigeait vers Georges :</p> + +<p>— Vous lui direz ! Vous lui direz vous-même : +« Je suis un aventurier, un escroc. Vous avez des +millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange. »</p> + +<p>Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas +être entendu au delà des cloisons. Dewalter, sous +l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord. +Appuyé contre une table, il regardait du côté où +Stéphane était sortie. Oswill le comprit. Il ricana, +bouffonnant presque :</p> + +<p>— Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a +confiance !</p> + +<p>— Canaille, dit Georges à mi-voix.</p> + +<p>L’autre revenait sur lui, scandant sa marche +de ses mots accentués, et crachant son triomphe :</p> + +<p>— Je ne suis pas — hein ? — de vos petits +bourgeois qui se précipiteraient sur la vérité +comme des étourneaux… La vérité est une arme +sûre, mais c’est une arme à retardement… Les +femmes sont comme les despotes. Elles font exécuter +les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est +vous qui serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je +reste en dehors pour être le maître du jeu.</p> + +<p>Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait +toujours la porte par où Stéphane pouvait +entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux +cheveux, il frémissait.</p> + +<p>— Ça vous amuse ?</p> + +<p>— Ça m’intéresse.</p> + +<p>— Je peux en crever, hein ?</p> + +<p>— Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez.</p> + +<p>— Prenez garde.</p> + +<p>Il faillit se ruer.</p> + +<p>— La paix, fit Oswill avec un rond de bras +négligent. Ne serrez pas les poings.</p> + +<p>Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle +entendrait, elle accourrait. Il traversa le salon +pour résister à l’idée du heurt. Pourtant il se +sentait une force terrible et il savait que, d’un +geste, dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté +ce colosse. Il respirait largement pour se +contraindre.</p> + +<p>Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées, +il insultait dans une précipitation de débit :</p> + +<p>— Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature +sentimentale en quête d’un Roméo. Vous +n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être +un gentleman de fortune. Vous avez inventé un +personnage pour rouler une femme… Ne serrez +pas le poing, je vous dis ; demain vous tendrez +les mains !</p> + +<p>Georges pensa : « Je vais le tuer ».</p> + +<p>Il gronda à voix basse :</p> + +<p>— Taisez-vous…</p> + +<p>L’autre continua :</p> + +<p>— Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru, +en venant ici, que votre dupe était renseignée, +avilie au point de vous supporter en vous connaissant. +Mais non ! J’ai respiré ! Elle ne sait +rien ! Votre ruse est de plus longue haleine. Vous +fortifiez vos positions. Vous durez.</p> + +<p>Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur. +Il ne pouvait comprendre que son âme fût +jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce fût +possible… Il pensait à son calvaire depuis trois +jours et, de toutes ses douleurs salies, il faisait +une émeute. Oswill ricanait :</p> + +<p>— Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers +pour tenir le coup jusqu’à ce qu’il soit tout +à fait beau ? Vous faites de l’œil à la richesse.</p> + +<p>Secoué de fureur, soudain courbé en avant, +Georges cria tout bas :</p> + +<p>— Canaille ! Cœur de plomb, de boue !… Je +donnerais, en ce moment, ma vie entière pour +vous tuer comme un chien, oui, comme un chien. +Vous éveillez en moi une haine de sauvage, oui, +de sauvage, en moi tout amour.</p> + +<p>Oswill éclata de rire :</p> + +<p>— Tout amour !</p> + +<p>Il semblait piétiner une danse.</p> + +<p>Alors Dewalter sentit sa colère croître encore :</p> + +<p>— Oui, tout amour, oui… imbécile forcené ! +Malheureux, incapable de concevoir aucune +noblesse ! Ah ! comme je vous plains ; vous aviez +tout de la vie… oui, tout, vous, brutes jusqu’à +la fortune qui permet, qu’avec tout, on fasse +tout… Vous aviez une femme… et, parce que +vous êtes un pauvre, et le plus pauvre des +pauvres, de la pauvreté du cœur et de l’instinct, +vous n’avez pas su la garder !… Et vous m’insultez, +moi, le riche, le vrai riche de nous deux !…</p> + +<p>Il était à moins d’un mètre de lui, toujours +un peu ployé pour avoir la force de lui lancer +les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la +figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui +cracha :</p> + +<p>— Salaud !… Ah ! je vous crèverais, je vous +dis, avec une joie sans égale, mieux qu’autrefois +dans la tranchée, si elle n’était pas là, à deux +pas, pour vous protéger… Canaille !</p> + +<p>L’Anglais, le temps d’un éclair, douta : est-ce +que, vraiment, cette frénésie, cette rage, ce +n’étaient pas celles d’un honnête homme outragé ? Mais sa +propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit +geste de la main, un petit geste de mépris plus +insolent, plus péremptoire, qu’un grand :</p> + +<p>— Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit.</p> + +<p>Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il +commanda :</p> + +<p>— Non, Assez ! Ne dites plus rien. Assez !… +C’est à moi, maintenant, à moi de parler…</p> + +<p>Il se rassembla :</p> + +<p>— Votre femme, pensez-vous, votre femme va +découvrir le piège ? Que vous avez raison ? Que +l’amour et l’escroquerie ne font qu’un ? Je vais +rester et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié ? +Vous triomphez ?</p> + +<p>— Oui, répondit Oswill violemment.</p> + +<p>Georges se redressa et, presque, il rit :</p> + +<p>— Gâteux !</p> + +<p>Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt +à faire, à son tour, des plaies. Il devinait où +frapper. Il avait compris pourquoi cet homme +le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler.</p> + +<p>— Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent +où passait une sorte de triomphe… tout prévu, +sauf les choses belles ! Je n’ai plus le sou, vous +entendez… plus le sou… Souffrez donc un peu… +souffrez… car, sans amour, vous crevez de haine +et d’envie… Souffrez : je l’aime ! je peux aimer, +moi ! Je l’aime ! Je me suis ruiné pour elle…</p> + +<p>Il sentit le tressaillement de l’adversaire…</p> + +<p>— Oui, ruiné… Je l’aime !… Allons, souffrez +un peu : je l’aime ! Et je pars. Proprement. Sans +rien. Je pars.</p> + +<p>— Non, cria Oswill.</p> + +<p>Il avait un air de victoire.</p> + +<p>— Gâteux, répéta Dewalter.</p> + +<p>Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il +alla s’appuyer à la cheminée. Oswill l’y poursuivit.</p> + +<p>— Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous +êtes dans le sac. Oui, dans le sac, sans jeu de +mots ! Vous ne partez pas. J’ai tout changé.</p> + +<p>Son visage était un chef-d’œuvre d’expression +mauvaise. Il avait compris que Dewalter disait +vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y refusait. +Et à coups de dents, comme une bête qui +mord, il lui cria la vengeance préparée :</p> + +<p>— J’ai tout prévu. Je vous prive du beau +geste. Je ne veux pas que vous soyez un héros +disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne +pouvez plus partir.</p> + +<p>Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit.</p> + +<p>Oswill acheva :</p> + +<p>— Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle +vous épouse : je divorce. Oui, à cause de vous. +Je divorce.</p> + +<p>Il martela, les poings serrés :</p> + +<p>— Ça, je le fais !</p> + +<p>Dewalter, murmura encore, sans un geste :</p> + +<p>— Canaille !</p> + +<p>— Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement. +Vous épousez la femme déshonorée +par vous ! Vous êtes riche !</p> + +<p>Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui +dit, sous le nez, avec une joie hideuse et en +appuyant sur les mots comme pour l’en écraser :</p> + +<p>— Vous êtes riche. Mais il faudra parler, +avouer… et, elle, entendre.</p> + +<p>Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper, +liés par la haine, si proches qu’ils formaient un +groupe. Ensemble, soudain, ils tressaillirent : ils +comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs +insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux +avec une violence si retenue qu’ils savaient qu’elle +n’avait rien entendu de leur combat. Ils savaient +aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière +une porte. Dewalter fit un travail surhumain +pour redonner le calme à son visage. D’un bond +de singe, Oswill avait pris du champ.</p> + +<p>Comme un acteur prodigieux, elle le trouva +bonhomme au milieu du salon. Il l’accueillit :</p> + +<p>— Vous voilà ?… Nous avions justement fini, +M. Dewalter et moi.</p> + +<p>Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté :</p> + +<p>— Vous voyez, cela s’est très bien passé… +Adieu.</p> + +<p>Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante, +délivrée, et sa rancune d’autrefois s’apaisait. +Elle demanda :</p> + +<p>— Je ne vous reverrai pas, Oswill ?</p> + +<p>— Non, répondit-il.</p> + +<p>Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait +tout un remous. Mais la joie de ce qu’il faisait +lui donnait la faculté de sourire. Il dit :</p> + +<p>— Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les +notaires, le mien, le vôtre…</p> + +<p>Il se retourna vers Dewalter :</p> + +<p>— Celui de monsieur… régleront les choses en +dehors de nous.</p> + +<p>Il alla prendre son chapeau.</p> + +<p>— Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous +ne trouveriez jamais dans notre monde un +homme digne de vous et de votre amour… Vous +avez trouvé M. Dewalter…</p> + +<p>De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct, +les bras croisés. Il devina l’effort qu’il +faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit :</p> + +<p>— Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile : +vous êtes un parfait gentleman.</p> + +<p>Il les enveloppa de son regard comme d’un +filet dans lequel il les avait pris et, sans dire un +mot de plus, il s’en alla.</p> + +<p>— C’est un pauvre homme, murmura Stéphane.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XX</h2> + + +<p>Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une +délectation féroce. Il descendait les Champs-Élysées +en partant seul, avec des embryons de gestes, +si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun +d’alcool que ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie +se répandait en lui comme une ivresse, et non +seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble : l’envie, — l’envie, +suppuration de l’âme, non plus +blessure, mais ulcère. Il enviait Dewalter. Il l’enviait +parce qu’il était Oswill. Avec son intelligence +cabossée mais solide, il avait compris de quels +jardins mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était +le promeneur : jardins défendus, sans clefs, autour +desquelles il rôdait, lui, comme un mendiant.</p> + +<p>Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, +on crève de faim. Tôt ou tard, il en faut sortir. +Alors il jubilait. Comme un apache, attendait +son rival à la sortie.</p> + +<p>Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement ? +D’aucune façon. Cette fois, le terrible +excentrique en était sûr. Il était onze heures du +soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez +l’avocat. Il donnerait ses ordres. La requête en +divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse +de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne +pas discuter. Déjà, elle ne pensait plus qu’au mari +nouveau… Le mari nouveau ? C’est là qu’Oswill +étouffait de joie.</p> + +<p>Avec précision, il se représentait le déclanchement +des aveux. « La vérité en marche », ricanait-il…</p> + +<p>Il lui semblait déjà écouter Dewalter :</p> + +<p>— « Le loyer ? — Je n’ai pas d’argent. — Le +voyage ? — Prenez les billets. — Le ménage ? — Un +chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si +vous me souhaitez du linge propre, des cigarettes, +n’oubliez pas de glisser quelques billets dans mon +veston. — »</p> + +<p>Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de +la rue Boissy-d’Anglas, devant le vieil <i>Épatant</i>, +il en esquissa un pas de gigue, sur le trottoir…</p> + +<p>Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure +que l’affront. Eh bien, non : on ne s’en va pas, +sans être un drôle, quand la femme compromise +divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, +quels ressentiments, et quelle stupeur ! Oswill +était tranquille : Dewalter était pris. Il parlerait.</p> + +<p>Et puis ?</p> + +<p>Ne pouvait-elle lui crier : « Qu’importe ? » Et +lui murmurer : « Je t’aime quand même ?… » +Oh ! oh !… Savoir ? Quand on est cinquante fois +millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre +qu’un homme se déguise en riche pour s’approcher, +se faire aimer, vous conduire au scandale, +et vous dire à la fin : « A propos, chère amie, +je n’ai pas un sou, mais pas un… J’ai oublié +de vous en parler par délicatesse… » c’est tout +de même sujet à méditation ! On a beau avoir +l’esprit large, « on ne peut pas s’empêcher de +penser… », comme dit le peuple… Et puis, +il y a demain ? Et demain, en amour, c’est l’important…</p> + +<p>Oswill jubilait de plus en plus : il avait bien +joué ! Il entra chez <i>Maxim</i>. Cet endroit épileptique +semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il aperçut +Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air +d’une poupée mécanique et son visage agréable +disparaissait sous des fards. Elle était à la mode. +On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla +s’asseoir auprès d’eux.</p> + +<p>— Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre +ami. Nous sommes tous les trois enchantés.</p> + +<p>Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la +nouvelle le réjouissait. Il en conclut qu’il avait +bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait d’interroger +Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, +l’œil fixe et la figure soudain bizarre, s’était mis à +siffler comme un cow-boy. Il semblait farouche et +lointain. M<sup>lle</sup> Soinsoin le contemplait avec étonnement. +Elle demanda :</p> + +<p>— A quoi pense-t-il ?…</p> + +<p>Il pensait simplement que, dans un pays plus +neuf que Paris, il aurait pris le couteau à fromage +qui traînait sur la table et l’aurait planté +avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour +lui apprendre à ne plus amener à Biarritz les gens +destinés à Bamako.</p> + +<p>Il recommençait de souffrir.</p> + +<p>Il s’en alla.</p> + +<p>Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, +il vit Stéphane et Dewalter qui les descendaient +en voiture. Ils paraissaient heureux. Il +en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. +Mais il sortait de chez son avocat ; le procès était +déclanché. Il sourit, sûr de son coup.</p> + +<hr> + + +<p>Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill +rencontra Pascaline Rareteyre chez Martial et +Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où +l’on dit que M<sup>lle</sup> Eugénie de Montijo fut présentée +à celui qui devait la faire impératrice. Des Américaines +se ruaient sur les modèles nouveaux et les +mannequins défilaient avec des gestes pareils. La +plupart de ces femmes étaient belles et bien +choisies. La directrice, simplement vêtue, s’empressait +auprès de ses clientes somptueuses ; elle +les dirigeait, et avec une douce habileté les commandes +ne cessaient pas. Stéphane détermina +qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. +Elle précisa qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on +allait chercher les étoffes, elle apprenait à son +amie le divorce offert par Oswill et le plaisir +qu’elle en avait.</p> + +<p>— Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement… +Il a compris que j’avais le droit à une +revanche du destin et, devant notre amour, il +s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, +je les lui pardonne désormais. Il ouvre ma prison.</p> + +<p>— Dewalter, que pense-t-il ? demanda Pascaline.</p> + +<p>— Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je +ne peux te faire comprendre son âme sans pareille : +Oswill et moi nous sommes d’accord pour aller +vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi +m’oblige ensuite à des délais. Qu’importe ! Georges +et moi, nous voyagerons. Tu as entendu que je +pars dans deux jours.</p> + +<p>— Où irez-vous ?</p> + +<p>Stéphane, rieuse, secoua la tête :</p> + +<p>— Imagine-toi que je n’en sais rien.</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier : +une affaire, qui le retenait à Paris, s’est terminée. +Il peut s’en aller quand il le veut et je le préfère +ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que +la saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il +semble penser qu’il est mieux de ne pas trop +s’éloigner pendant la procédure. Alors, Palerme, +peut-être. Ou Saint-Moritz…</p> + +<p>— Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment +Pascaline.</p> + +<p>— C’est bien réciproque, répondit la maîtresse +avec une joie orgueilleuse.</p> + +<p>Aidée de son amie, elle finit le choix des +étoffes. Ensemble, elles descendirent et traversèrent +la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles trouvèrent +Georges dans le hall. Pascaline constata +sans rien dire qu’il avait maigri et que ses larges +yeux, si clairs, s’étaient creusés et peut-être +obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et +cette muette adoration avec laquelle il accueillait +Stéphane. Stéphane la retint :</p> + +<p>— Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. +Tu seras la première à savoir où nous allons, et +la seule ; désormais, puisque nous voilà libres, +nous sommes résolus à nous cacher.</p> + +<p>Elle ajouta pour Dewalter :</p> + +<p>— Georges, il faut nous décider. Sachons dans +un quart d’heure où nous allons.</p> + +<p>Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, +ils agitèrent la question. Dewalter, habilement, +combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une +idée, qu’il n’exprimait point : reconduire lady +Oswill dans sa vieille demeure d’Oloron. Il y tendait +de toutes ses forces, avec le soin de le dissimuler. +Depuis sa rencontre avec le mari, personne +au monde n’aurait pu dire ce qu’il pensait. +Un observateur sagace aurait discerné sa volonté +d’être toujours, et dans tous les détails, maître +de lui et secret.</p> + +<p>— J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez +une belle solitude, un exil heureux et voici +l’hiver… Allez dans mon pays natal. Là, vous +vivrez de vous-mêmes.</p> + +<p>Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de +ne rien manifester, il eut envie de crier : oui. Il +se rappelait que M<sup>me</sup> Rareteyre était née à Arcachon. +Arcachon, c’était — ou presque — sur la +route entre Paris et Oloron.</p> + +<p>— Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. +Nous y serions bien cachés.</p> + +<p>Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans +cette région. Elle en savait le charme un peu +solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit en +liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son +âme faisait des vœux. Avec une âpre volonté, il +voulait que lady Oswill s’en retournât dans son +pays.</p> + +<p>Pascaline, innocemment, faisait le jeu :</p> + +<p>— J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un +jour, la présence de l’amitié, terribles amoureux +que vous êtes.</p> + +<p>Dewalter regardait Stéphane.</p> + +<p>— Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous ?</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Et même, il ajouta :</p> + +<p>— En descendant, nous donnerons au portier +des ordres.</p> + +<p>— Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je +t’avais annoncé que tu serais la première à connaître +notre retraite.</p> + +<p>Dans son bonheur, elle était indifférente de +l’endroit où elle en jouirait. Elle parla d’autre +chose. Il ne manifestait rien, mais il lui semblait +qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il +pensait que, pour atteindre un but, il faut marcher +d’abord dans sa direction.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXI</h2> + + +<p>Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. +Pour la troisième fois depuis deux mois, il passait +par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier +départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, +pour des années et des années. Au second, il s’était +rué dans le train qui emportait sa maîtresse. +Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences +heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait +plus. Une décision qu’il avait prise le faisait +certain d’un exil définitif. Il avait résolu de +s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, +tout d’un coup, le ciel absorbe et dont les formes +fugitives ne se reconstruisent pas deux fois. Il +avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte +insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre +milieu et qu’il fallait le faire sans tarder. Il lui +restait à savoir comment il s’y prendrait pour +disparaître ?</p> + +<p>Montnormand avait tenu parole. La veille, il +avait envoyé un chèque de vingt mille francs +accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle +rappelait la promesse de partir. Georges, qui +cependant commençait à se blaser et, sous tant +d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières +larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait +cet argent, destiné à son sauvetage, il avait +acquitté le chèque. En même temps, avec ce qui +lui restait en poche, il avait payé dans la journée +les factures traînantes aux Champs-Élysées et +remercié les serviteurs. Quand le train partit +(c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en +va vers dix heures), il emportait intégralement +la somme envoyée par son ami. Vers le soir, la +nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils +arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, +presque joyeux et toujours l’amant le plus empressé.</p> + +<p>Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers +de lady Oswill, le directeur discerna la fortune +de ses hôtes. Il les installa de son mieux. La +maison était provinciale, tranquille dans cette +saison d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un +blessé de guerre, que sa blessure au bras droit +avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art de +paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne +humeur, amusa Stéphane. Il ne tarda point à +leur montrer les peintures murales qu’il avait +exécutées lui-même et il dit que l’avantage de +son métier était de recevoir de temps en temps +des passagers de qualité. Il s’enorgueillissait +d’une collection d’autographes. Il dit que des +écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans +son hôtel et que des amants illustres, qu’il ne +nommait pas, s’y étaient cachés. Il pressentait +une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, +un couple d’exception, et il s’ingéniait à leur +montrer qu’il les devinait. Lady Oswill, libre, +et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance. +Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait +qu’en dépit des bonnes intentions de l’hôtelier, +la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces +Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et +qu’avant peu de jours, il n’aurait aucune peine à +lui suggérer de partir. Toujours il voyait son +but…</p> + +<p>Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut +enchantée du séjour.</p> + +<p>Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce +bassin qui n’a pas de rival en Europe. Une tristesse +charmante, un apaisement sans grandeur, +mais doux comme le renoncement, s’y mêlent +aux lignes simples de la nature. Quand la lumière +subtile de l’Atlantique, cette lumière verte, nerveuse, +nostalgique, vivante, qu’on trouve partout +de Brest à Hendaye, n’est point dramatisée par +les orages, il n’est pas en France de paysage d’un +aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la +ville qui lui donne son nom, il évoque on ne sait +quelles Polynésies, quelles Indes du temps de La +Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières +prennent dans les soleils couchants un aspect +d’estampes japonaises ; mais, soudain, vers +le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie +pour l’Égypte. Des voiles primitives glissent sur +les larges fleuves, créés par la descente de la +marée et l’affleurement des îles de sable, tout à +l’heure à peu près disparues. Voici vraiment le +Nil. Bientôt surgit le domaine de l’huître, tandis +que, dans le ciel verdi, passent les triangles des +migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau +léger, des monstres agiles crèvent le toit des +eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de +saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.</p> + +<p>Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer +une villa sur ces rives enchanteresses, mais il lui +représenta qu’ils risquaient de se heurter à des +mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à +cette réponse le raffinement de son goût. Le soir, +il se plaignit injustement de l’hôtel. Pour la première +fois, elle l’entendait se plaindre de quelque +chose. Elle en fut frappée. Elle craignit que son +amant fût gêné par le manque de leur faste habituel. +Mais la contrée la séduisait :</p> + +<p>— J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras +bâtir sur ce terrain un petit palais selon nos +goûts. Ainsi nous pourrons revenir.</p> + +<p>Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et +à imaginer une demeure précieuse. Elle se dressait +tout achevée, dans son esprit. Dewalter feignait +de s’intéresser à son projet ; de lui-même, +il inventait quelque détail pour l’embellir, +mais il ne retenait qu’un mot : revenir… Déjà, +elle songeait au départ, et cela seul lui importait. +Il fit une allusion adroite à la propriété d’Oloron. +Toute sa pensée ardente suggérait à Stéphane le +retour à son vieux bercail.</p> + +<p>Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença +la suggestion. Ils reposaient la fenêtre +ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes +du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté +diffuse se posait sur le visage de Stéphane et ses +bras nus. Penché vers elle, sans l’éveiller, il lui +répétait à voix basse et distincte qu’elle devait rentrer +dans son château et qu’il la priait de le lui +demander. Le lendemain, quelques minutes après +son réveil, la première, elle en parla :</p> + +<p>— Que faisons-nous ici ? dit-elle en regardant +avec étonnement leur chambre étroite. C’est dans +ma bonne demeure que nous serions bien.</p> + +<p>La nécessité imposait des ruses à Dewalter, +mais il était trop loyal pour feindre plus longtemps +et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse, elle +battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. +Elle prit son bain et, coulée dans l’eau, +elle lui raconta des anecdotes rieuses de sa nourrice, +Elle résolut de lui télégraphier qu’ils arriveraient +le lendemain.</p> + +<p>— Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt +pour nous recevoir. Que n’y avons-nous pensé +plus tôt ? Nous aurions pu aussi bien aller chez +toi, en Sologne… Mais, à Oloron, nous serons +heureux. Nous donnerons une fête. Le divorce +commencé, nous ne pourrions encore être reçus de +compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, +car ils m’aiment et ils me respectent.</p> + +<p>Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse +triste et infinie. Il ne pensait plus qu’à +assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter. +Il ignorait toujours comment il partirait, mais il +avait gagné un point : quand il disparaîtrait, elle +serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de sa maison +héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son +brusque isolement. Il respira.</p> + +<p>Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, +désolé de les perdre, leur conseilla de parcourir +au moins les premières marches de cette solitude +résineuse qui s’étend, le long de la mer, des +dunes majestueuses du Pyla aux rives romanesques +de l’Adour. Elle est faite de sables et de +pins, monotone, religieuse, ornée de vastes +étangs. Quand on s’enfonce dans la forêt, à travers +les arbres espacés, tous blessés par l’homme +et portant le vase précieux où s’accumule leur +essence, en s’étonne de son silence. Il semble +qu’une incessante musique devrait émaner de ces +frises naturelles et que toutes ces colonnes végétales +soient agencées pour des concerts mystérieux. +Mais, dans l’immobilité des choses, on +n’entend que les voix stridentes et régulières des +insectes qui travaillent dans les hautes branches.</p> + +<p>Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à +mûres croissaient, des genêts épineux et des +bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes +provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares +oiseaux se dispersaient sans autre bruit que celui +de leurs ailes courtes. Personne. De temps en +temps, une maison de bois qui semblait inhabitée, +mais, sur les chemins, des ornières récentes, +la marque légère d’un pied de mulet, un puits, +témoignaient que la vie humaine n’est point bannie +de cette région inanimée. Georges et Stéphane, +étonnés de leur solitude, la parcoururent jusqu’au +soir. Ils avaient loué une voiture à sable. +Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le +sol fluide. Deux animaux la tiraient en flèche. +Un cocher gascon les excitait de la voix quand il +fallait grimper les collines.</p> + +<p>Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non +loin des dunes, sur le sommet desquelles on a +l’impression du désert. Des nuées, accourues du +large, s’amoncelaient, si proches de la terre +qu’elles semblaient risquer des déchirures à la +pointe des arbres. De minute en minute, la +lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt +plus qu’une teinte de plomb sur tout ce que les +yeux pouvaient découvrir : l’immédiate forêt, +l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses +poudres d’écume, les lèpres sableuses des passes +à l’entrée du bassin et le calme insidieux de sa +masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire +descendait sur la terre, sur les eaux, et, par instants, +comme la respiration d’un dieu, une +grande haleine tiède et lente circulait entre les +pins. Ils devenaient extraordinaires.</p> + +<p>Pour panser les longues blessures qui, du sol, +montaient jusqu’à hauteur d’homme sur les +troncs de ces écorchés, la résine séchante avait +recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans +l’ombre agrandie où se perdaient maintenant les +cimes indéterminées des bois, où les arbres eux-mêmes +n’étaient plus que des fûts obscurs, ces +traces demeuraient seules visibles, à la fois laiteuses +et brillantes. Elles surgissaient par centaines +et s’allumaient comme des cierges à mesure +que se perdaient tous les autres détails +de la forêt. On les voyait se tordre sans bouger, +selon la forme exacte de leur dessin, le long des +coupes résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres +envahissantes, et formées par le toit des branches, +faisaient un plafond. Alors, on eût dit que, +dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, +éclairés par des torches. Une averse hautaine, +qu’on ne sentait pas sous la protection des végétations, +mais dont le bruit semblait un grignotement +de rats sur les aiguilles supérieures, +semblait vouloir éteindre cette illumination +funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la +mer, elle tombait sur la plage en larges gouttes +espacées. Tout l’horizon, au large, s’était recouvert +d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis +soulevés par les ondulations du vent, et seules, +de plus en plus, dans la futaie, les cicatrices verticales +s’imposaient aux regards. On les apercevait +à l’infini, comme un incendie figé ou comme +de blancs religieux aux formes imprécises dans +une cathédrale sans limites.</p> + +<p>Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne +trouvant pas une parole pour exprimer le saisissement +que faisait naître en elle tant de funèbre +beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme +elle, il se taisait, ne sachant plus l’heure ni le +lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa +destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, +et qu’il voyait, vivant, se dérouler ses funérailles. +Immobile, il contemplait cette forêt, tout à +l’heure solaire, et maintenant transformée en +crypte éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit +blanc, sur les blessures des vieux arbres, +dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et +il dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne +pas répandre en Stéphane le trouble affreux qu’il +ressentait. Mais le cocher parla de sa voix gasconne +et, joyeux, il dit :</p> + +<p>— Voici les étoiles !</p> + +<p>Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de +résine fraîche, de terre, de coquillages prochains, +acheva de dissiper les fantômes et l’on aperçut de +nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.</p> + +<p>— C’est fini, murmura Stéphane.</p> + +<p>Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse +que l’aspect des pins entaillés fût devenu +moins terrible.</p> + +<p>Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient +dissiper leur impression. Pourtant, ils +avaient hâte de partir.</p> + +<p>Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la +sentaient rouler sans heurts et les pieds des chevaux +enfonçaient dans le sol mouvant. Parfois, +ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas +écraser les méduses ou pour éviter les ancres des +barques, mises à sec par la marée. Trois cavaliers +attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes +des bêtes disparaître dans la nuit, cependant que +se prolongeait le bruit mat de leur galop et les +abois de deux bergers qui les suivaient. On entendait +en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, +filant vers la haute mer. Les amants se +cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et ils +regardaient les ombres de la lune courir sur le +sable mouillé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXII</h2> + + +<p>L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée +dans la <i>Gazette de Biarritz</i>, feuille officielle du bon +ton de Bayonne à Saint-Sébastien. Ainsi tout le +monde la connut dans les villes et les châteaux à +cent kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill +était revenu s’installer chez lui. On le voyait +errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf +excentriques. Il ne parlait presque à personne, +hors à des domestiques, au bar ou dans sa maison. +Il était vraiment malheureux. Son caractère +étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour +se consoler, il s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient +et il disait :</p> + +<p>— Le désert a une sœur, c’est la supériorité.</p> + +<p>Cet homme solide, en dépit des expériences +pratiquées sur l’âme des autres, ne connaissait +rien à la sienne. Il se croyait insensible et il +haïssait. Il était donc capable de passion ? Depuis +la procédure en divorce, il souffrait. Et il souffrait +de souffrir. Il professait que la souffrance est un +bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les +fait porter.</p> + +<p>Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le +représentait comme un fourbe de première force, +un chasseur de fortune ; il se dit qu’il était +capable de sortir subtilement et victorieusement +de l’aventure. Sans doute, il devrait avouer, mais +comment ? Avec quelles inventions de catastrophe +financière, de richesse soudain disparue, engloutie +dans une spéculation ? Les femmes sont crédules. +Oswill télégraphia à Paris.</p> + +<p>Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait +exprès de la rue Montmartre.</p> + +<p>Personne n’était moins remarquable que cet +inconnu. Il n’était ni laid ni beau, ni grand ni +petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient +sous des lorgnons, sa bouche était sous une +moustache, ses mains étaient sous des gants de +fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette +luisante, une cravate toute faite, une décoration +multicolore, un peu rouge, un peu jaune, un +peu verte, déteinte. C’était une mouche apprivoisée.</p> + +<p>Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui +donna ses ordres. Il affectait un accent exagéré :</p> + +<p>— Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis +déjà servi quelques fois. C’est une officine tout à +fait dégoûtante, qui renseigne bien. J’espère que +vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais +c’est un bon point pour un policier privé. On ne +vous voit pas. On ne sait pas, quand on vous +regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une +demoiselle de compagnie. Vous me plaisez. Voilà +deux mille francs, là, près de mes chaussettes. +Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me +fournir un dossier complet sur un type qui m’intéresse. +C’est un crève-la-faim. Je veux savoir où +il habitait depuis trois ans et obtenir des certificats +de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais +apportez-moi des documents sur ses vieilles +misères. —</p> + +<p>L’homme, impassible, prenait des notes. Du +coin de l’œil il observait sir Oswill. Sous son +pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons, +les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors +l’Anglais lui raconta des anecdotes parce qu’il +s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il +était lui-même le premier détective du monde. Il +lui dit de se hâter dans son enquête pour ne pas +risquer de mourir avant de la mener à bonne fin. +Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des +poches suspectes sous mes yeux, qu’il paraissait +avoir le souffle court et qu’avec un cœur amoché, +il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il +lui conseilla de se retirer à la campagne aussitôt +la présente affaire terminée. Il finit en demandant +les renseignements dans les huit jours. +Quand la mouche prit les billets de banque, près +des chaussettes, il lui recommanda poliment de +ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria :</p> + +<p>— On ne sait jamais avec les policiers.</p> + +<p>Et il lui faisait des grimaces dans le but de +l’étonner. L’homme flairait un gros ponte, souriait, +encaissait et partait en chasse. A peine seul, +Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown +et qu’il s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait +de souffrir. Il n’avait plus confiance dans +l’avenir.</p> + +<hr> + + +<p>Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline +Rareteyre. Elle était revenue depuis trois +jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de +Dewalter. Elle lui répondit que, généralement, +il plaisait beaucoup et qu’on appréciait aussi la +conduite correcte qu’il avait eue, lui-même, avec +sa femme.</p> + +<p>— Stéphane m’a mise au courant, dit-elle. +Vous avez bien agi. Ils s’aiment. Il faut les laisser +être heureux.</p> + +<p>Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa +vie qu’elle fut le plus en danger de mort. Mais +elle l’ignorait et elle souriait agréablement à +Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait +de mots ignominieux. Elle l’interrogea :</p> + +<p>— Et vous, mon cher, que ferez-vous ?</p> + +<p>— Moi, dit-il, je me remarierai certainement à +plusieurs reprises pour faire encore d’autres +bonnes actions dans le genre de celle-ci et mériter +votre approbation, chaque fois que je débarrasserai +de moi l’une de mes femmes. A la fin, +je vous épouserai, pour être sûr de ne plus être +trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à +la fin : c’est sur vous que je me vengerai des +autres…</p> + +<p>Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla. +Alors, elle eut peur de lui. Elle savait trop qu’on +la connaissait fragile pour ne pas avoir discerné +son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il +allait être libre, qu’il était capable vraiment de +se mettre en tête de l’épouser et qu’il lui jouerait +des tours épouvantables parce qu’elle refuserait. +La nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de +force dans l’église de Saint-Jean-de-Luz et il lui +jetait des pipes à la figure pendant qu’un prêtre +les mariait.</p> + +<p>Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel +de Saint-Brémond, à Ustaritz. Elle y trouva le +marquis de Sola, M. et M<sup>me</sup> de Jouvre, et quelques +personnes. Elle raconta son rêve. On s’en +amusa.</p> + +<p>— Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le +semble, dit le colonel. On raconte qu’aux Indes +il appâtait le gibier avec de petits Hindous. Évidemment, +c’est une chose que je ne ferais pas, +mais en Sologne, je ne chasse que le perdreau. +En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady +Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui +ai parlé, chez elle, un jour. Il m’a semblé distrait +et il ne m’écoutait qu’imparfaitement. Je le +crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant +mieux pour lui. Autrement, il n’eût pas été bon +à grand’chose.</p> + +<p>— C’est un joli garçon, dit M<sup>me</sup> de Jouvre, et +je le trouve sympathique. J’étais à Paris il y a +quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux dans +une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un +de l’autre. On m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il +a rang de conseiller d’ambassade et qu’il partait +chasser le lion quand il a rencontré Stéphane.</p> + +<p>— S’il allait chasser le lion, c’est autre chose, +s’exclama M. de Saint-Brémont en dévorant du +chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes. Ce n’est +pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui +vaut vraiment le voyage. Et ce n’est pas un +démocrate.</p> + +<p>— En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit +M. de Sola, je vous conseille, quoi qu’il +arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme +sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu +près un insensé. Hier, j’étais au bar basque. Il y +est venu. Il roulait des yeux farouches et dévisageait +les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois, +a dit en le voyant : « Voici un gentleman américain. » +Oswill, sans commentaire, lui a jeté son +verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas +insultant.</p> + +<p>— Il faut croire que si, pour un Anglais, dit +M. de Jouvre.</p> + +<p>— J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond. +Je suis élève de Saumur. Je n’aimerais pas m’entendre +dire que je me tiens à cheval comme un +cow-boy de cinéma.</p> + +<p>— Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison, +continua M. de Sola, sans vouloir suivre son hôte +dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse +avec M. Dewalter. J’ai des renseignements.</p> + +<p>Pascaline lui sourit et l’approuva.</p> + +<p>On racontait qu’elle avait eu des bontés pour +Sola. Elle lui demanda ce qu’on lui avait dit +de Dewalter ? C’étaient des choses vagues. Mais les +de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils +croyaient que l’amant de Stéphane avait, plusieurs années +auparavant, hérité d’un oncle cardinal, +qu’il était bon catholique et que, certainement, +il obtiendrait dans l’avenir des facilités +pour faire rompre en cour de Rome le mariage +religieux de Stéphane.</p> + +<p>— Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît +l’un des cas d’annulation, répondit encore M. de +Sola. S. M. Alphonse XIII m’a raconté Elle-même +qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un +ménage espagnol qu’Elle protégeait.</p> + +<p>— C’est extrêmement difficile, conclut le colonel. +Du temps de Napoléon, quand on avait le +pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en +sortir. Mais qu’importe ! Ces jeunes gens, à Oloron, +se passent parfaitement de toute espèce de +mariage, même civil.</p> + +<p>— C’est là le scabreux, risqua l’un des convives.</p> + +<p>— Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua +M<sup>me</sup> de Jouvre.</p> + +<p>— Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement. +Ne la jugeons pas. Elle était, jusqu’à +ces dernières semaines, la plus irréprochable +femme dans le monde et elle a le droit au bonheur.</p> + +<p>Cet avis rallia les suffrages. On conclut que +Stéphane avait mille raisons, Georges Dewalter +mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne +de leur amour, il serait de mauvais ton de le +connaître. Si lady Oswill téléphonait ou faisait +savoir directement sa présence à Oloron, on ne +pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait +de rencontrer M. Dewalter chez elle, par hasard, +au même titre que ses autres amis. Quant à +Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par +devoir, parce qu’il était un homme important.</p> + +<p>— D’ailleurs on le peut sans risques, termina +le colonel en dévorant un cure-dents. Oswill +s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre.</p> + +<p>— Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de +l’être pour qu’on le laisse tranquille, dit Cinégiak +du bout de la table. Au fond, je le soupçonne +d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous +que je suis allé le trouver, il n’y a pas trois jours, +de la part de mon oncle Latuillière, son agent de +change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était pas +là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis +chez lui un tumulte de dancing. J’en conclus qu’il +profitait de sa liberté pour offrir une sauterie à +quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont j’étais +chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit +et je vis un spectacle étrange : Oswill, absolument +seul dans un fumoir, était accroupi ou perché, je +ne sais trop, devant un jazz et lui-même il s’environnait, +sans broncher, de vacarmes assourdissants. +De sa jambe droite, il pédalait et faisait +gronder la grosse caisse ; de ses deux mains, il +frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et +faisait mugir un clakson. Il était en smoking et +fumait une pipe brillante. J’essayai vainement de +l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il redoubla +sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il +cria que sa femme l’avait ennuyé pendant des +années en jouant du Bach sur un piano et que, +heureusement, c’était son tour de se divertir avec +un jazz. Il paraissait tout à fait calme et satisfait.</p> + +<p>— C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond.</p> + +<p>— Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut +Pascaline en riant.</p> + +<hr> + + +<p>Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût +entendu le même jour, aux termes près et moins +l’anecdote du jazz, chez M<sup>me</sup> de Joze, à Billières, +chez le banquier Chillet, au cercle du vieux +Baragnas et dans vingt maisons de Bayonne.</p> + +<p>On l’eût même entendu dans un endroit plus +populaire, près des halles de Pau, au restaurant +Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il +venait en ville, ne manquait point d’y aller. Il +savait qu’on y mangeait bien. C’était une animation, +les jours de marché. Par l’escalier graisseux, +aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée +par la chair plantureuse de la table +d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes +rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine +par la cheminée du monte-plats. C’était la +lutte victorieuse des fumets de la ripaille contre +les émanations nauséabondes de l’entrée. Les +murs, échauffés par les présences humaines, +ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans +les verreries. Le linge était humide et froid sous +les mains, mais la bonne humeur, la gaillardise +du patron semait l’allégresse et bientôt, dès la +première circulation des plats, on sentait affluer +dans les mets servis toute la puissance du Béarn. +Des paysans, des voyageurs de commerce, des +valets de courses alternaient avec des propriétaires +de chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates +de la contrée et quelques gourmands de passage. +Une vieille galante côtoyait un antiquaire de +Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère +surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés +en traitement dans la ville et que leur médecin +envoyait au déjeuner faire là une cure d’engraissement. +Quand un service se laissait attendre, +l’hôtelier, pour qu’on lui avalât les minutes, les +lardait de propos salés. Nicolaï, sec et sobre à Oloron, +s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait :</p> + +<p>— Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau +que tu manges ? Tu le vois ? Il vient de chez toi. +C’est un braconnier qui me l’a porté. Et, tout +à l’heure, tu le paieras.</p> + +<p>— Quand il aura mes plombs dans les fesses, +ton braconnier, c’est lui qui tu feras rôtir, disait +Nicolaï, la bouche pleine.</p> + +<p>Supervie, qui savait tout, interpellait aussi +l’antiquaire :</p> + +<p>— C’est dans le château de ses patrons que +vous pourriez, vous, faire bonne chasse. Il y en +a, là-dedans !</p> + +<p>L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets :</p> + +<p>— Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire, +rien que pour les meubles, je mettrais +quinze cent mille francs sur un chèque.</p> + +<p>— Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le +tutoyant tout d’un coup comme un marchand de +volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et +même aujourd’hui qu’on divorce… Hé ! toi, le +garde… qu’est-ce qu’on m’a raconté ? il paraît +que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac ?</p> + +<p>— Il l’a, répondait le serviteur.</p> + +<p>— Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman +de la région. Il avait une voiture… de +roi… C’est un fils à papa. Noblesse du pape, +mais grosse galette.</p> + +<p>— Amène-le déjeuner, ton nouveau patron, +bouffonna l’hôtelier, s’adressant derechef à Nicolaï. +Je lui ferai payer le prix fort.</p> + +<p>— Et il paraît qu’il est bel homme, cria de +son coin l’ancienne galante. C’est un roman, un +vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage +qui est native d’Oloron. Elle était dimanche +là-bas. Elle les a vus chez le pâtissier.</p> + +<p>Le vieux garde mangeait toujours et ne disait +plus rien, par respect. S’il avait parlé, il aurait +confirmé ce qu’il entendait : l’amour, la fortune, +la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour. +L’opinion publique est une épidémie. On ne sait +quel microbe la fait éclater.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant ce temps, bien loin, sur la grande +terrasse de Saint-Germain-en-Laye, où chaque +après-midi, depuis trente années, il se promenait +une heure, Montnormand songeait à la lettre +nouvelle qu’il avait reçue de Dewalter. Dans +cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il était à Oloron, +que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait +de venir. Le style était calme, net, sans aucune +trace de dépression. Montnormand se réjouissait, +croyant son ami exaucé. Il regardait Paris, muet au +loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que +les prières des hommes fussent entendues quand, +pourtant si prochaine, la ville saturée de cris +semblait environnée de silence. Sa belle petite âme +s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son +visage de chien de berger. Mais, dans les quartiers +pauvres de la grande cité, la mouche apprivoisée +charognait pour le compte de sir Oswill…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIII</h2> + + +<p>Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait +d’elle, Stéphane, depuis le retour dans sa vieille +maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle +n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa +race, dans les dernières générations, avait respiré, +s’était renouvelée et, d’âge en âge, dissoute +dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait +que ces arbres, à la fois robustes et solennels, +n’étaient autre chose que des parents mystérieux. +Elle les chérissait et, dans son amour pour +Georges, elle lui rendait grâce d’avoir réveillé +chez elle tant de sentiments obscurs et profonds. +Elle demeurait la femme la plus simple du monde, +n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait, +ne doutant jamais d’une parole de son ami, prodigue +d’elle-même, belle dans sa chair et son +esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées, +fatales, qu’on rencontre dans les romans +et elle n’avait de romanesque que sa bonne foi.</p> + +<p>Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes, +dans un univers rétréci, entre les bornes +du domaine. Maintenant, Georges le connaissait +parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la +ferme aux animaux nombreux, les dessins des +allées du parc, de celles même où l’on ne passait +plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait +aucun recoin du château ; il aurait dit le mobilier +des appartements, décrit le paysage de chaque +fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait +la plus belle partie des jardins : au loin, la +lisière d’un bois de chênes, de châtaigniers et, +tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang +périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas +jusqu’au petit pont, rongé d’insectes et pourri +par les pluies de vingt années, que Dewalter ne +connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un +matin, se promenant seul dans le parc, il en +avait compris la fragilité et, qu’au moindre fardeau, +il s’abîmerait.</p> + +<hr> + + +<p>Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser +à sa maison. Elle déclarait :</p> + +<p>— Je ferai la même chose quand j’irai chez +toi.</p> + +<p>Il la regardait. Un jour, il lui dit :</p> + +<p>— La vie est un voyage. Quand on est riche +et sensible aux visions, on voyage pour peupler +sa tête. A la fin, au moment de partir vers +d’autres univers, en quelques secondes, on revoit +tout de celui-ci. Nous sommes si heureux dans +cette maison ! Ce domaine, c’est tellement toi ! Je +veux l’avoir dans le cerveau.</p> + +<p>Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à +Paris :</p> + +<p>— Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple. +Je suis une paysanne, moi, une bonne paysanne +d’Oloron.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Oui… une paysanne que j’ai rencontrée à +Biarritz.</p> + +<p>Ils furent graves soudain. Ils comprirent +qu’ensemble ils évoquaient la même minute et +qu’elle était vivante.</p> + +<p>— Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher +les choses dans sa tête et faire de sa tête un +musée. Mais il faut aussi connaître où elles sont, +pour les revoir, où se les cacher à son gré.</p> + +<p>— Il faut le pouvoir, murmura-t-elle.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Maintenant, je le peux.</p> + +<hr> + + +<p>Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à +Pau. Une après-midi, elle y fit deux visites et, +tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul sur +le boulevard des Pyrénées.</p> + +<p>L’hiver avait une limpidité de printemps. A +peine, en face, avait-il dépouillé les collines de +Jurançon, parées de vignes agréables et de bosquets. +Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois +écumant parmi les pierres qu’il ronge, coulait +au bas des murs qui soutiennent la haute +ville. En abaissant les regards, on découvrait la +gare hideuse et le paysage en était gâché. Mais, +dans l’ensemble des vastes tableaux exposés à la +vue, ces premiers plans misérables disparaissaient. +Tout de suite la plaine courait jusqu’aux coteaux, +sillonnée de routes gracieuses. On apercevait des +villas et des châteaux sur les flancs boisés des +hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des +grandes montagnes s’élevait et, derrière elles, +c’était un autre monde, l’Espagne qui ne change +pas, protégée par cette muraille sublime, la vraie +barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les +empires de l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une +fissure, elle se dressait dans ses formes éternelles, +mais la lumière des minutes ne cessait de la +transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une +blancheur crue, des nuées de roses s’abattaient +maintenant sur les sommets et, brusquement, ils +eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient. +Dans la gloire fatiguée du jour, le vieux soleil +courait de montagne en montagne en allumant +des incendies.</p> + +<p>Georges, quittant des yeux le vaste déroulement +des Pyrénées, regarda autour de lui. Sur +les bancs de la promenade, des vieillards, indifférents +à tant de beauté, somnolaient dans la +tiédeur molle du boulevard ; des malades aux +poitrines courbées faisaient quelques pas qui les +prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air, +et leur espoir de durer se voyait dans leurs yeux +avides. Leurs visages creux montraient encore leur +plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti, +les animait et, dans la splendeur immense de cette +coupe, ils ne songeaient qu’à l’énergie nouvelle +qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs.</p> + +<p>— Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter +avec mépris.</p> + +<p>Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait +et que, dans ce bel après-midi, il était +pareil à ces exténués.</p> + +<p>Il hâta le pas et il se dirigea vers le château. +Il foulait une large allée qui s’enfonçait dans un +sous-bois. Au bas des arbres dépouillés, il traversait, +sur le sol, des petits étangs de lumière. +Une odeur moisie rampait sous les branches +arides ; les toits de la basse ville s’obscurcissaient. +Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et +soudain le soir frissonna.</p> + +<p>Georges reprit sa marche, en sens inverse, +jusqu’à une église qui bourdonnait dans le crépuscule +entre les deux grands hôtels de la ville. +Il y entra. Incapable de prier, il songeait.</p> + +<p>Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit +Stéphane, qui l’attendait depuis quelques +instants dans sa voiture, à deux pas, devant un +petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de +ralliement.</p> + +<p>Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand +la porte s’ouvrait, et l’on apercevait une boutique +gauchement agencée en salle de consommation et +en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit +médiocre. Mais on y allait et, les couples qui +dansaient, piètrement soutenus par trois musiciens +de fortune, avaient, sans être en grand +nombre, une impression de cohue entre les murs +rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent +là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point +revu depuis sa visite à Biarritz. Il parut heureux +de retrouver lady Oswill ; il lui dit qu’il avait +appris son retour et il demanda à Dewalter s’il +ne suivrait pas les chasses au renard. Il vanta +les difficultés du parcours et affirma, non sans +orgueil, que les sportsmen venaient de loin par +amour du risque. Il raconta que le jeune Chillet, +de nouveau tombé de cheval, s’était luxé le poignet. +Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert +et dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder +Stéphane, et gentil quand il observait Dewalter. +Comme à la reine, il appliquait à lady Oswill +l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit +d’aller bientôt à Oloron.</p> + +<p>— Je réunirai quelques amis un soir prochain, +dit Stéphane.</p> + +<p>Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier. +Il l’avait vue enfant. Il la devinait heureuse et, +avec cette bonne grâce subtile d’un sang de qualité, +sans un mot malencontreux et tout de même +avec précision, il lui fit comprendre les vœux +qu’il formait pour son bonheur.</p> + +<p>— Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter. +Elle était une rude cavalière dans nos petits +escadrons. Elle me dépassait toujours et le maître +d’équipage, en se retournant, était certain de +l’apercevoir d’abord derrière lui. Depuis trop +longtemps, elle avait renoncé à tous les beaux +plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la +retrouver.</p> + +<p>Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait +aux vertus heureuses de son amour, et vraiment +avec la joie neuve d’une femme dont la vie vient +à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était +doux, presque chaud, parfumé, et la fraîcheur du +crépuscule avait disparu. Dans la nuit lumineuse, +les grandes montagnes se dressaient là-bas, +comme un mur sombre. Les pas résonnaient sur +le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta devant la +boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla. +Elle voyait, dans la vitrine, un collier qui lui +semblait beau, une espèce de rivière composée de +brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer +pour examiner le bijou.</p> + +<p>Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article +avec un accent italien et, derrière lui, sa femme, +grasse et lustrée, renchérissait. Ils étaient obèses +et accablés par leur existence sédentaire. Ils +vivaient, le jour et la nuit dans un amoncellement +de meubles, d’étoffes, de bibelots, de vaisselles, +de tableaux précieux, de statues religieuses. +Le magasin, profond, était encombré comme une +voiture de déménagement gigantesque et, dans +les étroites allées qui restaient aménagées, ils se +coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le +ventre d’un navire. Autour d’eux, des fortunes +dormaient sous la poussière, ensevelies dans une +demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois, +la boutique fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs +secrets des soies merveilleuses et ils les faisaient +chatoyer avec bonheur près de la table boiteuse +où ils avaient dîné d’un ragoût.</p> + +<p>Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant +aux mains de Stéphane. C’était un bel +objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille +francs :</p> + +<p>— Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des +mains arrondies qui paraissaient sans os, pareilles +à des petites poulpes et tachées comme elles de +plaques violettes, — pas cér du tout. Relardo l’a +payé treize mille…</p> + +<p>Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec +affection comme d’un complice. Et M<sup>me</sup> Relardo +roulait des yeux candides dans son visage blafard, +et souriait, obséquieuse, en se rappelant les +six mille francs qu’elle avait donnés pour acquérir +la vieille rivière.</p> + +<p>Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait +qu’elle allait vendre au prix demandé. Stéphane, +visiblement, se décidait. Georges la devança et +lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le +porterait souvent.</p> + +<p>Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, +tandis que Dewalter payait l’italien. Alors, il lui +resta en poche trois mille francs.</p> + +<p>Il était depuis quinze jours à Oloron.</p> + +<hr> + + +<p>Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, +il dit deux choses : il dit qu’il avait un vieux +notaire, jadis son tuteur entre la mort de son +père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur +fidèle et qu’il projetait de le faire venir pour +quarante-huit heures. Il expliqua que ce Montnormand +s’occupait de ses affaires mieux que lui-même. +Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait +enchantée de le voir. Dewalter lui dit aussi qu’elle +devrait inviter pendant quelques jours Pascaline +Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et +il ajouta qu’il était mieux de le faire sans tarder, +pendant que le notaire serait là. Ainsi leur solitude +ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et +l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour +donner un souper à quelques intimes et les lui +faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour fixer +la date cinq jours plus tard, le premier décembre.</p> + +<p>— Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré +chez Deléone, dit-elle.</p> + +<p>Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit :</p> + +<p>— J’aurais donné ma vie pour un seul jour.</p> + +<p>Ils descendirent dans la grande salle à manger. +Deux valets en livrée faisaient le service et présentaient +la cuisine d’Antoinette. Une vieille horloge, +dans le silence solennel, faisait entendre +régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIV</h2> + + +<p>— Vains dieux, monsieur, le beau coup de +fusil, s’exclama Nicolaï avec admiration.</p> + +<p>— N’est-ce pas, Nicolaï ? approuva lady Oswill.</p> + +<p>Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude +et le petit canard ensanglanté.</p> + +<p>— Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il.</p> + +<p>Ils revenaient d’une promenade de deux heures +sur les terres du domaine. Ils avaient été tentés +par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle +brillait une lune de campagne, large, un peu +rouge, comme un visage paysan. Il était dix +heures. Encore deux tours de la grande aiguille +sur les horloges du château, deux pas de la petite, +et décembre serait là.</p> + +<p>La neige, rare dans ces régions, était descendue +des montagnes, dans l’après-midi. Elle avait poudré +les arbres et puis le vent l’avait chassée, +vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant, +celle qui était tombée se congelait sur +le parc et lui donnait un aspect inattendu de +paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient +traversé le ciel.</p> + +<p>— Nos invités souffriront du verglas sur la +route, remarqua Stéphane.</p> + +<p>Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le +souper. Elle avait convié Pascaline Rareteyre, les +de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques autres. +On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient +vingt-quatre heures au château. Et +Dewalter attendait Montnormand. Mais Stéphane, +certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la +cuisine et les offices, ne s’occupait pas de la +réception. Elle ne pensait qu’à la promenade +qu’elle venait de faire avec son ami.</p> + +<p>— C’était beau, n’est-ce pas ? dit-elle.</p> + +<p>— Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête +que nous foulions, les chênes immobiles, +tout autour la terre recueillie… la nuit… et +tout le ciel entre les murs !…</p> + +<p>Il parlait gravement, avec une expression +sereine, debout devant elle, assise dans un grand +fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait +affluer le sang à leurs visages. Elle était belle, +d’une beauté éclatante et joyeuse. Elle s’exprima :</p> + +<p>— Il est exaltant de frapper du pied le sol +natal qui vous appartient. Je plains ceux qui +n’ont pas la saine sensation de la propriété.</p> + +<p>— Ils sont à plaindre, dit-il.</p> + +<p>Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée, +on entendit le cri, plusieurs fois répété, d’un +train. Il demanda :</p> + +<p>— Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï ?</p> + +<p>Le vieux garde était maintenant dans une antichambre, +mais Joséphine, occupée à délivrer Stéphane +de ses bottes, devina le motif de la question :</p> + +<p>— Le train de Paris est arrivé, monsieur, +dit-elle. L’auto est revenue. M<sup>e</sup> Montnormand est +dans sa chambre, en bas, — la chambre près du +fumoir. Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un +encas qu’il a refusé, ayant dîné en gare de Puyo.</p> + +<p>Dewalter réprima une espèce de frisson, comme +si la présence de son ami marquait pour lui une +heure décisive.</p> + +<p>Il plaisanta :</p> + +<p>— Pauvre Montnormand… Il doit avoir peur +sous ces plafonds. J’y vais, chérie.</p> + +<p>Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à +l’heure. Il lui demanda si elle était ennuyée de sa +venue ?</p> + +<p>— Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu +l’as mandé, c’est que tu avais à lui parler. Au +moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat ?</p> + +<p>Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié.</p> + +<p>— Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant +du doigt. Il faut secouer tous ces gens-là. J’en ai +assez de m’appeler lady Oswill.</p> + +<p>— Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il +en souriant, c’est l’avoué.</p> + +<p>Elle se leva.</p> + +<p>— C’est la même chose !</p> + +<p>Vraiment, elle confondait leurs attributions, +tout à fait au-dessus des procédures. Dehors, des +aboiements éclatèrent, des appels de chiens.</p> + +<p>— Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï +revenu. Ah ! les brigands.</p> + +<p>Il sortit rapidement.</p> + +<p>— Pauvres bougres, murmura Dewalter.</p> + +<p>Elle rit :</p> + +<p>— Comment, pauvres bougres ? Chez toi, est-ce +que tu les supportes ?</p> + +<p>Il dit, assez drôlement :</p> + +<p>— Oh ! non. Chez moi, j’ai l’œil.</p> + +<p>La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière :</p> + +<p>— Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou, +des tire-la-crotte ! Il ne manquerait plus +qu’un seigneur comme monsieur supporte ça !</p> + +<p>— Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté.</p> + +<p>Elle demanda si les feux du salon étaient allumés.</p> + +<p>— Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut +voir comme ça flambe.</p> + +<p>— Mes vieilles cheminées mangent des arbres, +dit Stéphane avec un grand sourire.</p> + +<p>Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun +de ses mots précisait son rang et sa fortune. +Georges ne bronchait pas ; il pensait qu’il était +lui-même un braconnier ou il se comparait à ces +arbres dont elle venait de dire que ses cheminées +les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle qu’il +avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les +sacrifices, et si belle, qu’il ne se plaignait pas +plus que les hêtres.</p> + +<hr> + + +<p>Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent. +Il lui rappela qu’en cette minute, Pascaline +et ses autres amis s’étaient donné rendez-vous +à Biarritz et prenaient place dans leurs +voitures. Déjà, sans doute, elles fouillaient de +leurs phares les ombres froides de la route.</p> + +<p>Stéphane se leva :</p> + +<p>— Allons nous faire beaux…</p> + +<p>Mais elle se sentait tout d’un coup un peu +lasse d’avoir parcouru les lourdes terres. Elle +riait et, gentiment, s’amusait à sembler chancelante.</p> + +<p>— Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru +dans ces bois… Et la chambre est si loin… Le +couloir… le grand escalier, tout cela à grimper +et à redescendre…</p> + +<p>Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste +et silencieuse maison.</p> + +<p>— Monte en voiture, murmura-t-il à son +oreille.</p> + +<p>Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta +comme une enfant. Et, derechef, dehors on +entendit les chiens…</p> + +<p>Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne +de fer forgé l’éclairait et comme des fantômes +on y voyait des armures sur des socles +noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de +grands gibiers d’outre-mer. Tandis qu’il courait +presque, en l’emportant, leurs ombres s’allongeaient +sur les pierres de la muraille. Au fond +naissait l’escalier, beau de forme, aux marches +larges de marbre gris. Une porte d’angle s’ouvrit, +livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter +s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes. +Rieuse, elle l’entendit lui présenter M<sup>e</sup> Montnormand.</p> + +<p>— Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle, +illuminée de plaisir. — Soyez le bienvenu chez +moi. Pardonnez votre ami de ne pas avoir été à +votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il +vous aime et je vois bien qu’il a raison. Vous +avez mal dîné, mais vous souperez. Et demain +vous vous occuperez de vos affaires…</p> + +<p>Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé, +retourna dans la chambre qu’on lui avait +donnée.</p> + +<p>Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts +lambris et tout environné d’un vieux luxe écrasant. +Il ne savait plus que penser et il fut assailli +d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter, +en quelques mots, l’avait mis au courant du +divorce et lui avait expliqué le jeu terrible du +mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien +lui dire de ses projets, il lui avait seulement +demandé, avec une insistance fiévreuse, de venir +à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme +pour un duel on appelle un témoin.</p> + +<p>Le vieil homme s’était mis en route sans rien +savoir. Il s’imaginait que les choses tournaient +bien et que la sincérité de Georges avait vaincu. +Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait +ébloui et peut-être atterré de sa beauté. Il comprenait +la folie de son ami. La gaîté de lady +Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était +plus menacé. Mais, en même temps, il avait vu +Dewalter et dans ses yeux, à un seul regard, +il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait. +Il ne savait plus s’il était venu pour apprendre +sa félicité ou pour le sortir de l’abîme ? Il avait +peur tout à coup dans ce grand château comme +dans une maison ennemie et il marchait à travers +la chambre, à pas tremblants et inutiles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXV</h2> + + +<p>Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et +Dewalter s’habillaient pour le souper, et que, +dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron, +la vieille Antoinette, toute réjouie, était +entrée dans le grand salon où le souper serait +servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï. +Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur +avait rapportés des Indes.</p> + +<p>L’appartement était vaste, placé dans une aile, +sans rien au-dessus de lui qu’un grenier. Ainsi +le plafond était haut, presque lointain, orné +d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle +par un artiste habile. De son cintre, un lustre +de vieux Venise descendait, illuminé pendant les +réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires +et des lanternes de Japon éclairaient vaguement +l’ensemble de l’immense pièce, y créant des +lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée. +Ils agençaient une magie et quelques bois étincelaient +comme des bouquets de fleurs dorées. Sur +les murs, des personnages nombreux étaient +représentés ; également dorés et maintenant plus +exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur des +peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et +des tables étaient d’autres laques rouges. Des sièges +indiens, sculptés par des générations d’artisans, +montraient leurs splendeurs éclatantes. Des tapis +amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux +de Mossoul étaient beaux comme des ailes d’oiseaux. +Des magots bleus semblaient descendre +d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient +encore, quand on se penchait sur elles, l’odeur +laiteuse des chèvres du Thibet.</p> + +<p>Dans un angle, une extraordinaire statue, +d’une taille deux fois humaine, une statue de +pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le +Grec, avait de longues mains plates, posées sur +les cuisses de ses jambes difformes. Mais un sourire +divin enflait ses lèvres ourlées et, derrière +ses paupières closes, elle semblait connaître tout +ce que les yeux ne voient pas. Après des siècles +et des siècles d’immobilité dans un temple, au +fond des humides forêts de Mathura, elle avait +traversé les mers, volée par un Coulevaï et, dans +le pays béarnais, elle continuait à proclamer la +gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée. En +face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques +petites toiles militaires du temps de l’Empire +français rappelaient qu’un Coulevaï, plus récent, +avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux +songes des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient +les images de l’action. Partout la main rencontrait +une matière précieuse à caresser.</p> + +<p>Antoinette errait parmi tant de merveilles +sans les discerner. Tous ses soins allaient à la +table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême +et couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que +le luxe, toujours de rigueur dans la maison, ne +laissait rien à critiquer. Satisfaite de son inspection, +elle tournait dans la pièce comme une +vieille chatte.</p> + +<p>Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte +double, haute de quatre mètres, précédée de +marches qui donnaient accès sur un corridor +intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle +aimait voir pendue la gigantesque peau d’auroch +qui lui semblait le vrai trésor du château. Elle +aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir +le parc et l’étang.</p> + +<p>Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui +semblait que rien n’était plus admirable que ce +tableau de son pays. Toute chaude de sa vigueur +d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la +forêt coupée qui flambait dans la vaste cheminée, +elle regardait, bien à l’aise, l’aspect sinistre de +décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait +sans doute d’apercevoir une chose extraordinaire. +Elle s’avança de nouveau, se faisant violence, +pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé : elle ne +vit plus rien que l’hiver.</p> + +<p>Elle respira.</p> + +<p>Et puis, de nouveau, elle ne respira plus : +derrière elle, une porte — une petite porte qui +donnait sur le parc — s’ouvrait doucement. +Quelqu’un entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu +tout à l’heure, qui avait collé sa tête aux carreaux, +fait le tour extérieur du salon et introduit +une clef dans la serrure. Antoinette, frappée +de terreur, ne bougeait plus. Sa vieille figure +tremblait comme une confiture blanche, secouée +dans un panier.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVI</h2> + + +<p>Après quelques secondes, elle eut la force de +murmurer :</p> + +<p>— Je l’avais bien vu.</p> + +<p>Elle voulut s’enfuir.</p> + +<p>— Restez là sans bouger, je vous prie ; n’appelez +personne, dit Oswill.</p> + +<p>Il était impeccable et vraiment d’une grande +allure. Sur la chemise dure de son smoking, il +portait un bouton de saphir entouré de brillants. +Sa cravate semblait sculptée comme un papillon +d’onyx. Une pelisse ouverte, dont le col et les +longs parements étaient de zibeline, lui avait +servi de vêtement d’auto. Il avait des gants de +daim ; par un miracle de vigueur et à l’aide de +cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure +courbés par le vent, gardaient sur son visage +basané la forme ronde et collée d’un bonnet de +bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles, +protégés par la double barre des sourcils. Il souriait +comme un diable en regardant la nourrice.</p> + +<p>— Comment ça va, Antoinette ?… dit-il. Vous +avez toujours l’air d’une vieille pomme de terre +en robe de chambre…</p> + +<p>Dans le parc, des aboiements cessèrent. II +grommela :</p> + +<p>— Les chiens se taisent enfin ! C’est drôle, dans +cette maison — où j’ai pourtant le droit de venir, +je pense — quand j’arrive, les chiens aboient, +les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais +dû apporter un fouet.</p> + +<p>Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il +mâcha entre ses dents :</p> + +<p>— Je pense qu’il engraisse.</p> + +<p>— Qu’est-ce que monsieur vient faire ici ? osa +demander Antoinette.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Vous le verrez.</p> + +<p>Et, comme elle tentait de se glisser entre les +meubles pour sortir, il ajouta :</p> + +<p>— Vous avez envie de bouger ? Fermez donc la +porte.</p> + +<p>Tremblante, elle obéit. Il ricana :</p> + +<p>— Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.</p> + +<p>De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena +du geste :</p> + +<p>— Où est votre maîtresse ?</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Dans sa chambre, monsieur.</p> + +<p>— Et son amoureux ?</p> + +<p>Elle se tut.</p> + +<p>— Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile ?</p> + +<p>Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme +une perdrix devant un pointer.</p> + +<p>Il sourit :</p> + +<p>— Nous sommes tranquilles.</p> + +<p>Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, +il la laissa atteindre les marches. Dès +qu’elle fut sur la première, il cria :</p> + +<p>— Antoinette !</p> + +<p>Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui +reprend sa mesure après s’être allongé.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Antoinette… tout à l’heure, il est arrivé, +ici, un vieux petit monsieur, très laid… C’est un +notaire. Je veux lui parler. Amenez-le-moi, tout +de suite.</p> + +<p>Elle eut une joie : lui-même, il l’aidait à s’en +aller. Elle pourrait courir à l’autre bout du château, +prévenir Stéphane. Mais il le devina ; à la +seconde où elle allait disparaître, il la retint de +nouveau et scanda rapidement :</p> + +<p>— Antoinette !… Sans rien dire, hein ?… Si +vous dites quelque chose, je fais un malheur ! Je +vous tue, vieille pomme de terre ! Je tue le +notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. +Je tue les chiens. Je tue tout le monde, je +vous assure.</p> + +<p>Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, +dans une attitude burlesque de clown méchant. +Elle sortit terrifiée. Il grommela encore : « Vieille +pomme de terre », pour l’effrayer, mais il serrait +vraiment les poings. Une fureur soudaine +l’avait saisi. Il pensa :</p> + +<p>— J’ai tort de jouer la comédie et de dire que +je tuerai tout le monde. Je deviendrais capable +de le faire… Salaud !</p> + +<p>Il prit sur la table une bouteille de champagne, +se versa un grand verre qu’il vida d’un trait, et +puis un autre. Alors, il parut moins excentrique, +plus lucide.</p> + +<hr> + + +<p>Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant +et à l’improviste. Il avait rencontré Laberose. +Apercevant Oswill, il avait bien murmuré : +« Quel perroquet ! » Mais Cinégiak, absent, n’avait +pu répondre : « Tu parles d’un zèbre ! » comme +il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule +de Laberose, au risque de le précipiter sur le bar :</p> + +<p>— Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de +votre cornac ? Vous sortez seul ? Prenez garde aux +accidents.</p> + +<p>Laberose répondit méchamment que Cinégiak +était invité à Oloron avec quelques personnes. Il +les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il négligea +de boire et sortit. Il allait à grands pas. +Ainsi, Dewalter tenait ? Il n’avait rien dit. S’il +avait dit quelque chose, lady Oswill, tout de +même, l’avait gardé ? Dans sa faiblesse, elle osait +inviter ses amis et leur présenter son ruffian ?</p> + +<p>Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. +Il était certain qu’elle continuait à être +dupée. Mais comment ?</p> + +<p>Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. +Oswill, maintenant, possédait les +preuves de la vieille misère de son ennemi. Il +apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il +envoya l’espion à Oloron. Rentré chez lui, il +remuait mille hypothèses, quand son homme lui +téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la +réception. L’Anglais pensa que tout était organisé +pour compromettre davantage lady Oswill : +Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité +par Montnormand. Elle entendrait une fable +de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle serait +prise. La vengeance s’écroulait… Oswill se précipita +dans sa voiture.</p> + +<p>Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, +aux abois, ne voulait que de l’argent. Il +s’arrêta pour boire une tasse de café chaud. Pendant +qu’il la sucrait, il prit une décision.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se +jeta de côté, à moitié dissimulé derrière un meuble. +La servante apparut, suivie de l’humble personnage. +Il s’avançait, un peu courbé, de toute la +vitesse de ses fragiles jambes. Il descendit les +marches, stupéfait de voir tant de richesses. +Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. +Il avait repris brusquement une allure excentrique +pour épouvanter le bonhomme.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Antoinette, restez là, en sentinelle… Si +quelqu’un vient, vous le dites… Ça vous embête +de me servir, mais c’est comme ça.</p> + +<p>Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, +trop loin pour entendre, mais sous l’œil +d’Oswill. Alors, il devint un personnage net et +dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un +geste impérieux, à son tour, il le fit asseoir.</p> + +<p>Montnormand obéit. Il était à peine posé sur +le bord du fauteuil, agité, frottant ses mains +mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux +timides. Cependant, son cœur s’était affermi.</p> + +<p>— Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, +dit Oswill. Je sais que vous avez prêté vingt +mille francs à votre intéressant ami et j’ai appris +aussi que vous aviez quitté votre petite étude et +que vous veniez chez lady Oswill.</p> + +<p>— Vous avez une police, monsieur ? demanda +Montnormand.</p> + +<p>— Je n’ai pas tout à fait une police, répondit +l’Anglais, imperturbable. J’ai des mouchards. Il +faut ce qu’il faut…</p> + +<p>Il ajouta :</p> + +<p>— Ne me regardez pas comme ça… Gardez +votre mépris pour d’autres !</p> + +<p>Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il +cria soudain :</p> + +<p>— Antoinette !</p> + +<p>Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla +sur sa chaise. On la voyait en haut des +marches, devant la grande peau d’auroch, sous +une lumière de verres en couleur. La cheminée +illuminait une partie du salon et tout le reste +demeurait un peu confus ; quelques vieilles lanternes +chinoises étaient seules allumées. Montnormand +regardait Oswill : il le trouvait repoussant, +mais beau.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur ? +dit-il.</p> + +<p>Oswill se leva :</p> + +<p>— Ce que je désire ? Voici : je désire que vous +me débarrassiez tout de suite, et pour toujours, +de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne +veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais +c’est comme ça.</p> + +<p>Il ricana :</p> + +<p>— J’avais médité à l’usage de ma femme une +petite démonstration. Je voulais qu’elle découvrît +toute seule — et trop tard — qu’elle est tombée +dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais +d’avance le dégoût qu’elle aurait de son chevalier +quand elle verrait quel genre d’animal il est. +C’était rigolo.</p> + +<p>— Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.</p> + +<p>Oswill eut un sourire dur :</p> + +<p>— On fait les omelettes avec les œufs, les expériences +avec les gens. Mais je vais vous dire…</p> + +<p>Maintenant son visage se crispait :</p> + +<p>— Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où +j’allais. J’en suis aussi, de l’expérience… J’ai +découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai +dit : « Je veux divorcer », j’ai découvert que je +tiens à ma femme. Je ne l’aime pas, j’y tiens.</p> + +<p>Il ajouta brutalement :</p> + +<p>— Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. +Emmenez-le.</p> + +<p>Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand +était stupéfait. Il voyait un jaloux souffrir. +En même temps, il apprenait que rien n’avait +encore changé dans le destin de Dewalter. Il se +leva.</p> + +<p>— L’emmener ? murmura-t-il… Je vous +assure, monsieur, que s’il ne tient qu’à moi… J’ignore +ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je +suis venu… Permettez-moi pourtant de vous +l’apprendre : avant votre expérience, — comme +vous dites, — mon ami était prêt à partir. J’avais +sa promesse et il ne ment jamais.</p> + +<p>— Il ne ment jamais ? ricana Oswill. Alors +ma femme sait qu’il est un va-nu-pieds ?</p> + +<p>Le petit homme haussa les épaules :</p> + +<p>— C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans +un engrenage. Une première faiblesse — bien +excusable — l’a amené à jouer un personnage +dont il ne sait comment sortir… Vous êtes un +psychologue, monsieur ? Je le veux bien. Mais le +cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le +mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. +Dans le cas de M. Dewalter, il y a une noblesse +qui vous échappe, certainement. Et puis, il y a +aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous +jouez les cyniques et, sans doute, vous y êtes +entraîné. M. Dewalter joue un grand seigneur ! +Peut-être en est-il un véritablement.</p> + +<p>Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement +de guêpe. Il ricana de nouveau :</p> + +<p>— Un grand seigneur !</p> + +<p>Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, +son émotion grandie lui donnait une autorité +singulière. Il couchait presque les oreilles en +arrière, toute la peau de son visage se tendait et +ses beaux yeux bleus semblaient surgir en avant +pour regarder l’Anglais bien en face. Il répéta, +agitant les mains :</p> + +<p>— Oui, monsieur… Un grand seigneur. Il en +est un. J’ai connu sa mère… Je sais comment il +a été élevé, et puis abandonné devant la vie… S’il +n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne +serait pas un raté. Mais les ratés, quand ils sont +honnêtes, quand ils ne sont pas jaloux, sont +peut-être ce qu’il y a de plus propre dans +l’humanité. Ils ont souvent bien des dons. Il ne +leur manque que la férocité qui fait les grandes +réussites.</p> + +<p>Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, +d’un regard. Il était froid, métallique. Le +petit notaire, s’agitait vainement devant lui, +comme un jouet mécanique devant une armure. +Il dit :</p> + +<p>— Allons au but, voulez-vous ? J’ai changé +d’avis. Je ne veux plus que M. Dewalter, si intéressant +qu’il soit, continue à intéresser lady +Oswill… Quant à partir pour rien…</p> + +<p>Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière +fois l’hypothèse de ce départ. Il conclut :</p> + +<p>— Je n’y crois pas. Alors, voilà : je donne, +par votre intermédiaire, deux cent mille francs +à votre ami… un chèque, payable au Sénégal. +Dites-le-lui.</p> + +<p>— Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit +Montnormand.</p> + +<p>Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue +se fit jour :</p> + +<p>— Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout +de suite. J’ai ici, dans ma poche, tout son dossier. +Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des dernières +quittances de loyer de sa chambre +meublée… cinquante francs par semaine ; ce +n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me +dit que je peux lui donner huit cents francs par +mois pour un petit emploi subalterne, et qu’il +les vaut… J’ai d’autres choses encore, de quoi le +remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du +souper…</p> + +<p>Il montra la table étincelante ; il ajouta :</p> + +<p>— Je ferai le Commandeur.</p> + +<p>Il y eut un temps. Montnormand voyait la +grande pièce aux richesses écrasantes et il sentait +qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur et +comprenait la nécessité d’épargner l’affront à +Dewalter. Pourtant il eut la force de sourire avec +mépris. Il demanda :</p> + +<p>— Puisque vous avez tout ça… Pourquoi +offrez-vous de l’argent ?</p> + +<p>— Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord +parce que — je le répète — j’ai peur qu’on le +garde tout de même. Et puis parce que je me +rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. +J’ai pitié de lui. On n’est pas parfait.</p> + +<hr> + + +<p>Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, +il devinait les affres de son ennemi. Il jugeait +maintenant. En Montnormand, il voyait un honnête +homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, +méchant, il était tout de même un individu de +bonne race. Il se sentait moins implacable. Il +croyait toujours que Dewalter espérait rester, +mais il admettait qu’au début, il n’avait pas été +conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de +forme et de raison.</p> + +<hr> + + +<p>Le notaire vint plus près de lui :</p> + +<p>— Et si mon ami s’en va tout simplement ?</p> + +<p>— Ne faisons pas de roman, dit Oswill.</p> + +<p>— Faisons-en ! S’il part tout simplement, +ruiné, lui, le pauvre… le démasquerez-vous ?</p> + +<p>— Il ne partira pas.</p> + +<p>Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées +dans les poches de sa pelisse. Il revint vers +Montnormand et conclut, martelant son arrêt :</p> + +<p>— J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. +Sinon, je vous jure que, tout à l’heure, ici, devant +tout le monde, je l’exécute. Tant pis pour ma +femme…</p> + +<p>Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une +voix douce :</p> + +<p>— Monsieur Montnormand, décidez votre ami. +Je vais dans mon ancien fumoir. Avec ma pipe, +j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse, hein ?</p> + +<p>Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, +sans comprendre, elle avait suivi la scène, de +loin.</p> + +<p>Il lui dit :</p> + +<p>— Quittez votre poste. Et taisez-vous.</p> + +<p>Du haut des marches, il regarda le vieux +notaire. Il lui fit un signe de la main et lui cria :</p> + +<p>— A tout à l’heure.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>Montnormand essuya son front. Il comprenait +que Georges était perdu et qu’il devait fuir, fuir +tout de suite, sans rien, sans même prendre son +chapeau.</p> + +<p>Il dit à Antoinette :</p> + +<p>— Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous +inquiétez pas… Je vais tout arranger. Trouvez +seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans +ma chambre.</p> + +<p>Mais, avec une angoisse grandissante, il vit +Stéphane merveilleusement parée, et Georges en +smoking. Ils descendaient de leurs chambres. +Elle était appuyée à son bras et ils parlaient +tout bas, d’un air heureux. En même temps, +dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs +voitures.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVII</h2> + + +<p>Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch, +Pascaline Rareteyre, quelques autres +encore, tous de ses intimes, étaient accueillis par +Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse +d’être devenue plus belle encore que sa beauté. +Montnormand, d’une voix rapide, apprenait à +Dewalter, dans un coin du salon, la présence +d’Oswill, la menace et le marché qu’il proposait. +Sa pensée vivante lui permit de dire tout, sans +phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas +deux minutes. Il dit aussi que la fuite seule +éviterait l’esclandre. Mais elle-même, elle en était +un.</p> + +<p>Dewalter ne broncha pas : il savait que, déjà, +les amis de Stéphane avaient les yeux sur lui. +Sous les apparences discrètes, requises par la +politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose +comme un héros de roman. Immobile et souriant, +l’air de parler d’une chose facile, il pria le notaire +de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill +dans le fumoir et de lui enjoindre de prendre +patience. Tout à l’heure, il le verrait, il lui donnerait +satisfaction et ils s’entendraient certainement. +S’entendre ? Montnormand, stupéfait, obéit. +Il restait ébahi du calme de Dewalter et inquiet de +sa facilité.</p> + +<p>Quand il revint, Stéphane, autour de la table, +plaçait gaiement ses invités, Georges, les présentations +faites, semblait très à l’aise parmi eux. D’un +regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien +promis : il sortit la main de la poche droite de +son smoking. D’un signe léger, il remercia Montnormand +d’avoir accompli sa mission. Comme +chacun prenait place, il le fit asseoir près de +lui.</p> + +<p>Les valets commencèrent le service. Ils portaient +la vieille livrée traditionnelle de la maison. Lady +Oswill, dans la situation où son amour l’avait +mise, n’avait prié à souper que des amis à toute +épreuve ; mais elle avait tenu à donner à la réception +intime un caractère subtil de demi-apparat, +afin de bien démontrer qu’elle conservait sa +discipline. Après le bisque, les conversations, +d’abord prudentes, s’animèrent. Cinégiak raconta +drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait +personne et qui faisait le tour du monde +avec un perroquet dressé. Le perroquet savait le +nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter. +Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait : +« Je vous présente mister Qouick ! »</p> + +<p>— Il y a beaucoup de perroquets dans le monde, +dit M<sup>me</sup> de Lutze à Dewalter, qui attirait décidément +sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés +m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous +êtes spirituel, que vous avez du cœur et que vous +rendez mon amie heureuse.</p> + +<p>— C’étaient des perroquets savants, répondit +Stéphane. Ils savaient bien ce qu’ils disaient.</p> + +<p>Elle était fière de son bonheur et ne manquait +pas une occasion d’en parer Dewalter.</p> + +<p>— Vous êtes un homme heureux, proclama Jean +d’Aigregorch… Si, avec ça, vous aimez la peinture +et vous avez une chasse en Sologne…</p> + +<p>— Vous avez une chasse en Sologne ? demanda +Baragnas.</p> + +<p>Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il +ajouta :</p> + +<p>— J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans +vos régions.</p> + +<p>— Où ça ? lui cria Pascaline.</p> + +<p>Il rit, but un verre de champagne et proclama, +tandis que Montnormand se faisait tout petit :</p> + +<p>— En Chine.</p> + +<p>— En Chine ? Vous ne vous refusez rien, +admira quelqu’un.</p> + +<p>— C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il. +Il a pensé qu’un pays où il y a des chimères, +il me devait bien ça.</p> + +<p>— Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique, +dit Cinégiak.</p> + +<p>Il sourit :</p> + +<p>— Vous trouvez ?</p> + +<p>Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua :</p> + +<p>— Non. Vous êtes net, froid… Hein, Stéphane ? +M. Dewalter est chimérique ?</p> + +<p>— Puisqu’il le dit, répondit-elle…</p> + +<p>— Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter. +Moi, j’ai de la chance. Je réalise. Je suis propriétaire +de chimères, non seulement en Chine, mais +en France.</p> + +<p>Stéphane, heureuse, intervint :</p> + +<p>— M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère.</p> + +<p>— Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak. +Des perdreaux en Sologne, des chimères en +Chine… quoi encore ?</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p>— Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà ?</p> + +<p>Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand +trembla.</p> + +<p>— Où ? demanda Dewalter. A Deauville ? A +Venise ? Au tir aux pigeons ?</p> + +<p>Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à +Montnormand qu’il ne buvait pas.</p> + +<p>— C’est que je n’ai pas la tête solide, lui +répondit son vieil ami.</p> + +<p>Il y avait une nuance de reproche dans sa voix. +Il ne comprenait pas. Georges, impassible, le +regarda. Il dit :</p> + +<p>— Il faut l’avoir.</p> + +<p>Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa +situation. Si Oswill l’inquiétait, il le cachait bien. +Dans la belle salle où s’entassaient tant de merveilles, +il semblait chez lui, comme un seigneur +chez sa femme. La chère était fine ; ainsi que les +autres convives, il en profitait ; personne n’aurait +pu croire qu’il n’était pas parfaitement heureux. +La fièvre même de ses yeux élargis lui +faisait un visage rayonnant.</p> + +<p>Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane +expliqua qu’ils étaient énervés de voir des reflets +sur l’étang.</p> + +<p>— Des revenants ? demanda gaiement Pascaline +Rareteyre.</p> + +<p>Lady Oswill se moqua d’elle :</p> + +<p>— Des revenants ? Pourquoi faire des revenants ? +Des feux follets, c’est bien plus simple.</p> + +<p>— Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch. +Un soir, chez ma grand’mère de Rives, au +château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon +cigare à un feu follet… Toc… dans l’eau… jolie +nage.</p> + +<p>— Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane. +L’étang est rempli d’herbes et profond de +dix mètres…</p> + +<p>— Les feux follets de la maison, il ne faut pas +les suivre, dit Baragnas avec entrain.</p> + +<p>Dewalter parla d’une voix unie :</p> + +<p>— Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque +chose d’aérien, de libéré. Ils sont lumineux +comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont +l’air d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient.</p> + +<p>— Poète ! murmura M<sup>me</sup> de Lutze…</p> + +<p>— Oui, dit lady Oswill ! S’il était ambitieux…</p> + +<p>— Je le suis, dit Dewalter.</p> + +<p>Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut. +L’un émit que oui, l’autre que non. La conversation +roula sur ce thème. Dewalter s’anima et fut +brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout +le monde. Stéphane rayonnait. Elle déclara +qu’on allait danser dans un salon voisin où les +liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle. +Il lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé +de repartir le lendemain dans la matinée. Il +avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il +avait besoin de quelques minutes. Elle les +accorda en souriant et emmena ses amis.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> + + +<p>Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à +pas rapides le grand corridor assombri. Déjà des +sonorités, étouffées par l’épaisseur des murailles, +venaient du salon de musique. Devant la porte +du fumoir, ils s’arrêtèrent.</p> + +<p>— J’ai eu tort de venir, Georges, murmura +tristement le notaire.</p> + +<p>Pendant le souper, il avait mal compris son +ami, sa raillerie bizarre, son jeu de paradoxes, +ses nouvelles inventions ; toute cette escrime +aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement. +Surtout, il demeurait révolté que Georges +eût accepté de voir Oswill et désiré s’entendre +avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la +faiblesse humaine et, disparaître pour disparaître, +perdu pour perdu, autant valait, à jamais +rayé de la société régulière, s’en aller avec des +ressources, des possibilités de recommencer sa +vie ailleurs. Montnormand, honnête, avait cependant +par fonction une conscience aiguë de la +valeur des choses. Il ne craignait rien autant que +la détresse et la misère, la vraie misère. Mais il +lui semblait que Georges aurait pu tenter sa +chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément +la bouée que lui tendait Oswill. Toutes ses +idées chancelaient.</p> + +<p>Ayant déjà dans la main le loquet de la porte, +Dewalter lui dit :</p> + +<p>— Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi, +vous pourrez nous surveiller. D’ailleurs, le marché +que je vais conclure avec l’homme qui est là +n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre +ou non. Mais vous serez rassuré de nous +voir tranquilles ; et si quelqu’un venait, vous +entreriez, vous fermeriez la porte.</p> + +<p>— Je ne te comprends pas, dit Montnormand… +Tu as changé… pas en bien.</p> + +<p>— Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec +calme. Je suis un peu tendu parce que je me +prépare à quelque chose, c’est tout.</p> + +<p>— A quoi te prépares-tu ?</p> + +<p>— A partir.</p> + +<p>Il parlait d’une voix simple… Il parlait de la +tractation avec le mari, de son départ… Le +vieillard secoua la tête avec regret. Il allait +essayer un appel à plus de dignité, mais la porte, +de l’autre côté, fut ouverte et Oswill apparut +dans l’encadrement.</p> + +<p>— Vous voilà ! dit-il avec satisfaction. Je +croyais que vous m’aviez oublié.</p> + +<p>— Vous voyez que non, répondit Georges. Je +ne dirai pas que je n’ai pensé qu’à vous, mais +presque.</p> + +<p>Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant +devant l’Anglais avec délibération. Montnormand +resta dans le corridor. Il avait remplacé +Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il +voyait de loin sans entendre.</p> + +<hr> + + +<p>Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait +meublée, sous Charles X, de vieux fauteuils espagnols. +Les cuirs étaient beaux, lustrés par le +temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des +frises de reliures de choix couraient le long des +murs et sur ces murs tombaient de lourdes +tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à +des exploits de chevalerie. Cela faisait penser à +quelque coin d’étude dans un Escorial. Une +odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe +d’Oswill, semblait mal placée dans ce milieu, +étonnante comme une mélodie anglaise au milieu +d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure, +Oswill avait essayé vainement d’éclairer : un +court-circuit, depuis longtemps sans doute, avait +arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée. +Oswill alluma les bougies d’un candélabre +et attendit. Par la fenêtre, il voyait les +reflets lointains du salon illuminé, le salon +de danse, courir dans le grand parc glacé et +sur l’étang. Il ricanait dans la demi-clarté +tremblante et confuse du vieil éclairage. Il +était sûr de lui : Montnormand était venu +lui annoncer que Dewalter acceptait la conversation. +Il avait préparé le chèque. Mais le +souper, à son gré, durait longtemps. Il se dit +qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli +recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ…</p> + +<p>Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut +tout de même plus difficile.</p> + +<hr> + + +<p>Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième +fois et, à dire vrai, il ne le connaissait pas. Ils +se mesurèrent des yeux en silence, tandis que +s’allongeaient leurs ombres immobiles.</p> + +<p>— Alors, monsieur Oswill ? dit enfin Dewalter.</p> + +<p>— Quoi, alors ?</p> + +<p>— Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille ?</p> + +<p>— J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est +finie.</p> + +<p>— Croyez-vous ?</p> + +<p>— J’en suis sûr.</p> + +<p>Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill +avait les mains dans les poches de sa pelisse. +Dewalter les avait dans les poches de son smoking. +Anxieux et marchant de ses pas menus +dans le corridor, Montnormand, de loin, les observait.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous décidez ? demanda +Oswill.</p> + +<p>Il y eut un temps, une longue seconde en suspens. +Dewalter répondit avec lenteur :</p> + +<p>— Je vais partir, monsieur Oswill.</p> + +<p>Oswill sourit : il avait gagné. Sans prendre +soin de cacher son mépris, il dit :</p> + +<p>— Parfait. Deux cents ou trois cents ?</p> + +<p>Dewalter, toujours sans bouger, sourit :</p> + +<p>— Oh !… trois cents !</p> + +<p>Oswill ricana :</p> + +<p>— J’avais deviné. J’ai préparé le chèque.</p> + +<p>Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit.</p> + +<p>Georges souriait toujours :</p> + +<p>— Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez +pas de cette légère dépense, dit-il.</p> + +<p>Il pâlissait.</p> + +<p>— Pas même au bout du mois, jeta Oswill.</p> + +<p>— Heureux homme ! L’important, c’est que je +disparaisse ?</p> + +<p>— Oui, c’est ça l’important.</p> + +<p>Il ne cachait pas son désir de voir la place libre +auprès de lady Oswill. En silence encore, ils se +mesurèrent, Dewalter articula :</p> + +<p>— Que direz-vous à votre femme ?</p> + +<p>— Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une +violence soudaine.</p> + +<p>— Mais oui, dit Dewalter.</p> + +<p>Et il fit un pas. Il précisa :</p> + +<p>— Quand je vous ai fait une confidence, — alors +que j’ignorais votre nom, — vous m’avez donné +votre silence en garantie et votre parole de vous +taire.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Et alors vous savez ma vérité, mais vous +n’avez pas le droit de la dire.</p> + +<p>— Est-ce que vous vous moquez de moi ? +demanda Oswill, soudain blême de colère.</p> + +<p>Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger +cette colère. Il fit un pas encore. Il était maintenant +devant le visage même de l’ennemi et il +ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda :</p> + +<p>— Il reste entendu, n’est-ce pas… entendu… +que, moi disparu, jamais dans aucun cas, — je +dis aucun, — vous ne ferez part à personne, — à +personne au monde, — de ce que vous savez +de moi ? Je disparais et vous vous taisez. Voilà +le pacte.</p> + +<p>Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage. +Il payait et encore on lui demandait une promesse ! +Il gronda, hérissé :</p> + +<p>— Et si je dis que je parlerai, vous resterez ? +C’est du chantage. Je parlerai si je veux.</p> + +<p>Dewalter n’avait pas fait un mouvement des +bras. Il avait toujours les mains dans les poches +du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il +répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici +il n’en avait pas eu, un sourire étonnant de combat. +Son visage était net et dur. Et il parla sans +hâte :</p> + +<p>— Monsieur Oswill, dit-il… J’ai, dans ma +poche, dans ma main, braqué sur vous, un revolver. +Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens +votre réponse, je vous brûle. Après la +détonation, avant qu’on entre dans ce fumoir, je +me tue.</p> + +<p>— Je me moque de votre revolver, répondit +Oswill sans broncher.</p> + +<p>Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant +les formes de la main et de l’arme, et il savait +que Dewalter ne mentait pas.</p> + +<p>Et Georges dit :</p> + +<p>— Vous avez tort.</p> + +<p>— Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais.</p> + +<p>A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de +ce cœur d’homme.</p> + +<hr> + + +<p>Pour la première fois il y réussit et il comprit +que Dewalter le tuerait plutôt que de le laisser +parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce qu’il +voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa +femme dans sa maison. Il accepta le pacte.</p> + +<p>— Je comprends très bien votre but, dit-il. Je +vous donne ma parole d’honneur : allez-vous-en +et je ne dirai rien.</p> + +<p>— Rien, jamais ?</p> + +<p>— Rien, jamais.</p> + +<p>Dewalter respira profondément, délivré de la +nécessité du meurtre et certain tout d’un coup +qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et +fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et +l’étang.</p> + +<p>Il revint et dit :</p> + +<p>— Cette nuit même, je m’en irai.</p> + +<p>Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le +prit. Il l’examina :</p> + +<p>— Il est très régulier… Pour vous ce n’est rien.</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>— Pour moi, émigrant, c’est la vie…</p> + +<p>— Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son +vainqueur avec négligence.</p> + +<p>Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette. +Dewalter le regardait. Un mépris, un détachement +de tout montait sur sa figure soudain +plus belle :</p> + +<p>— Voulez-vous du feu ? dit-il.</p> + +<hr> + + +<p>A l’une des bougies du candélabre, il alluma +le chèque. Il tendit le papier enflammé. Il n’avait +aucune peine à brûler une fortune, parce qu’il +était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint +les limites de la fatigue nerveuse et il ne pensait +plus qu’à se reposer.</p> + +<p>Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de +lui :</p> + +<p>— C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais. +Puisque vous refusez, puisque vous ne voulez pas +partir de bon gré…</p> + +<p>— Taisez-vous, dit Dewalter brutalement.</p> + +<p>Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta. +Dewalter s’approcha de lui. Il avait l’air d’un +condamné qui voit les fusils, mais lui-même va +baisser le bras. Il continua :</p> + +<p>— Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous +vous taisez. Vous avez la mienne, je pars. Cette +nuit, cette nuit même, avant une heure… Je pars.</p> + +<p>Il précisa, immobile :</p> + +<p>— Je disparais…</p> + +<p>Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les +regards croisés jusqu’à la garde et l’Anglais, sur +son rival, vit la mort.</p> + +<p>Il dit lentement :</p> + +<p>— Je vous crois.</p> + +<p>— Vous avez raison, répondit Dewalter simplement.</p> + +<p>Après un temps, il ajouta avec un luxe de +gouaillerie :</p> + +<p>— Vous ne me demandez pas où je vais ?</p> + +<p>— Ça m’est égal, dit le mari. L’important +c’est que vous ne reviendrez pas.</p> + +<p>Il y avait en lui un extraordinaire remous de +pensées. Sa haine triomphait, mais il était humilié. +En même temps, pour la première fois de +sa vie, il admirait.</p> + +<p>Il s’en alla.</p> + +<p>Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas +sans noblesse :</p> + +<p>— Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il. +Vous avez ma parole. Je ne dirai rien… Vous +pourrez disparaître en paix.</p> + +<p>Il sortit, passa devant Montnormand sans le +voir. Quelques secondes après, il était dans le +parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la +maison, certain que son rival allait périr et pourtant +d’avance vaincu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXIX</h2> + + +<p>Montnormand avait vu Dewalter brûler le +chèque. Il se précipita vers lui, honteux d’avoir +douté. Il lui prit les mains et le lui dit. Dewalter, +affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils +entendaient danser les invités.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Montnormand.</p> + +<p>— Difficile, hein ? répondit Georges.</p> + +<p>Jamais peut-être il n’avait été plus charmant. +Mais dans ses yeux il y avait comme l’égarement, +l’alcool d’une idée fixe. Il continua :</p> + +<p>— Parler ? impossible. Vous me connaissez, +vous, et pourtant vous avez douté. Jugez des +autres ! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et +quelle insulte pour Stéphane !… Admettez aussi +mon opinion à moi. Alors, voilà…</p> + +<p>Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce +de voix nette et un peu monotone de ceux qui +répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès +d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand +et il s’assit à côté de lui, sur l’un des bras +du meuble. Ainsi il dominait son confident. Il le +tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher +de se lever. Il se penchait ; il disait les mots lentement :</p> + +<p>— Écoutez-moi, mon vieux… Ramassez votre +cœur et tenez-le solidement, hein ?… J’ai trouvé +le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer : +je vais me tuer.</p> + +<p>— Tu es fou ! dit Montnormand.</p> + +<p>Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais +visage humain n’exprima mieux le bouleversement +d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais +Dewalter le maintenait.</p> + +<p>— Fou ? dit-il… non, mais le plus sage des +hommes. Écoutez-moi. D’abord un détail : voici +un testament en règle, dans cette petite enveloppe…</p> + +<p>Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un +mouvement. Il sentit Georges mettre le papier +dans la poche de sa jaquette à côté du beau +mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait +les mots :</p> + +<p>— Il me reste tout juste, à Poissy, une petite +maison dans laquelle ma mère est née. Elle vaudra, +vendue, les quelques billets que vous m’avez +prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai +acheté l’autre jour, à Pau, une babiole pour +Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous comprenez ? +Elle aura de moi ce souvenir.</p> + +<p>— Malheureux !</p> + +<p>Montnormand, maintenant, comprenait mieux. +Il eut la force d’échapper à l’étreinte. Et il +entendit bien les derniers mots :</p> + +<p>— Malheureux ? Non. J’ai été, deux mois, un +prince et un amant.</p> + +<p>Son ami bondit vers lui :</p> + +<p>— Et elle ? cria-t-il.</p> + +<p>Pour la première fois, la voix de Georges +trembla :</p> + +<p>— Elle ! dit-il… Ah ! si je pouvais lui épargner +une douleur ! Mais ça, je ne peux pas. A Paris, il +m’était possible de partir. Je l’ai fait. Stéphane +n’avait rien changé de sa vie. Elle est revenue. +En revenant, elle m’a tué. Aujourd’hui, nous +sommes liés. Et si je pars, je fuis. Elle se trouverait +seule, avec cette pensée : « Il m’a quittée… +il ne m’aimait pas. » Ou bien elle apprendrait… +Je ne veux pas ! Mais si en pleine joie… un accident…</p> + +<p>Il était toujours assis. Il avait légèrement levé +la tête. Il regardait devant lui. Sur son visage, +on voyait surgir par degrés, et à mesure qu’il +parlait, sa merveilleuse frénésie…</p> + +<p>— Fou… fou… répétait Montnormand d’une +voix haletante.</p> + +<p>Dewalter raisonna :</p> + +<p>— Mais non. Je pars, je fuis, j’ai cette lâcheté : +qu’arrive-t-il ? Ici, un grand seigneur, un amant +trop heureux, s’écroule dans le cœur d’une +femme. Il y meurt. Et quelque part, n’importe +où, survit un pauvre bougre, foutu, cassé, un +rien du tout inutile, désespéré et que personne +ne connaît plus… Au contraire, si, dans un coin +j’assassine ce pauvre bougre…</p> + +<p>Il conclut :</p> + +<p>— Aujourd’hui, vous savez, la mort d’un +homme…</p> + +<hr> + + +<p>Il pensait à tous ceux qu’il avait vus tomber +pour une idée, à ces sacrifiés qui avaient donné +leur vie pour défendre ce qu’ils n’ont pas, aux +romanesques qui meurent pour des drapeaux, +aux ambitieux qui vont au martyre pour rester +dans l’histoire fragile des hommes…</p> + +<hr> + + +<p>— Tais-toi, cria Montnormand avec révolte. +Toute fin humaine est la fin d’un monde.</p> + +<p>Dewalter répondit :</p> + +<p>— Mais oui… pas plus : l’étoile filante !</p> + +<p>Il se mit debout et, soudain, il fut net, précis :</p> + +<p>— Nous sommes deux en moi : celui que je +suis et celui que j’ai voulu être. Il faut qu’un des +deux disparaisse.</p> + +<p>— Sois courageux, tue l’autre, cria encore +Montnormand.</p> + +<p>— Non, répondit-il. Il est trop beau.</p> + +<p>Son ami recula. Il le voyait si beau, en effet, +qu’il le sentit perdu. Il s’exclama, joignant les +mains.</p> + +<p>— Et tu as de l’allégresse !</p> + +<p>— J’en ai, dit-il, transfiguré. J’en ai. Oswill se +taira, j’en suis sûr. Je l’ai lié. Il est féroce, mais +loyal. Avec rage, il se taira… Mon beau personnage +vivra autant que Stéphane. Elle me pleurera +sans avoir, par moi, l’humiliation d’une douleur +basse. Personne ne saura que j’ai été un +imposteur. Elle seule parlera de moi et me fera +survivre. Je serai dans son cœur, tel que je me +suis créé pour elle, inventé pour elle… Je durerai : +vous voyez bien que je ne me tue pas !</p> + +<p>Montnormand murmura, à bout de ressources :</p> + +<p>— L’au-delà… malheureux !</p> + +<p>Dewalter répondit :</p> + +<p>— C’est le souvenir ou l’amnésie. Dans les +deux cas…</p> + +<p>Derrière eux, ils entendirent une belle voix +claire :</p> + +<p>— Eh bien ? En avez-vous fini, avec vos questions +d’argent ?</p> + +<p>Lady Oswill venait d’entrer.</p> + +<p>Le vieux sentit sa petite main broyée dans +celle de Georges ; il vit en même temps, avec +stupeur, le visage de ce condamné devenir impassible. +Il n’eut plus devant lui qu’un client chic +qui concluait :</p> + +<p>— Oui, oui, nous avons fini. Réglé, le compte.</p> + +<p>Il fit humblement son effort pour cacher lui-même +son trouble. Stéphane, d’ailleurs, ne le +regardait pas. Il insista :</p> + +<p>— Nous avons encore à dire…</p> + +<p>De nouveau, il faillit crier sous une main de +fer. Mais Georges souriait et s’adressait à sa maîtresse !</p> + +<p>— Crois-tu qu’il est obstiné ?</p> + +<p>Et puis à lui :</p> + +<p>— Demain, mon vieux.</p> + +<p>Montnormand respira. Demain, c’était déjà +l’avenir ! Il eut un espoir. Stéphane riait de le +voir harceler son ami :</p> + +<p>— C’est donc si compliqué ! dit-elle.</p> + +<p>— Non, répondit Dewalter très simplement. Il +pense que je veux faire un mauvais placement. +Mais il se trompe.</p> + +<p>Il enfla le ton plaisamment :</p> + +<p>— Allez, vieil entêté. Laissez-nous. Allez dormir. +La nuit porte conseil.</p> + +<p>Il le poussait vers la porte et il le blaguait :</p> + +<p>— Il faut que je lui dise des proverbes !</p> + +<p>Il le regarda :</p> + +<p>— Nous en reparlerons demain.</p> + +<p>— J’y compte, balbutia le notaire.</p> + +<p>— Oui, dit Dewalter gravement.</p> + +<p>D’une volonté invisible de la main, il le contraignit +à sortir. Il vit son dos courbé dans le +grand corridor. Mais il était certain de l’avoir +momentanément rassuré. Il pensa : « Me pardonnera-t-il +d’avoir encore menti ? »</p> + +<p>Il se retourna vers Stéphane. Elle avait allumé +une cigarette, ne s’intéressant déjà plus à Montnormand. +Pourtant, elle rit, étonnée, après son +départ :</p> + +<p>— Il ne m’a pas même dit bonsoir.</p> + +<p>— Il est fou, dit-il. Il veut que j’achète des +pétroles. Je te demande un peu.</p> + +<p>Elle l’interrompit :</p> + +<p>— Ne me demande pas. Si tu crois que j’y +connais quelque chose ? Viens plutôt avec moi. +Pendant que vous remuiez vos argents… nous +avons dansé. Je vais une minute dans ma chambre +me refaire belle.</p> + +<p>Elle le disait par coquetterie. Il la suivit. La +grande chambre avait le désordre de la joie. +Les serviteurs, ailleurs occupés, n’étaient point +repassés par là depuis que Stéphane et Dewalter, +entre leur promenade et le souper, s’y étaient, +l’un auprès de l’autre, habillés. Rien n’était +replacé, ni les vêtements épars, ni les objets +familiers, ni les coussins du lit. Tandis qu’elle se +repoudrait, Georges alla vers la fenêtre et, à la +vitre froide, il colla son front.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu fais ? cria Stéphane.</p> + +<p>En se retournant, il l’aperçut quatre fois devant +le triple miroir où semblait nager sa splendeur.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Je regardais l’hiver. J’ai un peu de migraine. +Je vais fumer un cigare et faire trois pas dehors…</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p>— Alors, reviens vite. On a commencé un +poker ; si tu en veux…</p> + +<p>Il demande s’il était bien entendu que Pascaline +coucherait au château ? Elle le confirma. Il +en parut satisfait. Il l’avait voulu insidieusement +et qu’il y eût beaucoup de monde autour de Stéphane.</p> + +<p>Il lui demanda ensuite si elle l’aimait.</p> + +<p>Elle sourit :</p> + +<p>— Quelle est cette question ? Comment ne t’aimerais-je +pas ? De qui doutes-tu ? De moi ou de +toi ?</p> + +<p>— Ni de toi, ni de moi, répondit-il.</p> + +<p>Le frémissement de son âme sembla s’irradier +de lui. Il était devenu merveilleusement beau. +Elle en était fière.</p> + +<p>— Tous mes amis m’ont complimentée, murmura-t-elle +en s’approchant. Ils m’ont fait plaisir.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?</p> + +<p>— Mille choses très flatteuses… Que je pense…</p> + +<p>Elle parlait d’une voix un peu grave, lente. +Peu pressée de redescendre, elle s’était assise. +Alors, il se mit à ses pieds. Il levait vers elle +ses yeux sombres et passionnés.</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Moi, je n’avais pas d’amis ce soir. Mon +cœur seul m’applaudissait.</p> + +<p>Elle sourit :</p> + +<p>— Il battait si fort que ça ?</p> + +<p>— Il battait comme à l’ordinaire, répondit-il. +Et cependant, il m’applaudissait…</p> + +<p>Il avait pris ses mains et elle se sentait gagnée +comme toujours par le contact de sa ferveur. Elle +se pencha comme pour l’entendre mieux. Il dit :</p> + +<p>— Que de joies j’ai puisées dans tes yeux !… +Quel immense bonheur sans fin, sans fin, m’est +venu de toi, Stéphane !… Mon doux, mon bel +amour ! Laisse-moi te regarder… Embrasse-moi.</p> + +<p>— Cher chéri, murmura-t-elle sur ses lèvres.</p> + +<p>Il savait que c’était l’un des derniers baisers, +mais elle, ignorante du drame prochain, elle ne le +prolongeait que par plaisir. Elle se plaignit :</p> + +<p>— Pourquoi avons-nous invité tous ces gens ? +C’est toi qui l’as voulu. Ils nous volent notre +solitude.</p> + +<p>Il se releva, la prit doucement dans ses bras et +murmura vers son oreille :</p> + +<p>— Il fallait des témoins à notre grand bonheur.</p> + +<p>— Ambitieux, dit-elle en souriant.</p> + +<hr> + + +<p>Ils descendirent. Elle s’appuyait à lui avec une +sensualité douce, impatiente déjà que la réception +fût terminée. Devant le fumoir il s’arrêta. Elle le +suivit dans cette pièce. Là, les mots terribles +qu’elle ignorait avaient été dits.</p> + +<p>— Allons… Fume vite ton cigare dans le parc +et reviens… Je vais te le donner moi-même.</p> + +<p>— C’est ça, répondit-il d’une voix sans intonation.</p> + +<p>Elle fouillait dans la boîte plate de bois brun, +que Nicolaï avait rapportée de Pau quelques jours +auparavant ; elle ne se décidait pas et, de ses +belles mains, faisait craquer les petits rouleaux +de feuilles pour en trouver un sans défaut. Enfin, +elle arrêta son choix, mit à sa bouche le havane +et l’alluma. Georges la regardait gravement et la +fumée sortit gauchement des lèvres, tandis qu’elle +riait :</p> + +<p>— Hou ! Ça sent bon… mais bon…</p> + +<p>En lui offrant le cigare avec tendresse, elle mit +sur son épaule ses bras qu’il avait tant aimés.</p> + +<p>— Toujours cette migraine ? interrogea-t-elle… +Tu souffres ?</p> + +<p>Il dit :</p> + +<p>— Dans cinq minutes, ce sera passé.</p> + +<p>Et pour dissiper son inquiétude, il eut un +grand sourire, un sourire sain et net, un sourire +de héros. Elle en fut joyeuse. Elle frissonnait du +regard amoureux qu’il posait sur elle et elle n’aurait +pu dire combien elle en était éprise. Elle +pensait que jamais elle n’avait reçu de lui la +moindre peine. Il l’avait saisie. Maintenant, tout +le long de son corps, elle sentait le sien et elle +lui rendait un baiser. Elle mordit ses lèvres et +elle étouffa presque dans l’étreinte qu’il prolongeait. +Elle se dégagea :</p> + +<p>— Grand fou, murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle lui fit un beau geste heureux de la main. +Elle cria :</p> + +<p>— Allez… Je vais arriver à quatre pattes dans +leur poker… et hop… on va danser. Reviens vite…</p> + +<p>— Oui, dit-il.</p> + +<p>Elle sortit.</p> + +<hr> + + +<p>Il ne fit pas un mouvement vers elle, rien. Il +sentait la chaleur de son sang. Mais il sentait +aussi l’épuisement affreux de ses nerfs. Les bougies, +maintenant descendues et proches de leur +fin, créaient un tremblement de lumière déjà +obscure autour de lui. Il ferma la porte du couloir. +Alors il remarqua qu’elle était recouverte d’une +glace. Elle le refléta tout entier. Il prit un candélabre, +celui auquel tout à l’heure il avait brûlé le +chèque, et il le haussa pour mieux s’examiner. Il +était d’une pâleur nue d’acteur dégrimé. Il hocha +la tête. Son double ayant le même geste, ils eurent +l’air de deux rivaux qui se saluent avant le combat.</p> + +<p>Il reposa le candélabre. A travers les murailles +épaisses de la vieille maison on entendait à peine +la musique que Stéphane offrait à ses amis. Il +avait mis le cigare à ses lèvres. Il en goûtait +peut-être l’arome. Il ouvrit une porte-fenêtre qui +donnait sur le parc silencieux et il regarda d’un +cœur épuisé le dernier paysage de sa vie…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XXX</h2> + + +<p>Depuis vingt minutes qu’il avait quitté son +ami, Montnormand n’avait rien entendu. Il ne +lui semblait pas possible que Georges s’exécutât +sur-le-champ et il ne pensait plus qu’aux moyens +de suspendre le destin, la nuit passée. Mais le +silence de sa chambre inconnue lui fit peur. Il +lui sembla, soudain, qu’il avait eu tort de quitter +Dewalter. Il le revoyait dans son allégresse +funèbre.</p> + +<p>Il se précipita hors de son appartement, traversa +le grand couloir, arriva au salon. Il vit que +l’amant n’y était pas et Stéphane danser avec +Baragnas. Il alla vers la salle du souper. Il y +trouva la vieille Antoinette. Elle rangeait, elle-même, +les pièces précieuses d’argenterie et Nicolaï +l’aidait. Sur ses petites jambes titubantes, Montnormand +descendit les marches et, vers eux, il +se hâta.</p> + +<p>— M. le Notaire n’est pas trop fatigué ? +demanda le garde.</p> + +<p>— Non, non, dit-il… Je cherche M. Dewalter.</p> + +<p>— M. Dewalter vient de sortir dans le parc, +répondit Nicolaï.</p> + +<p>Montnormand faillit tomber ; il entendit mal +le vieux serviteur qui continuait tranquillement :</p> + +<p>— J’arrive du fumoir. Je l’ai vu s’éloigner…</p> + +<p>Un cri d’Antoinette les fit retourner. Elle +s’était approchée de la fenêtre :</p> + +<p>— Dans l’étang, balbutiait-elle… dans l’étang, +quelqu’un vient de tomber.</p> + +<p>D’un grand pas de sa jambe traînante, Nicolaï +la rejoignit. Il gronda :</p> + +<p>— Quelque braconnier !… quelque braconnier +qui a passé sur le pont dont les planches sont +pourries. Il n’en sortira pas, à cause des herbes. +Il sera comme l’autre, qui y est tombé, il y a +soixante ans… Il est fichu. Ce que c’est… ce que +c’est, tout de même, que d’aller chasser sur les +terres des riches !…</p> + +<p>Suivi d’Antoinette, il s’élança dehors. Montnormand +essaya de les suivre. Mais il eut une défaillance +et ses membres ne le portaient plus. Il +resta seul au milieu des fortunes amoncelées des +Coulevaï, agrafé de ses mains chétives au dossier +d’un fauteuil, luttant de toutes ses forces pour +ne pas rouler sur le tapis. Enfin, il se traîna +vers la porte. Il y rencontra Oswill tel que tout +à l’heure, impeccable. Mais, sur son visage, il vit +la mort de Dewalter.</p> + +<p>Il lui cria, étouffant :</p> + +<p>— Il s’est tué ?</p> + +<p>Oswill répondit d’une voix lourde :</p> + +<p>— Je l’ai vu tomber dans les herbes.</p> + +<p>Et il fit un pas, Montnormand se redressa :</p> + +<p>— Vous l’avez conduit au suicide ! dit-il.</p> + +<p>Mais l’Anglais secoua la tête :</p> + +<p>— Pas moi : lui.</p> + +<p>Il fit derechef un pas. Il articula d’une voix +plus basse :</p> + +<p>— Ne le plaignez pas trop. Il laisse ici un souvenir.</p> + +<p>Ils se regardèrent. Autour d’eux, la pièce +immense, le musée héréditaire, maintenant +presque obscur ; dehors, le silence du parc.</p> + +<p>— Le détruirez-vous, ce souvenir ? demanda +Montnormand.</p> + +<p>Oswill soudain parut souffrir atrocement. +Dans sa victoire, il se sentait prisonnier d’un +pacte.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p>— Non. J’avais fait un marché avec M. Dewalter. +M. Dewalter a payé. Vous pouvez prévenir… +par là… que votre ami… votre riche ami… vient +de mourir… d’un accident.</p> + +<p>Il montra la direction du salon d’où venaient +des lambeaux de musique. Il monta les marches, +mais une jalousie terrible l’accablait. Il savait +que Georges Dewalter avait gagné et que, pour +garder lady Oswill et ne jamais plus la rendre à +personne, il était vraiment, depuis quelques +minutes, devenu le maître du jeu.</p> + + +<p class="sign"><span class="blkl i">Garavan, janvier 1924.<br> +Arcachon, septembre 1924.</span></p> + + + +<p class="c gap small">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20. — 3724-4-25. — (Encre Lorilleux).</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78101-h/images/cover.jpg b/78101-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..269d673 --- /dev/null +++ b/78101-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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