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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 ***
+
+
+
+
+
+ PIERRE FRONDAIE
+
+ L’Homme à l’Hispano
+
+ Roman
+
+
+ PARIS
+ ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
+ 14, RUE DE L’ABBAYE, 14
+
+ 1925
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ THÉATRE
+ Montmartre. 1910
+ Blanche Caline. 1912
+ La Maison cernée. 1918
+ L’Appassionata. 1921
+ L’Insoumise. 1923
+ La Gardienne. 1924
+
+ En collaboration avec Pierre Louÿs:
+ La Femme et le Pantin. 1910
+ Aphrodite. 1914
+
+ En collaboration avec Claude Farrère:
+ L’Homme qui assassina. 1912
+ La Bataille. 1922
+
+ En collaboration avec Maurice Barrès:
+ Colette Baudoche. 1915
+
+ En collaboration avec Anatole France:
+ Le Crime de Sylvestre Bonnard. 1916
+
+
+ POÈMES
+ Les Pierres de lune. 1907
+
+
+ CONTES ET NOUVELLES
+ Les Fatidiques. 1908
+ Contes réels et fantaisistes. 1910
+
+
+Copyright by Éditions Émile-Paul frères 1925.
+
+Tous droits réservés en tous pays.
+
+
+
+
+A
+
+MADELEINE FRONDAIE
+
+
+
+
+Mais enfin le carrosse avait été...
+
+PIERRE CORNEILLE
+
+
+
+
+L’Homme à l’Hispano
+
+
+
+
+I
+
+
+Blanche, magnifique comme une barque royale, mais terrestre et reposée
+sur ses roues puissantes, l’Hispano recueillait les dernières lueurs du
+jour sur sa carrosserie aux apparences d’ivoire et d’argent. Pendant
+trois heures, elle avait traversé la lande, avec une puissance de bolide
+horizontal. Maintenant elle se reposait. Des enfants, venus pour
+l’adorer, tournaient avec prudence autour d’elle.
+
+La forêt cernait le village. Partout,--en arrière, en avant, à droite, à
+gauche,--l’armée profonde des pins, à intervalles réglementaires, en
+files correctes, en masses concertées, semblait attendre un ordre
+mystérieux pour se mettre en marche vers la mer. Un grand silence,
+rythmé de souffles larges, rendait prochains les cris des hiboux. La
+nuit montait en vagues lourdes et, dans les maisons, les lampes
+faisaient l’office de falots.
+
+Devant la machine, il y avait une auberge, plus longue qu’elle, et pas
+de beaucoup. Les vitres de la salle basse exposaient l’intérieur: une
+cheminée noire comme une pipe, des jambons pendus, un chat maigre sur le
+comptoir. Trois rouliers mangeaient à une table, et, devant une autre,
+dînaient deux hommes des villes.
+
+Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures. Depuis, la grande
+voiture pur sang, la bête de luxe avait troué les paysages. Ils avaient
+vu des arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché les mules,
+les sangliers, les gibiers des étangs. Comme un projectile, ils étaient
+entrés dans le soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à Castex,
+à vingt kilomètres de Bayonne.
+
+Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras et huileux, pareil au
+suffète de Carthage qu’on hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil
+et d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce et de la beauté. Son
+visage, d’une forme noble, la tristesse, mais charmante de son sourire
+et surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs claires, étaient
+les signes visibles de son esprit passionné. Il semblait énergique et
+bon, meurtri par l’incessante débauche d’être sensible. Il paraissait
+avoir trente ans et il portait le ruban de la Légion d’honneur. Il le
+portait sur son pardessus de voyage.
+
+Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement dans les ténèbres. Le
+chauffeur alluma ses feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit
+la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne. Au loin, une autre
+armée de pins eut l’air d’attendre le combat.
+
+--Je me demande ce que je fais ici? dit Dewalter.
+
+De la route, son compagnon lui cria:
+
+--Évidemment, tu ne chasses pas encore le buffle. Tu me rends service.
+Voilà ce que tu fais.
+
+A son tour, il prit place dans la carrosserie somptueuse. Dewalter
+sourit vaguement, se retint de hausser les épaules et se tut. La nuit,
+sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la résine. Aux dernières
+maisons du village, le moteur commença le chant de la route. Bientôt,
+l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un train et, de chaque
+côté de la machine puissante, dans la direction opposée à la sienne, les
+arbres semblaient s’enfuir en gardant leurs distances. Le vent de la
+rapidité hurlait aux oreilles comme un loup. Ils traversèrent Bayonne
+d’un bond et l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du voyage. Ils
+furent à Biarritz devant l’hôtel du Palais.
+
+
+
+
+II
+
+
+--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge.
+
+--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture.
+
+--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte
+basque.
+
+La luronne rit de toutes ses dents:
+
+--La côte d’argent, dit-elle.
+
+Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle
+était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une
+pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du
+golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le
+tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était
+agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de
+l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait
+placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle
+avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes
+seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité
+des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit
+recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en
+horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures,
+elle rayonnait dans la solitude.
+
+Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa
+maison.
+
+Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne
+fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait
+jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le
+nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est
+seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et
+respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la
+dernière descendante de la famille des Coulevaï.
+
+Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque
+chose comme une dynastie.
+
+Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un
+Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart,
+d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis
+1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa
+l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et
+cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves;
+dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une
+fois, Oloron fut dans la rue.
+
+Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe
+de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être
+cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des
+peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de
+loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent.
+Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus,
+le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le
+rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses
+revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de
+vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses
+bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée,
+personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal
+nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus.
+La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air
+limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette
+forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat,
+serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes.
+Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales
+d’un invisible trousseau héréditaire.
+
+Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec
+regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent.
+L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune
+entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut
+qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine.
+Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion
+de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa
+noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales.
+
+Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la
+maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent
+cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair,
+Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir
+d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait
+jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font
+naître les mirages.
+
+ * * * * *
+
+Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand
+chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux.
+Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des
+perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou.
+Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait
+dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on
+voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.
+
+Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays,
+de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir
+perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant
+d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence.
+
+--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit.
+
+--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier,
+chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses.
+
+Elle ajouta avec un sourire déjà heureux:
+
+--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter...
+
+--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te
+rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face
+d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés.
+
+--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane.
+
+Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que
+la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son
+amie qui la taquina:
+
+--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme
+qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le
+tien?
+
+--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement.
+
+ * * * * *
+
+Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.
+
+Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone.
+Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était
+une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz,
+afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son
+mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût
+gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée
+à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa:
+c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée
+depuis longtemps.
+
+--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en
+roulant ses bons yeux d’enfant.
+
+Il répondit:
+
+--Quand je serai riche comme Dewalter.
+
+Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils
+sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane
+écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et
+comme l’épais Deléone, être un lourdaud.
+
+Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair
+regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne.
+Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être
+une espérance, en tout cas un trouble inconnu.
+
+ Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
+ Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.
+ Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
+ Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
+
+Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre
+voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne
+revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet
+pour y faire une autre visite.
+
+La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait
+parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait
+rien dit. Elle accepta.
+
+Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la
+permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs
+présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la
+laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui,
+dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient
+plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa
+face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel,
+un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard
+reparut... Il prit congé.
+
+C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois.
+Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait
+proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos...
+Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à
+Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le
+jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de
+Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à
+Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier
+encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se
+demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les
+précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait.
+
+--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma
+foi, tout en fleurs, comme le mois de mai.
+
+Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste,
+difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau
+ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans
+une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane...
+
+ Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée...
+
+
+
+
+III
+
+
+Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude
+d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques
+minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air
+d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau
+coup de fusil!»
+
+Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de
+bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent,
+étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal
+se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu
+complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains,
+longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith
+Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume
+le Conquérant.
+
+Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point
+manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin
+d’une assez piètre qualité:
+
+--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache!
+
+Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui
+permettre trois syllabes:
+
+--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes
+grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait
+la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître
+avant de f... le camp en Angleterre!
+
+Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement
+avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le
+grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais
+quitté l’Angleterre à cause du mal de mer.
+
+Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en
+était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au
+casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé
+inaperçu.
+
+A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un
+tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de
+murmurer à Laberose:
+
+--Tu parles d’un zèbre!
+
+A quoi Laberose répondait invariablement:
+
+--Quel perroquet!
+
+C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier.
+
+L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le
+droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente,
+ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie
+dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil
+authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le
+réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la
+journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les
+excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne
+mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait
+possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail
+à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire
+et presque nue.
+
+Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant,
+depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady
+Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il
+était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le
+tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des
+hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en
+risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle,
+gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour
+conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse
+ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de
+peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par
+exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras
+gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or,
+aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les
+oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les
+nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement
+sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient
+sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les
+arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux.
+C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins
+s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un
+des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le
+torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et
+au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était
+agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le
+tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée
+par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air
+précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe,
+le baronnet s’était offert cette résille.
+
+Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait
+des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères.
+Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et
+péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent
+anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait
+le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la
+désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil
+maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire
+«physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de
+ses expériences.
+
+«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et
+entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui,
+d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du
+langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que
+lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte.
+Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux
+mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un
+sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux
+railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le
+regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir
+dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes,
+attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes
+à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils
+attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était
+bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants.
+Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur
+de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine
+française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les
+dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas
+d’ajouter:
+
+--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient
+maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est
+curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les
+Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas
+l’esprit national.
+
+S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à
+Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il
+appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir.
+L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans
+ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit
+comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût
+des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les
+enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements,
+avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait:
+
+--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres,
+presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la
+blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle:
+argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est
+sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour
+prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est
+la réussite de l’abus de confiance.
+
+Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand
+il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire
+cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits
+lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y
+était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait
+profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui
+n’existe pas?
+
+Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement
+beaucoup d’autres choses sur lui-même.
+
+Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers
+l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à
+New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces
+rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les
+villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point
+de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont,
+se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de
+passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées,
+indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un
+souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station
+où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les
+chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une
+société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul
+jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant
+et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le
+tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà
+était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne
+l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou
+ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se
+rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure,
+et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce
+qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la
+mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse
+lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur
+les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil
+gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée,
+quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill
+était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas
+sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady
+Oswill, maintenant, l’ignorait.
+
+Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti.
+Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à
+soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une
+poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la
+nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé
+bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux,
+à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le
+bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait,
+quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille
+fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé.
+
+Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à
+l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de
+lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé,
+en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était
+mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point
+déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il
+s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux
+minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les
+coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche
+arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa
+déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième
+tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit
+Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir,
+s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre.
+L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et
+allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en
+devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la
+salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut
+la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier
+en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet
+haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air
+léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du
+Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint.
+
+Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au
+scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert
+mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau
+de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de
+Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une
+lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et
+blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.
+
+Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo
+frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda:
+
+--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle?
+
+On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de
+la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit:
+
+--Préparez les malles pour un mois.
+
+Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf,
+dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui
+semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le même jour, à la même heure, miss Redge, dans sa pâtisserie-chapelle,
+avait vu, avec ravissement, revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et
+comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit était à peu près
+désert, discrètement fleuri de quelques jasmins et de roses
+artificielles. Sur les tables, les sages petits gâteaux semblaient les
+frères de Poucet. Mais point d’ogre: les deux seuls consommateurs--hors
+Dewalter--étaient juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient
+gravement l’homme préposé à ce travail confectionner leurs porto-flips.
+C’étaient Laberose et Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les
+feuilles des platanes découpaient sur la blancheur du sol de sombres
+mains, frissonnantes au moindre vent.
+
+Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait rien. Il ne vit pas entrer
+Oswill. Il revenait du golf. Il avait joué les dix-huit trous sans
+perdre une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait soif. Tandis
+que, brutalement, il arrêtait sa voiture, en descendait et, du dehors, à
+travers la vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak et
+Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, tout de suite, à le
+blaguer; ils le faisaient avec ce mélange de rosserie et de déférence
+qu’un tel gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, Oswill, les
+voyant s’agiter, s’était senti sur le tapis. A travers la vitre, il leur
+fit une grimace de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux.
+Cordial, il prit l’épaule de Laberose:
+
+--Vous parliez de moi, je suis sûr!
+
+Cinégiak rit franchement:
+
+--Oui, du pari...
+
+Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix ans et connue de tout
+Biarritz. C’est à la suite de cette histoire qu’Oswill avait dû quitter
+Londres et qu’il s’était installé sur la côte basque.
+
+Il rit à son tour, jovial:
+
+--Le pari? Rigolo, hein?
+
+Il ajouta gravement:
+
+--Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre... J’avais parié que
+le son de la voix humaine est le meilleur moyen physique pour avoir une
+femme. Je disais: le seul certain. Alors j’avais loué un ténor qui avait
+une voix extraordinaire... très belle... et je le menais chez mes
+amis...
+
+Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, d’un ton
+enchanté:
+
+--Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame... avec sa sœur! Alors on
+m’en a un peu voulu.
+
+Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la sœur du duc de
+Greeland--trente ans, pas belle, prude et sage jusque-là--s’était éprise
+du ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, la noble vieille
+fille en était morte: scandale énorme. Oswill criait à tue-tête, dans
+Londres entière, qu’il avait gagné son pari; que le prestige physique de
+la voix humaine était définitivement établi; que la sœur du duc de
+Greeland, son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, martyre de la
+science expérimentale.
+
+D’y repenser, il jubilait:
+
+--On m’en a un peu voulu... Ça m’est égal, vous savez... Je suis ici,
+mais mon charbon, il est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à
+Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans ma cheminée.
+
+Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères sur lesquelles
+vivaient en servage deux ou trois milliers de familles nombreuses.
+Depuis des générations, elles étaient courbées sous toutes les fatalités
+du travail... le libre travail, qui est aux travaux forcés ce que la
+croix de Jésus est à celle de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le
+même instrument de supplice.
+
+Il se tourna vers le barman:
+
+--Donnez-moi un gin, voulez-vous?
+
+--Vous êtes un numéro, proclama Laberose.
+
+Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier:
+
+--Le destin est une loterie, mon ami. Nous sommes tous des numéros.
+Seulement, il y a beaucoup de zéros!
+
+Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec bonhomie:
+
+--Je ne dis pas ça pour vous.
+
+On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, brusquement, il
+s’arrêta. A l’autre extrémité de la pâtisserie, il venait d’apercevoir
+Dewalter qui, à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas rendu
+compte qu’un nouveau consommateur pérorait. Oswill, dès qu’il le
+découvrit, resta immobile comme un chasseur qui voit le gibier.
+
+Il murmura:
+
+--Oh! par exemple! Eh bien, je suis étonné...
+
+--Qu’est-ce que vous avez? demanda Cinégiak.
+
+--Rien, répondit Oswill.
+
+D’un geste, il désigna au barman la table devant laquelle était assis
+Dewalter:
+
+--Vous servirez mon gin là-bas.
+
+Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers celui qui semblait ainsi le
+distraire. Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. Oswill était
+derrière Dewalter et si proche de lui qu’en étendant le bras il aurait
+pu lui faire le coup du père François.
+
+--Allo! dit-il. Bonjour... Eh bien, c’est comme ça que vous êtes au
+Sénégal?
+
+Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de ses pensées, il
+contemplait avec étonnement le personnage.
+
+Oswill souriait, l’air engageant:
+
+--Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi... Vous me reconnaissez,
+j’espère?
+
+La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, elle eût été prématurée.
+Sous l’accoutrement de golf, Dewalter avait eu besoin de quelques
+instants pour retrouver en Oswill le voyageur avec lequel, dans le
+train, il avait fait le trajet, huit jours auparavant, de Paris à
+Bordeaux. Maintenant, il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle du
+wagon, avec, à la place de la pipe, un long cigare interminable. Oswill
+souriait toujours, la main tendue.
+
+Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour dire quelque chose:
+
+--Excusez-moi, je m’attendais si peu...
+
+--Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez que je m’assoie avec vous?
+
+--Je vous en prie.
+
+Le barman apporta la consommation. Oswill expliqua:
+
+--C’est mon gin...
+
+Il s’était installé et il continuait, jovial:
+
+--Eh bien, vous devez ressembler à votre grand-père? Je ne le connais
+pas... Mais j’imagine qu’il était un Français comme vous... et qu’il ne
+savait pas voyager? Quand je pense à notre conversation et que je vous
+vois ici... Vous êtes un blagueur, alors?... Je suis étonné, car je
+n’aurais pas cru.
+
+--Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. Je pars vraiment pour
+le Sénégal.
+
+Oswill sourit:
+
+Tant mieux... parce que... je me rappelle... Vous m’aviez dit des choses
+très intéressantes et qui m’avaient... je peux dire... attaché... Alors,
+comme je ne suis jamais attaché, je trouverais ennuyeux que, pour une
+fois que je l’étais un peu, ce soit pour les chats! Ah! vous partez pour
+le Sénégal?... C’est un drôle de chemin!
+
+Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda:
+
+--Et vous êtes toujours très pauvre?
+
+--Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que quand je vous ai vu...
+
+--Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.
+
+ * * * * *
+
+Un chauffeur entra, portant une impeccable livrée blanche. Il s’approcha
+de la table, ôta sa casquette et attendit. Oswill l’interrogea:
+
+--Qu’est-ce que c’est?
+
+Le chauffeur désigna Dewalter:
+
+--Je veux parler à mon patron, monsieur...
+
+--Oh! murmura Oswill, je suis vraiment très intéressé. Je vous dérange,
+peut-être?
+
+--Oh! non, monsieur, dit le chauffeur... c’est pour les pneus...
+
+Il se tourna vers Dewalter:
+
+--C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai besoin de pneus de
+rechange... Si monsieur reste encore un quart d’heure, je peux aller les
+acheter...
+
+--Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.
+
+Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il expliqua qu’il prendrait
+deux pneumatiques et qu’il ferait le plein d’essence.
+
+Dewalter sortit son portefeuille; ses mains tremblaient légèrement. Il
+donna l’argent demandé; le chauffeur s’éloigna.
+
+ * * * * *
+
+--Alors? sourit Oswill, impassible... vous disiez que vous êtes toujours
+très pauvre?...
+
+--Encore un peu plus, vous voyez, répondit Dewalter.
+
+Il avala un verre de gin.
+
+--Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous buvez comme un Anglais.
+
+De loin, Cinégiak, l’appela:
+
+--Vous venez?
+
+--Non, cria-t-il... Je suis avec un ami. Je reste un peu. Bonsoir.
+
+Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On entendit les mots
+rituels sur la porte:
+
+--Tu parles d’un zèbre!
+
+--Ah! mon vieux, quel perroquet!
+
+Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.
+
+
+
+
+V
+
+
+Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il dit, avec une ironie un
+peu blessée:
+
+--Vous attendez la suite? Il est certain que je vous la dois...
+
+Oswill était tassé dans son fauteuil:
+
+--Oh! non, répondit-il, vous ne me devez rien... Mais la semaine
+dernière, dans le wagon où je vous ai rencontré pour la première fois et
+où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien non plus... Et,
+cependant, vous m’avez parlé et vous m’avez fait vos confidences. Je
+n’aurais pas écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, s’il n’y
+avait pas eu cette histoire de paysages... qui m’a paru typique: je
+voulais fermer le volet de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne
+pas le faire, parce que vous quittiez la France pour toujours et que
+vous vouliez, avec vos yeux, dire un dernier adieu à votre pays... Vous
+avez proféré des choses très bien, à ce sujet, entre Tours et
+Bordeaux... Alors, parce que je n’avais pas sommeil, je vous ai écouté
+avec intérêt.
+
+--Parce que vous n’aviez pas sommeil? répéta Dewalter avec un peu de
+dédain.
+
+Oswill, sympathique, le regarda:
+
+--Je dis ça... mais aussi parce que vous me plaisiez. J’ai toujours aimé
+beaucoup les gens qui s’en vont très loin... J’ai cru vraiment que vous
+partiez... Je me suis imaginé que vous étiez un émigrant authentique et
+que vous me racontiez vos malheurs parce que vous étiez tout seul et que
+vous saviez que vous ne me reverriez jamais.
+
+Il se leva:
+
+--Et je suis sûr encore que j’avais raison.
+
+--Vous aviez raison.
+
+Dewalter se tut quelques instants avant de poursuivre. Sa voix était
+calme. On la sentait pourtant frémissante et blessée:
+
+--J’étais, je suis, un émigrant authentique... Avant cinq jours, je
+serai sur la mer... Je ne connaîtrai plus la France... ni personne en
+France... En tout, vous aviez raison: quand je vous ai parlé, j’étais si
+seul, en traversant, de nuit, mon pays, pour la dernière fois, que je me
+suis plaint tout haut... Vous étiez là...
+
+Oswill but son gin:
+
+--Vous ne vous êtes pas plaint: je n’aurais pas écouté. Vous avez dit...
+
+Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement il parla:
+
+--Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit: «Je m’en vais très loin, pour
+toujours; laissez-moi regarder par la fenêtre...» J’ai dit: «Je suis
+orphelin. J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai fait la
+guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas de soutiens. Il me reste
+soixante mille francs. Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se
+cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai accepté une place au
+Sénégal, une place sans avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque
+je ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais aimé.» Voilà ce que
+j’ai dit...
+
+Oswill souriait:
+
+--Vous avez ajouté: «Je n’ai pas de femme». Alors j’ai dit: «Bravo!» Et,
+à Bordeaux: «Bonne chance». Et vous avez dit, vous: «Mon bateau part
+dans trois heures»... Je vous retrouve à Biarritz. Vous avez fait
+fortune? La carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de soixante
+mille francs.
+
+Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait une espèce de
+crispation.
+
+--Vous avez peur que je vous trahisse? murmura Oswill. Non, je suis un
+excentrique: je suis Anglais et curieux. Je suis probablement le seul...
+Je fais des expériences psychologiques. J’étudie pour mon plaisir. J’ai
+eu quelques ennuis pour ça... Si vous parlez, je répéterai pas...
+
+Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure étonnante. Il mendiait des
+renseignements.
+
+--Vous ne le répéterez pas? dit Dewalter avec ironie. Promettez-le-moi.
+
+Mais Oswill reprit, d’un ton net:
+
+--C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même demain.
+
+Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.
+
+--Taisez-vous, s’il vous plaît.
+
+Mais son œil fouillait Dewalter.
+
+Dewalter haussa les épaules:
+
+--Me taire? Pourquoi?... Aujourd’hui encore, je suis si seul...
+
+Il le regarda mieux:
+
+--Et puis, il est si étonnant de vous retrouver...
+
+--Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à Biarritz... J’y allais,
+répondit Oswill.
+
+Dewalter l’interrompit nerveusement:
+
+--Moi je n’y allais pas!
+
+Il s’était mis en marche dans la petite boutique déserte:
+
+--Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous savez le commencement. Je
+vous l’ai dit dans le train. Je suis un pauvre bougre qui f... le
+camp... Et puis mon bateau n’est pas parti: une avarie aux machines. Dix
+jours de retard: vous auriez pu lire ça dans la _Petite Gironde_. Alors,
+je suis retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean,
+qui sent la sardine et le pétrole. Et j’ai été me loger au Terminus pour
+attendre. Et vous savez, la solitude, au Terminus!... Et alors,--admirez
+ça,--je suis tombé sur un camarade, un camarade de guerre, Deléone...
+
+--Deléone?
+
+--Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous dis tout.
+
+--Je le connais un peu.
+
+--Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses enfants... Lui, à Paris, où
+il fait la noce. Il m’a raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano
+pour en faire cadeau à une femme,--je ne sais à qui,--une danseuse qu’il
+entretient... enfin, une poule, comme il dit... Il est très riche,
+Deléone...
+
+Oswill ricana:
+
+--Pas très riche... Enfin, il a de quoi offrir une Hispano à une
+poule,--ou la prêter à un ami.
+
+Dewalter s’arrêta de marcher:
+
+--Il ne me l’a pas prêtée. Oh! non... Deléone ne sait rien de moi. Il
+m’a connu sur les lignes. Et là, même uniforme, même vie, intimité...
+mais, au fond étrangers... deux étrangers de la même patrie... Bref,
+Deléone ignore si je suis riche ou non. Il sait que je suis brave et que
+j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. Je dis: «Je vais
+au Sénégal.» Il ricane: «Tu vas à la chasse, veinard! profiteur!
+Citroën!» Je ne réponds pas. Je dis: «Je suis en panne. Dix jours.»
+Alors, il dit,--je l’entends toujours:--«Tu es fou de rester à Bordeaux
+dix jours. Va à Biarritz. Je t’y roule.»
+
+--Je t’y roule?
+
+--Oui: «Je t’y emmène en voiture.» Et il ajoute: «C’est le ciel qui
+t’envoie...»
+
+Oswill s’amusait beaucoup:
+
+--Comme dans les mélos?
+
+--A peu près, oui.
+
+Dewalter s’arrêta de marcher:
+
+--Ou tout bêtement, comme dans les drames... «C’est le ciel qui
+t’envoie...» Depuis, j’ai compris: Deléone a acheté l’Hispano à l’usage
+d’une poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour l’essayer. Et,
+comme sa femme est à Biarritz, il prend le train à Bordeaux. Il ne veut
+pas montrer ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.
+
+Oswill se frotta les mains:
+
+--Ça n’a pas l’air... mais c’est tout de même... c’est l’amour normal:
+trahison, abus de confiance. Alors?
+
+--Alors, Deléone me voit et pense: «Avec Dewalter, je peux aller jusqu’à
+Biarritz. Je dirai que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme une
+lettre à la poste.» ... Il ne m’a raconté son truc qu’au milieu de la
+lande et quand j’avais déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à
+cause de ce retard de bateau, de passer ici ma dernière semaine de
+France.
+
+Oswill jubilait:
+
+--Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. Dans l’amour, les
+domestiques sont toujours aux premières loges...
+
+--Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous dites... comme vous avez
+vu, articula Dewalter... Et voici l’avatar: je suis arrivé, moi, pauvre
+type traqué par la vie, presque par la misère, je suis arrivé à
+Biarritz, sur la Côte d’Argent, dans une voiture de multimillionnaire
+qui, pour huit jours, était à moi.
+
+Oswill se tordit:
+
+--C’est très rigolo.
+
+Mais Dewalter, soudain parla durement:
+
+--Je ne trouve pas!...
+
+Il le regarda:
+
+--On est bien dans une Hispano! Mieux, je vous assure, que dans une
+cabine de seconde à destination de Dakar.
+
+Oswill l’enveloppa d’un regard.
+
+--C’est la vie. Elle a tous les visages... Mais pourquoi vous payez les
+pneus?
+
+--Pourquoi je paie les pneus?
+
+Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez hautain et il continua:
+
+--Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz... J’étais dans
+l’engrenage... Je me suis battu deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué
+ma peau comme lui, aux mêmes endroits... Je n’allais pas lui raconter
+brusquement que, la paix revenue, on n’avait plus le même grade... Je
+suis descendu au Palais... et c’est alors que vraiment, vraiment, j’ai
+vu la méchanceté du destin.
+
+Oswill s’était mis en boule. Il le guettait:
+
+--Vous faites beaucoup d’histoires pour un voyage en première classe.
+
+--Je suis très cabine de luxe... autant que d’autres... vous savez, dit
+Dewalter.
+
+--Vous êtes jaloux?
+
+Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit:
+
+--Non, oh! grands dieux, non! Quand je me suis battu, tenez, je savais
+bien que ce n’était pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement...
+Mais, après, on m’a planté dans la vie... Ma foi, je n’y pensais pas
+trop. Je suis un poète à ma façon. Je suis incapable de gagner de
+l’argent... Je m’étais résigné... Mais cette aventure inutile...
+
+Sa voix s’altéra:
+
+--... Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si grandes possibilités de
+joie, juste comme je m’en vais... ça m’a sonné, je vous assure... et ça
+me fait mal.
+
+Il semblait brusquement souffrir beaucoup.
+
+--Je suis sûr que vous ne dites pas tout? glissa Oswill.
+
+--Non, répondit-il douloureusement... Je ne vous dis pas tout, c’est
+vrai. Je ne peux pas vous dire tout.
+
+Son visage, sa voix le trahissaient:
+
+--Il y a dix jours, je partais tranquille... rien dans le cœur... pas de
+bagages... aujourd’hui... Ah! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin...
+
+Oswill le détaillait avec délectation:
+
+--Vous êtes amoureux?... Vous avez rencontré une femme qui vous a pris
+pour ce que vous n’êtes pas!... Elle vous a vu dans l’Hispano?... La
+couleur des ailes... Je connais ça... c’est la même chose chez les
+coléoptères...
+
+Dewalter coupa:
+
+--Ne blaguez pas... Je suis un pauvre bougre...
+
+Oswill avait un mauvais visage:
+
+--Peut-être vous ne partirez pas?
+
+Dewalter, derechef, le toisa:
+
+--Qu’est-ce que vous dites?
+
+Il prit son chapeau:
+
+--Tenez, voici mon chauffeur... Adieu... C’est drôle: vous avez une
+figure fatale dans mes petites histoires. Vous arrivez toujours pour
+contrôler ma détresse...
+
+Il lui rappela:
+
+--Ne la racontez pas.
+
+--Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, affirma Oswill.
+
+Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva:
+
+--Laissez-moi encore vous donner un conseil: couchez avec la poule et
+allez-vous-en... Autrement, vous n’êtes pas un homme.
+
+Dewalter le regarda avec dégoût:
+
+--Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, n’est-ce pas?
+
+Oswill sourit:
+
+--Moi? Je n’ai pas du tout de sensibilité...
+
+--Veinard!... Allons, bonsoir!
+
+Il sortit brusquement.
+
+Oswill de nouveau but un gin. Il ricana:
+
+--Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire... C’est tout de même
+un imposteur... Il est mûr pour l’amour...
+
+Il vit revenir Cinégiak et Laberose.
+
+--Nous sommes tombés à la Réserve sur la petite Mme de Jouvre et son
+flirt, dit l’un d’eux. On les gênait, on est parti.
+
+Oswill s’était levé. Il répondit:
+
+--Moi, je serais resté... J’adore regarder les gens mentir.
+
+--Pourquoi mentir?
+
+Oswill frappa l’épaule de Laberose:
+
+--Deux types qui font l’amour mentent toujours l’un à l’autre. Sans
+cela, ils se dégoûteraient et ils s’en iraient chacun dans une île
+déserte.
+
+A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane, seule, qui
+passait:
+
+--Tiens, dit-il, voilà ma femme.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dewalter n’était pas un homme que sir Meredith Oswill pouvait juger. Il
+n’avait rien dit de sa jeunesse, parcourue de langueurs et de frissons,
+secouée de ce vent mystérieux qui souffle, on ne sait d’où venu, sur les
+destinées romanesques.
+
+Il était né, vers 1884, aux environs de Poissy, dans l’une de ces villas
+dont la Seine mouille les jardins. Elles voient passer le rêve
+interminable des chalands; elles entendent rire les canots qui
+reviennent du bain; elles assistent à la prise des fritures du samedi
+soir. Elles ont de grands chiens qui se fâchent la nuit d’apercevoir la
+lune entre les peupliers. Georges, grandissant, prit l’habitude de
+supporter, le dimanche, la présence d’un homme gai dont il avait le nom.
+Ce mari, dans la semaine, faisait, à Paris, des affaires et la noce.
+Tandis qu’il les faisait, Georges rencontrait chaque jour, dans la
+villa, un autre homme. Moins gai, il caressait les cheveux de l’enfant
+et regardait sa mère avec tendresse, de ses yeux doux et passionnés.
+Auprès de cet inconnu, Georges riait moins qu’auprès de l’étranger du
+dimanche. Cependant il l’aimait davantage. Tous les trois, sa mère, cet
+homme et lui, ils allaient en barque vers Triel. Une fois, ils
+rencontrèrent un monsieur hargneux et pensif, l’air d’un vieux chien
+dressé sur ses pattes de derrière. On dit à Georges que c’était M. Zola,
+qui avait écrit: _Une Page d’amour_. C’est un titre qu’il n’oublia plus.
+Quand il eut dix ans, son grand ami de la semaine s’en alla, après
+l’avoir pris dans ses bras et l’avoir embrassé en pleurant. La mère en
+larmes regardait son fils et elle lui dit qu’il s’agissait d’un long
+voyage indispensable dans un pays du côté de Pékin. Deux années après,
+elle préparait en secret de grandes malles pour aller rejoindre l’exilé,
+quand elle reçut une dépêche. Elle l’ouvrit et demeura quelques instants
+inanimée. Ils étaient seuls dans la maison. Une servante était au
+marché; une autre, au bout du jardin, faisait une lessive. Georges eut
+le sang-froid de ne pas appeler. Il comprit que la dépêche venait de
+leur ami. Il y jeta les yeux et vit qu’il était mort. C’était le lacet
+de soie de la destinée. On dispersa les malles inutiles; une femme,
+désormais triste, vécut, n’ayant plus que son fils, souvenir vivant, et
+le spectre de son bonheur, étranglé méchamment par les dieux obscurs de
+la Chine.
+
+Le mari passa au travers de ce drame, comme un étourneau dans une toile
+d’araignée, sans en ressentir aucun choc. Il vivait heureux, puisqu’il
+gagnait beaucoup d’argent, à peine moins qu’il en dépensait. Georges
+connut par lui le luxe, le désordre. Sa mère à son tour disparut. Elle
+avait conservé, pour y faire des pèlerinages, quelques arpents du temps
+passé. C’étaient des photographies, des reliques du mort et toutes les
+lettres de l’amour. M. Dewalter, stupéfait, apprit tout d’un coup qu’il
+n’avait jamais eu d’enfant; il retourna courir les filles. Georges s’en
+alla chez les spahis. Quand il revint, il fut seul devant la vie, comme
+Daniel chez les lions.
+
+Ce qu’il advint de lui jusqu’au jour de sa rencontre avec Stéphane,
+c’est l’histoire d’un malheureux pendant quatorze années, son voyage sur
+des routes obscures. Où sont les amis pour organiser les étapes? Où les
+relais? Nulle part. Il s’en va comme un indigent. Des travaux, il en
+trouve, mais de ceux qui restent des tunnels inachevés et au bout
+desquels rien ne luit. Il arrive même qu’on lui refuse des places
+modestes. On lui répond avec une politesse sincère: «Je ne peux pas vous
+offrir cela, à vous.» Avoir l’air d’un prince, quelle aubaine pour un
+escroc! Mais pour un pauvre honnête, quel handicap! Pourtant il gagne
+son pain courageusement. Il essaie d’écrire: il a trop de noblesse et
+pas assez d’habileté; il est peut-être un grand poète, mais personne ne
+le saura. Il lutte. Les années passent. Il rencontre des filles faciles;
+il se repose quelques soirs entre leurs bras et puis, trop pur, pas de
+leur race, il s’éloigne sans qu’elles le retiennent. D’aucunes pensent
+avec bassesse que c’est dommage, un si bel être et sans argent! Si elles
+osaient? Mais elles n’osent pas. Sa fierté le protège des déchéances.
+Enfin, il en trouve une qui veut le suivre. Il tente avec elle ce qui
+toujours sollicitera l’honnête homme irrégulier: il se crée un humble
+foyer. Il a un but, mais l’éternelle Manon reparaît, fatale, au bout de
+sept ans. Pour ne pas s’avilir, il est contraint de la quitter. Seul
+derechef, orphelin de son premier amour, il devient de plus en plus un
+exilé.
+
+Son destin se ressent du départ déséquilibré. Il a toutes les soifs et,
+sur la route, pas une source. Il s’entête, s’enfièvre, essaye,
+recommence. Un escroc habile lui dresse un piège, il y tombe, il paye
+des créanciers. Et quand sonnent ses trente ans, tout d’un coup il se
+décourage. Rien ne lui a réussi, tout lui a menti. Il se sent l’âme d’un
+grand seigneur et il n’est pas un forban pour le devenir. Il comprend
+que c’est fini, qu’il ne surgira pas de la foule désastreuse et qu’il
+n’a plus qu’à abdiquer.
+
+Mais quelle est, sur les murs, cette petite affiche blanche? Il se bat
+partout, sur l’Yser, en Champagne, à la seconde Marne. La beauté
+physique lui est entière revenue. Chevalier de la Légion d’honneur,
+l’uniforme lui rend la fierté. Pendant quatre ans, il oublie la vie. Il
+revient, il la retrouve, quitte l’enfer et rentre au bagne. Assez!
+
+Un soir d’abandon plus âpre que les autres, trop sensible pour les
+amours de passage, trop fier pour quêter des appuis, trop délicat pour
+les besognes, il signe sa seconde abdication. Et il s’exile: adieu
+Paris, qu’il n’a pu conquérir, patrie trop belle pour l’éternelle
+pauvreté!... Il réalise tout ce qu’il a, il vend ses petits souvenirs,
+il coupe sa dernière racine, il se brûle lui-même pour renaître. Un
+matin, un matin doré de septembre, il regarde une dernière fois la ville
+et il s’en va.
+
+Frissonnantes solitudes, côtes inconnues, larges plages noires, et vous,
+forêts sans fin, humidités mystérieuses, qu’allez-vous faire de cet
+homme?--Ne vous hâtez pas de répondre: il est sur la Côte d’Argent!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lady Oswill remercia sa femme de chambre et resta seule. Elle songeait à
+demain et à la promesse que, dans l’après-midi du jour qui s’achevait,
+elle avait faite pour demain. Avant de quitter Dewalter, après une heure
+passée avec lui dans la pâtisserie de miss Redge, il y avait eu entre
+eux un silence, un silence lourd, plein comme une graine qui va germer.
+Le même ravissement provoquait aux mains de l’homme une moiteur légère
+et, dans le regard féminin, un éclat plus fiévreux; il les avait obligés
+à se taire pendant quelques minutes. L’amour était présent. Ils le
+savaient et la femme attendait ses ordres.
+
+Enfin, comme le soir commençait à cendrer l’heure, elle avait dit:
+
+--Il faut partir.
+
+Dewalter soupira. Quitter Stéphane jusqu’à demain lui semblait déjà le
+supplice.
+
+Elle dit encore:
+
+--Demain, je serai libre...
+
+Elle s’arrêta quelques secondes et continua sur le même ton:
+
+--Demain, je serai libre... Vous viendrez me chercher vers dix heures
+avec votre voiture... Vous m’emmènerez déjeuner à Hendaye ou à
+Saint-Sébastien... et puis, pour le dîner, vous me ramènerez à
+Biarritz...
+
+Il l’interrogea doucement:
+
+--Votre amie vous accompagnera?
+
+Elle répondit, la voix unie, grise et claire à la fois comme le soir qui
+tombait:
+
+--Non, je serai seule... Demain pour la première fois, je passerai toute
+la journée avec vous...
+
+Et, de nouveau, quelques secondes extraordinaires disparurent. Elle
+regardait devant elle avec ses larges yeux sans mystère. Il se courba
+vers la main, sur la table, et elle sentit le baiser rapide et chaud
+jusqu’au plus profond de sa chair. Ils tremblaient.
+
+Ils se levèrent. Il paya et, sans dire une nouvelle parole, ils
+remontèrent dans l’Hispano. Silencieuse, elle s’en allait sur la grande
+route avec la mollesse d’une barque. Deux fois, entre Saint-Jean-de-Luz
+et Biarritz, ils rencontrèrent d’autres voitures portant des amis de
+Stéphane. Elle ne se cachait pas.
+
+Quand Dewalter la quitta, elle dit qu’elle irait le soir à Ciboure et
+qu’ils s’y retrouveraient.
+
+--Et puis, demain?
+
+Il l’interrogeait humblement. Elle répondit: «Oui», descendit sans se
+retourner et rentra chez elle.
+
+Elle dîna dans sa chambre. Oswill était au bar basque. Avant de
+s’habiller pour Ciboure, après le bain, elle se contempla longuement et
+elle fut heureuse: elle savait qu’elle serait ainsi, demain, dans les
+bras de l’homme que, dix jours auparavant, elle ignorait. Elle n’avait
+aucune peur, aucun regret, mais un immense bonheur, une confiance sans
+limite en elle, en lui, et sans doute une impatience de se livrer.
+
+Oswill, revenu du bar, avait dîné dans la salle à manger. Il voulait
+parler à sa femme et il demanda, par le téléphone privé, si elle pouvait
+le recevoir. Elle répondit qu’elle allait descendre et raccrocha
+l’appareil.
+
+Pendant quelques minutes encore elle prolongea sa merveilleuse solitude.
+Deux lourdes perles suspendues à un fil jouaient de chaque côté de son
+cou. Son âme heureuse exaltait sa beauté. Elle se préoccupait à peine de
+l’entretien que son mari lui demandait. En tous les cas il serait court
+et sans importance. Une dernière fois, avant de quitter sa chambre, elle
+se contempla et elle descendit. Elle fit dire à Oswill qu’elle
+l’attendait dans le salon. Il y entra.
+
+Déjà rempli de liqueurs, il conservait sur lui les bienfaits du sport
+et, dans son smoking impeccable, nul n’aurait pu voir qu’il était gris.
+Il l’était cependant, mais lucide, et enchanté de savoir que, le
+lendemain, il devait partir. Déjà ses malles étaient prêtes. Stéphane,
+courtoisement, lui sourit. Des lèvres, il effleura ses doigts. Ce
+n’était pas un geste anglais, mais Oswill était joyeux.
+
+Par politesse, elle parut ne pas s’apercevoir de ce baise-main.
+Pourtant, le moindre contact de son mari la gênait. Il avait un cigare
+allumé et, sous des apparences polies, il la détaillait avec la
+désinvolture d’un propriétaire examinant une jument de course.
+
+Il dit:
+
+--Vous maigrissez. Vous buvez trop de thé et pas assez d’alcool. Et
+puis, vous ne dînez pas assez souvent avec moi.
+
+Elle ne répondit point, indifférente, désireuse de ne pas ajouter une
+minute inutile à l’entretien.
+
+Il continua:
+
+--Je le regrette... La vue d’une jolie femme me creuse l’estomac. Je
+mange mieux quand vous êtes là.
+
+Elle resta silencieuse. Alors il cessa les préliminaires:
+
+--Je voulais vous parler.
+
+Elle dit:
+
+--Vous m’auriez vue demain.
+
+--Ce n’était pas assez tôt. Il fallait vous prévenir ce soir.
+
+Étonnée, elle le regarda sans l’interroger. Il avait pris un visage
+engageant et, de toutes ses dents courtes, il souriait.
+
+--Je voulais vous prévenir que nous partons demain.
+
+Elle continua à le regarder:
+
+--Comment?
+
+--Nous partons demain. Nous allons au Maroc.
+
+Comme ne comprenant point, elle demanda:
+
+--Qui ça?
+
+Il répondit, bonhomme:
+
+--Vous et moi. Nous allons au Maroc, à Tanger. J’ai reçu la lettre
+tantôt. On me propose des territoires...
+
+Sans y penser, il fit le geste de les saisir. Il était Anglais. Il
+ajouta:
+
+--Je veux acheter. Nous vivrons quinze jours là-bas.
+
+Elle resta silencieuse quelques secondes. Quand elle fut bien en garde,
+elle dit avec politesse:
+
+--Je suis désolée, mais vous irez seul au Maroc.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n’ai pas envie de voyager.
+
+De ses yeux plus aigus, il l’examina. Il faisait un effort pour
+dissimuler sa surprise et son sourire se rétrécissait.
+
+--Vous n’avez pas envie de voyager? Moi non plus. Mais c’est une affaire
+importante.
+
+Elle répondit:
+
+--Vous n’avez pas besoin de moi.
+
+Oswill cessa tout à fait de sourire:
+
+--Je n’ai jamais besoin de vous... mais, d’habitude, vous m’accompagnez
+quand je vous le demande.
+
+--Eh bien, cette fois, ne me le demandez pas.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle articula avec calme:
+
+--Parce que je vous le refuserais.
+
+Entre ses dents, il serra si fort le havane qu’il le coupa. Il y eut un
+temps. Elle se leva tranquillement et, comme pour sortir, ramena son
+manteau sur les épaules. Il respirait avec force.
+
+--Bien, murmura-t-il.
+
+Il ajouta:
+
+--Vous êtes parfaitement libre, vous le savez.
+
+Hautaine, elle le regarda:
+
+--C’est bien le moins!...
+
+Il comprit ce qu’elle renfermait dans ces quatre mots, ses rancunes et
+ses dégoûts. Il savait qu’elle l’avait épousé sans le connaître, par
+surprise, et pour obéir à son père. Il resta impassible. Elle fit un pas
+vers la porte. Mais il la retint d’un geste, s’assit et continua:
+
+--Vous dites: c’est bien le moins? En tout cas, ce sont nos conventions,
+depuis que nous sommes redevenus étrangers...
+
+Il souriait de nouveau, mais d’un sourire mauvais. Sous une influence
+inconnue, il venait de la sentir plus agissante qu’à l’ordinaire, moins
+passive et d’une hostilité qui croisait le fer. A son tour, il engagea
+l’épée. Il le fit méchamment, désireux de l’humilier, en même temps que
+d’exprimer sa pensée. Il parlait d’une voix massive:
+
+--Quand je vous ai épousée, j’ai été très content... oui... Dans ce
+temps-là je voulais vous avoir et je savais que je ne pouvais pas faire
+autrement. Vous étiez honnête, irréprochable et, de plus, aussi riche
+que moi...
+
+Il se targuait d’être un véridique. Amateur de femmes, il payait. Il
+avait regretté que la descendante vingt fois millionnaire des Coulevaï
+n’eût pas été la fille chaussée de sandales d’un résinier. La
+transaction eût été plus simple. Aujourd’hui, rageur devant le refus, il
+le disait crûment:
+
+--J’ai été très content, oui, mais je n’ai pas dit que j’étais amoureux
+de vous. Vous avez peut-être pensé que je le deviendrais? Non. Je suis
+comme tout le monde: je n’aime que moi. Seulement, moi, je le dis!
+Alors, vous avez été déçue... parce que vous êtes habituée aux fables
+depuis que petite fille...
+
+Méprisante, elle l’écoutait sans daigner une syllabe. Il précisait
+encore:
+
+--Quand je vous ai trompée, je vous ai demandé de ne pas divorcer... Je
+savais que, fatalement, vous seriez tombée sur un autre, aussi dégoûtant
+que moi-même, mais moins sincère. Je vous ai empêchée de partir. Alors,
+vous avez dit: «Je suis libre». J’ai consenti...
+
+Le dernier mot la fit sortir de son silence; il l’insultait. A son tour,
+elle parla, frémissante, rendue plus sensible ce soir par le don
+d’elle-même, décidé pour demain:
+
+--Ne confondons pas. Je n’ai pas dit: je suis libre... parce que vous
+aviez été infidèle. Non, mais pour autre chose. Ma mère a été trompée
+par son mari. Elle a pleuré et pardonné. Ils s’aimaient...
+
+Il s’énerva brusquement:
+
+--Non, je vous assure. Il n’y a pas, dans le monde, plus d’amour que de
+bon Dieu. Je suis athée pour tout ça.
+
+Elle répliqua, rapide:
+
+--Pas moi.
+
+Il ricana:
+
+--Vous croyez en Dieu?
+
+D’un geste hautain, elle écarta:
+
+--S’il vous plaît.
+
+Et puis, durement:
+
+--Je crois à l’amour.
+
+--Depuis quand?
+
+Elle planta ses regards lumineux dans ceux d’Oswill:
+
+--Depuis toujours et davantage aujourd’hui.
+
+C’était net. Le mari reçut la phrase en pleine figure. Il resta sans un
+mouvement. Touché!... Stéphane était victorieuse, aux points.
+
+Il se versa un verre de vin de Porto, et puis un second, et, coup sur
+coup, d’un trait, il les absorba. Il faisait passer la pilule. Calme et
+droite, elle le regardait. Il y eut un long temps, presque une minute,
+de répit. Il alluma un deuxième cigare. Tout ce qu’il avait bu dans
+l’après-midi et au dîner fut soudain ranimé par le vin et par la colère.
+
+Il sentit sa griserie. Alors il s’observa. Il avait une telle habitude
+d’ingurgiter qu’il savait être ivre et ne pas le montrer. Mais son
+cerveau surexcité travaillait et l’intoxication de l’alcool lui donnait
+la lucidité. Enfin il ricana:
+
+--Alors, vous êtes prête à faire des bêtises?
+
+Stéphane sursauta:
+
+--Qu’est-ce que vous dites?
+
+Il fit semblant de ne pas voir qu’elle s’indignait de la question,
+d’oublier qu’il n’avait plus aucun droit de la poser. Il continua:
+
+--Croyez-moi: personne n’en vaut la peine.
+
+--Vous sortez de nos conventions, dit-elle.
+
+Pour ne pas le planter là et s’en aller, elle faisait un effort
+grandissant. Mais il avait pris un air paterne. Les conventions? Il les
+connaissait bien! Il répéta qu’elle était libre et que, seulement, il
+lui donnait un conseil. Alors, elle perdit sa sérénité et, nerveusement,
+lui répondit:
+
+--Je vous conseille, moi, de me laisser tranquille. En trois ans de
+mariage, je n’ai appris de vous que la négation de tout. Je vous ai
+prévenu qu’un jour quelque chose en moi s’affirmerait.
+
+Malgré lui, il se passionna:
+
+--Quoi, quelque chose?... L’Illusion... je connais ça. Je l’ai écrit. Je
+l’ai étudié. La nature tend des panneaux. L’amour est un escamoteur: des
+roses, des colifichets, toutes sortes d’histoires... Mais, quand le tour
+de passe-passe est fini, c’est toujours le lapin qui sort et le cœur est
+comme un chasseur qui le voit f... le camp... Vous ne trouverez jamais
+un homme sincère!... Peut-être, avant, il le croit... Vous n’avez pas le
+droit, pour vous-même, de revenir bredouille de la battue. Alors, n’y
+allez pas.
+
+Il baissa le ton et fit un pas vers elle. Avec une douceur feinte, un
+sourire d’autorité voilée, il dit:
+
+--Je vous empêcherai d’y aller.
+
+Elle se dressa:
+
+--Vous m’empêcherez, vous?
+
+Elle n’avait pas crié. Mais la voix était telle, et l’intonation
+hautaine, qu’il comprit qu’il n’empêcherait rien.
+
+Il est de ces minutes où l’homme dépossédé se brise en vain devant la
+femme qui le rejette. Il sentit la présence obscure de l’inconnu. Avec
+rage, dans un emportement rapide, il affirma:
+
+--Il n’y a pas d’amour! Quand vous aurez trouvé l’amour, l’amour vrai,
+sans chiqué... alors, je vous tirerai mon chapeau.
+
+Elle lui jeta d’un trait:
+
+--Vous pouvez vous découvrir.
+
+Il y eut un temps. Ils étaient l’un devant l’autre, affrontés. Il
+regardait Stéphane et, mieux qu’à l’habitude, il voyait sa splendeur. A
+cette minute, il l’aurait achetée. Pourtant, il se sentit pauvre et sans
+armes. Alors il dissimula, rompit et changea la conversation. Il voulait
+se renseigner, en savoir plus. Il rassembla toute sa force pour
+s’obliger à l’indifférence et, dans le salon, il marcha.
+
+Il demanda:
+
+--Qu’est-ce que vous faites, ce soir?
+
+Elle répondit:
+
+--Je vais à Ciboure, danser...
+
+Elle ajouta, sans discerner si c’était par prudence ou par bravade:
+
+--Je ne vous empêche pas de venir.
+
+Il y avait entre les dents d’Oswill comme un petit bruit de vipère. Les
+yeux dans le vide, il sifflotait. Il insista, négligeant, sans la
+regarder:
+
+--Qui y aura-t-il?
+
+Elle décida de ne rien taire. Elle dit:
+
+--Il y aura Deléone, sa femme et un ami...
+
+--Deléone, sa femme... et un ami...
+
+Stupéfait, il s’arrêta, après avoir répété la réponse. D’un coup, comme
+se lève le rideau sur le théâtre de Polichinelle, la vérité lui
+apparaissait. Il en éprouva un éblouissement, une stupeur mêlée d’un
+sentiment énorme de comique. Il ne pouvait en croire ses oreilles.
+
+Il répéta:
+
+--Deléone... sa femme... et un ami?... Ce n’est pas ce monsieur qui a
+une si belle voiture... une Hispano?... Monsieur...
+
+Elle articula avec calme:
+
+--M. Dewalter, oui. Eh bien, qu’est-ce que vous avez?
+
+Il avait l’air d’une bête, d’un énorme singe, et, tout secoué d’une
+sorte de joie épileptique, il la regardait méchamment. Elle le crut fou
+et se leva, peu désireuse d’assister aux ébats d’un ivrogne.
+Brusquement, il se calma et, dans un verre, il dit:
+
+--C’est rigolo.
+
+Elle était à bout de nerfs et tout son mépris, presque sa haine,
+sortait. L’hilarité d’Oswill et ses derniers mots lui inspiraient le
+dégoût. Elle y vit une insulte contre elle, contre son choix. Elle le
+toisa:
+
+--Vous trouvez?
+
+Il répondit tranquillement:
+
+--Oui, je trouve.
+
+--Qu’est-ce que ça veut dire?
+
+Il était redevenu correct, mais sa marche était hésitante. Son accent
+britannique augmentait. Il dit avec un sourire exagéré:
+
+--Ça ne veut rien dire. Et si ça voulait dire quelque chose, je ne vous
+dirais pas ce que ça veut dire... Ah! vous allez à Ciboure avec
+Deléone... et un ami?... Eh bien vous avez raison... Moi je vais au
+Maroc... oui, j’y vais... Quand je dis que je vais en Afrique... j’y
+vais...
+
+Elle haussa les épaules, n’attachant plus aucun prix à ses paroles... Il
+avait bu... Lassée, elle sortit du salon. Il la rejoignit avec un calme
+affecté. Il prit congé. Il ajouta correctement:
+
+--Excusez-moi d’avoir voulu vous emmener à Casablanca. J’irai seul. Je
+pars demain. Oubliez cette discussion ridicule et faites ce que bon vous
+semble. Bonsoir...
+
+Sans répondre, elle le regarda s’éloigner.
+
+Devant la terrasse, au bout du jardin, la calme mer de septembre faisait
+un bruit d’argent avec les cailloux. Le phare prochain l’éclairait et sa
+lumière sur les eaux semblait faire naître des écailles par millions.
+Dans une villa voisine, un chien, sans raison, aboyait. L’heure avait la
+beauté éternelle de l’indifférence et, seule dans la splendeur tiède de
+la nuit, Stéphane, chargée de son amour, semblait éphémère et vivante.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Tout Biarritz était là, serré, agité, trépidant; les uns encore occupés
+à dîner, les autres devant un stock renouvelé de quelque champagne
+d’après-guerre, la plupart, sur le parquet, et dansant dans une cohue;
+mais la cohue la plus étincelante, faite de toutes les célébrités de
+France et d’Espagne, de tous les mondes, et particulièrement du demi, un
+mélange de financiers, de gens de courses, de femmes de théâtre et aussi
+de grandes dames authentiques, et de quelques seigneurs véritables, sans
+compter les rois d’Israël, et leurs valets politiques.
+
+Et, sans cesse, comme un robinet mal fermé s’égoutte sur une écuelle de
+bois, la rue de village fournissait des arrivants nouveaux à la Réserve
+de Ciboure. Ils hésitaient une seconde, devant le barrage des maîtres
+d’hôtel. D’un air important, et comme des ministres harcelés, ces valets
+leur criaient de faire demi-tour. Ils s’avançaient tout de même,
+prenaient des sentiers étroits entre les tables et, finalement, ils se
+casaient. Au dehors, un tumulte sauvage faisait un bruit de quartier
+nègre. Les jurons des chauffeurs, le mugissement inutile des claksons,
+les cris inarticulés des grooms occupés à caser les voitures, les ordres
+des maîtres, les éblouissements des curieux, soudain enveloppés par la
+projection des phares, quelques mendiants,--tout cela créait une
+confusion hurlante, une cacophonie de place publique africaine, quand,
+parmi le tumulte assourdissant des nuits de fête, on mange les
+prisonniers rôtis. Une odeur d’essence refoulait celle de la mer.
+
+Seul, devant la table à laquelle il avait dîné,--maintenant chargée,
+comme les autres, de deux seaux frappés (cent soixante francs), d’une
+assiette de mauvais biscuits (vingt francs), d’une corbeille de fleurs
+(trente francs) et de petites lampes à abat-jour rouges
+(gratuites),--Georges Dewalter vit arriver Stéphane et les amis de son
+escorte, les Deléone, la jolie Mme de Jouvre, suivie du jeune
+d’Aigregorch qui la désirait vainement, car elle avait des yeux ardents,
+mais un cœur froid et occupé de son mari, et enfin Pascaline Rareteyre.
+Stéphane aimait cette petite personne peu raisonnable mais charmante, et
+d’un monde excellent. Elle était calme et la reposait. Par ailleurs,
+l’irréprochable lady Oswill--qui savait que demain elle ne serait plus
+l’irréprochable--l’austère Stéphane n’avait aucun ridicule, pas même
+celui d’être sévère. Elle dédaignait de juger et les faiblesses de son
+amie fragile n’occupaient jamais son esprit.
+
+Georges Dewalter, jusqu’à l’arrivée de ses hôtes, avait attiré
+l’attention. Un homme seul est un point de mire quand, jeune encore, et
+beau, il est mystérieux. A la Réserve de Ciboure, ce soir, tous, à peu
+près, se connaissent. Chacun aurait pu dire les dîneurs. Celui-ci
+arrivait du Sahara, qu’il avait traversé le premier en voiture; cet
+autre était le directeur d’un journal; celui-là, Sem. Et ce grand?
+L’ancien ministre de la Guerre. On ne pouvait point ne pas reconnaître
+Pierre Laffitte et les illustrations féminines dont il publiait les
+portraits. Des auteurs dramatiques attiraient les commentaires. Le frère
+d’un polémiste illustre bavardait avec un ennemi politique. Un prince
+russe buvait aux frais d’une modiste. Un gros couturier, flanqué d’une
+négresse, était somptueux et barbare; avec sa barbe courte et ses yeux
+de mer sur un visage flasque, il avait l’air d’un turbot moisi; un petit
+peintre à la mode, tombé dans la publicité commerciale, un académicien,
+le frère d’un souverain régnant, un multimilliardaire de New-York,
+quelques indigènes sans titre, tous étaient là, comme nus. D’un mot
+rapide, sans insister, on colportait leurs avatars, leurs secrets, leurs
+habitudes, bonnes ou mauvaises. On savait. Mais de Georges Dewalter on
+ne savait rien. Quand lady Oswill fut près de lui et sa table occupée
+par cinq personnes, il cessa d’être en vue. Il n’était plus qu’une unité
+dans un groupe qu’on pouvait nommer. Mais aussi longtemps qu’il resta
+seul, il intéressa les femmes et quelques hommes, toujours à l’affût des
+rivaux.
+
+Il n’avait remarqué personne. Il était loin, plus loin qu’à l’étranger
+et comme dans un songe étonnant. L’ironie de sa situation s’était
+éclipsée de son esprit. Il attendait Stéphane. Demain, elle serait à
+lui. L’avenir s’arrêtait là. Cet être délicat, sensible comme un enfant,
+cet homme honnête ne se disait même pas que celle qui s’était promise
+espérait sans doute de lui les longs jours d’un amour fidèle. S’il y
+avait pensé, peut-être se serait-il enfui sur-le-champ. Mais la
+taquinerie du destin semblait avoir ouaté sa raison. Quand l’héritière
+des Coulevaï fut près de lui, sa merveilleuse léthargie s’augmenta. Il
+était à ses côtés. Il la voyait, il la respirait. Elle le regardait avec
+son sourire. Le pauvre vaincu s’endormait dans cette victoire de
+rencontre.
+
+Le plus remarquable était qu’il fût brillant. Il le fut. Toutes les
+fumées de sa riche enfance remontèrent dans son cerveau. Il conduisit
+avec agilité la conversation à bâtons rompus, évitant les embûches,
+disant toujours ce qu’il fallait. Un imposteur n’eût pas réussi mieux à
+donner le change. Mais aucun calcul, pas la moindre bassesse n’entraient
+dans son jeu. Il se parait, instinctivement, pour l’amour, comme ces
+misérables insectes de la nuit qui s’illuminent dans le désir.
+
+Peu à peu, la cohue s’était dispersée. La plupart des dîneurs, voire des
+danseurs, avaient repris leurs grosses voitures et s’en étaient
+retournés à Biarritz, attirés par le baccara ou simplement pour leur
+repos. Il ne restait plus que quelques couples attardés et des groupes à
+trois ou quatre tables. Tout ce qui jusque-là, dans le détail, avait été
+vulgaire et bruyant, l’allée et venue des valets, les reliefs exposés
+des repas, s’effaça par degrés et l’on put enfin goûter la sereine
+poésie de l’endroit.
+
+Le jour, la Réserve de Ciboure est mal placée. La baie, enlaidie par les
+constructions du rivage, ressemble à toutes les banlieues; l’homme, en
+s’y installant, n’a point manqué de la rendre hideuse. Mais la nuit
+souveraine, par sa magie, efface régulièrement toutes les tares.
+Maintenant, une beauté singulière s’étendait sur le golfe, agrandi par
+les prestiges de la lune.
+
+L’eau se balançait doucement, toute proche, comme un monstre assoupi
+dans un gigantesque hamac. Une brise amicale circulait librement, et,
+près du parquet de la danse, le jazz-band, tout à l’heure agressif,
+s’amadouait. D’une voix aérienne, frêle et bizarre comme des cris
+d’oiseaux, avec on ne sait quelle langueur, quelle nostalgie de désert
+et de palmes, deux nègres chantaient, accompagnés de leurs banjos. Les
+lointaines étoiles, la terrasse, la présence de la mer en contre-bas,
+tout fournissait l’impression d’un entreciel. Pascaline et Mme de Jouvre
+dansaient, Deléone et sa femme, à une table voisine, bavardaient avec
+des amis; Georges Dewalter et Stéphane étaient isolés dans une fébrile
+et rare solitude. Elle se sentait bien heureuse. Mais, peu à peu, le
+calme revenu, le silence grandissant, peut-être augmenté par les
+chansons d’Afrique, la douceur presque inquiétante et comme insolite de
+la nuit, rendait à Dewalter la perception de la vérité. A mesure que
+l’heure s’avançait, il recommençait à la savoir fragile. Il ne bougeait
+pas. Vaguement, il lui semblait qu’un seul geste allait tout faire
+s’évanouir... Il resta longtemps sans paroles, dans une joie maintenant
+amère. Elle jouait avec une rose et le contemplait.
+
+Soudain, il pâlit. Il saisit les mains de Stéphane et les baisa avec
+dévotion, d’un mouvement brusque, dans une espèce de frénésie
+frémissante. Elle sourit, surprise. Alors, il releva la tête et vit
+qu’il l’étonnait. Il balbutia, sans bien savoir:
+
+--Vous ne pouvez pas comprendre mon émotion... Merci.
+
+Et, une seconde fois, il refit le même geste. Alors, elle répondit, un
+peu oppressée, plus rapide qu’à l’ordinaire:
+
+--Pourquoi ne puis-je pas comprendre?... Votre voix a une sonorité à
+laquelle personne ne m’a habituée. C’est merveilleux de sentir encore un
+tel frémissement chez un homme comblé par la vie...
+
+Elle revoyait les autres. Elle songeait à son existence jusqu’alors
+inutile. Elle continua:
+
+--Vous m’avez dit merci. Je pourrais vous en dire autant.
+
+Il fut surpris de l’intonation lasse. Il la regarda:
+
+--Avez-vous quelquefois été malheureuse?
+
+Simple et digne, elle répondit:
+
+--Très souvent.
+
+Une douleur vint au cœur de l’homme de savoir qu’il n’y pourrait rien.
+Dans le sentiment de lui demander pardon une fois encore, mais plus
+vite, comme honteux, il repencha sa tête sur les longues mains. Mais
+elle ne pouvait deviner ce qui l’agitait et, confiante elle dit, avec,
+un sourire bouleversant de bonne foi:
+
+--J’ai été malheureuse, oui. Mais je crois que je ne le serai plus.
+
+Il se taisait. Sans cesser de sourire, elle demanda:
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+Il répondit d’un timbre tremblant:
+
+--A rien...
+
+Il se sentait comblé et déchiré, et, soudain, il eut peur qu’elle s’en
+aperçût. Il s’excusa avec une câlinerie:
+
+--Ne m’en veuillez pas de mon trouble. Vous êtes si proche de moi et
+vous me semblez irréelle... Ne souriez pas... Je vous assure, il me
+semble que vous allez disparaître tout d’un coup et me laisser seul. Il
+n’y aura plus qu’une fumée.
+
+Ainsi, pour lui-même, s’exprimait son angoisse véritable: le sentiment
+de l’éphémère. Mais, ne pouvant savoir, elle riait des paroles tendres
+qui lui semblaient amusantes aussi. Dans son équilibre et sa puissance
+vitale, elle ne craignait point de disparaître comme une fumée. Elle
+rit. Et son rire était doucement sensuel.
+
+--Vous êtes fou, dit-elle.
+
+Il tressaillit et, de sa voix basse, hâtive, il murmura:
+
+--Oui, je suis fou.
+
+Il la contemplait, emporté dans un éblouissement, comme un enfant pauvre
+devant la féerie d’un jouet somptueux et vivant. Ses mots maintenant
+hésitaient:
+
+--Laissez-moi vous dire... si j’avais... à Dieu ou à la nature...
+commandé mes rêves... expliqué ce que j’aurais voulu rencontrer... eh
+bien, c’est vous que j’aurais dépeinte, vous, absolument...
+Croyez-moi... Et non seulement vous, avec vos belles mains, vos yeux,
+cette voix, mais tout, je vous assure, tout... cette robe, ces perles
+sur votre cou, ce parfum... Comment appelez-vous ce parfum?
+
+Elle dit:
+
+--C’est de l’ambre antique. Vous connaissez bien.
+
+Il répondit naïvement, frémissant et presque penché vers elle:
+
+--Non, je ne connaissais pas.
+
+Il la respirait et il continua, avec une ardeur concentrée, humant
+l’effluve savante:
+
+--Ah! que je voudrais l’emporter.
+
+--Pourquoi l’emporter? Allez-vous partir?...
+
+--Il faudra bien que je parte.
+
+--Pas tout de suite, j’imagine?
+
+--Non, pas tout de suite, non.
+
+Rassurée, elle souriait davantage, tranquille. Et lui, il se disait
+qu’il ne mentait point, qu’il prolongerait la halte quelques jours,
+quelques pauvres jours, afin de les emporter là-bas, loin, loin. Et
+pendant de courts instants, il goûta une joie pleine, radieuse comme la
+lune qui montait. Pourtant, il restait stupéfait de ce qui lui était
+advenu. Après un temps, il l’interrogea:
+
+--Pourquoi? Pourquoi avez-vous eu tant de bonté pour moi? A la première
+minute, dès le premier regard, vous en avez eu...
+
+Elle songea que c’était vrai. Et il lui dit qu’il la croyait presque
+dure avec les autres. Elle pensa tout haut:
+
+--Pas dure, en vérité. Non, rien. Je ne les vois pas. Avant vous, je
+n’ai rencontré personne. J’ai trop vécu ici. Il y a peut-être, dans un
+autre milieu que le nôtre, des âmes moins desséchées...
+
+--Vous croyez?
+
+Il l’interrogeait d’un élan. Il était heureux, brusquement, de ce
+qu’elle avait dit. Il y voyait une porte ouverte. Puisqu’elle pensait
+que d’autres, moins privilégiés que ceux qu’elle avait connus, étaient
+différents, plus sensibles et d’un cœur plus riche, peut-être avant de
+la quitter, en lui disant adieu, pourrait-il lui révéler sa misère? Cela
+ne serait pas vil, en partant. Mais, radieuse, elle continuait,
+s’offrant un peu de pitié cérébrale, le raffinement, dans son bonheur,
+de penser vaguement, avec imprécision, à la plèbe qu’elle ignorait:
+
+--J’imagine, en effet, qu’il y a d’autres êtres, sans luxe, moins gâtés
+que nous.
+
+Il fut découragé par le mot: nous. Comment pourrait-il, maintenant, lui
+révéler qu’il n’était pas des heureux du monde? Une petite ironie sans
+amertume le fit sourire, tandis qu’il la regardait dans sa splendeur. Il
+articula doucement:
+
+--Le luxe? Vous en dites du mal?
+
+Elle répondit nettement:
+
+--Oh! non, certes non.
+
+Elle s’expliqua tranquillement, parlant de l’argent comme le boulanger
+parle du pain, avec la certitude souveraine que la farine ne peut
+manquer. Chacun de ses mots, sans qu’elle en eût conscience, précisait
+pour lui l’impossibilité de leur bonheur qu’elle désirait:
+
+--Le luxe est indispensable à tout. Je ne saurais pas m’en passer...
+J’ai une cousine qui est entrée au couvent. Elle vit... privée de tout
+ce qui est l’ornement de vivre. Je ne comprends pas.
+
+Elle jouait, indifférente, avec son collier d’un million:
+
+--Je ne médis pas du luxe qui est notre atmosphère naturelle... Mais je
+dis que certains êtres--presque tous ceux que j’ai connus--sont sans
+joie au milieu de la fortune. Eh bien, c’est insensé...
+
+Dewalter, maintenant immobile, buvait avec le sourire, une coupe de
+champagne. La coupe... Peut-être la libation aux dieux? Et, dans ses
+oreilles, entrait la ciguë. Stéphane continuait, bien assurée qu’il
+pensait comme elle et plus simple que jamais:
+
+--La fortune, c’est beau. C’est... je ne sais pas... c’est la
+possibilité de tout... c’est l’art sans inquiétude, l’amour libre
+d’esprit... On est fou d’avoir tout cela et de ne pas en jouir. Vous, au
+contraire, comme moi, vous savez. Votre voiture, tenez, a je ne sais
+quoi de rare, de choisi. Vous êtes naturellement un dilettante; je l’ai
+vu tout de suite... Et cette chose double, chez le même homme, ce
+frémissement auprès d’une femme, cet amour qui apparaît... eh bien, oui,
+c’est très rare, très précieux et je ne l’ai jamais rencontré.
+
+Elle le détaillait avec joie. Pourtant il lui parut trop grave.
+Souriante, pour le taquiner un peu, elle dit:
+
+--Vous n’avez qu’un défaut... Vous êtes un peu triste.
+
+Il surgit de lui-même et répondit avec une indéfinissable exagération:
+
+--Je ne suis pas triste, puisque j’ai tout.
+
+Et, à son tour, il parla. Le vin de Champagne, son exaltation
+grandissante depuis huit jours, l’atmosphère enivrante du lieu et
+jusqu’aux paroles de Stéphane, lui donnèrent le don de se peindre. Dans
+un mélange de regret et de désir, il se montra tel qu’en effet sa mère
+l’avait créé, tel qu’il aurait dû se développer si son destin le lui
+avait permis. Stéphane avait raison sans le savoir. Toujours devant le
+pauvre en marche qu’il était, dansait comme un fantôme, son double
+somptueux. Et c’est celui-là qui s’exprimait:
+
+--Vous avez raison. Je ne crois pas que vous trouveriez facilement un
+homme animé de plus d’amour, et, en même temps, du désir de tout ce que
+la vie peut offrir de beau, de précieux, dans la facilité du plaisir.
+Vous m’avez bien compris. J’aime en effet tout ce qui orne l’existence,
+les beaux chevaux, les paysages assouplis par la science des jardiniers,
+les objets rares, les musiques les plus divines. Je suis un poète dans
+mon aversion de tout ce qui est médiocre. Et, en même temps, j’ai un
+cœur ivre de tendresse. Et il y a des minutes où j’ai en moi tous les
+désirs de la terre.
+
+Heureuse, elle l’écoutait. Sa voix était chaude, ardente, nuancée, et
+les mots y étincelaient comme des pierres précieuses sur un velours
+sombre. Il se tut quelques secondes et, sans timbre cette fois, avec une
+frénésie de jeune arbre secoué par le vent, il articula:
+
+--Vous représentez tout cela pour moi, tout. Vous êtes tout ce que
+j’attends de la vie, toute sa splendeur et son charme... tout ce qu’elle
+a d’impossible. Vous êtes tout cela.
+
+Elle restait immobile, sans lui répondre, environnée de sa flamme.
+Enfin, elle s’exclama, avec une joie contenue:
+
+--Ah! je savais bien, je savais bien qu’il y avait dans le monde un
+homme qui me ressemblait.
+
+Une minute, une longue minute ils restèrent l’un près de l’autre, en
+silence, oppressés comme si le ciel était moins dans le ciel que dans
+leurs cœurs. Ils frémissaient d’impatience et de langueur. Enfin, il
+dit, et d’un ton bizarre, simple et doux, à la façon d’un enfant, avec
+un sourire d’enchantement un peu las:
+
+--Je voudrais mourir près de vous...
+
+Simple et saine, elle rit de l’idée trop exaltée. Toujours elle restait
+sans morbidesse, en vraie descendante de la vieille race des Coulevaï:
+
+--Ah! mon Dieu... mourir? Il faut vivre près de moi. Vous êtes libre et
+je ne suis pas très prisonnière. Nous arrangerons cela très bien, vous
+verrez.
+
+Ensemble, ils pensèrent à la promesse de Stéphane et à la journée qui
+déjà s’annonçait par la déclinaison de la nuit et les premiers frissons
+de l’aube. Les nègres depuis longtemps s’étaient tus, les lumières
+étaient presque éteintes: Deléone et sa femme, par plaisanterie, s’en
+étaient allés sans prévenir. Ils avaient emmené Mme de Jouvre. Seuls, un
+maître d’hôtel, respectueux et lassé, attendait leur bon plaisir, et
+Pascaline qui, tranquillement assise, les regardait, de loin, avec
+gaieté, contente de voir enfin son amie heureuse et faible. Dans la rue
+du village il n’y avait plus que leurs deux voitures. Ils rirent en même
+temps avec confusion, et Pascaline, affectueusement, se moqua d’eux.
+Elle demanda de rentrer seule dans la voiture découverte de Dewalter.
+Elle insista avec gentillesse pour qu’ils n’eussent point l’air trop
+vite convaincus. En dépit de la chute prochaine, elle gardait toujours
+sa déférence pour Stéphane.
+
+Ils partirent. Les deux autos se suivirent dans la nuit finissante.
+Georges avait pris la main de lady Oswill. Il n’y avait plus aucune
+pensée en eux que celle d’un bonheur grandissant et leur fatigue
+nerveuse se résorbait dans la puissante jeunesse de l’aube.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans avoir revu sa femme. Il
+était en proie à une sorte de fureur dont il ne se rendait pas compte
+parce qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et gestes de
+Stéphane. Il se devait donc de sourire. Et il souriait en se réveillant,
+en s’habillant, en filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. Mais
+son sourire, qu’il était oblique et dangereux! Rageur, il mâchonna dans
+ses dents, en appuyant sur le débrayage:
+
+--Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je vais en Afrique, j’y vais.
+
+Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, à cet aventurier de
+quatre sous qui, en route pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et
+venait s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur plaisait à
+Stéphane? Tant mieux. Quelle preuve pour elle que l’amour et le mensonge
+ne font qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. Au retour, il
+ne doutait pas de la retrouver, déchue d’une illusion, assagie,
+l’imposteur chassé, disparu après avoir donné la leçon.
+
+L’idée ne lui venait pas que sa femme irait jusqu’aux limites de la
+défaillance et les franchirait. Il l’avait salie autrefois, outragée; il
+avait voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait avec les filles.
+Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, il la respectait, toujours étonné.
+Il la croyait incapable d’une faute. Il ne savait pas que les honnêtes
+femmes tombent parfois comme l’éclair et qu’il peut suffire d’un soir
+d’orage dans le ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.
+
+Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, de cela, il n’avait
+cure. Tout ensemble rageur et enchanté, il filait sur la route, en
+bolide, sans prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il était
+assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme elle l’avait décidé, Stéphane
+fut la maîtresse de Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions,
+pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être belle dans le don
+précieux qu’elle lui consentait. Étrangère au seul homme qui l’avait
+possédée, libre en conscience, elle avait la sensation que sa vie
+commençait et qu’elle venait enfin d’être épousée.
+
+Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir à Biarritz, dans sa
+chambre du Palais, il évoqua Stéphane étendue sur le lit et il pleura...
+Il voyait la Nécessité,--austère, dure, les traits tirés: Elle était
+près de lui. Sans bruit, elle montrait la porte. Elle lui criait: «Au
+désert! Va-t’en!»
+
+Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir à l’ordre. A quoi bon
+attendre quelques journées comme il se l’était promis? Pour Stéphane
+même, il était mieux que, tout de suite, il s’en allât. Alors, l’idée
+qu’il avait mal agi rentra en lui comme un fer rouge. Il fut poignardé
+d’avoir abusé d’une femme et vainement il se débattit. Mais il est dans
+la nature humaine d’agir d’abord selon le désir et puis de trouver après
+les raisons nécessaires à se justifier. Il en est ainsi dans tous les
+domaines: toujours, quand il transige avec le devoir, l’homme se fait
+son propre avocat, et puis son juge, et il s’acquitte...
+
+Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la connaître. Il savait aussi
+qu’il lui plaisait. Sans méchanceté, sans vilenie même,--pour
+s’excuser,--il se dit qu’elle avait tout et lui, rien; qu’elle vivait à
+Biarritz, endroit frelaté; que son abandon avait été rapide. Il n’avait
+pas beaucoup lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite; qu’il
+avait été respectueux et sincère; que, sans doute, aucun des hommes
+auxquels elle avait appartenu ou qui la prendraient dans l’avenir
+n’avait apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, la
+reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, le bouleversaient. Il songea
+avec amertume qu’elle restait et qu’il allait partir; qu’il serait vite
+effacé de ce cerveau de femme, tandis que lui, jamais plus il ne
+l’oublierait. Il s’accrocha à cette idée désespérément; il ne fut plus
+possédé que par son propre chagrin; il arriva à le savourer avec lenteur
+et, pendant une heure, son désespoir s’engourdit. Il était affalé sur le
+tapis de la chambre, le visage enfoui dans ses bras et les bras posés
+sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes se séchaient et laissaient des
+traces amères...
+
+Le téléphone retentit.
+
+D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait personne. Il crut à une
+erreur. Mais la sonnerie insista. Alors il pensa que c’était Deléone,
+qu’il voulait lui parler de la voiture et lui donner des instructions.
+Il répondit à l’appareil. Le cœur saccagé, il entendit Stéphane...
+
+Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze heures et qu’elle
+serait heureuse qu’il vînt quelques instants auprès d’elle. Elle ne
+voulait point s’endormir sans l’avoir revu. L’écoutant sans la
+contempler, il perçut combien sa voix était merveilleuse.
+
+La conversation cessa.
+
+Déjà, il obéissait.
+
+Il s’habilla de son smoking, ne voulant point avoir à dire qu’il n’avait
+pas dîné; il effaça de lui les stigmates douloureux; il fut pareil à
+tous, élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la glace, il se sourit
+et descendit. Il traversa le hall, encombré d’une foule élégante et
+joyeuse. C’était le gala du Palais. Il reconnut quelques visages
+entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline qui, de loin,
+lui fit un signe d’amitié. Il sortit rapide et, dans le grand jardin
+desséché de l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de la mer.
+
+Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en savait très bien la
+position et, des fenêtres de sa chambre, il l’avait aperçue plusieurs
+fois. Elle était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre le palace
+et le phare.
+
+Quand il arriva, la rue montante était déserte. D’un côté, elle était
+construite et les élégantes bâtisses avaient, sur l’autre façade,
+l’océan. A droite, c’étaient des terrains encore libres qui, dans la
+nuit, prenaient l’aspect de petits champs. Ils séparaient la rue,
+tranquille comme une voie de province, de la route nationale qui va de
+la frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables à des pièces à
+réception sans toiture, étaient entre chacune des maisons. Les becs de
+gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination de la lune. La
+demeure des Oswill était aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier
+étage, les lampes de la chambre de Stéphane filtraient derrière les
+rideaux.
+
+Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en rendît compte comme celui
+d’un contrebandier, effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec une
+légèreté de démons, ils sautèrent les grillages du côté des terrains
+inoccupés. Par instants, à intervalles réguliers, au sommet de la rue,
+le phare hoquetait.
+
+Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit que le lèchement continuel
+de l’eau sur les cailloux et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait
+jamais eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous furtif,
+conçu dans une atmosphère romanesque et d’être attendu par une maîtresse
+précieuse. Il en éprouvait une exaltation. En même temps, cela lui
+semblait tout simple: il était bien né pour l’amour. Enfin, il fut
+devant la villa.
+
+Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. Il n’osait point
+sonner, ni faire aucun appel. Comme son amie n’apparaissait pas pour lui
+ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il n’était pas venu
+vainement. Il craignit quelque empêchement. Mais, au premier, les
+rideaux furent tirés; la fenêtre s’entr’ouvrit; il entrevit Stéphane.
+Dans l’ombre, elle murmura qu’elle descendait. Alors, il se sentit
+l’orgueil d’un roi.
+
+Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une porte double et devant
+laquelle montaient de larges barreaux. Cette porte était dans un
+renfoncement. Cela faisait comme une baie sombre dans la façade, une
+alcôve où se tenir debout. Il entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière
+les barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il fut sur les
+marches et elle tendit les bras. Il sentit les douces mains sur son
+visage. Ils étaient l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des
+barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit qu’une femme de chambre
+restait occupée au premier étage et que, dans peu d’instants, cette
+servante se retirerait. Stéphane préférait attendre pour ouvrir que
+toute la maison fût libérée.
+
+Il dit:
+
+--Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.
+
+Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi,
+murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas
+plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle
+éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il,
+un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient
+ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la
+porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du
+bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur.
+
+Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche
+supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient
+en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par
+jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur
+leurs corps étirés--entre eux--ils sentaient le froid de l’obstacle et
+les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit
+tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans
+une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait
+frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un
+groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité
+radieuse.
+
+Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait
+de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence.
+Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle
+confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis
+le matin.
+
+--Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous
+attendais et que je suis libre...
+
+Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une
+femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne
+venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce
+qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui
+naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement,
+sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le
+désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait
+plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle
+violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.
+
+Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux
+estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse,
+cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux
+étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses
+Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle
+vit qu’il regardait les fleurs.
+
+--J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les
+cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque
+matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto.
+L’air de la mer les fait vite mourir.
+
+Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait
+sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au
+désert une femme arabe parlerait du sable.
+
+Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune
+corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras
+et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts
+et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en
+plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis; de ses
+mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du
+bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses
+jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour
+mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux.
+
+ * * * * *
+
+Pour la première fois, il lui mentit.
+
+Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les
+circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et
+Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van.
+Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans
+les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger
+sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le
+lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années
+d’amitié; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui
+le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé
+leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs.
+
+Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.
+
+Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle
+voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et
+visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le
+mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé
+qu’on l’avait mal mariée. C’est tout.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter
+faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il
+entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la
+villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit,
+celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet
+homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le
+portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait
+n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel
+que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il
+aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué,--et le
+seul,--l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le
+nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à
+sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre
+porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par
+la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais
+l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie; et, pourtant,
+elle sonne.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut
+ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé,
+un faux Dewalter. Était-il faux? Il l’était, puisque aucun des souvenirs
+qu’il racontait--souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures
+d’hier--n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de
+même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était
+invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être
+les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.
+
+Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa
+l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva
+point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus
+terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des
+jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de
+Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut
+que lui-même, plus heureux.
+
+Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en
+Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de
+perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier
+d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois
+disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le
+domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances
+d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà
+rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était
+qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille.
+Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère.
+
+Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son
+père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les
+ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une
+fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu; il en gardait la mémoire. Il
+avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre; dans la
+suite, il avait beaucoup lu; il pouvait décrire la prison du pape. Et,
+comme ils parlèrent d’un voyage--le voyage que toujours projettent les
+amants--il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme
+une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux
+jaillissantes, les palais délabrés... Il raconta la chute de cheval
+qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi
+dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute,
+en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route
+crayeuse.
+
+Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait
+souhaité; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y
+retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre
+devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer
+lui-même, l’emportait... Elle l’écoutait avec crédulité, dans
+l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils
+restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un
+souvenir propre. A son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle
+n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils conclurent que l’aube
+de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés
+par le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de
+Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et
+commençait à le régir.
+
+Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane
+avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant
+lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef
+qu’un jour--oh! pas ce soir,--mais un jour, demain peut-être, avant de
+s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux
+souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs
+d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre:
+
+--Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts
+en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait...
+
+Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite,
+comme un nageur saisit une planche:
+
+--Et moi aussi, je vous dirai.
+
+Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait
+connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de
+l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur
+les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la
+première fois:
+
+--Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi
+jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas
+tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien... Tu serais
+obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as
+été un homme jeune, trop riche, oisif... Tu aurais, certainement, des
+choses à cacher... Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche,
+maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te
+demanderai rien...
+
+Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait
+compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se
+démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir
+d’un homme heureux, comblé, oisif... «trop riche...» comme elle le
+disait?
+
+Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la
+nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller
+vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du
+geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler
+la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme
+n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs
+deux cœurs était à jamais assuré.
+
+
+
+
+X
+
+
+Deléone se targuait d’un langage vulgaire.
+
+--Je t’ai porté chance avec ma roulante! On ne parle que de vos
+amours...
+
+C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné
+Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait
+encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du
+Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé
+à un ruffian.
+
+Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle
+Dewalter était assis, il continuait:
+
+--Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser.
+
+L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des
+commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point
+l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à
+son insu, le rassura:
+
+--Ah! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est
+difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de
+passage, et juste le temps de battre de l’aile...
+
+--N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une
+femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter
+mériter son amitié,--sans plus?
+
+--Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant.
+
+--Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au
+front tu m’appelais l’idéaliste!
+
+Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir
+d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclanchement de
+la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses
+compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut
+avec jovialité:
+
+--Tu n’es pas à la page! Heureusement que tu es né avec du métal: tu
+aurais végété...
+
+Il continua:
+
+--Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce
+temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin,
+s’impatiente... Quand part ton bateau?
+
+Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna
+le renseignement: le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.
+
+--Tu ne restes pas ici?
+
+--Non, dit Dewalter sans intonation.
+
+--Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai
+dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air.
+
+Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait
+laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute
+sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son
+retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages.
+
+--Ça va comme ça? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche.
+
+Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de
+Stéphane. Il pensait:
+
+--Veinard! Il la tombera... Mais quel idiot de s’en aller... en
+Afrique... chasser le buffle!
+
+Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que,
+maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des
+villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter
+plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots
+vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui: qu’il était riche, de
+bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était
+destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On
+se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence
+sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que,
+tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti
+pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le tour du monde et trouvait le
+monde trop petit.
+
+ * * * * *
+
+Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes
+étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de
+l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait
+pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à
+Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans
+les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure
+et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal.
+Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer.
+
+Le jour des courses, elle fut merveilleuse.
+
+Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle
+pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu
+opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec
+une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de
+la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle
+sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des
+mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir
+bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée.
+
+Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse
+offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait
+sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du
+cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous,
+elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les
+éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme
+hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux
+chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la
+chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les
+vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des
+prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des
+matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un
+bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille
+bouches.
+
+Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce
+poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la
+journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et
+l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques,
+Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en
+esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des
+passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval;
+elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse;
+quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de
+l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail
+hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la
+foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux
+lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets,
+provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté
+solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et
+surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une
+semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il
+sentait les formes de sa jambe contre la sienne; parfois, elle
+saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle,
+elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il
+songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage,
+lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure
+encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur
+double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre
+imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes
+avant la dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans sa chambre
+par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait
+de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux
+encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra
+chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron.
+
+ * * * * *
+
+Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale.
+L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale,
+son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son
+père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement
+amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait
+chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les
+serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle
+n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla
+les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du
+prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane
+revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne
+pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous
+les sentiers de son enfance.
+
+Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et
+déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne
+et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et
+arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les
+maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies; ils avaient
+l’idée qu’ils y pourraient vivre. A une auberge, ils s’arrêtèrent pour
+s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le
+pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles
+détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la
+moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient
+dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier,
+la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs
+allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une
+planète éloignée. Et lui,--dans la pauvre auberge où, raisonnablement,
+il aurait pu l’inviter quelques jours,--il contemplait sa simplicité
+somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules,
+payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La
+vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur,
+songeait avec envie qu’ils étaient heureux.
+
+Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de
+meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts
+platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil,
+battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les
+mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et
+doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les
+acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes,
+dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de
+la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils
+étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à
+l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards
+portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les
+parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des
+générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste
+régnait partout dans le village; mais l’agitation de l’argent, l’offre
+et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient
+l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par
+le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux
+roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer
+la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur
+Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs
+d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait
+compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé,
+chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village
+voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait:
+
+--Espie drin héns aquère boèture! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au
+tropi de restes qu’en au, tonnerre! Que partatjeri pta dab aquet!
+
+La phrase haineuse portait haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï
+l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan: partager la fortune
+de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent
+quelque temps en silence.
+
+ * * * * *
+
+Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à
+gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques
+kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville
+endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était
+voisine, et sur la route de Pau.
+
+C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux
+cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à
+résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle
+était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils
+s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes
+étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait
+construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes.
+Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue
+croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France,
+trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à
+Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps
+était venu de se bâtir un château.
+
+Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps
+amoncelés avaient donné une vigueur forestière. Il était une ville
+d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les
+longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur
+les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes
+terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de
+la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à
+la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des
+propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la
+mort ne cessaient de régner sur le domaine.
+
+En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives,
+la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était
+Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier,
+avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était
+ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours
+vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait
+humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres
+disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent
+montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle
+appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il
+avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait
+rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la
+cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient
+souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses
+lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de
+gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner.
+
+Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite.
+
+La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé
+aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur
+à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. A l’aube,
+elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent
+donnés par son mari. Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière
+les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois
+hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis
+qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette,
+descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la
+cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie
+qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de
+légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse
+de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une
+personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la
+gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï,
+rien ne lui semblait superflu.
+
+Elle n’avait qu’une rage obscure: penser que le vilain Anglais
+profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître
+tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait
+ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui
+inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms
+bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle
+disait:
+
+--Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de
+même, un Barbe-Bleue.
+
+Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des
+affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent
+Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce
+monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de
+remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill,
+sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa
+nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait:
+
+--Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite
+fille; elle a du goût pour les vieilles pommes.
+
+Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries
+d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres
+sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans
+les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux.
+
+Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis.
+Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de
+linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui
+tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï.
+
+Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé
+d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient
+dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les
+enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les
+honneurs du domaine.
+
+Ils parcoururent les allées; elles étaient fleuries avec autant de soin
+que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes
+les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes,
+des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des
+châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores,
+d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel
+d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait
+un étang revêtu d’une floraison.
+
+ * * * * *
+
+Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde,
+tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle
+des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de
+l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux
+chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes
+vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La
+surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de
+lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents
+mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré,
+s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer
+l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser
+ainsi redevenir sauvage.
+
+--Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus
+qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui
+traversent le ciel. Ah! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le
+laver.
+
+Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu,
+jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant,
+heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses,
+ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de
+massacre, un décret d’extermination; que d’un mot, légèrement dit, elle
+détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années
+d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï qu’on
+interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui
+régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée.
+Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la
+maîtresse, que ces fanges lui appartenaient... Tout de même, il
+grommelait un peu:
+
+--Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des
+cadavres? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il
+avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde... C’était sous
+Napoléon III.
+
+Stéphane répondit:
+
+--Laissons la nature à ses travaux... Si un homme est tombé là, il a
+depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes...
+
+ * * * * *
+
+Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé
+d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une
+sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond
+du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux.
+
+Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et
+d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir.
+
+--Nous reviendrons, lui cria Stéphane.
+
+Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir
+violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux
+tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par
+les cheminées, Stéphane indiquait la route...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la
+pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de
+Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à
+Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il
+serait parti dans trois jours...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Maintenant, l’idée du départ était si nette en lui qu’elle ne lui
+causait plus qu’une douleur sourde. C’était un arrière-goût de regret et
+comme, sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais il était bien
+préparé à la fin brutale de son bonheur.
+
+La veille, sur la plage, il avait contemplé la fragile construction de
+sable, le château--avec douves, murs, ponts crénelés--que des enfants,
+dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité à quelques mètres de la
+mer. Et il avait pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue avec
+la marée, le grand Océan effacerait pour toujours jusqu’à la trace de
+leur jeu. Jamais plus, jamais dans l’éternité, pas plus que la même
+forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse éphémère. Eux aussi, ils
+le savaient bien. Et cependant, ne s’occupant que de la minute, ils
+s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait... Dewalter se dit qu’il
+ressemblait à ces enfants: le même désert mouvant qui, tout à l’heure,
+nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait et, sur la plage
+de Biarritz, bientôt, on chercherait aussi vainement le souvenir de son
+aventure que la silhouette disparue du château construit pour une heure.
+
+Il savait si bien cela que son chagrin de perdre Stéphane était
+supportable. L’inconscient dans chacun de nous travaille à l’insu de
+l’intelligence. Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément le
+contrepoison aux intoxications de la pensée.
+
+Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, il avait contemplé la
+vieille fortune face à face. Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à
+faire dans ces domaines? Et Stéphane? La richesse trouvée au berceau lui
+avait donné une vision restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès
+d’elle? Elle était belle, généreuse, noble de cœur et d’esprit. Elle
+l’aimait. Pourtant, il avait compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle
+l’ignorait au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de l’argent lui
+étaient aussi étrangers que ceux des astronomes. Elle ne savait pas.
+Pour elle, acheter, payer, c’était écrire un chiffre,--à peu près comme
+un numéro de téléphone,--signer dessous et tendre un chèque. Deux jours
+auparavant, un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait bien
+démontré à Georges. Ils étaient dans la pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz
+et, au dehors, un chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une
+aumône. A certaines minutes, les amants les plus raffinés ne sont pas
+difficiles: le chanteur avait plu à Stéphane. Elle dit de lui donner
+quelque obole et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir que lui
+causait la chanson, elle avait évoqué un souvenir:
+
+--Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur de Taormine. J’étais
+là-bas, avec ma mère et lord Crawe...
+
+Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il s’agissait bien du
+fameux Anglais, célèbre pour ses recherches d’archéologie, il
+interrogea:
+
+--Le collectionneur?
+
+--Oui, continua Stéphane... Il avait, ce chanteur, une voix de ciel. Je
+lui ai donné cinq cents francs et pendant une heure, pour moi, il a
+chanté. Quand nous irons en Italie, nous le retrouverons peut-être. Et,
+pour nous deux, il chantera...
+
+Elle parlait légèrement, contente, et l’idée lui était
+extraordinairement simple de payer un chanteur des rues le prix d’un
+artiste de théâtre. Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect
+de l’amour, elle avait toujours eu la hantise d’être exposée à une
+duperie sentimentale et recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill,
+quand il avait obtenu sa main, avait peut-être été de se trouver
+au-dessus d’un soupçon de cette nature: riche, il l’était comme elle.
+Aujourd’hui, l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. Trompée
+par l’apparence, entraînée par son instinct de l’aimer, elle avait, sans
+y prendre garde, jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition
+dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait parlé de sa riche oisiveté et
+surtout--surtout--elle n’avait pas mis en doute, une seconde, ce que,
+lui-même, il avait dit. Les souvenirs de jeunesse racontés à ses pieds,
+lors de sa première visite nocturne à la villa, étaient des souvenirs
+dorés. Elle ne s’attardait plus à ces choses: elle croyait Dewalter
+riche, très riche, comme elle,--et il n’ignorait pas qu’elle le croyait.
+Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, ne plus la quitter jamais.
+Pourtant, sachant qu’il fallait partir demain, il trouvait dans la
+différence de leurs fortunes une énergie secrète. Il savait qu’il serait
+déchiré, mais qu’il s’éloignerait sans parler.
+
+La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane chez elle. C’était un
+mercredi, le troisième de septembre et celui que, chaque mois, elle
+réservait à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu manquer à cette
+obligation habituelle. D’ailleurs, difficilement elle l’aurait pu. Elle
+avait prié Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès d’elle, en
+dépit de la gêne de ne pas devoir lui parler plus longtemps qu’aux
+autres personnes. Elle devinait bien que la présence de son amant
+serait, le soir même, commentée. Mais que lui importait, après ce que
+déjà elle avait fait?
+
+Quand il arriva, les deux salons étaient emplis de tous ceux qui, à
+Biarritz et dans les environs, forment une société fermée. On venait
+depuis Pau rendre visite à lady Oswill. A peine quelques visiteurs de
+moindre choix, imposés par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de
+passage, se mêlaient-ils aux représentants des vieilles familles du
+Béarn et du pays basque. L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées
+par des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter passa d’abord
+inaperçue. Son aisance naturelle, l’aisance avec laquelle, depuis qu’il
+était arrivé à la Côte d’Argent, il avait pris les manières et choisi
+les vêtements qu’il fallait pour n’être pas remarquable en firent tout
+de suite un visiteur dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on
+ne sait quel rayonnement venu de l’état de son âme--la façon peut-être
+dont, en dépit de sa réserve, Stéphane lui parlait--le sortirent de
+l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui n’habitaient point
+Biarritz le voyaient pour la première fois. Avec cette rapidité de
+divination qui naît de l’habitude des intrigues en province, les moins
+renseignés, bientôt, ne doutèrent plus que, de tous ces visiteurs, il
+était le seul, le seul vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de
+la maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue requises, il devint
+l’attrait de la réception. Les malveillants, sans plus, imaginèrent le
+pire. Mais personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur monde. S’il
+était là, il avait certes toutes les références nécessaires pour y être.
+Sa présence dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un coup toutes
+les portes. On pouvait croire: il est son amant. Le grave eût été qu’on
+dît: c’est un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.
+
+Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit voir le portrait
+d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline qui l’en empêcha. Elle l’appela
+et, pour lui parler, elle le retint dans le grand salon, au moment où,
+un peu abandonné, il allait entrer dans l’autre et, sur le mur,
+reconnaître son confident. Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se
+faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une extraordinaire
+performance, le signe d’une supériorité éclatante. Son amie lui avait
+raconté cet homme étonnant, comme une femme éprise peut raconter quand
+elle ne cache rien de son cœur. Pascaline était éblouie. Il était, à ses
+yeux, le héros idéal; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait pour soi.
+Le voyant isolé, devinant que lady Oswill souffrait de ne pouvoir être
+plus près de lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. De loin,
+Stéphane leur sourit, heureuse. Elle savait qu’ils allaient, dans leur
+coin, parler d’elle. En même temps, elle écoutait avec toutes les
+apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, un personnage
+assez ridicule, grand et dégingandé, niais et parfaitement bien élevé,
+le fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, fait, dans le
+sud-ouest, concurrence à la Banque de France. Il lui racontait gravement
+sa dernière chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, avec
+l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement trois ou quatre fois par
+semaine et, de tous les côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il
+parlait d’équitation et de science cynégétique; Stéphane ne pouvait s’en
+dépêtrer.
+
+--Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline à Dewalter. Elle en a
+bien pour un quart d’heure... Ah! non: Baragnas vient heureusement à son
+secours.
+
+Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady Oswill. Il était
+remarquable par ses yeux énormes et verts et le teint cuivré de son
+visage tailladé de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes grâces
+et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant de la comtesse de Joze,
+qu’on voyait assise dans une bergère. Debout auprès d’elle, son mari,
+depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen de rester à Biarritz,
+pour la soirée, et de la renvoyer seule--avec Baragnas s’entend--à
+Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady Oswill.
+
+Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces détails que Pascaline
+lui donnait d’une voix rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans un
+complet coupé à Madrid, la seule ville du monde où l’on habille mieux
+qu’à Londres, racontait à un autre Espagnol, comment l’an passé, à
+Deauville, au polo, il avait eu l’avantage sur S. M. Alphonse XIII. Et
+l’on entendait aussi, par bribes, une conversation animée entre deux
+jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait le récit de sa
+récente visite au couvent voisin, près d’Anglet. Là, les religieuses
+recluses ont fait vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort de
+leurs lèvres closes. La narratrice, dans une abondance de mots inutiles,
+se déclarait émerveillée de cette discipline et prête à entrer dans le
+couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. Un autre groupe
+parlait de politique extérieure et, brusquement, un homme mûr et
+d’aspect raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps colonel de
+cavalerie, déclara qu’il se tiendrait mieux dans une conférence
+internationale que toutes les canailles de la République. Il donna comme
+preuve qu’il avait, en trois jours, appris le mah-jong. Ainsi, le salon
+bourdonnait.
+
+--Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, murmura gaîment
+Pascaline... Ici, sans en avoir l’air, tout le monde a les yeux sur
+vous. Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous mettront en
+jugement. S’ils pensent comme moi, vous serez acquitté et avec
+félicitations. Mais voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre
+indépendance. A la prochaine réception, il vous faudra quitter votre
+coin.
+
+Elle baissa davantage la voix et dit avec une malice gentille,
+profitant, pour le taquiner, de ses avantages de confidente:
+
+--Quand on est admis, c’est le protocole dans tous les mondes. L’amant
+est comme la jeune fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je
+suis sûr que vous le ferez très bien.
+
+--La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai plus à Biarritz.
+
+Elle le regarda, stupéfaite:
+
+--Qu’est-ce que vous dites?
+
+Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. Pourtant, elle
+savait bien qu’ils parlaient doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs
+voisins eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner leurs
+paroles. Mais la réponse de Dewalter lui semblait extraordinaire, après
+les confidences de son amie. Il lui parut invraisemblable que les mots
+de cette réponse n’aient pas été perçus par celle qu’ils intéressaient.
+
+Dewalter s’était tu. Elle insista:
+
+--Vous ne serez plus à Biarritz? Et où donc serez-vous?
+
+Il mentit:
+
+--Mais... à Paris.
+
+--Comment, à Paris? Qui vous appelle? Êtes-vous dans les affaires?
+Avez-vous une attache?
+
+Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression qu’elle avait le droit
+de l’interroger.
+
+--Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas d’attaches, répondit
+Dewalter. Tout ce que j’aime au monde est ici. Mais, enfin, ma maison
+n’est pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à l’hôtel du
+Palais. J’ai reçu ce matin même, une dépêche d’un ami, un frère presque;
+il a besoin de moi, de ma présence et de ma signature. C’est important
+pour lui. Je ne peux remettre mon départ.
+
+--C’est tout? demanda Pascaline.
+
+Avec un pauvre sourire, il dit:
+
+--Mais oui, c’est tout...
+
+--Et elle vous laisse partir?
+
+--Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore lui en parler. Le
+télégramme qui m’appelle est dans mes mains depuis une heure.
+
+Elle dit:
+
+--Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.
+
+Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un signe imperceptible.
+Elle était hors d’elle, dans une grande déception de le voir impassible.
+Et dans ce salon, au milieu de cette société dont il ne faisait point
+partie, il était impassible en effet: pour lui, l’affaire était réglée.
+
+Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après avoir dit au passage
+quelques mots aimables à M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la
+baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne était dévouée à ses
+enfants. Georges la vit venir et, des pieds à la tête, il se sentit
+tremblant. Il regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même temps, il
+lui semblait qu’annoncer son départ, là, à mi-voix, d’un air
+indifférent, devant le banquier Chillet, MM. de Saint-Brémond et de
+Baragnas, la jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés dans
+leurs traditions extérieures, c’était plus facile. Stéphane, maintenant,
+lui offrait un verre de porto.
+
+--Vous n’avez même pas une tasse de thé, monsieur Dewalter, dit-elle.
+
+Tout de suite, elle avait pris une voix sans timbre, pour ne pas être
+obligée de changer de ton.
+
+--Sais-tu ce qu’il m’a dit? s’exclama tout bas Pascaline. Il m’a dit
+qu’un ami le réclame et qu’il part bientôt pour Paris.
+
+Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles dans la peau. Il ne
+savait ce que Stéphane allait répondre et il s’attendait presque à un
+cri. Elle lui demanda seulement quand il partait? Elle semblait calme et
+souriait. A deux pas, personne dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils
+ne parlaient pas, avec banalité, de la saveur du thé de Chine et du
+nombre de morceaux de sucre qu’il convient d’y laisser tomber.
+
+--Je crois que je devrai partir demain, répondit Georges.
+
+--Tu entends? murmura Pascaline.
+
+--J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y a rien que de très
+naturel à aller à Paris. Est-ce que la saison, ici, ne finit pas? Chaque
+jour, on part. C’est l’époque.
+
+Et, tranquille comme une Diane après la chasse, elle fit un pas vers la
+droite. Ainsi, elle se tenait à égale distance de son amant et du
+colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux sourire au vieux soldat
+et l’interrogea pour savoir si, lui aussi, il ne se préparait pas à
+quitter Biarritz.
+
+Il répondit que ses fusils étaient déjà dans l’antichambre du château
+qu’il habitait à Ustaritz, entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait
+en Sologne.
+
+Il se lança dans un éloge de cette région:
+
+--On l’a merveilleusement assainie au siècle dernier, disait-il en
+roulant ses petits yeux pareils à des billes d’acier. Ah! à cette
+époque, au moins, les ateliers nationaux avaient du bon...
+
+--M. Dewalter possède une chasse dans ces environs, interrompit Stéphane
+en désignant Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur Dewalter?
+
+Pris de court, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que le
+château en Sologne faisait partie de ses inventions. Mais le colonel,
+enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau dans ses dithyrambes sur
+les joies saines de ce pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter.
+Stéphane les avait laissés face à face. On la voyait maintenant auprès
+de la baronne de Joze, et toute occupée à lui montrer le prix qu’elle
+attachait à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était elle-même
+éloignée.
+
+Georges ne savait pas ce qu’il ressentait... Une délivrance d’avoir
+annoncé son départ ou une douleur de l’indifférence de lady Oswill?
+Pendant quelques minutes, il fut comme étranger à tout ce qui se passait
+autour de lui. Immobile et souriant d’un air vague, il écoutait sans les
+entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il percevait, dans un
+brouillard, des mots, pour lui vides de sens; «Perdreaux... bruyères...
+aile marchante... comte Clary... quadruplé...» Bien que peu intelligent,
+le vieux colonel découvrit à la fin qu’il parlait inutilement. Il
+regarda Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, et lui
+tourna le dos. Dewalter fut isolé. Alors, seulement, la sensation des
+choses extérieures lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement
+dans un groupe, à quelques mètres de lui, et son cœur se serra comme
+dans une main.
+
+--C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, dans ma folie, que
+je laisserais une trace dans une âme. Ah! oui! Pas plus que sur un mur
+l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.
+
+Il eut envie de crier à tous ces gens heureux l’histoire imaginaire que,
+pendant dix jours, il avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela
+lui rendit son sang-froid.
+
+--Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien pris la nouvelle.
+
+Elle répondit:
+
+--Je n’y comprends rien.
+
+--Pourquoi? Quelques jours d’absence, ce n’est rien.
+
+En articulant ce mensonge, il cachait mal sa déception. Certes, il avait
+craint qu’elle eût du chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu...
+c’était trop peu!...
+
+Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance de la situation,
+Pascaline, vaguement, devinait ce qu’il pensait. Elle sentit qu’elle
+devait venir à son aide. D’une voix amicale, elle dit:
+
+--Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.
+
+Il sourit amèrement:
+
+--Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser: des préparatifs de départ.
+Et voyez comme elle est entourée! Ce soir, je lui téléphonerai.
+
+Il était auprès de la porte. Il en profita pour sortir brusquement. Dans
+l’antichambre, tandis qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit
+défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres avec violence.
+Dehors, un âpre vent s’élevait du côté du phare.
+
+Il murmura:
+
+--Déjà le souffle du large!...
+
+Et il s’éloigna.
+
+Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse le chemin que, huit
+jours auparavant, dans la nuit, il avait parcouru pour la première fois.
+Il marchait vite, mais son dos s’était courbé et il titubait comme un
+homme ivre, ou comme ces mercenaires de la Légion qui, parmi les
+poussières du sud, sentent toute la civilisation peser sur leurs épaules
+dans la lourdeur volontaire de leurs fardeaux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Quand la réception fut terminée et que, sur presque toutes les routes de
+la région, il y eut, dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient du
+salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait vus ce jour-là, et
+particulièrement de ce monsieur:--Vraiment assez chic.--Comment déjà
+s’appelle-t-il?... Lewal... Dewal... ah! oui... Dewalter...--Il a de la
+race...--Mais c’est ce garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane
+ne cesse plus de sortir?... Tiens... tiens... et le mari est au
+Maroc!--et de cent autres choses... pendant ce temps, Pascaline resta
+seule auprès de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise dans la
+stupeur.
+
+--J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser la main, dit Stéphane
+en riant. Il est Parisien et mes gens de province paraissent l’amuser
+bien peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort de ne pas prendre
+officiellement congé. Quand on fait cela chez une femme, on a l’air
+d’aller se cacher dans la pièce voisine, en attendant que tout le monde
+soit parti.
+
+Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun souci du départ prochain
+de son amant.
+
+--Mais il s’en va... et tu l’aimes, dit Pascaline.
+
+--Biarritz est un village; on y est à l’étroit, répondit Stéphane.
+
+Elle se tut pendant quelques secondes et continua gravement:
+
+--Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur!
+Un ami l’appelle, a-t-il dit? Combien ils sont rares, ceux qui savent
+répondre à l’appel de l’amitié!...
+
+Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait placé Georges dans son
+esprit et qu’elle ne discutait pas ce qu’il affirmait. S’il avait
+annoncé qu’il devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout de
+même, elle fut étonnée: Stéphane s’était résignée vite à leur
+séparation. Maintenant, quand reviendrait-il à Biarritz? Lady Oswill ne
+disait mot de tout cela. Mme Rareteyre ne jugea plus convenable
+d’insister et elles parlèrent d’autre chose.
+
+ * * * * *
+
+Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait demandé sa note et dit
+qu’il prendrait le lendemain le train du matin. Il était monté dans sa
+chambre et il avait commencé à remplir lui-même ses valises, sans avoir
+recours à un serviteur. Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent,
+il avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la possibilité de
+tout emporter dans les seuls bagages à main qu’il possédait, les malles
+étant restés à Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il n’avait
+point songé, il s’arrêta dans son travail et, soudain lassé de tout, il
+se jeta sur le lit. Les frissons du crépuscule entraient par la fenêtre
+ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.
+
+Il pensait:
+
+--«Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois de ma vie. Jamais plus
+je ne reverrai ces lieux frivoles et agités où, pendant deux semaines,
+j’ai mis mon cœur en souffrance. Deux semaines! Elles sont disparues
+comme l’eau s’évapore. Elles garderont pour moi une existence
+métaphysique. Que seront-elles pour Stéphane?... Hélas! je l’ai constaté
+tout à l’heure...»
+
+Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle avait eue. Ainsi, sans
+le lui dire, et sans même en connaître la véritable raison, elle avait
+prévu son éloignement prochain? Si elle ne l’avait point prévu, comment
+en aurait-elle accueilli la nouvelle si facilement?
+
+Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu comme un couteau. Et il fut
+comme quelqu’un dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. Une
+détresse vraiment physique l’accabla. Il ne faisait pas un mouvement et
+dans ces artères une fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le
+délire et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. Il avait dans
+son cerveau des images qu’il se créait de ce pays, des apparitions de
+forêts humides, de mornes étendues, des ombres dures et lourdes sous un
+soleil blanc de chaleur et une solitude effrayante. Et il se mit à
+souffrir avec tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il
+devint incapable d’un mouvement. Il ne savait plus qu’il n’était pas,
+déjà, là-bas, affalé comme un noir sur les dunes, mais au troisième
+étage du palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, il ne voyait
+plus les objets véritables qui l’entouraient et il resta longtemps ainsi
+et sans lumière, longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut
+montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il ne la revoyait pas
+telle que tout à l’heure, dans un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue
+dans ses bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse perdue.
+Alors, une angoisse physique, une douleur de bête malade le faisait
+geindre, se plaindre doucement sans en avoir conscience. Il haletait,
+déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de nostalgie...
+
+Et quand elle entra, quand il la vit vraiment et qu’elle posa sa main,
+sa main véritable sur son pauvre front, il se dressa, comme éveillé d’un
+cauchemar, et cria de joie. Il cria à la façon des bêtes bouleversées de
+tendresse qui revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la serra
+âprement contre lui et des pleurs jaillissaient de ses yeux. Elle lui
+rendit ses caresses, fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne
+comprenait pas.
+
+Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps encore, elle l’apaisa. Elle le
+câlinait dans l’ombre avec des douceurs infinies et, de ses lèvres
+chaudes, elle goûta les dernières larmes de son visage. Elle semblait
+chercher son âme dans un baiser et, silencieuse et toute puissante, elle
+pressait contre son sein cette tête chérie pour en faire sortir la
+douleur inconnue. Enfin, elle sentit qu’il était guéri. Alors, elle lui
+parla.
+
+Il répondit que l’idée de leur séparation était la cause de son chagrin,
+qu’il avait été frappé de l’indifférence qu’elle lui avait montrée et
+qu’il avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la force de mentir
+encore et d’ajouter que, même pour bien peu de temps, la pensée d’être
+privé d’elle lui paraissait insupportable.
+
+Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, après avoir ri, elle
+garda ses lèvres. Et puis, contre son oreille, elle dit:
+
+--Notre séparation? Privé de moi? Quand donc as-tu pensé que tu
+partirais seul?
+
+Il la regarda à son tour, sans la comprendre.
+
+Mais elle continuait:
+
+--Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de partir et de te donner
+sans contrainte, et mieux qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un
+amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce pays, trop d’habitudes et
+d’obligations me prennent à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu,
+ailleurs... Je voulais t’en parler. Mon mari est en voyage et Dieu sait
+quand il reviendra. J’ai ce temps-là de liberté. Je pensais à Rome que
+tu voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les pèlerinages du
+monde? Puisqu’un ami t’y appelle, j’irai avec toi quelques semaines...
+Grand fou qui m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait de plaisir.
+Et il pleurait! O coupable, coupable qui a douté de moi...
+
+Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus spirituelle, comme
+éclairée par son âme charmante. Alors Georges Dewalter ne consentit plus
+à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état de son
+portefeuille. Il y restait encore cinquante billets de mille francs. Il
+se disait qu’il ne fallait plus être sage, qu’un dieu favorable veillait
+sur lui, que, quelques semaines, c’était peut-être toute la vie.
+Chancelant de joie, il avait pris les mains de Stéphane retrouvée et il
+les couvrait de baisers.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Deux jours après ils prirent la route qui va de la frontière d’Espagne à
+l’hôtel Ritz, place Vendôme, par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule,
+Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle avait imaginée. Georges
+dit à Deléone qu’il avait modifié ses projets et n’allait pas au
+Sénégal, rappelé d’urgence à Paris.
+
+Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse et moins distraite
+qu’à l’habitude, le retenait sur la Côte d’Argent: le retour de Dewalter
+fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue Marbeuf. Rue Marbeuf,
+il y avait le poulailler. Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait
+offert, quelques mois auparavant, à Mlle Florinette Soinsoin, de son
+vrai nom Chouan, Yvonne Chouan. Deléone pria son ami de lui téléphoner
+dès son arrivée dans le seizième arrondissement. Georges répondit qu’il
+en chargerait le garage. Il était au regret que la belle voiture, souple
+et rapide comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle plaisait à
+Stéphane. Il songea qu’il faudrait la remplacer.
+
+Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte à vouloir un véhicule
+fermé. Il décida de louer une automobile pour le service de lady Oswill.
+Il savait qu’elle y monterait sans y prendre garde, comme au saut du lit
+on entre dans ses mules; il savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas
+avoir un chauffeur devant la porte pendant les quelques semaines qu’il
+allait vivre avec elle. Il était préparé à jouer son rôle jusqu’au bout,
+à cacher sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades et sans
+ressources, cèlent leur faiblesse et fardent leur visage pour ne pas
+être chassés des ateliers; et aussi comme les gens bien élevés qui ne
+parlent jamais de leurs maux.
+
+Maintenant il en arrivait à sourire lui-même de sa folie. Il se disait:
+
+--C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la pensée finit dans l’action.
+J’ai été tenu pour riche, alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai
+les gestes de la richesse. Demain...
+
+Arrivé là, il ne se disait plus rien.
+
+Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il savait que, dans un mois,
+Stéphane devrait retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait. Et
+peut-être était-il comme la plupart des hommes: ils fuient en avant et
+renoncent à se défendre parce qu’ils attendent le miracle.
+
+Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout s’était passé très
+simplement et aucun des actes de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane.
+Elle était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait accoutumé. Sa
+femme de chambre, qu’elle avait décidé de mettre au courant, l’avait
+rejointe par le train. C’était une fille basque, très dévouée à sa
+maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de la vieille Antoinette.
+En arrivant devant l’hôtel, Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir
+la chercher vers huit heures.
+
+L’après-midi commençait. Quand son ami fut parti, lady Oswill sourit en
+songeant qu’elle avait oublié de lui demander son adresse et qu’il
+n’avait point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui téléphoner et
+consulta en vain le _Tout-Paris_ et l’_Annuaire des abonnés_. Ne
+trouvant rien, elle s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir
+et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait mystérieux. Elle
+s’endormit et se réveilla vers sept heures. Elle se para. A huit heures,
+le concierge de l’hôtel lui téléphona que M. Georges Dewalter était en
+bas. Elle ordonna de le faire monter dans son salon particulier. Il
+était exigu et tranquille, et devant un petit jardin.
+
+Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse puisqu’il n’avait plus
+d’adresse. En route, silencieusement, il avait réfléchi et tous ses
+gestes furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano dont il ne devait
+plus se servir. Il loua pour un mois une voiture fermée et paya d’avance
+la quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se fit conduire dans
+une agence de la rue Royale. On lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un
+appartement meublé disponible. Il le visita. Cinq fenêtres ouvraient sur
+l’avenue et sur une voie transversale. Les locaux étaient vastes; un
+tapissier expert les avait ornés avec goût pour un Américain épris des
+siècles passés. On avait, en entrant, l’impression d’une demeure
+somptueuse et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris. Dewalter
+se rappela les richesses d’Oloron et celles de Biarritz. Ce qu’on lui
+proposait restait modeste en somme et tout juste digne de Stéphane. On
+lui demanda sept mille francs. Il les paya. L’Américain laissait en
+partant son domestique, un vieil homme habitué aux maîtres fugitifs. Le
+linge était fourni. On ne sentait pas la froideur des appartements de
+passage. L’employé de l’agence complimenta Dewalter et lui dit qu’il
+profitait d’une occasion. Il fit sur le champ l’inventaire avec le
+valet, tandis que le nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses un
+aspect familier. Il ordonna que des fleurs fussent apportées. On lui
+proposa une cuisinière fameuse, en service dans la maison. Il la prit
+et, comme il lui restait une heure avant de s’habiller, il descendit et
+acheta quelques objets qui lui parurent nécessaires. Il n’avait plus la
+notion exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec joie pour
+recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une pensée; ne pas la détromper.
+
+Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir.
+
+Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact de l’adoration qu’il
+avait pour elle, une adoration simple, puissante, et qui le poussait au
+martyre? Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux qui y
+marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée, ne perçoivent plus la
+souffrance? Il ne souffrait pas. Qui l’aurait conseillé? Personne. Il
+était certainement l’un des hommes les plus isolés de la terre. Il ne
+connaissait désormais qu’un vieil ami de sa famille, un pauvre notaire
+de province, Me Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye.
+C’était un vieillard tendre et candide et le seul être avec qui Dewalter
+fût en correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du train,
+l’excentrique retrouvé à Biarritz? Dewalter, quelquefois, avait
+l’impression qu’il le reverrait. Mais il pensait à lui avec répulsion.
+
+ * * * * *
+
+Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps qu’il le projetait. A
+peine fut-il sur la mer qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses
+courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un yacht de plaisance
+et non sur un paquebot, sans doute aurait-il donné l’ordre au capitaine
+de virer de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont en examinant
+les voyageurs et il cherchait leurs tares sur leurs visages. Il vit un
+couple. C’étaient des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de noces.
+Il leur parla. Il s’efforçait de discerner dans leurs réponses la
+différence de leurs natures et de prévoir comment et dans combien de
+temps, ils seraient pour la première fois désunis. Elle était languide,
+disposée sans doute à être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était
+un homme de la terre, naïvement épris et sensible. Oswill conclut
+qu’elle le rendrait triste. Leur bonheur était visible, mais sans doute
+l’épouse ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie dans le ménage
+et le mari, pour la lutte de la vie, perdait quelques-unes de ses armes.
+Le maniaque se complut à le prévoir et il s’en réjouit, comme s’ils
+eussent été des ennemis. Avec une sombre habileté, une odieuse bonhomie,
+il s’efforçait de les troubler d’avance et il leur disait des choses
+aptes à faire naître entre eux une différence d’opinions quand,
+ensemble, ils en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et
+s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la félicité à deux
+reprises de s’apercevoir, à un geste de la femme, à une réflexion de
+l’homme, qu’il leur avait fourni une matière à discussion. Ils
+l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un contre l’autre, et, le
+navire glissait dans la nuit limpide. Ils voyaient dans l’ombre son
+visage narquois, le petit incendie de son brûle-gueule et la braise
+chaude de ses yeux méchants. Mais il les faisait rire et disait des mots
+dangereux qu’ils n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre
+l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en frapper. Les paroles
+restent. Il le savait.
+
+Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter ses tatouages au gant de
+crin, il jubilait, certain d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de
+mauvaises graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane lui
+revint. Cela lui arrivait quand il entrait au lit. Il déboucha un flacon
+de gin et il but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme un aspic.
+Il devint furieux parce que, tout d’un coup, il eut la sensation de
+s’inquiéter de ce qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela son
+éternel «c’est rigolo», et, tout en se tournant dans ses draps, comme un
+cachalot dans la vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas en
+train de devenir aussi bête qu’un autre mari. Mais des voix traversèrent
+la cloison mince et, dans la cabine voisine, il entendit le jeune
+couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur avait faite sur
+l’éducation des femmes arabes. Aux bribes des répliques qui traversaient
+les bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il était l’objet d’un
+dissentiment. Il s’endormit,--peut-être pour ne pas avoir l’ennui
+d’entendre que la querelle tournait court, et la réconciliation.
+
+ * * * * *
+
+A Casablanca, il s’était promis de faire la noce, de courir les bars et
+de chercher dans les quartiers aventureux, dans les maisons des
+courtisanes africaines, de nouveaux objets de méditations. Il n’en fit
+rien. Il agissait, au contraire, à la façon d’une personne pressée et
+qui veut en hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains à
+vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils galopèrent sur les pistes
+quand l’auto devint impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était
+qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette merveille où les
+fleurs et les fontaines se cachent derrière les murs lépreux. Il trouva
+le prétexte qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au printemps.
+En vérité, il ne pensait qu’au pays basque. Cela l’étonnait et il se
+l’expliquait à lui-même; c’était, se répétait-il, pour savoir comment
+Mme Oswill «saquerait» Georges Dewalter. C’était pour jouir en pensée de
+sa déconvenue. C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure de ces
+deux niais... Il n’admettait point qu’il fût simplement exaspéré d’être
+parti et de leur avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée
+d’être inquiet ou simplement préoccupé.
+
+De retour à la côte et ayant deux heures à perdre avant de se
+réembarquer,--tout de suite, tout de suite,--il s’en fut chez une fille
+que lui indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et vigoureuse, avec
+un accent qu’il connaissait bien, l’accent de la frontière espagnole.
+Elle était venue, voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la
+suite d’un fils de famille, mort quelques mois plus tard aux environs de
+Marrakech. Depuis, elle faisait fortune et se vendait avec simplicité en
+attendant d’avoir de quoi se marier quand elle retournerait au pays.
+Elle accueillit l’Anglais avec une déférence complaisante et s’apprêtait
+à lui obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement il songea
+que ce corps majestueux n’était pas fait pour le distraire. Il
+l’interrogea pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle lui
+répondit qu’elle avait servi chez des personnes qu’elle nomma. C’était
+des cousins des Coulevaï. Il l’interrogea derechef et, sans transition,
+il l’injuria. Il lui dit que toutes les femmes étaient insensées, qu’il
+les méprisait, et qu’il admirait un bouvier qu’il avait vu reconduire la
+sienne à la maison à grand renfort de pied au cul. Il ajouta que tout le
+sexe ne méritait pas d’occuper un homme, à moins qu’il ne fût, cet
+homme, tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise de lui verser un
+verre de fine. Nue et tremblante, elle servit la liqueur. Il lui jeta
+cinq cents francs et s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il
+était déjà sur le bateau et pestait d’attendre l’appareillage, qu’elle
+demeurait encore ahurie de l’incohérence de son client. Enfin, il lui
+sembla qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta l’histoire à un
+colon de ses fidèles:
+
+--Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en tient! Sûr qu’il est
+cocu,--et qu’il le sait.
+
+Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas. Il se sentait d’humeur à
+proférer des choses excessives et se cachait. Chose notable: il oubliait
+de boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et il pensait que,
+volontiers, il lui ferait du mal. Il cherchait. Il se dit soudain qu’il
+avait sur elle un titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique
+et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari impitoyable. Il
+examina ce projet pendant que le navire roulait sur la mer nombreuse.
+
+Il en comprit la vanité.
+
+Alors il résolut l’impossible: il résolut d’obtenir, après trois années,
+le consentement d’autrefois. Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne
+voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures du mariage, et, dans son
+cerveau abîmé, toujours apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de
+la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se dit qu’également
+elles étaient à lui, et que, de l’une ou de l’autre, il avait le droit
+d’exiger. Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie et de
+tenter une expérience. Il se le formula ainsi:
+
+--Sa résistance est un morceau de sucre. Dans quel mélange le ferais-je
+fondre?
+
+Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et de volonté, à base de
+flatterie, avec un soupçon de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas
+de réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula sans arrêt jusqu’à
+Biarritz: quand il arriva chez lui, son domestique lui dit que lady
+Oswill était partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué aucune
+direction.
+
+Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un avec qui faire un
+assaut de boxe. Il était secoué de colère et, pendant trois jours, il ne
+cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A la fin, il
+s’endormit comme un enfant après une correction. Quand il se réveilla,
+il était redevenu lucide. Il décida de se venger et il examina la
+situation avec méthode. Il ne doutait plus de la victoire complète de
+l’amant. Il était persuadé que lady Oswill connaissait tout de lui,
+jusqu’à sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en tirer, et
+qu’elle était pareille, dans sa richesse, à ces pauvresses de la nuit,
+qui se consolent de leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur. De
+jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur devenait calme, parce
+qu’il savait qu’il allait nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de
+quelle façon il nuirait.
+
+Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait, comme on dit au combat. Mais
+peu à peu, ainsi que le héros de _la Peau de chagrin_, il voyait son
+bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et Stéphane, dans
+l’éblouissement de son amour, vivait simple et souveraine. Chacune de
+ses heures était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments célés de
+ces deux hommes.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+En octobre, Paris renaît. Après la trêve des vacances, chacun revient de
+la montagne ou des bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie de
+vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la mode retrouvent leur
+clientèle, hier dispersée au gré des stations ou des chasses. Les voies
+regorgent d’une circulation affairée et, dans les soirs précoces de
+cette fin de l’automne, elles s’illuminent en même temps que les
+voitures, les vitrines et les balcons. Cependant, l’arrière-saison,
+dorée et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux foules de respirer
+dans les jardins. Partout circule un plaisir de se retrouver dans ses
+habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des grandes semaines
+printanières quand, vers l’Étoile, la capitale elle-même est une ville
+d’eaux. Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses enfants prodigues
+et tous leurs cousins de province, c’est partout à la fois que Paris
+redevient Paris.
+
+Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle jouissait de la triple
+félicité de se sentir amoureuse pour la première fois, d’être libre avec
+son amant entre la place Vendôme et le rond-point des Champs-Élysées, et
+d’avoir un compte ouvert chez tous les fournisseurs qui font, de ce
+point précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement raffiné
+de l’univers. Ce jour-là, elle rencontra Pascaline Rareteyre.
+
+Elle avait quitté Biarritz deux semaines après son amie et, depuis
+quelques jours, elle était à Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps
+d’aller au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. Un souffle
+tiède rendait la promenade légère. Les deux femmes marchaient avec
+plaisir et, parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois se
+retournaient.
+
+--Ton départ n’est point passé inaperçu, dit Pascaline. Chacun s’est
+rendu compte qu’il coïncidait avec la disparition de M. Dewalter. Tes
+meilleurs amis en ont parlé.
+
+--Ils y ont trouvé un sujet de conversation, répondit tranquillement
+lady Oswill.
+
+Elles cheminèrent quelques instants en silence. Pascaline regardait
+Stéphane et, joyeuse, elle constatait le rayonnement de son visage. Il
+ne portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, même dans le
+sourire, lui donnait de l’austérité. Il semblait que, sur la bouche plus
+sinueuse, on voyait les baisers récents.
+
+Stéphane devina peut-être l’admiration de son amie. Elle éprouvait le
+désir de parler de son bonheur. Elle dit:
+
+--Si tu savais comme je suis heureuse!
+
+--Tant que ça!
+
+--Plus que ça... Georges a illuminé ma vie.
+
+--Je le vois bien, dit Pascaline...
+
+Mais elle ajouta:
+
+--Et ton mari? Toujours au Maroc?
+
+--Sans doute, répondit Stéphane.
+
+--Pas de nouvelles?
+
+--Aucune.
+
+Elle montrait, dans ses brèves répliques, une indifférence absolue et
+semblait ne pas se préoccuper d’Oswill, pas plus que d’un étranger.
+Pascaline, surprise, insista:
+
+--Il va tout de même falloir t’en retourner?
+
+--Oui.
+
+Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle semblait suivre une
+pensée secrète. Enfin, elle la dévoila:
+
+--Par moments, j’aspire à plus de liberté, Pascaline. Vivre sans
+Georges, ce n’est plus vivre. Je voudrais être sa femme.
+
+--Oh! Oh! C’est beaucoup, ça, dit Mme Rareteyre en riant.
+
+--Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu d’amant, moi. Et si
+demain la vie nous séparait...
+
+--Pourquoi vous séparerait-elle? repartit son amie. Vous me semblez
+décidés, l’un et l’autre, à ne pas vous laisser désunir?
+
+--Certes... Tout de même, je reste mariée et, comme tu le dis, il va
+falloir que je m’en retourne.
+
+Elle soupira, avec ennui:
+
+--Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze jours sans moi?...
+
+--Il t’écrira.
+
+Elle sourit, orgueilleuse:
+
+--Quelles belles lettres! Je relirai tout ce qu’il me dit quand il est à
+mes pieds. Je passe mes doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de
+son front fiévreux...
+
+--Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.
+
+Stéphane sourit encore:
+
+--Il a toujours un peu la fièvre, comme si son âme était en feu. Sa
+tête, son cœur travaillent sans cesse pour moi. Il me regarde avec
+bonté: je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix charmante, il me
+dit des choses très belles.
+
+--Tu as de la chance, répondit Mme Rareteyre, toujours gaîment. Beaucoup
+de chance! Un tel amant, du premier coup! Moi qui ai tant échantillonné.
+
+Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.
+
+Gravement, avec une solennité involontaire, comme pour remercier les
+dieux, elle murmura:
+
+--Oui, j’ai de la chance! Il arrive que ma joie trop pleine d’angoisse,
+comme dans ces nuits sereines de l’été, quand la lune semble
+dangereuse...
+
+--Je n’ai pas remarqué... Je ne suis pas une intellectuelle, dit
+Pascaline avec entrain.
+
+Elles avaient atteint le haut de l’avenue des Champs-Élysées. L’heure
+était chaude et cendrée et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se
+découpait, pesante et massive, sur la dernière lueur du couchant. De
+rapides voitures, silencieuses comme des oiseaux nocturnes, parcouraient
+la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel perdait ses reflets.
+Il n’y avait aucune hâte chez les passants.
+
+Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.
+
+--Qu’est-ce que tu fais? demanda Mme Rareteyre.
+
+--Georges habite ici. Il te priera un jour pour le thé.
+
+--Je viendrai certainement, acquiesça la rieuse jeune femme. J’aime cet
+homme qui te rend heureuse et je veux l’en complimenter.
+
+--Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.
+
+Sa voix était douce et profonde et toute son ardeur et sa joie angoissée
+s’y distillaient subtilement.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, elle le trouva dans
+l’ombre. Il n’avait pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était
+pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la lumière et se montra
+souriant. Elle ne l’avait pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit
+d’abord contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui rappela
+qu’elle avait donné rendez-vous à la femme de chambre. On l’appela.
+Stéphane dit qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier
+devait lui livrer une robe nouvelle et qu’il fallait la lui apporter.
+Elle ordonna aussi de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque de
+ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser dans la chambre. Elle
+ne se gênait en rien, dans sa résolution presque farouche d’avouer
+toujours, à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.
+
+Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. Il était pâle, avec une
+ombre dans les yeux, mais son visage était viril et sans tristesse, un
+peu crispé comme celui des gens qui s’obstinent à regarder de trop loin.
+Il y avait une bonté indéfinissable dans son sourire et il la
+contemplait naïvement comme un enfant admire une image. Elle en
+ressentit un plaisir si grand qu’il devint physique et parcourut son
+corps entier à la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce qu’elle
+avait dit à Pascaline:
+
+--Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie comme je le suis depuis un
+mois, Georges!
+
+Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, comme si cette petite
+phrase le récompensait d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore:
+
+--Vraiment?
+
+Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit ses deux bras. Elle les
+élevait comme des anses vivantes et ils semblaient chargés de toute sa
+tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête admirable dans ses mains
+et parla en la contemplant:
+
+--Voix délicieuse... Beauté... féerie... mirage... comme je t’aime...
+
+Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. Coquette, elle sembla jouer
+d’elle-même:
+
+--Mirage?... Mirage?... Comment, mirage? J’ai de la réalité, je
+suppose...
+
+Il lui répondit doucement:
+
+--Non.
+
+Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors elle rit de nouveau:
+
+--Oh! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, je veux bien. Mais
+mirage!...
+
+Elle pensait avec plaisir à son corps généreux qu’elle ne cessait de lui
+donner. Elle lui cria:
+
+--Tu ne sais pas très bien ce que tu dis... Je l’ai déjà remarqué; tu
+prends des airs graves savants... Tu dis des mots sans suite...
+
+Il l’interrompit, en clown:
+
+--Toujours, les fous!
+
+Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et la serra de toutes
+ses forces. Alors elle eut vers lui un élan, un élan extraordinaire qui
+venait du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit à sa vie
+entière. Elle fut surprise de lui entendre répondre bizarrement, comme à
+son insu, comme pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du tout. Elle
+le trouva soudain excessif, tantôt triste, et tantôt trop gai. Après un
+temps de silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose à lui
+cacher?
+
+Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une inquiétude obscure:
+
+--Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me cacher quelque chose serait pour
+moi insupportable. Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose une
+question aujourd’hui, tout de suite: as-tu quelque chose à me cacher?
+
+Elle avait pris ses mains et elle le regardait avec ses grands yeux
+nets. Pendant quelques secondes, il eut une espérance insensée. Il crut,
+le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle lui fit peur, tant
+il vit de loyauté sur son visage. Il sentit que, s’il avouait, c’était
+fini, que jamais plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois
+déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait dit avoir le mensonge
+en horreur. Alors, il pesa sur les mots, tout proche d’elle:
+
+--Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher... Je t’aime simplement et
+je suis heureux.
+
+--Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La découverte d’un secret
+entre nous m’aurait glacée.
+
+Et ils parlèrent d’autre chose.
+
+Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. Avant de lui répondre,
+il l’avait bien regardée et, de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le
+projet d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret du Caneton,
+chez des Russes qui, près de la Bourse, rôtissent le mouton sur de
+longues aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis que des
+tziganes font sortir de leurs violons le chant des marins du Volga.
+Trois jours auparavant, ils avaient passé là une heure agréable. Il
+l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient seuls. Il la dévêtit et,
+quand elle eut pris son bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé,
+les jambes magnifiques et les pieds charmants qui l’avaient apportée.
+Mais la femme de chambre revint avec la robe nouvelle. Alors il les
+abandonna et passa dans sa propre chambre.
+
+Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il tira d’un tiroir une
+lettre. Elle était de son écriture. Sans la relire, il la mit sous
+enveloppe. L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de Me
+Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. Close, il la tenait dans
+une main et, machinalement, il en frappait l’autre, à petits coups
+irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, Enfin, il glissa
+l’objet dans sa poche et retourna près de Stéphane.
+
+--Suis-je belle? demanda-t-elle en souriant.
+
+Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, et des diamants
+ruisselaient sur elle comme une rosée. Écrasée ses pieds, la domestique
+recousait une perle de la jupe. Elle-même, les bras levés, elle
+arrangeait une mèche rebelle de ses cheveux, près de l’oreille, qu’on
+voyait nue. En bas on entendait le bruit calme de l’avenue somptueuse.
+Il l’aida à mettre le manteau de zibeline et, quand ils furent
+descendus, la femme de chambre les regardait par la fenêtre: elle vit M.
+Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, hésiter à la couler dans une
+boîte aux lettres et puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill,
+indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Maintenant la ville s’environnait souvent de brumes. Les longues pluies,
+porteuses des suies et des poussières infectes des usines du Nord,
+descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante sifflait à l’angle
+des rues et tordait l’eau en lanière de fouet avant d’en frapper les
+visages. Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées du
+Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine sortait des
+vêtements, aussitôt que l’atmosphère devenait plus chaude et la
+tristesse des grandes cités, pendant les dures saisons, tombait sur
+plusieurs millions d’existences.
+
+C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient une fatigue. La foule
+s’use à circuler. La fourmilière mange ses fourmis; le travail et le
+plaisir ont le soir les mêmes yeux creux; mais la vie continue dorée
+pour ceux qui peuvent chaque jour jeter au gouffre un millier de francs.
+Il ne faut pas moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au café de
+Paris ou chez Montagné, faire deux courses, dîner au Ritz et entendre
+d’une loge, Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre garde,
+avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme et rue de la Paix un peu
+plus de deux cent mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et
+qu’il fournissait l’argent des sorties,--les frais de route, si l’on
+peut dire,--Georges Dewalter n’avait plus rien. A peine quelques billets
+de mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis le gouffre. Il le
+savait et maintenant son angoisse était revenue.
+
+ * * * * *
+
+Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit qu’elle ne pouvait se
+dispenser de retourner à Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son
+mari dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait maintenant revenir
+en France d’un jour à l’autre. Elle jugeait qu’une organisation nouvelle
+de sa vie était devenue indispensable. Elle ne doutait point de la
+sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, pourvu qu’elle ne
+l’abandonnât point tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, la
+vie commune. Elle résolut de prendre le train et elle pensait que
+Georges l’accompagnerait. Mais il lui objecta qu’il était retenu par
+certains travaux. Il avait feint de s’occuper d’économie politique.
+
+Elle le crut parce qu’il le disait.
+
+Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et reviendrait après une
+absence de trois semaines ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se
+prodigua à lui pendant les derniers jours et il sembla que leur amour,
+loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, chaque nuit, plus impérieux.
+
+Enfin, le 11 novembre,--le jour de l’Armistice et de la Saint-René,--il
+la conduisit à la gare.
+
+Il était sept heures du soir. Une pluie tombait du ciel avec une telle
+violence qu’elle rejaillissait sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna
+jusqu’à la cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une seule
+place et la femme de chambre occupait un autre single. Le grand train
+lourd pesait sur la voie souterraine. Le quai n’était pas animé et ils
+le parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui faisait mille
+recommandations tendres et elle pressait sa main dans la sienne. Elle
+était enveloppée d’un manteau de fourrure grise, d’où s’échappait une
+odeur d’ambre. Son visage était encadré d’un chapeau combiné dans des
+ailes d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère sous un voile
+léger. Il ne savait rien lui dire que: «Vous êtes belle!» Son intonation
+frémissait et ils étaient si bouleversés de la douleur de se séparer
+qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne l’avait plus tutoyée. Enfin les
+serviteurs du train firent les derniers appels. Il fallut monter dans la
+voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait encore, cependant
+qu’il tenait la barre d’appui verticale et, vers elle, levait sa tête
+confuse. Il tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait de ne
+plus dire que des paroles ordinaires et ils sentirent l’ébranlement des
+essieux. Le train qui emportait Stéphane était en marche.
+
+Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et il la vit déjà à dix
+mètres de lui...
+
+Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, et puis,
+brusquement, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il prit sa course
+tandis que s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait sans
+comprendre et elle ne comprit que quand il fut de nouveau auprès d’elle:
+il avait sauté sur les marches et il était monté dans le wagon. Son
+chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans bagage, nu-tête. Il
+serrait les dents avec une telle puissance que ses mâchoires se
+dessinaient sous son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable de
+dire un mot.
+
+Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais, toujours
+muet, avec une ardeur sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la
+porte refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait dans ses
+bras et semblait vouloir se confondre avec elle. Ils entendirent dans le
+couloir le maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier service.
+Alors ils rirent, sachant qu’ils n’iraient pas dîner. Ils agissaient
+sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois,
+comme des guerriers au combat.
+
+Quand ils eurent repris leur empire, elle le caressait en souriant et
+elle lui demanda s’il comptait ainsi passer la nuit et débarquer à la
+Négresse, qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de rechange?
+Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que gagner deux heures et qu’il
+descendrait du train aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut
+qu’ils avaient encore cinquante minutes avant d’arriver à cette station.
+Elle se sentit lasse et il lui conseilla de se coucher.
+
+Tandis que l’homme de service préparait la cabine pour la nuit, ils
+restèrent debout dans le couloir, proches l’un de l’autre et maintenant
+silencieux. Elle était envahie d’une quiétude douce et s’appuyait contre
+lui. La pluie avait cessé. Une lune froide courait dans le ciel en sens
+inverse du train. La campagne unie et sans beauté, coupée de routes
+monotones, paraissait sans fin. Parfois, aux approches d’un village
+endormi, la machine poussait des appels stridents; une plaque
+retentissait au passage sous le poids du train; on traversait une gare
+sans nom et des poussières enflammées allaient s’éteindre sur les
+remblais. Une chaleur sèche et malsaine agaçait la gorge et, vers le
+bout de la voiture, un voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la
+vitre ouverte. Une porte battait...
+
+Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la coucha comme une enfant. Il
+étendit le manteau sur les couvertures trop minces, donna de l’air, mit
+dans un verre deux roses qu’elle avait laissé tomber de sa ceinture.
+Elle le regardait faire, heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il
+rangea dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner sur la
+tablette du lavabo et, quand elle fut bien prête pour la nuit, il
+s’assit à l’angle du lit. Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie
+qui, tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent les jeunes saules,
+et, comblée, elle porta la main aimée à ses lèvres. Alors il
+s’agenouilla et leurs deux têtes se regardaient.
+
+--Es-tu certain de me quitter aux Aubrais? lui demanda-t-elle, douteuse.
+Ne va-t-il pas plutôt falloir que je te fasse un peu de place? C’est
+bien petit.
+
+Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A l’oreille, il lui répondit
+qu’il allait descendre et qu’elle devait s’endormir. Il caressait son
+front, ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. On eût dit qu’il
+avait eu la volonté de lui procurer le sommeil. Elle percevait à peine
+que le train venait de s’arrêter et les voix étrangères au dehors.
+Brusquement, elle se réveilla. Il s’était relevé et, courbé vers elle,
+il la regardait avec un air extraordinaire, une espèce de bonté
+surhumaine. Elle eut le temps à peine de lui tendre ses bras nus, de
+prendre ses lèvres, de balbutier qu’elle reviendrait vite. Déjà il était
+sorti du compartiment après un baiser silencieux. Alors elle bondit vers
+la fenêtre, ouvrit le volet de bois et, accroupie sur la couchette, elle
+le voyait, sur le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un
+mouvement et il regardait avec stupeur le grand train luxueux qui
+l’emportait, tandis que, derrière la vitre, elle lui dessinait un geste
+d’adieu et qu’elle lui criait: «A bientôt!» sans comprendre qu’il
+n’entendait plus.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain, vers midi, le domestique que lui avait procuré l’agence,
+six semaines auparavant, le vit revenir. Il était blême et couvert de
+boue, comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât dormir. Le
+valet lui demanda de quoi régler certaines dépenses. Il le fournit et
+disparut dans sa chambre.
+
+L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il donnât signe de vie.
+
+Le lendemain, il n’apparut point non plus dans la matinée et, comme le
+soir descendait, on commença de s’inquiéter. On délibérait à l’office
+pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on sonna. Mais le tableau
+marquait que l’appel ne venait pas de lui: quelqu’un s’annonçait à la
+porte d’entrée.
+
+On ouvrit. Un vieil homme demanda si M. Dewalter était là? Le serviteur
+l’introduisit dans le salon. Alors il donna son nom et dit qu’il était
+Me Montnormand, notaire.
+
+C’était un petit personnage à l’aspect doux et falot, habillé de
+vêtements trop larges. Un grand manteau tombait sur ses jambes
+hésitantes et son col était enveloppé d’un vaste foulard de soie blanche
+avec des pois noirs. Ses cheveux étaient blancs et soyeux comme ceux
+d’un vieux musicien. Il portait une barbe courte qui semblait sur ses
+joues une mousse de savon. Il avait un aspect comique de province, mais
+son front large et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect et
+la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait à petits pas dans le salon
+et regardait alternativement la richesse de l’installation et le valet,
+implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda humblement:
+
+--Vous êtes le domestique de M. Dewalter?
+
+--Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à fait surpris à son tour.
+
+Me Montnormand hésita une seconde et posa une seconde question:
+
+--Est-ce que... avant... vous le connaissiez?
+
+--Avant quoi, monsieur?
+
+--Avant d’être son domestique?
+
+--Non, monsieur...
+
+Il gardait une attitude correcte, habituelle à la livrée, mais les
+demandes saugrenues du visiteur inspiraient son mépris. Il pensa: «Drôle
+de notaire». Montnormand hochait la tête en le regardant. Il semblait
+ahuri et ne rien comprendre. Son interlocuteur le crut gâteux.
+
+--Je vais prévenir monsieur, dit-il.
+
+Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que le vieil homme le saluait.
+
+Seul, Montnormand parcourut la pièce avec stupeur. Sur une bergère,
+traînait un châle de soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui
+qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses de taureaux et que,
+négligente, elle avait laissé là, chez son ami. Le notaire, de ses mains
+fragiles, prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête. Enfin il
+murmura:
+
+--Pauvre petit...
+
+Il avait vu Dewalter au berceau; plus tard, il avait connu le secret de
+son origine, quand le père véritable s’en était allé en Chine; il avait
+jugé les vertus et les défauts de son éducation romanesque et, quand la
+mère était morte, il avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il
+avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle et qui, son amant
+disparu, s’était usée elle-même, comme les moulins qui n’ont plus de
+graines à moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait suivi la
+jeunesse de Georges, espéré sa réussite brillante. Plus tard, après les
+premiers échecs de la vie, il avait admiré sa conduite aux combats et,
+dernièrement, il avait approuvé le projet du départ en Afrique.
+Dewalter, alors, était venu le voir à Saint-Germain au sujet d’une
+petite maison qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois
+hypothéquée, la maison natale, dont les loyers payaient tout juste les
+frais et qu’il conservait par souvenir, se disant, sans se le formuler,
+que, dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble, ils avaient évoqué
+des souvenirs et Georges avait compris que ce vieillard restait son seul
+ami. Il s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand lui
+avait remis ses quatre sous, lui prédisant que, là-bas, le destin lui
+serait meilleur... Il n’y avait pas deux mois! Le notaire se rappelait
+son visage sans gaieté, mais calme, beau, rayonnant d’une énergie
+sereine. Il y songeait dans le salon et, quand Georges entra, il eut un
+geste de désolation.
+
+Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la douleur comme par une
+arme, un malade. Depuis quarante heures, il avait, d’un seul coup,
+laissé paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées à Stéphane
+par un miracle de volonté. Elles étaient sorties. Leurs stigmates le
+marquaient. Sa fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans ses
+yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa chambre, il avait maigri. Il
+n’était pas rasé. L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient fait
+place à une expression de lassitude nerveuse, comme celle des joueurs
+qui ont tout joué et qui ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait
+soif.
+
+Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher de lui. Enfin, il lui
+dit:
+
+--Je n’espérais pas que vous viendriez.
+
+--Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu écrit? répondit Montnormand
+avec bonté.
+
+--Parce que je l’espérais tout de même!
+
+Ils se regardaient, toujours à quelques pas l’un de l’autre. Le petit
+notaire hochait sa tête falote. Il murmura, navré:
+
+--En voilà une histoire!
+
+Le visage de Georges parut plus triste encore. Il dit:
+
+--C’est la destinée...
+
+--Oh! la destinée!... la destinée!
+
+Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler:
+
+--Qui sait, cela va peut-être bien tourner?
+
+--Non, répondit Dewalter. Elle est partie avant-hier. C’est fini.
+
+ * * * * *
+
+Il s’assit sur le premier fauteuil avec une espèce de geste mécanique,
+et ses yeux ne semblaient plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect
+des gens qu’on a torturés. Montnormand s’approcha de lui et l’embrassa.
+Les yeux remplis de larmes, il ne le voyait plus bien.
+
+--Vous êtes un brave homme, articula le malheureux d’une voix lente.
+
+--Je t’ai vu tout petit... tout petit... balbutia le notaire.
+
+Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé par l’aspect de cette vie
+ruinée, par cette douleur poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste,
+son cœur d’autrefois, s’était réveillé... Il répétait sa phrase: «Je
+t’ai vu tout petit...» Il remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui
+l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le salon sans lumière, il
+lui semblait voir une ombre glisser, une ombre triste, démodée, l’ombre
+légère d’une femme morte depuis vingt ans... Il se disait que son fils
+était la seule chose vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle
+lui demandait de le sauver.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter coulait de ses lèvres.
+Depuis deux heures, il la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et
+pitié, écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la lettre qu’il
+avait reçue, la lettre que Dewalter, enfin, avait envoyée. Mais la fin
+était nouvelle:
+
+ * * * * *
+
+--Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le train s’éloigner. Je ne
+la voyais plus; mais le bruit de sa marche persistait et plus loin,
+toujours plus loin, j’écoutais son roulement qui se prolongeait dans les
+ténèbres, et je voyais sa route dans le ciel, une lueur rouge,
+incertaine, et qui diminuait. Un moment, par un caprice de l’atmosphère,
+le halètement de la machine augmenta, et le tumulte des wagons qui
+s’enfuyaient. Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors je me
+sentis tout à fait seul. Je me rappelle un timbre qui sonnait dans la
+gare, en appelant je ne sais quoi... Toutes les sensations de
+l’extérieur m’entraient à vif... Sur une voie de garage, des beuglements
+de bétail, des chasseurs chargés de bêtes mortes devant une salle
+d’attente, des cages étagées qui renfermaient des poules prisonnières.
+Je ne pensais rien et en même temps je voyais tout. Après quelques
+minutes affreuses, je suis sorti de la gare et je me suis mis en marche
+dans la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté où le train
+l’avait emportée. Le ciel s’était éclairci. La lune chancelait sur la
+route glacée et je marchais comme un homme ivre. Et puis la pluie a
+recommencé et je suis entré dans un hôtel, un hôtel triste, un bouge à
+rouliers. Là, j’ai passé la nuit... On m’a donné une bougie, on m’a
+conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai été chez moi, vraiment chez
+moi, dans ma misère. J’avais la sensation que le patron du garni se
+méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je donnais l’impression
+de fuir après un mauvais coup... Mais ça m’était égal... Et puis j’ai
+ouvert mon portefeuille...
+
+Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation, de la voix d’un
+homme que tout frappe, qui est à bout et nu.
+
+--Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le réveil, quand on est dans
+la douleur, voilà le terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété, et
+puis on recommence à savoir. Imaginez-vous que d’abord j’avais oublié.
+Je me disais: «Ah! çà, où est-ce que je suis?» Et, tout d’un coup, je me
+suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire. Quand on a dormi, le chagrin
+s’est reposé, et alors...: si vous saviez ce que j’ai éprouvé! Je ne
+peux pas le dire... Non, je ne peux pas!...
+
+Il mit la tête dans ses mains et se tut.
+
+--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Montnormand avec hésitation.
+
+Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le regarda. Ils eurent un
+long silence et le vieil homme détourna les yeux.
+
+--Vous voyez bien, dit Georges.
+
+Il se leva.
+
+--Je n’avais qu’une idée: durer. J’ai duré deux mois. C’est fini.
+
+--Tu oublieras, balbutia son ami.
+
+--Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas, cria-t-il. Ce serait
+horrible. Pensez que je n’aurai plus que ça: ma tête avec un souvenir
+dedans.
+
+Mais le bonhomme s’agita:
+
+--Il te fera tant de mal, ce souvenir! Oui, il te fera du mal. Tel que
+tu me vois, le plus dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans ma
+jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien tourné. Eh bien quand j’y
+repense... et... il y a longtemps... je souffre encore beaucoup.
+
+Sa voix s’étranglait.
+
+--Voudriez-vous oublier? demanda Dewalter.
+
+--Oui.
+
+Toute une vieille douleur dictait sa réponse, mais Georges fit un pas
+vers lui et il lui parlait presque avec violence, comme pour s’accrocher
+à ce qu’il avait fait:
+
+--Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis enrichi pour ma vie
+entière. Jusqu’à mon dernier sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où
+je serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore? Ouvrier? Pas
+même. Je ne sais pas travailler de mes mains... Enfin, où que je sois,
+quand je serai bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon cœur et
+je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous me prédisez beaucoup de
+souffrance?... Je sais. Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin
+de printemps, font leur provision pour l’hiver...
+
+Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le commutateur. Montnormand
+le vit plus blême encore que tout à l’heure.
+
+--Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout est ton cerveau.
+
+--Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau? répondit Dewalter. L’homme
+est fou. Comment, sachant ce que je savais, le sachant... condamné
+d’avance, comment expliquez-vous ceci: j’étais heureux?
+
+--C’est toute la vie, murmura le notaire en remuant maladroitement ses
+petits bras avec des gestes de pantin. Toute la vie!... Dix jours... dix
+ans... c’est la même chose! Si on pensait toujours à la fin...
+
+--C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant nous construisons... J’ai
+construit pièce par pièce, pour elle, un personnage. Il était devenu
+vivant, même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations. C’est lui
+qu’elle aime. Et il était riche... Ah! si vous saviez comme il était
+riche!...
+
+Montnormand comprenait bien de quelle richesse il parlait, richesse du
+cœur, de l’esprit, richesses que la richesse n’aurait dû que servir... A
+son tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile. Il voyait
+l’immense douleur de son ami et, pour la vaincre, il se jeta sur elle. A
+la fois admirable et ridicule, il essayait de la détruire avec des ruses
+de nain qui veut abattre une géante. Il trouvait des paroles
+magnifiques, des mots lourds de sens. Il prêcha le courage, la joie de
+se grandir en souffrant. A la fin, il offrit son argent. Georges refusa.
+Il insista:
+
+--J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que tu es honnête. Tu n’as
+rien fait de mal. Si tu as été faible et imprudent, tu as payé ta faute
+de ta douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais je te prêterai,
+moi, de quoi partir et t’installer au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon
+argent, je sais que tu t’en iras! Et, pour me le rendre et pour me faire
+plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas le droit de refuser puisque je te
+crée un devoir. Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette femme.
+Tu pourras le faire, sans craindre d’elle un jugement puisque tu seras
+parti.
+
+Mais Georges lui répondit non: jamais elle ne saurait qu’il lui avait
+menti. Il dit qu’il lui adresserait une lettre pour prétexter un voyage,
+et puis plus tard, une autre pour lui apprendre que son absence se
+prolongeait, et qu’enfin il laisserait agir le temps. Jamais il ne la
+reverrait. Les paroles de son ami lui donnaient de la force. Il
+emporterait son chagrin et pleurerait la vivante comme une morte.
+Montnormand lui demanda de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura.
+Alors, le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent et
+Dewalter resta seul.
+
+Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la nuit.
+
+Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le courage, qu’il n’avait
+pas eu depuis quarante-huit heures, de prendre soin de lui. Il se rasa,
+s’habilla et descendit dans la ville. Il alla dîner dans un petit
+restaurant près de la gare Saint-Lazare et il s’obligea à lire un
+journal. Mais il était incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa
+d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir vivre avec elle. Il
+était décidé à la discipliner comme une compagne de tous les jours,
+comme une servante fidèle qu’il allait emmener en exil. Chaque fois que
+l’image de Stéphane surgissait en lui, il la regardait en face, voulant
+s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance était terrible.
+Pourtant, il était satisfait de son courage. Il se sentait sur la vraie
+route et il se rappelait son serment et l’argent qu’il avait accepté de
+Montnormand en jurant de partir.
+
+Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait quitter que le lendemain.
+
+En marchant, il se demandait s’il n’allait pas faiblir, là-haut, dans
+ces pièces encore toutes parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus
+sage en allant à l’hôtel? Mais il songea qu’il était pauvre et qu’il
+devait désormais éviter toutes les dépenses. Il comprit aussi que la
+douleur était partout et que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce
+serait lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison.
+
+Comme il y arrivait, il vit la femme de chambre de Stéphane.
+
+Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement fut si
+violent que, pendant quelques secondes, il resta environné d’un
+brouillard. Enfin, il distingua qu’on lui parlait.
+
+D’une voix rapide, la femme de chambre le prévenait qu’elle le guettait
+depuis près d’une heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz, que
+son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même dans l’appartement.
+Elle ajoutait que Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill était
+toujours armé, mais que pour «madame»... elle ne craignait rien...
+
+Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé d’anxiété et peut-être de
+joie, avait disparu dans l’immeuble, et les étages qu’il escaladait
+semblaient disparaître sous ses pas.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver Dewalter et que lui-même,
+resté seul, s’y essayait, deux autres forces, l’une d’amour, l’autre de
+haine, intervenaient dans son destin. Elles allaient se refermer sur lui
+comme un étau.
+
+En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue que pour ne pas en être
+absente quand Oswill rentrerait, Stéphane avait appris que son retour
+avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la villa, et qu’il en
+était reparti. Interrogeant les domestiques, ils lui répondirent que
+leur maître avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient au
+Maroc et qu’il profitait du voyage de sa femme pour y retourner. Il
+avait ajouté qu’il y resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si,
+par hasard, elle se réinstallait chez elle avant lui. Ces manières
+d’agir furent agréables à lady Oswill. Elle en conclut que son mari
+avait compris leur situation véritable et qu’il était d’accord pour
+qu’ils continuassent à jouir chacun de leur liberté.
+
+Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux renseignée et d’avoir
+quitté Georges inutilement. Elle sentait la puissance de leurs liens et
+chaque jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne l’obligeait à
+attendre. A peine fut-elle au courant des choses, qu’elle eut l’idée de
+revoir Dewalter et, le soir même, elle reprenait le train à la Négresse.
+La joie qu’elle allait faire à son amant effaçait en elle l’ennui du
+voyage. Elle fut au Ritz le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se
+coucha. Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées à l’heure du
+dîner, dans toute sa splendeur, et à l’improviste. D’avance, elle
+jouissait du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand elle arriva,
+Dewalter venait de sortir. Le valet de chambre lui dit le chagrin qu’il
+avait montré. Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière était
+absente. Par le téléphone, elle commanda un dîner qu’on lui monta du
+Fouquet’s voisin. Elle était joyeuse de se retrouver entre ces murs et,
+comme toutes les femmes, elle faisait des projets.
+
+Soudain, la femme de chambre fit irruption. Elle accourait du Ritz et
+paraissait bouleversée.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a? dit Stéphane.
+
+--Le mari de madame est là, madame, répondit Joséphine. J’étais dans la
+chambre; je rangeais les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain, je me
+retourne; il y avait un homme...
+
+--Un homme?
+
+--Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer. Je ne sais pas comment...
+Je ne l’ai pas entendu.
+
+--Qu’est-ce qu’il vous a dit? demanda lady Oswill.
+
+--Il m’a dit: «J’arrive du Maroc. Préparez-moi un bain.»
+
+--Est-ce que vous êtes folle?
+
+--Non, madame.
+
+ * * * * *
+
+Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill avait menti. Jamais il
+n’était retourné en Afrique. Il l’avait annoncé aux serviteurs de
+Biarritz par politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En vérité,
+après quelques jours de fureur vaine, il s’était précipité sur Paris.
+Aux environs de Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton qui le
+gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite, évitait l’accident, mais un
+arbre--plus obstiné, ou moins heureux--avait reçu la cinquante chevaux.
+Le piéton, sans rancune, ramassa sir Oswill. Comme il était médecin, il
+lui dit, à titre documentaire, qu’il avait une côte cassée, l’épaule
+démise, et qu’il en serait quitte avec trois semaines de lit. Il indiqua
+un hôtel voisin comme un bon endroit de repos et consentit à promettre
+qu’il ferait envoyer une civière. Il ajouta qu’étant en promenade, il ne
+faisait pas payer la consultation. Il laissa Oswill écumant.
+
+Sa convalescence dura trois semaines, en effet. Enfermé près d’Amboise,
+dans une chambre Louis-Philippe, il avait la vue de la Loire. C’est une
+époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui rappelait lord Byron
+dont il était jaloux, depuis l’enfance; le fleuve, avec ses plaques de
+sable entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une maladie de
+peau. Il se rappelait aussi que sa première conversation avec Dewalter,
+dans le train, avait justement commencé dans les environs, à peu près à
+la hauteur où sa voiture avait agressé le peuplier. Le soir, il
+entendait un gramophone. Vers l’aube, il était réveillé par des coqs.
+Les gens qui passaient sur la route, les paysans, parlaient un français
+pur: tout cela le mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que sa
+femme faisait, à Paris, avec son ruffian, tandis qu’il mijotait sur son
+lit de province, lui donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il
+voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait, enveloppé d’une sueur
+glacée. Alors, il jurait comme un cad et une haine affreuse s’amassait
+en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il remercia ses hôtes par
+une bordée d’injures et prit le train. Il descendit au palais du Quai
+d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était partie pour Biarritz. Il
+ne savait toujours pas ce qu’il allait décider. Il comptait sur ses
+doigts les quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait chance de la
+retrouver. Au Ritz, il donna son nom d’un air bonhomme. On lui indiqua
+le numéro de l’appartement de lady Oswill, et c’est ainsi que, tout d’un
+coup, la femme de chambre l’avait eu dans le dos.
+
+ * * * * *
+
+Encore mal remise de son émotion, elle racontait l’apparition à
+Stéphane:
+
+--Pendant que je préparais le bain, monsieur s’est approché. Il m’a
+tendu un billet de cinq cents francs et il m’a dit,--que madame
+m’excuse,--il m’a dit: «Donnez-moi l’adresse de l’amant de madame». Je
+suis devenue verte, j’ai pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors...
+
+--Alors?
+
+--Alors monsieur a tourné dans la chambre comme dans une cage. Il me
+faisait peur. Et, brusquement, il a donné un coup de poing sur la
+coiffeuse; le nécessaire a volé en morceaux. Ensuite...
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, monsieur m’a dit: «Imbécile, ramassez ça». Il a allumé une
+cigarette et il est sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai
+filé, et je suis venue... Je crois que madame ferait bien d’y aller.
+
+--Par exemple, non, je n’irai pas.
+
+Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle se sentait d’une race
+qu’on ne gouverne pas sans régner. Mais on entendit un tumulte dans
+l’antichambre et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill apparaissait.
+
+Il parlait avec force au valet:
+
+--Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez mon chapeau. Si vous
+n’êtes pas content, demandez à votre patron de vous augmenter. Il est
+assez riche pour ça.
+
+Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le salon. Stéphane, pâle de
+colère, s’était levée. Il lui sourit d’un sourire en triangle, d’un
+sourire de faune savant:
+
+--Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous déranger. Mais où vous êtes,
+je peux venir, n’est-ce pas?
+
+Il eut un regard dur, haineux, et la grimace disparut. Il virevolta et
+tomba d’aplomb sur ses pattes devant la femme de chambre:
+
+--Ah! vous voilà, vous? Eh bien, vous aurez un beau souvenir: vous avez
+été suivie par un homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes. Et
+maintenant, vous pouvez allez vider le bain. Sortez!
+
+Stéphane, par un effort, avait repris son calme. Elle dit avec netteté,
+sans hausser la voix:
+
+--Allez dans ma chambre, Joséphine.
+
+Oswill se retourna:
+
+--Tiens! vous avez une chambre ici! Vous habitez en meublé maintenant?
+
+Il paraissait décidé à toutes les méchancetés. Son visage narquois et
+mobile reflétait les images de sa pensée. Il regardait le salon luxueux
+et son opinion qu’elle entretenait Dewalter se précisa. A la femme de
+chambre, prête à sortir, elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était:
+
+--Guettez monsieur en bas et prévenez-le.
+
+Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul, il ricana:
+
+--Combien donnez-vous par mois à votre confidente?
+
+--Est-ce que je vis de votre argent? dit Stéphane.
+
+--Non. Pas plus que moi du vôtre.
+
+Il lui rit au nez.
+
+Elle fut stupéfaite; elle pensa qu’il était devenu fou; mais elle se
+rappela qu’il buvait. Elle lui demanda s’il était ivre.
+
+Il répondit:
+
+--Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours ivre. Ça m’éclaircit les
+idées. C’est excellent pour mes expériences psychologiques.
+
+--Vous êtes venu faire une expérience? demanda-t-elle.
+
+Il fit signe que oui.
+
+Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le mettre à la porte. Alors
+son œil fut dangereux. Il articula:
+
+--Je voudrais voir ça.
+
+Son accent anglais s’était brusquement augmenté. Il errait dans le
+salon. Toujours immobile et calme, elle continua:
+
+--Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc vous avez perdu la notion
+exacte de vos droits et de leurs limites? Est-ce que vous croyez être un
+mari, par hasard? Le fait de vous avoir appartenue n’implique pas,
+j’imagine, que je vous appartienne encore. Il y a longtemps que nous
+nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont suffi pour que je sois,
+en réalité, votre veuve. Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un
+ami...
+
+--Un excellent ami... murmura-t-il.
+
+Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait avec une netteté
+grandissante, toujours debout à la même place:
+
+--Un ami? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé de me laisser emporter en
+voyage comme une valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes
+parti le lendemain sans me revoir et sans prendre congé. C’est très
+bien. Vous êtes libre comme je le suis... Mais de quel droit entrez-vous
+dans ma chambre sans être annoncé? Vous entrez et vous cassez une table!
+Vous êtes fou! Et ici? Qu’est-ce que vous faites ici?
+
+--Et vous?
+
+Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée à en finir:
+
+--Je vais vous le dire si vous le souhaitez.
+
+Il répondit:
+
+--Je le sais.
+
+Elle sourit avec mépris:
+
+--Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et, n’est-ce pas, gardez-vous
+désormais de violences de maître... et encore plus,--ah! oui, encore
+plus,--des fureurs de jaloux.
+
+Il cligna des yeux comme un hibou devant une lampe.
+
+--De jaloux?
+
+--De quoi, alors? demanda-t-elle.
+
+Il ricana:
+
+--Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas.
+
+--Je l’espère, dit-elle de haut.
+
+Il y eut un temps. Il était humilié, rongé d’ulcères et il comprit qu’il
+perdait pied. Il tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard et il
+fit un effort terrible pour le purger de son venin. Il sentit qu’il y
+parvenait et de nouveau il exposa un visage placide. En même temps, il
+réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il lui semblait que la
+qualité de son amant aurait dû la diminuer. Une femme qui paye a moins
+de fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait. Alors, il s’assit.
+Le siège était près d’une table et sur cette table il y avait un timbre.
+Brusquement, il sonna.
+
+--Qu’est-ce que vous faites? demanda-t-elle.
+
+Il la regarda dans les yeux et répondit avec nonchalance qu’il voulait
+du thé. Il attendait de voir comment elle réagirait...
+
+--Vous savez bien chez qui vous êtes? dit-elle durement.
+
+Il tressaillit: l’expérience réussissait. Il sentit que l’action allait
+se préciser. Le valet entra, prit l’ordre et sortit.
+
+Oswill souriait, installé dans une bergère:
+
+--Chez qui je suis? Comment donc? Je suis chez vous, je suppose?
+
+--Non, répondit-elle, rapide et violente.
+
+Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il feignait de n’avoir pas
+encore compris, elle l’y forçait: non, elle n’était pas chez elle. Elle
+était chez son amant. Et, en effet, il comprit.
+
+Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle ne savait rien. Il
+comprit que ce salon, ce luxe, c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il
+eut un éblouissement comme un limier sur la piste. Mais cette fois
+encore il se trompa: il crut que, par des moyens louches, l’imposteur
+s’était procuré des ressources. Il vit l’horizon changer et, vaguement,
+il eut la prescience qu’il allait trouver là un champ d’action. Il se
+ramassa sur lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions, des
+ruses d’espion en pays ennemi et des audaces de mots à double sens pour
+bien étudier le terrain.
+
+--Je ne suis pas chez vous? dit-il. Tiens, j’aurais cru!
+
+Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette phrase, mais elle était
+remplie de dédain. Il s’était levé et il expertisait du regard ce qui
+l’entourait.
+
+Il sourit:
+
+--Alors, je suis chez M. Dewalter? Il a décidément un goût excellent. A
+Biarritz, il avait une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel
+appartement.
+
+Elle lui demanda:
+
+--Vous connaissez M. Dewalter?
+
+Il répondit d’un trait:
+
+--J’en ai connu un, ce n’est pas le même.
+
+Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait plus. Elle crut qu’il
+savait quelque chose sur un parent de son ami.
+
+Elle demanda encore:
+
+--L’un des siens?
+
+--Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport avec le vôtre.
+
+Elle haussa les épaules. Que lui importait un autre Dewalter, un
+émigrant?
+
+--Ne m’en parlez pas, répondit-elle.
+
+--Je ne vous en parle pas.
+
+Le domestique entra, portant le thé.
+
+--Merci! Sortez, dit Oswill, et il se rassit comme s’il avait été chez
+lui.
+
+Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme pour préciser une idée
+qui lui venait. Stéphane, exaspérée, le regardait couler du sucre dans
+sa tasse.
+
+--Je vous répète que je vais vous mettre à la porte, dit-elle. Vos
+excentricités dépassent la mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter,
+le mien, comme vous dites... Ce n’est pas indispensable pour comprendre
+mes sentiments. Je n’ai rien à vous cacher puisque vous n’avez envers
+moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi ce que vous êtes
+venu faire. Où nous allons. J’attends!...
+
+Comme il buvait, elle s’énerva davantage:
+
+--Dans trois minutes, je vous préviens que je romprai l’entretien. Dans
+trois minutes... Vous aurez eu le temps de boire votre thé.
+
+--Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites à M. Dewalter d’en
+acheter d’autre.
+
+Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait qu’il avait enfin
+trouvé son idée.
+
+--J’attends, répéta Stéphane immobile.
+
+Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement:
+
+--Tenez, commença-t-il, je vous demande pardon. Je suis entré ici comme
+si j’allais tout casser, nerveux... Je ne sais pas pourquoi! Vous avez
+raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime pas, je ne suis pas
+jaloux...
+
+Elle dit:
+
+--Je ne suis pas votre femme.
+
+--Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez pas tout le temps!
+
+Elle lui rétorqua, implacable:
+
+--Ne m’y forcez pas.
+
+Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper comme il lui arrivait
+avec les filles. Il froissa ses mains et les agrafa l’une à l’autre. Il
+avait un rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il trouva la force
+de se détendre et il continua d’un ton conciliant, avec des gestes mous:
+
+--Tenez, parlons gentiment, voulez-vous? Gentiment... Je ne vous aime
+pas, vous n’êtes pas ma femme, c’est entendu! Vous n’êtes pas ma femme,
+mais vous l’avez été. Vous portez encore mon nom... et, comme j’ai dit
+en entrant, je peux toujours venir où vous êtes.
+
+Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point. Elle l’écoutait sans
+rien manifester, impatiente de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée
+par ses manières, tout d’un coup irréprochables, et prête à la riposte.
+Mais elle gardait devant lui une attitude souveraine; ses belles lèvres
+étaient closes; elle cachait la flamme de ses yeux sous l’ombre de ses
+cils tandis qu’il continuait, et maintenant sans la regarder, comme s’il
+eût craint lui-même d’être dévisagé:
+
+--Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous n’êtes pas à Biarritz.
+Je vais au Ritz, vous n’êtes pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre
+et je vous trouve... ici... chez M. Dewalter, qui est certainement... un
+gentleman, un homme très bien et, de plus, dans la situation de vous
+aimer...
+
+Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina. Il vit que rien
+dans ses paroles ne paraissait ironique à cette femme. Alors, désormais
+sûr de lui, il continua:
+
+--Vous voyez, dit-il, je suis loyal; je ne cherche pas à démolir votre
+idole et, sans doute, je ne le pourrais pas. Je vous connais; vous
+n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes de plus avisée; M.
+Dewalter, pour vous plaire, a certainement toutes les vertus.
+
+Elle répondit:
+
+--Il les a.
+
+Il s’inclina poliment:
+
+--Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses sans jugement et qui
+peuvent se tromper sur la valeur morale et marchande de l’homme qui les
+intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable.
+
+--Et alors?
+
+--Et alors, c’est ennuyeux pour moi...
+
+--C’est heureux pour moi, dit-elle.
+
+Il sourit; son sourire était un chef-d’œuvre. Un grand acteur n’aurait
+pas fait mieux. Il y avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret, une
+ombre de tendresse, un relief d’amertume, mais de l’ironie, pas du tout,
+oh! pas du tout. Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête homme
+qui, courageusement, faisait l’éloge d’un ennemi. Et même, il insistait:
+
+--Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est sincère... Il est
+riche...
+
+Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu dans le vide et comme un
+homme braqué sur une idée.
+
+--A quoi pensez-vous, Oswill? demanda-t-elle. Il dit avec une grande
+douceur:
+
+--Je pense à ce que je vais faire...
+
+--Qu’est-ce que vous allez faire?
+
+Son expression devint angélique. Il répondit:
+
+--Je vais divorcer.
+
+Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le savait obstiné et
+restait stupéfaite de le voir s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses
+oreilles. Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne qu’elle fut
+désarmée.
+
+--Je vous remercie, dit-elle. Vous allez au-devant de mes désirs. Je ne
+vous aurais pas demandé ma liberté entière. Je la souhaitais, mais je ne
+voulais pas vous abandonner. Puisque vous me l’offrez...
+
+--Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je veux que vous soyez
+entièrement libre, et seule, devant le héros que votre cœur a choisi.
+Vous me remerciez? Il n’y a pas de quoi. Me mettre en travers de votre
+bonheur?... Je n’aurais eu garde.
+
+Une joie horrible était en lui. Il faisait des efforts surhumains pour
+ne pas la montrer, voulant tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment,
+elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère, tellement il cachait sa
+pensée obscure. Il avait pris un air un peu cocasse et semblait
+s’attrister sur lui-même.
+
+Il dit:
+
+--Je suis un drôle d’homme et l’on se moque de moi et de mes
+expériences. Mais elles m’ont appris à comprendre les désirs humains.
+Tout à l’heure, j’ai manqué de sang-froid... J’ai eu tort et je me
+repens. J’ai réfléchi depuis... Riche et belle comme vous l’êtes--pour
+mon regret--mon devoir aurait été de vous protéger contre un aventurier,
+un escroc quelconque de cœur et d’argent... Le cas de M. Dewalter est
+différent. Il est honorable et riche. Dans ces conditions, mon devoir
+est de vous le laisser... Je déplore de vous perdre, mais je suis
+consolé, dans mon orgueil, de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne
+pouviez mieux tomber.
+
+Il se délectait sadiquement de dire les mots qu’il disait, les mots
+exacts de l’ironie, mais de les dire avec une voix si franche, une
+sensibilité si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en effet,
+dans sa magnifique loyauté, reconnaissante de la justice rendue à son
+ami, elle eut un élan vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine
+fut la plus forte:
+
+--Non, dit-il. Plus tard.
+
+Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle pas eue si elle
+avait surpris l’expression soudaine de son visage détourné? Mais, déjà,
+il revenait en souriant:
+
+--Je ne vous demande qu’une chose, dit-il.
+
+Elle répondit:
+
+--Accordée.
+
+Il insista, l’air sans péril:
+
+--D’avance?
+
+--Oui, répéta-t-elle avec bonté... Oui... C’est bien le moins,
+aujourd’hui.
+
+Il parut enchanté. Il la savait incapable, une promesse une fois donnée,
+d’en marchander l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette:
+
+--Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter mon abdication, votre bonheur
+et son heureuse fortune.
+
+Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire et lui dit qu’elle avait
+promis.
+
+--Quel est votre but? demanda-t-elle.
+
+Il lui répondit:
+
+--Je veux qu’il me connaisse.
+
+Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et qu’entre gens du monde
+aucun scandale n’était possible. Au moment de son sacrifice, il trouvait
+juste de pouvoir juger par lui-même celui auquel il s’immolait. Il avait
+un aspect rassurant, l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle crut que
+sa manie de l’expérience survivait à sa méchanceté.
+
+--Vous n’allez pas lui chercher querelle? dit-elle.
+
+Il prit un air chagrin et secoua la tête:
+
+--Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez encore lady Oswill, je
+le féliciterais plutôt d’avoir toutes les vertus qui me manquent...
+L’oisiveté et la fortune ne l’ont pas gâté.
+
+Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage tout son amour
+s’inscrivait. Elle pensait à la tendresse de Georges, à sa flamme
+charmante, à son soin constant de s’orner pour lui plaire, à tant de
+choses délicates qui le faisaient incomparable. Elle songeait qu’il
+était né délivré des soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer, comme
+d’autres sont dispensés de la lutte des cités pour avoir le loisir de
+prier dans les temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune ne
+l’avaient pas gâté.
+
+Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il lisait dans son esprit.
+
+--Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi!
+
+Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit. Elle était libre. Une
+entrevue, si correcte fût-elle, entre Oswill et Dewalter, lui
+déplaisait, mais elle avait confiance dans la délicatesse de son ami.
+Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé. Au contraire, la vue
+de ce mari, si manifestement étranger à elle, ne pouvait que détruire
+chez Georges tout sentiment possible de cette nature. Elle savait la
+netteté de son cœur et ne l’imaginait pas s’attardant à des visions
+mauvaises. Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne pouvait plus
+éviter la rencontre. Oswill l’avait décidée. En l’examinant, elle le vit
+calme, l’air un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée. Alors,
+dans l’antichambre, ils entendirent que Georges entrait:
+
+--Vous avez promis, dit Oswill.
+
+--J’ai promis, oui. Mais faites vite.
+
+Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie. Il la suivait,
+courbé, obséquieux:
+
+--Je vous remercie de cette dernière obéissance.
+
+Elle ferma la porte sans se retourner. Alors, et brusquement, il se
+transforma.
+
+Courbé en avant, le visage ignoble, les dents découvertes, les mains aux
+poches, les pieds écartés et bien en possession du tapis, ivre de joie
+mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait...
+
+Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter dont il était le
+confident.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la porte de l’appartement, ce
+qu’il avait pensé tandis qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long,
+une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver de la femme de chambre
+au valet. Il le trouva, encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir
+Oswill. Il dit:
+
+--J’ai servi le thé.
+
+Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint aucun renseignement. Ce
+qui le bouleversait était multiple. Quel homme était-il, ce mari
+inconnu? Comme un combattant, ignorant son adversaire, il entra dans le
+salon.
+
+Il vit Oswill.
+
+Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer et riant, Oswill,
+l’homme du train, l’homme de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après,
+il avait compris.
+
+Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire nerveux du type épuisé
+qui se voit fichu. Il balbutia:
+
+--C’est possible... ça... c’est possible...
+
+--Le monde est petit, n’est-ce pas? dit Oswill. Bonjour...
+
+Il ajouta avec délectation:
+
+--Oui, c’est bien moi.
+
+--Misère, fit Dewalter.
+
+Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu:
+
+--Vous l’avez vue?...
+
+--Ma femme? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue.
+
+Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant de douleurs pour en
+arriver là: à être démasqué! Il contemplait son confident. Il répéta
+deux fois.
+
+--Elle sait... Elle sait...
+
+--Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment, pourquoi?
+
+Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il sentait le raffinement de
+l’ennemi.
+
+--Vous m’attendiez? murmura-t-il.
+
+Oswill augmenta son dur sourire. Il dit:
+
+--Je ne suis pas pressé.
+
+Dewalter tressaillit:
+
+--Comment?
+
+Sa douleur pauvre était de plus en plus visible.
+
+Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du pied:
+
+--Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en. Dites-lui...
+
+Avec un calme affreux, Oswill déclara:
+
+--Je ne lui dirai rien du tout.
+
+Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous l’ai promis.
+
+Il riait de nouveau et commençait d’avancer, toujours un peu penché.
+
+Il se dévoila tout d’un coup:
+
+--Ce serait trop commode! Parce que je sais votre secret, j’irais le
+dire! Non. J’ai trouvé mieux. Elle saura la vérité par vous.
+
+Il se dirigeait vers Georges:
+
+--Vous lui direz! Vous lui direz vous-même: «Je suis un aventurier, un
+escroc. Vous avez des millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange.»
+
+Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas être entendu au delà des
+cloisons. Dewalter, sous l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord.
+Appuyé contre une table, il regardait du côté où Stéphane était sortie.
+Oswill le comprit. Il ricana, bouffonnant presque:
+
+--Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a confiance!
+
+--Canaille, dit Georges à mi-voix.
+
+L’autre revenait sur lui, scandant sa marche de ses mots accentués, et
+crachant son triomphe:
+
+--Je ne suis pas--hein?--de vos petits bourgeois qui se précipiteraient
+sur la vérité comme des étourneaux... La vérité est une arme sûre, mais
+c’est une arme à retardement... Les femmes sont comme les despotes.
+Elles font exécuter les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est vous qui
+serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je reste en dehors pour être le
+maître du jeu.
+
+Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait toujours la porte par
+où Stéphane pouvait entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux
+cheveux, il frémissait.
+
+--Ça vous amuse?
+
+--Ça m’intéresse.
+
+--Je peux en crever, hein?
+
+--Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez.
+
+--Prenez garde.
+
+Il faillit se ruer.
+
+--La paix, fit Oswill avec un rond de bras négligent. Ne serrez pas les
+poings.
+
+Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle entendrait, elle
+accourrait. Il traversa le salon pour résister à l’idée du heurt.
+Pourtant il se sentait une force terrible et il savait que, d’un geste,
+dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté ce colosse. Il respirait
+largement pour se contraindre.
+
+Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées, il insultait dans une
+précipitation de débit:
+
+--Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature sentimentale en quête
+d’un Roméo. Vous n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être un
+gentleman de fortune. Vous avez inventé un personnage pour rouler une
+femme... Ne serrez pas le poing, je vous dis; demain vous tendrez les
+mains!
+
+Georges pensa: «Je vais le tuer».
+
+Il gronda à voix basse:
+
+--Taisez-vous...
+
+L’autre continua:
+
+--Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru, en venant ici, que votre
+dupe était renseignée, avilie au point de vous supporter en vous
+connaissant. Mais non! J’ai respiré! Elle ne sait rien! Votre ruse est
+de plus longue haleine. Vous fortifiez vos positions. Vous durez.
+
+Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur. Il ne pouvait
+comprendre que son âme fût jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce
+fût possible... Il pensait à son calvaire depuis trois jours et, de
+toutes ses douleurs salies, il faisait une émeute. Oswill ricanait:
+
+--Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers pour tenir le coup
+jusqu’à ce qu’il soit tout à fait beau? Vous faites de l’œil à la
+richesse.
+
+Secoué de fureur, soudain courbé en avant, Georges cria tout bas:
+
+--Canaille! Cœur de plomb, de boue!... Je donnerais, en ce moment, ma
+vie entière pour vous tuer comme un chien, oui, comme un chien. Vous
+éveillez en moi une haine de sauvage, oui, de sauvage, en moi tout
+amour.
+
+Oswill éclata de rire:
+
+--Tout amour!
+
+Il semblait piétiner une danse.
+
+Alors Dewalter sentit sa colère croître encore:
+
+--Oui, tout amour, oui... imbécile forcené! Malheureux, incapable de
+concevoir aucune noblesse! Ah! comme je vous plains; vous aviez tout de
+la vie... oui, tout, vous, brutes jusqu’à la fortune qui permet, qu’avec
+tout, on fasse tout... Vous aviez une femme... et, parce que vous êtes
+un pauvre, et le plus pauvre des pauvres, de la pauvreté du cœur et de
+l’instinct, vous n’avez pas su la garder!... Et vous m’insultez, moi, le
+riche, le vrai riche de nous deux!...
+
+Il était à moins d’un mètre de lui, toujours un peu ployé pour avoir la
+force de lui lancer les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la
+figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui cracha:
+
+--Salaud!... Ah! je vous crèverais, je vous dis, avec une joie sans
+égale, mieux qu’autrefois dans la tranchée, si elle n’était pas là, à
+deux pas, pour vous protéger... Canaille!
+
+L’Anglais, le temps d’un éclair, douta: est-ce que, vraiment, cette
+frénésie, cette rage, ce n’étaient pas celles d’un honnête homme
+outragé? Mais sa propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit
+geste de la main, un petit geste de mépris plus insolent, plus
+péremptoire, qu’un grand:
+
+--Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit.
+
+Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il commanda:
+
+--Non, Assez! Ne dites plus rien. Assez!... C’est à moi, maintenant, à
+moi de parler...
+
+Il se rassembla:
+
+--Votre femme, pensez-vous, votre femme va découvrir le piège? Que vous
+avez raison? Que l’amour et l’escroquerie ne font qu’un? Je vais rester
+et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié? Vous triomphez?
+
+--Oui, répondit Oswill violemment.
+
+Georges se redressa et, presque, il rit:
+
+--Gâteux!
+
+Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt à faire, à son tour,
+des plaies. Il devinait où frapper. Il avait compris pourquoi cet homme
+le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler.
+
+--Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent où passait une sorte de
+triomphe... tout prévu, sauf les choses belles! Je n’ai plus le sou,
+vous entendez... plus le sou... Souffrez donc un peu... souffrez... car,
+sans amour, vous crevez de haine et d’envie... Souffrez: je l’aime! je
+peux aimer, moi! Je l’aime! Je me suis ruiné pour elle...
+
+Il sentit le tressaillement de l’adversaire...
+
+--Oui, ruiné... Je l’aime!... Allons, souffrez un peu: je l’aime! Et je
+pars. Proprement. Sans rien. Je pars.
+
+--Non, cria Oswill.
+
+Il avait un air de victoire.
+
+--Gâteux, répéta Dewalter.
+
+Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il alla s’appuyer à la cheminée.
+Oswill l’y poursuivit.
+
+--Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous êtes dans le sac. Oui, dans
+le sac, sans jeu de mots! Vous ne partez pas. J’ai tout changé.
+
+Son visage était un chef-d’œuvre d’expression mauvaise. Il avait compris
+que Dewalter disait vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y
+refusait. Et à coups de dents, comme une bête qui mord, il lui cria la
+vengeance préparée:
+
+--J’ai tout prévu. Je vous prive du beau geste. Je ne veux pas que vous
+soyez un héros disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne pouvez plus
+partir.
+
+Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit.
+
+Oswill acheva:
+
+--Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle vous épouse: je divorce.
+Oui, à cause de vous. Je divorce.
+
+Il martela, les poings serrés:
+
+--Ça, je le fais!
+
+Dewalter, murmura encore, sans un geste:
+
+--Canaille!
+
+--Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement. Vous épousez la
+femme déshonorée par vous! Vous êtes riche!
+
+Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui dit, sous le nez, avec une
+joie hideuse et en appuyant sur les mots comme pour l’en écraser:
+
+--Vous êtes riche. Mais il faudra parler, avouer... et, elle, entendre.
+
+Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper, liés par la haine, si
+proches qu’ils formaient un groupe. Ensemble, soudain, ils
+tressaillirent: ils comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs
+insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux avec une violence si
+retenue qu’ils savaient qu’elle n’avait rien entendu de leur combat. Ils
+savaient aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière une porte.
+Dewalter fit un travail surhumain pour redonner le calme à son visage.
+D’un bond de singe, Oswill avait pris du champ.
+
+Comme un acteur prodigieux, elle le trouva bonhomme au milieu du salon.
+Il l’accueillit:
+
+--Vous voilà?... Nous avions justement fini, M. Dewalter et moi.
+
+Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté:
+
+--Vous voyez, cela s’est très bien passé... Adieu.
+
+Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante, délivrée, et sa
+rancune d’autrefois s’apaisait. Elle demanda:
+
+--Je ne vous reverrai pas, Oswill?
+
+--Non, répondit-il.
+
+Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait tout un remous. Mais la joie
+de ce qu’il faisait lui donnait la faculté de sourire. Il dit:
+
+--Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les notaires, le mien, le
+vôtre...
+
+Il se retourna vers Dewalter:
+
+--Celui de monsieur... régleront les choses en dehors de nous.
+
+Il alla prendre son chapeau.
+
+--Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous ne trouveriez jamais dans
+notre monde un homme digne de vous et de votre amour... Vous avez trouvé
+M. Dewalter...
+
+De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct, les bras croisés. Il
+devina l’effort qu’il faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit:
+
+--Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile: vous êtes un parfait
+gentleman.
+
+Il les enveloppa de son regard comme d’un filet dans lequel il les avait
+pris et, sans dire un mot de plus, il s’en alla.
+
+--C’est un pauvre homme, murmura Stéphane.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une délectation féroce. Il
+descendait les Champs-Élysées en partant seul, avec des embryons de
+gestes, si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun d’alcool que
+ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie se répandait en lui comme une
+ivresse, et non seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble:
+l’envie,--l’envie, suppuration de l’âme, non plus blessure, mais ulcère.
+Il enviait Dewalter. Il l’enviait parce qu’il était Oswill. Avec son
+intelligence cabossée mais solide, il avait compris de quels jardins
+mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était le promeneur: jardins
+défendus, sans clefs, autour desquelles il rôdait, lui, comme un
+mendiant.
+
+Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, on crève de faim. Tôt
+ou tard, il en faut sortir. Alors il jubilait. Comme un apache,
+attendait son rival à la sortie.
+
+Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement? D’aucune façon. Cette
+fois, le terrible excentrique en était sûr. Il était onze heures du
+soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez l’avocat. Il donnerait ses
+ordres. La requête en divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse
+de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne pas discuter. Déjà,
+elle ne pensait plus qu’au mari nouveau... Le mari nouveau? C’est là
+qu’Oswill étouffait de joie.
+
+Avec précision, il se représentait le déclanchement des aveux. «La
+vérité en marche», ricanait-il...
+
+Il lui semblait déjà écouter Dewalter:
+
+--«Le loyer?--Je n’ai pas d’argent.--Le voyage?--Prenez les billets.--Le
+ménage?--Un chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si vous me
+souhaitez du linge propre, des cigarettes, n’oubliez pas de glisser
+quelques billets dans mon veston.--»
+
+Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de la rue Boissy-d’Anglas,
+devant le vieil _Épatant_, il en esquissa un pas de gigue, sur le
+trottoir...
+
+Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure que l’affront. Eh
+bien, non: on ne s’en va pas, sans être un drôle, quand la femme
+compromise divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, quels
+ressentiments, et quelle stupeur! Oswill était tranquille: Dewalter
+était pris. Il parlerait.
+
+Et puis?
+
+Ne pouvait-elle lui crier: «Qu’importe?» Et lui murmurer: «Je t’aime
+quand même?...» Oh! oh!... Savoir? Quand on est cinquante fois
+millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre qu’un homme se déguise
+en riche pour s’approcher, se faire aimer, vous conduire au scandale, et
+vous dire à la fin: «A propos, chère amie, je n’ai pas un sou, mais pas
+un... J’ai oublié de vous en parler par délicatesse...» c’est tout de
+même sujet à méditation! On a beau avoir l’esprit large, «on ne peut pas
+s’empêcher de penser...», comme dit le peuple... Et puis, il y a demain?
+Et demain, en amour, c’est l’important...
+
+Oswill jubilait de plus en plus: il avait bien joué! Il entra chez
+_Maxim_. Cet endroit épileptique semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il
+aperçut Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air d’une poupée
+mécanique et son visage agréable disparaissait sous des fards. Elle
+était à la mode. On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla
+s’asseoir auprès d’eux.
+
+--Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre ami. Nous sommes tous les
+trois enchantés.
+
+Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la nouvelle le réjouissait.
+Il en conclut qu’il avait bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait
+d’interroger Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, l’œil fixe et la
+figure soudain bizarre, s’était mis à siffler comme un cow-boy. Il
+semblait farouche et lointain. Mlle Soinsoin le contemplait avec
+étonnement. Elle demanda:
+
+--A quoi pense-t-il?...
+
+Il pensait simplement que, dans un pays plus neuf que Paris, il aurait
+pris le couteau à fromage qui traînait sur la table et l’aurait planté
+avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour lui apprendre à ne
+plus amener à Biarritz les gens destinés à Bamako.
+
+Il recommençait de souffrir.
+
+Il s’en alla.
+
+Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, il vit Stéphane et
+Dewalter qui les descendaient en voiture. Ils paraissaient heureux. Il
+en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. Mais il sortait de
+chez son avocat; le procès était déclanché. Il sourit, sûr de son coup.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill rencontra Pascaline
+Rareteyre chez Martial et Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où
+l’on dit que Mlle Eugénie de Montijo fut présentée à celui qui devait la
+faire impératrice. Des Américaines se ruaient sur les modèles nouveaux
+et les mannequins défilaient avec des gestes pareils. La plupart de ces
+femmes étaient belles et bien choisies. La directrice, simplement vêtue,
+s’empressait auprès de ses clientes somptueuses; elle les dirigeait, et
+avec une douce habileté les commandes ne cessaient pas. Stéphane
+détermina qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. Elle précisa
+qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on allait chercher les étoffes, elle
+apprenait à son amie le divorce offert par Oswill et le plaisir qu’elle
+en avait.
+
+--Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement... Il a compris que
+j’avais le droit à une revanche du destin et, devant notre amour, il
+s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, je les lui pardonne
+désormais. Il ouvre ma prison.
+
+--Dewalter, que pense-t-il? demanda Pascaline.
+
+--Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je ne peux te faire
+comprendre son âme sans pareille: Oswill et moi nous sommes d’accord
+pour aller vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi m’oblige
+ensuite à des délais. Qu’importe! Georges et moi, nous voyagerons. Tu as
+entendu que je pars dans deux jours.
+
+--Où irez-vous?
+
+Stéphane, rieuse, secoua la tête:
+
+--Imagine-toi que je n’en sais rien.
+
+--Comment?
+
+--Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier: une affaire, qui le
+retenait à Paris, s’est terminée. Il peut s’en aller quand il le veut et
+je le préfère ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que la
+saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il semble penser qu’il
+est mieux de ne pas trop s’éloigner pendant la procédure. Alors,
+Palerme, peut-être. Ou Saint-Moritz...
+
+--Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment Pascaline.
+
+--C’est bien réciproque, répondit la maîtresse avec une joie
+orgueilleuse.
+
+Aidée de son amie, elle finit le choix des étoffes. Ensemble, elles
+descendirent et traversèrent la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles
+trouvèrent Georges dans le hall. Pascaline constata sans rien dire qu’il
+avait maigri et que ses larges yeux, si clairs, s’étaient creusés et
+peut-être obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et cette muette
+adoration avec laquelle il accueillait Stéphane. Stéphane la retint:
+
+--Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. Tu seras la première à
+savoir où nous allons, et la seule; désormais, puisque nous voilà
+libres, nous sommes résolus à nous cacher.
+
+Elle ajouta pour Dewalter:
+
+--Georges, il faut nous décider. Sachons dans un quart d’heure où nous
+allons.
+
+Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, ils agitèrent la question.
+Dewalter, habilement, combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une
+idée, qu’il n’exprimait point: reconduire lady Oswill dans sa vieille
+demeure d’Oloron. Il y tendait de toutes ses forces, avec le soin de le
+dissimuler. Depuis sa rencontre avec le mari, personne au monde n’aurait
+pu dire ce qu’il pensait. Un observateur sagace aurait discerné sa
+volonté d’être toujours, et dans tous les détails, maître de lui et
+secret.
+
+--J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez une belle solitude, un
+exil heureux et voici l’hiver... Allez dans mon pays natal. Là, vous
+vivrez de vous-mêmes.
+
+Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de ne rien manifester, il
+eut envie de crier: oui. Il se rappelait que Mme Rareteyre était née à
+Arcachon. Arcachon, c’était--ou presque--sur la route entre Paris et
+Oloron.
+
+--Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. Nous y serions bien
+cachés.
+
+Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans cette région. Elle en
+savait le charme un peu solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit
+en liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son âme faisait des
+vœux. Avec une âpre volonté, il voulait que lady Oswill s’en retournât
+dans son pays.
+
+Pascaline, innocemment, faisait le jeu:
+
+--J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un jour, la présence de
+l’amitié, terribles amoureux que vous êtes.
+
+Dewalter regardait Stéphane.
+
+--Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous?
+
+Il répondit:
+
+--Oui.
+
+Et même, il ajouta:
+
+--En descendant, nous donnerons au portier des ordres.
+
+--Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je t’avais annoncé que tu
+serais la première à connaître notre retraite.
+
+Dans son bonheur, elle était indifférente de l’endroit où elle en
+jouirait. Elle parla d’autre chose. Il ne manifestait rien, mais il lui
+semblait qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il pensait que,
+pour atteindre un but, il faut marcher d’abord dans sa direction.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. Pour la troisième fois
+depuis deux mois, il passait par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier
+départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, pour des années et
+des années. Au second, il s’était rué dans le train qui emportait sa
+maîtresse. Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences
+heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait plus. Une décision qu’il
+avait prise le faisait certain d’un exil définitif. Il avait résolu de
+s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, tout d’un coup, le
+ciel absorbe et dont les formes fugitives ne se reconstruisent pas deux
+fois. Il avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte
+insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre milieu et qu’il fallait
+le faire sans tarder. Il lui restait à savoir comment il s’y prendrait
+pour disparaître?
+
+Montnormand avait tenu parole. La veille, il avait envoyé un chèque de
+vingt mille francs accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle
+rappelait la promesse de partir. Georges, qui cependant commençait à se
+blaser et, sous tant d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières
+larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait cet argent,
+destiné à son sauvetage, il avait acquitté le chèque. En même temps,
+avec ce qui lui restait en poche, il avait payé dans la journée les
+factures traînantes aux Champs-Élysées et remercié les serviteurs. Quand
+le train partit (c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en va
+vers dix heures), il emportait intégralement la somme envoyée par son
+ami. Vers le soir, la nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils
+arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, presque joyeux et toujours
+l’amant le plus empressé.
+
+Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers de lady Oswill, le
+directeur discerna la fortune de ses hôtes. Il les installa de son
+mieux. La maison était provinciale, tranquille dans cette saison
+d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un blessé de guerre, que sa
+blessure au bras droit avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art
+de paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne humeur, amusa Stéphane.
+Il ne tarda point à leur montrer les peintures murales qu’il avait
+exécutées lui-même et il dit que l’avantage de son métier était de
+recevoir de temps en temps des passagers de qualité. Il
+s’enorgueillissait d’une collection d’autographes. Il dit que des
+écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans son hôtel et que des
+amants illustres, qu’il ne nommait pas, s’y étaient cachés. Il
+pressentait une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, un couple
+d’exception, et il s’ingéniait à leur montrer qu’il les devinait. Lady
+Oswill, libre, et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance.
+Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait qu’en dépit des bonnes
+intentions de l’hôtelier, la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces
+Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et qu’avant peu de jours,
+il n’aurait aucune peine à lui suggérer de partir. Toujours il voyait
+son but...
+
+Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut enchantée du séjour.
+
+Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce bassin qui n’a pas de
+rival en Europe. Une tristesse charmante, un apaisement sans grandeur,
+mais doux comme le renoncement, s’y mêlent aux lignes simples de la
+nature. Quand la lumière subtile de l’Atlantique, cette lumière verte,
+nerveuse, nostalgique, vivante, qu’on trouve partout de Brest à Hendaye,
+n’est point dramatisée par les orages, il n’est pas en France de paysage
+d’un aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la ville qui lui donne
+son nom, il évoque on ne sait quelles Polynésies, quelles Indes du temps
+de La Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières prennent dans les
+soleils couchants un aspect d’estampes japonaises; mais, soudain, vers
+le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie pour l’Égypte. Des
+voiles primitives glissent sur les larges fleuves, créés par la descente
+de la marée et l’affleurement des îles de sable, tout à l’heure à peu
+près disparues. Voici vraiment le Nil. Bientôt surgit le domaine de
+l’huître, tandis que, dans le ciel verdi, passent les triangles des
+migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau léger, des monstres
+agiles crèvent le toit des eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de
+saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.
+
+Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer une villa sur ces rives
+enchanteresses, mais il lui représenta qu’ils risquaient de se heurter à
+des mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à cette réponse le
+raffinement de son goût. Le soir, il se plaignit injustement de l’hôtel.
+Pour la première fois, elle l’entendait se plaindre de quelque chose.
+Elle en fut frappée. Elle craignit que son amant fût gêné par le manque
+de leur faste habituel. Mais la contrée la séduisait:
+
+--J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras bâtir sur ce terrain un
+petit palais selon nos goûts. Ainsi nous pourrons revenir.
+
+Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et à imaginer une demeure
+précieuse. Elle se dressait tout achevée, dans son esprit. Dewalter
+feignait de s’intéresser à son projet; de lui-même, il inventait quelque
+détail pour l’embellir, mais il ne retenait qu’un mot: revenir... Déjà,
+elle songeait au départ, et cela seul lui importait. Il fit une allusion
+adroite à la propriété d’Oloron. Toute sa pensée ardente suggérait à
+Stéphane le retour à son vieux bercail.
+
+Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença la suggestion. Ils
+reposaient la fenêtre ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes
+du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté diffuse se posait
+sur le visage de Stéphane et ses bras nus. Penché vers elle, sans
+l’éveiller, il lui répétait à voix basse et distincte qu’elle devait
+rentrer dans son château et qu’il la priait de le lui demander. Le
+lendemain, quelques minutes après son réveil, la première, elle en
+parla:
+
+--Que faisons-nous ici? dit-elle en regardant avec étonnement leur
+chambre étroite. C’est dans ma bonne demeure que nous serions bien.
+
+La nécessité imposait des ruses à Dewalter, mais il était trop loyal
+pour feindre plus longtemps et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse,
+elle battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. Elle
+prit son bain et, coulée dans l’eau, elle lui raconta des anecdotes
+rieuses de sa nourrice, Elle résolut de lui télégraphier qu’ils
+arriveraient le lendemain.
+
+--Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt pour nous recevoir.
+Que n’y avons-nous pensé plus tôt? Nous aurions pu aussi bien aller chez
+toi, en Sologne... Mais, à Oloron, nous serons heureux. Nous donnerons
+une fête. Le divorce commencé, nous ne pourrions encore être reçus de
+compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, car ils m’aiment et ils
+me respectent.
+
+Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse triste et infinie. Il
+ne pensait plus qu’à assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter.
+Il ignorait toujours comment il partirait, mais il avait gagné un point:
+quand il disparaîtrait, elle serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de
+sa maison héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son brusque
+isolement. Il respira.
+
+Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, désolé de les perdre, leur
+conseilla de parcourir au moins les premières marches de cette solitude
+résineuse qui s’étend, le long de la mer, des dunes majestueuses du Pyla
+aux rives romanesques de l’Adour. Elle est faite de sables et de pins,
+monotone, religieuse, ornée de vastes étangs. Quand on s’enfonce dans la
+forêt, à travers les arbres espacés, tous blessés par l’homme et portant
+le vase précieux où s’accumule leur essence, en s’étonne de son silence.
+Il semble qu’une incessante musique devrait émaner de ces frises
+naturelles et que toutes ces colonnes végétales soient agencées pour des
+concerts mystérieux. Mais, dans l’immobilité des choses, on n’entend que
+les voix stridentes et régulières des insectes qui travaillent dans les
+hautes branches.
+
+Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à mûres croissaient, des
+genêts épineux et des bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes
+provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares oiseaux se
+dispersaient sans autre bruit que celui de leurs ailes courtes.
+Personne. De temps en temps, une maison de bois qui semblait inhabitée,
+mais, sur les chemins, des ornières récentes, la marque légère d’un pied
+de mulet, un puits, témoignaient que la vie humaine n’est point bannie
+de cette région inanimée. Georges et Stéphane, étonnés de leur solitude,
+la parcoururent jusqu’au soir. Ils avaient loué une voiture à sable.
+Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le sol fluide. Deux
+animaux la tiraient en flèche. Un cocher gascon les excitait de la voix
+quand il fallait grimper les collines.
+
+Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le
+sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du
+large, s’amoncelaient, si proches de la terre qu’elles semblaient
+risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la
+lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de
+plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir: l’immédiate forêt,
+l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les
+lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux
+de sa masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire descendait sur
+la terre, sur les eaux, et, par instants, comme la respiration d’un
+dieu, une grande haleine tiède et lente circulait entre les pins. Ils
+devenaient extraordinaires.
+
+Pour panser les longues blessures qui, du sol, montaient jusqu’à hauteur
+d’homme sur les troncs de ces écorchés, la résine séchante avait
+recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans l’ombre agrandie où se
+perdaient maintenant les cimes indéterminées des bois, où les arbres
+eux-mêmes n’étaient plus que des fûts obscurs, ces traces demeuraient
+seules visibles, à la fois laiteuses et brillantes. Elles surgissaient
+par centaines et s’allumaient comme des cierges à mesure que se
+perdaient tous les autres détails de la forêt. On les voyait se tordre
+sans bouger, selon la forme exacte de leur dessin, le long des coupes
+résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres envahissantes, et formées
+par le toit des branches, faisaient un plafond. Alors, on eût dit que,
+dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, éclairés par des
+torches. Une averse hautaine, qu’on ne sentait pas sous la protection
+des végétations, mais dont le bruit semblait un grignotement de rats sur
+les aiguilles supérieures, semblait vouloir éteindre cette illumination
+funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la mer, elle tombait
+sur la plage en larges gouttes espacées. Tout l’horizon, au large,
+s’était recouvert d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis soulevés par
+les ondulations du vent, et seules, de plus en plus, dans la futaie, les
+cicatrices verticales s’imposaient aux regards. On les apercevait à
+l’infini, comme un incendie figé ou comme de blancs religieux aux formes
+imprécises dans une cathédrale sans limites.
+
+Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne trouvant pas une parole pour
+exprimer le saisissement que faisait naître en elle tant de funèbre
+beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme elle, il se taisait, ne
+sachant plus l’heure ni le lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa
+destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, et qu’il voyait,
+vivant, se dérouler ses funérailles. Immobile, il contemplait cette
+forêt, tout à l’heure solaire, et maintenant transformée en crypte
+éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit blanc, sur les blessures
+des vieux arbres, dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et il
+dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne pas répandre en Stéphane
+le trouble affreux qu’il ressentait. Mais le cocher parla de sa voix
+gasconne et, joyeux, il dit:
+
+--Voici les étoiles!
+
+Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de résine fraîche, de
+terre, de coquillages prochains, acheva de dissiper les fantômes et l’on
+aperçut de nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.
+
+--C’est fini, murmura Stéphane.
+
+Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse que l’aspect des pins
+entaillés fût devenu moins terrible.
+
+Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient dissiper leur
+impression. Pourtant, ils avaient hâte de partir.
+
+Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la sentaient rouler sans
+heurts et les pieds des chevaux enfonçaient dans le sol mouvant.
+Parfois, ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas écraser les
+méduses ou pour éviter les ancres des barques, mises à sec par la marée.
+Trois cavaliers attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes des
+bêtes disparaître dans la nuit, cependant que se prolongeait le bruit
+mat de leur galop et les abois de deux bergers qui les suivaient. On
+entendait en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, filant vers
+la haute mer. Les amants se cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et
+ils regardaient les ombres de la lune courir sur le sable mouillé.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée dans la _Gazette de
+Biarritz_, feuille officielle du bon ton de Bayonne à Saint-Sébastien.
+Ainsi tout le monde la connut dans les villes et les châteaux à cent
+kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill était revenu s’installer
+chez lui. On le voyait errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf
+excentriques. Il ne parlait presque à personne, hors à des domestiques,
+au bar ou dans sa maison. Il était vraiment malheureux. Son caractère
+étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour se consoler, il
+s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient et il disait:
+
+--Le désert a une sœur, c’est la supériorité.
+
+Cet homme solide, en dépit des expériences pratiquées sur l’âme des
+autres, ne connaissait rien à la sienne. Il se croyait insensible et il
+haïssait. Il était donc capable de passion? Depuis la procédure en
+divorce, il souffrait. Et il souffrait de souffrir. Il professait que la
+souffrance est un bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les fait
+porter.
+
+Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le représentait comme un fourbe
+de première force, un chasseur de fortune; il se dit qu’il était capable
+de sortir subtilement et victorieusement de l’aventure. Sans doute, il
+devrait avouer, mais comment? Avec quelles inventions de catastrophe
+financière, de richesse soudain disparue, engloutie dans une
+spéculation? Les femmes sont crédules. Oswill télégraphia à Paris.
+
+Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait exprès de la rue
+Montmartre.
+
+Personne n’était moins remarquable que cet inconnu. Il n’était ni laid
+ni beau, ni grand ni petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient
+sous des lorgnons, sa bouche était sous une moustache, ses mains étaient
+sous des gants de fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette
+luisante, une cravate toute faite, une décoration multicolore, un peu
+rouge, un peu jaune, un peu verte, déteinte. C’était une mouche
+apprivoisée.
+
+Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui donna ses ordres. Il
+affectait un accent exagéré:
+
+--Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis déjà servi quelques
+fois. C’est une officine tout à fait dégoûtante, qui renseigne bien.
+J’espère que vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais c’est un
+bon point pour un policier privé. On ne vous voit pas. On ne sait pas,
+quand on vous regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une demoiselle de
+compagnie. Vous me plaisez. Voilà deux mille francs, là, près de mes
+chaussettes. Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me fournir
+un dossier complet sur un type qui m’intéresse. C’est un crève-la-faim.
+Je veux savoir où il habitait depuis trois ans et obtenir des
+certificats de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais apportez-moi
+des documents sur ses vieilles misères.--
+
+L’homme, impassible, prenait des notes. Du coin de l’œil il observait
+sir Oswill. Sous son pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons,
+les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors l’Anglais lui raconta des
+anecdotes parce qu’il s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il
+était lui-même le premier détective du monde. Il lui dit de se hâter
+dans son enquête pour ne pas risquer de mourir avant de la mener à bonne
+fin. Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des poches suspectes
+sous mes yeux, qu’il paraissait avoir le souffle court et qu’avec un
+cœur amoché, il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il lui
+conseilla de se retirer à la campagne aussitôt la présente affaire
+terminée. Il finit en demandant les renseignements dans les huit jours.
+Quand la mouche prit les billets de banque, près des chaussettes, il lui
+recommanda poliment de ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria:
+
+--On ne sait jamais avec les policiers.
+
+Et il lui faisait des grimaces dans le but de l’étonner. L’homme
+flairait un gros ponte, souriait, encaissait et partait en chasse. A
+peine seul, Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown et qu’il
+s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait de souffrir. Il n’avait plus
+confiance dans l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline Rareteyre. Elle était
+revenue depuis trois jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de
+Dewalter. Elle lui répondit que, généralement, il plaisait beaucoup et
+qu’on appréciait aussi la conduite correcte qu’il avait eue, lui-même,
+avec sa femme.
+
+--Stéphane m’a mise au courant, dit-elle. Vous avez bien agi. Ils
+s’aiment. Il faut les laisser être heureux.
+
+Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa vie qu’elle fut le plus
+en danger de mort. Mais elle l’ignorait et elle souriait agréablement à
+Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait de mots ignominieux.
+Elle l’interrogea:
+
+--Et vous, mon cher, que ferez-vous?
+
+--Moi, dit-il, je me remarierai certainement à plusieurs reprises pour
+faire encore d’autres bonnes actions dans le genre de celle-ci et
+mériter votre approbation, chaque fois que je débarrasserai de moi l’une
+de mes femmes. A la fin, je vous épouserai, pour être sûr de ne plus
+être trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à la fin: c’est sur vous
+que je me vengerai des autres...
+
+Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla. Alors, elle eut peur de
+lui. Elle savait trop qu’on la connaissait fragile pour ne pas avoir
+discerné son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il allait être
+libre, qu’il était capable vraiment de se mettre en tête de l’épouser et
+qu’il lui jouerait des tours épouvantables parce qu’elle refuserait. La
+nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de force dans l’église de
+Saint-Jean-de-Luz et il lui jetait des pipes à la figure pendant qu’un
+prêtre les mariait.
+
+Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel de Saint-Brémond, à
+Ustaritz. Elle y trouva le marquis de Sola, M. et Mme de Jouvre, et
+quelques personnes. Elle raconta son rêve. On s’en amusa.
+
+--Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le semble, dit le colonel.
+On raconte qu’aux Indes il appâtait le gibier avec de petits Hindous.
+Évidemment, c’est une chose que je ne ferais pas, mais en Sologne, je ne
+chasse que le perdreau. En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady
+Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui ai parlé, chez elle,
+un jour. Il m’a semblé distrait et il ne m’écoutait qu’imparfaitement.
+Je le crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant mieux pour lui.
+Autrement, il n’eût pas été bon à grand’chose.
+
+--C’est un joli garçon, dit Mme de Jouvre, et je le trouve sympathique.
+J’étais à Paris il y a quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux
+dans une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un de l’autre. On
+m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il a rang de conseiller d’ambassade
+et qu’il partait chasser le lion quand il a rencontré Stéphane.
+
+--S’il allait chasser le lion, c’est autre chose, s’exclama M. de
+Saint-Brémont en dévorant du chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes.
+Ce n’est pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui vaut vraiment
+le voyage. Et ce n’est pas un démocrate.
+
+--En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit M. de Sola, je vous
+conseille, quoi qu’il arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme
+sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu près un insensé. Hier,
+j’étais au bar basque. Il y est venu. Il roulait des yeux farouches et
+dévisageait les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois, a dit en le
+voyant: «Voici un gentleman américain.» Oswill, sans commentaire, lui a
+jeté son verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas insultant.
+
+--Il faut croire que si, pour un Anglais, dit M. de Jouvre.
+
+--J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond. Je suis élève de Saumur.
+Je n’aimerais pas m’entendre dire que je me tiens à cheval comme un
+cow-boy de cinéma.
+
+--Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison, continua M. de Sola, sans
+vouloir suivre son hôte dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse
+avec M. Dewalter. J’ai des renseignements.
+
+Pascaline lui sourit et l’approuva.
+
+On racontait qu’elle avait eu des bontés pour Sola. Elle lui demanda ce
+qu’on lui avait dit de Dewalter? C’étaient des choses vagues. Mais les
+de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils croyaient que l’amant de
+Stéphane avait, plusieurs années auparavant, hérité d’un oncle cardinal,
+qu’il était bon catholique et que, certainement, il obtiendrait dans
+l’avenir des facilités pour faire rompre en cour de Rome le mariage
+religieux de Stéphane.
+
+--Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît l’un des cas
+d’annulation, répondit encore M. de Sola. S. M. Alphonse XIII m’a
+raconté Elle-même qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un ménage
+espagnol qu’Elle protégeait.
+
+--C’est extrêmement difficile, conclut le colonel. Du temps de Napoléon,
+quand on avait le pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en sortir.
+Mais qu’importe! Ces jeunes gens, à Oloron, se passent parfaitement de
+toute espèce de mariage, même civil.
+
+--C’est là le scabreux, risqua l’un des convives.
+
+--Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua Mme de Jouvre.
+
+--Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement. Ne la jugeons
+pas. Elle était, jusqu’à ces dernières semaines, la plus irréprochable
+femme dans le monde et elle a le droit au bonheur.
+
+Cet avis rallia les suffrages. On conclut que Stéphane avait mille
+raisons, Georges Dewalter mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne
+de leur amour, il serait de mauvais ton de le connaître. Si lady Oswill
+téléphonait ou faisait savoir directement sa présence à Oloron, on ne
+pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait de rencontrer M.
+Dewalter chez elle, par hasard, au même titre que ses autres amis. Quant
+à Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par devoir, parce qu’il
+était un homme important.
+
+--D’ailleurs on le peut sans risques, termina le colonel en dévorant un
+cure-dents. Oswill s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre.
+
+--Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de l’être pour qu’on le
+laisse tranquille, dit Cinégiak du bout de la table. Au fond, je le
+soupçonne d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous que je suis allé
+le trouver, il n’y a pas trois jours, de la part de mon oncle
+Latuillière, son agent de change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était
+pas là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis chez lui un
+tumulte de dancing. J’en conclus qu’il profitait de sa liberté pour
+offrir une sauterie à quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont
+j’étais chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit et je vis
+un spectacle étrange: Oswill, absolument seul dans un fumoir, était
+accroupi ou perché, je ne sais trop, devant un jazz et lui-même il
+s’environnait, sans broncher, de vacarmes assourdissants. De sa jambe
+droite, il pédalait et faisait gronder la grosse caisse; de ses deux
+mains, il frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et faisait
+mugir un clakson. Il était en smoking et fumait une pipe brillante.
+J’essayai vainement de l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il
+redoubla sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il cria que sa
+femme l’avait ennuyé pendant des années en jouant du Bach sur un piano
+et que, heureusement, c’était son tour de se divertir avec un jazz. Il
+paraissait tout à fait calme et satisfait.
+
+--C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond.
+
+--Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut Pascaline en riant.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût entendu le même jour, aux
+termes près et moins l’anecdote du jazz, chez Mme de Joze, à Billières,
+chez le banquier Chillet, au cercle du vieux Baragnas et dans vingt
+maisons de Bayonne.
+
+On l’eût même entendu dans un endroit plus populaire, près des halles de
+Pau, au restaurant Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il venait
+en ville, ne manquait point d’y aller. Il savait qu’on y mangeait bien.
+C’était une animation, les jours de marché. Par l’escalier graisseux,
+aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée par la chair
+plantureuse de la table d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes
+rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine par la cheminée
+du monte-plats. C’était la lutte victorieuse des fumets de la ripaille
+contre les émanations nauséabondes de l’entrée. Les murs, échauffés par
+les présences humaines, ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans
+les verreries. Le linge était humide et froid sous les mains, mais la
+bonne humeur, la gaillardise du patron semait l’allégresse et bientôt,
+dès la première circulation des plats, on sentait affluer dans les mets
+servis toute la puissance du Béarn. Des paysans, des voyageurs de
+commerce, des valets de courses alternaient avec des propriétaires de
+chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates de la contrée et
+quelques gourmands de passage. Une vieille galante côtoyait un
+antiquaire de Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère
+surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés en traitement dans la
+ville et que leur médecin envoyait au déjeuner faire là une cure
+d’engraissement. Quand un service se laissait attendre, l’hôtelier, pour
+qu’on lui avalât les minutes, les lardait de propos salés. Nicolaï, sec
+et sobre à Oloron, s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait:
+
+--Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau que tu manges? Tu le
+vois? Il vient de chez toi. C’est un braconnier qui me l’a porté. Et,
+tout à l’heure, tu le paieras.
+
+--Quand il aura mes plombs dans les fesses, ton braconnier, c’est lui
+qui tu feras rôtir, disait Nicolaï, la bouche pleine.
+
+Supervie, qui savait tout, interpellait aussi l’antiquaire:
+
+--C’est dans le château de ses patrons que vous pourriez, vous, faire
+bonne chasse. Il y en a, là-dedans!
+
+L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets:
+
+--Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire, rien que pour les
+meubles, je mettrais quinze cent mille francs sur un chèque.
+
+--Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le tutoyant tout d’un coup
+comme un marchand de volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et même
+aujourd’hui qu’on divorce... Hé! toi, le garde... qu’est-ce qu’on m’a
+raconté? il paraît que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac?
+
+--Il l’a, répondait le serviteur.
+
+--Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman de la région. Il
+avait une voiture... de roi... C’est un fils à papa. Noblesse du pape,
+mais grosse galette.
+
+--Amène-le déjeuner, ton nouveau patron, bouffonna l’hôtelier,
+s’adressant derechef à Nicolaï. Je lui ferai payer le prix fort.
+
+--Et il paraît qu’il est bel homme, cria de son coin l’ancienne galante.
+C’est un roman, un vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage qui est
+native d’Oloron. Elle était dimanche là-bas. Elle les a vus chez le
+pâtissier.
+
+Le vieux garde mangeait toujours et ne disait plus rien, par respect.
+S’il avait parlé, il aurait confirmé ce qu’il entendait: l’amour, la
+fortune, la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour. L’opinion
+publique est une épidémie. On ne sait quel microbe la fait éclater.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, bien loin, sur la grande terrasse de
+Saint-Germain-en-Laye, où chaque après-midi, depuis trente années, il se
+promenait une heure, Montnormand songeait à la lettre nouvelle qu’il
+avait reçue de Dewalter. Dans cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il
+était à Oloron, que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait de
+venir. Le style était calme, net, sans aucune trace de dépression.
+Montnormand se réjouissait, croyant son ami exaucé. Il regardait Paris,
+muet au loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que les prières
+des hommes fussent entendues quand, pourtant si prochaine, la ville
+saturée de cris semblait environnée de silence. Sa belle petite âme
+s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son visage de chien de
+berger. Mais, dans les quartiers pauvres de la grande cité, la mouche
+apprivoisée charognait pour le compte de sir Oswill...
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait d’elle, Stéphane, depuis le
+retour dans sa vieille maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle
+n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa race, dans les dernières
+générations, avait respiré, s’était renouvelée et, d’âge en âge,
+dissoute dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait que ces
+arbres, à la fois robustes et solennels, n’étaient autre chose que des
+parents mystérieux. Elle les chérissait et, dans son amour pour Georges,
+elle lui rendait grâce d’avoir réveillé chez elle tant de sentiments
+obscurs et profonds. Elle demeurait la femme la plus simple du monde,
+n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait, ne doutant jamais d’une
+parole de son ami, prodigue d’elle-même, belle dans sa chair et son
+esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées, fatales, qu’on
+rencontre dans les romans et elle n’avait de romanesque que sa bonne
+foi.
+
+Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes, dans un univers
+rétréci, entre les bornes du domaine. Maintenant, Georges le connaissait
+parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la ferme aux animaux
+nombreux, les dessins des allées du parc, de celles même où l’on ne
+passait plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait aucun recoin du
+château; il aurait dit le mobilier des appartements, décrit le paysage
+de chaque fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait la plus
+belle partie des jardins: au loin, la lisière d’un bois de chênes, de
+châtaigniers et, tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang
+périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas jusqu’au petit pont,
+rongé d’insectes et pourri par les pluies de vingt années, que Dewalter
+ne connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un matin, se
+promenant seul dans le parc, il en avait compris la fragilité et, qu’au
+moindre fardeau, il s’abîmerait.
+
+ * * * * *
+
+Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser à sa maison. Elle
+déclarait:
+
+--Je ferai la même chose quand j’irai chez toi.
+
+Il la regardait. Un jour, il lui dit:
+
+--La vie est un voyage. Quand on est riche et sensible aux visions, on
+voyage pour peupler sa tête. A la fin, au moment de partir vers d’autres
+univers, en quelques secondes, on revoit tout de celui-ci. Nous sommes
+si heureux dans cette maison! Ce domaine, c’est tellement toi! Je veux
+l’avoir dans le cerveau.
+
+Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à Paris:
+
+--Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple. Je suis une paysanne, moi,
+une bonne paysanne d’Oloron.
+
+Il répondit:
+
+--Oui... une paysanne que j’ai rencontrée à Biarritz.
+
+Ils furent graves soudain. Ils comprirent qu’ensemble ils évoquaient la
+même minute et qu’elle était vivante.
+
+--Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher les choses dans sa
+tête et faire de sa tête un musée. Mais il faut aussi connaître où elles
+sont, pour les revoir, où se les cacher à son gré.
+
+--Il faut le pouvoir, murmura-t-elle.
+
+Il répondit:
+
+--Maintenant, je le peux.
+
+ * * * * *
+
+Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à Pau. Une après-midi, elle y
+fit deux visites et, tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul
+sur le boulevard des Pyrénées.
+
+L’hiver avait une limpidité de printemps. A peine, en face, avait-il
+dépouillé les collines de Jurançon, parées de vignes agréables et de
+bosquets. Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois écumant parmi les
+pierres qu’il ronge, coulait au bas des murs qui soutiennent la haute
+ville. En abaissant les regards, on découvrait la gare hideuse et le
+paysage en était gâché. Mais, dans l’ensemble des vastes tableaux
+exposés à la vue, ces premiers plans misérables disparaissaient. Tout de
+suite la plaine courait jusqu’aux coteaux, sillonnée de routes
+gracieuses. On apercevait des villas et des châteaux sur les flancs
+boisés des hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des grandes
+montagnes s’élevait et, derrière elles, c’était un autre monde,
+l’Espagne qui ne change pas, protégée par cette muraille sublime, la
+vraie barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les empires de
+l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une fissure, elle se dressait dans
+ses formes éternelles, mais la lumière des minutes ne cessait de la
+transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une blancheur crue, des
+nuées de roses s’abattaient maintenant sur les sommets et, brusquement,
+ils eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient. Dans la gloire
+fatiguée du jour, le vieux soleil courait de montagne en montagne en
+allumant des incendies.
+
+Georges, quittant des yeux le vaste déroulement des Pyrénées, regarda
+autour de lui. Sur les bancs de la promenade, des vieillards,
+indifférents à tant de beauté, somnolaient dans la tiédeur molle du
+boulevard; des malades aux poitrines courbées faisaient quelques pas qui
+les prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air, et leur espoir de
+durer se voyait dans leurs yeux avides. Leurs visages creux montraient
+encore leur plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti, les animait
+et, dans la splendeur immense de cette coupe, ils ne songeaient qu’à
+l’énergie nouvelle qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs.
+
+--Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter avec mépris.
+
+Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait et que, dans ce bel
+après-midi, il était pareil à ces exténués.
+
+Il hâta le pas et il se dirigea vers le château. Il foulait une large
+allée qui s’enfonçait dans un sous-bois. Au bas des arbres dépouillés,
+il traversait, sur le sol, des petits étangs de lumière. Une odeur
+moisie rampait sous les branches arides; les toits de la basse ville
+s’obscurcissaient. Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et
+soudain le soir frissonna.
+
+Georges reprit sa marche, en sens inverse, jusqu’à une église qui
+bourdonnait dans le crépuscule entre les deux grands hôtels de la ville.
+Il y entra. Incapable de prier, il songeait.
+
+Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit Stéphane, qui
+l’attendait depuis quelques instants dans sa voiture, à deux pas, devant
+un petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de ralliement.
+
+Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand la porte s’ouvrait, et
+l’on apercevait une boutique gauchement agencée en salle de consommation
+et en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit médiocre. Mais on
+y allait et, les couples qui dansaient, piètrement soutenus par trois
+musiciens de fortune, avaient, sans être en grand nombre, une impression
+de cohue entre les murs rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent
+là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point revu depuis sa visite à
+Biarritz. Il parut heureux de retrouver lady Oswill; il lui dit qu’il
+avait appris son retour et il demanda à Dewalter s’il ne suivrait pas
+les chasses au renard. Il vanta les difficultés du parcours et affirma,
+non sans orgueil, que les sportsmen venaient de loin par amour du
+risque. Il raconta que le jeune Chillet, de nouveau tombé de cheval,
+s’était luxé le poignet. Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert et
+dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder Stéphane, et gentil
+quand il observait Dewalter. Comme à la reine, il appliquait à lady
+Oswill l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit d’aller bientôt
+à Oloron.
+
+--Je réunirai quelques amis un soir prochain, dit Stéphane.
+
+Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier. Il l’avait vue enfant. Il
+la devinait heureuse et, avec cette bonne grâce subtile d’un sang de
+qualité, sans un mot malencontreux et tout de même avec précision, il
+lui fit comprendre les vœux qu’il formait pour son bonheur.
+
+--Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter. Elle était une rude
+cavalière dans nos petits escadrons. Elle me dépassait toujours et le
+maître d’équipage, en se retournant, était certain de l’apercevoir
+d’abord derrière lui. Depuis trop longtemps, elle avait renoncé à tous
+les beaux plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la retrouver.
+
+Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait aux vertus heureuses
+de son amour, et vraiment avec la joie neuve d’une femme dont la vie
+vient à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était doux, presque
+chaud, parfumé, et la fraîcheur du crépuscule avait disparu. Dans la
+nuit lumineuse, les grandes montagnes se dressaient là-bas, comme un mur
+sombre. Les pas résonnaient sur le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta
+devant la boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla. Elle voyait,
+dans la vitrine, un collier qui lui semblait beau, une espèce de rivière
+composée de brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer pour
+examiner le bijou.
+
+Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article avec un accent italien
+et, derrière lui, sa femme, grasse et lustrée, renchérissait. Ils
+étaient obèses et accablés par leur existence sédentaire. Ils vivaient,
+le jour et la nuit dans un amoncellement de meubles, d’étoffes, de
+bibelots, de vaisselles, de tableaux précieux, de statues religieuses.
+Le magasin, profond, était encombré comme une voiture de déménagement
+gigantesque et, dans les étroites allées qui restaient aménagées, ils se
+coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le ventre d’un navire.
+Autour d’eux, des fortunes dormaient sous la poussière, ensevelies dans
+une demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois, la boutique
+fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs secrets des soies
+merveilleuses et ils les faisaient chatoyer avec bonheur près de la
+table boiteuse où ils avaient dîné d’un ragoût.
+
+Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant aux mains de
+Stéphane. C’était un bel objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille
+francs:
+
+--Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des mains arrondies qui
+paraissaient sans os, pareilles à des petites poulpes et tachées comme
+elles de plaques violettes,--pas cér du tout. Relardo l’a payé treize
+mille...
+
+Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec affection comme d’un
+complice. Et Mme Relardo roulait des yeux candides dans son visage
+blafard, et souriait, obséquieuse, en se rappelant les six mille francs
+qu’elle avait donnés pour acquérir la vieille rivière.
+
+Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait qu’elle allait vendre au
+prix demandé. Stéphane, visiblement, se décidait. Georges la devança et
+lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le porterait souvent.
+
+Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, tandis que Dewalter payait
+l’italien. Alors, il lui resta en poche trois mille francs.
+
+Il était depuis quinze jours à Oloron.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, il dit deux choses:
+il dit qu’il avait un vieux notaire, jadis son tuteur entre la mort de
+son père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur fidèle et
+qu’il projetait de le faire venir pour quarante-huit heures. Il expliqua
+que ce Montnormand s’occupait de ses affaires mieux que lui-même.
+Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait enchantée de le voir.
+Dewalter lui dit aussi qu’elle devrait inviter pendant quelques jours
+Pascaline Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et il ajouta
+qu’il était mieux de le faire sans tarder, pendant que le notaire serait
+là. Ainsi leur solitude ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et
+l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour donner un souper à
+quelques intimes et les lui faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour
+fixer la date cinq jours plus tard, le premier décembre.
+
+--Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré chez Deléone,
+dit-elle.
+
+Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit:
+
+--J’aurais donné ma vie pour un seul jour.
+
+Ils descendirent dans la grande salle à manger. Deux valets en livrée
+faisaient le service et présentaient la cuisine d’Antoinette. Une
+vieille horloge, dans le silence solennel, faisait entendre
+régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+--Vains dieux, monsieur, le beau coup de fusil, s’exclama Nicolaï avec
+admiration.
+
+--N’est-ce pas, Nicolaï? approuva lady Oswill.
+
+Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude et le petit canard
+ensanglanté.
+
+--Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il.
+
+Ils revenaient d’une promenade de deux heures sur les terres du domaine.
+Ils avaient été tentés par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle
+brillait une lune de campagne, large, un peu rouge, comme un visage
+paysan. Il était dix heures. Encore deux tours de la grande aiguille sur
+les horloges du château, deux pas de la petite, et décembre serait là.
+
+La neige, rare dans ces régions, était descendue des montagnes, dans
+l’après-midi. Elle avait poudré les arbres et puis le vent l’avait
+chassée, vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant, celle
+qui était tombée se congelait sur le parc et lui donnait un aspect
+inattendu de paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient traversé
+le ciel.
+
+--Nos invités souffriront du verglas sur la route, remarqua Stéphane.
+
+Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le souper. Elle avait convié
+Pascaline Rareteyre, les de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques
+autres. On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient
+vingt-quatre heures au château. Et Dewalter attendait Montnormand. Mais
+Stéphane, certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la cuisine et les
+offices, ne s’occupait pas de la réception. Elle ne pensait qu’à la
+promenade qu’elle venait de faire avec son ami.
+
+--C’était beau, n’est-ce pas? dit-elle.
+
+--Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête que nous foulions, les
+chênes immobiles, tout autour la terre recueillie... la nuit... et tout
+le ciel entre les murs!...
+
+Il parlait gravement, avec une expression sereine, debout devant elle,
+assise dans un grand fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait
+affluer le sang à leurs visages. Elle était belle, d’une beauté
+éclatante et joyeuse. Elle s’exprima:
+
+--Il est exaltant de frapper du pied le sol natal qui vous appartient.
+Je plains ceux qui n’ont pas la saine sensation de la propriété.
+
+--Ils sont à plaindre, dit-il.
+
+Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée, on entendit le cri,
+plusieurs fois répété, d’un train. Il demanda:
+
+--Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï?
+
+Le vieux garde était maintenant dans une antichambre, mais Joséphine,
+occupée à délivrer Stéphane de ses bottes, devina le motif de la
+question:
+
+--Le train de Paris est arrivé, monsieur, dit-elle. L’auto est revenue.
+Me Montnormand est dans sa chambre, en bas,--la chambre près du fumoir.
+Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un encas qu’il a refusé, ayant
+dîné en gare de Puyo.
+
+Dewalter réprima une espèce de frisson, comme si la présence de son ami
+marquait pour lui une heure décisive.
+
+Il plaisanta:
+
+--Pauvre Montnormand... Il doit avoir peur sous ces plafonds. J’y vais,
+chérie.
+
+Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à l’heure. Il lui
+demanda si elle était ennuyée de sa venue?
+
+--Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu l’as mandé, c’est que tu
+avais à lui parler. Au moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat?
+
+Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié.
+
+--Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant du doigt. Il faut secouer
+tous ces gens-là. J’en ai assez de m’appeler lady Oswill.
+
+--Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il en souriant, c’est
+l’avoué.
+
+Elle se leva.
+
+--C’est la même chose!
+
+Vraiment, elle confondait leurs attributions, tout à fait au-dessus des
+procédures. Dehors, des aboiements éclatèrent, des appels de chiens.
+
+--Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï revenu. Ah! les brigands.
+
+Il sortit rapidement.
+
+--Pauvres bougres, murmura Dewalter.
+
+Elle rit:
+
+--Comment, pauvres bougres? Chez toi, est-ce que tu les supportes?
+
+Il dit, assez drôlement:
+
+--Oh! non. Chez moi, j’ai l’œil.
+
+La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière:
+
+--Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou, des tire-la-crotte!
+Il ne manquerait plus qu’un seigneur comme monsieur supporte ça!
+
+--Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté.
+
+Elle demanda si les feux du salon étaient allumés.
+
+--Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut voir comme ça flambe.
+
+--Mes vieilles cheminées mangent des arbres, dit Stéphane avec un grand
+sourire.
+
+Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun de ses mots précisait
+son rang et sa fortune. Georges ne bronchait pas; il pensait qu’il était
+lui-même un braconnier ou il se comparait à ces arbres dont elle venait
+de dire que ses cheminées les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle
+qu’il avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les sacrifices, et
+si belle, qu’il ne se plaignait pas plus que les hêtres.
+
+ * * * * *
+
+Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent. Il lui rappela
+qu’en cette minute, Pascaline et ses autres amis s’étaient donné
+rendez-vous à Biarritz et prenaient place dans leurs voitures. Déjà,
+sans doute, elles fouillaient de leurs phares les ombres froides de la
+route.
+
+Stéphane se leva:
+
+--Allons nous faire beaux...
+
+Mais elle se sentait tout d’un coup un peu lasse d’avoir parcouru les
+lourdes terres. Elle riait et, gentiment, s’amusait à sembler
+chancelante.
+
+--Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru dans ces bois... Et la
+chambre est si loin... Le couloir... le grand escalier, tout cela à
+grimper et à redescendre...
+
+Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste et silencieuse maison.
+
+--Monte en voiture, murmura-t-il à son oreille.
+
+Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta comme une enfant. Et,
+derechef, dehors on entendit les chiens...
+
+Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne de fer forgé
+l’éclairait et comme des fantômes on y voyait des armures sur des socles
+noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de grands gibiers d’outre-mer.
+Tandis qu’il courait presque, en l’emportant, leurs ombres
+s’allongeaient sur les pierres de la muraille. Au fond naissait
+l’escalier, beau de forme, aux marches larges de marbre gris. Une porte
+d’angle s’ouvrit, livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter
+s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes. Rieuse, elle l’entendit lui
+présenter Me Montnormand.
+
+--Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle, illuminée de
+plaisir.--Soyez le bienvenu chez moi. Pardonnez votre ami de ne pas
+avoir été à votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il vous aime
+et je vois bien qu’il a raison. Vous avez mal dîné, mais vous souperez.
+Et demain vous vous occuperez de vos affaires...
+
+Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé, retourna dans la chambre
+qu’on lui avait donnée.
+
+Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts lambris et tout environné
+d’un vieux luxe écrasant. Il ne savait plus que penser et il fut
+assailli d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter, en quelques
+mots, l’avait mis au courant du divorce et lui avait expliqué le jeu
+terrible du mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien lui dire
+de ses projets, il lui avait seulement demandé, avec une insistance
+fiévreuse, de venir à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme pour
+un duel on appelle un témoin.
+
+Le vieil homme s’était mis en route sans rien savoir. Il s’imaginait que
+les choses tournaient bien et que la sincérité de Georges avait vaincu.
+Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait ébloui et peut-être
+atterré de sa beauté. Il comprenait la folie de son ami. La gaîté de
+lady Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était plus menacé.
+Mais, en même temps, il avait vu Dewalter et dans ses yeux, à un seul
+regard, il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait. Il ne savait
+plus s’il était venu pour apprendre sa félicité ou pour le sortir de
+l’abîme? Il avait peur tout à coup dans ce grand château comme dans une
+maison ennemie et il marchait à travers la chambre, à pas tremblants et
+inutiles.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et Dewalter s’habillaient pour
+le souper, et que, dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron,
+la vieille Antoinette, toute réjouie, était entrée dans le grand salon
+où le souper serait servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï.
+Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur avait rapportés
+des Indes.
+
+L’appartement était vaste, placé dans une aile, sans rien au-dessus de
+lui qu’un grenier. Ainsi le plafond était haut, presque lointain, orné
+d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle par un artiste habile. De
+son cintre, un lustre de vieux Venise descendait, illuminé pendant les
+réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires et des lanternes
+de Japon éclairaient vaguement l’ensemble de l’immense pièce, y créant
+des lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée. Ils agençaient une
+magie et quelques bois étincelaient comme des bouquets de fleurs dorées.
+Sur les murs, des personnages nombreux étaient représentés; également
+dorés et maintenant plus exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur
+des peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et des tables
+étaient d’autres laques rouges. Des sièges indiens, sculptés par des
+générations d’artisans, montraient leurs splendeurs éclatantes. Des
+tapis amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux de Mossoul
+étaient beaux comme des ailes d’oiseaux. Des magots bleus semblaient
+descendre d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient encore, quand on
+se penchait sur elles, l’odeur laiteuse des chèvres du Thibet.
+
+Dans un angle, une extraordinaire statue, d’une taille deux fois
+humaine, une statue de pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le
+Grec, avait de longues mains plates, posées sur les cuisses de ses
+jambes difformes. Mais un sourire divin enflait ses lèvres ourlées et,
+derrière ses paupières closes, elle semblait connaître tout ce que les
+yeux ne voient pas. Après des siècles et des siècles d’immobilité dans
+un temple, au fond des humides forêts de Mathura, elle avait traversé
+les mers, volée par un Coulevaï et, dans le pays béarnais, elle
+continuait à proclamer la gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée.
+En face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques petites toiles
+militaires du temps de l’Empire français rappelaient qu’un Coulevaï,
+plus récent, avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux songes
+des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient les images de l’action.
+Partout la main rencontrait une matière précieuse à caresser.
+
+Antoinette errait parmi tant de merveilles sans les discerner. Tous ses
+soins allaient à la table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême et
+couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que le luxe, toujours de
+rigueur dans la maison, ne laissait rien à critiquer. Satisfaite de son
+inspection, elle tournait dans la pièce comme une vieille chatte.
+
+Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte double, haute de quatre
+mètres, précédée de marches qui donnaient accès sur un corridor
+intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle aimait voir pendue la
+gigantesque peau d’auroch qui lui semblait le vrai trésor du château.
+Elle aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir le parc et l’étang.
+
+Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui semblait que rien
+n’était plus admirable que ce tableau de son pays. Toute chaude de sa
+vigueur d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la forêt coupée qui
+flambait dans la vaste cheminée, elle regardait, bien à l’aise, l’aspect
+sinistre de décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait sans doute
+d’apercevoir une chose extraordinaire. Elle s’avança de nouveau, se
+faisant violence, pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé: elle ne vit
+plus rien que l’hiver.
+
+Elle respira.
+
+Et puis, de nouveau, elle ne respira plus: derrière elle, une porte--une
+petite porte qui donnait sur le parc--s’ouvrait doucement. Quelqu’un
+entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu tout à l’heure, qui avait collé
+sa tête aux carreaux, fait le tour extérieur du salon et introduit une
+clef dans la serrure. Antoinette, frappée de terreur, ne bougeait plus.
+Sa vieille figure tremblait comme une confiture blanche, secouée dans un
+panier.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Après quelques secondes, elle eut la force de murmurer:
+
+--Je l’avais bien vu.
+
+Elle voulut s’enfuir.
+
+--Restez là sans bouger, je vous prie; n’appelez personne, dit Oswill.
+
+Il était impeccable et vraiment d’une grande allure. Sur la chemise dure
+de son smoking, il portait un bouton de saphir entouré de brillants. Sa
+cravate semblait sculptée comme un papillon d’onyx. Une pelisse ouverte,
+dont le col et les longs parements étaient de zibeline, lui avait servi
+de vêtement d’auto. Il avait des gants de daim; par un miracle de
+vigueur et à l’aide de cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure
+courbés par le vent, gardaient sur son visage basané la forme ronde et
+collée d’un bonnet de bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles,
+protégés par la double barre des sourcils. Il souriait comme un diable
+en regardant la nourrice.
+
+--Comment ça va, Antoinette?... dit-il. Vous avez toujours l’air d’une
+vieille pomme de terre en robe de chambre...
+
+Dans le parc, des aboiements cessèrent. II grommela:
+
+--Les chiens se taisent enfin! C’est drôle, dans cette maison--où j’ai
+pourtant le droit de venir, je pense--quand j’arrive, les chiens
+aboient, les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais dû apporter un
+fouet.
+
+Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il mâcha entre ses dents:
+
+--Je pense qu’il engraisse.
+
+--Qu’est-ce que monsieur vient faire ici? osa demander Antoinette.
+
+Il répondit:
+
+--Vous le verrez.
+
+Et, comme elle tentait de se glisser entre les meubles pour sortir, il
+ajouta:
+
+--Vous avez envie de bouger? Fermez donc la porte.
+
+Tremblante, elle obéit. Il ricana:
+
+--Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.
+
+De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena du geste:
+
+--Où est votre maîtresse?
+
+Elle répondit:
+
+--Dans sa chambre, monsieur.
+
+--Et son amoureux?
+
+Elle se tut.
+
+--Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile?
+
+Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme une perdrix devant un
+pointer.
+
+Il sourit:
+
+--Nous sommes tranquilles.
+
+Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, il la laissa
+atteindre les marches. Dès qu’elle fut sur la première, il cria:
+
+--Antoinette!
+
+Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui reprend sa mesure après
+s’être allongé.
+
+Il dit:
+
+--Antoinette... tout à l’heure, il est arrivé, ici, un vieux petit
+monsieur, très laid... C’est un notaire. Je veux lui parler.
+Amenez-le-moi, tout de suite.
+
+Elle eut une joie: lui-même, il l’aidait à s’en aller. Elle pourrait
+courir à l’autre bout du château, prévenir Stéphane. Mais il le devina;
+à la seconde où elle allait disparaître, il la retint de nouveau et
+scanda rapidement:
+
+--Antoinette!... Sans rien dire, hein?... Si vous dites quelque chose,
+je fais un malheur! Je vous tue, vieille pomme de terre! Je tue le
+notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. Je tue les chiens.
+Je tue tout le monde, je vous assure.
+
+Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, dans une attitude
+burlesque de clown méchant. Elle sortit terrifiée. Il grommela encore:
+«Vieille pomme de terre», pour l’effrayer, mais il serrait vraiment les
+poings. Une fureur soudaine l’avait saisi. Il pensa:
+
+--J’ai tort de jouer la comédie et de dire que je tuerai tout le monde.
+Je deviendrais capable de le faire... Salaud!
+
+Il prit sur la table une bouteille de champagne, se versa un grand verre
+qu’il vida d’un trait, et puis un autre. Alors, il parut moins
+excentrique, plus lucide.
+
+ * * * * *
+
+Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant et à l’improviste. Il
+avait rencontré Laberose. Apercevant Oswill, il avait bien murmuré:
+«Quel perroquet!» Mais Cinégiak, absent, n’avait pu répondre: «Tu parles
+d’un zèbre!» comme il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule de
+Laberose, au risque de le précipiter sur le bar:
+
+--Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de votre cornac? Vous sortez
+seul? Prenez garde aux accidents.
+
+Laberose répondit méchamment que Cinégiak était invité à Oloron avec
+quelques personnes. Il les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il
+négligea de boire et sortit. Il allait à grands pas. Ainsi, Dewalter
+tenait? Il n’avait rien dit. S’il avait dit quelque chose, lady Oswill,
+tout de même, l’avait gardé? Dans sa faiblesse, elle osait inviter ses
+amis et leur présenter son ruffian?
+
+Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. Il était certain
+qu’elle continuait à être dupée. Mais comment?
+
+Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. Oswill,
+maintenant, possédait les preuves de la vieille misère de son ennemi. Il
+apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il envoya l’espion à Oloron.
+Rentré chez lui, il remuait mille hypothèses, quand son homme lui
+téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la réception. L’Anglais
+pensa que tout était organisé pour compromettre davantage lady Oswill:
+Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité par Montnormand.
+Elle entendrait une fable de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle
+serait prise. La vengeance s’écroulait... Oswill se précipita dans sa
+voiture.
+
+Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, aux abois, ne
+voulait que de l’argent. Il s’arrêta pour boire une tasse de café chaud.
+Pendant qu’il la sucrait, il prit une décision.
+
+ * * * * *
+
+Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se jeta de côté, à
+moitié dissimulé derrière un meuble. La servante apparut, suivie de
+l’humble personnage. Il s’avançait, un peu courbé, de toute la vitesse
+de ses fragiles jambes. Il descendit les marches, stupéfait de voir tant
+de richesses. Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. Il avait
+repris brusquement une allure excentrique pour épouvanter le bonhomme.
+
+Il dit:
+
+--Antoinette, restez là, en sentinelle... Si quelqu’un vient, vous le
+dites... Ça vous embête de me servir, mais c’est comme ça.
+
+Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, trop loin pour
+entendre, mais sous l’œil d’Oswill. Alors, il devint un personnage net
+et dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un geste impérieux, à son
+tour, il le fit asseoir.
+
+Montnormand obéit. Il était à peine posé sur le bord du fauteuil, agité,
+frottant ses mains mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux
+timides. Cependant, son cœur s’était affermi.
+
+--Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, dit Oswill. Je sais que
+vous avez prêté vingt mille francs à votre intéressant ami et j’ai
+appris aussi que vous aviez quitté votre petite étude et que vous veniez
+chez lady Oswill.
+
+--Vous avez une police, monsieur? demanda Montnormand.
+
+--Je n’ai pas tout à fait une police, répondit l’Anglais, imperturbable.
+J’ai des mouchards. Il faut ce qu’il faut...
+
+Il ajouta:
+
+--Ne me regardez pas comme ça... Gardez votre mépris pour d’autres!
+
+Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il cria soudain:
+
+--Antoinette!
+
+Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla sur sa chaise. On la
+voyait en haut des marches, devant la grande peau d’auroch, sous une
+lumière de verres en couleur. La cheminée illuminait une partie du salon
+et tout le reste demeurait un peu confus; quelques vieilles lanternes
+chinoises étaient seules allumées. Montnormand regardait Oswill: il le
+trouvait repoussant, mais beau.
+
+--Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur? dit-il.
+
+Oswill se leva:
+
+--Ce que je désire? Voici: je désire que vous me débarrassiez tout de
+suite, et pour toujours, de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne
+veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais c’est comme ça.
+
+Il ricana:
+
+--J’avais médité à l’usage de ma femme une petite démonstration. Je
+voulais qu’elle découvrît toute seule--et trop tard--qu’elle est tombée
+dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais d’avance le dégoût
+qu’elle aurait de son chevalier quand elle verrait quel genre d’animal
+il est. C’était rigolo.
+
+--Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.
+
+Oswill eut un sourire dur:
+
+--On fait les omelettes avec les œufs, les expériences avec les gens.
+Mais je vais vous dire...
+
+Maintenant son visage se crispait:
+
+--Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où j’allais. J’en suis aussi,
+de l’expérience... J’ai découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai
+dit: «Je veux divorcer», j’ai découvert que je tiens à ma femme. Je ne
+l’aime pas, j’y tiens.
+
+Il ajouta brutalement:
+
+--Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. Emmenez-le.
+
+Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand était stupéfait. Il
+voyait un jaloux souffrir. En même temps, il apprenait que rien n’avait
+encore changé dans le destin de Dewalter. Il se leva.
+
+--L’emmener? murmura-t-il... Je vous assure, monsieur, que s’il ne tient
+qu’à moi... J’ignore ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je
+suis venu... Permettez-moi pourtant de vous l’apprendre: avant votre
+expérience,--comme vous dites,--mon ami était prêt à partir. J’avais sa
+promesse et il ne ment jamais.
+
+--Il ne ment jamais? ricana Oswill. Alors ma femme sait qu’il est un
+va-nu-pieds?
+
+Le petit homme haussa les épaules:
+
+--C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans un engrenage. Une
+première faiblesse--bien excusable--l’a amené à jouer un personnage dont
+il ne sait comment sortir... Vous êtes un psychologue, monsieur? Je le
+veux bien. Mais le cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le
+mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. Dans le cas de M.
+Dewalter, il y a une noblesse qui vous échappe, certainement. Et puis,
+il y a aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous jouez les cyniques
+et, sans doute, vous y êtes entraîné. M. Dewalter joue un grand
+seigneur! Peut-être en est-il un véritablement.
+
+Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement de guêpe. Il ricana
+de nouveau:
+
+--Un grand seigneur!
+
+Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, son émotion grandie lui
+donnait une autorité singulière. Il couchait presque les oreilles en
+arrière, toute la peau de son visage se tendait et ses beaux yeux bleus
+semblaient surgir en avant pour regarder l’Anglais bien en face. Il
+répéta, agitant les mains:
+
+--Oui, monsieur... Un grand seigneur. Il en est un. J’ai connu sa
+mère... Je sais comment il a été élevé, et puis abandonné devant la
+vie... S’il n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne serait pas
+un raté. Mais les ratés, quand ils sont honnêtes, quand ils ne sont pas
+jaloux, sont peut-être ce qu’il y a de plus propre dans l’humanité. Ils
+ont souvent bien des dons. Il ne leur manque que la férocité qui fait
+les grandes réussites.
+
+Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, d’un regard. Il était
+froid, métallique. Le petit notaire, s’agitait vainement devant lui,
+comme un jouet mécanique devant une armure. Il dit:
+
+--Allons au but, voulez-vous? J’ai changé d’avis. Je ne veux plus que M.
+Dewalter, si intéressant qu’il soit, continue à intéresser lady
+Oswill... Quant à partir pour rien...
+
+Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière fois l’hypothèse de ce
+départ. Il conclut:
+
+--Je n’y crois pas. Alors, voilà: je donne, par votre intermédiaire,
+deux cent mille francs à votre ami... un chèque, payable au Sénégal.
+Dites-le-lui.
+
+--Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit Montnormand.
+
+Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue se fit jour:
+
+--Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout de suite. J’ai ici, dans
+ma poche, tout son dossier. Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des
+dernières quittances de loyer de sa chambre meublée... cinquante francs
+par semaine; ce n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me dit
+que je peux lui donner huit cents francs par mois pour un petit emploi
+subalterne, et qu’il les vaut... J’ai d’autres choses encore, de quoi le
+remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du souper...
+
+Il montra la table étincelante; il ajouta:
+
+--Je ferai le Commandeur.
+
+Il y eut un temps. Montnormand voyait la grande pièce aux richesses
+écrasantes et il sentait qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur
+et comprenait la nécessité d’épargner l’affront à Dewalter. Pourtant il
+eut la force de sourire avec mépris. Il demanda:
+
+--Puisque vous avez tout ça... Pourquoi offrez-vous de l’argent?
+
+--Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord parce que--je le
+répète--j’ai peur qu’on le garde tout de même. Et puis parce que je me
+rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. J’ai pitié de lui. On
+n’est pas parfait.
+
+ * * * * *
+
+Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, il devinait les affres
+de son ennemi. Il jugeait maintenant. En Montnormand, il voyait un
+honnête homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, méchant, il était tout
+de même un individu de bonne race. Il se sentait moins implacable. Il
+croyait toujours que Dewalter espérait rester, mais il admettait qu’au
+début, il n’avait pas été conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de
+forme et de raison.
+
+ * * * * *
+
+Le notaire vint plus près de lui:
+
+--Et si mon ami s’en va tout simplement?
+
+--Ne faisons pas de roman, dit Oswill.
+
+--Faisons-en! S’il part tout simplement, ruiné, lui, le pauvre... le
+démasquerez-vous?
+
+--Il ne partira pas.
+
+Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées dans les poches de sa
+pelisse. Il revint vers Montnormand et conclut, martelant son arrêt:
+
+--J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. Sinon, je vous jure
+que, tout à l’heure, ici, devant tout le monde, je l’exécute. Tant pis
+pour ma femme...
+
+Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une voix douce:
+
+--Monsieur Montnormand, décidez votre ami. Je vais dans mon ancien
+fumoir. Avec ma pipe, j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse,
+hein?
+
+Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, sans comprendre, elle
+avait suivi la scène, de loin.
+
+Il lui dit:
+
+--Quittez votre poste. Et taisez-vous.
+
+Du haut des marches, il regarda le vieux notaire. Il lui fit un signe de
+la main et lui cria:
+
+--A tout à l’heure.
+
+Et il sortit.
+
+Montnormand essuya son front. Il comprenait que Georges était perdu et
+qu’il devait fuir, fuir tout de suite, sans rien, sans même prendre son
+chapeau.
+
+Il dit à Antoinette:
+
+--Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous inquiétez pas... Je vais tout
+arranger. Trouvez seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans ma
+chambre.
+
+Mais, avec une angoisse grandissante, il vit Stéphane merveilleusement
+parée, et Georges en smoking. Ils descendaient de leurs chambres. Elle
+était appuyée à son bras et ils parlaient tout bas, d’un air heureux. En
+même temps, dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs voitures.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch, Pascaline
+Rareteyre, quelques autres encore, tous de ses intimes, étaient
+accueillis par Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse d’être
+devenue plus belle encore que sa beauté. Montnormand, d’une voix rapide,
+apprenait à Dewalter, dans un coin du salon, la présence d’Oswill, la
+menace et le marché qu’il proposait. Sa pensée vivante lui permit de
+dire tout, sans phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas deux
+minutes. Il dit aussi que la fuite seule éviterait l’esclandre. Mais
+elle-même, elle en était un.
+
+Dewalter ne broncha pas: il savait que, déjà, les amis de Stéphane
+avaient les yeux sur lui. Sous les apparences discrètes, requises par la
+politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose comme un héros de
+roman. Immobile et souriant, l’air de parler d’une chose facile, il pria
+le notaire de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill dans le
+fumoir et de lui enjoindre de prendre patience. Tout à l’heure, il le
+verrait, il lui donnerait satisfaction et ils s’entendraient
+certainement. S’entendre? Montnormand, stupéfait, obéit. Il restait
+ébahi du calme de Dewalter et inquiet de sa facilité.
+
+Quand il revint, Stéphane, autour de la table, plaçait gaiement ses
+invités, Georges, les présentations faites, semblait très à l’aise parmi
+eux. D’un regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien promis: il
+sortit la main de la poche droite de son smoking. D’un signe léger, il
+remercia Montnormand d’avoir accompli sa mission. Comme chacun prenait
+place, il le fit asseoir près de lui.
+
+Les valets commencèrent le service. Ils portaient la vieille livrée
+traditionnelle de la maison. Lady Oswill, dans la situation où son amour
+l’avait mise, n’avait prié à souper que des amis à toute épreuve; mais
+elle avait tenu à donner à la réception intime un caractère subtil de
+demi-apparat, afin de bien démontrer qu’elle conservait sa discipline.
+Après le bisque, les conversations, d’abord prudentes, s’animèrent.
+Cinégiak raconta drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait
+personne et qui faisait le tour du monde avec un perroquet dressé. Le
+perroquet savait le nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter.
+Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait: «Je vous présente
+mister Qouick!»
+
+--Il y a beaucoup de perroquets dans le monde, dit Mme de Lutze à
+Dewalter, qui attirait décidément sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés
+m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous êtes spirituel, que vous
+avez du cœur et que vous rendez mon amie heureuse.
+
+--C’étaient des perroquets savants, répondit Stéphane. Ils savaient bien
+ce qu’ils disaient.
+
+Elle était fière de son bonheur et ne manquait pas une occasion d’en
+parer Dewalter.
+
+--Vous êtes un homme heureux, proclama Jean d’Aigregorch... Si, avec ça,
+vous aimez la peinture et vous avez une chasse en Sologne...
+
+--Vous avez une chasse en Sologne? demanda Baragnas.
+
+Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il ajouta:
+
+--J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans vos régions.
+
+--Où ça? lui cria Pascaline.
+
+Il rit, but un verre de champagne et proclama, tandis que Montnormand se
+faisait tout petit:
+
+--En Chine.
+
+--En Chine? Vous ne vous refusez rien, admira quelqu’un.
+
+--C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il. Il a pensé qu’un
+pays où il y a des chimères, il me devait bien ça.
+
+--Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique, dit Cinégiak.
+
+Il sourit:
+
+--Vous trouvez?
+
+Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua:
+
+--Non. Vous êtes net, froid... Hein, Stéphane? M. Dewalter est
+chimérique?
+
+--Puisqu’il le dit, répondit-elle...
+
+--Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter. Moi, j’ai de la chance. Je
+réalise. Je suis propriétaire de chimères, non seulement en Chine, mais
+en France.
+
+Stéphane, heureuse, intervint:
+
+--M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère.
+
+--Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak. Des perdreaux en Sologne,
+des chimères en Chine... quoi encore?
+
+Il demanda:
+
+--Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà?
+
+Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand trembla.
+
+--Où? demanda Dewalter. A Deauville? A Venise? Au tir aux pigeons?
+
+Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à Montnormand qu’il ne
+buvait pas.
+
+--C’est que je n’ai pas la tête solide, lui répondit son vieil ami.
+
+Il y avait une nuance de reproche dans sa voix. Il ne comprenait pas.
+Georges, impassible, le regarda. Il dit:
+
+--Il faut l’avoir.
+
+Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa situation. Si Oswill
+l’inquiétait, il le cachait bien. Dans la belle salle où s’entassaient
+tant de merveilles, il semblait chez lui, comme un seigneur chez sa
+femme. La chère était fine; ainsi que les autres convives, il en
+profitait; personne n’aurait pu croire qu’il n’était pas parfaitement
+heureux. La fièvre même de ses yeux élargis lui faisait un visage
+rayonnant.
+
+Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane expliqua qu’ils étaient
+énervés de voir des reflets sur l’étang.
+
+--Des revenants? demanda gaiement Pascaline Rareteyre.
+
+Lady Oswill se moqua d’elle:
+
+--Des revenants? Pourquoi faire des revenants? Des feux follets, c’est
+bien plus simple.
+
+--Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch. Un soir, chez ma
+grand’mère de Rives, au château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon
+cigare à un feu follet... Toc... dans l’eau... jolie nage.
+
+--Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane. L’étang est rempli
+d’herbes et profond de dix mètres...
+
+--Les feux follets de la maison, il ne faut pas les suivre, dit Baragnas
+avec entrain.
+
+Dewalter parla d’une voix unie:
+
+--Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque chose d’aérien, de libéré.
+Ils sont lumineux comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont l’air
+d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient.
+
+--Poète! murmura Mme de Lutze...
+
+--Oui, dit lady Oswill! S’il était ambitieux...
+
+--Je le suis, dit Dewalter.
+
+Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut. L’un émit que oui,
+l’autre que non. La conversation roula sur ce thème. Dewalter s’anima et
+fut brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout le monde.
+Stéphane rayonnait. Elle déclara qu’on allait danser dans un salon
+voisin où les liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle. Il
+lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé de repartir le lendemain dans
+la matinée. Il avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il avait
+besoin de quelques minutes. Elle les accorda en souriant et emmena ses
+amis.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à pas rapides le grand
+corridor assombri. Déjà des sonorités, étouffées par l’épaisseur des
+murailles, venaient du salon de musique. Devant la porte du fumoir, ils
+s’arrêtèrent.
+
+--J’ai eu tort de venir, Georges, murmura tristement le notaire.
+
+Pendant le souper, il avait mal compris son ami, sa raillerie bizarre,
+son jeu de paradoxes, ses nouvelles inventions; toute cette escrime
+aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement. Surtout, il
+demeurait révolté que Georges eût accepté de voir Oswill et désiré
+s’entendre avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la faiblesse
+humaine et, disparaître pour disparaître, perdu pour perdu, autant
+valait, à jamais rayé de la société régulière, s’en aller avec des
+ressources, des possibilités de recommencer sa vie ailleurs.
+Montnormand, honnête, avait cependant par fonction une conscience aiguë
+de la valeur des choses. Il ne craignait rien autant que la détresse et
+la misère, la vraie misère. Mais il lui semblait que Georges aurait pu
+tenter sa chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément la bouée que
+lui tendait Oswill. Toutes ses idées chancelaient.
+
+Ayant déjà dans la main le loquet de la porte, Dewalter lui dit:
+
+--Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi, vous pourrez nous surveiller.
+D’ailleurs, le marché que je vais conclure avec l’homme qui est là
+n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre ou non. Mais
+vous serez rassuré de nous voir tranquilles; et si quelqu’un venait,
+vous entreriez, vous fermeriez la porte.
+
+--Je ne te comprends pas, dit Montnormand... Tu as changé... pas en
+bien.
+
+--Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec calme. Je suis un peu tendu
+parce que je me prépare à quelque chose, c’est tout.
+
+--A quoi te prépares-tu?
+
+--A partir.
+
+Il parlait d’une voix simple... Il parlait de la tractation avec le
+mari, de son départ... Le vieillard secoua la tête avec regret. Il
+allait essayer un appel à plus de dignité, mais la porte, de l’autre
+côté, fut ouverte et Oswill apparut dans l’encadrement.
+
+--Vous voilà! dit-il avec satisfaction. Je croyais que vous m’aviez
+oublié.
+
+--Vous voyez que non, répondit Georges. Je ne dirai pas que je n’ai
+pensé qu’à vous, mais presque.
+
+Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant devant l’Anglais avec
+délibération. Montnormand resta dans le corridor. Il avait remplacé
+Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il voyait de loin sans
+entendre.
+
+ * * * * *
+
+Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait meublée, sous Charles X, de
+vieux fauteuils espagnols. Les cuirs étaient beaux, lustrés par le
+temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des frises de reliures de
+choix couraient le long des murs et sur ces murs tombaient de lourdes
+tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à des exploits de
+chevalerie. Cela faisait penser à quelque coin d’étude dans un Escorial.
+Une odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe d’Oswill, semblait
+mal placée dans ce milieu, étonnante comme une mélodie anglaise au
+milieu d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure, Oswill avait
+essayé vainement d’éclairer: un court-circuit, depuis longtemps sans
+doute, avait arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée. Oswill
+alluma les bougies d’un candélabre et attendit. Par la fenêtre, il
+voyait les reflets lointains du salon illuminé, le salon de danse,
+courir dans le grand parc glacé et sur l’étang. Il ricanait dans la
+demi-clarté tremblante et confuse du vieil éclairage. Il était sûr de
+lui: Montnormand était venu lui annoncer que Dewalter acceptait la
+conversation. Il avait préparé le chèque. Mais le souper, à son gré,
+durait longtemps. Il se dit qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli
+recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ...
+
+Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut tout de même plus
+difficile.
+
+ * * * * *
+
+Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième fois et, à dire vrai, il ne
+le connaissait pas. Ils se mesurèrent des yeux en silence, tandis que
+s’allongeaient leurs ombres immobiles.
+
+--Alors, monsieur Oswill? dit enfin Dewalter.
+
+--Quoi, alors?
+
+--Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille?
+
+--J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est finie.
+
+--Croyez-vous?
+
+--J’en suis sûr.
+
+Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill avait les mains dans
+les poches de sa pelisse. Dewalter les avait dans les poches de son
+smoking. Anxieux et marchant de ses pas menus dans le corridor,
+Montnormand, de loin, les observait.
+
+--Qu’est-ce que vous décidez? demanda Oswill.
+
+Il y eut un temps, une longue seconde en suspens. Dewalter répondit avec
+lenteur:
+
+--Je vais partir, monsieur Oswill.
+
+Oswill sourit: il avait gagné. Sans prendre soin de cacher son mépris,
+il dit:
+
+--Parfait. Deux cents ou trois cents?
+
+Dewalter, toujours sans bouger, sourit:
+
+--Oh!... trois cents!
+
+Oswill ricana:
+
+--J’avais deviné. J’ai préparé le chèque.
+
+Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit.
+
+Georges souriait toujours:
+
+--Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez pas de cette légère
+dépense, dit-il.
+
+Il pâlissait.
+
+--Pas même au bout du mois, jeta Oswill.
+
+--Heureux homme! L’important, c’est que je disparaisse?
+
+--Oui, c’est ça l’important.
+
+Il ne cachait pas son désir de voir la place libre auprès de lady
+Oswill. En silence encore, ils se mesurèrent, Dewalter articula:
+
+--Que direz-vous à votre femme?
+
+--Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une violence soudaine.
+
+--Mais oui, dit Dewalter.
+
+Et il fit un pas. Il précisa:
+
+--Quand je vous ai fait une confidence,--alors que j’ignorais votre
+nom,--vous m’avez donné votre silence en garantie et votre parole de
+vous taire.
+
+--Et alors?
+
+--Et alors vous savez ma vérité, mais vous n’avez pas le droit de la
+dire.
+
+--Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda Oswill, soudain blême de
+colère.
+
+Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger cette colère. Il fit un pas
+encore. Il était maintenant devant le visage même de l’ennemi et il
+ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda:
+
+--Il reste entendu, n’est-ce pas... entendu... que, moi disparu, jamais
+dans aucun cas,--je dis aucun,--vous ne ferez part à personne,--à
+personne au monde,--de ce que vous savez de moi? Je disparais et vous
+vous taisez. Voilà le pacte.
+
+Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage. Il payait et encore on
+lui demandait une promesse! Il gronda, hérissé:
+
+--Et si je dis que je parlerai, vous resterez? C’est du chantage. Je
+parlerai si je veux.
+
+Dewalter n’avait pas fait un mouvement des bras. Il avait toujours les
+mains dans les poches du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il
+répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici il n’en avait pas eu, un
+sourire étonnant de combat. Son visage était net et dur. Et il parla
+sans hâte:
+
+--Monsieur Oswill, dit-il... J’ai, dans ma poche, dans ma main, braqué
+sur vous, un revolver. Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens
+votre réponse, je vous brûle. Après la détonation, avant qu’on entre
+dans ce fumoir, je me tue.
+
+--Je me moque de votre revolver, répondit Oswill sans broncher.
+
+Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant les formes de la main et de
+l’arme, et il savait que Dewalter ne mentait pas.
+
+Et Georges dit:
+
+--Vous avez tort.
+
+--Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais.
+
+A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de ce cœur d’homme.
+
+ * * * * *
+
+Pour la première fois il y réussit et il comprit que Dewalter le tuerait
+plutôt que de le laisser parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce
+qu’il voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa femme dans sa
+maison. Il accepta le pacte.
+
+--Je comprends très bien votre but, dit-il. Je vous donne ma parole
+d’honneur: allez-vous-en et je ne dirai rien.
+
+--Rien, jamais?
+
+--Rien, jamais.
+
+Dewalter respira profondément, délivré de la nécessité du meurtre et
+certain tout d’un coup qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et
+fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et l’étang.
+
+Il revint et dit:
+
+--Cette nuit même, je m’en irai.
+
+Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le prit. Il l’examina:
+
+--Il est très régulier... Pour vous ce n’est rien.
+
+--Rien.
+
+--Pour moi, émigrant, c’est la vie...
+
+--Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son vainqueur avec
+négligence.
+
+Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette. Dewalter le
+regardait. Un mépris, un détachement de tout montait sur sa figure
+soudain plus belle:
+
+--Voulez-vous du feu? dit-il.
+
+ * * * * *
+
+A l’une des bougies du candélabre, il alluma le chèque. Il tendit le
+papier enflammé. Il n’avait aucune peine à brûler une fortune, parce
+qu’il était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint les limites de
+la fatigue nerveuse et il ne pensait plus qu’à se reposer.
+
+Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de lui:
+
+--C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais. Puisque vous refusez,
+puisque vous ne voulez pas partir de bon gré...
+
+--Taisez-vous, dit Dewalter brutalement.
+
+Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta. Dewalter s’approcha de
+lui. Il avait l’air d’un condamné qui voit les fusils, mais lui-même va
+baisser le bras. Il continua:
+
+--Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous vous taisez. Vous avez la
+mienne, je pars. Cette nuit, cette nuit même, avant une heure... Je
+pars.
+
+Il précisa, immobile:
+
+--Je disparais...
+
+Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les regards croisés jusqu’à
+la garde et l’Anglais, sur son rival, vit la mort.
+
+Il dit lentement:
+
+--Je vous crois.
+
+--Vous avez raison, répondit Dewalter simplement.
+
+Après un temps, il ajouta avec un luxe de gouaillerie:
+
+--Vous ne me demandez pas où je vais?
+
+--Ça m’est égal, dit le mari. L’important c’est que vous ne reviendrez
+pas.
+
+Il y avait en lui un extraordinaire remous de pensées. Sa haine
+triomphait, mais il était humilié. En même temps, pour la première fois
+de sa vie, il admirait.
+
+Il s’en alla.
+
+Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas sans noblesse:
+
+--Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il. Vous avez ma parole. Je ne
+dirai rien... Vous pourrez disparaître en paix.
+
+Il sortit, passa devant Montnormand sans le voir. Quelques secondes
+après, il était dans le parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la
+maison, certain que son rival allait périr et pourtant d’avance vaincu.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Montnormand avait vu Dewalter brûler le chèque. Il se précipita vers
+lui, honteux d’avoir douté. Il lui prit les mains et le lui dit.
+Dewalter, affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils entendaient
+danser les invités.
+
+--Qu’est-ce que tu vas faire? demanda Montnormand.
+
+--Difficile, hein? répondit Georges.
+
+Jamais peut-être il n’avait été plus charmant. Mais dans ses yeux il y
+avait comme l’égarement, l’alcool d’une idée fixe. Il continua:
+
+--Parler? impossible. Vous me connaissez, vous, et pourtant vous avez
+douté. Jugez des autres! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et quelle
+insulte pour Stéphane!... Admettez aussi mon opinion à moi. Alors,
+voilà...
+
+Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce de voix nette et un peu
+monotone de ceux qui répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès
+d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand et il s’assit à
+côté de lui, sur l’un des bras du meuble. Ainsi il dominait son
+confident. Il le tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher de se
+lever. Il se penchait; il disait les mots lentement:
+
+--Écoutez-moi, mon vieux... Ramassez votre cœur et tenez-le solidement,
+hein?... J’ai trouvé le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer: je
+vais me tuer.
+
+--Tu es fou! dit Montnormand.
+
+Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais visage humain n’exprima
+mieux le bouleversement d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais
+Dewalter le maintenait.
+
+--Fou? dit-il... non, mais le plus sage des hommes. Écoutez-moi. D’abord
+un détail: voici un testament en règle, dans cette petite enveloppe...
+
+Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un mouvement. Il sentit
+Georges mettre le papier dans la poche de sa jaquette à côté du beau
+mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait les mots:
+
+--Il me reste tout juste, à Poissy, une petite maison dans laquelle ma
+mère est née. Elle vaudra, vendue, les quelques billets que vous m’avez
+prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai acheté l’autre jour, à
+Pau, une babiole pour Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous
+comprenez? Elle aura de moi ce souvenir.
+
+--Malheureux!
+
+Montnormand, maintenant, comprenait mieux. Il eut la force d’échapper à
+l’étreinte. Et il entendit bien les derniers mots:
+
+--Malheureux? Non. J’ai été, deux mois, un prince et un amant.
+
+Son ami bondit vers lui:
+
+--Et elle? cria-t-il.
+
+Pour la première fois, la voix de Georges trembla:
+
+--Elle! dit-il... Ah! si je pouvais lui épargner une douleur! Mais ça,
+je ne peux pas. A Paris, il m’était possible de partir. Je l’ai fait.
+Stéphane n’avait rien changé de sa vie. Elle est revenue. En revenant,
+elle m’a tué. Aujourd’hui, nous sommes liés. Et si je pars, je fuis.
+Elle se trouverait seule, avec cette pensée: «Il m’a quittée... il ne
+m’aimait pas.» Ou bien elle apprendrait... Je ne veux pas! Mais si en
+pleine joie... un accident...
+
+Il était toujours assis. Il avait légèrement levé la tête. Il regardait
+devant lui. Sur son visage, on voyait surgir par degrés, et à mesure
+qu’il parlait, sa merveilleuse frénésie...
+
+--Fou... fou... répétait Montnormand d’une voix haletante.
+
+Dewalter raisonna:
+
+--Mais non. Je pars, je fuis, j’ai cette lâcheté: qu’arrive-t-il? Ici,
+un grand seigneur, un amant trop heureux, s’écroule dans le cœur d’une
+femme. Il y meurt. Et quelque part, n’importe où, survit un pauvre
+bougre, foutu, cassé, un rien du tout inutile, désespéré et que personne
+ne connaît plus... Au contraire, si, dans un coin j’assassine ce pauvre
+bougre...
+
+Il conclut:
+
+--Aujourd’hui, vous savez, la mort d’un homme...
+
+ * * * * *
+
+Il pensait à tous ceux qu’il avait vus tomber pour une idée, à ces
+sacrifiés qui avaient donné leur vie pour défendre ce qu’ils n’ont pas,
+aux romanesques qui meurent pour des drapeaux, aux ambitieux qui vont au
+martyre pour rester dans l’histoire fragile des hommes...
+
+ * * * * *
+
+--Tais-toi, cria Montnormand avec révolte. Toute fin humaine est la fin
+d’un monde.
+
+Dewalter répondit:
+
+--Mais oui... pas plus: l’étoile filante!
+
+Il se mit debout et, soudain, il fut net, précis:
+
+--Nous sommes deux en moi: celui que je suis et celui que j’ai voulu
+être. Il faut qu’un des deux disparaisse.
+
+--Sois courageux, tue l’autre, cria encore Montnormand.
+
+--Non, répondit-il. Il est trop beau.
+
+Son ami recula. Il le voyait si beau, en effet, qu’il le sentit perdu.
+Il s’exclama, joignant les mains.
+
+--Et tu as de l’allégresse!
+
+--J’en ai, dit-il, transfiguré. J’en ai. Oswill se taira, j’en suis sûr.
+Je l’ai lié. Il est féroce, mais loyal. Avec rage, il se taira... Mon
+beau personnage vivra autant que Stéphane. Elle me pleurera sans avoir,
+par moi, l’humiliation d’une douleur basse. Personne ne saura que j’ai
+été un imposteur. Elle seule parlera de moi et me fera survivre. Je
+serai dans son cœur, tel que je me suis créé pour elle, inventé pour
+elle... Je durerai: vous voyez bien que je ne me tue pas!
+
+Montnormand murmura, à bout de ressources:
+
+--L’au-delà... malheureux!
+
+Dewalter répondit:
+
+--C’est le souvenir ou l’amnésie. Dans les deux cas...
+
+Derrière eux, ils entendirent une belle voix claire:
+
+--Eh bien? En avez-vous fini, avec vos questions d’argent?
+
+Lady Oswill venait d’entrer.
+
+Le vieux sentit sa petite main broyée dans celle de Georges; il vit en
+même temps, avec stupeur, le visage de ce condamné devenir impassible.
+Il n’eut plus devant lui qu’un client chic qui concluait:
+
+--Oui, oui, nous avons fini. Réglé, le compte.
+
+Il fit humblement son effort pour cacher lui-même son trouble. Stéphane,
+d’ailleurs, ne le regardait pas. Il insista:
+
+--Nous avons encore à dire...
+
+De nouveau, il faillit crier sous une main de fer. Mais Georges souriait
+et s’adressait à sa maîtresse!
+
+--Crois-tu qu’il est obstiné?
+
+Et puis à lui:
+
+--Demain, mon vieux.
+
+Montnormand respira. Demain, c’était déjà l’avenir! Il eut un espoir.
+Stéphane riait de le voir harceler son ami:
+
+--C’est donc si compliqué! dit-elle.
+
+--Non, répondit Dewalter très simplement. Il pense que je veux faire un
+mauvais placement. Mais il se trompe.
+
+Il enfla le ton plaisamment:
+
+--Allez, vieil entêté. Laissez-nous. Allez dormir. La nuit porte
+conseil.
+
+Il le poussait vers la porte et il le blaguait:
+
+--Il faut que je lui dise des proverbes!
+
+Il le regarda:
+
+--Nous en reparlerons demain.
+
+--J’y compte, balbutia le notaire.
+
+--Oui, dit Dewalter gravement.
+
+D’une volonté invisible de la main, il le contraignit à sortir. Il vit
+son dos courbé dans le grand corridor. Mais il était certain de l’avoir
+momentanément rassuré. Il pensa: «Me pardonnera-t-il d’avoir encore
+menti?»
+
+Il se retourna vers Stéphane. Elle avait allumé une cigarette, ne
+s’intéressant déjà plus à Montnormand. Pourtant, elle rit, étonnée,
+après son départ:
+
+--Il ne m’a pas même dit bonsoir.
+
+--Il est fou, dit-il. Il veut que j’achète des pétroles. Je te demande
+un peu.
+
+Elle l’interrompit:
+
+--Ne me demande pas. Si tu crois que j’y connais quelque chose? Viens
+plutôt avec moi. Pendant que vous remuiez vos argents... nous avons
+dansé. Je vais une minute dans ma chambre me refaire belle.
+
+Elle le disait par coquetterie. Il la suivit. La grande chambre avait le
+désordre de la joie. Les serviteurs, ailleurs occupés, n’étaient point
+repassés par là depuis que Stéphane et Dewalter, entre leur promenade et
+le souper, s’y étaient, l’un auprès de l’autre, habillés. Rien n’était
+replacé, ni les vêtements épars, ni les objets familiers, ni les
+coussins du lit. Tandis qu’elle se repoudrait, Georges alla vers la
+fenêtre et, à la vitre froide, il colla son front.
+
+--Qu’est-ce que tu fais? cria Stéphane.
+
+En se retournant, il l’aperçut quatre fois devant le triple miroir où
+semblait nager sa splendeur.
+
+Il dit:
+
+--Je regardais l’hiver. J’ai un peu de migraine. Je vais fumer un cigare
+et faire trois pas dehors...
+
+Elle répondit:
+
+--Alors, reviens vite. On a commencé un poker; si tu en veux...
+
+Il demande s’il était bien entendu que Pascaline coucherait au château?
+Elle le confirma. Il en parut satisfait. Il l’avait voulu insidieusement
+et qu’il y eût beaucoup de monde autour de Stéphane.
+
+Il lui demanda ensuite si elle l’aimait.
+
+Elle sourit:
+
+--Quelle est cette question? Comment ne t’aimerais-je pas? De qui
+doutes-tu? De moi ou de toi?
+
+--Ni de toi, ni de moi, répondit-il.
+
+Le frémissement de son âme sembla s’irradier de lui. Il était devenu
+merveilleusement beau. Elle en était fière.
+
+--Tous mes amis m’ont complimentée, murmura-t-elle en s’approchant. Ils
+m’ont fait plaisir.
+
+Il demanda:
+
+--Qu’est-ce qu’ils t’ont dit?
+
+--Mille choses très flatteuses... Que je pense...
+
+Elle parlait d’une voix un peu grave, lente. Peu pressée de redescendre,
+elle s’était assise. Alors, il se mit à ses pieds. Il levait vers elle
+ses yeux sombres et passionnés.
+
+Il dit:
+
+--Moi, je n’avais pas d’amis ce soir. Mon cœur seul m’applaudissait.
+
+Elle sourit:
+
+--Il battait si fort que ça?
+
+--Il battait comme à l’ordinaire, répondit-il. Et cependant, il
+m’applaudissait...
+
+Il avait pris ses mains et elle se sentait gagnée comme toujours par le
+contact de sa ferveur. Elle se pencha comme pour l’entendre mieux. Il
+dit:
+
+--Que de joies j’ai puisées dans tes yeux!... Quel immense bonheur sans
+fin, sans fin, m’est venu de toi, Stéphane!... Mon doux, mon bel amour!
+Laisse-moi te regarder... Embrasse-moi.
+
+--Cher chéri, murmura-t-elle sur ses lèvres.
+
+Il savait que c’était l’un des derniers baisers, mais elle, ignorante du
+drame prochain, elle ne le prolongeait que par plaisir. Elle se
+plaignit:
+
+--Pourquoi avons-nous invité tous ces gens? C’est toi qui l’as voulu.
+Ils nous volent notre solitude.
+
+Il se releva, la prit doucement dans ses bras et murmura vers son
+oreille:
+
+--Il fallait des témoins à notre grand bonheur.
+
+--Ambitieux, dit-elle en souriant.
+
+ * * * * *
+
+Ils descendirent. Elle s’appuyait à lui avec une sensualité douce,
+impatiente déjà que la réception fût terminée. Devant le fumoir il
+s’arrêta. Elle le suivit dans cette pièce. Là, les mots terribles
+qu’elle ignorait avaient été dits.
+
+--Allons... Fume vite ton cigare dans le parc et reviens... Je vais te
+le donner moi-même.
+
+--C’est ça, répondit-il d’une voix sans intonation.
+
+Elle fouillait dans la boîte plate de bois brun, que Nicolaï avait
+rapportée de Pau quelques jours auparavant; elle ne se décidait pas et,
+de ses belles mains, faisait craquer les petits rouleaux de feuilles
+pour en trouver un sans défaut. Enfin, elle arrêta son choix, mit à sa
+bouche le havane et l’alluma. Georges la regardait gravement et la fumée
+sortit gauchement des lèvres, tandis qu’elle riait:
+
+--Hou! Ça sent bon... mais bon...
+
+En lui offrant le cigare avec tendresse, elle mit sur son épaule ses
+bras qu’il avait tant aimés.
+
+--Toujours cette migraine? interrogea-t-elle... Tu souffres?
+
+Il dit:
+
+--Dans cinq minutes, ce sera passé.
+
+Et pour dissiper son inquiétude, il eut un grand sourire, un sourire
+sain et net, un sourire de héros. Elle en fut joyeuse. Elle frissonnait
+du regard amoureux qu’il posait sur elle et elle n’aurait pu dire
+combien elle en était éprise. Elle pensait que jamais elle n’avait reçu
+de lui la moindre peine. Il l’avait saisie. Maintenant, tout le long de
+son corps, elle sentait le sien et elle lui rendait un baiser. Elle
+mordit ses lèvres et elle étouffa presque dans l’étreinte qu’il
+prolongeait. Elle se dégagea:
+
+--Grand fou, murmura-t-elle.
+
+Elle lui fit un beau geste heureux de la main. Elle cria:
+
+--Allez... Je vais arriver à quatre pattes dans leur poker... et hop...
+on va danser. Reviens vite...
+
+--Oui, dit-il.
+
+Elle sortit.
+
+ * * * * *
+
+Il ne fit pas un mouvement vers elle, rien. Il sentait la chaleur de son
+sang. Mais il sentait aussi l’épuisement affreux de ses nerfs. Les
+bougies, maintenant descendues et proches de leur fin, créaient un
+tremblement de lumière déjà obscure autour de lui. Il ferma la porte du
+couloir. Alors il remarqua qu’elle était recouverte d’une glace. Elle le
+refléta tout entier. Il prit un candélabre, celui auquel tout à l’heure
+il avait brûlé le chèque, et il le haussa pour mieux s’examiner. Il
+était d’une pâleur nue d’acteur dégrimé. Il hocha la tête. Son double
+ayant le même geste, ils eurent l’air de deux rivaux qui se saluent
+avant le combat.
+
+Il reposa le candélabre. A travers les murailles épaisses de la vieille
+maison on entendait à peine la musique que Stéphane offrait à ses amis.
+Il avait mis le cigare à ses lèvres. Il en goûtait peut-être l’arome. Il
+ouvrit une porte-fenêtre qui donnait sur le parc silencieux et il
+regarda d’un cœur épuisé le dernier paysage de sa vie...
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Depuis vingt minutes qu’il avait quitté son ami, Montnormand n’avait
+rien entendu. Il ne lui semblait pas possible que Georges s’exécutât
+sur-le-champ et il ne pensait plus qu’aux moyens de suspendre le destin,
+la nuit passée. Mais le silence de sa chambre inconnue lui fit peur. Il
+lui sembla, soudain, qu’il avait eu tort de quitter Dewalter. Il le
+revoyait dans son allégresse funèbre.
+
+Il se précipita hors de son appartement, traversa le grand couloir,
+arriva au salon. Il vit que l’amant n’y était pas et Stéphane danser
+avec Baragnas. Il alla vers la salle du souper. Il y trouva la vieille
+Antoinette. Elle rangeait, elle-même, les pièces précieuses d’argenterie
+et Nicolaï l’aidait. Sur ses petites jambes titubantes, Montnormand
+descendit les marches et, vers eux, il se hâta.
+
+--M. le Notaire n’est pas trop fatigué? demanda le garde.
+
+--Non, non, dit-il... Je cherche M. Dewalter.
+
+--M. Dewalter vient de sortir dans le parc, répondit Nicolaï.
+
+Montnormand faillit tomber; il entendit mal le vieux serviteur qui
+continuait tranquillement:
+
+--J’arrive du fumoir. Je l’ai vu s’éloigner...
+
+Un cri d’Antoinette les fit retourner. Elle s’était approchée de la
+fenêtre:
+
+--Dans l’étang, balbutiait-elle... dans l’étang, quelqu’un vient de
+tomber.
+
+D’un grand pas de sa jambe traînante, Nicolaï la rejoignit. Il gronda:
+
+--Quelque braconnier!... quelque braconnier qui a passé sur le pont dont
+les planches sont pourries. Il n’en sortira pas, à cause des herbes. Il
+sera comme l’autre, qui y est tombé, il y a soixante ans... Il est
+fichu. Ce que c’est... ce que c’est, tout de même, que d’aller chasser
+sur les terres des riches!...
+
+Suivi d’Antoinette, il s’élança dehors. Montnormand essaya de les
+suivre. Mais il eut une défaillance et ses membres ne le portaient plus.
+Il resta seul au milieu des fortunes amoncelées des Coulevaï, agrafé de
+ses mains chétives au dossier d’un fauteuil, luttant de toutes ses
+forces pour ne pas rouler sur le tapis. Enfin, il se traîna vers la
+porte. Il y rencontra Oswill tel que tout à l’heure, impeccable. Mais,
+sur son visage, il vit la mort de Dewalter.
+
+Il lui cria, étouffant:
+
+--Il s’est tué?
+
+Oswill répondit d’une voix lourde:
+
+--Je l’ai vu tomber dans les herbes.
+
+Et il fit un pas, Montnormand se redressa:
+
+--Vous l’avez conduit au suicide! dit-il.
+
+Mais l’Anglais secoua la tête:
+
+--Pas moi: lui.
+
+Il fit derechef un pas. Il articula d’une voix plus basse:
+
+--Ne le plaignez pas trop. Il laisse ici un souvenir.
+
+Ils se regardèrent. Autour d’eux, la pièce immense, le musée
+héréditaire, maintenant presque obscur; dehors, le silence du parc.
+
+--Le détruirez-vous, ce souvenir? demanda Montnormand.
+
+Oswill soudain parut souffrir atrocement. Dans sa victoire, il se
+sentait prisonnier d’un pacte.
+
+Il répondit:
+
+--Non. J’avais fait un marché avec M. Dewalter. M. Dewalter a payé. Vous
+pouvez prévenir... par là... que votre ami... votre riche ami... vient
+de mourir... d’un accident.
+
+Il montra la direction du salon d’où venaient des lambeaux de musique.
+Il monta les marches, mais une jalousie terrible l’accablait. Il savait
+que Georges Dewalter avait gagné et que, pour garder lady Oswill et ne
+jamais plus la rendre à personne, il était vraiment, depuis quelques
+minutes, devenu le maître du jeu.
+
+ Garavan, janvier 1924.
+ Arcachon, septembre 1924.
+
+
+FIN
+
+
+IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--3724-4-25.--(Encre Lorilleux).
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 ***
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+ <title>L’homme à l’Hispano | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">PIERRE FRONDAIE</p>
+
+<h1 class="ssf large">L’Homme à l’Hispano</h1>
+
+<p class="c">Roman</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES<br>
+14, <span class="xsmall">RUE DE L’ABBAYE</span>, 14</p>
+
+<p class="c">1925</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em large">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>THÉATRE</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Montmartre.</td>
+<td class="bot r"><div>1910</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Blanche Caline.</td>
+<td class="bot r"><div>1912</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">La Maison cernée.</td>
+<td class="bot r"><div>1918</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">L’Appassionata.</td>
+<td class="bot r"><div>1921</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">L’Insoumise.</td>
+<td class="bot r"><div>1923</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">La Gardienne.</td>
+<td class="bot r"><div>1924</div></td></tr>
+<tr><td class="i top07">En collaboration avec Pierre Louÿs :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">La Femme et le Pantin.</td>
+<td class="bot r"><div>1910</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Aphrodite.</td>
+<td class="bot r"><div>1914</div></td></tr>
+<tr><td class="i top07">En collaboration avec Claude Farrère :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">L’Homme qui assassina.</td>
+<td class="bot r"><div>1912</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">La Bataille.</td>
+<td class="bot r"><div>1922</div></td></tr>
+<tr><td class="i top07">En collaboration avec Maurice Barrès :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Colette Baudoche.</td>
+<td class="bot r"><div>1915</div></td></tr>
+<tr><td class="i top07">En collaboration avec Anatole France :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Le Crime de Sylvestre Bonnard.</td>
+<td class="bot r"><div>1916</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>POÈMES</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Les Pierres de lune.</td>
+<td class="bot r"><div>1907</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CONTES ET NOUVELLES</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Les Fatidiques.</td>
+<td class="bot r"><div>1908</div></td></tr>
+<tr><td class="hang2 sc">Contes réels et fantaisistes.</td>
+<td class="bot r"><div>1910</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap i small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Éditions Émile-Paul frères 1925.<br>
+Tous droits réservés en tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em">A<br>
+MADELEINE FRONDAIE</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Mais enfin le carrosse avait été…</p>
+
+<p class="sign xsmall">PIERRE CORNEILLE</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c b ssf xlarge">L’Homme à l’Hispano</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Blanche, magnifique comme une barque royale,
+mais terrestre et reposée sur ses roues puissantes,
+l’Hispano recueillait les dernières lueurs du jour
+sur sa carrosserie aux apparences d’ivoire et d’argent.
+Pendant trois heures, elle avait traversé la
+lande, avec une puissance de bolide horizontal.
+Maintenant elle se reposait. Des enfants, venus
+pour l’adorer, tournaient avec prudence autour
+d’elle.</p>
+
+<p>La forêt cernait le village. Partout, — en
+arrière, en avant, à droite, à gauche, — l’armée
+profonde des pins, à intervalles réglementaires, en
+files correctes, en masses concertées, semblait
+attendre un ordre mystérieux pour se mettre en
+marche vers la mer. Un grand silence, rythmé de
+souffles larges, rendait prochains les cris des
+hiboux. La nuit montait en vagues lourdes et,
+dans les maisons, les lampes faisaient l’office de
+falots.</p>
+
+<p>Devant la machine, il y avait une auberge,
+plus longue qu’elle, et pas de beaucoup. Les vitres
+de la salle basse exposaient l’intérieur : une cheminée
+noire comme une pipe, des jambons pendus,
+un chat maigre sur le comptoir. Trois rouliers
+mangeaient à une table, et, devant une
+autre, dînaient deux hommes des villes.</p>
+
+<p>Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures.
+Depuis, la grande voiture pur sang, la bête de
+luxe avait troué les paysages. Ils avaient vu des
+arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché
+les mules, les sangliers, les gibiers des étangs.
+Comme un projectile, ils étaient entrés dans le
+soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à
+Castex, à vingt kilomètres de Bayonne.</p>
+
+<p>Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras
+et huileux, pareil au suffète de Carthage qu’on
+hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil et
+d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce
+et de la beauté. Son visage, d’une forme noble,
+la tristesse, mais charmante de son sourire et
+surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs
+claires, étaient les signes visibles de son
+esprit passionné. Il semblait énergique et bon,
+meurtri par l’incessante débauche d’être sensible.
+Il paraissait avoir trente ans et il portait le ruban
+de la Légion d’honneur. Il le portait sur son pardessus
+de voyage.</p>
+
+<p>Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement
+dans les ténèbres. Le chauffeur alluma ses
+feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit
+la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne.
+Au loin, une autre armée de pins eut l’air d’attendre
+le combat.</p>
+
+<p>— Je me demande ce que je fais ici ? dit
+Dewalter.</p>
+
+<p>De la route, son compagnon lui cria :</p>
+
+<p>— Évidemment, tu ne chasses pas encore le
+buffle. Tu me rends service. Voilà ce que tu fais.</p>
+
+<p>A son tour, il prit place dans la carrosserie
+somptueuse. Dewalter sourit vaguement, se
+retint de hausser les épaules et se tut. La nuit,
+sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la
+résine. Aux dernières maisons du village, le
+moteur commença le chant de la route. Bientôt,
+l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un
+train et, de chaque côté de la machine puissante,
+dans la direction opposée à la sienne, les arbres
+semblaient s’enfuir en gardant leurs distances.
+Le vent de la rapidité hurlait aux oreilles comme
+un loup. Ils traversèrent Bayonne d’un bond et
+l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du
+voyage. Ils furent à Biarritz devant l’hôtel du
+Palais.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>— Avez-vous remarqué ses yeux ? demanda
+miss Redge.</p>
+
+<p>— Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa
+voiture.</p>
+
+<p>— La voiture et pas les yeux ! s’indigna la
+vieille fille. Ça, c’est côte basque.</p>
+
+<p>La luronne rit de toutes ses dents :</p>
+
+<p>— La côte d’argent, dit-elle.</p>
+
+<p>Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du
+pays de Galles, elle était venue à Saint-Jean-de-Luz,
+pour sa santé. Elle avait ouvert une pâtisserie
+sur une petite place, à l’endroit où commence
+la route du golf, entre un magasin de fleuriste et
+l’officine d’un pharmacien. Le tout avait un aspect
+calme et romanesque de province. La boutique
+était agréable ; on y voyait au mur les portraits
+des souverains de l’Angleterre. D’un côté, derrière
+l’étalage de gâteaux, miss Redge avait placé
+des tables ; on pouvait y boire des infusions ; de
+l’autre, elle avait agencé un bar ; elle le regretta
+parce qu’il attirait des hommes seuls, des étrangers
+qui s’abreuvaient de gin en parlant avec
+rapacité des choses du sport. Elle rêvait une
+espèce de thé-chapelle, un endroit recueilli, un
+lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle
+avait en horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là,
+vers cinq heures, elle rayonnait dans la
+solitude.</p>
+
+<p>Une aventure merveilleuse, depuis quelques
+jours, se déroulait dans sa maison.</p>
+
+<p>Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de
+cette aventure ne fussent dérangés par personne.
+Elle les attendait. Elle ne leur avait jamais parlé,
+mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait
+le nom de l’homme. Elle l’appelait : <i>l’homme
+qui ne rit jamais quand il est seul</i>. La caissière
+disait : <i>l’homme à l’Hispano</i>. La femme admirable
+et respectée, on la connaissait. On savait qu’elle
+était Stéphane, la dernière descendante de la
+famille des Coulevaï.</p>
+
+<p>Et la famille des Coulevaï, aux pays basque
+et béarnais, c’est quelque chose comme une
+dynastie.</p>
+
+<p>Sans remonter trop haut — par exemple jusqu’au
+Grand Roi, sous lequel un Coulevaï, au
+soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à
+Jean-Bart, d’un coup de dés — l’histoire des
+Coulevaï était connue de tous, depuis 1880. Cette
+année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille
+traversa l’obscure ville d’Oloron, dont chaque
+demeure est orgueilleuse et cadenassée comme
+une banque. On la vit passer au confluent des
+gaves ; dans l’église de Sainte-Croix, tout le
+peuple pria pour elle. Pour une fois, Oloron fut
+dans la rue.</p>
+
+<p>Cette sombre cité catholique, écrasée sous le
+soleil, comme une grappe de raisin noir, semble
+destinée à mûrir sur sa colline sans être cueillie
+par les siècles. Les générations s’y succèdent à la
+façon des peupliers, si parfaitement pareils sur
+les routes qu’on ne saurait, de loin, les distinguer.
+A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent.
+Les richesses s’amoncellent sans se dépenser.
+La boulangère a des écus, le marchand
+d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré,
+le rentier économise non seulement ses
+rentes, mais les rentes de ses revenus. Les maisons,
+bien construites, lépreuses d’orgueil et de
+vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les
+plus somptueuses bâtisses d’un Anvers ou d’un
+Hambourg. Aux heures chaudes de la journée,
+personne ne passe dans les rues immobiles et,
+seuls, quelques chats mal nourris, entre deux
+sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus.
+La nuit, la petite ville se dessine, grandiose
+et hostile, dans l’air limpide. Le miracle béarnais
+enveloppe d’un charme goguenard cette forteresse
+de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre
+climat, serait rébarbative au plus haut chef. Mais
+elle a des vertus profondes. Les pères moribonds
+les transmettent aux fils comme les clefs morales
+d’un invisible trousseau héréditaire.</p>
+
+<p>Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses
+ancêtres, laissa avec regret, aux mains de deux
+enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent. L’aînée,
+Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le
+célibat. La fortune entière revint à son cadet qui
+fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut qu’un
+fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de
+l’Argentine. Elle ajoutait au vieux sang raisonnable
+des Coulevaï toute une infusion de chevalerie,
+d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita
+de sa noblesse charmante, de son goût des choses
+sentimentales.</p>
+
+<p>Avant de mourir à son tour, et veuf depuis
+longtemps déjà, son père la maria, à peu près
+sans la consulter. Les vingt millions devinrent
+cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son
+cœur et de sa chair, Stéphane attendait toujours
+une révélation. Elle commençait à souffrir d’une
+terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont
+on ne sait jamais vers quels déserts elles vous
+entraînent, parce qu’elles font naître les mirages.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge.
+Elle portait un grand chapeau, une capeline de
+paille souple qui encadrait son visage radieux.
+Elle était grande ; chacun de ses gestes rares la
+faisait plus belle. Des perles parfaites, un peu
+trop grosses peut-être, entouraient son cou. Une
+robe légère et brodée laissait voir ses bras que
+le soleil avait dorés. Elle était elle-même un être
+rayonnant ; quand elle souriait, on voyait sous
+ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.</p>
+
+<p>Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre,
+était une brune du pays, de bonne naissance.
+Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir
+perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante
+et elle avait tant d’esprit et de bonté qu’on lui
+montrait de l’indulgence.</p>
+
+<p>— Personne, dit-elle en constatant la solitude
+de l’endroit.</p>
+
+<p>— Il va venir, répondit Stéphane avec calme.
+Il doit être, comme hier, chez le fleuriste. Il choisit
+lui-même les roses.</p>
+
+<p>Elle ajouta avec un sourire déjà heureux :</p>
+
+<p>— Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les
+apporter…</p>
+
+<p>— C’est une aventure admirable, s’exclama
+M<sup>me</sup> Rareteyre… Te rappelles-tu Shakespeare ?
+Juliette entre ; Roméo se trouve en face d’elle. Pas
+un mot, et c’est fait : l’amour les a scellés.</p>
+
+<p>— C’est une belle histoire, murmura doucement
+Stéphane.</p>
+
+<p>Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il
+vînt. Elle ne voyait que la petite place déserte,
+solaire. A son tour, elle s’assit près de son amie
+qui la taquina :</p>
+
+<p>— Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter !…
+Comment est-il, l’homme qui n’a qu’à paraître pour
+faire des ravages, et dans un cœur comme le tien ?</p>
+
+<p>— Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle
+avec étonnement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.</p>
+
+<p>Cinq jours auparavant, elle était allée en visite
+chez M<sup>me</sup> Deléone. Elles avaient à se préoccuper
+d’une fête de charité. M<sup>me</sup> Deléone était une brave
+femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à
+Biarritz, afin d’améliorer la santé de ses fils, elle
+paraissait joyeuse que son mari fût auprès d’elle,
+depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût gros.
+Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane
+son arrivée à l’improviste, dans la voiture
+d’un ami. Deléone intervint et précisa : c’était la
+plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût
+admirée depuis longtemps.</p>
+
+<p>— Quand m’en offrirez-vous une pareille ?
+avait demandé l’épouse en roulant ses bons yeux
+d’enfant.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Quand je serai riche comme Dewalter.</p>
+
+<p>Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux
+mêmes endroits, qu’ils sympathisaient depuis la
+Marne et que son ami était un héros. Stéphane
+écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là
+devait, en tout cas, et comme l’épais Deléone, être
+un lourdaud.</p>
+
+<p>Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette
+grâce charmante, ce clair regard, ce je ne sais
+quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne.
+Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un
+vague effroi, peut-être une espérance, en tout
+cas un trouble inconnu.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,</div>
+<div class="verse">Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.</div>
+<div class="verse">Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.</div>
+<div class="verse">Je sentis tout mon corps et transir et brûler…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps
+dans le salon. Sa propre voiture, qu’elle avait
+envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne revenait
+pas. Enfin, elle résolut de partir, devant
+aller jusqu’à Anglet pour y faire une autre
+visite.</p>
+
+<p>La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone — c’est
+Deléone qui avait parlé — Deléone proposa
+à Stéphane l’auto de Dewalter… Dewalter
+n’avait rien dit. Elle accepta.</p>
+
+<p>Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter
+avait demandé la permission de monter auprès
+d’elle. Il n’avait rien à faire : ses devoirs présentés
+à la femme de son ami, il avait pensé lui
+plaire en la laissant à son mari. Ils s’étaient donc
+trouvés seuls, Stéphane et lui, dans la voiture et,
+déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient plus.
+Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter
+trembla. Sur sa face nette, le sourire se dessina
+quelques minutes, le sourire habituel, un peu
+lassé avec son étonnante mélancolie, et puis
+l’énergie du regard reparut… Il prit congé.</p>
+
+<p>C’était cinq jours auparavant ; depuis, ils
+s’étaient revus quatre fois. Ils avaient dîné le lendemain
+chez les Deléone. Stéphane, alors, avait
+proposé leur troisième rencontre ; elle possédait
+plusieurs autos… Cependant — et elle en gardait
+une stupeur — elle avait demandé à Dewalter,
+au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait,
+le jour suivant, la conduire à Cambo ? Elle
+l’avait vu pâlir. En revenant de Cambo, ils avaient
+pris rendez-vous pour le lendemain, à Saint-Jean-de-Luz,
+dans la boutique de miss Redge, et puis
+avant-hier encore… et hier… Et, aujourd’hui,
+elle l’attendait. Elle se demandait pourquoi elle
+avait amené M<sup>me</sup> Rareteyre et à quoi bon les précautions ?
+Pour la première fois de sa vie, elle
+aimait.</p>
+
+<p>— Le voilà, dit Pascaline à mi-voix… Tu avais
+raison… Il est, ma foi, tout en fleurs, comme le
+mois de mai.</p>
+
+<p>Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait
+des roses. Ce geste, difficile pour un homme,
+cette entrée de loin, avec ce joli fardeau ridicule,
+ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré
+et, dans une sorte d’enchantement, il marchait à
+Stéphane…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! Seigneur, si votre heure est une fois marquée…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait,
+avait l’habitude d’ouvrir d’abord un œil et
+de ne plus le refermer. Il restait quelques minutes
+ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il
+avait l’air d’un animal féroce. Un chasseur,
+d’instinct, aurait murmuré : « Le beau coup de
+fusil ! »</p>
+
+<p>Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes
+comme de vrais poils de bête et, tout le jour, lissés
+sur le crane en souple carapace d’argent, étaient
+emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le
+corps de l’animal se mouvait à l’aise dans des
+pyjamas excentriques. Il en avait un jeu complet,
+cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds
+et les mains, longs, minces, vraie signature de la
+vieille race. Sir William Meredith Oswill connaissait
+l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis
+Guillaume le Conquérant.</p>
+
+<p>Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant
+Cabourg, il n’avait point manqué de le rappeler
+rudement au maître d’hôtel qui lui servait du
+gin d’une assez piètre qualité :</p>
+
+<p>— Ça, du gin ?… avait-il crié. Du pipi de
+vache !</p>
+
+<p>Et, comme le serviteur protestait, il l’avait
+interrompu sans lui permettre trois syllabes :</p>
+
+<p>— Pipi de vache ! Je dis pipi de vache… de
+ces vaches dont l’un de mes grands-pères, et non
+le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait
+la tête gélatineuse, dans la prairie, pour
+faire rigoler son maître avant de f… le camp en
+Angleterre !</p>
+
+<p>Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du
+large, Oswill gravement avait continué son discours,
+expliquant aux inconnus voisins que le
+grand-père en question, coupeur de têtes de
+vaches, n’avait plus jamais quitté l’Angleterre à
+cause du mal de mer.</p>
+
+<p>Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille
+de gin, Oswill s’en était allé tranquillement
+perdre ou gagner quelques milliers de louis au
+casino, sans même se douter qu’une fois de plus
+il n’était point passé inaperçu.</p>
+
+<p>A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours
+perché sur un tabouret de bar, ne manquait
+point, pour résumer ses impressions, de murmurer
+à Laberose :</p>
+
+<p>— Tu parles d’un zèbre !</p>
+
+<p>A quoi Laberose répondait invariablement :</p>
+
+<p>— Quel perroquet !</p>
+
+<p>C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt
+du sanglier.</p>
+
+<p>L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord
+le matin, — toujours le droit, l’autre étant de
+forme pareille, mais d’une couleur différente, ce
+qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une
+espèce d’ironie dure, — l’œil, mobile comme une
+mouche, était sans contredit l’œil authentique
+d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui
+suivait le réveil, tandis que le baronnet rassemblait
+ses idées pour la journée, — c’est-à-dire
+cherchait ingénument comment il réaliserait les
+excentricités que son cerveau avait élaborées
+toute la nuit, en bonne mécanique inconsciente,
+apte à fabriquer de l’imprévu, — l’œil reprenait
+possession de l’appartement et des objets. Il
+n’avait pas grand travail à faire : la chambre de
+sir William Meredith Oswill était vaste, claire et
+presque nue.</p>
+
+<p>Le lit en était le seul luxe. Immense sans
+nécessité, son habitant, depuis trois années,
+l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady
+Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément
+s’y refusait. Il était bas, placé sur une
+marche que formait le front d’une estrade. Le
+tout était un amoncellement de fourrures d’un
+grand prix. Bien des hommes, dans toutes les
+rudes parties du monde où l’on chasse en risquant
+sa vie — après forêts canadiennes, solitudes
+du pôle, gigantesques humidités tropicales,
+déserts d’Afrique — avaient lutté pour conquérir
+les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec
+allégresse ses pyjamas extravagants. Le linge
+était usé comme il sied. Sans trop de peine, on
+aurait fait passer les draps dans un bracelet
+fermé, par exemple dans l’une de ces grosses
+chaînes que le dormeur portait au bras gauche.
+C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de
+platine et d’or, aux maillons pareils à ceux des
+gourmettes des chevaux de selle. Les oreillers,
+comme ceux des femmes, étaient encadrés de
+dentelle. Dans les nuits chaudes, William Meredith,
+les membres étendus, pesait lourdement
+sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises.
+Alors apparaissaient sur son corps robuste,
+dégraissé par la pratique constante du sport,
+les arabesques bleues d’un tatouage. Oswill
+était tatoué du col aux genoux. C’était, sur lui,
+comme une tunique à manches courtes ; les
+dessins s’arrêtaient à chaque bras au-dessus
+du coude. Une récente Majesté, l’un des plus
+grands monarques du monde, avait eu la fantaisie
+de s’orner le torse d’une chasse au renard.
+L’animal entrait au terrier. Sur le dos et
+au tournant des hanches galopaient de rudes
+chevaux. Oswill, lui, était agrémenté d’oiseaux
+et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le
+tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la
+peau halée et cuivrée par le grand air, donnait
+au personnage, au moment du bain, l’air précieux
+d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage
+en Amérique australe, le baronnet s’était offert
+cette résille.</p>
+
+<p>Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes :
+Oswill faisait des expériences physiologiques,
+et il les faisait sur les coléoptères. Parlant
+d’ordinaire le français, il avait une façon joviale
+et péremptoire de dire « mes expériences physiologiques »
+avec l’accent anglais ; il appuyait longuement
+sur le premier des deux mots ; il jetait
+le second avec une prodigieuse rapidité. Il
+semblait, par la désinvolture, vouloir s’excuser
+d’être supérieur. Il avait un orgueil maladif des
+curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de
+dire « physiologiques », il disait « psychologiques »,
+ayant étendu le domaine de ses expériences.</p>
+
+<p>« Expériences… » — Il arrondissait le mot, le
+gonflait dans sa gorge et entre ses dents. C’était
+une dilatation. A l’ordinaire maître de lui, d’une
+impeccable correction d’allure qui contrastait
+avec la verdeur du langage, excentrique et inquiétant,
+il ne devenait ridicule que lorsqu’il parlait
+de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte.
+Entre ses dents, la psychologie, la physiologie, — ces
+deux mots-là — sifflaient comme des vipères ;
+en même temps, il souriait d’un sourire figé,
+contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux
+railleries. Mais toujours, dans le haut du visage,
+le regard dur, le regard fixe aux deux couleurs,
+rappelait que la manie pouvait devenir dangereuse.
+Il s’agissait d’un homme qui, vers trente
+ans, aux Indes, attachait aux joncs des rivages,
+et tranquillement, les jeunes indigènes à chair
+fraîche ; au coin des sentiers qui descendent vers
+l’eau, ils attiraient l’alligator ; ils appâtaient le
+seigneur tigre. Oswill était bon fusil. Deux
+fois, cependant, les fauves avaient dévoré les
+enfants. Il devint nécessaire d’appeler un régiment
+et des canons. Le gouverneur de la province dut
+prier le baronnet d’aller plus loin — en Indochine
+française — continuer ses chasses. Oswill avait
+obéi, souriant, mais les dents serrées. Quand il
+racontait l’aventure, il ne manquait pas d’ajouter :</p>
+
+<p>— Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous
+croqués. Ils étaient maigres comme des
+chats de <span lang="en" xml:lang="en">White Chapel</span>. En voilà une affaire !
+C’est curieux… Les Anglais d’aujourd’hui donnent
+dans la pitié russe… les Anglais qui ont eu
+Hobbes !… Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas
+l’esprit national.</p>
+
+<p>S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il
+pensait alors à Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait
+furieux. Le premier surtout, qu’il appelait
+le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de
+vomir. L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante.
+Il avait puisé dans ses « expériences » la certitude
+que l’amour est une maladie de l’esprit
+comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne
+niait pas qu’il y eût des amants, mais comme il
+y a des opiomanes. Son rêve était de les enfermer.
+Il professait d’ailleurs que de tout petits
+établissements, avec bains, douches, camisoles,
+eussent été suffisants. Il disait :</p>
+
+<p>— Des malades de ce genre, des vrais, il y en
+a très peu. Les autres, presque tous sont des
+simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la
+blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est
+l’intérêt qui parle : argent, vanité, sens pratique.
+Ou bien on est fidèle, comme on est sédentaire,
+parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent
+pour prendre un billet. Ceux qui insistent
+sont des escrocs. L’amour, c’est la réussite de
+l’abus de confiance.</p>
+
+<p>Une joie profonde, celle du requin dans l’eau,
+se coulait en lui quand il se plongeait dans cette
+négation passionnelle. Il riait d’un rire cuivré,
+montrant ses dents courtes et solides. A chacun
+des traits lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être
+l’attitude de sa femme y était-elle pour
+quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait
+profession de la haïr. Étrange anomalie ! Comment
+peut-on haïr ce qui n’existe pas ?</p>
+
+<p>Quand Oswill découvrit cette contradiction, il
+apprit subitement beaucoup d’autres choses sur
+lui-même.</p>
+
+<p>Lady Oswill était faite de telle façon que bien
+des hommes volontiers l’eussent volée à son mari ;
+partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à
+New-York, elle eût passé pour proie enviable et
+mieux encore dans ces rendez-vous de plaisirs
+faciles et d’excitations courtes que sont les villes
+d’eaux à la mode. Combien de ces aventures
+dorées ? N’ayant point de lendemain, elles ont
+souvent un surlendemain : les amoureux s’en
+vont, se dispersent, mais reviennent de saison en
+saison, comme des oiseaux de passage. Les
+grandes habituées de l’adultère, libres et mariées,
+indépendantes et sensibles à un bijou qui
+marque une date et un souvenir, deviennent l’un
+des attraits les plus puissants de la station où
+elles exercent leur fantaisie. William Meredith
+avait toutes les chances d’être un mari sans restrictions.
+Mais lady Oswill, dans une société aussi
+ouverte, restait la plus scellée de toutes les
+femmes. Nul jamais ne l’avait vue se baigner sur
+la plage resserrée où, ruisselant et nu dans le
+maillot collant, parmi les hommes, également
+exhibés, le tout Biarritz féminin s’étale au soleil
+comme un troupeau. Cela déjà était remarquable ;
+mais bien d’autres choses encore : jamais on ne
+l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou
+vers Hendaye, ou ailleurs, à l’heure où l’on est
+chez sa couturière. Oncques ne se rappelait-on
+l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement
+pure, et seul, le mari tatoué, le gentleman
+aux yeux bicolores, savait ce qu’elle était au lit.
+Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la
+mémoire ; il y a longtemps, bien longtemps, que
+la chambre de l’épouse lui était fermée et plus
+longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur les
+fourrures parmi lesquelles, présentement, il
+venait d’ouvrir son œil gauche. Jeune fille, et
+dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée,
+quatre années auparavant, sur le conseil impérieux
+de son père. Oswill était de grande maison.
+Quand il le voulait, sa puissance n’était pas
+sans charme ; mais, destructeur, il s’était lui-même
+détruit. Lady Oswill, maintenant, l’ignorait.</p>
+
+<p>Tandis qu’il dormait encore, le domestique
+était entré, puis ressorti. Il avait laissé, près du
+lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à soda
+et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau
+d’Évian, l’autre une poudre blanche, connue de
+ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la
+nuit, et qu’on appelle <i lang="en" xml:lang="en">Eno’s Fruit Salt</i>. Il y avait
+aussi le thé bouillant, des citrons en quantité et
+un melon d’eau. Grâce à ces eaux, à cette poudre
+et à ces fruits, sir Oswill — après le bain froid
+et le bouchonnage — pouvait se mettre en route
+aussi dispos que s’il n’avait, quelques heures
+auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de
+vieille fine, assez de mixtures de toutes sortes
+pour foudroyer un chimpanzé.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, ce jour-là, — deux heures
+de l’après-midi comme à l’ordinaire, — sir Oswill
+ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de
+lancer rapidement son regard dans toutes les
+directions. Il avait rêvé, en les déformant, à des
+aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était
+mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre.
+Il n’y était point déshonoré, mais, à force d’extravagances,
+indésirable. Il avait rêvé. Il s’était
+revu au centre de l’institut modèle qu’il avait
+créé, à deux minutes d’Hyde Park, dans le
+fameux but d’étudier l’amour chez les coléoptères.
+En songe, il venait de parcourir le temps en
+marche arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz,
+il prolongeait sa déconvenue en faisant d’affreuses
+grimaces. Il avala sa quatrième tranche de
+melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de
+l’<i lang="en" xml:lang="en">Eno’s Fruit Salt</i>, il aperçut une lettre. Il ouvrit
+alors son œil droit, le noir, s’assit commodément,
+alluma une cigarette et décacheta la lettre.
+L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna
+le valet, et allègre, soudain dispos et frais
+comme un homme à jeun, il se mit en devoir de
+s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna
+dans la salle de bains. Le premier valet
+resta seul ; il débarrassa le lit et lut la lettre
+déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre
+d’un courtier en terrains. Il proposait l’achat
+d’une espèce de territoire. Le valet haussa les
+épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau.
+Un air léger de mai circulait sur la mer. On
+entendait au loin, vers l’hôtel du Palais, les
+grandes autos souples prendre leur vol. Oswill
+revint.</p>
+
+<p>Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient
+Comme brossées au scrubbs. Sur la culotte bouffante,
+les bas voyants, rose et vert mélangés, le
+chandail épais et souple, il avait endossé un grand
+manteau de laine claire, bourrue et sèche à la
+fois, un manteau ample de Barclay. Autour du
+col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec
+une lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec
+ses cheveux collés, plats et blancs comme des
+ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.</p>
+
+<p>Il descendit. En bas, devant le perron de la
+villa, la torpédo frémissait. Il hésita une seconde.
+Il demanda :</p>
+
+<p>— Madame est-elle dans la salle à manger ou
+chez elle ?</p>
+
+<p>On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée
+plus épaisse jaillit de la Dunhil. Il prit le volant.
+Au démarrage, il dit :</p>
+
+<p>— Préparez les malles pour un mois.</p>
+
+<p>Et puis, sans précaution, comme une brute, il
+s’élança vers le golf, dans la direction de Saint-Jean-de-Luz.
+Les links de Biarritz lui semblaient
+aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Le même jour, à la même heure, miss Redge,
+dans sa pâtisserie-chapelle, avait vu, avec ravissement,
+revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et
+comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit
+était à peu près désert, discrètement fleuri
+de quelques jasmins et de roses artificielles. Sur
+les tables, les sages petits gâteaux semblaient les
+frères de Poucet. Mais point d’ogre : les deux
+seuls consommateurs — hors Dewalter — étaient
+juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient
+gravement l’homme préposé à ce travail confectionner
+leurs porto-flips. C’étaient Laberose et
+Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les
+feuilles des platanes découpaient sur la blancheur
+du sol de sombres mains, frissonnantes au moindre
+vent.</p>
+
+<p>Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait
+rien. Il ne vit pas entrer Oswill. Il revenait du
+golf. Il avait joué les dix-huit trous sans perdre
+une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait
+soif. Tandis que, brutalement, il arrêtait sa voiture,
+en descendait et, du dehors, à travers la
+vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak
+et Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et,
+tout de suite, à le blaguer ; ils le faisaient avec
+ce mélange de rosserie et de déférence qu’un tel
+gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand,
+Oswill, les voyant s’agiter, s’était senti sur le
+tapis. A travers la vitre, il leur fit une grimace
+de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux.
+Cordial, il prit l’épaule de Laberose :</p>
+
+<p>— Vous parliez de moi, je suis sûr !</p>
+
+<p>Cinégiak rit franchement :</p>
+
+<p>— Oui, du pari…</p>
+
+<p>Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix
+ans et connue de tout Biarritz. C’est à la suite de
+cette histoire qu’Oswill avait dû quitter Londres
+et qu’il s’était installé sur la côte basque.</p>
+
+<p>Il rit à son tour, jovial :</p>
+
+<p>— Le pari ? Rigolo, hein ?</p>
+
+<p>Il ajouta gravement :</p>
+
+<p>— Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre…
+J’avais parié que le son de la voix
+humaine est le meilleur moyen physique pour
+avoir une femme. Je disais : le seul certain.
+Alors j’avais loué un ténor qui avait une voix
+extraordinaire… très belle… et je le menais chez
+mes amis…</p>
+
+<p>Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement,
+d’un ton enchanté :</p>
+
+<p>— Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame…
+avec sa sœur ! Alors on m’en a un peu voulu.</p>
+
+<p>Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la
+sœur du duc de Greeland — trente ans, pas
+belle, prude et sage jusque-là — s’était éprise du
+ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin,
+la noble vieille fille en était morte : scandale
+énorme. Oswill criait à tue-tête, dans Londres
+entière, qu’il avait gagné son pari ; que le prestige
+physique de la voix humaine était définitivement
+établi ; que la sœur du duc de Greeland,
+son ami, était, grâce à lui, décédée utilement,
+martyre de la science expérimentale.</p>
+
+<p>D’y repenser, il jubilait :</p>
+
+<p>— On m’en a un peu voulu… Ça m’est égal,
+vous savez… Je suis ici, mais mon charbon, il
+est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à
+Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans
+ma cheminée.</p>
+
+<p>Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères
+sur lesquelles vivaient en servage deux ou trois
+milliers de familles nombreuses. Depuis des générations,
+elles étaient courbées sous toutes les
+fatalités du travail… le libre travail, qui est aux
+travaux forcés ce que la croix de Jésus est à celle
+de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le même
+instrument de supplice.</p>
+
+<p>Il se tourna vers le barman :</p>
+
+<p>— Donnez-moi un gin, voulez-vous ?</p>
+
+<p>— Vous êtes un numéro, proclama Laberose.</p>
+
+<p>Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier :</p>
+
+<p>— Le destin est une loterie, mon ami. Nous
+sommes tous des numéros. Seulement, il y a
+beaucoup de zéros !</p>
+
+<p>Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec
+bonhomie :</p>
+
+<p>— Je ne dis pas ça pour vous.</p>
+
+<p>On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand,
+brusquement, il s’arrêta. A l’autre extrémité de
+la pâtisserie, il venait d’apercevoir Dewalter qui,
+à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas
+rendu compte qu’un nouveau consommateur
+pérorait. Oswill, dès qu’il le découvrit, resta
+immobile comme un chasseur qui voit le gibier.</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! par exemple ! Eh bien, je suis étonné…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous avez ? demanda Cinégiak.</p>
+
+<p>— Rien, répondit Oswill.</p>
+
+<p>D’un geste, il désigna au barman la table
+devant laquelle était assis Dewalter :</p>
+
+<p>— Vous servirez mon gin là-bas.</p>
+
+<p>Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers
+celui qui semblait ainsi le distraire. Cinégiak et
+Laberose haussèrent les épaules. Oswill était derrière
+Dewalter et si proche de lui qu’en étendant
+le bras il aurait pu lui faire le coup du père
+François.</p>
+
+<p>— Allo ! dit-il. Bonjour… Eh bien, c’est comme
+ça que vous êtes au Sénégal ?</p>
+
+<p>Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de
+ses pensées, il contemplait avec étonnement le
+personnage.</p>
+
+<p>Oswill souriait, l’air engageant :</p>
+
+<p>— Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi… Vous
+me reconnaissez, j’espère ?</p>
+
+<p>La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt,
+elle eût été prématurée. Sous l’accoutrement de
+golf, Dewalter avait eu besoin de quelques instants
+pour retrouver en Oswill le voyageur avec
+lequel, dans le train, il avait fait le trajet, huit
+jours auparavant, de Paris à Bordeaux. Maintenant,
+il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle
+du wagon, avec, à la place de la pipe, un long
+cigare interminable. Oswill souriait toujours, la
+main tendue.</p>
+
+<p>Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour
+dire quelque chose :</p>
+
+<p>— Excusez-moi, je m’attendais si peu…</p>
+
+<p>— Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez
+que je m’assoie avec vous ?</p>
+
+<p>— Je vous en prie.</p>
+
+<p>Le barman apporta la consommation. Oswill
+expliqua :</p>
+
+<p>— C’est mon gin…</p>
+
+<p>Il s’était installé et il continuait, jovial :</p>
+
+<p>— Eh bien, vous devez ressembler à votre
+grand-père ? Je ne le connais pas… Mais j’imagine
+qu’il était un Français comme vous… et qu’il ne
+savait pas voyager ? Quand je pense à notre conversation
+et que je vous vois ici… Vous êtes un
+blagueur, alors ?… Je suis étonné, car je n’aurais
+pas cru.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter.
+Je pars vraiment pour le Sénégal.</p>
+
+<p>Oswill sourit :</p>
+
+<p>Tant mieux… parce que… je me rappelle…
+Vous m’aviez dit des choses très intéressantes
+et qui m’avaient… je peux dire… attaché…
+Alors, comme je ne suis jamais attaché, je trouverais
+ennuyeux que, pour une fois que je l’étais
+un peu, ce soit pour les chats ! Ah ! vous partez
+pour le Sénégal ?… C’est un drôle de chemin !</p>
+
+<p>Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda :</p>
+
+<p>— Et vous êtes toujours très pauvre ?</p>
+
+<p>— Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que
+quand je vous ai vu…</p>
+
+<p>— Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un chauffeur entra, portant une impeccable
+livrée blanche. Il s’approcha de la table, ôta sa
+casquette et attendit. Oswill l’interrogea :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p>Le chauffeur désigna Dewalter :</p>
+
+<p>— Je veux parler à mon patron, monsieur…</p>
+
+<p>— Oh ! murmura Oswill, je suis vraiment très
+intéressé. Je vous dérange, peut-être ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, monsieur, dit le chauffeur… c’est
+pour les pneus…</p>
+
+<p>Il se tourna vers Dewalter :</p>
+
+<p>— C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai
+besoin de pneus de rechange… Si monsieur reste
+encore un quart d’heure, je peux aller les acheter…</p>
+
+<p>— Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.</p>
+
+<p>Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il
+expliqua qu’il prendrait deux pneumatiques et
+qu’il ferait le plein d’essence.</p>
+
+<p>Dewalter sortit son portefeuille ; ses mains
+tremblaient légèrement. Il donna l’argent demandé ;
+le chauffeur s’éloigna.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Alors ? sourit Oswill, impassible… vous
+disiez que vous êtes toujours très pauvre ?…</p>
+
+<p>— Encore un peu plus, vous voyez, répondit
+Dewalter.</p>
+
+<p>Il avala un verre de gin.</p>
+
+<p>— Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous
+buvez comme un Anglais.</p>
+
+<p>De loin, Cinégiak, l’appela :</p>
+
+<p>— Vous venez ?</p>
+
+<p>— Non, cria-t-il… Je suis avec un ami. Je
+reste un peu. Bonsoir.</p>
+
+<p>Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On
+entendit les mots rituels sur la porte :</p>
+
+<p>— Tu parles d’un zèbre !</p>
+
+<p>— Ah ! mon vieux, quel perroquet !</p>
+
+<p>Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il
+dit, avec une ironie un peu blessée :</p>
+
+<p>— Vous attendez la suite ? Il est certain que je
+vous la dois…</p>
+
+<p>Oswill était tassé dans son fauteuil :</p>
+
+<p>— Oh ! non, répondit-il, vous ne me devez
+rien… Mais la semaine dernière, dans le wagon
+où je vous ai rencontré pour la première fois et
+où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien
+non plus… Et, cependant, vous m’avez parlé et
+vous m’avez fait vos confidences. Je n’aurais pas
+écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir,
+s’il n’y avait pas eu cette histoire de paysages…
+qui m’a paru typique : je voulais fermer le volet
+de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne
+pas le faire, parce que vous quittiez la France
+pour toujours et que vous vouliez, avec vos yeux,
+dire un dernier adieu à votre pays… Vous avez
+proféré des choses très bien, à ce sujet, entre
+Tours et Bordeaux… Alors, parce que je n’avais
+pas sommeil, je vous ai écouté avec intérêt.</p>
+
+<p>— Parce que vous n’aviez pas sommeil ? répéta
+Dewalter avec un peu de dédain.</p>
+
+<p>Oswill, sympathique, le regarda :</p>
+
+<p>— Je dis ça… mais aussi parce que vous me
+plaisiez. J’ai toujours aimé beaucoup les gens qui
+s’en vont très loin… J’ai cru vraiment que vous
+partiez… Je me suis imaginé que vous étiez un
+émigrant authentique et que vous me racontiez
+vos malheurs parce que vous étiez tout seul
+et que vous saviez que vous ne me reverriez
+jamais.</p>
+
+<p>Il se leva :</p>
+
+<p>— Et je suis sûr encore que j’avais raison.</p>
+
+<p>— Vous aviez raison.</p>
+
+<p>Dewalter se tut quelques instants avant de
+poursuivre. Sa voix était calme. On la sentait
+pourtant frémissante et blessée :</p>
+
+<p>— J’étais, je suis, un émigrant authentique…
+Avant cinq jours, je serai sur la mer… Je ne
+connaîtrai plus la France… ni personne en
+France… En tout, vous aviez raison : quand je
+vous ai parlé, j’étais si seul, en traversant, de nuit,
+mon pays, pour la dernière fois, que je me suis
+plaint tout haut… Vous étiez là…</p>
+
+<p>Oswill but son gin :</p>
+
+<p>— Vous ne vous êtes pas plaint : je n’aurais
+pas écouté. Vous avez dit…</p>
+
+<p>Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement
+il parla :</p>
+
+<p>— Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit : « Je m’en
+vais très loin, pour toujours ; laissez-moi regarder
+par la fenêtre… » J’ai dit : « Je suis orphelin.
+J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai
+fait la guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas
+de soutiens. Il me reste soixante mille francs.
+Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se
+cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai
+accepté une place au Sénégal, une place sans
+avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque je
+ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais
+aimé. » Voilà ce que j’ai dit…</p>
+
+<p>Oswill souriait :</p>
+
+<p>— Vous avez ajouté : « Je n’ai pas de femme ».
+Alors j’ai dit : « Bravo ! » Et, à Bordeaux :
+« Bonne chance ». Et vous avez dit, vous : « Mon
+bateau part dans trois heures »… Je vous
+retrouve à Biarritz. Vous avez fait fortune ? La
+carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de
+soixante mille francs.</p>
+
+<p>Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait
+une espèce de crispation.</p>
+
+<p>— Vous avez peur que je vous trahisse ? murmura
+Oswill. Non, je suis un excentrique : je suis
+Anglais et curieux. Je suis probablement le seul…
+Je fais des expériences psychologiques. J’étudie
+pour mon plaisir. J’ai eu quelques ennuis pour
+ça… Si vous parlez, je répéterai pas…</p>
+
+<p>Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure
+étonnante. Il mendiait des renseignements.</p>
+
+<p>— Vous ne le répéterez pas ? dit Dewalter avec
+ironie. Promettez-le-moi.</p>
+
+<p>Mais Oswill reprit, d’un ton net :</p>
+
+<p>— C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même
+demain.</p>
+
+<p>Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.</p>
+
+<p>— Taisez-vous, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>Mais son œil fouillait Dewalter.</p>
+
+<p>Dewalter haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Me taire ? Pourquoi ?… Aujourd’hui encore,
+je suis si seul…</p>
+
+<p>Il le regarda mieux :</p>
+
+<p>— Et puis, il est si étonnant de vous retrouver…</p>
+
+<p>— Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à
+Biarritz… J’y allais, répondit Oswill.</p>
+
+<p>Dewalter l’interrompit nerveusement :</p>
+
+<p>— Moi je n’y allais pas !</p>
+
+<p>Il s’était mis en marche dans la petite boutique
+déserte :</p>
+
+<p>— Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous
+savez le commencement. Je vous l’ai dit dans le
+train. Je suis un pauvre bougre qui f… le camp…
+Et puis mon bateau n’est pas parti : une avarie
+aux machines. Dix jours de retard : vous auriez
+pu lire ça dans la <i>Petite Gironde</i>. Alors, je suis
+retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean,
+qui sent la sardine et le pétrole.
+Et j’ai été me loger au Terminus pour attendre.
+Et vous savez, la solitude, au Terminus !… Et
+alors, — admirez ça, — je suis tombé sur un
+camarade, un camarade de guerre, Deléone…</p>
+
+<p>— Deléone ?</p>
+
+<p>— Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous
+dis tout.</p>
+
+<p>— Je le connais un peu.</p>
+
+<p>— Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses
+enfants… Lui, à Paris, où il fait la noce. Il m’a
+raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano
+pour en faire cadeau à une femme, — je ne sais
+à qui, — une danseuse qu’il entretient… enfin,
+une poule, comme il dit… Il est très riche,
+Deléone…</p>
+
+<p>Oswill ricana :</p>
+
+<p>— Pas très riche… Enfin, il a de quoi offrir
+une Hispano à une poule, — ou la prêter à un
+ami.</p>
+
+<p>Dewalter s’arrêta de marcher :</p>
+
+<p>— Il ne me l’a pas prêtée. Oh ! non… Deléone
+ne sait rien de moi. Il m’a connu sur les lignes.
+Et là, même uniforme, même vie, intimité…
+mais, au fond étrangers… deux étrangers de la
+même patrie… Bref, Deléone ignore si je suis
+riche ou non. Il sait que je suis brave et que
+j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux.
+Je dis : « Je vais au Sénégal. » Il ricane :
+« Tu vas à la chasse, veinard ! profiteur ! Citroën ! »
+Je ne réponds pas. Je dis : « Je suis en panne.
+Dix jours. » Alors, il dit, — je l’entends toujours : — « Tu
+es fou de rester à Bordeaux dix
+jours. Va à Biarritz. Je t’y roule. »</p>
+
+<p>— Je t’y roule ?</p>
+
+<p>— Oui : « Je t’y emmène en voiture. » Et il
+ajoute : « C’est le ciel qui t’envoie… »</p>
+
+<p>Oswill s’amusait beaucoup :</p>
+
+<p>— Comme dans les mélos ?</p>
+
+<p>— A peu près, oui.</p>
+
+<p>Dewalter s’arrêta de marcher :</p>
+
+<p>— Ou tout bêtement, comme dans les drames…
+« C’est le ciel qui t’envoie… » Depuis, j’ai compris :
+Deléone a acheté l’Hispano à l’usage d’une
+poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour
+l’essayer. Et, comme sa femme est à Biarritz, il
+prend le train à Bordeaux. Il ne veut pas montrer
+ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.</p>
+
+<p>Oswill se frotta les mains :</p>
+
+<p>— Ça n’a pas l’air… mais c’est tout de
+même… c’est l’amour normal : trahison, abus de
+confiance. Alors ?</p>
+
+<p>— Alors, Deléone me voit et pense : « Avec
+Dewalter, je peux aller jusqu’à Biarritz. Je dirai
+que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme
+une lettre à la poste. » … Il ne m’a raconté son
+truc qu’au milieu de la lande et quand j’avais
+déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à
+cause de ce retard de bateau, de passer ici ma
+dernière semaine de France.</p>
+
+<p>Oswill jubilait :</p>
+
+<p>— Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur.
+Dans l’amour, les domestiques sont toujours
+aux premières loges…</p>
+
+<p>— Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous
+dites… comme vous avez vu, articula Dewalter…
+Et voici l’avatar : je suis arrivé, moi, pauvre
+type traqué par la vie, presque par la misère,
+je suis arrivé à Biarritz, sur la Côte d’Argent,
+dans une voiture de multimillionnaire qui, pour
+huit jours, était à moi.</p>
+
+<p>Oswill se tordit :</p>
+
+<p>— C’est très rigolo.</p>
+
+<p>Mais Dewalter, soudain parla durement :</p>
+
+<p>— Je ne trouve pas !…</p>
+
+<p>Il le regarda :</p>
+
+<p>— On est bien dans une Hispano ! Mieux, je
+vous assure, que dans une cabine de seconde à
+destination de Dakar.</p>
+
+<p>Oswill l’enveloppa d’un regard.</p>
+
+<p>— C’est la vie. Elle a tous les visages… Mais
+pourquoi vous payez les pneus ?</p>
+
+<p>— Pourquoi je paie les pneus ?</p>
+
+<p>Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez
+hautain et il continua :</p>
+
+<p>— Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz…
+J’étais dans l’engrenage… Je me suis battu
+deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué ma peau
+comme lui, aux mêmes endroits… Je n’allais pas
+lui raconter brusquement que, la paix revenue,
+on n’avait plus le même grade… Je suis descendu
+au Palais… et c’est alors que vraiment, vraiment,
+j’ai vu la méchanceté du destin.</p>
+
+<p>Oswill s’était mis en boule. Il le guettait :</p>
+
+<p>— Vous faites beaucoup d’histoires pour un
+voyage en première classe.</p>
+
+<p>— Je suis très cabine de luxe… autant que
+d’autres… vous savez, dit Dewalter.</p>
+
+<p>— Vous êtes jaloux ?</p>
+
+<p>Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit :</p>
+
+<p>— Non, oh ! grands dieux, non ! Quand je me
+suis battu, tenez, je savais bien que ce n’était
+pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement…
+Mais, après, on m’a planté dans la vie…
+Ma foi, je n’y pensais pas trop. Je suis un poète
+à ma façon. Je suis incapable de gagner de l’argent…
+Je m’étais résigné… Mais cette aventure
+inutile…</p>
+
+<p>Sa voix s’altéra :</p>
+
+<p>— … Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si
+grandes possibilités de joie, juste comme je m’en
+vais… ça m’a sonné, je vous assure… et ça me
+fait mal.</p>
+
+<p>Il semblait brusquement souffrir beaucoup.</p>
+
+<p>— Je suis sûr que vous ne dites pas tout ?
+glissa Oswill.</p>
+
+<p>— Non, répondit-il douloureusement… Je ne
+vous dis pas tout, c’est vrai. Je ne peux pas vous
+dire tout.</p>
+
+<p>Son visage, sa voix le trahissaient :</p>
+
+<p>— Il y a dix jours, je partais tranquille… rien
+dans le cœur… pas de bagages… aujourd’hui…
+Ah ! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin…</p>
+
+<p>Oswill le détaillait avec délectation :</p>
+
+<p>— Vous êtes amoureux ?… Vous avez rencontré
+une femme qui vous a pris pour ce que vous
+n’êtes pas !… Elle vous a vu dans l’Hispano ?…
+La couleur des ailes… Je connais ça… c’est la
+même chose chez les coléoptères…</p>
+
+<p>Dewalter coupa :</p>
+
+<p>— Ne blaguez pas… Je suis un pauvre bougre…</p>
+
+<p>Oswill avait un mauvais visage :</p>
+
+<p>— Peut-être vous ne partirez pas ?</p>
+
+<p>Dewalter, derechef, le toisa :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p>
+
+<p>Il prit son chapeau :</p>
+
+<p>— Tenez, voici mon chauffeur… Adieu… C’est
+drôle : vous avez une figure fatale dans mes petites
+histoires. Vous arrivez toujours pour contrôler
+ma détresse…</p>
+
+<p>Il lui rappela :</p>
+
+<p>— Ne la racontez pas.</p>
+
+<p>— Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien,
+affirma Oswill.</p>
+
+<p>Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva :</p>
+
+<p>— Laissez-moi encore vous donner un conseil :
+couchez avec la poule et allez-vous-en… Autrement,
+vous n’êtes pas un homme.</p>
+
+<p>Dewalter le regarda avec dégoût :</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Oswill sourit :</p>
+
+<p>— Moi ? Je n’ai pas du tout de sensibilité…</p>
+
+<p>— Veinard !… Allons, bonsoir !</p>
+
+<p>Il sortit brusquement.</p>
+
+<p>Oswill de nouveau but un gin. Il ricana :</p>
+
+<p>— Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire…
+C’est tout de même un imposteur… Il est
+mûr pour l’amour…</p>
+
+<p>Il vit revenir Cinégiak et Laberose.</p>
+
+<p>— Nous sommes tombés à la Réserve sur la
+petite M<sup>me</sup> de Jouvre et son flirt, dit l’un d’eux.
+On les gênait, on est parti.</p>
+
+<p>Oswill s’était levé. Il répondit :</p>
+
+<p>— Moi, je serais resté… J’adore regarder les
+gens mentir.</p>
+
+<p>— Pourquoi mentir ?</p>
+
+<p>Oswill frappa l’épaule de Laberose :</p>
+
+<p>— Deux types qui font l’amour mentent toujours
+l’un à l’autre. Sans cela, ils se dégoûteraient et
+ils s’en iraient chacun dans une île déserte.</p>
+
+<p>A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane,
+seule, qui passait :</p>
+
+<p>— Tiens, dit-il, voilà ma femme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Dewalter n’était pas un homme que sir Meredith
+Oswill pouvait juger. Il n’avait rien dit de
+sa jeunesse, parcourue de langueurs et de frissons,
+secouée de ce vent mystérieux qui souffle, on ne
+sait d’où venu, sur les destinées romanesques.</p>
+
+<p>Il était né, vers 1884, aux environs de Poissy,
+dans l’une de ces villas dont la Seine mouille les
+jardins. Elles voient passer le rêve interminable
+des chalands ; elles entendent rire les canots qui
+reviennent du bain ; elles assistent à la prise des
+fritures du samedi soir. Elles ont de grands
+chiens qui se fâchent la nuit d’apercevoir la lune
+entre les peupliers. Georges, grandissant, prit
+l’habitude de supporter, le dimanche, la présence
+d’un homme gai dont il avait le nom. Ce mari,
+dans la semaine, faisait, à Paris, des affaires et
+la noce. Tandis qu’il les faisait, Georges rencontrait
+chaque jour, dans la villa, un autre homme.
+Moins gai, il caressait les cheveux de l’enfant et
+regardait sa mère avec tendresse, de ses yeux
+doux et passionnés. Auprès de cet inconnu,
+Georges riait moins qu’auprès de l’étranger du
+dimanche. Cependant il l’aimait davantage. Tous
+les trois, sa mère, cet homme et lui, ils allaient
+en barque vers Triel. Une fois, ils rencontrèrent
+un monsieur hargneux et pensif, l’air d’un vieux
+chien dressé sur ses pattes de derrière. On dit à
+Georges que c’était M. Zola, qui avait écrit : <i>Une
+Page d’amour</i>. C’est un titre qu’il n’oublia plus.
+Quand il eut dix ans, son grand ami de
+la semaine s’en alla, après l’avoir pris dans ses
+bras et l’avoir embrassé en pleurant. La mère en
+larmes regardait son fils et elle lui dit qu’il
+s’agissait d’un long voyage indispensable dans un
+pays du côté de Pékin. Deux années après, elle
+préparait en secret de grandes malles pour aller
+rejoindre l’exilé, quand elle reçut une dépêche.
+Elle l’ouvrit et demeura quelques instants inanimée.
+Ils étaient seuls dans la maison. Une servante
+était au marché ; une autre, au bout du
+jardin, faisait une lessive. Georges eut le sang-froid
+de ne pas appeler. Il comprit que la dépêche
+venait de leur ami. Il y jeta les yeux et vit qu’il
+était mort. C’était le lacet de soie de la destinée.
+On dispersa les malles inutiles ; une femme, désormais
+triste, vécut, n’ayant plus que son fils, souvenir
+vivant, et le spectre de son bonheur, étranglé
+méchamment par les dieux obscurs de la Chine.</p>
+
+<p>Le mari passa au travers de ce drame, comme
+un étourneau dans une toile d’araignée, sans en
+ressentir aucun choc. Il vivait heureux, puisqu’il
+gagnait beaucoup d’argent, à peine moins qu’il
+en dépensait. Georges connut par lui le luxe, le
+désordre. Sa mère à son tour disparut. Elle avait
+conservé, pour y faire des pèlerinages, quelques
+arpents du temps passé. C’étaient des photographies,
+des reliques du mort et toutes les lettres
+de l’amour. M. Dewalter, stupéfait, apprit tout
+d’un coup qu’il n’avait jamais eu d’enfant ; il
+retourna courir les filles. Georges s’en alla chez
+les spahis. Quand il revint, il fut seul devant la
+vie, comme Daniel chez les lions.</p>
+
+<p>Ce qu’il advint de lui jusqu’au jour de sa rencontre
+avec Stéphane, c’est l’histoire d’un malheureux
+pendant quatorze années, son voyage sur des
+routes obscures. Où sont les amis pour organiser
+les étapes ? Où les relais ? Nulle part. Il s’en va
+comme un indigent. Des travaux, il en trouve,
+mais de ceux qui restent des tunnels inachevés et
+au bout desquels rien ne luit. Il arrive même
+qu’on lui refuse des places modestes. On lui
+répond avec une politesse sincère : « Je ne peux
+pas vous offrir cela, à vous. » Avoir l’air d’un
+prince, quelle aubaine pour un escroc ! Mais pour
+un pauvre honnête, quel handicap ! Pourtant il
+gagne son pain courageusement. Il essaie d’écrire :
+il a trop de noblesse et pas assez d’habileté ; il est
+peut-être un grand poète, mais personne ne le
+saura. Il lutte. Les années passent. Il rencontre
+des filles faciles ; il se repose quelques soirs entre
+leurs bras et puis, trop pur, pas de leur race, il
+s’éloigne sans qu’elles le retiennent. D’aucunes
+pensent avec bassesse que c’est dommage, un
+si bel être et sans argent ! Si elles osaient ? Mais
+elles n’osent pas. Sa fierté le protège des déchéances.
+Enfin, il en trouve une qui veut le suivre. Il tente
+avec elle ce qui toujours sollicitera l’honnête
+homme irrégulier : il se crée un humble foyer. Il a
+un but, mais l’éternelle Manon reparaît, fatale,
+au bout de sept ans. Pour ne pas s’avilir, il est
+contraint de la quitter. Seul derechef, orphelin
+de son premier amour, il devient de plus en
+plus un exilé.</p>
+
+<p>Son destin se ressent du départ déséquilibré.
+Il a toutes les soifs et, sur la route, pas une source.
+Il s’entête, s’enfièvre, essaye, recommence. Un
+escroc habile lui dresse un piège, il y tombe, il
+paye des créanciers. Et quand sonnent ses trente
+ans, tout d’un coup il se décourage. Rien ne lui
+a réussi, tout lui a menti. Il se sent l’âme d’un
+grand seigneur et il n’est pas un forban pour le
+devenir. Il comprend que c’est fini, qu’il ne surgira
+pas de la foule désastreuse et qu’il n’a plus
+qu’à abdiquer.</p>
+
+<p>Mais quelle est, sur les murs, cette petite affiche
+blanche ? Il se bat partout, sur l’Yser, en Champagne,
+à la seconde Marne. La beauté physique
+lui est entière revenue. Chevalier de la Légion
+d’honneur, l’uniforme lui rend la fierté. Pendant
+quatre ans, il oublie la vie. Il revient, il la
+retrouve, quitte l’enfer et rentre au bagne. Assez !</p>
+
+<p>Un soir d’abandon plus âpre que les autres,
+trop sensible pour les amours de passage, trop
+fier pour quêter des appuis, trop délicat pour les
+besognes, il signe sa seconde abdication. Et il
+s’exile : adieu Paris, qu’il n’a pu conquérir, patrie
+trop belle pour l’éternelle pauvreté !… Il réalise
+tout ce qu’il a, il vend ses petits souvenirs, il
+coupe sa dernière racine, il se brûle lui-même
+pour renaître. Un matin, un matin doré de septembre,
+il regarde une dernière fois la ville et il
+s’en va.</p>
+
+<p>Frissonnantes solitudes, côtes inconnues, larges
+plages noires, et vous, forêts sans fin, humidités
+mystérieuses, qu’allez-vous faire de cet homme ? — Ne
+vous hâtez pas de répondre : il est sur la
+Côte d’Argent !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Lady Oswill remercia sa femme de chambre et
+resta seule. Elle songeait à demain et à la promesse
+que, dans l’après-midi du jour qui s’achevait,
+elle avait faite pour demain. Avant de quitter
+Dewalter, après une heure passée avec lui
+dans la pâtisserie de miss Redge, il y avait eu
+entre eux un silence, un silence lourd, plein
+comme une graine qui va germer. Le même ravissement
+provoquait aux mains de l’homme une
+moiteur légère et, dans le regard féminin, un
+éclat plus fiévreux ; il les avait obligés à se taire
+pendant quelques minutes. L’amour était présent.
+Ils le savaient et la femme attendait ses ordres.</p>
+
+<p>Enfin, comme le soir commençait à cendrer
+l’heure, elle avait dit :</p>
+
+<p>— Il faut partir.</p>
+
+<p>Dewalter soupira. Quitter Stéphane jusqu’à
+demain lui semblait déjà le supplice.</p>
+
+<p>Elle dit encore :</p>
+
+<p>— Demain, je serai libre…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta quelques secondes et continua sur
+le même ton :</p>
+
+<p>— Demain, je serai libre… Vous viendrez me
+chercher vers dix heures avec votre voiture…
+Vous m’emmènerez déjeuner à Hendaye ou à
+Saint-Sébastien… et puis, pour le dîner, vous me
+ramènerez à Biarritz…</p>
+
+<p>Il l’interrogea doucement :</p>
+
+<p>— Votre amie vous accompagnera ?</p>
+
+<p>Elle répondit, la voix unie, grise et claire à la
+fois comme le soir qui tombait :</p>
+
+<p>— Non, je serai seule… Demain pour la première
+fois, je passerai toute la journée avec vous…</p>
+
+<p>Et, de nouveau, quelques secondes extraordinaires
+disparurent. Elle regardait devant elle avec
+ses larges yeux sans mystère. Il se courba vers la
+main, sur la table, et elle sentit le baiser rapide
+et chaud jusqu’au plus profond de sa chair. Ils
+tremblaient.</p>
+
+<p>Ils se levèrent. Il paya et, sans dire une nouvelle
+parole, ils remontèrent dans l’Hispano.
+Silencieuse, elle s’en allait sur la grande route
+avec la mollesse d’une barque. Deux fois, entre
+Saint-Jean-de-Luz et Biarritz, ils rencontrèrent
+d’autres voitures portant des amis de Stéphane.
+Elle ne se cachait pas.</p>
+
+<p>Quand Dewalter la quitta, elle dit qu’elle irait
+le soir à Ciboure et qu’ils s’y retrouveraient.</p>
+
+<p>— Et puis, demain ?</p>
+
+<p>Il l’interrogeait humblement. Elle répondit :
+« Oui », descendit sans se retourner et rentra
+chez elle.</p>
+
+<p>Elle dîna dans sa chambre. Oswill était au bar
+basque. Avant de s’habiller pour Ciboure, après
+le bain, elle se contempla longuement et elle fut
+heureuse : elle savait qu’elle serait ainsi, demain,
+dans les bras de l’homme que, dix jours auparavant,
+elle ignorait. Elle n’avait aucune peur,
+aucun regret, mais un immense bonheur, une
+confiance sans limite en elle, en lui, et sans
+doute une impatience de se livrer.</p>
+
+<p>Oswill, revenu du bar, avait dîné dans la salle
+à manger. Il voulait parler à sa femme et il demanda,
+par le téléphone privé, si elle pouvait le recevoir.
+Elle répondit qu’elle allait descendre et raccrocha
+l’appareil.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes encore elle prolongea
+sa merveilleuse solitude. Deux lourdes perles
+suspendues à un fil jouaient de chaque côté de
+son cou. Son âme heureuse exaltait sa beauté.
+Elle se préoccupait à peine de l’entretien que son
+mari lui demandait. En tous les cas il serait court
+et sans importance. Une dernière fois, avant de
+quitter sa chambre, elle se contempla et elle descendit.
+Elle fit dire à Oswill qu’elle l’attendait
+dans le salon. Il y entra.</p>
+
+<p>Déjà rempli de liqueurs, il conservait sur lui
+les bienfaits du sport et, dans son smoking impeccable,
+nul n’aurait pu voir qu’il était gris. Il
+l’était cependant, mais lucide, et enchanté de
+savoir que, le lendemain, il devait partir. Déjà
+ses malles étaient prêtes. Stéphane, courtoisement,
+lui sourit. Des lèvres, il effleura ses doigts.
+Ce n’était pas un geste anglais, mais Oswill était
+joyeux.</p>
+
+<p>Par politesse, elle parut ne pas s’apercevoir de
+ce baise-main. Pourtant, le moindre contact de
+son mari la gênait. Il avait un cigare allumé et,
+sous des apparences polies, il la détaillait avec la
+désinvolture d’un propriétaire examinant une
+jument de course.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Vous maigrissez. Vous buvez trop de thé et
+pas assez d’alcool. Et puis, vous ne dînez pas
+assez souvent avec moi.</p>
+
+<p>Elle ne répondit point, indifférente, désireuse
+de ne pas ajouter une minute inutile à l’entretien.</p>
+
+<p>Il continua :</p>
+
+<p>— Je le regrette… La vue d’une jolie femme
+me creuse l’estomac. Je mange mieux quand vous
+êtes là.</p>
+
+<p>Elle resta silencieuse. Alors il cessa les préliminaires :</p>
+
+<p>— Je voulais vous parler.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Vous m’auriez vue demain.</p>
+
+<p>— Ce n’était pas assez tôt. Il fallait vous prévenir
+ce soir.</p>
+
+<p>Étonnée, elle le regarda sans l’interroger. Il
+avait pris un visage engageant et, de toutes ses
+dents courtes, il souriait.</p>
+
+<p>— Je voulais vous prévenir que nous partons
+demain.</p>
+
+<p>Elle continua à le regarder :</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Nous partons demain. Nous allons au Maroc.</p>
+
+<p>Comme ne comprenant point, elle demanda :</p>
+
+<p>— Qui ça ?</p>
+
+<p>Il répondit, bonhomme :</p>
+
+<p>— Vous et moi. Nous allons au Maroc, à Tanger.
+J’ai reçu la lettre tantôt. On me propose des
+territoires…</p>
+
+<p>Sans y penser, il fit le geste de les saisir. Il
+était Anglais. Il ajouta :</p>
+
+<p>— Je veux acheter. Nous vivrons quinze jours
+là-bas.</p>
+
+<p>Elle resta silencieuse quelques secondes. Quand
+elle fut bien en garde, elle dit avec politesse :</p>
+
+<p>— Je suis désolée, mais vous irez seul au
+Maroc.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que je n’ai pas envie de voyager.</p>
+
+<p>De ses yeux plus aigus, il l’examina. Il faisait
+un effort pour dissimuler sa surprise et son sourire
+se rétrécissait.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas envie de voyager ? Moi non
+plus. Mais c’est une affaire importante.</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas besoin de moi.</p>
+
+<p>Oswill cessa tout à fait de sourire :</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais besoin de vous… mais, d’habitude,
+vous m’accompagnez quand je vous le
+demande.</p>
+
+<p>— Eh bien, cette fois, ne me le demandez pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>Elle articula avec calme :</p>
+
+<p>— Parce que je vous le refuserais.</p>
+
+<p>Entre ses dents, il serra si fort le havane qu’il
+le coupa. Il y eut un temps. Elle se leva tranquillement
+et, comme pour sortir, ramena son
+manteau sur les épaules. Il respirait avec force.</p>
+
+<p>— Bien, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il ajouta :</p>
+
+<p>— Vous êtes parfaitement libre, vous le savez.</p>
+
+<p>Hautaine, elle le regarda :</p>
+
+<p>— C’est bien le moins !…</p>
+
+<p>Il comprit ce qu’elle renfermait dans ces
+quatre mots, ses rancunes et ses dégoûts. Il
+savait qu’elle l’avait épousé sans le connaître,
+par surprise, et pour obéir à son père. Il resta
+impassible. Elle fit un pas vers la porte. Mais il
+la retint d’un geste, s’assit et continua :</p>
+
+<p>— Vous dites : c’est bien le moins ? En tout
+cas, ce sont nos conventions, depuis que nous
+sommes redevenus étrangers…</p>
+
+<p>Il souriait de nouveau, mais d’un sourire mauvais.
+Sous une influence inconnue, il venait de
+la sentir plus agissante qu’à l’ordinaire, moins
+passive et d’une hostilité qui croisait le fer. A
+son tour, il engagea l’épée. Il le fit méchamment,
+désireux de l’humilier, en même temps que
+d’exprimer sa pensée. Il parlait d’une voix
+massive :</p>
+
+<p>— Quand je vous ai épousée, j’ai été très
+content… oui… Dans ce temps-là je voulais vous
+avoir et je savais que je ne pouvais pas faire
+autrement. Vous étiez honnête, irréprochable et,
+de plus, aussi riche que moi…</p>
+
+<p>Il se targuait d’être un véridique. Amateur de
+femmes, il payait. Il avait regretté que la descendante
+vingt fois millionnaire des Coulevaï
+n’eût pas été la fille chaussée de sandales d’un
+résinier. La transaction eût été plus simple.
+Aujourd’hui, rageur devant le refus, il le disait
+crûment :</p>
+
+<p>— J’ai été très content, oui, mais je n’ai pas
+dit que j’étais amoureux de vous. Vous avez
+peut-être pensé que je le deviendrais ? Non. Je
+suis comme tout le monde : je n’aime que moi.
+Seulement, moi, je le dis ! Alors, vous avez été
+déçue… parce que vous êtes habituée aux fables
+depuis que petite fille…</p>
+
+<p>Méprisante, elle l’écoutait sans daigner une
+syllabe. Il précisait encore :</p>
+
+<p>— Quand je vous ai trompée, je vous ai
+demandé de ne pas divorcer… Je savais que,
+fatalement, vous seriez tombée sur un autre,
+aussi dégoûtant que moi-même, mais moins
+sincère. Je vous ai empêchée de partir. Alors,
+vous avez dit : « Je suis libre ». J’ai consenti…</p>
+
+<p>Le dernier mot la fit sortir de son silence ; il
+l’insultait. A son tour, elle parla, frémissante,
+rendue plus sensible ce soir par le don d’elle-même,
+décidé pour demain :</p>
+
+<p>— Ne confondons pas. Je n’ai pas dit : je suis
+libre… parce que vous aviez été infidèle. Non,
+mais pour autre chose. Ma mère a été trompée
+par son mari. Elle a pleuré et pardonné. Ils
+s’aimaient…</p>
+
+<p>Il s’énerva brusquement :</p>
+
+<p>— Non, je vous assure. Il n’y a pas, dans le
+monde, plus d’amour que de bon Dieu. Je suis
+athée pour tout ça.</p>
+
+<p>Elle répliqua, rapide :</p>
+
+<p>— Pas moi.</p>
+
+<p>Il ricana :</p>
+
+<p>— Vous croyez en Dieu ?</p>
+
+<p>D’un geste hautain, elle écarta :</p>
+
+<p>— S’il vous plaît.</p>
+
+<p>Et puis, durement :</p>
+
+<p>— Je crois à l’amour.</p>
+
+<p>— Depuis quand ?</p>
+
+<p>Elle planta ses regards lumineux dans ceux
+d’Oswill :</p>
+
+<p>— Depuis toujours et davantage aujourd’hui.</p>
+
+<p>C’était net. Le mari reçut la phrase en pleine
+figure. Il resta sans un mouvement. Touché !…
+Stéphane était victorieuse, aux points.</p>
+
+<p>Il se versa un verre de vin de Porto, et puis
+un second, et, coup sur coup, d’un trait, il les
+absorba. Il faisait passer la pilule. Calme et
+droite, elle le regardait. Il y eut un long temps,
+presque une minute, de répit. Il alluma un
+deuxième cigare. Tout ce qu’il avait bu dans
+l’après-midi et au dîner fut soudain ranimé par
+le vin et par la colère.</p>
+
+<p>Il sentit sa griserie. Alors il s’observa. Il avait
+une telle habitude d’ingurgiter qu’il savait être
+ivre et ne pas le montrer. Mais son cerveau
+surexcité travaillait et l’intoxication de l’alcool
+lui donnait la lucidité. Enfin il ricana :</p>
+
+<p>— Alors, vous êtes prête à faire des bêtises ?</p>
+
+<p>Stéphane sursauta :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p>
+
+<p>Il fit semblant de ne pas voir qu’elle s’indignait
+de la question, d’oublier qu’il n’avait plus
+aucun droit de la poser. Il continua :</p>
+
+<p>— Croyez-moi : personne n’en vaut la peine.</p>
+
+<p>— Vous sortez de nos conventions, dit-elle.</p>
+
+<p>Pour ne pas le planter là et s’en aller, elle faisait
+un effort grandissant. Mais il avait pris un
+air paterne. Les conventions ? Il les connaissait
+bien ! Il répéta qu’elle était libre et que, seulement,
+il lui donnait un conseil. Alors, elle perdit
+sa sérénité et, nerveusement, lui répondit :</p>
+
+<p>— Je vous conseille, moi, de me laisser tranquille.
+En trois ans de mariage, je n’ai appris
+de vous que la négation de tout. Je vous ai prévenu
+qu’un jour quelque chose en moi s’affirmerait.</p>
+
+<p>Malgré lui, il se passionna :</p>
+
+<p>— Quoi, quelque chose ?… L’Illusion… je connais
+ça. Je l’ai écrit. Je l’ai étudié. La nature
+tend des panneaux. L’amour est un escamoteur :
+des roses, des colifichets, toutes sortes d’histoires…
+Mais, quand le tour de passe-passe est
+fini, c’est toujours le lapin qui sort et le cœur
+est comme un chasseur qui le voit f… le camp…
+Vous ne trouverez jamais un homme sincère !…
+Peut-être, avant, il le croit… Vous n’avez pas le
+droit, pour vous-même, de revenir bredouille de
+la battue. Alors, n’y allez pas.</p>
+
+<p>Il baissa le ton et fit un pas vers elle. Avec
+une douceur feinte, un sourire d’autorité voilée,
+il dit :</p>
+
+<p>— Je vous empêcherai d’y aller.</p>
+
+<p>Elle se dressa :</p>
+
+<p>— Vous m’empêcherez, vous ?</p>
+
+<p>Elle n’avait pas crié. Mais la voix était telle, et
+l’intonation hautaine, qu’il comprit qu’il n’empêcherait
+rien.</p>
+
+<p>Il est de ces minutes où l’homme dépossédé se
+brise en vain devant la femme qui le rejette. Il
+sentit la présence obscure de l’inconnu. Avec
+rage, dans un emportement rapide, il affirma :</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’amour ! Quand vous aurez
+trouvé l’amour, l’amour vrai, sans chiqué… alors,
+je vous tirerai mon chapeau.</p>
+
+<p>Elle lui jeta d’un trait :</p>
+
+<p>— Vous pouvez vous découvrir.</p>
+
+<p>Il y eut un temps. Ils étaient l’un devant
+l’autre, affrontés. Il regardait Stéphane et, mieux
+qu’à l’habitude, il voyait sa splendeur. A cette
+minute, il l’aurait achetée. Pourtant, il se sentit
+pauvre et sans armes. Alors il dissimula, rompit
+et changea la conversation. Il voulait se renseigner,
+en savoir plus. Il rassembla toute sa force
+pour s’obliger à l’indifférence et, dans le salon,
+il marcha.</p>
+
+<p>Il demanda :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous faites, ce soir ?</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Je vais à Ciboure, danser…</p>
+
+<p>Elle ajouta, sans discerner si c’était par prudence
+ou par bravade :</p>
+
+<p>— Je ne vous empêche pas de venir.</p>
+
+<p>Il y avait entre les dents d’Oswill comme un
+petit bruit de vipère. Les yeux dans le vide, il
+sifflotait. Il insista, négligeant, sans la regarder :</p>
+
+<p>— Qui y aura-t-il ?</p>
+
+<p>Elle décida de ne rien taire. Elle dit :</p>
+
+<p>— Il y aura Deléone, sa femme et un ami…</p>
+
+<p>— Deléone, sa femme… et un ami…</p>
+
+<p>Stupéfait, il s’arrêta, après avoir répété la
+réponse. D’un coup, comme se lève le rideau sur
+le théâtre de Polichinelle, la vérité lui apparaissait.
+Il en éprouva un éblouissement, une stupeur
+mêlée d’un sentiment énorme de comique. Il ne
+pouvait en croire ses oreilles.</p>
+
+<p>Il répéta :</p>
+
+<p>— Deléone… sa femme… et un ami ?… Ce
+n’est pas ce monsieur qui a une si belle voiture…
+une Hispano ?… Monsieur…</p>
+
+<p>Elle articula avec calme :</p>
+
+<p>— M. Dewalter, oui. Eh bien, qu’est-ce que
+vous avez ?</p>
+
+<p>Il avait l’air d’une bête, d’un énorme singe, et,
+tout secoué d’une sorte de joie épileptique, il la
+regardait méchamment. Elle le crut fou et se leva,
+peu désireuse d’assister aux ébats d’un ivrogne.
+Brusquement, il se calma et, dans un verre, il
+dit :</p>
+
+<p>— C’est rigolo.</p>
+
+<p>Elle était à bout de nerfs et tout son mépris,
+presque sa haine, sortait. L’hilarité d’Oswill et
+ses derniers mots lui inspiraient le dégoût.
+Elle y vit une insulte contre elle, contre son
+choix. Elle le toisa :</p>
+
+<p>— Vous trouvez ?</p>
+
+<p>Il répondit tranquillement :</p>
+
+<p>— Oui, je trouve.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça veut dire ?</p>
+
+<p>Il était redevenu correct, mais sa marche était
+hésitante. Son accent britannique augmentait. Il
+dit avec un sourire exagéré :</p>
+
+<p>— Ça ne veut rien dire. Et si ça voulait dire
+quelque chose, je ne vous dirais pas ce que ça
+veut dire… Ah ! vous allez à Ciboure avec
+Deléone… et un ami ?… Eh bien vous avez raison…
+Moi je vais au Maroc… oui, j’y vais…
+Quand je dis que je vais en Afrique… j’y vais…</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules, n’attachant plus aucun
+prix à ses paroles… Il avait bu… Lassée, elle
+sortit du salon. Il la rejoignit avec un calme
+affecté. Il prit congé. Il ajouta correctement :</p>
+
+<p>— Excusez-moi d’avoir voulu vous emmener à
+Casablanca. J’irai seul. Je pars demain. Oubliez
+cette discussion ridicule et faites ce que bon vous
+semble. Bonsoir…</p>
+
+<p>Sans répondre, elle le regarda s’éloigner.</p>
+
+<p>Devant la terrasse, au bout du jardin, la calme
+mer de septembre faisait un bruit d’argent avec
+les cailloux. Le phare prochain l’éclairait et sa
+lumière sur les eaux semblait faire naître des
+écailles par millions. Dans une villa voisine, un
+chien, sans raison, aboyait. L’heure avait la
+beauté éternelle de l’indifférence et, seule dans la
+splendeur tiède de la nuit, Stéphane, chargée de
+son amour, semblait éphémère et vivante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Tout Biarritz était là, serré, agité, trépidant ;
+les uns encore occupés à dîner, les autres devant
+un stock renouvelé de quelque champagne d’après-guerre,
+la plupart, sur le parquet, et dansant
+dans une cohue ; mais la cohue la plus étincelante,
+faite de toutes les célébrités de France et
+d’Espagne, de tous les mondes, et particulièrement
+du demi, un mélange de financiers, de gens
+de courses, de femmes de théâtre et aussi de
+grandes dames authentiques, et de quelques seigneurs
+véritables, sans compter les rois d’Israël,
+et leurs valets politiques.</p>
+
+<p>Et, sans cesse, comme un robinet mal fermé
+s’égoutte sur une écuelle de bois, la rue de
+village fournissait des arrivants nouveaux à la
+Réserve de Ciboure. Ils hésitaient une seconde,
+devant le barrage des maîtres d’hôtel. D’un air
+important, et comme des ministres harcelés, ces
+valets leur criaient de faire demi-tour. Ils s’avançaient
+tout de même, prenaient des sentiers
+étroits entre les tables et, finalement, ils se
+casaient. Au dehors, un tumulte sauvage faisait
+un bruit de quartier nègre. Les jurons des chauffeurs,
+le mugissement inutile des claksons, les
+cris inarticulés des grooms occupés à caser les
+voitures, les ordres des maîtres, les éblouissements
+des curieux, soudain enveloppés par la
+projection des phares, quelques mendiants, — tout
+cela créait une confusion hurlante, une cacophonie
+de place publique africaine, quand, parmi
+le tumulte assourdissant des nuits de fête, on
+mange les prisonniers rôtis. Une odeur d’essence
+refoulait celle de la mer.</p>
+
+<p>Seul, devant la table à laquelle il avait dîné, — maintenant
+chargée, comme les autres, de
+deux seaux frappés (cent soixante francs), d’une
+assiette de mauvais biscuits (vingt francs), d’une
+corbeille de fleurs (trente francs) et de petites
+lampes à abat-jour rouges (gratuites), — Georges
+Dewalter vit arriver Stéphane et les amis de son
+escorte, les Deléone, la jolie M<sup>me</sup> de Jouvre, suivie
+du jeune d’Aigregorch qui la désirait vainement,
+car elle avait des yeux ardents, mais un cœur
+froid et occupé de son mari, et enfin Pascaline
+Rareteyre. Stéphane aimait cette petite personne
+peu raisonnable mais charmante, et d’un monde
+excellent. Elle était calme et la reposait. Par
+ailleurs, l’irréprochable lady Oswill — qui savait
+que demain elle ne serait plus l’irréprochable — l’austère
+Stéphane n’avait aucun ridicule, pas
+même celui d’être sévère. Elle dédaignait de
+juger et les faiblesses de son amie fragile n’occupaient
+jamais son esprit.</p>
+
+<p>Georges Dewalter, jusqu’à l’arrivée de ses hôtes,
+avait attiré l’attention. Un homme seul est un
+point de mire quand, jeune encore, et beau, il
+est mystérieux. A la Réserve de Ciboure, ce soir,
+tous, à peu près, se connaissent. Chacun aurait
+pu dire les dîneurs. Celui-ci arrivait du Sahara,
+qu’il avait traversé le premier en voiture ; cet
+autre était le directeur d’un journal ; celui-là, Sem.
+Et ce grand ? L’ancien ministre de la Guerre. On
+ne pouvait point ne pas reconnaître Pierre Laffitte
+et les illustrations féminines dont il publiait les
+portraits. Des auteurs dramatiques attiraient les
+commentaires. Le frère d’un polémiste illustre
+bavardait avec un ennemi politique. Un prince
+russe buvait aux frais d’une modiste. Un gros
+couturier, flanqué d’une négresse, était somptueux
+et barbare ; avec sa barbe courte et
+ses yeux de mer sur un visage flasque, il avait
+l’air d’un turbot moisi ; un petit peintre à la
+mode, tombé dans la publicité commerciale, un
+académicien, le frère d’un souverain régnant, un
+multimilliardaire de New-York, quelques indigènes
+sans titre, tous étaient là, comme nus. D’un
+mot rapide, sans insister, on colportait leurs
+avatars, leurs secrets, leurs habitudes, bonnes
+ou mauvaises. On savait. Mais de Georges Dewalter
+on ne savait rien. Quand lady Oswill fut près
+de lui et sa table occupée par cinq personnes, il
+cessa d’être en vue. Il n’était plus qu’une unité
+dans un groupe qu’on pouvait nommer. Mais
+aussi longtemps qu’il resta seul, il intéressa les
+femmes et quelques hommes, toujours à l’affût
+des rivaux.</p>
+
+<p>Il n’avait remarqué personne. Il était loin,
+plus loin qu’à l’étranger et comme dans un songe
+étonnant. L’ironie de sa situation s’était éclipsée
+de son esprit. Il attendait Stéphane. Demain,
+elle serait à lui. L’avenir s’arrêtait là. Cet être
+délicat, sensible comme un enfant, cet homme
+honnête ne se disait même pas que celle qui
+s’était promise espérait sans doute de lui les
+longs jours d’un amour fidèle. S’il y avait
+pensé, peut-être se serait-il enfui sur-le-champ.
+Mais la taquinerie du destin semblait avoir ouaté
+sa raison. Quand l’héritière des Coulevaï fut
+près de lui, sa merveilleuse léthargie s’augmenta.
+Il était à ses côtés. Il la voyait, il la respirait.
+Elle le regardait avec son sourire. Le pauvre
+vaincu s’endormait dans cette victoire de rencontre.</p>
+
+<p>Le plus remarquable était qu’il fût brillant. Il
+le fut. Toutes les fumées de sa riche enfance
+remontèrent dans son cerveau. Il conduisit avec
+agilité la conversation à bâtons rompus, évitant
+les embûches, disant toujours ce qu’il fallait. Un
+imposteur n’eût pas réussi mieux à donner le
+change. Mais aucun calcul, pas la moindre bassesse
+n’entraient dans son jeu. Il se parait, instinctivement,
+pour l’amour, comme ces misérables
+insectes de la nuit qui s’illuminent dans le
+désir.</p>
+
+<p>Peu à peu, la cohue s’était dispersée. La plupart
+des dîneurs, voire des danseurs, avaient
+repris leurs grosses voitures et s’en étaient retournés
+à Biarritz, attirés par le baccara ou simplement
+pour leur repos. Il ne restait plus que
+quelques couples attardés et des groupes à trois
+ou quatre tables. Tout ce qui jusque-là, dans le
+détail, avait été vulgaire et bruyant, l’allée et
+venue des valets, les reliefs exposés des repas,
+s’effaça par degrés et l’on put enfin goûter la
+sereine poésie de l’endroit.</p>
+
+<p>Le jour, la Réserve de Ciboure est mal placée.
+La baie, enlaidie par les constructions du rivage,
+ressemble à toutes les banlieues ; l’homme, en
+s’y installant, n’a point manqué de la rendre
+hideuse. Mais la nuit souveraine, par sa magie,
+efface régulièrement toutes les tares. Maintenant,
+une beauté singulière s’étendait sur le golfe,
+agrandi par les prestiges de la lune.</p>
+
+<p>L’eau se balançait doucement, toute proche,
+comme un monstre assoupi dans un gigantesque
+hamac. Une brise amicale circulait librement, et,
+près du parquet de la danse, le jazz-band, tout à
+l’heure agressif, s’amadouait. D’une voix aérienne,
+frêle et bizarre comme des cris d’oiseaux, avec
+on ne sait quelle langueur, quelle nostalgie de
+désert et de palmes, deux nègres chantaient,
+accompagnés de leurs banjos. Les lointaines
+étoiles, la terrasse, la présence de la mer en
+contre-bas, tout fournissait l’impression d’un
+entreciel. Pascaline et M<sup>me</sup> de Jouvre dansaient,
+Deléone et sa femme, à une table voisine, bavardaient
+avec des amis ; Georges Dewalter et Stéphane
+étaient isolés dans une fébrile et rare solitude.
+Elle se sentait bien heureuse. Mais, peu à peu,
+le calme revenu, le silence grandissant, peut-être
+augmenté par les chansons d’Afrique, la douceur
+presque inquiétante et comme insolite de la nuit,
+rendait à Dewalter la perception de la vérité. A
+mesure que l’heure s’avançait, il recommençait à
+la savoir fragile. Il ne bougeait pas. Vaguement,
+il lui semblait qu’un seul geste allait tout faire
+s’évanouir… Il resta longtemps sans paroles,
+dans une joie maintenant amère. Elle jouait avec
+une rose et le contemplait.</p>
+
+<p>Soudain, il pâlit. Il saisit les mains de Stéphane
+et les baisa avec dévotion, d’un mouvement
+brusque, dans une espèce de frénésie frémissante.
+Elle sourit, surprise. Alors, il releva la
+tête et vit qu’il l’étonnait. Il balbutia, sans bien
+savoir :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez pas comprendre mon émotion…
+Merci.</p>
+
+<p>Et, une seconde fois, il refit le même geste.
+Alors, elle répondit, un peu oppressée, plus rapide
+qu’à l’ordinaire :</p>
+
+<p>— Pourquoi ne puis-je pas comprendre ?…
+Votre voix a une sonorité à laquelle personne ne
+m’a habituée. C’est merveilleux de sentir encore
+un tel frémissement chez un homme comblé par
+la vie…</p>
+
+<p>Elle revoyait les autres. Elle songeait à son
+existence jusqu’alors inutile. Elle continua :</p>
+
+<p>— Vous m’avez dit merci. Je pourrais vous en
+dire autant.</p>
+
+<p>Il fut surpris de l’intonation lasse. Il la
+regarda :</p>
+
+<p>— Avez-vous quelquefois été malheureuse ?</p>
+
+<p>Simple et digne, elle répondit :</p>
+
+<p>— Très souvent.</p>
+
+<p>Une douleur vint au cœur de l’homme de
+savoir qu’il n’y pourrait rien. Dans le sentiment
+de lui demander pardon une fois encore, mais
+plus vite, comme honteux, il repencha sa tête
+sur les longues mains. Mais elle ne pouvait deviner
+ce qui l’agitait et, confiante elle dit, avec,
+un sourire bouleversant de bonne foi :</p>
+
+<p>— J’ai été malheureuse, oui. Mais je crois que
+je ne le serai plus.</p>
+
+<p>Il se taisait. Sans cesser de sourire, elle
+demanda :</p>
+
+<p>— A quoi pensez-vous ?</p>
+
+<p>Il répondit d’un timbre tremblant :</p>
+
+<p>— A rien…</p>
+
+<p>Il se sentait comblé et déchiré, et, soudain, il
+eut peur qu’elle s’en aperçût. Il s’excusa avec une
+câlinerie :</p>
+
+<p>— Ne m’en veuillez pas de mon trouble. Vous
+êtes si proche de moi et vous me semblez
+irréelle… Ne souriez pas… Je vous assure, il me
+semble que vous allez disparaître tout d’un coup
+et me laisser seul. Il n’y aura plus qu’une fumée.</p>
+
+<p>Ainsi, pour lui-même, s’exprimait son angoisse
+véritable : le sentiment de l’éphémère. Mais, ne
+pouvant savoir, elle riait des paroles tendres qui
+lui semblaient amusantes aussi. Dans son équilibre
+et sa puissance vitale, elle ne craignait
+point de disparaître comme une fumée. Elle rit.
+Et son rire était doucement sensuel.</p>
+
+<p>— Vous êtes fou, dit-elle.</p>
+
+<p>Il tressaillit et, de sa voix basse, hâtive, il
+murmura :</p>
+
+<p>— Oui, je suis fou.</p>
+
+<p>Il la contemplait, emporté dans un éblouissement,
+comme un enfant pauvre devant la féerie
+d’un jouet somptueux et vivant. Ses mots maintenant
+hésitaient :</p>
+
+<p>— Laissez-moi vous dire… si j’avais… à Dieu
+ou à la nature… commandé mes rêves… expliqué
+ce que j’aurais voulu rencontrer… eh bien,
+c’est vous que j’aurais dépeinte, vous, absolument…
+Croyez-moi… Et non seulement vous,
+avec vos belles mains, vos yeux, cette voix, mais
+tout, je vous assure, tout… cette robe, ces perles
+sur votre cou, ce parfum… Comment appelez-vous
+ce parfum ?</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— C’est de l’ambre antique. Vous connaissez
+bien.</p>
+
+<p>Il répondit naïvement, frémissant et presque
+penché vers elle :</p>
+
+<p>— Non, je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Il la respirait et il continua, avec une ardeur
+concentrée, humant l’effluve savante :</p>
+
+<p>— Ah ! que je voudrais l’emporter.</p>
+
+<p>— Pourquoi l’emporter ? Allez-vous partir ?…</p>
+
+<p>— Il faudra bien que je parte.</p>
+
+<p>— Pas tout de suite, j’imagine ?</p>
+
+<p>— Non, pas tout de suite, non.</p>
+
+<p>Rassurée, elle souriait davantage, tranquille.
+Et lui, il se disait qu’il ne mentait point, qu’il
+prolongerait la halte quelques jours, quelques
+pauvres jours, afin de les emporter là-bas, loin,
+loin. Et pendant de courts instants, il goûta une
+joie pleine, radieuse comme la lune qui montait.
+Pourtant, il restait stupéfait de ce qui lui était
+advenu. Après un temps, il l’interrogea :</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Pourquoi avez-vous eu tant de
+bonté pour moi ? A la première minute, dès le
+premier regard, vous en avez eu…</p>
+
+<p>Elle songea que c’était vrai. Et il lui dit qu’il
+la croyait presque dure avec les autres. Elle pensa
+tout haut :</p>
+
+<p>— Pas dure, en vérité. Non, rien. Je ne les
+vois pas. Avant vous, je n’ai rencontré personne.
+J’ai trop vécu ici. Il y a peut-être, dans un
+autre milieu que le nôtre, des âmes moins desséchées…</p>
+
+<p>— Vous croyez ?</p>
+
+<p>Il l’interrogeait d’un élan. Il était heureux,
+brusquement, de ce qu’elle avait dit. Il y voyait
+une porte ouverte. Puisqu’elle pensait que
+d’autres, moins privilégiés que ceux qu’elle
+avait connus, étaient différents, plus sensibles
+et d’un cœur plus riche, peut-être avant de la
+quitter, en lui disant adieu, pourrait-il lui révéler
+sa misère ? Cela ne serait pas vil, en partant.
+Mais, radieuse, elle continuait, s’offrant un peu
+de pitié cérébrale, le raffinement, dans son
+bonheur, de penser vaguement, avec imprécision,
+à la plèbe qu’elle ignorait :</p>
+
+<p>— J’imagine, en effet, qu’il y a d’autres êtres,
+sans luxe, moins gâtés que nous.</p>
+
+<p>Il fut découragé par le mot : nous. Comment
+pourrait-il, maintenant, lui révéler qu’il n’était
+pas des heureux du monde ? Une petite ironie
+sans amertume le fit sourire, tandis qu’il la regardait
+dans sa splendeur. Il articula doucement :</p>
+
+<p>— Le luxe ? Vous en dites du mal ?</p>
+
+<p>Elle répondit nettement :</p>
+
+<p>— Oh ! non, certes non.</p>
+
+<p>Elle s’expliqua tranquillement, parlant de
+l’argent comme le boulanger parle du pain, avec
+la certitude souveraine que la farine ne peut
+manquer. Chacun de ses mots, sans qu’elle en
+eût conscience, précisait pour lui l’impossibilité
+de leur bonheur qu’elle désirait :</p>
+
+<p>— Le luxe est indispensable à tout. Je ne
+saurais pas m’en passer… J’ai une cousine qui
+est entrée au couvent. Elle vit… privée de tout ce
+qui est l’ornement de vivre. Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Elle jouait, indifférente, avec son collier d’un
+million :</p>
+
+<p>— Je ne médis pas du luxe qui est notre
+atmosphère naturelle… Mais je dis que certains
+êtres — presque tous ceux que j’ai connus — sont
+sans joie au milieu de la fortune. Eh bien, c’est
+insensé…</p>
+
+<p>Dewalter, maintenant immobile, buvait avec le
+sourire, une coupe de champagne. La coupe…
+Peut-être la libation aux dieux ? Et, dans ses
+oreilles, entrait la ciguë. Stéphane continuait,
+bien assurée qu’il pensait comme elle et plus
+simple que jamais :</p>
+
+<p>— La fortune, c’est beau. C’est… je ne sais
+pas… c’est la possibilité de tout… c’est l’art sans
+inquiétude, l’amour libre d’esprit… On est fou
+d’avoir tout cela et de ne pas en jouir. Vous, au
+contraire, comme moi, vous savez. Votre voiture,
+tenez, a je ne sais quoi de rare, de choisi. Vous
+êtes naturellement un dilettante ; je l’ai vu tout
+de suite… Et cette chose double, chez le même
+homme, ce frémissement auprès d’une femme,
+cet amour qui apparaît… eh bien, oui, c’est très
+rare, très précieux et je ne l’ai jamais rencontré.</p>
+
+<p>Elle le détaillait avec joie. Pourtant il lui parut
+trop grave. Souriante, pour le taquiner un peu,
+elle dit :</p>
+
+<p>— Vous n’avez qu’un défaut… Vous êtes un peu
+triste.</p>
+
+<p>Il surgit de lui-même et répondit avec une
+indéfinissable exagération :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas triste, puisque j’ai tout.</p>
+
+<p>Et, à son tour, il parla. Le vin de Champagne,
+son exaltation grandissante depuis huit jours,
+l’atmosphère enivrante du lieu et jusqu’aux
+paroles de Stéphane, lui donnèrent le don de se
+peindre. Dans un mélange de regret et de désir,
+il se montra tel qu’en effet sa mère l’avait créé,
+tel qu’il aurait dû se développer si son destin le
+lui avait permis. Stéphane avait raison sans le
+savoir. Toujours devant le pauvre en marche qu’il
+était, dansait comme un fantôme, son double
+somptueux. Et c’est celui-là qui s’exprimait :</p>
+
+<p>— Vous avez raison. Je ne crois pas que vous
+trouveriez facilement un homme animé de plus
+d’amour, et, en même temps, du désir de tout ce
+que la vie peut offrir de beau, de précieux, dans
+la facilité du plaisir. Vous m’avez bien compris.
+J’aime en effet tout ce qui orne l’existence, les
+beaux chevaux, les paysages assouplis par la science
+des jardiniers, les objets rares, les musiques
+les plus divines. Je suis un poète dans mon aversion
+de tout ce qui est médiocre. Et, en même
+temps, j’ai un cœur ivre de tendresse. Et il y a
+des minutes où j’ai en moi tous les désirs de la
+terre.</p>
+
+<p>Heureuse, elle l’écoutait. Sa voix était chaude,
+ardente, nuancée, et les mots y étincelaient comme
+des pierres précieuses sur un velours sombre. Il
+se tut quelques secondes et, sans timbre cette fois,
+avec une frénésie de jeune arbre secoué par le
+vent, il articula :</p>
+
+<p>— Vous représentez tout cela pour moi, tout.
+Vous êtes tout ce que j’attends de la vie, toute
+sa splendeur et son charme… tout ce qu’elle a
+d’impossible. Vous êtes tout cela.</p>
+
+<p>Elle restait immobile, sans lui répondre, environnée
+de sa flamme. Enfin, elle s’exclama, avec
+une joie contenue :</p>
+
+<p>— Ah ! je savais bien, je savais bien qu’il y
+avait dans le monde un homme qui me ressemblait.</p>
+
+<p>Une minute, une longue minute ils restèrent
+l’un près de l’autre, en silence, oppressés comme
+si le ciel était moins dans le ciel que dans leurs
+cœurs. Ils frémissaient d’impatience et de langueur.
+Enfin, il dit, et d’un ton bizarre, simple
+et doux, à la façon d’un enfant, avec un sourire
+d’enchantement un peu las :</p>
+
+<p>— Je voudrais mourir près de vous…</p>
+
+<p>Simple et saine, elle rit de l’idée trop exaltée.
+Toujours elle restait sans morbidesse, en vraie
+descendante de la vieille race des Coulevaï :</p>
+
+<p>— Ah ! mon Dieu… mourir ? Il faut vivre près
+de moi. Vous êtes libre et je ne suis pas très
+prisonnière. Nous arrangerons cela très bien,
+vous verrez.</p>
+
+<p>Ensemble, ils pensèrent à la promesse de
+Stéphane et à la journée qui déjà s’annonçait par
+la déclinaison de la nuit et les premiers frissons
+de l’aube. Les nègres depuis longtemps s’étaient
+tus, les lumières étaient presque éteintes : Deléone
+et sa femme, par plaisanterie, s’en étaient allés
+sans prévenir. Ils avaient emmené M<sup>me</sup> de Jouvre.
+Seuls, un maître d’hôtel, respectueux et lassé,
+attendait leur bon plaisir, et Pascaline qui, tranquillement
+assise, les regardait, de loin, avec
+gaieté, contente de voir enfin son amie heureuse et
+faible. Dans la rue du village il n’y avait plus
+que leurs deux voitures. Ils rirent en même temps
+avec confusion, et Pascaline, affectueusement, se
+moqua d’eux. Elle demanda de rentrer seule dans
+la voiture découverte de Dewalter. Elle insista
+avec gentillesse pour qu’ils n’eussent point l’air
+trop vite convaincus. En dépit de la chute prochaine,
+elle gardait toujours sa déférence pour
+Stéphane.</p>
+
+<p>Ils partirent. Les deux autos se suivirent dans
+la nuit finissante. Georges avait pris la main de
+lady Oswill. Il n’y avait plus aucune pensée en
+eux que celle d’un bonheur grandissant et leur
+fatigue nerveuse se résorbait dans la puissante
+jeunesse de l’aube.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans
+avoir revu sa femme. Il était en proie à une sorte
+de fureur dont il ne se rendait pas compte parce
+qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et
+gestes de Stéphane. Il se devait donc de sourire.
+Et il souriait en se réveillant, en s’habillant, en
+filant en auto vers Cette, où il s’embarquait.
+Mais son sourire, qu’il était oblique et dangereux !
+Rageur, il mâchonna dans ses dents, en appuyant
+sur le débrayage :</p>
+
+<p>— Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je
+vais en Afrique, j’y vais.</p>
+
+<p>Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte,
+à cet aventurier de quatre sous qui, en route
+pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et venait
+s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur
+plaisait à Stéphane ? Tant mieux. Quelle preuve
+pour elle que l’amour et le mensonge ne font
+qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison.
+Au retour, il ne doutait pas de la retrouver, déchue
+d’une illusion, assagie, l’imposteur chassé, disparu
+après avoir donné la leçon.</p>
+
+<p>L’idée ne lui venait pas que sa femme irait
+jusqu’aux limites de la défaillance et les franchirait.
+Il l’avait salie autrefois, outragée ; il avait
+voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait
+avec les filles. Il l’avait trouvée rebelle. Depuis,
+il la respectait, toujours étonné. Il la croyait
+incapable d’une faute. Il ne savait pas que les
+honnêtes femmes tombent parfois comme l’éclair
+et qu’il peut suffire d’un soir d’orage dans le
+ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.</p>
+
+<p>Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et,
+de cela, il n’avait cure. Tout ensemble rageur et
+enchanté, il filait sur la route, en bolide, sans
+prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il
+était assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme
+elle l’avait décidé, Stéphane fut la maîtresse de
+Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions,
+pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être
+belle dans le don précieux qu’elle lui consentait.
+Étrangère au seul homme qui l’avait possédée,
+libre en conscience, elle avait la sensation que sa
+vie commençait et qu’elle venait enfin d’être
+épousée.</p>
+
+<p>Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir
+à Biarritz, dans sa chambre du Palais, il évoqua
+Stéphane étendue sur le lit et il pleura… Il
+voyait la Nécessité, — austère, dure, les traits
+tirés : Elle était près de lui. Sans bruit, elle montrait
+la porte. Elle lui criait : « Au désert !
+Va-t’en ! »</p>
+
+<p>Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir
+à l’ordre. A quoi bon attendre quelques journées
+comme il se l’était promis ? Pour Stéphane
+même, il était mieux que, tout de suite, il s’en
+allât. Alors, l’idée qu’il avait mal agi rentra en
+lui comme un fer rouge. Il fut poignardé d’avoir
+abusé d’une femme et vainement il se débattit.
+Mais il est dans la nature humaine d’agir d’abord
+selon le désir et puis de trouver après les raisons
+nécessaires à se justifier. Il en est ainsi
+dans tous les domaines : toujours, quand il transige
+avec le devoir, l’homme se fait son propre
+avocat, et puis son juge, et il s’acquitte…</p>
+
+<p>Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la
+connaître. Il savait aussi qu’il lui plaisait. Sans
+méchanceté, sans vilenie même, — pour s’excuser, — il
+se dit qu’elle avait tout et lui, rien ;
+qu’elle vivait à Biarritz, endroit frelaté ; que son
+abandon avait été rapide. Il n’avait pas beaucoup
+lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite ; qu’il
+avait été respectueux et sincère ; que, sans doute,
+aucun des hommes auxquels elle avait appartenu
+ou qui la prendraient dans l’avenir n’avait
+apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement,
+la reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui,
+le bouleversaient. Il songea avec amertume
+qu’elle restait et qu’il allait partir ; qu’il serait
+vite effacé de ce cerveau de femme, tandis que
+lui, jamais plus il ne l’oublierait. Il s’accrocha
+à cette idée désespérément ; il ne fut plus possédé
+que par son propre chagrin ; il arriva à le savourer
+avec lenteur et, pendant une heure, son désespoir
+s’engourdit. Il était affalé sur le tapis de la
+chambre, le visage enfoui dans ses bras et les
+bras posés sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes
+se séchaient et laissaient des traces amères…</p>
+
+<p>Le téléphone retentit.</p>
+
+<p>D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait
+personne. Il crut à une erreur. Mais la sonnerie
+insista. Alors il pensa que c’était Deléone, qu’il
+voulait lui parler de la voiture et lui donner des
+instructions. Il répondit à l’appareil. Le cœur
+saccagé, il entendit Stéphane…</p>
+
+<p>Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze
+heures et qu’elle serait heureuse qu’il vînt quelques
+instants auprès d’elle. Elle ne voulait point s’endormir
+sans l’avoir revu. L’écoutant sans la contempler,
+il perçut combien sa voix était merveilleuse.</p>
+
+<p>La conversation cessa.</p>
+
+<p>Déjà, il obéissait.</p>
+
+<p>Il s’habilla de son smoking, ne voulant point
+avoir à dire qu’il n’avait pas dîné ; il effaça de lui
+les stigmates douloureux ; il fut pareil à tous,
+élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la
+glace, il se sourit et descendit. Il traversa le hall,
+encombré d’une foule élégante et joyeuse. C’était
+le gala du Palais. Il reconnut quelques visages
+entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline
+qui, de loin, lui fit un signe d’amitié. Il
+sortit rapide et, dans le grand jardin desséché de
+l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de
+la mer.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en
+savait très bien la position et, des fenêtres de sa
+chambre, il l’avait aperçue plusieurs fois. Elle
+était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre
+le palace et le phare.</p>
+
+<p>Quand il arriva, la rue montante était déserte.
+D’un côté, elle était construite et les élégantes
+bâtisses avaient, sur l’autre façade, l’océan. A
+droite, c’étaient des terrains encore libres qui,
+dans la nuit, prenaient l’aspect de petits champs.
+Ils séparaient la rue, tranquille comme une voie
+de province, de la route nationale qui va de la
+frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables
+à des pièces à réception sans toiture,
+étaient entre chacune des maisons. Les becs de
+gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination
+de la lune. La demeure des Oswill était
+aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier
+étage, les lampes de la chambre de Stéphane
+filtraient derrière les rideaux.</p>
+
+<p>Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en
+rendît compte comme celui d’un contrebandier,
+effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec
+une légèreté de démons, ils sautèrent les grillages
+du côté des terrains inoccupés. Par instants, à
+intervalles réguliers, au sommet de la rue, le
+phare hoquetait.</p>
+
+<p>Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit
+que le lèchement continuel de l’eau sur les cailloux
+et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait jamais
+eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous
+furtif, conçu dans une atmosphère romanesque
+et d’être attendu par une maîtresse précieuse.
+Il en éprouvait une exaltation. En même
+temps, cela lui semblait tout simple : il était
+bien né pour l’amour. Enfin, il fut devant la villa.</p>
+
+<p>Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile.
+Il n’osait point sonner, ni faire aucun appel.
+Comme son amie n’apparaissait pas pour lui
+ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il
+n’était pas venu vainement. Il craignit quelque
+empêchement. Mais, au premier, les rideaux
+furent tirés ; la fenêtre s’entr’ouvrit ; il entrevit
+Stéphane. Dans l’ombre, elle murmura qu’elle
+descendait. Alors, il se sentit l’orgueil d’un roi.</p>
+
+<p>Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une
+porte double et devant laquelle montaient de
+larges barreaux. Cette porte était dans un renfoncement.
+Cela faisait comme une baie sombre
+dans la façade, une alcôve où se tenir debout. Il
+entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière les
+barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il
+fut sur les marches et elle tendit les bras. Il
+sentit les douces mains sur son visage. Ils étaient
+l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des
+barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit
+qu’une femme de chambre restait occupée au
+premier étage et que, dans peu d’instants, cette
+servante se retirerait. Stéphane préférait attendre
+pour ouvrir que toute la maison fût libérée.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.</p>
+
+<p>Elle répondit non d’une voix tendre et bonne.
+Ils restèrent ainsi, murmurant leur amour, dans
+une jouissance exquise de leurs esprits. Pas plus
+que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres
+furtives. Elle éprouvait une joie amusée de leur
+stratagème. C’était, lui semblait-il, un souvenir
+qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils
+auraient ensemble. Elle pensait obscurément que
+cette halte de son amant sur la porte de sa maison
+lui porterait chance et que c’était la forme même
+du bonheur qui attendait et découpait ainsi son
+ombre sur le mur.</p>
+
+<p>Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux
+dans l’angle de la marche supérieure. Il sentit le
+souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient en
+riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la
+maison, mais, par jeu, elle prolongea deux ou
+trois minutes encore leur supplice. Sur leurs corps
+étirés — entre eux — ils sentaient le froid de
+l’obstacle et les méchants barreaux comme l’épée
+nue de Tristan. Enfin, elle fit tourner la clef
+silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et,
+dans une fougue emportée, serra sa maîtresse
+dans ses bras. Il la sentait frémir, se tendre, et,
+par les lèvres, se donner. Ils formaient un groupe
+sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une
+immobilité radieuse.</p>
+
+<p>Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude.
+Ce qu’il savait de lui-même lui faisait
+craindre pour elle une trop grande imprudence.
+Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise.
+Mais elle confirma qu’elle était bien seule et que
+son mari était en voyage depuis le matin.</p>
+
+<p>— Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y
+a longtemps que je vous attendais et que je suis
+libre…</p>
+
+<p>Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait
+en présence d’une femme supérieure aux autres
+et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne venait
+pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait
+dans tout ce qu’elle faisait, dans la franchise de sa
+chute, quelque chose qui naissait non de l’habitude,
+mais de la nouveauté. Il sut brusquement,
+sans pouvoir en douter, qu’il était son premier
+amant. Entraîné par le désir et la passion, il ne
+se disait plus que sa responsabilité devenait plus
+grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane
+avec une telle violence que tout le reste
+disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.</p>
+
+<p>Elle le fit entrer dans le grand salon de la
+villa. Un éclairage doux estompait les meubles
+et donnait du mystère aux objets. Une richesse,
+cultivée par le goût, fleurissait l’appartement.
+Des vases nombreux étaient chargés de roses
+croulantes. Il songea à ces douze malheureuses
+Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées
+à la pâtisserie. Elle vit qu’il regardait les fleurs.</p>
+
+<p>— J’en fais une consommation terrible, dit-elle
+plaisamment. On les cultive pour moi, par milliers,
+dans des roseraies, à Oloron. Chaque matin,
+des jardiniers les renouvellent et les apportent
+ici, en auto. L’air de la mer les fait vite mourir.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune,
+elle en parlait sans y prendre garde et sans
+savoir que cela existait, comblée, comme au désert
+une femme arabe parlerait du sable.</p>
+
+<p>Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin,
+dans lequel son jeune corps se jouait librement,
+et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras
+et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires
+ornaient ses doigts et, dans ses paumes, Georges
+en sentait la rondeur tiède. Il s’en plaignit en
+riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis ; de
+ses mains libres et plus vivantes, elle caressa le
+visage et les cheveux du bien-aimé. Il s’était mis
+devant elle, à ses genoux, et il tenait ses jambes
+emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix
+basse et, pour mieux lui plaire encore, il disait
+des mots merveilleux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour la première fois, il lui mentit.</p>
+
+<p>Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans
+raison, imposés par les circonstances au plus sincère
+de tous les hommes. Jusque-là, Georges et
+Stéphane avaient été pris dans leur amour
+comme des graines dans le van. Ils s’étaient sentis
+soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans
+les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni
+l’idée de s’interroger sur les choses de leur
+passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le
+lien physique crée plus de confiance en une seule
+heure, que des années d’amitié ; la nudité des
+âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui
+le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi
+enlacés et mélangé leurs souffles que les amants
+ouvrent leurs cœurs.</p>
+
+<p>Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.</p>
+
+<p>Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude
+l’interrogeait. Elle voulait des détails de sa
+vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et visible.
+Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était
+passé depuis le mariage et, d’un mot, avec une
+douloureuse dignité, elle avait précisé qu’on
+l’avait mal mariée. C’est tout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, tous les événements qui allaient
+suivre pour Dewalter faillirent être empêchés. Il
+eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il entrât dans
+la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand
+salon de la villa pour l’accueillir, si Stéphane
+l’avait conduit dans le petit, celui d’angle et qui
+n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet
+homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue
+de golf, il aurait vu le portrait du mari qu’il ne
+cherchait pas à connaître puisqu’il savait n’être,
+lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith
+Oswill, tel que la veille il lui avait parlé
+dans la pâtisserie de miss Redge. Il aurait
+su que son confident, l’inconnu auquel il s’était
+avoué, — et le seul, — l’excentrique dont il
+n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le nom,
+c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant
+douter d’être à sa merci, il aurait parlé tout de
+suite. Mais Stéphane ouvrit une autre porte. Une
+seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement
+par la présence du portrait, elle avait
+pénétré dans le salon voisin. Jamais l’homme
+n’entend sonner la minute importante de sa vie ;
+et, pourtant, elle sonne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se
+fabriqua un personnage. Ce fut ce soir-là que,
+par le Verbe, il créa de lui un être nouveau,
+déterminé, un faux Dewalter. Était-il faux ? Il
+l’était, puisque aucun des souvenirs qu’il racontait — souvenirs
+de jeunesse, frissons d’enfance,
+aventures d’hier — n’était réel. Ils étaient inventés.
+Mais il était vrai tout de même, ce Dewalter,
+puisque aucun de ces souvenirs imaginaires
+n’était invraisemblable et que tous, au contraire,
+tous, ils auraient pu être les souvenirs de Dewalter-le
+pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.</p>
+
+<p>Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la
+vérité. Ainsi Dieu créa l’églantine avec laquelle
+l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva
+point assez somptueuse et riche en parfums la fleur
+jaillie de l’humus terrestre. Il l’ennoblit, la combla
+de dons nouveaux, et l’orgueil des jardins
+sortit de son imagination appliquée. Dewalter,
+étendu au pied de Stéphane, d’églantine se fit
+rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut que lui-même,
+plus heureux.</p>
+
+<p>Dans son enfance, il y avait un grand château,
+entouré d’une chasse, en Sologne. Ce château
+existait réellement. Il était toujours peuplé de
+perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes
+faisanes, de gibier d’eau. Un étang, fleuri au
+printemps comme une toile de Monet, des bois
+disposés avec science, des terres longues à parcourir,
+composaient le domaine. Georges, vers sa
+douzième année, avait, pendant les vacances
+d’automne, habité ce château-là. Il avait, à
+l’aube fraîche et déjà rouillée d’octobre, suivi les
+gardes dans les réserves. Mais ce n’était qu’un
+château étranger et qui appartenait à des cousins
+de sa famille. Quand il en parla à Stéphane, ce
+fut le château de sa grand’mère.</p>
+
+<p>Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait
+Rome. Un frère de son père, de son vrai
+père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans
+les ordres et longtemps attaché au Vatican, dans
+un emploi subalterne. Une fois, une seule fois,
+Dewalter l’avait vu ; il en gardait la mémoire. Il
+avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le
+prêtre ; dans la suite, il avait beaucoup lu ; il
+pouvait décrire la prison du pape. Et, comme ils
+parlèrent d’un voyage — le voyage que toujours
+projettent les amants — il dit à Stéphane qu’il
+l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme une
+ville familière. Elle reconnut les sept collines, les
+eaux jaillissantes, les palais délabrés… Il raconta
+la chute de cheval qu’il avait faite le long de la
+voie Appienne. Or, Georges avait servi dans la
+cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait
+fait une chute, en effet, mais en Champagne, en
+service commandé, le long d’une route crayeuse.</p>
+
+<p>Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu
+à ce qu’il avait souhaité ; la réalité se mélangeait
+au rêve et il ne savait plus s’y retrouver, quand
+il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre
+devant sa maîtresse accablée de fortune, une
+joie de se leurrer lui-même, l’emportait… Elle
+l’écoutait avec crédulité, dans l’enchantement de
+la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures
+ils restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un
+mot qui lui rappelait un souvenir propre. A son
+tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle
+n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils
+conclurent que l’aube de leurs vies avait été la
+même et que, vraiment, ils étaient comblés par
+le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans
+l’esprit de Georges. Son personnage inventé prenait
+corps, s’installait et commençait à le régir.</p>
+
+<p>Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de
+dire la vérité. Stéphane avait prononcé une
+parole touchante, exprimant que, tout de même,
+avant lui, bien des choses lui avaient manqué.
+Alors il lui sembla derechef qu’un jour — oh !
+pas ce soir, — mais un jour, demain peut-être,
+avant de s’embarquer, il pourrait parler librement.
+Ils en étaient arrivés aux souvenirs moins
+lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs
+d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une
+ombre :</p>
+
+<p>— Nous avons tout maintenant, Georges. Mais,
+avant vous, quels déserts en moi. Je vous dirai
+plus tard ce qui manquait…</p>
+
+<p>Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait
+répondu tout de suite, comme un nageur saisit
+une planche :</p>
+
+<p>— Et moi aussi, je vous dirai.</p>
+
+<p>Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu.
+Elle voulait connaître l’enfance, l’âge
+pur, mais pas autre chose, pas les récits de
+l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant
+son doigt blanc sur les lèvres chéries. Et doucement,
+avec gravité, le tutoyant pour la première
+fois :</p>
+
+<p>— Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai
+rien. Je sais tout de toi jusqu’à vingt ans,
+cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais
+pas tout me dire, par respect. Alors, je ne te
+demanderai rien… Tu serais obligé à des omissions,
+peut-être à des arrangements, parce que tu
+as été un homme jeune, trop riche, oisif… Tu
+aurais, certainement, des choses à cacher… Et,
+vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche,
+maladive de tout ce qui n’est pas la vérité
+entière. Alors, je ne te demanderai rien…</p>
+
+<p>Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée
+et Dewalter avait compris que c’était déjà
+trop tard et que plus jamais il ne pourrait se
+démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne
+pas laisser le souvenir d’un homme heureux,
+comblé, oisif… « trop riche… » comme elle le
+disait ?</p>
+
+<p>Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin,
+vers deux heures de la nuit, elle le renvoya et,
+de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller vers le
+Palais. Juvénile et charmant, il se retournait
+pour dessiner du geste un baiser. Quand il
+eut disparu, elle resta longtemps à contempler la
+rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse,
+que cet homme n’aurait rien à faire qu’à
+l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs deux
+cœurs était à jamais assuré.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Deléone se targuait d’un langage vulgaire.</p>
+
+<p>— Je t’ai porté chance avec ma roulante ! On
+ne parle que de vos amours…</p>
+
+<p>C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades.
+Georges avait accompagné Stéphane chez un fournisseur.
+Il l’attendait. Et Deléone les avait encore
+aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande
+place du Théâtre, au pied duquel coule ce charmant
+Adour, que Verlaine a comparé à un ruffian.</p>
+
+<p>Présentement appuyé sur la carrosserie de
+l’Hispano dans laquelle Dewalter était assis, il
+continuait :</p>
+
+<p>— Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans
+réaliser.</p>
+
+<p>L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait
+Stéphane et souffrait des commentaires de
+son camarade. Cependant, il ne voulait point
+l’interrompre et donner ainsi de l’importance
+à ses paroles. Deléone, à son insu, le rassura :</p>
+
+<p>— Ah ! dame, pour réaliser, il te faudra du
+temps. La belle Stéphane est difficile. Elle n’est
+pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs
+de passage, et juste le temps de battre de l’aile…</p>
+
+<p>— N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse
+ne pas déplaire à une femme, par le caractère,
+par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter
+mériter son amitié, — sans plus ?</p>
+
+<p>— Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre
+en s’esclaffant.</p>
+
+<p>— Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit
+Georges. Tu sais bien qu’au front tu m’appelais
+l’idéaliste !</p>
+
+<p>Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se
+rappeler le souvenir d’une pose qu’ils avaient
+faite à l’arrière, avant le déclanchement de la
+deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons.
+Seul de ses compagnons, Dewalter n’avait pas profité
+de l’aubaine. Déléone conclut avec jovialité :</p>
+
+<p>— Tu n’es pas à la page ! Heureusement que
+tu es né avec du métal : tu aurais végété…</p>
+
+<p>Il continua :</p>
+
+<p>— Ma femme devient collante. Elle me garde
+à la nursery. Pendant ce temps-là, à Paris, mon
+autre gouvernement, Florinette Soinsoin, s’impatiente…
+Quand part ton bateau ?</p>
+
+<p>Georges tressaillit imperceptiblement, mais,
+d’une voix calme, il donna le renseignement : le
+bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.</p>
+
+<p>— Tu ne restes pas ici ?</p>
+
+<p>— Non, dit Dewalter sans intonation.</p>
+
+<p>— Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à
+Bordeaux. Je la cueillerai dans quelques jours,
+en passant, quand ma femme m’aura donné de
+l’air.</p>
+
+<p>Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du
+garage où Dewalter devait laisser l’Hispano. Le
+chauffeur, la veille même, avait commis une
+faute sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant
+la précaution de payer son retour et de
+l’expédier à Paris pour éviter les commérages.</p>
+
+<p>— Ça va comme ça ? termina-t-il. Merci, ma
+vieille, à charge de revanche.</p>
+
+<p>Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la
+belle silhouette de Stéphane. Il pensait :</p>
+
+<p>— Veinard ! Il la tombera… Mais quel idiot
+de s’en aller… en Afrique… chasser le buffle !</p>
+
+<p>Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz
+avait remarqué que, maintenant, lady Oswill ne
+sortait plus seule. La vie ramassée des villes
+d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais
+Dewalter plaisait. On le trouvait chic et de grande
+allure. Deléone, en deux mots vite répétés, avait
+dit ce qu’il pensait de lui : qu’il était riche, de
+bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure
+d’Oswill était destinée à être applaudie.
+On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On se
+contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une
+indifférence sereine. Il lui semblait que son bonheur
+ne devait plus finir et que, tôt ou tard, il
+serait affermi. Elle pensait à peine à son mari,
+parti pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le
+tour du monde et trouvait le monde trop petit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course
+de taureaux. Les bêtes étaient choisies, les
+hommes, les plus courageux et les plus habiles
+de l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec
+sa quadrilla, reparaissait pour la première fois
+depuis la blessure qui, l’année précédente, à
+Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux
+à Saint-Sébastien, dans les hôtels et les agences,
+les billets disparaissaient d’heure en heure et,
+dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au
+tarif normal. Mais Stéphane prit ses précautions
+et dit à Dewalter de louer.</p>
+
+<p>Le jour des courses, elle fut merveilleuse.</p>
+
+<p>Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle
+avait jeté un châle pompeux. Un collier de vieil
+ambre mettait une douceur dorée, un peu opaque,
+à la naissance de son cou. Il descendait sur le
+vêtement avec une lourde souplesse. Sur l’éphémère
+splendeur humaine, il témoignait de la
+patience des âges. Les mains, parées d’un diamant
+et d’une perle sombre, les avant-bras, couleur
+de soleil, étaient visibles sous des mitaines
+de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à
+mourir bientôt dans le cirque, prolongeaient au
+corsage leur vie déjà coupée.</p>
+
+<p>Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le
+plus exaltant que puisse offrir une foule en fête.
+Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait sur
+les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de
+l’autre côté du cirque, la lumière faisait surgir
+chaque détail. En même temps, tous, elle les
+mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles,
+les éventails agités sans répit composaient de
+gigantesques tableaux, comme hier les peignaient
+les impressionnistes. C’était un prodigieux chatoiement.
+Les costumes plus sombres des hommes
+y ajoutaient la chaleur de leurs taches fauves.
+La joie, l’impatience circulaient. Les vétérans du
+public expliquaient d’avance aux novices les
+beautés des prochains combats. On discutait la
+valeur des bêtes, le mérite des matadors. Le
+cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins,
+un bourdonnement incessant était fait des
+conversations de trente mille bouches.</p>
+
+<p>Stéphane et son amant avaient pris place à la
+contre-barrière. De ce poste de choix, ils ne pouvaient
+rien perdre des péripéties de la journée.
+Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs
+jetées et l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve
+sur ses jambes élastiques, Stéphane fut saisie
+par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en
+esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas
+sur la valeur des passes, des banderilles, sur
+l’habile diversion des hommes à cheval ; elle discernait
+la tromperie, le geste théâtral, de la vraie
+prouesse ; quand la mort du monstre avait sonné,
+elle connaissait la science de l’épée. Mais Georges,
+pour la première fois devant ce travail hermétique,
+n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs
+de la foule, les invectives des hauts gradins
+quand le matador manquait aux lois établies,
+toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets,
+provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble
+des choses, la beauté solaire du cirque, les clameurs
+et le silence alternés, l’amusaient. Et surtout,
+il était auprès de Stéphane. Là comme
+ailleurs, depuis une semaine, il ne goûtait que
+cette joie. Il était si proche d’elle qu’il sentait les
+formes de sa jambe contre la sienne ; parfois,
+elle saisissait sa main et la pressait ou, distraite
+un instant du spectacle, elle l’enveloppait de son
+regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il songeait
+que chaque jour elle était sienne, que le destin,
+au passage, lui avait fait ce cadeau merveilleux.
+Il pensait que tout à l’heure encore elle se donnerait
+et que, comme lui-même, elle savourerait
+leur double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien
+que sa propre imagination. Il fut heureux quand
+elle lui proposa de quitter les arènes avant la
+dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans
+sa chambre par l’un des escaliers de l’hôtel du
+Palais, cependant qu’il se servait de l’ascenseur.
+Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour,
+mieux encore que jusque-là dans leurs rendez-vous
+plus hâtifs. Elle ne rentra chez elle que tard
+dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à
+Oloron.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé
+à sa maison natale. L’indifférence, le renoncement,
+les désillusions de la vie conjugale, son espèce
+de claustration morale depuis trois années, la
+mort de son père survenue vers le milieu de cette
+période, avaient lentement amoindri en elle tout
+désir de revenir vers le passé. Elle recevait
+chaque jour, aux saisons propices, des roses de
+la propriété. Les serviteurs les disposaient à leur
+gré dans les vases de la villa. Elle n’en goûtait
+même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter
+réveilla les sources. Ainsi, dans le domaine figé
+par l’enchantement, le pas du prince qui a du
+charme. En regardant son amant auprès d’elle,
+Stéphane revit, avec mille autres choses, les
+grandes terres auxquelles elle ne pensait plus.
+Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges,
+tous les sentiers de son enfance.</p>
+
+<p>Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano.
+Une atmosphère légère et déjà dorée baignait le
+pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne
+et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles
+collines, heureuses et arrondies, couraient à leur
+rencontre de chaque côté de la route. Les maisons
+isolées qu’ils rencontraient leur semblaient
+jolies ; ils avaient l’idée qu’ils y pourraient vivre.
+A une auberge, ils s’arrêtèrent pour s’amuser
+d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes
+pêches, le pain encore chaud leur apparurent
+incomparables. Elle riait des humbles détails
+comme une enfant qui découvre un monde. Elle
+lui tendait la moitié du fruit qu’elle avait mordu
+et les couverts d’étain jouaient dans ses mains
+joyeuses comme des instruments barbares. Le bol
+grossier, la table épaisse et tailladée par les couteaux
+des routiers, les bancs allongés dans la
+salle basse, tout, lui semblait appartenir à une
+planète éloignée. Et lui, — dans la pauvre
+auberge où, raisonnablement, il aurait pu l’inviter
+quelques jours, — il contemplait sa simplicité
+somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui
+auraient, elles seules, payé plusieurs fois la maison,
+les champs, les meubles paysans. La vieille
+aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous
+le labeur, songeait avec envie qu’ils étaient heureux.</p>
+
+<p>Avant Sauveterre, ils traversèrent une place
+retentissante de cris et de meuglements. C’était
+le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les
+hauts platanes découpaient leurs ombres précises.
+Les animaux, dans le soleil, battaient l’air de
+leurs longues queues et faisaient s’envoler les
+mouches. Une bave argentée coulait de leurs
+naseaux et, patients et doux, ils laissaient les
+hommes régler leur sort indifférent. Les acheteurs
+criaient en patois et c’était un bruit de
+dispute. Des femmes, dans le même instant, vendaient
+des légumes vivants, à peine sortis de la
+terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants
+du sol. Ils étaient durs et luisants comme,
+sur les ports, les poissons qui, tout à l’heure, se
+débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards
+portaient des paniers. L’église prochaine
+sonnait pour un baptême et les parents endimanchés
+attendaient sur les marches où le pas des
+générations avait laissé la marque de l’usure.
+Une vie simple et robuste régnait partout dans le
+village ; mais l’agitation de l’argent, l’offre et la
+demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde
+lui donnaient l’aspect d’un combat. L’auto dut
+s’arrêter quelques minutes, gênée par le bétail et
+la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent
+aux roues et les hommes s’écartaient sans bonne
+humeur pour laisser passer la grande voiture des
+riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur
+Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque
+d’Oloron, en valeurs d’État, un million nouveau,
+sorti de la guerre. Ce million tenait compagnie
+à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un
+visage ridé, chafouin, de gros habits rapiécés. Il
+était venu à pied d’un village voisin. Il murmura
+au marchand de vaches, avec lequel il disputait :</p>
+
+<p>— Espie drin héns aquère boèture ! Gayte lou
+caddet. Qu’en y a qu’en au tropi de restes qu’en au,
+tonnerre ! Que partatjeri pta dab aquet !</p>
+
+<p>La phrase haineuse portait haut ces mots
+sonores. Stéphane Coulevaï l’entendit. Amusée,
+elle traduisit le vœu du paysan : partager la fortune
+de Georges. Il rit sans répondre et alluma une
+cigarette. Ils roulèrent quelque temps en silence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sauveterre franchi, un gave bondissant leur
+apparaissait parfois, à gauche de la route, et puis
+il s’éloignait pour se rapprocher quelques kilomètres
+plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin,
+la vieille ville endormie et cadenassée fut traversée.
+La maison de Stéphane était voisine, et sur
+la route de Pau.</p>
+
+<p>C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore,
+car elle n’avait que deux cents ans. Elle n’avait
+rien perdu de sa solidité et semblait prête à résister
+aux assauts des jours et des saisons pendant
+des siècles. Elle était dorée et un peu lépreuse
+comme si les caresses de tant de soleils
+s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient
+marquée. Ses lignes étaient sages et belles. Le
+Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait construite
+avait montré sa science et son goût. Il
+revenait des Indes. Comme le vin de Bordeaux,
+son esprit s’était amélioré dans cette longue croisière.
+Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé
+en France, trafiqué sur les mers, fait de la
+banque à Pondichéry, il était revenu à Oloron
+vers sa soixante-dixième année. Alors il avait
+pensé que le temps était venu de se bâtir un
+château.</p>
+
+<p>Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un
+parc auquel les printemps amoncelés avaient
+donné une vigueur forestière. Il était une ville
+d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin
+d’octobre quand les longues pluies de l’hiver
+faisaient à leur tour leur bruit monotone sur les
+feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient
+de vastes terres, coupées des haies, des
+bois hantés par les silencieux rapaces de la nuit.
+De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient
+dans l’ombre à la recherche des nourritures
+vivantes. Ainsi, en l’absence des propriétaires
+humains, les grandes lois guerrières de la faim
+et de la mort ne cessaient de régner sur le
+domaine.</p>
+
+<p>En plus des jardiniers, des métayers et de
+quelques servantes oisives, la maison était régentée
+par un couple de vieux gardiens. C’était
+Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son
+large sein bien laitier, avait donné à Stéphane sa
+première vigueur. Aujourd’hui, elle était ridée
+comme une pomme d’hiver et commençait à se
+courber. Mais toujours vive, heureuse de son sort,
+elle courait du matin au soir. Elle aimait humblement
+son mari, le garde Nicolaï, vénérait le
+souvenir des maîtres disparus, adorait Stéphane
+dont elle portait au doigt la première dent montée
+sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith
+Oswill, qu’elle appelait le vilain Anglais. Nicolaï
+était un grand au visage dur. Il avait des yeux
+limpides, un esprit droit et limité. Il marchait
+rapidement. Un braconnier, quelques années
+auparavant lui avait sablé la cuisse droite de chevrotines.
+Aux nouvelles lunes, elles le faisaient
+souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors,
+il serrait ses lèvres minces et allait rôder la nuit
+avec son fusil. Les chercheurs de gibier défendu
+jugeaient prudent de s’éloigner.</p>
+
+<p>Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette
+de sa visite.</p>
+
+<p>La vieille femme n’avait point dormi. Toute la
+nuit, elle avait songé aux choses de la maison, à
+ce qu’il fallait préparer pour faire honneur à lady
+Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent.
+A l’aube, elle avait tué un poulet et deux
+petits canards sauvages qui lui furent donnés par
+son mari. Elle parcourut la vaste demeure en
+criant derrière les servantes. Elle fit ouvrir les
+volets et Nicolaï, aidé de trois hommes du jardin,
+cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis
+qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions,
+Antoinette, descendue au fourneau, ne pensait
+plus qu’aux magnificences de la cuisine. Elle
+avait des truites vivantes du gave voisin, des foies
+d’oie qu’elle agrémentait d’herbes subtilement
+parfumées, une variété de légumes du potager et
+des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse
+de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait
+qu’un repas pour une personne doit être capable
+d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la gourmandise,
+s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour
+Stéphane Coulevaï, rien ne lui semblait superflu.</p>
+
+<p>Elle n’avait qu’une rage obscure : penser que
+le vilain Anglais profiterait de ses bons soins.
+Elle ne doutait point de voir apparaître tout à
+l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle
+se le désignait ainsi, à elle-même, et elle en riait
+en silence. Mais Oswill lui inspirait une peur
+bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms
+bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait
+sa haine. Elle disait :</p>
+
+<p>— Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain
+Anglais. Mais c’est, tout de même, un Barbe-Bleue.</p>
+
+<p>Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne
+doit pas se mêler des affaires des maîtres. Pourtant,
+ils furent réjouis quand ils virent Stéphane
+sans son mari. Antoinette n’osa point se demander
+quel était ce monsieur inconnu qui le remplaçait.
+Mais elle eut le cœur content de remarquer
+combien ses manières étaient charmantes
+auprès de lady Oswill, sa voix douce quand il lui
+parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa nourrice,
+l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait :</p>
+
+<p>— Madame est toujours la même, tout comme
+lorsqu’elle était petite fille ; elle a du goût pour
+les vieilles pommes.</p>
+
+<p>Ils conduisirent les maîtres dans la salle à
+manger. De riches boiseries d’autrefois garnissaient
+les murs et, sur ces boiseries, dans des
+cadres sculptés aux ors éteints, il y avait des
+peintures de chasse. Et dans les grands couloirs
+pendaient les dépouilles de nobles animaux.</p>
+
+<p>Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le
+couvert fût bien mis. Les armoires, les commodes
+recélaient des trésors d’argenterie et de linge
+orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit
+peser sur lui tout le poids de la richesse héréditaire
+des Coulevaï.</p>
+
+<p>Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane,
+son bonheur inexprimé d’avoir enfin la présence
+de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient
+dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent
+un vin charmant qui les enchanta. Le déjeuner
+terminé, elle voulut, en détails, lui faire les honneurs
+du domaine.</p>
+
+<p>Ils parcoururent les allées ; elles étaient fleuries
+avec autant de soin que si les maîtres eussent
+toujours été présents. Des arbres de toutes les
+essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest,
+des chênes, des cèdres du Liban, des
+magnolias, des platanes, des sophoras, des châtaigniers,
+des figuiers, des sapins, des néfliers, des
+sycomores, d’autres encore de vingt espèces différentes,
+découpaient dans le ciel d’automne leur
+silhouette particulière. Et près de la maison
+s’étendait un étang revêtu d’une floraison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était
+dorée et comme lourde, tachée par l’affleurement
+à la surface d’une lente décomposition, celle des
+plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars
+de l’arrière-saison s’étalaient à profusion
+avec des airs de plateaux chinois et, sur les bords,
+on devinait tout un enchevêtrement d’herbes
+vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on
+n’avait point touché. La surface liquide était
+vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de
+lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement
+une anse, à deux cents mètres du château. On n’y
+passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré, s’excusa.
+Ce n’était point lui ni les jardiniers qui
+pouvaient curer l’étang. Depuis trois générations,
+on avait eu le goût de le laisser ainsi redevenir
+sauvage.</p>
+
+<p>— Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel
+qu’il est, il n’est plus qu’un piège à sarcelles,
+une remise à poules d’eau, à ces canards qui traversent
+le ciel. Ah ! dame, il faudrait pas mal
+d’ouvriers pour le laver.</p>
+
+<p>Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait
+qu’un monde inconnu, jamais dérangé par
+les hommes, un univers mystérieux et grouillant,
+heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes,
+ces eaux limoneuses, ces vases assoupies. Elle
+pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de
+massacre, un décret d’extermination ; que d’un
+mot, légèrement dit, elle détruirait la vie obscure
+créée et développée là, par cinquante années d’éclosions
+successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï
+qu’on interviendrait plus tard. Aujourd’hui,
+l’idée de la paix profonde qui régnait sur l’étang
+réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée.
+Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que
+lady Oswill était la maîtresse, que ces fanges lui
+appartenaient… Tout de même, il grommelait un
+peu :</p>
+
+<p>— Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais
+qu’au fond, il y a des cadavres ? On m’a raconté
+que l’étang avait englouti un braconnier. Il avait
+eu le malheur de plonger pour se sauver d’un
+garde… C’était sous Napoléon III.</p>
+
+<p>Stéphane répondit :</p>
+
+<p>— Laissons la nature à ses travaux… Si un
+homme est tombé là, il a depuis longtemps
+revécu sous l’espèce des plantes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison.
+Ils prirent congé d’Antoinette. Sans avoir
+l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une
+sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait
+vus s’avancer au fond du parc et elle avait pensé
+qu’ils étaient bien beaux.</p>
+
+<p>Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille
+pleura de plaisir et d’attendrissement et elle leur
+dit qu’il fallait revenir.</p>
+
+<p>— Nous reviendrons, lui cria Stéphane.</p>
+
+<p>Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut
+dans le soir violet. Ils traversèrent les
+villages qu’on ne distinguait plus qu’aux tremblements
+des lampes et à l’odeur du bois
+d’automne qui fumait par les cheminées, Stéphane
+indiquait la route…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils
+prirent le thé dans la pâtisserie de miss Redge.
+Le soir, on les revit dîner à la Réserve de Ciboure.
+Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il
+semblait à Stéphane que rien ne pouvait plus les
+désunir. Et Dewalter savait qu’il serait parti dans
+trois jours…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>Maintenant, l’idée du départ était si nette en
+lui qu’elle ne lui causait plus qu’une douleur
+sourde. C’était un arrière-goût de regret et comme,
+sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais
+il était bien préparé à la fin brutale de son
+bonheur.</p>
+
+<p>La veille, sur la plage, il avait contemplé la
+fragile construction de sable, le château — avec
+douves, murs, ponts crénelés — que des enfants,
+dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité
+à quelques mètres de la mer. Et il avait
+pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue
+avec la marée, le grand Océan effacerait pour toujours
+jusqu’à la trace de leur jeu. Jamais plus,
+jamais dans l’éternité, pas plus que la même
+forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse
+éphémère. Eux aussi, ils le savaient bien. Et
+cependant, ne s’occupant que de la minute, ils
+s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait…
+Dewalter se dit qu’il ressemblait à ces enfants :
+le même désert mouvant qui, tout à l’heure,
+nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait
+et, sur la plage de Biarritz, bientôt, on
+chercherait aussi vainement le souvenir de son
+aventure que la silhouette disparue du château
+construit pour une heure.</p>
+
+<p>Il savait si bien cela que son chagrin de
+perdre Stéphane était supportable. L’inconscient
+dans chacun de nous travaille à l’insu de l’intelligence.
+Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément
+le contrepoison aux intoxications de la
+pensée.</p>
+
+<p>Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là,
+il avait contemplé la vieille fortune face à face.
+Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à faire
+dans ces domaines ? Et Stéphane ? La richesse
+trouvée au berceau lui avait donné une vision
+restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès
+d’elle ? Elle était belle, généreuse, noble de cœur
+et d’esprit. Elle l’aimait. Pourtant, il avait
+compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle l’ignorait
+au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de
+l’argent lui étaient aussi étrangers que ceux des
+astronomes. Elle ne savait pas. Pour elle, acheter,
+payer, c’était écrire un chiffre, — à peu près
+comme un numéro de téléphone, — signer dessous
+et tendre un chèque. Deux jours auparavant,
+un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait
+bien démontré à Georges. Ils étaient dans la
+pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz et, au dehors, un
+chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une
+aumône. A certaines minutes, les amants les plus
+raffinés ne sont pas difficiles : le chanteur avait plu
+à Stéphane. Elle dit de lui donner quelque obole
+et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir
+que lui causait la chanson, elle avait évoqué un
+souvenir :</p>
+
+<p>— Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur
+de Taormine. J’étais là-bas, avec ma mère et lord
+Crawe…</p>
+
+<p>Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il
+s’agissait bien du fameux Anglais, célèbre pour
+ses recherches d’archéologie, il interrogea :</p>
+
+<p>— Le collectionneur ?</p>
+
+<p>— Oui, continua Stéphane… Il avait, ce chanteur,
+une voix de ciel. Je lui ai donné cinq cents
+francs et pendant une heure, pour moi, il a
+chanté. Quand nous irons en Italie, nous le
+retrouverons peut-être. Et, pour nous deux, il
+chantera…</p>
+
+<p>Elle parlait légèrement, contente, et l’idée
+lui était extraordinairement simple de payer un
+chanteur des rues le prix d’un artiste de théâtre.
+Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect
+de l’amour, elle avait toujours eu la hantise
+d’être exposée à une duperie sentimentale et
+recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill,
+quand il avait obtenu sa main, avait peut-être
+été de se trouver au-dessus d’un soupçon de cette
+nature : riche, il l’était comme elle. Aujourd’hui,
+l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point.
+Trompée par l’apparence, entraînée par son instinct
+de l’aimer, elle avait, sans y prendre garde,
+jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition
+dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait
+parlé de sa riche oisiveté et surtout — surtout — elle
+n’avait pas mis en doute, une seconde,
+ce que, lui-même, il avait dit. Les souvenirs de
+jeunesse racontés à ses pieds, lors de sa première
+visite nocturne à la villa, étaient des
+souvenirs dorés. Elle ne s’attardait plus à ces
+choses : elle croyait Dewalter riche, très riche,
+comme elle, — et il n’ignorait pas qu’elle le
+croyait. Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle,
+ne plus la quitter jamais. Pourtant, sachant qu’il
+fallait partir demain, il trouvait dans la différence
+de leurs fortunes une énergie secrète. Il
+savait qu’il serait déchiré, mais qu’il s’éloignerait
+sans parler.</p>
+
+<p>La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane
+chez elle. C’était un mercredi, le troisième de
+septembre et celui que, chaque mois, elle réservait
+à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu
+manquer à cette obligation habituelle. D’ailleurs,
+difficilement elle l’aurait pu. Elle avait prié
+Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès
+d’elle, en dépit de la gêne de ne pas devoir lui
+parler plus longtemps qu’aux autres personnes.
+Elle devinait bien que la présence de son amant
+serait, le soir même, commentée. Mais que lui
+importait, après ce que déjà elle avait fait ?</p>
+
+<p>Quand il arriva, les deux salons étaient emplis
+de tous ceux qui, à Biarritz et dans les environs,
+forment une société fermée. On venait depuis
+Pau rendre visite à lady Oswill. A peine
+quelques visiteurs de moindre choix, imposés
+par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de
+passage, se mêlaient-ils aux représentants des
+vieilles familles du Béarn et du pays basque.
+L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées par
+des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter
+passa d’abord inaperçue. Son aisance naturelle,
+l’aisance avec laquelle, depuis qu’il était arrivé à
+la Côte d’Argent, il avait pris les manières et
+choisi les vêtements qu’il fallait pour n’être pas
+remarquable en firent tout de suite un visiteur
+dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on
+ne sait quel rayonnement venu de l’état de son
+âme — la façon peut-être dont, en dépit de sa
+réserve, Stéphane lui parlait — le sortirent de
+l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui
+n’habitaient point Biarritz le voyaient pour la
+première fois. Avec cette rapidité de divination
+qui naît de l’habitude des intrigues en province,
+les moins renseignés, bientôt, ne doutèrent plus
+que, de tous ces visiteurs, il était le seul, le seul
+vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de la
+maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue
+requises, il devint l’attrait de la réception. Les
+malveillants, sans plus, imaginèrent le pire. Mais
+personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur
+monde. S’il était là, il avait certes toutes les
+références nécessaires pour y être. Sa présence
+dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un
+coup toutes les portes. On pouvait croire : il est
+son amant. Le grave eût été qu’on dît : c’est
+un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.</p>
+
+<p>Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit
+voir le portrait d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline
+qui l’en empêcha. Elle l’appela et, pour lui
+parler, elle le retint dans le grand salon, au
+moment où, un peu abandonné, il allait entrer
+dans l’autre et, sur le mur, reconnaître son confident.
+Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se
+faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une
+extraordinaire performance, le signe d’une supériorité
+éclatante. Son amie lui avait raconté cet
+homme étonnant, comme une femme éprise peut
+raconter quand elle ne cache rien de son cœur. Pascaline
+était éblouie. Il était, à ses yeux, le héros
+idéal ; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait
+pour soi. Le voyant isolé, devinant que lady
+Oswill souffrait de ne pouvoir être plus près de
+lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus.
+De loin, Stéphane leur sourit, heureuse. Elle
+savait qu’ils allaient, dans leur coin, parler d’elle.
+En même temps, elle écoutait avec toutes les
+apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre,
+un personnage assez ridicule, grand et
+dégingandé, niais et parfaitement bien élevé, le
+fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte,
+fait, dans le sud-ouest, concurrence à la Banque
+de France. Il lui racontait gravement sa dernière
+chute de cheval, hier, à la chasse aux renards,
+avec l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement
+trois ou quatre fois par semaine et, de tous les
+côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il parlait
+d’équitation et de science cynégétique ; Stéphane
+ne pouvait s’en dépêtrer.</p>
+
+<p>— Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline
+à Dewalter. Elle en a bien pour un quart
+d’heure… Ah ! non : Baragnas vient heureusement
+à son secours.</p>
+
+<p>Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady
+Oswill. Il était remarquable par ses yeux énormes
+et verts et le teint cuivré de son visage tailladé
+de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes
+grâces et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant
+de la comtesse de Joze, qu’on voyait assise dans
+une bergère. Debout auprès d’elle, son mari,
+depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen
+de rester à Biarritz, pour la soirée, et de la renvoyer
+seule — avec Baragnas s’entend — à
+Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady
+Oswill.</p>
+
+<p>Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces
+détails que Pascaline lui donnait d’une voix
+rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans
+un complet coupé à Madrid, la seule ville du
+monde où l’on habille mieux qu’à Londres,
+racontait à un autre Espagnol, comment l’an
+passé, à Deauville, au polo, il avait eu l’avantage
+sur S. M. Alphonse XIII. Et l’on entendait aussi,
+par bribes, une conversation animée entre deux
+jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait
+le récit de sa récente visite au couvent voisin,
+près d’Anglet. Là, les religieuses recluses ont fait
+vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort
+de leurs lèvres closes. La narratrice, dans une
+abondance de mots inutiles, se déclarait émerveillée
+de cette discipline et prête à entrer dans le
+couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte.
+Un autre groupe parlait de politique extérieure
+et, brusquement, un homme mûr et d’aspect
+raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps
+colonel de cavalerie, déclara qu’il se tiendrait
+mieux dans une conférence internationale que
+toutes les canailles de la République. Il donna
+comme preuve qu’il avait, en trois jours, appris le
+mah-jong. Ainsi, le salon bourdonnait.</p>
+
+<p>— Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter,
+murmura gaîment Pascaline… Ici, sans en
+avoir l’air, tout le monde a les yeux sur vous.
+Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous
+mettront en jugement. S’ils pensent comme moi,
+vous serez acquitté et avec félicitations. Mais
+voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre
+indépendance. A la prochaine réception, il vous
+faudra quitter votre coin.</p>
+
+<p>Elle baissa davantage la voix et dit avec une
+malice gentille, profitant, pour le taquiner, de
+ses avantages de confidente :</p>
+
+<p>— Quand on est admis, c’est le protocole dans
+tous les mondes. L’amant est comme la jeune
+fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je
+suis sûr que vous le ferez très bien.</p>
+
+<p>— La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai
+plus à Biarritz.</p>
+
+<p>Elle le regarda, stupéfaite :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous dites ?</p>
+
+<p>Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane.
+Pourtant, elle savait bien qu’ils parlaient
+doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs voisins
+eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner
+leurs paroles. Mais la réponse de Dewalter
+lui semblait extraordinaire, après les confidences
+de son amie. Il lui parut invraisemblable que les
+mots de cette réponse n’aient pas été perçus par
+celle qu’ils intéressaient.</p>
+
+<p>Dewalter s’était tu. Elle insista :</p>
+
+<p>— Vous ne serez plus à Biarritz ? Et où donc
+serez-vous ?</p>
+
+<p>Il mentit :</p>
+
+<p>— Mais… à Paris.</p>
+
+<p>— Comment, à Paris ? Qui vous appelle ? Êtes-vous
+dans les affaires ? Avez-vous une attache ?</p>
+
+<p>Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression
+qu’elle avait le droit de l’interroger.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas
+d’attaches, répondit Dewalter. Tout ce que j’aime
+au monde est ici. Mais, enfin, ma maison n’est
+pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à
+l’hôtel du Palais. J’ai reçu ce matin même, une
+dépêche d’un ami, un frère presque ; il a besoin
+de moi, de ma présence et de ma signature. C’est
+important pour lui. Je ne peux remettre mon
+départ.</p>
+
+<p>— C’est tout ? demanda Pascaline.</p>
+
+<p>Avec un pauvre sourire, il dit :</p>
+
+<p>— Mais oui, c’est tout…</p>
+
+<p>— Et elle vous laisse partir ?</p>
+
+<p>— Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore
+lui en parler. Le télégramme qui m’appelle est
+dans mes mains depuis une heure.</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.</p>
+
+<p>Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un
+signe imperceptible. Elle était hors d’elle, dans
+une grande déception de le voir impassible. Et
+dans ce salon, au milieu de cette société dont il
+ne faisait point partie, il était impassible en effet :
+pour lui, l’affaire était réglée.</p>
+
+<p>Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après
+avoir dit au passage quelques mots aimables à
+M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la
+baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne
+était dévouée à ses enfants. Georges la vit venir
+et, des pieds à la tête, il se sentit tremblant. Il
+regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même
+temps, il lui semblait qu’annoncer son départ, là,
+à mi-voix, d’un air indifférent, devant le banquier
+Chillet, MM. de Saint-Brémond et de Baragnas, la
+jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés
+dans leurs traditions extérieures, c’était plus facile.
+Stéphane, maintenant, lui offrait un verre de porto.</p>
+
+<p>— Vous n’avez même pas une tasse de thé,
+monsieur Dewalter, dit-elle.</p>
+
+<p>Tout de suite, elle avait pris une voix sans
+timbre, pour ne pas être obligée de changer de
+ton.</p>
+
+<p>— Sais-tu ce qu’il m’a dit ? s’exclama tout bas
+Pascaline. Il m’a dit qu’un ami le réclame et
+qu’il part bientôt pour Paris.</p>
+
+<p>Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles
+dans la peau. Il ne savait ce que Stéphane allait
+répondre et il s’attendait presque à un cri. Elle
+lui demanda seulement quand il partait ? Elle
+semblait calme et souriait. A deux pas, personne
+dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils ne parlaient
+pas, avec banalité, de la saveur du thé de
+Chine et du nombre de morceaux de sucre qu’il
+convient d’y laisser tomber.</p>
+
+<p>— Je crois que je devrai partir demain, répondit
+Georges.</p>
+
+<p>— Tu entends ? murmura Pascaline.</p>
+
+<p>— J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y
+a rien que de très naturel à aller à Paris. Est-ce
+que la saison, ici, ne finit pas ? Chaque jour, on
+part. C’est l’époque.</p>
+
+<p>Et, tranquille comme une Diane après la
+chasse, elle fit un pas vers la droite. Ainsi, elle
+se tenait à égale distance de son amant et du
+colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux
+sourire au vieux soldat et l’interrogea pour savoir
+si, lui aussi, il ne se préparait pas à quitter
+Biarritz.</p>
+
+<p>Il répondit que ses fusils étaient déjà dans
+l’antichambre du château qu’il habitait à Ustaritz,
+entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait
+en Sologne.</p>
+
+<p>Il se lança dans un éloge de cette région :</p>
+
+<p>— On l’a merveilleusement assainie au siècle
+dernier, disait-il en roulant ses petits yeux pareils
+à des billes d’acier. Ah ! à cette époque, au
+moins, les ateliers nationaux avaient du bon…</p>
+
+<p>— M. Dewalter possède une chasse dans ces
+environs, interrompit Stéphane en désignant
+Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur
+Dewalter ?</p>
+
+<p>Pris de court, il lui fallut quelques secondes
+pour se rappeler que le château en Sologne faisait
+partie de ses inventions. Mais le colonel,
+enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau
+dans ses dithyrambes sur les joies saines de ce
+pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter. Stéphane
+les avait laissés face à face. On la voyait
+maintenant auprès de la baronne de Joze, et
+toute occupée à lui montrer le prix qu’elle attachait
+à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était
+elle-même éloignée.</p>
+
+<p>Georges ne savait pas ce qu’il ressentait… Une
+délivrance d’avoir annoncé son départ ou une
+douleur de l’indifférence de lady Oswill ? Pendant
+quelques minutes, il fut comme étranger à
+tout ce qui se passait autour de lui. Immobile et
+souriant d’un air vague, il écoutait sans les
+entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il
+percevait, dans un brouillard, des mots, pour
+lui vides de sens ; « Perdreaux… bruyères…
+aile marchante… comte Clary… quadruplé… »
+Bien que peu intelligent, le vieux colonel découvrit
+à la fin qu’il parlait inutilement. Il regarda
+Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin,
+et lui tourna le dos. Dewalter fut isolé.
+Alors, seulement, la sensation des choses extérieures
+lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement
+dans un groupe, à quelques mètres
+de lui, et son cœur se serra comme dans une
+main.</p>
+
+<p>— C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru,
+dans ma folie, que je laisserais une trace dans
+une âme. Ah ! oui ! Pas plus que sur un mur
+l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.</p>
+
+<p>Il eut envie de crier à tous ces gens heureux
+l’histoire imaginaire que, pendant dix jours, il
+avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela lui
+rendit son sang-froid.</p>
+
+<p>— Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien
+pris la nouvelle.</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Je n’y comprends rien.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Quelques jours d’absence, ce n’est
+rien.</p>
+
+<p>En articulant ce mensonge, il cachait mal sa
+déception. Certes, il avait craint qu’elle eût du
+chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu…
+c’était trop peu !…</p>
+
+<p>Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance
+de la situation, Pascaline, vaguement, devinait ce
+qu’il pensait. Elle sentit qu’elle devait venir à
+son aide. D’une voix amicale, elle dit :</p>
+
+<p>— Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.</p>
+
+<p>Il sourit amèrement :</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser :
+des préparatifs de départ. Et voyez comme elle
+est entourée ! Ce soir, je lui téléphonerai.</p>
+
+<p>Il était auprès de la porte. Il en profita pour
+sortir brusquement. Dans l’antichambre, tandis
+qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit
+défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres
+avec violence. Dehors, un âpre vent s’élevait du
+côté du phare.</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Déjà le souffle du large !…</p>
+
+<p>Et il s’éloigna.</p>
+
+<p>Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse
+le chemin que, huit jours auparavant, dans la
+nuit, il avait parcouru pour la première fois. Il
+marchait vite, mais son dos s’était courbé et il
+titubait comme un homme ivre, ou comme ces
+mercenaires de la Légion qui, parmi les poussières
+du sud, sentent toute la civilisation peser sur
+leurs épaules dans la lourdeur volontaire de leurs
+fardeaux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Quand la réception fut terminée et que, sur
+presque toutes les routes de la région, il y eut,
+dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient
+du salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait
+vus ce jour-là, et particulièrement de ce monsieur : — Vraiment
+assez chic. — Comment déjà
+s’appelle-t-il ?… Lewal… Dewal… ah ! oui…
+Dewalter… — Il a de la race… — Mais c’est ce
+garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane
+ne cesse plus de sortir ?… Tiens… tiens… et le
+mari est au Maroc ! — et de cent autres choses…
+pendant ce temps, Pascaline resta seule auprès
+de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise
+dans la stupeur.</p>
+
+<p>— J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser
+la main, dit Stéphane en riant. Il est Parisien et
+mes gens de province paraissent l’amuser bien
+peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort
+de ne pas prendre officiellement congé. Quand on
+fait cela chez une femme, on a l’air d’aller se
+cacher dans la pièce voisine, en attendant que
+tout le monde soit parti.</p>
+
+<p>Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun
+souci du départ prochain de son amant.</p>
+
+<p>— Mais il s’en va… et tu l’aimes, dit Pascaline.</p>
+
+<p>— Biarritz est un village ; on y est à l’étroit,
+répondit Stéphane.</p>
+
+<p>Elle se tut pendant quelques secondes et continua
+gravement :</p>
+
+<p>— Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes
+les forces de mon cœur ! Un ami l’appelle, a-t-il
+dit ? Combien ils sont rares, ceux qui savent
+répondre à l’appel de l’amitié !…</p>
+
+<p>Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait
+placé Georges dans son esprit et qu’elle ne discutait
+pas ce qu’il affirmait. S’il avait annoncé qu’il
+devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout
+de même, elle fut étonnée : Stéphane s’était résignée
+vite à leur séparation. Maintenant, quand
+reviendrait-il à Biarritz ? Lady Oswill ne disait
+mot de tout cela. M<sup>me</sup> Rareteyre ne jugea plus
+convenable d’insister et elles parlèrent d’autre
+chose.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait
+demandé sa note et dit qu’il prendrait le lendemain
+le train du matin. Il était monté dans sa
+chambre et il avait commencé à remplir lui-même
+ses valises, sans avoir recours à un serviteur.
+Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent, il
+avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la
+possibilité de tout emporter dans les seuls bagages
+à main qu’il possédait, les malles étant restés à
+Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il
+n’avait point songé, il s’arrêta dans son travail et,
+soudain lassé de tout, il se jeta sur le lit. Les
+frissons du crépuscule entraient par la fenêtre
+ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.</p>
+
+<p>Il pensait :</p>
+
+<p>— « Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois
+de ma vie. Jamais plus je ne reverrai ces lieux
+frivoles et agités où, pendant deux semaines, j’ai
+mis mon cœur en souffrance. Deux semaines !
+Elles sont disparues comme l’eau s’évapore. Elles
+garderont pour moi une existence métaphysique.
+Que seront-elles pour Stéphane ?… Hélas ! je l’ai
+constaté tout à l’heure… »</p>
+
+<p>Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle
+avait eue. Ainsi, sans le lui dire, et sans même
+en connaître la véritable raison, elle avait prévu
+son éloignement prochain ? Si elle ne l’avait
+point prévu, comment en aurait-elle accueilli la
+nouvelle si facilement ?</p>
+
+<p>Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu
+comme un couteau. Et il fut comme quelqu’un
+dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant.
+Une détresse vraiment physique l’accabla. Il ne
+faisait pas un mouvement et dans ces artères une
+fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le délire
+et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal.
+Il avait dans son cerveau des images qu’il se
+créait de ce pays, des apparitions de forêts
+humides, de mornes étendues, des ombres dures
+et lourdes sous un soleil blanc de chaleur et une
+solitude effrayante. Et il se mit à souffrir avec
+tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il
+devint incapable d’un mouvement. Il ne savait
+plus qu’il n’était pas, déjà, là-bas, affalé comme
+un noir sur les dunes, mais au troisième étage du
+palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts,
+il ne voyait plus les objets véritables qui l’entouraient
+et il resta longtemps ainsi et sans lumière,
+longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut
+montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il
+ne la revoyait pas telle que tout à l’heure, dans
+un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue dans ses
+bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse
+perdue. Alors, une angoisse physique, une
+douleur de bête malade le faisait geindre, se
+plaindre doucement sans en avoir conscience. Il
+haletait, déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de
+nostalgie…</p>
+
+<p>Et quand elle entra, quand il la vit vraiment
+et qu’elle posa sa main, sa main véritable sur
+son pauvre front, il se dressa, comme éveillé
+d’un cauchemar, et cria de joie. Il cria à la
+façon des bêtes bouleversées de tendresse qui
+revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la
+serra âprement contre lui et des pleurs jaillissaient
+de ses yeux. Elle lui rendit ses caresses,
+fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps
+encore, elle l’apaisa. Elle le câlinait dans l’ombre
+avec des douceurs infinies et, de ses lèvres chaudes,
+elle goûta les dernières larmes de son visage.
+Elle semblait chercher son âme dans un baiser
+et, silencieuse et toute puissante, elle pressait
+contre son sein cette tête chérie pour en faire
+sortir la douleur inconnue. Enfin, elle sentit
+qu’il était guéri. Alors, elle lui parla.</p>
+
+<p>Il répondit que l’idée de leur séparation était
+la cause de son chagrin, qu’il avait été frappé de
+l’indifférence qu’elle lui avait montrée et qu’il
+avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la
+force de mentir encore et d’ajouter que, même
+pour bien peu de temps, la pensée d’être privé
+d’elle lui paraissait insupportable.</p>
+
+<p>Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement,
+après avoir ri, elle garda ses lèvres. Et
+puis, contre son oreille, elle dit :</p>
+
+<p>— Notre séparation ? Privé de moi ? Quand
+donc as-tu pensé que tu partirais seul ?</p>
+
+<p>Il la regarda à son tour, sans la comprendre.</p>
+
+<p>Mais elle continuait :</p>
+
+<p>— Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de
+partir et de te donner sans contrainte, et mieux
+qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un
+amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce
+pays, trop d’habitudes et d’obligations me prennent
+à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu,
+ailleurs… Je voulais t’en parler. Mon mari est en
+voyage et Dieu sait quand il reviendra. J’ai ce
+temps-là de liberté. Je pensais à Rome que tu
+voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les
+pèlerinages du monde ? Puisqu’un ami t’y appelle,
+j’irai avec toi quelques semaines… Grand fou qui
+m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait
+de plaisir. Et il pleurait ! O coupable, coupable
+qui a douté de moi…</p>
+
+<p>Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus
+spirituelle, comme éclairée par son âme charmante.
+Alors Georges Dewalter ne consentit plus
+à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état
+de son portefeuille. Il y restait encore cinquante
+billets de mille francs. Il se disait qu’il ne fallait
+plus être sage, qu’un dieu favorable veillait sur
+lui, que, quelques semaines, c’était peut-être
+toute la vie. Chancelant de joie, il avait pris les
+mains de Stéphane retrouvée et il les couvrait de
+baisers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>Deux jours après ils prirent la route qui va de
+la frontière d’Espagne à l’hôtel Ritz, place Vendôme,
+par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule,
+Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle
+avait imaginée. Georges dit à Deléone qu’il avait
+modifié ses projets et n’allait pas au Sénégal,
+rappelé d’urgence à Paris.</p>
+
+<p>Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse
+et moins distraite qu’à l’habitude, le retenait
+sur la Côte d’Argent : le retour de Dewalter
+fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue
+Marbeuf. Rue Marbeuf, il y avait le poulailler.
+Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait offert,
+quelques mois auparavant, à M<sup>lle</sup> Florinette Soinsoin,
+de son vrai nom Chouan, Yvonne Chouan.
+Deléone pria son ami de lui téléphoner dès son
+arrivée dans le seizième arrondissement. Georges
+répondit qu’il en chargerait le garage. Il était au
+regret que la belle voiture, souple et rapide
+comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle
+plaisait à Stéphane. Il songea qu’il faudrait la
+remplacer.</p>
+
+<p>Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte
+à vouloir un véhicule fermé. Il décida de louer
+une automobile pour le service de lady Oswill. Il
+savait qu’elle y monterait sans y prendre garde,
+comme au saut du lit on entre dans ses mules ; il
+savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas avoir
+un chauffeur devant la porte pendant les quelques
+semaines qu’il allait vivre avec elle. Il était
+préparé à jouer son rôle jusqu’au bout, à cacher
+sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades
+et sans ressources, cèlent leur faiblesse et fardent
+leur visage pour ne pas être chassés des ateliers ;
+et aussi comme les gens bien élevés qui ne parlent
+jamais de leurs maux.</p>
+
+<p>Maintenant il en arrivait à sourire lui-même
+de sa folie. Il se disait :</p>
+
+<p>— C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la
+pensée finit dans l’action. J’ai été tenu pour riche,
+alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai les
+gestes de la richesse. Demain…</p>
+
+<p>Arrivé là, il ne se disait plus rien.</p>
+
+<p>Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il
+savait que, dans un mois, Stéphane devrait
+retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait.
+Et peut-être était-il comme la plupart des
+hommes : ils fuient en avant et renoncent
+à se défendre parce qu’ils attendent le miracle.</p>
+
+<p>Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout
+s’était passé très simplement et aucun des actes
+de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane. Elle
+était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait
+accoutumé. Sa femme de chambre, qu’elle avait
+décidé de mettre au courant, l’avait rejointe par
+le train. C’était une fille basque, très dévouée à
+sa maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de
+la vieille Antoinette. En arrivant devant l’hôtel,
+Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir la chercher
+vers huit heures.</p>
+
+<p>L’après-midi commençait. Quand son ami fut
+parti, lady Oswill sourit en songeant qu’elle avait
+oublié de lui demander son adresse et qu’il n’avait
+point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui
+téléphoner et consulta en vain le <i>Tout-Paris</i> et
+l’<i>Annuaire des abonnés</i>. Ne trouvant rien, elle
+s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir
+et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait
+mystérieux. Elle s’endormit et se réveilla vers
+sept heures. Elle se para. A huit heures, le concierge
+de l’hôtel lui téléphona que M. Georges
+Dewalter était en bas. Elle ordonna de le faire
+monter dans son salon particulier. Il était exigu
+et tranquille, et devant un petit jardin.</p>
+
+<p>Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse
+puisqu’il n’avait plus d’adresse. En route, silencieusement,
+il avait réfléchi et tous ses gestes
+furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano
+dont il ne devait plus se servir. Il loua pour un
+mois une voiture fermée et paya d’avance la
+quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se
+fit conduire dans une agence de la rue Royale. On
+lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un appartement
+meublé disponible. Il le visita. Cinq
+fenêtres ouvraient sur l’avenue et sur une voie
+transversale. Les locaux étaient vastes ; un tapissier
+expert les avait ornés avec goût pour un
+Américain épris des siècles passés. On avait, en
+entrant, l’impression d’une demeure somptueuse
+et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris.
+Dewalter se rappela les richesses d’Oloron et
+celles de Biarritz. Ce qu’on lui proposait restait
+modeste en somme et tout juste digne de
+Stéphane. On lui demanda sept mille francs. Il
+les paya. L’Américain laissait en partant son
+domestique, un vieil homme habitué aux maîtres
+fugitifs. Le linge était fourni. On ne sentait
+pas la froideur des appartements de passage.
+L’employé de l’agence complimenta Dewalter et
+lui dit qu’il profitait d’une occasion. Il fit sur le
+champ l’inventaire avec le valet, tandis que le
+nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses
+un aspect familier. Il ordonna que des fleurs
+fussent apportées. On lui proposa une cuisinière
+fameuse, en service dans la maison. Il la prit et,
+comme il lui restait une heure avant de s’habiller,
+il descendit et acheta quelques objets qui lui
+parurent nécessaires. Il n’avait plus la notion
+exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec
+joie pour recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une
+pensée ; ne pas la détromper.</p>
+
+<p>Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir.</p>
+
+<p>Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact
+de l’adoration qu’il avait pour elle, une adoration
+simple, puissante, et qui le poussait au martyre ?
+Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux
+qui y marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée,
+ne perçoivent plus la souffrance ? Il ne souffrait
+pas. Qui l’aurait conseillé ? Personne. Il était certainement
+l’un des hommes les plus isolés de la
+terre. Il ne connaissait désormais qu’un vieil ami
+de sa famille, un pauvre notaire de province,
+M<sup>e</sup> Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye.
+C’était un vieillard tendre et
+candide et le seul être avec qui Dewalter fût en
+correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du
+train, l’excentrique retrouvé à Biarritz ? Dewalter,
+quelquefois, avait l’impression qu’il le reverrait.
+Mais il pensait à lui avec répulsion.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps
+qu’il le projetait. A peine fut-il sur la mer
+qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses
+courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un
+yacht de plaisance et non sur un paquebot, sans
+doute aurait-il donné l’ordre au capitaine de virer
+de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont
+en examinant les voyageurs et il cherchait leurs
+tares sur leurs visages. Il vit un couple. C’étaient
+des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de
+noces. Il leur parla. Il s’efforçait de discerner
+dans leurs réponses la différence de leurs natures
+et de prévoir comment et dans combien de
+temps, ils seraient pour la première fois désunis.
+Elle était languide, disposée sans doute à
+être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était un
+homme de la terre, naïvement épris et sensible.
+Oswill conclut qu’elle le rendrait triste. Leur
+bonheur était visible, mais sans doute l’épouse
+ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie
+dans le ménage et le mari, pour la lutte de la
+vie, perdait quelques-unes de ses armes. Le
+maniaque se complut à le prévoir et il s’en
+réjouit, comme s’ils eussent été des ennemis. Avec
+une sombre habileté, une odieuse bonhomie, il
+s’efforçait de les troubler d’avance et il leur
+disait des choses aptes à faire naître entre eux
+une différence d’opinions quand, ensemble, ils
+en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et
+s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la
+félicité à deux reprises de s’apercevoir, à un
+geste de la femme, à une réflexion de l’homme,
+qu’il leur avait fourni une matière à discussion.
+Ils l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un
+contre l’autre, et, le navire glissait dans la nuit
+limpide. Ils voyaient dans l’ombre son visage narquois,
+le petit incendie de son brûle-gueule et la
+braise chaude de ses yeux méchants. Mais il les
+faisait rire et disait des mots dangereux qu’ils
+n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre
+l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en
+frapper. Les paroles restent. Il le savait.</p>
+
+<p>Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter
+ses tatouages au gant de crin, il jubilait, certain
+d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de mauvaises
+graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane
+lui revint. Cela lui arrivait quand il
+entrait au lit. Il déboucha un flacon de gin et il
+but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme
+un aspic. Il devint furieux parce que, tout d’un
+coup, il eut la sensation de s’inquiéter de ce
+qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela
+son éternel « c’est rigolo », et, tout en se tournant
+dans ses draps, comme un cachalot dans la
+vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas
+en train de devenir aussi bête qu’un autre mari.
+Mais des voix traversèrent la cloison mince et,
+dans la cabine voisine, il entendit le jeune
+couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur
+avait faite sur l’éducation des femmes arabes.
+Aux bribes des répliques qui traversaient les
+bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il
+était l’objet d’un dissentiment. Il s’endormit, — peut-être
+pour ne pas avoir l’ennui d’entendre
+que la querelle tournait court, et la réconciliation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A Casablanca, il s’était promis de faire la noce,
+de courir les bars et de chercher dans les quartiers
+aventureux, dans les maisons des courtisanes
+africaines, de nouveaux objets de méditations.
+Il n’en fit rien. Il agissait, au contraire, à
+la façon d’une personne pressée et qui veut en
+hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains
+à vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils
+galopèrent sur les pistes quand l’auto devint
+impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était
+qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette
+merveille où les fleurs et les fontaines se cachent
+derrière les murs lépreux. Il trouva le prétexte
+qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au
+printemps. En vérité, il ne pensait qu’au pays
+basque. Cela l’étonnait et il se l’expliquait à lui-même ;
+c’était, se répétait-il, pour savoir comment
+M<sup>me</sup> Oswill « saquerait » Georges Dewalter.
+C’était pour jouir en pensée de sa déconvenue.
+C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure
+de ces deux niais… Il n’admettait point qu’il
+fût simplement exaspéré d’être parti et de leur
+avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée
+d’être inquiet ou simplement préoccupé.</p>
+
+<p>De retour à la côte et ayant deux heures à
+perdre avant de se réembarquer, — tout de suite,
+tout de suite, — il s’en fut chez une fille que lui
+indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et
+vigoureuse, avec un accent qu’il connaissait bien,
+l’accent de la frontière espagnole. Elle était venue,
+voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la
+suite d’un fils de famille, mort quelques mois
+plus tard aux environs de Marrakech. Depuis, elle
+faisait fortune et se vendait avec simplicité en
+attendant d’avoir de quoi se marier quand elle
+retournerait au pays. Elle accueillit l’Anglais avec
+une déférence complaisante et s’apprêtait à lui
+obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement
+il songea que ce corps majestueux
+n’était pas fait pour le distraire. Il l’interrogea
+pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle
+lui répondit qu’elle avait servi chez des personnes
+qu’elle nomma. C’était des cousins des Coulevaï.
+Il l’interrogea derechef et, sans transition, il l’injuria.
+Il lui dit que toutes les femmes étaient
+insensées, qu’il les méprisait, et qu’il admirait
+un bouvier qu’il avait vu reconduire la sienne à
+la maison à grand renfort de pied au cul. Il
+ajouta que tout le sexe ne méritait pas d’occuper
+un homme, à moins qu’il ne fût, cet homme,
+tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise
+de lui verser un verre de fine. Nue et tremblante,
+elle servit la liqueur. Il lui jeta cinq cents francs et
+s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il
+était déjà sur le bateau et pestait d’attendre
+l’appareillage, qu’elle demeurait encore ahurie de
+l’incohérence de son client. Enfin, il lui sembla
+qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta
+l’histoire à un colon de ses fidèles :</p>
+
+<p>— Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en
+tient ! Sûr qu’il est cocu, — et qu’il le sait.</p>
+
+<p>Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas.
+Il se sentait d’humeur à proférer des choses excessives
+et se cachait. Chose notable : il oubliait de
+boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et
+il pensait que, volontiers, il lui ferait du mal. Il
+cherchait. Il se dit soudain qu’il avait sur elle un
+titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique
+et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari
+impitoyable. Il examina ce projet pendant que le
+navire roulait sur la mer nombreuse.</p>
+
+<p>Il en comprit la vanité.</p>
+
+<p>Alors il résolut l’impossible : il résolut d’obtenir,
+après trois années, le consentement d’autrefois.
+Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne
+voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures
+du mariage, et, dans son cerveau abîmé, toujours
+apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de
+la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se
+dit qu’également elles étaient à lui, et que, de
+l’une ou de l’autre, il avait le droit d’exiger.
+Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie
+et de tenter une expérience. Il se le formula
+ainsi :</p>
+
+<p>— Sa résistance est un morceau de sucre. Dans
+quel mélange le ferais-je fondre ?</p>
+
+<p>Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et
+de volonté, à base de flatterie, avec un soupçon
+de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas de
+réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula
+sans arrêt jusqu’à Biarritz : quand il arriva chez
+lui, son domestique lui dit que lady Oswill était
+partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué
+aucune direction.</p>
+
+<p>Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un
+avec qui faire un assaut de boxe. Il était
+secoué de colère et, pendant trois jours, il ne
+cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A
+la fin, il s’endormit comme un enfant après une
+correction. Quand il se réveilla, il était redevenu
+lucide. Il décida de se venger et il examina la
+situation avec méthode. Il ne doutait plus de la
+victoire complète de l’amant. Il était persuadé
+que lady Oswill connaissait tout de lui, jusqu’à
+sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en
+tirer, et qu’elle était pareille, dans sa richesse, à
+ces pauvresses de la nuit, qui se consolent de
+leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur.
+De jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur
+devenait calme, parce qu’il savait qu’il allait
+nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de quelle
+façon il nuirait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait,
+comme on dit au combat. Mais peu à peu, ainsi
+que le héros de <i>la Peau de chagrin</i>, il voyait son
+bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et
+Stéphane, dans l’éblouissement de son amour,
+vivait simple et souveraine. Chacune de ses heures
+était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments
+célés de ces deux hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>En octobre, Paris renaît. Après la trêve des
+vacances, chacun revient de la montagne ou des
+bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie
+de vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la
+mode retrouvent leur clientèle, hier dispersée au
+gré des stations ou des chasses. Les voies regorgent
+d’une circulation affairée et, dans les soirs
+précoces de cette fin de l’automne, elles s’illuminent
+en même temps que les voitures, les vitrines
+et les balcons. Cependant, l’arrière-saison, dorée
+et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux
+foules de respirer dans les jardins. Partout
+circule un plaisir de se retrouver dans ses
+habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des
+grandes semaines printanières quand, vers l’Étoile,
+la capitale elle-même est une ville d’eaux.
+Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses
+enfants prodigues et tous leurs cousins de province,
+c’est partout à la fois que Paris redevient
+Paris.</p>
+
+<p>Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle
+jouissait de la triple félicité de se sentir amoureuse
+pour la première fois, d’être libre avec son
+amant entre la place Vendôme et le rond-point
+des Champs-Élysées, et d’avoir un compte ouvert
+chez tous les fournisseurs qui font, de ce point
+précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement
+raffiné de l’univers. Ce jour-là, elle
+rencontra Pascaline Rareteyre.</p>
+
+<p>Elle avait quitté Biarritz deux semaines après
+son amie et, depuis quelques jours, elle était à
+Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps d’aller
+au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile.
+Un souffle tiède rendait la promenade légère.
+Les deux femmes marchaient avec plaisir et,
+parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois
+se retournaient.</p>
+
+<p>— Ton départ n’est point passé inaperçu, dit
+Pascaline. Chacun s’est rendu compte qu’il coïncidait
+avec la disparition de M. Dewalter. Tes
+meilleurs amis en ont parlé.</p>
+
+<p>— Ils y ont trouvé un sujet de conversation,
+répondit tranquillement lady Oswill.</p>
+
+<p>Elles cheminèrent quelques instants en silence.
+Pascaline regardait Stéphane et, joyeuse, elle
+constatait le rayonnement de son visage. Il ne
+portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois,
+même dans le sourire, lui donnait de l’austérité.
+Il semblait que, sur la bouche plus sinueuse,
+on voyait les baisers récents.</p>
+
+<p>Stéphane devina peut-être l’admiration de son
+amie. Elle éprouvait le désir de parler de son
+bonheur. Elle dit :</p>
+
+<p>— Si tu savais comme je suis heureuse !</p>
+
+<p>— Tant que ça !</p>
+
+<p>— Plus que ça… Georges a illuminé ma vie.</p>
+
+<p>— Je le vois bien, dit Pascaline…</p>
+
+<p>Mais elle ajouta :</p>
+
+<p>— Et ton mari ? Toujours au Maroc ?</p>
+
+<p>— Sans doute, répondit Stéphane.</p>
+
+<p>— Pas de nouvelles ?</p>
+
+<p>— Aucune.</p>
+
+<p>Elle montrait, dans ses brèves répliques, une
+indifférence absolue et semblait ne pas se préoccuper
+d’Oswill, pas plus que d’un étranger. Pascaline,
+surprise, insista :</p>
+
+<p>— Il va tout de même falloir t’en retourner ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle
+semblait suivre une pensée secrète. Enfin, elle la
+dévoila :</p>
+
+<p>— Par moments, j’aspire à plus de liberté,
+Pascaline. Vivre sans Georges, ce n’est plus vivre.
+Je voudrais être sa femme.</p>
+
+<p>— Oh ! Oh ! C’est beaucoup, ça, dit M<sup>me</sup> Rareteyre
+en riant.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu
+d’amant, moi. Et si demain la vie nous séparait…</p>
+
+<p>— Pourquoi vous séparerait-elle ? repartit son
+amie. Vous me semblez décidés, l’un et l’autre, à
+ne pas vous laisser désunir ?</p>
+
+<p>— Certes… Tout de même, je reste mariée et,
+comme tu le dis, il va falloir que je m’en retourne.</p>
+
+<p>Elle soupira, avec ennui :</p>
+
+<p>— Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze
+jours sans moi ?…</p>
+
+<p>— Il t’écrira.</p>
+
+<p>Elle sourit, orgueilleuse :</p>
+
+<p>— Quelles belles lettres ! Je relirai tout ce qu’il
+me dit quand il est à mes pieds. Je passe mes
+doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de son
+front fiévreux…</p>
+
+<p>— Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.</p>
+
+<p>Stéphane sourit encore :</p>
+
+<p>— Il a toujours un peu la fièvre, comme si son
+âme était en feu. Sa tête, son cœur travaillent
+sans cesse pour moi. Il me regarde avec bonté :
+je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix
+charmante, il me dit des choses très belles.</p>
+
+<p>— Tu as de la chance, répondit M<sup>me</sup> Rareteyre,
+toujours gaîment. Beaucoup de chance ! Un tel
+amant, du premier coup ! Moi qui ai tant échantillonné.</p>
+
+<p>Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.</p>
+
+<p>Gravement, avec une solennité involontaire,
+comme pour remercier les dieux, elle murmura :</p>
+
+<p>— Oui, j’ai de la chance ! Il arrive que ma
+joie trop pleine d’angoisse, comme dans ces nuits
+sereines de l’été, quand la lune semble dangereuse…</p>
+
+<p>— Je n’ai pas remarqué… Je ne suis pas une
+intellectuelle, dit Pascaline avec entrain.</p>
+
+<p>Elles avaient atteint le haut de l’avenue des
+Champs-Élysées. L’heure était chaude et cendrée
+et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se
+découpait, pesante et massive, sur la dernière
+lueur du couchant. De rapides voitures, silencieuses
+comme des oiseaux nocturnes, parcouraient
+la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel
+perdait ses reflets. Il n’y avait aucune hâte chez
+les passants.</p>
+
+<p>Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fais ? demanda M<sup>me</sup> Rareteyre.</p>
+
+<p>— Georges habite ici. Il te priera un jour pour
+le thé.</p>
+
+<p>— Je viendrai certainement, acquiesça la
+rieuse jeune femme. J’aime cet homme qui te
+rend heureuse et je veux l’en complimenter.</p>
+
+<p>— Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.</p>
+
+<p>Sa voix était douce et profonde et toute son
+ardeur et sa joie angoissée s’y distillaient subtilement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait,
+elle le trouva dans l’ombre. Il n’avait
+pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était
+pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la
+lumière et se montra souriant. Elle ne l’avait
+pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit d’abord
+contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui
+rappela qu’elle avait donné rendez-vous à la
+femme de chambre. On l’appela. Stéphane dit
+qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier
+devait lui livrer une robe nouvelle et
+qu’il fallait la lui apporter. Elle ordonna aussi
+de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque
+de ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser
+dans la chambre. Elle ne se gênait en rien, dans
+sa résolution presque farouche d’avouer toujours,
+à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse.
+Il était pâle, avec une ombre dans les yeux, mais
+son visage était viril et sans tristesse, un peu
+crispé comme celui des gens qui s’obstinent à
+regarder de trop loin. Il y avait une bonté
+indéfinissable dans son sourire et il la contemplait
+naïvement comme un enfant admire une
+image. Elle en ressentit un plaisir si grand qu’il
+devint physique et parcourut son corps entier à
+la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce
+qu’elle avait dit à Pascaline :</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie
+comme je le suis depuis un mois, Georges !</p>
+
+<p>Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore,
+comme si cette petite phrase le récompensait
+d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore :</p>
+
+<p>— Vraiment ?</p>
+
+<p>Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit
+ses deux bras. Elle les élevait comme des
+anses vivantes et ils semblaient chargés de toute
+sa tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête
+admirable dans ses mains et parla en la contemplant :</p>
+
+<p>— Voix délicieuse… Beauté… féerie… mirage…
+comme je t’aime…</p>
+
+<p>Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva.
+Coquette, elle sembla jouer d’elle-même :</p>
+
+<p>— Mirage ?… Mirage ?… Comment, mirage ? J’ai
+de la réalité, je suppose…</p>
+
+<p>Il lui répondit doucement :</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors
+elle rit de nouveau :</p>
+
+<p>— Oh ! tu es trop philosophe pour moi. Féerie,
+je veux bien. Mais mirage !…</p>
+
+<p>Elle pensait avec plaisir à son corps généreux
+qu’elle ne cessait de lui donner. Elle lui cria :</p>
+
+<p>— Tu ne sais pas très bien ce que tu dis… Je
+l’ai déjà remarqué ; tu prends des airs graves
+savants… Tu dis des mots sans suite…</p>
+
+<p>Il l’interrompit, en clown :</p>
+
+<p>— Toujours, les fous !</p>
+
+<p>Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et
+la serra de toutes ses forces. Alors elle eut vers
+lui un élan, un élan extraordinaire qui venait
+du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit
+à sa vie entière. Elle fut surprise de lui entendre
+répondre bizarrement, comme à son insu, comme
+pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du
+tout. Elle le trouva soudain excessif, tantôt
+triste, et tantôt trop gai. Après un temps de
+silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose
+à lui cacher ?</p>
+
+<p>Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une
+inquiétude obscure :</p>
+
+<p>— Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me
+cacher quelque chose serait pour moi insupportable.
+Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose
+une question aujourd’hui, tout de suite : as-tu
+quelque chose à me cacher ?</p>
+
+<p>Elle avait pris ses mains et elle le regardait
+avec ses grands yeux nets. Pendant quelques
+secondes, il eut une espérance insensée. Il crut,
+le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle
+lui fit peur, tant il vit de loyauté sur son visage.
+Il sentit que, s’il avouait, c’était fini, que jamais
+plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois
+déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait
+dit avoir le mensonge en horreur. Alors, il pesa
+sur les mots, tout proche d’elle :</p>
+
+<p>— Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher…
+Je t’aime simplement et je suis heureux.</p>
+
+<p>— Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La
+découverte d’un secret entre nous m’aurait glacée.</p>
+
+<p>Et ils parlèrent d’autre chose.</p>
+
+<p>Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole.
+Avant de lui répondre, il l’avait bien regardée et,
+de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le projet
+d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret
+du Caneton, chez des Russes qui, près de la
+Bourse, rôtissent le mouton sur de longues
+aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis
+que des tziganes font sortir de leurs violons le
+chant des marins du Volga. Trois jours auparavant,
+ils avaient passé là une heure agréable.
+Il l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient
+seuls. Il la dévêtit et, quand elle eut pris son
+bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé,
+les jambes magnifiques et les pieds charmants
+qui l’avaient apportée. Mais la femme de chambre
+revint avec la robe nouvelle. Alors il les abandonna
+et passa dans sa propre chambre.</p>
+
+<p>Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il
+tira d’un tiroir une lettre. Elle était de son écriture.
+Sans la relire, il la mit sous enveloppe.
+L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de
+M<sup>e</sup> Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye.
+Close, il la tenait dans une main et, machinalement,
+il en frappait l’autre, à petits coups
+irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu,
+Enfin, il glissa l’objet dans sa poche et retourna
+près de Stéphane.</p>
+
+<p>— Suis-je belle ? demanda-t-elle en souriant.</p>
+
+<p>Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante,
+et des diamants ruisselaient sur elle comme une
+rosée. Écrasée ses pieds, la domestique recousait
+une perle de la jupe. Elle-même, les bras
+levés, elle arrangeait une mèche rebelle de ses
+cheveux, près de l’oreille, qu’on voyait nue. En
+bas on entendait le bruit calme de l’avenue
+somptueuse. Il l’aida à mettre le manteau de
+zibeline et, quand ils furent descendus, la femme
+de chambre les regardait par la fenêtre : elle vit
+M. Dewalter tirer de sa poche une enveloppe,
+hésiter à la couler dans une boîte aux lettres et
+puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill,
+indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>Maintenant la ville s’environnait souvent de
+brumes. Les longues pluies, porteuses des suies
+et des poussières infectes des usines du Nord,
+descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante
+sifflait à l’angle des rues et tordait l’eau
+en lanière de fouet avant d’en frapper les visages.
+Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées
+du Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine
+sortait des vêtements, aussitôt que l’atmosphère
+devenait plus chaude et la tristesse des
+grandes cités, pendant les dures saisons, tombait
+sur plusieurs millions d’existences.</p>
+
+<p>C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient
+une fatigue. La foule s’use à circuler. La fourmilière
+mange ses fourmis ; le travail et le plaisir ont le
+soir les mêmes yeux creux ; mais la vie continue
+dorée pour ceux qui peuvent chaque jour jeter
+au gouffre un millier de francs. Il ne faut pas
+moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au
+café de Paris ou chez Montagné, faire deux
+courses, dîner au Ritz et entendre d’une loge,
+Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre
+garde, avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme
+et rue de la Paix un peu plus de deux cent
+mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et
+qu’il fournissait l’argent des sorties, — les frais
+de route, si l’on peut dire, — Georges Dewalter
+n’avait plus rien. A peine quelques billets de
+mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis
+le gouffre. Il le savait et maintenant son angoisse
+était revenue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit
+qu’elle ne pouvait se dispenser de retourner à
+Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son mari
+dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait
+maintenant revenir en France d’un jour à l’autre.
+Elle jugeait qu’une organisation nouvelle de sa
+vie était devenue indispensable. Elle ne doutait
+point de la sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant,
+pourvu qu’elle ne l’abandonnât point
+tout à fait et continuât, plusieurs mois par an,
+la vie commune. Elle résolut de prendre le train
+et elle pensait que Georges l’accompagnerait. Mais
+il lui objecta qu’il était retenu par certains travaux.
+Il avait feint de s’occuper d’économie
+politique.</p>
+
+<p>Elle le crut parce qu’il le disait.</p>
+
+<p>Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et
+reviendrait après une absence de trois semaines
+ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se prodigua à
+lui pendant les derniers jours et il sembla que
+leur amour, loin de s’affaiblir à l’usage, devenait,
+chaque nuit, plus impérieux.</p>
+
+<p>Enfin, le 11 novembre, — le jour de l’Armistice
+et de la Saint-René, — il la conduisit à la gare.</p>
+
+<p>Il était sept heures du soir. Une pluie tombait
+du ciel avec une telle violence qu’elle rejaillissait
+sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna jusqu’à la
+cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une
+seule place et la femme de chambre occupait un
+autre single. Le grand train lourd pesait sur la voie
+souterraine. Le quai n’était pas animé et ils le
+parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui
+faisait mille recommandations tendres et elle
+pressait sa main dans la sienne. Elle était enveloppée
+d’un manteau de fourrure grise, d’où
+s’échappait une odeur d’ambre. Son visage était
+encadré d’un chapeau combiné dans des ailes
+d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère
+sous un voile léger. Il ne savait rien lui dire
+que : « Vous êtes belle ! » Son intonation frémissait
+et ils étaient si bouleversés de la douleur
+de se séparer qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne
+l’avait plus tutoyée. Enfin les serviteurs du train
+firent les derniers appels. Il fallut monter dans la
+voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait
+encore, cependant qu’il tenait la barre d’appui
+verticale et, vers elle, levait sa tête confuse. Il
+tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait
+de ne plus dire que des paroles ordinaires et ils
+sentirent l’ébranlement des essieux. Le train qui
+emportait Stéphane était en marche.</p>
+
+<p>Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et
+il la vit déjà à dix mètres de lui…</p>
+
+<p>Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant,
+et puis, brusquement, et ne sachant
+plus ce qu’il faisait, il prit sa course tandis que
+s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait
+sans comprendre et elle ne comprit que quand il
+fut de nouveau auprès d’elle : il avait sauté sur
+les marches et il était monté dans le wagon. Son
+chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans
+bagage, nu-tête. Il serrait les dents avec une telle
+puissance que ses mâchoires se dessinaient sous
+son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable
+de dire un mot.</p>
+
+<p>Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa
+folie. Mais, toujours muet, avec une ardeur
+sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la porte
+refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait
+dans ses bras et semblait vouloir se confondre
+avec elle. Ils entendirent dans le couloir le
+maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier
+service. Alors ils rirent, sachant qu’ils
+n’iraient pas dîner. Ils agissaient sans raison,
+ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la
+fois, comme des guerriers au combat.</p>
+
+<p>Quand ils eurent repris leur empire, elle le
+caressait en souriant et elle lui demanda s’il comptait
+ainsi passer la nuit et débarquer à la Négresse,
+qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de
+rechange ? Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que
+gagner deux heures et qu’il descendrait du train
+aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut
+qu’ils avaient encore cinquante minutes avant
+d’arriver à cette station. Elle se sentit lasse et il
+lui conseilla de se coucher.</p>
+
+<p>Tandis que l’homme de service préparait la
+cabine pour la nuit, ils restèrent debout dans le
+couloir, proches l’un de l’autre et maintenant
+silencieux. Elle était envahie d’une quiétude
+douce et s’appuyait contre lui. La pluie avait
+cessé. Une lune froide courait dans le ciel en
+sens inverse du train. La campagne unie et sans
+beauté, coupée de routes monotones, paraissait
+sans fin. Parfois, aux approches d’un village
+endormi, la machine poussait des appels stridents ;
+une plaque retentissait au passage sous le
+poids du train ; on traversait une gare sans nom
+et des poussières enflammées allaient s’éteindre
+sur les remblais. Une chaleur sèche et malsaine
+agaçait la gorge et, vers le bout de la voiture, un
+voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la
+vitre ouverte. Une porte battait…</p>
+
+<p>Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la
+coucha comme une enfant. Il étendit le manteau
+sur les couvertures trop minces, donna de l’air,
+mit dans un verre deux roses qu’elle avait laissé
+tomber de sa ceinture. Elle le regardait faire,
+heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il rangea
+dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner
+sur la tablette du lavabo et, quand elle fut
+bien prête pour la nuit, il s’assit à l’angle du lit.
+Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie qui,
+tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent
+les jeunes saules, et, comblée, elle porta la main
+aimée à ses lèvres. Alors il s’agenouilla et leurs
+deux têtes se regardaient.</p>
+
+<p>— Es-tu certain de me quitter aux Aubrais ?
+lui demanda-t-elle, douteuse. Ne va-t-il pas plutôt
+falloir que je te fasse un peu de place ? C’est
+bien petit.</p>
+
+<p>Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A
+l’oreille, il lui répondit qu’il allait descendre et
+qu’elle devait s’endormir. Il caressait son front,
+ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer.
+On eût dit qu’il avait eu la volonté de lui procurer
+le sommeil. Elle percevait à peine que le
+train venait de s’arrêter et les voix étrangères au
+dehors. Brusquement, elle se réveilla. Il s’était
+relevé et, courbé vers elle, il la regardait avec
+un air extraordinaire, une espèce de bonté surhumaine.
+Elle eut le temps à peine de lui tendre
+ses bras nus, de prendre ses lèvres, de balbutier
+qu’elle reviendrait vite. Déjà il était sorti du
+compartiment après un baiser silencieux. Alors
+elle bondit vers la fenêtre, ouvrit le volet de bois
+et, accroupie sur la couchette, elle le voyait, sur
+le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un
+mouvement et il regardait avec stupeur le grand
+train luxueux qui l’emportait, tandis que, derrière
+la vitre, elle lui dessinait un geste d’adieu
+et qu’elle lui criait : « A bientôt ! » sans comprendre
+qu’il n’entendait plus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, vers midi, le domestique que lui
+avait procuré l’agence, six semaines auparavant,
+le vit revenir. Il était blême et couvert de boue,
+comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât
+dormir. Le valet lui demanda de quoi régler
+certaines dépenses. Il le fournit et disparut dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il
+donnât signe de vie.</p>
+
+<p>Le lendemain, il n’apparut point non plus
+dans la matinée et, comme le soir descendait,
+on commença de s’inquiéter. On délibérait à
+l’office pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on
+sonna. Mais le tableau marquait que l’appel ne
+venait pas de lui : quelqu’un s’annonçait à la
+porte d’entrée.</p>
+
+<p>On ouvrit. Un vieil homme demanda si
+M. Dewalter était là ? Le serviteur l’introduisit
+dans le salon. Alors il donna son nom et dit
+qu’il était M<sup>e</sup> Montnormand, notaire.</p>
+
+<p>C’était un petit personnage à l’aspect doux et
+falot, habillé de vêtements trop larges. Un grand
+manteau tombait sur ses jambes hésitantes et son
+col était enveloppé d’un vaste foulard de soie
+blanche avec des pois noirs. Ses cheveux étaient
+blancs et soyeux comme ceux d’un vieux musicien.
+Il portait une barbe courte qui semblait
+sur ses joues une mousse de savon. Il avait un
+aspect comique de province, mais son front large
+et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect
+et la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait
+à petits pas dans le salon et regardait alternativement
+la richesse de l’installation et le valet,
+implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda
+humblement :</p>
+
+<p>— Vous êtes le domestique de M. Dewalter ?</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à
+fait surpris à son tour.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Montnormand hésita une seconde et posa
+une seconde question :</p>
+
+<p>— Est-ce que… avant… vous le connaissiez ?</p>
+
+<p>— Avant quoi, monsieur ?</p>
+
+<p>— Avant d’être son domestique ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur…</p>
+
+<p>Il gardait une attitude correcte, habituelle à
+la livrée, mais les demandes saugrenues du visiteur
+inspiraient son mépris. Il pensa : « Drôle
+de notaire ». Montnormand hochait la tête en le
+regardant. Il semblait ahuri et ne rien comprendre.
+Son interlocuteur le crut gâteux.</p>
+
+<p>— Je vais prévenir monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que
+le vieil homme le saluait.</p>
+
+<p>Seul, Montnormand parcourut la pièce avec
+stupeur. Sur une bergère, traînait un châle de
+soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui
+qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses
+de taureaux et que, négligente, elle avait laissé
+là, chez son ami. Le notaire, de ses mains fragiles,
+prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête.
+Enfin il murmura :</p>
+
+<p>— Pauvre petit…</p>
+
+<p>Il avait vu Dewalter au berceau ; plus tard, il
+avait connu le secret de son origine, quand le
+père véritable s’en était allé en Chine ; il avait
+jugé les vertus et les défauts de son éducation
+romanesque et, quand la mère était morte, il
+avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il
+avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle
+et qui, son amant disparu, s’était usée elle-même,
+comme les moulins qui n’ont plus de graines à
+moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait
+suivi la jeunesse de Georges, espéré sa réussite
+brillante. Plus tard, après les premiers échecs de
+la vie, il avait admiré sa conduite aux combats
+et, dernièrement, il avait approuvé le projet du
+départ en Afrique. Dewalter, alors, était venu le
+voir à Saint-Germain au sujet d’une petite maison
+qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois
+hypothéquée, la maison natale, dont les loyers
+payaient tout juste les frais et qu’il conservait
+par souvenir, se disant, sans se le formuler, que,
+dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble,
+ils avaient évoqué des souvenirs et Georges avait
+compris que ce vieillard restait son seul ami. Il
+s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand
+lui avait remis ses quatre sous, lui prédisant
+que, là-bas, le destin lui serait meilleur…
+Il n’y avait pas deux mois ! Le notaire se rappelait
+son visage sans gaieté, mais calme, beau,
+rayonnant d’une énergie sereine. Il y songeait
+dans le salon et, quand Georges entra, il eut un
+geste de désolation.</p>
+
+<p>Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la
+douleur comme par une arme, un malade. Depuis
+quarante heures, il avait, d’un seul coup, laissé
+paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées
+à Stéphane par un miracle de volonté. Elles
+étaient sorties. Leurs stigmates le marquaient. Sa
+fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans
+ses yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa
+chambre, il avait maigri. Il n’était pas rasé.
+L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient
+fait place à une expression de lassitude nerveuse,
+comme celle des joueurs qui ont tout joué et qui
+ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait soif.</p>
+
+<p>Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher
+de lui. Enfin, il lui dit :</p>
+
+<p>— Je n’espérais pas que vous viendriez.</p>
+
+<p>— Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu
+écrit ? répondit Montnormand avec bonté.</p>
+
+<p>— Parce que je l’espérais tout de même !</p>
+
+<p>Ils se regardaient, toujours à quelques pas
+l’un de l’autre. Le petit notaire hochait sa tête
+falote. Il murmura, navré :</p>
+
+<p>— En voilà une histoire !</p>
+
+<p>Le visage de Georges parut plus triste encore.
+Il dit :</p>
+
+<p>— C’est la destinée…</p>
+
+<p>— Oh ! la destinée !… la destinée !</p>
+
+<p>Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler :</p>
+
+<p>— Qui sait, cela va peut-être bien tourner ?</p>
+
+<p>— Non, répondit Dewalter. Elle est partie
+avant-hier. C’est fini.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il s’assit sur le premier fauteuil avec une
+espèce de geste mécanique, et ses yeux ne semblaient
+plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect
+des gens qu’on a torturés. Montnormand
+s’approcha de lui et l’embrassa. Les yeux remplis
+de larmes, il ne le voyait plus bien.</p>
+
+<p>— Vous êtes un brave homme, articula le
+malheureux d’une voix lente.</p>
+
+<p>— Je t’ai vu tout petit… tout petit… balbutia
+le notaire.</p>
+
+<p>Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé
+par l’aspect de cette vie ruinée, par cette douleur
+poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste,
+son cœur d’autrefois, s’était réveillé… Il
+répétait sa phrase : « Je t’ai vu tout petit… » Il
+remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui
+l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le
+salon sans lumière, il lui semblait voir une
+ombre glisser, une ombre triste, démodée,
+l’ombre légère d’une femme morte depuis vingt
+ans… Il se disait que son fils était la seule chose
+vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle lui
+demandait de le sauver.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVII</h2>
+
+
+<p>Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter
+coulait de ses lèvres. Depuis deux heures, il
+la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et pitié,
+écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la
+lettre qu’il avait reçue, la lettre que Dewalter,
+enfin, avait envoyée. Mais la fin était nouvelle :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le
+train s’éloigner. Je ne la voyais plus ; mais le
+bruit de sa marche persistait et plus loin, toujours
+plus loin, j’écoutais son roulement qui se
+prolongeait dans les ténèbres, et je voyais sa
+route dans le ciel, une lueur rouge, incertaine,
+et qui diminuait. Un moment, par un caprice de
+l’atmosphère, le halètement de la machine augmenta,
+et le tumulte des wagons qui s’enfuyaient.
+Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors
+je me sentis tout à fait seul. Je me rappelle un
+timbre qui sonnait dans la gare, en appelant je
+ne sais quoi… Toutes les sensations de l’extérieur
+m’entraient à vif… Sur une voie de garage, des
+beuglements de bétail, des chasseurs chargés de
+bêtes mortes devant une salle d’attente, des cages
+étagées qui renfermaient des poules prisonnières.
+Je ne pensais rien et en même temps je voyais
+tout. Après quelques minutes affreuses, je suis
+sorti de la gare et je me suis mis en marche dans
+la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté
+où le train l’avait emportée. Le ciel s’était
+éclairci. La lune chancelait sur la route glacée et
+je marchais comme un homme ivre. Et puis la
+pluie a recommencé et je suis entré dans un
+hôtel, un hôtel triste, un bouge à rouliers. Là,
+j’ai passé la nuit… On m’a donné une bougie, on
+m’a conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai
+été chez moi, vraiment chez moi, dans ma misère.
+J’avais la sensation que le patron du garni se
+méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je
+donnais l’impression de fuir après un mauvais
+coup… Mais ça m’était égal… Et puis j’ai ouvert
+mon portefeuille…</p>
+
+<p>Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation,
+de la voix d’un homme que tout frappe,
+qui est à bout et nu.</p>
+
+<p>— Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le
+réveil, quand on est dans la douleur, voilà le
+terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété,
+et puis on recommence à savoir. Imaginez-vous
+que d’abord j’avais oublié. Je me disais : « Ah !
+çà, où est-ce que je suis ? » Et, tout d’un coup,
+je me suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire.
+Quand on a dormi, le chagrin s’est reposé, et
+alors… : si vous saviez ce que j’ai éprouvé ! Je ne
+peux pas le dire… Non, je ne peux pas !…</p>
+
+<p>Il mit la tête dans ses mains et se tut.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne lui as-tu pas parlé ? demanda
+Montnormand avec hésitation.</p>
+
+<p>Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le
+regarda. Ils eurent un long silence et le vieil
+homme détourna les yeux.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien, dit Georges.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>— Je n’avais qu’une idée : durer. J’ai duré
+deux mois. C’est fini.</p>
+
+<p>— Tu oublieras, balbutia son ami.</p>
+
+<p>— Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas,
+cria-t-il. Ce serait horrible. Pensez que je n’aurai
+plus que ça : ma tête avec un souvenir dedans.</p>
+
+<p>Mais le bonhomme s’agita :</p>
+
+<p>— Il te fera tant de mal, ce souvenir ! Oui, il
+te fera du mal. Tel que tu me vois, le plus
+dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans
+ma jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien
+tourné. Eh bien quand j’y repense… et… il y a
+longtemps… je souffre encore beaucoup.</p>
+
+<p>Sa voix s’étranglait.</p>
+
+<p>— Voudriez-vous oublier ? demanda Dewalter.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Toute une vieille douleur dictait sa réponse,
+mais Georges fit un pas vers lui et il lui parlait
+presque avec violence, comme pour s’accrocher à
+ce qu’il avait fait :</p>
+
+<p>— Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis
+enrichi pour ma vie entière. Jusqu’à mon dernier
+sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où je
+serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore ?
+Ouvrier ? Pas même. Je ne sais pas travailler de
+mes mains… Enfin, où que je sois, quand je serai
+bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon
+cœur et je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous
+me prédisez beaucoup de souffrance ?… Je sais.
+Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin
+de printemps, font leur provision pour l’hiver…</p>
+
+<p>Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le
+commutateur. Montnormand le vit plus blême
+encore que tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout
+est ton cerveau.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau ?
+répondit Dewalter. L’homme est fou. Comment,
+sachant ce que je savais, le sachant… condamné
+d’avance, comment expliquez-vous ceci : j’étais
+heureux ?</p>
+
+<p>— C’est toute la vie, murmura le notaire en
+remuant maladroitement ses petits bras avec des
+gestes de pantin. Toute la vie !… Dix jours… dix
+ans… c’est la même chose ! Si on pensait toujours
+à la fin…</p>
+
+<p>— C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant
+nous construisons… J’ai construit pièce par pièce,
+pour elle, un personnage. Il était devenu vivant,
+même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations.
+C’est lui qu’elle aime. Et il était riche…
+Ah ! si vous saviez comme il était riche !…</p>
+
+<p>Montnormand comprenait bien de quelle richesse
+il parlait, richesse du cœur, de l’esprit, richesses
+que la richesse n’aurait dû que servir… A son
+tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile.
+Il voyait l’immense douleur de son ami et, pour
+la vaincre, il se jeta sur elle. A la fois admirable
+et ridicule, il essayait de la détruire avec des
+ruses de nain qui veut abattre une géante. Il
+trouvait des paroles magnifiques, des mots lourds
+de sens. Il prêcha le courage, la joie de se grandir
+en souffrant. A la fin, il offrit son argent.
+Georges refusa. Il insista :</p>
+
+<p>— J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que
+tu es honnête. Tu n’as rien fait de mal. Si tu as
+été faible et imprudent, tu as payé ta faute de ta
+douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais
+je te prêterai, moi, de quoi partir et t’installer
+au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon argent, je
+sais que tu t’en iras ! Et, pour me le rendre et
+pour me faire plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas
+le droit de refuser puisque je te crée un devoir.
+Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette
+femme. Tu pourras le faire, sans craindre d’elle
+un jugement puisque tu seras parti.</p>
+
+<p>Mais Georges lui répondit non : jamais elle ne
+saurait qu’il lui avait menti. Il dit qu’il lui adresserait
+une lettre pour prétexter un voyage, et puis
+plus tard, une autre pour lui apprendre que son
+absence se prolongeait, et qu’enfin il laisserait
+agir le temps. Jamais il ne la reverrait. Les
+paroles de son ami lui donnaient de la force. Il
+emporterait son chagrin et pleurerait la vivante
+comme une morte. Montnormand lui demanda
+de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura. Alors,
+le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent
+et Dewalter resta seul.</p>
+
+<p>Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la
+nuit.</p>
+
+<p>Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le
+courage, qu’il n’avait pas eu depuis quarante-huit
+heures, de prendre soin de lui. Il se rasa, s’habilla
+et descendit dans la ville. Il alla dîner dans
+un petit restaurant près de la gare Saint-Lazare
+et il s’obligea à lire un journal. Mais il était
+incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa
+d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir
+vivre avec elle. Il était décidé à la discipliner
+comme une compagne de tous les jours,
+comme une servante fidèle qu’il allait emmener
+en exil. Chaque fois que l’image de Stéphane surgissait
+en lui, il la regardait en face, voulant
+s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance
+était terrible. Pourtant, il était satisfait de
+son courage. Il se sentait sur la vraie route et il
+se rappelait son serment et l’argent qu’il avait
+accepté de Montnormand en jurant de partir.</p>
+
+<p>Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait
+quitter que le lendemain.</p>
+
+<p>En marchant, il se demandait s’il n’allait pas
+faiblir, là-haut, dans ces pièces encore toutes
+parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus sage en
+allant à l’hôtel ? Mais il songea qu’il était pauvre et
+qu’il devait désormais éviter toutes les dépenses.
+Il comprit aussi que la douleur était partout et
+que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce serait
+lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison.</p>
+
+<p>Comme il y arrivait, il vit la femme de
+chambre de Stéphane.</p>
+
+<p>Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement
+fut si violent que, pendant quelques
+secondes, il resta environné d’un brouillard.
+Enfin, il distingua qu’on lui parlait.</p>
+
+<p>D’une voix rapide, la femme de chambre le
+prévenait qu’elle le guettait depuis près d’une
+heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz,
+que son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même
+dans l’appartement. Elle ajoutait que
+Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill
+était toujours armé, mais que pour « madame »…
+elle ne craignait rien…</p>
+
+<p>Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé
+d’anxiété et peut-être de joie, avait disparu dans
+l’immeuble, et les étages qu’il escaladait semblaient
+disparaître sous ses pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
+
+
+<p>Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver
+Dewalter et que lui-même, resté seul, s’y
+essayait, deux autres forces, l’une d’amour,
+l’autre de haine, intervenaient dans son destin.
+Elles allaient se refermer sur lui comme un étau.</p>
+
+<p>En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue
+que pour ne pas en être absente quand Oswill rentrerait,
+Stéphane avait appris que son retour
+avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la
+villa, et qu’il en était reparti. Interrogeant les
+domestiques, ils lui répondirent que leur maître
+avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient
+au Maroc et qu’il profitait du voyage de sa
+femme pour y retourner. Il avait ajouté qu’il y
+resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si,
+par hasard, elle se réinstallait chez elle avant
+lui. Ces manières d’agir furent agréables à lady
+Oswill. Elle en conclut que son mari avait compris
+leur situation véritable et qu’il était d’accord
+pour qu’ils continuassent à jouir chacun de leur
+liberté.</p>
+
+<p>Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux
+renseignée et d’avoir quitté Georges inutilement.
+Elle sentait la puissance de leurs liens et chaque
+jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne
+l’obligeait à attendre. A peine fut-elle au courant
+des choses, qu’elle eut l’idée de revoir Dewalter
+et, le soir même, elle reprenait le train à la
+Négresse. La joie qu’elle allait faire à son amant
+effaçait en elle l’ennui du voyage. Elle fut au Ritz
+le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se coucha.
+Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées
+à l’heure du dîner, dans toute sa splendeur,
+et à l’improviste. D’avance, elle jouissait
+du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand
+elle arriva, Dewalter venait de sortir. Le valet de
+chambre lui dit le chagrin qu’il avait montré.
+Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière
+était absente. Par le téléphone, elle commanda un
+dîner qu’on lui monta du Fouquet’s voisin. Elle
+était joyeuse de se retrouver entre ces murs
+et, comme toutes les femmes, elle faisait des
+projets.</p>
+
+<p>Soudain, la femme de chambre fit irruption.
+Elle accourait du Ritz et paraissait bouleversée.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? dit Stéphane.</p>
+
+<p>— Le mari de madame est là, madame, répondit
+Joséphine. J’étais dans la chambre ; je rangeais
+les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain,
+je me retourne ; il y avait un homme…</p>
+
+<p>— Un homme ?</p>
+
+<p>— Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer.
+Je ne sais pas comment… Je ne l’ai pas entendu.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il vous a dit ? demanda lady
+Oswill.</p>
+
+<p>— Il m’a dit : « J’arrive du Maroc. Préparez-moi
+un bain. »</p>
+
+<p>— Est-ce que vous êtes folle ?</p>
+
+<p>— Non, madame.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill
+avait menti. Jamais il n’était retourné en Afrique.
+Il l’avait annoncé aux serviteurs de Biarritz par
+politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En
+vérité, après quelques jours de fureur vaine, il
+s’était précipité sur Paris. Aux environs de
+Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton
+qui le gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite,
+évitait l’accident, mais un arbre — plus obstiné,
+ou moins heureux — avait reçu la cinquante
+chevaux. Le piéton, sans rancune, ramassa sir
+Oswill. Comme il était médecin, il lui dit, à titre
+documentaire, qu’il avait une côte cassée,
+l’épaule démise, et qu’il en serait quitte avec trois
+semaines de lit. Il indiqua un hôtel voisin
+comme un bon endroit de repos et consentit à
+promettre qu’il ferait envoyer une civière. Il
+ajouta qu’étant en promenade, il ne faisait pas
+payer la consultation. Il laissa Oswill écumant.</p>
+
+<p>Sa convalescence dura trois semaines, en effet.
+Enfermé près d’Amboise, dans une chambre Louis-Philippe,
+il avait la vue de la Loire. C’est une
+époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui
+rappelait lord Byron dont il était jaloux, depuis
+l’enfance ; le fleuve, avec ses plaques de sable
+entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une
+maladie de peau. Il se rappelait aussi que sa
+première conversation avec Dewalter, dans le
+train, avait justement commencé dans les environs,
+à peu près à la hauteur où sa voiture avait
+agressé le peuplier. Le soir, il entendait un gramophone.
+Vers l’aube, il était réveillé par des
+coqs. Les gens qui passaient sur la route, les
+paysans, parlaient un français pur : tout cela le
+mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que
+sa femme faisait, à Paris, avec son ruffian,
+tandis qu’il mijotait sur son lit de province, lui
+donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il
+voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait,
+enveloppé d’une sueur glacée. Alors, il jurait
+comme un cad et une haine affreuse s’amassait
+en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il
+remercia ses hôtes par une bordée d’injures et
+prit le train. Il descendit au palais du Quai
+d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était
+partie pour Biarritz. Il ne savait toujours pas ce
+qu’il allait décider. Il comptait sur ses doigts les
+quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait
+chance de la retrouver. Au Ritz, il donna son
+nom d’un air bonhomme. On lui indiqua le
+numéro de l’appartement de lady Oswill, et
+c’est ainsi que, tout d’un coup, la femme de
+chambre l’avait eu dans le dos.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Encore mal remise de son émotion, elle racontait
+l’apparition à Stéphane :</p>
+
+<p>— Pendant que je préparais le bain, monsieur
+s’est approché. Il m’a tendu un billet de cinq
+cents francs et il m’a dit, — que madame m’excuse, — il
+m’a dit : « Donnez-moi l’adresse de
+l’amant de madame ». Je suis devenue verte, j’ai
+pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors…</p>
+
+<p>— Alors ?</p>
+
+<p>— Alors monsieur a tourné dans la chambre
+comme dans une cage. Il me faisait peur. Et,
+brusquement, il a donné un coup de poing sur la
+coiffeuse ; le nécessaire a volé en morceaux.
+Ensuite…</p>
+
+<p>— Ensuite ?</p>
+
+<p>— Ensuite, monsieur m’a dit : « Imbécile,
+ramassez ça ». Il a allumé une cigarette et il est
+sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai filé,
+et je suis venue… Je crois que madame ferait
+bien d’y aller.</p>
+
+<p>— Par exemple, non, je n’irai pas.</p>
+
+<p>Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle
+se sentait d’une race qu’on ne gouverne pas sans
+régner. Mais on entendit un tumulte dans l’antichambre
+et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill
+apparaissait.</p>
+
+<p>Il parlait avec force au valet :</p>
+
+<p>— Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez
+mon chapeau. Si vous n’êtes pas content, demandez
+à votre patron de vous augmenter. Il est
+assez riche pour ça.</p>
+
+<p>Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le
+salon. Stéphane, pâle de colère, s’était levée. Il
+lui sourit d’un sourire en triangle, d’un sourire
+de faune savant :</p>
+
+<p>— Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous
+déranger. Mais où vous êtes, je peux venir, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Il eut un regard dur, haineux, et la grimace
+disparut. Il virevolta et tomba d’aplomb sur ses
+pattes devant la femme de chambre :</p>
+
+<p>— Ah ! vous voilà, vous ? Eh bien, vous aurez
+un beau souvenir : vous avez été suivie par un
+homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes.
+Et maintenant, vous pouvez allez vider le bain.
+Sortez !</p>
+
+<p>Stéphane, par un effort, avait repris son calme.
+Elle dit avec netteté, sans hausser la voix :</p>
+
+<p>— Allez dans ma chambre, Joséphine.</p>
+
+<p>Oswill se retourna :</p>
+
+<p>— Tiens ! vous avez une chambre ici ! Vous
+habitez en meublé maintenant ?</p>
+
+<p>Il paraissait décidé à toutes les méchancetés.
+Son visage narquois et mobile reflétait les
+images de sa pensée. Il regardait le salon
+luxueux et son opinion qu’elle entretenait Dewalter
+se précisa. A la femme de chambre, prête à sortir,
+elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était :</p>
+
+<p>— Guettez monsieur en bas et prévenez-le.</p>
+
+<p>Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul,
+il ricana :</p>
+
+<p>— Combien donnez-vous par mois à votre
+confidente ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je vis de votre argent ? dit Stéphane.</p>
+
+<p>— Non. Pas plus que moi du vôtre.</p>
+
+<p>Il lui rit au nez.</p>
+
+<p>Elle fut stupéfaite ; elle pensa qu’il était devenu
+fou ; mais elle se rappela qu’il buvait. Elle lui
+demanda s’il était ivre.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours
+ivre. Ça m’éclaircit les idées. C’est excellent pour
+mes expériences psychologiques.</p>
+
+<p>— Vous êtes venu faire une expérience ?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il fit signe que oui.</p>
+
+<p>Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le
+mettre à la porte. Alors son œil fut dangereux.
+Il articula :</p>
+
+<p>— Je voudrais voir ça.</p>
+
+<p>Son accent anglais s’était brusquement augmenté.
+Il errait dans le salon. Toujours immobile
+et calme, elle continua :</p>
+
+<p>— Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc
+vous avez perdu la notion exacte de vos droits et
+de leurs limites ? Est-ce que vous croyez être un
+mari, par hasard ? Le fait de vous avoir appartenue
+n’implique pas, j’imagine, que je vous
+appartienne encore. Il y a longtemps que nous
+nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont
+suffi pour que je sois, en réalité, votre veuve.
+Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un
+ami…</p>
+
+<p>— Un excellent ami… murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait
+avec une netteté grandissante, toujours debout à
+la même place :</p>
+
+<p>— Un ami ? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé
+de me laisser emporter en voyage comme une
+valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes
+parti le lendemain sans me revoir et sans prendre
+congé. C’est très bien. Vous êtes libre comme je
+le suis… Mais de quel droit entrez-vous dans ma
+chambre sans être annoncé ? Vous entrez et vous
+cassez une table ! Vous êtes fou ! Et ici ? Qu’est-ce
+que vous faites ici ?</p>
+
+<p>— Et vous ?</p>
+
+<p>Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée
+à en finir :</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire si vous le souhaitez.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Je le sais.</p>
+
+<p>Elle sourit avec mépris :</p>
+
+<p>— Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et,
+n’est-ce pas, gardez-vous désormais de violences de
+maître… et encore plus, — ah ! oui, encore
+plus, — des fureurs de jaloux.</p>
+
+<p>Il cligna des yeux comme un hibou devant
+une lampe.</p>
+
+<p>— De jaloux ?</p>
+
+<p>— De quoi, alors ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il ricana :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas.</p>
+
+<p>— Je l’espère, dit-elle de haut.</p>
+
+<p>Il y eut un temps. Il était humilié, rongé
+d’ulcères et il comprit qu’il perdait pied. Il
+tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard
+et il fit un effort terrible pour le purger de son
+venin. Il sentit qu’il y parvenait et de nouveau
+il exposa un visage placide. En même temps, il
+réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il
+lui semblait que la qualité de son amant aurait
+dû la diminuer. Une femme qui paye a moins de
+fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait.
+Alors, il s’assit. Le siège était près d’une table
+et sur cette table il y avait un timbre. Brusquement,
+il sonna.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda dans les yeux et répondit avec
+nonchalance qu’il voulait du thé. Il attendait de
+voir comment elle réagirait…</p>
+
+<p>— Vous savez bien chez qui vous êtes ? dit-elle
+durement.</p>
+
+<p>Il tressaillit : l’expérience réussissait. Il sentit
+que l’action allait se préciser. Le valet entra, prit
+l’ordre et sortit.</p>
+
+<p>Oswill souriait, installé dans une bergère :</p>
+
+<p>— Chez qui je suis ? Comment donc ? Je suis
+chez vous, je suppose ?</p>
+
+<p>— Non, répondit-elle, rapide et violente.</p>
+
+<p>Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il
+feignait de n’avoir pas encore compris, elle l’y
+forçait : non, elle n’était pas chez elle. Elle était
+chez son amant. Et, en effet, il comprit.</p>
+
+<p>Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle
+ne savait rien. Il comprit que ce salon, ce luxe,
+c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il eut un
+éblouissement comme un limier sur la piste.
+Mais cette fois encore il se trompa : il crut que,
+par des moyens louches, l’imposteur s’était procuré
+des ressources. Il vit l’horizon changer et,
+vaguement, il eut la prescience qu’il allait trouver
+là un champ d’action. Il se ramassa sur
+lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions,
+des ruses d’espion en pays ennemi et des
+audaces de mots à double sens pour bien étudier
+le terrain.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas chez vous ? dit-il. Tiens,
+j’aurais cru !</p>
+
+<p>Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette
+phrase, mais elle était remplie de dédain. Il
+s’était levé et il expertisait du regard ce qui l’entourait.</p>
+
+<p>Il sourit :</p>
+
+<p>— Alors, je suis chez M. Dewalter ? Il a décidément
+un goût excellent. A Biarritz, il avait
+une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel
+appartement.</p>
+
+<p>Elle lui demanda :</p>
+
+<p>— Vous connaissez M. Dewalter ?</p>
+
+<p>Il répondit d’un trait :</p>
+
+<p>— J’en ai connu un, ce n’est pas le même.</p>
+
+<p>Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait
+plus. Elle crut qu’il savait quelque chose
+sur un parent de son ami.</p>
+
+<p>Elle demanda encore :</p>
+
+<p>— L’un des siens ?</p>
+
+<p>— Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport
+avec le vôtre.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules. Que lui importait un
+autre Dewalter, un émigrant ?</p>
+
+<p>— Ne m’en parlez pas, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Je ne vous en parle pas.</p>
+
+<p>Le domestique entra, portant le thé.</p>
+
+<p>— Merci ! Sortez, dit Oswill, et il se rassit
+comme s’il avait été chez lui.</p>
+
+<p>Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme
+pour préciser une idée qui lui venait. Stéphane,
+exaspérée, le regardait couler du sucre dans sa
+tasse.</p>
+
+<p>— Je vous répète que je vais vous mettre à
+la porte, dit-elle. Vos excentricités dépassent la
+mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter, le
+mien, comme vous dites… Ce n’est pas indispensable
+pour comprendre mes sentiments. Je n’ai
+rien à vous cacher puisque vous n’avez envers
+moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi
+ce que vous êtes venu faire. Où nous allons.
+J’attends !…</p>
+
+<p>Comme il buvait, elle s’énerva davantage :</p>
+
+<p>— Dans trois minutes, je vous préviens que je
+romprai l’entretien. Dans trois minutes… Vous
+aurez eu le temps de boire votre thé.</p>
+
+<p>— Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites
+à M. Dewalter d’en acheter d’autre.</p>
+
+<p>Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait
+qu’il avait enfin trouvé son idée.</p>
+
+<p>— J’attends, répéta Stéphane immobile.</p>
+
+<p>Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement :</p>
+
+<p>— Tenez, commença-t-il, je vous demande
+pardon. Je suis entré ici comme si j’allais tout
+casser, nerveux… Je ne sais pas pourquoi ! Vous
+avez raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime
+pas, je ne suis pas jaloux…</p>
+
+<p>Elle dit :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas votre femme.</p>
+
+<p>— Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez
+pas tout le temps !</p>
+
+<p>Elle lui rétorqua, implacable :</p>
+
+<p>— Ne m’y forcez pas.</p>
+
+<p>Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper
+comme il lui arrivait avec les filles. Il froissa ses
+mains et les agrafa l’une à l’autre. Il avait un
+rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il
+trouva la force de se détendre et il continua d’un
+ton conciliant, avec des gestes mous :</p>
+
+<p>— Tenez, parlons gentiment, voulez-vous ?
+Gentiment… Je ne vous aime pas, vous n’êtes
+pas ma femme, c’est entendu ! Vous n’êtes pas
+ma femme, mais vous l’avez été. Vous portez
+encore mon nom… et, comme j’ai dit en entrant,
+je peux toujours venir où vous êtes.</p>
+
+<p>Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point.
+Elle l’écoutait sans rien manifester, impatiente
+de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée par
+ses manières, tout d’un coup irréprochables, et
+prête à la riposte. Mais elle gardait devant lui
+une attitude souveraine ; ses belles lèvres étaient
+closes ; elle cachait la flamme de ses yeux sous
+l’ombre de ses cils tandis qu’il continuait, et
+maintenant sans la regarder, comme s’il eût
+craint lui-même d’être dévisagé :</p>
+
+<p>— Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous
+n’êtes pas à Biarritz. Je vais au Ritz, vous n’êtes
+pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre et
+je vous trouve… ici… chez M. Dewalter, qui est
+certainement… un gentleman, un homme très
+bien et, de plus, dans la situation de vous
+aimer…</p>
+
+<p>Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina.
+Il vit que rien dans ses paroles ne paraissait
+ironique à cette femme. Alors, désormais
+sûr de lui, il continua :</p>
+
+<p>— Vous voyez, dit-il, je suis loyal ; je ne
+cherche pas à démolir votre idole et, sans doute,
+je ne le pourrais pas. Je vous connais ; vous
+n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes
+de plus avisée ; M. Dewalter, pour vous plaire, a
+certainement toutes les vertus.</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Il les a.</p>
+
+<p>Il s’inclina poliment :</p>
+
+<p>— Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses
+sans jugement et qui peuvent se tromper sur la
+valeur morale et marchande de l’homme qui les
+intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— Et alors, c’est ennuyeux pour moi…</p>
+
+<p>— C’est heureux pour moi, dit-elle.</p>
+
+<p>Il sourit ; son sourire était un chef-d’œuvre.
+Un grand acteur n’aurait pas fait mieux. Il y
+avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret,
+une ombre de tendresse, un relief d’amertume,
+mais de l’ironie, pas du tout, oh ! pas du tout.
+Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête
+homme qui, courageusement, faisait l’éloge d’un
+ennemi. Et même, il insistait :</p>
+
+<p>— Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est
+sincère… Il est riche…</p>
+
+<p>Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu
+dans le vide et comme un homme braqué sur
+une idée.</p>
+
+<p>— A quoi pensez-vous, Oswill ? demanda-t-elle.
+Il dit avec une grande douceur :</p>
+
+<p>— Je pense à ce que je vais faire…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous allez faire ?</p>
+
+<p>Son expression devint angélique. Il répondit :</p>
+
+<p>— Je vais divorcer.</p>
+
+<p>Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le
+savait obstiné et restait stupéfaite de le voir
+s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses oreilles.
+Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne
+qu’elle fut désarmée.</p>
+
+<p>— Je vous remercie, dit-elle. Vous allez
+au-devant de mes désirs. Je ne vous aurais pas
+demandé ma liberté entière. Je la souhaitais,
+mais je ne voulais pas vous abandonner. Puisque
+vous me l’offrez…</p>
+
+<p>— Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je
+veux que vous soyez entièrement libre, et seule,
+devant le héros que votre cœur a choisi. Vous
+me remerciez ? Il n’y a pas de quoi. Me mettre
+en travers de votre bonheur ?… Je n’aurais eu
+garde.</p>
+
+<p>Une joie horrible était en lui. Il faisait des
+efforts surhumains pour ne pas la montrer, voulant
+tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment,
+elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère,
+tellement il cachait sa pensée obscure. Il
+avait pris un air un peu cocasse et semblait s’attrister
+sur lui-même.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Je suis un drôle d’homme et l’on se moque
+de moi et de mes expériences. Mais elles m’ont
+appris à comprendre les désirs humains. Tout à
+l’heure, j’ai manqué de sang-froid… J’ai eu tort
+et je me repens. J’ai réfléchi depuis… Riche et
+belle comme vous l’êtes — pour mon regret — mon
+devoir aurait été de vous protéger contre
+un aventurier, un escroc quelconque de cœur et
+d’argent… Le cas de M. Dewalter est différent. Il
+est honorable et riche. Dans ces conditions, mon
+devoir est de vous le laisser… Je déplore de vous
+perdre, mais je suis consolé, dans mon orgueil,
+de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne
+pouviez mieux tomber.</p>
+
+<p>Il se délectait sadiquement de dire les mots
+qu’il disait, les mots exacts de l’ironie, mais de
+les dire avec une voix si franche, une sensibilité
+si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en
+effet, dans sa magnifique loyauté, reconnaissante
+de la justice rendue à son ami, elle eut un élan
+vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine
+fut la plus forte :</p>
+
+<p>— Non, dit-il. Plus tard.</p>
+
+<p>Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle
+pas eue si elle avait surpris l’expression
+soudaine de son visage détourné ? Mais, déjà, il
+revenait en souriant :</p>
+
+<p>— Je ne vous demande qu’une chose, dit-il.</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Accordée.</p>
+
+<p>Il insista, l’air sans péril :</p>
+
+<p>— D’avance ?</p>
+
+<p>— Oui, répéta-t-elle avec bonté… Oui… C’est
+bien le moins, aujourd’hui.</p>
+
+<p>Il parut enchanté. Il la savait incapable, une
+promesse une fois donnée, d’en marchander
+l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette :</p>
+
+<p>— Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter
+mon abdication, votre bonheur et son heureuse
+fortune.</p>
+
+<p>Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire
+et lui dit qu’elle avait promis.</p>
+
+<p>— Quel est votre but ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il lui répondit :</p>
+
+<p>— Je veux qu’il me connaisse.</p>
+
+<p>Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et
+qu’entre gens du monde aucun scandale
+n’était possible. Au moment de son sacrifice, il
+trouvait juste de pouvoir juger par lui-même
+celui auquel il s’immolait. Il avait un aspect rassurant,
+l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle
+crut que sa manie de l’expérience survivait à sa
+méchanceté.</p>
+
+<p>— Vous n’allez pas lui chercher querelle ? dit-elle.</p>
+
+<p>Il prit un air chagrin et secoua la tête :</p>
+
+<p>— Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez
+encore lady Oswill, je le féliciterais plutôt d’avoir
+toutes les vertus qui me manquent… L’oisiveté
+et la fortune ne l’ont pas gâté.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage
+tout son amour s’inscrivait. Elle pensait à la
+tendresse de Georges, à sa flamme charmante, à
+son soin constant de s’orner pour lui plaire, à
+tant de choses délicates qui le faisaient incomparable.
+Elle songeait qu’il était né délivré des
+soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer,
+comme d’autres sont dispensés de la lutte des
+cités pour avoir le loisir de prier dans les
+temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune
+ne l’avaient pas gâté.</p>
+
+<p>Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il
+lisait dans son esprit.</p>
+
+<p>— Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi !</p>
+
+<p>Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit.
+Elle était libre. Une entrevue, si correcte fût-elle,
+entre Oswill et Dewalter, lui déplaisait, mais elle
+avait confiance dans la délicatesse de son ami.
+Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé.
+Au contraire, la vue de ce mari, si manifestement
+étranger à elle, ne pouvait que détruire
+chez Georges tout sentiment possible de cette
+nature. Elle savait la netteté de son cœur et ne
+l’imaginait pas s’attardant à des visions mauvaises.
+Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne
+pouvait plus éviter la rencontre. Oswill l’avait
+décidée. En l’examinant, elle le vit calme, l’air
+un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée.
+Alors, dans l’antichambre, ils entendirent que
+Georges entrait :</p>
+
+<p>— Vous avez promis, dit Oswill.</p>
+
+<p>— J’ai promis, oui. Mais faites vite.</p>
+
+<p>Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie.
+Il la suivait, courbé, obséquieux :</p>
+
+<p>— Je vous remercie de cette dernière obéissance.</p>
+
+<p>Elle ferma la porte sans se retourner. Alors,
+et brusquement, il se transforma.</p>
+
+<p>Courbé en avant, le visage ignoble, les dents
+découvertes, les mains aux poches, les pieds
+écartés et bien en possession du tapis, ivre de
+joie mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait…</p>
+
+<p>Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter
+dont il était le confident.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIX</h2>
+
+
+<p>Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la
+porte de l’appartement, ce qu’il avait pensé tandis
+qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long,
+une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver
+de la femme de chambre au valet. Il le trouva,
+encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir
+Oswill. Il dit :</p>
+
+<p>— J’ai servi le thé.</p>
+
+<p>Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint
+aucun renseignement. Ce qui le bouleversait était
+multiple. Quel homme était-il, ce mari inconnu ?
+Comme un combattant, ignorant son adversaire,
+il entra dans le salon.</p>
+
+<p>Il vit Oswill.</p>
+
+<p>Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer
+et riant, Oswill, l’homme du train, l’homme
+de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après, il
+avait compris.</p>
+
+<p>Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire
+nerveux du type épuisé qui se voit fichu. Il balbutia :</p>
+
+<p>— C’est possible… ça… c’est possible…</p>
+
+<p>— Le monde est petit, n’est-ce pas ? dit Oswill. Bonjour…</p>
+
+<p>Il ajouta avec délectation :</p>
+
+<p>— Oui, c’est bien moi.</p>
+
+<p>— Misère, fit Dewalter.</p>
+
+<p>Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu :</p>
+
+<p>— Vous l’avez vue ?…</p>
+
+<p>— Ma femme ? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue.</p>
+
+<p>Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant
+de douleurs pour en arriver là : à être démasqué !
+Il contemplait son confident. Il répéta deux
+fois.</p>
+
+<p>— Elle sait… Elle sait…</p>
+
+<p>— Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Comment, pourquoi ?</p>
+
+<p>Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il
+sentait le raffinement de l’ennemi.</p>
+
+<p>— Vous m’attendiez ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Oswill augmenta son dur sourire. Il dit :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas pressé.</p>
+
+<p>Dewalter tressaillit :</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>Sa douleur pauvre était de plus en plus visible.</p>
+
+<p>Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du
+pied :</p>
+
+<p>— Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en.
+Dites-lui…</p>
+
+<p>Avec un calme affreux, Oswill déclara :</p>
+
+<p>— Je ne lui dirai rien du tout.</p>
+
+<p>Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que je vous l’ai promis.</p>
+
+<p>Il riait de nouveau et commençait d’avancer,
+toujours un peu penché.</p>
+
+<p>Il se dévoila tout d’un coup :</p>
+
+<p>— Ce serait trop commode ! Parce que je sais
+votre secret, j’irais le dire ! Non. J’ai trouvé
+mieux. Elle saura la vérité par vous.</p>
+
+<p>Il se dirigeait vers Georges :</p>
+
+<p>— Vous lui direz ! Vous lui direz vous-même :
+« Je suis un aventurier, un escroc. Vous avez des
+millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange. »</p>
+
+<p>Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas
+être entendu au delà des cloisons. Dewalter, sous
+l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord.
+Appuyé contre une table, il regardait du côté où
+Stéphane était sortie. Oswill le comprit. Il ricana,
+bouffonnant presque :</p>
+
+<p>— Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a
+confiance !</p>
+
+<p>— Canaille, dit Georges à mi-voix.</p>
+
+<p>L’autre revenait sur lui, scandant sa marche
+de ses mots accentués, et crachant son triomphe :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas — hein ? — de vos petits
+bourgeois qui se précipiteraient sur la vérité
+comme des étourneaux… La vérité est une arme
+sûre, mais c’est une arme à retardement… Les
+femmes sont comme les despotes. Elles font exécuter
+les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est
+vous qui serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je
+reste en dehors pour être le maître du jeu.</p>
+
+<p>Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait
+toujours la porte par où Stéphane pouvait
+entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux
+cheveux, il frémissait.</p>
+
+<p>— Ça vous amuse ?</p>
+
+<p>— Ça m’intéresse.</p>
+
+<p>— Je peux en crever, hein ?</p>
+
+<p>— Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez.</p>
+
+<p>— Prenez garde.</p>
+
+<p>Il faillit se ruer.</p>
+
+<p>— La paix, fit Oswill avec un rond de bras
+négligent. Ne serrez pas les poings.</p>
+
+<p>Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle
+entendrait, elle accourrait. Il traversa le salon
+pour résister à l’idée du heurt. Pourtant il se
+sentait une force terrible et il savait que, d’un
+geste, dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté
+ce colosse. Il respirait largement pour se
+contraindre.</p>
+
+<p>Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées,
+il insultait dans une précipitation de débit :</p>
+
+<p>— Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature
+sentimentale en quête d’un Roméo. Vous
+n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être
+un gentleman de fortune. Vous avez inventé un
+personnage pour rouler une femme… Ne serrez
+pas le poing, je vous dis ; demain vous tendrez
+les mains !</p>
+
+<p>Georges pensa : « Je vais le tuer ».</p>
+
+<p>Il gronda à voix basse :</p>
+
+<p>— Taisez-vous…</p>
+
+<p>L’autre continua :</p>
+
+<p>— Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru,
+en venant ici, que votre dupe était renseignée,
+avilie au point de vous supporter en vous connaissant.
+Mais non ! J’ai respiré ! Elle ne sait
+rien ! Votre ruse est de plus longue haleine. Vous
+fortifiez vos positions. Vous durez.</p>
+
+<p>Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur.
+Il ne pouvait comprendre que son âme fût
+jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce fût
+possible… Il pensait à son calvaire depuis trois
+jours et, de toutes ses douleurs salies, il faisait
+une émeute. Oswill ricanait :</p>
+
+<p>— Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers
+pour tenir le coup jusqu’à ce qu’il soit tout
+à fait beau ? Vous faites de l’œil à la richesse.</p>
+
+<p>Secoué de fureur, soudain courbé en avant,
+Georges cria tout bas :</p>
+
+<p>— Canaille ! Cœur de plomb, de boue !… Je
+donnerais, en ce moment, ma vie entière pour
+vous tuer comme un chien, oui, comme un chien.
+Vous éveillez en moi une haine de sauvage, oui,
+de sauvage, en moi tout amour.</p>
+
+<p>Oswill éclata de rire :</p>
+
+<p>— Tout amour !</p>
+
+<p>Il semblait piétiner une danse.</p>
+
+<p>Alors Dewalter sentit sa colère croître encore :</p>
+
+<p>— Oui, tout amour, oui… imbécile forcené !
+Malheureux, incapable de concevoir aucune
+noblesse ! Ah ! comme je vous plains ; vous aviez
+tout de la vie… oui, tout, vous, brutes jusqu’à
+la fortune qui permet, qu’avec tout, on fasse
+tout… Vous aviez une femme… et, parce que
+vous êtes un pauvre, et le plus pauvre des
+pauvres, de la pauvreté du cœur et de l’instinct,
+vous n’avez pas su la garder !… Et vous m’insultez,
+moi, le riche, le vrai riche de nous deux !…</p>
+
+<p>Il était à moins d’un mètre de lui, toujours
+un peu ployé pour avoir la force de lui lancer
+les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la
+figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui
+cracha :</p>
+
+<p>— Salaud !… Ah ! je vous crèverais, je vous
+dis, avec une joie sans égale, mieux qu’autrefois
+dans la tranchée, si elle n’était pas là, à deux
+pas, pour vous protéger… Canaille !</p>
+
+<p>L’Anglais, le temps d’un éclair, douta : est-ce
+que, vraiment, cette frénésie, cette rage, ce
+n’étaient pas celles d’un honnête homme outragé ? Mais sa
+propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit
+geste de la main, un petit geste de mépris plus
+insolent, plus péremptoire, qu’un grand :</p>
+
+<p>— Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit.</p>
+
+<p>Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il
+commanda :</p>
+
+<p>— Non, Assez ! Ne dites plus rien. Assez !…
+C’est à moi, maintenant, à moi de parler…</p>
+
+<p>Il se rassembla :</p>
+
+<p>— Votre femme, pensez-vous, votre femme va
+découvrir le piège ? Que vous avez raison ? Que
+l’amour et l’escroquerie ne font qu’un ? Je vais
+rester et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié ?
+Vous triomphez ?</p>
+
+<p>— Oui, répondit Oswill violemment.</p>
+
+<p>Georges se redressa et, presque, il rit :</p>
+
+<p>— Gâteux !</p>
+
+<p>Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt
+à faire, à son tour, des plaies. Il devinait où
+frapper. Il avait compris pourquoi cet homme
+le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler.</p>
+
+<p>— Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent
+où passait une sorte de triomphe… tout prévu,
+sauf les choses belles ! Je n’ai plus le sou, vous
+entendez… plus le sou… Souffrez donc un peu…
+souffrez… car, sans amour, vous crevez de haine
+et d’envie… Souffrez : je l’aime ! je peux aimer,
+moi ! Je l’aime ! Je me suis ruiné pour elle…</p>
+
+<p>Il sentit le tressaillement de l’adversaire…</p>
+
+<p>— Oui, ruiné… Je l’aime !… Allons, souffrez
+un peu : je l’aime ! Et je pars. Proprement. Sans
+rien. Je pars.</p>
+
+<p>— Non, cria Oswill.</p>
+
+<p>Il avait un air de victoire.</p>
+
+<p>— Gâteux, répéta Dewalter.</p>
+
+<p>Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il
+alla s’appuyer à la cheminée. Oswill l’y poursuivit.</p>
+
+<p>— Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous
+êtes dans le sac. Oui, dans le sac, sans jeu de
+mots ! Vous ne partez pas. J’ai tout changé.</p>
+
+<p>Son visage était un chef-d’œuvre d’expression
+mauvaise. Il avait compris que Dewalter disait
+vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y refusait.
+Et à coups de dents, comme une bête qui
+mord, il lui cria la vengeance préparée :</p>
+
+<p>— J’ai tout prévu. Je vous prive du beau
+geste. Je ne veux pas que vous soyez un héros
+disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne
+pouvez plus partir.</p>
+
+<p>Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit.</p>
+
+<p>Oswill acheva :</p>
+
+<p>— Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle
+vous épouse : je divorce. Oui, à cause de vous.
+Je divorce.</p>
+
+<p>Il martela, les poings serrés :</p>
+
+<p>— Ça, je le fais !</p>
+
+<p>Dewalter, murmura encore, sans un geste :</p>
+
+<p>— Canaille !</p>
+
+<p>— Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement.
+Vous épousez la femme déshonorée
+par vous ! Vous êtes riche !</p>
+
+<p>Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui
+dit, sous le nez, avec une joie hideuse et en
+appuyant sur les mots comme pour l’en écraser :</p>
+
+<p>— Vous êtes riche. Mais il faudra parler,
+avouer… et, elle, entendre.</p>
+
+<p>Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper,
+liés par la haine, si proches qu’ils formaient un
+groupe. Ensemble, soudain, ils tressaillirent : ils
+comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs
+insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux
+avec une violence si retenue qu’ils savaient qu’elle
+n’avait rien entendu de leur combat. Ils savaient
+aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière
+une porte. Dewalter fit un travail surhumain
+pour redonner le calme à son visage. D’un bond
+de singe, Oswill avait pris du champ.</p>
+
+<p>Comme un acteur prodigieux, elle le trouva
+bonhomme au milieu du salon. Il l’accueillit :</p>
+
+<p>— Vous voilà ?… Nous avions justement fini,
+M. Dewalter et moi.</p>
+
+<p>Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté :</p>
+
+<p>— Vous voyez, cela s’est très bien passé…
+Adieu.</p>
+
+<p>Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante,
+délivrée, et sa rancune d’autrefois s’apaisait.
+Elle demanda :</p>
+
+<p>— Je ne vous reverrai pas, Oswill ?</p>
+
+<p>— Non, répondit-il.</p>
+
+<p>Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait
+tout un remous. Mais la joie de ce qu’il faisait
+lui donnait la faculté de sourire. Il dit :</p>
+
+<p>— Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les
+notaires, le mien, le vôtre…</p>
+
+<p>Il se retourna vers Dewalter :</p>
+
+<p>— Celui de monsieur… régleront les choses en
+dehors de nous.</p>
+
+<p>Il alla prendre son chapeau.</p>
+
+<p>— Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous
+ne trouveriez jamais dans notre monde un
+homme digne de vous et de votre amour… Vous
+avez trouvé M. Dewalter…</p>
+
+<p>De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct,
+les bras croisés. Il devina l’effort qu’il
+faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit :</p>
+
+<p>— Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile :
+vous êtes un parfait gentleman.</p>
+
+<p>Il les enveloppa de son regard comme d’un
+filet dans lequel il les avait pris et, sans dire un
+mot de plus, il s’en alla.</p>
+
+<p>— C’est un pauvre homme, murmura Stéphane.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XX</h2>
+
+
+<p>Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une
+délectation féroce. Il descendait les Champs-Élysées
+en partant seul, avec des embryons de gestes,
+si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun
+d’alcool que ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie
+se répandait en lui comme une ivresse, et non
+seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble : l’envie, — l’envie,
+suppuration de l’âme, non plus
+blessure, mais ulcère. Il enviait Dewalter. Il l’enviait
+parce qu’il était Oswill. Avec son intelligence
+cabossée mais solide, il avait compris de quels
+jardins mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était
+le promeneur : jardins défendus, sans clefs, autour
+desquelles il rôdait, lui, comme un mendiant.</p>
+
+<p>Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là,
+on crève de faim. Tôt ou tard, il en faut sortir.
+Alors il jubilait. Comme un apache, attendait
+son rival à la sortie.</p>
+
+<p>Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement ?
+D’aucune façon. Cette fois, le terrible
+excentrique en était sûr. Il était onze heures du
+soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez
+l’avocat. Il donnerait ses ordres. La requête en
+divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse
+de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne
+pas discuter. Déjà, elle ne pensait plus qu’au mari
+nouveau… Le mari nouveau ? C’est là qu’Oswill
+étouffait de joie.</p>
+
+<p>Avec précision, il se représentait le déclanchement
+des aveux. « La vérité en marche », ricanait-il…</p>
+
+<p>Il lui semblait déjà écouter Dewalter :</p>
+
+<p>— « Le loyer ? — Je n’ai pas d’argent. — Le
+voyage ? — Prenez les billets. — Le ménage ? — Un
+chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si
+vous me souhaitez du linge propre, des cigarettes,
+n’oubliez pas de glisser quelques billets dans mon
+veston. —  »</p>
+
+<p>Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de
+la rue Boissy-d’Anglas, devant le vieil <i>Épatant</i>,
+il en esquissa un pas de gigue, sur le trottoir…</p>
+
+<p>Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure
+que l’affront. Eh bien, non : on ne s’en va pas,
+sans être un drôle, quand la femme compromise
+divorce. On le peut, mais quel mépris en elle,
+quels ressentiments, et quelle stupeur ! Oswill
+était tranquille : Dewalter était pris. Il parlerait.</p>
+
+<p>Et puis ?</p>
+
+<p>Ne pouvait-elle lui crier : « Qu’importe ? » Et
+lui murmurer : « Je t’aime quand même ?… »
+Oh ! oh !… Savoir ? Quand on est cinquante fois
+millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre
+qu’un homme se déguise en riche pour s’approcher,
+se faire aimer, vous conduire au scandale,
+et vous dire à la fin : « A propos, chère amie,
+je n’ai pas un sou, mais pas un… J’ai oublié
+de vous en parler par délicatesse… » c’est tout
+de même sujet à méditation ! On a beau avoir
+l’esprit large, « on ne peut pas s’empêcher de
+penser… », comme dit le peuple… Et puis,
+il y a demain ? Et demain, en amour, c’est l’important…</p>
+
+<p>Oswill jubilait de plus en plus : il avait bien
+joué ! Il entra chez <i>Maxim</i>. Cet endroit épileptique
+semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il aperçut
+Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air
+d’une poupée mécanique et son visage agréable
+disparaissait sous des fards. Elle était à la mode.
+On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla
+s’asseoir auprès d’eux.</p>
+
+<p>— Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre
+ami. Nous sommes tous les trois enchantés.</p>
+
+<p>Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la
+nouvelle le réjouissait. Il en conclut qu’il avait
+bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait d’interroger
+Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill,
+l’œil fixe et la figure soudain bizarre, s’était mis à
+siffler comme un cow-boy. Il semblait farouche et
+lointain. M<sup>lle</sup> Soinsoin le contemplait avec étonnement.
+Elle demanda :</p>
+
+<p>— A quoi pense-t-il ?…</p>
+
+<p>Il pensait simplement que, dans un pays plus
+neuf que Paris, il aurait pris le couteau à fromage
+qui traînait sur la table et l’aurait planté
+avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour
+lui apprendre à ne plus amener à Biarritz les gens
+destinés à Bamako.</p>
+
+<p>Il recommençait de souffrir.</p>
+
+<p>Il s’en alla.</p>
+
+<p>Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées,
+il vit Stéphane et Dewalter qui les descendaient
+en voiture. Ils paraissaient heureux. Il
+en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé.
+Mais il sortait de chez son avocat ; le procès était
+déclanché. Il sourit, sûr de son coup.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill
+rencontra Pascaline Rareteyre chez Martial et
+Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où
+l’on dit que M<sup>lle</sup> Eugénie de Montijo fut présentée
+à celui qui devait la faire impératrice. Des Américaines
+se ruaient sur les modèles nouveaux et les
+mannequins défilaient avec des gestes pareils. La
+plupart de ces femmes étaient belles et bien
+choisies. La directrice, simplement vêtue, s’empressait
+auprès de ses clientes somptueuses ; elle
+les dirigeait, et avec une douce habileté les commandes
+ne cessaient pas. Stéphane détermina
+qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain.
+Elle précisa qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on
+allait chercher les étoffes, elle apprenait à son
+amie le divorce offert par Oswill et le plaisir
+qu’elle en avait.</p>
+
+<p>— Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement…
+Il a compris que j’avais le droit à une
+revanche du destin et, devant notre amour, il
+s’est incliné. Quels que soient ses torts passés,
+je les lui pardonne désormais. Il ouvre ma prison.</p>
+
+<p>— Dewalter, que pense-t-il ? demanda Pascaline.</p>
+
+<p>— Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je
+ne peux te faire comprendre son âme sans pareille :
+Oswill et moi nous sommes d’accord pour aller
+vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi
+m’oblige ensuite à des délais. Qu’importe ! Georges
+et moi, nous voyagerons. Tu as entendu que je
+pars dans deux jours.</p>
+
+<p>— Où irez-vous ?</p>
+
+<p>Stéphane, rieuse, secoua la tête :</p>
+
+<p>— Imagine-toi que je n’en sais rien.</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier :
+une affaire, qui le retenait à Paris, s’est terminée.
+Il peut s’en aller quand il le veut et je le préfère
+ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que
+la saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il
+semble penser qu’il est mieux de ne pas trop
+s’éloigner pendant la procédure. Alors, Palerme,
+peut-être. Ou Saint-Moritz…</p>
+
+<p>— Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment
+Pascaline.</p>
+
+<p>— C’est bien réciproque, répondit la maîtresse
+avec une joie orgueilleuse.</p>
+
+<p>Aidée de son amie, elle finit le choix des
+étoffes. Ensemble, elles descendirent et traversèrent
+la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles trouvèrent
+Georges dans le hall. Pascaline constata
+sans rien dire qu’il avait maigri et que ses larges
+yeux, si clairs, s’étaient creusés et peut-être
+obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et
+cette muette adoration avec laquelle il accueillait
+Stéphane. Stéphane la retint :</p>
+
+<p>— Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle.
+Tu seras la première à savoir où nous allons, et
+la seule ; désormais, puisque nous voilà libres,
+nous sommes résolus à nous cacher.</p>
+
+<p>Elle ajouta pour Dewalter :</p>
+
+<p>— Georges, il faut nous décider. Sachons dans
+un quart d’heure où nous allons.</p>
+
+<p>Le thé servi dans l’appartement de Stéphane,
+ils agitèrent la question. Dewalter, habilement,
+combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une
+idée, qu’il n’exprimait point : reconduire lady
+Oswill dans sa vieille demeure d’Oloron. Il y tendait
+de toutes ses forces, avec le soin de le dissimuler.
+Depuis sa rencontre avec le mari, personne
+au monde n’aurait pu dire ce qu’il pensait.
+Un observateur sagace aurait discerné sa volonté
+d’être toujours, et dans tous les détails, maître
+de lui et secret.</p>
+
+<p>— J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez
+une belle solitude, un exil heureux et voici
+l’hiver… Allez dans mon pays natal. Là, vous
+vivrez de vous-mêmes.</p>
+
+<p>Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de
+ne rien manifester, il eut envie de crier : oui. Il
+se rappelait que M<sup>me</sup> Rareteyre était née à Arcachon.
+Arcachon, c’était — ou presque — sur la
+route entre Paris et Oloron.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane.
+Nous y serions bien cachés.</p>
+
+<p>Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans
+cette région. Elle en savait le charme un peu
+solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit en
+liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son
+âme faisait des vœux. Avec une âpre volonté, il
+voulait que lady Oswill s’en retournât dans son
+pays.</p>
+
+<p>Pascaline, innocemment, faisait le jeu :</p>
+
+<p>— J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un
+jour, la présence de l’amitié, terribles amoureux
+que vous êtes.</p>
+
+<p>Dewalter regardait Stéphane.</p>
+
+<p>— Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous ?</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Et même, il ajouta :</p>
+
+<p>— En descendant, nous donnerons au portier
+des ordres.</p>
+
+<p>— Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je
+t’avais annoncé que tu serais la première à connaître
+notre retraite.</p>
+
+<p>Dans son bonheur, elle était indifférente de
+l’endroit où elle en jouirait. Elle parla d’autre
+chose. Il ne manifestait rien, mais il lui semblait
+qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il
+pensait que, pour atteindre un but, il faut marcher
+d’abord dans sa direction.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXI</h2>
+
+
+<p>Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris.
+Pour la troisième fois depuis deux mois, il passait
+par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier
+départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps,
+pour des années et des années. Au second, il s’était
+rué dans le train qui emportait sa maîtresse.
+Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences
+heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait
+plus. Une décision qu’il avait prise le faisait
+certain d’un exil définitif. Il avait résolu de
+s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que,
+tout d’un coup, le ciel absorbe et dont les formes
+fugitives ne se reconstruisent pas deux fois. Il
+avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte
+insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre
+milieu et qu’il fallait le faire sans tarder. Il lui
+restait à savoir comment il s’y prendrait pour
+disparaître ?</p>
+
+<p>Montnormand avait tenu parole. La veille, il
+avait envoyé un chèque de vingt mille francs
+accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle
+rappelait la promesse de partir. Georges, qui
+cependant commençait à se blaser et, sous tant
+d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières
+larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait
+cet argent, destiné à son sauvetage, il avait
+acquitté le chèque. En même temps, avec ce qui
+lui restait en poche, il avait payé dans la journée
+les factures traînantes aux Champs-Élysées et
+remercié les serviteurs. Quand le train partit
+(c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en
+va vers dix heures), il emportait intégralement
+la somme envoyée par son ami. Vers le soir, la
+nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils
+arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai,
+presque joyeux et toujours l’amant le plus empressé.</p>
+
+<p>Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers
+de lady Oswill, le directeur discerna la fortune
+de ses hôtes. Il les installa de son mieux. La
+maison était provinciale, tranquille dans cette
+saison d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un
+blessé de guerre, que sa blessure au bras droit
+avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art de
+paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne
+humeur, amusa Stéphane. Il ne tarda point à
+leur montrer les peintures murales qu’il avait
+exécutées lui-même et il dit que l’avantage de
+son métier était de recevoir de temps en temps
+des passagers de qualité. Il s’enorgueillissait
+d’une collection d’autographes. Il dit que des
+écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans
+son hôtel et que des amants illustres, qu’il ne
+nommait pas, s’y étaient cachés. Il pressentait
+une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque,
+un couple d’exception, et il s’ingéniait à leur
+montrer qu’il les devinait. Lady Oswill, libre,
+et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance.
+Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait
+qu’en dépit des bonnes intentions de l’hôtelier,
+la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces
+Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et
+qu’avant peu de jours, il n’aurait aucune peine à
+lui suggérer de partir. Toujours il voyait son
+but…</p>
+
+<p>Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut
+enchantée du séjour.</p>
+
+<p>Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce
+bassin qui n’a pas de rival en Europe. Une tristesse
+charmante, un apaisement sans grandeur,
+mais doux comme le renoncement, s’y mêlent
+aux lignes simples de la nature. Quand la lumière
+subtile de l’Atlantique, cette lumière verte, nerveuse,
+nostalgique, vivante, qu’on trouve partout
+de Brest à Hendaye, n’est point dramatisée par
+les orages, il n’est pas en France de paysage d’un
+aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la
+ville qui lui donne son nom, il évoque on ne sait
+quelles Polynésies, quelles Indes du temps de La
+Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières
+prennent dans les soleils couchants un aspect
+d’estampes japonaises ; mais, soudain, vers
+le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie
+pour l’Égypte. Des voiles primitives glissent sur
+les larges fleuves, créés par la descente de la
+marée et l’affleurement des îles de sable, tout à
+l’heure à peu près disparues. Voici vraiment le
+Nil. Bientôt surgit le domaine de l’huître, tandis
+que, dans le ciel verdi, passent les triangles des
+migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau
+léger, des monstres agiles crèvent le toit des
+eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de
+saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.</p>
+
+<p>Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer
+une villa sur ces rives enchanteresses, mais il lui
+représenta qu’ils risquaient de se heurter à des
+mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à
+cette réponse le raffinement de son goût. Le soir,
+il se plaignit injustement de l’hôtel. Pour la première
+fois, elle l’entendait se plaindre de quelque
+chose. Elle en fut frappée. Elle craignit que son
+amant fût gêné par le manque de leur faste habituel.
+Mais la contrée la séduisait :</p>
+
+<p>— J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras
+bâtir sur ce terrain un petit palais selon nos
+goûts. Ainsi nous pourrons revenir.</p>
+
+<p>Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et
+à imaginer une demeure précieuse. Elle se dressait
+tout achevée, dans son esprit. Dewalter feignait
+de s’intéresser à son projet ; de lui-même,
+il inventait quelque détail pour l’embellir,
+mais il ne retenait qu’un mot : revenir… Déjà,
+elle songeait au départ, et cela seul lui importait.
+Il fit une allusion adroite à la propriété d’Oloron.
+Toute sa pensée ardente suggérait à Stéphane le
+retour à son vieux bercail.</p>
+
+<p>Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença
+la suggestion. Ils reposaient la fenêtre
+ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes
+du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté
+diffuse se posait sur le visage de Stéphane et ses
+bras nus. Penché vers elle, sans l’éveiller, il lui
+répétait à voix basse et distincte qu’elle devait rentrer
+dans son château et qu’il la priait de le lui
+demander. Le lendemain, quelques minutes après
+son réveil, la première, elle en parla :</p>
+
+<p>— Que faisons-nous ici ? dit-elle en regardant
+avec étonnement leur chambre étroite. C’est dans
+ma bonne demeure que nous serions bien.</p>
+
+<p>La nécessité imposait des ruses à Dewalter,
+mais il était trop loyal pour feindre plus longtemps
+et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse, elle
+battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette.
+Elle prit son bain et, coulée dans l’eau,
+elle lui raconta des anecdotes rieuses de sa nourrice,
+Elle résolut de lui télégraphier qu’ils arriveraient
+le lendemain.</p>
+
+<p>— Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt
+pour nous recevoir. Que n’y avons-nous pensé
+plus tôt ? Nous aurions pu aussi bien aller chez
+toi, en Sologne… Mais, à Oloron, nous serons
+heureux. Nous donnerons une fête. Le divorce
+commencé, nous ne pourrions encore être reçus de
+compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront,
+car ils m’aiment et ils me respectent.</p>
+
+<p>Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse
+triste et infinie. Il ne pensait plus qu’à
+assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter.
+Il ignorait toujours comment il partirait, mais il
+avait gagné un point : quand il disparaîtrait, elle
+serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de sa maison
+héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son
+brusque isolement. Il respira.</p>
+
+<p>Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier,
+désolé de les perdre, leur conseilla de parcourir
+au moins les premières marches de cette solitude
+résineuse qui s’étend, le long de la mer, des
+dunes majestueuses du Pyla aux rives romanesques
+de l’Adour. Elle est faite de sables et de
+pins, monotone, religieuse, ornée de vastes
+étangs. Quand on s’enfonce dans la forêt, à travers
+les arbres espacés, tous blessés par l’homme
+et portant le vase précieux où s’accumule leur
+essence, en s’étonne de son silence. Il semble
+qu’une incessante musique devrait émaner de ces
+frises naturelles et que toutes ces colonnes végétales
+soient agencées pour des concerts mystérieux.
+Mais, dans l’immobilité des choses, on
+n’entend que les voix stridentes et régulières des
+insectes qui travaillent dans les hautes branches.</p>
+
+<p>Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à
+mûres croissaient, des genêts épineux et des
+bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes
+provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares
+oiseaux se dispersaient sans autre bruit que celui
+de leurs ailes courtes. Personne. De temps en
+temps, une maison de bois qui semblait inhabitée,
+mais, sur les chemins, des ornières récentes,
+la marque légère d’un pied de mulet, un puits,
+témoignaient que la vie humaine n’est point bannie
+de cette région inanimée. Georges et Stéphane,
+étonnés de leur solitude, la parcoururent jusqu’au
+soir. Ils avaient loué une voiture à sable.
+Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le
+sol fluide. Deux animaux la tiraient en flèche.
+Un cocher gascon les excitait de la voix quand il
+fallait grimper les collines.</p>
+
+<p>Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non
+loin des dunes, sur le sommet desquelles on a
+l’impression du désert. Des nuées, accourues du
+large, s’amoncelaient, si proches de la terre
+qu’elles semblaient risquer des déchirures à la
+pointe des arbres. De minute en minute, la
+lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt
+plus qu’une teinte de plomb sur tout ce que les
+yeux pouvaient découvrir : l’immédiate forêt,
+l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses
+poudres d’écume, les lèpres sableuses des passes
+à l’entrée du bassin et le calme insidieux de sa
+masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire
+descendait sur la terre, sur les eaux, et, par instants,
+comme la respiration d’un dieu, une
+grande haleine tiède et lente circulait entre les
+pins. Ils devenaient extraordinaires.</p>
+
+<p>Pour panser les longues blessures qui, du sol,
+montaient jusqu’à hauteur d’homme sur les
+troncs de ces écorchés, la résine séchante avait
+recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans
+l’ombre agrandie où se perdaient maintenant les
+cimes indéterminées des bois, où les arbres eux-mêmes
+n’étaient plus que des fûts obscurs, ces
+traces demeuraient seules visibles, à la fois laiteuses
+et brillantes. Elles surgissaient par centaines
+et s’allumaient comme des cierges à mesure
+que se perdaient tous les autres détails
+de la forêt. On les voyait se tordre sans bouger,
+selon la forme exacte de leur dessin, le long des
+coupes résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres
+envahissantes, et formées par le toit des branches,
+faisaient un plafond. Alors, on eût dit que,
+dans un souterrain, des couloirs se multipliaient,
+éclairés par des torches. Une averse hautaine,
+qu’on ne sentait pas sous la protection des végétations,
+mais dont le bruit semblait un grignotement
+de rats sur les aiguilles supérieures,
+semblait vouloir éteindre cette illumination
+funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la
+mer, elle tombait sur la plage en larges gouttes
+espacées. Tout l’horizon, au large, s’était recouvert
+d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis
+soulevés par les ondulations du vent, et seules,
+de plus en plus, dans la futaie, les cicatrices verticales
+s’imposaient aux regards. On les apercevait
+à l’infini, comme un incendie figé ou comme
+de blancs religieux aux formes imprécises dans
+une cathédrale sans limites.</p>
+
+<p>Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne
+trouvant pas une parole pour exprimer le saisissement
+que faisait naître en elle tant de funèbre
+beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme
+elle, il se taisait, ne sachant plus l’heure ni le
+lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa
+destinée s’annonçait, que sa mort était décidée,
+et qu’il voyait, vivant, se dérouler ses funérailles.
+Immobile, il contemplait cette forêt, tout à
+l’heure solaire, et maintenant transformée en
+crypte éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit
+blanc, sur les blessures des vieux arbres,
+dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et
+il dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne
+pas répandre en Stéphane le trouble affreux qu’il
+ressentait. Mais le cocher parla de sa voix gasconne
+et, joyeux, il dit :</p>
+
+<p>— Voici les étoiles !</p>
+
+<p>Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de
+résine fraîche, de terre, de coquillages prochains,
+acheva de dissiper les fantômes et l’on aperçut de
+nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.</p>
+
+<p>— C’est fini, murmura Stéphane.</p>
+
+<p>Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse
+que l’aspect des pins entaillés fût devenu
+moins terrible.</p>
+
+<p>Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient
+dissiper leur impression. Pourtant, ils
+avaient hâte de partir.</p>
+
+<p>Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la
+sentaient rouler sans heurts et les pieds des chevaux
+enfonçaient dans le sol mouvant. Parfois,
+ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas
+écraser les méduses ou pour éviter les ancres des
+barques, mises à sec par la marée. Trois cavaliers
+attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes
+des bêtes disparaître dans la nuit, cependant que
+se prolongeait le bruit mat de leur galop et les
+abois de deux bergers qui les suivaient. On entendait
+en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers,
+filant vers la haute mer. Les amants se
+cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et ils
+regardaient les ombres de la lune courir sur le
+sable mouillé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXII</h2>
+
+
+<p>L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée
+dans la <i>Gazette de Biarritz</i>, feuille officielle du bon
+ton de Bayonne à Saint-Sébastien. Ainsi tout le
+monde la connut dans les villes et les châteaux à
+cent kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill
+était revenu s’installer chez lui. On le voyait
+errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf
+excentriques. Il ne parlait presque à personne,
+hors à des domestiques, au bar ou dans sa maison.
+Il était vraiment malheureux. Son caractère
+étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour
+se consoler, il s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient
+et il disait :</p>
+
+<p>— Le désert a une sœur, c’est la supériorité.</p>
+
+<p>Cet homme solide, en dépit des expériences
+pratiquées sur l’âme des autres, ne connaissait
+rien à la sienne. Il se croyait insensible et il
+haïssait. Il était donc capable de passion ? Depuis
+la procédure en divorce, il souffrait. Et il souffrait
+de souffrir. Il professait que la souffrance est un
+bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les
+fait porter.</p>
+
+<p>Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le
+représentait comme un fourbe de première force,
+un chasseur de fortune ; il se dit qu’il était
+capable de sortir subtilement et victorieusement
+de l’aventure. Sans doute, il devrait avouer, mais
+comment ? Avec quelles inventions de catastrophe
+financière, de richesse soudain disparue, engloutie
+dans une spéculation ? Les femmes sont crédules.
+Oswill télégraphia à Paris.</p>
+
+<p>Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait
+exprès de la rue Montmartre.</p>
+
+<p>Personne n’était moins remarquable que cet
+inconnu. Il n’était ni laid ni beau, ni grand ni
+petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient
+sous des lorgnons, sa bouche était sous une
+moustache, ses mains étaient sous des gants de
+fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette
+luisante, une cravate toute faite, une décoration
+multicolore, un peu rouge, un peu jaune, un
+peu verte, déteinte. C’était une mouche apprivoisée.</p>
+
+<p>Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui
+donna ses ordres. Il affectait un accent exagéré :</p>
+
+<p>— Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis
+déjà servi quelques fois. C’est une officine tout à
+fait dégoûtante, qui renseigne bien. J’espère que
+vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais
+c’est un bon point pour un policier privé. On ne
+vous voit pas. On ne sait pas, quand on vous
+regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une
+demoiselle de compagnie. Vous me plaisez. Voilà
+deux mille francs, là, près de mes chaussettes.
+Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me
+fournir un dossier complet sur un type qui m’intéresse.
+C’est un crève-la-faim. Je veux savoir où
+il habitait depuis trois ans et obtenir des certificats
+de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais
+apportez-moi des documents sur ses vieilles
+misères. —</p>
+
+<p>L’homme, impassible, prenait des notes. Du
+coin de l’œil il observait sir Oswill. Sous son
+pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons,
+les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors
+l’Anglais lui raconta des anecdotes parce qu’il
+s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il
+était lui-même le premier détective du monde. Il
+lui dit de se hâter dans son enquête pour ne pas
+risquer de mourir avant de la mener à bonne fin.
+Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des
+poches suspectes sous mes yeux, qu’il paraissait
+avoir le souffle court et qu’avec un cœur amoché,
+il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il
+lui conseilla de se retirer à la campagne aussitôt
+la présente affaire terminée. Il finit en demandant
+les renseignements dans les huit jours.
+Quand la mouche prit les billets de banque, près
+des chaussettes, il lui recommanda poliment de
+ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria :</p>
+
+<p>— On ne sait jamais avec les policiers.</p>
+
+<p>Et il lui faisait des grimaces dans le but de
+l’étonner. L’homme flairait un gros ponte, souriait,
+encaissait et partait en chasse. A peine seul,
+Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown
+et qu’il s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait
+de souffrir. Il n’avait plus confiance dans
+l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline
+Rareteyre. Elle était revenue depuis trois
+jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de
+Dewalter. Elle lui répondit que, généralement,
+il plaisait beaucoup et qu’on appréciait aussi la
+conduite correcte qu’il avait eue, lui-même, avec
+sa femme.</p>
+
+<p>— Stéphane m’a mise au courant, dit-elle.
+Vous avez bien agi. Ils s’aiment. Il faut les laisser
+être heureux.</p>
+
+<p>Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa
+vie qu’elle fut le plus en danger de mort. Mais
+elle l’ignorait et elle souriait agréablement à
+Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait
+de mots ignominieux. Elle l’interrogea :</p>
+
+<p>— Et vous, mon cher, que ferez-vous ?</p>
+
+<p>— Moi, dit-il, je me remarierai certainement à
+plusieurs reprises pour faire encore d’autres
+bonnes actions dans le genre de celle-ci et mériter
+votre approbation, chaque fois que je débarrasserai
+de moi l’une de mes femmes. A la fin,
+je vous épouserai, pour être sûr de ne plus être
+trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à
+la fin : c’est sur vous que je me vengerai des
+autres…</p>
+
+<p>Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla.
+Alors, elle eut peur de lui. Elle savait trop qu’on
+la connaissait fragile pour ne pas avoir discerné
+son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il
+allait être libre, qu’il était capable vraiment de
+se mettre en tête de l’épouser et qu’il lui jouerait
+des tours épouvantables parce qu’elle refuserait.
+La nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de
+force dans l’église de Saint-Jean-de-Luz et il lui
+jetait des pipes à la figure pendant qu’un prêtre
+les mariait.</p>
+
+<p>Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel
+de Saint-Brémond, à Ustaritz. Elle y trouva le
+marquis de Sola, M. et M<sup>me</sup> de Jouvre, et quelques
+personnes. Elle raconta son rêve. On s’en
+amusa.</p>
+
+<p>— Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le
+semble, dit le colonel. On raconte qu’aux Indes
+il appâtait le gibier avec de petits Hindous. Évidemment,
+c’est une chose que je ne ferais pas,
+mais en Sologne, je ne chasse que le perdreau.
+En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady
+Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui
+ai parlé, chez elle, un jour. Il m’a semblé distrait
+et il ne m’écoutait qu’imparfaitement. Je le
+crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant
+mieux pour lui. Autrement, il n’eût pas été bon
+à grand’chose.</p>
+
+<p>— C’est un joli garçon, dit M<sup>me</sup> de Jouvre, et
+je le trouve sympathique. J’étais à Paris il y a
+quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux dans
+une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un
+de l’autre. On m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il
+a rang de conseiller d’ambassade et qu’il partait
+chasser le lion quand il a rencontré Stéphane.</p>
+
+<p>— S’il allait chasser le lion, c’est autre chose,
+s’exclama M. de Saint-Brémont en dévorant du
+chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes. Ce n’est
+pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui
+vaut vraiment le voyage. Et ce n’est pas un
+démocrate.</p>
+
+<p>— En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit
+M. de Sola, je vous conseille, quoi qu’il
+arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme
+sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu
+près un insensé. Hier, j’étais au bar basque. Il y
+est venu. Il roulait des yeux farouches et dévisageait
+les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois,
+a dit en le voyant : « Voici un gentleman américain. »
+Oswill, sans commentaire, lui a jeté son
+verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas
+insultant.</p>
+
+<p>— Il faut croire que si, pour un Anglais, dit
+M. de Jouvre.</p>
+
+<p>— J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond.
+Je suis élève de Saumur. Je n’aimerais pas m’entendre
+dire que je me tiens à cheval comme un
+cow-boy de cinéma.</p>
+
+<p>— Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison,
+continua M. de Sola, sans vouloir suivre son hôte
+dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse
+avec M. Dewalter. J’ai des renseignements.</p>
+
+<p>Pascaline lui sourit et l’approuva.</p>
+
+<p>On racontait qu’elle avait eu des bontés pour
+Sola. Elle lui demanda ce qu’on lui avait dit
+de Dewalter ? C’étaient des choses vagues. Mais les
+de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils
+croyaient que l’amant de Stéphane avait, plusieurs années
+auparavant, hérité d’un oncle cardinal,
+qu’il était bon catholique et que, certainement,
+il obtiendrait dans l’avenir des facilités
+pour faire rompre en cour de Rome le mariage
+religieux de Stéphane.</p>
+
+<p>— Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît
+l’un des cas d’annulation, répondit encore M. de
+Sola. S. M. Alphonse XIII m’a raconté Elle-même
+qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un
+ménage espagnol qu’Elle protégeait.</p>
+
+<p>— C’est extrêmement difficile, conclut le colonel.
+Du temps de Napoléon, quand on avait le
+pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en
+sortir. Mais qu’importe ! Ces jeunes gens, à Oloron,
+se passent parfaitement de toute espèce de
+mariage, même civil.</p>
+
+<p>— C’est là le scabreux, risqua l’un des convives.</p>
+
+<p>— Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua
+M<sup>me</sup> de Jouvre.</p>
+
+<p>— Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement.
+Ne la jugeons pas. Elle était, jusqu’à
+ces dernières semaines, la plus irréprochable
+femme dans le monde et elle a le droit au bonheur.</p>
+
+<p>Cet avis rallia les suffrages. On conclut que
+Stéphane avait mille raisons, Georges Dewalter
+mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne
+de leur amour, il serait de mauvais ton de le
+connaître. Si lady Oswill téléphonait ou faisait
+savoir directement sa présence à Oloron, on ne
+pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait
+de rencontrer M. Dewalter chez elle, par hasard,
+au même titre que ses autres amis. Quant à
+Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par
+devoir, parce qu’il était un homme important.</p>
+
+<p>— D’ailleurs on le peut sans risques, termina
+le colonel en dévorant un cure-dents. Oswill
+s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre.</p>
+
+<p>— Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de
+l’être pour qu’on le laisse tranquille, dit Cinégiak
+du bout de la table. Au fond, je le soupçonne
+d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous
+que je suis allé le trouver, il n’y a pas trois jours,
+de la part de mon oncle Latuillière, son agent de
+change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était pas
+là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis
+chez lui un tumulte de dancing. J’en conclus qu’il
+profitait de sa liberté pour offrir une sauterie à
+quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont j’étais
+chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit
+et je vis un spectacle étrange : Oswill, absolument
+seul dans un fumoir, était accroupi ou perché, je
+ne sais trop, devant un jazz et lui-même il s’environnait,
+sans broncher, de vacarmes assourdissants.
+De sa jambe droite, il pédalait et faisait
+gronder la grosse caisse ; de ses deux mains, il
+frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et
+faisait mugir un clakson. Il était en smoking et
+fumait une pipe brillante. J’essayai vainement de
+l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il redoubla
+sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il
+cria que sa femme l’avait ennuyé pendant des
+années en jouant du Bach sur un piano et que,
+heureusement, c’était son tour de se divertir avec
+un jazz. Il paraissait tout à fait calme et satisfait.</p>
+
+<p>— C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond.</p>
+
+<p>— Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut
+Pascaline en riant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût
+entendu le même jour, aux termes près et moins
+l’anecdote du jazz, chez M<sup>me</sup> de Joze, à Billières,
+chez le banquier Chillet, au cercle du vieux
+Baragnas et dans vingt maisons de Bayonne.</p>
+
+<p>On l’eût même entendu dans un endroit plus
+populaire, près des halles de Pau, au restaurant
+Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il
+venait en ville, ne manquait point d’y aller. Il
+savait qu’on y mangeait bien. C’était une animation,
+les jours de marché. Par l’escalier graisseux,
+aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée
+par la chair plantureuse de la table
+d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes
+rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine
+par la cheminée du monte-plats. C’était la
+lutte victorieuse des fumets de la ripaille contre
+les émanations nauséabondes de l’entrée. Les
+murs, échauffés par les présences humaines,
+ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans
+les verreries. Le linge était humide et froid sous
+les mains, mais la bonne humeur, la gaillardise
+du patron semait l’allégresse et bientôt, dès la
+première circulation des plats, on sentait affluer
+dans les mets servis toute la puissance du Béarn.
+Des paysans, des voyageurs de commerce, des
+valets de courses alternaient avec des propriétaires
+de chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates
+de la contrée et quelques gourmands de passage.
+Une vieille galante côtoyait un antiquaire de
+Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère
+surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés
+en traitement dans la ville et que leur médecin
+envoyait au déjeuner faire là une cure d’engraissement.
+Quand un service se laissait attendre,
+l’hôtelier, pour qu’on lui avalât les minutes, les
+lardait de propos salés. Nicolaï, sec et sobre à Oloron,
+s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait :</p>
+
+<p>— Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau
+que tu manges ? Tu le vois ? Il vient de chez toi.
+C’est un braconnier qui me l’a porté. Et, tout
+à l’heure, tu le paieras.</p>
+
+<p>— Quand il aura mes plombs dans les fesses,
+ton braconnier, c’est lui qui tu feras rôtir, disait
+Nicolaï, la bouche pleine.</p>
+
+<p>Supervie, qui savait tout, interpellait aussi
+l’antiquaire :</p>
+
+<p>— C’est dans le château de ses patrons que
+vous pourriez, vous, faire bonne chasse. Il y en
+a, là-dedans !</p>
+
+<p>L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets :</p>
+
+<p>— Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire,
+rien que pour les meubles, je mettrais
+quinze cent mille francs sur un chèque.</p>
+
+<p>— Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le
+tutoyant tout d’un coup comme un marchand de
+volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et
+même aujourd’hui qu’on divorce… Hé ! toi, le
+garde… qu’est-ce qu’on m’a raconté ? il paraît
+que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac ?</p>
+
+<p>— Il l’a, répondait le serviteur.</p>
+
+<p>— Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman
+de la région. Il avait une voiture… de
+roi… C’est un fils à papa. Noblesse du pape,
+mais grosse galette.</p>
+
+<p>— Amène-le déjeuner, ton nouveau patron,
+bouffonna l’hôtelier, s’adressant derechef à Nicolaï.
+Je lui ferai payer le prix fort.</p>
+
+<p>— Et il paraît qu’il est bel homme, cria de
+son coin l’ancienne galante. C’est un roman, un
+vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage
+qui est native d’Oloron. Elle était dimanche
+là-bas. Elle les a vus chez le pâtissier.</p>
+
+<p>Le vieux garde mangeait toujours et ne disait
+plus rien, par respect. S’il avait parlé, il aurait
+confirmé ce qu’il entendait : l’amour, la fortune,
+la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour.
+L’opinion publique est une épidémie. On ne sait
+quel microbe la fait éclater.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant ce temps, bien loin, sur la grande
+terrasse de Saint-Germain-en-Laye, où chaque
+après-midi, depuis trente années, il se promenait
+une heure, Montnormand songeait à la lettre
+nouvelle qu’il avait reçue de Dewalter. Dans
+cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il était à Oloron,
+que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait
+de venir. Le style était calme, net, sans aucune
+trace de dépression. Montnormand se réjouissait,
+croyant son ami exaucé. Il regardait Paris, muet au
+loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que
+les prières des hommes fussent entendues quand,
+pourtant si prochaine, la ville saturée de cris
+semblait environnée de silence. Sa belle petite âme
+s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son
+visage de chien de berger. Mais, dans les quartiers
+pauvres de la grande cité, la mouche apprivoisée
+charognait pour le compte de sir Oswill…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
+
+
+<p>Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait
+d’elle, Stéphane, depuis le retour dans sa vieille
+maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle
+n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa
+race, dans les dernières générations, avait respiré,
+s’était renouvelée et, d’âge en âge, dissoute
+dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait
+que ces arbres, à la fois robustes et solennels,
+n’étaient autre chose que des parents mystérieux.
+Elle les chérissait et, dans son amour pour
+Georges, elle lui rendait grâce d’avoir réveillé
+chez elle tant de sentiments obscurs et profonds.
+Elle demeurait la femme la plus simple du monde,
+n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait,
+ne doutant jamais d’une parole de son ami, prodigue
+d’elle-même, belle dans sa chair et son
+esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées,
+fatales, qu’on rencontre dans les romans
+et elle n’avait de romanesque que sa bonne foi.</p>
+
+<p>Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes,
+dans un univers rétréci, entre les bornes
+du domaine. Maintenant, Georges le connaissait
+parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la
+ferme aux animaux nombreux, les dessins des
+allées du parc, de celles même où l’on ne passait
+plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait
+aucun recoin du château ; il aurait dit le mobilier
+des appartements, décrit le paysage de chaque
+fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait
+la plus belle partie des jardins : au loin, la
+lisière d’un bois de chênes, de châtaigniers et,
+tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang
+périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas
+jusqu’au petit pont, rongé d’insectes et pourri
+par les pluies de vingt années, que Dewalter ne
+connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un
+matin, se promenant seul dans le parc, il en
+avait compris la fragilité et, qu’au moindre fardeau,
+il s’abîmerait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser
+à sa maison. Elle déclarait :</p>
+
+<p>— Je ferai la même chose quand j’irai chez
+toi.</p>
+
+<p>Il la regardait. Un jour, il lui dit :</p>
+
+<p>— La vie est un voyage. Quand on est riche
+et sensible aux visions, on voyage pour peupler
+sa tête. A la fin, au moment de partir vers
+d’autres univers, en quelques secondes, on revoit
+tout de celui-ci. Nous sommes si heureux dans
+cette maison ! Ce domaine, c’est tellement toi ! Je
+veux l’avoir dans le cerveau.</p>
+
+<p>Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à
+Paris :</p>
+
+<p>— Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple.
+Je suis une paysanne, moi, une bonne paysanne
+d’Oloron.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Oui… une paysanne que j’ai rencontrée à
+Biarritz.</p>
+
+<p>Ils furent graves soudain. Ils comprirent
+qu’ensemble ils évoquaient la même minute et
+qu’elle était vivante.</p>
+
+<p>— Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher
+les choses dans sa tête et faire de sa tête un
+musée. Mais il faut aussi connaître où elles sont,
+pour les revoir, où se les cacher à son gré.</p>
+
+<p>— Il faut le pouvoir, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Maintenant, je le peux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à
+Pau. Une après-midi, elle y fit deux visites et,
+tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul sur
+le boulevard des Pyrénées.</p>
+
+<p>L’hiver avait une limpidité de printemps. A
+peine, en face, avait-il dépouillé les collines de
+Jurançon, parées de vignes agréables et de bosquets.
+Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois
+écumant parmi les pierres qu’il ronge, coulait
+au bas des murs qui soutiennent la haute
+ville. En abaissant les regards, on découvrait la
+gare hideuse et le paysage en était gâché. Mais,
+dans l’ensemble des vastes tableaux exposés à la
+vue, ces premiers plans misérables disparaissaient.
+Tout de suite la plaine courait jusqu’aux coteaux,
+sillonnée de routes gracieuses. On apercevait des
+villas et des châteaux sur les flancs boisés des
+hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des
+grandes montagnes s’élevait et, derrière elles,
+c’était un autre monde, l’Espagne qui ne change
+pas, protégée par cette muraille sublime, la vraie
+barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les
+empires de l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une
+fissure, elle se dressait dans ses formes éternelles,
+mais la lumière des minutes ne cessait de la
+transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une
+blancheur crue, des nuées de roses s’abattaient
+maintenant sur les sommets et, brusquement, ils
+eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient.
+Dans la gloire fatiguée du jour, le vieux soleil
+courait de montagne en montagne en allumant
+des incendies.</p>
+
+<p>Georges, quittant des yeux le vaste déroulement
+des Pyrénées, regarda autour de lui. Sur
+les bancs de la promenade, des vieillards, indifférents
+à tant de beauté, somnolaient dans la
+tiédeur molle du boulevard ; des malades aux
+poitrines courbées faisaient quelques pas qui les
+prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air,
+et leur espoir de durer se voyait dans leurs yeux
+avides. Leurs visages creux montraient encore leur
+plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti,
+les animait et, dans la splendeur immense de cette
+coupe, ils ne songeaient qu’à l’énergie nouvelle
+qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs.</p>
+
+<p>— Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter
+avec mépris.</p>
+
+<p>Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait
+et que, dans ce bel après-midi, il était
+pareil à ces exténués.</p>
+
+<p>Il hâta le pas et il se dirigea vers le château.
+Il foulait une large allée qui s’enfonçait dans un
+sous-bois. Au bas des arbres dépouillés, il traversait,
+sur le sol, des petits étangs de lumière.
+Une odeur moisie rampait sous les branches
+arides ; les toits de la basse ville s’obscurcissaient.
+Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et
+soudain le soir frissonna.</p>
+
+<p>Georges reprit sa marche, en sens inverse,
+jusqu’à une église qui bourdonnait dans le crépuscule
+entre les deux grands hôtels de la ville.
+Il y entra. Incapable de prier, il songeait.</p>
+
+<p>Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit
+Stéphane, qui l’attendait depuis quelques
+instants dans sa voiture, à deux pas, devant un
+petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de
+ralliement.</p>
+
+<p>Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand
+la porte s’ouvrait, et l’on apercevait une boutique
+gauchement agencée en salle de consommation et
+en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit
+médiocre. Mais on y allait et, les couples qui
+dansaient, piètrement soutenus par trois musiciens
+de fortune, avaient, sans être en grand
+nombre, une impression de cohue entre les murs
+rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent
+là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point
+revu depuis sa visite à Biarritz. Il parut heureux
+de retrouver lady Oswill ; il lui dit qu’il avait
+appris son retour et il demanda à Dewalter s’il
+ne suivrait pas les chasses au renard. Il vanta
+les difficultés du parcours et affirma, non sans
+orgueil, que les sportsmen venaient de loin par
+amour du risque. Il raconta que le jeune Chillet,
+de nouveau tombé de cheval, s’était luxé le poignet.
+Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert
+et dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder
+Stéphane, et gentil quand il observait Dewalter.
+Comme à la reine, il appliquait à lady Oswill
+l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit
+d’aller bientôt à Oloron.</p>
+
+<p>— Je réunirai quelques amis un soir prochain,
+dit Stéphane.</p>
+
+<p>Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier.
+Il l’avait vue enfant. Il la devinait heureuse et,
+avec cette bonne grâce subtile d’un sang de qualité,
+sans un mot malencontreux et tout de même
+avec précision, il lui fit comprendre les vœux
+qu’il formait pour son bonheur.</p>
+
+<p>— Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter.
+Elle était une rude cavalière dans nos petits
+escadrons. Elle me dépassait toujours et le maître
+d’équipage, en se retournant, était certain de
+l’apercevoir d’abord derrière lui. Depuis trop
+longtemps, elle avait renoncé à tous les beaux
+plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la
+retrouver.</p>
+
+<p>Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait
+aux vertus heureuses de son amour, et vraiment
+avec la joie neuve d’une femme dont la vie vient
+à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était
+doux, presque chaud, parfumé, et la fraîcheur du
+crépuscule avait disparu. Dans la nuit lumineuse,
+les grandes montagnes se dressaient là-bas,
+comme un mur sombre. Les pas résonnaient sur
+le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta devant la
+boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla.
+Elle voyait, dans la vitrine, un collier qui lui
+semblait beau, une espèce de rivière composée de
+brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer
+pour examiner le bijou.</p>
+
+<p>Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article
+avec un accent italien et, derrière lui, sa femme,
+grasse et lustrée, renchérissait. Ils étaient obèses
+et accablés par leur existence sédentaire. Ils
+vivaient, le jour et la nuit dans un amoncellement
+de meubles, d’étoffes, de bibelots, de vaisselles,
+de tableaux précieux, de statues religieuses.
+Le magasin, profond, était encombré comme une
+voiture de déménagement gigantesque et, dans
+les étroites allées qui restaient aménagées, ils se
+coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le
+ventre d’un navire. Autour d’eux, des fortunes
+dormaient sous la poussière, ensevelies dans une
+demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois,
+la boutique fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs
+secrets des soies merveilleuses et ils les faisaient
+chatoyer avec bonheur près de la table boiteuse
+où ils avaient dîné d’un ragoût.</p>
+
+<p>Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant
+aux mains de Stéphane. C’était un bel
+objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille
+francs :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des
+mains arrondies qui paraissaient sans os, pareilles
+à des petites poulpes et tachées comme elles de
+plaques violettes, — pas cér du tout. Relardo l’a
+payé treize mille…</p>
+
+<p>Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec
+affection comme d’un complice. Et M<sup>me</sup> Relardo
+roulait des yeux candides dans son visage blafard,
+et souriait, obséquieuse, en se rappelant les
+six mille francs qu’elle avait donnés pour acquérir
+la vieille rivière.</p>
+
+<p>Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait
+qu’elle allait vendre au prix demandé. Stéphane,
+visiblement, se décidait. Georges la devança et
+lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le
+porterait souvent.</p>
+
+<p>Aidée de la marchande, elle le mit à son cou,
+tandis que Dewalter payait l’italien. Alors, il lui
+resta en poche trois mille francs.</p>
+
+<p>Il était depuis quinze jours à Oloron.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner,
+il dit deux choses : il dit qu’il avait un vieux
+notaire, jadis son tuteur entre la mort de son
+père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur
+fidèle et qu’il projetait de le faire venir pour
+quarante-huit heures. Il expliqua que ce Montnormand
+s’occupait de ses affaires mieux que lui-même.
+Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait
+enchantée de le voir. Dewalter lui dit aussi qu’elle
+devrait inviter pendant quelques jours Pascaline
+Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et
+il ajouta qu’il était mieux de le faire sans tarder,
+pendant que le notaire serait là. Ainsi leur solitude
+ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et
+l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour
+donner un souper à quelques intimes et les lui
+faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour fixer
+la date cinq jours plus tard, le premier décembre.</p>
+
+<p>— Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré
+chez Deléone, dit-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit :</p>
+
+<p>— J’aurais donné ma vie pour un seul jour.</p>
+
+<p>Ils descendirent dans la grande salle à manger.
+Deux valets en livrée faisaient le service et présentaient
+la cuisine d’Antoinette. Une vieille horloge,
+dans le silence solennel, faisait entendre
+régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
+
+
+<p>— Vains dieux, monsieur, le beau coup de
+fusil, s’exclama Nicolaï avec admiration.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, Nicolaï ? approuva lady Oswill.</p>
+
+<p>Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude
+et le petit canard ensanglanté.</p>
+
+<p>— Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il.</p>
+
+<p>Ils revenaient d’une promenade de deux heures
+sur les terres du domaine. Ils avaient été tentés
+par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle
+brillait une lune de campagne, large, un peu
+rouge, comme un visage paysan. Il était dix
+heures. Encore deux tours de la grande aiguille
+sur les horloges du château, deux pas de la petite,
+et décembre serait là.</p>
+
+<p>La neige, rare dans ces régions, était descendue
+des montagnes, dans l’après-midi. Elle avait poudré
+les arbres et puis le vent l’avait chassée,
+vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant,
+celle qui était tombée se congelait sur
+le parc et lui donnait un aspect inattendu de
+paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient
+traversé le ciel.</p>
+
+<p>— Nos invités souffriront du verglas sur la
+route, remarqua Stéphane.</p>
+
+<p>Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le
+souper. Elle avait convié Pascaline Rareteyre, les
+de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques autres.
+On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient
+vingt-quatre heures au château. Et
+Dewalter attendait Montnormand. Mais Stéphane,
+certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la
+cuisine et les offices, ne s’occupait pas de la
+réception. Elle ne pensait qu’à la promenade
+qu’elle venait de faire avec son ami.</p>
+
+<p>— C’était beau, n’est-ce pas ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête
+que nous foulions, les chênes immobiles,
+tout autour la terre recueillie… la nuit… et
+tout le ciel entre les murs !…</p>
+
+<p>Il parlait gravement, avec une expression
+sereine, debout devant elle, assise dans un grand
+fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait
+affluer le sang à leurs visages. Elle était belle,
+d’une beauté éclatante et joyeuse. Elle s’exprima :</p>
+
+<p>— Il est exaltant de frapper du pied le sol
+natal qui vous appartient. Je plains ceux qui
+n’ont pas la saine sensation de la propriété.</p>
+
+<p>— Ils sont à plaindre, dit-il.</p>
+
+<p>Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée,
+on entendit le cri, plusieurs fois répété, d’un
+train. Il demanda :</p>
+
+<p>— Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï ?</p>
+
+<p>Le vieux garde était maintenant dans une antichambre,
+mais Joséphine, occupée à délivrer Stéphane
+de ses bottes, devina le motif de la question :</p>
+
+<p>— Le train de Paris est arrivé, monsieur,
+dit-elle. L’auto est revenue. M<sup>e</sup> Montnormand est
+dans sa chambre, en bas, — la chambre près du
+fumoir. Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un
+encas qu’il a refusé, ayant dîné en gare de Puyo.</p>
+
+<p>Dewalter réprima une espèce de frisson, comme
+si la présence de son ami marquait pour lui une
+heure décisive.</p>
+
+<p>Il plaisanta :</p>
+
+<p>— Pauvre Montnormand… Il doit avoir peur
+sous ces plafonds. J’y vais, chérie.</p>
+
+<p>Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à
+l’heure. Il lui demanda si elle était ennuyée de sa
+venue ?</p>
+
+<p>— Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu
+l’as mandé, c’est que tu avais à lui parler. Au
+moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat ?</p>
+
+<p>Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié.</p>
+
+<p>— Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant
+du doigt. Il faut secouer tous ces gens-là. J’en ai
+assez de m’appeler lady Oswill.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il
+en souriant, c’est l’avoué.</p>
+
+<p>Elle se leva.</p>
+
+<p>— C’est la même chose !</p>
+
+<p>Vraiment, elle confondait leurs attributions,
+tout à fait au-dessus des procédures. Dehors, des
+aboiements éclatèrent, des appels de chiens.</p>
+
+<p>— Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï
+revenu. Ah ! les brigands.</p>
+
+<p>Il sortit rapidement.</p>
+
+<p>— Pauvres bougres, murmura Dewalter.</p>
+
+<p>Elle rit :</p>
+
+<p>— Comment, pauvres bougres ? Chez toi, est-ce
+que tu les supportes ?</p>
+
+<p>Il dit, assez drôlement :</p>
+
+<p>— Oh ! non. Chez moi, j’ai l’œil.</p>
+
+<p>La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière :</p>
+
+<p>— Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou,
+des tire-la-crotte ! Il ne manquerait plus
+qu’un seigneur comme monsieur supporte ça !</p>
+
+<p>— Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté.</p>
+
+<p>Elle demanda si les feux du salon étaient allumés.</p>
+
+<p>— Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut
+voir comme ça flambe.</p>
+
+<p>— Mes vieilles cheminées mangent des arbres,
+dit Stéphane avec un grand sourire.</p>
+
+<p>Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun
+de ses mots précisait son rang et sa fortune.
+Georges ne bronchait pas ; il pensait qu’il était
+lui-même un braconnier ou il se comparait à ces
+arbres dont elle venait de dire que ses cheminées
+les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle qu’il
+avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les
+sacrifices, et si belle, qu’il ne se plaignait pas
+plus que les hêtres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent.
+Il lui rappela qu’en cette minute, Pascaline
+et ses autres amis s’étaient donné rendez-vous
+à Biarritz et prenaient place dans leurs
+voitures. Déjà, sans doute, elles fouillaient de
+leurs phares les ombres froides de la route.</p>
+
+<p>Stéphane se leva :</p>
+
+<p>— Allons nous faire beaux…</p>
+
+<p>Mais elle se sentait tout d’un coup un peu
+lasse d’avoir parcouru les lourdes terres. Elle
+riait et, gentiment, s’amusait à sembler chancelante.</p>
+
+<p>— Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru
+dans ces bois… Et la chambre est si loin… Le
+couloir… le grand escalier, tout cela à grimper
+et à redescendre…</p>
+
+<p>Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste
+et silencieuse maison.</p>
+
+<p>— Monte en voiture, murmura-t-il à son
+oreille.</p>
+
+<p>Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta
+comme une enfant. Et, derechef, dehors on
+entendit les chiens…</p>
+
+<p>Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne
+de fer forgé l’éclairait et comme des fantômes
+on y voyait des armures sur des socles
+noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de
+grands gibiers d’outre-mer. Tandis qu’il courait
+presque, en l’emportant, leurs ombres s’allongeaient
+sur les pierres de la muraille. Au fond
+naissait l’escalier, beau de forme, aux marches
+larges de marbre gris. Une porte d’angle s’ouvrit,
+livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter
+s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes.
+Rieuse, elle l’entendit lui présenter M<sup>e</sup> Montnormand.</p>
+
+<p>— Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle,
+illuminée de plaisir. — Soyez le bienvenu chez
+moi. Pardonnez votre ami de ne pas avoir été à
+votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il
+vous aime et je vois bien qu’il a raison. Vous
+avez mal dîné, mais vous souperez. Et demain
+vous vous occuperez de vos affaires…</p>
+
+<p>Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé,
+retourna dans la chambre qu’on lui avait
+donnée.</p>
+
+<p>Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts
+lambris et tout environné d’un vieux luxe écrasant.
+Il ne savait plus que penser et il fut assailli
+d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter,
+en quelques mots, l’avait mis au courant du
+divorce et lui avait expliqué le jeu terrible du
+mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien
+lui dire de ses projets, il lui avait seulement
+demandé, avec une insistance fiévreuse, de venir
+à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme
+pour un duel on appelle un témoin.</p>
+
+<p>Le vieil homme s’était mis en route sans rien
+savoir. Il s’imaginait que les choses tournaient
+bien et que la sincérité de Georges avait vaincu.
+Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait
+ébloui et peut-être atterré de sa beauté. Il comprenait
+la folie de son ami. La gaîté de lady
+Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était
+plus menacé. Mais, en même temps, il avait vu
+Dewalter et dans ses yeux, à un seul regard,
+il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait.
+Il ne savait plus s’il était venu pour apprendre
+sa félicité ou pour le sortir de l’abîme ? Il avait
+peur tout à coup dans ce grand château comme
+dans une maison ennemie et il marchait à travers
+la chambre, à pas tremblants et inutiles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXV</h2>
+
+
+<p>Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et
+Dewalter s’habillaient pour le souper, et que,
+dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron,
+la vieille Antoinette, toute réjouie, était
+entrée dans le grand salon où le souper serait
+servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï.
+Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur
+avait rapportés des Indes.</p>
+
+<p>L’appartement était vaste, placé dans une aile,
+sans rien au-dessus de lui qu’un grenier. Ainsi
+le plafond était haut, presque lointain, orné
+d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle
+par un artiste habile. De son cintre, un lustre
+de vieux Venise descendait, illuminé pendant les
+réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires
+et des lanternes de Japon éclairaient vaguement
+l’ensemble de l’immense pièce, y créant des
+lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée.
+Ils agençaient une magie et quelques bois étincelaient
+comme des bouquets de fleurs dorées. Sur
+les murs, des personnages nombreux étaient
+représentés ; également dorés et maintenant plus
+exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur des
+peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et
+des tables étaient d’autres laques rouges. Des sièges
+indiens, sculptés par des générations d’artisans,
+montraient leurs splendeurs éclatantes. Des tapis
+amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux
+de Mossoul étaient beaux comme des ailes d’oiseaux.
+Des magots bleus semblaient descendre
+d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient
+encore, quand on se penchait sur elles, l’odeur
+laiteuse des chèvres du Thibet.</p>
+
+<p>Dans un angle, une extraordinaire statue,
+d’une taille deux fois humaine, une statue de
+pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le
+Grec, avait de longues mains plates, posées sur
+les cuisses de ses jambes difformes. Mais un sourire
+divin enflait ses lèvres ourlées et, derrière
+ses paupières closes, elle semblait connaître tout
+ce que les yeux ne voient pas. Après des siècles
+et des siècles d’immobilité dans un temple, au
+fond des humides forêts de Mathura, elle avait
+traversé les mers, volée par un Coulevaï et, dans
+le pays béarnais, elle continuait à proclamer la
+gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée. En
+face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques
+petites toiles militaires du temps de l’Empire
+français rappelaient qu’un Coulevaï, plus récent,
+avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux
+songes des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient
+les images de l’action. Partout la main rencontrait
+une matière précieuse à caresser.</p>
+
+<p>Antoinette errait parmi tant de merveilles
+sans les discerner. Tous ses soins allaient à la
+table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême
+et couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que
+le luxe, toujours de rigueur dans la maison, ne
+laissait rien à critiquer. Satisfaite de son inspection,
+elle tournait dans la pièce comme une
+vieille chatte.</p>
+
+<p>Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte
+double, haute de quatre mètres, précédée de
+marches qui donnaient accès sur un corridor
+intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle
+aimait voir pendue la gigantesque peau d’auroch
+qui lui semblait le vrai trésor du château. Elle
+aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir
+le parc et l’étang.</p>
+
+<p>Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui
+semblait que rien n’était plus admirable que ce
+tableau de son pays. Toute chaude de sa vigueur
+d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la
+forêt coupée qui flambait dans la vaste cheminée,
+elle regardait, bien à l’aise, l’aspect sinistre de
+décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait
+sans doute d’apercevoir une chose extraordinaire.
+Elle s’avança de nouveau, se faisant violence,
+pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé : elle ne
+vit plus rien que l’hiver.</p>
+
+<p>Elle respira.</p>
+
+<p>Et puis, de nouveau, elle ne respira plus :
+derrière elle, une porte — une petite porte qui
+donnait sur le parc — s’ouvrait doucement.
+Quelqu’un entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu
+tout à l’heure, qui avait collé sa tête aux carreaux,
+fait le tour extérieur du salon et introduit
+une clef dans la serrure. Antoinette, frappée
+de terreur, ne bougeait plus. Sa vieille figure
+tremblait comme une confiture blanche, secouée
+dans un panier.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
+
+
+<p>Après quelques secondes, elle eut la force de
+murmurer :</p>
+
+<p>— Je l’avais bien vu.</p>
+
+<p>Elle voulut s’enfuir.</p>
+
+<p>— Restez là sans bouger, je vous prie ; n’appelez
+personne, dit Oswill.</p>
+
+<p>Il était impeccable et vraiment d’une grande
+allure. Sur la chemise dure de son smoking, il
+portait un bouton de saphir entouré de brillants.
+Sa cravate semblait sculptée comme un papillon
+d’onyx. Une pelisse ouverte, dont le col et les
+longs parements étaient de zibeline, lui avait
+servi de vêtement d’auto. Il avait des gants de
+daim ; par un miracle de vigueur et à l’aide de
+cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure
+courbés par le vent, gardaient sur son visage
+basané la forme ronde et collée d’un bonnet de
+bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles,
+protégés par la double barre des sourcils. Il souriait
+comme un diable en regardant la nourrice.</p>
+
+<p>— Comment ça va, Antoinette ?… dit-il. Vous
+avez toujours l’air d’une vieille pomme de terre
+en robe de chambre…</p>
+
+<p>Dans le parc, des aboiements cessèrent. II
+grommela :</p>
+
+<p>— Les chiens se taisent enfin ! C’est drôle, dans
+cette maison — où j’ai pourtant le droit de venir,
+je pense — quand j’arrive, les chiens aboient,
+les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais
+dû apporter un fouet.</p>
+
+<p>Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il
+mâcha entre ses dents :</p>
+
+<p>— Je pense qu’il engraisse.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que monsieur vient faire ici ? osa
+demander Antoinette.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Vous le verrez.</p>
+
+<p>Et, comme elle tentait de se glisser entre les
+meubles pour sortir, il ajouta :</p>
+
+<p>— Vous avez envie de bouger ? Fermez donc la
+porte.</p>
+
+<p>Tremblante, elle obéit. Il ricana :</p>
+
+<p>— Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.</p>
+
+<p>De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena
+du geste :</p>
+
+<p>— Où est votre maîtresse ?</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Dans sa chambre, monsieur.</p>
+
+<p>— Et son amoureux ?</p>
+
+<p>Elle se tut.</p>
+
+<p>— Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile ?</p>
+
+<p>Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme
+une perdrix devant un pointer.</p>
+
+<p>Il sourit :</p>
+
+<p>— Nous sommes tranquilles.</p>
+
+<p>Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment,
+il la laissa atteindre les marches. Dès
+qu’elle fut sur la première, il cria :</p>
+
+<p>— Antoinette !</p>
+
+<p>Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui
+reprend sa mesure après s’être allongé.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Antoinette… tout à l’heure, il est arrivé,
+ici, un vieux petit monsieur, très laid… C’est un
+notaire. Je veux lui parler. Amenez-le-moi, tout
+de suite.</p>
+
+<p>Elle eut une joie : lui-même, il l’aidait à s’en
+aller. Elle pourrait courir à l’autre bout du château,
+prévenir Stéphane. Mais il le devina ; à la
+seconde où elle allait disparaître, il la retint de
+nouveau et scanda rapidement :</p>
+
+<p>— Antoinette !… Sans rien dire, hein ?… Si
+vous dites quelque chose, je fais un malheur ! Je
+vous tue, vieille pomme de terre ! Je tue le
+notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux.
+Je tue les chiens. Je tue tout le monde, je
+vous assure.</p>
+
+<p>Il tendait le bras vers elle, le buste en avant,
+dans une attitude burlesque de clown méchant.
+Elle sortit terrifiée. Il grommela encore : « Vieille
+pomme de terre », pour l’effrayer, mais il serrait
+vraiment les poings. Une fureur soudaine
+l’avait saisi. Il pensa :</p>
+
+<p>— J’ai tort de jouer la comédie et de dire que
+je tuerai tout le monde. Je deviendrais capable
+de le faire… Salaud !</p>
+
+<p>Il prit sur la table une bouteille de champagne,
+se versa un grand verre qu’il vida d’un trait, et
+puis un autre. Alors, il parut moins excentrique,
+plus lucide.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant
+et à l’improviste. Il avait rencontré Laberose.
+Apercevant Oswill, il avait bien murmuré :
+« Quel perroquet ! » Mais Cinégiak, absent, n’avait
+pu répondre : « Tu parles d’un zèbre ! » comme
+il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule
+de Laberose, au risque de le précipiter sur le bar :</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de
+votre cornac ? Vous sortez seul ? Prenez garde aux
+accidents.</p>
+
+<p>Laberose répondit méchamment que Cinégiak
+était invité à Oloron avec quelques personnes. Il
+les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il négligea
+de boire et sortit. Il allait à grands pas.
+Ainsi, Dewalter tenait ? Il n’avait rien dit. S’il
+avait dit quelque chose, lady Oswill, tout de
+même, l’avait gardé ? Dans sa faiblesse, elle osait
+inviter ses amis et leur présenter son ruffian ?</p>
+
+<p>Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane.
+Il était certain qu’elle continuait à être
+dupée. Mais comment ?</p>
+
+<p>Le policier avait rapporté le matin même les renseignements.
+Oswill, maintenant, possédait les
+preuves de la vieille misère de son ennemi. Il
+apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il
+envoya l’espion à Oloron. Rentré chez lui, il
+remuait mille hypothèses, quand son homme lui
+téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la
+réception. L’Anglais pensa que tout était organisé
+pour compromettre davantage lady Oswill :
+Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité
+par Montnormand. Elle entendrait une fable
+de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle serait
+prise. La vengeance s’écroulait… Oswill se précipita
+dans sa voiture.</p>
+
+<p>Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier,
+aux abois, ne voulait que de l’argent. Il
+s’arrêta pour boire une tasse de café chaud. Pendant
+qu’il la sucrait, il prit une décision.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se
+jeta de côté, à moitié dissimulé derrière un meuble.
+La servante apparut, suivie de l’humble personnage.
+Il s’avançait, un peu courbé, de toute la
+vitesse de ses fragiles jambes. Il descendit les
+marches, stupéfait de voir tant de richesses.
+Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit.
+Il avait repris brusquement une allure excentrique
+pour épouvanter le bonhomme.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Antoinette, restez là, en sentinelle… Si
+quelqu’un vient, vous le dites… Ça vous embête
+de me servir, mais c’est comme ça.</p>
+
+<p>Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée,
+trop loin pour entendre, mais sous l’œil
+d’Oswill. Alors, il devint un personnage net et
+dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un
+geste impérieux, à son tour, il le fit asseoir.</p>
+
+<p>Montnormand obéit. Il était à peine posé sur
+le bord du fauteuil, agité, frottant ses mains
+mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux
+timides. Cependant, son cœur s’était affermi.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas étonné de vous trouver ici,
+dit Oswill. Je sais que vous avez prêté vingt
+mille francs à votre intéressant ami et j’ai appris
+aussi que vous aviez quitté votre petite étude et
+que vous veniez chez lady Oswill.</p>
+
+<p>— Vous avez une police, monsieur ? demanda
+Montnormand.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas tout à fait une police, répondit
+l’Anglais, imperturbable. J’ai des mouchards. Il
+faut ce qu’il faut…</p>
+
+<p>Il ajouta :</p>
+
+<p>— Ne me regardez pas comme ça… Gardez
+votre mépris pour d’autres !</p>
+
+<p>Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il
+cria soudain :</p>
+
+<p>— Antoinette !</p>
+
+<p>Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla
+sur sa chaise. On la voyait en haut des
+marches, devant la grande peau d’auroch, sous
+une lumière de verres en couleur. La cheminée
+illuminait une partie du salon et tout le reste
+demeurait un peu confus ; quelques vieilles lanternes
+chinoises étaient seules allumées. Montnormand
+regardait Oswill : il le trouvait repoussant,
+mais beau.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur ?
+dit-il.</p>
+
+<p>Oswill se leva :</p>
+
+<p>— Ce que je désire ? Voici : je désire que vous
+me débarrassiez tout de suite, et pour toujours,
+de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne
+veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais
+c’est comme ça.</p>
+
+<p>Il ricana :</p>
+
+<p>— J’avais médité à l’usage de ma femme une
+petite démonstration. Je voulais qu’elle découvrît
+toute seule — et trop tard — qu’elle est tombée
+dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais
+d’avance le dégoût qu’elle aurait de son chevalier
+quand elle verrait quel genre d’animal il est.
+C’était rigolo.</p>
+
+<p>— Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.</p>
+
+<p>Oswill eut un sourire dur :</p>
+
+<p>— On fait les omelettes avec les œufs, les expériences
+avec les gens. Mais je vais vous dire…</p>
+
+<p>Maintenant son visage se crispait :</p>
+
+<p>— Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où
+j’allais. J’en suis aussi, de l’expérience… J’ai
+découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai
+dit : « Je veux divorcer », j’ai découvert que je
+tiens à ma femme. Je ne l’aime pas, j’y tiens.</p>
+
+<p>Il ajouta brutalement :</p>
+
+<p>— Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange.
+Emmenez-le.</p>
+
+<p>Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand
+était stupéfait. Il voyait un jaloux souffrir.
+En même temps, il apprenait que rien n’avait
+encore changé dans le destin de Dewalter. Il se
+leva.</p>
+
+<p>— L’emmener ? murmura-t-il… Je vous
+assure, monsieur, que s’il ne tient qu’à moi… J’ignore
+ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je
+suis venu… Permettez-moi pourtant de vous
+l’apprendre : avant votre expérience, — comme
+vous dites, — mon ami était prêt à partir. J’avais
+sa promesse et il ne ment jamais.</p>
+
+<p>— Il ne ment jamais ? ricana Oswill. Alors
+ma femme sait qu’il est un va-nu-pieds ?</p>
+
+<p>Le petit homme haussa les épaules :</p>
+
+<p>— C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans
+un engrenage. Une première faiblesse — bien
+excusable — l’a amené à jouer un personnage
+dont il ne sait comment sortir… Vous êtes un
+psychologue, monsieur ? Je le veux bien. Mais le
+cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le
+mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir.
+Dans le cas de M. Dewalter, il y a une noblesse
+qui vous échappe, certainement. Et puis, il y a
+aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous
+jouez les cyniques et, sans doute, vous y êtes
+entraîné. M. Dewalter joue un grand seigneur !
+Peut-être en est-il un véritablement.</p>
+
+<p>Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement
+de guêpe. Il ricana de nouveau :</p>
+
+<p>— Un grand seigneur !</p>
+
+<p>Mais Montnormand s’était levé et, maintenant,
+son émotion grandie lui donnait une autorité
+singulière. Il couchait presque les oreilles en
+arrière, toute la peau de son visage se tendait et
+ses beaux yeux bleus semblaient surgir en avant
+pour regarder l’Anglais bien en face. Il répéta,
+agitant les mains :</p>
+
+<p>— Oui, monsieur… Un grand seigneur. Il en
+est un. J’ai connu sa mère… Je sais comment il
+a été élevé, et puis abandonné devant la vie… S’il
+n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne
+serait pas un raté. Mais les ratés, quand ils sont
+honnêtes, quand ils ne sont pas jaloux, sont
+peut-être ce qu’il y a de plus propre dans
+l’humanité. Ils ont souvent bien des dons. Il ne
+leur manque que la férocité qui fait les grandes
+réussites.</p>
+
+<p>Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste,
+d’un regard. Il était froid, métallique. Le
+petit notaire, s’agitait vainement devant lui,
+comme un jouet mécanique devant une armure.
+Il dit :</p>
+
+<p>— Allons au but, voulez-vous ? J’ai changé
+d’avis. Je ne veux plus que M. Dewalter, si intéressant
+qu’il soit, continue à intéresser lady
+Oswill… Quant à partir pour rien…</p>
+
+<p>Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière
+fois l’hypothèse de ce départ. Il conclut :</p>
+
+<p>— Je n’y crois pas. Alors, voilà : je donne,
+par votre intermédiaire, deux cent mille francs
+à votre ami… un chèque, payable au Sénégal.
+Dites-le-lui.</p>
+
+<p>— Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit
+Montnormand.</p>
+
+<p>Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue
+se fit jour :</p>
+
+<p>— Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout
+de suite. J’ai ici, dans ma poche, tout son dossier.
+Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des dernières
+quittances de loyer de sa chambre
+meublée… cinquante francs par semaine ; ce
+n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me
+dit que je peux lui donner huit cents francs par
+mois pour un petit emploi subalterne, et qu’il
+les vaut… J’ai d’autres choses encore, de quoi le
+remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du
+souper…</p>
+
+<p>Il montra la table étincelante ; il ajouta :</p>
+
+<p>— Je ferai le Commandeur.</p>
+
+<p>Il y eut un temps. Montnormand voyait la
+grande pièce aux richesses écrasantes et il sentait
+qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur et
+comprenait la nécessité d’épargner l’affront à
+Dewalter. Pourtant il eut la force de sourire avec
+mépris. Il demanda :</p>
+
+<p>— Puisque vous avez tout ça… Pourquoi
+offrez-vous de l’argent ?</p>
+
+<p>— Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord
+parce que — je le répète — j’ai peur qu’on le
+garde tout de même. Et puis parce que je me
+rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train.
+J’ai pitié de lui. On n’est pas parfait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse,
+il devinait les affres de son ennemi. Il jugeait
+maintenant. En Montnormand, il voyait un honnête
+homme. Et, bizarre, excessif, détraqué,
+méchant, il était tout de même un individu de
+bonne race. Il se sentait moins implacable. Il
+croyait toujours que Dewalter espérait rester,
+mais il admettait qu’au début, il n’avait pas été
+conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de
+forme et de raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le notaire vint plus près de lui :</p>
+
+<p>— Et si mon ami s’en va tout simplement ?</p>
+
+<p>— Ne faisons pas de roman, dit Oswill.</p>
+
+<p>— Faisons-en ! S’il part tout simplement,
+ruiné, lui, le pauvre… le démasquerez-vous ?</p>
+
+<p>— Il ne partira pas.</p>
+
+<p>Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées
+dans les poches de sa pelisse. Il revint vers
+Montnormand et conclut, martelant son arrêt :</p>
+
+<p>— J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois.
+Sinon, je vous jure que, tout à l’heure, ici, devant
+tout le monde, je l’exécute. Tant pis pour ma
+femme…</p>
+
+<p>Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une
+voix douce :</p>
+
+<p>— Monsieur Montnormand, décidez votre ami.
+Je vais dans mon ancien fumoir. Avec ma pipe,
+j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse, hein ?</p>
+
+<p>Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre,
+sans comprendre, elle avait suivi la scène, de
+loin.</p>
+
+<p>Il lui dit :</p>
+
+<p>— Quittez votre poste. Et taisez-vous.</p>
+
+<p>Du haut des marches, il regarda le vieux
+notaire. Il lui fit un signe de la main et lui cria :</p>
+
+<p>— A tout à l’heure.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Montnormand essuya son front. Il comprenait
+que Georges était perdu et qu’il devait fuir, fuir
+tout de suite, sans rien, sans même prendre son
+chapeau.</p>
+
+<p>Il dit à Antoinette :</p>
+
+<p>— Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous
+inquiétez pas… Je vais tout arranger. Trouvez
+seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans
+ma chambre.</p>
+
+<p>Mais, avec une angoisse grandissante, il vit
+Stéphane merveilleusement parée, et Georges en
+smoking. Ils descendaient de leurs chambres.
+Elle était appuyée à son bras et ils parlaient
+tout bas, d’un air heureux. En même temps,
+dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs
+voitures.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
+
+
+<p>Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch,
+Pascaline Rareteyre, quelques autres
+encore, tous de ses intimes, étaient accueillis par
+Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse
+d’être devenue plus belle encore que sa beauté.
+Montnormand, d’une voix rapide, apprenait à
+Dewalter, dans un coin du salon, la présence
+d’Oswill, la menace et le marché qu’il proposait.
+Sa pensée vivante lui permit de dire tout, sans
+phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas
+deux minutes. Il dit aussi que la fuite seule
+éviterait l’esclandre. Mais elle-même, elle en était
+un.</p>
+
+<p>Dewalter ne broncha pas : il savait que, déjà,
+les amis de Stéphane avaient les yeux sur lui.
+Sous les apparences discrètes, requises par la
+politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose
+comme un héros de roman. Immobile et souriant,
+l’air de parler d’une chose facile, il pria le notaire
+de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill
+dans le fumoir et de lui enjoindre de prendre
+patience. Tout à l’heure, il le verrait, il lui donnerait
+satisfaction et ils s’entendraient certainement.
+S’entendre ? Montnormand, stupéfait, obéit.
+Il restait ébahi du calme de Dewalter et inquiet de
+sa facilité.</p>
+
+<p>Quand il revint, Stéphane, autour de la table,
+plaçait gaiement ses invités, Georges, les présentations
+faites, semblait très à l’aise parmi eux. D’un
+regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien
+promis : il sortit la main de la poche droite de
+son smoking. D’un signe léger, il remercia Montnormand
+d’avoir accompli sa mission. Comme
+chacun prenait place, il le fit asseoir près de
+lui.</p>
+
+<p>Les valets commencèrent le service. Ils portaient
+la vieille livrée traditionnelle de la maison. Lady
+Oswill, dans la situation où son amour l’avait
+mise, n’avait prié à souper que des amis à toute
+épreuve ; mais elle avait tenu à donner à la réception
+intime un caractère subtil de demi-apparat,
+afin de bien démontrer qu’elle conservait sa
+discipline. Après le bisque, les conversations,
+d’abord prudentes, s’animèrent. Cinégiak raconta
+drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait
+personne et qui faisait le tour du monde
+avec un perroquet dressé. Le perroquet savait le
+nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter.
+Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait :
+« Je vous présente mister Qouick ! »</p>
+
+<p>— Il y a beaucoup de perroquets dans le monde,
+dit M<sup>me</sup> de Lutze à Dewalter, qui attirait décidément
+sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés
+m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous
+êtes spirituel, que vous avez du cœur et que vous
+rendez mon amie heureuse.</p>
+
+<p>— C’étaient des perroquets savants, répondit
+Stéphane. Ils savaient bien ce qu’ils disaient.</p>
+
+<p>Elle était fière de son bonheur et ne manquait
+pas une occasion d’en parer Dewalter.</p>
+
+<p>— Vous êtes un homme heureux, proclama Jean
+d’Aigregorch… Si, avec ça, vous aimez la peinture
+et vous avez une chasse en Sologne…</p>
+
+<p>— Vous avez une chasse en Sologne ? demanda
+Baragnas.</p>
+
+<p>Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il
+ajouta :</p>
+
+<p>— J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans
+vos régions.</p>
+
+<p>— Où ça ? lui cria Pascaline.</p>
+
+<p>Il rit, but un verre de champagne et proclama,
+tandis que Montnormand se faisait tout petit :</p>
+
+<p>— En Chine.</p>
+
+<p>— En Chine ? Vous ne vous refusez rien,
+admira quelqu’un.</p>
+
+<p>— C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il.
+Il a pensé qu’un pays où il y a des chimères,
+il me devait bien ça.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique,
+dit Cinégiak.</p>
+
+<p>Il sourit :</p>
+
+<p>— Vous trouvez ?</p>
+
+<p>Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua :</p>
+
+<p>— Non. Vous êtes net, froid… Hein, Stéphane ?
+M. Dewalter est chimérique ?</p>
+
+<p>— Puisqu’il le dit, répondit-elle…</p>
+
+<p>— Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter.
+Moi, j’ai de la chance. Je réalise. Je suis propriétaire
+de chimères, non seulement en Chine, mais
+en France.</p>
+
+<p>Stéphane, heureuse, intervint :</p>
+
+<p>— M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère.</p>
+
+<p>— Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak.
+Des perdreaux en Sologne, des chimères en
+Chine… quoi encore ?</p>
+
+<p>Il demanda :</p>
+
+<p>— Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà ?</p>
+
+<p>Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand
+trembla.</p>
+
+<p>— Où ? demanda Dewalter. A Deauville ? A
+Venise ? Au tir aux pigeons ?</p>
+
+<p>Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à
+Montnormand qu’il ne buvait pas.</p>
+
+<p>— C’est que je n’ai pas la tête solide, lui
+répondit son vieil ami.</p>
+
+<p>Il y avait une nuance de reproche dans sa voix.
+Il ne comprenait pas. Georges, impassible, le
+regarda. Il dit :</p>
+
+<p>— Il faut l’avoir.</p>
+
+<p>Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa
+situation. Si Oswill l’inquiétait, il le cachait bien.
+Dans la belle salle où s’entassaient tant de merveilles,
+il semblait chez lui, comme un seigneur
+chez sa femme. La chère était fine ; ainsi que les
+autres convives, il en profitait ; personne n’aurait
+pu croire qu’il n’était pas parfaitement heureux.
+La fièvre même de ses yeux élargis lui
+faisait un visage rayonnant.</p>
+
+<p>Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane
+expliqua qu’ils étaient énervés de voir des reflets
+sur l’étang.</p>
+
+<p>— Des revenants ? demanda gaiement Pascaline
+Rareteyre.</p>
+
+<p>Lady Oswill se moqua d’elle :</p>
+
+<p>— Des revenants ? Pourquoi faire des revenants ?
+Des feux follets, c’est bien plus simple.</p>
+
+<p>— Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch.
+Un soir, chez ma grand’mère de Rives, au
+château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon
+cigare à un feu follet… Toc… dans l’eau… jolie
+nage.</p>
+
+<p>— Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane.
+L’étang est rempli d’herbes et profond de
+dix mètres…</p>
+
+<p>— Les feux follets de la maison, il ne faut pas
+les suivre, dit Baragnas avec entrain.</p>
+
+<p>Dewalter parla d’une voix unie :</p>
+
+<p>— Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque
+chose d’aérien, de libéré. Ils sont lumineux
+comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont
+l’air d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient.</p>
+
+<p>— Poète ! murmura M<sup>me</sup> de Lutze…</p>
+
+<p>— Oui, dit lady Oswill ! S’il était ambitieux…</p>
+
+<p>— Je le suis, dit Dewalter.</p>
+
+<p>Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut.
+L’un émit que oui, l’autre que non. La conversation
+roula sur ce thème. Dewalter s’anima et fut
+brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout
+le monde. Stéphane rayonnait. Elle déclara
+qu’on allait danser dans un salon voisin où les
+liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle.
+Il lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé
+de repartir le lendemain dans la matinée. Il
+avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il
+avait besoin de quelques minutes. Elle les
+accorda en souriant et emmena ses amis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
+
+
+<p>Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à
+pas rapides le grand corridor assombri. Déjà des
+sonorités, étouffées par l’épaisseur des murailles,
+venaient du salon de musique. Devant la porte
+du fumoir, ils s’arrêtèrent.</p>
+
+<p>— J’ai eu tort de venir, Georges, murmura
+tristement le notaire.</p>
+
+<p>Pendant le souper, il avait mal compris son
+ami, sa raillerie bizarre, son jeu de paradoxes,
+ses nouvelles inventions ; toute cette escrime
+aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement.
+Surtout, il demeurait révolté que Georges
+eût accepté de voir Oswill et désiré s’entendre
+avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la
+faiblesse humaine et, disparaître pour disparaître,
+perdu pour perdu, autant valait, à jamais
+rayé de la société régulière, s’en aller avec des
+ressources, des possibilités de recommencer sa
+vie ailleurs. Montnormand, honnête, avait cependant
+par fonction une conscience aiguë de la
+valeur des choses. Il ne craignait rien autant que
+la détresse et la misère, la vraie misère. Mais il
+lui semblait que Georges aurait pu tenter sa
+chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément
+la bouée que lui tendait Oswill. Toutes ses
+idées chancelaient.</p>
+
+<p>Ayant déjà dans la main le loquet de la porte,
+Dewalter lui dit :</p>
+
+<p>— Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi,
+vous pourrez nous surveiller. D’ailleurs, le marché
+que je vais conclure avec l’homme qui est là
+n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre
+ou non. Mais vous serez rassuré de nous
+voir tranquilles ; et si quelqu’un venait, vous
+entreriez, vous fermeriez la porte.</p>
+
+<p>— Je ne te comprends pas, dit Montnormand…
+Tu as changé… pas en bien.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec
+calme. Je suis un peu tendu parce que je me
+prépare à quelque chose, c’est tout.</p>
+
+<p>— A quoi te prépares-tu ?</p>
+
+<p>— A partir.</p>
+
+<p>Il parlait d’une voix simple… Il parlait de la
+tractation avec le mari, de son départ… Le
+vieillard secoua la tête avec regret. Il allait
+essayer un appel à plus de dignité, mais la porte,
+de l’autre côté, fut ouverte et Oswill apparut
+dans l’encadrement.</p>
+
+<p>— Vous voilà ! dit-il avec satisfaction. Je
+croyais que vous m’aviez oublié.</p>
+
+<p>— Vous voyez que non, répondit Georges. Je
+ne dirai pas que je n’ai pensé qu’à vous, mais
+presque.</p>
+
+<p>Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant
+devant l’Anglais avec délibération. Montnormand
+resta dans le corridor. Il avait remplacé
+Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il
+voyait de loin sans entendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait
+meublée, sous Charles X, de vieux fauteuils espagnols.
+Les cuirs étaient beaux, lustrés par le
+temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des
+frises de reliures de choix couraient le long des
+murs et sur ces murs tombaient de lourdes
+tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à
+des exploits de chevalerie. Cela faisait penser à
+quelque coin d’étude dans un Escorial. Une
+odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe
+d’Oswill, semblait mal placée dans ce milieu,
+étonnante comme une mélodie anglaise au milieu
+d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure,
+Oswill avait essayé vainement d’éclairer : un
+court-circuit, depuis longtemps sans doute, avait
+arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée.
+Oswill alluma les bougies d’un candélabre
+et attendit. Par la fenêtre, il voyait les
+reflets lointains du salon illuminé, le salon
+de danse, courir dans le grand parc glacé et
+sur l’étang. Il ricanait dans la demi-clarté
+tremblante et confuse du vieil éclairage. Il
+était sûr de lui : Montnormand était venu
+lui annoncer que Dewalter acceptait la conversation.
+Il avait préparé le chèque. Mais le
+souper, à son gré, durait longtemps. Il se dit
+qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli
+recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ…</p>
+
+<p>Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut
+tout de même plus difficile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième
+fois et, à dire vrai, il ne le connaissait pas. Ils
+se mesurèrent des yeux en silence, tandis que
+s’allongeaient leurs ombres immobiles.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur Oswill ? dit enfin Dewalter.</p>
+
+<p>— Quoi, alors ?</p>
+
+<p>— Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille ?</p>
+
+<p>— J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est
+finie.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ?</p>
+
+<p>— J’en suis sûr.</p>
+
+<p>Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill
+avait les mains dans les poches de sa pelisse.
+Dewalter les avait dans les poches de son smoking.
+Anxieux et marchant de ses pas menus
+dans le corridor, Montnormand, de loin, les observait.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous décidez ? demanda
+Oswill.</p>
+
+<p>Il y eut un temps, une longue seconde en suspens.
+Dewalter répondit avec lenteur :</p>
+
+<p>— Je vais partir, monsieur Oswill.</p>
+
+<p>Oswill sourit : il avait gagné. Sans prendre
+soin de cacher son mépris, il dit :</p>
+
+<p>— Parfait. Deux cents ou trois cents ?</p>
+
+<p>Dewalter, toujours sans bouger, sourit :</p>
+
+<p>— Oh !… trois cents !</p>
+
+<p>Oswill ricana :</p>
+
+<p>— J’avais deviné. J’ai préparé le chèque.</p>
+
+<p>Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit.</p>
+
+<p>Georges souriait toujours :</p>
+
+<p>— Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez
+pas de cette légère dépense, dit-il.</p>
+
+<p>Il pâlissait.</p>
+
+<p>— Pas même au bout du mois, jeta Oswill.</p>
+
+<p>— Heureux homme ! L’important, c’est que je
+disparaisse ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est ça l’important.</p>
+
+<p>Il ne cachait pas son désir de voir la place libre
+auprès de lady Oswill. En silence encore, ils se
+mesurèrent, Dewalter articula :</p>
+
+<p>— Que direz-vous à votre femme ?</p>
+
+<p>— Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une
+violence soudaine.</p>
+
+<p>— Mais oui, dit Dewalter.</p>
+
+<p>Et il fit un pas. Il précisa :</p>
+
+<p>— Quand je vous ai fait une confidence, — alors
+que j’ignorais votre nom, — vous m’avez donné
+votre silence en garantie et votre parole de vous
+taire.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— Et alors vous savez ma vérité, mais vous
+n’avez pas le droit de la dire.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous vous moquez de moi ?
+demanda Oswill, soudain blême de colère.</p>
+
+<p>Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger
+cette colère. Il fit un pas encore. Il était maintenant
+devant le visage même de l’ennemi et il
+ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda :</p>
+
+<p>— Il reste entendu, n’est-ce pas… entendu…
+que, moi disparu, jamais dans aucun cas, — je
+dis aucun, — vous ne ferez part à personne, — à
+personne au monde, — de ce que vous savez
+de moi ? Je disparais et vous vous taisez. Voilà
+le pacte.</p>
+
+<p>Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage.
+Il payait et encore on lui demandait une promesse !
+Il gronda, hérissé :</p>
+
+<p>— Et si je dis que je parlerai, vous resterez ?
+C’est du chantage. Je parlerai si je veux.</p>
+
+<p>Dewalter n’avait pas fait un mouvement des
+bras. Il avait toujours les mains dans les poches
+du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il
+répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici
+il n’en avait pas eu, un sourire étonnant de combat.
+Son visage était net et dur. Et il parla sans
+hâte :</p>
+
+<p>— Monsieur Oswill, dit-il… J’ai, dans ma
+poche, dans ma main, braqué sur vous, un revolver.
+Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens
+votre réponse, je vous brûle. Après la
+détonation, avant qu’on entre dans ce fumoir, je
+me tue.</p>
+
+<p>— Je me moque de votre revolver, répondit
+Oswill sans broncher.</p>
+
+<p>Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant
+les formes de la main et de l’arme, et il savait
+que Dewalter ne mentait pas.</p>
+
+<p>Et Georges dit :</p>
+
+<p>— Vous avez tort.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais.</p>
+
+<p>A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de
+ce cœur d’homme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour la première fois il y réussit et il comprit
+que Dewalter le tuerait plutôt que de le laisser
+parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce qu’il
+voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa
+femme dans sa maison. Il accepta le pacte.</p>
+
+<p>— Je comprends très bien votre but, dit-il. Je
+vous donne ma parole d’honneur : allez-vous-en
+et je ne dirai rien.</p>
+
+<p>— Rien, jamais ?</p>
+
+<p>— Rien, jamais.</p>
+
+<p>Dewalter respira profondément, délivré de la
+nécessité du meurtre et certain tout d’un coup
+qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et
+fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et
+l’étang.</p>
+
+<p>Il revint et dit :</p>
+
+<p>— Cette nuit même, je m’en irai.</p>
+
+<p>Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le
+prit. Il l’examina :</p>
+
+<p>— Il est très régulier… Pour vous ce n’est rien.</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>— Pour moi, émigrant, c’est la vie…</p>
+
+<p>— Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son
+vainqueur avec négligence.</p>
+
+<p>Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette.
+Dewalter le regardait. Un mépris, un détachement
+de tout montait sur sa figure soudain
+plus belle :</p>
+
+<p>— Voulez-vous du feu ? dit-il.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A l’une des bougies du candélabre, il alluma
+le chèque. Il tendit le papier enflammé. Il n’avait
+aucune peine à brûler une fortune, parce qu’il
+était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint
+les limites de la fatigue nerveuse et il ne pensait
+plus qu’à se reposer.</p>
+
+<p>Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de
+lui :</p>
+
+<p>— C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais.
+Puisque vous refusez, puisque vous ne voulez pas
+partir de bon gré…</p>
+
+<p>— Taisez-vous, dit Dewalter brutalement.</p>
+
+<p>Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta.
+Dewalter s’approcha de lui. Il avait l’air d’un
+condamné qui voit les fusils, mais lui-même va
+baisser le bras. Il continua :</p>
+
+<p>— Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous
+vous taisez. Vous avez la mienne, je pars. Cette
+nuit, cette nuit même, avant une heure… Je pars.</p>
+
+<p>Il précisa, immobile :</p>
+
+<p>— Je disparais…</p>
+
+<p>Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les
+regards croisés jusqu’à la garde et l’Anglais, sur
+son rival, vit la mort.</p>
+
+<p>Il dit lentement :</p>
+
+<p>— Je vous crois.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, répondit Dewalter simplement.</p>
+
+<p>Après un temps, il ajouta avec un luxe de
+gouaillerie :</p>
+
+<p>— Vous ne me demandez pas où je vais ?</p>
+
+<p>— Ça m’est égal, dit le mari. L’important
+c’est que vous ne reviendrez pas.</p>
+
+<p>Il y avait en lui un extraordinaire remous de
+pensées. Sa haine triomphait, mais il était humilié.
+En même temps, pour la première fois de
+sa vie, il admirait.</p>
+
+<p>Il s’en alla.</p>
+
+<p>Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas
+sans noblesse :</p>
+
+<p>— Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il.
+Vous avez ma parole. Je ne dirai rien… Vous
+pourrez disparaître en paix.</p>
+
+<p>Il sortit, passa devant Montnormand sans le
+voir. Quelques secondes après, il était dans le
+parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la
+maison, certain que son rival allait périr et pourtant
+d’avance vaincu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
+
+
+<p>Montnormand avait vu Dewalter brûler le
+chèque. Il se précipita vers lui, honteux d’avoir
+douté. Il lui prit les mains et le lui dit. Dewalter,
+affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils
+entendaient danser les invités.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Montnormand.</p>
+
+<p>— Difficile, hein ? répondit Georges.</p>
+
+<p>Jamais peut-être il n’avait été plus charmant.
+Mais dans ses yeux il y avait comme l’égarement,
+l’alcool d’une idée fixe. Il continua :</p>
+
+<p>— Parler ? impossible. Vous me connaissez,
+vous, et pourtant vous avez douté. Jugez des
+autres ! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et
+quelle insulte pour Stéphane !… Admettez aussi
+mon opinion à moi. Alors, voilà…</p>
+
+<p>Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce
+de voix nette et un peu monotone de ceux qui
+répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès
+d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand
+et il s’assit à côté de lui, sur l’un des bras
+du meuble. Ainsi il dominait son confident. Il le
+tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher
+de se lever. Il se penchait ; il disait les mots lentement :</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, mon vieux… Ramassez votre
+cœur et tenez-le solidement, hein ?… J’ai trouvé
+le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer :
+je vais me tuer.</p>
+
+<p>— Tu es fou ! dit Montnormand.</p>
+
+<p>Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais
+visage humain n’exprima mieux le bouleversement
+d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais
+Dewalter le maintenait.</p>
+
+<p>— Fou ? dit-il… non, mais le plus sage des
+hommes. Écoutez-moi. D’abord un détail : voici
+un testament en règle, dans cette petite enveloppe…</p>
+
+<p>Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un
+mouvement. Il sentit Georges mettre le papier
+dans la poche de sa jaquette à côté du beau
+mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait
+les mots :</p>
+
+<p>— Il me reste tout juste, à Poissy, une petite
+maison dans laquelle ma mère est née. Elle vaudra,
+vendue, les quelques billets que vous m’avez
+prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai
+acheté l’autre jour, à Pau, une babiole pour
+Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous comprenez ?
+Elle aura de moi ce souvenir.</p>
+
+<p>— Malheureux !</p>
+
+<p>Montnormand, maintenant, comprenait mieux.
+Il eut la force d’échapper à l’étreinte. Et il
+entendit bien les derniers mots :</p>
+
+<p>— Malheureux ? Non. J’ai été, deux mois, un
+prince et un amant.</p>
+
+<p>Son ami bondit vers lui :</p>
+
+<p>— Et elle ? cria-t-il.</p>
+
+<p>Pour la première fois, la voix de Georges
+trembla :</p>
+
+<p>— Elle ! dit-il… Ah ! si je pouvais lui épargner
+une douleur ! Mais ça, je ne peux pas. A Paris, il
+m’était possible de partir. Je l’ai fait. Stéphane
+n’avait rien changé de sa vie. Elle est revenue.
+En revenant, elle m’a tué. Aujourd’hui, nous
+sommes liés. Et si je pars, je fuis. Elle se trouverait
+seule, avec cette pensée : « Il m’a quittée…
+il ne m’aimait pas. » Ou bien elle apprendrait…
+Je ne veux pas ! Mais si en pleine joie… un accident…</p>
+
+<p>Il était toujours assis. Il avait légèrement levé
+la tête. Il regardait devant lui. Sur son visage,
+on voyait surgir par degrés, et à mesure qu’il
+parlait, sa merveilleuse frénésie…</p>
+
+<p>— Fou… fou… répétait Montnormand d’une
+voix haletante.</p>
+
+<p>Dewalter raisonna :</p>
+
+<p>— Mais non. Je pars, je fuis, j’ai cette lâcheté :
+qu’arrive-t-il ? Ici, un grand seigneur, un amant
+trop heureux, s’écroule dans le cœur d’une
+femme. Il y meurt. Et quelque part, n’importe
+où, survit un pauvre bougre, foutu, cassé, un
+rien du tout inutile, désespéré et que personne
+ne connaît plus… Au contraire, si, dans un coin
+j’assassine ce pauvre bougre…</p>
+
+<p>Il conclut :</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, vous savez, la mort d’un
+homme…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il pensait à tous ceux qu’il avait vus tomber
+pour une idée, à ces sacrifiés qui avaient donné
+leur vie pour défendre ce qu’ils n’ont pas, aux
+romanesques qui meurent pour des drapeaux,
+aux ambitieux qui vont au martyre pour rester
+dans l’histoire fragile des hommes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Tais-toi, cria Montnormand avec révolte.
+Toute fin humaine est la fin d’un monde.</p>
+
+<p>Dewalter répondit :</p>
+
+<p>— Mais oui… pas plus : l’étoile filante !</p>
+
+<p>Il se mit debout et, soudain, il fut net, précis :</p>
+
+<p>— Nous sommes deux en moi : celui que je
+suis et celui que j’ai voulu être. Il faut qu’un des
+deux disparaisse.</p>
+
+<p>— Sois courageux, tue l’autre, cria encore
+Montnormand.</p>
+
+<p>— Non, répondit-il. Il est trop beau.</p>
+
+<p>Son ami recula. Il le voyait si beau, en effet,
+qu’il le sentit perdu. Il s’exclama, joignant les
+mains.</p>
+
+<p>— Et tu as de l’allégresse !</p>
+
+<p>— J’en ai, dit-il, transfiguré. J’en ai. Oswill se
+taira, j’en suis sûr. Je l’ai lié. Il est féroce, mais
+loyal. Avec rage, il se taira… Mon beau personnage
+vivra autant que Stéphane. Elle me pleurera
+sans avoir, par moi, l’humiliation d’une douleur
+basse. Personne ne saura que j’ai été un
+imposteur. Elle seule parlera de moi et me fera
+survivre. Je serai dans son cœur, tel que je me
+suis créé pour elle, inventé pour elle… Je durerai :
+vous voyez bien que je ne me tue pas !</p>
+
+<p>Montnormand murmura, à bout de ressources :</p>
+
+<p>— L’au-delà… malheureux !</p>
+
+<p>Dewalter répondit :</p>
+
+<p>— C’est le souvenir ou l’amnésie. Dans les
+deux cas…</p>
+
+<p>Derrière eux, ils entendirent une belle voix
+claire :</p>
+
+<p>— Eh bien ? En avez-vous fini, avec vos questions
+d’argent ?</p>
+
+<p>Lady Oswill venait d’entrer.</p>
+
+<p>Le vieux sentit sa petite main broyée dans
+celle de Georges ; il vit en même temps, avec
+stupeur, le visage de ce condamné devenir impassible.
+Il n’eut plus devant lui qu’un client chic
+qui concluait :</p>
+
+<p>— Oui, oui, nous avons fini. Réglé, le compte.</p>
+
+<p>Il fit humblement son effort pour cacher lui-même
+son trouble. Stéphane, d’ailleurs, ne le
+regardait pas. Il insista :</p>
+
+<p>— Nous avons encore à dire…</p>
+
+<p>De nouveau, il faillit crier sous une main de
+fer. Mais Georges souriait et s’adressait à sa maîtresse !</p>
+
+<p>— Crois-tu qu’il est obstiné ?</p>
+
+<p>Et puis à lui :</p>
+
+<p>— Demain, mon vieux.</p>
+
+<p>Montnormand respira. Demain, c’était déjà
+l’avenir ! Il eut un espoir. Stéphane riait de le
+voir harceler son ami :</p>
+
+<p>— C’est donc si compliqué ! dit-elle.</p>
+
+<p>— Non, répondit Dewalter très simplement. Il
+pense que je veux faire un mauvais placement.
+Mais il se trompe.</p>
+
+<p>Il enfla le ton plaisamment :</p>
+
+<p>— Allez, vieil entêté. Laissez-nous. Allez dormir.
+La nuit porte conseil.</p>
+
+<p>Il le poussait vers la porte et il le blaguait :</p>
+
+<p>— Il faut que je lui dise des proverbes !</p>
+
+<p>Il le regarda :</p>
+
+<p>— Nous en reparlerons demain.</p>
+
+<p>— J’y compte, balbutia le notaire.</p>
+
+<p>— Oui, dit Dewalter gravement.</p>
+
+<p>D’une volonté invisible de la main, il le contraignit
+à sortir. Il vit son dos courbé dans le
+grand corridor. Mais il était certain de l’avoir
+momentanément rassuré. Il pensa : « Me pardonnera-t-il
+d’avoir encore menti ? »</p>
+
+<p>Il se retourna vers Stéphane. Elle avait allumé
+une cigarette, ne s’intéressant déjà plus à Montnormand.
+Pourtant, elle rit, étonnée, après son
+départ :</p>
+
+<p>— Il ne m’a pas même dit bonsoir.</p>
+
+<p>— Il est fou, dit-il. Il veut que j’achète des
+pétroles. Je te demande un peu.</p>
+
+<p>Elle l’interrompit :</p>
+
+<p>— Ne me demande pas. Si tu crois que j’y
+connais quelque chose ? Viens plutôt avec moi.
+Pendant que vous remuiez vos argents… nous
+avons dansé. Je vais une minute dans ma chambre
+me refaire belle.</p>
+
+<p>Elle le disait par coquetterie. Il la suivit. La
+grande chambre avait le désordre de la joie.
+Les serviteurs, ailleurs occupés, n’étaient point
+repassés par là depuis que Stéphane et Dewalter,
+entre leur promenade et le souper, s’y étaient,
+l’un auprès de l’autre, habillés. Rien n’était
+replacé, ni les vêtements épars, ni les objets
+familiers, ni les coussins du lit. Tandis qu’elle se
+repoudrait, Georges alla vers la fenêtre et, à la
+vitre froide, il colla son front.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fais ? cria Stéphane.</p>
+
+<p>En se retournant, il l’aperçut quatre fois devant
+le triple miroir où semblait nager sa splendeur.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Je regardais l’hiver. J’ai un peu de migraine.
+Je vais fumer un cigare et faire trois pas dehors…</p>
+
+<p>Elle répondit :</p>
+
+<p>— Alors, reviens vite. On a commencé un
+poker ; si tu en veux…</p>
+
+<p>Il demande s’il était bien entendu que Pascaline
+coucherait au château ? Elle le confirma. Il
+en parut satisfait. Il l’avait voulu insidieusement
+et qu’il y eût beaucoup de monde autour de Stéphane.</p>
+
+<p>Il lui demanda ensuite si elle l’aimait.</p>
+
+<p>Elle sourit :</p>
+
+<p>— Quelle est cette question ? Comment ne t’aimerais-je
+pas ? De qui doutes-tu ? De moi ou de
+toi ?</p>
+
+<p>— Ni de toi, ni de moi, répondit-il.</p>
+
+<p>Le frémissement de son âme sembla s’irradier
+de lui. Il était devenu merveilleusement beau.
+Elle en était fière.</p>
+
+<p>— Tous mes amis m’ont complimentée, murmura-t-elle
+en s’approchant. Ils m’ont fait plaisir.</p>
+
+<p>Il demanda :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?</p>
+
+<p>— Mille choses très flatteuses… Que je pense…</p>
+
+<p>Elle parlait d’une voix un peu grave, lente.
+Peu pressée de redescendre, elle s’était assise.
+Alors, il se mit à ses pieds. Il levait vers elle
+ses yeux sombres et passionnés.</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Moi, je n’avais pas d’amis ce soir. Mon
+cœur seul m’applaudissait.</p>
+
+<p>Elle sourit :</p>
+
+<p>— Il battait si fort que ça ?</p>
+
+<p>— Il battait comme à l’ordinaire, répondit-il.
+Et cependant, il m’applaudissait…</p>
+
+<p>Il avait pris ses mains et elle se sentait gagnée
+comme toujours par le contact de sa ferveur. Elle
+se pencha comme pour l’entendre mieux. Il dit :</p>
+
+<p>— Que de joies j’ai puisées dans tes yeux !…
+Quel immense bonheur sans fin, sans fin, m’est
+venu de toi, Stéphane !… Mon doux, mon bel
+amour ! Laisse-moi te regarder… Embrasse-moi.</p>
+
+<p>— Cher chéri, murmura-t-elle sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Il savait que c’était l’un des derniers baisers,
+mais elle, ignorante du drame prochain, elle ne le
+prolongeait que par plaisir. Elle se plaignit :</p>
+
+<p>— Pourquoi avons-nous invité tous ces gens ?
+C’est toi qui l’as voulu. Ils nous volent notre
+solitude.</p>
+
+<p>Il se releva, la prit doucement dans ses bras et
+murmura vers son oreille :</p>
+
+<p>— Il fallait des témoins à notre grand bonheur.</p>
+
+<p>— Ambitieux, dit-elle en souriant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils descendirent. Elle s’appuyait à lui avec une
+sensualité douce, impatiente déjà que la réception
+fût terminée. Devant le fumoir il s’arrêta. Elle le
+suivit dans cette pièce. Là, les mots terribles
+qu’elle ignorait avaient été dits.</p>
+
+<p>— Allons… Fume vite ton cigare dans le parc
+et reviens… Je vais te le donner moi-même.</p>
+
+<p>— C’est ça, répondit-il d’une voix sans intonation.</p>
+
+<p>Elle fouillait dans la boîte plate de bois brun,
+que Nicolaï avait rapportée de Pau quelques jours
+auparavant ; elle ne se décidait pas et, de ses
+belles mains, faisait craquer les petits rouleaux
+de feuilles pour en trouver un sans défaut. Enfin,
+elle arrêta son choix, mit à sa bouche le havane
+et l’alluma. Georges la regardait gravement et la
+fumée sortit gauchement des lèvres, tandis qu’elle
+riait :</p>
+
+<p>— Hou ! Ça sent bon… mais bon…</p>
+
+<p>En lui offrant le cigare avec tendresse, elle mit
+sur son épaule ses bras qu’il avait tant aimés.</p>
+
+<p>— Toujours cette migraine ? interrogea-t-elle…
+Tu souffres ?</p>
+
+<p>Il dit :</p>
+
+<p>— Dans cinq minutes, ce sera passé.</p>
+
+<p>Et pour dissiper son inquiétude, il eut un
+grand sourire, un sourire sain et net, un sourire
+de héros. Elle en fut joyeuse. Elle frissonnait du
+regard amoureux qu’il posait sur elle et elle n’aurait
+pu dire combien elle en était éprise. Elle
+pensait que jamais elle n’avait reçu de lui la
+moindre peine. Il l’avait saisie. Maintenant, tout
+le long de son corps, elle sentait le sien et elle
+lui rendait un baiser. Elle mordit ses lèvres et
+elle étouffa presque dans l’étreinte qu’il prolongeait.
+Elle se dégagea :</p>
+
+<p>— Grand fou, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle lui fit un beau geste heureux de la main.
+Elle cria :</p>
+
+<p>— Allez… Je vais arriver à quatre pattes dans
+leur poker… et hop… on va danser. Reviens vite…</p>
+
+<p>— Oui, dit-il.</p>
+
+<p>Elle sortit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne fit pas un mouvement vers elle, rien. Il
+sentait la chaleur de son sang. Mais il sentait
+aussi l’épuisement affreux de ses nerfs. Les bougies,
+maintenant descendues et proches de leur
+fin, créaient un tremblement de lumière déjà
+obscure autour de lui. Il ferma la porte du couloir.
+Alors il remarqua qu’elle était recouverte d’une
+glace. Elle le refléta tout entier. Il prit un candélabre,
+celui auquel tout à l’heure il avait brûlé le
+chèque, et il le haussa pour mieux s’examiner. Il
+était d’une pâleur nue d’acteur dégrimé. Il hocha
+la tête. Son double ayant le même geste, ils eurent
+l’air de deux rivaux qui se saluent avant le combat.</p>
+
+<p>Il reposa le candélabre. A travers les murailles
+épaisses de la vieille maison on entendait à peine
+la musique que Stéphane offrait à ses amis. Il
+avait mis le cigare à ses lèvres. Il en goûtait
+peut-être l’arome. Il ouvrit une porte-fenêtre qui
+donnait sur le parc silencieux et il regarda d’un
+cœur épuisé le dernier paysage de sa vie…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XXX</h2>
+
+
+<p>Depuis vingt minutes qu’il avait quitté son
+ami, Montnormand n’avait rien entendu. Il ne
+lui semblait pas possible que Georges s’exécutât
+sur-le-champ et il ne pensait plus qu’aux moyens
+de suspendre le destin, la nuit passée. Mais le
+silence de sa chambre inconnue lui fit peur. Il
+lui sembla, soudain, qu’il avait eu tort de quitter
+Dewalter. Il le revoyait dans son allégresse
+funèbre.</p>
+
+<p>Il se précipita hors de son appartement, traversa
+le grand couloir, arriva au salon. Il vit que
+l’amant n’y était pas et Stéphane danser avec
+Baragnas. Il alla vers la salle du souper. Il y
+trouva la vieille Antoinette. Elle rangeait, elle-même,
+les pièces précieuses d’argenterie et Nicolaï
+l’aidait. Sur ses petites jambes titubantes, Montnormand
+descendit les marches et, vers eux, il
+se hâta.</p>
+
+<p>— M. le Notaire n’est pas trop fatigué ?
+demanda le garde.</p>
+
+<p>— Non, non, dit-il… Je cherche M. Dewalter.</p>
+
+<p>— M. Dewalter vient de sortir dans le parc,
+répondit Nicolaï.</p>
+
+<p>Montnormand faillit tomber ; il entendit mal
+le vieux serviteur qui continuait tranquillement :</p>
+
+<p>— J’arrive du fumoir. Je l’ai vu s’éloigner…</p>
+
+<p>Un cri d’Antoinette les fit retourner. Elle
+s’était approchée de la fenêtre :</p>
+
+<p>— Dans l’étang, balbutiait-elle… dans l’étang,
+quelqu’un vient de tomber.</p>
+
+<p>D’un grand pas de sa jambe traînante, Nicolaï
+la rejoignit. Il gronda :</p>
+
+<p>— Quelque braconnier !… quelque braconnier
+qui a passé sur le pont dont les planches sont
+pourries. Il n’en sortira pas, à cause des herbes.
+Il sera comme l’autre, qui y est tombé, il y a
+soixante ans… Il est fichu. Ce que c’est… ce que
+c’est, tout de même, que d’aller chasser sur les
+terres des riches !…</p>
+
+<p>Suivi d’Antoinette, il s’élança dehors. Montnormand
+essaya de les suivre. Mais il eut une défaillance
+et ses membres ne le portaient plus. Il
+resta seul au milieu des fortunes amoncelées des
+Coulevaï, agrafé de ses mains chétives au dossier
+d’un fauteuil, luttant de toutes ses forces pour
+ne pas rouler sur le tapis. Enfin, il se traîna
+vers la porte. Il y rencontra Oswill tel que tout
+à l’heure, impeccable. Mais, sur son visage, il vit
+la mort de Dewalter.</p>
+
+<p>Il lui cria, étouffant :</p>
+
+<p>— Il s’est tué ?</p>
+
+<p>Oswill répondit d’une voix lourde :</p>
+
+<p>— Je l’ai vu tomber dans les herbes.</p>
+
+<p>Et il fit un pas, Montnormand se redressa :</p>
+
+<p>— Vous l’avez conduit au suicide ! dit-il.</p>
+
+<p>Mais l’Anglais secoua la tête :</p>
+
+<p>— Pas moi : lui.</p>
+
+<p>Il fit derechef un pas. Il articula d’une voix
+plus basse :</p>
+
+<p>— Ne le plaignez pas trop. Il laisse ici un souvenir.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent. Autour d’eux, la pièce
+immense, le musée héréditaire, maintenant
+presque obscur ; dehors, le silence du parc.</p>
+
+<p>— Le détruirez-vous, ce souvenir ? demanda
+Montnormand.</p>
+
+<p>Oswill soudain parut souffrir atrocement.
+Dans sa victoire, il se sentait prisonnier d’un
+pacte.</p>
+
+<p>Il répondit :</p>
+
+<p>— Non. J’avais fait un marché avec M. Dewalter.
+M. Dewalter a payé. Vous pouvez prévenir…
+par là… que votre ami… votre riche ami… vient
+de mourir… d’un accident.</p>
+
+<p>Il montra la direction du salon d’où venaient
+des lambeaux de musique. Il monta les marches,
+mais une jalousie terrible l’accablait. Il savait
+que Georges Dewalter avait gagné et que, pour
+garder lady Oswill et ne jamais plus la rendre à
+personne, il était vraiment, depuis quelques
+minutes, devenu le maître du jeu.</p>
+
+
+<p class="sign"><span class="blkl i">Garavan, janvier 1924.<br>
+Arcachon, septembre 1924.</span></p>
+
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20. — 3724-4-25. — (Encre Lorilleux).</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78101 ***</div>
+</body>
+</html>
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